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diff --git a/old/28789-h.htm.2021-01-04 b/old/28789-h.htm.2021-01-04 deleted file mode 100644 index 0a07622..0000000 --- a/old/28789-h.htm.2021-01-04 +++ /dev/null @@ -1,19964 +0,0 @@ -<?xml version="1.0" encoding="utf-8"?> - -<!DOCTYPE html - PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd" > - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> - <head> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Histoire amoureuse des Gaules, par Bussy - Rabutin - </title> - <style type="text/css" xml:space="preserve"> - - -body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} - -h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} -p {text-align: justify} -blockquote {text-align: justify} - -hr {width: 50%; text-align: center} -hr.full {width: 100%} -hr.short {width: 10%; text-align: center} - -.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} -.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} -.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; - float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; - width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} - -.sc {font-variant: small-caps} -.lef {float: left} -.mid {text-align: center} -.rig {float: right} -.sml {font-size: 10pt} -.ital {font-weight: bold; font-style: italic} - -span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} -span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} - -.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; - text-align: left} -.poem .stanza {margin: 1em 0em} -.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} -.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} -.poem p.i2 {margin-left: 1em} -.poem p.i4 {margin-left: 2em} -.poem p.i6 {margin-left: 3em} -.poem p.i8 {margin-left: 4em} -.poem p.i10 {margin-left: 5em} -.poem p.i12 {margin-left: 6em} -.poem p.i14 {margin-left: 7em} -.poem p.i16 {margin-left: 8em} -.poem p.i18 {margin-left: 9em} -.poem p.i20 {margin-left: 10em} -.poem p.i30 {margin-left: 15em} - - - -</style> - </head> - <body> -<pre xml:space="preserve"> - -The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des -Romans historico-satiriques du XVIIe siecle, by Roger de Bussy-Rabutin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siecle (2/4) - -Author: Roger de Bussy-Rabutin - -Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - - - - - -</pre> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - HISTOIRE - </h3> - <h5> - AMOUREUSE - </h5> - <h2> - DES GAULES - </h2> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <hr /> - <p class="mid"> - Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré,<br /> avec les - caractères elzeviriens de P. JANNET. - </p> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h4> - AMOUREUSE - </h4> - <h1> - DES GAULES - </h1> - <h3> - PAR BUSSY RABUTIN - </h3> - <h5> - Revue et annotée - </h5> - <h4> - PAR M. PAUL BOITEAU - </h4> - <p class="mid"> - <span class="sml"><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe - siècle</i><br /> Recueillis et annotés</span> - </p> - <h4> - PAR M. Ch.-L. LIVET - </h4> - <hr class="short" /> - <h3> - Tome II - </h3> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/logo.png" /> - </p> - <p class="mid"> - À PARIS<br /> Chez P. JANNET, Libraire - </p> - <hr class="short" /> - <p class="mid"> - MDCCCLVII - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /> <a name="p1" id="p1"></a> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - PRÉFACE. - </h3> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>orsque parurent - pour la première fois les libelles que nous publions, ils n'eurent, pour - s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme élégant du style, ni - l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit leur succès. - </p> - <p> - Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés - qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est point - à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le scandale - est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle mesure on peut - y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui sert de contrôle - aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les uns en France, les - autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces libelles eurent vite - passé la frontière; à défaut des livres, dont un nombre fort restreint put - pénétrer dans le royaume, les copies se multiplièrent, et Dieu sait quel - aliment y trouvèrent les conversations! Tout hobereau qui, après un voyage - à Paris, dont son orgueil faisoit un voyage à la cour, rentroit dans sa - province, y affirmoit hardiment tous les dires des pamphlets; il y croyoit - ou feignoit d'y croire, et disoit: Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, - qui n'avoient pas quitté leur pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, - admettoient aveuglément comme vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par - un sentiment de respect, s'efforçoient de douter. Mais on voit ce - qu'étoient alors ces pamphlets: une proie offerte à la malignité, une - ample matière livrée aux discussions. - </p> - <p> - À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces - ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et - ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à - leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques érudits - seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà et là et - réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés; mais ceux-là - sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces récits échapperoit à - plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que des traits épars et des - lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle part ailleurs on ne trouve - réunis autant de détails vrais sur les relations du Roi avec La Vallière - et ses autres maîtresses, de Madame avec le comte de Guiche, de - Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus loin: si l'on excepte les - pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un mot blessant pour le Roi, où - trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce prestige inouï qu'exerçoit la - royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont racontées dans le plus grand - détail, et, c'est une remarque fort caractéristique qui ne peut échapper à - personne, jamais un mot de blâme ne lui est adressé, jamais une raillerie - ne l'attaque, jamais les auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit - de ne pas admirer. - </p> - <p> - Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît sous - des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire. - </p> - <p> - Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie pourra - paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas sans - preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu qu'elle - est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir entrepris cette - publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que j'ai eu en vue; je - dois dire comment je l'ai trouvée. - </p> - <p> - Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention - d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués à - marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman; l'intérêt - des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de librairie que - nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre prisé des - acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je l'ignore. Des - exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de la cour des - mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en Hollande? Nul, je - crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les suppositions ne manquent - pas, les preuves font défaut, et nous n'osons rien affirmer. Mais ce qui - est certain, c'est qu'ils étoient généralement bien informés, et notre - commentaire ne laissera pas de doute à cet égard. - </p> - <p> - Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons - l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des - descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné, - l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours - impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa - véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel discours, - tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination de - l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la - vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des - circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions le - reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en - observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle - d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer. - </p> - <p> - Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces - libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter comme - vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des lecteurs plus - ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur étoient soumis, - d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les vérités, de provoquer - l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que celle dont s'est acquitté, - avec tant d'esprit et de savoir, M. P. Boiteau, le commentateur de Bussy. - De ce que ces livres ne doivent point à leurs auteurs un mérite propre qui - les soutienne, et de ce que les récits graveleux qu'on y rencontre sont de - nature à éloigner le lecteur plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous - la nécessité d'être grave et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué - comme son auteur; avec autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit - de son texte, nous avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il - présentoit permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un - cadre plus simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le - patronne et le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont - anonymes, et ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le - même succès, mais autant et plus de confiance. - </p> - <p> - Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette - édition nouvelle diffère des précédentes. - </p> - <p> - Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques - pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est ainsi - que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> a fini par comprendre, outre - son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit - contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit, en - vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les - éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, <i>Alosie</i>, ou Les - amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des - aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; <i>Junonie</i>, dont - les personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que - les noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au - XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis, toutes - les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces, dans un - ordre plus ou moins arbitraire. - </p> - <p> - Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués à - trouver dans l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, telle que l'ont faite - les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien qu'il - nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des faits, - fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais, dès le - début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi nous avons - introduit la pièce intitulée: <i>les Agrémens de la jeunesse de Louis XIV</i>, - qui raconte les amours du grand roi avec Marie de Mancini<a - id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> <a href="#footnote1"><sup - class="sml">1</sup></a>, et dont le manuscrit appartient à un amateur - distingué, aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de - l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit où - nous avons emprunté la fin, également inédite, de <i>la Princesse, ou les - Amours de Madame</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> <a - href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'est avec une vive - reconnoissance que nous les prions l'un et l'autre de recevoir nos - remercîments. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a - href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voy. p. 1-24. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a - href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. p. 176-188. - </p> - </blockquote> - <p> - Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera - nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions - publiées jusqu'ici de l'<i>Histoire amoureuse</i> et sur l'histoire de ces - pamphlets. - </p> - <p> - Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous l'avons - collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts originaux - ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les variantes - que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons restitués, - les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour les rétablir - dans les textes plus anciens où ils avoient paru la première fois, et d'où - ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à ces notes que nous - renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une supériorité à - laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions qui ont précédé - celle-ci.<span class="rig"> Ch.-L. LIVET.</span> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco01.png" /> - </p> - <p> - <a name="c1" id="c1"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head02.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h4> - AMOUREUSE - </h4> - <h1> - DES GAULES - </h1> - <hr class="short" /> - <h3> - LES AGRÉMENS<br /> DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV - </h3> - <h4> - OU<br /> SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI<a id="footnotetag3" - name="footnotetag3"></a> <a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span>ans le beau sexe, - tout languiroit; les familles seroient éteintes, les républiques - périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que les dames - n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de héros. Pour moi, - qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la préférence sur nous, et - nos langues, de concert, doivent sans cesse publier leurs mérites. Je - joins à la mienne ma plume pour écrire leurs grandes actions, et pour - exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont semblablement touchés. Comme j'en - connois l'éclat, j'emploie tout mon pouvoir pour maintenir ce sexe si - admirable dans ses anciens droits. Puisque les contester seroit blesser - les lois de la nature, les règles de la raison, et même les maximes de la - religion, il le faut bien croire supérieur au nôtre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a - href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nous donnons cette première pièce, - inédite, semble-t-il, jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui - nous a été communiqué par son possesseur, l'autre qui appartient à la - Bibliothèque de l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes - heureuses. Tous les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main - d'un étranger. Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune - dans la série des amours du grand roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il rendu - l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de l'antiquité, - qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter dans les - conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières, et un - Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi si - chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que - j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises - et magistrales<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> <a - href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> qui ne doivent en quelque - sorte qu'occuper le commun du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint - l'âge de dix-sept ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> <a - href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il s'adonna tout entier - à faire la félicité de la nièce du cardinal Mazarin<a id="footnotetag6" - name="footnotetag6"></a> <a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, - qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout autre âge du roi - elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit d'opération sur son - jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de condition; mais ses - sentimens étoient si élevés et son génie si étendu, qu'elle faisoit - l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la voir. Son parler - étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et languissans; son - embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très matérielle; et - cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût également plu à tout - autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir de goût que pour - l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix qu'il a fait de - celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la nièce du cardinal. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a - href="#footnotetag4"> (retour) </a> On retrouvera ces mêmes expressions - au début de la pièce suivante, le <i>Palais-Royal</i>, ou les Amours de - mademoiselle de La Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant - à ces <i>intrigues bourgeoises et magistrales</i>, ne s'agiroit-il point - du touchant récit qui a pour titre <i>Junonie</i>, et qu'on retrouvera - plus loin? - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a - href="#footnotetag5"> (retour) </a> Louis XIV était né le 5 septembre - 1638. C'est donc à la fin de l'année 1655 que l'auteur place son récit. - Mais cette date est fausse; arrivées en France en 1653, Marie Mancini et - sa sœur Hortense furent mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à - Chaillot, selon madame de Motteville, et parurent «sur le théâtre de la - cour» seulement «après le mariage de madame la comtesse de Soissons», - c'est-à-dire en février 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a - href="#footnotetag6"> (retour) </a> Marie Mancini, depuis connétable - Colonna. Le portrait qu'on donne ici d'elle se rapproche assez de celui - qu'on trouvera dans la pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui - que nous trace madame de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. - 400-401): «Marie, sœur cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide. - Elle pouvoit espérer d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande - pour son âge et bien droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et - son col paroissoient si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de - la pouvoir louer sur cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux, - qui étoient grands et noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. - Sa bouche étoit grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit - très belles, on la pouvoit dire alors toute laide.» Voilà pour - l'extérieur. Au moral, madame de Motteville l'apprécie ainsi: «... - Malgré sa laideur, qui, dans ce temps-là, étoit excessive, le roi ne - laissa pas de se plaire dans sa conversation. Cette fille étoit hardie - et avoit de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en - corrigea la rudesse... Ses sentimens passionnés et ce qu'elle avoit - d'esprit, quoique mal tourné, suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté - de la beauté.» Somaize, dans son <i>Dict. des pretieuses</i> (Biblioth. - elzev., t. 1, p. 168), parle plus longuement de son esprit: «Je puis - dire, sans estre soupçonné de flatterie, que c'est la personne du monde - la plus spirituelle, qu'elle n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons - livres... J'oseray adjouster à cecy que le ciel ne luy a pas seulement - donné un esprit propre aux lettres, mais encore capable de régner sur - les cœurs des plus puissants princes de l'Europe. Ce que je veux dire - est assez connu.» Ajoutons quelques mots de madame de la Fayette: «Cet - attachement avoit commencé, dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la - reconnoissance l'avoit fait naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de - Mancini n'en avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa personne et - très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit - hardi, résolu, emporté, libertin (indépendant), et éloigné de toute - sorte de civilité et de politesse.» (<i>Histoire de madame Henriette</i>, - collect. Petitot, t. 64, p. 382.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ce prince<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> <a href="#footnote7"><sup - class="sml">7</sup></a> étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu - larges; sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe. - Le premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin - des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard<a id="footnotetag8" - name="footnotetag8"></a> <a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, - qu'elle reçut avec bien du respect et de profondes révérences, auxquelles - il répondit très galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors - il ignoroit d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il - la prioit de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit - de la mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès - ce moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a - href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Le Roy est un prince bien fait, - grand et fort, qui ne boit presque point de vin, qui n'est point - débauché.» (Guy Patin, Lettre du 20 juillet 1658.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a - href="#footnotetag8"> (retour) </a> «Derrière les Tuileries est planté - le jardin des Tuileries, et au bout celui de Renard... qui occupe tout - le bastion de la Porte-Neuve. Il consiste en un grand parterre bordé, le - long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes - d'arbres, et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes, - d'où l'on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que - fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et, de plus, tout ce qui - se passe dans le cours.» Le roi Louis XIII avoit accordé la jouissance - de ce vaste terrain à Renard par brevet de l'an 1633; les galants de - Cour y alloient fréquemment faire des parties de plaisir, des dîners, - etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 et 60. Cf. <i>Mém. de Mlle de Montp.</i>, - t. 1, p. 234, 235, édit de Maëstricht; Loret, <i>passim</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en - liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais - qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser à - sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne méritoit; - que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par l'inattention - de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger à l'heure même, - mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers favoris comment il en - devoit user à son égard pour y parvenir. - </p> - <p> - Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de - répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire, - que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et - soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant vivre - éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine, reprit le - Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec lui, je - serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son maître, comme - j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse servante, lui - dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il conservera au - Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans la manière qu'il - convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou qu'elle pût régner sans - secours, je lui passerois tous ces sentiments, et me flatterois, par mon - respectueux attachement pour elle, de devenir aussi contente que je suis - malheureuse, étant à la veille d'épouser un homme que, sans le connoître, - je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, Mademoiselle? Vous - m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Majesté est, - repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour dissiper le chagrin - que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec l'une de mes filles - en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle je puisse me consoler - du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le roi; dans ce moment j'y - mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez pas, je vous quitte aussi - pénétré de douleur que vous me paroissez l'être.» Comme il étoit aux - adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le nombre de laquelle il entra - sans considérer aucun de ceux qui l'accompagnoient. Il rentra avec elle au - château, et s'enferma dans son cabinet après avoir donné ses ordres pour - qu'on fût chercher le Cardinal de sa part. - </p> - <p> - D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage<a - id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> <a href="#footnote9"><sup - class="sml">9</sup></a>, s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le - Cardinal ne fut pas plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne - me dites pas tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui - est un des ouvrages parachevés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> - <a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> du seigneur, morceau - conséquemment qui me convient, et vous pensez à la marier à un homme - qu'elle ne peut souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté - tient-elle cette nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le - Roi brusquement, et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon - vous encourrez le risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, - monsieur le Cardinal.» Et il lui tourna le dos. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a - href="#footnotetag9"> (retour) </a> Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons - madame de Motteville: «On a toujours cru que cette passion (de - mademoiselle de Mancini) avoit été accompagnée de tant de sagesse, ou - plutôt de tant d'ambition, qu'elle s'y étoit engagée sans crainte - d'elle-même, étant assurée de la vertu du roi, et, si elle en doutoit, - ce doute ne lui faisoit pas de peur.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, Amst., - 1723, IV, p. 524.). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a - href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Parachevé</i>, pour <i>parfait</i>; - <i>affirmativement</i>, qu'on trouvera quelques lignes plus bas pour <i>fermement</i>; - enfin, <i>diligentez-vous</i>, à la page suivante; et cent autres, que - nous n'indiquerons plus, voilà de ces mots qui, comme nous le disions - dans notre première note, trahissent à n'en pas douter la plume d'un - étranger. - </p> - </blockquote> - <p> - Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la - première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna à - toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les - traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes à - mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie: - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h4> - LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE<br /> DE MANCINI. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'ai fait le - Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je ne sais que - vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand amour me rend - muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre avantage. Le dois-je - croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela est, diligentez-vous de - m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis étant digne de pitié. - </p> - <p> - Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et - encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre, - elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances. - Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que le - duc de Saint-Aignan<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> <a - href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, qui en avoit été le - porteur, s'y opposa, disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit - le temps de la réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du - Roi, dont il étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement - attaché à lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la - commission dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de - Mancini n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il - étoit sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs - que lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en - être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a - href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le comte de Saint-Aignan joue un - grand rôle dans toutes ces histoires. Né en 1608, François de - Beauvilliers avoit alors cinquante ans, et il avoit fait ses preuves - dans un grand nombre de combats. Galant sans passion, complaisant par - politesse, celui qu'on appela depuis ironiquement duc de Mercure - présente un tel caractère qu'on est plus tenté d'accuser sa légèreté que - de condamner son infamie. Favori du roi, qui le fit duc en 1661, - Saint-Aignan étoit fort connu comme bel esprit. Ce qu'il a laissé de - vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des volumes. Quand il mourut, en - 1687, il étoit membre de l'Académie françoise et protecteur de - l'Académie d'Arles, dont les membres ne tarissent pas sur son éloge. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas - autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître devant - lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de mademoiselle - de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal sur ses - fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et, plutôt que - de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui du Cardinal, - qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à moi à qui vous - en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que moi.» - </p> - <p> - Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai pour - un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de Mancini, il - la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause, à quoi il ne - parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit écrite au Roi et - que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa confidente pour la - faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui en fit l'ouverture, et - qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la Reine-Régente. Toutes - choses faites de même de sa part, n'osant garder une lettre qui étoit pour - le repos du Roi, il passa dans la chambre de sa nièce, où, la trouvant - dans le même état que l'avoit trouvée le duc de Saint-Aignan, il lui dit: - «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens. Il vous convient bien de vouloir - détruire le repos d'un Roi nécessaire à toute l'Europe! Voilà la réponse - que vous avez faite à la lettre que vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui - par le duc de Saint-Aignan. Je suis à couvert de toutes ses suites, parce - que je suis résolu de faire penser que vous n'êtes point née pour monter - sur le trône de France<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> <a - href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, et que vous ne devez - être, tout au plus, que la femme d'un petit gentilhomme.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a - href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, - et malgré les préjugés, la conduite de Mazarin, dans toute cette affaire - de mariage, est au dessus de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il - eût consenti à laisser épouser au Roi une de ses nièces; et il nous - paroît certain qu'il préféroit l'intérêt évident de la France, qui se - trouvoit dans l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de - Marie en particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui - étoient connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je - sçay à n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes - conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous - les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour - elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je - vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit - tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir - inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit - mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de - Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party - à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon - zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis - tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me - combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en - un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce - remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je - souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans - exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je - vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour - vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je - vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre - état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin. - Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M. - Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et - une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne - comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, firent - en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit pas - d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment<a id="footnotetag13" - name="footnotetag13"></a> <a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, - ainsi qu'on le verra par ce qui suit: - </p> - <h4> - RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i Votre - Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en revanche, et, s'il - ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su que lui répondre: - j'ai fait auprès de lui le même personnage. - </p> - <p> - <br /> - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a - href="#footnotetag13"> (retour) </a> On vient de voir (note précédente) - que Mazarin connoissoit l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons - pas à faire de réserves sur l'invraisemblance du langage étrange que - prête l'auteur aux deux amants. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le - traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur: - </p> - <p class="ital"> - Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa - Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je ne - balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a tant - de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma destinée me - voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement, je ne pourrois - guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes agrémens que ceux - que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je pense qu'il vous - sera plus glorieux de donner un asile à une personne que vous dites aimer, - dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à mille dangers. Non pas - que je le craigne, puisque je n'envisage, à parler sincèrement, que - l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec lequel je serois très fâchée de - me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens. Si ceux de Votre Majesté y sont - opposés, je ne suis nullement envieuse des honneurs chimériques, lorsqu'il - s'agira de les mériter au prix de la perte d'un bien qui est sans fin. - </p> - <p> - Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se - trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si - c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit, - piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini n'avoit - pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet pour - faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand il eut - lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus lorsqu'il - s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que j'aime si - tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit se - renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, car je - la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et, afin que - nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en rendrai le public - témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du jour.» Et, pour n'y - pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages, qui furent prêts à - quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de l'été. Il descendit - chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand empressement du Roi pour - voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à Son Éminence de sortir sans - se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui lui dit en le retenant par le - bras: «Je suis bien aise de vous voir ici, non que j'y vienne pour vous, - n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui m'y attire. Je vous conseille, - monsieur le Cardinal, si vous voulez que nous vivions ensemble, de ne - point désormais troubler mon repos; autrement je répondrai de vous, - dussé-je avoir l'Église à dos.» - </p> - <p> - Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les - conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle posture - tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les point gêner - pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi étoit - accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son Éminence; - mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, ayant - demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle doutât - de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit toujours bien - aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier sa conduite. - </p> - <p> - Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui - porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous - rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs imaginables, - et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant que l'article du - cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans ma participation. Si - même une communauté vous renfermoit sans que j'y eusse contribué, j'y - ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir fait sortir. Ainsi, - prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une amitié inviolable, - d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces messieurs que je - n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, parlez, l'affaire - sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle, m'honore infiniment de - me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point assez heureuse pour me - promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi du monde, ni assez - malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine, dit le Roi en se - jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon exposé et de mes - sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je respecte votre corps, je - l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. Je ferai usage des deux - sitôt que vous aurez agréé la bénédiction nuptiale de mon grand aumônier. - Voyez si vous voulez que nous la recevions ensemble. Il nous faut battre - le fer pendant qu'il est chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, - repartit-elle, demain il pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur - d'écrire à Votre Majesté qu'il y auroit trop de disproportion entre elle - et moi pour devoir croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne - me vouloir faire. Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle - union, et les intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non, - Sire, ce qui vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance - qu'elle vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos - expressions et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal - extrême si je devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire - une alliance qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos - États.--Ah! Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus - dur que ce que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, - bien au contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte - inclinante à faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour - ce fait; que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose - point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me - semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire <i>oui</i> - moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds - sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé, ou - qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que ceux - qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens lorsqu'ils - travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter directement, sans - considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire, vous êtes si peu - instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de votre autorité, que - vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se contente de vous promener, - de vous donner des fêtes, et on cache à vos yeux ce que je voudrois que - vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce - qu'on vous dit? reprit mademoiselle de Mancini; il faut croire qu'on ne - vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le mariage que je viens de vous - apprendre, pour lequel la Reine a tenu conseil il y a trois jours.--Mais - comment sçavez-vous cette nouvelle? lui demanda le Roi tout outré.--J'ai - une personne dans le conseil, dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui - s'y passe, en vertu de ce que je le protége auprès de mon oncle, qui, - comme bien vous ignorez encore peut-être, dispose de la Reine votre mère - et de ses volontés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> <a - href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: de sorte que le - Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui sont dans vos États - de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils ce que bon lui - semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager auprès de la Reine, - il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que Votre Majesté épouse - l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a - href="#footnotetag14"> (retour) </a> Voy les <i>Mém. de Mme de La - Fayette</i>, collect. Petitot, t. 64, p. 383: «Le Roi étoit entièrement - abandonné à sa passion, et l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître - ne servit qu'à aigrir contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à - lui rendre toutes sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins - à la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite - pendant la régence, ou en lui apprenant tout ce que la médisance avoit - inventé contre elle.» - </p> - </blockquote> - <p> - Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous deux. - La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en approcha, - et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes. Mademoiselle de - Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et devant la - compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de l'épouser; mais - elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses Mémoires<a - id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> <a href="#footnote15"><sup - class="sml">15</sup></a>, que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa - Majesté devoit elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en - tout, remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan<a - id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> <a href="#footnote16"><sup - class="sml">16</sup></a>, qui étoit un peu peste et malin, saisit le - trouble où étoient ces deux amoureux pour le leur augmenter, et entreprit - de faire jaser Son Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que - d'en apprendre le sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il - dit finement: «J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de - Jésus-Christ, paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, - y mettroit la paix; mais je vois que je me suis trompé.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a - href="#footnotetag15"> (retour) </a> Les <i>Mémoires de Marie de Mancini</i> - n'ont paru qu'en 1676, à Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le - sujet: Mémoires de M. M. Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans - plus tard, parut à Leyde (1678) une <i>Apologie, ou les véritables - Mémoires de madame Marie de Mancini, connétable de Colonne, écrits par - elle-même</i>. Voy., sur l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages, - Amédée Renée, <i>Les Nièces de Mazarin</i>, p. 286 (Note). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a - href="#footnotetag16"> (retour) </a> La terre de Saint-Aignan ne fut - érigée en duché que par lettres de 1661, par conséquent trois ans après - les événements de cette histoire. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours, - interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit au - Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans l'Église - quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère dans nos - fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en soutiens le - fils aînée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> <a - href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Bien loin de traverser - deux cœurs qui s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je - ferai de mon mieux pour satisfaire l'un et l'autre.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a - href="#footnotetag17"> (retour) </a> Le roi de France, fils aîné de - l'Église. - </p> - </blockquote> - <p> - Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour parler - et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son mariage - avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous faites - bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en chemin, - prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le Cardinal le - voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un ton assuré, - dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour, comme je le - crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à la marier avec - l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de vos bontés, je dois - faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment pour moi, et comme - nous sommes à même de parler ouvertement, je veux qu'il nous instruise de - tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je l'entends de même, Mademoiselle, - répartit le Roi, et je veux comme vous, puisque nous y sommes, que - monsieur le Cardinal sçache que je vous aime si bien qu'à cette heure, et - devant lui et ma cour ci-présente, je vous engage ma foi. Et vous, - monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à mon plaisir non plus qu'à - mes volontés; et, s'il est vrai que votre sentiment est que j'épouse - l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien faire. Ainsi, arrangez-vous - avec la Reine ma mère comme vous le jugerez à propos pour rompre ce que - vous avez commencé, et pour me mettre en état d'épouser mademoiselle de - Mancini avant un mois. C'est ma volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en - roi!» répondit la fortunée de peu de jours, comme on le verra par la - suite. - </p> - <p> - Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour - lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de - Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas - long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola - chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de - concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir - d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs - amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de l'Infante, - dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne... - </p> - <p> - Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa - tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir - qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le - menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même duc - de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que sa - situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de lui - en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que ce - seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de Saint-Aignan - craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à ses intérêts, il - alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, qu'elle ouvrit et où - elle lut ces termes: - </p> - <h4> - LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e suis malade, - Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler jusqu'à vous. Vos - ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien suppléer au défaut - des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il vous semblera par ce - doute qu'effectivement je doute de la faveur que vous me faites. Je suis - sensible, mais ma sensibilité sera plus grande quand vous couronnerez mes - sentimens de votre présence, jusqu'à ce que le jour heureux que j'attends - avec impatience m'en rende le dépositaire. Mais d'ici là, il y a du temps, - puisqu'une heure est un siècle pour un amant comme moi, qui ne peux vivre - absent de vous. Je vous attends donc pour le rétablissement de ma santé, - qui, je crois, ne me viendra que quand vous serez auprès de moi. Le duc de - Saint-Aignan vous dira le reste. - </p> - <p> - La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien - voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit - s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des - effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non - seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre - lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle - projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût - produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu - exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres - avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi - qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa - domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la - demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le - Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de - plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé - parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans - une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire, vint - en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de - mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus, Mademoiselle, - que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien ce que vouloit - dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a raison de - travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt que qui que - ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma compagne; et - vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse, chose qui sera - bientôt.» - </p> - <p> - La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé - rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce - qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de tout - ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme ils - furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût bien - voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce<a id="footnotetag18" - name="footnotetag18"></a> <a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>; - mais il trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage - qu'il résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que - les suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince - étranger<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> <a - href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> pour le fait duquel la - connoissance lui avoit été donnée par un Italien de ses amis, lequel, - s'étant chargé du dénoûment de la scène au préjudice de celle que le Roi - méditoit promptement de faire, écrivit au prince que, la nièce du Cardinal - étant un parti qui lui convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son - ami, de lui mander qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit - en cela quelque chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute - sûreté; qu'il le serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit - tout lieu de se louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien - son effet que, trois semaines après, le prince envoya demander - mademoiselle de Mancini, que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la - Reine et lui avoient pris leurs mesures pour n'être point contrariés dans - une si grande affaire, les ordres furent donnés pour son départ sans - qu'elle sçût rien, et, le jour funeste de la séparation étant venu, le - Roi, qui avoit été absent quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint - comme par un fait exprès et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, - qui, jugeant bien son éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura - amèrement. Ses pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, - firent qu'elle lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous - pleurez, et vous êtes roi<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> - <a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!» Et, se tournant du - côté du cocher: «Fouette tes chevaux et me mène grand train, ne me - convenant pas de rester sous la domination d'un prince qui ne connoît pas - son autorité.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a - href="#footnotetag18"> (retour) </a> Nous ne saurions trop répéter, et - nous ne nous lasserons point de le faire, pour combattre un préjugé trop - répandu, que Mazarin a fait preuve, dans toute cette affaire, comme dans - toute sa conduite auprès du roi, du plus parfait désintéressement. - Toutes ses lettres prouvent non seulement qu'il s'est toujours opposé à - un mariage qui auroit empêché l'union de la France et de l'Espagne, mais - aussi qu'il cherchoit à former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en - éloigner, comme on l'a tant dit; on trouvera dans sa correspondance - plusieurs passages comme ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la - Reine: «Vous verrez ce que j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et - surtout ce qui se passe icy, prenant la peine de lui escrire jusques à - la moindre chose en destail, affin que le Confident (le Roi) en soit - informé et s'instruise comme il faut, et luy mesme mette la main à ses - affaires; c'est pourquoi il seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois - mes depesches, et qu'il se fît expliquer certaines choses que peut-estre - il n'entendra pas bien.» Le 26 août 1659 il lui dit encore: «Je suis - ravy de ce que vous me mandés de l'application du Confident aux - affaires; car je ne souhaite rien au monde avec plus de passion que de - le voir capable de gouverner ce grand royaume.» Au Roi lui-même il - disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous avoue que je ressens une - peine extrême d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent - généralement de tous costez, de quelle manière on parle de vous dans un - temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez - résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de mettre tout - en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de la terre.» - Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même reproche, avec la - même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait tenu le Roi loin - des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les eût connues, - plus il eût approuvé la politique de son ministre. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a - href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le connétable Colonna. (<i>Note du - manuscrit.</i>)--Voy. le <i>Dictionnaire des Precieuses</i>, 2e vol., au - mot <span class="sc">Mancini</span>.--La cérémonie des fiançailles avoit - eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit célébré le 11, par - procureur, dans la chapelle de la Reine. (<i>Gaz. de France.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a - href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il semble qu'il soit ici question - du départ pour l'Italie de Marie de Mancini. C'est une erreur. Les - célèbres paroles rapportées ici, ou des paroles équivalentes, n'ont pu - être prononcées qu'au moment où le roi envoya ses nièces Hortense, - Marianne et Marie, à Brouage, sous la surveillance de madame de Venelle, - pour faire oublier Marie au roi, quand les négociations avec l'Espagne - furent entamées. (Cf. Ed. Fournier, <i>l'Esprit dans l'hist.</i>, Paris, - Dentu, 1857, p. 167-171.) - </p> - </blockquote> - <p> - Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés de - son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une personne - qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité. - </p> - <p> - Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa - Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne - et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte - fidèlement dans l'<i>Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal</i><a - id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> <a href="#footnote21"><sup - class="sml">21</sup></a>. Le Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine - se sçut grand gré d'avoir eu le secret de tout rompre. Le duc de - Saint-Aignan fut le seul qui se ressentit des effets heureux des amours de - Louis XIV, qui tantôt donnoit un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à - lui-même, et des pensions qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement - de sa maison, n'ayant jamais découvert son infidélité dans ses confidences - sur le compte de mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion - de la faire remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est - toujours restée à son service. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a - href="#footnotetag21"> (retour) </a> Il est impossible que l'auteur de - ce lourd et pénible récit ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient - certainement d'une plume plus exercée.--Pour compléter les quelques - notes que nous avons données, nous renvoyons le lecteur à un livre - spécial: <i>Les Nièces de Mazarin</i>, de M. Amédée Renée. - </p> - </blockquote> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c2" id="c2"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h1> - LE PALAIS-ROYAL<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> <a - href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> - <a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a> - </h3> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>aissons un peu - les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de plus relevées et - de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit d'amour avec aussi peu - de timidité que dans celui de justice, et n'oublions rien, s'il se peut, - de toutes les démarches qu'il a faites, ni des soins du duc de - Saint-Aignan<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> <a - href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, que nous appellerons - désormais duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos - dieux, malgré la jalousie de nos déesses. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a - href="#footnotetag22"> (retour) </a> L'histoire de ce libelle est - longuement rapportée dans les Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre - Introduction. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a - href="#footnotetag23"> (retour) </a> La famille de La Baume Le Blanc - tire son origine du Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301. - Au 16e siècle, le chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria - en 1536 et acheta la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils, - Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc., - fut lieutenant pour le Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la - mestre de camp de la cavalerie légère de France. Né en 1611, il se - distingua aux batailles de Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; - en 1650, sa terre de La Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit - épousé, en 1640, Françoise Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande - écurie, veuve de P. Bénard, seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; - elle lui apportoit deux mille livres de revenu.<br /> - </p> - <p> - De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La - Vallière, né le 4 janvier 1642; - </p> - <p> - 2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643; - </p> - <p> - 3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de - Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6 - août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662 - fille d'honneur de <span class="sc">Madame</span>, duchesse d'Orléans, à - qui l'avoit donnée madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur - de Mademoiselle, et celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle - aimât beaucoup mieux demeurer chez elle.» (<i>Mém. de Mad.</i>, édit. de - Maestricht, t. 5, p. 172.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a - href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 8. - </p> - </blockquote> - <p> - Commençons par le fidèle portrait du Roi<a id="footnotetag25" - name="footnotetag25"></a> <a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. - Il est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort - adroit à tous les exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un - monarque, les cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux - brillans et doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément - pas beau. Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce - qu'il aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui - de son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment, - c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce - caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement - que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un - peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les - hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi, - mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, gardant - sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de probité, - estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme à tout ce - qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour les femmes, - il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette fut la princesse - de Savoie<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> <a - href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Le cardinal Mazarin - avoit engagé la duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses - filles, sous prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit - Marguerite. L'artifice réussit<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> - <a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. À peine la cour - d'Espagne en fut avertie qu'elle dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi - s'étoit rendu avec toute la cour. Il lui offrit l'infante Marie-Victoire<a - id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> <a href="#footnote28"><sup - class="sml">28</sup></a> d'Autriche, que le Roi épousa. On renvoya la - duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de concevoir de - l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination naissante - cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas belle<a - id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> <a href="#footnote29"><sup - class="sml">29</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a - href="#footnotetag25"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 4. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a - href="#footnotetag26"> (retour) </a> Voy., dans les Mémoires de - Mademoiselle (édit. Maestricht, 1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit - du voyage de Lyon que fit le roi pour voir Marguerite de Savoie, - petite-fille de Henri IV par sa mère Christine de France, l'arrivée de - Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture du mariage projeté; mademoiselle - de Montpensier confirme longuement ce passage de notre auteur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a - href="#footnotetag27"> (retour) </a> C'est que Mazarin n'avoit eu - d'autre but que d'amener la cour d'Espagne à se décider. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a - href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'est Marie Thérèse d'Autriche, - fille de Philippe IV et d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de - Savoie, Marie Thérèse étoit, par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle - étoit née, comme Louis XIV, en 1638. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a - href="#footnotetag29"> (retour) </a> «Quand on sut Madame Royale proche, - on le vint dire au Roi. Il monta à cheval et s'en alla au devant - d'elle... Le Roi revint au galop, mit pied à terre et s'approcha du - carrosse de la Reine avec une mine la plus gaye et la plus satisfaite. - La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?» Il répondit: «Elle est bien plus - petite (la princesse Marguerite) que madame la maréchale de Villeroy. - Elle a la taille la plus aisée du monde; elle a le teint...» Il - hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il dit olivâtre, et ajouta: - «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle me plaît, et je la - trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son nom: «La princesse - Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les hanches grosses pour sa - taille; cela paroît moins par devant que par derrière, quoique cela soit - fort disproportionné.» D'ailleurs elle appartenoit à une famille de - bossus. La pièce du <i>Gobbin</i>, par Saint-Amant, avoit été faite - contre le duc de Savoie.--Madame de Motteville confirme de tous points - le récit de Mademoiselle. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries - Élisabeth de Tarneau<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> <a - href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, fille d'un avocat au - Parlement, et d'une grande beauté. Il fit diverses tentatives pour - l'engager à répondre à son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle - refusa même une entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a - href="#footnotetag30"> (retour) </a> Nous connoissons un avocat de ce - nom, mais qui plaidoit au grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit - son nom mêlé dans une affaire assez délicate, où étoient mis en cause le - pasteur Alex. Morus et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <p> - Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste que - l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt<a - id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> <a href="#footnote31"><sup - class="sml">31</sup></a>, fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres - qualités attrayantes (car elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de - danser parfaitement. Ce fut dans cet exercice que le Roi en devint - amoureux. Il ne put si bien cacher son commerce que le Cardinal n'en fût - averti. Il suscita un chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti - du couvent. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a - href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. - Mém. de madame de Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte - épousa le chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille - d'honneur de la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit - ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa - personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort - blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de - ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et - de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses - charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy., - pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, <i>ibid.</i>, et - p. suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse<a - id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> <a href="#footnote32"><sup - class="sml">32</sup></a>. Il choisit mademoiselle de Mancini<a - id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> <a href="#footnote33"><sup - class="sml">33</sup></a>, laide, grosse, petite, et l'air d'une - cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en - l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit - volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes - heures, et souvent madame de Venelle<a id="footnotetag34" - name="footnotetag34"></a> <a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> - les surprenoit comme ils s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais - il faut dire la vérité, que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi - l'auroit épousée sans les oppositions du Cardinal<a id="footnotetag35" - name="footnotetag35"></a> <a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>, - soufflé par la Reine, qui lui fit promettre, un jour qu'il souhaita d'elle - des marques de son amour, qu'il empêcheroit la chose. «Ce que je vous - demande, lui disoit-elle, n'est pas une si grande preuve de votre passion - que vous pensez; car enfin, si le Roi épouse votre nièce, assurément il la - répudiera et vous exilera, et je vous jure que cette dernière chose - m'inquiète plus que le mariage, quoique je voie absolument mes desseins - ruinés pour la paix si le Roi n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le - Cardinal donna dans le panneau, promit tout à la Reine pour avoir tout: - tant il est vrai que chair d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut - pas Italien<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> <a - href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, car le Roi a aujourd'hui - marqué une aversion invincible pour les démariages, et il le déclare si - souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu - servir de cet infâme usage. Le Cardinal<a id="footnotetag37" - name="footnotetag37"></a> <a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a> - maria enfin sa nièce au duc de Colonna<a id="footnotetag38" - name="footnotetag38"></a> <a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. - Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds et l'appela son papa; mais - enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante - désolée, étant pressée de partir et montant pour cet effet en carrosse, - dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par - l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis - malheureuse, et je pars effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin - de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola, - selon les apparences. Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. - Il est vrai qu'il aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de - La Vallière, fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon - l'ordre de Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie, - n'y ayant rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en - passant que le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui - faire donner sa noblesse<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> <a - href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; mais il mourut avant que - monsieur de Montbazon eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de - Saint-Remy. Enfin tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui - n'étoit pas demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le - Roi<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> <a href="#footnote40"><sup - class="sml">40</sup></a>.) - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a - href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ces mots, fort compromettants pour - la vertu de mademoiselle d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu - d'accord avec les Mémoires du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du - Roi que des passions toutes platoniques. C'est entre ces deux amours que - l'on place l'aventure de Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la - Borgnesse, comme l'appelle Saint-Simon. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a - href="#footnotetag33"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 3. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a - href="#footnotetag34"> (retour) </a> Gouvernante des nièces de Mazarin. - Pendant qu'il étoit à Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin - écrivoit à la reine (29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce - qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (<i>Négociations - de la paix des Pyrénées.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a - href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de - Brienne, Choisy, Motteville, La Fayette, Montglat, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a - href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Var.</i> La copie conservée dans - les ms. de Conrart (in-fol. XVII) porte cette variante précieuse:<br /> - </p> - <p> - «Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce - mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a - href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voy. ci-dessus. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a - href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Ms. de Conrart:<br /> - </p> - <p> - «Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son - père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient - pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle - ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en - carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous - desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a - href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voy. la note, p. 1. Quant aux - relations possibles du père de mademoiselle de La Vallière et du duc de - Montbazon, elles s'expliquent par le séjour que faisoit le duc en - Touraine, à sa maison de Cousières, où il mourut en 1654, à l'âge de 86 - ans. Bayle (art. de <i>Marie</i> <span class="sc">Touchet</span>) dit à - ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas dégradé - la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire qu'une - petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille alliée à - celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la province.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a - href="#footnotetag40"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris - le cœur d'un Roi fier et superbe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> - <a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Elle est d'une taille - médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle - boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux - bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils - pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, les - dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger - du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de - feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup de solidité, et - même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires du monde: aussi - a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand, ferme et généreux, - désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui veut que son corps - aime quelque chose; elle est sincère et fidèle, éloignée de toute - coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand engagement; - elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle - aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle - disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si - élevé. Chacun sçait que la plaisanterie que l'on en fit donna la curiosité - au Roi de la connoître<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> <a - href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, et, comme il est naturel - à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi l'aima dès lors. Ce - n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il n'eût eu que de la - reconnoissance, il dit au comte de Guiche<a id="footnotetag43" - name="footnotetag43"></a> <a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> - qu'il la vouloit marier à un marquis<a id="footnotetag44" - name="footnotetag44"></a> <a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> - qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte, ce qui lui fit repartir au - Roi que son ami aimoit les belles femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est - vrai qu'elle n'est pas belle; mais je lui ferai assez de bien pour la - faire souhaiter.» Trois jours après, le Roi fut chez Madame<a - id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> <a href="#footnote45"><sup - class="sml">45</sup></a>, qui étoit malade, et s'arrêta dans l'antichambre - avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi fut si charmé de - son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint amour. Il ne fut - qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant et un mois de - suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit amoureux de Madame, et - l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi chercha l'occasion de - découvrir son amour parce qu'il en étoit fort pressé, il la trouva. Il lui - auroit été bien facile s'il n'eût considéré que sa qualité de Roi, mais il - regardoit bien autrement celle d'amant. En effet, il parut si timide qu'il - toucha plus que jamais un cœur qu'il avoit déjà assez blessé. Ce fut à - Versailles, dans le parc, qu'il se plaignit que depuis dix ou douze jours - sa santé n'étoit pas bonne. Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et - le lui témoigna avec beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne, - Mademoiselle, lui dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable - prince qui n'a pas mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous - autant qu'il est. Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui - charma la belle, vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de - mon repos, et vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut - si interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle - aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins? «À - quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un - effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si tendre - que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous adorant - au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de force, je - ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je vous en - tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous m'aimez; - mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule dans votre - cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre personne, et - qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa couronne, son - sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le louer pour sa - personne, que cependant je me suis si peu souciée de l'usage que j'ai loué - ce qui véritablement est à vous; si, par cette raison, vous croyez qu'il - sera facile de flatter ma vanité, et de m'engager à vous répondre - sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que Votre Majesté sçache qu'il ne - vous seroit pas glorieux de faire ce personnage, et que votre sincérité et - votre honneur sont les choses qui me charment le plus en vous. Je - prendrois la liberté de vous blâmer dans mon cœur tout comme un autre - homme, si je n'avois pas dans toute la France une personne assez à moi - pour lui dire en confidence que votre vertu n'est pas parfaite.--Que - j'estime vos sentimens, répliqua le Roi, de mépriser les vices jusque dans - l'âme des monarques! mais que j'ai lieu de me plaindre de vous si vous - pouvez me soupçonner du plus honteux de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle - gloire y a-t-il de passer pour habile fourbe quand on sçaura par toute la - terre que j'ai abusé la fille de France la plus charmante; l'on dira aussi - qu'infailliblement je suis le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là - une belle chose pour un roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce - que je suis, et que, grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, - puisque je vous dis que je vous aime, c'est que je le fais véritablement - et que je continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez. - Mais, hélas! je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma - vie.--Je ne sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je - sçais bien que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère - heureuse.» La pluie qui survint en abondance interrompit cette - conversation, qui avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de - tristesse sur le visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi<a - id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> <a href="#footnote46"><sup - class="sml">46</sup></a>, qui la fut revoir le lendemain, et eut avec elle - une conversation de même nature, après laquelle il lui envoya une paire de - boucles d'oreilles de diamant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> - <a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> valant 50,000 écus, et - deux jours après un crochet et une montre d'un prix inestimable, avec ce - billet: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>oulez-vous ma - mort? Dites-le-moi sincèrement. Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. - Tout le monde cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on - dit que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez de - bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me désespérez. - Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui me fait enrager. Au nom - de Dieu, changez votre manière d'agir pour un prince qui se meurt pour - vous; ou soyez toute douce, ou soyez toute cruelle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a - href="#footnotetag41"> (retour) </a> <span class="sc">Mademoiselle</span>, - dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie, fort aimable de sa - figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de - fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort bien. Les - juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort maigre, et les - cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit des mines fort - spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.» - (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a - href="#footnotetag42"> (retour) </a> Pour les détails sur ce - commencement des amours du roi pour mademoiselle de la Vallière, voy. - plus loin: <i>Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a - href="#footnotetag43"> (retour) </a> Armand de Grammont et de - Toulongeon, comte de Guiche, fils du maréchal de Grammont et de - Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né la même année que le roi, en - 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise Suzanne de Béthune, dont il - n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre 1673, colonel du régiment des - gardes et ami particulier du roi. Ses amours avec <i>Madame</i> sont ici - longuement rappelés. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a - href="#footnotetag44"> (retour) </a> Ne seroit-ce point Antonin Nompar - de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de - Sévigné annonça à M. de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante, - merveilleuse, miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun - épousoit... «devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien - difficile à deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de - 1670. Mais nous voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se - faisoit l'écho étoit antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le - combattre, il est vrai, le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit - mis en tête d'épouser M. de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui - firent courir ce bruit. Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais - épouser la maîtresse d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut, - perçoit un sentiment qui pourroit bien s'expliquer par un peu de - jalousie: «Madame de La Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été - autant de mes amies que madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de - bruits d'une galanterie entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de - Mademoiselle, édit. de Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là - d'ailleurs une simple conjecture, que nous donnons sous toutes réserves. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a - href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Madame revint malade de - Fontainebleau; elle étoit grosse; elle fut obligée de garder le lit ou - la chambre tout l'hiver... Le roi lui alloit rendre des visites très - régulières; elles avoient été assez empressées pour laisser tout le - monde en doute, pendant que la cour demeura à Fontainebleau, s'il étoit - amoureux d'elle dans le temps que le comte de Guiche faisoit semblant de - l'être de La Vallière. L'on ne fut pas long-temps à connoître que le roi - l'étoit de celle-ci et que l'autre étoit passionné pour Madame. C'étoit - une affaire que l'on se disoit tout bas et que l'on connoissoit - visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V, 206.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a - href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Var.</i>: La copie de Conrart - porte, après ce mot:<br /> - </p> - <p> - «Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut - revoir, etc.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a - href="#footnotetag47"> (retour) </a> Ce dernier mot a été ajouté dans la - copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et - qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus elle - donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son - pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il en - étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté - l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus - magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le comte - de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La Vallière se - retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec elle. Il lui dit - tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de - l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme seroit éternelle, qu'il - ne lui demandoit point cette faveur par un sentiment que les hommes ont - d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir la satisfaction de se dire - mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de douter que son cœur ne fût - absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit comprendre que ce n'étoit - qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit cette grâce, que la grandeur ne - l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa personne, et non pas son royaume; et - enfin, après avoir dit: «Ayez pitié de ma foiblesse», elle lui accorda - cette ravissante grâce pour laquelle les plus grands hommes de l'univers - font des vœux et des prières<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> - <a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Jamais fille ne - chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle redoubla son chant - plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut penser (et avec - raison il eût pu défier mille... et mille Saucourts<a id="footnotetag49" - name="footnotetag49"></a> <a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>). - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a - href="#footnotetag48"> (retour) </a> «Toute la cour alla à Vaux... Le - Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession de La Vallière, - et l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première fois en - particulier; mais il y avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la - chambre du comte (depuis duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de - cette intrigue.» (Hist. de madame Henriette, par madame de La Fayette, - collect. Petitot, t. 64, p. 403-404.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a - href="#footnotetag49"> (retour) </a> Manque dans la copie de - Conrart.--Antoine Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt, qui - fut reçu en 1670 grand veneur de France par la démission de Louis, - chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. de Rohan, fils de Louis VII de - Rohan, prince de Guemené, duc de Montbazon. Il avoit épousé, en 1656, - Marie Renée de Longueil, fille du président Longueil de Maisons. Il - avait une réputation de grand abatteur de bois, et c'est ainsi qu'en - parlent Tallemant et les chansons. Voy. aussi le <i>Récit des plaisirs - de l'île enchantée</i>, dans les œuvres de Molière. - </p> - </blockquote> - <p> - Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour, qu'il - lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui donneroit de - bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria qu'ils - cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit amoureux - d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le cœur assez - perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois? dit La - Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, je vous - l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze jours ce - commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui obligea le Roi et - mademoiselle La Vallière de ne plus rien dissimuler)<a id="footnotetag50" - name="footnotetag50"></a> <a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. - On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de Madame, et combien elle - se croyoit indignement traitée. Elle est belle, elle est glorieuse et la - plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle, préférer une petite bourgeoise - de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi faite comme je suis!» Elle - en parla à Versailles aux deux Reines, mais en femme vertueuse, qui ne - vouloit pas servir de commode aux amours du Roi. La Reine-Mère résolut - qu'il en falloit parler à La Vallière. En effet, toutes trois lui en - parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre fille résolut de s'aller - camper le reste de ses jours dans un couvent et de mortifier son corps - pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla deux jours après, et - d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une chambre et s'y alla fondre - en larmes. En ce temps-là, il y avoit des ambassadeurs pour le Roi - d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire<a - id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> <a href="#footnote51"><sup - class="sml">51</sup></a>; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre - lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu - avec le marquis de Sourdis<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> - <a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, qui parloit bas, - reprit assez haut d'un ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion<a - id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> <a href="#footnote53"><sup - class="sml">53</sup></a>!» Le Roi, qui n'avoit entendu que ce nom, tourna - la tête vers eux tout ému et demanda: «Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui - repartit que La Vallière étoit en religion à Chaillot. Par bonheur les - ambassadeurs étoient expédiés: car, dans le transport où cette nouvelle - mit le Roi, il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui - apprêtât un carrosse, et, sans l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La - Reine, qui le vit partir, lui dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah! - reprit-il, furieux comme un jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, - je le serai de ceux qui m'outragent.» En disant cela il partit et courut à - toute bride à Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui - cria le Roi, de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de - la vie de ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes - l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps, - alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant les - yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de résister!» - Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. - «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit son amant - couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à ceux qui - auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il lui - proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui - sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le Roi, en - arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer mademoiselle de La - Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus que sa vie. «Oui, dit - Madame, je la regarderai comme une fille à vous.» Le Roi parut mépriser - cette sotte pointe et continua ses visites avec plus d'attachement - qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la vue de Madame, des - présens très-magnifiques. Cependant le Roi la pressoit incessamment de - vouloir prendre une maison à elle, et enfin elle y consentit, afin de le - voir, disoit-elle, plus commodément; il lui donna le Palais Biron<a - id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> <a href="#footnote54"><sup - class="sml">54</sup></a>, qu'il alla lui-même voir meubler des plus riches - meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année; il a - honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle charge<a - id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> <a href="#footnote55"><sup - class="sml">55</sup></a>, lui a fait épouser une héritière qui étoit assez - considérable pour un prince<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> - <a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. La Reine en a pensé - mourir de jalousie, car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur - ces entrefaites, il tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva - continuellement à sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le - mettre dans le péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur - de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils - arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il fallut - qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut dans celle - du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche, le Roi, se - voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le Prince<a - id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> <a href="#footnote57"><sup - class="sml">57</sup></a> en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et - qu'il fît réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce - moyen ne différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle - en entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon - cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur que - jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il - portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out le monde - dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce que pour m'affliger. L'on - dit aussi que vous êtes inquiet de ce dernier bruit<a id="footnotetag58" - name="footnotetag58"></a> <a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>: - dans ces troubles, je vous demande la vie de mon amant et j'abandonne - l'État et tout le monde même. Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, - ne me vouloir point voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire - si mon inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a - href="#footnotetag50"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a - href="#footnotetag51"> (retour) </a> En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à - Londres avoit insulté notre ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars - 1662, l'ambassadeur d'Espagne vint protester en audience solennelle, - devant vingt-sept ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que - le Roi son maître ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception - dont il s'agit ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit - Mademoiselle sur la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant - l'hiver. Moreri se trompe en reportant au mois de mai cette audience - fameuse. (Voy. la Gazette.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a - href="#footnotetag52"> (retour) </a> Charles d'Escoubleau, marquis de - Sourdis et d'Alluye, gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666. - Voy. notre édit. du <i>Dict. des Pretieuses</i>, t. 2, p. 375. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a - href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Pendant tout cet hiver (de 1661 - jusque vers Pâques de 1662) il y eut beaucoup d'intrigues et de - tracasseries. La Reine Mère étoit dans de grandes inquiétudes de l'amour - du Roi pour La Vallière; elle étoit chez Madame, elle logeoit au - Palais-Royal chez Monsieur, et les scènes se passoient chez eux sans - qu'ils en sussent rien. Je ne sais quel chagrin il prit un jour à La - Vallière; elle partit de bon matin et s'en alla sans que l'on pût - découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de sermon; le Roi, qui devoit y - assister, étoit occupé à la chercher, et il ne s'y trouva pas. La Reine - Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît la raison de l'absence du - Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après le sermon, la Reine alla à - Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur le nez, alla à - Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il avoit appris que - s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas lui parler; après - avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la supérieure et ramena - La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit grand bruit et attira - beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir pris part, dont je ne - dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit. citée, V, 209.) D'après - la version de Mademoiselle, la jeune Reine auroit encore ignoré - l'intrigue du Roi: c'est la seule différence importante des deux récits. - Sur cette première retraite de mademoiselle de La Vallière, Cf. La - Fayette, <i>Hist. d'Henriette d'Angleterre</i>, collect. Petitot, t. 64, - p. 412-415; <i>Mém. de Conrart</i>, t. 63, p. 282; <i>Motteville</i>, t. - 60, p. 170, 179. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a - href="#footnotetag54"> (retour) </a> C'étoit un des plus beaux hôtels du - faubourg Saint-Germain. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a - href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jean François de La Baume Le Blanc, - marquis de La Vallière, homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes - manières (c'est ce qu'entend l'auteur en disant qu'il n'étoit pas - honnête homme), étoit gouverneur et grand sénéchal de la province de - Bourbonnois, capitaine commandant les chevau-légers du jeune dauphin, - maréchal des camps et armées du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a - href="#footnotetag56"> (retour) </a> Gabrielle Glay de la Cotardaye. - Elle mourut dame du palais de la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de - cinquante-neuf ans. (Voy. la <i>Gazette</i>), Elle étoit donc née en - 1648. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a - href="#footnotetag57"> (retour) </a> Le prince de Condé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a - href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Au lieu de cette - phrase on lit dans la copie de Conrart: «On dit aussi que vous estes - inquiet de ce qui se passe à Marseille.» - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il - lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit - faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent - pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière - paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille - faite comme le père<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> <a - href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a - href="#footnotetag59"> (retour) </a> Marie-Anne de Bourbon, née en - octobre 1666.--Le Roi avoit eu déjà un autre enfant naturel, dont la - mère est restée inconnue. Nos recherches pour la découvrir nous ont fait - connoître, dans les registres de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, - conservés à l'Hôtel-de-Ville, le document suivant, qui explique combien - il est difficile d'éclaircir ce mystère.<br /> - </p> - <p> - «<i>Du samedi 5 janvier 1664.</i> - </p> - <p> - «Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au - Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de - Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps, - premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de - France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de - Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne - d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. <span class="rig">COLOMBEL</span>.» - </p> - <p> - <br /> - </p> - <p> - Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier - 1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous - semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies - nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et - mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa - naissance ni de sa mort. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que - longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme à - la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse, - dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir été le - temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de Luynes<a - id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> <a href="#footnote60"><sup - class="sml">60</sup></a>, qui est une des plus belles femmes de France, - mais peu ou point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise<a - id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> <a href="#footnote61"><sup - class="sml">61</sup></a>, dont les yeux vont tous les jours à la petite - guerre, n'y réussit pas mieux que la Princesse Palatine<a - id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> <a href="#footnote62"><sup - class="sml">62</sup></a> et madame de Soissons<a id="footnotetag63" - name="footnotetag63"></a> <a href="#footnote63"><sup class="sml">xxx</sup></a>; - mais en vérité le Roi en fit confidence à La Vallière et s'en divertit - avec elle; aussi alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui - fit beaucoup de civilité et d'amitié<a id="footnotetag64" - name="footnotetag64"></a> <a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. - Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui dit-il, si peu de jalousie? - Ah! Mademoiselle, il y a peu d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle, - j'ai le cœur plus jaloux en amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai - trop bonne opinion de votre esprit pour croire que vous aimassiez une - grande statue (et une grande masse de neige<a id="footnotetag65" - name="footnotetag65"></a> <a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>). - Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus incommode de tous les - hommes sur ce chapitre<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> <a - href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, de manière que, sans - avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en - souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le - traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui - parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds<a - id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> <a href="#footnote67"><sup - class="sml">67</sup></a>, à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous - les hommes de n'aimer plus que la gloire<a id="footnotetag68" - name="footnotetag68"></a> <a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. - «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la gloire<a - id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> <a href="#footnote69"><sup - class="sml">69</sup></a> est une maîtresse plus difficile à servir qu'une - femme; et plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour<a - id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> <a href="#footnote70"><sup - class="sml">70</sup></a> comme il est à cette autre passion, je serois - bien plus heureux.» Le Roi soupira sans lui répondre rien; mais le jour - suivant il vit mademoiselle de la Motte<a id="footnotetag71" - name="footnotetag71"></a> <a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, - qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup d'esprit, à - qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours auprès d'elle; - soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le monde qu'il en - étoit amoureux, et pour le persuader<a id="footnotetag72" - name="footnotetag72"></a> <a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> - à Madame sa mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion - d'un si grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent - pour en conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans - la sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour - une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses - noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par une - heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits partout<a - id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> <a href="#footnote73"><sup - class="sml">73</sup></a>); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable - fille, qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de - Richelieu<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> <a - href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, voyoit sans joie la - passion du Roi (et reçut mal les avis de ses parens<a id="footnotetag75" - name="footnotetag75"></a> <a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>). - Cependant le Roi continuoit d'aller chez La Vallière; mais il y rêvoit et - lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque parlé. Il n'y eut que monsieur - de Vardes et de Bussy qui ne s'y trompèrent point, et qui dirent toujours - que ce n'étoit qu'un dépit amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla - plus à la chasse, rioit par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il - s'en ouvrit au duc de Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien - connoître qu'il étoit pris pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais - homme fut à plaindre, c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne - me gêne, et la couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, - Saint-Aignan, autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne - m'aime point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, - que n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais - parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que tous - ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés que je ne - suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi n'étoit en cet - état que par son extrême passion, et parla si obligeamment pour La - Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui dit qu'il prétendoit - avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais qu'il vouloit en être - aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi disoit tout ceci au Duc, et - sur les sept heures du soir il fut pris d'étranges maux de tête et de - vomissemens furieux. Le Duc alla trouver La Vallière, et lui raconta mot - pour mot tout ce que le Roi lui avoit dit. La Vallière lui répondit que le - caprice du Roi l'avoit affligée, mais qu'après tout elle n'étoit pas - d'humeur à lui demander des pardons (pour un mal qu'elle n'avoit pas fait<a - id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> <a href="#footnote76"><sup - class="sml">76</sup></a>), qu'elle avoit lieu de se plaindre de lui et - qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que ce n'étoit point - parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de lui plaire; qu'elle - en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle auroit aimé. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a - href="#footnotetag60"> (retour) </a> Jeanne Marie Colbert, fille aînée - du ministre, épousa, le 3 février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de - Luynes, fils de Louis Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et - de Chaulnes, et de sa première femme, Marie Seguier, fille du - chancelier. Louis Charles d'Albert, le beau père de Jeanne Marie - Colbert, étoit fils de Charles d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de - Rohan, la fille aînée d'Hercule de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de - Chevreuse. Les Mémoires de Brienne regardent la disgrâce de Fouquet - comme «la dernière affaire» de madame de Chevreuse. Il répugneroit par - trop de penser que cette affaire ait été suivie d'une intrigue aussi - odieuse que celle dont il s'agit, et aussi improbable, dans la première - année, dans les premiers mois, du mariage de son petit-fils. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a - href="#footnotetag61"> (retour) </a> Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en - 1663 François de Rohan, prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme - d'Hercule de Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la - duchesse de Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot - et de cette Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre - elle un si scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la - terre, fruit du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son - plaidoyer. (Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, <i>Bibliot. elzev.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a - href="#footnotetag62"> (retour) </a> La Princesse Palatine dont il est - ici question n'étoit pas Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de - Pologne, âgée alors de cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645, - Édouard, prince palatin du Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de - vingt ans, dont la sœur cadette avoit épousé Henri Jules de Bourbon, - prince de Condé. Cette fille aînée de la princesse Anne devint, en 1671, - femme de Charles Théodore Othon, prince de Salm. Elle avoit vingt ans en - 1666. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a - href="#footnotetag63"> (retour) </a> Olympe Mancini, nièce du cardinal, - pour qui le roi avoit eu une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: - elle étoit alors surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. - Amédée Renée, <i>les Nièces de Mazarin</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a - href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Var</i>.: La copie de Conrart - porte:<br /> - </p> - <p> - «Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de - Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point - d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la - duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le - roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi - alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent - civilitez.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a - href="#footnotetag65"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a - href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Var</i>.: On lit dans la copie - de Conrart:<br /> - </p> - <p> - «De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne - raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit - patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a - href="#footnotetag67"> (retour) </a> Bernardin de Gigault, marquis de - Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi depuis trois ans à cette - époque (1666), et deux ans plus tard maréchal de France. Il avoit alors - trente-six ans et le Roi vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se - distingua par sa piété et contribua beaucoup à la retraite définitive de - mademoiselle de La Vallière. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a - href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Var.</i>: de n'aimer que sa - fortune. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a - href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>Var.</i>: la fortune. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a - href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Var.</i>: que le mien l'est à la - gloire, je le serois bien plus souvent. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a - href="#footnotetag71"> (retour) </a> Mademoiselle de La - Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique), fille de Philippe de La - Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de France, et de - mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de Toussy, dont - le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la seconde - enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à peine - avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur de la - reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt l'étoit - de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. Ainsi - mademoiselle de Montpensier dit dans ses <i>Mémoires</i> (édit. - Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit - entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de - mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657 - (voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la - Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle - parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom - est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une - boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le - bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La - Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de - diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me - soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas - quitter La Vallière.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a - href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Var.</i>: À la maréchale de la - Mothe, qui grondoit sa nièce de ne pas repondre à l'amitié d'un si grand - monarque.» (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a - href="#footnotetag73"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a - href="#footnotetag74"> (retour) </a>Armand Jean du Plessis, né en 1629, - substitué au nom et aux armes de du Plessis par le cardinal de - Richelieu, son grand-oncle, dont il prit le nom et le titre de duc. Il - étoit marié depuis 1649 avec madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le - titre n'est pas indiqué, s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né - en 1632, et qui avoit épouse dès 1652 la fille de cette Catherine - Bellier, dame de Beauvais (<i>Cathau la Borgnesse</i>), qui avoit été le - premier caprice de Louis XIV.--Cf. t. 1, p. 71. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a - href="#footnotetag75"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a - href="#footnotetag76"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut - voir le lendemain; de Vardes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> - <a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> lui dit mille - équivoques sur son mal fort spirituellement<a id="footnotetag78" - name="footnotetag78"></a> <a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; - enfin, ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver de sa part sa - maîtresse, de lui apprendre la cause de son mal. Elle le reçut avec une - mélancolie extrême et lui avoua qu'elle souffroit des maux inconcevables, - et qu'il lui feroit plaisir de porter ce billet au Roi, dont voici les - paroles<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> <a - href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i l'on - savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du remède, quand il en - devroit coûter la vie; mais, mon Dieu! qu'il est inutile de vous dire ce - que je vous dis, ce n'est pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni - ses mauvais jours! - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a - href="#footnotetag77"> (retour) </a> Le marquis de Vardes, maître passé - en galanterie. Sur ce personnage, «l'homme de France le mieux fait et le - plus aimable», disent les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses - nombreuses intrigues, et en particulier sur ses amours avec la comtesse - de Soissons, voy. <i>Les Nièces de Mazarin</i>, par M. Amédée Renée, p. - 189 et suiv.; Mém. de Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a - href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Madame lui dit cent - equivoques fort spirituelles. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a - href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le texte de Conrart, - beaucoup plus rapide, nous paroît être celui de la rédaction primitive:<br /> - </p> - <p> - «Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui - souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.» - </p> - </blockquote> - <p> - Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit pour - lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria: «Saint-Aignan, je - suis bien foible, et je le suis plus que vous ne pouvez penser.» La Reine - se retira, et le Roi relut vingt fois ce billet; il fit admirer au Duc - cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit souffrir ce cruel terme de - Votre Majesté. Il en parloit encore quand mademoiselle de La Vallière - entra dans sa chambre avec madame de Montausier<a id="footnotetag80" - name="footnotetag80"></a> <a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, - à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute sa faveur; elle se - retira par commodité et par respect au bout de la chambre avec le Duc. - Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du Roi; elle étoit en - habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à tout, lui en sut bon - gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à lui faire entendre que - son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut si transporté qu'après lui - avoir demandé mille pardons, il baisa un quart d'heure ses mains sans lui - rien dire que ces trois paroles: «Et que je serois misérable, - Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!» Enfin, ils se parlèrent et se - contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à dire: Que je vous aime! - Que vous aviez de tort! Votre cœur est hors de prix! Que nous avons lieu - d'être contens! Aimons-nous toujours! Ils s'en tinrent aux paroles - tendres, et ma foi je le crois, mais je ne sçais pas si le Roi, qui le - lendemain se leva pour passer tout le jour avec La Vallière, le passa - aussi sagement. Après ce raccommodement, il n'y a jamais eu de vie plus - heureuse que la leur; ils ont pris tant de peine à se persuader de la - fidélité et de la tendresse l'un de l'autre qu'ils n'ont plus lieu d'en - douter<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> <a href="#footnote81"><sup - class="sml">81</sup></a>. La Vallière a pris avec elle mademoiselle - d'Attigny<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> <a - href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, fille de haute qualité, - belle comme un ange, qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et - le Roi lui fait de grands présens. Il en use assez librement devant elle. - Madame de Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une - étrange impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la - voyant passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices, - et qui est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien - surprise, dit-elle fort haut à madame de Ventadour<a id="footnotetag83" - name="footnotetag83"></a> <a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>; - j'avois toujours bien cru que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne - savois pas qu'elle fût aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela - fort sensiblement. Le Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui - demanda avec un empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit - le sujet avec les paroles du monde les plus piquantes pour madame de - Soissons. Le Roi s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un - emportement épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans - la rue, il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais - quand il y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre<a - id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> <a href="#footnote84"><sup - class="sml">84</sup></a>. «Hé bien! parce que j'aime une fille, il faut - que toute la France la haïsse! Mais ce n'est pas aux plaintes que je m'en - veux tenir; je veux que vous alliez tout présentement dire à madame de - Soissons que je lui défends l'entrée du Louvre<a id="footnotetag85" - name="footnotetag85"></a> <a href="#footnote85"><sup class="sml">85x</sup></a>.» - Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre. «Oui, reprit le Roi, - si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à l'heure.--Mais si j'osois, - répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que vous avez eu autrefois quelque - considération pour madame de Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi, - c'est que vous voulez dire que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai - jamais fait; elle n'a pas assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré, - sinon à l'âge de quinze ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me - plaisoient le plus; aussi je ne me priverai de rien qui puisse être un - obstacle à la vengeance que je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le - veux croire, répondit le Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute - une grande famille et à la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez - peu, Saint-Aignan, lui dit-il, si vous croyez que la considération de ce - que l'on aime l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera - permis à monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que - j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que - j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que son - Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une Manchini? - Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas appris à madame - de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce qui s'adresse à ce - qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces petites gens-ci - règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est être bien - misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa - maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut venir à bout? - Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit, j'y réussirai, et - je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit le Duc, Votre - Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle de La Vallière? - Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies d'avoir prétexte de - crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne cause que des - désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde, c'est assez, je - n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus malheureux de tous les - hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif qu'il soit, qui ne venge - ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez raison, les Reines feroient - rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a désormais qu'à l'insulter, - qu'à la piller et qu'à la maltraiter: Mesdames le trouveront bon, tant - elles ont d'amitié pour moi.» En disant cela les larmes lui tombèrent des - yeux de chagrin et de rage. Le Duc alla faire un fidèle récit de tout ceci - à La Vallière, qui écrivit par lui ce billet: - </p> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png" /></span>ue je vous aime - et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me fâche de troubler - vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler malheur ce qui ne l'est - point? Non, je me reprends: tant que mon cher prince m'aimera, je n'en - aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa perte. Voilà mes - sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au dessus de ces gens - qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir plus tôt qu'à - l'ordinaire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a - href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Var.</i>: avec madame de - Montauzier, qui l'avoit amenée faire cette visite aux flambeaux, assurée - de toute la faveur. (<i>Ibid.</i>) Julie d'Angennes, la fille célèbre de - la marquise de Rambouillet, femme du marquis, puis duc de Montausier. On - lui a justement reproché la part qu'elle a prise aux galanteries du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a - href="#footnotetag81"> (retour) </a> Encore une rédaction abrégée qui - nous paroît le vrai texte: «Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une - de ses mains plus d'un quart d'heure sans lui parler. Enfin ils - parèrent, se contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à se dire: - que je vous aime! nous avons lieu d'être très contents! Ils s'en - tinrent, dit-on, aux paroles tendres.» (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a - href="#footnotetag82"> (retour) </a> C'est mademoiselle d'Artigny qu'il - faut lire. Elle avoit succédé à mademoiselle de Montalet dans les - confidences de mademoiselle de La Vallière. Toutes trois étoient, avec - mademoiselle de Barbezières, filles d'honneur de Madame. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a - href="#footnotetag83"> (retour) </a> Ce nom se trouve dans l'édit. de - Londres 1654. Marie de La Guiche, fille de Jean François de La Guiche, - seigneur de Saint-Géran, née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de - Levis, marquis d'Annonai, puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du - Dictionn. des précieuses, <i>Biblioth. elzév.</i>, t. 2, aux noms <span - class="sc">Angoulême</span> et <span class="sc">Saint-Géran</span>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a - href="#footnotetag84"> (retour) </a> Nous empruntons à la copie de - Conrart tout ce paragraphe. En le comparant au texte des éditions - précédentes, on en reconnoîtra la supériorité. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a - href="#footnotetag85"> (retour) </a> La mesure étoit d'autant plus - exorbitante que la comtesse de Soissons, sans parler de son titre de - surintendante de la maison de la Reine, étoit, par son mariage avec un - prince du sang, au premier rang des personnes qui avoient le droit - d'entrer au Louvre, et d'y entrer en carrosse. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait - s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de - Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille - incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec son - mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours après, le - Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après minuit avec - La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en simple jupe - auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se sentit encore - mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda avec une horrible - froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous attendois, lui - dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le Roi, de - m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle; car vous ne - vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien davantage avec mes - ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui approchoit bien du - mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame, qui vous en a tant - appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame, sans tant de petites - raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle s'alla jeter aux pieds - du Roi, qui marchoit à grands pas dans la chambre. «Eh bien, Madame, que - voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux dire, répondit la Reine, que je - vous aimerai toujours, quoi que vous me fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, - j'en userai si bien que vous n'y aurez aucune peine; mais si vous voulez - m'obliger, vous n'écouterez plus madame de Soissons ni madame de Navailles<a - id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> <a href="#footnote86"><sup - class="sml">86</sup></a>», parce qu'il savoit qu'elles avoient causé de La - Vallière, et comme elle continuoit, et que La Vallière n'avoit jamais eu - d'inclination pour elle, avant même qu'elle fût en crédit, le Roi se défit - d'elle et de son mari. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a - href="#footnotetag86"> (retour) </a> Suzanne de Beaudan, mademoiselle de - Neuillan, dont il est souvent parlé sous ce nom dans les écrits du - temps, épousa en 1651 Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque - qui nous occupe, M. de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant - des chevau-légers. Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine - Marie-Thérèse, avec 1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce, - dit Mademoiselle (éd. cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils - vendirent leurs charges et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu - de dépense, ont payé leurs dettes et acheté des terres. Le duc de - Chaulnes acheta la charge de commandant des chevau-légers, et le duc de - Saint-Aignan le gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut - achetée par madame de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que - madame de Navailles», qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si - extraordinairement occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort - et à son mari.» Le duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il - étoit gouverneur de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même - année il commanda l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements - importants et plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de - France. - </p> - </blockquote> - <p> - Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des deux - Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet il en - parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce moment à la - chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un Roi qui veut - que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous soit agréable; il - n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, Madame, qu'il - souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La Vallière<a - id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> <a href="#footnote87"><sup - class="sml">87</sup></a>, qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en - quitte, répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame - de Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez - pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus - l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur pour - elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de plus - glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite répugnance qui - s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre l'exemple de tant - d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce que leurs maris - aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen de voir cette - fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi, qui étoit aux - écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la Reine qu'elle en - rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit de ce prétexte pour - sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite Moresque velue qui - pensa la faire mourir<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> <a - href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Toute la cour fut en - prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en - parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en secret, - et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant la jeune - Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de vouloir - marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put se - résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, que - si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui chercher - parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la cour le - plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux à mourir - de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit à rire, - disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage. Madame<a - id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> <a href="#footnote89"><sup - class="sml">89</sup></a>, qui savoit la passion de Vardes pour madame de - Soissons, alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant - consentoit à ce mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en - le faisant détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà - nos deux admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs - de leurs amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le - refus de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par - délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de - Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa - bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si - j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit un - extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air - charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne - voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la - possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si - je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même, - qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun - engagement, quelque avantageux qu'il puisse être<a id="footnotetag90" - name="footnotetag90"></a> <a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.» - La comtesse étoit si charmée de voir des sentimens si tendres et si - honnêtes à son amant, qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa - joie. Madame survint sur le point de leur extase, accompagnée du comte de - Guiche, auquel ils ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une - agréable société, chacun se promettant de se servir utilement. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a - href="#footnotetag87"> (retour) </a> Sans doute à l'occasion de la - nouvelle année. C'étoit le 31 décembre 1666. Voy. la note suivante. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a - href="#footnotetag88"> (retour) </a> Nous sommes maintenant en 1667. Le - 2 janvier de cette année, la reine eut une fille, qui porta son nom, - Marie-Thérèse, et mourut le 1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue, - nous ne trouvons pas ailleurs ce renseignement. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a - href="#footnotetag89"> (retour) </a> Henriette d'Angleterre, femme de - Monsieur, frère du Roi, dont on lira plus loin les intrigues avec le - comte de Guiche. Elle étoit fort jalouse de La Vallière, parce que, - quand le Roi avoit commencé à aimer celle-ci, il avoit feint de la - rechercher elle-même. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a - href="#footnotetag90"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Après cette phrase, on - lit dans la copie de Conrart: «Madame survint sur ces entrefaites, à qui - ils ne firent mystère de rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche - fut de leur société. Ce soir-là, ces deux blondins voulurent faire - merveilles; mais, hélas! qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux - dames, si elles n'avoient eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes - que leurs amants. Cependant ces deux couples... - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un commerce - plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils écrivirent - une lettre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> <a - href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a> à la señora Molina<a - id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> <a href="#footnote92"><sup - class="sml">92</sup></a>, que le comte tourna en espagnol, par laquelle - ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit d'elle, l'amour qu'il - portoit à La Vallière, et mille choses de cette nature: car il est à - remarquer que le dépit de Madame duroit toujours contre La Vallière, et - que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter son amant pour elle. La - señora Molina fut montrer cette lettre au Roi, qui la fit voir à de - Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle ami. En vérité il faut - que l'amour soit une violente passion pour faire changer les inclinations - en un moment, car il est constant que de Vardes est de bonne foi et la - probité même; cependant, s'il eut quelques remords de cette perfidie - envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre jusques à l'hôtel de - Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses confidens, lesquels railloient - le Roi avec beaucoup de liberté; ils le traitèrent de fanfaron qui - prétendoit que l'amour ne devoit avoir de douceur que pour lui; ils s'en - écrivoient souvent en ces termes, le Comte et Madame, parce que le Roi - avoit apporté quelques obstacles à leurs visites. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a - href="#footnotetag91"> (retour) </a> «Ils écrivirent une lettre à la - Reine», lit-on dans les mss. de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y - est pas même prononcé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a - href="#footnotetag92"> (retour) </a> Dona Maria Molina, première femme - de chambre espagnole. Ce n'est pas ainsi que madame de La Fayette - raconte cet incident, qui auroit causé le renvoi de madame de Navailles, - dénoncée comme coupable par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi - cette calomnie, comme il est dit ici; Conrart, résumant madame de La - Fayette, cite un entretien du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que - la comtesse de Soissons s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture - d'un paquet du Roi son père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans - qu'on s'en aperçût; qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne - tout semblable à celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient - accoutumé d'être cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant - enfermée dans cette enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté, - comme de la poste, à la señora Molina, première femme de chambre de la - Reine, qui les reçoit ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48, - 2e série.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille<a id="footnotetag93" - name="footnotetag93"></a> <a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, - où il fut vu dans la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce - fut un peu après que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille<a - id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> <a href="#footnote94"><sup - class="sml">94</sup></a> et de partir dans le même jour sans aller chez - Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut tout botté. «Hé bien, - Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir je brave le Roi et les - puissances souveraines; trop heureux si vous seule, qui me tenez lieu de - tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma misérable fortune me porte, vous - me voudrez du bien. Oui, Madame, dans la douleur qui me transporte, ni la - colère du Roi ni celle des Reines ne m'est point redoutable; j'appréhende - la rigueur qu'apporté une longue absence.--Non, repartit Madame toute - fondue en larmes en l'embrassant, non, non, cher comte, rien ne diminuera - jamais l'affection que je vous ai promise, et aussi bien que vous je - mépriserai toutes choses; mais, mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez - jamais.» Et après bien des pleurs et des embrassemens il fallut se - séparer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a - href="#footnotetag93"> (retour) </a> «Madame étoit malade et environnée - de toutes ses femmes... Elle faisoit entrer le comte de Guiche, - quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure, - et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les - jours et qui ne le reconnoissoient pas.» (<i>Hist. de Mme Henriette</i>, - collect. Petitot, t. 44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la - reine d'Angleterre, ne pouvoit être aussi complaisamment aveugle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a - href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce n'est point à Marseille que fut - envoyé le comte de Guiche. «L'on n'avoit pas trouvé à propos de le - chasser, de crainte que cela ne fît de méchants bruits; on l'avoit - envoyé commander les troupes qui étoient à Nancy: c'étoit proprement un - honnête exil.» (Mém. de Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.) - </p> - </blockquote> - <p> - Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La - Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui - avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit - faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité - qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement - grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier. - «Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la - plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les bras - d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on se - devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus; - (mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien - cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de - quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre cœur<a - id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> <a href="#footnote95"><sup - class="sml">95</sup></a>).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma - place, et au nom de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que - pouvois-je moins dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous - marier? Le moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous - voulez, que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y - opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter de - votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de justice - en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en auroit-il eu - qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, auroient tout - accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon amour et à ma - sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que j'y travaillerois. - Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à moi? ne croirez-vous pas - à mes paroles comme à vos yeux?--Il est certain, répliqua La Vallière, que - je vous crois beaucoup de vertu. Eh! s'il se peut, mon cher prince, ayez - autant d'amour<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> <a - href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; car enfin, je vous - déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est - impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et - que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous - m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après la - perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour - moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si - après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que pour - vous.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a - href="#footnotetag95"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a - href="#footnotetag96"> (retour) </a> On lit dans la copie de Conrart un - texte qui nous paroît plus vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon - malheur vous a fait naître sur le trône, je ne veux jamais penser au - mariage. Ainsy, aimez-moy ou cessez, je sens bien que je ne puis plus - rien aimer.» Le Roy lui exprima les choses les plus tendres. Et c'étoit, - comme j'ai dit, en ce temps-là que le roi passoit presque toutes les - nuits avec elle.» - </p> - </blockquote> - <p> - Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu - jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que - le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit qu'à - trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à s'endormir, - quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle entendit du - bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut dans celle de - ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets et des échelles - de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le sçut, qui alla la - voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut sçue par elle-même, - il en fut épouvantablement troublé; il lui donna cette même semaine des - gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce qu'elle mangeroit. Chacun - en philosopha à sa mode, mais les habiles gens jugèrent bien de qui ce - coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi augmenta, et la peur de - la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie. Madame, qui n'est pas tout - à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se divertir, quoique le comte - de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit avec le Roi, elle tâchoit - encore à le séduire: en tirant un mouchoir de sa poche, elle laissa tomber - une lettre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> <a - href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que monsieur de Vardes - avoit écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit - écrite à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le - traitoit comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut - si grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant - que de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il - en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur - qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de - rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute - la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce - dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son infidélité, - l'exila<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> <a - href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. On ne peut s'imaginer le - déplaisir de madame de Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit - par un billet que voici: - </p> - <p class="ital"> - Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne craignois - de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec beaucoup de - courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais. J'attends de mon - désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes et qui me donnera le - repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au nom de Dieu, Madame, - souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez honnête homme que - l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne vous abattez point - de toutes les traverses que vous aurez à souffrir. Ah! Madame, si je vous - voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos pieds. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a - href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce n'étoit pas sans dessein: - «Madame la comtesse de Soissons eut quelques démêlés avec Madame; - celle-ci, pour s'en venger, dit au roi que la comtesse de Soissons et - Vardes avoient écrit cette lettre (la lettre espagnole); Vardes fut - envoyé prisonnier à Montpellier (où il resta deux ans). Madame de - Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi que c'étoit le comte de - Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit parfaitement l'espagnol; - qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu part. Vardes demeura - toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé en Pologne; madame la - comtesse de Soissons fut chassée, et Madame traitée assez mal par le - Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à ces deux messieurs.» (<i>Mém. - de Montpensier</i>, édit. cit., 5, 235-236.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a - href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Il est à Montpellier.» (Ms. de - Conrart.).--Le billet qui suit ne paroît pas dans Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de - Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant - pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son - amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le - Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se souciant - pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle réussit, car le - Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari prirent la peine d'en - tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et depuis tout ceci le Roi ne - l'aima ni l'estima. - </p> - <p> - Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot<a - id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> <a href="#footnote99"><sup - class="sml">99</sup></a>, demanda au Roi une audience particulière, - laquelle le Roi lui accorda, durant laquelle il l'entretint d'une vision - qu'il avoit eue, comme tout le royaume alloit se bouleverser s'il ne - quittoit La Vallière, et lui donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi, - repartit le Roi, je vous donne avis de ma part de donner ordre à votre - cerveau, qui est en pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a - dérobé<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> <a - href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.» Le Duc lui fit un - très-humble salut, et s'en alla. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a - href="#footnotetag99"> (retour) </a> Armand Charles de La Porte, duc de - La Meilleraye, substitué au nom et aux armes du cardinal de Mazarin - quand il épousa, le 28 février 1661, Hortense Mancini. Sur cette - dévotion dont l'excès ridicule alla jusqu'à briser des statues - précieuses, voy. la 2e partie des <i>Mélanges curieux</i>, dans les - œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a - href="#footnotetag100"> (retour) </a> «Les parents et les amis de madame - Mazarin lui conseillèrent de se servir de la dissipation de son mari - pour le poursuivre en séparation de biens. Cette dissipation étoit - certaine; M. Mazarin même s'en faisoit un devoir, sur ce principe - injurieux à la mémoire de son bienfaiteur, que les biens des ministres - étoient mal acquis et un pillage sur la misère des peuples et sur la - facilité du prince.» (Factum pour dame Hortense Mancini, duchesse - Mazarin, au t. 8 des œuvres de Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV - entroit, on le voit, complétement dans les idées du duc lui-même. Ce - qu'il auroit eu à rendre, d'après l'<i>État des biens délaissés à M. le - duc Mazarin et à madame la duchesse sa femme par feu M. le cardinal - Mazarin, tant par le contrat de mariage, legs universel, que codicilles</i>, - montoit à dix millions six cent mille livres en argent ou en propriétés, - plus un revenu de deux cent soixante-dix mille livres en charges et - gouvernements qui se pouvoient vendre, soit en totalité seize millions - de francs, représentant au moins quarante millions de notre monnoie. - </p> - </blockquote> - <p> - Le pauvre père Annat<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> <a - href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, confesseur du Roi, - soufflé par les Reines, l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir - quitter la cour, faisant entendre finement que c'étoit à cause de son - commerce. Le Roi, se moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le - Père, se voyant pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant - soupira, et lui dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de - jésuite. L'on ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir - été si peu habile. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a - href="#footnotetag101"> (retour) </a> Les Provinciales l'ont fait assez - connoître. Né le 5 février 1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il - se retira de la cour, quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs - à figurer sur les <i>États de la France</i>, malgré le prétendu congé - que lui auroit donné le roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Deux ou trois mois<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> <a - href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> après, la Reine-Mère - voulut faire son dernier effort de larmes, de tendresse et de maternité; - après quoi elle supplia le Roi de penser au scandale que son amour public - faisoit. Le Roi, qui n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est - extrêmement fier, lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce - que l'on dit? Je croyois que vous moins que personne prêcheroit cet - Évangile<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> <a - href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>; cependant, comme je - n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me semble qu'on en - devroit user de même pour les miennes.» La Reine, prudente, se tut. Le - soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette conversation, la drapa des - mieux, car il dit tout franchement qu'il ne pouvoit souffrir ces créatures - qui, après avoir vécu avec la plus grande liberté du monde, veulent - censurer les actions des autres: parce que (les plaisirs les quittent, - elles enragent qu'on soit en état d'en goûter, et quand nous serons las - d'aimer et de vivre, nous parlerons comme elles<a id="footnotetag104" - name="footnotetag104"></a> <a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>). - «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus hardi que cette femme - à parler contre la galanterie des femmes; encore une duchesse d'Aiguillon<a - id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> <a href="#footnote105"><sup - class="sml">105</sup></a>, une princesse de Carignan<a id="footnotetag106" - name="footnotetag106"></a> <a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, - et généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty, - qui a toujours été la dévotion même<a id="footnotetag107" - name="footnotetag107"></a> <a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>).» - Ensuite, se tournant vers Roquelaure<a id="footnotetag108" - name="footnotetag108"></a> <a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>: - «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours; les femmes dont on - ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires plus secrètement avec - quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou qu'elles sont si sottes - qu'on ne s'adresse point à elles<a id="footnotetag109" - name="footnotetag109"></a> <a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>». - Comme le Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, - de madame de Chastillon et monsieur le Prince<a id="footnotetag110" - name="footnotetag110"></a> <a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, - madame de Luynes avec le président Tambonneau<a id="footnotetag111" - name="footnotetag111"></a> <a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>, - la princesse de Monaco<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> <a - href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> avec Pegelin<a - id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> <a href="#footnote113"><sup - class="sml">113</sup></a>, mesdames d'Angoulême<a id="footnotetag114" - name="footnotetag114"></a> <a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, - de Vitry<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> <a - href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de Vinne<a - id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> <a href="#footnote116"><sup - class="sml">116</sup></a>, de Soubise<a id="footnotetag117" - name="footnotetag117"></a> <a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, - de Bregy<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> <a - href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, pour les désirés La - Feuillade<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> <a - href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, de Vivonne<a - id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> <a href="#footnote120"><sup - class="sml">120</sup></a>, Le Tellier<a id="footnotetag121" - name="footnotetag121"></a> <a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>, - d'Humières<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> <a - href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, et rioit de tout son - cœur. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a - href="#footnotetag102"> (retour) </a> Jours. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a - href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Mais, après tout, - comme je n'ay jamais glosé sur vos affaires, je vous demande d'en être - de même sur les miennes. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a - href="#footnotetag104"> (retour) </a> Manque dans Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a - href="#footnotetag105"> (retour) </a> La duchesse d'Aiguillon est assez - connue par les Historiettes de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy - Patin, etc., etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a - href="#footnotetag106"> (retour) </a> Marie de Bourbon-Soissons, qui - avoit épousé en 1624 le prince de Carignan, qu'on appeloit le prince - Thomas, grand-maître de la maison du roi. Celui-ci mourut en 1656, - pendant le siége de Crémone, où il commandoit une armée françoise. La - princesse de Carignan étoit mère du comte de Soissons (Eugène-Maurice de - Savoie), qui avoit épousé Olympe Mancini le 21 février 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a - href="#footnotetag107"> (retour) </a> Cette addition nous est donnée par - les ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a - href="#footnotetag108"> (retour) </a> Gaston, duc de Roquelaure, qui - depuis le 15 décembre 1657 étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de - Daillon (mademoiselle du Lude) dont parlent avec admiration tous les - contemporains. Aimée de Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour, - qu'elle partageoit, paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit - Conrart; mais il ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en - couches, et les Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a - href="#footnotetag109"> (retour) </a> Aux noms qui se trouvent dans le - texte que nous suivons, l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le - Blanc (in-12) ajoute, entre madame de Vitry et madame de Vinnes, madame - de Valentinois.<br /> - </p> - <p> - Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit: - </p> - <p> - «Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos - dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes - avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin, - mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le - Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.» - </p> - <p> - Voici maintenant le texte de Conrart: - </p> - <p> - «Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame - d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la - princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le - prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges; - mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les - Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières - rioient de tout leur cœur.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a - href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous ne pouvons mieux faire que de - renvoyer le lecteur à une savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er - volume de cette <i>Histoire</i>, p. 153 et suiv.--Nous la compléterons - par ces quelques lignes tirées du portrait qu'elle fit d'elle-même pour - mademoiselle de Montpensier: «Le peu de justice et de fidélité que je - trouve dans le monde, dit-elle, fait que je ne puis me remettre à - personne pour faire mon portrait; de sorte que je veux moi-même vous le - donner le plus au naturel qu'il me sera possible, dans la plus grande - naïveté qui fût jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille - des plus belles et des mieux faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de - si régulier, de si libre ni de si aisé. Ma démarche est tout à fait - agréable, et en toutes mes actions j'ai un air infiniment spirituel... - Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est - fort doux, et plein de feu et d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, - pour la bouche, je puis dire que je l'ai non seulement belle et bien - colorée, mais infiniment agréable par mille petites façons naturelles - qu'on ne peut voir en nulle autre bouche... J'ai un fort joli petit - menton; je n'ai pas le teint fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain - clair et tout à fait lustrés; ma gorge est plus belle que laide... On ne - peut pas avoir la jambe ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le - pied mieux tourné.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a - href="#footnotetag111"> (retour) </a> Nous avons parlé ailleurs (voy. - ci-dessus, p. 47) de madame de Luynes. Tambonneau, président à la - Chambre des Comptes, nous est connu par Tallemant, qui s'étend avec - complaisance sur ses malheurs domestiques. Long-temps trompé par sa - femme, qu'il trompoit à son tour, le président menoit de front les - affaires, les amourettes et les fêtes. Plus difficile pour sa table - qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le président s'est attiré de la - part de Saint-Évremont une épigramme assez vive et qui ne confirme pas - mal certaines assertions de Tallemant. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a - href="#footnotetag112"> (retour) </a> La princesse de Monaco, - Catherine-Charlotte de Grammont, fille d'Antoine III, maréchal de - Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars 1660, Louis Grimaldi, prince de - Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit sœur du comte de Guiche, célèbre - dans cette histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a - href="#footnotetag113"> (retour) </a> Antonin Nompar de Caumont, duc de - Lauzun, marquis de Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des - amours de mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a - href="#footnotetag114"> (retour) </a> Mariée le 3 novembre 1649 à Louis - de Lorraine, duc de Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc - d'Angoulême, Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de - Valois, duc d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari - en 1654. Née en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque - où nous sommes arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un - fils de 17 ans qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année - 1667. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a - href="#footnotetag115"> (retour) </a> Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot, - fille de Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de - France, et d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24 - mai 1646, à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de - Château-Villain, qu'elle épousa peu de temps après. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a - href="#footnotetag116"> (retour) </a> Quel nom propre est caché derrière - ce nom de seigneurie? Les dictionnaires généalogiques ne le disent - point, et les mémoires n'ont pas parlé d'elle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a - href="#footnotetag117"> (retour) </a> La première femme de François de - Rohan, prince de Soubise, mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot - de Rohan, de la même famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648 - et mourut en 1709, ayant le titre de dame du palais de la reine depuis - 1679. Au temps de ce récit, elle avoit à peine dix-huit ans. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a - href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. dans cette collection, notre - édit. du <i>Dictionnaire des Précieuses</i>, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 - et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a - href="#footnotetag119"> (retour) </a> François d'Aubusson, troisième du - nom, comte de La Feuillade, duc de Roannez, et depuis maréchal de - France. Il avoit épousé, en avril 1667, quelques mois avant ce récit, - Charlotte Gouffier, fille d'Artus Gouffier, marquis de Boissy. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a - href="#footnotetag120"> (retour) </a> Louis-Victor de Rochechouart, duc - de Vivonne-Mortemart, né en 1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de - Mortemart, et de Diane de Grandseigne; maréchal de France en 1675; il - étoit père de madame de Thianges et de madame de Montespan. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a - href="#footnotetag121"> (retour) </a> François-Michel Le Tellier, - marquis de Louvois, etc., ministre et secrétaire d'État, né en janvier - 1641 Il avoit épousé, en 1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en - juillet 1691. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a - href="#footnotetag122"> (retour) </a> Louis de Crevant, troisième du - nom, premier duc d'Humières, fils de Louis Crevant III, marquis - d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux. Il étoit né en 1628, et avoit - épousé, le 8 mars 1653, Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il - mourut en 1694, avec le titre de maréchal de France. - </p> - </blockquote> - <p> - Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez - fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme un - Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de tiers, - la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais en fut - prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que jamais - homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde par les - fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de Montausier - et de Choisi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> <a - href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> qu'elles vinssent au - plus tôt, et une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. - Tout le monde vint trop tard pour empêcher que la veste en broderie de - perles et de diamans, la plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât - des marques du désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme - un bœuf d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été - assez cruelles pour lui faire déchirer un collet<a id="footnotetag124" - name="footnotetag124"></a> <a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a> - de mille écus, en se pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que - d'autres mains approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier - des sceptres et des couronnes<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> - <a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>). Enfin le Roi fit - des choses en cette occasion sinon propres, du moins passionnées; il est - constant qu'il faillit à mourir lorsque madame de Choisi cria comme une - folle: «Elle est morte!» Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut - une syncope violente. «Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes, - rendez-la moi, et prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de - son lit, immobile comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il - faisoit des cris si funestes et si douloureux que les dames et les - médecins fondoient en larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle - regarda où étoit le Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: - elle lui serra les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi - augmenta; on l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un - petit garçon<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> <a - href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> qui donna toutes ces - douleurs à cette créature, qui diminuèrent quelque peu après par des - remèdes souverains que les médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut - quelque soulagement de ses douleurs, elle demanda à madame de Montausier - ce qu'il lui sembloit de l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en - étant charmée, et voulant qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui - étoit toute surprise de ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement<a - id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> <a href="#footnote127"><sup - class="sml">127</sup></a> qu'on ne pouvoit trop aimer un prince qui aimoit - si passionnément. On ne peut dire avec quelle ardeur il remercia nos - dames; il les assura qu'il auroit des reconnoissances royales des services - qu'elles lui venoient de rendre, et en effet on voit assez qu'elles les - ont eues. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a - href="#footnotetag123"> (retour) </a> Ce dernier nom manque dans la - copie de Conrart: le récit d'ailleurs est le même, mais plus serré et - plus simple dans le ms.<br /> - </p> - <p> - Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons - trop facilement accepté cette date dans notre édit. du <i>Dict. des - Précieuses</i>, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an - 1667, le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de - l'Arsenal, sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de - Chaulnes, ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est - fourni par M. Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de - Choisy son fils), à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote - singulière sur sa mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou - au commencement de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre, - voy. le <i>Dict. des Précieuses</i>, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. - 203-205. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a - href="#footnotetag124"> (retour) </a> De deux mille escus, dit la copie - de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a - href="#footnotetag125"> (retour) </a> Cette phrase manque dans le ms. de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a - href="#footnotetag126"> (retour) </a> Louis de Bourbon, comte de - Vermandois, amiral de France, né le 2 octobre 1667, mort en 1683. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a - href="#footnotetag127"> (retour) </a> «Madame de Montausier... lui dit - sincèrement ses sentimens sur la passion du Roi, car il étoit allé faire - un tour au Louvre, où sa présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer - le gré qu'elle en a sçu à madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en - auroit des reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En - vérité, cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques - d'amour du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <p> - L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le - Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui ne - sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu - qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de la - Reine quand elle est en cet état<a id="footnotetag128" - name="footnotetag128"></a> <a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>; - cependant il étoit tous les jours cloué au chevet du lit de la belle, lui - faisoit lui-même prendre ses bouillons et mangeoit auprès d'elle. - Cependant, quelque soin qu'il ait pu prendre, La Vallière est demeurée - presque percluse d'un côté, qui est bien plus foible que l'autre, avec une - maigreur épouvantable qui sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que - l'esprit qui fait aimer le corps; il est vrai que c'est tous les jours de - plus en plus, et que selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront - éternellement. La Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui - lui occupera le cœur et l'esprit); pour les autres, ce ne seront que de - petits feux follets, (qui ne seront seulement que pour satisfaire son - corps<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> <a - href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>), et qui n'auront pas - de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche aimera toujours Madame, - mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le comte; car cette belle - princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si elle ne donne rien à faire, - je suis sûr qu'elle donnera bien à penser. Cependant le comte a mandé au - maréchal son père qu'il le supplioit de faire donner ses charges au comte - de Louvigny<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> <a - href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> son frère, qu'il - renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort - cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi, - qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable, - parce que la femme qu'il a épousée par son ordre<a id="footnotetag131" - name="footnotetag131"></a> <a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a> - est peu aimable pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son - ordinaire; que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle - ne le touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura - bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où l'on - s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de résolution<a - id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> <a href="#footnote132"><sup - class="sml">132</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a - href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Var.</i>: «Cependant il n'avoit - point mal au cœur de s'y mettre jusqu'au col pour La Vallière, la veste - en fait foi, qu'il n'a pu porter depuis tant d'années; elle est en un - pitoyable état. Il ne pensoit pas mesme à se laver, quoiqu'il en eust un - besoin extrême; tous les jours il étoit cloué au chevet de son lit; il - luy donnoit luy-mesme ses bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de - Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a - href="#footnotetag129"> (retour) </a> Les passages entre crochets - manquent dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a - href="#footnotetag130"> (retour) </a> Antoine Charles, comte de - Louvigny, frère du comte de Guiche et de la princesse de Monaco. Après - la mort du comte de Guiche, en 1673, il prit le nom de comte de Guiche, - et enfin, en 1678, à la mort du maréchal son père, le titre de duc de - Grammont. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a - href="#footnotetag131"> (retour) </a> Marguerite-Louise-Suzanne de - Béthune, mariée à treize ans au comte de Guiche. «Le comte de Guiche se - soucioit si peu de sa femme, qu'il n'avoit épousée que parceque son père - le vouloit, qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit - qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un jour.» - Dès les premiers temps de ce mariage, Benserade, dans son ballet - d'Alcidiane, faisoit dire au comte de Guiche (1658): - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Ma jeunesse, vive et prompte, - </p> - <p class="i16"> - Se modère d'aujourd'hui, - </p> - <p class="i16"> - Et trouvoit assez son compte - </p> - <p class="i16"> - Parmi les troupeaux d'autrui. - </p> - <p class="i16"> - Mais un pasteur m'a fait prendre - </p> - <p class="i16"> - Une brebis jeune et tendre, - </p> - <p class="i16"> - Douce et belle à regarder. - </p> - <p class="i16"> - Elle est tout à fait mignonne. - </p> - <p class="i16"> - Bien m'en prend qu'elle soit bonne, - </p> - <p class="i16"> - Car il faut toujours garder - </p> - <p class="i16"> - Tout ce qu'un pasteur nous donne. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a - href="#footnotetag132"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le ms. de Conrart est - ici tout différent du texte que nous avons suivi. Il est surtout - beaucoup plus court. Après la phrase qu'on vient de lire, on trouve ce - passage:<br /> - </p> - <p> - «Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui - feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si - tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du - Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et - de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté - et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans - doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le - comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du - consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit - raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui - envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette - conversation: - </p> - <p class="mid"> - Est-il rien de plus beau?» - </p> - <p> - Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une - addition dans notre texte. - </p> - </blockquote> - <p> - Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la - duchesse de Créqui<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> <a - href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> pour être sa - confidente, qui est une des plus aimables femmes qui soient à la cour. - Elle est grande, brune; elle a les yeux pleins d'éclat et de langueur, la - bouche belle et de l'esprit infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu - être dévote, mais chez elle la nature surmonte de fois à autre la grâce; - bonne catholique, encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père - lui pardonnera d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé - avec lui son empire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> <a - href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. C'est notre beau - légat, dont j'entends parler; chacun sait que c'est plus belle mine - d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les anges qui lui - puissent disputer l'avantage de la beauté, et même de l'esprit; il en a - extraordinairement; il est doux, insinuant et flatteur; son cœur est - tendre pour les femmes; il est de la meilleure foi du monde, il aime - madame de Crequi passionnément; elle ne lui est pas sans doute ingrate; - l'Église et la cour retentissent de ses coups, car le comte de Froulay<a - id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> <a href="#footnote135"><sup - class="sml">135</sup></a> est aussi fort amoureux; mais à le voir, on - diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il fait - de cris et de plaintes. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a - href="#footnotetag133"> (retour) </a> Armande de Saint-Gelais de - Lusignan de Lansac, dont il est souvent parlé, avant son mariage, sous - le nom de mademoiselle de Saint-Gelais, dans les écrivains du temps, - avoit épousé Charles III, premier duc de Créqui, dont elle eut une - fille, Magdelaine qui fut mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de - la Trémouille, prince de Tarente. On trouve son portrait, par le marquis - de Sourdis, dans le Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht, - à la suite des Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa - prudence à la cour, sa piété. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a - href="#footnotetag134"> (retour) </a> Le légat ordinaire du Saint-Siége - étoit le cardinal Antoine Barberin, grand-aumônier de France; mais comme - le cardinal Antoine avoit alors soixante ans, on voit facilement qu'il - est ici question du légat extraordinaire qui fut envoyé en France à - cette époque, et pour qui des fêtes brillantes furent données à - Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, neveu du pape Alexandre VII. Il - avoit fait son entrée à Paris le 9 août 1664. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a - href="#footnotetag135"> (retour) </a> D'une célèbre famille du Maine, - d'où sortit entre autres le maréchal de Tessé, neveu à la mode de - Bretagne du comte de Froullay dont il s'agit ici, lequel étoit fils de - Charles de Froullay et de Marguerite de Beaudan. Il fut, après son père, - grand maréchal des logis de la maison du roi, avec 3,000 livres de - gages, bouche à la cour ou son plat, deux pistoles par jour quand la - cour marche, et autres appointements. Il mourut sans alliance, en 1675, - dans un combat près de Trèves. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du - peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma - chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu - mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de retour, - et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le misérable - qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue, ma chère; - mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a toujours fait - paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas! il fait trop - bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses ressentimens contre ses - ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour moi.» Après qu'elle eut - essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de chanson, qu'elle - chanta tristement: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <i>Iris au bord de la Seine,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Les yeux baignés de pleurs,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Disoit à Célimène:</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Conservez vos froideurs,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Les hommes sont trompeurs.</i> - </p> - <br /> - <p class="i16"> - <i>Ils vous diront, peut-être,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Qu'ils aiment tendrement;</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Mais si-tôt que les traitres</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Sont quinze jours absens,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>On les voit inconstans.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - «Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de - tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque - commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah! - Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des gens - heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent - qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute qu'elle - est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour à tambour - battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les hommes n'ont - qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce n'est que par - vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles seroient bien - fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, monsieur le comte, - monsieur le chevalier est amoureux de madame une telle. Elles aiment bien - mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et des larmes. Ainsi il ne - faut pas s'étonner si ces commerces se rompent: comme l'on trouve partout - des belles, on en retrouve autant que l'on en perd. Mais, Madame, on ne - trouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit éclairé et au-dessus - des bagatelles, dont le cœur soit tendre et délicat, qui n'aiment leur - amant que pour sa vertu, son amour et sa fidélité.--Jamais, interrompit - Madame, jamais je n'avois si bien compris le plaisir qu'une amour secrète - peut donner; mais en vérité, Duchesse, je vois bien que notre beau Légat a - rendu votre cœur merveilleusement savant; vous m'en direz des - particularités à Saint-Cloud, où je vous prierai de venir passer quelques - jours avec moi.» Elle lui accorda, et se séparèrent à cette condition. - </p> - <p> - Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames ici - de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de - Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et, - sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets - d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un - effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours - est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est ravissant. - Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui plaît, - écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout autant - qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le Roi dit - qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se railloit de - ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres faisoient. - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Un jeune prince soit et grand et généreux!</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>C'est une qualité que j'aime en un monarque;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>La tendresse d'un roi est une belle marque,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés, - et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Oui, cette passion, de toutes la plus belle,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Traîne dans un esprit cent vertus après elle;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Aux nobles actions elle pousse les cœurs,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle - occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie ne - seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite conversation en - vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon de l'embarrasser, - en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et voyez ce qu'elle - ajouta ensuite: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant - d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de - désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une - grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce - que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y - trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour - l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en - aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva - avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie extrême, - qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit qu'il ne - l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car, continua-t-elle, ne - croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma personne désormais - n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui peut plaire, et enfin - je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus satisfaits, vous ne - cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les contenter. Cependant, - ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais ailleurs ce que vous trouvez - en moi.--J'entends, j'entends tout, répartit le Roi avec une passion - extrême; oui, je sais que je ne trouverai jamais en personne ces divins - caractères qui m'ont su charmer, et que je ne trouverai jamais qu'en vous - cet esprit admirable et charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les - déserts effroyables, on pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au - contraire, avec beaucoup de plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos - injustes soupçons, un prince qui vous adore, et croyez que je sais que je - ne trouverai jamais en personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne - foi duquel je me repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime - comme je veux être aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces - coquettes aimeroient ma personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi - à leurs pieds ne leur donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon - amour leur donneroit de tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que - votre esprit est au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez - mieux en moi la qualité d'amant passionné que celle de roi grand et - puissant; qu'il est même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas - né sur le trône, pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant - en vous des sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais - changer en faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie - pourroit détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné - à vous par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a - été par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la - vie: en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre - cœur, que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon - cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer un - cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis heureuse - d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes sentimens! Oui, - continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de croire que votre - grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé votre couronne en - vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule personne: elle n'est, - croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien aimer sans le secours des - trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je dit mille fois en moi-même, - que mon cher prince fût sans fortune et sans autre bien que ceux que la - vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie avec lui dans une condition - privée, éloignés de la cour et de la grandeur! Mais mon amour ne m'a pas - fait faire long-temps un souhait si injuste: je connois trop bien qu'aucun - autre des mortels n'est digne de vous commander; que le ciel ne pouvoit - rien mettre au-dessus de vous sans injustice; que des vertus aussi - illustres que les vôtres ne doivent être entourées que de pourpre et de - couronnes.--Quoique la modestie, répliqua le Roi, m'eût fait entendre - toutes ces louanges avec confusion, j'avoue cependant que je vous ai - écoutée avec un plaisir sans égal; car, enfin, rien dans le monde n'est si - doux que se voir estimé de ce que l'on aime; et peut-on s'imaginer une - plus grande satisfaction que celle-là?» Mademoiselle de La Vallière - réitéra encore que, quand elle ne seroit plus aimée du Roi, elle prendroit - le parti de la retraite, en cas qu'il diminuât de sa tendresse pour elle; - et on ne peut s'imaginer avec quelle passion le Roi lui répondit<a - id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> <a href="#footnote136"><sup - class="sml">136</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a - href="#footnotetag136"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, jusqu'à - la fin, manque dans la copie de Conrart. Nous donnons à la suite de - cette histoire le texte qui se trouve dans le manuscrit. - </p> - </blockquote> - <p> - Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la Princesse<a - id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> <a href="#footnote137"><sup - class="sml">137</sup></a>, où il y avoit une bonne partie des dames de la - cour et grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y - arriva, sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame - la duchesse de Mazarin<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> <a - href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a> y dit deux ou trois - grandes naïvetés à M. de Roquelaure<a id="footnotetag139" - name="footnotetag139"></a> <a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>; - le prince de Courtenai<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> <a - href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, qui en étoit amoureux, - en eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se - leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti<a - id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> <a href="#footnote141"><sup - class="sml">141</sup></a>, et dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas - qu'il la remercioit de ne dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit - s'il lui étoit arrivé la même chose qu'au prince de Courtenai. La - Vallière, en riant tout de même, lui dit qu'elle avoit aussi à le - remercier d'avoir autant d'esprit qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien - qu'elle ne se consoleroit pas, non plus que lui, si un tel malheur lui - étoit arrivé. Il est vrai que M. Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne - peut traiter plus agréablement et plus malicieusement un chapitre qu'ils - firent celui-là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a - href="#footnotetag137"> (retour) </a> Claire-Clémence de Maillé-Brezé, - fille du maréchal de Brezé et de la sœur du cardinal de Richelieu. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a - href="#footnotetag138"> (retour) </a> Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a - href="#footnotetag139"> (retour) </a> Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a - href="#footnotetag140"> (retour) </a> Louis-Charles, prince de - Courtenay, comte de Cesy, fils de Louis, prince de Courtenay, et de - Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit né le 24 mai 1640; il se maria en - 1669. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a - href="#footnotetag141"> (retour) </a> Armand de Bourbon, prince de - Conti, frère du grand Condé. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit - marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit - venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de - La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut entendu - le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des remèdes pour - tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit Madame, - enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je voudrois - bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du - jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes, - il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout pour - le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé quérir, - et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si effectivement - mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa maigreur n'étoit pas - un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu? reprit Madame.--Quoi? - reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en doute? Je vous assure que - je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la longueur de ses années comme - si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en homme savant, de la vie, de la - mort, des destinées; il ne s'en est presque rien fallu, lorsque j'ai vu la - joie du Roi, que je ne lui aie promis une immortalité pour cette - fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame, quels charmes secrets a cette créature - pour inspirer une si grande passion?--Je vous assure, reprit Chison, que - ce n'est pas son corps qui les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le - pria de lui faire part de toutes ses petites nouvelles, et une heure après - nos deux dames montèrent en carrosse pour Saint-Cloud. - </p> - <p> - En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari secret, - M. de l'Aigles<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> <a - href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>; mais comme elles - n'avoient alors que le bonheur de La Vallière en tête, elles ne - s'arrêtèrent pas à parler de celui de ces deux personnes, quoique je n'en - connoisse pas de plus grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle - connoissoit rien de plus heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit - hardiment la Duchesse, je me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je - vois le Légat; car il est certain qu'il est mille et mille fois plus - charmant que le Roi.--Ah! reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable - pour cette créature, et qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien - contester!--Mais, Madame, répliqua la Duchesse avec du dépit, vous - demeurez toujours d'accord que monsieur le Cardinal-Légat est - incomparablement plus beau et a plus de douceur, et, je pense, plus - d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, mon cœur en est bien - content.--Il est certain ce que vous dites, répliqua Madame, que le Légat - a plus de mine et de douceur que le Roi; mais pour de l'esprit, il faut - que vous sachiez qu'on n'en peut pas avoir plus que le Roi n'en a avec ce - qu'il aime, ni plus de respect. Encore une fois, Madame, vous ne savez pas - combien le particulier du Roi est agréable avec une personne pour qui il a - de la passion. Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule - personne en tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de - passion dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme - dans le premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que - d'elle; il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que - mademoiselle d'Attigny<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> <a - href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> disoit à une de mes - amies, ces jours passés, étoit vrai, comme je le crois, je ne connois - personne qui aime si bien que le Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, - même le comte de Guiche?--Il est bien aimable, reprit Madame, mais il - n'est pas si passionné que le Roi.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a - href="#footnotetag142"> (retour) </a> Le marquis de Laigues (et non - l'Aigle), étant allé à Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au - nom des Frondeurs, y trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et - fort bien de sa personne; il réussit à lui plaire, et tous deux - s'attachèrent si bien l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. - Brienne regarde aussi le marquis de Laigues comme «le mari de conscience - de la duchesse». Voy. M. Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a - href="#footnotetag143"> (retour) </a> Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <p> - Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit - donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit - amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces termes. - </p> - <hr /> - <h3> - APPENDICE - </h3> - <h4> - À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE. - </h4> - <p> - Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les pages qui - terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle de La Vallière; on y - trouvera, outre quelques détails sur les amours de madame de Créqui et du - Légat, des particularités nouvelles. - </p> - <p> - Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien, Madame - et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient allées se - promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur amitié leur - donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes dans le cœur, - commença la conversation par des soupirs et la finit par des larmes. La - Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et aussi tendrement - aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy que son cœur ne se - peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce n'est point à - monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens. Chacun sait qu'il a - la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les - anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté. Son esprit est - admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur est tendre pour les - femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame de Créquy sans doute - ne lui est pas ingrate. - </p> - <p> - Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée par - le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de ses - nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, - qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me quitte - sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je - sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne s'éloigne que par les - ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller contre. Je l'avoue, mais aussi - avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il m'a toujours témoigné, il - travailleroit à son retour et à apaiser le Roi. Mais, hélas! l'aversion - qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a contre ses ennemis l'emportent - sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, après avoir essuyé ses beaux yeux, - elle fit ces deux couplets de chanson: - </p> - <p class="mid"> - <i>Iris au bord de la Seine...</i> - </p> - <p> - Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des - hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre - prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.» - </p> - <p> - La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme, pour - en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame, qui - est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que je - dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien qu'il y a - mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus charmans que - ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils obligent tout le monde - d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, qu'il est bien vrai ce que - vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans le monde qui ne font point - de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être les seuls témoins de leurs - félicités, ou tout au plus quelque agréable confident ou - confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous les amours sont - tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point. Il n'y a qu'une - certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï dire à monsieur le - duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux aimé mademoiselle de - Pons<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> <a - href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> que lorsque personne ne - le croyoit. Mais quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il - l'aima depuis pour faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille - qui n'aiment point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des - rivaux, et je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne - leur sont chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là - être amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et - ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même, n'aimant - pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles retiennent - leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au cercle: - Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame une telle. - Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien ordonné, - qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et enfin qu'une - lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames n'accordent aussi - franchement les dernières faveurs à leurs amants que si elles les - aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense ou à leur - donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces commerces - se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve beaucoup de - femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant qu'on en perd. - Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit - délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit pas souvent dont le - cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et tendres, qui n'aiment - en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu et leur fidélité. Les - femmes dont je vous parle chasseroient un empereur s'il déplaisoit à leur - amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en tête; elles sont ravies quand - l'occasion leur présente une entrevue secrète; elles s'abandonnent aux - transports; elles se redisent en secret tout ce que leurs amans leur ont - dit, et enfin ces cœurs-là sont bien pris.--Jamais, reprit Madame, je - n'avois si bien compris les plaisirs qu'un amour secret donne, comme je - fais maintenant; mais en vérité, Duchesse, tu en parles trop bien pour ne - les pas expérimenter. Dis-moi, je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu - si savant?» La Duchesse se prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit - dans la cour qui l'avoit si bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit - Madame, car vous donnez si bon ordre à vos affaires que vous passez ici - pour prude. Mais, ma belle, vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a - quelque aimable Italien dont les passions sont violentes, il n'ait fait - quelque effet dans votre âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre - beau-frère, ou je suis bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et - l'autre vous paroissez fort amis, comme gens de nouvelle - connoissance.--Aussi, reprit la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès - que j'étois à Rome.--Oui, dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et - que vous êtes méchante de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous - l'avoue, puisque je le veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je - confesse donc que le Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que - par le corps, quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer; - et moi je l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point - assez; tu as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a - inspiré tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez - si vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la - passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle - humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de - l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a - href="#footnotetag144"> (retour) </a> Tallemant a parlé longuement des - amours du duc de Guise et de mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom. - 7, p. 111 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco02.png" /> - </p> - <p> - <a name="c3" id="c3"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head04.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h5> - DE L'AMOUR FEINTE - </h5> - <h1> - DU ROI POUR MADAME - </h1> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous m'avouerez, - ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon rang ait été le jouet - d'une petite fille comme La Vallière; cependant c'est ce qui m'est arrivé, - et ce que je vais vous apprendre, puisque vous n'étiez point à Paris dans - ce temps-là<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> <a - href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. Vous saurez que peu de - temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien - aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit voir - assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son cœur, et - que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des momens dans la - vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela en présence de - tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le trouvassions pas - obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un jour qu'il étoit bien - plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de Roquelaure<a id="footnotetag146" - name="footnotetag146"></a> <a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, - pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de lui faire une - plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de lui, en la - contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi pour le repos - de son cœur, et mille choses de cette nature qu'effectivement La Vallière - disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air goguenard à tout ce qu'il dit, - il réussit fort à divertir le Roi et toute la compagnie; il demanda qui - elle étoit, mais, comme il ne l'avoit pas remarquée, il ne s'en informa - pas davantage; seulement il prit grand plaisir aux bouffonneries du sieur - Roquelaure. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a - href="#footnotetag145"> (retour) </a> L'auteur fait allusion au séjour - de madame de Créqui à Rome, où son mari étoit ambassadeur en ce temps; - il y fut victime d'une espèce d'assassinat qui motiva l'envoi en France - du légat Chigi; celui-ci, en même temps qu'il apportoit au Roi une - satisfaction, faisoit, paroît-il, une cour assidue à la femme de - l'ambassadeur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a - href="#footnotetag146"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 163 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer mademoiselle - de Tonnecharante<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> <a - href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>; il dit à Roquelaure: - «Je voudrois bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il, - mais la voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre - présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux yeux - mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette raillerie la - déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le Roi lui fît un - grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il est certain - qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut pourtant point - qu'on en raillât. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a - href="#footnotetag147"> (retour) </a> Gabrielle de Rochechouart, de la - branche des comtes de Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude - de Rochechouart et de Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en - 1672, le marquis de Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de - madame de Montespan étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de - Rochechouart; Gaspard, fils de René, avoit eu lui-même pour fils - Gabriel, père de madame de Montespan, et Louis, comte de Maure. La - comtesse de Maure, tante de madame de Montespan, étoit donc alliée, à un - degré fort rapproché, de mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit - nécessaire de débrouiller cette parenté qui explique certains faits - postérieurs. - </p> - </blockquote> - <p> - Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort - spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale - qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi - sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour - qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon air - et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette - nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être - continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché à - mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans des - chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la belle, - en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme je - croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que - d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant - qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit - quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais - pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit - quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit - venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et fournissoit - bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit pas. Cependant - concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque plus personne, - de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le pauvre comte de - Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, que j'étois - aveuglée! - </p> - <p> - Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la - fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut, - il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah! - que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous - avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la jeune - Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa froideur pour - moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir qu'elle pensa - tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des attaques à la chasse: - en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se divertissoient bien de - ma simplicité; mais achevons. - </p> - <p> - Un jour que la comtesse de Maure<a id="footnotetag148" - name="footnotetag148"></a> <a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> - me vint voir, La Vallière lui demanda si elle n'avoit point vu la - Tonnecharante, qui étoit sortie pour l'aller voir. Vous connoissez bien - l'esprit de la comtesse, qui étoit sa particulière amie; elle trouva que - La Vallière ne parloit pas comme elle devoit de sa parente et de son amie<a - id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> <a href="#footnote149"><sup - class="sml">149</sup></a>; elle s'en plaignit à moi. Je vous avoue que - dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame plaisant, de trouver à - redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de Tonnecharante; mais comme - j'avois gardé un dépit secret contre La Vallière de ce que le soir - précédent le Roi l'avoit presque toujours entretenue, je lui en fis un si - grand bruit, en la reprenant aigrement devant madame de Maure, en lui - disant que je faisois grande différence d'elle avec toutes mes filles, et - que je la trouvois fort entendue depuis quelque temps, qu'elle en pleura - de rage et de chagrin. Ce qui l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle - nous avoit entendu la railler avec mépris de sa prétendue passion pour le - Roi, et, comme vous savez que madame de Maure décidoit souverainement de - tout, elle la traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a - href="#footnotetag148"> (retour) </a> Anne Doni d'Attichi, femme de - Louis, comte de Maure, la célèbre amie de madame de Sablé et de - mademoiselle de Montpensier.--Voy. la note précédente. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a - href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur - lui prête ici une sorte de fierté fort susceptible que n'avoit point - madame de Maure, si l'on en croit les portraits que nous ont laissés - d'elle le marquis de Sourdis, dans le Recueil de portraits dédiés à - Mademoiselle, et Mademoiselle elle-même dans son petit roman de la <i>Princesse - de Paphlagonie</i>, où Madame de Maure paroît sous le nom de <i>Reine de - Misnie</i>. Partout on s'accorde à louer sa bonté. - </p> - </blockquote> - <p> - Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma - chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus - aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable joie - se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une autre - porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je n'entreprendrai - point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha de cacher pour lui - dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir savoir ses chagrins. Je - pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un moment après, disant - qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint cependant le soir avec - la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de nos dames. Elle nous - montra un bracelet de diamans d'une beauté admirable, au milieu duquel - étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une petite miniature qui représentoit - Lucrèce; le visage en étoit de cette belle Italienne qui a tant fait de - bruit dans l'univers; la bordure en étoit magnifique et enfin toutes tant - que nous étions de dames eussions tout donné pour avoir ce bijou. À quoi - bon le dissimuler? je vous avoue que je le crus à moi, et que je n'avois - qu'à faire connoître au Roi que j'en avois envie pour qu'il le demandât à - la Reine, car tout autre que lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En - effet, je ne manquai rien pour lui persuader qu'il me feroit un présent - fort agréable s'il me le donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit - rien; cependant il le prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, - et l'alla montrer à toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui - dire que nous en mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle - lui répondit d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas - la patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez - moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer, - et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la mienne - lorsque je le lui vis entre les mains! - </p> - <p> - Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes - mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce - bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après - elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La Vallière - comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa - poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri qu'elle fit, à - dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; mais, après - s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui dit: «Eh! bien, - Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi entre vos mains; - c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.» Voici la - Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette intrigue. - La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en étoient; - après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi. - </p> - <p> - Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une - heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le - voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette - montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce qu'elle - fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné - cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais, - comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse cette - créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément que le - Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette incivilité à - toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce temps-là pour - donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la tête de son - chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus de secret d'une - chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez après cela, ma - chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi. - </p> - <p> - La duchesse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> <a - href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a> la plaignit, et elles - passèrent cinq à six jours parlant chacune de leurs affaires, après lequel - temps elles revinrent à Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle - trouva presque toutes les femmes de qualité de la cour qui étoient venues - visiter la Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition<a - id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> <a href="#footnote151"><sup - class="sml">151</sup></a>. Le Roi vit entrer monsieur de Roquelaure, - auquel il demanda si l'on parleroit éternellement de ses malices pour les - femmes, à cause que le soir précédent il avoit rompu avec madame de Gersay<a - id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> <a href="#footnote152"><sup - class="sml">152</sup></a> fort mal.--«En vérité, lui dit le Roi, cette - réputation de se faire aimer des femmes et puis se moquer d'elles ne me - charmeroit point; qui peut autoriser un homme qui manque de probité pour - elles? car enfin, si parce que l'on n'a à essuyer que leurs plaintes et - leurs larmes il faut n'en rien craindre, je trouve cela horrible; et puis, - quiconque a de la probité en doit avoir partout.--En vérité, reprit la - première et la plus aimable duchesse de France, cela est bien glorieux - pour nous, qu'un roi comme le nôtre défende nos intérêts si - généreusement.-- - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a - href="#footnotetag150"> (retour) </a> L'auteur prend ici brusquement la - parole, qu'il avoit laissée à <span class="sc">Madame</span> depuis le - commencement de ce récit. On se rappelle que Madame s'adressoit à la - duchesse de Créqui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a - href="#footnotetag151"> (retour) </a> La Reine mère étoit depuis - long-temps atteinte d'un cancer. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a - href="#footnotetag152"> (retour) </a> Voy., sur le marquis de Jarsay, - dont la femme est ici en jeu, t. 1, p. 74. - </p> - </blockquote> - <p> - Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes - étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de Guise<a - id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> <a href="#footnote153"><sup - class="sml">153</sup></a> se décria tellement pour deux ou trois affaires - de cette nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du - palais qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant, - quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience! - interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation - encore une heure, toujours pillant<a id="footnotetag154" - name="footnotetag154"></a> <a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a> - Roquelaure. Ensuite il alla penser pour se confesser le lendemain, qu'il - communia avec une dévotion admirable, et partagea la journée en trois: à - Dieu, aux peuples, et à La Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes - les façons. Mais celle qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier - de cristal tout façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai - jamais vus en ma vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci; - le seul candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière - envoya au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture - avec ce billet: - </p> - <p class="ital"> - Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je pense que je - suis en état de pouvoir faire des présens au plus grand roi du monde; car - vous voulez bien, mon illustre prince, que je sois persuadée que tout ce - qui vous vient de moi vous est agréable, et que vous estimez plus une - marque de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de votre - royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est pourtant pas besoin - d'être magnifique pour me plaire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a - href="#footnotetag153"> (retour) </a> Henri de Lorraine, deuxième du - nom, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, né en 1614, mort - en 1664. Ses prétentions, sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont - été maintes fois racontées et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une - allusion à son amour pour mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize - dédia son <i>Dictionnaire des Précieuses</i>. Voy. notre édition de ce - livre, t. 2, p. 251. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a - href="#footnotetag154"> (retour) </a> Piller, railler, agacer. Terme - pris de la chasse; on dit à un chien: <i>Pille</i>, <i>pille</i>, - c'est-à-dire mords. De là <i>houspilier</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici ce - qu'il lui repartit: - </p> - <p class="ital"> - Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des présens, et je - les reçois avec plus de joie de votre main que je ne ferois de tout - l'empire de l'univers par celles de tous les hommes; mais, ma belle - enfant, conservez-moi toujours le glorieux don que vous m'avez fait de - votre cœur, car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres - avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit que vous me - donnez. - </p> - <p> - Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours de - suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement riches et - superbes, avec une échelle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> - <a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> et une ceinture de - diamans, afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et - une veste<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> <a - href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> comme celle de la - Reine, qui lui sied fort bien. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a - href="#footnotetag155"> (retour) </a> Les femmes portoient alors des - échelles de rubans, c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons - le long du busc; les diamants remplacent ici les rubans. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a - href="#footnotetag156"> (retour) </a> «<span class="sc">Veste.</span> - Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de soie, qui va - jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et une poche de - chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années, plus courtes, - et même elles n'avoient point de poches d'homme.» (<i>Richelet.</i>)--Il - est à croire que les <i>vestes</i> des femmes différoient de celles que - portoient les hommes. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses - troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. Voyant - passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut une heure - et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite pluie que - nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il rencontra à - douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand salut. La semaine - suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles, ne voulant point que - mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que dans l'amour le secret - est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal légat<a id="footnotetag157" - name="footnotetag157"></a> <a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>, - qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur, mon plaisir - diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a - href="#footnotetag157"> (retour) </a> Le cardinal Chigi, dont nous avons - parlé plus haut, amoureux de madame de Créqui. - </p> - </blockquote> - <p> - À moitié chemin, Des Fontaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> - <a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, par ordre du roi, - lui prépara un grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou - huit jours à Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au - lit et à tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle - de La Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si - elle n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut - saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce fût - au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car il - cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux fois - son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien autre - chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant son pied, - fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce misérable - l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa force, qui en - vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la chambre à l'autre. - Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette admirable<a - id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> <a href="#footnote159"><sup - class="sml">159</sup></a>, en attendant un autre chirurgien, qui lui tira - le bout de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée - de garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle, - son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les - jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes. - Voici un des billets qu'elle lui écrivit: - </p> - <p class="ital"> - Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi charmant que vous! - on n'a pas un moment de repos, on craint même mille choses qui ne peuvent - pas arriver; enfin je vous veux souvent du mal d'être trop aimable. - Plaignez donc ce cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les - peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, importune, et, si - j'ose dire, jalouse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a - href="#footnotetag158"> (retour) </a> Le sieur Des Fontaines ne figure à - aucun titre à cette époque sur l'état de la maison du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a - href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Admirable</i>, <i>illustre</i>, - remplacèrent le mot <i>précieuse</i>, lorsqu'il fut discrédité. - </p> - </blockquote> - <p> - En voici la réponse: - </p> - <p class="ital"> - Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous vois pas, mon - enfant, est assez pitoyable pour vous obliger à partager mes chagrins, et - à être touchée de pitié pour les maux que votre absence me fait souffrir, - qui ne peuvent être adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me - fournit; ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous souffrez - tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir. - </p> - <p> - Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si grande - pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de l'aller - quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires - importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit - aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction - qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande; - celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin sans - celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi rêvoit tout - haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, parce qu'elle - ne sçait pas assez bien le françois). - </p> - <p> - C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est - digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes qui, - aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons toujours sa - bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de mademoiselle de La - Vallière l'esprit et la modération<a id="footnotetag160" - name="footnotetag160"></a> <a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a - href="#footnotetag160"> (retour) </a> À voir cette sorte de conclusion - qui se rattache si peu à ce qui précède, il n'est pas douteux, ce - semble, que le récit n'ait été interrompu, et qu'il y ait ici une - lacune.--Nous avons vainement cherché un texte plus complet. - </p> - </blockquote> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c4" id="c4"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head05.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - LA DEROUTE ET L'ADIEU - </h3> - <h5> - DES - </h5> - <h1> - FILLES DE JOIE - </h1> - <h4> - DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS - </h4> - <h5> - Avec leur nom, leur nombre, les particularités<br /> de leur prise et de - leur emprisonnement - </h5> - <h5> - ET LA - </h5> - <h4> - <span class="sc">requeste a Madame de la Vallière</span> - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'écris la - déroute fameuse<br /> De la bande autrefois joyeuse,<br /> Mais qui - n'est plus en ce temps-ci<br /> Qu'une bande fort en souci.<br /> - Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie, - </p> - <p class="i16"> - Je chante des filles de joie - </p> - <p class="i16"> - L'adieu, les regrets et les pleurs, - </p> - <p class="i16"> - Sans prendre part à leurs malheurs. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Muse, qui connois cette race, - </p> - <p class="i16"> - Qui t'a souvent fait la grimace - </p> - <p class="i16"> - Et méprisé cent fois tes vers, - </p> - <p class="i16"> - Lorgne-les toutes de travers, - </p> - <p class="i16"> - Et fais aussi que je les voie, - </p> - <p class="i16"> - Non plus comme filles de joie, - </p> - <p class="i16"> - Mais en filles qui font pitié; - </p> - <p class="i16"> - Pourtant, vers moi sans amitié, - </p> - <p class="i16"> - Pour cette troupe de sirènes, - </p> - <p class="i16"> - Et pour fruit de toutes mes peines, - </p> - <p class="i16"> - Fais que quelque fille de bien - </p> - <p class="i16"> - M'aime un peu sans m'en dire rien. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Paris est un séjour commode - </p> - <p class="i16"> - Où chacun peut vivre à sa mode, - </p> - <p class="i16"> - Avec droit d'y manger son pain, - </p> - <p class="i16"> - Comme dans l'empire romain, - </p> - <p class="i16"> - Car on y vit sous un roi juste, - </p> - <p class="i16"> - Comme on faisoit du temps d'Auguste, - </p> - <p class="i16"> - Avec la même liberté, - </p> - <p class="i16"> - Aussi bien l'hiver que l'été; - </p> - <p class="i16"> - Et chacun à sa fantaisie - </p> - <p class="i16"> - Y prend le droit de bourgeoisie; - </p> - <p class="i16"> - Mais comme enfin tout se corrompt, - </p> - <p class="i16"> - Le nom de bourgeois fait affront, - </p> - <p class="i16"> - On veut être encor davantage<a id="footnotetag161" - name="footnotetag161"></a> <a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - De liberté libertinage - </p> - <p class="i16"> - Se produit insensiblement, - </p> - <p class="i16"> - Et puis il faut un règlement. - </p> - <p class="i16"> - La femme, comme plus fragile, - </p> - <p class="i16"> - Commence un désordre de ville, - </p> - <p class="i16"> - Et veut toujours prendre plus haut - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle ne doit et qu'il ne faut. - </p> - <p class="i16"> - La moindre se fait demoiselle<a id="footnotetag162" - name="footnotetag162"></a> <a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Il faut brocards, il faut dentelle, - </p> - <p class="i16"> - Il faut perles et diamans, - </p> - <p class="i16"> - Il faut riches ameublemens, - </p> - <p class="i16"> - Et mille autres telles denrées<a id="footnotetag163" - name="footnotetag163"></a> <a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Mais pour les rendre ainsi parées, - </p> - <p class="i16"> - Il faudroit que tous les maris - </p> - <p class="i16"> - Fussent de vrais Jean de Paris. - </p> - <p class="i16"> - De là vient la source maligne - </p> - <p class="i16"> - Qui cause le malheur insigne - </p> - <p class="i16"> - D'être enfin prise au saut du lit - </p> - <p class="i16"> - Et surprise en flagrant délit. - </p> - <p class="i16"> - Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte! - </p> - <p class="i16"> - Sans celles que la fausse porte - </p> - <p class="i16"> - Fait sauver par quelques détroits - </p> - <p class="i16"> - Pour être prise une autre fois. - </p> - <p class="i16"> - Ninon dans un fiacre est prise - </p> - <p class="i16"> - Avec un homme à barbe grise; - </p> - <p class="i16"> - Ninon au carrosse à cinq sous<a id="footnotetag164" - name="footnotetag164"></a> <a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Se laisse prendre et file doux; - </p> - <p class="i16"> - Lucrèce en sortant est grippée; - </p> - <p class="i16"> - Babet en dansant est happée; - </p> - <p class="i16"> - On surprend Manon et Cataut - </p> - <p class="i16"> - Qui vont l'une en bas l'autre en haut; - </p> - <p class="i16"> - Jeanneton aux sergens fait tête. - </p> - <p class="i16"> - On ne vit jamais telle fête. - </p> - <p class="i16"> - Pots, pintes, tables, escabeaux, - </p> - <p class="i16"> - Siéges, chandeliers, cruches, seaux, - </p> - <p class="i16"> - Vaisselle, sans être comptée, - </p> - <p class="i16"> - Volent d'abord sur la montée. - </p> - <p class="i16"> - Tout y fait le saut périlleux, - </p> - <p class="i16"> - Jusqu'aux bouteilles deux à deux; - </p> - <p class="i16"> - Puis Jeanneton court à la broche. - </p> - <p class="i16"> - Cependant un sergent l'accroche; - </p> - <p class="i16"> - Elle l'égratigne et le mord. - </p> - <p class="i16"> - Les voilà tous deux en discord, - </p> - <p class="i16"> - Prêts à s'arracher la prunelle; - </p> - <p class="i16"> - Mais le sergent est plus fort qu'elle: - </p> - <p class="i16"> - Il l'entraîne contre son gré, - </p> - <p class="i16"> - Lui fait sauter plus d'un degré, - </p> - <p class="i16"> - Et, sans entendre raillerie, - </p> - <p class="i16"> - La mène à la Conciergerie. - </p> - <p class="i16"> - On déniche dès le matin - </p> - <p class="i16"> - La fameuse et fière Catin: - </p> - <p class="i16"> - Quoiqu'on la fasse aller en chaise. - </p> - <p class="i16"> - Elle n'est pas trop à son aise, - </p> - <p class="i16"> - La commodité lui déplaît; - </p> - <p class="i16"> - Mais on s'en sert telle qu'elle est. - </p> - <p class="i16"> - Marquise, comtesse ou baronne, - </p> - <p class="i16"> - Il faut comparoître en personne, - </p> - <p class="i16"> - Et faire entrer au Chatelet, - </p> - <p class="i16"> - À jour ordonné sans délai: - </p> - <p class="i16"> - C'est un arrêt irrévocable. - </p> - <p class="i16"> - On prend au lit, on prend à table; - </p> - <p class="i16"> - Pourvu qu'on soit en mauvais lieu, - </p> - <p class="i16"> - Suffit, la prise est de bon jeu. - </p> - <p class="i16"> - On a beau dire: Je suis telle, - </p> - <p class="i16"> - Je suis d'auprès de la Tournelle, - </p> - <p class="i16"> - Mon mari me connoit fort bien; - </p> - <p class="i16"> - Tout ce discours ne sert de rien, - </p> - <p class="i16"> - Il faut aller où l'on vous mène. - </p> - <p class="i16"> - Pourquoi courir la pretantaine, - </p> - <p class="i16"> - Lui disent les sergens railleurs, - </p> - <p class="i16"> - Et venir autre part qu'ailleurs? - </p> - <p class="i16"> - Hé bien! que votre mari vienne, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il vous retire et vous retienne, - </p> - <p class="i16"> - S'il ne vous fait le même tour - </p> - <p class="i16"> - Que le procureur de la cour - </p> - <p class="i16"> - Fit l'autre jour à telle dame - </p> - <p class="i16"> - Qui voulut se dire sa femme; - </p> - <p class="i16"> - «Allez, je ne vous connois point, - </p> - <p class="i16"> - Et demeurons en sur ce point», - </p> - <p class="i16"> - Lui dit-il fort bien en colère. - </p> - <p class="i16"> - À cela que pourriez-vous faire? - </p> - <p class="i16"> - Quand un homme est ainsi fâché, - </p> - <p class="i16"> - Sa femme en porte le péché. - </p> - <p class="i16"> - À propos, chez dame Thomasse, - </p> - <p class="i16"> - Deux femmes de fort bonne race - </p> - <p class="i16"> - Furent prises au trébuchet, - </p> - <p class="i16"> - Et passèrent hier le guichet, - </p> - <p class="i16"> - Et tous les jours, on en attrape - </p> - <p class="i16"> - À l'heure que l'on met la nape: - </p> - <p class="i16"> - Cela veut dire en plein midi<a id="footnotetag165" - name="footnotetag165"></a> <a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Ha! qu'un sergent est étourdi, - </p> - <p class="i16"> - De venir frapper à cette heure! - </p> - <p class="i16"> - Personne à table ne demeure; - </p> - <p class="i16"> - Il peut tout seul se mettre là: - </p> - <p class="i16"> - Car aussitôt chacun s'en va, - </p> - <p class="i16"> - Laisse chapon, ragoût et soupe, - </p> - <p class="i16"> - Laisse du vin dedans sa coupe, - </p> - <p class="i16"> - Et fait place à quatre sergents - </p> - <p class="i16"> - Qu'il laisse buvans et mangeans, - </p> - <p class="i16"> - Et souhaite qu'ils en étouffent, - </p> - <p class="i16"> - Tandis que les dames s'épouffent. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - D'autres, avec des Savoyards, - </p> - <p class="i16"> - S'enferment bien de toutes parts, - </p> - <p class="i16"> - Puis sortent par la cheminée; - </p> - <p class="i16"> - De quoi la cohorte étonnée - </p> - <p class="i16"> - Pense que le diable a pris part - </p> - <p class="i16"> - À cet inopiné départ. - </p> - <p class="i16"> - Rien ne sort à porte rompue, - </p> - <p class="i16"> - Elles sont déjà dans la rue; - </p> - <p class="i16"> - Les Savoyards crient haut et bas: - </p> - <p class="i16"> - Sergens, vous ne nous tenez pas; - </p> - <p class="i16"> - Mais les sergens, tout pleins de rage, - </p> - <p class="i16"> - S'en prennent d'abord au ménage; - </p> - <p class="i16"> - Ils renversent et brisent tout; - </p> - <p class="i16"> - Chacun en emporte son bout, - </p> - <p class="i16"> - Mais ce bout ne vaut pas la peine - </p> - <p class="i16"> - De faire une entreprise vaine. - </p> - <p class="i16"> - Ils vont chez la belle aux beaux yeux; - </p> - <p class="i16"> - Chez elle ils réussiront mieux; - </p> - <p class="i16"> - Elle est dame à se laisser prendre - </p> - <p class="i16"> - Et point difficile à se rendre; - </p> - <p class="i16"> - Tout bretteur se rend maître là, - </p> - <p class="i16"> - Si-tôt qu'il a dit: Me voilà! - </p> - <p class="i16"> - Sergent qui commande à baguette - </p> - <p class="i16"> - N'a pas moins de droit que la brette; - </p> - <p class="i16"> - Ouvrez vite, c'est temps perdu, - </p> - <p class="i16"> - Levez-vous, le lit est vendu, - </p> - <p class="i16"> - Lui dit-il en propres paroles. - </p> - <p class="i16"> - Prenez, dit-elle, deux pistoles - </p> - <p class="i16"> - Et me laissez vivre en repos. - </p> - <p class="i16"> - C'est parler for mal à propos. - </p> - <p class="i16"> - Ha! vous ne ferez point affaire, - </p> - <p class="i16"> - Dit le sergent fort en colère. - </p> - <p class="i16"> - Pour qui me prenez-vous ici? - </p> - <p class="i16"> - Pensez-vous échapper ainsi? - </p> - <p class="i16"> - Si je n'avois la retenue, - </p> - <p class="i16"> - Vous iriez à pied par la rue; - </p> - <p class="i16"> - Mais c'est en chaise que l'on sort - </p> - <p class="i16"> - Quand on en veut payer le port. - </p> - <p class="i16"> - Tel est le destin de nos belles - </p> - <p class="i16"> - Et d'autres qui sont avec elles: - </p> - <p class="i16"> - Nicole, Claudine, Margot - </p> - <p class="i16"> - Et Perrette? et Jeanne au pied-bot, - </p> - <p class="i16"> - Martine, la souffle-rôties, - </p> - <p class="i16"> - Toutes servantes addenties, - </p> - <p class="i16"> - Qui deçà, qui delà, font flus, - </p> - <p class="i16"> - Mais elles ne reviennent plus. - </p> - <p class="i16"> - Bon pied, bon-œil et bonne bête - </p> - <p class="i16"> - Fait bien lors un coup de sa tête. - </p> - <p class="i16"> - Comme on déniche des moineaux, - </p> - <p class="i16"> - Ou comme l'on cuit des perdreaux, - </p> - <p class="i16"> - Tout ainsi l'on prend Christoflette, - </p> - <p class="i16"> - Poncette, Gilette, Nisette, - </p> - <p class="i16"> - En sortant de leurs nids à rats; - </p> - <p class="i16"> - L'une échappe de l'embarras, - </p> - <p class="i16"> - On la prend, on lui dit. C'est que<a id="footnotetag166" - name="footnotetag166"></a> <a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Il faut venir au Fort l'Évêque, - </p> - <p class="i16"> - Et de prises pour un matin - </p> - <p class="i16"> - J'en compte cent, sans le fretin. - </p> - <p class="i16"> - Guère de gens ne sont en peine - </p> - <p class="i16"> - De s'informer où l'on les mène, - </p> - <p class="i16"> - Excepté quelques perruquiers, - </p> - <p class="i16"> - Quelques parfumeurs et poudriers, - </p> - <p class="i16"> - Quelques faiseurs de confitures, - </p> - <p class="i16"> - Ou bien de mignonnes chaussures, - </p> - <p class="i16"> - De fards, de pommades, de gands, - </p> - <p class="i16"> - De vieilles jupes, vieux rubans, - </p> - <p class="i16"> - Repassez à la friperie, - </p> - <p class="i16"> - Et faiseurs de pâtisserie. - </p> - <p class="i16"> - Hé quoi! si souvent escroqués, - </p> - <p class="i16"> - Faut-il encore qu'ils soient moqués? - </p> - <p class="i16"> - Ô personnes ensorcelées, - </p> - <p class="i16"> - De prêter ainsi leurs denrées - </p> - <p class="i16"> - Sur janvier, février et mars, - </p> - <p class="i16"> - Pour courre après de tels hasards! - </p> - <p class="i16"> - Au contraire, mille personnes - </p> - <p class="i16"> - Prudentes, sages, belles, bonnes, - </p> - <p class="i16"> - Rendront grâce aux bons magistrats - </p> - <p class="i16"> - Qui leur ont sauvé tant de pas, - </p> - <p class="i16"> - Et réduit leurs maris à vivre - </p> - <p class="i16"> - D'un air qu'il ne les faut pas suivre. - </p> - <p class="i16"> - Ô combien d'argent épargné - </p> - <p class="i16"> - À tel, qui pour être lorgné - </p> - <p class="i16"> - Le faisoit, mettant tout en gage, - </p> - <p class="i16"> - Et trop tôt gueux et trop tard sage! - </p> - <p class="i16"> - Voilà ce que c'est d'écouter - </p> - <p class="i16"> - Un sexe qui vient nous tenter, - </p> - <p class="i16"> - Qui nous fait croire qu'il nous aime, - </p> - <p class="i16"> - Et puis nous perd comme lui-même! - </p> - <p class="i16"> - Ô qu'elles sont en bel état - </p> - <p class="i16"> - Pour un marquisat ou comtat! - </p> - <p class="i16"> - Ainsi fait la vanité sotte - </p> - <p class="i16"> - D'une poupée une marotte, - </p> - <p class="i16"> - D'une belle idole un jouet, - </p> - <p class="i16"> - Et du jeu l'on en vient au fouet<a id="footnotetag167" - name="footnotetag167"></a> <a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - C'est là d'une façon fort belle - </p> - <p class="i16"> - Se faire passer demoiselle. - </p> - <p class="i16"> - Et pourtant une infinité - </p> - <p class="i16"> - Passent en cette qualité; - </p> - <p class="i16"> - Mais la prudente politique - </p> - <p class="i16"> - En va faire une république - </p> - <p class="i16"> - Que l'on veut envoyer à l'eau, - </p> - <p class="i16"> - S'entend pourtant dans un vaisseau. - </p> - <p class="i16"> - Alors toute personne sage - </p> - <p class="i16"> - Fera des vœux pour leur passage, - </p> - <p class="i16"> - Priera les flots, Neptune aussi, - </p> - <p class="i16"> - De les porter bien loin d'ici<a id="footnotetag168" - name="footnotetag168"></a> <a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Aux vents, pour moi, je fais prière - </p> - <p class="i16"> - De leur bien souffler au derrière, - </p> - <p class="i16"> - C'est du navire que je dis; - </p> - <p class="i16"> - J'excepte le vent yapis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> - <a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: - </p> - <p class="i16"> - Car ce vent seroit tout contraire, - </p> - <p class="i16"> - Et des poètes d'ordinaire - </p> - <p class="i16"> - Il est invoqué pour les gens - </p> - <p class="i16"> - Qu'on veut revoir en peu de temps. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Alors aussi d'autre manière - </p> - <p class="i16"> - Tout débauché fera prière; - </p> - <p class="i16"> - Mais prières de débauchés - </p> - <p class="i16"> - Sont souvent autant de péchés; - </p> - <p class="i16"> - Le Ciel, qui le sait, les délaisse - </p> - <p class="i16"> - Et ne s'en hausse ni s'en baisse; - </p> - <p class="i16"> - Les enfans leur crient au renard<a id="footnotetag170" - name="footnotetag170"></a> <a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Pourtant dans ce fameux départ - </p> - <p class="i16"> - On voit blémir un pauvre drôle - </p> - <p class="i16"> - Quand il entend lire le rôle - </p> - <p class="i16"> - Où des premières est Fanchon, - </p> - <p class="i16"> - Qui de ses deux yeux de cochon - </p> - <p class="i16"> - Lui vint percer le cœur et l'âme; - </p> - <p class="i16"> - Alors il ne peut qu'il ne blâme - </p> - <p class="i16"> - Et polices et magistrats. - </p> - <p class="i16"> - Ô! dit-il en parlant tout bas, - </p> - <p class="i16"> - Quelle injustice, quel dommage, - </p> - <p class="i16"> - De faire à Fanchon cet outrage! - </p> - <p class="i16"> - Puis, demeurant droit comme un pieu, - </p> - <p class="i16"> - Il enrage et jure morbieu, - </p> - <p class="i16"> - Et maudit en soi la police. - </p> - <p class="i16"> - De peur qu'il a de la justice; - </p> - <p class="i16"> - Mais il a beau se garder bien, - </p> - <p class="i16"> - Jamais justice ne perd rien. - </p> - <p class="i16"> - Dieu veuille qu'il s'amende - </p> - <p class="i16"> - Et que jamais on ne le pende! - </p> - <p class="i16"> - On en pend de bien plus hupés - </p> - <p class="i16"> - Qu'un sexe pipeur a pipés. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Enfin nos pies dénichées, - </p> - <p class="i16"> - De leur départ assez fachées, - </p> - <p class="i16"> - De tous côtés d'un œil hagard. - </p> - <p class="i16"> - Regardent le tiers et le quart. - </p> - <p class="i16"> - Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être, - </p> - <p class="i16"> - Ne fait semblant, de les connoître. - </p> - <p class="i16"> - L'une soupire, l'autre rit; - </p> - <p class="i16"> - L'une soupire, une autre maudit; - </p> - <p class="i16"> - Quelque autre fait la grimace - </p> - <p class="i16"> - D'un singe qui demande grâce; - </p> - <p class="i16"> - Une autre sans honte et sans front - </p> - <p class="i16"> - Se moque d'honneur et d'affront. - </p> - <p class="i16"> - La demoiselle et la marquise, - </p> - <p class="i16"> - Mais marquise de bonne prise, - </p> - <p class="i16"> - Ont le bec alors bien gelé, - </p> - <p class="i16"> - Et le caquet mal affilé. - </p> - <p class="i16"> - Elles n'ont point ici par voye, - </p> - <p class="i16"> - Bruns ni blondins qui les cotoye. - </p> - <p class="i16"> - Les sergens sont leurs quinolas<a id="footnotetag171" - name="footnotetag171"></a> <a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Qui sont des meneurs par le bras, - </p> - <p class="i16"> - Meneurs de fort mauvaise grâce, - </p> - <p class="i16"> - Et tous meneurs chassant de race, - </p> - <p class="i16"> - Meneurs à leur rompre le cou, - </p> - <p class="i16"> - En les menant devinez où. - </p> - <p class="i16"> - Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge<a id="footnotetag172" - name="footnotetag172"></a> <a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Vers un grand bateau qui ne bouge. - </p> - <p class="i16"> - Là, toutes entrant en complot, - </p> - <p class="i16"> - On crie: À Chaillot! à Chaillot! - </p> - <p class="i16"> - C'est aux Bons Hommes à Surène, - </p> - <p class="i16"> - C'est où ce grand bateau les mène; - </p> - <p class="i16"> - S'il fait beau temps l'on pourra bien - </p> - <p class="i16"> - Passer outre sans dire rien. - </p> - <p class="i16"> - Adieu Paris, comme il nous semble, - </p> - <p class="i16"> - Disent-elles toutes ensemble. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! que de gens, de métier - </p> - <p class="i16"> - Sont fâchés en chaque quartier: - </p> - <p class="i16"> - Car ils perdent la chalandise - </p> - <p class="i16"> - Et de baronne et de marquise. - </p> - <p class="i16"> - À présent tout est renversé, - </p> - <p class="i16"> - Notre honneur est bien bas percé: - </p> - <p class="i16"> - Nous donnerions, étant au rôle, - </p> - <p class="i16"> - La qualité pour une obole. - </p> - <p class="i16"> - Du moins que ne nous réduit-on - </p> - <p class="i16"> - À reprendre le chaperon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> - <a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>? - </p> - <p class="i16"> - Après avoir été coquettes, - </p> - <p class="i16"> - Quel mal d'être chaperonettes, - </p> - <p class="i16"> - Même de porter le tocquet<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> - <a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Avecque quelque autre affiquet, - </p> - <p class="i16"> - Tout ainsi que la bourgeoisie, - </p> - <p class="i16"> - Qui de grande peur est saisie - </p> - <p class="i16"> - Qu'on ne règle au temps de jadis - </p> - <p class="i16"> - Et sa coiffure et ses habits; - </p> - <p class="i16"> - Que d'une demi-demoiselle - </p> - <p class="i16"> - On en fasse une péronnelle. - </p> - <p class="i16"> - On en seroit tout aussi bien - </p> - <p class="i16"> - Si le monde n'en disoit rien. - </p> - <p class="i16"> - Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise, - </p> - <p class="i16"> - On en seroit plus à son aise, - </p> - <p class="i16"> - On ne se ruineroit point - </p> - <p class="i16"> - Pour du brocart<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> <a - href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> et pour du point<a - id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> <a href="#footnote176"><sup - class="sml">176</sup></a>: - </p> - <p class="i16"> - La chemisette<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> <a - href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, la houbille<a - id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> <a href="#footnote178"><sup - class="sml">178</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Le corset, quelque autre guenille, - </p> - <p class="i16"> - Un filet à mouche, un jupon - </p> - <p class="i16"> - Pour parer seroit aussi bon. - </p> - <p class="i16"> - Mais zeste, attendez-nous sous l'orme! - </p> - <p class="i16"> - On nous prendra pour la réforme. - </p> - <p class="i16"> - Bon Dieu! que nous avons de soin! - </p> - <p class="i16"> - C'est bien de nous qu'on a besoin! - </p> - <p class="i16"> - Laissons faire le politique. - </p> - <p class="i16"> - Qui règle la chose publique; - </p> - <p class="i16"> - Mais qu'en le laissant faire aussi - </p> - <p class="i16"> - Elle nous chasse loin d'ici! - </p> - <p class="i16"> - Adieu bal, adieu comédie - </p> - <p class="i16"> - Adieu, puisqu'il faut qu'on le die, - </p> - <p class="i16"> - Au Marais, notre rendez-vous, - </p> - <p class="i16"> - Où souvent, avec cent filoux, - </p> - <p class="i16"> - Nous avons joué notre rôle - </p> - <p class="i16"> - À dépouiller un pauvre drôle, - </p> - <p class="i16"> - Étranger ou provincial, - </p> - <p class="i16"> - Où je ne m'acquitai pas mal - </p> - <p class="i16"> - Du beau soin d'escroquer la dupe - </p> - <p class="i16"> - Tantôt d'un bas, puis d'une jupe, - </p> - <p class="i16"> - D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou, - </p> - <p class="i16"> - D'un rubis, d'un autre bijou, - </p> - <p class="i16"> - D'un anneau, d'une garniture, - </p> - <p class="i16"> - D'un brasselet, d'une coiffure, - </p> - <p class="i16"> - D'un miroir, d'un ameublement, - </p> - <p class="i16"> - D'un cabinet, d'un diamant, - </p> - <p class="i16"> - D'une aiguière, d'un bassin même, - </p> - <p class="i16"> - Selon que plus ou moins on aime. - </p> - <p class="i16"> - Manger enfin carosse et train, - </p> - <p class="i16"> - Le mettre nud comme la main, - </p> - <p class="i16"> - Étoit mon principal office. - </p> - <p class="i16"> - J'en cachois si bien l'artifice, - </p> - <p class="i16"> - Que mon pauvre dupe croyoit - </p> - <p class="i16"> - Que je brulois comme il bruloit; - </p> - <p class="i16"> - Mais bientôt mon cœur, tout de glace. - </p> - <p class="i16"> - Le forçoit de céder la place - </p> - <p class="i16"> - A quelque autre simple niais - </p> - <p class="i16"> - Qu'on prenoit du même biais; - </p> - <p class="i16"> - Mais après toutes nos fredaines, - </p> - <p class="i16"> - Dont nous allons porter les peines, - </p> - <p class="i16"> - Voilà nos plaisirs qui sont morts, - </p> - <p class="i16"> - Et nous en sommes aux remords. - </p> - <p class="i16"> - Adieu promenades de Seine, - </p> - <p class="i16"> - Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne! - </p> - <p class="i16"> - Ha! que nous allons loin d'Issy, - </p> - <p class="i16"> - De Vaugirard et de Passy! - </p> - <p class="i16"> - Mais c'est où le destin nous mène. - </p> - <p class="i16"> - Adieu Pont Neuf<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> <a - href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, Samaritaine, - </p> - <p class="i16"> - Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, - </p> - <p class="i16"> - Où nous passions des jours si beaux! - </p> - <p class="i16"> - Nous allions en passer aux isles; - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'on ne nous veut plus aux villes, - </p> - <p class="i16"> - Il nous faut aller au désert. - </p> - <p class="i16"> - Et comme toute chose sert, - </p> - <p class="i16"> - Nostre disgrâce nous délivre. - </p> - <p class="i16"> - De l'homme brutal, de l'homme ivre, - </p> - <p class="i16"> - De l'homme jaloux, du coquin, - </p> - <p class="i16"> - Et du voleur et du faquin, - </p> - <p class="i16"> - Dont nous souffrons la tyrannie, - </p> - <p class="i16"> - Les bassesses, la vilénie: - </p> - <p class="i16"> - Supplice le plus grand qui soit. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! si la femme savoit - </p> - <p class="i16"> - Quelle sujétion a celle - </p> - <p class="i16"> - Qui fait le métier de donzelle, - </p> - <p class="i16"> - Elle n'en tâteroit jamais, - </p> - <p class="i16"> - Vivroit comme moi désormais, - </p> - <p class="i16"> - Qui promets, qui proteste et jure - </p> - <p class="i16"> - D'estre meilleure créature. - </p> - <p class="i16"> - Mes compagnes en font autant; - </p> - <p class="i16"> - Prenez-le pour argent comptant: - </p> - <p class="i16"> - Nous tiendrons un chemin contraire, - </p> - <p class="i16"> - Pourvu qu'on-nous le fasse faire. - </p> - <p class="i16"> - Ainsi ce beau discours finit. - </p> - <p class="i16"> - Mais elles n'avoient pas tout dit; - </p> - <p class="i16"> - Il falloit encor nous apprendre - </p> - <p class="i16"> - Combien elles en ont fait pendre, - </p> - <p class="i16"> - Combien de galans ébahis - </p> - <p class="i16"> - Par elles se sont vus trahis, - </p> - <p class="i16"> - Et combien de lâches querelles - </p> - <p class="i16"> - Se sont faites pour l'amour d'elles, - </p> - <p class="i16"> - De mauvais coups, d'assassinats, - </p> - <p class="i16"> - De vols qu'elles ne disent pas, - </p> - <p class="i16"> - De marchands affrontés sans honte, - </p> - <p class="i16"> - D'emprunts dont on ne tient nul compte; - </p> - <p class="i16"> - Combien de jeunes gens enfin - </p> - <p class="i16"> - Ont fait par là mauvaise fin; - </p> - <p class="i16"> - Combien de désordre aux familles; - </p> - <p class="i16"> - Combien il s'est perdu de filles, - </p> - <p class="i16"> - Combien d'enfans ou d'avortons: - </p> - <p class="i16"> - Quand finir, si nous les comptons? - </p> - <p class="i16"> - Mais pensons à choses plus hautes, - </p> - <p class="i16"> - Faisons profit de tant de fautes; - </p> - <p class="i16"> - Car des dames de la façon - </p> - <p class="i16"> - Font une fort belle leçon - </p> - <p class="i16"> - A toute fille de boutique - </p> - <p class="i16"> - Qui de demoiselle se pique, - </p> - <p class="i16"> - Et qui hors d'un comptoir tout gras - </p> - <p class="i16"> - Fait la dame à vingt-cinq carats; - </p> - <p class="i16"> - Instruction aux artisannes, - </p> - <p class="i16"> - Aux servantes, aux paysannes, - </p> - <p class="i16"> - A toute autre grisette aussi, - </p> - <p class="i16"> - De ne jamais broncher ainsi; - </p> - <p class="i16"> - Désormais la sage bourgeoise, - </p> - <p class="i16"> - Vivant en liberté françoise, - </p> - <p class="i16"> - Ira partout le front levé, - </p> - <p class="i16"> - Et tiendra le haut du pavé - </p> - <p class="i16"> - Sans peur de se voir affrontée - </p> - <p class="i16"> - Par quelque cambrouse effrontée - </p> - <p class="i16"> - Qui fait par un méchant trotin<a id="footnotetag180" - name="footnotetag180"></a> <a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Porter sa jupe de satin. - </p> - <p class="i16"> - L'honneur, la vertu, le mérite, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il faudra que chacun imite, - </p> - <p class="i16"> - Feront renaître dans nos jours - </p> - <p class="i16"> - De justes et chastes amours. - </p> - <p class="i16"> - L'impureté sera bannie - </p> - <p class="i16"> - Des plaisirs de la douce vie. - </p> - <p class="i16"> - Tout ira comme il doit aller. - </p> - <p class="i16"> - Mais il faut d'ici détaler, - </p> - <p class="i16"> - Rebut du sexe, on vous l'ordonne; - </p> - <p class="i16"> - Sans vous la ville est belle et bonne, - </p> - <p class="i16"> - On y va vivre en sûreté - </p> - <p class="i16"> - Dans une honnête liberté; - </p> - <p class="i16"> - Les bons desseins qu'on a pour elle - </p> - <p class="i16"> - La font de plus belle en plus belle. - </p> - <p class="i16"> - Paris est plus qu'il ne paroît, - </p> - <p class="i16"> - Mais jamais ne fut ce qu'il est. - </p> - <p class="i16"> - Les laquais y sont sans épées<a id="footnotetag181" - name="footnotetag181"></a> <a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Les maris sans dames fripées, - </p> - <p class="i16"> - Les rues sans boue en ce tems<a id="footnotetag182" - name="footnotetag182"></a> <a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Sans embarras et sans auvents<a id="footnotetag183" - name="footnotetag183"></a> <a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et bientôt les modes nouvelles - </p> - <p class="i16"> - Rendront nos casaques plus belles; - </p> - <p class="i16"> - Et ce qui sera de plus beau - </p> - <p class="i16"> - C'est la sûreté du manteau: - </p> - <p class="i16"> - Car bientôt, grace à la police, - </p> - <p class="i16"> - Paris sera purgé de vice, - </p> - <p class="i16"> - Et des vicieuses aussi, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'aiment guère tout ceci; - </p> - <p class="i16"> - Mais plaise ou non, ris ou grimace, - </p> - <p class="i16"> - Il faut que justice se fasse, - </p> - <p class="i16"> - Et de la façon qu'on s'y prend - </p> - <p class="i16"> - On fait tout ce qu'on entreprend. - </p> - <p class="i16"> - Il faut que Paris se nettoye - </p> - <p class="i16"> - De boue et de filles de joie. - </p> - <p class="i16"> - Que de voleurs sont étourdis - </p> - <p class="i16"> - De voir faire ce que je dis, - </p> - <p class="i16"> - Et doutent pendant leur asyle - </p> - <p class="i16"> - S'ils doivent demeurer en ville. - </p> - <p class="i16"> - Je ne sais que leur conseiller, - </p> - <p class="i16"> - Sinon de ne plus travailler - </p> - <p class="i16"> - D'un métier bientôt sans pratique - </p> - <p class="i16"> - Quand on n'en tiendra plus boutique. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! que de gens affligés - </p> - <p class="i16"> - De se voir ainsi délogés! - </p> - <p class="i16"> - Qu'ils seront mal dans leurs affaires! - </p> - <p class="i16"> - Sans ces personnes nécessaires, - </p> - <p class="i16"> - Le trafic ne vaudra plus rien, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'il va manquer de soutien: - </p> - <p class="i16"> - A moins que d'aller dans les Indes - </p> - <p class="i16"> - Racheter cent pauvres Dorindes, - </p> - <p class="i16"> - Cent Sylvies et cent Philis, - </p> - <p class="i16"> - Les vols seront mal établis. - </p> - <p class="i16"> - Que fera le laquais en peine - </p> - <p class="i16"> - De la prise d'un point de Gène, - </p> - <p class="i16"> - Et de la bague et des pendans, - </p> - <p class="i16"> - Des nœuds, de la montre et des gans? - </p> - <p class="i16"> - Il n'aura plus devant sa porte - </p> - <p class="i16"> - Personne à présent qui les porte. - </p> - <p class="i16"> - L'économe d'une maison - </p> - <p class="i16"> - N'aura plus de dame Alison - </p> - <p class="i16"> - Chez qui porter toutes les brippes - </p> - <p class="i16"> - Et quelquefois de bonnes nippes - </p> - <p class="i16"> - Que l'on fait perdre tout exprès - </p> - <p class="i16"> - Et qu'on cherche long-temps après. - </p> - <p class="i16"> - Les pauvres filoux sans ressource - </p> - <p class="i16"> - Auront-ils où vuider la bourse - </p> - <p class="i16"> - Qui sera surprise avec art? - </p> - <p class="i16"> - Pour qui tant se mettre au hasard? - </p> - <p class="i16"> - C'étoit pour l'entretien de Lise - </p> - <p class="i16"> - Que tout étoit de bonne prise; - </p> - <p class="i16"> - Sa juppe et tant de linge fin - </p> - <p class="i16"> - N'étoient venus que de larcin; - </p> - <p class="i16"> - Mais présentement que l'on grippe - </p> - <p class="i16"> - Et Lise et toute autre guenippe, - </p> - <p class="i16"> - Il ne sera plus de besoin - </p> - <p class="i16"> - De prendre d'elle tant de soin: - </p> - <p class="i16"> - Le public la prend en sa charge, - </p> - <p class="i16"> - Et pour l'avenir en décharge - </p> - <p class="i16"> - Tous ces gens qui font aujourd'hui - </p> - <p class="i16"> - La charité du bien d'autrui. - </p> - <p class="i16"> - Cela fait tort à leur largesse, - </p> - <p class="i16"> - Leur ôte leur bureau d'adresse<a id="footnotetag184" - name="footnotetag184"></a> <a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Met un voleur sur le pavé - </p> - <p class="i16"> - Fort en danger d'être trouvé - </p> - <p class="i16"> - Saisi du vol qu'il vient de faire. - </p> - <p class="i16"> - Il n'est pour lui plus de repaire - </p> - <p class="i16"> - Contre le chevalier du guet - </p> - <p class="i16"> - Qui prend le porteur du paquet. - </p> - <p class="i16"> - Je l'avoue, et ces receleuses - </p> - <p class="i16"> - Lui servoient encor de fileuses - </p> - <p class="i16"> - A filer sa corde plus doux. - </p> - <p class="i16"> - Que de malheur pour les filoux! - </p> - <p class="i16"> - Quel danger leur pend sur la tête! - </p> - <p class="i16"> - Que ne présentent-ils requête<a id="footnotetag185" - name="footnotetag185"></a> <a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>? - </p> - <p class="i16"> - Sans doute ils seroient bien reçus - </p> - <p class="i16"> - A faire plainte là-dessus. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Deffita, leur juge fort tendre, - </p> - <p class="i16"> - Ne condamne point sans entendre; - </p> - <p class="i16"> - Il leur donnera par bonté - </p> - <p class="i16"> - Quelque autre lieu de sûreté. - </p> - <p class="i16"> - Mais soit de respect, soit de crainte, - </p> - <p class="i16"> - Nul n'ose faire cette plainte, - </p> - <p class="i16"> - Et nul pour eux ne veut prier; - </p> - <p class="i16"> - Ainsi donc adieu le métier. - </p> - <p class="i16"> - Toutes les sociétés cessent - </p> - <p class="i16"> - Quand les associés les laissent, - </p> - <p class="i16"> - Et tel cas arrive ici, car - </p> - <p class="i16"> - Cloris part pour Madagascar, - </p> - <p class="i16"> - Et son chevalier de l'Etoile - </p> - <p class="i16"> - Ne sait à quel vent faire voile. - </p> - <p class="i16"> - Quels désordres, quels accidents, - </p> - <p class="i16"> - Qui font, bon gré mal gré ses dens, - </p> - <p class="i16"> - Obéir à la politique - </p> - <p class="i16"> - Qui règle la chose publique! - </p> - <p class="i16"> - Le siècle pour n'être pas d'or - </p> - <p class="i16"> - Ne laisse pas de plaire encor, - </p> - <p class="i16"> - Et plaira toujours davantage - </p> - <p class="i16"> - Par une police si sage. - </p> - <p class="i16"> - Deffita s'y prend comme il faut. - </p> - <p class="i16"> - Bourgeois, voilà ce que vous vaut - </p> - <p class="i16"> - Un magistrat de cette sorte, - </p> - <p class="i16"> - Et qui n'y va pas de main morte. - </p> - <p class="i16"> - Mais revenons à nos moutons; - </p> - <p class="i16"> - Faisons le triage et comptons - </p> - <p class="i16"> - Combien sont nos brebis galeuses; - </p> - <p class="i16"> - Les listes sont assez nombreuses - </p> - <p class="i16"> - Pour les envoyer en troupeau - </p> - <p class="i16"> - Paître dans le monde nouveau. - </p> - <p class="i16"> - Muse, laisse aller cette troupe; - </p> - <p class="i16"> - Il est temps de manger la soupe. - </p> - <p class="i16"> - Il est une heure et plus d'un quart, - </p> - <p class="i16"> - C'est trop rimer pour leur départ; - </p> - <p class="i16"> - Depuis le matin je travaille - </p> - <p class="i16"> - Pour un adieu de rien qui vaille<a id="footnotetag186" - name="footnotetag186"></a> <a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a - href="#footnotetag161"> (retour) </a> La Fontaine a dit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, - </p> - <p class="i16"> - Tout prince a des ambassadeurs; - </p> - <p class="i16"> - Tout marquis veut avoir des pages. - </p> - </div> - </div> - <p> - --Molière a souvent pris le mot <i>bourgeois</i> dans un sens injurieux. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a - href="#footnotetag162"> (retour) </a> C'est-à-dire noble. Les filles - nobles étoient seules appelées «mademoiselle». - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a - href="#footnotetag163"> (retour) </a> Les reproches faits de tout temps - aux femmes à ce sujet ont toujours alimenté la littérature de feuilles - volantes. Voy., dans cette collection, le <i>Recueil de poésies - françaises du XVe et du XVIe siècle</i>, publié par M. Anat. de - Montaiglon, <i>passim</i>, et surtout t. 5, p. 5, et les <i>Variétés - historiques et littéraires</i>, publ. par M. Éd. Fournier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a - href="#footnotetag164"> (retour) </a> Les carrosses à cinq sous étoient - des espèces d'omnibus. Loret parle de leur établissement. M. de - Montmerqué en a écrit l'histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a - href="#footnotetag165"> (retour) </a> Pendant tout le 17e siècle l'usage - se maintint de dîner à midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit: - </p> - <p class="mid"> - J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a - href="#footnotetag166"> (retour) </a> Vers faux, tel dans le texte.--On - en remarquera plusieurs autres. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a - href="#footnotetag167"> (retour) </a> Le fouet étoit alors un châtiment - fort commun. Guy-Patin (Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de - la rue au Fer qui «avoit eu le fouet au cul d'une charrette», - parcequ'elle faisoit passer, pour 15 sous de gain, des louis qui - n'avoient pas le poids. Loret raconte une aventure du même genre: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Tout à l'heure on me vient de dire - </p> - <p class="i16"> - Chose qui m'a quazi fait rire, - </p> - <p class="i16"> - C'est qu'à midi precizement, - </p> - <p class="i16"> - Par un arrêt du Parlement, - </p> - <p class="i16"> - On a fouetté par les rues - </p> - <p class="i16"> - Une vendeuse de morues, - </p> - <p class="i16"> - Sur le dos, et non pas pas partout, - </p> - <p class="i16"> - Et puis la fleur de lis au bout. - </p> - <p class="i16"> - Cette muette de la halle... - </p> - <p class="i16"> - Brocardoit d'étrange façon - </p> - <p class="i16"> - Ceux qui marchandoient son poisson... - </p> - <p class="i16"> - Quoique d'une façon cruelle - </p> - <p class="i16"> - Son sang coulât de tous côtez, - </p> - <p class="i16"> - Chascun crioit: fouetez! Fouetez!<span class="rig"> (<i>Muse hist.</i>, - Gaz. du 9 juin 1657.)</span> - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a - href="#footnotetag168"> (retour) </a> On les envoyoit souvent en - Amérique, au Canada de préférence. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a - href="#footnotetag169"> (retour) </a> L'Iapyx étoit le vent qui - souffloit de l'ouest, favorable aux navigateurs qui alloient d'Italie en - Grèce. Virgile a dit: ...<i>Undis et Iapyge ferri.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a - href="#footnotetag170"> (retour) </a> On crioit au renard sur les gens - emmenés par la police. Dubois (<i>Sylvius</i>), dans sa <i>Grammatica - latino-gallica</i>, rapporte que l'on crioit <i>houhou</i> sur les - prostituées. Le cri: Au renard! s'explique par le proverbe: Renard est - pris, lâchez les poules. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a - href="#footnotetag171"> (retour) </a> Au jeu de reversis, le <i>quinola</i> - étoit le valet de cœur. Un valet de chambre ou autre homme gagé pour - être meneur de dames, dit Furetière, porte le sobriquet de <i>quinola</i>: - ce qu'on appelle <i>écuyer</i> chez les grands. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a - href="#footnotetag172"> (retour) </a> Le pont Rouge, ainsi nommé - parcequ'il étoit de bois peint en rouge, portoit aussi les noms de pont - Barbier, parceque Barbier l'avoit fait construire; de pont Sainte-Anne, - en l'honneur d'Anne d'Autriche; et enfin de pont des Tuileries. Il fut - construit en 1632, et souvent détruit et reconstruit depuis. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a - href="#footnotetag173"> (retour) </a> Le chaperon étoit la coiffure - propre des bourgeoises. Voy. les <i>Anciennes poésies françaises</i>, - publ. par M. de Montaiglon, <i>passim</i>, et t. 5, p. 12. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a - href="#footnotetag174"> (retour) </a> Bonnet d'enfant, et surtout de - petite fille ou de servante. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a - href="#footnotetag175"> (retour) </a> Richelet n'a point admis ce mot; - Furetière le donne sous la forme <i>brocat</i>, d'où <i>brocatelle</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a - href="#footnotetag176"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés histor. et littér.</i>, - publiées dans cette collection, t. 1, p. 223 et suiv.: <i>La révolte des - passemens.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a - href="#footnotetag177"> (retour) </a> Partie du vêtement qui couvroit - les bras et tout le buste jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient - dessous leurs pourpoints des chemisettes de futaine, de basin, de - ratine, de ouate; les femmes portoient la chemisette de serge par-dessus - leur corps de cotte. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a - href="#footnotetag178"> (retour) </a> Nicot, Furetière ni Richelet ne - donnent ce mot; nous ne le trouvons que dans les patois de Normandie, de - Picardie et d'Anjou. En Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en - toile, ouverte par devant, qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes - le portent pour travailler aux champs. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a - href="#footnotetag179"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés historiques et - littéraires</i>, t. 3, p. 77. La Samaritaine étoit un des ornements du - Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, qui passoit pour avoir été formée par - l'amas des immondices de la ville, n'avoit pas meilleure réputation que - les abords du Pont-Neuf. Voy. les <i>Tracas de Paris</i>, par G. - Colletet. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a - href="#footnotetag180"> (retour) </a> Le <i>trotin</i> étoit au laquais - ce que le <i>galopin</i> étoit au marmiton, de plusieurs degrés un - inférieur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a - href="#footnotetag181"> (retour) </a> Un gentilhomme, M. de Tilladet, - capitaine aux gardes, neveu de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été - ici tué misérablement par les pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux - carrosses de ces deux maîtres s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces - laquais vouloient tuer le cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut - sortir du carrosse pour l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces - coquins, qui le tuèrent brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, - et a donné une déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir - de tels abus, savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à - feu, sur peine de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur - diverse, et non de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration - a été envoyée au Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été - fait. Elle a été publiée par tous les carrefours et affichée par toute - la ville; mais je ne sais pas combien de temps elle sera observée.» - (Lettre de Guy Patin, 16 janv. 1655.)--Cf. Loret, <i>Muse histor.</i>, - Gaz. du 23 janv. 1655. Il raconte le même fait et ajoute: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Chacun bénit le réglement - </p> - <p class="i16"> - Tant du Roi que du Parlement; - </p> - <p class="i16"> - Mais si plus de trois mois il dure, - </p> - <p class="i16"> - Ce sera grand coup d'aventure. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a - href="#footnotetag182"> (retour) </a> «Dès l'an 1666, dit le <i>Dict. de - Paris</i>, par Hurtaut et Magny, l'on commença à nettoyer les rues de - Paris.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a - href="#footnotetag183"> (retour) </a> La même année 1666 fut portée une - ordonnance pour supprimer les auvents, qui, avançant trop dans les rues, - obscurcissoient le dedans des boutiques, et empêchoient, la nuit, la - clarté des lanternes. Cf. <i>Variétés histor. et litter.</i>, t. 6, p. - 249. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a - href="#footnotetag184"> (retour) </a> Le bureau d'adresse étoit à la - fois un lieu de conférences académiques, un bureau de placement pour les - domestiques et d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de - prêt sur dépôt, sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de - l'établissement fondé par Renaudot que l'auteur compare les lieux de - recel des voleurs. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a - href="#footnotetag185"> (retour) </a> On lit, en tête du 4e volume des - <i>Variétés histor. et littér.</i>, publiées dans cette collection, un - «Placet des amants au Roi contre les voleurs de nuit et les filoux», et, - à la suite, une «Reponse des filoux au Placet des amants au Roy», jeu - d'esprit de mademoiselle de Scudéry, daté de 1664. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a - href="#footnotetag186"> (retour) </a> Nous n'avons pas trouvé - d'exemplaire imprimé à part de cette pièce; mais nous avons vu une pièce - du même genre, imprimée à Paris le 17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, - qui avoit obtenu la permission «d'imprimer, vendre et debiter par tous - les lieux de ce royaume, des epistres en vers composées par tel autheur - capable qu'il voudra choisir, sur toutes sortes de sujets nouveaux et - matières divertissantes, tant en feuilles volantes que recueils, sous le - titre de: <i>Muse de la cour</i>.» Celle-ci, imprimée in-4, sur une, - puis sur deux colonnes, a pour titre: <i>L'adieu des filles de joye de - la ville de Paris</i>. Elle occupe six pages pleines, dont la dernière - est signée C. L. P. La page 7 est occupée par un sonnet intitulé: - «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart pour l'Amerique», et - signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: «Je pretens vous faire - part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce petit effort de ma - muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise et magnifique - conduite de ces belles et joyeuses dames, leur embarquement, les - receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs et villages de leur - route, les deputez qui leur feront harangues et complimens à leurs - entrées, les feux de joye, bals et comedies, et autres passe-temps pour - les divertir.» - </p> - <p> - Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous - publions: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Leur affliction est publique - </p> - <p class="i16"> - Comme leur chaude amour la fut, - </p> - <p class="i16"> - Et toutes, lisant le statut, - </p> - <p class="i16"> - Pestent contre la politique. - </p> - <p class="i16"> - Les demoiselles du Marais, - </p> - <p class="i16"> - Les courtisanes du Palais, - </p> - <p class="i16"> - Les infantes du Roy de cuivre, - </p> - <p class="i16"> - Celles de la butte Saint-Roch, - </p> - <p class="i16"> - Dans ce grand chemin se font suivre - </p> - <p class="i16"> - Des pauvres coquettes sans coq. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Catin, Suzon, Marotte, Lise, - </p> - <p class="i16"> - Dans l'oisiveté de leurs traits, - </p> - <p class="i16"> - Pleurent maint page, maint laquais, - </p> - <p class="i16"> - Dont ils perdent la chalandise... - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Le commun escueil d'amitié - </p> - <p class="i16"> - Les change de filles de joye - </p> - <p class="i16"> - En pauvres filles de pitié. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - La bourgeoise avec la marchante, - </p> - <p class="i16"> - La demoiselle au cul crotté, - </p> - <p class="i16"> - Suivent cette fatalité, - </p> - <p class="i16"> - Croissent cette nombreuse bande. - </p> - <p class="i16"> - La noblesse s'y trouve aussi, - </p> - <p class="i16"> - Les nymphes à l'amour chancy, - </p> - <p class="i16"> - Enfin toutes les bonnes dames - </p> - <p class="i16"> - Qui se gouvernent un peu mal, - </p> - <p class="i16"> - Ayant brûlé des mêmes flammes, - </p> - <p class="i16"> - Ont toutes un destin égal... - </p> - <br /> - <p> - Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit: - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Vous, braves traisneurs d'espées, - </p> - <p class="i16"> - Desolés batteurs de pavé, - </p> - <p class="i16"> - Bretteurs qui d'un pauvre observé - </p> - <p class="i16"> - Fistes tant de franches lippées, - </p> - <p class="i16"> - Combien de savoureux morceaux - </p> - <p class="i16"> - Qui vous passoient par les museaux - </p> - <p class="i16"> - Vous sont flambez par cette chance! - </p> - <p class="i16"> - Et si vous estiez nostre appuy, - </p> - <p class="i16"> - Vous voyez, dans la décadence, - </p> - <p class="i16"> - Que nous estions le vostre aussy... - </p> - <br /> - <p class="i16"> - À tant se tut la grande Jeanne, - </p> - <p class="i16"> - S'en allant droit à Scipion, - </p> - <p class="i16"> - D'une grande devotion, - </p> - <p class="i16"> - Avecque sa troupe profane. - </p> - <p class="i16"> - Moy qui voyois leur entretien, - </p> - <p class="i16"> - Et qui remarquois leur maintien, - </p> - <p class="i16"> - J'en fis confidence à la Muse: - </p> - <p class="i16"> - La Muse, avec sincérité, - </p> - <p class="i16"> - Sans s'amuser à faire excuse, - </p> - <p class="i16"> - Le laisse à la postérité. - </p> - <br /> - <p> - (Bibl maz., Recueil intitulé: <i>Poésies diverses</i>, coté a B - 18.--T. 1, in-4.) - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco03.png" /> - </p> - <p> - <a name="c5" id="c5"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - REQUÊTE - </h1> - <h5> - DES - </h5> - <h2> - FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES - </h2> - <h4> - À MADAME DE LA VALLIÈRE. - </h4> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i8"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>énus de - notre siècle, adorable déesse,<br /> Vous qui d'un seul regard - inspirez la tendresse,<br /> Et savez surmonter le plus puissant des - rois,<br /> Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;<br /> - Nous vous avons connu la plus grande du monde; - </p> - <p class="i8"> - C'est à présent en vous que notre espoir se fonde. - </p> - <p class="i8"> - Prenez les intérêts des filles de Cypris, - </p> - <p class="i8"> - Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris. - </p> - <p class="i8"> - Nous vous reconnoissons pour notre impératrice. - </p> - <p class="i8"> - Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice. - </p> - <p class="i8"> - À notre commun bien votre intérêt est joint; - </p> - <p class="i8"> - L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point. - </p> - <p class="i8"> - Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires - </p> - <p class="i8"> - Pour nous laisser en butte à des coups téméraires; - </p> - <p class="i8"> - Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux, - </p> - <p class="i8"> - Attireront encor la vengeance des Dieux. - </p> - <p class="i8"> - Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes, - </p> - <p class="i8"> - Ils se verroient brûler par d'effroyables flames; - </p> - <p class="i8"> - Les femmes, les maris, les filles, les enfans, - </p> - <p class="i8"> - Les hommes les plus saints et les plus innocens, - </p> - <p class="i8"> - Se verroient tous les jours exposés à leur rage; - </p> - <p class="i8"> - Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage, - </p> - <p class="i8"> - Et leur emportement et leur brutalité - </p> - <p class="i8"> - Auroit toujours querelle avec l'honnêteté. - </p> - <p class="i8"> - Le substitut des Dieux, en sait la conséquence; - </p> - <p class="i8"> - Dessus lui nous avons une entière licence, - </p> - <p class="i8"> - Son empire est ouvert à des gens comme nous; - </p> - <p class="i8"> - Par prudence il permet les plaisirs les plus doux; - </p> - <p class="i8"> - La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure - </p> - <p class="i8"> - De peur de renverser l'ordre de la nature; - </p> - <p class="i8"> - Dans ce royaume-ci comme dedans le sien, - </p> - <p class="i8"> - Le mal que nous faisons se convertit en bien. - </p> - <p class="i8"> - Vouloir être plus saint que la sainteté même, - </p> - <p class="i8"> - C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême, - </p> - <p class="i8"> - Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal - </p> - <p class="i8"> - Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal. - </p> - <p class="i8"> - Faites donc retirer le bras qui nous oppresse; - </p> - <p class="i8"> - D'un jeune lieutenant<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> - <a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a> que la - poursuite cesse; - </p> - <p class="i8"> - Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser - </p> - <p class="i8"> - Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser: - </p> - <p class="i8"> - Car nous entretenons par nos soins salutaires - </p> - <p class="i8"> - La moitié de sa garde et de ses mousquetaires, - </p> - <p class="i8"> - Et sans nous ces galans emplumés et poudrés, - </p> - <p class="i8"> - Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés, - </p> - <p class="i8"> - Que n'ont jamais été des hommes de théâtre, - </p> - <p class="i8"> - Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre - </p> - <p class="i8"> - Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain, - </p> - <p class="i8"> - Si par quelque malheur nous resserrions la main. - </p> - <p class="i8"> - Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine - </p> - <p class="i8"> - À ces commodités de la nature humaine; - </p> - <p class="i8"> - Qu'on finisse des soins pris si mal à propos; - </p> - <p class="i8"> - Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos. - </p> - <p class="i8"> - Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse; - </p> - <p class="i8"> - Chaque jour en produit une nouvelle espèce, - </p> - <p class="i8"> - Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris, - </p> - <p class="i8"> - On verroit à louer quantité de maris. - </p> - <p class="i8"> - Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre; - </p> - <p class="i8"> - Une femme de bien est faite comme une autre; - </p> - <p class="i8"> - L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas, - </p> - <p class="i8"> - Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas. - </p> - <p class="i8"> - Grande Reine, songez à votre chaste empire: - </p> - <p class="i8"> - Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire; - </p> - <p class="i8"> - Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais - </p> - <p class="i8"> - Votre peuple galant ne finira jamais. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a - href="#footnotetag187"> (retour) </a> Le lieutenant de police, M. - Deffita. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco04.png" /> - </p> - <p> - <a name="c6" id="c6"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - LA PRINCESSE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADAME. - </h3> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>a prison de - Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la comtesse de - Soissons<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> <a - href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a> ne laissent pas à - douter que l'amour, l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit - d'étranges effets entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On - en parloit diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, - assurant les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des - histoires, des intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui - n'étoient que des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés; - cependant assez de gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils - savoient la vérité de tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils - forgeoient des particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie - au mensonge, ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse - qu'on ne pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais - quelle apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues - de tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels - mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés - n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout - commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des - lumières imparfaites. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a - href="#footnotetag188"> (retour) </a> Nous avons parlé plus haut de cet - exil collectif dont furent punies les intrigues faites pour entraver les - amours du Roi et de mademoiselle de La Vallière. - </p> - </blockquote> - <p> - Manicamp<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> <a - href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, affligé au dernier - point de l'absence du comte de Guiche, son ami, tâcha de lier avec une - dame de la cour une intelligence la plus forte qu'il pût pour adoucir son - chagrin; et comme il avoit affaire à une personne qui vouloit aussi - l'engager, mais qui songeoit à ses sûretés, elle le mit à plusieurs - épreuves. La première fut à la vérité cruelle, et il falloit être Manicamp - et amoureux pour ne s'en pas rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les - plus tendres paroles que la passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien, - Manicamp, dit-elle, je vous estime, et je vous aurois déjà dit que je vous - aime si je pouvois être assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment - voulez-vous que je le croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de - douter de votre confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si - étroit avec le comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, - et surtout celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis - curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais - j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je - vous en aurois tenu compte.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a - href="#footnotetag189"> (retour) </a> Voy. t. 1, pp. 64, 301 et - suiv.--M. de Manicamp avoit une sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa - tragédie d'<i>Arricidie</i>. Il étoit de la familie de Longueval. En - 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit Carmélite. - </p> - </blockquote> - <p> - Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de - Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une - fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus, - parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des lettres<a - id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> <a href="#footnote190"><sup - class="sml">190</sup></a> qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la - faire plus sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame - qu'il étoit prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter, - il rêva quelques momens et commença de parler ainsi: - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a - href="#footnotetag190"> (retour) </a> - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p> - <span class="sc">L'Intimé.</span> J'en ai sur moi copie. - </p> - <p> - --<span class="sc">Chicaneau.</span> Ah! le trait est touchant! - </p> - <p class="i20"> - (<i>Les Plaideurs.</i>) - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - «Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour<a - id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> <a href="#footnote191"><sup - class="sml">191</sup></a>, on y faisoit tous les jours de nouvelles - parties de divertissemens, et Madame étant une princesse jeune et - accomplie, comme vous savez, tout le monde qui la voyoit ne songeoit qu'à - lui proposer des plaisirs conformes à une personne de son rang et de son - mérite<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> <a - href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Le Roi, qui ouvroit - les yeux comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques - de bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la - comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus - galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant - bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous les - plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans une - vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant d'amour - et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se préparèrent des - infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a - href="#footnotetag191"> (retour) </a> Le mariage de <span class="sc">Monsieur</span> - n'accrut la joie ni de Madame, ni du Roi, ni de la Reine Mère. La Reine - Mère, au moment où il se fit, «y avoit moins de répugnance» qu'avant la - mort du Cardinal, «qui, de son vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût - avantageuse à Monsieur.» Quant au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne - devoit pas se presser d'aller épouser les os des Saints-Innocents» - (Madem. de Montp., <i>Mémoires</i>, t. 5, p. 188), et madame de - Motteville (<i>Mémoires</i>, édit. 1723, t. 5, p. 176) ajoute: «Le Roi - n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette alliance. Il dit lui-même - qu'il sentoit naturellement pour les Anglois l'antipathie que l'on dit - avoir été toujours entre les deux nations.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a - href="#footnotetag192"> (retour) </a> Son rang étoit égal à celui de - Monsieur, puisqu'elle étoit fille de roi; elle étoit, de plus, sa - cousine germaine. Son mérite a été célébré par Bossuet; mais, à côté de - ces louanges d'apparat, il est bon de voir comment la jugeoient ses - contemporains: - </p> - <p> - Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, <span class="sc">Madame</span> - avoit peu à lui reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit - madame de Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son - franc-parler, «elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa - belle taille, quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut - qu'après l'avoir épousée. - </p> - <p> - «Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle - avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que - tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (<i>Mém. de Montp.</i>)--«Madame - avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la cour, et, comme le - monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit pas. Elle - s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la bienséance lui - pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et emportement.» - (<i>Mém. de Mott.</i>) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril 1661. - </p> - </blockquote> - <p> - «Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même - augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à ce - qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne fut - pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il ne - vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte), le - regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air - languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute - aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose - qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme - sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne - élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea - les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire. - </p> - <p> - «Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et - chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il - n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand il - seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par aventure - il m'annonçoit qu'il étoit amoureux. - </p> - <p> - «À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui - m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si - fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah! - cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs d'impatience - de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne sentois pas toute ma - joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, ne vous ayant pas ici - pour vous en confier le secret.» - </p> - <p> - «Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre lui-même, - et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en cette sorte: - «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime, vous pouvez - bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière dont je vous - parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous surprend pas. Je - sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le commencement de ma - passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en détourner; mais elles - auroient été inutiles autant que toutes celles que m'a dit ma raison, qui - m'y a représenté des dangers effroyables pour ma fortune et pour ma vie, - sans donner seulement la moindre atteinte à mes desseins. A n'en mentir - pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu que je devois m'en - défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je me suis vu sans - résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque aussitôt que je me suis - vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si terribles qu'il a mis vingt - fois le désespoir dans mon âme; il témoignoit tant d'empressement auprès - de Madame que tout le monde croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit - persuadée elle-même; cela a duré deux ou trois mois; et assurément ils ont - été pour moi deux ou trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi - faisoit tant de galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je - remarquai avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en - devins maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes - la raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda - si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence - m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de mon - rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable état - ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne m'attendois - pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit toujours de venir - chez Madame; et, soit que son procédé eût été jusqu'alors une politique ou - qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout d'un coup les yeux de sa - belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de La Vallière. La manière - d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de jours firent remarquer sa - passion à tout le monde: il garda toutes les mesures de l'honnêteté, mais - il ne s'embarrassa plus des égards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame; - et cette princesse, qui s'imaginoit que le cœur étoit pour elle, fut bien - étonnée de le voir aller à sa fille d'honneur; de l'étonnement elle passa - au ressentiment et au dépit de voir échapper une si belle conquête; et - l'un et l'autre furent si grands qu'elle ne put s'empêcher de nous en - témoigner quelque chose, à mademoiselle de Montalais et à moi. - </p> - <p> - «Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne - sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir longtemps - de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher si - indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand abaissement.» - En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté. «Madame, lui dis-je, - l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un cœur; il en bannit - toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte d'inégalité que vous - condamnez n'est comptée pour rien entre les amants. Le Roi ne peut aimer - dans son royaume que des personnes au-dessous de lui; il y a peu de - princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses prédécesseurs, il faut - qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il veut faire des - maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, qu'ayant - commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande chute; cela - me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la couronne à - part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus de mérite que - lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement devant vous, comte, - dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme d'un galant homme, et que - j'ai une entière confiance à Montalais. Mais je vous avoue que je voudrois - que le Roi prît un autre attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit - Montalais; il a toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point - La Vallière qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les - divertissemens, il ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du - reste, Madame, je n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du - dernier voyage de Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois - aujourd'hui à deux conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, - dit Madame, ce qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire - la dupe.--Et c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un - divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.» - </p> - <p> - «Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison, - dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point les - plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura pas - que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer de - discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en s'adressant à - moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque la mort peinte - sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je demeurois - immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi changé? - Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et Montalais le - sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze jours.--Ah! - Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus dire davantage, - et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si dangereux, si Monsieur - ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se mirent à jouer au reversis. - Voilà l'unique fois que sa personne m'a réjoui, car je l'aurois souhaité - bien loin en tout autre temps. Le lendemain, Madame vint jouer chez la - Reine, où le Roi se trouva. En sortant je donnai la main à Montalais, qui - me dit assez bas: «On m'a donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas - quitte, et qu'il faut que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, - ajouta-t-elle, je n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien - instruite, et si vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut - que je la déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant - que se perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez - pas si fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le - temps que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la - portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de ma - peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque - soulagement à l'entretenir. - </p> - <p> - »A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir - fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes, Biscaras<a - id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> <a href="#footnote193"><sup - class="sml">193</sup></a> et quelques autres le suivirent. Pour moi, je - demeurai chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis - que la comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce - que je pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les - sentimens de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle - fut qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de - lui rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et - qu'elle me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me - dit mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour - ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi - bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire - encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a - href="#footnotetag193"> (retour) </a> MM. de Biscaras, de Cusac et de - Rotondis étoient trois frères que M. de La Chataigneraie, grand père de - M. de La Rochefoucauld, quand il étoit capitaine des gardes de Marie de - Médicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient - parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie des gendarmes - de Mazarin. Un démêlé qu'il eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps - qu'il étoit encore M. de Marsillac, amena pour lui une série de - mésaventures; d'abord ils furent mis l'un et l'autre à la Bastille, - Marsillac conduit par un exempt et Biscaras par un simple garde. - Marsillac sortit le premier, et quand leur différend fut porté devant le - tribunal d'honneur des maréchaux, on continua à mettre entre eux une - grande différence; on fit même des recherches sur la noblesse de - Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce fait explique et autorise sa - présence ici auprès du roi. - </p> - </blockquote> - <p> - »Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté - Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus pas - fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche, - parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai, - répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément. - J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que j'ai - pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux sans - confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque chose, - et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma curiosité; mais - assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien à la - satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, pour - me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que - vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que j'aime une - dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que vous ne - preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire que j'aie - osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui auroit pu lui - résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et dégagée; son teint, - sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitables; les - traits de son visage ont une délicatesse et une régularité sans égale; sa - bouche est petite et relevée, ses lèvres vermeilles, ses dents bien - rangées et de la couleur de perles; la beauté de ses yeux ne se peut - exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses - cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde; sa gorge, ses bras - et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes les autres; toute - jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est digne de mille empires; - ses sentimens sont grands et élevés, et l'assemblage de tant de belles - choses fait un effet si admirable qu'elle paraît plutôt un ange qu'une - créature mortelle<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> <a - href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Ne croyez pas, Madame, - que je parle en amant; elle est telle que je la viens de figurer, et si je - pouvois vous faire comprendre son air et les charmes de son humeur, vous - demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un objet plus adorable. Je - la vis quelque temps sans imaginer faire autre chose que l'admirer; mais - je sentis enfin que je n'étois plus libre, et que l'embrasement étoit trop - grand pour le penser éteindre; il ne me resta de raison que pour cacher le - feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que lorsque je me trouvois auprès de - cette dame je ne fusse hors de moi, et que, si elle a pris garde à ma - contenance et à mes petits soins, elle n'ait pu aisément remarquer le - désordre où me mettoit sa présence. La crainte de me faire le rival du - plus redoutable du royaume me rendit si mélancolique que j'en perdis - l'appétit et le repos, et que je tombai dans cette langueur qui m'a - défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de tant d'inquiétudes que je - n'avois plus guère à durer en cet état, lorsqu'il a plu à la fortune de me - guérir d'un de mes maux. Ce rival, auquel je n'osois rien disputer, a pris - un autre attachement, et m'a délivré des persécutions que je souffrois de - la première galanterie. Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré - plus doucement et j'ai repris de nouvelles forces pour me préparer à de - nouveaux tourmens.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a - href="#footnotetag194"> (retour) </a> Comparez à ce portrait celui que - trace de madame Henriette madame de Motteville: «Elle avoit le teint - fort délicat et fort blanc; il étoit mêlé d'un incarnat naturel - comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et - brillants. Son nez n'étoit pas laid; sa bouche étoit vermeille, et ses - dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvoit - souhaiter. Mais son visage trop long et sa maigreur sembloit menacer sa - beauté d'une prompte fin.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, édit. 1723, 5, p. - 177.) - </p> - </blockquote> - <p> - «Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me - dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois rien - à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne connois point - non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! Madame, - voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas encore dit à - la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie fait ma - déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que vous le - saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente de cela, - reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce soit, de - l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que quelqu'autre moins - respectueux que vous ne vous donne de l'esprit<a id="footnotetag195" - name="footnotetag195"></a> <a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. - Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais - il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins, pour - faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On prétend que - ceux qui ont tant de considération n'aiment que médiocrement; quand votre - passion sera aussi grande que vous le croyez, vous parlerez sans doute. Ce - n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre soit sans mérite; mais il faut - donner de certaines bornes à toutes choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand - vous saurez combien il y a loin de moi à ce que j'aime, vous direz bien - que je suis téméraire.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a - href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Var.</i>: De peur que quelque - autre, moins expérimenté que vous, ne vous dame le pion. Il me semble - que dans notre ville on a pris de plus courts chemins... - </p> - </blockquote> - <p> - «Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui dit - à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le précédoient - entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par la chambre - durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti d'affaire. Je - lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil que le sien. - Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car le Roi sortit, - après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le lendemain dîner à - Versailles, et moi je me coulai dans la presse. - </p> - <p> - «Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on - renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul - excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois eu - avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à - l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet: - </p> - <h4> - <span class="sc">Le Comte de Guiche à Madame.</span> - </h4> - <p class="ital"> - C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis hier de - vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si vous trouvez que cet - aveu soit trop hardi, vous devez vous en prendre à votre curiosité, et - vous souvenir que je n'ai pas dû désobéir à la plus belle personne du - monde. La crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me - déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi que le - déplaisir de vous taire que je vous adore. Pardonnez-moi, divine - princesse, si je vous dis que je ne pense point à tous les malheurs dont - vous me pouvez accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la - joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la grandeur de - votre mérite et par celle de ma témérité. - </p> - <p> - «Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes - intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le lendemain, - étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit médiocre, je pris mon - temps de m'approcher de Madame, tandis que Saint-Hilaire chantoit; j'étois - derrière la chaise de Madame, et, comme elle se tourna de mon côté: - «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être entendu que d'elle, je parlai - hier à la dame: mon intention étoit de vous satisfaire en toutes choses; - mais, ayant prévu que je ne le pouvois facilement en ce lieu, j'ai mis ce - qu'il faut que vous sachiez dans un billet que je vous donnerai avant que - de sortir d'ici. J'ose vous le recommander, Madame: il y va de ma fortune - et de la perte de ma vie, si vous le montrez.--Il me semble, me - repartit-elle, que je vous en ai assez dit pour vous rassurer.» - </p> - <p> - «Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva pour - aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains pour lui - aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en prenoit - des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois pris ma - résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que je vous ai - dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte de prendre - un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se rappuya sur mon - bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai que haut et devant - tout le monde. - </p> - <p> - «Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un - pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de - nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent - bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure que - je pourrois savoir le succès de mon billet. - </p> - <p> - «Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au - Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation - chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me fit - résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais porté, et - aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par ma destinée. - Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y trouvâmes la - Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle Monsieur - faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour. Madame y - arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre beauté, - qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver sur son - passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque chose de si - soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état, elle eut - quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si obligeant - que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes joies sont peu - tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps je me trouvai le - plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans l'approcher. J'aurois - toujours fait la même chose pendant la collation, si Montalais ne se fût - approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux dans le fond de mon cœur, - et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à ce que je faisois; elle y - ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver chez Madame le lendemain au - soir, et, quelque question que je lui fisse, elle ne me voulut rien dire - davantage, ni même m'écouter. - </p> - <p> - «Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal - avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit - passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes - quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce qu'on - vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit en robe - de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une profonde - révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me commanda de - prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même temps, - Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi: - </p> - <p> - «Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si - grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez. - J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a arraché - de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie de tout le - pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit déjà fait - éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que la fureur - lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de sortir du - danger où vous êtes. - </p> - <p> - --Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce - mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable - princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. Mais - si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez préparé à - toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je ne suis pas - tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop fort dans mon - cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me tendant la main - obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui voudroient vous nuire. Ne - craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, de tout ce que je vous viens - de dire de votre billet: personne ne l'a vu que moi. J'ai voulu vous - donner d'abord cette allarme pour vous étonner. Croyez que je ne saurois - vous mal traiter sans être infidèle aux sentimens de mon cœur les plus - tendres. J'ai remarqué tout ce que votre passion et votre respect vous ont - fait faire, et, tant que vous en userez comme vous devez, je vous - sacrifierai bien des choses et je ne vous livrerai jamais à - personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre Altesse ait tant de - bonté, et que la disproportion qui est entre nous de toute manière vous - laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure, Madame, que je connois - que j'ai de grands reproches à faire à la nature et à la fortune, de ce - qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une personne de votre mérite et de - votre rang. Mais, Madame, si un zèle ardent et fidèle, si une soumission - sans réserve vous peut satisfaire, vous pouvez compter là-dessus et en - tirer telles preuves qu'il vous plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai - recours quand il faudra; soyez persuadé que, si je puis quelque chose pour - votre fortune, je n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame, - lui dis-je, jamais pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé - bien, repartit-elle, si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose - pour vous, on vous permet de croire qu'on vous aime.» - </p> - <p> - «Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me - laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des mains - de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand transport - que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet état, sans - pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force de me lever. - Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint avertir Madame - qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où Monsieur alloit - venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me sentois en un abattement - si grand, que je serois mal sorti d'une conversation plus longue. Elle ne - me donna pas le temps de dire un mot, et, s'étant levée de sa place: - «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le remets entre les mains; ayez en - soin, je crois qu'il est malade.» A ces mots elle sortit de la chambre et - je n'osai la suivre; mais ayant prié Montalais de me donner de l'encre et - du papier, j'écrivis ce billet: - </p> - <p class="ital"> - J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas - assez de force pour soutenir ma bonne fortune. Ma foiblesse étant un effet - du respect et de l'étonnement, pardonnez-moi, belle princesse: les joies - immodérées agitent trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois - pour un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous m'avez dit, - vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour ma reconnoissance. - </p> - <p> - «Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement. - Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu. Je - vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin de - cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus toujours - mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna rendez-vous au - même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus de joie, parce - que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y serois moins - interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut sans doute - mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais m'eut - introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame entra peu - après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien, comte, me - dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui repartis-je, - les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée; si Votre Altesse - m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu bien plus vite.--Il - est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir mourir à mes pieds, tant - vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas, lui dis-je, destiné à une - fin si glorieuse; mais je sais bien que les plus grands princes - envieroient ma condition présente et que je l'aime mieux que la leur.--Ce - que vous me dites, reprit-elle, est assez comme je souhaite qu'il soit; - mais, poursuivit-elle en riant, que ces pensées-là ne vous rejettent pas - en l'état de l'autre jour, car enfin vous me mîtes dans une peine - extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné que trop de temps pour me - préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le bonheur de vous revoir plus - tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le pourriez croire, dit-elle; si - vous saviez toutes les précautions que je suis obligée de prendre pour - cela et tous les soins de Montalais, vous nous en sauriez bon gré à toutes - deux. Mais dites-moi, tout de bon, avez-vous eu beaucoup d'impatience de - me revoir? Vous y aviez plus d'intérêt que vous ne pensez, car je suis - assurément de vos meilleures amies. - </p> - <p> - «À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce que - je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus le - plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de - quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me - semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa - douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si - puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille - caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de moi. - À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être plus - contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des mesures pour - ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec de Vardes que je - n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois fois la semaine chez - la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties entre peu de personnes - pour se divertir, et que là nous aurions le temps plus commode qu'au - Palais Royal pour ménager nos entretiens particuliers, et sans le - ministère de personne que de Montalais, en qui elle se confioit - absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui étoit demeurée dans - un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit escalier, où je la remerciai - de tous ses soins. - </p> - <p> - «Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où je - trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au Palais - Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable et sur - le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union inséparable. - De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que nous travaillons - de concert à faire en sorte que le Roi quitte La Vallière et qu'il - s'attache à quelque personne dont nous puissions gouverner l'esprit, car - celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela nous avons trouvé à propos - de donner de la jalousie à la Reine par une lettre que nous fîmes il y a - huit jours, et que j'ai traduite en espagnol. J'ai déguisé mon caractère; - et étant dans la chambre de la Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai - glissé cette lettre dans son lit<a id="footnotetag196" - name="footnotetag196"></a> <a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. - Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à sa - maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en françois: - </p> - <h4> - <span class="sc">A la Reine.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de personne que - de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière est l'objet de son amour et - de son attachement. C'est un avis que vos serviteurs fidèles donnent à - Votre Majesté. - </p> - <p> - «On y ajouta: - </p> - <p class="ital"> - C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les bras d'une - autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont la durée ne vous peut - être glorieuse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a - href="#footnotetag196"> (retour) </a> Voy. dans ce volume, p. 63. - </p> - </blockquote> - <p> - «Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à de - Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de découvrir, - sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas peur, car de - Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous dit hier qu'il - avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du Roi des soupçons - sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable de cela, mais bien - plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit malfaisante, et madame de - Navailles, à cause de sa vertu imprudente<a id="footnotetag197" - name="footnotetag197"></a> <a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>. - Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait toujours semblant d'en - chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur part, font voir au Roi - une des plus belles personnes de France, qui est tantôt chez Madame, - tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre a tout gâté et n'a - fait que l'attacher plus fortement à La Vallière. Nous le voyons tous les - jours, car Vardes de son côté est amoureux de la comtesse de Soissons. - Nous ne nous sommes fait aucune confidence là-dessus; mais à nos façons - d'agir, nous ne connoissons que trop nos affaires. Cependant je fais ma - cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai même tâché de me mettre de ses - parties pour avoir plus d'occasion de lui témoigner quelque complaisance. - Mais j'ai remarqué qu'il aime à être seul parmi les dames, et je suis bien - aise qu'il soit de cette humeur. Je lui ai offert de négocier auprès de - madame d'Olonne pour lui, et il l'a trouvée belle et aimable deux ou trois - fois. Je l'ai vu presque résolu en cette affaire; mais il craint tout, il - ne peut se résoudre à rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler - franchement, je ne crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point - rebuté, je lui en ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne - un amusement. Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre - chose l'arrête, me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne - suis pas heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser - en bonne fortune. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a - href="#footnotetag197"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux - détails que nous avons déjà donnés sur l'éloignement de madame de - Navailles, ajoutons que la comtesse de Soissons avoit de fortes raisons - pour chercher à l'écarter. Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et - madame de Soissons surintendante de la maison de la reine; leurs - fonctions, très mal définies, avoient été réglées par le Roi lui-même, - au grand mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de - Sa Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter - à la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la - décision prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être - mécontente. Poussé par elle, son mari provoqua même M. de - Navailles.--Sur toutes ces intrigues, Voy. <i>Mém. de Mottev., anno 1661</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - --J'avoue, lui dis-je<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> <a - href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, que votre bonheur est - si grand que j'en tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes - que ce sera un miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une - issue favorable: vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de - deux emportements où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque - sage conduite que vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous - quitte point. Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit - pas assez de votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un - prince de qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous - conseille, comme un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à - tous les desseins que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous - étiez amant, reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, - je vous dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que - les objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a - fait souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir - dans cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont - fait comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos - amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces - que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de - plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de - nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous - saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et - l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous - vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne - serez plus si sévère à vos amis; adieu.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a - href="#footnotetag198"> (retour) </a> On peut avoir oublié que, pendant - tout le long récit qui précède, Manicamp a laissé la parole au comte de - Guiche; il parle maintenant en son nom. - </p> - </blockquote> - <p> - «À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez grande - sur tout ce qu'il venoit de me dire. - </p> - <p> - «Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre - inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à ses - intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de - parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se - retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit - enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la - cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on disoit, - je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de prendre - garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la vigilance - et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de toutes - choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles visions dans la - tête sur des fondements imaginaires, que jusques à l'heure qu'il me - parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il négligea si bien ce - que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, que Monsieur en prit - de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour s'éclaircir. La cour est - toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour acquérir la confiance de - leur maître, lui troublent son repos par des rapports, et qui, pour lui - persuader leur fidélité, lui diroient les choses les plus affligeantes. - Telle fut la destinée de Monsieur, qui trouva des gens qui tournèrent ses - soupçons en certitude, et qui traversèrent tellement l'esprit de ce jeune - prince (encore novice en telle matière), qu'il oublia sa naissance, son - courage, son pouvoir, et toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les - premières atteintes de ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre - au Roi de l'insolence du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il - avoit pu apprendre de ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il - chassât d'auprès de Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter - de tels commerces. Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui - exprimoit sa jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins - devoient plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité - du comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit - des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le - respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang - impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il - falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu; - qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes qui - pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de l'ombrage - facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement l'esprit de Madame - sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui, tout éclairée qu'elle - étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites façons libres, mais - innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans l'extérieur, et qu'en étant - avertie à propos, elle n'y tomberoit plus assurément. Enfin le Roi - n'oublia rien de ce qui pût adoucir le ressentiment de son frère, et lui - rassurer l'esprit sur un sujet si délicat. - </p> - <p> - «Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce qu'on - venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez Madame, - qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles qu'elle - aimoit. - </p> - <p> - «Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il le - vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal, votre - fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage; si je - n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au ressentiment - de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le en Pologne faire - la guerre jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> - <a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>; et afin que la - cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander - congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère<a id="footnotetag200" - name="footnotetag200"></a> <a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. - Le maréchal remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser - son fils, et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit - encore au lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons, - quand son père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se - doutant bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a - href="#footnotetag199"> (retour) </a> Jean-Casimir, roi de Pologne, - avoit épousé Marie de Gonzague, sœur de la princesse Palatine. Cette - alliance du roi avec une princesse françoise explique pourquoi la France - soutint Jean Casimir tant contre les Moscovites que contre sa propre - armée, qui s'étoit tournée contre lui avec Lubomirski. Jean Casimir, - soutenu par l'énergie de sa vaillante femme, ressaisit son autorité. - Après la mort de sa femme, il abdiqua et se retira en France, où il - mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On voit son tombeau dans - l'église de ce nom. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a - href="#footnotetag200"> (retour) </a> Le comte de Louvigny, depuis comte - de Guiche et duc de Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage - du Rhin en 1672. - </p> - </blockquote> - <p> - «--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur, - vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un - prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des autres. - Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli cavalier et - surtout fort prudent, vous avez fait votre cour admirablement. Le Roi - vient de me dire qu'il connoît votre mérite et qu'il veut vous - récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à aller voir si le Roi - de Pologne voudra bien vous recevoir pour volontaire dans son armée. Un - homme de cervelle comme vous n'est pas tout à fait indigne d'un tel - emploi. Vous vous y prenez de bonne manière pour établir votre fortune; - vous vous imaginez que ces sortes de galanteries vous feront grand - seigneur.» Il lui dit cent autres choses, sans que le comte eût la force - de l'interrompre, tant il étoit étourdi d'un voyage qu'il croyoit - inévitable; et après que son père, d'un air un peu plus sérieux, lui eut - fait entendre la volonté du Roi, il le laissa en repos, s'il y en avoit - pour un homme qu'on alloit arracher à lui-même, et qui s'imaginoit déjà - par avance tout ce qu'il alloit souffrir. - </p> - <p> - «La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son - malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans - remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla - chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir bientôt, - il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer ses - réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en - toutes choses<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> <a - href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Je le trouvai chez - lui, où il parut plus résolu. Il me conta ce qu'il venoit d'établir avec - Vardes, n'ayant pas jugé à propos de me charger de cela, parceque j'étois - trop connu pour être son ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que - moi chez Madame. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a - href="#footnotetag201"> (retour) </a> Le récit de madame de Motteville - diffère de celui-ci; nous croyons plus volontiers des mémoires signés - qu'un pamphlet anonyme. Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré - sa disgrâce, avoit pu emporter toute la correspondance du comte de - Guiche et de Madame, que celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été - l'ami du comte de Guiche, et, par la comtesse de Soissons, il étoit - entré dans la confidence de Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de - l'exilé, et même depuis son retour, sous le nom d'ami, il le voulut - perdre auprès de cette jeune princesse, et qu'ayant fait dessein de la - tenir attachée à lui par la crainte des maux qu'il pourroit lui faire, - il lui conseilla de retirer ses lettres et celles du comte de Guiche des - mains de Montalais. Je sçais avec certitude que Madame, ne connoissant - point la malice de ce conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un - billet pour les demander à celle qui les avoit; que, quand il s'en vit - possesseur, il eut la perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout - ce qu'elle put pour l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse, - outrée de sa trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi - à la comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui - pour lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de - Guiche et Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit - naître la jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (<i>Mém. de - Mottev.</i>, année 1665.) - </p> - </blockquote> - <p> - «Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné, - lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier, répondit-il, - j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je n'ai trouvé que - deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y a quinze jours - d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut souvenir qu'on y dit - que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai avec un peu trop de - chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit le maître pouvoit - assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles avec une certaine - joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des gens de sang-froid, - et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car nous étions tous assez - échauffés de vin. Il me souvient pourtant que vous me marchâtes sur le - pied. L'autre chose dont je me doute est plus dangereuse. Nous avions - remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne manquoit jamais de tremper - presque toute sa main dans l'eau bénite qui est dans la chapelle du - Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir après s'en être mis au - visage. Cela nous servit à lui faire une malice pour nous venger de sa - mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une partie de promenade le jour - auparavant. Nous prîmes notre temps un matin qu'il étoit à Saint-Cloud, - pour ne revenir que le soir. Ce même matin je me trouvai à la messe dans - la chapelle du Palais-Royal, et, après que tout le monde se fut retiré, - étant demeuré seul avec Madame et Montalais, comme si nous eussions eu - quelque chose à nous dire<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> - <a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, elles sortirent - toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille pleine d'encre et - un paquet de noir à noircir et le jetai dans le bénitier, en sorte que le - lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la messe, après que tout le - monde se fut retiré, il ne manqua pas, en prenant de l'eau bénite, de se - noircir toute la main et le front. Cela passa assez doucement, parcequ'on - ne pouvoit soupçonner qui avoit fait cette malice. Son visage ressembloit - quasi à un ramoneur de cheminée. Ces deux actions ne me rendent pas - beaucoup coupable, puisque la première n'a pu être observée, et que la - seconde n'est sue que de Madame et de moi. Cependant, me dit-il, il faut - que je m'apprête à suivre les ordres du Roi avec constance, et je suis - bien obligé à sa bonté de donner lui-même une honnête couleur à mon exil, - de le faire passer pour une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter - l'oisiveté. C'est où les gens de courage sont réduits en France depuis - qu'il a plu à Sa Majesté de donner la paix à son royaume, et que moi-même - je l'ai prié de m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses - volontés ne me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver. - L'amitié qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien - fondé à me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux - état, et la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage - propice que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver - du jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est - maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira de - tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je - serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis - malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a - condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre<a id="footnotetag203" - name="footnotetag203"></a> <a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a - href="#footnotetag202"> (retour) </a> Dans les éditions imprimées, après - ce mot on trouve: «Nous exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit - est inachevé; nous avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du - temps qui nous a été communiqué. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a - href="#footnotetag203"> (retour) </a> Depuis cet alinéa, rien n'indique - plus que le récit soit continué par Manicamp, et bientôt même le nom de - Manicamp est prononcé, ce qui prouve que l'auteur parle en son nom. - </p> - </blockquote> - <p> - Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui, - l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches - pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte - son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal prit - l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et celui - de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon fils que je - vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait. Il avoit - quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais il croyoit - se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose qui pût faire - changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par ma bouche son - passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il exécute.» - </p> - <p> - Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être - sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié au - point où son insolence est montée. À votre considération et des services - que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de Guiche, - ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie point que je - ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos passe-ports, pour donner - ordre à votre équipage et à vos affaires, allez à Meaux, où vous recevrez - mes ordres. Faites par vos actions que je vous puisse voir un jour le plus - sage de ma cour.» - </p> - <p> - Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez - vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit - que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le - succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte - fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux qu'il - pouvoit. - </p> - <p> - Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les - dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il en - venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son inclination. - Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de fidélité. Le marquis se - chargea d'assurer Madame de la constance du comte, qui ne faisoit que - bénir et louer la cause de ses peines, et qui n'accusoit enfin que sa - mauvaise fortune de toutes ses traverses. - </p> - <p> - Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses - extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui - Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine - supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement, elle - balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit quelqu'un. - Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle vouloit - assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par Collogon<a - id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> <a href="#footnote204"><sup - class="sml">204</sup></a>. - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de Madame au Comte de Guiche.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent beaucoup de - protestations; mais je m'y suis obligée puisque vous souffrez pour moy. - Vos peines sont grandes; je sais que vous m'aimez. Je ne vous déclare - point les miennes de peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé - de mon amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra rendre plus - heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je souhaite avec passion. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a - href="#footnotetag204"> (retour) </a> Mademoiselle de Coëtlogon, - Louise-Philippe, qui épousa Louis d'Oger, comte de Cavoye, grand - maréchal de la maison du Roi, dont elle resta veuve. Madame de Sévigné a - parlé plusieurs fois de son frère, le marquis de Coëtlogon, et de - l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641, elle mourut le 31 mars 1729, - âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui nous occupe, fille d'honneur - de la jeune Reine. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes, - lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de - s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette - lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de son - éloignement. - </p> - <p> - Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre - espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que - le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses - conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses - l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit, - trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle - avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de - savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à Votre - Altesse<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> <a - href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a - href="#footnotetag205"> (retour) </a> La version donnée dans l'<i>Histoire - de l'amour feinte du Roi pour Madame</i> (voy. plus haut) diffère de - celle-ci et paroît être la vraie. - </p> - </blockquote> - <p> - «Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que - j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous - faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque - La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui - demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours - assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle - auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa - cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre. - </p> - <p> - «Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de Fiesque - me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous fîmes à Sa - Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit bien entendu ce - qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à rire et me dit que - cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il ne laissoit pas de - l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai qu'elle est digne du cœur - d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle prise votre entretien, elle - danse à merveille<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> <a - href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, elle aime la musique - et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre - fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut - tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa vie. - Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle étoit de - la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le progrès jusques - ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour La Vallière.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a - href="#footnotetag206"> (retour) </a> On voit souvent mademoiselle de La - Vallière figurer dans les ballets du temps; toute boîteuse qu'elle - étoit, elle dansoit parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé - à Fontainebleau en 1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des - Arts, en 1663, une bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le - ballet des Muses. Dans le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour - mademoiselle de la Vallière: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle; - </p> - <p class="i16"> - Pour elle cependant qui s'ose déclarer? - </p> - <p class="i16"> - La presse n'est pas grande à soupirer pour elle, - </p> - <p class="i16"> - Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer. - </p> - <p class="i16"> - Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur; - </p> - <p class="i16"> - Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, - </p> - <p class="i16"> - Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur, - </p> - <p class="i16"> - On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose. - </p> - <p class="i16"> - Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage? - </p> - <p class="i16"> - Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien; - </p> - <p class="i16"> - Et je ne pense pas que dans tout le village - </p> - <p class="i16"> - Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - Mais cette particularité<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> - <a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a> ne fut pas si - secrète qu'elle ne fût sue. Le Roi ordonna au comte de Soissons de se - retirer en son gouvernement de Brie et de Champagne, et le marquis de - Vardes, allant à Pézénas, dont il étoit gouverneur, fut arrêté à - Pierre-Encize. Cependant le comte de Guiche étoit en Pologne, où il - signala fort son courage et s'exerça à l'amour autant qu'il put. Il étoit - infiniment considéré à la cour polonoise, où il fit beaucoup de - connoissances. La guerre des Turcs contre l'empereur obligea le Roi de - France de désirer que sa jeune noblesse allât, avec les secours qu'il - donnoit, servir de volontaires dans cette guerre si importante à toute - l'Europe. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a - href="#footnotetag207"> (retour) </a> Cette particularité, c'est-à-dire - l'histoire de la lettre espagnole, fut révélée au Roi dans les - circonstances suivantes: Après le passage que nous avons cité plus haut, - de madame de Motteville, l'auteur ajoute: «La comtesse de Soissons, qui - prétendoit avoir sujet de se plaindre de Madame, la menaça de dire au - Roi tout ce qu'elle disoit avoir été fait par elle et par le comte de - Guiche contre lui. Mais Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut - comme forcée de la prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La - comtesse de Soissons, de son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit - aussi que le comte de Guiche, outre cette lettre que Madame avoit - avouée, en avoit écrit d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron, - parloit de lui d'un manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce - qu'il pouvoit pour obliger cette princesse à conseiller au roi - d'Angleterre, son frère, de ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces - choses furent amplement éclaircies par ce grand prince. Il en voulut - même des déclarations par écrit de la propre main du comte de Guiche, - qui en dénia une partie, et avoua la lettre écrite par Vardes et mise en - espagnol par lui.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, année 1665.) - </p> - </blockquote> - <p> - Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et - des brigues que le maréchal son père et le chancelier<a id="footnotetag208" - name="footnotetag208"></a> <a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>, - aïeul de sa femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il - consentit qu'il revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit - regret de lui avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur - même lui témoigna de l'amitié<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> - <a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. Il ne tarda guère à - renouveler ses anciennes amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda - pour Madame de certaines mesures qui furent assez cachées et assez - secrètes. Il s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre<a - id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> <a href="#footnote210"><sup - class="sml">210</sup></a>, et sa conduite étoit si adroite que Monsieur - n'en prenoit aucun ombrage. Au contraire, il lui faisoit confidence de ses - aventures amoureuses. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a - href="#footnotetag208"> (retour) </a> Le chancelier Seguier, père de - Charlotte Seguier, qui, de son mariage avec Maximilien-François, duc de - Sully, eut une fille, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du - comte de Guiche. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a - href="#footnotetag209"> (retour) </a> «Le comte de Guiche revint donc en - France et alla trouver le Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le - reçut favorablement; et Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire - avec quelque froideur. Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir - observer les ordres qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où - seroit Madame) avec exactitude. Monsieur crut être obéi... (<i>Mém. de - Mottev.</i>, <i>anno 1665</i>.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a - href="#footnotetag210"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 64. - </p> - </blockquote> - <p> - Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce mystère. - Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé chez la - Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne pas sortir. - Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite exprès, ne manqua - pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le fut pas longtemps; ils - passèrent bien des heures sans ennui. Mais après le souper, Monsieur - revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne l'attendoit. Mais - Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit toujours sur les ailes - pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas troubler les plaisirs de ces - amants. Elle entendit Monsieur qui venoit et vint le dite à Madame, qui - dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel moyen de vous sauver? Passez dans - cette cheminée qui ferme à deux volets, et essayez de vous empêcher de - tousser et de cracher. Le pauvre amant n'eut pas le loisir de songer - davantage et s'y enferma dans le moment que Monsieur entroit. Après divers - entretiens, il eut envie de manger une orange de Portugal qui étoit sur le - manteau de la cheminée. Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez - juger quelle devoit être l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des - deux pouvoit avoir l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le - dedans de cette orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et - comme il avoit la main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon - prince, ne jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime - de l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame - l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement. - Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder<a id="footnotetag211" - name="footnotetag211"></a> <a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a> - de la sorte, et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher - de lui dire cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien - dorénavant se tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de - quelque chose bien funeste. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a - href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Hasarder</i> pour <i>se - hasarder</i>. Quoique ce dernier ait été employé par Maucroix, Furetière - ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son Dictionnaire. On le trouve dans - Richelet. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit plus - qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien à dire - contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de son - fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain, le - maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui maltraita - fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant moi et ne - revenez en France de votre vie sans mon mandement<a id="footnotetag212" - name="footnotetag212"></a> <a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a - href="#footnotetag212"> (retour) </a> Ce fut alors que le comte de - Guiche se retira en Hollande. Il y rédigea des mémoires sur les - événements dont il fut témoin depuis le mois de mai 1665 jusqu'en 1667, - et auxquels même il prit une part active pendant la guerre navale que - soutinrent les Provinces-Unies, aidées de la France, contre - l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la charge de vice-roi - de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit la survivance. Après - la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint à la Cour. Sa - fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement signalés par - madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans leurs - Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la <i>Notice</i> - qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p. 279-288). Le - comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol in-12, Utrecht, - 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les termina en 1669 (t. 2, - p. 35). - </p> - </blockquote> - <p> - Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de - l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur. - </p> - <p> - Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame, - ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en - témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être - sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible d'amour, - et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une personne de son - inclination et de sa naissance, Monsieur ne la satisfaisant pas, elle veut - toujours avoir quelques suffragants. Mais la grandeur de son rang et les - disgrâces du comte de Guiche rebutent les plus entreprenants et les plus - hardis. Néanmoins, comme la témérité est souvent la cause du bonheur de - ceux qui se hasardent, il se présenta sur les rangs un amant de meilleur - appétit que de belle taille, qui fut atteint des beaux yeux de cette - princesse. Il eut de la peine à cacher son feu, mais, comme il étoit trop - grand, Madame ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Il lui fit une - déclaration en peu de mots qu'il étoit résolu de l'aimer, malgré l'exemple - du comte de Guiche et tous les dangers où il pouvoit tomber. Elle lui - répondit: «Je sais que vous êtes d'une race à ne vous pas rendre pour des - défenses et que les accidents ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de - Boutteville votre père<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> <a - href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a - href="#footnotetag213"> (retour) </a> Il étoit fils de François de - Montmorency, comte de Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627, - avec Fr. de Rosmadec, comte des Chapelles, pour s'être battu en duel - contre le marquis de Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans - un des nombreux duels qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit - déjà tué le comte de Thorigny (1626). De son mariage avec - Élisabeth-Angélique de Vienne il avoit eu deux filles et un fils. Sa - fille aînée épousa le marquis d'Etampes de Valençay; la seconde fut la - galante duchesse de Châtillon. Quand il mourut, sa femme étoit enceinte - d'un enfant qui, né le 8 janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de - Montmorency; il fut pair et maréchal de France, et, sous le nom de - maréchal de Luxembourg, il signala fréquemment son courage et ses - talents militaires à la fin du règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis - 1661 avec Catherine de Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg. - Desormeaux (<i>Hist. du maréchal de Luxembourg</i>), dans son Histoire - de la maison de Montmorency, t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit - songé à se l'attacher par une alliance. - </p> - </blockquote> - <p> - C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et - qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg<a id="footnotetag214" - name="footnotetag214"></a> <a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>. - Comme le cavalier se vit si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas - un moment de la visiter avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit - avoir pour plaire à l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six - mois sans être sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien - découvrir. Il avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour - Monsieur survint brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle - contemploit un petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre - une lettre de la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma - Madame seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit - désormais toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il - pourroit s'exposer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a - href="#footnotetag214"> (retour) </a> «Le maréchal de Luxembourg n'avoit - pas une figure heureuse et brillante: il étoit d'une taille contrefaite; - de longs et épais sourcils venoient se joindre sur ses paupières et lui - rendoient la physionomie austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p. - 411-412.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien - pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière - que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui - l'exila tout aussitôt. - </p> - <p> - Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que - de gens qui voient cette princesse. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco05.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - LETTRE<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> <a - href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. - </h3> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a - href="#footnotetag215"> (retour) </a> Cette lettre est celle dont il a - été parlé ci-dessus, p. 78-79. - </p> - </blockquote> - <div class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>près avoir - vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever ma vie dans - la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a - pour le moins rien à craindre. - </p> - <p> - Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde - avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la - nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de - l'ambition au désir de notre repos. - </p> - <p> - Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des - volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à être - sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont - autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en - leurs personnes par des avantages particuliers<a id="footnotetag216" - name="footnotetag216"></a> <a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; - on n'y voit point de différence odieuse, par des priviléges dont - l'égalité soit blessée; on n'y voit point de factieuses grandeurs qui - gênent notre liberté sans faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui - gouvernent nous mettent en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir - le chagrin, par les respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent - beaucoup; moins encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus - ils sont impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et - toute sorte de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une - fortune égale. Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est - jamais dure si les lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que - vous ne soyez coupable. - </p> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a - href="#footnotetag216"> (retour) </a> Il suffit, pour se convaincre de - la vérité de cette observation, de lire, dans les Mémoires du comte de - Guiche (2 vol. in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les - portraits qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point - que le pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu - distingués.» - </p> - </blockquote> - <p class="ital"> - Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles - regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les tirent, - comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun la - consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas - s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un - véritable amour-propre. - </p> - <p class="ital"> - C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y - avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa - suffisance que son désintéressement et sa fermeté<a id="footnotetag217" - name="footnotetag217"></a> <a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. - Les choses spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la - différence de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas - la moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses - voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la - compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais il - n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous - voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les - affaires que de délicatesse dans les conversations. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a - href="#footnotetag217"> (retour) </a> Jean de Witt. Le comte de Guiche - parle de lui avec moins d'enthousiasme dans ses Mémoires. - </p> - </blockquote> - <p class="ital"> - Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas - mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement - d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce - n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois - dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre à - inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne mine, le - procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est - satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur - sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque - façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie quasi - généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de continence, - qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À la vérité on ne - trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on leur laisse employer - bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur procurer des époux. - Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par un mariage heureux; - quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine espérance d'une - condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais. Les longs amusemens - ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au dessein d'une infidélité - méditée. On se dégoûte avec le temps, et un dégoût pour la maîtresse - prévient la résolution bien formée d'en faire une femme. Ainsi, dans la - crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se retirer quand on ne peut pas - conclure; et, moitié par habitude, moitié par un honneur qu'on se fait - d'être constant, en entretient plusieurs ans le misérable reste d'une - passion usée. Quelques exemples de cette nature font faire de sérieuses - réflexions aux plus jeunes filles, qui regardent le mariage comme une - aventure, et leur naturelle condition comme le veritable état où elles - doivent demeurer. Pour les femmes, s'étant données une fois, elles croient - avoir perdu toute disposition d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre - chose que la simplicité du devoir. Elles se feroient conscience de se - garder la liberté des affections, que les plus prudes se réservent - ailleurs séparées de leur engagement, et sans aucun égard à leur - dépendance. Ici tout paroît infidélité, et l'infidélité, qui fait le - mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette - bonne nation, fort sage dans la conduite du gouvernement, peu savante dans - les plaisirs délicats et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité - de leurs femmes d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la - coutume, affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de - tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de - très méchant naturel. - </p> - <p class="ital"> - Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien démêler - toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien plus doux - de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que j'ai été pour - ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, il se forme - quelque disposition à la tendresse, ou du moins un éloignement de - l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, qui font les - plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la raison s'il nous ôte - les sentimens agréables et nous tient en des inutilités ennuyeuses au lieu - d'établir un véritable repos! - </p> - <p class="ital"> - Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les - voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et les - raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne de la - grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus agréable - que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez assez de - maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois et d'allées - pour former une solitude délicieuse aux heures particulières. On y trouve - l'innocence des plaisirs des champs en public, et tout ce que la foule des - villes les plus peuplées nous sauroit fournir. Les maisons sont plus - libres qu'en France, aux heures destinées à la société; plus réservées - qu'en Italie, lorsqu'une régularité trop exacte fait retirer les étrangers - et remet la famille dans un domestique étroit. - </p> - <p class="ital"> - Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par un - mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois que - manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head02.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - LE PERROQUET - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADEMOISELLE. - </h3> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous devez sans - doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque temps on parla de - marier M. le comte de Saint-Paul<a id="footnotetag218" - name="footnotetag218"></a> <a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> - à Son Altesse royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à - plusieurs personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de - pareilles rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme - plus savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus - hardiment. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a - href="#footnotetag218"> (retour) </a> Fils de madame de Longueville. - Mademoiselle de Montpensier parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet - de mariage: - </p> - <p> - «... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de - grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que - M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de - Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait - quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois - vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et - l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas - consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de - Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je - voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit - royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui - répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes, - qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles - rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville - pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une - alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de - Montpensier. - </p> - </blockquote> - <p> - Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain lieu - de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je sais - bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun<a id="footnotetag219" - name="footnotetag219"></a> <a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>, - comme vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps - conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et - après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son Altesse - royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de Lauzun, et lui - dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et d'où vient qu'un - homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une occasion si belle et si - noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne mérite pas bien que vous y - songiez? Vous pourriez bien plus mal employer votre temps.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a - href="#footnotetag219"> (retour) </a> Voy., sur M. de Lauzun, une note - de M. Boiteau dans le 1er volume de l'<i>Histoire amoureuse</i>, p. 132 - et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit - moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après - avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui - lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah! - monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même - pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule - pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le - dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent - faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la fortune? - Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car nous savons - que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous souffre et - qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, quel mal y - auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un peu?--Ah! répondit - M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y penser. La réponse que - je suis obligé de faire à vos discours obligeants me met à la torture, - tant je vois d'impossibilité à ce que vous me dites.--Vous y songerez si - vous voulez, s'écria alors toute la compagnie; nous sommes tous de vos - amis, et nous vous le conseillons, parcequ'ayant eu tant d'esprit et de - conduite que vous en avez et possédant l'oreille avec les bonnes grâces de - votre Roi comme vous faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous - nous croyez; c'est pour vous, et nous aurions tous la dernière joie<a - id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> <a href="#footnote220"><sup - class="sml">220</sup></a> si vous pouviez réussir, et vous n'agirez pas - sagement si vous ne nous croyez.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a - href="#footnotetag220"> (retour) </a> Le mot <i>dernier</i>, employé en - ce sens, avoit été introduit par les Précieuses. Voy. notre édition du - Dictionnaire des Précieuses (<i>Bibl. elzev.</i>); Paris, Jannet, 2 vol - in-16, t. 1. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et s'en - étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus apparentes, - cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement nous aimons ce - qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette pas de le - témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la rejetons avec - ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus l'esprit de l'homme - est capable de connoître la valeur et le mérite d'une chose qu'on lui - propose pour son avancement, plus il sent enflammer son désir à la - possession. - </p> - <p> - M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses amis, - où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui avoit fait - sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit rejeté comme - fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut un peu moins - rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, et au dessus du - commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il y voyoit à la - vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui paroissoit - difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que la plus grande - gloire est attachée principalement aux plus grands obstacles. Il voyoit - d'un côté une des plus grandes princesses de l'univers, qui avoit méprisé - un grand nombre de rois et de souverains<a id="footnotetag221" - name="footnotetag221"></a> <a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, - comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un cœur digne d'elle. Il - trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus fière et le courage le plus - grand et le plus élevé qu'on pût imaginer. N'importe, il passa par-dessus - toutes ces considérations, après les avoir mûrement pesées pendant un - mois; et après avoir très souvent perdu le repos pour s'appliquer - entièrement au grand projet qu'il avoit déjà fait, il fit ce que faisoient - ces fameux courages de l'antiquité, lesquels n'entreprenoient jamais que - ce qui paroissoit presque impossible, ou du moins très difficile; et c'est - par là que plusieurs se sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un - tombeau de gloire. Enfin, après avoir repassé mille fois une infinité de - pensées qui lui venoient en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion - au prix inestimable que lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez - heureux de pouvoir réussir, son grand cœur fait un puissant effort et - prend dès ce moment une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit - projeté, voyant bien que s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit - de sa vie, et qu'il ne trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever - et établir plus heureusement sa fortune. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a - href="#footnotetag221"> (retour) </a> La liste est longue des partis - proposés à Mademoiselle et refusés par elle: la complaisance avec - laquelle ses <i>Mémoires</i> énumèrent tour à tour tant de soupirants - rappelle assez la fable du héron et se termine de même. - </p> - <p> - D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles - est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette - ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui - attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite - la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère - du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà - refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince - Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces - persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors - préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son - âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le - duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat - obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau - Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de - madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul. - </p> - </blockquote> - <p> - Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses - hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès - auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis - longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le - plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de - respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses d'esprit - capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand esprit - goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les - distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle prenoit - grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application merveilleuse; de - manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son jeu que couvert et à - l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de nouvelles matières et de - nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui faisoit découvrir la façon - obligeante avec laquelle il étoit écouté de la princesse, et lui - fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir qu'elle témoignoit y - prendre. - </p> - <p> - Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon - d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien reçu, - mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit quelque - bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa générosité. Ainsi il - n'avoit pas un grand fondement en ses espérances. D'ailleurs la grande - disproportion qu'il y avoit entre cette princesse et lui le mettoit au - désespoir; aussi c'étoit son plus grand obstacle<a id="footnotetag222" - name="footnotetag222"></a> <a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. - Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps s'étoit passé de cette - façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il étoit temps de commencer - son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir une leçon bien faite à ceux - qui veulent se faire souffrir auprès d'une maîtresse; c'est qu'il faut - surtout étudier à se faire à son humeur: voilà le seul et véritable chemin - par où l'on peut sûrement s'insinuer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a - href="#footnotetag222"> (retour) </a> Lauzun n'étoit pas encore - lieutenant général; il avoit cédé sa charge de colonel général des - dragons et n'avoit que celle de capitaine des gardes du corps. Il - n'obtint que plus tard ses autres emplois et dignités. - </p> - </blockquote> - <p> - M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou - s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours pour - cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui seul. Que - fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette princesse; - il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin, ayant - remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux esprits, et - que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle étoit - curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus aisée pour - arriver à sa fin. - </p> - <p> - Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours, comme - à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit médité, - il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et, parlant des - affaires de la cour les moins communes: «Eh bien! Mademoiselle, lui - dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours particulière<a - id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> <a href="#footnote223"><sup - class="sml">223</sup></a> et ne jamais faire de commerce avec la Cour? - Est-il possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui - vous puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des - quatre coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du - Louvre, et pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison - royale, qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait - dans l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout - cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait - pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que - Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de - chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je - veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous - pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où - Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun, - répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me faire - part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, à Dieu - ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre Altesse - Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de votre rang - pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la liberté de vous - dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute ma vie, et que je - sens augmenter à tous moments, pour le service de Votre Altesse Royale. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a - href="#footnotetag223"> (retour) </a> C'est-à-dire vivre à l'écart, agir - <i>en son particulier</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne - puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois - assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose<a id="footnotetag224" - name="footnotetag224"></a> <a href="#footnote224"><sup class="sml">xxx</sup></a>, - ma vie seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant - il est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts - de Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle, - vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je souhoiterois - être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais comme mes - sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où nous - sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour pouvoir - dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je conserverai toute - ma vie le souvenir de vos bons et généreux souhaits.--Ce n'est pas, dit M. - de Lauzun, une reconnoissance intéressée du côté des biens de la fortune - qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; votre royale personne en est le - seul motif, et la cause m'en paroît si glorieuse et si juste que je serai - toujours prêt à toutes sortes d'événements pour tenir ma parole.--Mais, - monsieur de Lauzun, reprit Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour - vous, après une si noble et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit - qu'un gentilhomme aura, par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma - qualité dans l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce, - contentez-vous de ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et - attendez du temps et de la fortune quelque chose de mieux, et vous - souvenez surtout de votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en - souviendrai.--Non certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, - je ne l'oublierai pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de - m'en demander des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter - ce que j'ai une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je - vais dès à présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez, - Mademoiselle, que je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de - mon Roi, et qu'il se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des - premiers, de façon, Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de - votre confidence, vous instruire de tout. Je ne vous parle point de - secret: Votre Altesse Royale n'a jamais manqué de prudence dans les - occasions les plus pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus. - Enfin, Mademoiselle, vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage - si vous voulez témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa - table, et la première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous - posséder. Vous êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne - manquera pas à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre - mérite. Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut - compter là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée; - et je vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un - moment où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera - possible, soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre - Altesse Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a - href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Contribuer quelque chose</i>, - et non: <i>en quelque chose</i>.--La locution usitée au XVIIe siècle - étoit calquée sur le latin: <i>aliquid contribuere</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun qu'une - belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des secrets, de - confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la corde du - mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et celui qui - les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne put résister - à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon qu'ayant écouté - fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit tant de plaisir - qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la flattoit si - agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte de Lauzun fut - en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il donc faire? Je - suis prête à faire ce que vous me dites; mais le moyen?--C'est, - Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut qu'auparavant vous fassiez - une confidence<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> <a - href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a> particulière avec - quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua - Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse - assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si - Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je serois - fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me sacrifierois - plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que Votre Altesse - Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit assurée de n'ignorer - pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le cabinet du Roi, soit - qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de Lauzun, dit - Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque vous dites - qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai ma pensée - fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais aussi il peut - bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me fourbe, il en sera - tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en galant homme, il sera - mieux récompensé qu'il n'ose peut-être espérer.--Quoi! Mademoiselle, - répartit M. de Lauzun, après la charmante parole que Votre Altesse Royale - vient de prononcer, se trouveroit-il bien un courage assez lâche pour - manquer à son devoir? Ah! cela ne se peut, Mademoiselle, et le ciel est - trop juste pour permettre une si noire injustice. Que si par un malheureux - hasard cela arrivoit, la grâce que je demande dès à présent à Votre - Altesse Royale, c'est qu'elle me permette d'espérer de servir d'instrument - pour punir un si horrible crime, ou de demeurer dans une si glorieuse - entreprise.--Eh bien, vous serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, - dit Mademoiselle, si cela est capable de vous satisfaire, et vous seul - punirez ce coupable, du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas - avoir lieu de révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de - mon rang à qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui, - Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun, ou - j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon confident, - vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou allié, enfin - quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que feriez-vous en cette - rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes choses, afin que vous - ne prétendiez point de surprise.--Ah! Mademoiselle, Votre Altesse Royale - fait tort à mon courage, s'il m'est permis de lui parler ainsi avec tout - le respect que je lui dois, et mon devoir m'est plus cher que parents et - amis, de même que la vie ne m'est rien en comparaison de mon honneur. Mais - enfin, Mademoiselle, continua notre incomparable comte, ne m'est-il point - permis de demander quel est cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse - Royale semblé avoir pris plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée - nombreuse à combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez - en tête, si l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit - en apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point - à m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun, - vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant assurée, - dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus d'une fois, et - peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir de tout ce que - vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir, Mademoiselle! répondit M. - de Lauzun; toute la terre ni la mort même n'est pas capable de me faire - dédire, et quand toutes les puissances s'armeroient pour ma perte, je les - verrois venir avec un courage intrépide, sans rien diminuer de mon - généreux dessein.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a - href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Faire confidence avec quelqu'un</i>, - c'étoit <i>mettre sa confiance en quelqu'un</i>.--Nous disons encore - maintenant, avec un semblable emploi du mot <i>confidence</i>: Il est en - grande <i>confidence</i> avec M. N. - </p> - </blockquote> - <p> - Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à deux - choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si noir - que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux pour en - être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me confier; je - n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux acquitter. - Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si vous êtes - disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le comte de - Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre service. - Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me préférer à mille - autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste de ne jamais manquer - de parole.» - </p> - <p> - Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de Mademoiselle, - qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son entreprise; enfin il - pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour une simple tentative; - aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en point ce qu'il avoit - promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit pas moins aise de - s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit donner des nouvelles - assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle voyoit que cette - personne s'étoit entièrement attachée à elle, et qu'elle prenoit un soin - particulier de l'informer de tout ce qu'il y avoit de plus secret. Enfin - cette princesse étoit dans une joie qu'elle ne pouvoit presque contenir. - </p> - <p> - Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui - poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler ses - soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son esprit - pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit toujours - autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès qui - l'animoit toujours. - </p> - <p> - Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par hasard - ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque nouveauté à - apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté l'escalier qu'ayant - aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette princesse, il se prépara - pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour cet effet, ayant - entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant son miroir, ayant - la gorge découverte. D'abord il se retira, et il referma la porte, le - respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. Mademoiselle, qui - entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, cria assez haut et - demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et dans le temps qu'on y - vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur de Lauzun?» La personne - qui y étoit venue voir lui répondit que oui: «Qu'il entre!» s'écria cette - princesse par plusieurs fois. Dans ce même temps monsieur de Lauzun étant - entré et ayant fait une profonde révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé! - pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous pas sans faire toutes ces cérémonies? - Quoi! poursuivit cette princesse en souriant, est-ce par la fuite que l'on - fait sa cour auprès des dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques - aujourd'hui ce que l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu - apprendre tout ce que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je - l'ai oublié depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit - Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de - Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le - respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je - prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que - vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos - discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha! - Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer que - trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne me - point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en - donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement, - reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse Royale - me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À l'ouverture - de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu sitôt fait le - premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes yeux a été - votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que jamais mes yeux - n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de manquer de - respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la dernière - précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce soit; aussi, - Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu, quoique de loin, - comme un rayon du brillant éclat de votre Royale personne; je veux dire, - Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les grâces et les beautés - ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui peut flatter la vue: car, - quoique vous soyez charmante toujours, la blancheur des lis que vous - cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge admirable, ce sein de neige<a - id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> <a href="#footnote226"><sup - class="sml">226</sup></a>, dont vous n'avez pas pu me dérober la vue, tout - cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit produit sur moi - les mêmes effets que sur les plus grands princes du monde; je n'aurois pu - voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir considérer - attentivement. Je sais que la considération des belles choses donne du - plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir n'aboutit - qu'à la jouissance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> <a - href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. En un mot, je n'aurois - jamais pu éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur. - Hélas! je reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse - qualité que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls - d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses<a - id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> <a href="#footnote228"><sup - class="sml">228</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a - href="#footnotetag226"> (retour) </a> Un pareil langage n'a rien - d'étonnant dans un temps où les poètes, faisant l'éloge des dames, ne - manquoient jamais de chanter leur sein; où elles-mêmes décrivoient - volontiers toutes leurs beautés dans leurs portraits. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a - href="#footnotetag227"> (retour) </a> Il parut au XVIIe siècle tant de - pièces, élégies, sonnets, etc., sous ce titre de <i>Jouissances</i>, que - le sieur de La Croix, auteur d'un art poétique, a fait de la <i>Jouissance</i> - un genre de poésie particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les - femmes elles-mêmes, et des plus considérées, faisoient des pièces de ce - genre; il en est jusqu'à dix que je pourrois citer. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a - href="#footnotetag228"> (retour) </a> C'est ce qui faisoit dire à - mademoiselle de Montpensier, quand on lui annonça l'arrivée du roi - d'Angleterre, dont on lui avoit proposé l'alliance: «Je meurs d'envie - qu'il me dise des douceurs, parceque je ne sais encore ce que c'est; - personne ne m'en a osé dire.» Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à - cause de ma qualité, puisque l'on en a dit à des reines de ma - connoissance; c'est à cause de mon humeur, que l'on connoît bien - éloignée de la coquetterie. Cependant, sans être coquette, j'en puis - bien écouter d'un roi avec lequel on veut me marier; ainsi je - souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (<i>Mém.</i>, édit Maëstricht, - 1, 236.) - </p> - </blockquote> - <p> - Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer - après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le plus - heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui les - possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de vous, - monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que la feinte - que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit enfin par la - galanterie du monde la mieux inventée et la mieux conduite.--Ha! - Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale juge mal - de moi si elle a cette pensée! Le respect que je dois avoir pour elle, et - le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son service, ne me feront jamais - déguiser ma pensée; je publierai à toute la terre quand il en sera besoin - ce que je viens d'avancer.--Vous croyez donc, Monsieur, répondit - Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les souverains qui puissent - prétendre légitimement à la possession des belles choses? Quoi! ne - savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit avoir cette prétention, - et que le sang ni le rang même n'augmente point le prix d'une personne, si - elle n'a que cela pour partage? Vous savez qu'il y en a une infinité qui, - sans le secours de la naissance ni du sang, se sont mis en état eux-mêmes - de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y a de plus grand, et cela par leur - propre mérite. Et je puis avancer sans feinte que monsieur le comte de - Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, en est un des premiers, et que, - sa vertu le distinguant du commun des hommes, cette même vertu le peut - élever avec justice à quelque chose d'extraordinaire. Je ne veux pas vous - en dire davantage; mais je sais bien que si vous saviez de quelle façon - vous êtes dans mon esprit, vous n'auriez pas sujet d'envier un autre rang - que celui où vous êtes, s'il est vrai que vous comptiez mon estime pour - vous pour quelque chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> - <a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.--Ha! Mademoiselle, - répondit monsieur de Lauzun, que je suis heureux d'avoir l'honneur de vous - avoir plu! Mais que je suis doublement heureux d'avoir quelque part dans - votre estime! Oui, Mademoiselle, puisque Votre Altesse Royale a eu la - bonté de m'annoncer un si grand bonheur, souffrez, de grâce, que je me - laisse transporter aux doux transports que me cause la joie que je - ressens, et que mon âme vous fasse connoître par quelque puissant effort - l'extase dans laquelle vos dernières paroles l'ont mise: car, s'il est - vrai, comme il n'en faut point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je - pas raison de m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce - que je pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre - Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner - que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais - m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui dit - Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et l'exécution, - si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit monsieur de - Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout pour le - service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a - href="#footnotetag229"> (retour) </a> Tout le passage qui précède semble - avoir été inspiré par les lignes que voicy, tirées des Mémoires de - Mademoiselle: «L'affaire qui me paroissoit la plus embarrassante étoit - celle de lui faire entendre qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit. - Je ne laissois pas de songer quelquefois à l'inégalité de sa qualité et - de la mienne. J'ai lu l'histoire de France et presque toutes celles qui - sont écrites en françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le - royaume que des personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient - épousé des filles, des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; - qu'il n'y avoit point de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il - étoit né d'une plus grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il - avoit plus de mérite et plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient - eu. Je surmontai cet obstacle par une multitude d'exemples qui se - présentoient à mon souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les - comédies de Corneille une espèce de destinée pareille à la mienne, et je - regardois du côté de Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues - humaines. J'envoyai à Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille... - Les œuvres de Corneille arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les - vers que je vais mettre ici; je les appris par cœur: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, - </p> - <p class="i10"> - Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...» - </p> - <br /> - <p class="i20"> - (<i>Mém.</i>, édit. citée, VI, 32-34.) - </p> - </div> - </div> - <p> - Les vers de Corneille cités ici sont tirés de <i>La suite du menteur</i>, - acte IV, sc. 1re. - </p> - </blockquote> - <p> - Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais il - ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de succès; - aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière conversation, où - il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui l'enhardit de pousser sa - fortune à bout. - </p> - <p> - Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins avec - plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il - remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne - manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de faire - pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours - l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui fournissoit; - et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette princesse, il faisoit - paroître tant de respect en toutes ses actions, et un tel enjouement dans - son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la vivacité de son esprit et à la - force de son raisonnement, tout cela, dis-je, étoit trop puissant pour y - résister. Aussi, Mademoiselle, qui, mieux que qui que ce soit, avoit un - esprit capable de juger de ces choses, y trouvoit trop de quoi se plaire - pour n'y pas prendre plaisir, et par conséquent pour se pouvoir défendre. - Elle étoit même ravie quand elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle - le regardoit déjà comme une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes - choses pour avoir sa conversation, ne trouvant rien où elle eût un si - agréable divertissement. - </p> - <p> - Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour - en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en - devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur - étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup - assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit - merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur. - </p> - <p> - Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le - moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y demeurer, - Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il étoit donc un - jour avec elle, où, après un assez long entretien, il témoigna à cette - princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à lui dire. - Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira à part, et - lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit quelque chose à - lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à Mademoiselle, que - j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais je n'ose pas le - faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous l'avez tout entière, - Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler et demander hardiment - tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même temps de tout.--Quoique - Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour m'accorder ma demande, - poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste que j'en abuse, et si - tout autre motif que celui de vos intérêts me faisoit agir, je serois sans - doute moins hardi et plus circonspect.--Que ce soit votre intérêt ou le - mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal; parlez seulement avec assurance - d'obtenir tout ce que vous demanderez.» - </p> - <p> - Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de - Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette - manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis en - tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée<a - id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> <a href="#footnote230"><sup - class="sml">230</sup></a>; et cette pensée s'est si fort imprimée dans mon - esprit, que je me la présente comme un présage assuré, ou, pour mieux - m'exprimer, comme une chose faite; et la créance que j'y donne et la joie - que je m'en promets m'ont forcé à prendre la liberté de vous faire une - très humble prière: c'est, Mademoiselle, que comme c'est une chose - infaillible selon toutes les apparences, puisque les plus grands du monde - ont aspiré à ce haut bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir - de vos charmes; de manière que, parmi tous ceux qui ont appris les - merveilles de votre vie, il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a - point dont l'esprit n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent - pour vous<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> <a - href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Ainsi, dans cette - foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le ciel ne voulût se - rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne soyez un jour à - quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je ne sçaurois faire - sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination en est tellement - préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de repos que je prends, - je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que je ne rêve à autre - chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je demande à Votre Altesse - Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent honoré de sa confidence, il - me soit permis d'en espérer une seconde.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a - href="#footnotetag230"> (retour) </a> Deux partis se présentoient alors - pour Mademoiselle, M. de Longueville et Monsieur, frère du roi. - Mademoiselle avoit écarté le premier et ne vouloit pas entendre parler - du second. - </p> - <p> - Tout le passage qui suit se retrouve dans les <i>Mémoires de - Mademoiselle</i>, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs, - dans tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les <i>Mémoires</i> - c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le - contraire. - </p> - <p> - «J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à - Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le - lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine, - qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit - qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il - étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les - difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce - qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois - pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois - tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus - parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un - temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas - faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre - résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il - me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut - nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui - dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire - avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un - temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne - saurois vous faire d'autre réponse.» (<i>Mémoires de Mademoiselle</i>, - édit. Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a - href="#footnotetag231"> (retour) </a> Tout ce texte est fort mauvais et - ne présente pas de suite; aucune édition, aucune copie manuscrite ne - nous a autorisé à le modifier. - </p> - </blockquote> - <p> - Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit en - ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois choisi - quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son choix que de - ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne prétends pas - démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire de mes pensées - les plus secrètes. Que si par hasard je manque de prudence en parlant, - souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme vous êtes, vous êtes - obligé par toutes sortes de raisons à garder le secret, et qu'il n'y a pas - moins de science à se taire qu'il y en a à bien parler. A propos, - dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne vous parle point de vos - galanteries, je souffre même, pour l'estime que j'ai pour vous, que vous - m'en disiez toujours quelques unes en passant, parce que je sais bien - qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne sauroit s'en passer. Il - n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de cajoler<a id="footnotetag232" - name="footnotetag232"></a> <a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> - de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple pensée pour une - chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est - qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de grâce - que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé ce que je - viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire jusqu'au fond - de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et je m'assure - qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. Et pour faire - voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que je viens - d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les effets, et, si - mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je demande à Votre - Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le monde saura tôt ou - tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de l'apprendre.--Quoi? - interrompit la princesse.--Celui, poursuivit monsieur de Lauzun, pour qui - de tous vos soupirants Votre Altesse Royale aura plus de penchant de tous - ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. Tout le monde le saura un jour, - et l'apprendra avec un plaisir extrême; et comme je suis infiniment plus à - vous que le reste des hommes, c'est par cette seule raison que je demande - la préférence à Votre Altesse Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant - annoncé celui qu'entre les hommes elle veut rendre le plus heureux, je - sois le premier aussi à vous en féliciter et à vous en témoigner la joie - que j'aurai quand je verrai approcher le moment qui vous doit donner celui - que vous aurez honoré de votre choix et que vous aurez trouvé digne de - votre affection<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> <a - href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a - href="#footnotetag232"> (retour) </a> Voici un exemple de l'emploi du - mot <i>cajoler</i> qui montre bien qu'il étoit pris ici dans son - véritable sens: «La politesse de notre galanterie, dit Huet, évêque - d'Avranches, dans son traité <i>de l'origine des romans</i>, vient, à - mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent avec les - femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont - séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle presque jamais, de - sorte qu'on a négligé de les <i>cajoler</i> agréablement, parceque les - occasions en étoient fort rares.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a - href="#footnotetag233"> (retour) </a> M. de Lauzun ne pouvoit douter des - sentiments de Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui - montroit assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une - manière fort claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le - dimanche venu, je causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui - avois parlé si souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient - rapport à M. son frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût - pénétré mes intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien - étonnée de me voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la - permission au Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.» - Elle m'écoutoit avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez - peut-être à qui je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous - l'eussiez deviné.» Elle me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?» - Je lui répondis: «Non, c'est un homme de très-grande qualité, d'un - mérite infini, qui me plaît depuis longtemps. J'ai voulu lui faire - connoître mes intentions, il les a pénétrées, et, par respect, il n'a - osé me le dire.» Je lui dis: «Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, - nommez-les l'un après l'autre, je vous dirai oui lorsque vous l'aurez - nommé.» Elle le fit, et, après m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de - gens de qualité à la Cour, et que je lui avois toujours dit que non, et - que cela eut duré une heure, je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez - votre temps, parcequ'il est allé à Paris; il en doit revenir ce soir.» - L'aveu ne pouvoit être plus formel, car, quelques jours auparavant, M. - de Lauzun avoit dit à Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai - ici sans faute dimanche.» (Voy. <i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, 6, - p. 92-93, et cf. p. 91.) - </p> - </blockquote> - <p> - Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne - laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près - pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit - Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si belles - choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où est donc - cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce n'est pas en - soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment voulez-vous - donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique ceci?--Ha! - Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme est le vôtre - n'aura pas bien de la peine à donner une application juste à cette action, - surtout quand elle se souviendra que c'est après ces choses que l'on - désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, répondit Mademoiselle; - mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne sont pas moins les effets - de la crainte que de la joie et du désir. Ainsi un cœur qui pousse des - soupirs embarrasse fort un esprit à en faire la différence pour savoir - connoître leur véritable cause; car je n'en ai jamais ouï que d'une même - façon et sur un même ton.--Je vois bien, Mademoiselle, dit monsieur de - Lauzun, que Votre Altesse Royale veut se divertir; mais enfin que - répond-elle à ma demande?--Vous seriez bien trompé dans votre attente, - interrompit la princesse, si c'étoit le refus. Mais, puisque je me suis - engagée, je veux vous tenir ma parole; je vous assure que je vous la - tiendrai ponctuellement, et je vous dirai au vrai celui que j'aimerois le - plus de tous ceux que je croirois pouvoir aspirer à moi.--Mais quand - sera-ce, Mademoiselle? répondit monsieur de Lauzun avec un transport et un - empressement inconcevables.» - </p> - <p> - La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le - témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une - partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en - souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce temps - va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma - patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut - attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.» - </p> - <p> - Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si - c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin par - la suite et par l'effet qui succéda. - </p> - <p> - Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres<a id="footnotetag234" - name="footnotetag234"></a> <a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>, - et M. le comte de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne - s'appliquoit qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et - sans perdre un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit - presque toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au - Louvre. Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit - avec tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des - choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une - solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée avec - laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il y - ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette - princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi - peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque - belle compagnie que ce soit<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> - <a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Enfin, on peut - tirer une conséquence infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit - captif l'esprit du monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. - Comme il n'est point de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut - s'établir dans l'esprit de l'objet qu'il aime que l'éloignement et la - privation de la vue, cette absence et cet éloignement sont beaucoup plus à - craindre lorsqu'on a quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas - seulement besoin de s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire - entièrement, mais encore il est nécessaire de ne point lâcher prise que - l'on ne s'en voie absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient - tous les avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi - leur est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce - moyen ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le - souvenir, pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de - prévoyance pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de - conduite jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi - trouva-t-il le secret d'éviter un si funeste et dangereux accident. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a - href="#footnotetag234"> (retour) </a> «L'on parla de faire un voyage en - Flandres, et, quoique l'on eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans - troupe, en fit assembler pour faire un corps d'armée qui seroit commandé - par le comte de Lauzun, qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques, - je le trouvai dans la rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de - voir venir son carrosse au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le - saluai. Il me parut qu'il me faisoit, de son côté, une révérence plus - gracieuse qu'à l'ordinaire: cette pensée me fit un très grand plaisir.» - Mademoiselle raconte ensuite longuement tous les détails de ce voyage où - elle continua à poursuivre Lauzun, toujours indifférent, quelquefois - brutal, et qui sembloit toujours reculer davantage plus elle s'avançoit. - Voy. <i>Mém. de Mademoiselle</i>, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a - href="#footnotetag235"> (retour) </a> Ne faudroit-il pas lire: qu'il - seroit capable d'entretenir seul..., etc.? - </p> - </blockquote> - <p> - Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi - partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son - entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que - Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que - le roi fit en 1671<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> <a - href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>; et, pour cet effet, il - se servit de deux moyens qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le - premier moyen dont il se servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir - un jour. Il ne manqua pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire - tomber sur ce discours. Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à - cette princesse: «Il ne faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse - royale sera du voyage de Flandres; la chose est trop juste et trop - raisonnable pour en douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi - le veut; autrement je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, - Mademoiselle? répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et - je suis assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me - le dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que - la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans - injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma pensée - avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne pouvez - pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque manière au - dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus d'éclat qu'il - lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant un des plus - beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous en séparer - sans la priver de la plus belle partie de son éclat. D'ailleurs, je sais - que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi pour permettre, à - moins que vous ne le vouliez absolument, que vous restiez; et je suis - persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses espérances, car - assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce qu'il vous - plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous assurer que je - n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, - s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits seront accomplis et - que Votre Altesse royale verra la Flandre.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a - href="#footnotetag236"> (retour) </a> Il s'agit ici du voyage que fit en - effet le Roi en 1671, pour aller visiter ses nouvelles conquêtes. - </p> - </blockquote> - <p> - Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir de - la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au Roi; ce - n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du Saint-Esprit.--Quel - peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris; nous n'en avons point - d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je ne crois pas que vous - songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a raison, dit M. de Lauzun, qui - s'étoit arrêté à la porte de la chambre de cette princesse pour lui - répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais demander au roi m'est - infiniment plus cher et plus agréable que tous ceux que Votre Altesse - royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? continua Mademoiselle en - s'approchant de lui et continuant son souris; ne peut-on point le - savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit notre comte, Votre - Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais vous reverra-t-on - bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, Mademoiselle, et plus tôt que - vous ne pensez et avec de bonnes nouvelles.» Et ayant fait une profonde - révérence, il s'en alla tout droit vers le Roi, à qui il demanda, après - plusieurs discours, si Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui - répondit qu'elle en seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre - amoureux comte, vous savez que les princes et surtout les princesses du - sang ne marchent pas sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas - assurément d'elle-même, et puis il est important qu'elle en soit, afin de - tenir compagnie à la Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant - d'honneur à Sa Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle - qui est en état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de - paroître avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard, - s'il lui plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point - la Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans - avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut - rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre - Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir sans - avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se préparer, - parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air proportionné à la - qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement au dessein de Votre - Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire savoir vos ordres par - quelqu'un, et je suis assuré que la soumission qu'elle m'a toujours - témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir avec joie. Et j'ose - avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans cette princesse, elle - en seroit inconsolable; tant elle est attachée à ses - intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie de se - tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui en - témoignerai ma gratitude.» - </p> - <p> - Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui, - voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement, dis-je, - pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans s'arrêter - un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant entrer en sa - chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit content, lui dit: - «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu du Roi ce que vous - lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun après - avoir fait une grande révérence et s'être approché un peu plus près, je - viens d'être créé chevalier tout présentement, et je viens exécuter ma - promesse dès ce matin, et mon premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit - Mademoiselle en riant, qui sans doute s'imaginoit bien la vérité de la - chose.--Oui, Mademoiselle, répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu - de mots. Votre Altesse Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se - préparer à prendre les armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les - Flamands, s'est avisé de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne - puissent pas résister, et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce - voyage dont j'ai eu l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la - dernière campagne qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre - ses conquêtes que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point - quitter qu'il n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa - Majesté est qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de - Votre Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé - de vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si - grand et si important.» - </p> - <p> - Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y avoit - rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et Mademoiselle, - qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une merveilleuse - attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie (car elle - prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de Lauzun), cette - princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc dire, monsieur, - quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il besoin de moi, s'il en - avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à lui rendre service que - moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut bien, Mademoiselle, - répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées et des mousquets que le - Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir de plus douces, mais de - plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat et la majesté de sa Cour - que le Roi veut éblouir leurs esprits naturellement curieux de choses - extraordinaires. Et comme Votre Altesse Royale a plus de charmes que tout - le reste ensemble, c'est d'elle aussi qu'il attend le plus grand secours. - Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer avec justice, que vous seule avez de - quoi vaincre agréablement non seulement les esprits les plus grossiers, - mais tout le monde ensemble. Enfin, c'est assez dire quand le plus grand - Roi du monde vous choisit pour être comme le plus beau et principal - instrument qui lui doit assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen - d'en faire d'autres plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit - espérer quelque secours étranger et hors d'elle-même pour la faire - estimer, cette haute estime que notre glorieux et invincible monarque fait - éclater tous les jours pour votre rare mérite lui donneroit un prix au - dessus de ce qu'on peut se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire, - dit Mademoiselle, que M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le - don d'inventer à tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques - prières que je lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut - se faire cette violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans - le monde qui soit capable de si rares inventions, et que lui seul se - puisse vanter de débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour - former un entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je - ne comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous - dites, et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des - choses que vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire - de belles choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage - de les voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel - elles y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur - lorsqu'on a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car - je sais bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et - sachons ce que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle, - continua M. de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine, - mais il vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un - ordre pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et - d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute - impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous - pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie ce - premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour n'allât - pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur et avec - empressement, parce que ma charge et les étroites obligations que j'ai à - mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse Royale demeurant - ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner d'où elle auroit - demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, si je vous parle si - librement et si j'en ai agi ainsi sans votre permission; mais j'ai cru - qu'en me servant je ne vous désobligerois pas, et que vous ne seriez pas - fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime tendrement, qui me l'a fait - connoître par les discours les plus passionnés et les plus sincères du - monde.--Non, je n'en suis pas fâchée, reprit cette belle, et, bien loin de - cela, je veux vous remercier, comme d'une chose qui m'est fort agréable. - Et pour vous parler franchement, cette indifférence que je vous ai - témoignée ce matin pour ce voyage a été en partie pour voir si vous étiez - aussi fort dans mes intérêts que vous le dites, et si vous pouviez me - quitter sans peine: car je savois bien qu'ayant autant d'attache que vous - témoignez en avoir pour moi depuis si longtemps, et ayant l'esprit que - vous avez, vous ne manqueriez pas de tenter quelque chose pour cela, et je - me promettois même que vous y travailleriez sérieusement, et que l'accès - libre que vous avez par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit - agir avec honneur; et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement, - si j'aurois pu vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et - souvenez-vous que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des - preuves peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront - assez pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une - ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui - donnez.» - </p> - <p> - Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: tout - ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le comte - de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que non - seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il faisoit - pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de reconnoissance tout - extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre parler Mademoiselle, - qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il entreprenoit pour son intérêt - propre, comme si c'eût été pour elle-même. Le voilà donc content autant - qu'un homme qui a un grand dessein, et qui se voit en état de tout - espérer, le puisse être. Il tente tous les moyens que son génie lui - suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a plus qu'une démarche à - faire; encore est-il en trop beau chemin pour s'arrêter. Il semble même - que, n'osant pas se découvrir comme il le souhaitoit, cette princesse, - pour partager, pour ainsi dire, les peines de cette dure violence, qu'elle - est obligée de lui faire souffrir; cette princesse, dis-je, qui voit dans - ses yeux et dans toutes ses actions, et qui croit découvrir et pénétrer le - favorable motif qui le fait agir, le met souvent en train pour l'obliger à - parler plus hardiment. Mais comme M. de Lauzun ne se croit pas encore - assez avancé pour cela, il veut ménager toutes choses, afin de ne point - bâtir, comme l'on fait souvent, sur du sable mouvant. Il continue - cependant ses soins avec plus d'assiduité que jamais. Et cela est assez - rare qu'ayant affaire à une princesse du rang de Mademoiselle, dont - l'humeur fière étoit tout à fait à craindre, il n'a jamais rien perdu du - libre accès qu'il trouva d'abord auprès de cette princesse; au contraire, - il s'y est insinué peu à peu, mais toujours de mieux en mieux, de sorte - qu'elle le souffre, l'estime, et le traite plus obligeamment qu'elle n'a - jamais fait homme, non pas même les plus grands princes qui ont soupiré - pour elle. Elle fait plus, car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre - congé d'elle, quand il y est, qu'elle lui demande avec empressement quand - elle le reverra. Il n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est - permis d'entrer chez elle à toute heure et à tous moments. Et je crois - même que, si elle eût eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été - de ne point sortir d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible. - </p> - <p> - C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement mille - doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents témoignages - d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de découvrir. Cependant - le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui découvriroit - sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit fort avancé, - et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années. Enfin, le jour - étant venu auquel le terme expiroit<a id="footnotetag237" - name="footnotetag237"></a> <a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, - notre comte ne manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y - fit même aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à - cette princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour - tant désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas, - Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me l'a - promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles avec - cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui - n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse, fut - bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le faisoit. Et - cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi bien que lui, - s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en ces paroles: «Il - est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter; mais, quelque - exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je me suis trompé - moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse Royale avoit pris, - j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois compter selon l'ardeur - de mon attente, je suis assuré que j'irois jusqu'à l'infini sans en - trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, qu'est-ce que vous en - ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai faite?--Ce que j'en - ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et la joie que j'en - attends me rendra un des plus contents hommes du monde; et d'autant plus - que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera permis.--Eh bien, - dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir<a id="footnotetag238" - name="footnotetag238"></a> <a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.--Mais - de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes - fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre - comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même - plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai tant - demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je vous le - dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale, - répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a - href="#footnotetag237"> (retour) </a> Le récit de Mademoiselle diffère - encore de celui-ci en ce qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui - prête ici: - </p> - <p> - «Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur - la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de - Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à - vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous - voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut - ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui - rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il - n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il - étoit obligé de me dire de ne rien presser... - </p> - <p> - «Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs - d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je - liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument - je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer - la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois - trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût, - résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus - me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes - grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les - perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me - plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre - nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours - lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue - que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (<i>Mém. - de Montp.</i>, édit. citée, t. VI, p. 126-129.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a - href="#footnotetag238"> (retour) </a> «Un jeudi au soir, je le trouvai - chez la reine. Je lui dis: «Je suis déterminée, malgré toutes vos - raisons, à vous nommer l'homme que vous savez.» Il me dit qu'il ne - pouvoit plus se défendre de m'écouter; il me répondit sérieusement: - «Vous me ferez plaisir d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en - ferois rien, parceque les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment - que je voulus le nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit - faire augmenta mon embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du - papier, je vous écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force - de vous le dire. J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela - épaissira la glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous - le puissiez bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit - toujours semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.» - (<i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, t. VI, p. 129.) - </p> - </blockquote> - <p> - Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se - dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce - secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon que - ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le lui - dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne - pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle alloit - faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que le sang - qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé. Aussi cette - princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse qu'elle avoit à - faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais agréablement et - dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque le temps étoit - écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout ne pensez pas - que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et vous le donnerai - ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre ce moment, malgré - l'impatience de M. de Lauzun<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> - <a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Enfin, le soir - étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit - pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver - cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander - d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui - dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle - encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même - temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna à - M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une action - tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel est ce que - vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas qu'il ne soit - minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les jours de vendredi, - comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait malheureux; ainsi ne me - désobligez pas jusque là, et je verrai si vous avez de la considération - pour moi, si vous m'obligez en ce rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit - notre comte, que ce temps me va être long! et le moyen d'avoir son bonheur - entre les mains sans l'oser goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle, - si vous m'êtes fidèle; et si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous - les événements qui suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je - vous obéirai jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai - jamais à donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre - Altesse Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte, - qui tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à - Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus - d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements qu'il - faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui avoit fixé - étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient jusques au fond du - cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce qui l'acheva - d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en faveur de cet - heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec la montre à la - main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé.Vous voyez, dit-il, - Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit vient de sonner, - et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet dessus tout entier, - sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il, plus transporté que - jamais, n'est-il pas encore temps que je me réjouisse de mon - bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit Mademoiselle, après je - vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant passé: «Il est donc - temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du privilége que Votre - Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque minuit et demi?--Oui, - répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en dites demain des - nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons ce qu'a produit ce - billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé de Mademoiselle, se - retira chez lui avec une promptitude inconcevable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a - href="#footnotetag239"> (retour) </a> «Il se trouva qu'il étoit minuit. - Je lui dis: «Il est vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain - j'écrivis dans une feuille de papier: «<i>C'est vous.</i>» Je le - cachetai et le mis dans ma poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui - dis: «J'ai le nom dont il est question écrit dans ma poche, et je ne - veux pas vous le donner un vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le - papier, je vous promets de le mettre sous mon lit pour ne le lire - qu'après que minuit sera sonné. Je m'assure, me dit-il, que vous ne - douterez pas que je ne veille jusqu'à ce que j'entende l'horloge, et que - je n'attende avec impatience que l'heure soit venue......» Je lui dis: - «Vous vous tromperiez peut-être à l'heure, vous ne l'aurez que demain au - soir.» Je ne le vis que le dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner - chez la Reine; il causa avec moi, comme avec tous ceux qui étoient au - cercle.... Je sortois mon papier, je le lui montrois, et, après, je le - remettois quelquefois dans ma poche et d'autres fois dans mon manchon. - Il me pressa extrêmement de le lui donner; il me disoit que le cœur lui - battoit... Je lui dis: «Voilà le papier.» (<i>Mém. de Madem.</i>, édit - citée, VI, p. 130-131.) - </p> - </blockquote> - <p> - La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de - l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne mette - en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de savoir, et - cette curiosité produit des effets différens, suivant les différens sujets - qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit très-louable et très-bonne en - sa nature. Le moyen dont il se pouvoit servir pour en voir la fin étoit - fort incertain, et la fin très-douteuse et même dangereuse. Sa curiosité - étoit louable et bonne, car il vouloit savoir s'il se pouvoit faire aimer - de Mademoiselle; les moyens dont il se servit pour cela sont honnêtes, - même fort nobles, et quoique jusqu'ici il n'ait eu que de grandes - espérances de leurs bons effets, néanmoins il n'en a point encore de - véritable certitude. Il n'y a donc que ce billet qu'il tient entre ses - mains qui le puisse instruire de tout; et ce sera par la fin qu'il nous - sera permis, aussi bien qu'à lui, de juger certainement de toutes choses. - </p> - <p> - Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la - dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce - billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de la - main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si - cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il y - avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que jusque-là - toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort bien réussi; - mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé, Mademoiselle pouvoit - n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et peut-être pour se moquer - de lui, et la grande disproportion qu'il y a entre cette princesse et M. - de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. Il eut pendant toute cette - nuit l'esprit agité de mille pensées différentes. Tantôt il repassoit dans - son souvenir le procédé de Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et - un traitement si favorable et si extraordinaire pour une personne de sa - qualité, qu'il se figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que - de la sincérité de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle - elle avoit agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque - motif secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit - aisé de voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit - espérer une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès - si avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui - étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit - tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied ou - s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit, la - nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit - combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans - l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin, - l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels ce - pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire - l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait - subsister l'amour. - </p> - <p> - M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et - agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son - entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être - préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César, - forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur, - que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes - les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit - d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de - délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs de - son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands combats - et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on trouve une - véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours vaincre pour - emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une glorieuse et - vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre ennemi ait la - moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur notre sort. - </p> - <p> - Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez - Mademoiselle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> <a - href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Cette princesse ne le - vit pas plus tôt dans sa chambre avec un visage pâle et où l'image de la - mort étoit entièrement dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: - «D'où vient ce changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le - plus joyeux homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait - triste et mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous - promettiez de cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant - d'empressement? Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les - hommes si je vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout - au contraire depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux - qui font tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte, - qui jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois - jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si ouvertement. - Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre Altesse Royale, - la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me semble, quelque - chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va rendre le jouet et - la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore d'où vient le sujet - de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, le poignard dans le - sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! Enfin; vous me traitez - comme le dernier de tous les hommes, et pour me rendre l'affront que vous - me faites plus sensible, vous me voulez encore forcer à la cruelle - confusion de vous le dire moi-même. Ha! Mademoiselle, que ce traitement - est rude pour une personne qui en a agi si sincèrement avec vous! Je n'ai - jamais agi envers Votre Altesse royale que de la manière que je le dois. - Je vous connois comme une des plus grandes princesses de toute la terre, - et je me connois moi-même comme un simple cadet, qui vous doit tout par - toutes sortes de raisons. Mais quoique cadet et simple gentilhomme, la - nature m'a donné un cœur haut et assez bien placé pour ne me souffrir rien - faire d'indigne.--Mais que voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il - semble, à vous entendre parler que je vous ai fait quelque grand tort en - vous accordant une chose qui m'est de la dernière importance et dont j'ai - fait un secret à toute la terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, - mais à cette fois je vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je - vous accorde ce que vous me demandez préférablement à tout autre; - cependant ce qui peut être un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est - pour vous que de plaintes! En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire - pour vous satisfaire.--De grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, - n'insultez pas davantage un misérable; que Votre Altesse Royale se - divertisse tant qu'il lui plaira à mes dépens, j'y consens de tout mon - cœur. Mais je lui demande seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une - raillerie qui donneroit lieu à tout le monde après vous de me traiter de - fou et de ridicule. Et encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes - ces marques de votre bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré - que comme des effets de votre générosité et d'une bonté toute - particulière, et dont je n'ai jamais mérité la moindre partie; et tous les - bons accueils, ni l'estime que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour - moi, ne m'ont jamais fait oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si - j'en ai usé si librement, ç'a été sans dessein, et je vous demande, - Mademoiselle, de m'en punir de toute autre manière qu'il plaira à Votre - Altesse Royale; je subirai son jugement jusques à m'éloigner de sa vue - pour jamais; je mourrai même pour expier les fautes que je puis avoir - commises, quoique involontairement, envers votre Royale personne. Je ne - demande seulement à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et - qu'elle soit persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus - soumis à ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a - href="#footnotetag240"> (retour) </a> «Après être sorties de l'église - (dans le récit de Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous - allâmes chez M. le dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. - de Lauzun, qui s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me - regarder. Son embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me - mieux chauffer. Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le - regarder: «Je suis toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis - encore plus troublé de ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour - donner dans votre panneau; j'ai bien connu que vous vouliez vous - divertir...» Je lui répondis: «Rien n'est si sûr que les deux mots que - je vous ai écrits, ni rien de si résolu dans ma tête que l'exécution de - cette affaire.» Il n'eut pas le temps de répliquer, ou ne se trouva pas - la force de soutenir une plus longue conversation.» (<i>Mém. de Madem.</i>, - loc. cit.) - </p> - </blockquote> - <p> - Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que - vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement, voyant - qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé sa - douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse en fut - effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la - compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce - qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que d'ailleurs - elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M. le comte de - Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette tendresse qu'elle - avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se découvrit enfin à sa - faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout son visage l'ayant - touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant d'un œil plus favorable - qu'elle n'avoit encore fait, après avoir longtemps gardé le silence, cette - princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que vous faites un grand tort à la - sincérité de mon procédé envers vous, et que vous connoissez mal les - sentimens que mon cœur a conçus pour vous! Si vous saviez l'injure que - vous me faites de me traiter ainsi, vous vous puniriez vous-même de - l'affront que vous me faites. Quoi! vous tournez en raillerie la plus - grande affection du monde, où j'ai apporté toute la sincérité qui m'étoit - possible! Je me suis fait violence avant que de faire ce que j'ai fait - pour vous; mais enfin la tendresse l'a emporté sur ma fierté; je m'oublie, - s'il faut le dire, pour vous donner la plus forte preuve de mes affections - que j'aye jamais donnée à personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un - rang qui n'étoit pas inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu - pour mériter mon estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non - seulement je vous donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après - cela vous dites que je me moque de vous et que je hasarde votre - réputation; je me hasarde bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par - dessus toutes ces considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon - pour vous élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez - pas prétendre, quoique vous méritiez davantage?» - </p> - <p> - M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit d'entendre<a - id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> <a href="#footnote241"><sup - class="sml">241</sup></a>, au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu - que Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh! - Mademoiselle, que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et - qu'il faut bien avouer que les personnes de votre condition ont bien de - l'avantage de pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour - ceux qui en sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en - idée et en imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite - le reste de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle, - faites-moi plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de - me voir languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le - désir de me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en - croit indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis - encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que vous - êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez audacieux - pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me flatter, - seulement pour vous divertir.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a - href="#footnotetag241"> (retour) </a> Madame de Nogent, sœur de M. de - Lauzun, fut moins difficile à persuader: «J'avois écrit sur une carte: - <span class="sc">Monsieur</span>, M. de Longueville, et M. de Lauzun. - Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui montrai ces - trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois hommes j'ai - envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle de se jeter à - mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me dire.» (<i>Mém. de - Madem.</i>, édit. citée, 6, p. 133.) - </p> - </blockquote> - <p> - Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que son - âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit étoit - des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le reconnut - aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle le - témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une action - toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous persuader? - Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en prends pour vous - procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis une princesse - sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que conformément à mes - intentions; et je vous en donnerai telle preuve que vous n'aurez pas lieu - d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous traiter aussi favorablement - comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour vous les sentimens d'une - véritable tendresse? Non, poursuivit cette princesse, versant quelques - larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle voyoit M. de Lauzun dans la - dernière affliction et toujours obstiné dans l'erreur qu'elle se moquoit - de lui; non, je ne déguise point ma pensée; et puisque mes paroles n'ont - pas pu vous persuader les véritables sentimens de mon cœur, il faut que - j'emprunte le secours de mes yeux, et que les larmes que vous me forcez de - verser vous en soient des témoins auxquels vous ne puissiez rien objecter. - Me croyez-vous, Monsieur, après vous avoir donné des preuves si fortes de - mon amour? Douterez-vous encore de la sincérité de mon procédé, après - l'avoir ouï de ma bouche, et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs - soins et leur pouvoir pour ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc, - s'il vous plaît: cette déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez - extraordinaire, mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien - de ma promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me - disiez qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent - justement prétendre à la possession des grandes princesses, je vous - répondis que vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il - y en avoit d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du - sang, y pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, - je n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois - alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire - heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le rendre. - Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à cela; agissez - hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez de votre côté, - et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai rien du mien. - Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de vous dire, - douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, s'écria M. de - Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si tendre et si - obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa faveur, qu'est-ce que - je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos bontés? Quoi! - Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre Altesse Royale - rend le plus heureux, soit le plus ingrat par l'impossibilité de ne - pouvoir rien faire qui puisse marquer sa reconnoissance? La plus grande - princesse du monde élèvera un misérable jusques au plus haut degré de - bonheur, et il n'aura rien que des souhaits pour reconnoissance d'un - bienfait si extraordinaire? Que vous me rendez heureux, Mademoiselle, par - l'excès d'une générosité sans exemple! Mais que ce haut point de gloire me - sera rude, tandis que je ne pourrai rien faire pour reconnoître la - déclaration que Votre Altesse Royale vient de faire en ma faveur! Elle - m'est trop avantageuse et a trop de charmes pour moi pour demeurer sans - réponse, et la gratitude me doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un - profond respect et le devoir même m'ont fait taire si longtemps. Et - puisque je ne puis rien faire pour Votre Altesse Royale pour lui marquer - ma gratitude, je dois lui dire du moins et lui découvrir les sentimens de - mon cœur. Il est vrai, Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur - d'entrer chez Votre Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce - que je ne faisois autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un - motif plus doux et plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous - plaît, à mes transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je - vous considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a - trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui - sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes - les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour voir, - des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur pour aimer. - J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion lorsqu'elle - ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de répugnance, car - je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de toute la terre, - je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et glorieuse flamme. Je - pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse Royale me taxe de - présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité entre votre - condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble et élevé pour - n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu se résoudre à - s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui, Mademoiselle, je - l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous venez de faire sur le - sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais osé parler, si votre - procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je ne visse point d'autre - remède à mon mal que la langueur pendant le reste de mes jours. J'aimois - mieux traîner une vie mourante dans un mortel silence, que de risquer à - vous déplaire et à m'attirer pour un seul moment votre disgrâce par la - moindre parole qui vous pût faire connoître mon amour. Et comme j'ai fait - par le passé, je tâcherai avec soin à composer et mes yeux et toutes mes - actions, de peur qu'à l'insu de mon cœur ils ne vous disent quelque chose - de ce qu'il ressent pour vous: car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un - simple cadet qui n'a que son épée pour partage osât aspirer à la - possession d'une princesse qui n'a jamais su regarder les têtes couronnées - qu'avec indifférence, et qui a refusé les premiers partis de l'Europe? - Quelle apparence, dis-je, qu'après le refus de tant de souverains parmi - lesquels il y en a qui, par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute - prétendre avec quelque justice à la possession de Votre Altesse Royale... - Néanmoins toute la terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes - ces poursuites, comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. - Ainsi, Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces - choses, tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque - chose des sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je - pas lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez - téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis - encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que - mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon âme - à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus avantageux de - vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de hasarder une - déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire l'accès entièrement - libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il est vrai, - Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement des peines - inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si j'aurois pu y - résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus grand mal - modéroit en quelque façon celui que je sentois.» - </p> - <p> - Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans - l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait, dit - cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps que - j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé - d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis déclarée - enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je n'ai pas - choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de plusieurs - que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés là-dessus - m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre esprit, vos - actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me conseiller, et - je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je vous observe, que, - loin de me repentir de ce que je viens de dire, au contraire je crains de - ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement mes affections. Quant à - cette inégalité de conditions qui vous fait tant de peine, n'y songez - point, je vous prie, et soyez assuré que je ne laisserai pas imparfaite - une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant de plaisir, et j'y - travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une affaire dont je - prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos; comptez seulement - là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous venez de parler n'a pu - faire sur mon esprit, votre mérite le fait excellemment; et mon cœur, qui - jusque aujourd'hui s'est conservé dans son entière liberté, malgré toutes - les recherches des rois et des souverains, n'a su cependant éviter de - devenir captif d'un simple cadet, comme vous dites. Si tous les cadets - vous ressembloient, Monsieur, il se trouveroit peu d'hommes qui voulussent - être les aînés. Je ne prétends pas faire votre panégyrique, mais je suis - obligée de donner cela premièrement à la vérité, secondement à vous-même, - afin que vous n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, - troisièmement au choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que - je ne l'ai fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de - moi, et à ma propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et - je vous crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur - vous que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre - bel esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et - de cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde, - sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que j'aie - ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est - ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est - agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous - avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple, voulu - faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre intérêt - de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre belle - bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre esprit - éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque votre - royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait trembler - de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me prépare à un - si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action si peu - commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux pour ne - mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et que, - nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au plus - suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de - vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que - vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute la - terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de temps à - un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et cette haute - estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des personnes même - qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, Mademoiselle, de - trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas lieu de vous - repentir. - </p> - <p> - --S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me - point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout - dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon - choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je - suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse du - monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient flatté, - mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire voir la - sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout scrupule, et je ne - veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez seulement à cela, si - vous voulez votre fortune, et ne perdez point le temps, si vous m'aimez; - le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son consentement, et soyez - assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout ce que je pourrai.--Oh! - Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun, se jetant pour une seconde - fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai faire pour reconnoître toutes - les étroites obligations que j'ai à Votre Altesse Royale, après en avoir - reçu des preuves si sensibles? Quoi, la plus grande princesse de la terre - en qualité, en biens et en mérite, s'abaissera jusqu'à venir chercher un - homme privé pour l'honorer de ses bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle - lui offre non seulement ses bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur - privativement à tout autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage - d'une générosité inestimable, cette même princesse lui veut donner sa - royale main et généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu - m'es aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me - donnant tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma - juste reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais - est d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et - à mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir - quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que - Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais de - grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre - bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je - l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur, si - elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de celle - que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi et de mes - espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il vous plaît, le - vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous les moments de ma - vie. Le don que je vous fais est peu de chose en comparaison de ce que - j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude avec laquelle - j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale et ne laissera, - jamais le moindre doute sur ce sujet.» - </p> - <p> - Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit - fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu d'espérer, - mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit obligé cette - princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de beaucoup toutes - ses espérances. De façon que, se voyant entièrement assuré de ce côté, et - ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement aimé de Mademoiselle - après la déclaration tendre et sincère qu'il en avoit ouï de la propre - bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à avoir l'agrément du Roi, - sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir rien conclure. L'occasion - s'en présenta peu de temps après, ou pour mieux dire il la fit naître - lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que cela à son entier bonheur. - </p> - <p> - Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses sur - le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il falloit - qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette princesse - et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus éclairés, se - douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait l'honneur à M. de - Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais, Lauzun, il semble - que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; car, à t'entendre - parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus d'accès auprès - d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de Lauzun, je suis assez - heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse me fait l'honneur de me - traiter d'une manière à me faire croire que, si Votre Majesté m'est - favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a point de - semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son ris, tu - pourrois bien aspirer à devenir mon cousin<a id="footnotetag242" - name="footnotetag242"></a> <a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>?--Ah! - Sire, répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée - au-dessus de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la - mettre au jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais - trop mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce - devoir et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, - qui n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre - Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand je - me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir - quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis - trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous - les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font croire - que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces. Aussi, - Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec toutes sortes - de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien sans l'aveu de - Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire encore avec tout - le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est point contraire, je - me puis dire le plus heureux de tous les hommes.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a - href="#footnotetag242"> (retour) </a> Il semble, au contraire de ce qui - est avancé ici, que Lauzun n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce - grand projet de mariage. Il eut la plus grande peine du monde à laisser - mademoiselle de Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me - remettoit toujours d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir; - à la fin, après l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui - des longueurs qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me - donner de l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation, - de crainte qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience - de prendre le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je - crois même que je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se - rappela dans la suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre, - et la refit pour l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., <i>édit. - citée</i>). - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout - ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de - voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de - parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi: - «Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire, - il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous - fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être - contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire, - répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre tout, - sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils sont - au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, le Roi - le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit Lauzun, je ne - puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.» Le Roi, voyant - cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et qu'il a toujours - honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien, Lauzun, pousse ta - fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout ce que je pourrai, et - tu en verras les effets.» - </p> - <p> - A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni qui - eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les apparences - étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se promettre un entier - bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le voilà donc qui s'en va - porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il avoit du Roi. Jamais cette - princesse ne témoigna plus de joie que dans cette rencontre. Ils - demeurèrent quelques jours dans cet état à se donner mutuellement tous les - témoignages innocens d'un véritable amour, ménageant toutes choses de - manière qu'ils pussent achever et finir leurs desseins par un heureux - mariage. - </p> - <p> - Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue<a - id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> <a href="#footnote243"><sup - class="sml">243</sup></a>, M. de Lauzun s'en alla d'abord chez - Mademoiselle, et lui parla ainsi: «Enfin je vois bien, Mademoiselle, que - le destin, jaloux de mon bonheur, s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la - mort de Madame va entièrement faire avorter tous les glorieux desseins que - Votre Altesse Royale avoit conçus pour moi. La mort de cette princesse - vous a laissé une place plus digne de vous, et plus sortable à votre - condition que celle que vous vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais - il falloit que dans ce cadet vous trouvassiez un grand prince, et votre - attente ne pouvoit jamais mieux être remplie que par la royale personne de - Monsieur, frère unique du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez - d'un véritable repos et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre - qualité, s'il n'y en a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est - d'autant plus sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre - Altesse Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si - malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet étrange - revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation: c'est, - Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le don - qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois infiniment - obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit fait de celui - qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends m'acquitter de tout - envers elle: vous avez fait paroître une générosité sans exemple quand - vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable gentilhomme, n'ayant - rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de vos libéralités, a - enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même, afin de contribuer par - cette généreuse restitution au repos de Votre Altesse Royale. Je ne veux - pas vous donner la peine de vous dégager vous-même de votre promesse, je - vous crois l'âme trop belle pour en avoir la pensée; mais je veux faire - mon devoir en me dégageant moi-même. Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y - ait d'autre motif que celui de votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai - un cœur tendre et sensible, plus que Votre Altesse Royale ne se peut - l'imaginer, quoique dans la perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie - ma ruine. Oui, Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies - que Votre Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous - aviez animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans - la douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande - princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder. Après - cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la puisse - remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes sortes de - raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne peut être - consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il mérite seul vos - affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez, Mademoiselle, - encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que votre mariage - avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi contents que vous le - méritez et que je l'ai souhaité.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a - href="#footnotetag243"> (retour) </a> Madame Henriette mourut le 30 juin - 1670. Plusieurs des faits qui précèdent sont postérieurs à cette date. - Il est certain qu'il fut alors grandement question de marier avec - Mademoiselle Monsieur, duc d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur - désiroit cette alliance pour faire entrer dans sa maison les biens - immenses de Mademoiselle, celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du - prince, et qui d'ailleurs aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve - à ce sujet de grands détails dans ses <i>Mémoires</i>, édit. citée, t. - 6, <i>initio</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un si - véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute faire, que - dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je n'attendois pas un - pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon repos vous devoit être - plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il me semble que vous ne - cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des alarmes qui ont si peu - de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour vous, et pour vous mettre en - état de n'envier le sort de personne. Ce n'est pas l'éclat ni la qualité - que je cherche; vous savez que j'en ai refusé assez souvent, pour n'en pas - chercher aujourd'hui. Êtes-vous content, Monsieur, et cette déclaration - est-elle assez ample pour vous ôter tout soupçon? Je veux encore faire - davantage, et vous le verrez bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant - aux pieds de Mademoiselle: «Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma - légère conduite; ne l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai - pour Votre Altesse royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et - vivrois plus en repos et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me - permettra en nulle sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet - heureux moment qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de - Votre Altesse Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous - laisse jouir paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.» - </p> - <p> - Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute apparence - de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier Monsieur de se - désister de sa recherche, et de ne point songer à elle autrement que comme - ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi fit: dont Monsieur parut - un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit. Cependant Mademoiselle ne - manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière qu'elle avoit faite au Roi, ce - qui acheva de le mettre en repos, dont elle eut bien de la joie. - </p> - <p> - Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de - sa parole<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> <a - href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Sa Majesté, voyant que - Mademoiselle le désiroit ardemment, y acquiesça volontiers<a - id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> <a href="#footnote245"><sup - class="sml">245</sup></a>, de façon qu'il n'y restoit qu'à épouser; et M. - de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa poche, et la parole - du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le remettoit qu'afin de - faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de pompe; de manière que, cela - ayant éclaté ouvertement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> - <a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, les princes et les - princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent changer<a - id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> <a href="#footnote247"><sup - class="sml">247</sup></a>, en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir - Mademoiselle au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que - cette princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que - deviendra M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, - répliqua le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me - promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit cette - princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi. Et pour - M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât point à - sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la fortune - de personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a - href="#footnotetag244"> (retour) </a> «Lorsque M. de Lauzun m'eut - renvoyé ma lettre, je la donnai à Bontemps pour la donner au Roi, qui me - fit une réponse très honnête. Il me disoit qu'il avoit été un peu - étonné, qu'il me prioit de ne rien faire légèrement, d'y bien songer, et - qu'il ne me vouloit gêner en rien; qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit - des marques de sa tendresse lorsqu'il en trouveroit des occasions.» (<i>Mém. - de Madem.</i>, 6, p. 150.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a - href="#footnotetag245"> (retour) </a> «... Le Roi joua cette nuit-là - jusqu'à deux heures... Il me trouva dans la ruelle de la Reine; il me - dit: «Vous voilà encore ici, ma cousine? Vous ne savez pas qu'il est - deux heures?» Je lui répondis: «J'ai à parler à Votre Majesté.» Il - sortit entré deux portes, et il me dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai - des vapeurs.» Je lui demandai s'il vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non, - me voilà bien.» Le cœur me battoit si violemment que je lui dis deux ou - trois fois: «Sire! Sire!» Je lui dis, à la fin: «Je viens dire à Votre - Majesté que je suis toujours dans la résolution de faire ce que je me - suis donné l'honneur de lui écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille - ni ne vous défends cette affaire; je vous prie d'y bien songer avant de - la terminer. J'ai encore, me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous - devez tenir votre dessein secret jusqu'à ce que vous soyez bien - déterminée. Bien des gens s'en doutent; les ministres m'en ont parlé; M. - de Lauzun a des ennemis: prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis: - «Sire, votre Majesté est pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (<i>Mém.</i>, - 6, 156 et suiv.) - </p> - <p> - Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par - Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des - commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois. - Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle, - qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel - du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu - Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus - librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui - donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui - faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je - l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous - êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (<i>Mém. anecd.</i> de - Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a - href="#footnotetag246"> (retour) </a> La nouvelle de ce mariage, dont le - projet avoit été tenu si secret jusque-là, éclata vite. On connoît la - fameuse lettre adressée à M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15 - décembre 1670, par Mme de Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la - plus étonnante..., etc.» - </p> - <p> - Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de - Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez - Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et - que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la - cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le - Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol - in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle - acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à - genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot - qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de - faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu! - Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini - promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand - retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est - tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si - extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si - pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère - impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui - venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.) - </p> - <p> - Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette - visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère - complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au - nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que - recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a - href="#footnotetag247"> (retour) </a>«Ce qui s'appelle tomber du haut - des nues, dit madame de Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux - Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc - lundi que la chose fut déclarée. Le mardi se passa à parler, à - s'étonner, à complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation à - M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les - ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage, qui - fut fait le même jour. (Cf. <i>Mém. de Montp.</i>, 6, 201.) Elle lui - donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le - comté d'Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le - premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute - la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault, tout - cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût dressé; il y prit le nom - de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier, Mademoiselle espéra que - le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; mais, sur les sept - heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre - à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa réputation; en sorte - qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le Roi leur - déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit absolument de songer à - ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.) - </p> - </blockquote> - <p> - N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit ri - à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait - naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les - plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se sont - changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous avez - fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque le Roi - lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de son - amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de leurs - corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me semble, ce - que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en voit peu de - cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois qu'elles - prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande princesse. - </p> - <p> - N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de Mademoiselle - et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne pouvoient désirer - qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient projeté? - </p> - <p> - Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit pas - de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns en - parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur la - bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui paroissoit au - dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa Majesté faisoit pour - ôter les discours que l'on auroit faits sur l'inégalité de Mademoiselle - avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que le procédé du Roi n'étoit pas - une feinte, mais une vérité, il en voulut donner des preuves écrites de sa - propre main, non seulement aux personnes de la Cour, mais à tout le public<a - id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> <a href="#footnote248"><sup - class="sml">248</sup></a>, par la lettre que je rapporte ici, où il - s'explique assez ouvertement: - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a - href="#footnotetag248"> (retour) </a> «Les ministres conseillèrent au - roi d'écrire une lettre à tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les - pays étrangers pour leur donner part, des raisons qu'il avoit eues de - rompre mon affaire.» (<i>Mém. de Mademoiselle</i>, 6, 236.) - </p> - </blockquote> - <h4> - LETTRE DU ROY. - </h4> - <div class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/C.png" /></span>omme ce qui - s'est passé depuis cinq ou six jours par un dessein que ma cousine de - Montpensier avoit formé d'épouser te comte de Lauzun, l'un des - capitaines des gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout, - et que la conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement - interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien informés; - j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent au - dehors. Il y a environ dix ou douze jours que ma cousine, n'ayant pas - encore la hardiesse de me parler elle-même d'une chose qu'elle - connaissoit bien me devoir infiniment surprendre, m'écrivit une longue - lettre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> <a - href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> pour me déclarer la - résolution qu'elle disoit avoir prise de ce mariage, me suppliant par - toutes les raisons dont elle put s'aviser d'y vouloir donner mon - consentement, me conjurant cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de - l'agréer, d'avoir la bonté de ne lui en point parler quand je la - rencontrerois chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui - écrivis, fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre - garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette nature, qui - irrémédiablement pourroit être suivie de longs repentirs. Je me - contentois de ne lui en point dire davantage, espérant de pouvoir mieux - de vive voix, et, avec tant de considérations que j'avois à lui - représenter, la ramener par douceur à changer de sentiments. Elle - continua néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres - voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser extrêmement de - donner le consentement qu'elle me demandoit, comme là seule chose qui - pouvoit, disoit-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie, comme - mon refus de le donner la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la - terre. Enfin, voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa - poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa pensée la - principale noblesse de mon royaume, elle et le Comte de Lauzun me - détachèrent quatre personnes de cette première noblesse, qui furent les - ducs de Créqui et de Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de - Guitry, grand maître de ma garderobe<a id="footnotetag250" - name="footnotetag250"></a> <a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, - pour me venir représenter qu'après avoir consenti au mariage de ma - cousine de Guise<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> <a - href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, non seulement sans y - faire aucune difficulté, mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci, - que sa sœur souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au - monde que je mettois une très grande différence entre les cadets de - maison souveraine et les officiers de ma couronne, ce que l'Espagne ne - faisoit point, au contraire préféroit les grands à tous princes - étrangers, et qu'il étoit impossible que cette différence ne mortifiât - extrêmement toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite - qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non seulement de - princesses du sang royal qui ont fait l'honneur à des gentilshommes de - les épouser, mais même des reines douairières de France. Pour - conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si pressantes - en leurs raisons et si persuasives sur le principe de ne pas désobliger - toute la noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un - consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les épaules - d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et disant seulement - qu'elle avoit quarante-cinq ans<a id="footnotetag252" - name="footnotetag252"></a> <a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> - et qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment l'affaire - fut tenue pour conclue; on commença à en faire tous les préparatifs; - toute la Cour fut rendre ses respects à ma cousine, et fit des - complimens au comte de Lauzun. - </p> - <p> - Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit à plusieurs - personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je l'avois voulu. Je la - fis appeler, et ne lui ayant point voulu parler qu'en présence de - témoins, qui furent le duc de Montauzier, les sieurs Le Tellier, de - Lionne, de Louvois<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> <a - href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, n'en ayant pu - trouver d'autres sous ma main, elle désavoua fortement d'avoir jamais - tenu un pareil discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné - et témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien de - possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de l'esprit et - pour l'obliger à changer de résolution. Mais hier, m'étant revenu de - divers endroits que là plupart des gens se mettoient en tête une opinion - qui m'étoit fort injurieuse: que toutes les résistances que j'avois - faites en cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et qu'en - effet j'avois été bien aise de procurer un si grand bien au comte de - Lauzun, que chacun croit que j'aime et que j'estime beaucoup, comme il - est vrai, je me résolus d'abord, y voyant ma gloire si intéressée, de - rompre ce mariage et de n'avoir plus de considération ni pour la - satisfaction de la princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je - puis et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je lui - déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre à faire ce - mariage; que je ne consentirois point non plus qu'elle épousât aucun - prince de mes sujets, mais qu'elle pouvoit choisir dans toute la - noblesse qualifiée de France qui elle voudroit, hors du seul comte de - Lauzun, et que je la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de - vous dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle répandit - de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme si je lui avois - donné cent coups de poignard dans le cœur; elle vouloit m'émouvoir; je - résistai à tout, et après qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de - Créquy, le marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal - d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon intention, pour la - dire au comte de Lauzun, auquel ensuite je la fis entendre, et je puis - dire qu'il la reçut avec toute la constance et la soumission que je - pouvois désirer<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> <a - href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. - </p> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a - href="#footnotetag249"> (retour) </a>: On a remarqué sans doute qu'il - n'est pas question, dans le cours de ce récit, de la lettre de - mademoiselle de Montpensier au Roi. Beaucoup d'autres circonstances sont - omises; nos notes y ont suppléé pour la plupart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a - href="#footnotetag250"> (retour) </a> «Nous traitâmes à fond de tout ce - que nous avions à faire, et prîmes la résolution que MM. les ducs de - Créquy et de Montauzier, le maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient - le lendemain trouver le Roi pour le supplier de ma part de trouver bon - que j'achevasse mon affaire. Il se passa tant de circonstances, dans ces - moments-là que je ne me souviens pas précisément de ce que ces messieurs - étoient chargés de dire au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là - résolution de les faire parler fut prise, je dis à M. de Lauzun: - «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes faire cette affaire?» Il me dit - qu'il étoit plus respectueux d'en user de cette sorte.» (<i>Mém. de - Montp.</i>, 6, 164.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a - href="#footnotetag251"> (retour) </a> Il s'agit du mariage de - mademoiselle d'Alençon, sœur du second lit de mademoiselle de - Montpensier, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise, le 15 mai - 1667. Mademoiselle avoit d'abord été assez opposée à cette alliance, qui - devint ensuite pour elle un précédent sur lequel elle s'appuya pour - déroger encore davantage. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a - href="#footnotetag252"> (retour) </a> Mademoiselle avoit en réalité - quarante-trois ans, et M. de Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en - mai 1627 et lui en 1633. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a - href="#footnotetag253"> (retour) </a> Tous trois ses ministres. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a - href="#footnotetag254"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier, dans - ses <i>Mémoires</i>, et madame de Sévigné, dans ses <i>Lettres</i>, - n'ont pas manqué d'insister sur la douleur bruyante de Mademoiselle et - sur la facile fermeté avec laquelle Lauzun supporta le refus du Roi. - Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît avoir vu dans toute cette - affaire, qu'une occasion de fortifier et d'augmenter son crédit auprès - du Roi par une soumission aveugle à ses volontés, soumission dont il ne - manquoit, dans aucun cas, de lui faire sentir le prix. Poursuivi par - mademoiselle de Montpensier, pour qui son indifférence est fort visible - dans toutes les paroles, dans tous les actes que rapporte de lui, en les - admirant, mademoiselle de Montpensier, trop prévenue en faveur de sa - passion, le comte de Lauzun avoit, par ses charges et ses gouvernements, - une fortune qui pouvoit suffire au luxe de sa table et de ses équipages; - celle que lui auroit apportée son mariage ne devoit lui servir qu'à - faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il n'en faisoit même pas un - mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit accroître son crédit: il - fut soumis. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit - qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui - firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main en - main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté en - aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de Lauzun - en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui parle, et - qui représente M. de Guise. - </p> - <p> - <br /> <a name="c7" id="c7"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <h2> - FABLE. - </h2> - <h4> - L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET. - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out est - perdu, disoit un Perroquet,<br /> Mordant les bâtons de sa cage;<br /> - Tout est perdu, disoit-il plein de rage.<br /> Moi, tout surpris - d'entendre tel caquet,<br /> Qu'il n'avoit point appris dedans son - esclavage, - </p> - <p class="i14"> - Je lui dis: «Parle, que veux-tu - </p> - <p class="i14"> - Avecque ton «Tout est perdu?» - </p> - <p class="i14"> - --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose, - </p> - <p class="i10"> - Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit, - </p> - <p class="i14"> - J'étoufferai si je ne cause; - </p> - <p class="i14"> - Voici donc ce que l'on m'a dit: - </p> - <p class="i10"> - «Comme vous le savez, l'espèce volatille, - </p> - <p class="i10"> - Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois, - </p> - <p class="i10"> - Eh bien, vous savez donc que dans cette famille - </p> - <p class="i14"> - De qui nous recevons les lois - </p> - <p class="i14"> - Est une Aiglonne généreuse, - </p> - <p class="i14"> - Grande, fière, majestueuse, - </p> - <p class="i10"> - Et qui porte si haut la grandeur de son sang, - </p> - <p class="i14"> - Que parmi toute notre espèce - </p> - <p class="i10"> - Elle ne connoît point d'assez haute noblesse - </p> - <p class="i10"> - Qui puisse lui donner un mari de son rang. - </p> - <p class="i14"> - Mille oiseaux pour, elle brûlèrent; - </p> - <p class="i14"> - Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent - </p> - <p class="i14"> - Aucun n'osa se déclarer, - </p> - <p class="i14"> - Aucun n'osa même espérer. - </p> - <p class="i14"> - Mais ce que mille oiseaux n'osèrent, - </p> - <p class="i14"> - Qui sembloient mieux le mériter, - </p> - <p class="i14"> - Un oiseau de moindre puissance, - </p> - <p class="i12"> - Un Moineau (tant partout règne la chance), - </p> - <p class="i14"> - A même pensé l'emporter. - </p> - <p class="i14"> - Ce moineau donc, suivant la règle - </p> - <p class="i10"> - Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi, - </p> - <p class="i14"> - Étoit à la suite de l'Aigle, - </p> - <p class="i12"> - Et même avoit près de lui quelque emploi. - </p> - <p class="i10"> - Ce fut là que, suivant la pente naturelle - </p> - <p class="i12"> - Qui le portoit aux plaisirs de l'amour, - </p> - <p class="i12"> - Il s'occupoit moins à faire sa cour - </p> - <p class="i14"> - Qu'à voltiger de belle en belle, - </p> - <p class="i10"> - Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour - </p> - <p class="i14"> - Sujet de flamme et maîtresse nouvelle. - </p> - <p class="i14"> - Mais le petit ambitieux - </p> - <p class="i10"> - Voulut porter trop haut son vol audacieux; - </p> - <p class="i12"> - Voyant souvent l'Aiglonne incomparable, - </p> - <p class="i12"> - Il la trouvoit infiniment aimable; - </p> - <p class="i14"> - Enfin il l'aima tout de bon, - </p> - <p class="i14"> - Et, sans consulter la raison, - </p> - <p class="i14"> - Le drôle se mit dans la tête - </p> - <p class="i14"> - De lui faire agréer ses feux - </p> - <p class="i14"> - Et d'entreprendre sa conquête. - </p> - <p class="i10"> - Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux, - </p> - <p class="i10"> - Et voyez cependant combien il fut heureux! - </p> - <p class="i14"> - D'une si charmante manière - </p> - <p class="i14"> - Et d'un air si respectueux - </p> - <p class="i14"> - Il sut faire offre de ses vœux, - </p> - <p class="i14"> - Que notre aiglonne noble et fière, - </p> - <p class="i14"> - Pour lui mettant bas la fierté, - </p> - <p class="i10"> - Ne se ressouvient pas de l'inégalité. - </p> - <p class="i12"> - Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave, - </p> - <p class="i10"> - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - </p> - <p class="i14"> - La belle ne dédaigna point - </p> - <p class="i10"> - L'impérieux effort de cet indigne esclave; - </p> - <p class="i10"> - Bien plus, elle approuva son désir indiscret, - </p> - <p class="i14"> - Lui sut bon gré de sa tendresse, - </p> - <p class="i14"> - Rendit caresse pour caresse, - </p> - <p class="i14"> - Et même n'en fit point secret. - </p> - <p class="i10"> - Encor pour un de nous la faute étoit passable: - </p> - <p class="i10"> - Notre plumage vert la rendoit excusable, - </p> - <p class="i14"> - Et d'ailleurs notre qualité - </p> - <p class="i14"> - Rendoit le parti plus sortable; - </p> - <p class="i14"> - Mais pour un si petit oiseau, - </p> - <p class="i10"> - C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable! - </p> - <p class="i10"> - Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau, - </p> - <p class="i10"> - Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau; - </p> - <p class="i10"> - Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles - </p> - <p class="i14"> - Il a fait de terribles coups, - </p> - <p class="i14"> - Et que son ramage est si doux, - </p> - <p class="i14"> - Qu'il a bien fait des infidelles, - </p> - <p class="i14"> - Et plus encore de jaloux. - </p> - <p class="i10"> - Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles, - </p> - <p class="i14"> - Au prix du dessein surprenant - </p> - <p class="i14"> - Que se proposoit ce galant? - </p> - <p class="i12"> - Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille, - </p> - <p class="i12"> - Fut averti de cette indigne ardeur, - </p> - <p class="i14"> - Il prévit bien le déshonneur - </p> - <p class="i12"> - Qui résultoit d'alliance si vile. - </p> - <p class="i10"> - Ayant donc fait venir nos amans étonnés, - </p> - <p class="i12"> - Il les reprend de s'être abandonnés - </p> - <p class="i10"> - Aux mutuels transports d'une égale folie; - </p> - <p class="i14"> - A l'Aiglonne, de ce que sortie - </p> - <p class="i10"> - Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux, - </p> - <p class="i14"> - Elle s'abaisse et se ravale - </p> - <p class="i14"> - Par un choix si peu glorieux, - </p> - <p class="i10"> - Et au Moineau sa faute sans égale, - </p> - <p class="i14"> - De ce qu'oubliant le respect, - </p> - <p class="i14"> - Il ose bien lever le bec - </p> - <p class="i14"> - Jusqu'à l'alliance royale. - </p> - <p class="i14"> - Pour conclusion, il leur défend - </p> - <p class="i14"> - De faire jamais nid ensemble, - </p> - <p class="i14"> - Malgré l'amour qui les assemble. - </p> - <p class="i10"> - Notre couple, accablé sous un revers si grand, - </p> - <p class="i14"> - À ses commandements se rend, - </p> - <p class="i10"> - Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare, - </p> - <p class="i14"> - D'injurieux et de cruel, - </p> - <p class="i14"> - L'ordre prévoyant qui sépare - </p> - <p class="i12"> - Ce qu'unissoit un amour mutuel. - </p> - <p class="i14"> - L'Aiglonne fière et glorieuse - </p> - <p class="i10"> - S'élève dans les airs, affligée et honteuse - </p> - <p class="i10"> - De voir ouvertement son dessein condamné, - </p> - <p class="i14"> - Et le Moineau passionné, - </p> - <p class="i10"> - De désespoir de voir son espérance en poudre, - </p> - <p class="i14"> - Se retira de son côté, - </p> - <p class="i14"> - Et fut contraint de se résoudre - </p> - <p class="i14"> - À rabaisser sa vanité - </p> - <p class="i12"> - Sur des objets de plus d'égalité. - </p> - <p class="i14"> - Voilà donc le récit fidelle - </p> - <p class="i14"> - De ce qui me tient en cervelle. - </p> - <p class="i14"> - Est-ce que je n'ai pas sujet - </p> - <p class="i10"> - De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait? - </p> - <p class="i14"> - Que la nature se dérègle, - </p> - <p class="i12"> - Puisque l'on voit, par un dessein nouveau, - </p> - <p class="i14"> - L'Aigle s'abaisser au Moineau, - </p> - <p class="i12"> - Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle? - </p> - <p class="i10"> - Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix: - </p> - <p class="i12"> - Tout est perdu, pour la troisième fois?» - </p> - <p class="i14"> - Ici le jaseur, hors d'haleine, - </p> - <p class="i14"> - Et quoique avec bien de la peine, - </p> - <p class="i14"> - Mit fin à sa narration. - </p> - <p class="i14"> - J'en trouvai l'histoire plaisante; - </p> - <p class="i14"> - Mais, y faisant réflexion, - </p> - <p class="i12"> - Je la trouvai trop longue et trop piquante. - </p> - <p class="i14"> - Mais quoi! c'étoit un Perroquet; - </p> - <p class="i14"> - Il faut excuser son caquet<a id="footnotetag255" - name="footnotetag255"></a> <a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a - href="#footnotetag255"> (retour) </a> Ces deux derniers vers font - allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on - chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i18"> - Perroquet, perroquet, - </p> - <p class="i14"> - S'en doit rire dans son caquet. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <h4> - RÉPONSE DU MOINEAU AU PERROQUET. - </h4> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>h! ah! vous - parlez donc, monsieur le Perroquet,<br /> Et jasez dedans votre cage?<br /> - À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.<br /> D'où vous vient un - si grand caquet,<br /> Vous qui depuis longtemps souffrez un - esclavage - </p> - <p class="i14"> - Qui doit vous avoir abattu? - </p> - <p class="i14"> - Dès que je vous ai entendu - </p> - <p class="i10"> - À tort et à travers parler d'une autre chose - </p> - <p class="i14"> - Que de celle qu'on vous apprit, - </p> - <p class="i14"> - J'ai bien vu qu'un Perroquet cause - </p> - <p class="i14"> - Sans savoir, souvent ce qu'il dit. - </p> - <p class="i10"> - Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille - </p> - <p class="i10"> - Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois, - </p> - <p class="i10"> - Et qui a du respect pour toute leur famille, - </p> - <p class="i14"> - Dont elle exécute les lois, - </p> - <p class="i12"> - Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse, - </p> - <p class="i14"> - Grande, belle, et majestueuse, - </p> - <p class="i10"> - Qui joint à la vertu la noblesse du sang, - </p> - <p class="i14"> - Peut bien souvent changer d'espèce; - </p> - <p class="i10"> - Son mérite suffit avecque la noblesse, - </p> - <p class="i10"> - Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang. - </p> - <p class="i14"> - Cent oiseaux autrefois brûlèrent - </p> - <p class="i14"> - Pour des Aigles, et les aimèrent - </p> - <p class="i14"> - Sans l'oser jamais déclarer. - </p> - <p class="i14"> - Ceux-ci ne l'osant espérer, - </p> - <p class="i14"> - Mille oiseaux plus petits l'osèrent, - </p> - <p class="i14"> - Qui pouvoient moins le mériter; - </p> - <p class="i14"> - Mais, ayant le cœur de tenter, - </p> - <p class="i14"> - Firent si bien tourner la chance, - </p> - <p class="i14"> - Qu'ils eurent lieu, de l'emporter. - </p> - <p class="i14"> - Ce n'est pas toujours une règle - </p> - <p class="i10"> - Que l'on puisse manquer de respect à son Roi - </p> - <p class="i14"> - Pour aimer quelquefois un Aigle, - </p> - <p class="i14"> - Sans s'écarter de son emploi. - </p> - <p class="i10"> - C'est entre les oiseaux chose fort naturelle - </p> - <p class="i12"> - De s'adonner aux plaisirs de l'amour; - </p> - <p class="i14"> - Chacun d'eux veut faire sa cour, - </p> - <p class="i14"> - Chacun cherche à charmer sa belle, - </p> - <p class="i10"> - Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour, - </p> - <p class="i10"> - Il tâche d'allumer une flamme nouvelle. - </p> - <p class="i14"> - Ce n'est pas être ambitieux, - </p> - <p class="i10"> - Et un jeune Moineau n'est pas audacieux - </p> - <p class="i10"> - Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable: - </p> - <p class="i12"> - Il faut aimer ce que l'on trouve aimable, - </p> - <p class="i14"> - Et il faut aimer tout de bon. - </p> - <p class="i14"> - C'est être privé de raison, - </p> - <p class="i14"> - Et c'est se rompre en vain la tête, - </p> - <p class="i14"> - D'improuver de si justes feux. - </p> - <p class="i14"> - Chacun cherche à faire conquête, - </p> - <p class="i10"> - Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux, - </p> - <p class="i10"> - On cherche seulement à devenir heureux, - </p> - <p class="i14"> - Sans s'arrêter à la manière. - </p> - <p class="i14"> - D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux», - </p> - <p class="i14"> - On peut faire offre de ses vœux - </p> - <p class="i10"> - À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière, - </p> - <p class="i14"> - Quand elle met bas la fierté, - </p> - <p class="i10"> - Qu'elle veut suppléer à l'inégalité. - </p> - <p class="i14"> - Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave, - </p> - <p class="i10"> - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - </p> - <p class="i14"> - Une Aiglonne ne dédaigne point - </p> - <p class="i10"> - De recevoir les vœux d'un si charmant esclave. - </p> - <p class="i10"> - Un si parfait oiseau ne peut être indiscret; - </p> - <p class="i14"> - Il peut témoigner sa tendresse, - </p> - <p class="i14"> - Et recevoir quelque caresse, - </p> - <p class="i14"> - Sans faire le moindre secret. - </p> - <p class="i10"> - Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable, - </p> - <p class="i10"> - Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable? - </p> - <p class="i10"> - Ne peut-il pas tenter une jeune beauté? - </p> - <p class="i14"> - D'ailleurs, s'il est de qualité, - </p> - <p class="i14"> - Le parti n'est-il pas sortable? - </p> - <p class="i14"> - Mais, en un mot, il est oiseau, - </p> - <p class="i10"> - Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable - </p> - <p class="i10"> - Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau - </p> - <p class="i10"> - Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau. - </p> - <p class="i10"> - L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles: - </p> - <p class="i14"> - Elle est sensible aux moindres coups; - </p> - <p class="i14"> - Les feux d'un Moineau lui sont doux - </p> - <p class="i14"> - Quand elle les connoît fidèles; - </p> - <p class="i14"> - Et, s'il se trouve des jaloux, - </p> - <p class="i10"> - Elle entend leurs discours comme des bagatelles. - </p> - <p class="i14"> - Qu'y a-t-il donc de surprenant? - </p> - <p class="i14"> - Un jeune oiseau qui est galant, - </p> - <p class="i10"> - Qu'on connoît généreux et de noble famille, - </p> - <p class="i14"> - Qui sert son prince avec ardeur, - </p> - <p class="i14"> - Qui ne fait rien qu'avec honneur, - </p> - <p class="i14"> - Son alliance est-elle vile? - </p> - <p class="i10"> - S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés, - </p> - <p class="i10"> - Ce sont des envieux, qui sont abandonnés - </p> - <p class="i10"> - Aux cruels mouvements d'une étrange folie. - </p> - <p class="i14"> - Quoiqu'une Aiglonne soit sortie - </p> - <p class="i10"> - D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux, - </p> - <p class="i14"> - Croyez-vous qu'elle se ravale - </p> - <p class="i14"> - Et qu'il lui soit peu glorieux - </p> - <p class="i10"> - De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale, - </p> - <p class="i14"> - Qui a pour elle du respect, - </p> - <p class="i14"> - Qui n'a point d'aile ni de bec - </p> - <p class="i14"> - Que pour cette Aiglonne royale? - </p> - <p class="i14"> - Où est cette loi qui défend - </p> - <p class="i14"> - Que l'on ne puisse mettre ensemble - </p> - <p class="i14"> - Deux oiseaux que l'amour assemble - </p> - <p class="i10"> - Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand? - </p> - <p class="i14"> - C'est une injustice qu'on rend, - </p> - <p class="i10"> - Et c'est un sentiment sans doute trop barbare, - </p> - <p class="i14"> - Et qu'on peut appeler cruel, - </p> - <p class="i14"> - De quelque raison qu'il se pare, - </p> - <p class="i12"> - Que de blâmer un amour mutuel. - </p> - <p class="i14"> - L'Aiglonne, quoique glorieuse, - </p> - <p class="i10"> - Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse? - </p> - <p class="i10"> - Un feu si naturel sera-t-il condamné? - </p> - <p class="i14"> - Mais un Moineau passionné - </p> - <p class="i10"> - Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre, - </p> - <p class="i14"> - Qui a le dieu Mars à côté, - </p> - <p class="i12"> - Dont le cœur fier s'est pu résoudre - </p> - <p class="i14"> - À modérer sa vanité - </p> - <p class="i12"> - Et le traiter avec égalité, - </p> - <p class="i14"> - Si ce moineau est si fidèle, - </p> - <p class="i14"> - Qu'est-ce qui vous donne sujet - </p> - <p class="i10"> - De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait? - </p> - <p class="i14"> - Si votre cerveau se dérègle, - </p> - <p class="i12"> - Pour avoir bu par trop de vin nouveau, - </p> - <p class="i14"> - Faut-il en faire souffrir l'Aigle? - </p> - <p class="i10"> - Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix, - </p> - <p class="i14"> - Et parler mieux une autre fois. - </p> - <p class="i14"> - Lorsque j'aurai repris haleine, - </p> - <p class="i14"> - Vous pourrez vous donner la peine - </p> - <p class="i10"> - De poursuivre pourtant votre narration. - </p> - <p class="i14"> - L'histoire en est assez plaisante, - </p> - <p class="i14"> - Et, sans faire réflexion - </p> - <p class="i14"> - Si elle peut être piquante, - </p> - <p class="i14"> - Puisque ce n'est qu'un Perroquet, - </p> - <p class="i14"> - On se moque de son caquet. - </p> - </div> - </div> - </div> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c8" id="c8"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - JUNONIE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX. - </h3> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>ous les malheurs - que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas qu'on n'en ait encore - de nouveaux exemples. - </p> - <p> - Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz<a id="footnotetag256" - name="footnotetag256"></a> <a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>, - plusieurs personnes considérables de Paris tâchoient de réunir deux des - plus anciennes familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne - se pussent rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a - href="#footnotetag256"> (retour) </a> Au temps du traité des Pyrénées et - du mariage de Louis XIV, en 1660. - </p> - </blockquote> - <p> - Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain<a - id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> <a href="#footnote257"><sup - class="sml">257</sup></a> et de Bagneux<a id="footnotetag258" - name="footnotetag258"></a> <a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. - Ils possédoient les premières charges de la robe, et le sujet de leur - différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans charges, M. de - Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit produit entre - eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, qu'ils avoient - fait paroître en plusieurs occasions. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a - href="#footnotetag257"> (retour) </a> M. de Chartrain descendoit de - Gilles de Chartrain, seigneur d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent - gentilshommes de la maison du roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui, - fille de Jean de Créqui II, seigneur de Ramboval, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a - href="#footnotetag258"> (retour) </a> M. Chapelier, sieur de Bagneux, - étoit avocat général en la Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous - fait connoître celle que poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les <i>Courriers - de la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 2, p. 172. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le - monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa naissance - et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec les qualités - qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils unique. - </p> - <p> - Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de son - père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans - l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les - armes. - </p> - <p> - En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin conclu - par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit la robe, - M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une charge comme - la sienne. - </p> - <p> - Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la - joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût - moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se croyoit - le plus heureux des hommes de posséder une personne si accomplie; et sa - femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle croyoit être - obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle étoit aussi - très-contente. - </p> - <p> - Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère - indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner. - Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à - deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant - propres alors à prendre le bain. - </p> - <p> - Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil<a - id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> <a href="#footnote259"><sup - class="sml">259</sup></a>, qui avoit aussi une maison en ce lieu-là. Un - jour que le temps étoit extrêmement beau, des amis du mari de cette dame - et d'elle les y allèrent voir. Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y - arrivèrent avant la chaleur, et, pour profiter du temps, on alla d'abord - se promener. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a - href="#footnotetag259"> (retour) </a> La maison de Vandeuil étoit de - Picardie. Un arrêt du mois de décembre 1666 maintient dans leur - noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur du Crocq; ses deux neveux, - Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et Alexandre, seigneur de - Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de ceux-ci, seigneur - d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit femme cette dame de - Vandeuil dont il est parlé ici. - </p> - </blockquote> - <p> - Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée - que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison - de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de - madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules. - </p> - <p> - Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde - une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de - Fosseuse<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> <a - href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, qui étoit celui qui - avoit fait cette partie, les commencemens d'une violente passion: il - demeura interdit à la vue d'une personne à laquelle il lui sembloit que - rien ne pouvoit être comparable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a - href="#footnotetag260"> (retour) </a> Frère de mademoiselle de Fosseuse, - fille d'honneur de la Reine. (<i>Airs et vaudevilles de cour</i>, Paris, - Sercy, 1665, t. 1, p. 2.) - </p> - </blockquote> - <p> - Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit de - madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la - connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée chez - elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de blesser - mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement une - mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le - charmèrent, et il en devint violemment amoureux. - </p> - <p> - D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement de - sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec quelque - joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant trouvé aussi en - lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des autres. Aussi - avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper avantageusement: - avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien fait peut avoir, il - avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit être né pour quelque - chose d'extraordinaire. - </p> - <p> - Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand - matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu avec - le mari de madame de Vandeuil, se retira seule. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire ce - qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir de ce - lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son amour. Il - sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps après que - madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il alloit - s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne, il entra - dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant que - c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui répondit - alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et plus que je ne - croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce malheureux chevalier - de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient vous demander pardon - de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que tout ce qu'il a jamais - vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le dire; et puisque vous le - savez, ordonnez-moi que je meure si vous voulez, mais n'accusez de la - hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une passion que vous avez causée et - que je sens bien qui ne finira qu'avec ma vie.» - </p> - <p> - Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille aventure. - Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier de tous les - hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se retiroit, elle - seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle appela une de - ses femmes, nommée Bonneville. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit - transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de - madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit pour - le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille larmes: «Ce - n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il d'un air qui - marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à ce que vous - faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait été dans votre - chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus de pitié pour - vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois seul malheureux.» - </p> - <p> - Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la - chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après avoir - conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une telle chose - venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et même qu'elle - pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, s'étant remise le - mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle lui donna quelques - ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle étoit lui permit - d'imaginer. - </p> - <p> - Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de - Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup de - la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un ton de - colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion que vous - méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule considération m'y a - obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour qui j'avois conçu de - l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque par votre procédé vous - vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis faire, si vous m'obéissez - en vous retirant, c'est de ne me venger de votre indiscrétion qu'en vous - laissant la honte que vous devez en avoir toute votre vie.» En achevant - ces paroles, et en lui faisant mille autres reproches, elle lui commanda - encore de se retirer. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux - auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir - l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si grandes - d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que sa - passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit pu - se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa beauté - avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force d'un - véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion où le - mépris avoit part. - </p> - <p> - Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination secrète - qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son - ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit - aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose criminelle; - mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas entièrement ce - que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, elle ne continua - pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit seulement considérer - qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, qu'un autre homme que - son mari eût de l'affection pour elle. - </p> - <p> - Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de - Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit - eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté le - jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de chez - madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant de la - réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit couchée. - </p> - <p> - Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent - vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut - étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de - quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de - Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M. - de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, demanda - le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi ils lui - dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, quoique aucun - d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même comment il étoit fait, - il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu d'inquiétude. Comme il - pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il l'avoit épousée, il doutoit - toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit que sa satisfaction ne fût tout - à fait tranquille, et lui avoit donné un extrême penchant à la jalousie. - </p> - <p> - Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en partie - madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle - personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion - qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été - coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les - peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les - apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre - l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier - empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le - désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue. - </p> - <p> - Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se - reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans ses - résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois au - chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées excitoient - dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit pas - entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de grandes - agitations. - </p> - <p> - Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit son - bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel de - Soissons<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> <a - href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, et madame de Bagneux - s'alloit souvent promener dans le jardin de l'hôtel. Elle fut bien - surprise, quelques jours après son retour, d'y voir le chevalier de - Fosseuse, qui y avoit été tous les jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant - bien douté que c'étoit le lieu où il pourroit la voir plus tôt. Voyant - qu'elle étoit seule, il l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une - impatience digne de la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le - bonheur de la revoir, et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir - ce bonheur, elle lui avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il - ne croyoit pas la pouvoir remercier jamais assez de ses bontés. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a - href="#footnotetag161"> (retour) </a> «Le jardin qui servoit de vue, dit - Sauval, aux deux appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit - de longueur quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou - d'Orléans jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, - orné d'un grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une - place où le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce - grand jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t. - 2, p. 216.) - </p> - </blockquote> - <p> - D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion - qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui répondit, - affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des choses qui - l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir dans sa - chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et qu'elle - étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son ressentiment et qu'il - osât encore se présenter devant elle. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah! - Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je ne - mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru mourir au - moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.» - </p> - <p> - Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde, achevèrent - de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son inclination pour - le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler davantage sa - tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit sentie d'abord pour - lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la vaincre, et l'état où son âme - venoit de retomber en le revoyant. Mais elle le conjura ensuite, par la - sincérité qu'elle lui témoignoit et par toute l'estime qu'il pouvoit avoir - pour elle, de ne s'obstiner point à lui donner des marques d'une passion - qui donneroit atteinte à sa réputation et troubleroit indubitablement le - repos de sa vie, si son mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à - laquelle elle lui dit, avec toute la fermeté dont elle étoit alors - capable, qu'elle étoit résolue de ne point répondre. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un - cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce - qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas pouvoir - vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en fut frappé - comme d'un coup mortel. - </p> - <p> - Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne - l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu - d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui en - ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que, sa - passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de son - mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son bonheur, - et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit enfin à - recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître encore mille - scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien les suites de - la foiblesse qu'elle avoit. - </p> - <p> - Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de - l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée, prenoit - les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa - maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils - eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en - observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de voir - souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente ménageant si - bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y avoit presque - point de semaine qu'ils ne se vissent. - </p> - <p> - En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de - Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal<a - id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> <a href="#footnote262"><sup - class="sml">262</sup></a>, vint le voir. M. de Bagneux s'étoit marié - depuis qu'ils ne s'étoient vus, et il ne put le lui apprendre sans le - mener à la chambre de sa femme. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a - href="#footnotetag262"> (retour) </a> C'étoit l'époque où la veuve du - premier roi de Portugal de la maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, - régente du royaume, alloit résigner le pouvoir entre les mains de son - fils aîné, l'incapable Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23 - juin 1662). - </p> - </blockquote> - <p> - Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite - plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si - aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de - Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir - par les suites qu'elle en craignit. - </p> - <p> - Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce avec - le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en - deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit - donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de - Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par - l'intérêt de son amour. - </p> - <p> - C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit - sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, et - en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son - estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre - que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus - que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la - regardoit. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit - madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il lui - répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle étoit - incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit bien, par - l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce il n'auroit - pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout ce qu'il y - avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la conjurer de croire - que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant d'admiration qu'il - en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur qu'elle-même si la bonté - qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de l'adorer, lui causoit jamais - aucun chagrin. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de se - trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir - accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre une - personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils fussent - remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût aussi - connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de jalousie, - quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du baron de - Villefranche lui déplaisoit. - </p> - <p> - Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur. - Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il - lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite; - mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses - soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville dans - ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il ménagea - si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle lui promit - de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de Bagneux, et - lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le chevalier de - Fosseuse. - </p> - <p> - Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui donna - de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir découvert que - madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il pouvoit brouiller - le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit peut-être moins - rigoureuse. - </p> - <p> - Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant - l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit - point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la - fidélité du chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils - résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le - baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de - Bagneux. - </p> - <p> - Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après, le - chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez elle. - Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été ce - portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement. - </p> - <p> - Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où étoit - ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de Fosseuse - lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien faite. Elle - pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui faisoit une si - grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de son amour qui ne - lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la résolution de ne le - revoir jamais. - </p> - <p> - C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant - trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je - croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous - accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion; mais - je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être - délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous - êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je vous - regardois seulement.» - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna - aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il fut - longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de ces - reproches, et accablé d'une douleur incroyable. - </p> - <p> - Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se - ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne - doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame de - Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche, et - que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut - affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit - tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel. - </p> - <p> - Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se - plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune - audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et - qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne - de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution - qu'elle avoit prise. - </p> - <p> - Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame - de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et fit - tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de - Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de - Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes - les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges - que lui tendoit la perfidie des hommes. - </p> - <p> - Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle voyoit - augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins. - </p> - <p> - Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère - qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne - des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort, par - le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent arrêter, - et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes, que beaucoup - de personnes tiennent honorables, firent travailler vivement à lui faire - son procès. - </p> - <p> - Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse - l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour l'intérêt - qu'y avoit madame de Bagneux. - </p> - <p> - Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas - que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si - elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire, - elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en - sentoit la dernière douleur. - </p> - <p> - Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce - service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le - bonheur de son rival. - </p> - <p> - Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder madame - de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si véritablement elle - croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit plus douter de son - inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins malheureux si elle - avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel qu'elle se l'imaginât, que - si le bonheur du baron de Villefranche étoit la cause de l'état où il - étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit que ce qu'il avoit résolu - paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre prix, et que, s'il y - périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit au moins regretté. - </p> - <p> - Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne lui - point parler et à ne le point entendre. - </p> - <p> - Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non, - Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la - confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre beauté - a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché que pour - vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux que les - miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je n'étois pas - indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon bonheur à vous - adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute votre injustice - et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit de lui répondre, - sa douleur redoubla, et il partit avec plus de désespoir. - </p> - <p> - Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de - Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer en - des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le - sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le - conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa - suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens, leur - ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite lui-même en - cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit qu'assurément - il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances imaginables pour - l'obliger de se faire connoître à lui. - </p> - <p> - Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit - été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle apprit - qu'il l'avoit été. - </p> - <p> - Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le - chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi - triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec plus - d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu depuis - qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue - inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas - comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce - moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de - Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère, et - de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le regarda. - Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés de - personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître - qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce qu'il - avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son amour; qu'il - auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur la place qu'il - croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la vérité il avoit - été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un service qu'elle - n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de lui faire voir - combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le traitoit si mal - par le changement de son cœur en faveur du baron de Villefranche; et enfin - il se plaignit à elle de son injuste procédé envers lui, soit qu'elle le - crût coupable, ou que son inclination pour lui fût diminuée, et la conjura - de vouloir au moins avoir la bonté de lui apprendre son crime ou son - malheur; ajoutant, avec une extrême soumission, que, s'il ne se pouvoit - justifier, il se croyoit lui-même indigne de ses bontés et de se présenter - jamais devant elle, et que, s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit - été, il obéiroit à ses ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne - voulant point mériter sa haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien - qu'il n'y survivroit guère. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de - faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait - auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité, elle - ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet de sa - jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle ajouta - qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui rendre; qu'il - la connoissoit assez pour ne pas douter de sa reconnoissance, et qu'elle - ne lui eût une éternelle obligation; mais que ce service n'exigeoit point - de retour en de pareilles choses, son procédé témoignant une légèreté - naturelle; qu'il seroit toujours prêt à en faire autant, et qu'elle ne le - pourroit jamais regarder que comme un homme capable de recevoir tous les - jours de nouvelles idées; et enfin qu'elle avoit quelque joie qu'il eût - éteint lui-même dans son cœur une affection qu'elle avoit souvent - condamnée, mais qu'elle n'avoit pu vaincre, et que ce qu'il venoit de - faire eût sans doute augmentée. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame - de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire - connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne pouvant - la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu se - justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura dans - une perplexité horrible. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que le - chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, qu'elle - se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait. Elle avoit - toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes choses pour le - voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui s'opposoit dans son - cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui pardonner. - </p> - <p> - Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant - rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle s'y - regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente, elle - tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté sur elle, - comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui tiennent à - l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle croyoit - l'être ce jour-là. - </p> - <p> - Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle - croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie - s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles lui - en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un de ses - amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait d'un - homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur - disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle de - leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les laisser - dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit - montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle - conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui - savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en - continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit aimé. - Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs discours, - elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de lui dire, et - lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et de qui il - étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui. - </p> - <p> - Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette - conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre - des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse fût - coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, qui - avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait, l'eût - laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle n'osoit - espérer un changement si heureux. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette dispute - venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de donner un - éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût jamais été. - Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent d'avouer - qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame de Bagneux - n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite, qu'il s'étoit - bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit point souvenu où - ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que le peu de soin qu'il - avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque qu'il ne songeoit plus - à la personne de qui il étoit, et qu'elle en avoit entièrement effacé le - souvenir dans son cœur. - </p> - <p> - Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans faire - semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être bien - obligée de lui avoir conservé des restes si précieux. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de - Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de - consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir le - chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas qu'elle ne - seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit d'arriver, et - qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre côté, il ne - pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous les hommes, - qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit tout ce qu'un - amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel pour lui et de plus - avantageux pour son rival. - </p> - <p> - Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification du - chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours été - aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva la - même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle lui - apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle avoit - de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause qu'elle avoit - reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et ils admirèrent - ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été brouillés si longtemps. - </p> - <p> - Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence - parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire pour - madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire - connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des - marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne - possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce - n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de - facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction. - </p> - <p> - La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de - faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs - terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi - fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie - qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre - cette résolution. - </p> - <p> - Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage, les - grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de ceux - qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande complaisance. - </p> - <p> - Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir, - ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit - les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa - maîtresse. - </p> - <p> - La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit - désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la voir. - Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver en - quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une chose - dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie. - </p> - <p> - Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel - résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame de - Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit s'y - rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit lui-même - le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours éperdûment. - </p> - <p> - Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au - temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et - ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux - qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son - voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce qu'il - en partît. - </p> - <p> - Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un - et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée - par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup de - chagrin. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de Bagneux, - et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il obligea le - baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne qu'il - connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il n'eût - point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa femme. - </p> - <p> - Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps - considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de - Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur - conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de Fosseuse - donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit souhaiter - de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle avoit pour - lui la même tendresse. - </p> - <p> - Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il pensa - mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu y - réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il voyoit - bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette visite; à - peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour ne point - montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris congé - d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans que le - chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put néanmoins - s'en éloigner tant qu'elle y demeura. - </p> - <p> - Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les - sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il - crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui - aient jamais été. - </p> - <p> - M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes - choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au - chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir médiocre - d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient une foible - consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient qu'accroître en - eux le désir de se revoir. - </p> - <p> - Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et y - ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable de - son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là<a - id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> <a href="#footnote263"><sup - class="sml">263</sup></a>. Le chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. - de Bagneux ne manqueroit pas d'aller voir cette entrée, pria madame de - Bagneux de faire semblant d'être indisposée le jour qu'elle se devoit - faire, et lui permettre de l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir - le bonheur d'être à ses pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie, - et de lui conter les ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame - de Bagneux préféra facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée; - elle feignit une indisposition dès le jour précédent. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a - href="#footnotetag263"> (retour) </a> Voy. p. 80. - </p> - </blockquote> - <p> - Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il n'étoit - pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de Bagneux, - n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal, crut - qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron de - Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette - cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il résolut - de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y alloit - aussi. - </p> - <p> - La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche la - foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain M. de - Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, furent au - lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame - de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il la - trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne convenoit - en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde malade. Il - la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se croyant - asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent avec plus - de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir avoir une - conversation aussi longue et hors de toute appréhension. - </p> - <p> - Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa - propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut - commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le mal - qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer avant - que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de troubler - la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en retourna chez - lui. - </p> - <p> - M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne - douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner - lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer - une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne fût - alors auprès de sa femme. - </p> - <p> - Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de - personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans des - résolutions épouvantables. - </p> - <p> - Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui - entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut toute - troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de Bagneux venoit - d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler d'étonnement, et - le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris qu'elle, ne croyant - pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les trouvât ensemble, n'y ayant - point d'autre montée pour sortir de cette chambre que celle par laquelle - il devoit monter. - </p> - <p> - Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà - proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour - détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville, - l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui - servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la - chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande - obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le chevalier - de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et pendant que, - transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui causoient cette - obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux baron de - Villefranche et le fit sortir de la chambre. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit. M. - de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne vît - personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de Fosseuse, le - trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons qu'il avoit - eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses n'étoient point - sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa éclater. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir - comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la - dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre de - sa femme ou dans la rue. - </p> - <p> - Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses - soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs - jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce - temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il - venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui fit - prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la plus - revoir. - </p> - <p> - Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où elle - avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit chère, - elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui témoigna - seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui point - demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui disant - qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle mourroit - infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit. - </p> - <p> - Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de Villefranche, - lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse et madame de - Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de Fosseuse eût échappé - à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il y eût été exposé, - quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi exposée, la voyant - toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle faisoit pour le chevalier - de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et dans sa jalousie, que cette - nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de se voir vengé, par ce coup, - d'une maîtresse cruelle et d'un rival heureux. - </p> - <p> - Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus vivre - en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il - n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui - inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de - Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux. - </p> - <p> - Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre mal - le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien faire qui - pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de Villefranche, - elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le seul moyen dont - elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la délicatesse du cœur de - madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les apparences qu'un puissant - doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse qui pût la détacher de - l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle espéroit, en lui donnant de - nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il lui demandoit. - </p> - <p> - En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant être - fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en - attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui - s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il paroissoit - par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse même, qui le - leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand état; qu'elle - avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de celui où elle lui - dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu effectivement les entendre; - et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit tant de particularités de ce - qui s'étoit véritablement passé entre elle et le chevalier de Fosseuse, et - qui ne pouvoient être sues que d'eux et de Bonneville, qu'elle ne douta - point de la perfidie du chevalier de Fosseuse, et qu'elle crut qu'il - n'avoit pu se voir aimé d'une personne comme elle sans le publier dans le - monde. - </p> - <p> - Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes de - lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune - défiance. - </p> - <p> - Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le - chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit au - dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne laissa - pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette - résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit - facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit - cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur - étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui - donnoit la pensée où elle étoit. - </p> - <p> - Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient voir - le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier de - Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent - depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance - qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être - bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me - perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez - d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que - j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en - éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que comme - une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle - s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui entroient, - pour n'être pas obligée de l'écouter. - </p> - <p> - Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les - marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent - pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si - accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il - étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris - garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur - intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au dernier - point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il se voyoit - alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne - l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu - le croire capable d'un pareil procédé. - </p> - <p> - Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie, - il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les particularités - du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en justifier, quoiqu'il - la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle l'avoit déjà cru - coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle avoit vu elle-même sa - justification, et qu'il lui demandât souvent avec beaucoup de douleur si - elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard lui fît voir son - innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le bonheur. La douleur où il - étoit lui fit abandonner la poursuite d'une charge qu'il sollicitoit. La - cour étoit à Fontainebleau: il ne put se résoudre à quitter l'intérêt de - son amour pour celui de sa fortune. - </p> - <p> - Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce - qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle étoit, - n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès d'elle, - comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première fois contre - le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême à lui marquer - plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent choses combien - il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui plaire, et quelle - obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit enfin l'entendre. - </p> - <p> - Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors - incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle - croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit - inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche. - D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de - Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage, - il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus - confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes. - </p> - <p> - En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit - qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui - l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son - départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la - seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il - résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin s'il - pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa passion - pour elle ou l'abandonner pour toujours. - </p> - <p> - Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa - tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si - fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant - plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui - reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de - Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue - dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force. - </p> - <p> - Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné chez - lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que Bonneville lui - avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et d'elle, et tout ce - qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, nonobstant cet - engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu pour lui que des - rigueurs insupportables; mais que ses derniers traitemens lui avoient - procuré le repos, et qu'il étoit entièrement guéri de la passion qu'il - avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui - reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il lui disoit étoit une preuve - certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître alors qu'il avoit été l'objet de - la jalousie de son mari, pendant que le chevalier de Fosseuse étoit aimé - d'elle, sans en murmurer, et qu'il avoit eu entre ses mains un moyen - infaillible de se venger de ses rigueurs sans s'en être voulu servir, et - enfin qu'il trouveroit d'autres cœurs que le sien qui seroient et plus - justes et plus reconnoissants. - </p> - <p> - Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement et - une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle devoit - en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche oubliât - facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta presque - point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose qui la - rendroit malheureuse toute sa vie. - </p> - <p> - Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de - reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit - éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, elle - la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit - innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et - tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît bien - qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans s'exposer - davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un temps. Mais - elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le pourroit voir - sans que le baron de Villefranche pût en avoir connoissance. - </p> - <p> - À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes - nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée. Elle - lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par lequel elle - lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où elle étoit - priée. - </p> - <p> - La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque - de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout ce - qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce - changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis. - </p> - <p> - Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame de - Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle avoit - reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui apprit - ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère moins - affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent un temps - sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce commandement lui - fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut dans un état de - beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes. - </p> - <p> - Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce qu'elle - souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de connoître - qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de Bagneux, pour lui - ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne lui parlât pas avec - sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de la voir sans une - entière nécessité, lui donna la lettre du baron de Villefranche. - </p> - <p> - Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à - qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à sa - maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une autre - pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et ayant su - que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant demandée, croyant - lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna celle du baron de - Villefranche. - </p> - <p> - L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre - que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il - regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans cette - lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de tendresse et - de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il avec une colère - horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie de vos amans. Y - a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une femme plus coupable - que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que devroient vous inspirer - votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai les derniers remèdes, et - peut-être que toute votre vie vous vous repentirez de m'avoir fait une - telle offense.» Ensuite il lui fit toutes les menaces que l'on peut - attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui défendit de revoir le - chevalier de Fosseuse ni de lui parler. - </p> - <p> - Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant tantôt - son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt fondant en - larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit pitié à M. de - Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la regardant moins - sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais se sentant plus - que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant d'ailleurs supporter la - vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de forces qui lui restoient, - et se retira dans sa chambre, accablée d'une douleur mortelle. - </p> - <p> - Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois appréhendés - lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes pensées que l'on - peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un accablement sans pareil et - des souffrances d'esprit épouvantables, qui lui firent souvent désirer la - mort, comme le seul remède à ses maux. Elle ne pouvoit considérer combien - elle auroit de peine à faire oublier jamais à son mari les soupçons qu'il - pouvoit avoir de sa vertu, sans désespérer de pouvoir avoir le reste de sa - vie un véritable repos avec lui et de mettre fin à ses reproches. - </p> - <p> - Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord - entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses - sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise de - son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se - représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur - possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre du - baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il en - étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en - ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit - enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune - chose qui pût la faire souvenir de lui. - </p> - <p> - Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses résolutions. - Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi pure et aussi - grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce qu'elle pouvoit y - opposer, et il y avoit des momens que la résolution qu'elle avoit prise de - ne le revoir jamais faisoit une partie de sa tristesse. - </p> - <p> - Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande - mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles, - conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état, - de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant alors, - et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au recouvrement - de sa santé. - </p> - <p> - M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien - aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant d'ailleurs - regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne verroit presque - que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit entièrement détachée - des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de son mari, qu'elle - vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit, témoigna le souhaiter - ardemment. - </p> - <p> - La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à - Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le - chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois. - </p> - <p> - Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. Comme - M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme et d'y - employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit point eu - d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment devoir pour - elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui - voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût qu'elle - pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables sentimens - et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, se voyant - au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la première fois, - elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, quelque effort - qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que lui donnoient ces - pensées. - </p> - <p> - Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde. - Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu - recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui - disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment - elle ne pensoit plus à lui. - </p> - <p> - Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses lettres - à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle remarqueroit par sa - persévérance la constance de son amour. - </p> - <p> - Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle serroit - ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour entrée - dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué qu'elle n'étoit - point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. Elle fut - étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut d'abord un - regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les regarda comme des - choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin elle se laissa - vaincre à la curiosité de les lire. - </p> - <p> - Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce qu'elle - vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers sentimens - se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec des - agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de son - cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et permit - dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les lettres du - chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli - que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un - remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il n'y - eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur passion - devint encore plus ardente. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui permettre - de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver le moyen en - un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de voir le - chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient arrivées, le - lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la chambre pour - quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse qu'elle iroit - voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la maison qu'elle - avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous prétexte de voir - cette dame. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un - lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale de - se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir. Mais - madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie, - empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de - choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé la - permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui - l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de - Bagneux venoit. - </p> - <p> - S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme étoit - chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit d'y aller, - ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour la forme, un - de ses gens. - </p> - <p> - Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de - Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée, - comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant rien - faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le chevalier - de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, considérant en quel - danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit étoit exposée. - </p> - <p> - Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne - sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux, - qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis - de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où - il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une - surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il - eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du - chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris une - profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de se - satisfaire. - </p> - <p> - Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et alla - à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en des - termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente. - </p> - <p> - Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant que - son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une certitude - de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer davantage chez - madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit découvert celui - de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle devoit faire, elle - prit aussi congé d'elle. - </p> - <p> - Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son - malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle - venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus - capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis quand - on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour vous en - punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et, transporté de - rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison. - </p> - <p> - Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée - aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une - personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le touchât - encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les plus - violentes dont un esprit puisse être agité. - </p> - <p> - Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de - Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la douleur - s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur assistance elle - eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après dans un nouvel - évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau soulagée, après avoir - jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, elle retomba encore au - même état; et enfin, cette même douleur, qui s'étoit auparavant resserrée, - venant à s'épandre tout d'un coup, elle ouvrit les yeux avec une langueur - mortelle, accablée d'une fièvre horrible. - </p> - <p> - Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit ayant - recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent à son - imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. Ensuite elle - fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une tendresse que l'état - où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre, quoique néanmoins avec - des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle reconnoissoit qu'il étoit la - cause de ses malheurs; mais son cœur étoit alors tellement rempli de sa - passion qu'elle ne pouvoit plus combattre pour l'en chasser, ni condamner - les sentimens qu'elle lui avoit inspirés. - </p> - <p> - Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa vie - fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus violente. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de M. - de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en - retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter. - Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et s'aller - offrir à la colère de M. de Bagneux. - </p> - <p> - Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours après, - combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit oublier - tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de France et - d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et d'y passer - le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que très-misérable, ne - voulant pas être cause que, si madame de Bagneux guérissoit de cette - maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de pareils malheurs. Et, - quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de savoir si elle en - relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de ne le pas attendre, - de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût exécuter sa résolution. - </p> - <p> - Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre - Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant - beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire - qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en - quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il - partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume. - </p> - <p> - M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après - les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger où - étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui avoit - inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit intéresser à - sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit soin qu'on y - apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en amant qui tremble - pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui croit avoir de justes - sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui persuader que - l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son affection; que la - douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit entièrement pour l'avenir, et - qu'il seroit incapable de lui témoigner jamais aucuns soupçons qui pussent - lui déplaire. - </p> - <p> - Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle lui - dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre que sa - mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus penser qu'au - chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui paroissant un si grand - sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au milieu de son mal elle en - avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit été digne de l'inclination - qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte passion lui ôtoit l'envie de - guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit jamais chasser cette passion de - son cœur, et que, si elle survivoit à la connoissance que M. de Bagneux en - avoit, outre la contrainte terrible avec laquelle elle seroit obligée de - cacher ses sentimens, elle seroit tous les jours exposée à tous les - chagrins qu'il voudroit lui faire souffrir, et qu'il auroit lui-même une - continuelle inquiétude. - </p> - <p> - Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien qu'elle - eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces choses et - à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt dans un état - pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées par le mal, elle - mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner aucun regret à la vie. - </p> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c9" id="c9"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h5> - LES - </h5> - <h1> - FAUSSES PRUDES - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> - <a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a> - </h3> - <h4> - ET AUTRES DAMES DE LA COUR. - </h4> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a - href="#footnotetag264"> (retour) </a> Madame de Brancas étoit femme de - Charles de Brancas, le plus jeune fils de Georges de Brancas, premier - duc de Villars. Charles de Brancas étoit, depuis 1661, chevalier - d'honneur de la Reine-Mère. Madame de Sévigné a fait connoître ses - distractions, et La Bruyère l'a rendu fameux sous le nom de <i>Ménalque</i>. - </p> - <p> - Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des - parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et - l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de - Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de - La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le <i>Dictionnaire - des Précieuses</i>, t. 2, aux mots <i>Brancas</i>, <i>Garnier</i>, <i>Oradour</i> - (d'). - </p> - </blockquote> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e n'ai pas - de ces hauts desseins<br /> D'écrire les actes des saints,<br /> Ma - Muse est encore trop jeunette;<br /> Il ne lui faut qu'une musette,<br /> - Et les discours moins sérieux - </p> - <p class="i16"> - La divertissent cent fois mieux. - </p> - <p class="i16"> - Moi qui ne veux pas la contraindre, - </p> - <p class="i16"> - Je ne veux pas encor me plaindre - </p> - <p class="i16"> - Avec de lamentables vers - </p> - <p class="i16"> - De voir un siècle si pervers. - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que je demande d'elle - </p> - <p class="i16"> - Est de conter quelque nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Comme les dames de la cour - </p> - <p class="i16"> - Traitent les mystères d'amour. - </p> - <p class="i16"> - Maintenant il me prend envie - </p> - <p class="i16"> - De décrire toute leur vie, - </p> - <p class="i16"> - Pendant que dans un triste exil - </p> - <p class="i16"> - J'ai le temps d'en ourdir le fil. - </p> - <p class="i16"> - On ne sauroit m'en faire accroire: - </p> - <p class="i16"> - Je sais le fin de leur histoire, - </p> - <p class="i16"> - Je sais leur pratique et leurs brigues, - </p> - <p class="i16"> - Et je puis vous jurer ma foi - </p> - <p class="i16"> - Que nul ne la sait mieux que moi. - </p> - <p class="i16"> - Je sais leurs secrètes intrigues, - </p> - <p class="i16"> - Et comme chacun en ce jour - </p> - <p class="i16"> - Se comporte dans cette cour. - </p> - <p class="i16"> - Avance-toi, Muse, et m'inspire - </p> - <p class="i16"> - Quelque chose digne de rire, - </p> - <p class="i16"> - Le sujet le mérite bien. - </p> - <p class="i16"> - Déjà dans plus d'un entretien - </p> - <p class="i16"> - Nous en avons ri, ce me semble, - </p> - <p class="i16"> - Quand nous étions tous deux ensemble. - </p> - <p class="i16"> - Mais nous les mettrons en courroux, - </p> - <p class="i16"> - Me diras-tu, filons plus doux. - </p> - <p class="i16"> - Et moi je n'en veux rien démordre. - </p> - <p class="i16"> - Disons toutes choses par ordre; - </p> - <p class="i16"> - Surtout dans cette occasion - </p> - <p class="i16"> - Évitons la confusion, - </p> - <p class="i16"> - Et ne faisons pas un mélange; - </p> - <p class="i16"> - Distinguons le démon de l'ange. - </p> - <p class="i16"> - À part scrupules superflus, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'en ce temps il n'en est plus! - </p> - <p class="i16"> - Il me prend un éclat de rire - </p> - <p class="i16"> - D'en avoir ici tant à dire - </p> - <p class="i16"> - Qu'il faut avec moi confesser - </p> - <p class="i16"> - Que j'aurois peine à commencer. - </p> - <p class="i16"> - Pendant que j'ai le vent en poupe, - </p> - <p class="i16"> - Prenons-en une de la troupe, - </p> - <p class="i16"> - Et la séparons du monceau, - </p> - <p class="i16"> - Pour le premier coup de pinceau. - </p> - <p class="i16"> - Nous dauberons quelque autre ensuite, - </p> - <p class="i16"> - Et, suivant notre réussite, - </p> - <p class="i16"> - Sans nous arrêter en chemin - </p> - <p class="i16"> - Nous les passerons sous la main. - </p> - <p class="i16"> - Mais donc pour entrer en matière, - </p> - <p class="i16"> - Qui choisirons-nous la première? - </p> - <p class="i16"> - Prenons Madame de Brancas. - </p> - <p class="i16"> - Je sais que chacun en fait cas; - </p> - <p class="i16"> - C'est une belle assez fameuse - </p> - <p class="i16"> - Pour rendre notre histoire heureuse. - </p> - <p class="i16"> - Je m'en vais doncque l'exposer. - </p> - <p class="i16"> - Écoutez, je vais commencer. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Vêtu d'une étroite culotte, - </p> - <p class="i16"> - Son père<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> <a - href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>, faiseur de - calotte, - </p> - <p class="i16"> - En vendit, dit-on, à Lyon, - </p> - <p class="i16"> - Quasi pour près d'un million. - </p> - <p class="i16"> - Ainsi se voyant en avance, - </p> - <p class="i16"> - Il se mêla de la finance, - </p> - <p class="i16"> - Et tout le reste de ses ans - </p> - <p class="i16"> - Fut un de ces gros partisans. - </p> - <p class="i16"> - Il avoit dedans sa famille - </p> - <p class="i16"> - Une belle et charmante fille, - </p> - <p class="i16"> - Belle, à ce qu'on en a écrit, - </p> - <p class="i16"> - Mais on ne dit rien de l'esprit, - </p> - <p class="i16"> - Lorsque Madame la Princesse<a id="footnotetag266" - name="footnotetag266"></a> <a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - La prit pour être la maîtresse - </p> - <p class="i16"> - Du feu bonhomme d'Assigny<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> - <a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Qui crut trouver la pie au nid. - </p> - <p class="i16"> - Avant ce fameux mariage - </p> - <p class="i16"> - Qu'on fit à la fleur de son âge, - </p> - <p class="i16"> - Toutes ses premières amours, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'eurent pas longtemps leurs cours, - </p> - <p class="i16"> - Furent avec laquais et pages - </p> - <p class="i16"> - Et maints semblables personnages - </p> - <p class="i16"> - Du fameux hôtel de Condé, - </p> - <p class="i16"> - Et non avec son accordé. - </p> - <p class="i16"> - Avant qu'il fût jour chez Madame, - </p> - <p class="i16"> - Chacun sait que cette bonne âme - </p> - <p class="i16"> - Avoit joué, je ne mens pas, - </p> - <p class="i16"> - Dedans le plus haut galetas, - </p> - <p class="i16"> - Plus de deux heures à la boule, - </p> - <p class="i16"> - Avec des balles que l'on roule, - </p> - <p class="i16"> - Et plus elles sont près du but - </p> - <p class="i16"> - Elle confesse avoir perdu. - </p> - <p class="i16"> - Sitôt qu'elle fut épousée, - </p> - <p class="i16"> - Son mari, d'une âme rusée, - </p> - <p class="i16"> - L'envoie auprès de sa maman - </p> - <p class="i16"> - Et la retient là près d'un an. - </p> - <p class="i16"> - C'est au fond de la Normandie - </p> - <p class="i16"> - Que ce mari la congédie; - </p> - <p class="i16"> - Si c'eût été plus en deçà, - </p> - <p class="i16"> - On eût su ce qui s'y passa. - </p> - <p class="i16"> - J'ai su d'un auteur très sincère - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle battit sa belle-mère, - </p> - <p class="i16"> - Qui, l'aimant toujours tendrement, - </p> - <p class="i16"> - Souffrit cela patiemment. - </p> - <p class="i16"> - Après deux ou trois ans d'épreuve, - </p> - <p class="i16"> - Par bonheur elle devint veuve. - </p> - <p class="i16"> - On dit qu'elle en jeta des pleurs, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle feignit quelques douleurs; - </p> - <p class="i16"> - Mais, sans parler à la volée, - </p> - <p class="i16"> - Elle en fut bientôt consolée. - </p> - <p class="i16"> - Depuis elle vint à Paris, - </p> - <p class="i16"> - Heureux séjour pour les Cloris, - </p> - <p class="i16"> - Où, quoique sous un sombre voile, - </p> - <p class="i16"> - Elle brilla comme une étoile. - </p> - <p class="i16"> - Les sieurs de Malta<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> - <a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a> et Jeannin<a - id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> <a href="#footnote269"><sup - class="sml">269</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Friands du sexe féminin, - </p> - <p class="i16"> - Ne l'avoient à peine aperçue, - </p> - <p class="i16"> - Que leur âme en parut émue, - </p> - <p class="i16"> - Et chacun s'en crut le vainqueur. - </p> - <p class="i16"> - Tous deux lui touchèrent le cœur, - </p> - <p class="i16"> - Pour tous deux elle eut l'âme atteinte, - </p> - <p class="i16"> - Et ce ne fut pas sans contrainte - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle répondit à leurs vœux, - </p> - <p class="i16"> - Les voulant conserver tous deux. - </p> - <p class="i16"> - Pas un n'eut l'âme trop saisie - </p> - <p class="i16"> - Des mouvements de jalousie. - </p> - <p class="i16"> - Elle les ménagea si bien - </p> - <p class="i16"> - Qu'ils ne se dirent jamais rien. - </p> - <p class="i16"> - Jeannin la menoit en campagne - </p> - <p class="i16"> - Dans une maison de cocagne - </p> - <p class="i16"> - Que l'on appelle l'Amireau, - </p> - <p class="i16"> - Non pas séjour de houbereau, - </p> - <p class="i16"> - Mais une maison de délices, - </p> - <p class="i16"> - Où Brancas offrit ses services - </p> - <p class="i16"> - À cette jeune déité, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'eut point d'inhumanité - </p> - <p class="i16"> - Pour un galant si plein de charmes: - </p> - <p class="i16"> - Elle rendit bientôt les armes. - </p> - <p class="i16"> - Après un mal assez amer, - </p> - <p class="i16"> - Brancas revient pour prendre l'air - </p> - <p class="i16"> - Dedans cette maison fameuse, - </p> - <p class="i16"> - Mais maison pour lui bien heureuse, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'en cet illustre séjour - </p> - <p class="i16"> - Il prit et donna de l'amour; - </p> - <p class="i16"> - Souvent lui conta des fleurettes, - </p> - <p class="i16"> - Et, dans ces douces amusettes, - </p> - <p class="i16"> - Il lui récitoit quelques vers, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il pilloit des auteurs divers. - </p> - <p class="i16"> - Un jour qu'il causoit avec elle, - </p> - <p class="i16"> - Afin de lui prouver son zèle - </p> - <p class="i16"> - Et tous les violents transports - </p> - <p class="i16"> - Qu'il ressentoit peut-être alors, - </p> - <p class="i16"> - Il lui fit voir une élégie, - </p> - <p class="i16"> - Mais forte et pleine d'énergie, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle prit pour un madrigal, - </p> - <p class="i16"> - Qui lui porta le coup fatal, - </p> - <p class="i16"> - Dont elle ne se put défendre; - </p> - <p class="i16"> - Elle acheva lors de se prendre. - </p> - <p class="i16"> - Le reste, ne se conte plus, - </p> - <p class="i16"> - J'en serois moi-même confus. - </p> - <p class="i16"> - Le voir, l'aimer, devenir grosse, - </p> - <p class="i16"> - Je ne vous dis point chose fausse, - </p> - <p class="i16"> - Se firent dès le même jour - </p> - <p class="i16"> - Qu'il lui témoigna de l'amour. - </p> - <p class="i16"> - Il n'est pourtant rien de plus vrai - </p> - <p class="i16"> - Qu'on n'y mit pas plus de délai, - </p> - <p class="i16"> - Et que dans la même journée - </p> - <p class="i16"> - La chose se vit terminée. - </p> - <p class="i16"> - Sitôt que monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - S'aperçut de ce vilain cas, - </p> - <p class="i16"> - Par un motif de conscience, - </p> - <p class="i16"> - Ou bien poussé par la finance, - </p> - <p class="i16"> - Sur quoi l'on ne pouvoit gloser, - </p> - <p class="i16"> - Il fit dessein de l'épouser. - </p> - <p class="i16"> - Bien que la dame se vît grosse, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne vouloit point de noce, - </p> - <p class="i16"> - Pourtant elle y consentit: car - </p> - <p class="i16"> - Voyant que le duc de Villars - </p> - <p class="i16"> - Étoit prêt de faire naufrage, - </p> - <p class="i16"> - Elle approuva ce mariage: - </p> - <p class="i16"> - Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret, - </p> - <p class="i16"> - Sans quelque espoir du tabouret<a id="footnotetag270" - name="footnotetag270"></a> <a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Six mois après l'affaire faite, - </p> - <p class="i16"> - Elle mit au monde Branquette<a id="footnotetag271" - name="footnotetag271"></a> <a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Ce jeune miracle d'amour - </p> - <p class="i16"> - Qui brille à présent dans la cour, - </p> - <p class="i16"> - Devant qui même la plus belle - </p> - <p class="i16"> - N'oseroit lever la prunelle, - </p> - <p class="i16"> - Et qui pourroit conter à soi - </p> - <p class="i16"> - Le cœur même de notre Roi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> - <a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Ses beaux cheveux de couleur blonde - </p> - <p class="i16"> - Et son teint le plus beau du monde - </p> - <p class="i16"> - Réjouirent fort son papa, - </p> - <p class="i16"> - Parce que Jeannin et Malta, - </p> - <p class="i16"> - Dont il étoit en défiance, - </p> - <p class="i16"> - N'avoient aucune ressemblance - </p> - <p class="i16"> - À ce beau teint, à ces cheveux - </p> - <p class="i16"> - Dignes de mille et mille vœux. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur de Laon<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> <a - href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, qui dans - l'Église - </p> - <p class="i16"> - Fait une figure de mise, - </p> - <p class="i16"> - Et qui, comme l'on peut juger, - </p> - <p class="i16"> - Sait bien plus que son pain manger, - </p> - <p class="i16"> - Ou, pour parler sans menterie, - </p> - <p class="i16"> - Un grand laquais nommé La Brie<a id="footnotetag274" - name="footnotetag274"></a> <a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Furent père, à ce que l'on dit, - </p> - <p class="i16"> - D'une fille du même lit<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> - <a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Mais sans choquer la révérence, - </p> - <p class="i16"> - On croit avec plus d'apparence, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle vint de ce grand prélat, - </p> - <p class="i16"> - Qui fit cela sans nul éclat; - </p> - <p class="i16"> - Et ce qui fait qu'aucun n'en doute, - </p> - <p class="i16"> - C'est que malgré la sœur Écoute, - </p> - <p class="i16"> - Et la mortification - </p> - <p class="i16"> - Que l'on souffre en religion, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne perd jamais l'envie - </p> - <p class="i16"> - De finir tristement sa vie, - </p> - <p class="i16"> - Et de donner dans ce saint lieu - </p> - <p class="i16"> - De grandes louanges à Dieu: - </p> - <p class="i16"> - Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse, - </p> - <p class="i16"> - Que ce dessein lui vient de race, - </p> - <p class="i16"> - Quoique d'autres légèrement - </p> - <p class="i16"> - En jugent peut-être autrement. - </p> - <p class="i16"> - Pour encor mieux faire la fausse, - </p> - <p class="i16"> - Chacun dit qu'elle en devint grosse - </p> - <p class="i16"> - En l'absence de son mari, - </p> - <p class="i16"> - Qui depuis en fut bien marri, - </p> - <p class="i16"> - Et qui contre son ordinaire - </p> - <p class="i16"> - En parut un peu en colère; - </p> - <p class="i16"> - Mais étant un fort bon parent<a id="footnotetag276" - name="footnotetag276"></a> <a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Il en usa modérément, - </p> - <p class="i16"> - Et ne s'en prit rien qu'à La Brie, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il chassa, dit-on, de furie, - </p> - <p class="i16"> - Ce qui fit beaucoup plus d'éclat - </p> - <p class="i16"> - Que s'il s'en fût pris au prélat. - </p> - <p class="i16"> - Mais notre adorable comtesse, - </p> - <p class="i16"> - Pour autoriser sa grossesse, - </p> - <p class="i16"> - Lui soutint, jurant de sa part, - </p> - <p class="i16"> - Que déjà devant son départ - </p> - <p class="i16"> - Sa fille avoit été conçue, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle s'en étoit aperçue. - </p> - <p class="i16"> - Le temps pourtant s'accordoit mal; - </p> - <p class="i16"> - Mais dans un endroit si fatal - </p> - <p class="i16"> - On n'examina pas la chose; - </p> - <p class="i16"> - On lui fit croire que la glose - </p> - <p class="i16"> - De ce doute fâcheux qu'il prit - </p> - <p class="i16"> - Étoit une absence d'esprit, - </p> - <p class="i16"> - Et dans ses grandes rêveries<a id="footnotetag277" - name="footnotetag277"></a> <a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Il se forgeoit ces niaiseries. - </p> - <p class="i16"> - Lors le mari le crut assez: - </p> - <p class="i16"> - Vous le croirez si vous voulez. - </p> - <p class="i16"> - À ces deux-là, qui la quittèrent, - </p> - <p class="i16"> - Deux autres fameux succédèrent: - </p> - <p class="i16"> - Chavigny, autrement de Pont<a id="footnotetag278" - name="footnotetag278"></a> <a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et d'Elbeuf<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> <a - href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, homme assez - profond - </p> - <p class="i16"> - Dans la science de la chasse, - </p> - <p class="i16"> - Qui remplissoit fort bien sa place, - </p> - <p class="i16"> - Lorsqu'il appliquoit ses efforts - </p> - <p class="i16"> - Après quelque grand bruit d'alors. - </p> - <p class="i16"> - Il lui contoit pour l'ordinaire - </p> - <p class="i16"> - Tous les faits de son chien Cerbère, - </p> - <p class="i16"> - S'il s'étoit jeté tout à coup - </p> - <p class="i16"> - Sur quelque cerf ou quelque loup, - </p> - <p class="i16"> - Si le chevreuil ou bien le lièvre - </p> - <p class="i16"> - Avoit eu ce jour-là la fièvre, - </p> - <p class="i16"> - En se voyant dessus ses fins - </p> - <p class="i16"> - À la merci de ses mâtins. - </p> - <p class="i16"> - L'autre, qui paraissoit plus sage, - </p> - <p class="i16"> - Étoit aussi d'un autre usage. - </p> - <p class="i16"> - C'étoit un homme libéral, - </p> - <p class="i16"> - Qui donnoit tout, ou bien, ou mal; - </p> - <p class="i16"> - Même l'on dit, entre autre chose - </p> - <p class="i16"> - (Que personne de vous ne glose), - </p> - <p class="i16"> - Qu'avant que de lui dire adieu, - </p> - <p class="i16"> - Il lui meubla son prié-Dieu<a id="footnotetag280" - name="footnotetag280"></a> <a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Mais des plus beaux bijoux du monde, - </p> - <p class="i16"> - De tout ce que la terre et l'onde - </p> - <p class="i16"> - Fournissent de plus précieux, - </p> - <p class="i16"> - Et de plus éclatant aux yeux. - </p> - <p class="i16"> - Combien cet amant plein de zèle - </p> - <p class="i16"> - A-t-il souffert de maux pour elle! - </p> - <p class="i16"> - Il a blanchi dessous le faix, - </p> - <p class="i16"> - Outre sa dépense et ses frais. - </p> - <p class="i16"> - Quelle auroit donc été sa peine, - </p> - <p class="i16"> - S'il eût aimé quelque inhumaine! - </p> - <p class="i16"> - Sans rendre ces deux mécontents, - </p> - <p class="i16"> - Elle avoit dès ce même temps - </p> - <p class="i16"> - L'abbé Nardy, amant de Galle<a id="footnotetag281" - name="footnotetag281"></a> <a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Dont l'âme n'est point libérale, - </p> - <p class="i16"> - Qui la voyoit comme voisin - </p> - <p class="i16"> - Depuis le soir jusqu'au matin. - </p> - <p class="i16"> - Dedans ce temps-là même encore, - </p> - <p class="i16"> - Malta, qui l'aime et qui l'adore, - </p> - <p class="i16"> - Revint, mais plus secrètement - </p> - <p class="i16"> - Montrer qu'il étoit son amant, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres; - </p> - <p class="i16"> - Et parmi tant de bons apôtres, - </p> - <p class="i16"> - Sans savoir d'où cela venoit, - </p> - <p class="i16"> - Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit, - </p> - <p class="i16"> - Lâcherai-je cette parole? - </p> - <p class="i16"> - Que la dame avoit la vérole. - </p> - <p class="i16"> - On consulta dessus ce fait - </p> - <p class="i16"> - Un homme en ce métier parfait, - </p> - <p class="i16"> - Qui la voulut prendre en sa charge: - </p> - <p class="i16"> - C'est le sage monsieur Le Large, - </p> - <p class="i16"> - Homme qui n'a point de pareil - </p> - <p class="i16"> - En tout ce que voit le soleil. - </p> - <p class="i16"> - Sans songer d'où le mal procède, - </p> - <p class="i16"> - On résout d'y donner remède; - </p> - <p class="i16"> - L'on convient pour cela de prix. - </p> - <p class="i16"> - Le jour même, dit-on, fut pris - </p> - <p class="i16"> - Mais la guérison fut remise - </p> - <p class="i16"> - Malgré quelque potion prise, - </p> - <p class="i16"> - À cause que dans cet instant - </p> - <p class="i16"> - L'argent n'étoit pas bien comptant. - </p> - <p class="i16"> - Comme elle avoit un cœur de roche, - </p> - <p class="i16"> - Pour éviter quelque reproche - </p> - <p class="i16"> - Qu'on lui faisoit en son quartier, - </p> - <p class="i16"> - Même gens de galant métier, - </p> - <p class="i16"> - Pour tromper tant de sentinelles, - </p> - <p class="i16"> - Elle prend celui des Tournelles, - </p> - <p class="i16"> - Et sans avoir d'autre raison, - </p> - <p class="i16"> - Elle abandonne sa maison; - </p> - <p class="i16"> - Puis prend la rue de Vienne, - </p> - <p class="i16"> - Quartier plus propre à la fredaine, - </p> - <p class="i16"> - Et déjà beaucoup plus fameux - </p> - <p class="i16"> - Pour tous les larcins amoureux. - </p> - <p class="i16"> - Bien que personne ne la suive, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne se croit pas oisive: - </p> - <p class="i16"> - Messieurs Paget<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> <a - href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a> et Monerot<a - id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> <a href="#footnote283"><sup - class="sml">283</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Y furent bientôt pris au mot. - </p> - <p class="i16"> - Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue, - </p> - <p class="i16"> - Et l'un et l'autre d'eux se tue - </p> - <p class="i16"> - De lui faire mille présents. - </p> - <p class="i16"> - Elle, pour les rendre contents, - </p> - <p class="i16"> - De peur que l'un des deux s'offense, - </p> - <p class="i16"> - Avoit beaucoup de complaisance; - </p> - <p class="i16"> - Elle prenoit à toute main, - </p> - <p class="i16"> - Croyoit qu'il eût été vilain - </p> - <p class="i16"> - De refuser avec audace - </p> - <p class="i16"> - Des présents faits de bonne grâce. - </p> - <p class="i16"> - Ils avoient dans leur passion - </p> - <p class="i16"> - Tous deux de l'émulation: - </p> - <p class="i16"> - Si l'un envoyoit une table - </p> - <p class="i16"> - D'une fabrique inimitable, - </p> - <p class="i16"> - L'autre renvoyoit dès le soir - </p> - <p class="i16"> - Un parfaitement beau miroir; - </p> - <p class="i16"> - Si l'un d'eux chômoit une fête, - </p> - <p class="i16"> - L'autre se mettoit dans la tête - </p> - <p class="i16"> - Depuis le soir jusqu'au matin - </p> - <p class="i16"> - De la régaler d'un festin. - </p> - <p class="i16"> - Mais les fortunes bien prospères - </p> - <p class="i16"> - Sont celles qui ne durent guères: - </p> - <p class="i16"> - Bientôt une adroite beauté - </p> - <p class="i16"> - Eut tout ce mystère gâté, - </p> - <p class="i16"> - Et par une intrigue nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Lui ravit ses amans fidèles. - </p> - <p class="i16"> - C'est d'Olonne<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> <a - href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> qui fit ce coup - </p> - <p class="i16"> - Environ entre chien et loup. - </p> - <p class="i16"> - Jamais rien ne fut plus sensible - </p> - <p class="i16"> - Que ce larcin irrémissible; - </p> - <p class="i16"> - Mais dans l'espoir de se venger - </p> - <p class="i16"> - Elle n'y voulut pas songer: - </p> - <p class="i16"> - Sans bruit elle se laissa faire. - </p> - <p class="i16"> - Le sieur Fleuri<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> <a - href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, vilain compère - </p> - <p class="i16"> - (Ceci soit dit sans l'offenser), - </p> - <p class="i16"> - Et plus laid qu'on ne peut penser, - </p> - <p class="i16"> - Le diable (Dieu me le pardonne), - </p> - <p class="i16"> - Armé des armes qu'on lui donne, - </p> - <p class="i16"> - Non, n'est pas si laid que celui - </p> - <p class="i16"> - Qui charmoit alors son ennui. - </p> - <p class="i16"> - Sa mine étoit plus dégoûtante - </p> - <p class="i16"> - Que les courroies d'une tente; - </p> - <p class="i16"> - Son teint d'un vieil mort et huileux - </p> - <p class="i16"> - Éclatoit d'un lustre terreux; - </p> - <p class="i16"> - Ses cheveux, sa barbe maussade, - </p> - <p class="i16"> - Son haleine pire que cade<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> - <a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et le tout d'un monstre infernal, - </p> - <p class="i16"> - S'il n'avoit été libéral, - </p> - <p class="i16"> - L'auroient certes, comme je pense, - </p> - <p class="i16"> - Fait haïr de toute la France. - </p> - <p class="i16"> - Il faisoit donc quelques présents, - </p> - <p class="i16"> - Mais qui pourtant n'étoient pas grands: - </p> - <p class="i16"> - Des essences et des pommades, - </p> - <p class="i16"> - Des citrons doux pour les malades, - </p> - <p class="i16"> - Des raisins doux de Languedoc - </p> - <p class="i16"> - Pour le carême, c'étoit hoc, - </p> - <p class="i16"> - Et quelque autre chose semblable, - </p> - <p class="i16"> - Non pas d'un prix inimitable; - </p> - <p class="i16"> - Mais pour être parfait amant, - </p> - <p class="i16"> - Suffit de donner seulement. - </p> - <p class="i16"> - Bien que Fleuri logeât chez elle, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne lui fut pas fidèle. - </p> - <p class="i16"> - Comme un cent ne suffisoit pas, - </p> - <p class="i16"> - D'Épagni<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> <a - href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a> eut le même cas, - </p> - <p class="i16"> - Du même temps, à la même heure, - </p> - <p class="i16"> - Homme encore laid, ou je meure, - </p> - <p class="i16"> - Qui, sans le bon monsieur Fleuri, - </p> - <p class="i16"> - Qui sur lui l'auroit enchéri, - </p> - <p class="i16"> - Il auroit été, si je n'erre, - </p> - <p class="i16"> - Le plus laid homme de la terre, - </p> - <p class="i16"> - Commençant à s'émanciper, - </p> - <p class="i16"> - Lui montroit l'art de bien piper, - </p> - <p class="i16"> - À quelque jeu que ce pût être - </p> - <p class="i16"> - Sans que l'on pût le reconnoître. - </p> - <p class="i16"> - C'est où bien des gens ont recours - </p> - <p class="i16"> - Et qui lui fut d'un grand secours. - </p> - <p class="i16"> - Avant qu'elle eût cette science, - </p> - <p class="i16"> - Elle perdit, mais d'importance. - </p> - <p class="i16"> - Mais vous allez tous admirer - </p> - <p class="i16"> - Comme elle s'en sut bien payer. - </p> - <p class="i16"> - Au carnaval, temps de remarque, - </p> - <p class="i16"> - Notre jeune et vaillant monarque, - </p> - <p class="i16"> - Pour chasser mille ennuis fâcheux, - </p> - <p class="i16"> - Dansoit un ballet somptueux: - </p> - <p class="i16"> - Brancas, cette jeune merveille, - </p> - <p class="i16"> - Qui a le pas fin et l'oreille, - </p> - <p class="i16"> - Dans ce ballet, non par hasard, - </p> - <p class="i16"> - Représentoit, dit-on, un art<a id="footnotetag288" - name="footnotetag288"></a> <a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Oui, c'étoit la Géométrie: - </p> - <p class="i16"> - Son habit couleur de prairie, - </p> - <p class="i16"> - Et qui valoit son pesant d'or, - </p> - <p class="i16"> - M'en fait ressouvenir encor. - </p> - <p class="i16"> - En attendant, comme je pense, - </p> - <p class="i16"> - Que son tour vint d'entrer en danse, - </p> - <p class="i16"> - Hélas! monsieur de Relabbé - </p> - <p class="i16"> - La fit bien venir à jubé; - </p> - <p class="i16"> - Sans vous conter des hyperboles - </p> - <p class="i16"> - Lui gagna dix-huit cents pistoles. - </p> - <p class="i16"> - Après un semblable malheur, - </p> - <p class="i16"> - On ne dansa pas de bon cœur. - </p> - <p class="i16"> - La somme n'étant pas payée, - </p> - <p class="i16"> - Elle en fut moins mortifiée, - </p> - <p class="i16"> - Car, comme cet homme de cour - </p> - <p class="i16"> - Alla la voir un autre jour, - </p> - <p class="i16"> - Il se paya d'une monnoie - </p> - <p class="i16"> - Qu'il reçut même avecque joie, - </p> - <p class="i16"> - Et qu'on entend à demi-mot - </p> - <p class="i16"> - À moins que de passer pour sot. - </p> - <p class="i16"> - Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire, - </p> - <p class="i16"> - Puisque lui-même en fait l'histoire. - </p> - <p class="i16"> - Dans ce temps-là monsieur Jeannin - </p> - <p class="i16"> - La revit, sans qu'aucun venin - </p> - <p class="i16"> - D'une immortelle jalousie - </p> - <p class="i16"> - Lui vint troubler la fantaisie; - </p> - <p class="i16"> - Elle le reçut de bon œil, - </p> - <p class="i16"> - Et l'eût aimé jusqu'au cercueil, - </p> - <p class="i16"> - Sans qu'une méchante personne - </p> - <p class="i16"> - Le lui ravit: ce fut d'Olonne - </p> - <p class="i16"> - Qui luit prit encor celui-ci - </p> - <p class="i16"> - Et bien d'autres qu'on sait aussi. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur de Beaufort<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> - <a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, ce grand - homme, - </p> - <p class="i16"> - Que l'on connoît dès qu'on le nomme, - </p> - <p class="i16"> - Depuis les plus petits enfans - </p> - <p class="i16"> - Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents, - </p> - <p class="i16"> - La consola de cette perte; - </p> - <p class="i16"> - Tous les jours elle étoit alerte - </p> - <p class="i16"> - Pour épier où ce héros - </p> - <p class="i16"> - Lui pourroit parler en repos. - </p> - <p class="i16"> - J'aurois de quoi vous faire rire, - </p> - <p class="i16"> - Si je voulois ici vous dire - </p> - <p class="i16"> - Mille et mille discours sans fin, - </p> - <p class="i16"> - Et les rendez-vous du jardin - </p> - <p class="i16"> - Du fameux hôtel de Vendôme<a id="footnotetag290" - name="footnotetag290"></a> <a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Où, bien souvent, comme un fantôme - </p> - <p class="i16"> - J'ai connu ce maître paillard - </p> - <p class="i16"> - L'attendre tout seul à l'écart. - </p> - <p class="i16"> - Mais, hélas! la beauté qu'il aime - </p> - <p class="i16"> - Le publie trop elle-même - </p> - <p class="i16"> - Pour vous le réciter ainsi. - </p> - <p class="i16"> - Peut-être savez-vous aussi - </p> - <p class="i16"> - Les discours que de leur fenêtre - </p> - <p class="i16"> - Ils se faisoient sans trop paroître, - </p> - <p class="i16"> - Parce que monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - Dessus ce point ne railloit pas, - </p> - <p class="i16"> - De quoi pourtant chacun s'étonne, - </p> - <p class="i16"> - Le voyant si bonne personne. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur le maréchal d'Estrez<a id="footnotetag291" - name="footnotetag291"></a> <a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Qui, je crois, comme vous savez, - </p> - <p class="i16"> - N'a pas l'âme trop libérale, - </p> - <p class="i16"> - Etoit encor de sa cabale. - </p> - <p class="i16"> - Jugez un peu s'il l'aimoit bien, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'il lui fit présent d'un chien, - </p> - <p class="i16"> - Mais d'un joli chien de Boulogne, - </p> - <p class="i16"> - Petit et de camuse trogne. - </p> - <p class="i16"> - Mais comme son affection - </p> - <p class="i16"> - Augmentoit sa prétention, - </p> - <p class="i16"> - Il lui fit un don plus solide: - </p> - <p class="i16"> - C'étoit un petit coffre vide, - </p> - <p class="i16"> - Mais ajusté fort joliment, - </p> - <p class="i16"> - Et qui, dit-on, étoit d'argent. - </p> - <p class="i16"> - Après, contrefaisant la prude, - </p> - <p class="i16"> - Elle mit toute son étude - </p> - <p class="i16"> - À corrompre monsieur Fouquet<a id="footnotetag292" - name="footnotetag292"></a> <a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Déjà de plus d'un affiquet - </p> - <p class="i16"> - Elle orne sa divine tresse, - </p> - <p class="i16"> - Elle le flatte et le caresse; - </p> - <p class="i16"> - Mais lui, toujours comme un glaçon, - </p> - <p class="i16"> - Ne mordoit point à l'hameçon. - </p> - <p class="i16"> - Jamais on ne le sut surprendre. - </p> - <p class="i16"> - Il avoit une amitié tendre - </p> - <p class="i16"> - Pour son bonhomme de mari - </p> - <p class="i16"> - Dont on ne l'a jamais guéri. - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que l'amour nous suggère - </p> - <p class="i16"> - Près de lui ne servoit de guère; - </p> - <p class="i16"> - Malgré tous ses divins appas - </p> - <p class="i16"> - Cet amant ne l'écouta pas. - </p> - <p class="i16"> - Alors on voit qu'elle s'écrie: - </p> - <p class="i16"> - «Voilà ma science finie - </p> - <p class="i16"> - Sans que tu me sois converti, - </p> - <p class="i16"> - Et j'en aurai le démenti! - </p> - <p class="i16"> - Dussé-je mourir dans la peine, - </p> - <p class="i16"> - Je veux que ton âme inhumaine, - </p> - <p class="i16"> - Plus fière que dame à certon<a id="footnotetag293" - name="footnotetag293"></a> <a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Chante dessus un autre ton.» - </p> - <p class="i16"> - Alors, le prenant de furie - </p> - <p class="i16"> - Dans cette grande galerie - </p> - <p class="i16"> - Que nous prenons à Saint-Mandé<a id="footnotetag294" - name="footnotetag294"></a> <a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - L'œil en feu comme un possédé, - </p> - <p class="i16"> - Malgré ce qu'il put entreprendre, - </p> - <p class="i16"> - Elle le force de se rendre. - </p> - <p class="i16"> - Et l'on dit, malgré qu'il en eût, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle en fit ce qu'elle voulut; - </p> - <p class="i16"> - Et lorsqu'il eut quitté sa patte, - </p> - <p class="i16"> - Après l'avoir nommée ingrate - </p> - <p class="i16"> - Et fait quelques discours confus, - </p> - <p class="i16"> - Il jura de ne tomber plus. - </p> - <p class="i16"> - Son serment ne fut pas frivole, - </p> - <p class="i16"> - Car depuis il lui tint parole. - </p> - <p class="i16"> - Alors que ce surintendant<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> - <a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Fut frappé de cet accident - </p> - <p class="i16"> - Qui, par une chute commune, - </p> - <p class="i16"> - Entraîna plus d'une fortune, - </p> - <p class="i16"> - Dieu sait quels furent ses regrets! - </p> - <p class="i16"> - Cela m'importe fort peu; mais, - </p> - <p class="i16"> - À ce que l'on me persuade, - </p> - <p class="i16"> - Elle fut tout à fait malade, - </p> - <p class="i16"> - Et même, à ne vous mentir point, - </p> - <p class="i16"> - Elle en perdit son embonpoint. - </p> - <p class="i16"> - Depuis, lorsque ses amis virent - </p> - <p class="i16"> - Que les choses se ralentirent, - </p> - <p class="i16"> - Recouvrant un peu de santé, - </p> - <p class="i16"> - On vit renaître sa beauté. - </p> - <p class="i16"> - À peine chacun la découvre - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle alla loger dans le Louvre, - </p> - <p class="i16"> - Et sans savoir quasi pourquoi - </p> - <p class="i16"> - On la voit bien auprès du Roi. - </p> - <p class="i16"> - D'autres n'en disent pas de même, - </p> - <p class="i16"> - Disant que c'est elle qui l'aime, - </p> - <p class="i16"> - Et qu'elle s'efforce en tous lieux - </p> - <p class="i16"> - De se trouver devant ses yeux; - </p> - <p class="i16"> - Que d'une manière obligeante, - </p> - <p class="i16"> - Près de lui fait toujours l'amante, - </p> - <p class="i16"> - Et que, redoublant ses appas, - </p> - <p class="i16"> - Fait très souvent le premier pas. - </p> - <p class="i16"> - La raison sur quoi l'on se fonde, - </p> - <p class="i16"> - C'est que le plus grand Roi du monde, - </p> - <p class="i16"> - Qui d'un regard peut tout charmer, - </p> - <p class="i16"> - Et qui n'a, pour se faire aimer, - </p> - <p class="i16"> - Qu'à jeter l'œil sur la plus belle, - </p> - <p class="i16"> - Qui ne connoît point de cruelle, - </p> - <p class="i16"> - Ne voudroit pas faire un tel choix. - </p> - <p class="i16"> - Lors l'on entendit une voix, - </p> - <p class="i16"> - Qui dit d'un ton digne de marque, - </p> - <p class="i16"> - Nous parlant de ce grand monarque: - </p> - <p class="i16"> - «Hélas! pourquoi s'en étonner, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'on le veut abandonner - </p> - <p class="i16"> - Aux caresses d'une importune - </p> - <p class="i16"> - Qui n'étoit plus bonne fortune, - </p> - <p class="i16"> - Et qui désormais au cercueil - </p> - <p class="i16"> - Ne peut entrer qu'avec un œil<a id="footnotetag296" - name="footnotetag296"></a> <a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>?» - </p> - <p class="i16"> - Une raison si convainquante - </p> - <p class="i16"> - Fit que l'on eut bien de la pente - </p> - <p class="i16"> - À croire que ce Roi fameux - </p> - <p class="i16"> - Pourroit bien répondre à ses vœux, - </p> - <p class="i16"> - Quoique l'on soutienne en cachette - </p> - <p class="i16"> - Que le tout n'est que pour Branquette, - </p> - <p class="i16"> - Dont je donne certificat, - </p> - <p class="i16"> - Étant un mets plus délicat, - </p> - <p class="i16"> - Plus savoureux et plus d'élite - </p> - <p class="i16"> - Pour un prince de ce mérite. - </p> - <p class="i16"> - Cependant monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - Ferme l'œil à tout ce tracas, - </p> - <p class="i16"> - Et d'une âme toute pieuse, - </p> - <p class="i16"> - Pour mener une vie heureuse - </p> - <p class="i16"> - Et libre de tous les chagrins, - </p> - <p class="i16"> - Vers le ciel élevant ses mains, - </p> - <p class="i16"> - Offre à Dieu tout ce que peut faire - </p> - <p class="i16"> - Et la jeune fille et la mère, - </p> - <p class="i16"> - Et sans en concevoir de fiel - </p> - <p class="i16"> - Reçoit tout comme don du ciel, - </p> - <p class="i16"> - Soit qu'il eût à souffrir des princes, - </p> - <p class="i16"> - Ou des gouverneurs des provinces, - </p> - <p class="i16"> - Des prélats, des abbés, des rois, - </p> - <p class="i16"> - Des partisans et des bourgeois. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Voilà mon histoire finie; - </p> - <p class="i16"> - Jugez si dans ma litanie - </p> - <p class="i16"> - Ce jeune miracle d'amour - </p> - <p class="i16"> - Ne pourra pas entrer un jour. - </p> - <p class="i16"> - Vous qui connaissez cette belle, - </p> - <p class="i16"> - Contez-lui comme une nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que mon histoire en dit, - </p> - <p class="i16"> - Puisque je mourrois de dépit - </p> - <p class="i16"> - Si, sans choquer sa modestie, - </p> - <p class="i16"> - Elle n'en étoit avertie, - </p> - <p class="i16"> - Espérant avoir le bonheur - </p> - <p class="i16"> - De lui montrer un jour l'auteur. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a - href="#footnotetag265"> (retour) </a> Mathieu Garnier. Sa succession, - dit le <i>Catalogue des partisans</i>, a été «un des principaux piliers - de la maltôte de son temps, tant par création de nouveaux offices que - par attribution de droits et taxes sur les anciens.» Cf. <i>Courrier de - la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 1, p. 167. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a - href="#footnotetag266"> (retour) </a> Marguerite de Montmorency, femme - du prince de Condé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a - href="#footnotetag267"> (retour) </a> Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné - qu'il faut lire: M. d'Acigné étoit de la maison de Brissac; c'est - d'Isigny. François de Brecey, seigneur d'Isigny en Normandie, fut en - effet le premier mari de Suzanne Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer - de lui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a - href="#footnotetag268"> (retour) </a> Ce n'est pas Maltha, mais Matha - qu'il faut lire. Charles de Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en - Saintonge, ami de l'abbé chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de - M. Moreau, dans sa savante édition des <i>Courriers de la Fronde</i>, - Bibl. elzev., t. 2, p. 250, 251, 294. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a - href="#footnotetag269"> (retour) </a> Petit-fils, par sa mère, du - président Jeannin de Castille. La femme de Chalais, à qui Richelieu fit - trancher la tête, étoit sa sœur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a - href="#footnotetag270"> (retour) </a> L'espoir qu'elle avoit de voir son - mari devenir duc, par la mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint - pas les honneurs dus aux duchesses, dont le plus particulier étoit - d'avoir un tabouret chez la reine. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a - href="#footnotetag271"> (retour) </a> Branquette, c'est-à-dire - mademoiselle de Brancas, épousa, le 2 février 1667, le prince - d'Harcourt, et mourut en 1673. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a - href="#footnotetag272"> (retour) </a> Un couplet satirique du temps - disoit en effet: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Brancas vend sa fille au roy - </p> - <p class="i16"> - Et sa femme au gros Louvoy. - </p> - </div> - </div> - <p> - Voy. le <i>Dict des Préc.</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a - href="#footnotetag273"> (retour) </a> César d'Estrées, évêque-duc de - Laon, pair de France en 1653. Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il - fut reçu à l'Académie françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette - compagnie. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a - href="#footnotetag274"> (retour) </a> Le même nom du laquais se retrouve - dans un vaudeville que nous avons cité dans notre édition du <i>Dictionnaire - des Précieuses</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a - href="#footnotetag275"> (retour) </a> La seconde fille, avouée du moins, - de madame de Brancas, épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de - Brancas, duc de Villars; elle n'entra donc point en religion. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a - href="#footnotetag276"> (retour) </a> La mère du comte de Brancas étoit - Julienne Hippolyte d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et - tante de César d'Estrées, évêque de Laon. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a - href="#footnotetag277"> (retour) </a> Nous avons déjà dit que le comte - de Brancas sembloit être l'original du portrait que La Bruyère a tracé - du distrait, sous le nom de Ménalque. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a - href="#footnotetag278"> (retour) </a> Armand-Léon Le Bouthillier, comte - de Chavigny, seigneur de Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon - Le Bouthillier de Chavigny et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658, - Élisabeth Bossuet, et mourut en 1684. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a - href="#footnotetag279"> (retour) </a> Charles de Lorraine, troisième du - nom, duc d'Elbeuf, gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a - href="#footnotetag280"> (retour) </a> Nous écrivons <i>prié-Dieu</i> et - non <i>prie-Dieu</i> pour conserver la mesure du vers, et surtout parce - que la deuxième forme n'étoit pas encore admise. Richelet ne donne que - la première; Furetière admet les deux, et le Dictionnaire de Trévoux, - qui les conserve, n'emploie pas la seconde dans ses exemples. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a - href="#footnotetag281"> (retour) </a> Je proposerois de lire: «amant de - balle», c'est-à-dire «de pacotille», comme dans le vers de Molière: - </p> - <p class="mid"> - Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a - href="#footnotetag282"> (retour) </a> Maître des requêtes, puis - intendant des finances. Voy. t. 1, p. 16, et <i>Dictionnaire des - Précieuses</i>, t. 2, p. 318. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a - href="#footnotetag283"> (retour) </a> Partisan fameux, comme Paget. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a - href="#footnotetag284"> (retour) </a> Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et - sur sa femme, t. 1, p. 1-153. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a - href="#footnotetag285"> (retour) </a> Peut-être est-ce ce marquis de - Fleuri, grand personnage de Savoie, qui vint en France vers cette - époque, et avec qui <i>Mademoiselle</i> se lia à Fontainebleau. Voy. ses - <i>Mémoires</i>, édit. Maëstricht, t. 4. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a - href="#footnotetag286"> (retour) </a> Pour <i>cacade</i>, dans un sens - maintenant perdu, mais facile à comprendre. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a - href="#footnotetag287"> (retour) </a> Sur cette simple mention, il nous - est impossible de donner des renseignements précis. Nous connoissons - sous ce nom un abbé d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où, - pour le remercier de quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui - disoit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Adieu, cher abbé de mon âme; - </p> - <p class="i16"> - Cupidon vous doint belle dame, - </p> - <p class="i16"> - Car maints prelats de ce temps-cy - </p> - <p class="i16"> - Aiment belles dames aussy, - </p> - <p class="i16"> - Et j'en connois d'assez peu sages - </p> - <p class="i16"> - Pour enganymeder leurs pages. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a - href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Le Ballet des Arts</i>, paroles - de Benserade, musique de Lully, fut dansé pour la première fois par Sa - Majesté le 8 janvier 1663. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a - href="#footnotetag289"> (retour) </a> François de Vendôme, duc de - Beaufort, le roi des Halles. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a - href="#footnotetag290"> (retour) </a> Cet hôtel étoit situé dans la rue - Saint-Honoré, non loin du couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui - l'avoit fait construire, l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et - d'un bois d'une grandeur considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a - href="#footnotetag291"> (retour) </a> François-Annibal d'Estrées, - marquis de Cœuvres, maréchal de France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. - Voy. ci-dessus, p. 243. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a - href="#footnotetag290"> (retour) </a> Fouquet, surintendant des - finances, étoit fort peu délicat cependant en matière d'amour. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a - href="#footnotetag293"> (retour) </a> Peut-être faut-il lire: <i>dame - Alecton</i>?--La 1re édit., comme toutes les autres, donne: <i>dame à - certon</i>. Mais ce texte de 1668 est si mauvais qu'on a dû presque - toujours le modifier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a - href="#footnotetag294"> (retour) </a> La maison que Fouquet avoit bâtie - à Saint-Mandé étoit le lieu ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est - là que l'on saisit la fameuse cassette où tant de lettres - compromettantes furent trouvées et que le roi fit généreusement brûler. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a - href="#footnotetag295"> (retour) </a> Nous n'avons pas à rappeler ici - les détails de la chute de Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son - arrestation à Nantes. Cette chute, comme le dit l'auteur, - </p> - <p class="mid"> - Entraîna plus d'une fortune. - </p> - <p> - Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de - ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches - présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son - malheur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a - href="#footnotetag296"> (retour) </a> Madame de Beauvais, une des - premières femmes qui s'attachèrent à le séduire, étoit borgne. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c10" id="c10"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h5> - LA - </h5> - <h1> - FRANCE GALANTE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - HISTOIRES AMOUREUSES - </h3> - <h4> - DE LA COUR. - </h4> - <p class="mid"> - (<i>Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc.</i>) - </p> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>amais cour ne fut - si galante que celle du grand Alcandre<a id="footnotetag297" - name="footnotetag297"></a> <a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. - Comme il étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir - de suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien - auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt. - Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur de - n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce que la - bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à courir après - les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les méprisèrent, - d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si ce n'est que - le tempérament l'emporta sur la réflexion. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a - href="#footnotetag297"> (retour) </a> Le nom de <i>grand Alcandre</i>, - qui étoit celui du roi Henri IV dans le pamphlet célèbre attribué à la - princesse de Conti, a été depuis appliqué à Louis XIV, <i>l'homme - puissant</i> (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος); et quand parurent, en 1695, - les <i>Intrigues amoureuses de la cour de France</i>, l'éditeur de - Cologne, rappelant le succès des <i>Conquêtes amoureuses du grand - Alcandre</i>, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu en France que le - nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on veut parler du - Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le nom du Roi à - celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> <a - href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> fut de celles-là. Elle - passoit pour une des plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit - encore plus d'agrément dans l'esprit que dans le visage<a - id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> <a href="#footnote299"><sup - class="sml">299</sup></a>. Mais toutes ces belles qualités étoient - effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée aux plus insignes - fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus rien. Elle étoit - d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son alliance autant que sa - beauté avoit été causé que M. de Montespan l'avoit recherchée en mariage, - et l'avoit préférée à quantité d'autres qui auroient beaucoup mieux - accommodé ses affaires. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a - href="#footnotetag298"> (retour) </a> Madame de Montespan étoit - Françoise-Athénaïs de Rochechouart, fille de Gabriel, marquis de - Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née en 1641, elle épousa, en - 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, marquis de Montespan et - d'Antin, et mourut le 28 mai 1707. - </p> - <p> - Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de - Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de - Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis - Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant - de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur - de dix-huit cent mille écus.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a - href="#footnotetag299"> (retour) </a> «J'ai beaucoup d'inclination pour - elle, qui est fort aimable, dit mademoiselle de Montpensier; c'est une - race de beaucoup d'esprit, et d'esprit fort agréable, que les - Mortemart.» (<i>Mém. de Montpensier</i>, VII, 42.) - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir - prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands - desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce - temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté, - mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit - entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de chercher - parti ailleurs. - </p> - <p> - Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne<a - id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> <a href="#footnote300"><sup - class="sml">300</sup></a>, elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand - Alcandre, qui lui témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire - qu'il pouvoit être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour - elle qui approchât de l'amour<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> - <a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Monsieur surprit - par là un grand nombre de personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour - le beau sexe; mais le chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel - attachement, fit revenir bientôt le prince à ses premières inclinations; - et comme il avoit son étoile, madame de Montespan n'eut que des - apparences, pendant qu'il eut toute la part dans ses bonnes grâces. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a - href="#footnotetag300"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 151. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a - href="#footnotetag301"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 111. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que - pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée - quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine, - qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de - mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui s'en - consola avec le chevalier de Lorraine. - </p> - <p> - La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de - toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun<a id="footnotetag302" - name="footnotetag302"></a> <a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>, - favori du grand Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine - fort médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes - qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi qui - faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le quittoit pas - volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit auprès du Roi - le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, qui avoit ouï - parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par expérience si on - ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit effectivement, ne dédaigna - pas les offres de service qu'il lui fit. Cependant, comme il y avoit - beaucoup de politique mêlée avec sa curiosité, elle le fit languir pendant - cinq ou six semaines sans lui vouloir accorder la dernière faveur; et - pendant qu'elle le faisoit attendre, il arriva une affaire à ce favori qui - le devoit perdre auprès de son maître, s'il n'eût été plus heureux que - sage. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a - href="#footnotetag302"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et - suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes, - n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes du - commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se sentoit - épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien aise de - satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la princesse de - Monaco<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> <a - href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, dont M. de Lauzun - possédoit les bonnes grâces; et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à - cause de ses grandes qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver - l'amitié de la princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de - madame de Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit - découvert la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement<a - id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> <a href="#footnote304"><sup - class="sml">304</sup></a>, et la menaça, s'il s'apercevoit du contraire, - de la perdre de réputation dans le monde. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a - href="#footnotetag303"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134 et 138. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a - href="#footnotetag304"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134, le passage cité - de l'abbé de Choisy, qui montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV - se morfondre dans un corridor, à la porte de madame de Monaco. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent penser - à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, prenant en - même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle n'avoit point - fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de Lauzun à la guerre, - où il avoit une grande charge<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> - <a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Ainsi le grand - Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux ou - trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et en - devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit point à - l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il voyoit bien - cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour jouir - paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne seroit pas - dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du moins qu'il - s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un perfide plutôt - que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé; mais qu'il étoit - bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper dorénavant. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a - href="#footnotetag305"> (retour) </a> Il étoit alors colonel-général des - dragons. - </p> - </blockquote> - <p> - Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et - que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa - pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie - continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il - extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à - celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé. M. - de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; qu'il - savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable de sa - fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous les - autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de lui - dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire encore - quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand Alcandre le - prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre heures pour se - résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il verroit ce qu'il - auroit à faire. - </p> - <p> - L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un désespoir - inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit d'arriver à - l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir avec lui, il - s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa un grand - miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de Monaco s'en - plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un fou dont elle - alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit souffert lui-même - des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit tout cela, considérant - bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les bonnes grâces d'une dame - qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit. - </p> - <p> - Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il étoit - résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne lui - donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en colère - contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel état qu'il - auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M. de Lauzun, - n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui répondit que tout - le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la charge de général des - dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il l'avoit bien prévu, il en - avoit la démission dans sa poche. Il la tira en même temps et la lui jeta - sur une table auprès de laquelle il étoit assis; ce qui fâcha tellement le - grand Alcandre, qu'il l'envoya à l'heure même à la Bastille. On fut étonné - de sa disgrâce, personne ne sachant encore ce qui étoit arrivé, et - devinant encore moins jusqu'où avoit été la brutalité de ce favori. - </p> - <p> - Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement - qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine - de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler - dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces du - grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on - s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la - possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir, - n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui - revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun - demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le grand - Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit eu pour - lui. - </p> - <p> - Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde - qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, - chacun s'empressa de lui donner des marques de son attachement. Madame de - Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses dernières faveurs. Cette - nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de Lauzun de l'infidélité de la - princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne songeât à s'en venger. Il en - trouva l'occasion quelques jours après. Cette dame étoit assise avec - plusieurs autres sur un lit de gazon, et ayant la main sur l'herbe: il mit - son talon dessus, comme par mégarde; puis ayant fait une pirouette pour - appuyer davantage, il se tourna vers elle, faisant semblant de lui - demander pardon. - </p> - <p> - La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri; - mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de Lauzun - affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit comprendre à - tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter contre un homme - sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit intérêt de - conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son ressentiment - en reproches, sans y vouloir répondre que par des soumissions et des - excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées de les accommoder, la - princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour ne leur pas donner à - connoître clairement que son chagrin procédoit d'ailleurs<a - id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> <a href="#footnote306"><sup - class="sml">306</sup></a>. - </p> - <p> - La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que - tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en - consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament ne - la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas - d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle y - succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout Paris, - à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle s'en - trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit essayé - jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua sa - maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être pour - ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine qu'elle - avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes<a id="footnotetag307" - name="footnotetag307"></a> <a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>, - faisant voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui - l'imitent dans ses débauches. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a - href="#footnotetag306"> (retour) </a> Saint-Simon fait le même récit (t. - 20, édit. Sautelet). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a - href="#footnotetag307"> (retour) </a> Mme de Monaco mourut en juin 1678. - Voy. t. 1, p. 138. - </p> - </blockquote> - <p> - Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature - de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu - quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour - récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au chevalier - de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la maison de sa - femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il n'eut point de - repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des plus habiles dans - ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à craindre pour lui. - Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit entièrement et lui fit - oublier cette personne, dont il avoit peur de se souvenir malgré lui. - </p> - <p> - Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M. de - Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur des - hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit - considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la - beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière - commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues - possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute - particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à - ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et, - comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence - est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible pour - s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit une - fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de son - côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle avoit de - la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame de Montespan - faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia une espèce - d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence d'amitié; car - je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, n'avoit garde - d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique obstacle à ses - desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque chose de tendre - pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec madame de La Vallière, - qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle entroit adroitement dans - tous ses intérêts et avoit une complaisance toute particulière pour elle. - De fait, elle blâmoit non-seulement le grand Alcandre de son indifférence, - mais lui fournissoit encore des moyens pour le faire revenir, sachant bien - que quand deux amans commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est - comme impossible de les rapatrier. - </p> - <p> - Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de - Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit de - coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces - nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan, - croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa - vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections - de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans tout - ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui tenant lieu - d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa nature<a - id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> <a href="#footnote308"><sup - class="sml">308</sup></a>, elle conçut que madame de Montespan la jouoit, - et que le grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru - jusque-là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a - href="#footnotetag308"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit, - avec sa malignité familière: «Elle est une bonne religieuse et passe - présentement pour avoir beaucoup d'esprit; la grâce fait plus que la - nature, et les effets de l'une lui ont été plus avantageux que ceux de - l'autre.» (VI, 355.) - </p> - </blockquote> - <p> - D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de si - près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion ne lui - permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en plaignit - tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop bonne foi - pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame de - Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il devoit; - qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, sans - désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint. - </p> - <p> - Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde de - satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La Vallière: - elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en étant pas plus - attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois que, si elle - vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien exiger de lui au - delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec madame de Montespan - comme par le passé, et que, si elle témoignoit la moindre chose de - désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre d'autres mesures. - </p> - <p> - La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle - vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point - vraisemblablement attendre d'une rivale<a id="footnotetag309" - name="footnotetag309"></a> <a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, - et elle surprit tout le monde par sa conduite, parce que tout le monde - commençoit à être persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à - peu et se donnoit entièrement à madame de Montespan. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a - href="#footnotetag309"> (retour) </a> Madame de La Vallière vit madame - de Montespan prendre sa place sans lui en témoigner de jalousie. Madame - de Sévigné, dans sa lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec - quel regret elle se voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter - la cour: «Le Roi pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier - instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. - Colbert l'y a conduite; le Roi a causé une heure avec elle et a fort - pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle, les bras ouverts et - les larmes aux yeux.» - </p> - <p> - Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les - instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille - du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de - Montespan (<i>Mém.</i> de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là - qu'elle reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en - 1676, madame de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur - Louise de la Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir - du Roi. (Sévigné, <i>Lettre</i> du 29 avril 1676.) La même année nous - voyons madame de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La - Vallière, gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la - haranguer de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point - voulu, ajoute madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 17 mai 1676). Il n'est - donc pas étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris - tout le monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne - pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa - maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de grands - emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa tout ce - qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme contribuoit - plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de recommandable en - lui. - </p> - <p> - Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre, - ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien - accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que, quoiqu'il - l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un soufflet. Madame de - Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le maltraita extrêmement de - paroles; et s'étant plainte de son procédé au grand Alcandre, il exila M. - de Montespan, qui s'en alla avec ses enfans<a id="footnotetag310" - name="footnotetag310"></a> <a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> - dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand deuil, comme si - véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y avoit beaucoup de - dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya deux cent mille francs - pour le consoler de la perte qu'il avoit faite. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a - href="#footnotetag310"> (retour) </a> Madame de Montespan avoit eu deux - enfants, une fille qui mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de - Gondrin de Pardaillan, qui obtint du Roi les plus hautes dignités et fut - connu sous le nom de duc d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de - Montausier, mademoiselle de Crussol, fille du duc d'Usez. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa - femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde - savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha - pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit. - Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort - avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut - de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à - l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer - le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre. - </p> - <p> - Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en étoit; - mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce prince, - leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à rechercher ses - bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, elle se fit des - amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame de La Vallière, - qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que lui, n'avoit - jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se fut pas plus tôt - aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir à s'en éloigner. De - quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont<a id="footnotetag311" - name="footnotetag311"></a> <a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, - il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit - avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle - avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a - href="#footnotetag311"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 135 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde, - résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des - Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où elle - vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à croire, - parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des choses du - monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive mettre son - espérance. - </p> - <p> - Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan: - celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans les - bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus tendres - affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit toujours son - inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame approchant, le - grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que rarement, espérant - qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que s'il demeuroit à - Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer. - </p> - <p> - Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le - grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse - et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux accoucheur - de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle pour en - accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il - vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne - désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses - arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit quérir avoit l'air - honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à - cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle voudroit; et, - s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant - descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans - un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau. - </p> - <p> - On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant - que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre - éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché sous - le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément - lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il tâta la - malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda - au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient - étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de manger; - que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de lui - donner quelque chose. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans - la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à une - armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui étant - allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même, lui disant - de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis. - Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à - boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de vin dans - l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups l'un après - l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au grand - Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre lui ayant - répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas - si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il - falloit qu'il bût à sa santé. - </p> - <p> - Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et, - ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela rompit - la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand Alcandre, qui - l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément - si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, - quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan étant accouchée - d'un garçon<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> <a - href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, le grand Alcandre en - témoigna beaucoup de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à - madame de Montespan, de peur que cela ne fût nuisible à sa santé. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a - href="#footnotetag312"> (retour) </a> Louis-Auguste de Bourbon, duc du - Maine, né le 31 mars 1670, légitimé par lettres du 19 décembre 1673. - «J'ai ouï conter à M. de Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du - Maine, c'étoit à minuit sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier - d'avril si l'on veut, on n'eut pas le temps de l'emmailloter; on - l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau et le porta - dans son carrosse, qui l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il - mouroit de peur qu'il ne criât.» (<i>Mém.</i> de Montpensier, t. 6, p. - 352.) On sait que mademoiselle de Montpensier lui abandonna la - principauté de Dombes et le comté d'Eu pour obtenir la liberté de Lauzun - et la permission de l'épouser. Madame de Montespan, qui avoit négocié - cette affaire dans l'intérêt de son fils, ne promit rien en laissant - tout espérer. Mademoiselle, le contrat passé, eut grand'peine à obtenir - la mise en liberté du marquis. - </p> - </blockquote> - <p> - Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre lui - versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du lit, - parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si tout - alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que l'accouchée - n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui donna une - bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après - cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena chez lui avec - les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les yeux, comme on - avoit fait en l'amenant. - </p> - <p> - Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre; - et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il - n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de véritable - passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en elle des - défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur quoi on ne - l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en dégoûter. - Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec elle en bon - ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, elle ne le - pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes prises, elle - avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où il n'avoit pas - moins de pouvoir qu'elle. - </p> - <p> - Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût - bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de - peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle étoit - dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du grand - Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de Montausier<a - id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> <a href="#footnote313"><sup - class="sml">313</sup></a>, et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y - prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de - Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu<a id="footnotetag314" - name="footnotetag314"></a> <a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>, - et M. de Lauzun pour la duchesse de Créqui<a id="footnotetag315" - name="footnotetag315"></a> <a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, - ce qui commença à jeter ouvertement de la division entre eux: car M. de - Lauzun vouloit à toute force que madame de Montespan se désistât de parler - en faveur de la duchesse de Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant - pas s'en désister honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva - étrange que M. de Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette - affaire, fût venu à la traverse prendre les intérêts de la duchesse de - Créqui. C'étoit au grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou - en faveur de sa maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un - ni l'autre, demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils - s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se - déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un et - à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs prières, ils - s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M. de Lauzun - commença à tenir des discours si désavantageux de madame de Montespan, - qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer vengeance. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a - href="#footnotetag313"> (retour) </a> Madame de Montausier mourut le 14 - novembre 1671. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a - href="#footnotetag314"> (retour) </a> Anne Poussart, fille du marquis de - Fors du Vigean, veuve du marquis de Pons, épousa en secondes noces - Armand-Jean du Plessis, petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le - substitua à son nom et à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de - Richelieu, mariée en 1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame - d'honneur de la Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame - d'honneur de la Reine par madame de Créqui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a - href="#footnotetag315"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 80. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une sévère - réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé contre elle - qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien (car le grand - Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de Montausier à la - duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner contre elle, et en - fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand Alcandre, l'ayant su - par une autre que par madame de Montespan, en reprit encore aigrement M. - de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre n'entendoit point raillerie - là-dessus, lui promit d'être sage à l'avenir; et, pour lui faire voir que - son dessein étoit de bien vivre dorénavant avec madame de Montespan, il le - pria de les remettre bien ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit. - </p> - <p> - En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner, - il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun - de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus. - </p> - <p> - Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur - l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition - démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée - d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand Alcandre, - dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur<a id="footnotetag316" - name="footnotetag316"></a> <a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>, - confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà dans - un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement riche, et - que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont elle sortoit - que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa sœur de lui - continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si grand mariage, il - fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant pas qu'il n'eût grand - besoin de son crédit en cette rencontre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a - href="#footnotetag316"> (retour) </a> Madame de Nogent. Voy. p. 222 et - 248. - </p> - </blockquote> - <p> - Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît présumer - beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit néanmoins - étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât pas les mains - si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque endroit où il eût - intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il dépêcha un gentilhomme - en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc de Lorraine, qui étoit - dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent mille livres de rente en - fonds de terre pour lui et pour ses héritiers, s'il vouloit lui céder ses - droits<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> <a - href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Le duc de Lorraine, - qui ne voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son - bien, goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout - faire pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi, - Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand - Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le duc - de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et - hommage de la duché de Lorraine. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a - href="#footnotetag317"> (retour) </a> Il n'est nullement question, dans - les Mémoires de Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter - le titre et les droits du duc de Lorraine. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit que, - dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit écouté - quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la part de - mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il lui - demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il avoit - cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les choses - en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage, qui, tout - extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans exemple; que - ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se seroient alliés au - sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que beaucoup de personnes - qui n'étoient pas de meilleure maison que lui étoient arrivées à cet - honneur. - </p> - <p> - Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien - hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant - réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse - du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages - qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt à - en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit engagée - dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé, sut lui - représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence en France - entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et pairs (ce qui - lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les princes - étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas longtemps une - sœur de mademoiselle de Montpensier<a id="footnotetag318" - name="footnotetag318"></a> <a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>, - qu'elle acheva de le résoudre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a - href="#footnotetag318"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 271. - </p> - </blockquote> - <p> - Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de - Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se - disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage. - Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir - été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que mademoiselle - de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de Lauzun en - mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les parens de M. de - Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que leur parent - épousât cette princesse<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> - <a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. On vit donc arriver - ces ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là - ayant eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique - la grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât - être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils - le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la - noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir - parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a - href="#footnotetag319"> (retour) </a> Ce n'étoient pas des parents de - Lauzun, mais des gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, - demander cette faveur dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le - texte et la note 1. - </p> - </blockquote> - <p> - Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché ci-devant, - savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui l'on avoit - accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre paroissant se - laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il vouloit bien, à leur - considération, comme étant de la première noblesse de son royaume, que - leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de Montpensier, mais - qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se portoit volontiers à - cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout à fait. - </p> - <p> - On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer que - ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes en - mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de Lauzun. À - quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une manière à lui - faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, la princesse - réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit. - </p> - <p> - La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le - royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser - d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui - en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent - mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui. - </p> - <p> - Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en - cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au - même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et, - cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils - furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas - permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât. Le - grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne savoit - pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par leurs - raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens de M. - de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces princes, et - l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté, quoiqu'elle - parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret de rompre son - affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la maison royale, il - ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, sur - lequel elle vouloit régenter toute seule. - </p> - <p> - Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun, - qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une - nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là - qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas - qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de - son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il - avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces. - </p> - <p> - M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi - auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant - bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez madame - de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage et la - passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit qu'il - avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il devoit - savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à leur - honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit employer tout - le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire revenir d'un - amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont il ne - connoissoit pas l'indignité. - </p> - <p> - Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en - fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du grand - Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après lesquelles - il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas plutôt appris - cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute l'eau de la - Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de Lauzun n'eût - approché son visage contre le sien pour lui dire à l'oreille qu'il n'étoit - pas temps de se désespérer ainsi, mais de prendre des mesures qui les - pussent mettre à couvert l'un et l'autre de la haine de leurs ennemis; que - cela ne consistoit cependant que dans une extrême diligence, parce que la - perte d'un seul moment entraînoit une étrange suite; que, pour lui, il - étoit d'avis que, sans s'arrêter aux ordres du grand Alcandre, ils se - mariassent secrètement; que, quand la chose seroit faite, il y - consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà consenti, et qu'en tout cas cela - n'empêcheroit pas toujours leur intelligence et leur commerce. - </p> - <p> - La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si - agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y appelèrent - la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne pouvoient - prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs affaires et à - leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils devoient - consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient beaucoup à ses - avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on convint, dans ce - conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le grand Alcandre, pour - essayer si elle ne pourroit point lui faire changer de sentiment; et en - effet, elle monta en carrosse en même temps pour y aller. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en - particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne fût - pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit honnêtement se - dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans son cabinet, après - en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec lui. La princesse se - jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de son mouchoir, moins - cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa confusion, elle lui - dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit combler de honte, si - lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse, approuvant comme il avoit - fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit sur cela qu'elle avoit pris - des engagemens qu'il lui étoit difficile de rompre; que, quoiqu'il ne fût - pas trop bienséant à une personne de son sexe de parler de la sorte, le - mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit pu refuser lui-même ses - affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; qu'enfin, quiconque - considéreroit que ses feux étoient légitimes et approuvés par son Roi n'y - trouveroit peut-être pas tant à redire que l'on pourroit bien s'imaginer. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever sans - qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de - parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit - rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la sorte, - et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou de sa - vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans l'incertitude, - lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à son mariage, il - en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que c'étoit une chose - dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne concevoit pas comment - elle, qui avoit toujours fait paroître un courage au-dessus de son sexe, - se pouvoit résoudre à une action qui la devoit combler d'infamie. - </p> - <p> - Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez - elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé M. - de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle - auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable de - le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre les - cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été épousés - dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de la fortune - quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage. - </p> - <p> - Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en - fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois<a - id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> <a href="#footnote320"><sup - class="sml">320</sup></a>, ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour - l'avertir de tout ce qui se passeroit dans sa maison<a id="footnotetag321" - name="footnotetag321"></a> <a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. - Le grand Alcandre en témoigna une grande colère. M. de Louvois et madame - de Montespan, qui étoient d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. - de Lauzun, tâchèrent encore de l'animer davantage; car il faut savoir que - M. de Lauzun avoit maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que - ce ministre, qui commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à - s'en venger par toutes sortes de moyens. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a - href="#footnotetag320"> (retour) </a> «M. de Louvois et M. Le Tellier, - son père, avoient toujours été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci - ne lui avoit jamais pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, - madame de Villequier; pour l'autre, qui vouloit être le maître de la - guerre, et que toutes les charges qui la regardoient et les - commandements dépendissent de lui, il ne pouvoit souffrir la grande - ambition de M. de Lauzun, qui vouloit pousser sa fortune par là et qui - étoit incapable de se soumettre à lui. La grande inclination que le Roi - avoit pour lui, tout cela lui donnoit beaucoup de jalousie contre M. de - Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui avoit empêché qu'il ne fût grand - maître de l'artillerie, lorsque le comte de Lude le fut. Ils avoient eu - mille démêlés ensemble, et M. de Lauzun prenoit toujours les affaires - d'une grande hauteur; ainsi on l'accusoit fort d'avoir contribué à sa - prison.» (<i>Mém.</i> de Montp., t. 6, p. 346.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a - href="#footnotetag321"> (retour) </a> On a tout lieu de penser que la - sœur même de Lauzun, madame de Louvois, étoit gagnée par Louvois et - trahissoit son frère. «S'ils croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et - de son mari, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les - casseroient.» Mademoiselle dit ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût - pas ami de M. de Lauzun, madame de Nogent a toujours continué de - commercer avec lui; et j'ai su qu'elle lui avoit promis, peu de temps - après sa prison, qu'elle ne feroit jamais rien pour sa liberté sans son - ordre, et que si je voulois agir pour cela et qu'elle en eût - connoissance, il en seroit averti.» (<i>Mém.</i>, VI, 344 et 345.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son - ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte de - M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui ne - pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de - vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui comme - il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le faire - observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite. - </p> - <p> - M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle - épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement, - s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il avoit - presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout cela avec - une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une occasion qui - fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y avoit déjà - longtemps. - </p> - <p> - Le comte de Guiche<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> <a - href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, fils aîné du maréchal - de Grammont, étoit colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en - survivance de son père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des - desseins approchans de ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé - aimer la femme de Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour - qui le grand Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de - revenir, à condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la - charge du comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus - considérable de toute la cour<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> - <a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>, ceux qui avoient du - crédit auprès du grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres, - que le grand Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de - ses gardes. Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu - qu'il commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été - autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens - l'importuner de nouvelles grâces. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a - href="#footnotetag322"> (retour) </a> L'histoire de ses amours et de sa - disgrâce est l'objet du premier pamphlet de ce volume. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a - href="#footnotetag323"> (retour) </a> «Le régiment des gardes françoises - est le premier et le plus considérable de l'infanterie. Il est composé - de trente compagnies, et chaque compagnie de deux cents hommes.» (<i>État - de la France.</i>)--D'après Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce - n'est pas la charge de colonel du régiment des gardes, mais celle de - grand-maître de l'artillerie, qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. - ci-dessus, p. 390, <i>note</i> 1. - </p> - </blockquote> - <p> - Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour le - faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de lui - pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas son - entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de ne pas - dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de - Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand - Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère; - qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de - Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il l'en - avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours avec un - prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en combloit encore - tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de croire qu'il avoit pu - avoir de méchants desseins en demandant cette charge, néanmoins elle ne la - lui accorderoit pas si elle étoit à sa place, puisque toutes les bontés - qu'il avoit pour lui méritoient bien du moins que pour toute - reconnoissance il fît paroître plus de franchise. - </p> - <p> - Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme madame - de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires qu'il lui - étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et, témoignant à madame - de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein que M. de Lauzun - pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler lui-même, pour voir - s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand Alcandre approuva ce - conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans son cabinet, après lui - avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint de tous ceux qui - aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant que son dessein - n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui sembloient pas avoir - assez d'expérience pour remplir une si grande charge. - </p> - <p> - M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha de - l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là quelque - chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce que le grand - Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si elle ne - l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir lui-même, M. de - Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces de Sa Majesté, il - n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il osoit lui assurer - qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se rendant assez de justice - pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui en étoient plus dignes que - lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit un peu froidement le grand - Alcandre; à quoi il ajouta que cependant madame de Montespan lui avoit - parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas qu'elle eût fait s'il ne l'en - avoit priée; qu'il ne concevoit pas pourquoi il faisoit mystère d'une - chose à laquelle il pouvoit prétendre préférablement à tant d'autres, et - qu'il vouloit qu'il lui en dît la vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé - de cette sorte par le grand Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y - avoit jamais pensé; sur quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un - air à le faire trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la - hardiesse qu'il avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit - que faire de déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout - dit, et qu'il pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en - tout ce qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant - congédié sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein - de désespoir et de rage. - </p> - <p> - Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de Créqui<a - id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> <a href="#footnote324"><sup - class="sml">324</sup></a>, qui, le voyant tout changé, lui demanda ce - qu'il avoit; à quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit - la corde au cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur - de ses amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut - sorte d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût - jamais cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la - bouche. Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit - que le grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à - l'heure même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a - href="#footnotetag324"> (retour) </a> Le duc de Créqui avoit été un des - quatre gentilshommes qui avoient parlé au roi en faveur du mariage de - Lauzun et de Mademoiselle. - </p> - </blockquote> - <p> - Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage peuvent - inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez mademoiselle de - Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit accoutumé, tant - l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du corps. Cependant, - comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle voulut savoir d'où - cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien difficile si elle ne - tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se croyant obligé de lui dire - ce que c'étoit, lui fit part de la conversation qu'il avoit eue avec le - grand Alcandre, et de la visite qu'il avoit rendue ensuite à madame de - Montespan, ne lui cachant rien de tout ce qu'il lui avoit dit de - désobligeant. - </p> - <p> - La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui - naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le blâma - de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient pas - toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand Alcandre, - et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût nuisible à - ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre toujours par - provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre toutes fois et - quantes qu'elle en auroit la volonté. - </p> - <p> - Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses - ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de - Montespan, résolut de le faire arrêter<a id="footnotetag325" - name="footnotetag325"></a> <a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>. - Les remontrances de M. de Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il - ne pourroit ramener autrement cet esprit à la raison, y servirent - beaucoup. Enfin, après avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore - pour cet indigne favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin<a - id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> <a href="#footnote326"><sup - class="sml">326</sup></a>, major des gardes du corps, qui se transporta à - l'heure même chez M. de Lauzun, où, ayant appris qu'il étoit allé à Paris, - il laissa un garde en sentinelle à la porte, avec ordre de le venir - avertir dès le moment qu'il seroit revenu. M. de Lauzun arriva une heure - après, et le garde en étant venu avertir le chevalier de Fourbin, il posa - des gardes autour de la maison, puis entra dedans et le trouva auprès du - feu, qui ne songeoit guère à son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit - venir, il s'enquit de lui ce qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la - part du grand Alcandre pour lui dire de le venir trouver. Le chevalier de - Fourbin répondit que non, mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il - étoit fâché d'être chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit - obligé de faire ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en - dispenser. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a - href="#footnotetag325"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier semble - douter de la part que prit madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun: - «On croyoit, dit-elle, que madame de Montespan, qui avoit été fort de - ses amies, avoit changé. On n'en disoit pas la raison: on ne doit pas - croire que mon affaire, qui ne paroissoit point être désagréable au Roi, - l'ait pu être à elle.... Je crois que ce fut son malheur seul qui lui - attira celui-là.» Cependant Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de - Lauzun avec madame de Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent - des démêlés avec madame de Montespan. Cela n'est pas venu à ma - connoissance, et je ne m'en suis pas informée.» On voit que mademoiselle - de Montpensier s'aveugloit volontairement (<i>Mém.</i>, VI, 346-348). - Segrais, confident de mademoiselle de Montpensier et disgracié par elle, - parce qu'il lui parloit trop franchement au sujet de Lauzun, s'explique - ainsi sur l'arrestation de celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que - c'étoit madame de Montespan qui avoit empêché que son mariage ne - s'accomplît avec Mademoiselle, il conçut une haine implacable contre - elle et il commença à se déchaîner contre sa conduite, non-seulement - dans toutes les occasions et dans toutes les compagnies où il se - trouvoit, mais encore à deux pas d'elle, de telle manière qu'elle avoit - entendu dire des choses très cruelles de sa personne. Madame de - Maintenon, qui étoit auprès de madame de Montespan, sachant que le Roi - avoit résolu de faire la guerre aux Hollandois, comme il la fit en 1672, - lui demanda ce qu'elle prétendoit devenir lorsque la guerre seroit - déclarée, et si elle ne considéroit pas que M. de Lauzun, qui étoit si - bien dans l'esprit du Roi et qui auroit lieu d'entretenir souvent le Roi - par le rang que sa charge lui donnoit, lui rendroit de mauvais offices - pendant qu'elle resteroit à Versailles. Madame de Montespan, effrayée - par les sujets de crainte que madame de Maintenon venoit de lui dire, - lui demanda quel remède on pourroit y apporter. Elle répondit que - c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en avoit un beau prétexte, en - représentant au Roi toutes les indignités dont elle savoit que M. de - Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il n'en falloit pas davantage - pour obliger le Roi de la délivrer d'un ennemi si redoutable. Elle fit - ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.» (<i>Mém. anecdotes</i> de - Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a - href="#footnotetag326"> (retour) </a> L'<i>État de la France</i> de 1669 - et années suivantes mentionne en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin - comme «major, reçu lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus - depuis lui.» Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis - Gaspard de Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son - frère aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère - le plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut - tué au combat de Casano. (<i>Saint-Simon.</i>) - </p> - </blockquote> - <p> - Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si - peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user - encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice, - et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il lui - avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il - demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût - parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au - désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu faire - l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin l'ayant - remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan<a id="footnotetag327" - name="footnotetag327"></a> <a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, - capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand - Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit - jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit - choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le - traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu - entièrement sur l'esprit du grand Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a - href="#footnotetag327"> (retour) </a> Il y avoit deux compagnies de - mousquetaires à cheval, et toutes deux avoient pour capitaine le roi; le - capitaine lieutenant de la première étoit Charles de Castelmar, seigneur - d'Artagnan, dont Gatien des Courtils a publié les mémoires apocryphes; - le capitaine lieutenant de la seconde étoit un Colbert. - </p> - </blockquote> - <p> - M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le commandement - du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise, et de là à - Pignerolles<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> <a - href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>, où on l'enferma dans - une chambre grillée, ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant - que des livres pour toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on - annonça que, s'il vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne - point sortir. Le chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune - dans un état si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité - qu'on désespéra de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on - dépêcha un courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. - Mais, six heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection, - dont on ne témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun - le comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y - prenoit plus d'intérêt. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a - href="#footnotetag328"> (retour) </a> La citadelle de Pignerolles avoit - pour gouverneur M. de Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il - avoit été brouillé pour je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se - réconcilia. Ils mangeoient presque tous les jours ensemble, dit - Mademoiselle. Mais avant d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à - force de patience, de ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec - Fouquet. C'est un passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on - voit Lauzun raconter son élévation, et son mariage rompu avec - Mademoiselle, à Fouquet, qui ne l'en peut croire, et le plaint d'une - captivité qui lui a fait perdre la tête. On eut toutes les peines du - monde à le désabuser. (<i>Saint-Simon</i>, XX, 438.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les - plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt, - souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses bonnes - amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir sa - douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et surtout la - nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours la plus - pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus malheureuse, en la - faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne lui apportoient du - soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de n'oser se plaindre; - car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit bien qu'il falloit que - ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit se résoudre d'apprêter à - rire, non seulement à ses ennemis, mais encore à toute la France, qui - avoit les yeux tournés sur elle pour voir de quelle façon elle recevroit - la disgrâce de son bon ami. Cela ne l'empêcha pourtant pas de prendre - l'homme d'affaires de M. de Lauzun, dont elle fit son intendant, et de - recevoir à son service son écuyer et ses plus fidèles domestiques, qui - furent ravis de pouvoir surgir à ce port après le naufrage de leur maître. - </p> - <p> - Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût - jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être - touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient - encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient - plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge du - comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la pierre - d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les autres - qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les jours dans - l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on fut tout - surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La Feuillade<a - id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> <a href="#footnote329"><sup - class="sml">329</sup></a>, que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus, - il lui donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui - il falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le - duc de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les - trouveroit bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir - remercié sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui - pour aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a - href="#footnotetag329"> (retour) </a> Il avoit ce titre depuis janvier - 1672, que sa femme, Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de - Roannez par la cession volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, - duc de Roannez, son frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du - mois d'août 1666. Cf. I, p. 243. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit - répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans - l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs complimens. - Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son air brusque dans - la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on n'avoit plus que faire - d'avoir recours aux saints pour voir des miracles; que Sa Majesté en - faisoit de plus grands que tous les saints du paradis; que quand il étoit - arrivé le matin à son lever, il n'avoit été regardé de personne, parce que - personne ne croyoit que Sa Majesté dût faire ce qu'elle avoit fait pour - lui; mais que chacun n'avoit pas plustôt entendu la grâce qu'elle lui - avoit accordée, qu'on s'étoit empressé à l'envi l'un de l'autre de lui - faire des offres de service, mais des offres de service à la mode de la - cour, c'est-à-dire sans que pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir - prendre les cinquante mille écus dont il avoit tant de besoin. - </p> - <p> - Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade, et, - voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il étoit - venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que faire à - Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de lui en - prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se trouveroit en - état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour son favori, en - éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est constant que le - matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la Feuillade, il - étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de ses chevaux de - carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour en ravoir un - autre. - </p> - <p> - Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un de - leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en présente - là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte de - l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne - songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se présentèrent - pour remplir sa place, le duc de Longueville<a id="footnotetag330" - name="footnotetag330"></a> <a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a> - étoit sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance: - car il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle - tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent mille - livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si illustre. - Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un je ne sais - quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni de si belle - taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne laissoit pas de - plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il ne parut pas - plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a - href="#footnotetag330"> (retour) </a>Charles-Paris d'Orléans, duc de - Longueville, second fils d'Henri II d'Orléans-Longueville et - d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du grand Condé; son frère aîné s'étant - fait prêtre, Charles-Paris avoit hérité du nom et des biens immenses de - son frère. - </p> - </blockquote> - <p> - La maréchale de La Ferté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> - <a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a> fut de celles-là, - et, trente-sept ou trente-huit ans<a id="footnotetag332" - name="footnotetag332"></a> <a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a> - qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas d'espérer qu'il la - préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et plus belles qu'elle, - elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire quelques avances, et - que les avances pourroient lui tenir lieu de mérite. Comme on jouoit chez - elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous les honnêtes gens et de tous - ceux qui n'avoient que faire, elle pria le duc de Longueville<a - id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> <a href="#footnote333"><sup - class="sml">333</sup></a> de la venir voir; et, lui ayant marqué une - heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle - eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec peu - de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les mystères - amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que cent - minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez averti - un autre qui en auroit été mieux instruit que lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a - href="#footnotetag331"> (retour) </a> Henri de Saint-Nectaire ou - Senneterre, duc, pair et maréchal de France, veuf en 1654 de Charlotte - de Bauves, épousa en secondes noces (25 avril 1655) Madelaine d'Angennes - de La Loupe, née en 1629 et plus jeune que lui de vingt-neuf ans, qui - rendit son nom célèbre. Sœur de la comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), - elle se distingua par les mêmes scandales. Elle aura son histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a - href="#footnotetag332"> (retour) </a> C'est quarante-trois ans qu'il - faudroit dire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a - href="#footnotetag333"> (retour) </a> Le duc de Longueville, né le 29 - juillet 1649, avoit alors près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit - mademoiselle de Montpensier, le visage assez beau, une belle tête, de - beaux cheveux, une vilaine taille. Les gens qui le connoissoient - particulièrement disent qu'il avoit beaucoup d'esprit; il parloit peu; - il avoit l'air de mépriser, ce qui ne le faisoit pas aimer.» (<i>Mém.</i> - de Montp., VI, 359.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit - pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la trouvant - à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une poudre - admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le duc de - Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de Polleville<a - id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> <a href="#footnote334"><sup - class="sml">334</sup></a>, à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria - qu'elle le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre - abominable, et qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée. - Elle demanda aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc - lui ayant dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette - poudre étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit - dire, la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui - demandant s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte - de Saulx<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> <a - href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>, comme il lui eut - répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit qu'à le lui demander à - lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas qu'il mît encore de la - poudre de Polleville. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a - href="#footnotetag334"> (retour) </a> Le fait dont il est ici parlé - sommairement est rapporté tout au long dans le pamphlet des <i>Vieilles - amoureuses</i>, qu'on lira dans ce recueil. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a - href="#footnotetag335"> (retour) </a> Le comte de Saulx, plus tard duc - de Lesdiguières, étoit fils de François de Lesdiguières, fils lui-même - du maréchal de Créqui et de Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa - Paule-Marguerite-Françoise de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy, - second cardinal de Retz. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût - coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit, après - cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame de - Cœuvres<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> <a - href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, il n'en étoit pas - sorti à son honneur à cause du Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il - lui en pourroit arriver autant s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce - reproche fit rire le duc de Longueville, et, comme la force de sa jeunesse - lui faisoit croire qu'il ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée - jolie femme à son miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du - Polleville, mais qu'il parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même - accident qui étoit arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état - de la caresser, et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa - hardiesse, pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce - qu'elle fût proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que - ce qui se disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non - pas du Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a - href="#footnotetag336"> (retour) </a> Madame de Cœuvres étoit Magdeleine - de Lyonne; elle avoit épousé, le 10 février 1670, François-Annibal - d'Estrées, troisième du nom, petit-fils du maréchal. - </p> - </blockquote> - <p> - Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce qui - ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui faisant - entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui n'entendroit - point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent commerce - ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, et qu'elle - auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de son côté, de ne - lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il l'abandonneroit dès le moment - qu'il en reconnoîtroit la moindre chose. - </p> - <p> - Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un homme - étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et que - d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de beaucoup - qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur son naturel - et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès ce jour-là, - elle congédia le marquis d'Effiat<a id="footnotetag337" - name="footnotetag337"></a> <a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, - qui tâchoit de se mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt - réussi sans la défense du duc de Longueville. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a - href="#footnotetag337"> (retour) </a> Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né - en 1638, mort en 1719, étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut - célèbre sous le nom de Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de - Sourdis. - </p> - </blockquote> - <p> - Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât - pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il - s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le - commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la - conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en - campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons étant - tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut fâché - d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans s'exposer - à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte que sa raison, - il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai s'il ne se méprenoit - pas; et, ayant mis pour cela des espions en campagne, il fut averti d'un - rendez-vous que ces amans avoient pris ensemble, et il se trouva lui-même - devant la porte en gros manteau, afin d'être plus sûr si cela étoit vrai - ou non. Comme il eut vu de ses propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la - vérité, il résolut de quereller le duc de Longueville à la première - occasion; et, l'ayant rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille - qu'il le vouloit voir l'épée à la main. Le duc de Longueville lui - répondit, sans s'émouvoir, qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se - pouvoit battre contre ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne - se jamais commettre avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on - connoissoit les ancêtres. - </p> - <p> - Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel l'on - n'avoit pas grande opinion dans le monde<a id="footnotetag338" - name="footnotetag338"></a> <a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. - Cependant, comme il n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé - au duc de Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans - même donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville - sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de - laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus - favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et du - vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a - href="#footnotetag338"> (retour) </a> L'origine de cette maison ne - remonte qu'au milieu du XVIe siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils - du maréchal, n'étoit que le sixième dans les listes généalogiques de la - famille, qui, du reste, alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit - aussi aux Montluc. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu - après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un - effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances, - lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de - colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet effet - il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de Longueville - sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, outre l'intrigue - de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui donnoient de - l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions l'étant venu - avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et étoit allé à - quelque découverte, il se fut poster sur son chemin, tellement que, comme - il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se présenta devant lui, - tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre, lui criant de sortir de - sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc de Longueville, ayant fait - en même temps arrêter ses porteurs, voulut mettre l'épée à la main; mais - d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le temps de la tirer du fourreau, - il lui donna quelques coups de cannes; ce que voyant les porteurs, ils - tirèrent les bâtons de la chaise et alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût - jugé à propos d'éviter leur furie par une prompte fuite. - </p> - <p> - Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si - sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de - chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à - un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de s'en - plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en faire une - punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à qui on avoit - fait un tel affront pût se venger par le ministère d'autrui, il lui dit - qu'il n'y avoit rien à faire que de faire assassiner son ennemi. En effet, - c'étoit le seul parti qu'il y avoit à prendre en cette occasion: car, - quoiqu'il ne soit pas généreux de faire des actions de cette nature, - toutefois, comme c'eût été s'exposer à être battu que de prendre d'Effiat - en brave homme, il n'étoit pas juste, et surtout à un prince, de recevoir - deux affronts en un même temps. - </p> - <p> - Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne - chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une chose - bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille folie, - n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes. - </p> - <p> - Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce<a - id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> <a href="#footnote339"><sup - class="sml">339</sup></a> qui alarma extrêmement cette dame: car il faut - savoir qu'elle ne couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux - goutteux, grand chemin du cocuage, surtout quand on a une femme de bon - appétit, comme étoit la maréchale. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a - href="#footnotetag339"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, entre - crochets, manque à l'édition de 1754; mais il se trouve dans les - éditions antérieures, 1709, 1740, etc. - </p> - </blockquote> - <p> - Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il - l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user de - grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc de - Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore qu'un - enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle fut - grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à aller - dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit, elle - restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne se - levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne bougeoit - point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir le sujet de - ses inquiétudes. - </p> - <p> - Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à - redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit bien - aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il lui - lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit qu'un - prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de ses - corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation - s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup - de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui - permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant en - même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses couches. - </p> - <p> - Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle feignit - une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui l'accabloit. Enfin, - le terme étant venu, elle accoucha<a id="footnotetag340" - name="footnotetag340"></a> <a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a> - dans sa maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a - href="#footnotetag340"> (retour) </a> Cet enfant, nommé Charles-Louis - d'Orléans, chevalier de Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en - novembre 1688. - </p> - </blockquote> - <p> - Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit présent - à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux cents - pistoles qu'il lui donna. - </p> - <p> - Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car - peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du - grand Alcandre<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> <a - href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, on eut recours à lui; - de sorte qu'on le fut quérir de la même manière et avec la même cérémonie - qu'on avoit fait la première fois. Il y eut cependant de la distinction - dans la récompense, car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or, - au lieu qu'on ne lui en avoit donné que cent la première fois. L'on - observa toujours la même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu - jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha - madame de Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui - naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le - grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant - obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément pour - lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit résolu d'aller - accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de - Maintenon<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> <a - href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, si bien que le garçon - qui l'accoucha ne sut pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand - Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a - href="#footnotetag341"> (retour) </a> Le second enfant de madame de - Montespan et de Louis XIV fut Louis-César, comte de Vexin, abbé de - Saint-Denis, né en 1672, mort le 10 janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º - Louise-Françoise, née en 1673; 4º Louise-Marie-Anne, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a - href="#footnotetag342"> (retour) </a> Nous parlerons plus loin de madame - de Maintenon, dans les notes de l'historiette qui lui est consacrée. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme - j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de - se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux - Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince, - mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure ou - deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le vin - lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis, qui - parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent leur - décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand Alcandre, dont - il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui étoit cause de ce - malheur<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> <a - href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>. - </p> - <p> - La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de - douleur, aussi bien que plusieurs autres dames<a id="footnotetag344" - name="footnotetag344"></a> <a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a> - qui prenoient intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs - généralement de tout le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré - par là d'un puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on - trouva son testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on - fut tout surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la - maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en cas - qu'il vînt à mourir devant que d'être marié. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a - href="#footnotetag343"> (retour) </a> Il fut tué le 12 juin 1672, près - du fort de Tolhuis, et par sa faute, au moment où il alloit être nommé - roi de Pologne. Madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 20 juin 1672) le dit - expressément, d'accord avec toutes les relations. Là aussi moururent le - comte de Nogent, beau-frère de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand - nombre d'autres gentilshommes. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a - href="#footnotetag344"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit - «qu'il étoit fort aimé des dames. Madame de Thianges étoit fort de ses - amies, la maréchale d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient - aller en Pologne avec lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil - et témoignèrent une grande douleur.» (<i>Mém.</i>, VI, 359.) - </p> - </blockquote> - <p> - Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la maréchale - en fut avertie par madame de Bertillac<a id="footnotetag345" - name="footnotetag345"></a> <a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, - sa bonne amie, qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne - vînt aux oreilles de son mari<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> - <a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. La maréchale pensa - enrager, voyant que son affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le - temps console de tout, elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma - à la fin à en entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant - que le duc de Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup - de joye; car, comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de - Longueville et la sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit - venoit d'une femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de - Montespan, il voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer - ses enfants quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au - Parlement de Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on - fût obligé de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et - contre les lois du royaume. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a - href="#footnotetag345"> (retour) </a> Femme de M. de Bertillac, qui - servoit alors à l'armée de Hollande. La <i>Gazette</i> parle de lui deux - ou trois fois dans des circonstances insignifiantes. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a - href="#footnotetag346"> (retour) </a> Le secret fut assez exactement - gardé, à en croire mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de - Longueville étoit une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il - disoit à tout le monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la - mère du chevalier de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique - tout le monde le sût.» (<i>Mém.</i>, t. 6, p. 361.) - </p> - </blockquote> - <p> - Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un peu - apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous les - honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui lui - pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se contenter des - restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs autres, et, ayant - lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui étoit une des plus - belles femmes de Paris, elles furent confidentes l'une de l'autre et - goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La maréchale avoit un laquais - qui fut roué, et qui avoit une des plus belles têtes du monde; et la - médisance vouloit qu'il eût part dans ses bonnes grâces, parce qu'on - voyoit qu'elle le distinguoit des autres laquais. - </p> - <p> - Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut pas - à M. de Bertillac, son beau-père<a id="footnotetag347" - name="footnotetag347"></a> <a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, - qui craignoit que pendant que son fils étoit à l'armée, sa femme<a - id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> <a href="#footnote348"><sup - class="sml">348</sup></a> ne vînt à se débaucher. Mais c'étoit une chose - faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la maréchale du plaisir qu'il - y avoit à faire une infidélité à son mari, sans vouloir éprouver ce qui en - étoit. M. de Bertillac y tenoit la main cependant autant qu'il lui étoit - possible, avoit l'œil sur elle, et lui recommandoit d'avoir l'honneur en - recommandation; mais comme il étoit beaucoup occupé à la garde des trésors - du grand Alcandre, que ce prince lui avoit confiés, autant il lui étoit - difficile de pouvoir répondre de la conduite de sa belle-fille, autant il - étoit aisé à sa belle-fille de lui en faire accroire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a - href="#footnotetag347"> (retour) </a> M. de Bertillac le père exerçoit - seul, depuis 1669, sous le titre de garde du trésor royal, les charges - de trésorier de l'épargne, que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de - Castille, M. de Guénégaud, frère du secrétaire d'État, et M. de La - Bazinière. Lui-même avoit exercé une de ces trois charges, avec M. de - Tubeuf et M. de Lyonne, et on trouve dans les œuvres de Scarron une - épître collective qu'il leur adresse pour se faire payer de sa pension. - Nous aurons à reparler de madame de Bertillac. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a - href="#footnotetag348"> (retour) </a> Anne-Louise Habert de Montmort, - fille de l'académicien de ce nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac - fils. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la - maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur<a - id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> <a href="#footnote349"><sup - class="sml">349</sup></a>, elle dit à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un - homme qui avoit les reins si souples étoit un admirable acteur, lui - avouant en même temps qu'elle seroit ravie d'en faire l'expérience - elle-même. L'ingénuité de la maréchale ayant obligé madame de Bertillac de - lui parler aussi à cœur ouvert, elle dit qu'elle croyoit bien qu'il y - auroit beaucoup de plaisir à faire ce qu'elle disoit, mais que pour elle, - si elle étoit tentée de quelque chose, c'étoit de savoir si Baron<a - id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> <a href="#footnote350"><sup - class="sml">350</sup></a>, comédien, avoit autant d'agrément dans la - conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette confidence fut suivie de - l'approbation de la maréchale; elle releva le mérite de Baron, afin que - madame de Bertillac relevât celui du Basque, et, s'encourageant toutes - deux à tâter de cette aventure autrement que dans l'idée, elles ne furent - pas plus tôt sorties de la comédie, qu'elles se résolurent d'écrire à ces - deux hommes, pour les prier de leur accorder un moment de leur - conversation. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a - href="#footnotetag349"> (retour) </a> Ce Basque sauteur n'est-il point - le <i>Cobus</i> de La Bruyère, comme son <i>Roscius</i> est Baron? (Voy. - l'édit. de La Bruyère donnée dans cette collection, t. 1, 203.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a - href="#footnotetag350"> (retour) </a> Voy. le 1er vol. de l'<i>Histoire - amoureuse</i>, p. 5. - </p> - </blockquote> - <p> - Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et, - n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à St-Cloud<a - id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> <a href="#footnote351"><sup - class="sml">351</sup></a>, d'où les dames s'en revinrent si contentes - qu'elles convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois - qu'ils se verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce - qui leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce - n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands - services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet de - contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas de - même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il dit à - Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit mieux - être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une heure avec - elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une femme de grande - qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de cette chimère. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a - href="#footnotetag351"> (retour) </a> Le cabaret de La Durier y étoit - fameux, et c'étoit le lieu ordinaire des <i>cadeaux</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à l'extravagance, - qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et, ayant su qu'il - avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le força à prendre - ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus<a id="footnotetag352" - name="footnotetag352"></a> <a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>. - Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père - en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les emprunter - de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise d'obliger cette - dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce qui l'embarrassa - extrêmement. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a - href="#footnotetag352"> (retour) </a> Madame de Sévigné met cette - anecdote sur le compte du duc de Caderousse (voy. la note suivante), et - Bussy confirme cette imputation (<i>Lettre</i> du 17 fév. 1680 à M. de - la Rivière): «Caderousse étant allé, le soir même, dans la maison où il - avoit perdu la veille, dit avec un air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à - quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il venoit faire là, n'ayant pas un - quart d'écu, que les gens comme lui ne manquoient jamais de ressources, - et que la bonne femme... n'avoit plus ni bagues ni joyaux. À la vérité - il ne voyoit pas que madame de... étoit dans l'alcôve de la chambre avec - la maîtresse du logis. Vous pouvez vous imaginer ce que peut penser une - femme passionnée qui se voit traiter de la sorte. Elle tomba en - défaillance, et, comme elle fut revenue, on la porta dans son carrosse - et de là dans son lit, où elle est est morte quatre jours après.» - Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de Bertillac, mais - madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy. <i>Lettres de Sévigné</i>, - édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme - elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et, la - pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle - s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à - une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les - raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien - qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer - davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa - belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin - qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de déguiser - sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce comédien, - qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que par soupçon; - mais, sachant un moment après que c'étoit madame de Bertillac même qui - avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit déjà parlé au grand - Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit le parti de les - rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires. - </p> - <p> - M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit pas - manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il valoit - mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un autre. Mais - madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit de son - mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac fut fort surpris - qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils, il n'en reçût que - des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison. Madame de Bertillac - poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son mari de lui permettre - de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne pouvoit plus vivre avec - M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une manière que s'il n'avoit pas - été son beau-père, elle auroit cru qu'il auroit été amoureux d'elle, tant - il étoit devenu jaloux. - </p> - <p> - Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit - bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son - père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé - d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de Bertillac - qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il connoissoit sa vertu, - et que c'en étoit assez pour ne rien croire de tous les bruits qui - couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle, il lui écrivit de se - donner bien de garde d'aller dans un couvent, à moins qu'elle ne le voulût - faire mourir de douleur; qu'elle prît patience jusqu'à la fin de la - campagne, et qu'après cela il donneroit ordre à tout. En effet, il ne fut - pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut écouter personne à son préjudice. - Ainsi il vécut avec elle comme à l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit - point morte quelque temps après, elle auroit pris un si grand ascendant - sur son esprit, qu'elle auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans - qu'il y eût jamais trouvé à redire. - </p> - <p> - La mort de madame de Bertillac<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> - <a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a> fit entrer la - maréchale en elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à - toutes les vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la - mort du duc de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne - crut pas qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on - ne se trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années - après<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> <a - href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, l'ayant mise en - liberté de vivre à sa mode, elle fit succéder au Basque un nombre infini - de fripons qui valoient encore moins que lui. Le chevalier au Liscouet<a - id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> <a href="#footnote355"><sup - class="sml">355</sup></a> l'entretint jusqu'à ce qu'il en fût las, à qui - succéda l'abbé de Lignerac<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> - <a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>; et comme elle lui - faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse. - Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille, - elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré<a - id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> <a href="#footnote357"><sup - class="sml">357</sup></a>, qui ne lui donne pas seulement de son Orviétan, - mais qui lui apprend encore tous les tours de cartes et de souplesse avec - lesquels ils dupent ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez - fous de croire qu'on puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé - depuis si longtemps à l'honnêteté<a id="footnotetag358" - name="footnotetag358"></a> <a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a - href="#footnotetag353"> (retour) </a> Toute cette intrigue dura assez - longtemps, puisque madame de Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de - Sévigné raconte sa maladie (<i>Lettre</i> du 24 janv. 1680) et sa mort - (7 fév.), et elle confirme la vérité du récit qu'on vient de lire. - </p> - <p> - «Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est - devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a - vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui - a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le - vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa - reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si - excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît, - comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est - actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous - y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire; - elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà - sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.» - Cf. p. 417. - </p> - <p> - Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au - service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a - tuée.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a - href="#footnotetag354"> (retour) </a> À peine deux ans après, car le - maréchal de La Ferté mourut le 27 septembre 1681. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a - href="#footnotetag355"> (retour) </a> Philippe-Armand du Liscouet, - chevalier, vicomte des Planches, étoit fille de Guill. du Liscouet et de - Marie de Talhouet. Sa sœur épousa le fameux financier Deschiens. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a - href="#footnotetag356"> (retour) </a> L'abbé de Lignerac, de la famille - des Robert, seigneurs de Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des - alliances dans les maisons de Levis, branche de Charlus, et de - Hautefort. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a - href="#footnotetag357"> (retour) </a> Fils d'un opérateur. (<i>Note du - texte.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a - href="#footnotetag358"> (retour) </a> Ici finit ce pamphlet dans - l'édition de 1754. La suite que nous en donnons est tirée de l'édition - de 1709, reproduite dans l'édition de 1740. L'édition de 1754 a - intercalé à tort ce passage, partie dans l'histoire de Mademoiselle de - Fontanges, partie dans <i>la France devenue italienne</i>, et l'édition - Delahays est tombée dans la même faute. Mais si les premières édition de - la <i>France galante</i> contiennent ces pages, on ne les trouve pas - dans les premiers textes de <i>la France devenue italienne</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa - belle-fille<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> <a - href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, à n'être pas plus - vertueuse. Cependant, comme elle étoit plus jeune et qu'elle se croyoit - plus belle, elle ne jugea pas à propos de se jeter à la tête de tout le - monde, comme faisoit sa belle-mère. Présumant au contraire assez de sa - beauté pour s'imaginer qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand - Alcandre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> <a - href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>, elle commença non pas - à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si ouvertement, que tout le - monde ne put voir, sans en rougir pour elle, l'effronterie avec laquelle - elle le poursuivoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a - href="#footnotetag359"> (retour) </a> La duchesse de La Ferté étoit - cette même mademoiselle de La Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé - ci-dessus, p. 49, note 5. Elle épousa, le 18 mars 1675, Henri-François - de Saint-Nectaire, duc de La Ferté, fils du maréchal. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a - href="#footnotetag360"> (retour) </a> Louis, dauphin, fils de Louis XIV - et de Marie-Thérèse, né le 1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; - Montausier fut son gouverneur, Bossuet son précepteur. - </p> - </blockquote> - <p> - La maréchale de La Motte<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> - <a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, sa mère, qui avoit - été gouvernante du fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de - ses fille<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> <a - href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> au duc de Ventadour<a - id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> <a href="#footnote363"><sup - class="sml">363</sup></a>, de la conduite de laquelle elle n'étoit pas - déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci, résolut - d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de réputation à sa - maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce que l'expérience - et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais toutes ses - remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle, pendant qu'elle - exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient murmurer les moins - retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand Alcandre d'assez - bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus hardies; et ce - prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la vérité sont fort - beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que s'il l'avoit vue - décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré; que quand il - voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et baissant en même temps - la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle en avoit, elle mit sa main - dans un endroit que la bienséance m'empêche de nommer, pendant que le - prince considéroit sa tête, sans penser peut-être à ce qu'elle faisoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a - href="#footnotetag361"> (retour) </a> Voy. p. 49. Madame de La Mothe, - connue avant son mariage sous le nom de mademoiselle de Toussy, et fort - célèbre dans les poètes du temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de - Louis de Prie, marquis de Toussy, et de mademoiselle de - Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle mourut le 6 janvier 1709. Elle - fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, où il quitta les mains des - femmes; mais elle conserva le titre de gouvernante des enfants de - France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le 21 novembre 1650, elle - étoit veuve depuis le 24 mars 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a - href="#footnotetag362"> (retour) </a> Charlotte-Éléonore-Magdeleine, - mariée le 14 mars 1671. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a - href="#footnotetag363"> (retour) </a> Louis-Charles de Levis, duc de - Ventadour, étoit fils de Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa - seconde femme, Marie de La Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il - mourut en 1717. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, - l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à elle-même, - et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il vit que sa - chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La rougeur qui parut - en même temps sur son visage, avec quelques autres circonstances qu'on - remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas perdu son temps pendant - qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant pas plus étonnée pour cela, - elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa chemise, que cela n'étoit guère - honnête de faire ce qu'il faisoit devant les dames, et que si son mari - survenoit par hasard, cela seroit capable de lui donner de la jalousie. - </p> - <p> - Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la - matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle fut - dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de voir un - homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle vouloit - dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit qu'elle venoit - de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais le fils de son - père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle ne voulut pas - faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles n'eurent pas plus tôt - su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince, que le reste leur fut - aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un moment que le désordre où - il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de la duchesse. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte - qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît d'avoir - une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire un mot à - son mari<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> <a - href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Cependant, ce mari - étoit un homme qui ne se mettoit guère en peine ni de la réputation de sa - femme, ni de la sienne propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez - les courtisanes, il étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de - tout ce qui pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes - débauchés comme lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la - débauche jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie, - tout aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez - elles sans trembler. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a - href="#footnotetag364"> (retour) </a> Henri-François de Saint-Nectaire, - fils de la trop fameuse maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657, - suivit, à peine âgé de quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À - dix-sept ans, il succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du - pays messin. Il prit part à quelques campagnes avec le titre de - lieutenant général, et mourut le 1er août 1703. - </p> - </blockquote> - <p> - Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui - fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir - passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille - désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours<a - id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> <a href="#footnote365"><sup - class="sml">365</sup></a>. Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour - ainsi dire comme des cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils - coupèrent les parties viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce - pauvre malheureux, se voyant entre les mains de ces satellites, alarma - non-seulement toute la maison, mais encore toute la rue par ses cris et - ses lamentations; mais quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les - vouloient détourner d'un coup si inhumain, ils n'en voulurent rien - démordre, et, l'opération étant faite, ils renvoyèrent le malheureux - oublieur, qui s'en alla mourir chez son maître. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a - href="#footnotetag365"> (retour) </a> Cabaret célèbre dans la rue nommée - successivement rue aux Oues (aux Oies) et rue aux Ours. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du grand - Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de ces - désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il jugea - à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de les - éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de ce - qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, avouant - de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la mort. - </p> - <p> - Le marquis de Biran<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> <a - href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> et le chevalier Colbert<a - id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> <a href="#footnote367"><sup - class="sml">367</sup></a>, qui étoient de la débauche et toujours des - premiers à mettre les autres en train, furent un peu mortifiés avant que - de partir: car celui-ci, qui étoit fils du fameux M. Colbert, en fut - régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui donna en présence du monde, - parce que, comme il étoit grand politique, il étoit bien aise qu'on fût - dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu savoir un tel déréglement sans - qu'il fût suivi d'un châtiment proportionné à la faute. A l'égard du - marquis de Biran, le grand Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit - que faire de prétendre de sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours - plus prêt à lui donner des marques de son mépris qu'à faire aucune chose - qui tendît à sa fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère, - que ce prince ne s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne - veuille dire que ce n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder - le rang de duc, mais à mademoiselle de Laval<a id="footnotetag368" - name="footnotetag368"></a> <a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>, - qu'il a épousée. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a - href="#footnotetag366"> (retour) </a> Gaston Jean-Baptiste-Antoine de - Roquelaure, fils de Gaston, duc de Roquelaure, et de mademoiselle du - Lude (Charlotte-Marie de Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran - jusqu'à la mort de son père, arrivée en mars 1683; gouverneur de - Lectoure, lieutenant général des armées, commandant en chef en - Languedoc, il fut nommé maréchal de France le 2 février 1724. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a - href="#footnotetag367"> (retour) </a> Antoine-Martin, bailli et - grand-croix de Malte, général des galères de cet ordre, colonel du - régiment de Champagne après avoir été capitaine-lieutenant des - mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils de Jean-Baptiste Colbert - et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25 août 1689, il mourut de sa - blessure le 2 septembre suivant. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a - href="#footnotetag368"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, fille - d'Urbain de Laval, marquis de Lezay, et de Françoise de Sesmaisons, - épousa le marquis de Biran le 20 mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de - la courte intrigue qui lui valut la faveur du Roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens des - exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La Ferté - souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons fortes et - que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que c'étoit - inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du grand - Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle n'avoit - point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un fort - méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal qui - l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux - chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une - chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de - son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle - ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient - craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la - considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit - d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même - temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien alloit - du moins se montrer pitoyable<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> - <a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> en entrant dans ses - intérêts; mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter - sur les pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, - il lui dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne - pouvoit plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que - sans se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât - seulement à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit - pouvoit devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a - href="#footnotetag369"> (retour) </a> Sensible. Nous n'avons plus ce mot - que dans le sens de «digne de pitié.» - </p> - </blockquote> - <p> - Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son - mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit savant. - Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le plus - grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui dit que - non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y remédier - promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut entendu cela, - elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur la réputation - qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit entièrement entre ses - mains; et se nommant en même temps, elle surprit le chirurgien, qui, - sachant qu'il avoit affaire à une personne de la première qualité, fut - fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui demanda pardon de ce qu'il - s'étoit montré si libre en paroles, s'excusant que comme les plus - abandonnées lui tenoient le même langage qu'elle lui avoit tenu, il avoit - cru être obligé de lui répondre ce qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur - de la connoître. - </p> - <p> - La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la - sortiroit<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> <a - href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a> bientôt d'affaire; ce - que le chirurgien lui promit si elle vouloit observer un certain régime de - vivre. Elle lui dit qu'elle feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même - fit encore davantage: car elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans - les remèdes, craignant que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de - coutume, les veilles n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison - plus difficile. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a - href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Sortir</i> pour <i>tirer</i> - n'étoit pas plus françois alors que maintenant. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit - beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat<a - id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> <a href="#footnote371"><sup - class="sml">371</sup></a>, maître des requêtes, qui lui disoit depuis - longtemps qu'il l'aimoit sans en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la - venir voir. L'Avocat étoit fils d'un juif de la ville de Paris, qui, après - avoir gagné deux millions de bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de - froid, de peur de donner de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit - encore de race juive; cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout - Paris, il faisoit l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe - sur le corps, comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu - capable de s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela - faisoit qu'il ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de - divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût aucuns - termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de fusil, ce - qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en arrière, de peur - que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand parleur et grand - menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du monde, offrant service à - un chacun sans jamais en rendre à personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a - href="#footnotetag371"> (retour) </a> M. L'Avocat, maître des requêtes, - étoit fils de Nicolas L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de - Marguerite Rouillé, et beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en - parle ainsi (II, p. 411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort - ridicule, mourut en même temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des - requêtes, frère de madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit - des bénéfices et beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu - toute sa vie la folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être - amoureux des plus belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses - soupirs et lui faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un - grand homme maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa - vie, et qui, tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.» - </p> - </blockquote> - <p> - La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes, à - qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait - croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre du - sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, lui - faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens proportionnés à - son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une si grande - distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très humble; et pour - lui donner des témoignages plus essentiels de son attachement, il lui jura - qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès par-devant lui qu'il ne le - leur fît gagner, sans entrer en connoissance de cause qui auroit raison ou - non; que c'étoit ainsi que les bons amis en devoient agir, sans rien - examiner davantage que le plaisir de leur rendre service. - </p> - <p> - Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en revint - enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, tâchant - d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna languissamment sur - elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire mourir. La duchesse - lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son dessein, ce qu'il pouvoit - bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit envoyé quérir, se ressouvenant - qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il ne pouvoit vivre sans la voir. - Cette réponse fit que L'Avocat recommença ses complimens, qui n'auroient - point eu de fin si elle ne les eût interrompus pour lui demander comment - il gouvernoit Louison d'Arquien<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> - <a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il rougit à cette - demande, et la duchesse, s'en étant aperçue, lui dit qu'elle estimoit les - hommes qui avoient de la pudeur; qu'il étoit bien vrai que, cette fille - étant une courtisane publique, il n'y avoit pas trop d'honneur à la voir; - mais que le comte de Saulx, le marquis de Biran, le duc de La Ferté même, - et enfin toute la cour la voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient - pour lui à la voir qu'à tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne - l'entretînt pas publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas - grand mal; mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, - l'ayant toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a - href="#footnotetag372"> (retour) </a> Louison d'Arquien, célèbre - courtisane. - </p> - </blockquote> - <p> - M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une - médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue, - si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de - s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit donc - qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les plus - belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent ces - sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et une - personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même temps, il - lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas beaucoup de - jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y avoit quelques - jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses dont il lui faisoit - alors l'application. - </p> - <p> - Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il - sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque - distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et - cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit, elle - croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui donnoit de se - corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il n'étoit pas malicieux - de son naturel, et que cette parole lui étoit échappée plutôt par hasard - qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa colère, en sorte que la - conversation se termina sans aigreur. - </p> - <p> - Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle - avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une grande - douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine qu'elle avoit - prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un verre, il fut - prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit, avant que de le - faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la personne du monde qu'il - aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en santé. - </p> - <p> - La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il faisoit - cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle amitié qui - fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette médecine - l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne pourroit par - conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des regrets et des - soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la douleur qu'elle - ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut par là que se - termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en même temps, à - peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se retirer chez lui. - </p> - <p> - Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il - faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la - duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les - paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï - parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le sens, - que voici: - </p> - <blockquote> - <p> - «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le jour, parce - qu'il étoit devenu comme ces filles de joie, lesquelles ne peuvent plus - répondre de ne point faire de folies de leur corps, tant elles y sont - accoutumées; que le sien étoit tellement habitué à de certaines choses - qu'il n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à ce - qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il la prioit - cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris la médecine comme un - remède contre l'amour, mais pour lui montrer qu'il seroit amoureux - d'elle toute la vie.» - </p> - </blockquote> - <p> - La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui avoit - cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si fou, et, - étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de l'impatience de - le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat, après avoir - souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces sortes de - remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu, du mal - qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à celle dont - il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce qu'il avoit fait - il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer à toutes sortes de - tourmens pour l'amour d'elle. - </p> - <p> - La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant à - se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère de - chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit - devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une - affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos - ni jour ni nuit. - </p> - <p> - Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche, - trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la - première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que sa - mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la - troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui ne - lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il étoit - brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir à - l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui - promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua - pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui. - </p> - <p> - Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela - étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger par - les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût grand, - car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, non pas - tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande tendresse. - L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me semble, ses - forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une occasion qui - ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle la duchesse ne - faisoit aucune résistance. - </p> - <p> - Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le - chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un - entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir - quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent. - Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce - témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après - cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne s'entretenant - que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore plus fou et - encore plus vain qu'à l'ordinaire. - </p> - <p> - Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que - l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans - retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir - qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut - peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus - incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser - persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après - une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de - même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs mains. - Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui. - Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus - sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que - la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première fois, - d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent d'une - duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il se - disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles qu'elles - fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se joignit - encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans le monde, - il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui, l'ayant pris - jusque-là pour un parent du marquis de Langey<a id="footnotetag373" - name="footnotetag373"></a> <a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>, - c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu une - femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans le - jugement que l'on fait de son prochain. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a - href="#footnotetag373"> (retour) </a> Tout le monde connoît, par les - lettres de madame de Sévigné et par Tallemant, l'histoire du congrès du - marquis de Langey ou Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à - une famille qui avoit eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel, - il comptoit parmi ses ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et - François de la Noue Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier - 1628, le marquis de Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, - marquise de Courtaumer, née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au - grand scandale de Paris tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: - chacun des deux époux eut le droit de se remarier, et le marquis ayant - épousé, en 1661, mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut - d'elle jusqu'à sept enfants, malgré son impuissance judiciairement - constatée. Aucun ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès - singulier et sur le marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou, - récemment publiés par la Société de l'histoire du protestantisme - françois, 2 vol. in-8, 1857. - </p> - </blockquote> - <p> - Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison - d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi que - j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion pour - cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour - détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre auroit - fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis se - doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et en fit - galanterie comme un jeune homme auroit pu faire. - </p> - <p> - Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa - réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre - que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour être - d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le grand - remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu d'estime - qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt des - marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder, à la - recommandation de M. de Pomponne<a id="footnotetag374" - name="footnotetag374"></a> <a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>, - son beau-frère, qui étoit l'un de ses ministres. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a - href="#footnotetag374"> (retour) </a> Simon Arnauld, marquis de - Pomponne, fils de Robert Arnauld d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine - L'Advocat. En 1671 il revint de Suède, où il avoit été envoyé comme - ambassadeur, pour occuper la place de ministre d'État pour les affaires - étrangères. - </p> - </blockquote> - <p> - L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à la - duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la Motte, - sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la duchesse de - Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent d'une - galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en donnoit à - cœur joie avec M. de Tilladet<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> - <a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>, cousin germain du - marquis de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout - contrefait, mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu - quelque vent de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien - qu'il pût la prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire - un voyage avec la duchesse d'Aumont, sa sœur<a id="footnotetag376" - name="footnotetag376"></a> <a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>, - se doutant bien qu'en cas qu'il en fût quelque chose, le galant ne - manqueroit pas de se rencontrer en chemin. Cependant il monta à cheval - pour voltiger sur les ailes, et il arrivoit tous les soirs incognito à la - même hôtellerie où sa femme logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou - six jours, qu'il vit arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de - voir madame de Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire - débotter, ni même de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant - le duc d'Aumont<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> <a - href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>, qui étoit aussi du - voyage, que le hasard l'avoit conduit dans l'hôtellerie; mais le duc de - Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en devoit penser, ne lui donnant pas - le temps d'entrer en conversation, il monta en haut en même temps, et, - mettant l'épée à la main, il surprit toute la compagnie, qui ne songeoit - guère à lui, et qui le croyoit bien éloigné de là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a - href="#footnotetag375"> (retour) </a> M. de Tilladet étoit fils de - Gabriel de Cassagnet, marquis de Tilladet, capitaine au régiment des - gardes, et de Magdelaine Le Tellier, sœur du chancelier, tante du - marquis de Louvois. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a - href="#footnotetag376"> (retour) </a> Françoise-Angélique de La - Mothe-Houdancourt, mariée le 26 novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et - de Roche-Baron, duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi, - dont elle fut la seconde femme. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a - href="#footnotetag377"> (retour) </a> Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils - d'Antoine, duc d'Aumont, maréchal de France, et de Catherine Scarron de - Vaures, né en 1632, mort en 1704. Après la mort de son père, 14 février - 1669, il prit son titre de duc et pair, résigna sa charge de capitaine - des gardes du corps, et prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de - fidélité pour la charge de premier gentilhomme de la chambre. Il avoit - épousé, le 21 novembre 1660, Madeleine Fare Le Tellier, fille du - chancelier de France, sœur du marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin - 1668. - </p> - </blockquote> - <p> - Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de - Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le duc - de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il avoit si - peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans sa chambre - un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son ennemi, il ne - méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité. Ainsi, avec - l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre, et, ayant - reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla à la - duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec son - mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit - ponctuellement. - </p> - <p> - Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il - étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit des - choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas prendre - garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en grande - estime dans le monde. - </p> - <p> - Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme, - il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les - plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince de - Condé<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> <a - href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>, qui étoit proche - parent du duc de Ventadour, dit des choses fâcheuses à la maréchale de La - Motte, qui, prétendant excuser sa fille et le duc d'Aumont, tâchoit de - déshonorer le duc de Ventadour. Le grand Alcandre défendit les voies de - fait de part et d'autre, et, ayant pris connoissance de l'affaire, il - donna le tort au duc, et permit à sa femme de retourner avec lui ou de se - retirer en religion, selon que bon lui semblerait. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a - href="#footnotetag378"> (retour) </a> Anne de Levis, duc de Ventadour, - grand-père du duc dont il est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593, - Marguerite de Montmorency, sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660. - Celle-ci étoit fille de Henri de Montmorency, dont une autre fille, née - d'un second lit, épousa Henri de Bourbon, père du grand Condé. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux - aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec la - duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de - Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se - soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit couvent - au faubourg Saint-Marceau<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> - <a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>. M. de Tilladet la - vit là deux ou trois fois incognito, du consentement de la supérieure. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a - href="#footnotetag379"> (retour) </a> Il y avoit au faubourg - Saint-Marceau, rue de Lourcine, un couvent de religieuses cordelières de - l'ordre de Sainte-Claire. L'abbesse y étoit élective et triennale, et y - jouissoit de dix mille livres de rentes. - </p> - </blockquote> - <p> - Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la cour, - et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté trouva - sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se fût - consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela en - meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il auroit - renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti du - bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il ne - se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler de - l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort étoit de - s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après, il dit à - l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en bonne santé - dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre service. - </p> - <p> - Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda - s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de répondre. - Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le premier à - en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les railleries qu'on lui - en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui en ayant un jour voulu - faire la guerre, comme naturellement il est fort brutal: «Morb..., Madame, - lui répondit-il, cela est bien de mauvaise grâce à vous, qui après m'avoir - mis vous-même dans l'état où je suis, devriez du moins avoir l'honnêteté - de me ménager. Croyez-moi, ce sera pour la première et pour la dernière - fois de ma vie que j'aurai affaire à vous; et quoique j'aie vu Louison - d'Arquien un an tout entier, ce que je veux bien vous avouer maintenant, - je n'ai jamais eu le moindre sujet de m'en repentir toute ma vie.» - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans un - emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle lui - déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les injures aux - coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit bourgeois comme - lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa qualité; que quand ce - qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait encore trop d'honneur; qu'il - prît la peine de sortir de sa maison, sinon qu'elle l'en feroit sortir par - les fenêtres; et, le poussant dehors avec le bout des pincettes, L'Avocat, - qui voyoit qu'il n'y avoit point de raillerie avec elle, se jeta à ses - pieds, la priant de lui vouloir pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il - avoit tort, mais qu'il lui étoit dur de voir qu'elle l'insultoit, - s'imaginant que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par mépris; que c'étoit - là le sujet de ses plaintes; qu'elle entrât dans ses sentimens, qu'il n'y - avoit rien à redire à sa délicatesse; et que, si elle avoit été présente à - ses tourmens, elle auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de - résignation, qu'elle avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour. - </p> - <p> - Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit - hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui - défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un - traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant - des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais - comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort - grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses - larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse. - </p> - <p> - Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire - que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut cause - qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa perruque - et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans l'appartement - du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec quelques - gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une querelle - qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit donné la - peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les accommoder - sans les obliger de venir à une assemblée générale des maréchaux de France<a - id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> <a href="#footnote380"><sup - class="sml">380</sup></a>; et que comme il y avoit eu quelques procédures - de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand - Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il - étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a - href="#footnotetag380"> (retour) </a> Les maréchaux de France formoient - un tribunal d'honneur qui jugeoit toutes les contestations personnelles - soulevées entre gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans - différentes villes du royaume. Il existe des recueils d'édits concernant - cette juridiction, établie pour accommoder les différends et empêcher - les duels le plus possible. - </p> - </blockquote> - <p> - L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant dit - qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui répondit - que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui lui servit - d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage établi chez - lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit donc que la - dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un gentilhomme, qui étoit - aussi là présent, l'avoit déshonorée par des contes scandaleux, et dont - elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y eût point de témoins, la - chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu du gentilhomme, qui - soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler mal de cette dame, il - en avoit eu fort grande raison; que, pour justifier cela, il rapportoit - qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit recherché toutes les occasions de - lui rendre service, lui en avoit rendu même d'assez considérables, jusqu'à - lui avoir prêté pour une seule fois deux cents pistoles; mais que, pour - toute récompense, elle ne lui avoit donné qu'une maladie qui l'avoit tenu - trois mois entiers sur la litière, dont croyant avoir lieu de se plaindre, - il avoit publié que cette dame n'étoit pas cruelle, mais que cependant il - ne vouloit plus de ses faveurs à ce prix-là. - </p> - <p> - L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la sienne, - crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que quelqu'un eût - écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté. C'est pourquoi, - perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit, et, mettant son - manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se mocquoit de lui, et prit - le chemin de la porte sans lui rien dire davantage. Le maréchal, qui étoit - dans son lit, rongé de ses gouttes, ne pouvant courir après lui, le - rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit point revenir, il dit à son - capitaine des gardes de ne le pas laisser aller comme cela et qu'il avoit - besoin de lui pour accommoder cette affaire. L'Avocat fit difficulté de - revenir, disant au capitaine des gardes que monsieur le maréchal se - railloit de lui; mais le capitaine des gardes lui ayant dit qu'il n'y - avoit point de raillerie à cela, et que ce qu'il en faisoit n'étoit que - parce qu'il eût été bien aise de rendre service à ces personnes-là, il - rentra dans la chambre, et le maréchal lui demanda depuis quand il ne - vouloit plus accommoder les gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit - parce qu'il savoit que, sous prétexte de cette occupation, il négligeoit - les autres affaires qui étoient du dû de sa charge de maître des requêtes. - </p> - <p> - Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de l'affaire - en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long les - particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en prison, - d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame, qui, pour le - remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande révérence. - Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut suivi de point - en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en prison. Cependant, - monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit donner de l'encre et du - papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un billet dont voici la - copie: - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de M. L'Avocat<br /> à la duchesse de La Ferté.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma faute que celle - que je vous ai faite en sortant de votre chambre: Un gentilhomme, qui - avoit avec une dame une pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a - été envoyé en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter de - tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit que la vérité, - comme je puis avoir fait. Si une semblable réparation vous peut - satisfaire, ordonnez-moi seulement dans quelle prison vous voulez que - j'aille, et j'y obéirai ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie - votre fidèle prisonnier d'amour. - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet, qui - étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles choses - du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse fort aigre; - mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du mépris, elle - demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement L'Avocat, qui, outre le - plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une duchesse, se voyoit privé - par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui étoit fort commode et ce qui - lui arrivoit souvent, ne faisant point d'ordinaire<a id="footnotetag381" - name="footnotetag381"></a> <a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a> - et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il vit enfin que sa - disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez le duc de - Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. Il fut - l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce qu'il avoit - perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que chez la duchesse - de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il piqua la table - assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la femme, qui, étant plus - réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta tellement la première - fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus s'exposer à un second - refus. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a - href="#footnotetag381"> (retour) </a> «On dit qu'un homme ne fait point - d'ordinaire quand il n'a point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un - ordinaire à la gargotte, ou quand il est écorniffleur, quand il va - quêter ça et là des repas.» (Furetière.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de - vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac - pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du - duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer le - parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des - maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il - les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi - succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans un - de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, Biran - lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les plaisirs - dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une fois chez - Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit trouvé mille - fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en vouloit essayer, - il lui en diroit après son sentiment. - </p> - <p> - Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa - femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un - lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut le - premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit pas - femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit qu'elle - étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa femme<a - id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> <a href="#footnote382"><sup - class="sml">382</sup></a>, qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse - de La Ferté; que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre - lui, que lui qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant - mis à assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit - pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne se - rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en même - temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur disoit, il - changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de réflexion à - ce qu'il avoit dit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a - href="#footnotetag382"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, mariée l'an - 1683 au marquis de Biran, depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy. - ci-dessus, p. 426. - </p> - </blockquote> - <p> - À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de Foix<a - id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> <a href="#footnote383"><sup - class="sml">383</sup></a>, et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la - duchesse de La Ferté pour aller à la foire S.-Germain<a id="footnotetag384" - name="footnotetag384"></a> <a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, - et que si elle en vouloit être, il les y mèneroit toutes deux un matin, - mais qu'il n'en falloit rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté - n'en diroit rien pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour - cela, qu'il ne lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La - duchesse de Foix, sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la - partie, et le jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans - son carrosse, et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit - autant. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a - href="#footnotetag383"> (retour) </a> Marie-Charlotte de Roquelaure, - fille du duc Gaston et de Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit - épousé, le 8 mars 1674, Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix. - Née en 1655, elle mourut le 22 janvier 1710. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a - href="#footnotetag384"> (retour) </a> La foire Saint-Germain avoit le - privilége d'attirer toute la cour; aussi s'y passoit-il souvent des - aventures singulières. Loret (<i>Muze historique</i>) en rapporte - quelques-unes. On a de Colletet un long poème où il en décrit les - merveilles. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au - carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher - d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite à - la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit rien - dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à ces - dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que c'étoit, et - le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas fait accommoder - son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à ces dames qu'il n'y - avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; qu'il connoissoit une - bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter chez elle et se - reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé. - </p> - <p> - Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y - accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent - reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les - fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez - spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre, - deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit - de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit - justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes. - </p> - <p> - Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de se - rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire qu'ils ne - seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il leur vouloit - faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, dont la du Pré - avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en même temps la - chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix, et, les leur - présentant, il les pria d'en user si bien avec elles qu'elles ne s'en - allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de l'étonnement de ces - deux ducs, et encore plus de celui des deux duchesses, qui, sachant où - elles étoient, voulurent prendre leur sérieux<a id="footnotetag385" - name="footnotetag385"></a> <a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a> - avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les obligea à en rire - avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils dînèrent tous cinq - ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes fissent mine de n'y - vouloir pas demeurer davantage. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a - href="#footnotetag385"> (retour) </a> Locution alors nouvelle, empruntée - à la langue des précieuses. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris, - elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le - dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en - revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient - toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui - méritoient bien d'être les abbesses du couvent. - </p> - <p> - Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé en - ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de - Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini de - personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya quérir, - et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de prison. - L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien rude - qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce ne fût - qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour avoir dit - la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit que, si le - chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque d'y employer - tout son crédit. - </p> - <p> - L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers du - chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges<a - id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> <a href="#footnote386"><sup - class="sml">386</sup></a> et leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait - cession de biens, et que depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux - cent mille écus, sans avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges - firent comprendre à L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors - de prison, et il en fut rendre compte à la duchesse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a - href="#footnotetag386"> (retour) </a> Voy. p. 420. - </p> - </blockquote> - <p> - Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce refus; - mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit quelquefois ennuyée - de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit obligée de la peine qu'il - avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez elle quand il voudroit. - L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier, lui embrassa les genoux, - et, lui protestant une fidélité éternelle, il lui dit que sa sœur la - duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de son mérite; que quand il - vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer un quart d'heure; qu'elle - diroit assurément qu'il n'avoit guère d'esprit, parce qu'il ne lui avoit - jamais pu dire une seule parole, mais qu'il ne se soucioit pas en quelle - réputation il fût auprès d'elle, pourvu qu'elle voulût bien considérer que - tant d'indifférence pour une si aimable personne ne pouvoit procéder que - de l'amitié qu'il lui portoit. - </p> - <p> - Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour - entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté, - elle le prit et y lut ce qui suit: - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de la duchesse de Ventadour<br /> à la duchesse de - La Ferté.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et il la croit si - délicate qu'il cherche à la faire recommander par tous ceux qui ont - quelque crédit auprès de lui. Si j'avois prévu cet accident, j'aurois - écouté volontiers quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant - pas le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte conversation - que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de ne la pas continuer - davantage; ce qui fait que, ne le croyant pas bien intentionné pour moi, - j'ai recours à vous pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je - vous prie de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est toute - à vous. - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il n'avoit - jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le contraire - dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui montrer pour s'en - divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au gentilhomme que sa sœur - lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa poche et renvoya le - laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur qu'elle feroit ce qu'elle - lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat, qui étoit l'homme du monde - le plus curieux, voulut savoir ce que contenoit la lettre, et, ne se - contentant pas de ce que la duchesse lui en disoit, il chercha à lui - mettre la main dans la poche et l'attrapa. Il lui dit alors qu'il verroit - à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il n'y avoit pas beaucoup de danger - pour lui, qui étoit de leurs amis. - </p> - <p> - La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise qu'il - ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu venir à - bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit à l'heure - même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts pour la - ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour la lire, ce - que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y trouver des - choses à quoi il ne s'attendoit pas. - </p> - <p> - Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas - vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire voir - qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore, il - feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit qu'il - n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle; que ce - n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre; qu'ainsi ce - n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se brouilleroit, mais avec - la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut beaucoup de peine à gagner - cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne croyoit rien de tout ce que - madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit un défaut commun avec toutes - les belles femmes, qui étoit de prendre la moindre œillade pour une - déclaration d'amour, elle lui donna moyen par là de se justifier auprès - d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau chemin, lui allégua qu'il - falloit donc que madame de Ventadour eût interprété à son avantage - quelques regards innocents; et la duchesse, feignant de se confirmer - toujours de plus en plus dans cette opinion, elle remit insensiblement son - esprit, de sorte qu'il lui promit de faire tout ce qu'elle voudroit pour - le gentilhomme en question. - </p> - <p> - <a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> <a href="#footnote387"><sup - class="sml">387</sup></a> Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à - la femme de Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des - désirs à tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes. - Elle étoit d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a - coutume de mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De - fait, tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé - d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre, - qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par - délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il ne - vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui fit - parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux - reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles - d'oreilles de diamans de grand prix. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a - href="#footnotetag387"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, et que - nous laissons ici, comme toutes les premières éditions de ce pamphlet, a - été ensuite reporté, à tort, dans l'histoire de mademoiselle de - Fontanges, qu'on lira plus loin. Il finit page 464. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que cette - jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle avoit eu - du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il la dût - toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle lui avoit - reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme il étoit - assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit répondu - franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient pour - observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit - emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui - avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle avoit - quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre; qu'il - n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les jours - pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit plus - reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté quelques - défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps, qui a - coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne s'apercevoit pas - encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand changement en sa personne; - mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, sans avoir dessein néanmoins de - le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup de lieu de se louer de la nature, - il n'étoit pas exempt néanmoins de certains défauts, qui étoient un grand - remède à l'amour; qu'il en avoit un grand entre autres, dont peut-être il - ne s'apercevoit pas, mais dont elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être - plainte néanmoins, parce qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre - garde de si près avec une personne qu'on aimoit. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire - d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de - Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour - lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il - avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement - flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de ne - pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures qu'on - reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles que - celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce reproche à - terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc ces défauts, - il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de Montespan fut si - touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les imperfections dont il - l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais comme lui. - </p> - <p> - Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de plus - désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut - sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher - et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques sentimens - de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions, elle - continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que je - vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi - fortement, le prince de Marsillac<a id="footnotetag388" - name="footnotetag388"></a> <a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a> - arriva à la porte du cabinet où ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit - permis d'entrer partout où il seroit, sans en demander permission: ainsi, - il avoit déjà le pied dans la porte, quand il entendit au son de la voix - de ce prince qu'il étoit en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien - aise de savoir s'il trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout - haut: «Huissier! huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore - plus haut: «Qui est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer - moi-même?» Le grand Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit, - jugea bien, après la permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en - faisoit n'étoit que par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de - quitter une conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac - qu'il pouvoit entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se - contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit cacher, - ne courût toute la cour. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a - href="#footnotetag388"> (retour) </a> Le prince de Marsillac étoit - François de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <i>Maximes</i> et de - Andrée de Vivonne. Le prince de Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le - 12 janvier 1714. - </p> - </blockquote> - <p> - Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la - liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part - dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de - douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de - M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que - ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant - jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il - auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de ses - dépouilles. - </p> - <p> - Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle - qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir - que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque - temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la - garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué au - passage du Rhin<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> <a - href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Mais il la lui donna - d'une manière si obligeante, que le présent étoit moins considérable par - sa grandeur en lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui - faisant: car il lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour - accommoder ses affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus - utile de la vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un - marchand, et qu'il lui en feroit donner un million. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a - href="#footnotetag389"> (retour) </a> Voy. plus haut, p. 412. Gui de - Chaumont, marquis de Guitri, étoit grand maître de la garde-robe en même - temps que le marquis de Soyecourt. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de son - amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de - favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui - méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de l'approcher. - Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la jalousie à un - chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement où le grand - Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la nouvelle passion - qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges<a id="footnotetag390" - name="footnotetag390"></a> <a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>, - qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé - ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au - prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes - grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup de - peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand - Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a - href="#footnotetag390"> (retour) </a> Marie-Angélique de Scorraille, - demoiselle de Fontanges, étoit la sixième des sept enfants de Jean - Rigaud de Scorraille, comte de Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas; - la mère de mademoiselle de Fontanges étoit petite-fille par sa mère du - maréchal de La Châtre. Née en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de - vingt ans, le 28 juin 1681. - </p> - </blockquote> - <p> - En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant plus - de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, boursillèrent - entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui faire faire une - dépense honnête et conforme au poste où elle entroit<a id="footnotetag391" - name="footnotetag391"></a> <a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. - Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle les mit en - pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut parlé de la part - du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit avec joie la - déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce prince avoit des - qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de bien mauvaise humeur - pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec tout cela elle ne - pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il venoit de lui dire, tant - que madame de Montespan posséderoit ses bonnes grâces; qu'elle étoit - jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit point fâchée que le grand - Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de gloire à posséder la moindre - partie de son cœur, elle étoit assez délicate, néanmoins, pour n'en - vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce n'étoit peut-être pas une véritable - passion que celle qu'il sentoit pour elle, mais quelque feu passager qui - seroit aussitôt éteint qu'allumé; que s'il étoit vrai cependant que ce - prince l'aimât véritablement, ce qu'elle n'osoit croire encore, de peur de - s'abandonner à une joie mal fondée, il lui en donneroit des marques - bientôt en n'aimant qu'elle uniquement, comme elle étoit prête de son côté - de n'aimer que lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a - href="#footnotetag391"> (retour) </a> Les filles d'honneur de la reine - avoient deux cents livres de gages: celles de Madame ne pouvoient être - rétribuées beaucoup plus largement, quoique chez Monsieur et chez Madame - plusieurs charges fussent plus avantageuses que chez le Roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son - ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de - l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que - le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût jamais - retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une fois, et que - s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette dame y avoit - beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne plaisoit pas à ce - prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant qu'elle entrât dans le - couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà entrée dans un autre - malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la renvoyer quérir, et cela à - la vue de tout son royaume; que depuis ce temps-là elle ne faisoit que lui - parler des sindérèses de sa conscience, ce qui l'avoit détaché d'elle peu - à peu, ce prince ne voulant pas s'opposer à son salut; qu'il avoit donc - aimé madame de Montespan, et qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle - n'avoit voulu prendre avec lui des airs qui peuvent bien convenir aux - maîtresses des particuliers, mais non pas à celle d'un grand prince, avec - qui il est bon d'avoir l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui - diroit comment elle en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en - étant pas encore temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en - repos: c'est pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas - laisser échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré - qu'elle s'en repentiroit toute sa vie. - </p> - <p> - Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec - madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce - prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses - raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du - présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui - savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le - prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute - prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle. - </p> - <p> - Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue, - employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le - marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui - conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais comme - le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand soin, - elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le retrouver - tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle n'en - viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne heure où - le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre si bien - son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder avec lui. - </p> - <p> - Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu désigné. - Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y rencontrer au - lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit leur donner le - temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout proche du lieu - où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit personnes de la cour - qui avoient coutume de se faire voir quand le grand Alcandre sortoit, il - prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de chercher un diamant - qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les valets de chambre - viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en étant venu un, il - lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il fît sortir tous ceux - qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à l'huissier de n'y laisser - entrer personne, pas même ceux qui étoient mandés pour le conseil. - </p> - <p> - Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous ces - importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un grand - éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. Cependant, - comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la chambre, on le - crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres ministres, qu'on - avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en eurent de la jalousie. - Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette longue conversation qui - étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil ce jour-là; ce qui n'étoit - point encore arrivé, le grand Alcandre étant ponctuel dans tout ce qu'il - faisoit. - </p> - <p> - Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes - choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame de - Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec mademoiselle - de Fontanges<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> <a - href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a - href="#footnotetag392"> (retour) </a> Ici finit le passage intercalé par - certaines éditions dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. - 454. - </p> - </blockquote> - <p> - Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection et - en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour n'en - fût bientôt abreuvée. - </p> - <p> - Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna - au prince de Marsillac la charge de grand-veneur<a id="footnotetag393" - name="footnotetag393"></a> <a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>, - pour récompense de la lui avoir procurée. - </p> - <p> - [<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> <a href="#footnote394"><sup - class="sml">394</sup></a> Cependant, comme il étoit sujet à trouver des - maîtresses fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit - grosse; ce qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse<a - id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> <a href="#footnote395"><sup - class="sml">395</sup></a>, et à faire sa maison. Comme cette demoiselle, - bien loin de ressembler à madame de Montespan, dont l'avarice alloit - jusqu'à la vilenie, étoit généreuse jusqu'à la prodigalité, il fut obligé - aussi de lui donner un homme pour retenir cette humeur libérale<a - id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> <a href="#footnote396"><sup - class="sml">396</sup></a>, et pour prendre garde qu'elle pût subsister - avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce surintendant fut le - duc de Noailles<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> <a - href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, dont on fut - extrêmement surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui - le faisoit entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se - passer honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en - premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de refuser - cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné - préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui. - Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut alors - appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à Dieu.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a - href="#footnotetag3"> (retour) </a> La charge de grand veneur a toujours - été exercée par les gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y - voyons, avant le prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de - Soyecourt. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a - href="#footnotetag394"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été intercalé aussi dans l'histoire de mademoiselle de - Fontanges, à la fin. Mais nous suivons les premières éditions. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a - href="#footnotetag395"> (retour) </a> Madame de Sévigné, lettre du 6 - avril 1680: «Madame de Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de - pension; elle en recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le - Roi y a été publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va - passer le temps de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses - sœurs. Voici une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la - sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement - sent le congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. - Voici ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura - tout hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est - encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a - href="#footnotetag396"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle de cette - prodigalité de madame de Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les - beautés, de toutes les étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille - écus, sans que la pensée lui soit venue de faire un présent à madame de - Coulanges.» (12 janv. 1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du - voyage que fit mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit - au-devant de madame la Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort - diverti à Villers-Cottrets; je ne vois pas que les visites à ce carrosse - gris (où étoit la favorite) aient été publiques. La passion n'en est pas - moins grande. On (<i>c'est-à-dire</i> elle) reçut en montant dans ce - carrosse dix mille louis et un service de campagne de vermeil doré. La - libéralité est excessive, et on répand comme on reçoit.» (1er mars - 1680.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a - href="#footnotetag397"> (retour) </a> Anne-Jules de Noailles, fils - d'Anne de Noailles et de Louise Boyer, né le 5 février 1650. Après - s'être fait remarquer dans plusieurs campagnes, il suivit le Roi à la - conquête, de la Franche-Comté en 1674. En 1677, par la démission de son - père, il fut fait duc de Noailles et pair de France; en 1678, il obtint - le gouvernement de Roussillon qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc - antérieure à l'emploi qu'il avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671 - avec Marie-Françoise de Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un - enfants. - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> <a href="#footnote398"><sup - class="sml">398</sup></a> Cependant madame de Montespan tâchoit de se - soutenir encore le mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le - grand Alcandre de vouloir du moins venir chez elle comme il avoit - accoutumé, et elle tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit - encore plus grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour - madame de Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt - revenu; et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit - jamais été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à - ces faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement - à sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de - Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même - qu'à la plupart de sa famille.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a - href="#footnotetag398"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été intercalé encore dans les dernières éditions de - l'histoire de mademoiselle de Fontanges, mais au début. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle tous - les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença à - médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il - falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille qui - avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit ni - éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle - peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce - qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le - détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit - toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et qui - étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en plaignit au - prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il se sentoit pour - elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de Fontanges. - </p> - <p> - Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce - temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner<a id="footnotetag399" - name="footnotetag399"></a> <a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, - ce que l'on a attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une - personne dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime, - ou qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant - une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente. Quoi - qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses couches, - dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand Alcandre de - coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit souvent, lui - témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la voyoit réduite. - Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les jours, le pria de - permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en pleurant que la - malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus songer qu'à - l'autre monde. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a - href="#footnotetag399"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle en effet - d'une perte de sang continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle - de Fontanges. Dans sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez - tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce - qu'elle lui garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore - à Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle - commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant - mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de - faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle - de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son - bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les - soupçons d'empoisonnement: «On dit que <i>la belle beauté</i> a pensé - être empoisonnée... Elle est toujours languissante.» - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> <a href="#footnote400"><sup - class="sml">400</sup></a> Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle - donnât ordre aux affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit - sensiblement touché d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce - qu'elle lui demandoit. Elle se retira dans un couvent au faubourg - Saint-Jacques<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> <a - href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, où il envoyoit tous - les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade y alloit aussi - deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais il n'en - rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre dame, qui - avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou d'autre chose, - se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de La Feuillade dit - au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y avoit plus d'espérance. - En effet, elle mourut peu de jours après, laissant encore plus de soupçon - après sa mort d'avoir été empoisonnée qu'on n'en avoit eu pendant sa - maladie: car l'ayant ouverte, on trouva qu'il y avoit de petites marques - noires attachées aux parties nobles, lesquelles sont des témoignages - indubitables, à ce que l'on prétend, qu'elle a été empoisonnée]. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a - href="#footnotetag400"> (retour) </a> Encore un passage intercalé dans - l'histoire de mademoiselle de Fontanges, dans les mauvaises éditions. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a - href="#footnotetag401"> (retour) </a> À l'abbaye de Port-Royal de Paris, - où elle mourut. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa - perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle - duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses frères<a - id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> <a href="#footnote402"><sup - class="sml">402</sup></a>; il maria aussi une de ses sœurs<a - id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> <a href="#footnote403"><sup - class="sml">403</sup></a> fort avantageusement, et fit encore quantité - d'autres choses en faveur de sa famille<a id="footnotetag404" - name="footnotetag404"></a> <a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>. - Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à elle; - mais<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> <a - href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a> elle fut tout étonnée - de voir que madame de Maintenon<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> - <a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a> avoit toute sa - confiance. Elle en fut au désespoir: car, comme c'étoit elle qui l'avoit - faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit souffrir que son propre ouvrage - servît à la détruire elle-même. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a - href="#footnotetag402"> (retour) </a> Louis Léger de Scorrailles, abbé - de Valloire, mort en 1692. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a - href="#footnotetag403"> (retour) </a> Catherine Gasparde, mariée à - Sébastien de Rosmadec, lieutenant général de Bretagne, gouverneur de - Nantes, brigadier et mestre de camp de cavalerie. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a - href="#footnotetag404"> (retour) </a> Par exemple, il donna l'abbaye de - Chelles à Jeanne de Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et - qui fut bénite abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du - voyage que fit à Chelles madame de Fontanges, pour assister à la - cérémonie d'installation de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie - pour Chelles; assurément je l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit - quatre carrosses à six chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient - avec elle, mais tout cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle - perdant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant - quarante mille écus de rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la - santé et le cœur du Roi qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a - href="#footnotetag405"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été encore introduit textuellement dans l'histoire de - mademoiselle de Fontanges. On y retrouve aussi les lignes qui précédent, - mais légèrement modifiées. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a - href="#footnotetag406"> (retour) </a> Madame de Maintenon aura plus tard - son historiette. - </p> - </blockquote> - <p> - Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas qu'il - entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être par - conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un amour - passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En effet, - elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette dame - subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu pour - elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en fait rien - paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est toujours le - reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt pour sa - propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment de - tendresse. - </p> - <p> - Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût - renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan, - qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur - tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de - raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté - surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de - Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses - affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la - maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une si - grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés, semblables - à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait vœu de ne - refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches, qui vont - jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la peine de les - écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui m'est tombé entre - les mains<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> <a - href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a> et où on lui rend - justice, aussi bien qu'à une autre dame<a id="footnotetag408" - name="footnotetag408"></a> <a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a> - de son calibre<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> <a - href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>. On y verra quelques - aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre - main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a - reçue. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a - href="#footnotetag407"> (retour) </a> C'est le pamphlet connu sous le - titre de: <i>les Vieilles amoureuses</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a - href="#footnotetag408"> (retour) </a> Madame de Lionne. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a - href="#footnotetag409"> (retour) </a> C'est par ces mots que finit, dans - les éditions de pacotille, l'histoire de mademoiselle de Fontanges. - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> <a href="#footnote410"><sup - class="sml">410</sup></a> Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, - après avoir pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, - enfin elle a trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous - les biens du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a - apaisé la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et - la comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce - moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il - est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas - voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez - la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle en - est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle<a - id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> <a href="#footnote411"><sup - class="sml">411</sup></a> . Elle a mis des espions auprès de lui, et il - n'ose faire un pas qu'elle n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui - qu'en sortant d'une prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble - pas moins rude. Elle lui a donné deux terres<a id="footnotetag412" - name="footnotetag412"></a> <a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> - , du consentement du grand Alcandre; mais c'est tout ce qu'elle a fait - pour lui, car elle ne sauroit lui donner un sou, ayant perdu tout son - crédit par ce mariage, personne ne lui voulant plus prêter d'argent, de - peur qu'on ne dise un jour à venir qu'étant en puissance de mari elle n'a - pu emprunter valablement. C'est ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou - cinq ans qu'elle a commencé à bâtir sa maison de Choisi<a - id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> <a href="#footnote413"><sup - class="sml">413</sup></a> , sans qu'elle soit achevée, car il faut qu'elle - prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit encore de - tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été autrefois, je veux - dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les dames qu'il l'étoit - dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est maintenant si peu de - chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été autrefois par ce qu'il - est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui lui est commun avec - beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il faut que toutes choses - prennent fin. C'est pour cela aussi que la princesse dit aujourd'hui que - celui-là a menti bien impudemment, qui a dit le premier que tout bon - cheval ne devient jamais rosse.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a - href="#footnotetag410"> (retour) </a> Le passage qui suit, jusqu'à la - fin, manque dans les éditions qui ont pillé cette histoire au profit de - celle de mademoiselle de Fontanges. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a - href="#footnotetag411"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier se - plaint souvent de Lauzun, qui, à son retour de Pignerolles, affecte de - faire l'empressé auprès des dames et se montre d'une avidité insatiable. - Voy. surtout t. 7, p. 53 et suiv., édit. citée. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a - href="#footnotetag412"> (retour) </a> «Le roi permit que je donnasse du - bien à M. de Lauzun. D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et - quelques autres de mes terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima - mieux le duché de Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres, - la ville et baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles - terres de la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de - rente par an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il - se plaignit que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à - l'accepter.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a - href="#footnotetag413"> (retour) </a> Cette maison, que mademoiselle de - Montpensier acheta du président Gontier, quand ses créanciers le - forcèrent de la vendre, fut en effet longtemps en construction. Mais le - luxe qu'y déploya Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la - description qu'elle en fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle - ait été plusieurs années avant de la voir terminée. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /> - </p> - <p class="mid"> - FIN DU TOME II. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - TABLE DES MATIÉRES - </h3> - <h4> - CONTENUES DANS CE VOLUME. - </h4> - <p> - <a href="#p1">Préface.</a><br /> <a href="#c1">Les agrémens de la jeunesse</a> - de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle de Mancini.<br /> <a href="#c2">Le - Palais-Royal</a>, ou les Amours de madame de La Vallière.<br /> <a - href="#c3">Histoire de l'amour feinte</a> du Roi pour Madame.<br /> <a - href="#c4">La déroute et l'adieu</a> des filles de joye.<br /> <a href="#c5">Regrets - des filles d'honneur</a> à madame de La Vallière.<br /> <a href="#c6">La - Princesse</a>, ou les Amours de Madame.<br /> <a href="#c7">Le Perroquet</a>, - ou les Amours de Mademoiselle.<br /> <a href="#c8">Junonie</a>, ou les - Amours de madame de Bagneux.<br /> <a href="#c9">Les fausses prudes</a>, ou - les Amours de madame de Brancas et autres dames de la cour.<br /> <a - href="#c10">La France galante</a>, ou Histoires amoureuses de la cour - (madame de Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.). - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> -<pre xml:space="preserve"> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie -des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - -***** This file should be named 28789-h.htm or 28789-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/2/8/7/8/28789/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -https://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - https://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - </body> -</html> diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-0.txt b/old/old-2025-02-12/28789-0.txt deleted file mode 100644 index 246e217..0000000 --- a/old/old-2025-02-12/28789-0.txt +++ /dev/null @@ -1,13531 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des -Romans historico-satiriques du XVIIe si, by Roger de Bussy-Rabutin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle (2/4) - -Author: Roger de Bussy-Rabutin - -Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - - - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - -Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré, avec les -caractères elzeviriens de P. JANNET. - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - -PAR BUSSY RABUTIN - -Revue et annotée - -PAR M. PAUL BOITEAU - -_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_ - -Recueillis et annotés - -PAR M. Ch.-L. LIVET - -Tome II - -[Illustration] - -À PARIS -Chez P. JANNET, Libraire -MDCCCLVII - - - - -[Illustration] - -PRÉFACE. - - -Lorsque parurent pour la première fois les libelles que nous publions, -ils n'eurent, pour s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme -élégant du style, ni l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit -leur succès. - -Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés -qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est -point à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le -scandale est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle -mesure on peut y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui -sert de contrôle aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les -uns en France, les autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces -libelles eurent vite passé la frontière; à défaut des livres, dont un -nombre fort restreint put pénétrer dans le royaume, les copies se -multiplièrent, et Dieu sait quel aliment y trouvèrent les conversations! -Tout hobereau qui, après un voyage à Paris, dont son orgueil faisoit un -voyage à la cour, rentroit dans sa province, y affirmoit hardiment tous -les dires des pamphlets; il y croyoit ou feignoit d'y croire, et disoit: -Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, qui n'avoient pas quitté leur -pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, admettoient aveuglément comme -vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par un sentiment de respect, -s'efforçoient de douter. Mais on voit ce qu'étoient alors ces pamphlets: -une proie offerte à la malignité, une ample matière livrée aux -discussions. - -À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces -ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et -ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à -leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques -érudits seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà -et là et réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés; -mais ceux-là sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces -récits échapperoit à plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que -des traits épars et des lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle -part ailleurs on ne trouve réunis autant de détails vrais sur les -relations du Roi avec La Vallière et ses autres maîtresses, de Madame -avec le comte de Guiche, de Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus -loin: si l'on excepte les pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un -mot blessant pour le Roi, où trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce -prestige inouï qu'exerçoit la royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont -racontées dans le plus grand détail, et, c'est une remarque fort -caractéristique qui ne peut échapper à personne, jamais un mot de blâme -ne lui est adressé, jamais une raillerie ne l'attaque, jamais les -auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit de ne pas admirer. - -Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît -sous des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire. - -Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie -pourra paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas -sans preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu -qu'elle est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir -entrepris cette publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que -j'ai eu en vue; je dois dire comment je l'ai trouvée. - -Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention -d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués -à marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman; -l'intérêt des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de -librairie que nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre -prisé des acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je -l'ignore. Des exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de -la cour des mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en -Hollande? Nul, je crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les -suppositions ne manquent pas, les preuves font défaut, et nous n'osons -rien affirmer. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils étoient -généralement bien informés, et notre commentaire ne laissera pas de -doute à cet égard. - -Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons -l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des -descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné, -l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours -impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa -véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel -discours, tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination -de l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la -vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des -circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions -le reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en -observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle -d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer. - -Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces -libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter -comme vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des -lecteurs plus ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur -étoient soumis, d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les -vérités, de provoquer l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que -celle dont s'est acquitté, avec tant d'esprit et de savoir, M. P. -Boiteau, le commentateur de Bussy. De ce que ces livres ne doivent point -à leurs auteurs un mérite propre qui les soutienne, et de ce que les -récits graveleux qu'on y rencontre sont de nature à éloigner le lecteur -plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous la nécessité d'être grave -et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué comme son auteur; avec -autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit de son texte, nous -avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il présentoit -permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un cadre plus -simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le patronne et -le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont anonymes, et -ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le même succès, -mais autant et plus de confiance. - -Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette -édition nouvelle diffère des précédentes. - -Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques -pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est -ainsi que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ a fini par comprendre, outre -son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit -contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit, -en vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les -éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, _Alosie_, ou Les -amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des -aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; _Junonie_, dont les -personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que les -noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au -XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis, -toutes les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces, -dans un ordre plus ou moins arbitraire. - -Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués -à trouver dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, telle que l'ont faite -les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien -qu'il nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des -faits, fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais, -dès le début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi -nous avons introduit la pièce intitulée: _les Agrémens de la jeunesse de -Louis XIV_, qui raconte les amours du grand roi avec Marie de -Mancini[1], et dont le manuscrit appartient à un amateur distingué, -aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de -l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit -où nous avons emprunté la fin, également inédite, de _la Princesse, ou -les Amours de Madame_[2]. C'est avec une vive reconnoissance que nous -les prions l'un et l'autre de recevoir nos remercîments. - -[Note 1: Voy. p. 1-24.] - -[Note 2: Voy. p. 176-188.] - -Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera -nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions -publiées jusqu'ici de l'_Histoire amoureuse_ et sur l'histoire de ces -pamphlets. - -Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous -l'avons collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts -originaux ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les -variantes que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons -restitués, les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour -les rétablir dans les textes plus anciens où ils avoient paru la -première fois, et d'où ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à -ces notes que nous renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une -supériorité à laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions -qui ont précédé celle-ci. - -Ch.-L. LIVET. - -[Illustration] - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - - - - -LES AGRÉMENS -DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV -OU -SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI[3]. - - -Sans le beau sexe, tout languiroit; les familles seroient éteintes, les -républiques périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que -les dames n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de -héros. Pour moi, qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la -préférence sur nous, et nos langues, de concert, doivent sans cesse -publier leurs mérites. Je joins à la mienne ma plume pour écrire leurs -grandes actions, et pour exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont -semblablement touchés. Comme j'en connois l'éclat, j'emploie tout mon -pouvoir pour maintenir ce sexe si admirable dans ses anciens droits. -Puisque les contester seroit blesser les lois de la nature, les règles -de la raison, et même les maximes de la religion, il le faut bien croire -supérieur au nôtre. - -[Note 3: Nous donnons cette première pièce, inédite, semble-t-il, -jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui nous a été communiqué -par son possesseur, l'autre qui appartient à la Bibliothèque de -l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes heureuses. Tous -les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main d'un étranger. -Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune dans la série -des amours du grand roi.] - -Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il -rendu l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de -l'antiquité, qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter -dans les conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières, -et un Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi -si chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que -j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises -et magistrales[4] qui ne doivent en quelque sorte qu'occuper le commun -du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint l'âge de dix-sept ans[5] -qu'il s'adonna tout entier à faire la félicité de la nièce du cardinal -Mazarin[6], qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout -autre âge du roi elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit -d'opération sur son jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de -condition; mais ses sentimens étoient si élevés et son génie si étendu, -qu'elle faisoit l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la -voir. Son parler étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et -languissans; son embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très -matérielle; et cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût -également plu à tout autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir -de goût que pour l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix -qu'il a fait de celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la -nièce du cardinal. - -[Note 4: On retrouvera ces mêmes expressions au début de la pièce -suivante, le _Palais-Royal_, ou les Amours de mademoiselle de La -Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant à ces _intrigues -bourgeoises et magistrales_, ne s'agiroit-il point du touchant récit qui -a pour titre _Junonie_, et qu'on retrouvera plus loin?] - -[Note 5: Louis XIV était né le 5 septembre 1638. C'est donc à la fin de -l'année 1655 que l'auteur place son récit. Mais cette date est fausse; -arrivées en France en 1653, Marie Mancini et sa sœur Hortense furent -mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à Chaillot, selon madame de -Motteville, et parurent «sur le théâtre de la cour» seulement «après le -mariage de madame la comtesse de Soissons», c'est-à-dire en février -1657.] - -[Note 6: Marie Mancini, depuis connétable Colonna. Le portrait qu'on -donne ici d'elle se rapproche assez de celui qu'on trouvera dans la -pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui que nous trace madame -de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. 400-401): «Marie, sœur -cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide. Elle pouvoit espérer -d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande pour son âge et bien -droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et son col paroissoient -si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de la pouvoir louer sur -cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux, qui étoient grands et -noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. Sa bouche étoit grande -et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit très belles, on la pouvoit -dire alors toute laide.» Voilà pour l'extérieur. Au moral, madame de -Motteville l'apprécie ainsi: «... Malgré sa laideur, qui, dans ce -temps-là, étoit excessive, le roi ne laissa pas de se plaire dans sa -conversation. Cette fille étoit hardie et avoit de l'esprit, mais un -esprit rude et emporté. Sa passion en corrigea la rudesse... Ses -sentimens passionnés et ce qu'elle avoit d'esprit, quoique mal tourné, -suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté de la beauté.» Somaize, dans -son _Dict. des pretieuses_ (Biblioth. elzev., t. 1, p. 168), parle plus -longuement de son esprit: «Je puis dire, sans estre soupçonné de -flatterie, que c'est la personne du monde la plus spirituelle, qu'elle -n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres... J'oseray adjouster à -cecy que le ciel ne luy a pas seulement donné un esprit propre aux -lettres, mais encore capable de régner sur les cœurs des plus puissants -princes de l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu.» Ajoutons -quelques mots de madame de la Fayette: «Cet attachement avoit commencé, -dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait -naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de Mancini n'en avoit aucune; -il n'y avoit nul charme dans sa personne et très peu dans son esprit, -quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit hardi, résolu, emporté, -libertin (indépendant), et éloigné de toute sorte de civilité et de -politesse.» (_Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. 64, p. -382.)] - -Ce prince[7] étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu larges; -sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe. Le -premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin -des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard[8], qu'elle reçut avec -bien du respect et de profondes révérences, auxquelles il répondit très -galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors il ignoroit -d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il la prioit -de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit de la -mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès ce -moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine. - -[Note 7: «Le Roy est un prince bien fait, grand et fort, qui ne boit -presque point de vin, qui n'est point débauché.» (Guy Patin, Lettre du -20 juillet 1658.)] - -[Note 8: «Derrière les Tuileries est planté le jardin des Tuileries, et -au bout celui de Renard... qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve. -Il consiste en un grand parterre bordé, le long des murailles de la -ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres, et élevées d'un -commandement plus que le chemin des rondes, d'où l'on découvre une bonne -partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste -et plate campagne, et, de plus, tout ce qui se passe dans le cours.» Le -roi Louis XIII avoit accordé la jouissance de ce vaste terrain à Renard -par brevet de l'an 1633; les galants de Cour y alloient fréquemment -faire des parties de plaisir, des dîners, etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 -et 60. Cf. _Mém. de Mlle de Montp._, t. 1, p. 234, 235, édit de -Maëstricht; Loret, _passim_.] - -Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en -liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais -qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser -à sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne -méritoit; que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par -l'inattention de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger -à l'heure même, mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers -favoris comment il en devoit user à son égard pour y parvenir. - -Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de -répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire, -que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et -soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant -vivre éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine, -reprit le Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec -lui, je serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son -maître, comme j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse -servante, lui dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il -conservera au Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans -la manière qu'il convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou -qu'elle pût régner sans secours, je lui passerois tous ces sentiments, -et me flatterois, par mon respectueux attachement pour elle, de devenir -aussi contente que je suis malheureuse, étant à la veille d'épouser un -homme que, sans le connoître, je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, -Mademoiselle? Vous m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre -Majesté est, repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour -dissiper le chagrin que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec -l'une de mes filles en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle -je puisse me consoler du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le -roi; dans ce moment j'y mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez -pas, je vous quitte aussi pénétré de douleur que vous me paroissez -l'être.» Comme il étoit aux adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le -nombre de laquelle il entra sans considérer aucun de ceux qui -l'accompagnoient. Il rentra avec elle au château, et s'enferma dans son -cabinet après avoir donné ses ordres pour qu'on fût chercher le Cardinal -de sa part. - -D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage[9], -s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le Cardinal ne fut pas -plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne me dites pas -tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui est un des -ouvrages parachevés[10] du seigneur, morceau conséquemment qui me -convient, et vous pensez à la marier à un homme qu'elle ne peut -souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté tient-elle cette -nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le Roi brusquement, -et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon vous encourrez le -risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, monsieur le -Cardinal.» Et il lui tourna le dos. - -[Note 9: Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons madame de Motteville: «On a -toujours cru que cette passion (de mademoiselle de Mancini) avoit été -accompagnée de tant de sagesse, ou plutôt de tant d'ambition, qu'elle -s'y étoit engagée sans crainte d'elle-même, étant assurée de la vertu du -roi, et, si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur.» -(_Mém. de Mottev._, Amst., 1723, IV, p. 524.).] - -[Note 10: _Parachevé_, pour _parfait_; _affirmativement_, qu'on trouvera -quelques lignes plus bas pour _fermement_; enfin, _diligentez-vous_, à -la page suivante; et cent autres, que nous n'indiquerons plus, voilà de -ces mots qui, comme nous le disions dans notre première note, trahissent -à n'en pas douter la plume d'un étranger.] - -Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la -première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna -à toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les -traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes -à mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie: - - -LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE DE MANCINI. - -_J'ai fait le Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je -ne sais que vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand -amour me rend muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre -avantage. Le dois-je croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela -est, diligentez-vous de m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis -étant digne de pitié._ - -Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et -encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre, -elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances. -Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que -le duc de Saint-Aignan[11], qui en avoit été le porteur, s'y opposa, -disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit le temps de la -réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du Roi, dont il -étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement attaché à -lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la commission -dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de Mancini -n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il étoit -sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs que -lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en -être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable. - -[Note 11: Le comte de Saint-Aignan joue un grand rôle dans toutes ces -histoires. Né en 1608, François de Beauvilliers avoit alors cinquante -ans, et il avoit fait ses preuves dans un grand nombre de combats. -Galant sans passion, complaisant par politesse, celui qu'on appela -depuis ironiquement duc de Mercure présente un tel caractère qu'on est -plus tenté d'accuser sa légèreté que de condamner son infamie. Favori du -roi, qui le fit duc en 1661, Saint-Aignan étoit fort connu comme bel -esprit. Ce qu'il a laissé de vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des -volumes. Quand il mourut, en 1687, il étoit membre de l'Académie -françoise et protecteur de l'Académie d'Arles, dont les membres ne -tarissent pas sur son éloge.] - -Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas -autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître -devant lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de -mademoiselle de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal -sur ses fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et, -plutôt que de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui -du Cardinal, qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à -moi à qui vous en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que -moi.» - -Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai -pour un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de -Mancini, il la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause, -à quoi il ne parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit -écrite au Roi et que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa -confidente pour la faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui -en fit l'ouverture, et qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la -Reine-Régente. Toutes choses faites de même de sa part, n'osant garder -une lettre qui étoit pour le repos du Roi, il passa dans la chambre de -sa nièce, où, la trouvant dans le même état que l'avoit trouvée le duc -de Saint-Aignan, il lui dit: «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens. -Il vous convient bien de vouloir détruire le repos d'un Roi nécessaire à -toute l'Europe! Voilà la réponse que vous avez faite à la lettre que -vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui par le duc de Saint-Aignan. Je -suis à couvert de toutes ses suites, parce que je suis résolu de faire -penser que vous n'êtes point née pour monter sur le trône de France[12], -et que vous ne devez être, tout au plus, que la femme d'un petit -gentilhomme.» - -[Note 12: Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, et malgré les préjugés, la -conduite de Mazarin, dans toute cette affaire de mariage, est au dessus -de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il eût consenti à laisser -épouser au Roi une de ses nièces; et il nous paroît certain qu'il -préféroit l'intérêt évident de la France, qui se trouvoit dans -l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de Marie en -particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui étoient -connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je sçay à -n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes -conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous -les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour -elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je -vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit -tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir -inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit -mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de -Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party -à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon -zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis -tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me -combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en -un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce -remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je -souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans -exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je -vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour -vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je -vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre -état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin. -Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M. -Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et -une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître.] - -Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne -comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, -firent en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit -pas d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment[13], ainsi qu'on le -verra par ce qui suit: - - -RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV. - -_Si Votre Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en -revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su -que lui répondre: j'ai fait auprès de lui le même personnage._ - -[Note 13: On vient de voir (note précédente) que Mazarin connoissoit -l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons pas à faire de réserves -sur l'invraisemblance du langage étrange que prête l'auteur aux deux -amants.] - -Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le -traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur: - -_Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa -Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je -ne balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a -tant de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma -destinée me voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement, -je ne pourrois guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes -agrémens que ceux que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je -pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile à une personne -que vous dites aimer, dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à -mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage, à -parler sincèrement, que l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec -lequel je serois très fâchée de me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens. -Si ceux de Votre Majesté y sont opposés, je ne suis nullement envieuse -des honneurs chimériques, lorsqu'il s'agira de les mériter au prix de la -perte d'un bien qui est sans fin._ - -Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se -trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si -c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit, -piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini -n'avoit pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet -pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand -il eut lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus -lorsqu'il s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que -j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit -se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, -car je la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et, -afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en -rendrai le public témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du -jour.» Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages, -qui furent prêts à quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de -l'été. Il descendit chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand -empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à -Son Éminence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui -lui dit en le retenant par le bras: «Je suis bien aise de vous voir ici, -non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui -m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que -nous vivions ensemble, de ne point désormais troubler mon repos; -autrement je répondrai de vous, dussé-je avoir l'Église à dos.» - -Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les -conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle -posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les -point gêner pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi -étoit accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son -Éminence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, -ayant demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle -doutât de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit -toujours bien aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier -sa conduite. - -Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui -porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous -rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs -imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant -que l'article du cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans -ma participation. Si même une communauté vous renfermoit sans que j'y -eusse contribué, j'y ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir -fait sortir. Ainsi, prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une -amitié inviolable, d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces -messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, -parlez, l'affaire sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle, -m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point -assez heureuse pour me promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi -du monde, ni assez malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine, -dit le Roi en se jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon -exposé et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je -respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. -Je ferai usage des deux sitôt que vous aurez agréé la bénédiction -nuptiale de mon grand aumônier. Voyez si vous voulez que nous la -recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est -chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il -pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté -qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir -croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne me vouloir faire. -Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle union, et les -intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non, Sire, ce qui -vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle -vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos expressions -et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal extrême si je -devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire une alliance -qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos États.--Ah! -Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce -que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au -contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte inclinante à -faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour ce fait; -que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose -point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me -semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_ -moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds -sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé, -ou qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que -ceux qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens -lorsqu'ils travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter -directement, sans considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire, -vous êtes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de -votre autorité, que vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se -contente de vous promener, de vous donner des fêtes, et on cache à vos -yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit -tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de -Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le -mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu -conseil il y a trois jours.--Mais comment sçavez-vous cette nouvelle? -lui demanda le Roi tout outré.--J'ai une personne dans le conseil, -dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce -que je le protége auprès de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez -encore peut-être, dispose de la Reine votre mère et de ses volontés[14]: -de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui -sont dans vos États de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils -ce que bon lui semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager -auprès de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que -Votre Majesté épouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.» - -[Note 14: Voy les _Mém. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64, -p. 383: «Le Roi étoit entièrement abandonné à sa passion, et -l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître ne servit qu'à aigrir -contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à lui rendre toutes -sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins à la Reine dans -l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite pendant la régence, ou -en lui apprenant tout ce que la médisance avoit inventé contre elle.»] - -Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous -deux. La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en -approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes. -Mademoiselle de Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et -devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de -l'épouser; mais elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses -Mémoires[15], que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa Majesté devoit -elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout, -remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16], -qui étoit un peu peste et malin, saisit le trouble où étoient ces deux -amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son -Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le -sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il dit finement: -«J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de Jésus-Christ, -paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit -la paix; mais je vois que je me suis trompé.» - -[Note 15: Les _Mémoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676, à -Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le sujet: Mémoires de M. M. -Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans plus tard, parut à Leyde -(1678) une _Apologie, ou les véritables Mémoires de madame Marie de -Mancini, connétable de Colonne, écrits par elle-même_. Voy., sur -l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages, Amédée Renée, _Les Nièces -de Mazarin_, p. 286 (Note).] - -[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut érigée en duché que par -lettres de 1661, par conséquent trois ans après les événements de cette -histoire.] - -Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours, -interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit -au Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans -l'Église quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère -dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en -soutiens le fils aînée[17]. Bien loin de traverser deux cœurs qui -s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je ferai de mon -mieux pour satisfaire l'un et l'autre.» - -[Note 17: Le roi de France, fils aîné de l'Église.] - -Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour -parler et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son -mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous -faites bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en -chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le -Cardinal le voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un -ton assuré, dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour, -comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à -la marier avec l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de -vos bontés, je dois faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment -pour moi, et comme nous sommes à même de parler ouvertement, je veux -qu'il nous instruise de tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je -l'entends de même, Mademoiselle, répartit le Roi, et je veux comme vous, -puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sçache que je vous aime -si bien qu'à cette heure, et devant lui et ma cour ci-présente, je vous -engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à -mon plaisir non plus qu'à mes volontés; et, s'il est vrai que votre -sentiment est que j'épouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien -faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mère comme vous le jugerez -à propos pour rompre ce que vous avez commencé, et pour me mettre en -état d'épouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma -volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en roi!» répondit la fortunée de -peu de jours, comme on le verra par la suite. - -Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour -lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de -Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas -long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola -chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de -concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir -d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs -amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de -l'Infante, dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne... - -Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa -tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir -qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le -menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même -duc de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que -sa situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de -lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que -ce seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de -Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à -ses intérêts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, -qu'elle ouvrit et où elle lut ces termes: - - -LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI. - -_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler -jusqu'à vous. Vos ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien -suppléer au défaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il -vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que -vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilité sera plus grande -quand vous couronnerez mes sentimens de votre présence, jusqu'à ce que -le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dépositaire. -Mais d'ici là, il y a du temps, puisqu'une heure est un siècle pour un -amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc -pour le rétablissement de ma santé, qui, je crois, ne me viendra que -quand vous serez auprès de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le -reste._ - -La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien -voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit -s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des -effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non -seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre -lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle -projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût -produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu -exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres -avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi -qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa -domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la -demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le -Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de -plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé -parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans -une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire, -vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de -mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus, -Mademoiselle, que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien -ce que vouloit dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a -raison de travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt -que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma -compagne; et vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse, -chose qui sera bientôt.» - -La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé -rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce -qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de -tout ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme -ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût -bien voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce[18]; mais il -trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage qu'il -résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les -suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince -étranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit été donnée -par un Italien de ses amis, lequel, s'étant chargé du dénoûment de la -scène au préjudice de celle que le Roi méditoit promptement de faire, -écrivit au prince que, la nièce du Cardinal étant un parti qui lui -convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son ami, de lui mander -qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque -chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sûreté; qu'il le -serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit tout lieu de se -louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien son effet que, -trois semaines après, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini, -que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris -leurs mesures pour n'être point contrariés dans une si grande affaire, -les ordres furent donnés pour son départ sans qu'elle sçût rien, et, le -jour funeste de la séparation étant venu, le Roi, qui avoit été absent -quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint comme par un fait exprès -et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son -éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura amèrement. Ses -pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle -lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous pleurez, et vous -êtes roi[20]!» Et, se tournant du côté du cocher: «Fouette tes chevaux -et me mène grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination -d'un prince qui ne connoît pas son autorité.» - -[Note 18: Nous ne saurions trop répéter, et nous ne nous lasserons point -de le faire, pour combattre un préjugé trop répandu, que Mazarin a fait -preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprès du -roi, du plus parfait désintéressement. Toutes ses lettres prouvent non -seulement qu'il s'est toujours opposé à un mariage qui auroit empêché -l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit à -former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en éloigner, comme on l'a -tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme -ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la Reine: «Vous verrez ce que -j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy, -prenant la peine de lui escrire jusques à la moindre chose en destail, -affin que le Confident (le Roi) en soit informé et s'instruise comme il -faut, et luy mesme mette la main à ses affaires; c'est pourquoi il -seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se fît -expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien.» Le 26 -août 1659 il lui dit encore: «Je suis ravy de ce que vous me mandés de -l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au -monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand -royaume.» Au Roi lui-même il disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous -avoue que je ressens une peine extrême d'apprendre, par tous les avis -qui se reçoivent généralement de tous costez, de quelle manière on parle -de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que -vous étiez résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de -mettre tout en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de -la terre.» Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même -reproche, avec la même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait -tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les -eût connues, plus il eût approuvé la politique de son ministre.] - -[Note 19: Le connétable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le -_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La cérémonie -des fiançailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit -célébré le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de -France._)] - -[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du départ pour l'Italie de -Marie de Mancini. C'est une erreur. Les célèbres paroles rapportées ici, -ou des paroles équivalentes, n'ont pu être prononcées qu'au moment où le -roi envoya ses nièces Hortense, Marianne et Marie, à Brouage, sous la -surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi, -quand les négociations avec l'Espagne furent entamées. (Cf. Ed. -Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)] - -Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés -de son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une -personne qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité. - -Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa -Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne -et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte -fidèlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le -Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine se sçut grand gré d'avoir -eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se -ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantôt donnoit -un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à lui-même, et des pensions -qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement de sa maison, n'ayant -jamais découvert son infidélité dans ses confidences sur le compte de -mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire -remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours restée -à son service. - -[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pénible récit -ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume -plus exercée.--Pour compléter les quelques notes que nous avons données, -nous renvoyons le lecteur à un livre spécial: _Les Nièces de Mazarin_, -de M. Amédée Renée.] - - - - -[Illustration] - -LE PALAIS-ROYAL[22] -OU -LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE[23] - - -[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapportée dans les -Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.] - -[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du -Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301. Au 16e siècle, le -chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria en 1536 et acheta -la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils, Laurent de La Baume Le -Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc., fut lieutenant pour le -Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la -cavalerie légère de France. Né en 1611, il se distingua aux batailles de -Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La -Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit épousé, en 1640, Françoise -Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande écurie, veuve de P. Bénard, -seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux -mille livres de revenu. - -De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La -Vallière, né le 4 janvier 1642; - -2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643; - -3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de -Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6 -août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662 -fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orléans, à qui l'avoit donnée -madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur de Mademoiselle, et -celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle aimât beaucoup mieux -demeurer chez elle.» (_Mém. de Mad._, édit. de Maestricht, t. 5, p. -172.)] - -Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de -plus relevées et de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit -d'amour avec aussi peu de timidité que dans celui de justice, et -n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les démarches qu'il a faites, -ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons désormais -duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos dieux, -malgré la jalousie de nos déesses. - -[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.] - -Commençons par le fidèle portrait du Roi[25]. Il est grand, les épaules -un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit à tous les -exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les -cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux brillans et -doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément pas beau. -Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il -aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui de -son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment, -c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce -caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement -que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un -peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les -hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi, -mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, -gardant sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de -probité, estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme -à tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour -les femmes, il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette -fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engagé la -duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses filles, sous -prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit Marguerite. -L'artifice réussit[27]. À peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle -dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi s'étoit rendu avec toute la cour. Il -lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi épousa. -On renvoya la duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de -concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination -naissante cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas -belle[29]. - -[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.] - -[Note 26: Voy., dans les Mémoires de Mademoiselle (édit. Maestricht, -1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit du voyage de Lyon que fit le roi -pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mère -Christine de France, l'arrivée de Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture -du mariage projeté; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce -passage de notre auteur.] - -[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour -d'Espagne à se décider.] - -[Note 28: C'est Marie Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV et -d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thérèse étoit, -par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle étoit née, comme Louis XIV, -en 1638.] - -[Note 29: «Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il -monta à cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop, -mit pied à terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la -plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?» -Il répondit: «Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que -madame la maréchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aisée du -monde; elle a le teint...» Il hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il -dit olivâtre, et ajouta: «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle -me plaît, et je la trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son -nom: «La princesse Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les -hanches grosses pour sa taille; cela paroît moins par devant que par -derrière, quoique cela soit fort disproportionné.» D'ailleurs elle -appartenoit à une famille de bossus. La pièce du _Gobbin_, par -Saint-Amant, avoit été faite contre le duc de Savoie.--Madame de -Motteville confirme de tous points le récit de Mademoiselle.] - -Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries -Élisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une -grande beauté. Il fit diverses tentatives pour l'engager à répondre à -son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa même une -entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger. - -[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au -grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit son nom mêlé dans une -affaire assez délicate, où étoient mis en cause le pasteur Alex. Morus -et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)] - -Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste -que l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31], -fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres qualités attrayantes (car -elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de danser parfaitement. Ce -fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien -cacher son commerce que le Cardinal n'en fût averti. Il suscita un -chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti du couvent. - -[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mém. de madame de -Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte épousa le -chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille d'honneur de -la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit ni une -éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa -personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort -blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de -ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et -de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses -charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy., -pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p. -suiv.] - -Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse[32]. -Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air -d'une cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en -l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit -volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes -heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils -s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais il faut dire la vérité, -que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi l'auroit épousée sans -les oppositions du Cardinal[35], soufflé par la Reine, qui lui fit -promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il -empêcheroit la chose. «Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est -pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si -le Roi épouse votre nièce, assurément il la répudiera et vous exilera, -et je vous jure que cette dernière chose m'inquiète plus que le mariage, -quoique je voie absolument mes desseins ruinés pour la paix si le Roi -n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le Cardinal donna dans le panneau, -promit tout à la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair -d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le -Roi a aujourd'hui marqué une aversion invincible pour les démariages, et -il le déclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se -seroit pas voulu servir de cet infâme usage. Le Cardinal[37] maria enfin -sa nièce au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses -pieds et l'appela son papa; mais enfin il étoit destiné que les deux -amans se sépareroient. Cette amante désolée, étant pressée de partir et -montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement à son -amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excès de sa douleur: «Vous -pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars -effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin de cette séparation; -mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola, selon les apparences. -Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il -aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de La Vallière, -fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de -Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie, n'y ayant -rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que -le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui faire -donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon -eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de Saint-Remy. Enfin -tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui n'étoit pas -demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le Roi[40].) - -[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle -d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mémoires -du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes -platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de -Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle -Saint-Simon.] - -[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.] - -[Note 34: Gouvernante des nièces de Mazarin. Pendant qu'il étoit à -Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin écrivoit à la reine -(29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la -déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (_Négociations de la -paix des Pyrénées._)] - -[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de Brienne, Choisy, Motteville, -La Fayette, Montglat, etc.] - -[Note 36: _Var._ La copie conservée dans les ms. de Conrart (in-fol. -XVII) porte cette variante précieuse: - -«Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce -mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.»] - -[Note 37: Voy. ci-dessus.] - -[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart: - -«Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son -père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient -pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle -ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en -carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous -desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!»] - -[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du père de -mademoiselle de La Vallière et du duc de Montbazon, elles s'expliquent -par le séjour que faisoit le duc en Touraine, à sa maison de Cousières, -où il mourut en 1654, à l'âge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET) -dit à ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas -dégradé la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire -qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille -alliée à celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la -province.»] - -[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.] - -Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement -pris le cœur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille -médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle -boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux -bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils -pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, -les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal -juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de -vivacité et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup -de solidité, et même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires -du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand, -ferme et généreux, désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui -veut que son corps aime quelque chose; elle est sincère et fidèle, -éloignée de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde -d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, -et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant -qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent à une amie qu'elle voudroit -qu'il ne fût pas d'un rang si élevé. Chacun sçait que la plaisanterie -que l'on en fit donna la curiosité au Roi de la connoître[42], et, comme -il est naturel à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi -l'aima dès lors. Ce n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il -n'eût eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il -la vouloit marier à un marquis[44] qu'il lui nomma et qui étoit des amis -du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles -femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle; -mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter.» Trois jours -après, le Roi fut chez Madame[45], qui étoit malade, et s'arrêta dans -l'antichambre avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi -fut si charmé de son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint -amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant -et un mois de suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit -amoureux de Madame, et l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi -chercha l'occasion de découvrir son amour parce qu'il en étoit fort -pressé, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il n'eût considéré -que sa qualité de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant. -En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un cœur qu'il -avoit déjà assez blessé. Ce fut à Versailles, dans le parc, qu'il se -plaignit que depuis dix ou douze jours sa santé n'étoit pas bonne. -Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et le lui témoigna avec -beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne, Mademoiselle, lui -dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable prince qui n'a pas -mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous autant qu'il est. -Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle, -vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et -vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut si -interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle -aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins? -«À quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un -effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si -tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous -adorant au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de -force, je ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je -vous en tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous -m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule -dans votre cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre -personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa -couronne, son sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le -louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu souciée de -l'usage que j'ai loué ce qui véritablement est à vous; si, par cette -raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanité, et de -m'engager à vous répondre sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que -Votre Majesté sçache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce -personnage, et que votre sincérité et votre honneur sont les choses qui -me charment le plus en vous. Je prendrois la liberté de vous blâmer dans -mon cœur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la -France une personne assez à moi pour lui dire en confidence que votre -vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, répliqua le Roi, -de mépriser les vices jusque dans l'âme des monarques! mais que j'ai -lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me soupçonner du plus honteux -de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour -habile fourbe quand on sçaura par toute la terre que j'ai abusé la fille -de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis -le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là une belle chose pour un -roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce que je suis, et que, -grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis -que je vous aime, c'est que je le fais véritablement et que je -continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez. Mais, hélas! -je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma vie.--Je ne -sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je sçais bien -que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère heureuse.» -La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui -avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le -visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi[46], qui la fut -revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de même nature, -après laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de -diamant[47] valant 50,000 écus, et deux jours après un crochet et une -montre d'un prix inestimable, avec ce billet: - -BILLET. - - _Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincèrement. - Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde - cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on dit - que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez - de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me - désespérez. Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui - me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manière - d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute - douce, ou soyez toute cruelle._ - -[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie, -fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit -bien, étoit de fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort -bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort -maigre, et les cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit -des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit -peu d'esprit.» (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.)] - -[Note 42: Pour les détails sur ce commencement des amours du roi pour -mademoiselle de la Vallière, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte -du roi pour Madame._] - -[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du -maréchal de Grammont et de Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né -la même année que le roi, en 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise -Suzanne de Béthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre -1673, colonel du régiment des gardes et ami particulier du roi. Ses -amours avec _Madame_ sont ici longuement rappelés.] - -[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de -Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Sévigné annonça à M. -de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante, merveilleuse, -miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun épousoit... -«devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien difficile à -deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de 1670. Mais nous -voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se faisoit l'écho étoit -antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai, -le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit mis en tête d'épouser M. -de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit. -Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais épouser la maîtresse -d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut, perçoit un sentiment qui -pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: «Madame de La -Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été autant de mes amies que -madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie -entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de Mademoiselle, édit. de -Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là d'ailleurs une simple -conjecture, que nous donnons sous toutes réserves.] - -[Note 45: «Madame revint malade de Fontainebleau; elle étoit grosse; -elle fut obligée de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi -lui alloit rendre des visites très régulières; elles avoient été assez -empressées pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour -demeura à Fontainebleau, s'il étoit amoureux d'elle dans le temps que le -comte de Guiche faisoit semblant de l'être de La Vallière. L'on ne fut -pas long-temps à connoître que le roi l'étoit de celle-ci et que l'autre -étoit passionné pour Madame. C'étoit une affaire que l'on se disoit tout -bas et que l'on connoissoit visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V, -206.)] - -[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, après ce mot: - -«Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut -revoir, etc.»] - -[Note 47: Ce dernier mot a été ajouté dans la copie de Conrart.] - -Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et -qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus -elle donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son -pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il -en étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté -l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus -magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le -comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La -Vallière se retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec -elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à -un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme -seroit éternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un -sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir -la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de -douter que son cœur ne fût absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit -comprendre que ce n'étoit qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit -cette grâce, que la grandeur ne l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa -personne, et non pas son royaume; et enfin, après avoir dit: «Ayez pitié -de ma foiblesse», elle lui accorda cette ravissante grâce pour laquelle -les plus grands hommes de l'univers font des vœux et des prières[48]. -Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle -redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut -penser (et avec raison il eût pu défier mille... et mille -Saucourts[49]). - -[Note 48: «Toute la cour alla à Vaux... Le Roi étoit alors dans la -première ardeur de la possession de La Vallière, et l'on a cru que ce -fut là qu'il la vit pour la première fois en particulier; mais il y -avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis -duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de cette intrigue.» (Hist. -de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64, -p. 403-404.)] - -[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de -Belleforière, marquis de Soyecourt, qui fut reçu en 1670 grand veneur de -France par la démission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. -de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemené, duc de -Montbazon. Il avoit épousé, en 1656, Marie Renée de Longueil, fille du -président Longueil de Maisons. Il avait une réputation de grand abatteur -de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy. -aussi le _Récit des plaisirs de l'île enchantée_, dans les œuvres de -Molière.] - -Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour, -qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui -donneroit de bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria -qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit -amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le -cœur assez perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois? -dit La Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, -je vous l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze -jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui -obligea le Roi et mademoiselle La Vallière de ne plus rien -dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de -Madame, et combien elle se croyoit indignement traitée. Elle est belle, -elle est glorieuse et la plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle, -préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille -de Roi faite comme je suis!» Elle en parla à Versailles aux deux Reines, -mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours -du Roi. La Reine-Mère résolut qu'il en falloit parler à La Vallière. En -effet, toutes trois lui en parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre -fille résolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et -de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla -deux jours après, et d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une -chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-là, il y avoit des -ambassadeurs pour le Roi d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les -reçoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre -lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu -avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un -ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion[53]!» Le Roi, qui n'avoit -entendu que ce nom, tourna la tête vers eux tout ému et demanda: -«Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui repartit que La Vallière étoit en -religion à Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs étoient expédiés: car, -dans le transport où cette nouvelle mit le Roi, il n'eût eu aucune -considération. Il commanda qu'on lui apprêtât un carrosse, et, sans -l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La Reine, qui le vit partir, lui -dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah! reprit-il, furieux comme un -jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui -m'outragent.» En disant cela il partit et courut à toute bride à -Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui cria le Roi, -de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de -ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes -l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps, -alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant -les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de -résister!» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait -amener. «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit -son amant couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à -ceux qui auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il -lui proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela -lui sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le -Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer -mademoiselle de La Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus -que sa vie. «Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille à vous.» -Le Roi parut mépriser cette sotte pointe et continua ses visites avec -plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la -vue de Madame, des présens très-magnifiques. Cependant le Roi la -pressoit incessamment de vouloir prendre une maison à elle, et enfin -elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodément; il lui -donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-même voir meubler des plus -riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année; -il a honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle -charge[55], lui a fait épouser une héritière qui étoit assez -considérable pour un prince[56]. La Reine en a pensé mourir de jalousie, -car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur ces entrefaites, il -tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva continuellement à -sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le -péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur de -Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils -arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il -fallut qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut -dans celle du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche, -le Roi, se voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le -Prince[57] en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et qu'il fît -réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne -différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle en -entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon -cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur -que jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il -portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes: - -BILLET. - - _Tout le monde dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce - que pour m'affliger. L'on dit aussi que vous êtes inquiet de - ce dernier bruit[58]: dans ces troubles, je vous demande la - vie de mon amant et j'abandonne l'État et_ _tout le monde même. - Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, ne me vouloir point - voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire si mon - inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là._ - -[Note 50: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 51: En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à Londres avoit insulté notre -ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars 1662, l'ambassadeur -d'Espagne vint protester en audience solennelle, devant vingt-sept -ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que le Roi son maître -ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception dont il s'agit -ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit Mademoiselle sur -la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant l'hiver. Moreri se -trompe en reportant au mois de mai cette audience fameuse. (Voy. la -Gazette.)] - -[Note 52: Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye, -gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666. Voy. notre édit. du -_Dict. des Pretieuses_, t. 2, p. 375.] - -[Note 53: «Pendant tout cet hiver (de 1661 jusque vers Pâques de 1662) -il y eut beaucoup d'intrigues et de tracasseries. La Reine Mère étoit -dans de grandes inquiétudes de l'amour du Roi pour La Vallière; elle -étoit chez Madame, elle logeoit au Palais-Royal chez Monsieur, et les -scènes se passoient chez eux sans qu'ils en sussent rien. Je ne sais -quel chagrin il prit un jour à La Vallière; elle partit de bon matin et -s'en alla sans que l'on pût découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de -sermon; le Roi, qui devoit y assister, étoit occupé à la chercher, et il -ne s'y trouva pas. La Reine Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît -la raison de l'absence du Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après -le sermon, la Reine alla à Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur -le nez, alla à Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il -avoit appris que s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas -lui parler; après avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la -supérieure et ramena La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit -grand bruit et attira beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir -pris part, dont je ne dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit. -citée, V, 209.) D'après la version de Mademoiselle, la jeune Reine -auroit encore ignoré l'intrigue du Roi: c'est la seule différence -importante des deux récits. Sur cette première retraite de mademoiselle -de La Vallière, Cf. La Fayette, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, -collect. Petitot, t. 64, p. 412-415; _Mém. de Conrart_, t. 63, p. 282; -_Motteville_, t. 60, p. 170, 179.] - -[Note 54: C'étoit un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain.] - -[Note 55: Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallière, -homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes manières (c'est ce qu'entend -l'auteur en disant qu'il n'étoit pas honnête homme), étoit gouverneur et -grand sénéchal de la province de Bourbonnois, capitaine commandant les -chevau-légers du jeune dauphin, maréchal des camps et armées du Roi.] - -[Note 56: Gabrielle Glay de la Cotardaye. Elle mourut dame du palais de -la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de cinquante-neuf ans. (Voy. la -_Gazette_), Elle étoit donc née en 1648.] - -[Note 57: Le prince de Condé.] - -[Note 58: _Var._: Au lieu de cette phrase on lit dans la copie de -Conrart: «On dit aussi que vous estes inquiet de ce qui se passe à -Marseille.»] - -Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il -lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit -faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent -pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière -paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille -faite comme le père[59]. - -[Note 59: Marie-Anne de Bourbon, née en octobre 1666.--Le Roi avoit eu -déjà un autre enfant naturel, dont la mère est restée inconnue. Nos -recherches pour la découvrir nous ont fait connoître, dans les registres -de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, conservés à l'Hôtel-de-Ville, -le document suivant, qui explique combien il est difficile d'éclaircir -ce mystère. - - «_Du samedi 5 janvier 1664._ - -«Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au -Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de -Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps, -premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de -France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de -Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne -d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. COLOMBEL.» - -Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier -1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous -semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies -nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et -mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa -naissance ni de sa mort.] - -Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que -longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme -à la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de -Chevreuse, dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir -été le temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de -Luynes[60], qui est une des plus belles femmes de France, mais peu ou -point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise[61], dont les yeux vont -tous les jours à la petite guerre, n'y réussit pas mieux que la -Princesse Palatine[62] et madame de Soissons[63]; mais en vérité le Roi -en fit confidence à La Vallière et s'en divertit avec elle; aussi -alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit beaucoup de -civilité et d'amitié[64]. Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui -dit-il, si peu de jalousie? Ah! Mademoiselle, il y a peu -d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle, j'ai le cœur plus jaloux en -amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai trop bonne opinion de votre -esprit pour croire que vous aimassiez une grande statue (et une grande -masse de neige[65]). Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus -incommode de tous les hommes sur ce chapitre[66], de manière que, sans -avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en -souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le -traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui -parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds[67], à -qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer -plus que la gloire[68]. «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la -gloire[69] est une maîtresse plus difficile à servir qu'une femme; et -plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour[70] comme il -est à cette autre passion, je serois bien plus heureux.» Le Roi soupira -sans lui répondre rien; mais le jour suivant il vit mademoiselle de la -Motte[71], qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup -d'esprit, à qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours -auprès d'elle; soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le -monde qu'il en étoit amoureux, et pour le persuader[72] à Madame sa -mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion d'un si -grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent pour en -conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans la -sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour -une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses -noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par -une heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits -partout[73]); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable fille, -qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de -Richelieu[74], voyoit sans joie la passion du Roi (et reçut mal les avis -de ses parens[75]). Cependant le Roi continuoit d'aller chez La -Vallière; mais il y rêvoit et lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque -parlé. Il n'y eut que monsieur de Vardes et de Bussy qui ne s'y -trompèrent point, et qui dirent toujours que ce n'étoit qu'un dépit -amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla plus à la chasse, rioit -par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il s'en ouvrit au duc de -Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien connoître qu'il étoit pris -pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais homme fut à plaindre, -c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne me gêne, et la -couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, Saint-Aignan, -autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne m'aime -point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, que -n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais -parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que -tous ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés -que je ne suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi -n'étoit en cet état que par son extrême passion, et parla si -obligeamment pour La Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui -dit qu'il prétendoit avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais -qu'il vouloit en être aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi -disoit tout ceci au Duc, et sur les sept heures du soir il fut pris -d'étranges maux de tête et de vomissemens furieux. Le Duc alla trouver -La Vallière, et lui raconta mot pour mot tout ce que le Roi lui avoit -dit. La Vallière lui répondit que le caprice du Roi l'avoit affligée, -mais qu'après tout elle n'étoit pas d'humeur à lui demander des pardons -(pour un mal qu'elle n'avoit pas fait[76]), qu'elle avoit lieu de se -plaindre de lui et qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que -ce n'étoit point parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de -lui plaire; qu'elle en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle -auroit aimé. - -[Note 60: Jeanne Marie Colbert, fille aînée du ministre, épousa, le 3 -février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de Luynes, fils de Louis -Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, et de sa -première femme, Marie Seguier, fille du chancelier. Louis Charles -d'Albert, le beau père de Jeanne Marie Colbert, étoit fils de Charles -d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de Rohan, la fille aînée d'Hercule -de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de Chevreuse. Les Mémoires de -Brienne regardent la disgrâce de Fouquet comme «la dernière affaire» de -madame de Chevreuse. Il répugneroit par trop de penser que cette affaire -ait été suivie d'une intrigue aussi odieuse que celle dont il s'agit, et -aussi improbable, dans la première année, dans les premiers mois, du -mariage de son petit-fils.] - -[Note 61: Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en 1663 François de Rohan, -prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme d'Hercule de -Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la duchesse de -Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot et de cette -Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre elle un si -scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la terre, fruit -du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son plaidoyer. -(Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, _Bibliot. elzev._)] - -[Note 62: La Princesse Palatine dont il est ici question n'étoit pas -Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de Pologne, âgée alors de -cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645, Édouard, prince palatin du -Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de vingt ans, dont la sœur cadette -avoit épousé Henri Jules de Bourbon, prince de Condé. Cette fille aînée -de la princesse Anne devint, en 1671, femme de Charles Théodore Othon, -prince de Salm. Elle avoit vingt ans en 1666.] - -[Note 63: Olympe Mancini, nièce du cardinal, pour qui le roi avoit eu -une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: elle étoit alors -surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. Amédée Renée, _les -Nièces de Mazarin_.] - -[Note 64: _Var_.: La copie de Conrart porte: - -«Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de -Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point -d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la -duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le -roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi -alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent -civilitez.»] - -[Note 65: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 66: _Var_.: On lit dans la copie de Conrart: - -«De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne -raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit -patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.»] - -[Note 67: Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, premier maître -d'hôtel du roi depuis trois ans à cette époque (1666), et deux ans plus -tard maréchal de France. Il avoit alors trente-six ans et le Roi -vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se distingua par sa piété et -contribua beaucoup à la retraite définitive de mademoiselle de La -Vallière.] - -[Note 68: _Var._: de n'aimer que sa fortune. (Ms. de Conrart.)] - -[Note 69: _Var._: la fortune. (_Ibid._)] - -[Note 70: _Var._: que le mien l'est à la gloire, je le serois bien plus -souvent. (_Ibid._)] - -[Note 71: Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique), -fille de Philippe de La Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de -France, et de mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de -Toussy, dont le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la -seconde enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à -peine avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur -de la reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt -l'étoit de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. -Ainsi mademoiselle de Montpensier dit dans ses _Mémoires_ (édit. -Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit -entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de -mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657 -(voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la -Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle -parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom -est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une -boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le -bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La -Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de -diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me -soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas -quitter La Vallière.»] - -[Note 72: _Var._: À la maréchale de la Mothe, qui grondoit sa nièce de -ne pas repondre à l'amitié d'un si grand monarque.» (Ms. de Conrart.)] - -[Note 73: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 74: Armand Jean du Plessis, né en 1629, substitué au nom et aux -armes de du Plessis par le cardinal de Richelieu, son grand-oncle, dont -il prit le nom et le titre de duc. Il étoit marié depuis 1649 avec -madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le titre n'est pas indiqué, -s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né en 1632, et qui avoit -épouse dès 1652 la fille de cette Catherine Bellier, dame de Beauvais -(_Cathau la Borgnesse_), qui avoit été le premier caprice de Louis -XIV.--Cf. t. 1, p. 71.] - -[Note 75: Manque dans le ms. de Conrart.] - -[Note 76: Manque dans le ms. de Conrart.] - -Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut -voir le lendemain; de Vardes[77] lui dit mille équivoques sur son mal -fort spirituellement[78]; enfin, ce malade amoureux pria son confident -d'aller trouver de sa part sa maîtresse, de lui apprendre la cause de -son mal. Elle le reçut avec une mélancolie extrême et lui avoua qu'elle -souffroit des maux inconcevables, et qu'il lui feroit plaisir de porter -ce billet au Roi, dont voici les paroles[79]: - -BILLET. - - _Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du - remède, quand il en devroit coûter la vie; mais, mon Dieu! - qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est - pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni ses mauvais - jours!_ - -[Note 77: Le marquis de Vardes, maître passé en galanterie. Sur ce -personnage, «l'homme de France le mieux fait et le plus aimable», disent -les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en -particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les -Nièces de Mazarin_, par M. Amédée Renée, p. 189 et suiv.; Mém. de -Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.] - -[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles. -(_Ibid._)] - -[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous paroît -être celui de la rédaction primitive: - -«Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui -souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.»] - -Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit -pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria: -«Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne -pouvez penser.» La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce -billet; il fit admirer au Duc cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit -souffrir ce cruel terme de Votre Majesté. Il en parloit encore quand -mademoiselle de La Vallière entra dans sa chambre avec madame de -Montausier[80], à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute -sa faveur; elle se retira par commodité et par respect au bout de la -chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du -Roi; elle étoit en habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à -tout, lui en sut bon gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à -lui faire entendre que son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut -si transporté qu'après lui avoir demandé mille pardons, il baisa un -quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: «Et -que je serois misérable, Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!» -Enfin, ils se parlèrent et se contèrent leurs raisons, et furent cinq -heures à dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre cœur est -hors de prix! Que nous avons lieu d'être contens! Aimons-nous toujours! -Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne -sçais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour -avec La Vallière, le passa aussi sagement. Après ce raccommodement, il -n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de -peine à se persuader de la fidélité et de la tendresse l'un de l'autre -qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallière a pris avec elle -mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualité, belle comme un ange, -qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et le Roi lui fait de -grands présens. Il en use assez librement devant elle. Madame de -Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une étrange -impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la voyant -passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices, et qui -est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien surprise, -dit-elle fort haut à madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru -que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle fût -aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le -Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un -empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec -les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi -s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement -épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue, -il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il -y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. «Hé bien! parce -que j'aime une fille, il faut que toute la France la haïsse! Mais ce -n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez -tout présentement dire à madame de Soissons que je lui défends l'entrée -du Louvre[85].» Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre. -«Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à -l'heure.--Mais si j'osois, répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que -vous avez eu autrefois quelque considération pour madame de -Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi, c'est que vous voulez dire -que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas -assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré, sinon à l'âge de quinze -ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi -je ne me priverai de rien qui puisse être un obstacle à la vengeance que -je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le veux croire, répondit le -Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute une grande famille et à -la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui -dit-il, si vous croyez que la considération de ce que l'on aime -l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis à -monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que -j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que -j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que -son Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une -Manchini? Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas -appris à madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce -qui s'adresse à ce qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces -petites gens-ci règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est -être bien misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse -respecter sa maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut -venir à bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit, -j'y réussirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit -le Duc, Votre Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle -de La Vallière? Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies -d'avoir prétexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne -cause que des désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde, -c'est assez, je n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus -malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif -qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez -raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a -désormais qu'à l'insulter, qu'à la piller et qu'à la maltraiter: -Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amitié pour moi.» En disant -cela les larmes lui tombèrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc -alla faire un fidèle récit de tout ceci à La Vallière, qui écrivit par -lui ce billet: - -_Que je vous aime et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me -fâche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler -malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher -prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa -perte. Voilà mes sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au -dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir -plus tôt qu'à l'ordinaire._ - -[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amenée faire -cette visite aux flambeaux, assurée de toute la faveur. (_Ibid._) Julie -d'Angennes, la fille célèbre de la marquise de Rambouillet, femme du -marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproché la part -qu'elle a prise aux galanteries du Roi.] - -[Note 81: Encore une rédaction abrégée qui nous paroît le vrai texte: -«Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un -quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parèrent, se contèrent leurs -raisons, et furent cinq heures à se dire: que je vous aime! nous avons -lieu d'être très contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles -tendres.» (_Ibid._)] - -[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit -succédé à mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle -de La Vallière. Toutes trois étoient, avec mademoiselle de Barbezières, -filles d'honneur de Madame.] - -[Note 83: Ce nom se trouve dans l'édit. de Londres 1654. Marie de La -Guiche, fille de Jean François de La Guiche, seigneur de Saint-Géran, -née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai, -puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du Dictionn. des précieuses, -_Biblioth. elzév._, t. 2, aux noms ANGOULÊME et SAINT-GÉRAN.] - -[Note 84: Nous empruntons à la copie de Conrart tout ce paragraphe. En -le comparant au texte des éditions précédentes, on en reconnoîtra la -supériorité.] - -[Note 85: La mesure étoit d'autant plus exorbitante que la comtesse de -Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la -Reine, étoit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang -des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en -carrosse.] - -Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait -s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de -Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille -incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec -son mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours -après, le Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après -minuit avec La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en -simple jupe auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se -sentit encore mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda -avec une horrible froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous -attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le -Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle; -car vous ne vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien -davantage avec mes ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui -approchoit bien du mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame, -qui vous en a tant appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame, -sans tant de petites raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle -s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit à grands pas dans la -chambre. «Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux -dire, répondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me -fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez -aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'écouterez plus -madame de Soissons ni madame de Navailles[86]», parce qu'il savoit -qu'elles avoient causé de La Vallière, et comme elle continuoit, et que -La Vallière n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant même -qu'elle fût en crédit, le Roi se défit d'elle et de son mari. - -[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est -souvent parlé sous ce nom dans les écrits du temps, épousa en 1651 -Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque qui nous occupe, M. -de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant des chevau-légers. -Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, avec -1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce, dit Mademoiselle (éd. -cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils vendirent leurs charges -et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dépense, ont payé -leurs dettes et acheté des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge -de commandant des chevau-légers, et le duc de Saint-Aignan le -gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achetée par madame -de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que madame de Navailles», -qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si extraordinairement -occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort et à son mari.» Le -duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il étoit gouverneur -de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même année il commanda -l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements importants et -plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de France.] - -Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des -deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet -il en parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce -moment à la chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un -Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous -soit agréable; il n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, -Madame, qu'il souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La -Vallière[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte, -répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de -Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez -pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus -l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur -pour elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de -plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite -répugnance qui s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre -l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce -que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen -de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi, -qui étoit aux écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la -Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit -de ce prétexte pour sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite -Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en -prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en -parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en -secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant -la jeune Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de -vouloir marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put -se résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, -que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui -chercher parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la -cour le plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux -à mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit -à rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage. -Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons, -alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit à ce -mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant -détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà nos deux -admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs de leurs -amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le refus -de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par -délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de -Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa -bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si -j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit -un extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air -charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne -voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la -possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si -je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même, -qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun -engagement, quelque avantageux qu'il puisse être[90].» La comtesse étoit -si charmée de voir des sentimens si tendres et si honnêtes à son amant, -qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint -sur le point de leur extase, accompagnée du comte de Guiche, auquel ils -ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une agréable société, -chacun se promettant de se servir utilement. - -[Note 87: Sans doute à l'occasion de la nouvelle année. C'étoit le 31 -décembre 1666. Voy. la note suivante.] - -[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette année, -la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thérèse, et mourut le -1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue, nous ne trouvons pas -ailleurs ce renseignement.] - -[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frère du Roi, dont -on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle étoit fort -jalouse de La Vallière, parce que, quand le Roi avoit commencé à aimer -celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-même.] - -[Note 90: _Var._: Après cette phrase, on lit dans la copie de Conrart: -«Madame survint sur ces entrefaites, à qui ils ne firent mystère de -rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche fut de leur société. Ce -soir-là, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hélas! -qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux dames, si elles n'avoient -eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes que leurs amants. -Cependant ces deux couples...] - -Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un -commerce plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils -écrivirent une lettre[91] à la señora Molina[92], que le comte tourna en -espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit -d'elle, l'amour qu'il portoit à La Vallière, et mille choses de cette -nature: car il est à remarquer que le dépit de Madame duroit toujours -contre La Vallière, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter -son amant pour elle. La señora Molina fut montrer cette lettre au Roi, -qui la fit voir à de Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle -ami. En vérité il faut que l'amour soit une violente passion pour faire -changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes -est de bonne foi et la probité même; cependant, s'il eut quelques -remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre -jusques à l'hôtel de Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses -confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de liberté; ils le -traitèrent de fanfaron qui prétendoit que l'amour ne devoit avoir de -douceur que pour lui; ils s'en écrivoient souvent en ces termes, le -Comte et Madame, parce que le Roi avoit apporté quelques obstacles à -leurs visites. - -[Note 91: «Ils écrivirent une lettre à la Reine», lit-on dans les mss. -de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y est pas même prononcé.] - -[Note 92: Dona Maria Molina, première femme de chambre espagnole. Ce -n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui -auroit causé le renvoi de madame de Navailles, dénoncée comme coupable -par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il -est dit ici; Conrart, résumant madame de La Fayette, cite un entretien -du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que la comtesse de Soissons -s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture d'un paquet du Roi son -père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans qu'on s'en aperçût; -qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable à -celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutumé d'être -cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant enfermée dans cette -enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté, comme de la poste, à -la señora Molina, première femme de chambre de la Reine, qui les reçoit -ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e série.)] - -Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille[93], où il fut vu dans -la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu après -que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille[94] et de partir dans le même -jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut -tout botté. «Hé bien, Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir -je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous -seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma -misérable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans -la douleur qui me transporte, ni la colère du Roi ni celle des Reines ne -m'est point redoutable; j'appréhende la rigueur qu'apporté une longue -absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant, -non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous -ai promise, et aussi bien que vous je mépriserai toutes choses; mais, -mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais.» Et après bien des pleurs et -des embrassemens il fallut se séparer. - -[Note 93: «Madame étoit malade et environnée de toutes ses femmes... -Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour, -déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit même aux -femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le -reconnoissoient pas.» (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t. -44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la reine d'Angleterre, ne -pouvoit être aussi complaisamment aveugle.] - -[Note 94: Ce n'est point à Marseille que fut envoyé le comte de Guiche. -«L'on n'avoit pas trouvé à propos de le chasser, de crainte que cela ne -fît de méchants bruits; on l'avoit envoyé commander les troupes qui -étoient à Nancy: c'étoit proprement un honnête exil.» (Mém. de -Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.)] - -Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La -Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui -avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit -faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité -qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement -grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier. -«Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la -plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les -bras d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on -se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus; -(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien -cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de -quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre -cœur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom -de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que pouvois-je moins -dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous marier? Le -moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous voulez, -que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y -opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter -de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de -justice en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en -auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, -auroient tout accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon -amour et à ma sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que -j'y travaillerois. Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à -moi? ne croirez-vous pas à mes paroles comme à vos yeux?--Il est -certain, répliqua La Vallière, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh! -s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je -vous déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est -impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et -que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous -m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après -la perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour -moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si -après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que -pour vous.» - -[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous paroît plus -vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait naître -sur le trône, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou -cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer.» Le Roy lui exprima -les choses les plus tendres. Et c'étoit, comme j'ai dit, en ce temps-là -que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.»] - -Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu -jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que -le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit -qu'à trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à -s'endormir, quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle -entendit du bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut -dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets -et des échelles de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le -sçut, qui alla la voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut -sçue par elle-même, il en fut épouvantablement troublé; il lui donna -cette même semaine des gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce -qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha à sa mode, mais les habiles gens -jugèrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi -augmenta, et la peur de la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie. -Madame, qui n'est pas tout à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se -divertir, quoique le comte de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit -avec le Roi, elle tâchoit encore à le séduire: en tirant un mouchoir de -sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit -écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit écrite -à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le traitoit -comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si -grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que -de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il -en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur -qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de -rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute -la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce -dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son -infidélité, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le déplaisir de madame de -Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que -voici: - -_Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne -craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec -beaucoup de courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais. -J'attends de mon désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes -et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au -nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez -honnête homme que l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne -vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez à souffrir. -Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos -pieds._ - -[Note 97: Ce n'étoit pas sans dessein: «Madame la comtesse de Soissons -eut quelques démêlés avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi -que la comtesse de Soissons et Vardes avoient écrit cette lettre (la -lettre espagnole); Vardes fut envoyé prisonnier à Montpellier (où il -resta deux ans). Madame de Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi -que c'étoit le comte de Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit -parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu -part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé -en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chassée, et Madame -traitée assez mal par le Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à -ces deux messieurs.» (_Mém. de Montpensier_, édit. cit., 5, 235-236.)] - -[Note 98: «Il est à Montpellier.» (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit -ne paroît pas dans Conrart.] - -Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de -Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant -pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son -amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le -Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se -souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle -réussit, car le Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari -prirent la peine d'en tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et -depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima. - -Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot[99], -demanda au Roi une audience particulière, laquelle le Roi lui accorda, -durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout -le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallière, et lui -donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi, repartit le Roi, je vous -donne avis de ma part de donner ordre à votre cerveau, qui est en -pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a dérobé[100].» Le -Duc lui fit un très-humble salut, et s'en alla. - -[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitué au -nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il épousa, le 28 février -1661, Hortense Mancini. Sur cette dévotion dont l'excès ridicule alla -jusqu'à briser des statues précieuses, voy. la 2e partie des _Mélanges -curieux_, dans les œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.] - -[Note 100: «Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillèrent -de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en -séparation de biens. Cette dissipation étoit certaine; M. Mazarin même -s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux à la mémoire de son -bienfaiteur, que les biens des ministres étoient mal acquis et un -pillage sur la misère des peuples et sur la facilité du prince.» (Factum -pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des œuvres de -Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, complétement -dans les idées du duc lui-même. Ce qu'il auroit eu à rendre, d'après -l'_État des biens délaissés à M. le duc Mazarin et à madame la duchesse -sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage, -legs universel, que codicilles_, montoit à dix millions six cent mille -livres en argent ou en propriétés, plus un revenu de deux cent -soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient -vendre, soit en totalité seize millions de francs, représentant au moins -quarante millions de notre monnoie.] - -Le pauvre père Annat[101], confesseur du Roi, soufflé par les Reines, -l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant -entendre finement que c'étoit à cause de son commerce. Le Roi, se -moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le Père, se voyant -pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui -dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de jésuite. L'on -ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir été si peu -habile. - -[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connoître. Né le 5 février -1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il se retira de la cour, -quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs à figurer sur les -_États de la France_, malgré le prétendu congé que lui auroit donné le -roi.] - -Deux ou trois mois[102] après, la Reine-Mère voulut faire son dernier -effort de larmes, de tendresse et de maternité; après quoi elle supplia -le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui -n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrêmement fier, -lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je -croyois que vous moins que personne prêcheroit cet Évangile[103]; -cependant, comme je n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me -semble qu'on en devroit user de même pour les miennes.» La Reine, -prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette -conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne -pouvoit souffrir ces créatures qui, après avoir vécu avec la plus grande -liberté du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que -(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en état d'en -goûter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons -comme elles[104]). «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus -hardi que cette femme à parler contre la galanterie des femmes; encore -une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et -généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty, -qui a toujours été la dévotion même[107]).» Ensuite, se tournant vers -Roquelaure[108]: «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours; -les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires -plus secrètement avec quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou -qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point à elles[109]». Comme le -Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de -madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec -le président Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec -Pegelin[113], mesdames d'Angoulême[114], de Vitry[115], de Vinne[116], -de Soubise[117], de Bregy[118], pour les désirés La Feuillade[119], de -Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humières[122], et rioit de tout son -cœur. - -[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)] - -[Note 103: _Var._: Mais, après tout, comme je n'ay jamais glosé sur vos -affaires, je vous demande d'en être de même sur les miennes. (Ms. de -Conrart.)] - -[Note 104: Manque dans Conrart.] - -[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes -de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.] - -[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit épousé en 1624 le prince -de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-maître de la maison -du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le siége de Crémone, où il -commandoit une armée françoise. La princesse de Carignan étoit mère du -comte de Soissons (Eugène-Maurice de Savoie), qui avoit épousé Olympe -Mancini le 21 février 1657.] - -[Note 107: Cette addition nous est donnée par les ms. de Conrart.] - -[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 décembre 1657 -étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du -Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aimée de -Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour, qu'elle partageoit, -paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit Conrart; mais il -ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les -Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail.] - -[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons, -l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre -madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois. - -Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit: - -«Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos -dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes -avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin, -mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le -Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.» - -Voici maintenant le texte de Conrart: - -«Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame -d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la -princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le -prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges; -mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les -Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières -rioient de tout leur cœur.»] - -[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à une -savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_, -p. 153 et suiv.--Nous la compléterons par ces quelques lignes tirées du -portrait qu'elle fit d'elle-même pour mademoiselle de Montpensier: «Le -peu de justice et de fidélité que je trouve dans le monde, dit-elle, -fait que je ne puis me remettre à personne pour faire mon portrait; de -sorte que je veux moi-même vous le donner le plus au naturel qu'il me -sera possible, dans la plus grande naïveté qui fût jamais. C'est -pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux -faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si régulier, de si libre ni -de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et en toutes mes -actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort -brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et -d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire -que je l'ai non seulement belle et bien colorée, mais infiniment -agréable par mille petites façons naturelles qu'on ne peut voir en nulle -autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint -fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain clair et tout à fait lustrés; -ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la -cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourné.»] - -[Note 111: Nous avons parlé ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame -de Luynes. Tambonneau, président à la Chambre des Comptes, nous est -connu par Tallemant, qui s'étend avec complaisance sur ses malheurs -domestiques. Long-temps trompé par sa femme, qu'il trompoit à son tour, -le président menoit de front les affaires, les amourettes et les fêtes. -Plus difficile pour sa table qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le -président s'est attiré de la part de Saint-Évremont une épigramme assez -vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.] - -[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont, -fille d'Antoine III, maréchal de Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars -1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit -sœur du comte de Guiche, célèbre dans cette histoire.] - -[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de -Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de -mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.] - -[Note 114: Mariée le 3 novembre 1649 à Louis de Lorraine, duc de -Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc d'Angoulême, -Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc -d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Née -en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque où nous sommes -arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans -qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année 1667.] - -[Note 115: Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot, fille de Claude Pot, -seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de France, et -d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24 mai 1646, -à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de Château-Villain, -qu'elle épousa peu de temps après.] - -[Note 116: Quel nom propre est caché derrière ce nom de seigneurie? Les -dictionnaires généalogiques ne le disent point, et les mémoires n'ont -pas parlé d'elle.] - -[Note 117: La première femme de François de Rohan, prince de Soubise, -mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot de Rohan, de la même -famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648 et mourut en 1709, -ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce -récit, elle avoit à peine dix-huit ans.] - -[Note 118: Voy. dans cette collection, notre édit. du _Dictionnaire des -Précieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.] - -[Note 119: François d'Aubusson, troisième du nom, comte de La Feuillade, -duc de Roannez, et depuis maréchal de France. Il avoit épousé, en avril -1667, quelques mois avant ce récit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus -Gouffier, marquis de Boissy.] - -[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, né en -1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de -Grandseigne; maréchal de France en 1675; il étoit père de madame de -Thianges et de madame de Montespan.] - -[Note 121: François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc., -ministre et secrétaire d'État, né en janvier 1641 Il avoit épousé, en -1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.] - -[Note 122: Louis de Crevant, troisième du nom, premier duc d'Humières, -fils de Louis Crevant III, marquis d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux. -Il étoit né en 1628, et avoit épousé, le 8 mars 1653, -Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il mourut en 1694, avec le titre -de maréchal de France.] - -Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez -fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme -un Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de -tiers, la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais -en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que -jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde -par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de -Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tôt, et une fille -de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop -tard pour empêcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la -plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât des marques du -désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme un bœuf -d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été assez -cruelles pour lui faire déchirer un collet[124] de mille écus, en se -pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains -approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier des sceptres -et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion -sinon propres, du moins passionnées; il est constant qu'il faillit à -mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: «Elle est morte!» -Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente. -«Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et -prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de son lit, immobile -comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris -si funestes et si douloureux que les dames et les médecins fondoient en -larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda où étoit le -Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra -les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on -l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit -garçon[126] qui donna toutes ces douleurs à cette créature, qui -diminuèrent quelque peu après par des remèdes souverains que les -médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses -douleurs, elle demanda à madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de -l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en étant charmée, et voulant -qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui étoit toute surprise de -ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer -un prince qui aimoit si passionnément. On ne peut dire avec quelle -ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des -reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et -en effet on voit assez qu'elles les ont eues. - -[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le récit -d'ailleurs est le même, mais plus serré et plus simple dans le ms. - -Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons -trop facilement accepté cette date dans notre édit. du _Dict. des -Précieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667, -le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de l'Arsenal, -sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes, -ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est fourni par M. -Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de Choisy son fils), -à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulière sur sa -mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou au commencement -de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre, voy. le _Dict. -des Précieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.] - -[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.] - -[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.] - -[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, né -le 2 octobre 1667, mort en 1683.] - -[Note 127: «Madame de Montausier... lui dit sincèrement ses sentimens -sur la passion du Roi, car il étoit allé faire un tour au Louvre, où sa -présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer le gré qu'elle en a sçu à -madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des -reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vérité, -cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques d'amour -du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.)] - -L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le -Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui -ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu -qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de -la Reine quand elle est en cet état[128]; cependant il étoit tous les -jours cloué au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-même prendre -ses bouillons et mangeoit auprès d'elle. Cependant, quelque soin qu'il -ait pu prendre, La Vallière est demeurée presque percluse d'un côté, qui -est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur épouvantable qui -sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer -le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que -selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront éternellement. La -Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le -cœur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux -follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]), -et qui n'auront pas de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche -aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le -comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si -elle ne donne rien à faire, je suis sûr qu'elle donnera bien à penser. -Cependant le comte a mandé au maréchal son père qu'il le supplioit de -faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frère, qu'il -renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort -cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi, -qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable, -parce que la femme qu'il a épousée par son ordre[131] est peu aimable -pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son ordinaire; -que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle ne le -touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura -bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où -l'on s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de -résolution[132]. - -[Note 128: _Var._: «Cependant il n'avoit point mal au cœur de s'y mettre -jusqu'au col pour La Vallière, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter -depuis tant d'années; elle est en un pitoyable état. Il ne pensoit pas -mesme à se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrême; tous les jours il -étoit cloué au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses -bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de Conrart.)] - -[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de -Conrart.] - -[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frère du comte de Guiche -et de la princesse de Monaco. Après la mort du comte de Guiche, en 1673, -il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678, à la mort du -maréchal son père, le titre de duc de Grammont.] - -[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, mariée à treize ans au -comte de Guiche. «Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme, -qu'il n'avoit épousée que parceque son père le vouloit, qu'il étoit bien -aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un -homme qui vouloit se démarier un jour.» Dès les premiers temps de ce -mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte -de Guiche (1658): - - Ma jeunesse, vive et prompte, - Se modère d'aujourd'hui, - Et trouvoit assez son compte - Parmi les troupeaux d'autrui. - Mais un pasteur m'a fait prendre - Une brebis jeune et tendre, - Douce et belle à regarder. - Elle est tout à fait mignonne. - Bien m'en prend qu'elle soit bonne, - Car il faut toujours garder - Tout ce qu'un pasteur nous donne. -] - -[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout différent du texte que -nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Après la phrase -qu'on vient de lire, on trouve ce passage: - -«Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui -feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si -tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du -Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et -de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté -et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans -doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le -comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du -consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit -raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui -envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette -conversation: - - Est-il rien de plus beau?» - -Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une -addition dans notre texte.] - -Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la -duchesse de Créqui[133] pour être sa confidente, qui est une des plus -aimables femmes qui soient à la cour. Elle est grande, brune; elle a les -yeux pleins d'éclat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit -infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu être dévote, mais chez -elle la nature surmonte de fois à autre la grâce; bonne catholique, -encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père lui pardonnera -d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé avec lui son -empire[134]. C'est notre beau légat, dont j'entends parler; chacun sait -que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a -que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté, et même -de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et -flatteur; son cœur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure -foi du monde, il aime madame de Crequi passionnément; elle ne lui est -pas sans doute ingrate; l'Église et la cour retentissent de ses coups, -car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais à le voir, on -diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il -fait de cris et de plaintes. - -[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est -souvent parlé, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de -Saint-Gelais, dans les écrivains du temps, avoit épousé Charles III, -premier duc de Créqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut -mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de la Trémouille, prince de -Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le -Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht, à la suite des -Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa prudence à la -cour, sa piété.] - -[Note 134: Le légat ordinaire du Saint-Siége étoit le cardinal Antoine -Barberin, grand-aumônier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit -alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du légat -extraordinaire qui fut envoyé en France à cette époque, et pour qui des -fêtes brillantes furent données à Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, -neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entrée à Paris le 9 août -1664.] - -[Note 135: D'une célèbre famille du Maine, d'où sortit entre autres le -maréchal de Tessé, neveu à la mode de Bretagne du comte de Froullay dont -il s'agit ici, lequel étoit fils de Charles de Froullay et de Marguerite -de Beaudan. Il fut, après son père, grand maréchal des logis de la -maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche à la cour ou son plat, -deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il -mourut sans alliance, en 1675, dans un combat près de Trèves.] - -Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du -peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma -chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu -mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de -retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le -misérable qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue, -ma chère; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a -toujours fait paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas! -il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses -ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour -moi.» Après qu'elle eut essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux -couplets de chanson, qu'elle chanta tristement: - - _Iris au bord de la Seine, - Les yeux baignés de pleurs, - Disoit à Célimène: - Conservez vos froideurs, - Les hommes sont trompeurs._ - - _Ils vous diront, peut-être, - Qu'ils aiment tendrement; - Mais si-tôt que les traitres - Sont quinze jours absens, - On les voit inconstans._ - -«Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de -tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque -commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah! -Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des -gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent -qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute -qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour -à tambour battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les -hommes n'ont qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce -n'est que par vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles -seroient bien fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, -monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une -telle. Elles aiment bien mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et -des larmes. Ainsi il ne faut pas s'étonner si ces commerces se rompent: -comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en -perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisément des personnes qui aient -l'esprit éclairé et au-dessus des bagatelles, dont le cœur soit tendre -et délicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa -fidélité.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris -le plaisir qu'une amour secrète peut donner; mais en vérité, Duchesse, -je vois bien que notre beau Légat a rendu votre cœur merveilleusement -savant; vous m'en direz des particularités à Saint-Cloud, où je vous -prierai de venir passer quelques jours avec moi.» Elle lui accorda, et -se séparèrent à cette condition. - -Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames -ici de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de -Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et, -sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets -d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un -effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours -est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers: - - _Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer - Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer, - Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes - Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!_ - -L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est -ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui -plaît, écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout -autant qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le -Roi dit qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se -railloit de ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres -faisoient. - - _L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens - Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens; - Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux - Un jeune prince soit et grand et généreux! - C'est une qualité que j'aime en un monarque; - La tendresse d'un roi est une belle marque, - Et je crois que d'un prince on doit tout présumer, - Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer._ - -Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés, -et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci: - - _Oui, cette passion, de toutes la plus belle, - Traîne dans un esprit cent vertus après elle; - Aux nobles actions elle pousse les cœurs, - Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs._ - -Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle -occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie -ne seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite -conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon -de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et -voyez ce qu'elle ajouta ensuite: - - _Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme - Qu'un mérite charmant allume dans notre âme? - Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour, - Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour? - Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre, - Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._ - -Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant -d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de -désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une -grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce -que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y -trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour -l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en -aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva -avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie -extrême, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit -qu'il ne l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car, -continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma -personne désormais n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui -peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus -satisfaits, vous ne cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les -contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais -ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout, -répartit le Roi avec une passion extrême; oui, je sais que je ne -trouverai jamais en personne ces divins caractères qui m'ont su charmer, -et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et -charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les déserts effroyables, on -pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de -plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupçons, un prince -qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en -personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me -repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux être -aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces coquettes aimeroient ma -personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi à leurs pieds ne leur -donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon amour leur donneroit de -tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que votre esprit est -au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez mieux en moi la -qualité d'amant passionné que celle de roi grand et puissant; qu'il est -même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas né sur le trône, -pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant en vous des -sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais changer en -faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit -détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné à vous -par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a été -par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie: -en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre cœur, -que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon -cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer -un cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis -heureuse d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes -sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de -croire que votre grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé -votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule -personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien -aimer sans le secours des trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je -dit mille fois en moi-même, que mon cher prince fût sans fortune et sans -autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie -avec lui dans une condition privée, éloignés de la cour et de la -grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si -injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de -vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous -sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vôtres ne doivent -être entourées que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie, -répliqua le Roi, m'eût fait entendre toutes ces louanges avec confusion, -j'avoue cependant que je vous ai écoutée avec un plaisir sans égal; car, -enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estimé de ce que -l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que -celle-là?» Mademoiselle de La Vallière réitéra encore que, quand elle ne -seroit plus aimée du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas -qu'il diminuât de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec -quelle passion le Roi lui répondit[136]. - -[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans la -copie de Conrart. Nous donnons à la suite de cette histoire le texte qui -se trouve dans le manuscrit.] - -Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la -Princesse[137], où il y avoit une bonne partie des dames de la cour et -grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y arriva, -sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la -duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes naïvetés à M. de -Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en étoit amoureux, en -eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se -leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti[141], et -dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas qu'il la remercioit de ne -dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit s'il lui étoit arrivé la -même chose qu'au prince de Courtenai. La Vallière, en riant tout de -même, lui dit qu'elle avoit aussi à le remercier d'avoir autant d'esprit -qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas, -non plus que lui, si un tel malheur lui étoit arrivé. Il est vrai que M. -Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agréablement et -plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-là. - -[Note 137: Claire-Clémence de Maillé-Brezé, fille du maréchal de Brezé -et de la sœur du cardinal de Richelieu.] - -[Note 138: Voy. plus haut.] - -[Note 139: Voy. plus haut.] - -[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de -Louis, prince de Courtenay, et de Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit -né le 24 mai 1640; il se maria en 1669.] - -[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé.] - -Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit -marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit -venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de -La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut -entendu le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des -remèdes pour tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit -Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je -voudrois bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du -jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes, -il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout -pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé -quérir, et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si -effectivement mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa -maigreur n'étoit pas un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu? -reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en -doute? Je vous assure que je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la -longueur de ses années comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en -homme savant, de la vie, de la mort, des destinées; il ne s'en est -presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie -promis une immortalité pour cette fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame, -quels charmes secrets a cette créature pour inspirer une si grande -passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui -les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le pria de lui faire part de -toutes ses petites nouvelles, et une heure après nos deux dames -montèrent en carrosse pour Saint-Cloud. - -En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari -secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le -bonheur de La Vallière en tête, elles ne s'arrêtèrent pas à parler de -celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus -grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle connoissoit rien de plus -heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je -me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Légat; car il -est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah! -reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette créature, et -qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame, -répliqua la Duchesse avec du dépit, vous demeurez toujours d'accord que -monsieur le Cardinal-Légat est incomparablement plus beau et a plus de -douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, -mon cœur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites, -répliqua Madame, que le Légat a plus de mine et de douceur que le Roi; -mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas -avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect. -Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi -est agréable avec une personne pour qui il a de la passion. -Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en -tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion -dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le -premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que d'elle; -il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle -d'Attigny[143] disoit à une de mes amies, ces jours passés, étoit vrai, -comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le -Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, même le comte de Guiche?--Il est -bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionné que le Roi.» - -[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), étant allé à -Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y -trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et fort bien de sa -personne; il réussit à lui plaire, et tous deux s'attachèrent si bien -l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. Brienne regarde aussi le -marquis de Laigues comme «le mari de conscience de la duchesse». Voy. M. -Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.] - -[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.] - -Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit -donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit -amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces -termes. - - -APPENDICE - -À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE. - - Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les - pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle - de La Vallière; on y trouvera, outre quelques détails sur - les amours de madame de Créqui et du Légat, des - particularités nouvelles. - -Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien, -Madame et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient -allées se promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur -amitié leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes -dans le cœur, commença la conversation par des soupirs et la finit par -des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et -aussi tendrement aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy -que son cœur ne se peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce -n'est point à monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens. -Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et -qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la -beauté. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur -est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame -de Créquy sans doute ne lui est pas ingrate. - -Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée -par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de -ses nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet -ingrat, qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me -quitte sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins -épouvantables? Je sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne -s'éloigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller -contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il -m'a toujours témoigné, il travailleroit à son retour et à apaiser le -Roi. Mais, hélas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a -contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, -après avoir essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de -chanson: - - _Iris au bord de la Seine..._ - -Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des -hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre -prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.» - -La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme, -pour en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame, -qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que -je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien -qu'il y a mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus -charmans que ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils -obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, -qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans -le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être -les seuls témoins de leurs félicités, ou tout au plus quelque agréable -confident ou confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous -les amours sont tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point. -Il n'y a qu'une certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï -dire à monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux -aimé mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais -quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour -faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment -point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et -je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne leur sont -chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là être -amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et -ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même, -n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles -retiennent leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au -cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame -une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien -ordonné, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et -enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames -n'accordent aussi franchement les dernières faveurs à leurs amants que -si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense -ou à leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces -commerces se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve -beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant -qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes -qui aient l'esprit délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit -pas souvent dont le cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et -tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu -et leur fidélité. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur -s'il déplaisoit à leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en -tête; elles sont ravies quand l'occasion leur présente une entrevue -secrète; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret -tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces cœurs-là sont bien -pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs -qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vérité, -Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas expérimenter. Dis-moi, -je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu si savant?» La Duchesse se -prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si -bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit Madame, car vous donnez si bon -ordre à vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle, -vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien -dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre -âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frère, ou je suis -bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous -paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit -la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès que j'étois à Rome.--Oui, -dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et que vous êtes méchante -de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le -veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le -Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps, -quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer; et moi je -l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu -as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspiré -tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si -vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la -passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle -humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de -l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude. - -[Note 144: Tallemant a parlé longuement des amours du duc de Guise et de -mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.] - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -HISTOIRE -DE L'AMOUR FEINTE -DU ROI POUR MADAME - - -Vous m'avouerez, ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon -rang ait été le jouet d'une petite fille comme La Vallière; cependant -c'est ce qui m'est arrivé, et ce que je vais vous apprendre, puisque -vous n'étiez point à Paris dans ce temps-là[145]. Vous saurez que peu de -temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien -aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit -voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son -cœur, et que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des -momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela -en présence de tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le -trouvassions pas obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un -jour qu'il étoit bien plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de -Roquelaure[146], pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de -lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de -lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi -pour le repos de son cœur, et mille choses de cette nature -qu'effectivement La Vallière disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air -goguenard à tout ce qu'il dit, il réussit fort à divertir le Roi et -toute la compagnie; il demanda qui elle étoit, mais, comme il ne l'avoit -pas remarquée, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand -plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure. - -[Note 145: L'auteur fait allusion au séjour de madame de Créqui à Rome, -où son mari étoit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espèce -d'assassinat qui motiva l'envoi en France du légat Chigi; celui-ci, en -même temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, paroît-il, -une cour assidue à la femme de l'ambassadeur.] - -[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.] - -Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer -mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit à Roquelaure: «Je voudrois -bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il, mais la -voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre -présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux -yeux mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette -raillerie la déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le -Roi lui fît un grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il -est certain qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut -pourtant point qu'on en raillât. - -[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de -Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de -Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en 1672, le marquis de -Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de madame de Montespan -étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de Rochechouart; Gaspard, -fils de René, avoit eu lui-même pour fils Gabriel, père de madame de -Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de -madame de Montespan, étoit donc alliée, à un degré fort rapproché, de -mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit nécessaire de débrouiller -cette parenté qui explique certains faits postérieurs.] - -Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort -spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale -qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi -sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour -qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon -air et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette -nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être -continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché -à mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans -des chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la -belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme -je croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que -d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant -qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit -quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais -pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit -quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit -venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et -fournissoit bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit -pas. Cependant concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque -plus personne, de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le -pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, -que j'étois aveuglée! - -Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la -fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut, -il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah! -que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous -avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la -jeune Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa -froideur pour moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir -qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des -attaques à la chasse: en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se -divertissoient bien de ma simplicité; mais achevons. - -Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallière lui -demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui étoit sortie pour -l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui étoit sa -particulière amie; elle trouva que La Vallière ne parloit pas comme elle -devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit à moi. Je -vous avoue que dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame -plaisant, de trouver à redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de -Tonnecharante; mais comme j'avois gardé un dépit secret contre La -Vallière de ce que le soir précédent le Roi l'avoit presque toujours -entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement -devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande différence -d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue -depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui -l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la -railler avec mépris de sa prétendue passion pour le Roi, et, comme vous -savez que madame de Maure décidoit souverainement de tout, elle la -traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans. - -[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la -célèbre amie de madame de Sablé et de mademoiselle de Montpensier.--Voy. -la note précédente.] - -[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prête ici une sorte de -fierté fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en -croit les portraits que nous ont laissés d'elle le marquis de Sourdis, -dans le Recueil de portraits dédiés à Mademoiselle, et Mademoiselle -elle-même dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, où -Madame de Maure paroît sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on -s'accorde à louer sa bonté.] - -Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma -chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus -aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable -joie se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une -autre porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je -n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha -de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir -savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un -moment après, disant qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint -cependant le soir avec la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de -nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beauté -admirable, au milieu duquel étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une -petite miniature qui représentoit Lucrèce; le visage en étoit de cette -belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en -étoit magnifique et enfin toutes tant que nous étions de dames eussions -tout donné pour avoir ce bijou. À quoi bon le dissimuler? je vous avoue -que je le crus à moi, et que je n'avois qu'à faire connoître au Roi que -j'en avois envie pour qu'il le demandât à la Reine, car tout autre que -lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien -pour lui persuader qu'il me feroit un présent fort agréable s'il me le -donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit rien; cependant il le -prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer à -toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en -mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui répondit -d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas la -patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez -moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer, -et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la -mienne lorsque je le lui vis entre les mains! - -Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes -mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce -bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment -après elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La -Vallière comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le -mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri -qu'elle fit, à dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; -mais, après s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui -dit: «Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi -entre vos mains; c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.» -Voici la Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette -intrigue. La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en -étoient; après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi. - -Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une -heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le -voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette -montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce -qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné -cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais, -comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse -cette créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément -que le Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette -incivilité à toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce -temps-là pour donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la -tête de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus -de secret d'une chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez -après cela, ma chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi. - -La duchesse[150] la plaignit, et elles passèrent cinq à six jours -parlant chacune de leurs affaires, après lequel temps elles revinrent à -Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle trouva presque toutes -les femmes de qualité de la cour qui étoient venues visiter la -Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition[151]. Le Roi vit entrer -monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit -éternellement de ses malices pour les femmes, à cause que le soir -précédent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--«En -vérité, lui dit le Roi, cette réputation de se faire aimer des femmes et -puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un -homme qui manque de probité pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a -à essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre, -je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probité en doit -avoir partout.--En vérité, reprit la première et la plus aimable -duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le -nôtre défende nos intérêts si généreusement.-- - -[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laissée -à MADAME depuis le commencement de ce récit. On se rappelle que Madame -s'adressoit à la duchesse de Créqui.] - -[Note 151: La Reine mère étoit depuis long-temps atteinte d'un cancer.] - -[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu, -t. 1, p. 74.] - -Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes -étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de -Guise[153] se décria tellement pour deux ou trois affaires de cette -nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du palais -qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant, -quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience! -interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation -encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla -penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dévotion -admirable, et partagea la journée en trois: à Dieu, aux peuples, et à La -Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes les façons. Mais celle -qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier de cristal tout -façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma -vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci; le seul -candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière envoya -au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture avec -ce billet: - - _Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je - pense que je suis en état de pouvoir faire des présens au - plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre - prince, que je sois persuadée que tout ce qui vous vient de - moi vous est agréable, et que vous estimez plus une marque - de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de - votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est - pourtant pas besoin d'être magnifique pour me plaire._ - -[Note 153: Henri de Lorraine, deuxième du nom, duc de Guise, pair et -grand chambellan de France, né en 1614, mort en 1664. Ses prétentions, -sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont été maintes fois racontées -et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une allusion à son amour pour -mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize dédia son _Dictionnaire -des Précieuses_. Voy. notre édition de ce livre, t. 2, p. 251.] - -[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit à un -chien: _Pille_, _pille_, c'est-à-dire mords. De là _houspilier_.] - -Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici -ce qu'il lui repartit: - - _Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des - présens, et je les reçois avec plus de joie de votre main - que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de - tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi - toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre cœur, - car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres - avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit - que vous me donnez._ - -Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours -de suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement -riches et superbes, avec une échelle[155] et une ceinture de diamans, -afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et une -veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien. - -[Note 155: Les femmes portoient alors des échelles de rubans, -c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons le long du busc; les -diamants remplacent ici les rubans.] - -[Note 156: «VESTE. Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de -soie, qui va jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et -une poche de chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années, -plus courtes, et même elles n'avoient point de poches d'homme.» -(_Richelet._)--Il est à croire que les _vestes_ des femmes différoient -de celles que portoient les hommes.] - -Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses -troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. -Voyant passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut -une heure et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite -pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il -rencontra à douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand -salut. La semaine suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles, -ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que -dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal -légat[157], qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur, -mon plaisir diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.» - -[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parlé plus haut, amoureux -de madame de Créqui.] - -À moitié chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prépara un -grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou huit jours à -Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au lit et à -tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle de La -Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle -n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut -saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce -fût au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car -il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux -fois son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien -autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant -son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce -misérable l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa -force, qui en vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la -chambre à l'autre. Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette -admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout -de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée de -garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle, -son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les -jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes. -Voici un des billets qu'elle lui écrivit: - - _Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi - charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint - même mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous - veux souvent du mal d'être trop aimable. Plaignez donc ce - cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les - peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, - importune, et, si j'ose dire, jalouse._ - -[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure à aucun titre à cette époque -sur l'état de la maison du Roi.] - -[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacèrent le mot _précieuse_, -lorsqu'il fut discrédité.] - -En voici la réponse: - - _Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous - vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger - à partager mes chagrins, et à être touchée de pitié pour les - maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent être - adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me fournit; - ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous - souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._ - -Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si -grande pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de -l'aller quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires -importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit -aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction -qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande; -celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin -sans celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi -rêvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, -parce qu'elle ne sçait pas assez bien le françois). - -C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est -digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes -qui, aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons -toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de -mademoiselle de La Vallière l'esprit et la modération[160]. - -[Note 160: À voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu à ce -qui précède, il n'est pas douteux, ce semble, que le récit n'ait été -interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherché -un texte plus complet.] - - - - -[Illustration] - -LA DEROUTE ET L'ADIEU -DES -FILLES DE JOIE -DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS -Avec leur nom, leur nombre, les particularités de leur prise et de leur -emprisonnement -ET LA -requeste a Madame de la Vallière - - - _J'écris la déroute fameuse - De la bande autrefois joyeuse, - Mais qui n'est plus en ce temps-ci - Qu'une bande fort en souci. - Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie, - Je chante des filles de joie - L'adieu, les regrets et les pleurs, - Sans prendre part à leurs malheurs._ - - _Muse, qui connois cette race, - Qui t'a souvent fait la grimace - Et méprisé cent fois tes vers, - Lorgne-les toutes de travers,_ - _Et fais aussi que je les voie, - Non plus comme filles de joie, - Mais en filles qui font pitié; - Pourtant, vers moi sans amitié, - Pour cette troupe de sirènes, - Et pour fruit de toutes mes peines, - Fais que quelque fille de bien - M'aime un peu sans m'en dire rien._ - - _Paris est un séjour commode - Où chacun peut vivre à sa mode, - Avec droit d'y manger son pain, - Comme dans l'empire romain, - Car on y vit sous un roi juste, - Comme on faisoit du temps d'Auguste, - Avec la même liberté, - Aussi bien l'hiver que l'été; - Et chacun à sa fantaisie - Y prend le droit de bourgeoisie; - Mais comme enfin tout se corrompt, - Le nom de bourgeois fait affront, - On veut être encor davantage[161]; - De liberté libertinage - Se produit insensiblement, - Et puis il faut un règlement. - La femme, comme plus fragile, - Commence un désordre de ville, - Et veut toujours prendre plus haut_ - _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut. - La moindre se fait demoiselle[162]; - Il faut brocards, il faut dentelle, - Il faut perles et diamans, - Il faut riches ameublemens, - Et mille autres telles denrées[163]; - Mais pour les rendre ainsi parées, - Il faudroit que tous les maris - Fussent de vrais Jean de Paris. - De là vient la source maligne - Qui cause le malheur insigne - D'être enfin prise au saut du lit - Et surprise en flagrant délit. - Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte! - Sans celles que la fausse porte - Fait sauver par quelques détroits - Pour être prise une autre fois. - Ninon dans un fiacre est prise - Avec un homme à barbe grise; - Ninon au carrosse à cinq sous[164] - Se laisse prendre et file doux; - Lucrèce en sortant est grippée; - Babet en dansant est happée; - On surprend Manon et Cataut - Qui vont l'une en bas l'autre en haut; - Jeanneton aux sergens fait tête. - On ne vit jamais telle fête. - Pots, pintes, tables, escabeaux, - Siéges, chandeliers, cruches, seaux, - Vaisselle, sans être comptée, - Volent d'abord sur la montée. - Tout y fait le saut périlleux, - Jusqu'aux bouteilles deux à deux; - Puis Jeanneton court à la broche. - Cependant un sergent l'accroche; - Elle l'égratigne et le mord. - Les voilà tous deux en discord, - Prêts à s'arracher la prunelle; - Mais le sergent est plus fort qu'elle: - Il l'entraîne contre son gré, - Lui fait sauter plus d'un degré, - Et, sans entendre raillerie, - La mène à la Conciergerie. - On déniche dès le matin - La fameuse et fière Catin: - Quoiqu'on la fasse aller en chaise. - Elle n'est pas trop à son aise, - La commodité lui déplaît; - Mais on s'en sert telle qu'elle est. - Marquise, comtesse ou baronne, - Il faut comparoître en personne, - Et faire entrer au Chatelet, - À jour ordonné sans délai: - C'est un arrêt irrévocable. - On prend au lit, on prend à table; - Pourvu qu'on soit en mauvais lieu, - Suffit, la prise est de bon jeu. - On a beau dire: Je suis telle,_ - _Je suis d'auprès de la Tournelle, - Mon mari me connoit fort bien; - Tout ce discours ne sert de rien, - Il faut aller où l'on vous mène. - Pourquoi courir la pretantaine, - Lui disent les sergens railleurs, - Et venir autre part qu'ailleurs? - Hé bien! que votre mari vienne, - Qu'il vous retire et vous retienne, - S'il ne vous fait le même tour - Que le procureur de la cour - Fit l'autre jour à telle dame - Qui voulut se dire sa femme; - «Allez, je ne vous connois point, - Et demeurons en sur ce point», - Lui dit-il fort bien en colère. - À cela que pourriez-vous faire? - Quand un homme est ainsi fâché, - Sa femme en porte le péché. - À propos, chez dame Thomasse, - Deux femmes de fort bonne race - Furent prises au trébuchet, - Et passèrent hier le guichet, - Et tous les jours, on en attrape - À l'heure que l'on met la nape: - Cela veut dire en plein midi[165]. - Ha! qu'un sergent est étourdi, - De venir frapper à cette heure! - Personne à table ne demeure; - Il peut tout seul se mettre là: - Car aussitôt chacun s'en va, - Laisse chapon, ragoût et soupe, - Laisse du vin dedans sa coupe, - Et fait place à quatre sergents - Qu'il laisse buvans et mangeans, - Et souhaite qu'ils en étouffent, - Tandis que les dames s'épouffent._ - - _D'autres, avec des Savoyards, - S'enferment bien de toutes parts, - Puis sortent par la cheminée; - De quoi la cohorte étonnée - Pense que le diable a pris part - À cet inopiné départ. - Rien ne sort à porte rompue, - Elles sont déjà dans la rue; - Les Savoyards crient haut et bas: - Sergens, vous ne nous tenez pas; - Mais les sergens, tout pleins de rage, - S'en prennent d'abord au ménage; - Ils renversent et brisent tout; - Chacun en emporte son bout, - Mais ce bout ne vaut pas la peine - De faire une entreprise vaine. - Ils vont chez la belle aux beaux yeux; - Chez elle ils réussiront mieux; - Elle est dame à se laisser prendre - Et point difficile à se rendre; - Tout bretteur se rend maître là, - Si-tôt qu'il a dit: Me voilà! - Sergent qui commande à baguette - N'a pas moins de droit que la brette; - Ouvrez vite, c'est temps perdu, - Levez-vous, le lit est vendu,_ - _Lui dit-il en propres paroles. - Prenez, dit-elle, deux pistoles - Et me laissez vivre en repos. - C'est parler for mal à propos. - Ha! vous ne ferez point affaire, - Dit le sergent fort en colère. - Pour qui me prenez-vous ici? - Pensez-vous échapper ainsi? - Si je n'avois la retenue, - Vous iriez à pied par la rue; - Mais c'est en chaise que l'on sort - Quand on en veut payer le port. - Tel est le destin de nos belles - Et d'autres qui sont avec elles: - Nicole, Claudine, Margot - Et Perrette? et Jeanne au pied-bot, - Martine, la souffle-rôties, - Toutes servantes addenties, - Qui deçà, qui delà, font flus, - Mais elles ne reviennent plus. - Bon pied, bon-œil et bonne bête - Fait bien lors un coup de sa tête. - Comme on déniche des moineaux, - Ou comme l'on cuit des perdreaux, - Tout ainsi l'on prend Christoflette, - Poncette, Gilette, Nisette, - En sortant de leurs nids à rats; - L'une échappe de l'embarras, - On la prend, on lui dit. C'est que[166] - Il faut venir au Fort l'Évèque, - Et de prises pour un matin - J'en compte cent, sans le fretin. - Guère de gens ne sont en peine - De s'informer où l'on les mène, - Excepté quelques perruquiers, - Quelques parfumeurs et poudriers, - Quelques faiseurs de confitures, - Ou bien de mignonnes chaussures, - De fards, de pommades, de gands, - De vieilles jupes, vieux rubans, - Repassez à la friperie, - Et faiseurs de pâtisserie. - Hé quoi! si souvent escroqués, - Faut-il encore qu'ils soient moqués? - Ô personnes ensorcelées, - De prêter ainsi leurs denrées - Sur janvier, février et mars, - Pour courre après de tels hasards! - Au contraire, mille personnes - Prudentes, sages, belles, bonnes, - Rendront grâce aux bons magistrats - Qui leur ont sauvé tant de pas, - Et réduit leurs maris à vivre - D'un air qu'il ne les faut pas suivre. - Ô combien d'argent épargné - À tel, qui pour être lorgné - Le faisoit, mettant tout en gage, - Et trop tôt gueux et trop tard sage! - Voilà ce que c'est d'écouter - Un sexe qui vient nous tenter, - Qui nous fait croire qu'il nous aime, - Et puis nous perd comme lui-même! - Ô qu'elles sont en bel état - Pour un marquisat ou comtat! - Ainsi fait la vanité sotte - D'une poupée une marotte,_ - _D'une belle idole un jouet, - Et du jeu l'on en vient au fouet[167]. - C'est là d'une façon fort belle - Se faire passer demoiselle. - Et pourtant une infinité - Passent en cette qualité; - Mais la prudente politique - En va faire une république - Que l'on veut envoyer à l'eau, - S'entend pourtant dans un vaisseau. - Alors toute personne sage - Fera des vœux pour leur passage, - Priera les flots, Neptune aussi, - De les porter bien loin d'ici[168]. - Aux vents, pour moi, je fais prière - De leur bien souffler au derrière, - C'est du navire que je dis; - J'excepte le vent yapis[169]: - Car ce vent seroit tout contraire, - Et des poètes d'ordinaire - Il est invoqué pour les gens - Qu'on veut revoir en peu de temps._ - - _Alors aussi d'autre manière - Tout débauché fera prière; - Mais prières de débauchés - Sont souvent autant de péchés; - Le Ciel, qui le sait, les délaisse - Et ne s'en hausse ni s'en baisse; - Les enfans leur crient au renard[170]. - Pourtant dans ce fameux départ - On voit blémir un pauvre drôle - Quand il entend lire le rôle - Où des premières est Fanchon, - Qui de ses deux yeux de cochon - Lui vint percer le cœur et l'âme; - Alors il ne peut qu'il ne blâme - Et polices et magistrats. - Ô! dit-il en parlant tout bas, - Quelle injustice, quel dommage, - De faire à Fanchon cet outrage! - Puis, demeurant droit comme un pieu, - Il enrage et jure morbieu, - Et maudit en soi la police. - De peur qu'il a de la justice; - Mais il a beau se garder bien, - Jamais justice ne perd rien. - Dieu veuille qu'il s'amende - Et que jamais on ne le pende! - On en pend de bien plus hupés - Qu'un sexe pipeur a pipés._ - - _Enfin nos pies dénichées, - De leur départ assez fachées, - De tous côtés d'un œil hagard. - Regardent le tiers et le quart. - Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être, - Ne fait semblant, de les connoître. - L'une soupire, l'autre rit; - L'une soupire, une autre maudit; - Quelque autre fait la grimace - D'un singe qui demande grâce; - Une autre sans honte et sans front - Se moque d'honneur et d'affront. - La demoiselle et la marquise, - Mais marquise de bonne prise, - Ont le bec alors bien gelé, - Et le caquet mal affilé. - Elles n'ont point ici par voye, - Bruns ni blondins qui les cotoye. - Les sergens sont leurs quinolas[171] - Qui sont des meneurs par le bras, - Meneurs de fort mauvaise grâce, - Et tous meneurs chassant de race, - Meneurs à leur rompre le cou, - En les menant devinez où. - Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172] - Vers un grand bateau qui ne bouge. - Là, toutes entrant en complot, - On crie: À Chaillot! à Chaillot! - C'est aux Bons Hommes à Surène, - C'est où ce grand bateau les mène; - S'il fait beau temps l'on pourra bien - Passer outre sans dire rien. - Adieu Paris, comme il nous semble, - Disent-elles toutes ensemble. - Hélas! que de gens, de métier - Sont fâchés en chaque quartier: - Car ils perdent la chalandise - Et de baronne et de marquise. - À présent tout est renversé, - Notre honneur est bien bas percé: - Nous donnerions, étant au rôle, - La qualité pour une obole. - Du moins que ne nous réduit-on - À reprendre le chaperon[173]? - Après avoir été coquettes, - Quel mal d'être chaperonettes, - Même de porter le tocquet[174] - Avecque quelque autre affiquet, - Tout ainsi que la bourgeoisie, - Qui de grande peur est saisie - Qu'on ne règle au temps de jadis - Et sa coiffure et ses habits; - Que d'une demi-demoiselle - On en fasse une péronnelle. - On en seroit tout aussi bien - Si le monde n'en disoit rien. - Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise, - On en seroit plus à son aise, - On ne se ruineroit point - Pour du brocart[175] et pour du point[176]: - La chemisette[177], la houbille[178], - Le corset, quelque autre guenille, - Un filet à mouche, un jupon - Pour parer seroit aussi bon. - Mais zeste, attendez-nous sous l'orme! - On nous prendra pour la réforme. - Bon Dieu! que nous avons de soin! - C'est bien de nous qu'on a besoin! - Laissons faire le politique. - Qui règle la chose publique; - Mais qu'en le laissant faire aussi - Elle nous chasse loin d'ici! - Adieu bal, adieu comédie - Adieu, puisqu'il faut qu'on le die, - Au Marais, notre rendez-vous, - Où souvent, avec cent filoux, - Nous avons joué notre rôle - À dépouiller un pauvre drôle, - Étranger ou provincial, - Où je ne m'acquitai pas mal - Du beau soin d'escroquer la dupe - Tantôt d'un bas, puis d'une jupe, - D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou, - D'un rubis, d'un autre bijou, - D'un anneau, d'une garniture, - D'un brasselet, d'une coiffure, - D'un miroir, d'un ameublement, - D'un cabinet, d'un diamant, - D'une aiguière, d'un bassin même, - Selon que plus ou moins on aime. - Manger enfin carosse et train, - Le mettre nud comme la main, - Étoit mon principal office. - J'en cachois si bien l'artifice, - Que mon pauvre dupe croyoit - Que je brulois comme il bruloit; - Mais bientôt mon cœur, tout de glace. - Le forçoit de céder la place - A quelque autre simple niais - Qu'on prenoit du même biais; - Mais après toutes nos fredaines, - Dont nous allons porter les peines, - Voilà nos plaisirs qui sont morts, - Et nous en sommes aux remords. - Adieu promenades de Seine, - Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne! - Ha! que nous allons loin d'Issy, - De Vaugirard et de Passy! - Mais c'est où le destin nous mène. - Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine, - Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, - Où nous passions des jours si beaux! - Nous allions en passer aux isles; - Puisqu'on ne nous veut plus aux villes, - Il nous faut aller au désert. - Et comme toute chose sert, - Nostre disgrâce nous délivre. - De l'homme brutal, de l'homme ivre, - De l'homme jaloux, du coquin, - Et du voleur et du faquin, - Dont nous souffrons la tyrannie, - Les bassesses, la vilénie: - Supplice le plus grand qui soit. - Hélas! si la femme savoit - Quelle sujétion a celle - Qui fait le métier de donzelle, - Elle n'en tâteroit jamais, - Vivroit comme moi désormais, - Qui promets, qui proteste et jure - D'estre meilleure créature. - Mes compagnes en font autant; - Prenez-le pour argent comptant: - Nous tiendrons un chemin contraire, - Pourvu qu'on-nous le fasse faire. - Ainsi ce beau discours finit. - Mais elles n'avoient pas tout dit; - Il falloit encor nous apprendre - Combien elles en ont fait pendre, - Combien de galans ébahis - Par elles se sont vus trahis, - Et combien de lâches querelles - Se sont faites pour l'amour d'elles, - De mauvais coups, d'assassinats, - De vols qu'elles ne disent pas, - De marchands affrontés sans honte, - D'emprunts dont on ne tient nul compte; - Combien de jeunes gens enfin - Ont fait par là mauvaise fin; - Combien de désordre aux familles; - Combien il s'est perdu de filles, - Combien d'enfans ou d'avortons: - Quand finir, si nous les comptons? - Mais pensons à choses plus hautes, - Faisons profit de tant de fautes; - Car des dames de la façon - Font une fort belle leçon - A toute fille de boutique - Qui de demoiselle se pique, - Et qui hors d'un comptoir tout gras - Fait la dame à vingt-cinq carats; - Instruction aux artisannes, - Aux servantes, aux paysannes, - A toute autre grisette aussi, - De ne jamais broncher ainsi; - Désormais la sage bourgeoise, - Vivant en liberté françoise, - Ira partout le front levé, - Et tiendra le haut du pavé - Sans peur de se voir affrontée - Par quelque cambrouse effrontée - Qui fait par un méchant trotin[180], - Porter sa jupe de satin. - L'honneur, la vertu, le mérite, - Qu'il faudra que chacun imite, - Feront renaître dans nos jours - De justes et chastes amours. - L'impureté sera bannie - Des plaisirs de la douce vie. - Tout ira comme il doit aller. - Mais il faut d'ici détaler, - Rebut du sexe, on vous l'ordonne; - Sans vous la ville est belle et bonne, - On y va vivre en sûreté - Dans une honnête liberté; - Les bons desseins qu'on a pour elle - La font de plus belle en plus belle. - Paris est plus qu'il ne paroît, - Mais jamais ne fut ce qu'il est. - Les laquais y sont sans épées[181], - Les maris sans dames fripées, - Les rues sans boue en ce tems[182], - Sans embarras et sans auvents[183], - Et bientôt les modes nouvelles - Rendront nos casaques plus belles; - Et ce qui sera de plus beau - C'est la sûreté du manteau: - Car bientôt, grace à la police, - Paris sera purgé de vice, - Et des vicieuses aussi, - Qui n'aiment guère tout ceci; - Mais plaise ou non, ris ou grimace, - Il faut que justice se fasse, - Et de la façon qu'on s'y prend - On fait tout ce qu'on entreprend. - Il faut que Paris se nettoye - De boue et de filles de joie. - Que de voleurs sont étourdis - De voir faire ce que je dis, - Et doutent pendant leur asyle - S'ils doivent demeurer en ville. - Je ne sais que leur conseiller, - Sinon de ne plus travailler - D'un métier bientôt sans pratique - Quand on n'en tiendra plus boutique. - Hélas! que de gens affligés - De se voir ainsi délogés! - Qu'ils seront mal dans leurs affaires! - Sans ces personnes nécessaires, - Le trafic ne vaudra plus rien, - Puisqu'il va manquer de soutien: - A moins que d'aller dans les Indes - Racheter cent pauvres Dorindes, - Cent Sylvies et cent Philis, - Les vols seront mal établis. - Que fera le laquais en peine - De la prise d'un point de Gène, - Et de la bague et des pendans, - Des nœuds, de la montre et des gans? - Il n'aura plus devant sa porte - Personne à présent qui les porte. - L'économe d'une maison - N'aura plus de dame Alison - Chez qui porter toutes les brippes - Et quelquefois de bonnes nippes - Que l'on fait perdre tout exprès - Et qu'on cherche long-temps après. - Les pauvres filoux sans ressource - Auront-ils où vuider la bourse - Qui sera surprise avec art? - Pour qui tant se mettre au hasard? - C'étoit pour l'entretien de Lise - Que tout étoit de bonne prise; - Sa juppe et tant de linge fin - N'étoient venus que de larcin; - Mais présentement que l'on grippe - Et Lise et toute autre guenippe, - Il ne sera plus de besoin - De prendre d'elle tant de soin: - Le public la prend en sa charge, - Et pour l'avenir en décharge - Tous ces gens qui font aujourd'hui - La charité du bien d'autrui. - Cela fait tort à leur largesse, - Leur ôte leur bureau d'adresse[184], - Met un voleur sur le pavé - Fort en danger d'être trouvé - Saisi du vol qu'il vient de faire. - Il n'est pour lui plus de repaire - Contre le chevalier du guet - Qui prend le porteur du paquet. - Je l'avoue, et ces receleuses - Lui servoient encor de fileuses - A filer sa corde plus doux. - Que de malheur pour les filoux! - Quel danger leur pend sur la tête! - Que ne présentent-ils requête[185]? - Sans doute ils seroient bien reçus - A faire plainte là-dessus._ - - _Deffita, leur juge fort tendre, - Ne condamne point sans entendre; - Il leur donnera par bonté - Quelque autre lieu de sûreté. - Mais soit de respect, soit de crainte, - Nul n'ose faire cette plainte, - Et nul pour eux ne veut prier; - Ainsi donc adieu le métier. - Toutes les sociétés cessent - Quand les associés les laissent, - Et tel cas arrive ici, car - Cloris part pour Madagascar, - Et son chevalier de l'Etoile - Ne sait à quel vent faire voile. - Quels désordres, quels accidents, - Qui font, bon gré mal gré ses dens, - Obéir à la politique - Qui règle la chose publique! - Le siècle pour n'être pas d'or - Ne laisse pas de plaire encor, - Et plaira toujours davantage - Par une police si sage. - Deffita s'y prend comme il faut. - Bourgeois, voilà ce que vous vaut - Un magistrat de cette sorte, - Et qui n'y va pas de main morte. - Mais revenons à nos moutons; - Faisons le triage et comptons - Combien sont nos brebis galeuses; - Les listes sont assez nombreuses - Pour les envoyer en troupeau - Paître dans le monde nouveau. - Muse, laisse aller cette troupe; - Il est temps de manger la soupe. - Il est une heure et plus d'un quart, - C'est trop rimer pour leur départ; - Depuis le matin je travaille - Pour un adieu de rien qui vaille[186]._ - -[Note 161: La Fontaine a dit: - - Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, - Tout prince a des ambassadeurs; - Tout marquis veut avoir des pages. - ---Molière a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.] - -[Note 162: C'est-à-dire noble. Les filles nobles étoient seules appelées -«mademoiselle».] - -[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes à ce sujet ont -toujours alimenté la littérature de feuilles volantes. Voy., dans cette -collection, le _Recueil de poésies françaises du XVe et du XVIe siècle_, -publié par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et -les _Variétés historiques et littéraires_, publ. par M. Éd. Fournier.] - -[Note 164: Les carrosses à cinq sous étoient des espèces d'omnibus. -Loret parle de leur établissement. M. de Montmerqué en a écrit -l'histoire.] - -[Note 165: Pendant tout le 17e siècle l'usage se maintint de dîner à -midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit: - - J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe. -] - -[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs -autres.] - -[Note 167: Le fouet étoit alors un châtiment fort commun. Guy-Patin -(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui «avoit -eu le fouet au cul d'une charrette», parcequ'elle faisoit passer, pour -15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une -aventure du même genre: - - Tout à l'heure on me vient de dire - Chose qui m'a quazi fait rire, - C'est qu'à midi precizement, - Par un arrêt du Parlement, - On a fouetté par les rues - Une vendeuse de morues, - Sur le dos, et non pas pas partout, - Et puis la fleur de lis au bout. - Cette muette de la halle... - Brocardoit d'étrange façon - Ceux qui marchandoient son poisson... - Quoique d'une façon cruelle - Son sang coulât de tous côtez, - Chascun crioit: fouetez! Fouetez! - - (_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.) -] - -[Note 168: On les envoyoit souvent en Amérique, au Canada de -préférence.] - -[Note 169: L'Iapyx étoit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux -navigateurs qui alloient d'Italie en Grèce. Virgile a dit: ..._Undis et -Iapyge ferri._] - -[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmenés par la police. -Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que -l'on crioit _houhou_ sur les prostituées. Le cri: Au renard! s'explique -par le proverbe: Renard est pris, lâchez les poules.] - -[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ étoit le valet de cœur. Un -valet de chambre ou autre homme gagé pour être meneur de dames, dit -Furetière, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _écuyer_ -chez les grands.] - -[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nommé parcequ'il étoit de bois peint en -rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit -fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et -enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent -détruit et reconstruit depuis.] - -[Note 173: Le chaperon étoit la coiffure propre des bourgeoises. Voy. -les _Anciennes poésies françaises_, publ. par M. de Montaiglon, -_passim_, et t. 5, p. 12.] - -[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.] - -[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetière le donne sous la -forme _brocat_, d'où _brocatelle_.] - -[Note 176: Cf. _Variétés histor. et littér._, publiées dans cette -collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La révolte des passemens._] - -[Note 177: Partie du vêtement qui couvroit les bras et tout le buste -jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des -chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes -portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.] - -[Note 178: Nicot, Furetière ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le -trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En -Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant, -qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes le portent pour travailler -aux champs.] - -[Note 179: Cf. _Variétés historiques et littéraires_, t. 3, p. 77. La -Samaritaine étoit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, -qui passoit pour avoir été formée par l'amas des immondices de la ville, -n'avoit pas meilleure réputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les -_Tracas de Paris_, par G. Colletet.] - -[Note 180: Le _trotin_ étoit au laquais ce que le _galopin_ étoit au -marmiton, de plusieurs degrés un inférieur.] - -[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu -de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été ici tué misérablement par les -pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux carrosses de ces deux maîtres -s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le -cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut sortir du carrosse pour -l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces coquins, qui le tuèrent -brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donné une -déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir de tels abus, -savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à feu, sur peine -de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur diverse, et non -de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration a été envoyée au -Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été fait. Elle a été -publiée par tous les carrefours et affichée par toute la ville; mais je -ne sais pas combien de temps elle sera observée.» (Lettre de Guy Patin, -16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il -raconte le même fait et ajoute: - - Chacun bénit le réglement - Tant du Roi que du Parlement; - Mais si plus de trois mois il dure, - Ce sera grand coup d'aventure. -] - -[Note 182: «Dès l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et -Magny, l'on commença à nettoyer les rues de Paris.»] - -[Note 183: La même année 1666 fut portée une ordonnance pour supprimer -les auvents, qui, avançant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans -des boutiques, et empêchoient, la nuit, la clarté des lanternes. Cf. -_Variétés histor. et litter._, t. 6, p. 249.] - -[Note 184: Le bureau d'adresse étoit à la fois un lieu de conférences -académiques, un bureau de placement pour les domestiques et -d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prêt sur dépôt, -sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de l'établissement fondé -par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.] - -[Note 185: On lit, en tête du 4e volume des _Variétés histor. et -littér._, publiées dans cette collection, un «Placet des amants au Roi -contre les voleurs de nuit et les filoux», et, à la suite, une «Reponse -des filoux au Placet des amants au Roy», jeu d'esprit de mademoiselle de -Scudéry, daté de 1664.] - -[Note 186: Nous n'avons pas trouvé d'exemplaire imprimé à part de cette -pièce; mais nous avons vu une pièce du même genre, imprimée à Paris le -17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission -«d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des -epistres en vers composées par tel autheur capable qu'il voudra choisir, -sur toutes sortes de sujets nouveaux et matières divertissantes, tant en -feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_.» -Celle-ci, imprimée in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre: -_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages -pleines, dont la dernière est signée C. L. P. La page 7 est occupée par -un sonnet intitulé: «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart -pour l'Amerique», et signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: -«Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce -petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise -et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur -embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs -et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et -complimens à leurs entrées, les feux de joye, bals et comedies, et -autres passe-temps pour les divertir.» - -Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous -publions: - - Leur affliction est publique - Comme leur chaude amour la fut, - Et toutes, lisant le statut, - Pestent contre la politique. - Les demoiselles du Marais, - Les courtisanes du Palais, - Les infantes du Roy de cuivre, - Celles de la butte Saint-Roch, - Dans ce grand chemin se font suivre - Des pauvres coquettes sans coq. - - Catin, Suzon, Marotte, Lise, - Dans l'oisiveté de leurs traits, - Pleurent maint page, maint laquais, - Dont ils perdent la chalandise... - - Le commun escueil d'amitié - Les change de filles de joye - En pauvres filles de pitié. - - La bourgeoise avec la marchante, - La demoiselle au cul crotté, - Suivent cette fatalité, - Croissent cette nombreuse bande. - La noblesse s'y trouve aussi, - Les nymphes à l'amour chancy, - Enfin toutes les bonnes dames - Qui se gouvernent un peu mal, - Ayant brûlé des mêmes flammes, - Ont toutes un destin égal... - -Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit: - - Vous, braves traisneurs d'espées, - Desolés batteurs de pavé, - Bretteurs qui d'un pauvre observé - Fistes tant de franches lippées, - Combien de savoureux morceaux - Qui vous passoient par les museaux - Vous sont flambez par cette chance! - Et si vous estiez nostre appuy, - Vous voyez, dans la décadence, - Que nous estions le vostre aussy... - - À tant se tut la grande Jeanne, - S'en allant droit à Scipion, - D'une grande devotion, - Avecque sa troupe profane. - Moy qui voyois leur entretien, - Et qui remarquois leur maintien, - J'en fis confidence à la Muse: - La Muse, avec sincérité, - Sans s'amuser à faire excuse, - Le laisse à la postérité. - - (Bibl maz., Recueil intitulé: _Poésies diverses_, - coté a B 18.--T. 1, in-4.) -] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -REQUÊTE -DES -FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES -À MADAME DE LA VALLIÈRE. - - - _Vénus de notre siècle, adorable déesse, - Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse, - Et savez surmonter le plus puissant des rois, - Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois; - Nous vous avons connu la plus grande du monde; - C'est à présent en vous que notre espoir se fonde. - Prenez les intérêts des filles de Cypris, - Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris. - Nous vous reconnoissons pour notre impératrice. - Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice. - À notre commun bien votre intérêt est joint; - L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point. - Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires - Pour nous laisser en butte à des coups téméraires; - Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux, - Attireront encor la vengeance des Dieux. - Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes, - Ils se verroient brûler par d'effroyables flames; - Les femmes, les maris, les filles, les enfans, - Les hommes les plus saints et les plus innocens, - Se verroient tous les jours exposés à leur rage; - Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage, - Et leur emportement et leur brutalité - Auroit toujours querelle avec l'honnêteté. - Le substitut des Dieux, en sait la conséquence; - Dessus lui nous avons une entière licence, - Son empire est ouvert à des gens comme nous; - Par prudence il permet les plaisirs les plus doux; - La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure - De peur de renverser l'ordre de la nature; - Dans ce royaume-ci comme dedans le sien, - Le mal que nous faisons se convertit en bien. - Vouloir être plus saint que la sainteté même, - C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême, - Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal - Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal. - Faites donc retirer le bras qui nous oppresse; - D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse; - Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser - Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser: - Car nous entretenons par nos soins salutaires - La moitié de sa garde et de ses mousquetaires, - Et sans nous ces galans emplumés et poudrés, - Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés, - Que n'ont jamais été des hommes de théâtre, - Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre - Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain,_ - _Si par quelque malheur nous resserrions la main. - Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine - À ces commodités de la nature humaine; - Qu'on finisse des soins pris si mal à propos; - Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos. - Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse; - Chaque jour en produit une nouvelle espèce, - Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris, - On verroit à louer quantité de maris. - Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre; - Une femme de bien est faite comme une autre; - L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas, - Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas. - Grande Reine, songez à votre chaste empire: - Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire; - Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais - Votre peuple galant ne finira jamais._ - -[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -LA PRINCESSE -OU -LES AMOURS DE MADAME. - - -La prison de Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la -comtesse de Soissons[188] ne laissent pas à douter que l'amour, -l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'étranges effets -entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On en parloit -diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant -les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des histoires, des -intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui n'étoient que -des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés; cependant assez de -gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vérité de -tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils forgeoient des -particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge, -ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse qu'on ne -pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais quelle -apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues de -tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels -mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés -n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout -commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des -lumières imparfaites. - -[Note 188: Nous avons parlé plus haut de cet exil collectif dont furent -punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de -mademoiselle de La Vallière.] - -Manicamp[189], affligé au dernier point de l'absence du comte de Guiche, -son ami, tâcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus -forte qu'il pût pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire à -une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit à ses -sûretés, elle le mit à plusieurs épreuves. La première fut à la vérité -cruelle, et il falloit être Manicamp et amoureux pour ne s'en pas -rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la -passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous -estime, et je vous aurois déjà dit que je vous aime si je pouvois être -assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment voulez-vous que je le -croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre -confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si étroit avec le -comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout -celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis -curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais -j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je -vous en aurois tenu compte.» - -[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une -sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa tragédie d'_Arricidie_. Il étoit -de la familie de Longueval. En 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit -Carmélite.] - -Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de -Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une -fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus, -parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des -lettres[190] qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus -sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame qu'il étoit -prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter, il rêva -quelques momens et commença de parler ainsi: - -[Note 190: - - L'Intimé. J'en ai sur moi copie. - - --Chicaneau. Ah! le trait est touchant! - - (_Les Plaideurs._) -] - -«Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y -faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame -étant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde -qui la voyoit ne songeoit qu'à lui proposer des plaisirs conformes à une -personne de son rang et de son mérite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux -comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques de -bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la -comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus -galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant -bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous -les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans -une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant -d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se -préparèrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux. - -[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du -Roi, ni de la Reine Mère. La Reine Mère, au moment où il se fit, «y -avoit moins de répugnance» qu'avant la mort du Cardinal, «qui, de son -vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût avantageuse à Monsieur.» Quant -au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller -épouser les os des Saints-Innocents» (Madem. de Montp., _Mémoires_, t. -5, p. 188), et madame de Motteville (_Mémoires_, édit. 1723, t. 5, p. -176) ajoute: «Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette -alliance. Il dit lui-même qu'il sentoit naturellement pour les Anglois -l'antipathie que l'on dit avoir été toujours entre les deux nations.»] - -[Note 192: Son rang étoit égal à celui de Monsieur, puisqu'elle étoit -fille de roi; elle étoit, de plus, sa cousine germaine. Son mérite a été -célébré par Bossuet; mais, à côté de ces louanges d'apparat, il est bon -de voir comment la jugeoient ses contemporains: - -Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, Madame avoit peu à lui -reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit madame de -Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler, -«elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa belle taille, -quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut qu'après -l'avoir épousée. - -«Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle -avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que -tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (_Mém. de -Montp._)--«Madame avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la -cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit -pas. Elle s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la -bienséance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et -emportement.» (_Mém. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril -1661.] - -«Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même -augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à -ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne -fut pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il -ne vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte), -le regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air -languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute -aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose -qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme -sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne -élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea -les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire. - -«Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et -chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il -n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand -il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par -aventure il m'annonçoit qu'il étoit amoureux. - -«À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui -m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si -fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah! -cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs -d'impatience de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne -sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, -ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.» - -«Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre -lui-même, et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en -cette sorte: «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime, -vous pouvez bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière -dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous -surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le -commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en -détourner; mais elles auroient été inutiles autant que toutes celles que -m'a dit ma raison, qui m'y a représenté des dangers effroyables pour ma -fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte à mes -desseins. A n'en mentir pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu -que je devois m'en défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je -me suis vu sans résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque -aussitôt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si -terribles qu'il a mis vingt fois le désespoir dans mon âme; il -témoignoit tant d'empressement auprès de Madame que tout le monde -croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit persuadée elle-même; cela a -duré deux ou trois mois; et assurément ils ont été pour moi deux ou -trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de -galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai -avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins -maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes la -raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda -si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence -m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de -mon rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable -état ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne -m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit -toujours de venir chez Madame; et, soit que son procédé eût été -jusqu'alors une politique ou qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout -d'un coup les yeux de sa belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de -La Vallière. La manière d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de -jours firent remarquer sa passion à tout le monde: il garda toutes les -mesures de l'honnêteté, mais il ne s'embarrassa plus des égards qu'on -croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que -le cœur étoit pour elle, fut bien étonnée de le voir aller à sa fille -d'honneur; de l'étonnement elle passa au ressentiment et au dépit de -voir échapper une si belle conquête; et l'un et l'autre furent si grands -qu'elle ne put s'empêcher de nous en témoigner quelque chose, à -mademoiselle de Montalais et à moi. - -«Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne -sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir -longtemps de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher -si indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand -abaissement.» En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté. -«Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un -cœur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte -d'inégalité que vous condamnez n'est comptée pour rien entre les amants. -Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de -lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses -prédécesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il -veut faire des maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, -qu'ayant commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande -chute; cela me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la -couronne à part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus -de mérite que lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement -devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme -d'un galant homme, et que j'ai une entière confiance à Montalais. Mais -je vous avoue que je voudrois que le Roi prît un autre -attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit Montalais; il a -toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point La Vallière -qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il -ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je -n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de -Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois aujourd'hui à deux -conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, dit Madame, ce -qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et -c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un -divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.» - -«Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison, -dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point -les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura -pas que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer -de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en -s'adressant à moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque -la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je -demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi -changé? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et -Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze -jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus -dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si -dangereux, si Monsieur ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se -mirent à jouer au reversis. Voilà l'unique fois que sa personne m'a -réjoui, car je l'aurois souhaité bien loin en tout autre temps. Le -lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, où le Roi se trouva. En -sortant je donnai la main à Montalais, qui me dit assez bas: «On m'a -donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas quitte, et qu'il faut -que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je -n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien instruite, et si -vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut que je la -déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant que se -perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si -fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le temps -que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la -portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de -ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque -soulagement à l'entretenir. - -»A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir -fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes, -Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai -chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la -comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce que je -pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens -de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut -qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de lui -rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et qu'elle -me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me dit -mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour -ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi -bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire -encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit. - -[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis étoient trois frères -que M. de La Chataigneraie, grand père de M. de La Rochefoucauld, quand -il étoit capitaine des gardes de Marie de Médicis, avoit fait entrer -dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient parents. Depuis, Biscaras -fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un démêlé qu'il -eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il étoit encore M. de -Marsillac, amena pour lui une série de mésaventures; d'abord ils furent -mis l'un et l'autre à la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et -Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur -différend fut porté devant le tribunal d'honneur des maréchaux, on -continua à mettre entre eux une grande différence; on fit même des -recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce -fait explique et autorise sa présence ici auprès du roi.] - -»Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté -Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus -pas fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche, -parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai, -répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément. -J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que -j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux -sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque -chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma -curiosité; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien -à la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, -pour me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous -plaît, que vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que -j'aime une dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que -vous ne preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire -que j'aie osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui -auroit pu lui résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et -dégagée; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un -incarnat inimitables; les traits de son visage ont une délicatesse et -une régularité sans égale; sa bouche est petite et relevée, ses lèvres -vermeilles, ses dents bien rangées et de la couleur de perles; la beauté -de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans -tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde; -sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes -les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est -digne de mille empires; ses sentimens sont grands et élevés, et -l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle -paraît plutôt un ange qu'une créature mortelle[194]. Ne croyez pas, -Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de -figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes -de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un -objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre -chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'étois plus libre, et -que l'embrasement étoit trop grand pour le penser éteindre; il ne me -resta de raison que pour cacher le feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que -lorsque je me trouvois auprès de cette dame je ne fusse hors de moi, et -que, si elle a pris garde à ma contenance et à mes petits soins, elle -n'ait pu aisément remarquer le désordre où me mettoit sa présence. La -crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si -mélancolique que j'en perdis l'appétit et le repos, et que je tombai -dans cette langueur qui m'a défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de -tant d'inquiétudes que je n'avois plus guère à durer en cet état, -lorsqu'il a plu à la fortune de me guérir d'un de mes maux. Ce rival, -auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a -délivré des persécutions que je souffrois de la première galanterie. -Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré plus doucement et j'ai -repris de nouvelles forces pour me préparer à de nouveaux tourmens.» - -[Note 194: Comparez à ce portrait celui que trace de madame Henriette -madame de Motteville: «Elle avoit le teint fort délicat et fort blanc; -il étoit mêlé d'un incarnat naturel comparable à la rose et au jasmin. -Ses yeux étoient petits, mais doux et brillants. Son nez n'étoit pas -laid; sa bouche étoit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur -et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et -sa maigreur sembloit menacer sa beauté d'une prompte fin.» (_Mém. de -Mottev._, édit. 1723, 5, p. 177.)] - -«Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me -dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois -rien à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne -connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! -Madame, voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas -encore dit à la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie -fait ma déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que -vous le saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente -de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce -soit, de l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que -quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195]. -Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais -il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins, -pour faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On -prétend que ceux qui ont tant de considération n'aiment que -médiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez, -vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre -soit sans mérite; mais il faut donner de certaines bornes à toutes -choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin -de moi à ce que j'aime, vous direz bien que je suis téméraire.» - -[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expérimenté que -vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris -de plus courts chemins...] - -«Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui -dit à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le -précédoient entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par -la chambre durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti -d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil -que le sien. Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car -le Roi sortit, après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le -lendemain dîner à Versailles, et moi je me coulai dans la presse. - -«Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on -renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul -excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois -eu avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à -l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet: - - Le Comte de Guiche à Madame. - - _C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis - hier de vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si - vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous - en prendre à votre curiosité, et vous souvenir que je n'ai - pas dû désobéir à la plus belle personne du monde. La - crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me - déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi - que le déplaisir de vous taire que je vous adore. - Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne - pense point à tous les malheurs dont vous me pouvez - accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la - joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la - grandeur de votre mérite et par celle de ma témérité._ - -«Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes -intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le -lendemain, étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit -médiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que -Saint-Hilaire chantoit; j'étois derrière la chaise de Madame, et, comme -elle se tourna de mon côté: «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être -entendu que d'elle, je parlai hier à la dame: mon intention étoit de -vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prévu que je ne le pouvois -facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un -billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le -recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si -vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai -assez dit pour vous rassurer.» - -«Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva -pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains -pour lui aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en -prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois -pris ma résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que -je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte -de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se -rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai -que haut et devant tout le monde. - -«Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un -pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de -nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent -bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure -que je pourrois savoir le succès de mon billet. - -«Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au -Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation -chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me -fit résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais -porté, et aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par -ma destinée. Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y -trouvâmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle -Monsieur faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour. -Madame y arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre -beauté, qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver -sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque -chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état, -elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si -obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes -joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps -je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans -l'approcher. J'aurois toujours fait la même chose pendant la collation, -si Montalais ne se fût approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux -dans le fond de mon cœur, et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à -ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver -chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse, -elle ne me voulut rien dire davantage, ni même m'écouter. - -«Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal -avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit -passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes -quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce -qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit -en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une -profonde révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me -commanda de prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même -temps, Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi: - -«Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si -grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez. -J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a -arraché de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie -de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit -déjà fait éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que -la fureur lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de -sortir du danger où vous êtes. - ---Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce -mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable -princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. -Mais si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez -préparé à toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je -ne suis pas tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop -fort dans mon cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me -tendant la main obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui -voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, -de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu -que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous étonner. -Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans être infidèle aux -sentimens de mon cœur les plus tendres. J'ai remarqué tout ce que votre -passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en -userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne -vous livrerai jamais à personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre -Altesse ait tant de bonté, et que la disproportion qui est entre nous de -toute manière vous laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure, -Madame, que je connois que j'ai de grands reproches à faire à la nature -et à la fortune, de ce qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une -personne de votre mérite et de votre rang. Mais, Madame, si un zèle -ardent et fidèle, si une soumission sans réserve vous peut satisfaire, -vous pouvez compter là-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous -plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez -persuadé que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je -n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais -pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé bien, repartit-elle, -si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous -permet de croire qu'on vous aime.» - -«Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me -laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des -mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand -transport que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet -état, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force -de me lever. Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint -avertir Madame qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où -Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me -sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une -conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot, -et, s'étant levée de sa place: «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le -remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade.» A ces -mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant prié -Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'écrivis ce billet: - - _J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et - je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune. - Ma foiblesse étant un effet du respect et de l'étonnement, - pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodérées agitent - trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois pour - un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous - m'avez dit, vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour - ma reconnoissance._ - -«Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement. -Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu. -Je vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin -de cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus -toujours mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna -rendez-vous au même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus -de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y -serois moins interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut -sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais -m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame -entra peu après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien, -comte, me dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui -repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée; -si Votre Altesse m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu -bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir -mourir à mes pieds, tant vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas, -lui dis-je, destiné à une fin si glorieuse; mais je sais bien que les -plus grands princes envieroient ma condition présente et que je l'aime -mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme -je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces -pensées-là ne vous rejettent pas en l'état de l'autre jour, car enfin -vous me mîtes dans une peine extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné -que trop de temps pour me préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le -bonheur de vous revoir plus tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le -pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les précautions que je -suis obligée de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous -nous en sauriez bon gré à toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon, -avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus -d'intérêt que vous ne pensez, car je suis assurément de vos meilleures -amies. - -«À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce -que je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus -le plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de -quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me -semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa -douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si -puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille -caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de -moi. À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être -plus contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des -mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec -de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois -fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties -entre peu de personnes pour se divertir, et que là nous aurions le temps -plus commode qu'au Palais Royal pour ménager nos entretiens -particuliers, et sans le ministère de personne que de Montalais, en qui -elle se confioit absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui -étoit demeurée dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit -escalier, où je la remerciai de tous ses soins. - -«Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où -je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au -Palais Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable -et sur le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union -inséparable. De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que -nous travaillons de concert à faire en sorte que le Roi quitte La -Vallière et qu'il s'attache à quelque personne dont nous puissions -gouverner l'esprit, car celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela -nous avons trouvé à propos de donner de la jalousie à la Reine par une -lettre que nous fîmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en -espagnol. J'ai déguisé mon caractère; et étant dans la chambre de la -Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai glissé cette lettre dans son -lit[196]. Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à -sa maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en -françois: - - A la Reine. - - _Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de - personne que de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière - est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un - avis que vos serviteurs fidèles donnent à Votre Majesté._ - -«On y ajouta: - - _C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les - bras d'une autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont - la durée ne vous peut être glorieuse._ - -[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.] - -«Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à -de Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de -découvrir, sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas -peur, car de Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous -dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du -Roi des soupçons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable -de cela, mais bien plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit -malfaisante, et madame de Navailles, à cause de sa vertu -imprudente[197]. Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait -toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur -part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est -tantôt chez Madame, tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre -a tout gâté et n'a fait que l'attacher plus fortement à La Vallière. -Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son côté est amoureux de la -comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence -là-dessus; mais à nos façons d'agir, nous ne connoissons que trop nos -affaires. Cependant je fais ma cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai -même tâché de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui -témoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqué qu'il aime à être -seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur. -Je lui ai offert de négocier auprès de madame d'Olonne pour lui, et il -l'a trouvée belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque -résolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se résoudre à -rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler franchement, je ne -crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point rebuté, je lui en -ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne un amusement. -Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre chose l'arrête, -me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas -heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en -bonne fortune. - -[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux détails que nous avons déjà -donnés sur l'éloignement de madame de Navailles, ajoutons que la -comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher à l'écarter. -Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et madame de Soissons -surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, très mal -définies, avoient été réglées par le Roi lui-même, au grand -mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa -Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter à -la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la décision -prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être mécontente. Poussé -par elle, son mari provoqua même M. de Navailles.--Sur toutes ces -intrigues, Voy. _Mém. de Mottev., anno 1661_.] - ---J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en -tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes que ce sera un -miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable: -vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de deux emportements -où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque sage conduite que -vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point. -Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit pas assez de -votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un prince de -qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme -un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à tous les desseins -que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous étiez amant, -reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous -dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que les -objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a fait -souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir dans -cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait -comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos -amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces -que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de -plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de -nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous -saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et -l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous -vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne -serez plus si sévère à vos amis; adieu.» - -[Note 198: On peut avoir oublié que, pendant tout le long récit qui -précède, Manicamp a laissé la parole au comte de Guiche; il parle -maintenant en son nom.] - -«À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez -grande sur tout ce qu'il venoit de me dire. - -«Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre -inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à -ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de -parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se -retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit -enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la -cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on -disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de -prendre garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la -vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de -toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles -visions dans la tête sur des fondements imaginaires, que jusques à -l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il -négligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, -que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour -s'éclaircir. La cour est toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour -acquérir la confiance de leur maître, lui troublent son repos par des -rapports, et qui, pour lui persuader leur fidélité, lui diroient les -choses les plus affligeantes. Telle fut la destinée de Monsieur, qui -trouva des gens qui tournèrent ses soupçons en certitude, et qui -traversèrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en -telle matière), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et -toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les premières atteintes de -ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence -du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il avoit pu apprendre de -ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il chassât d'auprès de -Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces. -Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui exprimoit sa -jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient -plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité du -comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit -des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le -respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang -impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il -falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu; -qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes -qui pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de -l'ombrage facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement -l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui, -tout éclairée qu'elle étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites -façons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans -l'extérieur, et qu'en étant avertie à propos, elle n'y tomberoit plus -assurément. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pût adoucir le -ressentiment de son frère, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si -délicat. - -«Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce -qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez -Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles -qu'elle aimoit. - -«Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il -le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal, -votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage; -si je n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au -ressentiment de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le -en Pologne faire la guerre jusqu'à nouvel ordre[199]; et afin que la -cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander -congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère[200]. Le maréchal -remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser son fils, -et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit encore au -lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons, quand son -père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se doutant -bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire. - -[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit épousé Marie de Gonzague, -sœur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse -françoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre -les Moscovites que contre sa propre armée, qui s'étoit tournée contre -lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'énergie de sa vaillante -femme, ressaisit son autorité. Après la mort de sa femme, il abdiqua et -se retira en France, où il mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On -voit son tombeau dans l'église de ce nom.] - -[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de -Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage du Rhin en 1672.] - -«--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur, -vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un -prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des -autres. Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli -cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour -admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connoît votre mérite et -qu'il veut vous récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à -aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour -volontaire dans son armée. Un homme de cervelle comme vous n'est pas -tout à fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manière -pour établir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de -galanteries vous feront grand seigneur.» Il lui dit cent autres choses, -sans que le comte eût la force de l'interrompre, tant il étoit étourdi -d'un voyage qu'il croyoit inévitable; et après que son père, d'un air un -peu plus sérieux, lui eut fait entendre la volonté du Roi, il le laissa -en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher à -lui-même, et qui s'imaginoit déjà par avance tout ce qu'il alloit -souffrir. - -«La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son -malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans -remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla -chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir -bientôt, il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer -ses réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en -toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, où il parut plus résolu. Il -me conta ce qu'il venoit d'établir avec Vardes, n'ayant pas jugé à -propos de me charger de cela, parceque j'étois trop connu pour être son -ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame. - -[Note 201: Le récit de madame de Motteville diffère de celui-ci; nous -croyons plus volontiers des mémoires signés qu'un pamphlet anonyme. -Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré sa disgrâce, avoit pu -emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que -celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été l'ami du comte de Guiche, -et, par la comtesse de Soissons, il étoit entré dans la confidence de -Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exilé, et même depuis son -retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprès de cette jeune -princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attachée à lui par la -crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer -ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je -sçais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce -conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander à -celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la -perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour -l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse, outrée de sa -trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi à la -comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui pour -lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de Guiche et -Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit naître la -jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (_Mém. de Mottev._, -année 1665.)] - -«Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné, -lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier, -répondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je -n'ai trouvé que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y -a quinze jours d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut -souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai -avec un peu trop de chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit -le maître pouvoit assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles -avec une certaine joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des -gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car -nous étions tous assez échauffés de vin. Il me souvient pourtant que -vous me marchâtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus -dangereuse. Nous avions remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne -manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bénite qui -est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir -après s'en être mis au visage. Cela nous servit à lui faire une malice -pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une -partie de promenade le jour auparavant. Nous prîmes notre temps un matin -qu'il étoit à Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce même matin je -me trouvai à la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, après que -tout le monde se fut retiré, étant demeuré seul avec Madame et -Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose à nous dire[202], -elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille -pleine d'encre et un paquet de noir à noircir et le jetai dans le -bénitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la -messe, après que tout le monde se fut retiré, il ne manqua pas, en -prenant de l'eau bénite, de se noircir toute la main et le front. Cela -passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit soupçonner qui avoit fait -cette malice. Son visage ressembloit quasi à un ramoneur de cheminée. -Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la -première n'a pu être observée, et que la seconde n'est sue que de Madame -et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprête à suivre les -ordres du Roi avec constance, et je suis bien obligé à sa bonté de -donner lui-même une honnête couleur à mon exil, de le faire passer pour -une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisiveté. C'est où les -gens de courage sont réduits en France depuis qu'il a plu à Sa Majesté -de donner la paix à son royaume, et que moi-même je l'ai prié de -m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses volontés ne -me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver. L'amitié -qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien fondé à -me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux état, et -la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage propice -que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver du -jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est -maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira -de tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je -serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis -malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a -condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203].» - -[Note 202: Dans les éditions imprimées, après ce mot on trouve: «Nous -exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit est inachevé; nous -avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a été -communiqué.] - -[Note 203: Depuis cet alinéa, rien n'indique plus que le récit soit -continué par Manicamp, et bientôt même le nom de Manicamp est prononcé, -ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.] - -Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui, -l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches -pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte -son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal -prit l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et -celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon -fils que je vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait. -Il avoit quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais -il croyoit se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose -qui pût faire changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par -ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il -exécute.» - -Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être -sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié -au point où son insolence est montée. À votre considération et des -services que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de -Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie -point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos -passe-ports, pour donner ordre à votre équipage et à vos affaires, allez -à Meaux, où vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous -puisse voir un jour le plus sage de ma cour.» - -Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez -vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit -que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le -succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte -fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux -qu'il pouvoit. - -Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les -dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il -en venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son -inclination. Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de -fidélité. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du -comte, qui ne faisoit que bénir et louer la cause de ses peines, et qui -n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses. - -Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses -extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui -Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine -supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement, -elle balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit -quelqu'un. Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle -vouloit assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par -Collogon[204]. - - Billet de Madame au Comte de Guiche. - - _Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent - beaucoup de protestations; mais je m'y suis obligée puisque - vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais - que vous m'aimez. Je ne vous déclare point les miennes de - peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé de mon - amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra - rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je - souhaite avec passion._ - -[Note 204: Mademoiselle de Coëtlogon, Louise-Philippe, qui épousa Louis -d'Oger, comte de Cavoye, grand maréchal de la maison du Roi, dont elle -resta veuve. Madame de Sévigné a parlé plusieurs fois de son frère, le -marquis de Coëtlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641, -elle mourut le 31 mars 1729, âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui -nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.] - -Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes, -lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de -s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette -lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de -son éloignement. - -Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre -espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que -le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses -conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses -l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit, -trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle -avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de -savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à -Votre Altesse[205]. - -[Note 205: La version donnée dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi -pour Madame_ (voy. plus haut) diffère de celle-ci et paroît être la -vraie.] - -«Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que -j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous -faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque -La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui -demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours -assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle -auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa -cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre. - -«Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de -Fiesque me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous -fîmes à Sa Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit -bien entendu ce qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à -rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il -ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai -qu'elle est digne du cœur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle -prise votre entretien, elle danse à merveille[206], elle aime la musique -et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre -fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut -tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa -vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle -étoit de la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le -progrès jusques ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour -La Vallière.» - -[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallière figurer dans les -ballets du temps; toute boîteuse qu'elle étoit, elle dansoit -parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé à Fontainebleau en -1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une -bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le ballet des Muses. Dans -le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour mademoiselle de la -Vallière: - - Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle; - Pour elle cependant qui s'ose déclarer? - La presse n'est pas grande à soupirer pour elle, - Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer. - Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur; - Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, - Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur, - On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose. - Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage? - Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien; - Et je ne pense pas que dans tout le village - Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien. -] - -Mais cette particularité[207] ne fut pas si secrète qu'elle ne fût sue. -Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de -Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant à Pézénas, dont il -étoit gouverneur, fut arrêté à Pierre-Encize. Cependant le comte de -Guiche étoit en Pologne, où il signala fort son courage et s'exerça à -l'amour autant qu'il put. Il étoit infiniment considéré à la cour -polonoise, où il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs -contre l'empereur obligea le Roi de France de désirer que sa jeune -noblesse allât, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires -dans cette guerre si importante à toute l'Europe. - -[Note 207: Cette particularité, c'est-à-dire l'histoire de la lettre -espagnole, fut révélée au Roi dans les circonstances suivantes: Après le -passage que nous avons cité plus haut, de madame de Motteville, l'auteur -ajoute: «La comtesse de Soissons, qui prétendoit avoir sujet de se -plaindre de Madame, la menaça de dire au Roi tout ce qu'elle disoit -avoir été fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais -Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme forcée de la -prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La comtesse de Soissons, de -son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de -Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avouée, en avoit écrit -d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un -manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour -obliger cette princesse à conseiller au roi d'Angleterre, son frère, de -ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement -éclaircies par ce grand prince. Il en voulut même des déclarations par -écrit de la propre main du comte de Guiche, qui en dénia une partie, et -avoua la lettre écrite par Vardes et mise en espagnol par lui.» (_Mém. -de Mottev._, année 1665.)] - -Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et -des brigues que le maréchal son père et le chancelier[208], aïeul de sa -femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il -revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit regret de lui -avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur même lui -témoigna de l'amitié[209]. Il ne tarda guère à renouveler ses anciennes -amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de -certaines mesures qui furent assez cachées et assez secrètes. Il -s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre[210], et sa -conduite étoit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au -contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses. - -[Note 208: Le chancelier Seguier, père de Charlotte Seguier, qui, de son -mariage avec Maximilien-François, duc de Sully, eut une fille, -Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du comte de Guiche.] - -[Note 209: «Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le -Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le reçut favorablement; et -Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire avec quelque froideur. -Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir observer les ordres -qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où seroit Madame) avec -exactitude. Monsieur crut être obéi... (_Mém. de Mottev._, _anno -1665_.)] - -[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.] - -Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce -mystère. Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé -chez la Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne -pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite -exprès, ne manqua pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le -fut pas longtemps; ils passèrent bien des heures sans ennui. Mais après -le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne -l'attendoit. Mais Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit -toujours sur les ailes pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas -troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit -et vint le dite à Madame, qui dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel -moyen de vous sauver? Passez dans cette cheminée qui ferme à deux -volets, et essayez de vous empêcher de tousser et de cracher. Le pauvre -amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le -moment que Monsieur entroit. Après divers entretiens, il eut envie de -manger une orange de Portugal qui étoit sur le manteau de la cheminée. -Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit être -l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir -l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le dedans de cette -orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et comme il avoit la -main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne -jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime de -l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame -l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement. -Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte, -et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher de lui dire -cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien dorénavant se -tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de quelque chose -bien funeste. - -[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait été -employé par Maucroix, Furetière ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son -Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.] - -Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit -plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien -à dire contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de -son fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain, -le maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui -maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant -moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212].» - -[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il -y rédigea des mémoires sur les événements dont il fut témoin depuis le -mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels même il prit une part active -pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aidées de -la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la -charge de vice-roi de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit -la survivance. Après la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint -à la Cour. Sa fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement -signalés par madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans -leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la -_Notice_ qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p. -279-288). Le comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol -in-12, Utrecht, 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les -termina en 1669 (t. 2, p. 35).] - -Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de -l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur. - -Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame, -ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en -témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être -sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible -d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une -personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la -satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la -grandeur de son rang et les disgrâces du comte de Guiche rebutent les -plus entreprenants et les plus hardis. Néanmoins, comme la témérité est -souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se présenta sur -les rangs un amant de meilleur appétit que de belle taille, qui fut -atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine à cacher -son feu, mais, comme il étoit trop grand, Madame ne fut pas longtemps à -s'en apercevoir. Il lui fit une déclaration en peu de mots qu'il étoit -résolu de l'aimer, malgré l'exemple du comte de Guiche et tous les -dangers où il pouvoit tomber. Elle lui répondit: «Je sais que vous êtes -d'une race à ne vous pas rendre pour des défenses et que les accidents -ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de Boutteville votre -père[213].» - -[Note 213: Il étoit fils de François de Montmorency, comte de -Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627, avec Fr. de Rosmadec, -comte des Chapelles, pour s'être battu en duel contre le marquis de -Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels -qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit déjà tué le comte de -Thorigny (1626). De son mariage avec Élisabeth-Angélique de Vienne il -avoit eu deux filles et un fils. Sa fille aînée épousa le marquis -d'Etampes de Valençay; la seconde fut la galante duchesse de Châtillon. -Quand il mourut, sa femme étoit enceinte d'un enfant qui, né le 8 -janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de Montmorency; il fut pair -et maréchal de France, et, sous le nom de maréchal de Luxembourg, il -signala fréquemment son courage et ses talents militaires à la fin du -règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis 1661 avec Catherine de -Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du -maréchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency, -t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit songé à se l'attacher par une -alliance.] - -C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et -qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit -si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas un moment de la visiter -avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire à -l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six mois sans être -sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien découvrir. Il -avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint -brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un -petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de -la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma Madame -seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit désormais -toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il -pourroit s'exposer. - -[Note 214: «Le maréchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et -brillante: il étoit d'une taille contrefaite; de longs et épais sourcils -venoient se joindre sur ses paupières et lui rendoient la physionomie -austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p. 411-412.)] - -Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien -pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière -que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui -l'exila tout aussitôt. - -Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que -de gens qui voient cette princesse. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -LETTRE[215]. - - -[Note 215: Cette lettre est celle dont il a été parlé ci-dessus, p. -78-79.] - -_Après avoir vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever -ma vie dans la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer, -il n'y a pour le moins rien à craindre._ - -_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde -avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la -nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de -l'ambition au désir de notre repos._ - -_Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert -des volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à -être sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont -autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en -leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point -de différence odieuse, par des priviléges dont l'égalité soit blessée; -on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gênent notre liberté sans -faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent -en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir le chagrin, par les -respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent beaucoup; moins -encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus ils sont -impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et toute sorte -de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une fortune égale. -Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les -lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez -coupable._ - -[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette -observation, de lire, dans les Mémoires du comte de Guiche (2 vol. -in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits -qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le -pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu -distingués.»] - -_Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles -regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les -tirent, comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun -la consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas -s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un -véritable amour-propre._ - -_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y -avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa -suffisance que son désintéressement et sa fermeté[217]. Les choses -spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la différence -de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la -moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses -voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la -compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais -il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous -voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les -affaires que de délicatesse dans les conversations._ - -[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins -d'enthousiasme dans ses Mémoires.] - -_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas -mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement -d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce -n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois -dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre -à inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne -mine, le procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est -satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur -sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque -façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie -quasi généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de -continence, qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À -la vérité on ne trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on -leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur -procurer des époux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par -un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine -espérance d'une condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais. -Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au -dessein d'une infidélité méditée. On se dégoûte avec le temps, et un -dégoût pour la maîtresse prévient la résolution bien formée d'en faire -une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se -retirer quand on ne peut pas conclure; et, moitié par habitude, moitié -par un honneur qu'on se fait d'être constant, en entretient plusieurs -ans le misérable reste d'une passion usée. Quelques exemples de cette -nature font faire de sérieuses réflexions aux plus jeunes filles, qui -regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition -comme le veritable état où elles doivent demeurer. Pour les femmes, -s'étant données une fois, elles croient avoir perdu toute disposition -d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicité du -devoir. Elles se feroient conscience de se garder la liberté des -affections, que les plus prudes se réservent ailleurs séparées de leur -engagement, et sans aucun égard à leur dépendance. Ici tout paroît -infidélité, et l'infidélité, qui fait le mérite galant des cours -agréables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage -dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs délicats -et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité de leurs femmes -d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume, -affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le -monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de très -méchant naturel._ - -_Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien -démêler toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien -plus doux de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que -j'ai été pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, -il se forme quelque disposition à la tendresse, ou du moins un -éloignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, -qui font les plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la -raison s'il nous ôte les sentimens agréables et nous tient en des -inutilités ennuyeuses au lieu d'établir un véritable repos!_ - -_Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les -voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et -les raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne -de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus -agréable que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez -assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois -et d'allées pour former une solitude délicieuse aux heures -particulières. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en -public, et tout ce que la foule des villes les plus peuplées nous -sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures -destinées à la société; plus réservées qu'en Italie, lorsqu'une -régularité trop exacte fait retirer les étrangers et remet la famille -dans un domestique étroit._ - -_Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par -un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois -que manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas._ - -[Illustration] - - - - -LE PERROQUET -OU -LES AMOURS DE MADEMOISELLE. - - -Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque -temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218] à Son Altesse -royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à plusieurs -personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles -rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus -savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus -hardiment. - -[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier -parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet de mariage: - -«... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de -grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que -M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de -Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait -quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois -vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et -l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas -consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de -Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je -voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit -royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui -répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes, -qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles -rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville -pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une -alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de -Montpensier.] - -Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain -lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je -sais bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme -vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps -conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et -après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son -Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de -Lauzun, et lui dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et -d'où vient qu'un homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une -occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne -mérite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer -votre temps.» - -[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er -volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.] - -Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit -moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après -avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui -lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah! -monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même -pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule -pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le -dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent -faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la -fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car -nous savons que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous -souffre et qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, -quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un -peu?--Ah! répondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y -penser. La réponse que je suis obligé de faire à vos discours obligeants -me met à la torture, tant je vois d'impossibilité à ce que vous me -dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'écria alors toute la -compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons, -parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et -possédant l'oreille avec les bonnes grâces de votre Roi comme vous -faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est -pour vous, et nous aurions tous la dernière joie[220] si vous pouviez -réussir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez.» - -[Note 220: Le mot _dernier_, employé en ce sens, avoit été introduit par -les Précieuses. Voy. notre édition du Dictionnaire des Précieuses -(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.] - -M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et -s'en étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus -apparentes, cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement -nous aimons ce qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette -pas de le témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la -rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus -l'esprit de l'homme est capable de connoître la valeur et le mérite -d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent -enflammer son désir à la possession. - -M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses -amis, où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui -avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit -rejeté comme fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut -un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, -et au dessus du commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il -y voyoit à la vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui -paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que -la plus grande gloire est attachée principalement aux plus grands -obstacles. Il voyoit d'un côté une des plus grandes princesses de -l'univers, qui avoit méprisé un grand nombre de rois et de -souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un -cœur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus -fière et le courage le plus grand et le plus élevé qu'on pût imaginer. -N'importe, il passa par-dessus toutes ces considérations, après les -avoir mûrement pesées pendant un mois; et après avoir très souvent perdu -le repos pour s'appliquer entièrement au grand projet qu'il avoit déjà -fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquité, -lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque -impossible, ou du moins très difficile; et c'est par là que plusieurs se -sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un tombeau de gloire. Enfin, -après avoir repassé mille fois une infinité de pensées qui lui venoient -en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion au prix inestimable que -lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez heureux de pouvoir -réussir, son grand cœur fait un puissant effort et prend dès ce moment -une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit projeté, voyant bien que -s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne -trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever et établir plus -heureusement sa fortune. - -[Note 221: La liste est longue des partis proposés à Mademoiselle et -refusés par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mémoires_ énumèrent -tour à tour tant de soupirants rappelle assez la fable du héron et se -termine de même. - -D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles -est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette -ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui -attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite -la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère -du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà -refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince -Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces -persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors -préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son -âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le -duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat -obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau -Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de -madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.] - -Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses -hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès -auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis -longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le -plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de -respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses -d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand -esprit goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les -distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle -prenoit grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application -merveilleuse; de manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son -jeu que couvert et à l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de -nouvelles matières et de nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui -faisoit découvrir la façon obligeante avec laquelle il étoit écouté de -la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir -qu'elle témoignoit y prendre. - -Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon -d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien -reçu, mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit -quelque bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa -générosité. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses espérances. -D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse -et lui le mettoit au désespoir; aussi c'étoit son plus grand -obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps -s'étoit passé de cette façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il -étoit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir -une leçon bien faite à ceux qui veulent se faire souffrir auprès d'une -maîtresse; c'est qu'il faut surtout étudier à se faire à son humeur: -voilà le seul et véritable chemin par où l'on peut sûrement s'insinuer. - -[Note 222: Lauzun n'étoit pas encore lieutenant général; il avoit cédé -sa charge de colonel général des dragons et n'avoit que celle de -capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres -emplois et dignités.] - -M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou -s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours -pour cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui -seul. Que fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette -princesse; il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin, -ayant remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux -esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle -étoit curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus -aisée pour arriver à sa fin. - -Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours, -comme à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit -médité, il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et, -parlant des affaires de la cour les moins communes: «Eh bien! -Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours -particulière[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il -possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous -puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre -coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du Louvre, et -pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale, -qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans -l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout -cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait -pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que -Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de -chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je -veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous -pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où -Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun, -répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me -faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, -à Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre -Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de -votre rang pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la -liberté de vous dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute -ma vie, et que je sens augmenter à tous moments, pour le service de -Votre Altesse Royale. - -[Note 223: C'est-à-dire vivre à l'écart, agir _en son particulier_.] - -Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne -puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois -assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie -seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il -est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts de -Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle, -vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je -souhoiterois être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais -comme mes sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où -nous sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour -pouvoir dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je -conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et généreux -souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intéressée -du côté des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; -votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en paroît si -glorieuse et si juste que je serai toujours prêt à toutes sortes -d'événements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit -Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, après une si noble -et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura, -par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualité dans -l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce, contentez-vous de -ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps -et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de -votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non -certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai -pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de m'en demander -des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter ce que j'ai -une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je vais dès à -présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez, Mademoiselle, que -je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il -se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des premiers, de façon, -Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de votre confidence, -vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse -Royale n'a jamais manqué de prudence dans les occasions les plus -pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus. Enfin, Mademoiselle, -vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez -témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la -première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous posséder. Vous -êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne manquera pas -à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mérite. -Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter -là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée; et je -vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment -où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera possible, -soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre Altesse -Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.» - -[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La -locution usitée au XVIIe siècle étoit calquée sur le latin: _aliquid -contribuere_.] - -Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun -qu'une belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des -secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la -corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et -celui qui les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne -put résister à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon -qu'ayant écouté fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit -tant de plaisir qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la -flattoit si agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte -de Lauzun fut en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il -donc faire? Je suis prête à faire ce que vous me dites; mais le -moyen?--C'est, Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut -qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulière avec -quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua -Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse -assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si -Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je -serois fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me -sacrifierois plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que -Votre Altesse Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit -assurée de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le -cabinet du Roi, soit qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de -Lauzun, dit Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque -vous dites qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai -ma pensée fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais -aussi il peut bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me -fourbe, il en sera tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en -galant homme, il sera mieux récompensé qu'il n'ose peut-être -espérer.--Quoi! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, après la charmante -parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il -bien un courage assez lâche pour manquer à son devoir? Ah! cela ne se -peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si -noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grâce -que je demande dès à présent à Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me -permette d'espérer de servir d'instrument pour punir un si horrible -crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous -serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si -cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable, -du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas avoir lieu de -révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de mon rang à -qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui, -Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun, -ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon -confident, vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou -allié, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que -feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes -choses, afin que vous ne prétendiez point de surprise.--Ah! -Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort à mon courage, s'il m'est -permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon -devoir m'est plus cher que parents et amis, de même que la vie ne m'est -rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua -notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est -cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale semblé avoir pris -plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée nombreuse à -combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tête, si -l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en -apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point à -m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun, -vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant -assurée, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus -d'une fois, et peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir -de tout ce que vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir, -Mademoiselle! répondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort même -n'est pas capable de me faire dédire, et quand toutes les puissances -s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage -intrépide, sans rien diminuer de mon généreux dessein.» - -[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'étoit _mettre sa -confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un -semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec -M. N.] - -Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à -deux choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si -noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux -pour en être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me -confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux -acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si -vous êtes disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le -comte de Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre -service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me -préférer à mille autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste -de ne jamais manquer de parole.» - -Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de -Mademoiselle, qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son -entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour -une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en -point ce qu'il avoit promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit -pas moins aise de s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit -donner des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle -voyoit que cette personne s'étoit entièrement attachée à elle, et -qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y -avoit de plus secret. Enfin cette princesse étoit dans une joie qu'elle -ne pouvoit presque contenir. - -Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui -poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler -ses soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son -esprit pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit -toujours autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès -qui l'animoit toujours. - -Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par -hasard ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque -nouveauté à apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté -l'escalier qu'ayant aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette -princesse, il se prépara pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour -cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant -son miroir, ayant la gorge découverte. D'abord il se retira, et il -referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. -Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, -cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et -dans le temps qu'on y vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur -de Lauzun?» La personne qui y étoit venue voir lui répondit que oui: -«Qu'il entre!» s'écria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce même -temps monsieur de Lauzun étant entré et ayant fait une profonde -révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous -pas sans faire toutes ces cérémonies? Quoi! poursuivit cette princesse -en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprès des -dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que -l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce -que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oublié -depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit -Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de -Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le -respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je -prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que -vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos -discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha! -Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer -que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne -me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en -donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement, -reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse -Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À -l'ouverture de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu -sitôt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes -yeux a été votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que -jamais mes yeux n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de -manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la -dernière précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce -soit; aussi, Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu, -quoique de loin, comme un rayon du brillant éclat de votre Royale -personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les -grâces et les beautés ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui -peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la -blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge -admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me dérober la -vue, tout cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit -produit sur moi les mêmes effets que sur les plus grands princes du -monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir -considérer attentivement. Je sais que la considération des belles choses -donne du plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir -n'aboutit qu'à la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu -éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur. Hélas! je -reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualité -que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls -d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses[228]. - -[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'étonnant dans un temps où les -poètes, faisant l'éloge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur -sein; où elles-mêmes décrivoient volontiers toutes leurs beautés dans -leurs portraits.] - -[Note 227: Il parut au XVIIe siècle tant de pièces, élégies, sonnets, -etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur -d'un art poétique, a fait de la _Jouissance_ un genre de poésie -particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les femmes elles-mêmes, -et des plus considérées, faisoient des pièces de ce genre; il en est -jusqu'à dix que je pourrois citer.] - -[Note 228: C'est ce qui faisoit dire à mademoiselle de Montpensier, -quand on lui annonça l'arrivée du roi d'Angleterre, dont on lui avoit -proposé l'alliance: «Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs, -parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a osé dire.» -Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à cause de ma qualité, puisque -l'on en a dit à des reines de ma connoissance; c'est à cause de mon -humeur, que l'on connoît bien éloignée de la coquetterie. Cependant, -sans être coquette, j'en puis bien écouter d'un roi avec lequel on veut -me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (_Mém._, -édit Maëstricht, 1, 236.)] - -Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer -après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le -plus heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui -les possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de -vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que -la feinte que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit -enfin par la galanterie du monde la mieux inventée et la mieux -conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre -Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pensée! Le respect que je -dois avoir pour elle, et le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son -service, ne me feront jamais déguiser ma pensée; je publierai à toute la -terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez -donc, Monsieur, répondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les -souverains qui puissent prétendre légitimement à la possession des -belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit -avoir cette prétention, et que le sang ni le rang même n'augmente point -le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez -qu'il y en a une infinité qui, sans le secours de la naissance ni du -sang, se sont mis en état eux-mêmes de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y -a de plus grand, et cela par leur propre mérite. Et je puis avancer sans -feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, -en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des -hommes, cette même vertu le peut élever avec justice à quelque chose -d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais -bien que si vous saviez de quelle façon vous êtes dans mon esprit, vous -n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui où vous êtes, s'il -est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque -chose[229].--Ha! Mademoiselle, répondit monsieur de Lauzun, que je suis -heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement -heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle, -puisque Votre Altesse Royale a eu la bonté de m'annoncer un si grand -bonheur, souffrez, de grâce, que je me laisse transporter aux doux -transports que me cause la joie que je ressens, et que mon âme vous -fasse connoître par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos -dernières paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut -point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je pas raison de -m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce que je -pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre -Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner -que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais -m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui -dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et -l'exécution, si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit -monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout -pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.» - -[Note 229: Tout le passage qui précède semble avoir été inspiré par les -lignes que voicy, tirées des Mémoires de Mademoiselle: «L'affaire qui me -paroissoit la plus embarrassante étoit celle de lui faire entendre qu'il -étoit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer -quelquefois à l'inégalité de sa qualité et de la mienne. J'ai lu -l'histoire de France et presque toutes celles qui sont écrites en -françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des -personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient épousé des filles, -des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point -de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il étoit né d'une plus -grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mérite et -plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet -obstacle par une multitude d'exemples qui se présentoient à mon -souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comédies de Corneille -une espèce de destinée pareille à la mienne, et je regardois du côté de -Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues humaines. J'envoyai à -Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille... Les œuvres de Corneille -arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les vers que je vais mettre -ici; je les appris par cœur: - - Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, - Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...» - - (_Mém._, édit. citée, VI, 32-34.) - -Les vers de Corneille cités ici sont tirés de _La suite du menteur_, -acte IV, sc. 1re.] - -Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais -il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de -succès; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière -conversation, où il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui -l'enhardit de pousser sa fortune à bout. - -Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins -avec plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il -remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne -manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de -faire pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours -l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui -fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette -princesse, il faisoit paroître tant de respect en toutes ses actions, et -un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la -vivacité de son esprit et à la force de son raisonnement, tout cela, -dis-je, étoit trop puissant pour y résister. Aussi, Mademoiselle, qui, -mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces -choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir, -et par conséquent pour se pouvoir défendre. Elle étoit même ravie quand -elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit déjà comme -une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes choses pour avoir sa -conversation, ne trouvant rien où elle eût un si agréable -divertissement. - -Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour -en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en -devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur -étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup -assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit -merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur. - -Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le -moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y -demeurer, Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il -étoit donc un jour avec elle, où, après un assez long entretien, il -témoigna à cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à -lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira -à part, et lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit -quelque chose à lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à -Mademoiselle, que j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais -je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous -l'avez tout entière, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler -et demander hardiment tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même -temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour -m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste -que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intérêts me -faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que -ce soit votre intérêt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal; -parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez.» - -Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de -Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette -manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis -en tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée[230]; et cette -pensée s'est si fort imprimée dans mon esprit, que je me la présente -comme un présage assuré, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose -faite; et la créance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont -forcé à prendre la liberté de vous faire une très humble prière: c'est, -Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les -apparences, puisque les plus grands du monde ont aspiré à ce haut -bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir de vos charmes; de -manière que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie, -il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit -n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231]. -Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le -ciel ne voulût se rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne -soyez un jour à quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je -ne sçaurois faire sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination -en est tellement préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de -repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que -je ne rêve à autre chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je -demande à Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent -honoré de sa confidence, il me soit permis d'en espérer une seconde.» - -[Note 230: Deux partis se présentoient alors pour Mademoiselle, M. de -Longueville et Monsieur, frère du roi. Mademoiselle avoit écarté le -premier et ne vouloit pas entendre parler du second. - -Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mémoires de -Mademoiselle_, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs, dans -tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les _Mémoires_ -c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le -contraire. - -«J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à -Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le -lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine, -qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit -qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il -étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les -difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce -qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois -pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois -tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus -parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un -temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas -faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre -résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il -me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut -nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui -dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire -avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un -temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne -saurois vous faire d'autre réponse.» (_Mémoires de Mademoiselle_, édit. -Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.)] - -[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne présente pas de suite; -aucune édition, aucune copie manuscrite ne nous a autorisé à le -modifier.] - -Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit -en ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois -choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son -choix que de ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne -prétends pas démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire -de mes pensées les plus secrètes. Que si par hasard je manque de -prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme -vous êtes, vous êtes obligé par toutes sortes de raisons à garder le -secret, et qu'il n'y a pas moins de science à se taire qu'il y en a à -bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne -vous parle point de vos galanteries, je souffre même, pour l'estime que -j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant, -parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne -sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de -cajoler[232] de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple -pensée pour une chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est -qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de -grâce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé -ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire -jusqu'au fond de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et -je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. -Et pour faire voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que -je viens d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les -effets, et, si mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je -demande à Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le -monde saura tôt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de -l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit -monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale -aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. -Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrême; -et comme je suis infiniment plus à vous que le reste des hommes, c'est -par cette seule raison que je demande la préférence à Votre Altesse -Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annoncé celui qu'entre les -hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi à vous -en féliciter et à vous en témoigner la joie que j'aurai quand je verrai -approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honoré de -votre choix et que vous aurez trouvé digne de votre affection[233].» - -[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien -qu'il étoit pris ici dans son véritable sens: «La politesse de notre -galanterie, dit Huet, évêque d'Avranches, dans son traité _de l'origine -des romans_, vient, à mon avis, de la grande liberté dans laquelle les -hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et -en Espagne, et sont séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle -presque jamais, de sorte qu'on a négligé de les _cajoler_ agréablement, -parceque les occasions en étoient fort rares.»] - -[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de -Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit -assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une manière fort -claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le dimanche venu, je -causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parlé si -souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport à M. son -frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût pénétré mes -intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien étonnée de me -voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au -Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.» Elle m'écoutoit -avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez peut-être à qui -je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous l'eussiez deviné.» Elle -me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?» Je lui répondis: «Non, -c'est un homme de très-grande qualité, d'un mérite infini, qui me plaît -depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connoître mes intentions, il les -a pénétrées, et, par respect, il n'a osé me le dire.» Je lui dis: -«Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un après l'autre, -je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nommé.» Elle le fit, et, après -m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité à la Cour, et -que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut duré une heure, -je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez votre temps, parcequ'il est allé -à Paris; il en doit revenir ce soir.» L'aveu ne pouvoit être plus -formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit à -Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai ici sans faute -dimanche.» (Voy. _Mém. de Madem._, édit. citée, 6, p. 92-93, et cf. p. -91.)] - -Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne -laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près -pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit -Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si -belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où -est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce -n'est pas en soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment -voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique -ceci?--Ha! Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme -est le vôtre n'aura pas bien de la peine à donner une application juste -à cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est après ces -choses que l'on désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, -répondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne -sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du désir. -Ainsi un cœur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit à en -faire la différence pour savoir connoître leur véritable cause; car je -n'en ai jamais ouï que d'une même façon et sur un même ton.--Je vois -bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale -veut se divertir; mais enfin que répond-elle à ma demande?--Vous seriez -bien trompé dans votre attente, interrompit la princesse, si c'étoit le -refus. Mais, puisque je me suis engagée, je veux vous tenir ma parole; -je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai -au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois -pouvoir aspirer à moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? répondit -monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables.» - -La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le -témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une -partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en -souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce -temps va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma -patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut -attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.» - -Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si -c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin -par la suite et par l'effet qui succéda. - -Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte -de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne s'appliquoit -qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre -un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit presque -toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au Louvre. -Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit avec -tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des -choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une -solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée -avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il -y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette -princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi -peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque -belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une conséquence -infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du -monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point -de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut s'établir dans l'esprit de -l'objet qu'il aime que l'éloignement et la privation de la vue, cette -absence et cet éloignement sont beaucoup plus à craindre lorsqu'on a -quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de -s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire entièrement, mais encore -il est nécessaire de ne point lâcher prise que l'on ne s'en voie -absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient tous les -avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur -est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce moyen -ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le souvenir, -pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de prévoyance -pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de conduite -jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi trouva-t-il le -secret d'éviter un si funeste et dangereux accident. - -[Note 234: «L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on -eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler -pour faire un corps d'armée qui seroit commandé par le comte de Lauzun, -qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques, je le trouvai dans la -rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse -au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me -faisoit, de son côté, une révérence plus gracieuse qu'à l'ordinaire: -cette pensée me fit un très grand plaisir.» Mademoiselle raconte ensuite -longuement tous les détails de ce voyage où elle continua à poursuivre -Lauzun, toujours indifférent, quelquefois brutal, et qui sembloit -toujours reculer davantage plus elle s'avançoit. Voy. _Mém. de -Mademoiselle_, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv.] - -[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir -seul..., etc.?] - -Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi -partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son -entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que -Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que -le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens -qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le premier moyen dont il se -servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua -pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours. -Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à cette princesse: «Il ne -faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage -de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en -douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement -je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle? -répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et je suis -assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le -dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que -la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans -injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma -pensée avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne -pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque -manière au dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus -d'éclat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant -un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous -en séparer sans la priver de la plus belle partie de son éclat. -D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi -pour permettre, à moins que vous ne le vouliez absolument, que vous -restiez; et je suis persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses -espérances, car assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce -qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous -assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit -M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits -seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre.» - -[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour -aller visiter ses nouvelles conquêtes.] - -Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir -de la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au -Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du -Saint-Esprit.--Quel peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris; -nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je -ne crois pas que vous songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a -raison, dit M. de Lauzun, qui s'étoit arrêté à la porte de la chambre de -cette princesse pour lui répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais -demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agréable que tous -ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? -continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris; -ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit -notre comte, Votre Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais -vous reverra-t-on bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, -Mademoiselle, et plus tôt que vous ne pensez et avec de bonnes -nouvelles.» Et ayant fait une profonde révérence, il s'en alla tout -droit vers le Roi, à qui il demanda, après plusieurs discours, si -Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui répondit qu'elle en -seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous -savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas -sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurément d'elle-même, -et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie à la -Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant d'honneur à Sa -Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle qui est en -état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de paroître -avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard, s'il lui -plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point la -Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans -avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut -rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre -Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir -sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se -préparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air -proportionné à la qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement -au dessein de Votre Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire -savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assuré que la soumission -qu'elle m'a toujours témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir -avec joie. Et j'ose avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans -cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attachée à -ses intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie -de se tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui -en témoignerai ma gratitude.» - -Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui, -voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement, -dis-je, pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans -s'arrêter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant -entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit -content, lui dit: «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu -du Roi ce que vous lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle, -répondit M. de Lauzun après avoir fait une grande révérence et s'être -approché un peu plus près, je viens d'être créé chevalier tout -présentement, et je viens exécuter ma promesse dès ce matin, et mon -premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans -doute s'imaginoit bien la vérité de la chose.--Oui, Mademoiselle, -répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse -Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se préparer à prendre les -armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avisé -de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas résister, -et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce voyage dont j'ai eu -l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernière campagne -qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre ses conquêtes -que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point quitter qu'il -n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa Majesté est -qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de Votre -Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé de -vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si grand -et si important.» - -Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y -avoit rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et -Mademoiselle, qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une -merveilleuse attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie -(car elle prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de -Lauzun), cette princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc -dire, monsieur, quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il -besoin de moi, s'il en avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à -lui rendre service que moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut -bien, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées -et des mousquets que le Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir -de plus douces, mais de plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat -et la majesté de sa Cour que le Roi veut éblouir leurs esprits -naturellement curieux de choses extraordinaires. Et comme Votre Altesse -Royale a plus de charmes que tout le reste ensemble, c'est d'elle aussi -qu'il attend le plus grand secours. Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer -avec justice, que vous seule avez de quoi vaincre agréablement non -seulement les esprits les plus grossiers, mais tout le monde ensemble. -Enfin, c'est assez dire quand le plus grand Roi du monde vous choisit -pour être comme le plus beau et principal instrument qui lui doit -assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen d'en faire d'autres -plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit espérer quelque secours -étranger et hors d'elle-même pour la faire estimer, cette haute estime -que notre glorieux et invincible monarque fait éclater tous les jours -pour votre rare mérite lui donneroit un prix au dessus de ce qu'on peut -se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire, dit Mademoiselle, que -M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le don d'inventer à -tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques prières que je -lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut se faire cette -violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans le monde qui -soit capable de si rares inventions, et que lui seul se puisse vanter de -débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour former un -entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je ne -comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous dites, -et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des choses que -vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire de belles -choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage de les -voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel elles -y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur lorsqu'on -a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car je sais -bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et sachons ce -que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle, continua M. -de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine, mais il -vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un ordre -pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et -d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute -impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous -pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie -ce premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour -n'allât pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur -et avec empressement, parce que ma charge et les étroites obligations -que j'ai à mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse -Royale demeurant ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner -d'où elle auroit demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, -si je vous parle si librement et si j'en ai agi ainsi sans votre -permission; mais j'ai cru qu'en me servant je ne vous désobligerois pas, -et que vous ne seriez pas fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime -tendrement, qui me l'a fait connoître par les discours les plus -passionnés et les plus sincères du monde.--Non, je n'en suis pas fâchée, -reprit cette belle, et, bien loin de cela, je veux vous remercier, comme -d'une chose qui m'est fort agréable. Et pour vous parler franchement, -cette indifférence que je vous ai témoignée ce matin pour ce voyage a -été en partie pour voir si vous étiez aussi fort dans mes intérêts que -vous le dites, et si vous pouviez me quitter sans peine: car je savois -bien qu'ayant autant d'attache que vous témoignez en avoir pour moi -depuis si longtemps, et ayant l'esprit que vous avez, vous ne manqueriez -pas de tenter quelque chose pour cela, et je me promettois même que vous -y travailleriez sérieusement, et que l'accès libre que vous avez -par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit agir avec honneur; -et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement, si j'aurois pu -vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et souvenez-vous -que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des preuves -peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront assez -pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une -ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui -donnez.» - -Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: -tout ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le -comte de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que -non seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il -faisoit pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de -reconnoissance tout extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre -parler Mademoiselle, qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il -entreprenoit pour son intérêt propre, comme si c'eût été pour elle-même. -Le voilà donc content autant qu'un homme qui a un grand dessein, et qui -se voit en état de tout espérer, le puisse être. Il tente tous les -moyens que son génie lui suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a -plus qu'une démarche à faire; encore est-il en trop beau chemin pour -s'arrêter. Il semble même que, n'osant pas se découvrir comme il le -souhaitoit, cette princesse, pour partager, pour ainsi dire, les peines -de cette dure violence, qu'elle est obligée de lui faire souffrir; cette -princesse, dis-je, qui voit dans ses yeux et dans toutes ses actions, et -qui croit découvrir et pénétrer le favorable motif qui le fait agir, le -met souvent en train pour l'obliger à parler plus hardiment. Mais comme -M. de Lauzun ne se croit pas encore assez avancé pour cela, il veut -ménager toutes choses, afin de ne point bâtir, comme l'on fait souvent, -sur du sable mouvant. Il continue cependant ses soins avec plus -d'assiduité que jamais. Et cela est assez rare qu'ayant affaire à une -princesse du rang de Mademoiselle, dont l'humeur fière étoit tout à fait -à craindre, il n'a jamais rien perdu du libre accès qu'il trouva d'abord -auprès de cette princesse; au contraire, il s'y est insinué peu à peu, -mais toujours de mieux en mieux, de sorte qu'elle le souffre, l'estime, -et le traite plus obligeamment qu'elle n'a jamais fait homme, non pas -même les plus grands princes qui ont soupiré pour elle. Elle fait plus, -car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre congé d'elle, quand il y -est, qu'elle lui demande avec empressement quand elle le reverra. Il -n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est permis d'entrer chez -elle à toute heure et à tous moments. Et je crois même que, si elle eût -eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été de ne point sortir -d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible. - -C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement -mille doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents -témoignages d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de -découvrir. Cependant le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui -découvriroit sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit -fort avancé, et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années. -Enfin, le jour étant venu auquel le terme expiroit[237], notre comte ne -manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y fit même -aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à cette -princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour tant -désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas, -Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me -l'a promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles -avec cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui -n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse, -fut bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le -faisoit. Et cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi -bien que lui, s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en -ces paroles: «Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter; -mais, quelque exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je -me suis trompé moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse -Royale avoit pris, j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois -compter selon l'ardeur de mon attente, je suis assuré que j'irois -jusqu'à l'infini sans en trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, -qu'est-ce que vous en ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai -faite?--Ce que j'en ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et -la joie que j'en attends me rendra un des plus contents hommes du monde; -et d'autant plus que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera -permis.--Eh bien, dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir[238].--Mais -de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes -fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre -comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même -plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai -tant demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je -vous le dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale, -répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache. - -[Note 237: Le récit de Mademoiselle diffère encore de celui-ci en ce -qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui prête ici: - -«Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur -la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de -Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à -vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous -voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut -ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui -rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il -n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il -étoit obligé de me dire de ne rien presser... - -«Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs -d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je -liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument -je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer -la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois -trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût, -résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus -me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes -grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les -perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me -plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre -nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours -lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue -que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (_Mém. -de Montp._, édit. citée, t. VI, p. 126-129.)] - -[Note 238: «Un jeudi au soir, je le trouvai chez la reine. Je lui dis: -«Je suis déterminée, malgré toutes vos raisons, à vous nommer l'homme -que vous savez.» Il me dit qu'il ne pouvoit plus se défendre de -m'écouter; il me répondit sérieusement: «Vous me ferez plaisir -d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en ferois rien, parceque -les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment que je voulus le -nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit faire augmenta mon -embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du papier, je vous -écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force de vous le dire. -J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela épaissira la -glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous le puissiez -bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit toujours -semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.» (_Mém. de -Madem._, édit. citée, t. VI, p. 129.)] - -Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se -dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce -secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon -que ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le -lui dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne -pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle -alloit faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que -le sang qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé. -Aussi cette princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse -qu'elle avoit à faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais -agréablement et dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque -le temps étoit écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout -ne pensez pas que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et -vous le donnerai ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre -ce moment, malgré l'impatience de M. de Lauzun[239]. Enfin, le soir -étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit -pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver -cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander -d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui -dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle -encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même -temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna -à M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une -action tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel -est ce que vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas -qu'il ne soit minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les -jours de vendredi, comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait -malheureux; ainsi ne me désobligez pas jusque là, et je verrai si vous -avez de la considération pour moi, si vous m'obligez en ce -rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit notre comte, que ce temps me va -être long! et le moyen d'avoir son bonheur entre les mains sans l'oser -goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle, si vous m'êtes fidèle; et -si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous les événements qui -suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je vous obéirai -jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai jamais à -donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre Altesse -Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte, qui -tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à -Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus -d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements -qu'il faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui -avoit fixé étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient -jusques au fond du cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce -qui l'acheva d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en -faveur de cet heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec -la montre à la main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé. Vous -voyez, dit-il, Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit -vient de sonner, et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet -dessus tout entier, sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il, -plus transporté que jamais, n'est-il pas encore temps que je me -réjouisse de mon bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit -Mademoiselle, après je vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant -passé: «Il est donc temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du -privilége que Votre Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque -minuit et demi?--Oui, répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en -dites demain des nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons -ce qu'a produit ce billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé -de Mademoiselle, se retira chez lui avec une promptitude inconcevable. - -[Note 239: «Il se trouva qu'il étoit minuit. Je lui dis: «Il est -vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain j'écrivis dans une -feuille de papier: «_C'est vous._» Je le cachetai et le mis dans ma -poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui dis: «J'ai le nom dont il -est question écrit dans ma poche, et je ne veux pas vous le donner un -vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le papier, je vous promets de le -mettre sous mon lit pour ne le lire qu'après que minuit sera sonné. Je -m'assure, me dit-il, que vous ne douterez pas que je ne veille jusqu'à -ce que j'entende l'horloge, et que je n'attende avec impatience que -l'heure soit venue......» Je lui dis: «Vous vous tromperiez peut-être à -l'heure, vous ne l'aurez que demain au soir.» Je ne le vis que le -dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner chez la Reine; il causa avec -moi, comme avec tous ceux qui étoient au cercle.... Je sortois mon -papier, je le lui montrois, et, après, je le remettois quelquefois dans -ma poche et d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa extrêmement de -le lui donner; il me disoit que le cœur lui battoit... Je lui dis: -«Voilà le papier.» (_Mém. de Madem._, édit citée, VI, p. 130-131.)] - -La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de -l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne -mette en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de -savoir, et cette curiosité produit des effets différens, suivant les -différens sujets qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit -très-louable et très-bonne en sa nature. Le moyen dont il se pouvoit -servir pour en voir la fin étoit fort incertain, et la fin très-douteuse -et même dangereuse. Sa curiosité étoit louable et bonne, car il vouloit -savoir s'il se pouvoit faire aimer de Mademoiselle; les moyens dont il -se servit pour cela sont honnêtes, même fort nobles, et quoique -jusqu'ici il n'ait eu que de grandes espérances de leurs bons effets, -néanmoins il n'en a point encore de véritable certitude. Il n'y a donc -que ce billet qu'il tient entre ses mains qui le puisse instruire de -tout; et ce sera par la fin qu'il nous sera permis, aussi bien qu'à lui, -de juger certainement de toutes choses. - -Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la -dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce -billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de -la main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si -cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il -y avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que -jusque-là toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort -bien réussi; mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé, -Mademoiselle pouvoit n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et -peut-être pour se moquer de lui, et la grande disproportion qu'il y a -entre cette princesse et M. de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. -Il eut pendant toute cette nuit l'esprit agité de mille pensées -différentes. Tantôt il repassoit dans son souvenir le procédé de -Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et un traitement si -favorable et si extraordinaire pour une personne de sa qualité, qu'il se -figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que de la sincérité -de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle elle avoit -agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque motif -secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit aisé de -voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit espérer -une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès si -avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui -étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit -tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied -ou s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit, -la nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit -combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans -l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin, -l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels -ce pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire -l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait -subsister l'amour. - -M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et -agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son -entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être -préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César, -forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur, -que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes -les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit -d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de -délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs -de son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands -combats et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on -trouve une véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours -vaincre pour emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une -glorieuse et vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre -ennemi ait la moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur -notre sort. - -Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez -Mademoiselle[240]. Cette princesse ne le vit pas plus tôt dans sa -chambre avec un visage pâle et où l'image de la mort étoit entièrement -dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: «D'où vient ce -changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le plus joyeux -homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait triste et -mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous promettiez de -cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant d'empressement? -Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les hommes si je -vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout au contraire -depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux qui font -tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte, qui -jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois -jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si -ouvertement. Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre -Altesse Royale, la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me -semble, quelque chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va -rendre le jouet et la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore -d'où vient le sujet de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, -le poignard dans le sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! -Enfin; vous me traitez comme le dernier de tous les hommes, et pour me -rendre l'affront que vous me faites plus sensible, vous me voulez encore -forcer à la cruelle confusion de vous le dire moi-même. Ha! -Mademoiselle, que ce traitement est rude pour une personne qui en a agi -si sincèrement avec vous! Je n'ai jamais agi envers Votre Altesse royale -que de la manière que je le dois. Je vous connois comme une des plus -grandes princesses de toute la terre, et je me connois moi-même comme un -simple cadet, qui vous doit tout par toutes sortes de raisons. Mais -quoique cadet et simple gentilhomme, la nature m'a donné un cœur haut et -assez bien placé pour ne me souffrir rien faire d'indigne.--Mais que -voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il semble, à vous entendre parler -que je vous ai fait quelque grand tort en vous accordant une chose qui -m'est de la dernière importance et dont j'ai fait un secret à toute la -terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, mais à cette fois je -vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je vous accorde ce que -vous me demandez préférablement à tout autre; cependant ce qui peut être -un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est pour vous que de plaintes! -En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous satisfaire.--De -grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, n'insultez pas davantage un -misérable; que Votre Altesse Royale se divertisse tant qu'il lui plaira -à mes dépens, j'y consens de tout mon cœur. Mais je lui demande -seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une raillerie qui donneroit -lieu à tout le monde après vous de me traiter de fou et de ridicule. Et -encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes ces marques de votre -bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré que comme des effets -de votre générosité et d'une bonté toute particulière, et dont je n'ai -jamais mérité la moindre partie; et tous les bons accueils, ni l'estime -que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour moi, ne m'ont jamais fait -oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si j'en ai usé si librement, -ç'a été sans dessein, et je vous demande, Mademoiselle, de m'en punir de -toute autre manière qu'il plaira à Votre Altesse Royale; je subirai son -jugement jusques à m'éloigner de sa vue pour jamais; je mourrai même -pour expier les fautes que je puis avoir commises, quoique -involontairement, envers votre Royale personne. Je ne demande seulement -à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et qu'elle soit -persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus soumis à -ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.» - -[Note 240: «Après être sorties de l'église (dans le récit de -Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous allâmes chez M. le -dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de Lauzun, qui -s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me regarder. Son -embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me mieux chauffer. -Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le regarder: «Je suis -toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis encore plus troublé de -ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour donner dans votre panneau; -j'ai bien connu que vous vouliez vous divertir...» Je lui répondis: -«Rien n'est si sûr que les deux mots que je vous ai écrits, ni rien de -si résolu dans ma tête que l'exécution de cette affaire.» Il n'eut pas -le temps de répliquer, ou ne se trouva pas la force de soutenir une plus -longue conversation.» (_Mém. de Madem._, loc. cit.)] - -Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que -vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement, -voyant qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé -sa douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse -en fut effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la -compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce -qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que -d'ailleurs elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M. -le comte de Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette -tendresse qu'elle avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se -découvrit enfin à sa faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout -son visage l'ayant touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant -d'un œil plus favorable qu'elle n'avoit encore fait, après avoir -longtemps gardé le silence, cette princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que -vous faites un grand tort à la sincérité de mon procédé envers vous, et -que vous connoissez mal les sentimens que mon cœur a conçus pour vous! -Si vous saviez l'injure que vous me faites de me traiter ainsi, vous -vous puniriez vous-même de l'affront que vous me faites. Quoi! vous -tournez en raillerie la plus grande affection du monde, où j'ai apporté -toute la sincérité qui m'étoit possible! Je me suis fait violence avant -que de faire ce que j'ai fait pour vous; mais enfin la tendresse l'a -emporté sur ma fierté; je m'oublie, s'il faut le dire, pour vous donner -la plus forte preuve de mes affections que j'aye jamais donnée à -personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un rang qui n'étoit pas -inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mériter mon -estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non seulement je vous -donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après cela vous dites que -je me moque de vous et que je hasarde votre réputation; je me hasarde -bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par dessus toutes ces -considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon pour vous -élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez pas -prétendre, quoique vous méritiez davantage?» - -M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit -d'entendre[241], au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu que -Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh! Mademoiselle, -que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et qu'il faut bien -avouer que les personnes de votre condition ont bien de l'avantage de -pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour ceux qui en -sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en idée et en -imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite le reste -de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle, faites-moi -plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de me voir -languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le désir de -me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en croit -indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis -encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que -vous êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez -audacieux pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me -flatter, seulement pour vous divertir.» - -[Note 241: Madame de Nogent, sœur de M. de Lauzun, fut moins difficile à -persuader: «J'avois écrit sur une carte: Monsieur, M. de Longueville, et -M. de Lauzun. Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui -montrai ces trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois -hommes j'ai envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle -de se jeter à mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me -dire.» (_Mém. de Madem._, édit. citée, 6, p. 133.)] - -Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que -son âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit -étoit des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le -reconnut aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle -le témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une -action toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous -persuader? Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en -prends pour vous procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis -une princesse sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que -conformément à mes intentions; et je vous en donnerai telle preuve que -vous n'aurez pas lieu d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous -traiter aussi favorablement comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour -vous les sentimens d'une véritable tendresse? Non, poursuivit cette -princesse, versant quelques larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle -voyoit M. de Lauzun dans la dernière affliction et toujours obstiné dans -l'erreur qu'elle se moquoit de lui; non, je ne déguise point ma pensée; -et puisque mes paroles n'ont pas pu vous persuader les véritables -sentimens de mon cœur, il faut que j'emprunte le secours de mes yeux, et -que les larmes que vous me forcez de verser vous en soient des témoins -auxquels vous ne puissiez rien objecter. Me croyez-vous, Monsieur, après -vous avoir donné des preuves si fortes de mon amour? Douterez-vous -encore de la sincérité de mon procédé, après l'avoir ouï de ma bouche, -et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs soins et leur pouvoir pour -ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc, s'il vous plaît: cette -déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez extraordinaire, -mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien de ma -promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me disiez -qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent justement -prétendre à la possession des grandes princesses, je vous répondis que -vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il y en avoit -d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du sang, y -pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, je -n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois -alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire -heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le -rendre. Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à -cela; agissez hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez -de votre côté, et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai -rien du mien. Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de -vous dire, douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, -s'écria M. de Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si -tendre et si obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa -faveur, qu'est-ce que je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos -bontés? Quoi! Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre -Altesse Royale rend le plus heureux, soit le plus ingrat par -l'impossibilité de ne pouvoir rien faire qui puisse marquer sa -reconnoissance? La plus grande princesse du monde élèvera un misérable -jusques au plus haut degré de bonheur, et il n'aura rien que des -souhaits pour reconnoissance d'un bienfait si extraordinaire? Que vous -me rendez heureux, Mademoiselle, par l'excès d'une générosité sans -exemple! Mais que ce haut point de gloire me sera rude, tandis que je ne -pourrai rien faire pour reconnoître la déclaration que Votre Altesse -Royale vient de faire en ma faveur! Elle m'est trop avantageuse et a -trop de charmes pour moi pour demeurer sans réponse, et la gratitude me -doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un profond respect et le devoir -même m'ont fait taire si longtemps. Et puisque je ne puis rien faire -pour Votre Altesse Royale pour lui marquer ma gratitude, je dois lui -dire du moins et lui découvrir les sentimens de mon cœur. Il est vrai, -Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer chez Votre -Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce que je ne faisois -autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un motif plus doux et -plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous plaît, à mes -transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je vous -considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a -trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui -sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes -les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour -voir, des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur -pour aimer. J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion -lorsqu'elle ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de -répugnance, car je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de -toute la terre, je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et -glorieuse flamme. Je pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse -Royale me taxe de présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité -entre votre condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble -et élevé pour n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu -se résoudre à s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui, -Mademoiselle, je l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous -venez de faire sur le sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais -osé parler, si votre procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je -ne visse point d'autre remède à mon mal que la langueur pendant le reste -de mes jours. J'aimois mieux traîner une vie mourante dans un mortel -silence, que de risquer à vous déplaire et à m'attirer pour un seul -moment votre disgrâce par la moindre parole qui vous pût faire connoître -mon amour. Et comme j'ai fait par le passé, je tâcherai avec soin à -composer et mes yeux et toutes mes actions, de peur qu'à l'insu de mon -cœur ils ne vous disent quelque chose de ce qu'il ressent pour vous: -car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un simple cadet qui n'a que son -épée pour partage osât aspirer à la possession d'une princesse qui n'a -jamais su regarder les têtes couronnées qu'avec indifférence, et qui a -refusé les premiers partis de l'Europe? Quelle apparence, dis-je, -qu'après le refus de tant de souverains parmi lesquels il y en a qui, -par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute prétendre avec quelque -justice à la possession de Votre Altesse Royale... Néanmoins toute la -terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes ces poursuites, -comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. Ainsi, -Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces choses, -tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque chose des -sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je pas -lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez -téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis -encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que -mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon -âme à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus -avantageux de vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de -hasarder une déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire -l'accès entièrement libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il -est vrai, Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement -des peines inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si -j'aurois pu y résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus -grand mal modéroit en quelque façon celui que je sentois.» - -Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans -l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait, -dit cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps -que j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé -d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis -déclarée enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je -n'ai pas choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de -plusieurs que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés -là-dessus m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre -esprit, vos actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me -conseiller, et je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je -vous observe, que, loin de me repentir de ce que je viens de dire, au -contraire je crains de ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement -mes affections. Quant à cette inégalité de conditions qui vous fait tant -de peine, n'y songez point, je vous prie, et soyez assuré que je ne -laisserai pas imparfaite une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant -de plaisir, et j'y travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une -affaire dont je prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos; -comptez seulement là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous -venez de parler n'a pu faire sur mon esprit, votre mérite le fait -excellemment; et mon cœur, qui jusque aujourd'hui s'est conservé dans -son entière liberté, malgré toutes les recherches des rois et des -souverains, n'a su cependant éviter de devenir captif d'un simple cadet, -comme vous dites. Si tous les cadets vous ressembloient, Monsieur, il se -trouveroit peu d'hommes qui voulussent être les aînés. Je ne prétends -pas faire votre panégyrique, mais je suis obligée de donner cela -premièrement à la vérité, secondement à vous-même, afin que vous -n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, troisièmement au -choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que je ne l'ai -fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de moi, et à ma -propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et je vous -crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur vous -que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre bel -esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et de -cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde, -sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que -j'aie ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est -ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est -agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous -avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple, -voulu faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre -intérêt de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre -belle bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre -esprit éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque -votre royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait -trembler de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me -prépare à un si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action -si peu commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux -pour ne mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et -que, nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au -plus suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de -vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que -vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute -la terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de -temps à un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et -cette haute estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des -personnes même qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, -Mademoiselle, de trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas -lieu de vous repentir. - ---S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me -point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout -dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon -choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je -suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse -du monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient -flatté, mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire -voir la sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout -scrupule, et je ne veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez -seulement à cela, si vous voulez votre fortune, et ne perdez point le -temps, si vous m'aimez; le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son -consentement, et soyez assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout -ce que je pourrai.--Oh! Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun, -se jetant pour une seconde fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai -faire pour reconnoître toutes les étroites obligations que j'ai à Votre -Altesse Royale, après en avoir reçu des preuves si sensibles? Quoi, la -plus grande princesse de la terre en qualité, en biens et en mérite, -s'abaissera jusqu'à venir chercher un homme privé pour l'honorer de ses -bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle lui offre non seulement ses -bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur privativement à tout -autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage d'une générosité -inestimable, cette même princesse lui veut donner sa royale main et -généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu m'es -aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me donnant -tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma juste -reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais est -d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et à -mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir -quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que -Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais -de grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre -bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je -l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur, -si elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de -celle que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi -et de mes espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il -vous plaît, le vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous -les moments de ma vie. Le don que je vous fais est peu de chose en -comparaison de ce que j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude -avec laquelle j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale -et ne laissera, jamais le moindre doute sur ce sujet.» - -Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit -fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu -d'espérer, mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit -obligé cette princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de -beaucoup toutes ses espérances. De façon que, se voyant entièrement -assuré de ce côté, et ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement -aimé de Mademoiselle après la déclaration tendre et sincère qu'il en -avoit ouï de la propre bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à -avoir l'agrément du Roi, sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir -rien conclure. L'occasion s'en présenta peu de temps après, ou pour -mieux dire il la fit naître lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que -cela à son entier bonheur. - -Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses -sur le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il -falloit qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette -princesse et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus -éclairés, se douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait -l'honneur à M. de Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais, -Lauzun, il semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; -car, à t'entendre parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus -d'accès auprès d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de -Lauzun, je suis assez heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse -me fait l'honneur de me traiter d'une manière à me faire croire que, si -Votre Majesté m'est favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a -point de semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son -ris, tu pourrois bien aspirer à devenir mon cousin[242]?--Ah! Sire, -répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée au-dessus -de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la mettre au -jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais trop -mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce devoir -et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, qui -n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre -Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand -je me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir -quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis -trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous -les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font -croire que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces. -Aussi, Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec -toutes sortes de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien -sans l'aveu de Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire -encore avec tout le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est -point contraire, je me puis dire le plus heureux de tous les hommes.» - -[Note 242: Il semble, au contraire de ce qui est avancé ici, que Lauzun -n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce grand projet de mariage. -Il eut la plus grande peine du monde à laisser mademoiselle de -Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me remettoit toujours -d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir; à la fin, après -l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui des longueurs -qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me donner de -l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation, de crainte -qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience de prendre -le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je crois même que -je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se rappela dans la -suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre, et la refit pour -l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., _édit. citée_).] - -Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout -ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de -voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de -parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi: -«Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire, -il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous -fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être -contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire, -répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre -tout, sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils -sont au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, -le Roi le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit -Lauzun, je ne puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.» -Le Roi, voyant cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et -qu'il a toujours honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien, -Lauzun, pousse ta fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout -ce que je pourrai, et tu en verras les effets.» - -A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni -qui eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les -apparences étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se -promettre un entier bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le -voilà donc qui s'en va porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il -avoit du Roi. Jamais cette princesse ne témoigna plus de joie que dans -cette rencontre. Ils demeurèrent quelques jours dans cet état à se -donner mutuellement tous les témoignages innocens d'un véritable amour, -ménageant toutes choses de manière qu'ils pussent achever et finir leurs -desseins par un heureux mariage. - -Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue[243], -M. de Lauzun s'en alla d'abord chez Mademoiselle, et lui parla ainsi: -«Enfin je vois bien, Mademoiselle, que le destin, jaloux de mon bonheur, -s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la mort de Madame va entièrement -faire avorter tous les glorieux desseins que Votre Altesse Royale avoit -conçus pour moi. La mort de cette princesse vous a laissé une place plus -digne de vous, et plus sortable à votre condition que celle que vous -vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il falloit que dans ce cadet -vous trouvassiez un grand prince, et votre attente ne pouvoit jamais -mieux être remplie que par la royale personne de Monsieur, frère unique -du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez d'un véritable repos -et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre qualité, s'il n'y en -a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est d'autant plus -sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre Altesse -Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si -malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet -étrange revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation: -c'est, Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le -don qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois -infiniment obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit -fait de celui qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends -m'acquitter de tout envers elle: vous avez fait paroître une générosité -sans exemple quand vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable -gentilhomme, n'ayant rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de -vos libéralités, a enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même, -afin de contribuer par cette généreuse restitution au repos de Votre -Altesse Royale. Je ne veux pas vous donner la peine de vous dégager -vous-même de votre promesse, je vous crois l'âme trop belle pour en -avoir la pensée; mais je veux faire mon devoir en me dégageant moi-même. -Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y ait d'autre motif que celui de -votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai un cœur tendre et sensible, -plus que Votre Altesse Royale ne se peut l'imaginer, quoique dans la -perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie ma ruine. Oui, -Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies que Votre -Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous aviez -animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans la -douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande -princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder. -Après cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la -puisse remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes -sortes de raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne -peut être consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il -mérite seul vos affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez, -Mademoiselle, encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que -votre mariage avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi -contents que vous le méritez et que je l'ai souhaité.» - -[Note 243: Madame Henriette mourut le 30 juin 1670. Plusieurs des faits -qui précèdent sont postérieurs à cette date. Il est certain qu'il fut -alors grandement question de marier avec Mademoiselle Monsieur, duc -d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur désiroit cette alliance pour -faire entrer dans sa maison les biens immenses de Mademoiselle, -celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du prince, et qui d'ailleurs -aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve à ce sujet de grands -détails dans ses _Mémoires_, édit. citée, t. 6, _initio_.] - -M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un -si véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute -faire, que dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je -n'attendois pas un pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon -repos vous devoit être plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il -me semble que vous ne cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des -alarmes qui ont si peu de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour -vous, et pour vous mettre en état de n'envier le sort de personne. Ce -n'est pas l'éclat ni la qualité que je cherche; vous savez que j'en ai -refusé assez souvent, pour n'en pas chercher aujourd'hui. Êtes-vous -content, Monsieur, et cette déclaration est-elle assez ample pour vous -ôter tout soupçon? Je veux encore faire davantage, et vous le verrez -bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant aux pieds de Mademoiselle: -«Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma légère conduite; ne -l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai pour Votre Altesse -royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et vivrois plus en repos -et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me permettra en nulle -sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet heureux moment -qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de Votre Altesse -Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous laisse jouir -paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.» - -Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute -apparence de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier -Monsieur de se désister de sa recherche, et de ne point songer à elle -autrement que comme ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi -fit: dont Monsieur parut un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit. -Cependant Mademoiselle ne manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière -qu'elle avoit faite au Roi, ce qui acheva de le mettre en repos, dont -elle eut bien de la joie. - -Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de -sa parole[244]. Sa Majesté, voyant que Mademoiselle le désiroit -ardemment, y acquiesça volontiers[245], de façon qu'il n'y restoit qu'à -épouser; et M. de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa -poche, et la parole du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le -remettoit qu'afin de faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de -pompe; de manière que, cela ayant éclaté ouvertement[246], les princes -et les princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent -changer[247], en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir Mademoiselle -au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que cette -princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que deviendra -M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, répliqua -le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me -promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit -cette princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi. -Et pour M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât -point à sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la -fortune de personne. - -[Note 244: «Lorsque M. de Lauzun m'eut renvoyé ma lettre, je la donnai à -Bontemps pour la donner au Roi, qui me fit une réponse très honnête. Il -me disoit qu'il avoit été un peu étonné, qu'il me prioit de ne rien -faire légèrement, d'y bien songer, et qu'il ne me vouloit gêner en rien; -qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit des marques de sa tendresse lorsqu'il -en trouveroit des occasions.» (_Mém. de Madem._, 6, p. 150.)] - -[Note 245: «... Le Roi joua cette nuit-là jusqu'à deux heures... Il me -trouva dans la ruelle de la Reine; il me dit: «Vous voilà encore ici, ma -cousine? Vous ne savez pas qu'il est deux heures?» Je lui répondis: -«J'ai à parler à Votre Majesté.» Il sortit entré deux portes, et il me -dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai des vapeurs.» Je lui demandai s'il -vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non, me voilà bien.» Le cœur me battoit -si violemment que je lui dis deux ou trois fois: «Sire! Sire!» Je lui -dis, à la fin: «Je viens dire à Votre Majesté que je suis toujours dans -la résolution de faire ce que je me suis donné l'honneur de lui -écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille ni ne vous défends cette -affaire; je vous prie d'y bien songer avant de la terminer. J'ai encore, -me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous devez tenir votre dessein -secret jusqu'à ce que vous soyez bien déterminée. Bien des gens s'en -doutent; les ministres m'en ont parlé; M. de Lauzun a des ennemis: -prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis: «Sire, votre Majesté est -pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (_Mém._, 6, 156 et suiv.) - -Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par -Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des -commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois. -Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle, -qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel -du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu -Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus -librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui -donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui -faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je -l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous -êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (_Mém. anecd._ de -Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)] - -[Note 246: La nouvelle de ce mariage, dont le projet avoit été tenu si -secret jusque-là, éclata vite. On connoît la fameuse lettre adressée à -M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15 décembre 1670, par Mme de -Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante..., etc.» - -Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de -Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez -Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et -que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la -cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le -Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol -in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle -acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à -genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot -qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de -faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu! -Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini -promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand -retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est -tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si -extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si -pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère -impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui -venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.) - -Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette -visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère -complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au -nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que -recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.] - -[Note 247: «Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, dit madame de -Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut -reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc lundi que la chose fut -déclarée. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à complimenter. Le -mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de -lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être -nommé dans le contrat de mariage, qui fut fait le même jour. (Cf. _Mém. -de Montp._, 6, 201.) Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre -duchés: le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de -France, et qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il -porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché -de Châtellerault, tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût -dressé; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier, -Mademoiselle espéra que le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; -mais, sur les sept heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs -barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa -réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de -Lauzun, le Roi leur déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit -absolument de songer à ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.)] - -N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit -ri à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait -naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les -plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se -sont changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous -avez fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque -le Roi lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de -son amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de -leurs corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me -semble, ce que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en -voit peu de cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois -qu'elles prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande -princesse. - -N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de -Mademoiselle et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne -pouvoient désirer qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient -projeté? - -Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit -pas de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns -en parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur -la bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui -paroissoit au dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa -Majesté faisoit pour ôter les discours que l'on auroit faits sur -l'inégalité de Mademoiselle avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que -le procédé du Roi n'étoit pas une feinte, mais une vérité, il en voulut -donner des preuves écrites de sa propre main, non seulement aux -personnes de la Cour, mais à tout le public[248], par la lettre que je -rapporte ici, où il s'explique assez ouvertement: - -[Note 248: «Les ministres conseillèrent au roi d'écrire une lettre à -tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les pays étrangers pour leur -donner part, des raisons qu'il avoit eues de rompre mon affaire.» (_Mém. -de Mademoiselle_, 6, 236.)] - - Lettre du Roi. - - _Comme ce qui s'est passé depuis cinq ou six jours par un - dessein que ma cousine de Montpensier avoit formé d'épouser - te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon - corps, fera sans doute grand éclat partout, et que la - conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement - interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien - informés; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres - qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours - que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler - elle-même d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir - infiniment surprendre, m'écrivit une longue lettre[249] pour - me déclarer la résolution qu'elle disoit avoir prise de ce - mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put - s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant - cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de l'agréer, d'avoir - la bonté de ne lui en point parler quand je la rencontrerois - chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui écrivis, - fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre - garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette - nature, qui irrémédiablement pourroit être suivie de longs - repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire - davantage, espérant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec - tant de considérations que j'avois à lui représenter, la - ramener par douceur à changer de sentiments. Elle continua - néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres - voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser - extrêmement de donner le consentement qu'elle me demandoit, - comme là seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le - bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner - la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la terre. Enfin, - voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa - poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa - pensée la principale noblesse de mon royaume, elle et le - Comte de Lauzun me détachèrent quatre personnes de cette - première noblesse, qui furent les ducs de Créqui et de - Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de Guitry, - grand maître de ma garderobe[250], pour me venir représenter - qu'après avoir consenti au mariage de ma cousine de - Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficulté, - mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci, que sa sœur - souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au - monde que je mettois une très grande différence entre les - cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne, - ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire préféroit - les grands à tous princes étrangers, et qu'il étoit - impossible que cette différence ne mortifiât extrêmement - toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite - qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non - seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur - à des gentilshommes de les épouser, mais même des reines - douairières de France. Pour conclusion, les instances de ces - quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si - persuasives sur le principe de ne pas désobliger toute la - noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un - consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les - épaules d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et - disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et - qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment - l'affaire fut tenue pour conclue; on commença à en faire - tous les préparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects - à ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._ - -[Note 249: On a remarqué sans doute qu'il n'est pas question, dans le -cours de ce récit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi. -Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppléé -pour la plupart.] - -[Note 250: «Nous traitâmes à fond de tout ce que nous avions à faire, et -prîmes la résolution que MM. les ducs de Créquy et de Montauzier, le -maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi -pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire. -Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-là que je ne me -souviens pas précisément de ce que ces messieurs étoient chargés de dire -au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là résolution de les faire parler -fut prise, je dis à M. de Lauzun: «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes -faire cette affaire?» Il me dit qu'il étoit plus respectueux d'en user -de cette sorte.» (_Mém. de Montp._, 6, 164.)] - -[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alençon, sœur du -second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de -Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord été -assez opposée à cette alliance, qui devint ensuite pour elle un -précédent sur lequel elle s'appuya pour déroger encore davantage.] - -[Note 252: Mademoiselle avoit en réalité quarante-trois ans, et M. de -Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en mai 1627 et lui en 1633.] - - _Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit - à plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je - l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point - voulu parler qu'en présence de témoins, qui furent le duc de - Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de - Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main, - elle désavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil - discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné et - témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien - de possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de - l'esprit et pour l'obliger à changer de résolution. Mais - hier, m'étant revenu de divers endroits que là plupart des - gens se mettoient en tête une opinion qui m'étoit fort - injurieuse: que toutes les résistances que j'avois faites en - cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et - qu'en effet j'avois été bien aise de procurer un si grand - bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que - j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me résolus d'abord, - y voyant ma gloire si intéressée, de rompre ce mariage et de - n'avoir plus de considération ni pour la satisfaction de la - princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je puis - et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je - lui déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre - à faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus - qu'elle épousât aucun prince de mes sujets, mais qu'elle - pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifiée de France - qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je - la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de vous - dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle - répandit de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme - si je lui avois donné cent coups de poignard dans le cœur; - elle vouloit m'émouvoir; je résistai à tout, et après - qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Créquy, le - marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal - d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon - intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite - je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reçut avec - toute la constance et la soumission que je pouvois - désirer[254]._ - -[Note 253: Tous trois ses ministres.] - -[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mémoires_, et madame -de Sévigné, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqué d'insister sur la -douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermeté avec laquelle -Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît -avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et -d'augmenter son crédit auprès du Roi par une soumission aveugle à ses -volontés, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire -sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son -indifférence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les -actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier, -trop prévenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses -charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de -sa table et de ses équipages; celle que lui auroit apportée son mariage -ne devoit lui servir qu'à faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il -n'en faisoit même pas un mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit -accroître son crédit: il fut soumis.] - -Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit -qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui -firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main -en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté -en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de -Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui -parle, et qui représente M. de Guise. - - - - -FABLE. - -L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET. - - _Tout est perdu, disoit un Perroquet, - Mordant les bâtons de sa cage; - Tout est perdu, disoit-il plein de rage. - Moi, tout surpris d'entendre tel caquet, - Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage, - Je lui dis: «Parle, que veux-tu - Avecque ton «Tout est perdu?» - --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose, - Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit, - J'étoufferai si je ne cause; - Voici donc ce que l'on m'a dit: - «Comme vous le savez, l'espèce volatille, - Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois, - Eh bien, vous savez donc que dans cette famille - De qui nous recevons les lois - Est une Aiglonne généreuse, - Grande, fière, majestueuse, - Et qui porte si haut la grandeur de son sang, - Que parmi toute notre espèce - Elle ne connoît point d'assez haute noblesse - Qui puisse lui donner un mari de son rang. - Mille oiseaux pour, elle brûlèrent; - Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent - Aucun n'osa se déclarer, - Aucun n'osa même espérer. - Mais ce que mille oiseaux n'osèrent, - Qui sembloient mieux le mériter, - Un oiseau de moindre puissance, - Un Moineau (tant partout règne la chance), - A même pensé l'emporter. - Ce moineau donc, suivant la règle - Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi, - Étoit à la suite de l'Aigle, - Et même avoit près de lui quelque emploi. - Ce fut là que, suivant la pente naturelle - Qui le portoit aux plaisirs de l'amour, - Il s'occupoit moins à faire sa cour - Qu'à voltiger de belle en belle, - Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour - Sujet de flamme et maîtresse nouvelle. - Mais le petit ambitieux - Voulut porter trop haut son vol audacieux; - Voyant souvent l'Aiglonne incomparable, - Il la trouvoit infiniment aimable; - Enfin il l'aima tout de bon, - Et, sans consulter la raison, - Le drôle se mit dans la tête - De lui faire agréer ses feux - Et d'entreprendre sa conquête. - Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux, - Et voyez cependant combien il fut heureux! - D'une si charmante manière - Et d'un air si respectueux - Il sut faire offre de ses vœux, - Que notre aiglonne noble et fière, - Pour lui mettant bas la fierté, - Ne se ressouvient pas de l'inégalité. - Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave, - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - La belle ne dédaigna point - L'impérieux effort de cet indigne esclave; - Bien plus, elle approuva son désir indiscret, - Lui sut bon gré de sa tendresse, - Rendit caresse pour caresse, - Et même n'en fit point secret. - Encor pour un de nous la faute étoit passable: - Notre plumage vert la rendoit excusable, - Et d'ailleurs notre qualité - Rendoit le parti plus sortable; - Mais pour un si petit oiseau, - C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable! - Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau, - Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau; - Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles - Il a fait de terribles coups, - Et que son ramage est si doux, - Qu'il a bien fait des infidelles, - Et plus encore de jaloux. - Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles, - Au prix du dessein surprenant - Que se proposoit ce galant? - Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille, - Fut averti de cette indigne ardeur, - Il prévit bien le déshonneur - Qui résultoit d'alliance si vile. - Ayant donc fait venir nos amans étonnés, - Il les reprend de s'être abandonnés - Aux mutuels transports d'une égale folie; - A l'Aiglonne, de ce que sortie - Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux, - Elle s'abaisse et se ravale - Par un choix si peu glorieux, - Et au Moineau sa faute sans égale, - De ce qu'oubliant le respect, - Il ose bien lever le bec - Jusqu'à l'alliance royale. - Pour conclusion, il leur défend - De faire jamais nid ensemble, - Malgré l'amour qui les assemble. - Notre couple, accablé sous un revers si grand, - À ses commandements se rend, - Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare, - D'injurieux et de cruel, - L'ordre prévoyant qui sépare - Ce qu'unissoit un amour mutuel. - L'Aiglonne fière et glorieuse - S'élève dans les airs, affligée et honteuse - De voir ouvertement son dessein condamné, - Et le Moineau passionné, - De désespoir de voir son espérance en poudre, - Se retira de son côté, - Et fut contraint de se résoudre - À rabaisser sa vanité - Sur des objets de plus d'égalité. - Voilà donc le récit fidelle - De ce qui me tient en cervelle. - Est-ce que je n'ai pas sujet - De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait? - Que la nature se dérègle, - Puisque l'on voit, par un dessein nouveau, - L'Aigle s'abaisser au Moineau, - Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle? - Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix: - Tout est perdu, pour la troisième fois?» - Ici le jaseur, hors d'haleine, - Et quoique avec bien de la peine, - Mit fin à sa narration. - J'en trouvai l'histoire plaisante; - Mais, y faisant réflexion, - Je la trouvai trop longue et trop piquante. - Mais quoi! c'étoit un Perroquet; - Il faut excuser son caquet[255]._ -[Note 255: Ces deux derniers vers font allusion à une chanson fort à la -mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore à cette époque. -Le refrain étoit: - - Perroquet, perroquet, - S'en doit rire dans son caquet. -] - - Réponse du Moineau au Perroquet. - - _Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet, - Et jasez dedans votre cage? - À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage. - D'où vous vient un si grand caquet, - Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage - Qui doit vous avoir abattu? - Dès que je vous ai entendu - À tort et à travers parler d'une autre chose - Que de celle qu'on vous apprit, - J'ai bien vu qu'un Perroquet cause - Sans savoir, souvent ce qu'il dit. - Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille - Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois, - Et qui a du respect pour toute leur famille, - Dont elle exécute les lois, - Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse, - Grande, belle, et majestueuse, - Qui joint à la vertu la noblesse du sang, - Peut bien souvent changer d'espèce; - Son mérite suffit avecque la noblesse, - Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang. - Cent oiseaux autrefois brûlèrent - Pour des Aigles, et les aimèrent - Sans l'oser jamais déclarer. - Ceux-ci ne l'osant espérer, - Mille oiseaux plus petits l'osèrent, - Qui pouvoient moins le mériter; - Mais, ayant le cœur de tenter, - Firent si bien tourner la chance, - Qu'ils eurent lieu, de l'emporter. - Ce n'est pas toujours une règle - Que l'on puisse manquer de respect à son Roi - Pour aimer quelquefois un Aigle, - Sans s'écarter de son emploi. - C'est entre les oiseaux chose fort naturelle - De s'adonner aux plaisirs de l'amour; - Chacun d'eux veut faire sa cour, - Chacun cherche à charmer sa belle, - Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour, - Il tâche d'allumer une flamme nouvelle. - Ce n'est pas être ambitieux, - Et un jeune Moineau n'est pas audacieux - Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable: - Il faut aimer ce que l'on trouve aimable, - Et il faut aimer tout de bon. - C'est être privé de raison, - Et c'est se rompre en vain la tête, - D'improuver de si justes feux. - Chacun cherche à faire conquête, - Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux, - On cherche seulement à devenir heureux, - Sans s'arrêter à la manière. - D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux», - On peut faire offre de ses vœux - À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière, - Quand elle met bas la fierté, - Qu'elle veut suppléer à l'inégalité. - Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave, - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - Une Aiglonne ne dédaigne point - De recevoir les vœux d'un si charmant esclave. - Un si parfait oiseau ne peut être indiscret; - Il peut témoigner sa tendresse, - Et recevoir quelque caresse, - Sans faire le moindre secret. - Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable, - Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable? - Ne peut-il pas tenter une jeune beauté? - D'ailleurs, s'il est de qualité, - Le parti n'est-il pas sortable? - Mais, en un mot, il est oiseau, - Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable - Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau - Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau. - L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles: - Elle est sensible aux moindres coups; - Les feux d'un Moineau lui sont doux - Quand elle les connoît fidèles; - Et, s'il se trouve des jaloux, - Elle entend leurs discours comme des bagatelles. - Qu'y a-t-il donc de surprenant? - Un jeune oiseau qui est galant, - Qu'on connoît généreux et de noble famille, - Qui sert son prince avec ardeur, - Qui ne fait rien qu'avec honneur, - Son alliance est-elle vile? - S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés, - Ce sont des envieux, qui sont abandonnés - Aux cruels mouvements d'une étrange folie. - Quoiqu'une Aiglonne soit sortie - D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux, - Croyez-vous qu'elle se ravale - Et qu'il lui soit peu glorieux - De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale, - Qui a pour elle du respect, - Qui n'a point d'aile ni de bec - Que pour cette Aiglonne royale? - Où est cette loi qui défend - Que l'on ne puisse mettre ensemble - Deux oiseaux que l'amour assemble - Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand? - C'est une injustice qu'on rend, - Et c'est un sentiment sans doute trop barbare, - Et qu'on peut appeler cruel, - De quelque raison qu'il se pare, - Que de blâmer un amour mutuel. - L'Aiglonne, quoique glorieuse, - Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse? - Un feu si naturel sera-t-il condamné? - Mais un Moineau passionné - Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre, - Qui a le dieu Mars à côté, - Dont le cœur fier s'est pu résoudre - À modérer sa vanité - Et le traiter avec égalité, - Si ce moineau est si fidèle, - Qu'est-ce qui vous donne sujet - De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait? - Si votre cerveau se dérègle, - Pour avoir bu par trop de vin nouveau, - Faut-il en faire souffrir l'Aigle? - Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix, - Et parler mieux une autre fois. - Lorsque j'aurai repris haleine, - Vous pourrez vous donner la peine - De poursuivre pourtant votre narration. - L'histoire en est assez plaisante, - Et, sans faire réflexion - Si elle peut être piquante, - Puisque ce n'est qu'un Perroquet, - On se moque de son caquet._ - - - - -[Illustration] - -JUNONIE -OU -LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX. - - -Tous les malheurs que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas -qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples. - -Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes -considérables de Paris tâchoient de réunir deux des plus anciennes -familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne se pussent -rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance. - -[Note 256: Au temps du traité des Pyrénées et du mariage de Louis XIV, -en 1660.] - -Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain[257] et de -Bagneux[258]. Ils possédoient les premières charges de la robe, et le -sujet de leur différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans -charges, M. de Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit -produit entre eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, -qu'ils avoient fait paroître en plusieurs occasions. - -[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur -d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du -roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui, fille de Jean de Créqui II, -seigneur de Ramboval, etc.] - -[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, étoit avocat général en la -Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connoître celle que -poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl. -elzev., t. 2, p. 172.] - -M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le -monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa -naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec -les qualités qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils -unique. - -Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de -son père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans -l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les -armes. - -En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin -conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit -la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une -charge comme la sienne. - -Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la -joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût -moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se -croyoit le plus heureux des hommes de posséder une personne si -accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle -croyoit être obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle -étoit aussi très-contente. - -Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère -indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner. -Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à -deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant -propres alors à prendre le bain. - -Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil[259], qui avoit -aussi une maison en ce lieu-là. Un jour que le temps étoit extrêmement -beau, des amis du mari de cette dame et d'elle les y allèrent voir. -Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y arrivèrent avant la chaleur, -et, pour profiter du temps, on alla d'abord se promener. - -[Note 259: La maison de Vandeuil étoit de Picardie. Un arrêt du mois de -décembre 1666 maintient dans leur noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur -du Crocq; ses deux neveux, Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et -Alexandre, seigneur de Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de -ceux-ci, seigneur d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit -femme cette dame de Vandeuil dont il est parlé ici.] - -Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée -que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison -de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de -madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules. - -Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde -une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de -Fosseuse[260], qui étoit celui qui avoit fait cette partie, les -commencemens d'une violente passion: il demeura interdit à la vue d'une -personne à laquelle il lui sembloit que rien ne pouvoit être comparable. - -[Note 260: Frère de mademoiselle de Fosseuse, fille d'honneur de la -Reine. (_Airs et vaudevilles de cour_, Paris, Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)] - -Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit -de madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la -connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée -chez elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de -blesser mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement -une mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le -charmèrent, et il en devint violemment amoureux. - -D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement -de sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec -quelque joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant -trouvé aussi en lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des -autres. Aussi avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper -avantageusement: avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien -fait peut avoir, il avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit -être né pour quelque chose d'extraordinaire. - -Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand -matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu -avec le mari de madame de Vandeuil, se retira seule. - -Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire -ce qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir -de ce lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son -amour. Il sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps -après que madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il -alloit s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne, -il entra dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte. - -Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant -que c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui -répondit alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et -plus que je ne croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce -malheureux chevalier de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient -vous demander pardon de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que -tout ce qu'il a jamais vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le -dire; et puisque vous le savez, ordonnez-moi que je meure si vous -voulez, mais n'accusez de la hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une -passion que vous avez causée et que je sens bien qui ne finira qu'avec -ma vie.» - -Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille -aventure. Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier -de tous les hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se -retiroit, elle seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle -appela une de ses femmes, nommée Bonneville. - -Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit -transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de -madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit -pour le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille -larmes: «Ce n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il -d'un air qui marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à -ce que vous faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait -été dans votre chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus -de pitié pour vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois -seul malheureux.» - -Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la -chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après -avoir conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une -telle chose venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et -même qu'elle pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, -s'étant remise le mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle -lui donna quelques ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle -étoit lui permit d'imaginer. - -Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de -Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup -de la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un -ton de colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion -que vous méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule -considération m'y a obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour -qui j'avois conçu de l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque -par votre procédé vous vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis -faire, si vous m'obéissez en vous retirant, c'est de ne me venger de -votre indiscrétion qu'en vous laissant la honte que vous devez en avoir -toute votre vie.» En achevant ces paroles, et en lui faisant mille -autres reproches, elle lui commanda encore de se retirer. - -Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux -auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir -l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si -grandes d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que -sa passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit -pu se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa -beauté avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force -d'un véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion -où le mépris avoit part. - -Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination -secrète qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son -ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit -aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose -criminelle; mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas -entièrement ce que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, -elle ne continua pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit -seulement considérer qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, -qu'un autre homme que son mari eût de l'affection pour elle. - -Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de -Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit -eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté -le jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de -chez madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant -de la réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit -couchée. - -Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent -vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut -étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de -quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de -Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M. -de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, -demanda le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi -ils lui dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, -quoique aucun d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même -comment il étoit fait, il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu -d'inquiétude. Comme il pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il -l'avoit épousée, il doutoit toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit -que sa satisfaction ne fût tout à fait tranquille, et lui avoit donné un -extrême penchant à la jalousie. - -Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en -partie madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle -personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion -qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été -coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les -peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les -apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre -l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier -empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le -désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue. - -Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se -reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans -ses résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois -au chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées -excitoient dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit -pas entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de -grandes agitations. - -Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit -son bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel -de Soissons[261], et madame de Bagneux s'alloit souvent promener dans le -jardin de l'hôtel. Elle fut bien surprise, quelques jours après son -retour, d'y voir le chevalier de Fosseuse, qui y avoit été tous les -jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant bien douté que c'étoit le lieu -où il pourroit la voir plus tôt. Voyant qu'elle étoit seule, il -l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une impatience digne de -la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le bonheur de la revoir, -et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir ce bonheur, elle lui -avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il ne croyoit pas la -pouvoir remercier jamais assez de ses bontés. - -[Note 261: «Le jardin qui servoit de vue, dit Sauval, aux deux -appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit de longueur -quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou d'Orléans -jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, orné d'un -grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une place où -le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce grand -jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t. 2, p. -216.)] - -D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion -qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui -répondit, affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des -choses qui l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir -dans sa chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et -qu'elle étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son -ressentiment et qu'il osât encore se présenter devant elle. - -Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah! -Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je -ne mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru -mourir au moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.» - -Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde, -achevèrent de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son -inclination pour le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler -davantage sa tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit -sentie d'abord pour lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la -vaincre, et l'état où son âme venoit de retomber en le revoyant. Mais -elle le conjura ensuite, par la sincérité qu'elle lui témoignoit et par -toute l'estime qu'il pouvoit avoir pour elle, de ne s'obstiner point à -lui donner des marques d'une passion qui donneroit atteinte à sa -réputation et troubleroit indubitablement le repos de sa vie, si son -mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à laquelle elle lui dit, -avec toute la fermeté dont elle étoit alors capable, qu'elle étoit -résolue de ne point répondre. - -Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un -cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce -qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas -pouvoir vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en -fut frappé comme d'un coup mortel. - -Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne -l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu -d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui -en ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que, -sa passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de -son mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son -bonheur, et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit -enfin à recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître -encore mille scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien -les suites de la foiblesse qu'elle avoit. - -Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de -l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée, -prenoit les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa -maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils -eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en -observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de -voir souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente -ménageant si bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y -avoit presque point de semaine qu'ils ne se vissent. - -En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de -Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal[262], vint -le voir. M. de Bagneux s'étoit marié depuis qu'ils ne s'étoient vus, et -il ne put le lui apprendre sans le mener à la chambre de sa femme. - -[Note 262: C'étoit l'époque où la veuve du premier roi de Portugal de la -maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, régente du royaume, alloit -résigner le pouvoir entre les mains de son fils aîné, l'incapable -Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23 juin 1662).] - -Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite -plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si -aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de -Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir -par les suites qu'elle en craignit. - -Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce -avec le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en -deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit -donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de -Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par -l'intérêt de son amour. - -C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit -sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, -et en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son -estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre -que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus -que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la -regardoit. - -Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit -madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il -lui répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle -étoit incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit -bien, par l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce -il n'auroit pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout -ce qu'il y avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la -conjurer de croire que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant -d'admiration qu'il en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur -qu'elle-même si la bonté qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de -l'adorer, lui causoit jamais aucun chagrin. - -Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de -se trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir -accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre -une personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils -fussent remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût -aussi connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de -jalousie, quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du -baron de Villefranche lui déplaisoit. - -Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur. -Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il -lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite; -mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse. - -Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses -soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville -dans ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il -ménagea si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle -lui promit de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de -Bagneux, et lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le -chevalier de Fosseuse. - -Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui -donna de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir -découvert que madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il -pouvoit brouiller le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit -peut-être moins rigoureuse. - -Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant -l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit -point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la -fidélité du chevalier de Fosseuse. - -Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils -résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le -baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de -Bagneux. - -Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après, -le chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez -elle. Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été -ce portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement. - -Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où -étoit ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de -Fosseuse lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien -faite. Elle pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui -faisoit une si grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de -son amour qui ne lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la -résolution de ne le revoir jamais. - -C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant -trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je -croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous -accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion; -mais je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être -délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous -êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je -vous regardois seulement.» - -Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna -aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il -fut longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de -ces reproches, et accablé d'une douleur incroyable. - -Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se -ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne -doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame -de Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche, -et que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut -affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit -tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel. - -Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se -plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune -audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et -qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne -de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution -qu'elle avoit prise. - -Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame -de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et -fit tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de -Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de -Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes -les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges -que lui tendoit la perfidie des hommes. - -Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle -voyoit augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins. - -Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère -qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne -des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort, -par le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent -arrêter, et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes, -que beaucoup de personnes tiennent honorables, firent travailler -vivement à lui faire son procès. - -Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse -l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour -l'intérêt qu'y avoit madame de Bagneux. - -Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas -que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si -elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire, -elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en -sentoit la dernière douleur. - -Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce -service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le -bonheur de son rival. - -Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder -madame de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si -véritablement elle croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit -plus douter de son inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins -malheureux si elle avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel -qu'elle se l'imaginât, que si le bonheur du baron de Villefranche étoit -la cause de l'état où il étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit -que ce qu'il avoit résolu paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre -prix, et que, s'il y périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit -au moins regretté. - -Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne -lui point parler et à ne le point entendre. - -Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non, -Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la -confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre -beauté a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché -que pour vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux -que les miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je -n'étois pas indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon -bonheur à vous adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute -votre injustice et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit -de lui répondre, sa douleur redoubla, et il partit avec plus de -désespoir. - -Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de -Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer -en des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le -sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le -conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa -suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens, -leur ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite -lui-même en cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit -qu'assurément il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances -imaginables pour l'obliger de se faire connoître à lui. - -Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit -été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle -apprit qu'il l'avoit été. - -Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le -chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi -triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec -plus d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu -depuis qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue -inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas -comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce -moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de -Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère, -et de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le -regarda. Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés -de personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître -qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce -qu'il avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son -amour; qu'il auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur -la place qu'il croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la -vérité il avoit été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un -service qu'elle n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de -lui faire voir combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le -traitoit si mal par le changement de son cœur en faveur du baron de -Villefranche; et enfin il se plaignit à elle de son injuste procédé -envers lui, soit qu'elle le crût coupable, ou que son inclination pour -lui fût diminuée, et la conjura de vouloir au moins avoir la bonté de -lui apprendre son crime ou son malheur; ajoutant, avec une extrême -soumission, que, s'il ne se pouvoit justifier, il se croyoit lui-même -indigne de ses bontés et de se présenter jamais devant elle, et que, -s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit été, il obéiroit à ses -ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne voulant point mériter sa -haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien qu'il n'y survivroit -guère. - -Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de -faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait -auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité, -elle ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet -de sa jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle -ajouta qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui -rendre; qu'il la connoissoit assez pour ne pas douter de sa -reconnoissance, et qu'elle ne lui eût une éternelle obligation; mais que -ce service n'exigeoit point de retour en de pareilles choses, son -procédé témoignant une légèreté naturelle; qu'il seroit toujours prêt à -en faire autant, et qu'elle ne le pourroit jamais regarder que comme un -homme capable de recevoir tous les jours de nouvelles idées; et enfin -qu'elle avoit quelque joie qu'il eût éteint lui-même dans son cœur une -affection qu'elle avoit souvent condamnée, mais qu'elle n'avoit pu -vaincre, et que ce qu'il venoit de faire eût sans doute augmentée. - -Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame -de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire -connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne -pouvant la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu -se justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura -dans une perplexité horrible. - -Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que -le chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, -qu'elle se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait. -Elle avoit toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes -choses pour le voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui -s'opposoit dans son cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui -pardonner. - -Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant -rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle -s'y regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente, -elle tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté -sur elle, comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui -tiennent à l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle -croyoit l'être ce jour-là. - -Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle -croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie -s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles -lui en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un -de ses amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait -d'un homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur -disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle -de leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les -laisser dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra. - -Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit -montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle -conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui -savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en -continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit -aimé. Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs -discours, elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de -lui dire, et lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et -de qui il étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui. - -Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette -conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre -des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse -fût coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, -qui avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait, -l'eût laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle -n'osoit espérer un changement si heureux. - -Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette -dispute venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de -donner un éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût -jamais été. Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent -d'avouer qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame -de Bagneux n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite, -qu'il s'étoit bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit -point souvenu où ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que -le peu de soin qu'il avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque -qu'il ne songeoit plus à la personne de qui il étoit, et qu'elle en -avoit entièrement effacé le souvenir dans son cœur. - -Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans -faire semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être -bien obligée de lui avoir conservé des restes si précieux. - -Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de -Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de -consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir -le chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas -qu'elle ne seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit -d'arriver, et qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre -côté, il ne pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous -les hommes, qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit -tout ce qu'un amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel -pour lui et de plus avantageux pour son rival. - -Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification -du chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours -été aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva -la même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle -lui apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle -avoit de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause -qu'elle avoit reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et -ils admirèrent ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été -brouillés si longtemps. - -Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence -parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire -pour madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire -connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des -marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne -possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce -n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de -facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction. - -La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de -faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs -terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi -fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie -qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre -cette résolution. - -Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage, -les grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de -ceux qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande -complaisance. - -Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir, -ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit -les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa -maîtresse. - -La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit -désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la -voir. Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver -en quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une -chose dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie. - -Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel -résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame -de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit -s'y rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit -lui-même le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours -éperdûment. - -Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au -temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et -ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux -qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son -voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce -qu'il en partît. - -Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un -et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée -par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup -de chagrin. - -Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de -Bagneux, et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il -obligea le baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne -qu'il connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il -n'eût point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa -femme. - -Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps -considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de -Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur -conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de -Fosseuse donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit -souhaiter de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle -avoit pour lui la même tendresse. - -Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il -pensa mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu -y réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il -voyoit bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette -visite; à peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour -ne point montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris -congé d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans -que le chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put -néanmoins s'en éloigner tant qu'elle y demeura. - -Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les -sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il -crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui -aient jamais été. - -M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes -choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au -chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir -médiocre d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient -une foible consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient -qu'accroître en eux le désir de se revoir. - -Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et -y ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable -de son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là[263]. Le -chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. de Bagneux ne manqueroit pas -d'aller voir cette entrée, pria madame de Bagneux de faire semblant -d'être indisposée le jour qu'elle se devoit faire, et lui permettre de -l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir le bonheur d'être à ses -pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie, et de lui conter les -ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame de Bagneux préféra -facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée; elle feignit une -indisposition dès le jour précédent. - -[Note 263: Voy. p. 80.] - -Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il -n'étoit pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de -Bagneux, n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal, -crut qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron -de Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette -cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il -résolut de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y -alloit aussi. - -La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche -la foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain -M. de Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, -furent au lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe. - -Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame -de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il -la trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne -convenoit en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde -malade. Il la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se -croyant asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent -avec plus de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir -avoir une conversation aussi longue et hors de toute appréhension. - -Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa -propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut -commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le -mal qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer -avant que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de -troubler la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en -retourna chez lui. - -M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne -douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner -lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer -une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne -fût alors auprès de sa femme. - -Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de -personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans -des résolutions épouvantables. - -Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui -entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut -toute troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de -Bagneux venoit d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler -d'étonnement, et le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris -qu'elle, ne croyant pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les -trouvât ensemble, n'y ayant point d'autre montée pour sortir de cette -chambre que celle par laquelle il devoit monter. - -Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà -proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour -détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville, -l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui -servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la -chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande -obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le -chevalier de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et -pendant que, transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui -causoient cette obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux -baron de Villefranche et le fit sortir de la chambre. - -Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit. -M. de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne -vît personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de -Fosseuse, le trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons -qu'il avoit eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses -n'étoient point sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa -éclater. - -Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir -comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la -dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre -de sa femme ou dans la rue. - -Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses -soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs -jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce -temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il -venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui -fit prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la -plus revoir. - -Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où -elle avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit -chère, elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui -témoigna seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui -point demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui -disant qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle -mourroit infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit. - -Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de -Villefranche, lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse -et madame de Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de -Fosseuse eût échappé à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il -y eût été exposé, quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi -exposée, la voyant toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle -faisoit pour le chevalier de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et -dans sa jalousie, que cette nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de -se voir vengé, par ce coup, d'une maîtresse cruelle et d'un rival -heureux. - -Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus -vivre en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il -n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui -inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de -Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux. - -Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre -mal le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien -faire qui pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de -Villefranche, elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le -seul moyen dont elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la -délicatesse du cœur de madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les -apparences qu'un puissant doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse -qui pût la détacher de l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle -espéroit, en lui donnant de nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il -lui demandoit. - -En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant -être fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en -attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui -s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il -paroissoit par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse -même, qui le leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand -état; qu'elle avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de -celui où elle lui dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu -effectivement les entendre; et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit -tant de particularités de ce qui s'étoit véritablement passé entre elle -et le chevalier de Fosseuse, et qui ne pouvoient être sues que d'eux et -de Bonneville, qu'elle ne douta point de la perfidie du chevalier de -Fosseuse, et qu'elle crut qu'il n'avoit pu se voir aimé d'une personne -comme elle sans le publier dans le monde. - -Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes -de lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune -défiance. - -Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le -chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit -au dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne -laissa pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette -résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit -facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit -cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur -étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui -donnoit la pensée où elle étoit. - -Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient -voir le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier -de Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent -depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance -qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être -bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me -perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez -d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que -j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en -éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que -comme une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle -s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui -entroient, pour n'être pas obligée de l'écouter. - -Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les -marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent -pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si -accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il -étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris -garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur -intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au -dernier point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il -se voyoit alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne -l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu -le croire capable d'un pareil procédé. - -Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie, -il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les -particularités du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en -justifier, quoiqu'il la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle -l'avoit déjà cru coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle -avoit vu elle-même sa justification, et qu'il lui demandât souvent avec -beaucoup de douleur si elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard -lui fît voir son innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le -bonheur. La douleur où il étoit lui fit abandonner la poursuite d'une -charge qu'il sollicitoit. La cour étoit à Fontainebleau: il ne put se -résoudre à quitter l'intérêt de son amour pour celui de sa fortune. - -Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce -qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle -étoit, n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès -d'elle, comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première -fois contre le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême -à lui marquer plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent -choses combien il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui -plaire, et quelle obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit -enfin l'entendre. - -Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors -incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle -croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit -inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche. -D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de -Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage, -il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus -confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes. - -En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit -qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui -l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son -départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la -seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il -résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin -s'il pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa -passion pour elle ou l'abandonner pour toujours. - -Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa -tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si -fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant -plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui -reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de -Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue -dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force. - -Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné -chez lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que -Bonneville lui avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et -d'elle, et tout ce qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, -nonobstant cet engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu -pour lui que des rigueurs insupportables; mais que ses derniers -traitemens lui avoient procuré le repos, et qu'il étoit entièrement -guéri de la passion qu'il avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne -pouvoit s'empêcher de lui reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il -lui disoit étoit une preuve certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître -alors qu'il avoit été l'objet de la jalousie de son mari, pendant que le -chevalier de Fosseuse étoit aimé d'elle, sans en murmurer, et qu'il -avoit eu entre ses mains un moyen infaillible de se venger de ses -rigueurs sans s'en être voulu servir, et enfin qu'il trouveroit d'autres -cœurs que le sien qui seroient et plus justes et plus reconnoissants. - -Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement -et une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle -devoit en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche -oubliât facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta -presque point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose -qui la rendroit malheureuse toute sa vie. - -Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de -reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit -éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, -elle la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit -innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et -tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît -bien qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans -s'exposer davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un -temps. Mais elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le -pourroit voir sans que le baron de Villefranche pût en avoir -connoissance. - -À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes -nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée. -Elle lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par -lequel elle lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où -elle étoit priée. - -La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque -de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout -ce qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce -changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis. - -Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame -de Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle -avoit reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui -apprit ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère -moins affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent -un temps sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce -commandement lui fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut -dans un état de beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes. - -Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce -qu'elle souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de -connoître qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de -Bagneux, pour lui ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne -lui parlât pas avec sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de -la voir sans une entière nécessité, lui donna la lettre du baron de -Villefranche. - -Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à -qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à -sa maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une -autre pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et -ayant su que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant -demandée, croyant lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna -celle du baron de Villefranche. - -L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre -que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il -regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans -cette lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de -tendresse et de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il -avec une colère horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie -de vos amans. Y a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une -femme plus coupable que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que -devroient vous inspirer votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai -les derniers remèdes, et peut-être que toute votre vie vous vous -repentirez de m'avoir fait une telle offense.» Ensuite il lui fit toutes -les menaces que l'on peut attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui -défendit de revoir le chevalier de Fosseuse ni de lui parler. - -Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant -tantôt son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt -fondant en larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit -pitié à M. de Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la -regardant moins sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais -se sentant plus que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant -d'ailleurs supporter la vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de -forces qui lui restoient, et se retira dans sa chambre, accablée d'une -douleur mortelle. - -Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois -appréhendés lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes -pensées que l'on peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un -accablement sans pareil et des souffrances d'esprit épouvantables, qui -lui firent souvent désirer la mort, comme le seul remède à ses maux. -Elle ne pouvoit considérer combien elle auroit de peine à faire oublier -jamais à son mari les soupçons qu'il pouvoit avoir de sa vertu, sans -désespérer de pouvoir avoir le reste de sa vie un véritable repos avec -lui et de mettre fin à ses reproches. - -Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord -entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses -sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise -de son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se -représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur -possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir. - -Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre -du baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il -en étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en -ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit -enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune -chose qui pût la faire souvenir de lui. - -Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses -résolutions. Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi -pure et aussi grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce -qu'elle pouvoit y opposer, et il y avoit des momens que la résolution -qu'elle avoit prise de ne le revoir jamais faisoit une partie de sa -tristesse. - -Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande -mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles, -conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état, -de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant -alors, et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au -recouvrement de sa santé. - -M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien -aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant -d'ailleurs regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne -verroit presque que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit -entièrement détachée des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de -son mari, qu'elle vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit, -témoigna le souhaiter ardemment. - -La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à -Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le -chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois. - -Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. -Comme M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme -et d'y employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit -point eu d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment -devoir pour elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir. - -Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui -voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût -qu'elle pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables -sentimens et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, -se voyant au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la -première fois, elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, -quelque effort qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que -lui donnoient ces pensées. - -Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde. -Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu -recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui -disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment -elle ne pensoit plus à lui. - -Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses -lettres à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle -remarqueroit par sa persévérance la constance de son amour. - -Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle -serroit ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour -entrée dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué -qu'elle n'étoit point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. -Elle fut étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut -d'abord un regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les -regarda comme des choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin -elle se laissa vaincre à la curiosité de les lire. - -Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce -qu'elle vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers -sentimens se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec -des agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de -son cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et -permit dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les -lettres du chevalier de Fosseuse. - -A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli -que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un -remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il -n'y eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur -passion devint encore plus ardente. - -Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui -permettre de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver -le moyen en un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de -voir le chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient -arrivées, le lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la -chambre pour quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse -qu'elle iroit voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la -maison qu'elle avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous -prétexte de voir cette dame. - -Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un -lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale -de se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir. -Mais madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie, -empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de -choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé -la permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui -l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de -Bagneux venoit. - -S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme -étoit chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit -d'y aller, ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour -la forme, un de ses gens. - -Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de -Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée, -comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant -rien faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le -chevalier de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, -considérant en quel danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit -étoit exposée. - -Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne -sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux, -qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis -de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où -il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une -surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il -eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du -chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris -une profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de -se satisfaire. - -Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et -alla à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en -des termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente. - -Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant -que son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une -certitude de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer -davantage chez madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit -découvert celui de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle -devoit faire, elle prit aussi congé d'elle. - -Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son -malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle -venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus -capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis -quand on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour -vous en punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et, -transporté de rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison. - -Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée -aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une -personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le -touchât encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les -plus violentes dont un esprit puisse être agité. - -Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de -Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la -douleur s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur -assistance elle eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après -dans un nouvel évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau -soulagée, après avoir jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, -elle retomba encore au même état; et enfin, cette même douleur, qui -s'étoit auparavant resserrée, venant à s'épandre tout d'un coup, elle -ouvrit les yeux avec une langueur mortelle, accablée d'une fièvre -horrible. - -Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit -ayant recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent -à son imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. -Ensuite elle fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une -tendresse que l'état où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre, -quoique néanmoins avec des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle -reconnoissoit qu'il étoit la cause de ses malheurs; mais son cœur étoit -alors tellement rempli de sa passion qu'elle ne pouvoit plus combattre -pour l'en chasser, ni condamner les sentimens qu'elle lui avoit -inspirés. - -Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa -vie fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus -violente. - -Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de -M. de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en -retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter. -Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et -s'aller offrir à la colère de M. de Bagneux. - -Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours -après, combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit -oublier tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de -France et d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et -d'y passer le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que -très-misérable, ne voulant pas être cause que, si madame de Bagneux -guérissoit de cette maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de -pareils malheurs. Et, quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de -savoir si elle en relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de -ne le pas attendre, de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût -exécuter sa résolution. - -Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre -Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant -beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire -qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en -quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il -partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume. - -M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après -les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger -où étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui -avoit inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit -intéresser à sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit -soin qu'on y apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en -amant qui tremble pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui -croit avoir de justes sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui -persuader que l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son -affection; que la douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit -entièrement pour l'avenir, et qu'il seroit incapable de lui témoigner -jamais aucuns soupçons qui pussent lui déplaire. - -Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle -lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre -que sa mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus -penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui -paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au -milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit -été digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte -passion lui ôtoit l'envie de guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit -jamais chasser cette passion de son cœur, et que, si elle survivoit à la -connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible -avec laquelle elle seroit obligée de cacher ses sentimens, elle seroit -tous les jours exposée à tous les chagrins qu'il voudroit lui faire -souffrir, et qu'il auroit lui-même une continuelle inquiétude. - -Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien -qu'elle eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces -choses et à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt -dans un état pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées -par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner -aucun regret à la vie. - - - - -[Illustration] - -LES -FAUSSES PRUDES -OU -LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264] -ET AUTRES DAMES DE LA COUR. - - -[Note 264: Madame de Brancas étoit femme de Charles de Brancas, le plus -jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de -Brancas étoit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mère. Madame -de Sévigné a fait connoître ses distractions, et La Bruyère l'a rendu -fameux sous le nom de _Ménalque_. - -Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des -parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et -l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de -Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de -La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le -_Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_, -_Oradour_ (d').] - - _Je n'ai pas de ces hauts desseins - D'écrire les actes des saints, - Ma Muse est encore trop jeunette; - Il ne lui faut qu'une musette, - Et les discours moins sérieux - La divertissent cent fois mieux. - Moi qui ne veux pas la contraindre, - Je ne veux pas encor me plaindre - Avec de lamentables vers - De voir un siècle si pervers. - Tout ce que je demande d'elle - Est de conter quelque nouvelle - Comme les dames de la cour - Traitent les mystères d'amour. - Maintenant il me prend envie - De décrire toute leur vie, - Pendant que dans un triste exil - J'ai le temps d'en ourdir le fil. - On ne sauroit m'en faire accroire: - Je sais le fin de leur histoire, - Je sais leur pratique et leurs brigues, - Et je puis vous jurer ma foi - Que nul ne la sait mieux que moi. - Je sais leurs secrètes intrigues, - Et comme chacun en ce jour - Se comporte dans cette cour. - Avance-toi, Muse, et m'inspire - Quelque chose digne de rire, - Le sujet le mérite bien. - Déjà dans plus d'un entretien - Nous en avons ri, ce me semble, - Quand nous étions tous deux ensemble. - Mais nous les mettrons en courroux, - Me diras-tu, filons plus doux. - Et moi je n'en veux rien démordre. - Disons toutes choses par ordre; - Surtout dans cette occasion - Évitons la confusion, - Et ne faisons pas un mélange; - Distinguons le démon de l'ange. - À part scrupules superflus, - Puisqu'en ce temps il n'en est plus! - Il me prend un éclat de rire - D'en avoir ici tant à dire - Qu'il faut avec moi confesser - Que j'aurois peine à commencer. - Pendant que j'ai le vent en poupe, - Prenons-en une de la troupe, - Et la séparons du monceau, - Pour le premier coup de pinceau. - Nous dauberons quelque autre ensuite, - Et, suivant notre réussite, - Sans nous arrêter en chemin - Nous les passerons sous la main. - Mais donc pour entrer en matière, - Qui choisirons-nous la première? - Prenons Madame de Brancas. - Je sais que chacun en fait cas; - C'est une belle assez fameuse - Pour rendre notre histoire heureuse. - Je m'en vais doncque l'exposer. - Écoutez, je vais commencer._ - - _Vêtu d'une étroite culotte, - Son père[265], faiseur de calotte, - En vendit, dit-on, à Lyon, - Quasi pour près d'un million. - Ainsi se voyant en avance, - Il se mêla de la finance, - Et tout le reste de ses ans - Fut un de ces gros partisans. - Il avoit dedans sa famille - Une belle et charmante fille, - Belle, à ce qu'on en a écrit, - Mais on ne dit rien de l'esprit, - Lorsque Madame la Princesse[266] - La prit pour être la maîtresse - Du feu bonhomme d'Assigny[267], - Qui crut trouver la pie au nid. - Avant ce fameux mariage - Qu'on fit à la fleur de son âge, - Toutes ses premières amours, - Qui n'eurent pas longtemps leurs cours, - Furent avec laquais et pages - Et maints semblables personnages - Du fameux hôtel de Condé, - Et non avec son accordé. - Avant qu'il fût jour chez Madame, - Chacun sait que cette bonne âme - Avoit joué, je ne mens pas, - Dedans le plus haut galetas, - Plus de deux heures à la boule, - Avec des balles que l'on roule, - Et plus elles sont près du but - Elle confesse avoir perdu. - Sitôt qu'elle fut épousée, - Son mari, d'une âme rusée, - L'envoie auprès de sa maman - Et la retient là près d'un an. - C'est au fond de la Normandie - Que ce mari la congédie; - Si c'eût été plus en deçà, - On eût su ce qui s'y passa. - J'ai su d'un auteur très sincère - Qu'elle battit sa belle-mère, - Qui, l'aimant toujours tendrement, - Souffrit cela patiemment. - Après deux ou trois ans d'épreuve, - Par bonheur elle devint veuve. - On dit qu'elle en jeta des pleurs, - Qu'elle feignit quelques douleurs; - Mais, sans parler à la volée, - Elle en fut bientôt consolée. - Depuis elle vint à Paris, - Heureux séjour pour les Cloris, - Où, quoique sous un sombre voile, - Elle brilla comme une étoile. - Les sieurs de Malta[268] et Jeannin[269], - Friands du sexe féminin, - Ne l'avoient à peine aperçue, - Que leur âme en parut émue, - Et chacun s'en crut le vainqueur. - Tous deux lui touchèrent le cœur, - Pour tous deux elle eut l'âme atteinte, - Et ce ne fut pas sans contrainte - Qu'elle répondit à leurs vœux, - Les voulant conserver tous deux. - Pas un n'eut l'âme trop saisie - Des mouvements de jalousie. - Elle les ménagea si bien - Qu'ils ne se dirent jamais rien. - Jeannin la menoit en campagne - Dans une maison de cocagne - Que l'on appelle l'Amireau, - Non pas séjour de houbereau, - Mais une maison de délices, - Où Brancas offrit ses services - À cette jeune déité, - Qui n'eut point d'inhumanité - Pour un galant si plein de charmes: - Elle rendit bientôt les armes. - Après un mal assez amer, - Brancas revient pour prendre l'air - Dedans cette maison fameuse, - Mais maison pour lui bien heureuse, - Puisqu'en cet illustre séjour - Il prit et donna de l'amour; - Souvent lui conta des fleurettes, - Et, dans ces douces amusettes, - Il lui récitoit quelques vers, - Qu'il pilloit des auteurs divers. - Un jour qu'il causoit avec elle, - Afin de lui prouver son zèle - Et tous les violents transports - Qu'il ressentoit peut-être alors, - Il lui fit voir une élégie, - Mais forte et pleine d'énergie, - Qu'elle prit pour un madrigal, - Qui lui porta le coup fatal, - Dont elle ne se put défendre; - Elle acheva lors de se prendre. - Le reste, ne se conte plus, - J'en serois moi-même confus. - Le voir, l'aimer, devenir grosse, - Je ne vous dis point chose fausse, - Se firent dès le même jour - Qu'il lui témoigna de l'amour. - Il n'est pourtant rien de plus vrai - Qu'on n'y mit pas plus de délai, - Et que dans la même journée - La chose se vit terminée. - Sitôt que monsieur de Brancas - S'aperçut de ce vilain cas, - Par un motif de conscience, - Ou bien poussé par la finance, - Sur quoi l'on ne pouvoit gloser, - Il fit dessein de l'épouser. - Bien que la dame se vît grosse, - Elle ne vouloit point de noce, - Pourtant elle y consentit: car - Voyant que le duc de Villars - Étoit prêt de faire naufrage, - Elle approuva ce mariage: - Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret, - Sans quelque espoir du tabouret[270]. - Six mois après l'affaire faite, - Elle mit au monde Branquette[271], - Ce jeune miracle d'amour - Qui brille à présent dans la cour, - Devant qui même la plus belle - N'oseroit lever la prunelle, - Et qui pourroit conter à soi - Le cœur même de notre Roi[272]. - Ses beaux cheveux de couleur blonde - Et son teint le plus beau du monde - Réjouirent fort son papa, - Parce que Jeannin et Malta, - Dont il étoit en défiance, - N'avoient aucune ressemblance - À ce beau teint, à ces cheveux - Dignes de mille et mille vœux. - Monsieur de Laon[273], qui dans l'Église - Fait une figure de mise, - Et qui, comme l'on peut juger, - Sait bien plus que son pain manger, - Ou, pour parler sans menterie, - Un grand laquais nommé La Brie[274], - Furent père, à ce que l'on dit, - D'une fille du même lit[275]. - Mais sans choquer la révérence, - On croit avec plus d'apparence, - Qu'elle vint de ce grand prélat, - Qui fit cela sans nul éclat; - Et ce qui fait qu'aucun n'en doute, - C'est que malgré la sœur Écoute, - Et la mortification - Que l'on souffre en religion, - Elle ne perd jamais l'envie - De finir tristement sa vie, - Et de donner dans ce saint lieu - De grandes louanges à Dieu: - Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse, - Que ce dessein lui vient de race, - Quoique d'autres légèrement - En jugent peut-être autrement. - Pour encor mieux faire la fausse, - Chacun dit qu'elle en devint grosse - En l'absence de son mari, - Qui depuis en fut bien marri, - Et qui contre son ordinaire - En parut un peu en colère; - Mais étant un fort bon parent[276], - Il en usa modérément, - Et ne s'en prit rien qu'à La Brie, - Qu'il chassa, dit-on, de furie, - Ce qui fit beaucoup plus d'éclat - Que s'il s'en fût pris au prélat. - Mais notre adorable comtesse, - Pour autoriser sa grossesse, - Lui soutint, jurant de sa part, - Que déjà devant son départ - Sa fille avoit été conçue, - Qu'elle s'en étoit aperçue. - Le temps pourtant s'accordoit mal; - Mais dans un endroit si fatal - On n'examina pas la chose; - On lui fit croire que la glose - De ce doute fâcheux qu'il prit - Étoit une absence d'esprit, - Et dans ses grandes rêveries[277], - Il se forgeoit ces niaiseries. - Lors le mari le crut assez: - Vous le croirez si vous voulez. - À ces deux-là, qui la quittèrent, - Deux autres fameux succédèrent: - Chavigny, autrement de Pont[278], - Et d'Elbeuf[279], homme assez profond - Dans la science de la chasse, - Qui remplissoit fort bien sa place, - Lorsqu'il appliquoit ses efforts - Après quelque grand bruit d'alors. - Il lui contoit pour l'ordinaire - Tous les faits de son chien Cerbère, - S'il s'étoit jeté tout à coup - Sur quelque cerf ou quelque loup, - Si le chevreuil ou bien le lièvre - Avoit eu ce jour-là la fièvre, - En se voyant dessus ses fins - À la merci de ses mâtins. - L'autre, qui paraissoit plus sage, - Étoit aussi d'un autre usage. - C'étoit un homme libéral, - Qui donnoit tout, ou bien, ou mal; - Même l'on dit, entre autre chose - (Que personne de vous ne glose), - Qu'avant que de lui dire adieu, - Il lui meubla son prié-Dieu[280], - Mais des plus beaux bijoux du monde, - De tout ce que la terre et l'onde - Fournissent de plus précieux, - Et de plus éclatant aux yeux. - Combien cet amant plein de zèle - A-t-il souffert de maux pour elle! - Il a blanchi dessous le faix, - Outre sa dépense et ses frais. - Quelle auroit donc été sa peine, - S'il eût aimé quelque inhumaine! - Sans rendre ces deux mécontents, - Elle avoit dès ce même temps - L'abbé Nardy, amant de Galle[281], - Dont l'âme n'est point libérale, - Qui la voyoit comme voisin - Depuis le soir jusqu'au matin. - Dedans ce temps-là même encore, - Malta, qui l'aime et qui l'adore, - Revint, mais plus secrètement - Montrer qu'il étoit son amant, - Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres; - Et parmi tant de bons apôtres, - Sans savoir d'où cela venoit, - Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit, - Lâcherai-je cette parole? - Que la dame avoit la vérole. - On consulta dessus ce fait - Un homme en ce métier parfait, - Qui la voulut prendre en sa charge: - C'est le sage monsieur Le Large, - Homme qui n'a point de pareil - En tout ce que voit le soleil. - Sans songer d'où le mal procède, - On résout d'y donner remède; - L'on convient pour cela de prix. - Le jour même, dit-on, fut pris - Mais la guérison fut remise - Malgré quelque potion prise, - À cause que dans cet instant - L'argent n'étoit pas bien comptant. - Comme elle avoit un cœur de roche, - Pour éviter quelque reproche - Qu'on lui faisoit en son quartier, - Même gens de galant métier, - Pour tromper tant de sentinelles, - Elle prend celui des Tournelles, - Et sans avoir d'autre raison, - Elle abandonne sa maison; - Puis prend la rue de Vienne, - Quartier plus propre à la fredaine, - Et déjà beaucoup plus fameux - Pour tous les larcins amoureux. - Bien que personne ne la suive, - Elle ne se croit pas oisive: - Messieurs Paget[252] et Monerot[283] - Y furent bientôt pris au mot. - Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue, - Et l'un et l'autre d'eux se tue - De lui faire mille présents. - Elle, pour les rendre contents, - De peur que l'un des deux s'offense, - Avoit beaucoup de complaisance; - Elle prenoit à toute main, - Croyoit qu'il eût été vilain - De refuser avec audace - Des présents faits de bonne grâce. - Ils avoient dans leur passion - Tous deux de l'émulation: - Si l'un envoyoit une table - D'une fabrique inimitable, - L'autre renvoyoit dès le soir - Un parfaitement beau miroir; - Si l'un d'eux chômoit une fête, - L'autre se mettoit dans la tête - Depuis le soir jusqu'au matin - De la régaler d'un festin. - Mais les fortunes bien prospères - Sont celles qui ne durent guères: - Bientôt une adroite beauté - Eut tout ce mystère gâté, - Et par une intrigue nouvelle - Lui ravit ses amans fidèles. - C'est d'Olonne[284] qui fit ce coup - Environ entre chien et loup. - Jamais rien ne fut plus sensible - Que ce larcin irrémissible; - Mais dans l'espoir de se venger - Elle n'y voulut pas songer: - Sans bruit elle se laissa faire. - Le sieur Fleuri[285], vilain compère - (Ceci soit dit sans l'offenser), - Et plus laid qu'on ne peut penser, - Le diable (Dieu me le pardonne), - Armé des armes qu'on lui donne, - Non, n'est pas si laid que celui - Qui charmoit alors son ennui. - Sa mine étoit plus dégoûtante - Que les courroies d'une tente; - Son teint d'un vieil mort et huileux - Éclatoit d'un lustre terreux; - Ses cheveux, sa barbe maussade, - Son haleine pire que cade[286], - Et le tout d'un monstre infernal, - S'il n'avoit été libéral, - L'auroient certes, comme je pense, - Fait haïr de toute la France. - Il faisoit donc quelques présents, - Mais qui pourtant n'étoient pas grands: - Des essences et des pommades, - Des citrons doux pour les malades, - Des raisins doux de Languedoc - Pour le carême, c'étoit hoc, - Et quelque autre chose semblable, - Non pas d'un prix inimitable; - Mais pour être parfait amant, - Suffit de donner seulement. - Bien que Fleuri logeât chez elle, - Elle ne lui fut pas fidèle. - Comme un cent ne suffisoit pas, - D'Épagni[287] eut le même cas, - Du même temps, à la même heure, - Homme encore laid, ou je meure, - Qui, sans le bon monsieur Fleuri, - Qui sur lui l'auroit enchéri, - Il auroit été, si je n'erre, - Le plus laid homme de la terre, - Commençant à s'émanciper, - Lui montroit l'art de bien piper, - À quelque jeu que ce pût être - Sans que l'on pût le reconnoître. - C'est où bien des gens ont recours - Et qui lui fut d'un grand secours. - Avant qu'elle eût cette science, - Elle perdit, mais d'importance. - Mais vous allez tous admirer - Comme elle s'en sut bien payer. - Au carnaval, temps de remarque, - Notre jeune et vaillant monarque, - Pour chasser mille ennuis fâcheux, - Dansoit un ballet somptueux: - Brancas, cette jeune merveille, - Qui a le pas fin et l'oreille, - Dans ce ballet, non par hasard, - Représentoit, dit-on, un art[288], - Oui, c'étoit la Géométrie: - Son habit couleur de prairie, - Et qui valoit son pesant d'or, - M'en fait ressouvenir encor. - En attendant, comme je pense, - Que son tour vint d'entrer en danse, - Hélas! monsieur de Relabbé - La fit bien venir à jubé; - Sans vous conter des hyperboles - Lui gagna dix-huit cents pistoles. - Après un semblable malheur, - On ne dansa pas de bon cœur. - La somme n'étant pas payée, - Elle en fut moins mortifiée, - Car, comme cet homme de cour - Alla la voir un autre jour, - Il se paya d'une monnoie - Qu'il reçut même avecque joie, - Et qu'on entend à demi-mot - À moins que de passer pour sot. - Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire, - Puisque lui-même en fait l'histoire. - Dans ce temps-là monsieur Jeannin - La revit, sans qu'aucun venin - D'une immortelle jalousie - Lui vint troubler la fantaisie; - Elle le reçut de bon œil, - Et l'eût aimé jusqu'au cercueil, - Sans qu'une méchante personne - Le lui ravit: ce fut d'Olonne - Qui luit prit encor celui-ci - Et bien d'autres qu'on sait aussi. - Monsieur de Beaufort[289], ce grand homme, - Que l'on connoît dès qu'on le nomme, - Depuis les plus petits enfans - Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents, - La consola de cette perte; - Tous les jours elle étoit alerte - Pour épier où ce héros - Lui pourroit parler en repos. - J'aurois de quoi vous faire rire, - Si je voulois ici vous dire - Mille et mille discours sans fin, - Et les rendez-vous du jardin - Du fameux hôtel de Vendôme[290], - Où, bien souvent, comme un fantôme - J'ai connu ce maître paillard - L'attendre tout seul à l'écart. - Mais, hélas! la beauté qu'il aime - Le publie trop elle-même - Pour vous le réciter ainsi. - Peut-être savez-vous aussi - Les discours que de leur fenêtre - Ils se faisoient sans trop paroître, - Parce que monsieur de Brancas - Dessus ce point ne railloit pas, - De quoi pourtant chacun s'étonne, - Le voyant si bonne personne. - Monsieur le maréchal d'Estrez[291], - Qui, je crois, comme vous savez, - N'a pas l'âme trop libérale, - Etoit encor de sa cabale. - Jugez un peu s'il l'aimoit bien, - Puisqu'il lui fit présent d'un chien, - Mais d'un joli chien de Boulogne, - Petit et de camuse trogne. - Mais comme son affection - Augmentoit sa prétention, - Il lui fit un don plus solide: - C'étoit un petit coffre vide, - Mais ajusté fort joliment, - Et qui, dit-on, étoit d'argent. - Après, contrefaisant la prude, - Elle mit toute son étude - À corrompre monsieur Fouquet[292]; - Déjà de plus d'un affiquet - Elle orne sa divine tresse, - Elle le flatte et le caresse; - Mais lui, toujours comme un glaçon, - Ne mordoit point à l'hameçon. - Jamais on ne le sut surprendre. - Il avoit une amitié tendre - Pour son bonhomme de mari - Dont on ne l'a jamais guéri. - Tout ce que l'amour nous suggère - Près de lui ne servoit de guère; - Malgré tous ses divins appas - Cet amant ne l'écouta pas. - Alors on voit qu'elle s'écrie: - «Voilà ma science finie - Sans que tu me sois converti, - Et j'en aurai le démenti! - Dussé-je mourir dans la peine, - Je veux que ton âme inhumaine, - Plus fière que dame à certon[293], - Chante dessus un autre ton.» - Alors, le prenant de furie - Dans cette grande galerie - Que nous prenons à Saint-Mandé[294], - L'œil en feu comme un possédé, - Malgré ce qu'il put entreprendre, - Elle le force de se rendre. - Et l'on dit, malgré qu'il en eût, - Qu'elle en fit ce qu'elle voulut; - Et lorsqu'il eut quitté sa patte, - Après l'avoir nommée ingrate - Et fait quelques discours confus, - Il jura de ne tomber plus. - Son serment ne fut pas frivole, - Car depuis il lui tint parole. - Alors que ce surintendant[295] - Fut frappé de cet accident - Qui, par une chute commune, - Entraîna plus d'une fortune, - Dieu sait quels furent ses regrets! - Cela m'importe fort peu; mais, - À ce que l'on me persuade, - Elle fut tout à fait malade, - Et même, à ne vous mentir point, - Elle en perdit son embonpoint. - Depuis, lorsque ses amis virent - Que les choses se ralentirent, - Recouvrant un peu de santé, - On vit renaître sa beauté. - À peine chacun la découvre - Qu'elle alla loger dans le Louvre, - Et sans savoir quasi pourquoi - On la voit bien auprès du Roi. - D'autres n'en disent pas de même, - Disant que c'est elle qui l'aime, - Et qu'elle s'efforce en tous lieux - De se trouver devant ses yeux; - Que d'une manière obligeante, - Près de lui fait toujours l'amante, - Et que, redoublant ses appas, - Fait très souvent le premier pas. - La raison sur quoi l'on se fonde, - C'est que le plus grand Roi du monde, - Qui d'un regard peut tout charmer, - Et qui n'a, pour se faire aimer, - Qu'à jeter l'œil sur la plus belle, - Qui ne connoît point de cruelle, - Ne voudroit pas faire un tel choix. - Lors l'on entendit une voix, - Qui dit d'un ton digne de marque, - Nous parlant de ce grand monarque: - «Hélas! pourquoi s'en étonner, - Puisqu'on le veut abandonner - Aux caresses d'une importune - Qui n'étoit plus bonne fortune, - Et qui désormais au cercueil - Ne peut entrer qu'avec un œil[296]?» - Une raison si convainquante - Fit que l'on eut bien de la pente - À croire que ce Roi fameux - Pourroit bien répondre à ses vœux, - Quoique l'on soutienne en cachette - Que le tout n'est que pour Branquette, - Dont je donne certificat, - Étant un mets plus délicat, - Plus savoureux et plus d'élite - Pour un prince de ce mérite. - Cependant monsieur de Brancas - Ferme l'œil à tout ce tracas, - Et d'une âme toute pieuse, - Pour mener une vie heureuse - Et libre de tous les chagrins, - Vers le ciel élevant ses mains, - Offre à Dieu tout ce que peut faire - Et la jeune fille et la mère, - Et sans en concevoir de fiel - Reçoit tout comme don du ciel, - Soit qu'il eût à souffrir des princes, - Ou des gouverneurs des provinces, - Des prélats, des abbés, des rois, - Des partisans et des bourgeois._ - - _Voilà mon histoire finie; - Jugez si dans ma litanie - Ce jeune miracle d'amour - Ne pourra pas entrer un jour. - Vous qui connaissez cette belle, - Contez-lui comme une nouvelle - Tout ce que mon histoire en dit, - Puisque je mourrois de dépit - Si, sans choquer sa modestie, - Elle n'en étoit avertie, - Espérant avoir le bonheur - De lui montrer un jour l'auteur._ - -[Note 265: Mathieu Garnier. Sa succession, dit le _Catalogue des -partisans_, a été «un des principaux piliers de la maltôte de son temps, -tant par création de nouveaux offices que par attribution de droits et -taxes sur les anciens.» Cf. _Courrier de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 1, -p. 167.] - -[Note 266: Marguerite de Montmorency, femme du prince de Condé.] - -[Note 267: Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné qu'il faut lire: M. d'Acigné -étoit de la maison de Brissac; c'est d'Isigny. François de Brecey, -seigneur d'Isigny en Normandie, fut en effet le premier mari de Suzanne -Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer de lui.] - -[Note 268: Ce n'est pas Maltha, mais Matha qu'il faut lire. Charles de -Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en Saintonge, ami de l'abbé -chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de M. Moreau, dans sa -savante édition des _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p. -250, 251, 294.] - -[Note 269: Petit-fils, par sa mère, du président Jeannin de Castille. La -femme de Chalais, à qui Richelieu fit trancher la tête, étoit sa sœur.] - -[Note 270: L'espoir qu'elle avoit de voir son mari devenir duc, par la -mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint pas les honneurs dus aux -duchesses, dont le plus particulier étoit d'avoir un tabouret chez la -reine.] - -[Note 271: Branquette, c'est-à-dire mademoiselle de Brancas, épousa, le -2 février 1667, le prince d'Harcourt, et mourut en 1673.] - -[Note 272: Un couplet satirique du temps disoit en effet: - - Brancas vend sa fille au roy - Et sa femme au gros Louvoy. - -Voy. le _Dict des Préc._, t. 2, au mot _Brancas_.] - -[Note 273: César d'Estrées, évêque-duc de Laon, pair de France en 1653. -Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il fut reçu à l'Académie -françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.] - -[Note 274: Le même nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que -nous avons cité dans notre édition du _Dictionnaire des Précieuses_, t. -2, au mot _Brancas_.] - -[Note 275: La seconde fille, avouée du moins, de madame de Brancas, -épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars; -elle n'entra donc point en religion.] - -[Note 276: La mère du comte de Brancas étoit Julienne Hippolyte -d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et tante de César -d'Estrées, évêque de Laon.] - -[Note 277: Nous avons déjà dit que le comte de Brancas sembloit être -l'original du portrait que La Bruyère a tracé du distrait, sous le nom -de Ménalque.] - -[Note 278: Armand-Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de -Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon Le Bouthillier de Chavigny -et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658, Élisabeth Bossuet, et mourut -en 1684.] - -[Note 279: Charles de Lorraine, troisième du nom, duc d'Elbeuf, -gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652.] - -[Note 280: Nous écrivons _prié-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver -la mesure du vers, et surtout parce que la deuxième forme n'étoit pas -encore admise. Richelet ne donne que la première; Furetière admet les -deux, et le Dictionnaire de Trévoux, qui les conserve, n'emploie pas la -seconde dans ses exemples.] - -[Note 281: Je proposerois de lire: «amant de balle», c'est-à-dire «de -pacotille», comme dans le vers de Molière: - - Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. -] - -[Note 282: Maître des requêtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1, -p. 16, et _Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, p. 318.] - -[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.] - -[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p. -1-153.] - -[Note 285: Peut-être est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de -Savoie, qui vint en France vers cette époque, et avec qui _Mademoiselle_ -se lia à Fontainebleau. Voy. ses _Mémoires_, édit. Maëstricht, t. 4.] - -[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile à -comprendre.] - -[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner -des renseignements précis. Nous connoissons sous ce nom un abbé -d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où, pour le remercier de -quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui disoit: - - Adieu, cher abbé de mon âme; - Cupidon vous doint belle dame, - Car maints prelats de ce temps-cy - Aiment belles dames aussy, - Et j'en connois d'assez peu sages - Pour enganymeder leurs pages. -] - -[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully, -fut dansé pour la première fois par Sa Majesté le 8 janvier 1663.] - -[Note 289: François de Vendôme, duc de Beaufort, le roi des Halles.] - -[Note 290: Cet hôtel étoit situé dans la rue Saint-Honoré, non loin du -couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui l'avoit fait construire, -l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur -considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.)] - -[Note 291: François-Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, maréchal de -France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.] - -[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, étoit fort peu délicat -cependant en matière d'amour.] - -[Note 293: Peut-être faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re édit., comme -toutes les autres, donne: _dame à certon_. Mais ce texte de 1668 est si -mauvais qu'on a dû presque toujours le modifier.] - -[Note 294: La maison que Fouquet avoit bâtie à Saint-Mandé étoit le lieu -ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est là que l'on saisit la -fameuse cassette où tant de lettres compromettantes furent trouvées et -que le roi fit généreusement brûler.] - -[Note 295: Nous n'avons pas à rappeler ici les détails de la chute de -Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son arrestation à Nantes. Cette -chute, comme le dit l'auteur, - - Entraîna plus d'une fortune. - -Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de -ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches -présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son -malheur.] - -[Note 296: Madame de Beauvais, une des premières femmes qui -s'attachèrent à le séduire, étoit borgne.] - - - - -[Illustration] - -LA -FRANCE GALANTE -OU -HISTOIRES AMOUREUSES -DE LA COUR. -(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._) - - -Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il -étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de -suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien -auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt. -Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur -de n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce -que la bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à -courir après les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les -méprisèrent, d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si -ce n'est que le tempérament l'emporta sur la réflexion. - -[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui étoit celui du roi Henri IV -dans le pamphlet célèbre attribué à la princesse de Conti, a été depuis -appliqué à Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος); -et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de -France_, l'éditeur de Cologne, rappelant le succès des _Conquêtes -amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu -en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on -veut parler du Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le -nom du Roi à celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.] - -Madame de Montespan[298] fut de celles-là. Elle passoit pour une des -plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus -d'agrément dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles -qualités étoient effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée -aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus -rien. Elle étoit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son -alliance autant que sa beauté avoit été causé que M. de Montespan -l'avoit recherchée en mariage, et l'avoit préférée à quantité d'autres -qui auroient beaucoup mieux accommodé ses affaires. - -[Note 298: Madame de Montespan étoit Françoise-Athénaïs de Rochechouart, -fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née -en 1641, elle épousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, -marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707. - -Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de -Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de -Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis -Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant -de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur -de dix-huit cent mille écus.»] - -[Note 299: «J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable, -dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et -d'esprit fort agréable, que les Mortemart.» (_Mém. de Montpensier_, VII, -42.)] - -Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir -prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands -desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce -temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté, -mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit -entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de -chercher parti ailleurs. - -Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300], -elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand Alcandre, qui lui -témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire qu'il pouvoit -être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui -approchât de l'amour[301]. Monsieur surprit par là un grand nombre de -personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le -chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir -bientôt le prince à ses premières inclinations; et comme il avoit son -étoile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut -toute la part dans ses bonnes grâces. - -[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.] - -[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.] - -Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que -pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée -quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine, -qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de -mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui -s'en consola avec le chevalier de Lorraine. - -La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de -toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun[302], favori du grand -Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort -médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes -qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi -qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le -quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit -auprès du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, -qui avoit ouï parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par -expérience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit -effectivement, ne dédaigna pas les offres de service qu'il lui fit. -Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mêlée avec sa -curiosité, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui -vouloir accorder la dernière faveur; et pendant qu'elle le faisoit -attendre, il arriva une affaire à ce favori qui le devoit perdre auprès -de son maître, s'il n'eût été plus heureux que sage. - -[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.] - -Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes, -n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes -du commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se -sentoit épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien -aise de satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la -princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possédoit les bonnes grâces; -et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à cause de ses grandes -qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver l'amitié de la -princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de madame de -Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit découvert -la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement[304], et la -menaça, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de réputation dans -le monde. - -[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.] - -[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cité de l'abbé de Choisy, qui -montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un -corridor, à la porte de madame de Monaco.] - -Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent -penser à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, -prenant en même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle -n'avoit point fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de -Lauzun à la guerre, où il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand -Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux -ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et -en devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit -point à l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il -voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour -jouir paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne -seroit pas dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du -moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un -perfide plutôt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé; -mais qu'il étoit bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper -dorénavant. - -[Note 305: Il étoit alors colonel-général des dragons.] - -Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et -que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa -pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie -continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il -extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à -celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé. -M. de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; -qu'il savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable -de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous -les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de -lui dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire -encore quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand -Alcandre le prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre -heures pour se résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il -verroit ce qu'il auroit à faire. - -L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un -désespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit -d'arriver à l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir -avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa -un grand miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de -Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un -fou dont elle alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit -souffert lui-même des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit -tout cela, considérant bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les -bonnes grâces d'une dame qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit. - -Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il -étoit résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne -lui donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en -colère contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel -état qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M. -de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui -répondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la -charge de général des dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il -l'avoit bien prévu, il en avoit la démission dans sa poche. Il la tira -en même temps et la lui jeta sur une table auprès de laquelle il étoit -assis; ce qui fâcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya à -l'heure même à la Bastille. On fut étonné de sa disgrâce, personne ne -sachant encore ce qui étoit arrivé, et devinant encore moins jusqu'où -avoit été la brutalité de ce favori. - -Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement -qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine -de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler -dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces -du grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on -s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la -possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir, -n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui -revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun -demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le -grand Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit -eu pour lui. - -Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde -qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand -Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son -attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses -dernières faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de -Lauzun de l'infidélité de la princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne -songeât à s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours après. -Cette dame étoit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et -ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mégarde; -puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers -elle, faisant semblant de lui demander pardon. - -La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri; -mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de -Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit -comprendre à tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter -contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit -intérêt de conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son -ressentiment en reproches, sans y vouloir répondre que par des -soumissions et des excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées -de les accommoder, la princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour -ne leur pas donner à connoître clairement que son chagrin procédoit -d'ailleurs[306]. - -La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que -tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en -consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament -ne la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas -d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle -y succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout -Paris, à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle -s'en trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit -essayé jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua -sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être -pour ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine -qu'elle avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes[307], faisant -voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui l'imitent -dans ses débauches. - -[Note 306: Saint-Simon fait le même récit (t. 20, édit. Sautelet).] - -[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.] - -Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature -de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu -quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour -récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au -chevalier de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la -maison de sa femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il -n'eut point de repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des -plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à -craindre pour lui. Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit -entièrement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se -souvenir malgré lui. - -Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M. -de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur -des hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit -considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la -beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière -commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues -possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute -particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à -ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et, -comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence -est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible -pour s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit -une fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de -son côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle -avoit de la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame -de Montespan faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia -une espèce d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence -d'amitié; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, -n'avoit garde d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique -obstacle à ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque -chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec -madame de La Vallière, qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle -entroit adroitement dans tous ses intérêts et avoit une complaisance -toute particulière pour elle. De fait, elle blâmoit non-seulement le -grand Alcandre de son indifférence, mais lui fournissoit encore des -moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans -commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est comme impossible de les -rapatrier. - -Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de -Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit -de coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces -nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan, -croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa -vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections -de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans -tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui -tenant lieu d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa -nature[308], elle conçut que madame de Montespan la jouoit, et que le -grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-là. - -[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignité familière: -«Elle est une bonne religieuse et passe présentement pour avoir beaucoup -d'esprit; la grâce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui -ont été plus avantageux que ceux de l'autre.» (VI, 355.)] - -D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de -si près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion -ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en -plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop -bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame -de Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il -devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, -sans désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint. - -Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde -de satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La -Vallière: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en -étant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois -que, si elle vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien -exiger de lui au delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec -madame de Montespan comme par le passé, et que, si elle témoignoit la -moindre chose de désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre -d'autres mesures. - -La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle -vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point -vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le -monde par sa conduite, parce que tout le monde commençoit à être -persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à peu et se -donnoit entièrement à madame de Montespan. - -[Note 309: Madame de La Vallière vit madame de Montespan prendre sa -place sans lui en témoigner de jalousie. Madame de Sévigné, dans sa -lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec quel regret elle se -voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter la cour: «Le Roi -pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier instamment de venir -à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite; -le Roi a causé une heure avec elle et a fort pleuré. Madame de Montespan -fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux.» - -Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les -instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille -du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de -Montespan (_Mém._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là qu'elle -reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en 1676, madame -de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur Louise de la -Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi. -(Sévigné, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La même année nous voyons madame -de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La Vallière, -gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la haranguer -de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu, -ajoute madame de Sévigné (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas -étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris tout le -monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite.] - -Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne -pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa -maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de -grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa -tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme -contribuoit plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de -recommandable en lui. - -Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre, -ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien -accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que, -quoiqu'il l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un -soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le -maltraita extrêmement de paroles; et s'étant plainte de son procédé au -grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses -enfans[310] dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand -deuil, comme si véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y -avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya -deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite. - -[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui -mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui -obtint du Roi les plus hautes dignités et fut connu sous le nom de duc -d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de -Crussol, fille du duc d'Usez.] - -Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa -femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde -savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha -pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit. -Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort -avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut -de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à -l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer -le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre. - -Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en -étoit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce -prince, leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à -rechercher ses bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, -elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame -de La Vallière, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que -lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se -fut pas plus tôt aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir -à s'en éloigner. De quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont[311], -il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit -avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle -avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi. - -[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.] - -Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde, -résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des -Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où -elle vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à -croire, parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des -choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive -mettre son espérance. - -Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan: -celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans -les bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus -tendres affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit -toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame -approchant, le grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que -rarement, espérant qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que -s'il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer. - -Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le -grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse -et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux -accoucheur de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle -pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps -que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce -qu'on ne désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de -pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit -quérir avoit l'air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien -que de bon, dit à cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle -voudroit; et, s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec -elle, d'où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, -on le conduisit dans un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau. - -On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant -que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre -éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché -sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. -Clément lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il -tâta la malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, -il demanda au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils -étoient étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de -manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de -lui donner quelque chose. - -Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans -la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à -une armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui -étant allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même, -lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore -au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit -point à boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de -vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups -l'un après l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au -grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre -lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit -pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée -promptement, il falloit qu'il bût à sa santé. - -Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et, -ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela -rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand -Alcandre, qui l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque -moment à Clément si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail -fut assez rude, quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan -étant accouchée d'un garçon[312], le grand Alcandre en témoigna beaucoup -de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à madame de Montespan, -de peur que cela ne fût nuisible à sa santé. - -[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, né le 31 mars 1670, -légitimé par lettres du 19 décembre 1673. «J'ai ouï conter à M. de -Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'étoit à minuit -sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on -n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et -il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui -l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne -criât.» (_Mém._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle -de Montpensier lui abandonna la principauté de Dombes et le comté d'Eu -pour obtenir la liberté de Lauzun et la permission de l'épouser. Madame -de Montespan, qui avoit négocié cette affaire dans l'intérêt de son -fils, ne promit rien en laissant tout espérer. Mademoiselle, le contrat -passé, eut grand'peine à obtenir la mise en liberté du marquis.] - -Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre -lui versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du -lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si -tout alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que -l'accouchée n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui -donna une bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les -yeux après cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena -chez lui avec les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les -yeux, comme on avoit fait en l'amenant. - -Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre; -et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il -n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de -véritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en -elle des défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur -quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en -dégoûter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec -elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, -elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes -prises, elle avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où -il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle. - -Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût -bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de -peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle -étoit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du -grand Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de -Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y -prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de -Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun -pour la duchesse de Créqui[315], ce qui commença à jeter ouvertement de -la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit à toute force que madame -de Montespan se désistât de parler en faveur de la duchesse de -Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en désister -honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva étrange que M. de -Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, fût venu à -la traverse prendre les intérêts de la duchesse de Créqui. C'étoit au -grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa -maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un ni l'autre, -demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils -s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se -déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un -et à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs -prières, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M. -de Lauzun commença à tenir des discours si désavantageux de madame de -Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer -vengeance. - -[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.] - -[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du -marquis de Pons, épousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis, -petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua à son nom et -à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, mariée en -1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la -Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame d'honneur de la Reine -par madame de Créqui.] - -[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.] - -Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une -sévère réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé -contre elle qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien -(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de -Montausier à la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner -contre elle, et en fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand -Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en -reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre -n'entendoit point raillerie là-dessus, lui promit d'être sage à -l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein étoit de bien vivre -dorénavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien -ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit. - -En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner, -il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun -de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus. - -Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur -l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition -démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée -d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand -Alcandre, dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur[316], -confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà -dans un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement -riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont -elle sortoit que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa -sœur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si -grand mariage, il fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant -pas qu'il n'eût grand besoin de son crédit en cette rencontre. - -[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.] - -Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît -présumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit -néanmoins étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât -pas les mains si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque -endroit où il eût intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il -dépêcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc -de Lorraine, qui étoit dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent -mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses héritiers, -s'il vouloit lui céder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne -voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien, -goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout faire -pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi, -Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand -Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le -duc de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et -hommage de la duché de Lorraine. - -[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mémoires de -Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les -droits du duc de Lorraine.] - -Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit -que, dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit -écouté quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la -part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il -lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il -avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les -choses en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage, -qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans -exemple; que ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se -seroient alliés au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que -beaucoup de personnes qui n'étoient pas de meilleure maison que lui -étoient arrivées à cet honneur. - -Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien -hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant -réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse -du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages -qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt -à en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit -engagée dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé, -sut lui représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence -en France entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et -pairs (ce qui lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les -princes étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas -longtemps une sœur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva -de le résoudre. - -[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.] - -Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de -Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se -disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage. -Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir -été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que -mademoiselle de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de -Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les -parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que -leur parent épousât cette princesse[319]. On vit donc arriver ces -ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là ayant -eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la -grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât -être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils -le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la -noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir -parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services. - -[Note 319: Ce n'étoient pas des parents de Lauzun, mais des -gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur -dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le texte et la note 1.] - -Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché -ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui -l'on avoit accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre -paroissant se laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il -vouloit bien, à leur considération, comme étant de la première noblesse -de son royaume, que leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de -Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se -portoit volontiers à cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout -à fait. - -On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer -que ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes -en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de -Lauzun. À quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une -manière à lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, -la princesse réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit. - -La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le -royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser -d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui -en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent -mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui. - -Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en -cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au -même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et, -cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils -furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas -permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât. -Le grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne -savoit pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par -leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens -de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces -princes, et l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté, -quoiqu'elle parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret -de rompre son affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la -maison royale, il ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du -grand Alcandre, sur lequel elle vouloit régenter toute seule. - -Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun, -qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une -nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là -qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas -qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de -son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il -avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces. - -M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi -auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant -bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez -madame de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage -et la passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit -qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il -devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à -leur honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit -employer tout le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire -revenir d'un amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont -il ne connoissoit pas l'indignité. - -Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en -fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du -grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après -lesquelles il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas -plutôt appris cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute -l'eau de la Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de -Lauzun n'eût approché son visage contre le sien pour lui dire à -l'oreille qu'il n'étoit pas temps de se désespérer ainsi, mais de -prendre des mesures qui les pussent mettre à couvert l'un et l'autre de -la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une -extrême diligence, parce que la perte d'un seul moment entraînoit une -étrange suite; que, pour lui, il étoit d'avis que, sans s'arrêter aux -ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrètement; que, quand la -chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà -consenti, et qu'en tout cas cela n'empêcheroit pas toujours leur -intelligence et leur commerce. - -La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si -agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y -appelèrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne -pouvoient prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs -affaires et à leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils -devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient -beaucoup à ses avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on -convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le -grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer -de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en même temps pour y -aller. - -Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en -particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne -fût pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit -honnêtement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans -son cabinet, après en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec -lui. La princesse se jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de -son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa -confusion, elle lui dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit -combler de honte, si lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse, -approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit -sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui étoit difficile de -rompre; que, quoiqu'il ne fût pas trop bienséant à une personne de son -sexe de parler de la sorte, le mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit -pu refuser lui-même ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; -qu'enfin, quiconque considéreroit que ses feux étoient légitimes et -approuvés par son Roi n'y trouveroit peut-être pas tant à redire que -l'on pourroit bien s'imaginer. - -Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever -sans qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de -parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit -rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la -sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou -de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans -l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à -son mariage, il en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que -c'étoit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne -concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait paroître un courage -au-dessus de son sexe, se pouvoit résoudre à une action qui la devoit -combler d'infamie. - -Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez -elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé -M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle -auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable -de le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre -les cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été -épousés dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de -la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage. - -Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en -fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320], -ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour l'avertir de tout ce qui -se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en témoigna une -grande colère. M. de Louvois et madame de Montespan, qui étoient -d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tâchèrent -encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit -maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui -commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à s'en venger par -toutes sortes de moyens. - -[Note 320: «M. de Louvois et M. Le Tellier, son père, avoient toujours -été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais -pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier; -pour l'autre, qui vouloit être le maître de la guerre, et que toutes les -charges qui la regardoient et les commandements dépendissent de lui, il -ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit -pousser sa fortune par là et qui étoit incapable de se soumettre à lui. -La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit -beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui -avoit empêché qu'il ne fût grand maître de l'artillerie, lorsque le -comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille démêlés ensemble, et M. de -Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on -l'accusoit fort d'avoir contribué à sa prison.» (_Mém._ de Montp., t. 6, -p. 346.)] - -[Note 321: On a tout lieu de penser que la sœur même de Lauzun, madame -de Louvois, étoit gagnée par Louvois et trahissoit son frère. «S'ils -croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de -l'argent dans les os, ils me les casseroient.» Mademoiselle dit -ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût pas ami de M. de Lauzun, madame -de Nogent a toujours continué de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle -lui avoit promis, peu de temps après sa prison, qu'elle ne feroit jamais -rien pour sa liberté sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela -et qu'elle en eût connoissance, il en seroit averti.» (_Mém._, VI, 344 -et 345.)] - -Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son -ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte -de M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui -ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de -vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui -comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le -faire observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite. - -M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle -épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement, -s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il -avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout -cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une -occasion qui fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y -avoit déjà longtemps. - -Le comte de Guiche[322], fils aîné du maréchal de Grammont, étoit -colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son -père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des desseins approchans de -ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé aimer la femme de -Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour qui le grand -Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de revenir, à -condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la charge du -comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus -considérable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crédit auprès du -grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand -Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes. -Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu qu'il -commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été -autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens -l'importuner de nouvelles grâces. - -[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrâce est l'objet du -premier pamphlet de ce volume.] - -[Note 323: «Le régiment des gardes françoises est le premier et le plus -considérable de l'infanterie. Il est composé de trente compagnies, et -chaque compagnie de deux cents hommes.» (_État de la France._)--D'après -Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel -du régiment des gardes, mais celle de grand-maître de l'artillerie, -qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.] - -Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour -le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de -lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas -son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de -ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de -Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand -Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère; -qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de -Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il -l'en avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours -avec un prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en -combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de -croire qu'il avoit pu avoir de méchants desseins en demandant cette -charge, néanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle étoit à sa -place, puisque toutes les bontés qu'il avoit pour lui méritoient bien du -moins que pour toute reconnoissance il fît paroître plus de franchise. - -Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme -madame de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires -qu'il lui étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et, -témoignant à madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein -que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler -lui-même, pour voir s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand -Alcandre approuva ce conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans -son cabinet, après lui avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint -de tous ceux qui aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant -que son dessein n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui -sembloient pas avoir assez d'expérience pour remplir une si grande -charge. - -M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha -de l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là -quelque chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce -que le grand Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si -elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir -lui-même, M. de Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces -de Sa Majesté, il n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il -osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se -rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui -en étoient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit -un peu froidement le grand Alcandre; à quoi il ajouta que cependant -madame de Montespan lui avoit parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas -qu'elle eût fait s'il ne l'en avoit priée; qu'il ne concevoit pas -pourquoi il faisoit mystère d'une chose à laquelle il pouvoit prétendre -préférablement à tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dît la -vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé de cette sorte par le grand -Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pensé; sur -quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air à le faire -trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la hardiesse qu'il -avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de -déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il -pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce -qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant congédié -sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de -désespoir et de rage. - -Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de -Créqui[324], qui, le voyant tout changé, lui demanda ce qu'il avoit; à -quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit la corde au -cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur de ses -amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut sorte -d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût jamais -cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la bouche. -Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit que le -grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à l'heure -même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui. - -[Note 324: Le duc de Créqui avoit été un des quatre gentilshommes qui -avoient parlé au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.] - -Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage -peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez -mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit -accoutumé, tant l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du -corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle -voulut savoir d'où cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien -difficile si elle ne tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se -croyant obligé de lui dire ce que c'étoit, lui fit part de la -conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite -qu'il avoit rendue ensuite à madame de Montespan, ne lui cachant rien de -tout ce qu'il lui avoit dit de désobligeant. - -La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui -naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le -blâma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient -pas toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand -Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût -nuisible à ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre -toujours par provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre -toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volonté. - -Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses -ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de -Montespan, résolut de le faire arrêter[325]. Les remontrances de M. de -Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il ne pourroit ramener -autrement cet esprit à la raison, y servirent beaucoup. Enfin, après -avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne -favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin[326], major des -gardes du corps, qui se transporta à l'heure même chez M. de Lauzun, où, -ayant appris qu'il étoit allé à Paris, il laissa un garde en sentinelle -à la porte, avec ordre de le venir avertir dès le moment qu'il seroit -revenu. M. de Lauzun arriva une heure après, et le garde en étant venu -avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison, -puis entra dedans et le trouva auprès du feu, qui ne songeoit guère à -son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce -qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour -lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin répondit que non, -mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il étoit fâché d'être -chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit obligé de faire -ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser. - -[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit -madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun: «On croyoit, dit-elle, que -madame de Montespan, qui avoit été fort de ses amies, avoit changé. On -n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne -paroissoit point être désagréable au Roi, l'ait pu être à elle.... Je -crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-là.» Cependant -Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de -Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent des démêlés avec madame -de Montespan. Cela n'est pas venu à ma connoissance, et je ne m'en suis -pas informée.» On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit -volontairement (_Mém._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle -de Montpensier et disgracié par elle, parce qu'il lui parloit trop -franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de -celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que c'étoit madame de Montespan qui -avoit empêché que son mariage ne s'accomplît avec Mademoiselle, il -conçut une haine implacable contre elle et il commença à se déchaîner -contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans -toutes les compagnies où il se trouvoit, mais encore à deux pas d'elle, -de telle manière qu'elle avoit entendu dire des choses très cruelles de -sa personne. Madame de Maintenon, qui étoit auprès de madame de -Montespan, sachant que le Roi avoit résolu de faire la guerre aux -Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prétendoit -devenir lorsque la guerre seroit déclarée, et si elle ne considéroit pas -que M. de Lauzun, qui étoit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit -lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit, -lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit à Versailles. -Madame de Montespan, effrayée par les sujets de crainte que madame de -Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remède on pourroit y -apporter. Elle répondit que c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en -avoit un beau prétexte, en représentant au Roi toutes les indignités -dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il -n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la délivrer d'un -ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.» -(_Mém. anecdotes_ de Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)] - -[Note 326: L'_État de la France_ de 1669 et années suivantes mentionne -en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme «major, reçu -lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus depuis lui.» -Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis Gaspard de -Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frère -aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère le -plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tué -au combat de Casano. (_Saint-Simon._)] - -Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si -peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user -encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice, -et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il -lui avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il -demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût -parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au -désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu -faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin -l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327], -capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand -Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit -jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit -choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le -traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu -entièrement sur l'esprit du grand Alcandre. - -[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires à cheval, et -toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la -première étoit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien -des Courtils a publié les mémoires apocryphes; le capitaine lieutenant -de la seconde étoit un Colbert.] - -M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le -commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise, -et de là à Pignerolles[328], où on l'enferma dans une chambre grillée, -ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour -toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on annonça que, s'il -vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne point sortir. Le -chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune dans un état -si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité qu'on désespéra -de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on dépêcha un -courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six -heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection, dont on ne -témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun le -comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y -prenoit plus d'intérêt. - -[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de -Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit été brouillé pour -je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se réconcilia. Ils -mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant -d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à force de patience, de -ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un -passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on voit Lauzun raconter -son élévation, et son mariage rompu avec Mademoiselle, à Fouquet, qui ne -l'en peut croire, et le plaint d'une captivité qui lui a fait perdre la -tête. On eut toutes les peines du monde à le désabuser. (_Saint-Simon_, -XX, 438.)] - -Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les -plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt, -souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses -bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir -sa douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et -surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours -la plus pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus -malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne -lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de -n'oser se plaindre; car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit -bien qu'il falloit que ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit -se résoudre d'apprêter à rire, non seulement à ses ennemis, mais encore -à toute la France, qui avoit les yeux tournés sur elle pour voir de -quelle façon elle recevroit la disgrâce de son bon ami. Cela ne -l'empêcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun, -dont elle fit son intendant, et de recevoir à son service son écuyer et -ses plus fidèles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir à ce -port après le naufrage de leur maître. - -Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût -jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être -touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient -encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient -plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge -du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la -pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les -autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les -jours dans l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on -fut tout surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La -Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus, il lui -donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui il -falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le duc -de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit -bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir remercié -sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui pour -aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit. - -[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme, -Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de Roannez par la cession -volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son -frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'août 1666. -Cf. I, p. 243.] - -Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit -répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans -l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs -complimens. Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son -air brusque dans la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on -n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des -miracles; que Sa Majesté en faisoit de plus grands que tous les saints -du paradis; que quand il étoit arrivé le matin à son lever, il n'avoit -été regardé de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majesté -dût faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas -plustôt entendu la grâce qu'elle lui avoit accordée, qu'on s'étoit -empressé à l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service, -mais des offres de service à la mode de la cour, c'est-à-dire sans que -pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante -mille écus dont il avoit tant de besoin. - -Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade, -et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il -étoit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que -faire à Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de -lui en prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se -trouveroit en état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour -son favori, en éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est -constant que le matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la -Feuillade, il étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de -ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour -en ravoir un autre. - -Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un -de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en -présente là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte -de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne -songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se -présentèrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] étoit -sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance: car -il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle -tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent -mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si -illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un -je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni -de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne -laissoit pas de plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il -ne parut pas plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa -personne. - -[Note 330: Charles-Paris d'Orléans, duc de Longueville, second fils -d'Henri II d'Orléans-Longueville et d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du -grand Condé; son frère aîné s'étant fait prêtre, Charles-Paris avoit -hérité du nom et des biens immenses de son frère.] - -La maréchale de La Ferté[331] fut de celles-là, et, trente-sept ou -trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas -d'espérer qu'il la préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et -plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire -quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de -mérite. Comme on jouoit chez elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous -les honnêtes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le -duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqué une -heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle -eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec -peu de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les -mystères amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que -cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez -averti un autre qui en auroit été mieux instruit que lui. - -[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et maréchal -de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, épousa en secondes noces -(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, née en 1629 et plus -jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom célèbre. Sœur de la -comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mêmes -scandales. Elle aura son histoire.] - -[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.] - -[Note 333: Le duc de Longueville, né le 29 juillet 1649, avoit alors -près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le -visage assez beau, une belle tête, de beaux cheveux, une vilaine taille. -Les gens qui le connoissoient particulièrement disent qu'il avoit -beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mépriser, ce qui ne -le faisoit pas aimer.» (_Mém._ de Montp., VI, 359.)] - -Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit -pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la -trouvant à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une -poudre admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le -duc de Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de -Polleville[334], à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria qu'elle -le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre abominable, et -qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée. Elle demanda -aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant -dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre -étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire, -la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui demandant -s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte de -Saulx[335], comme il lui eut répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit -qu'à le lui demander à lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas -qu'il mît encore de la poudre de Polleville. - -[Note 334: Le fait dont il est ici parlé sommairement est rapporté tout -au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce -recueil.] - -[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguières, étoit fils -de François de Lesdiguières, fils lui-même du maréchal de Créqui et de -Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa Paule-Marguerite-Françoise -de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.] - -Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût -coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit, -après cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame -de Cœuvres[336], il n'en étoit pas sorti à son honneur à cause du -Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant -s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de -Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il -ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée jolie femme à son -miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du Polleville, mais qu'il -parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même accident qui étoit -arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état de la caresser, -et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa hardiesse, -pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce qu'elle fût -proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que ce qui se -disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non pas du -Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire. - -[Note 336: Madame de Cœuvres étoit Magdeleine de Lyonne; elle avoit -épousé, le 10 février 1670, François-Annibal d'Estrées, troisième du -nom, petit-fils du maréchal.] - -Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce -qui ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui -faisant entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui -n'entendroit point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent -commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, -et qu'elle auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de -son côté, de ne lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il -l'abandonneroit dès le moment qu'il en reconnoîtroit la moindre chose. - -Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un -homme étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et -que d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de -beaucoup qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur -son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès -ce jour-là, elle congédia le marquis d'Effiat[337], qui tâchoit de se -mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt réussi sans la -défense du duc de Longueville. - -[Note 337: Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né en 1638, mort en 1719, -étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut célèbre sous le nom de -Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.] - -Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât -pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il -s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le -commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la -conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en -campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons -étant tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut -fâché d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans -s'exposer à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte -que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai -s'il ne se méprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en -campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris -ensemble, et il se trouva lui-même devant la porte en gros manteau, afin -d'être plus sûr si cela étoit vrai ou non. Comme il eut vu de ses -propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vérité, il résolut de -quereller le duc de Longueville à la première occasion; et, l'ayant -rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille qu'il le vouloit voir -l'épée à la main. Le duc de Longueville lui répondit, sans s'émouvoir, -qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se pouvoit battre contre -ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne se jamais commettre -avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les -ancêtres. - -Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel -l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il -n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé au duc de -Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans même -donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville -sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de -laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus -favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et -du vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse. - -[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe -siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal, n'étoit que le -sixième dans les listes généalogiques de la famille, qui, du reste, -alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit aussi aux Montluc.] - -Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu -après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un -effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances, -lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de -colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet -effet il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de -Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, -outre l'intrigue de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui -donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions -l'étant venu avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et -étoit allé à quelque découverte, il se fut poster sur son chemin, -tellement que, comme il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se -présenta devant lui, tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre, -lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc -de Longueville, ayant fait en même temps arrêter ses porteurs, voulut -mettre l'épée à la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le -temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce -que voyant les porteurs, ils tirèrent les bâtons de la chaise et -alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût jugé à propos d'éviter leur furie -par une prompte fuite. - -Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si -sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de -chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à -un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de -s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en -faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à -qui on avoit fait un tel affront pût se venger par le ministère -d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien à faire que de faire -assassiner son ennemi. En effet, c'étoit le seul parti qu'il y avoit à -prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas généreux de faire -des actions de cette nature, toutefois, comme c'eût été s'exposer à être -battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'étoit pas juste, et -surtout à un prince, de recevoir deux affronts en un même temps. - -Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne -chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une -chose bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille -folie, n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes. - -Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce[339] -qui alarma extrêmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne -couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux goutteux, grand chemin -du cocuage, surtout quand on a une femme de bon appétit, comme étoit la -maréchale. - -[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque à l'édition -de 1754; mais il se trouve dans les éditions antérieures, 1709, 1740, -etc.] - -Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il -l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user -de grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc -de Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore -qu'un enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle -fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à -aller dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit, -elle restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne -se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne -bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir -le sujet de ses inquiétudes. - -Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à -redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit -bien aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il -lui lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit -qu'un prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de -ses corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation -s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup -de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui -permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant -en même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses -couches. - -Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle -feignit une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui -l'accabloit. Enfin, le terme étant venu, elle accoucha[340] dans sa -maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari. - -[Note 340: Cet enfant, nommé Charles-Louis d'Orléans, chevalier de -Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en novembre 1688.] - -Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit -présent à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux -cents pistoles qu'il lui donna. - -Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car -peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du -grand Alcandre[341], on eut recours à lui; de sorte qu'on le fut quérir -de la même manière et avec la même cérémonie qu'on avoit fait la -première fois. Il y eut cependant de la distinction dans la récompense, -car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne -lui en avoit donné que cent la première fois. L'on observa toujours la -même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu'à quatre -cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha madame de -Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui -naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, -le grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et -étant obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec -Clément pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit -résolu d'aller accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la -marquise de Maintenon[342], si bien que le garçon qui l'accoucha ne sut -pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand Alcandre. - -[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut -Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denis, né en 1672, mort le 10 -janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º Louise-Françoise, née en 1673; 4º -Louise-Marie-Anne, etc.] - -[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les -notes de l'historiette qui lui est consacrée.] - -Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme -j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de -se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux -Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince, -mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure -ou deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le -vin lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis, -qui parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent -leur décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand -Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui -étoit cause de ce malheur[343]. - -La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de -douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient -intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs généralement de tout -le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré par là d'un -puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son -testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout -surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la -maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en -cas qu'il vînt à mourir devant que d'être marié. - -[Note 343: Il fut tué le 12 juin 1672, près du fort de Tolhuis, et par -sa faute, au moment où il alloit être nommé roi de Pologne. Madame de -Sévigné (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressément, d'accord avec -toutes les relations. Là aussi moururent le comte de Nogent, beau-frère -de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres -gentilshommes.] - -[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit «qu'il étoit fort aimé des -dames. Madame de Thianges étoit fort de ses amies, la maréchale -d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec -lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil et témoignèrent une -grande douleur.» (_Mém._, VI, 359.)] - -Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la -maréchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie, -qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vînt aux -oreilles de son mari[346]. La maréchale pensa enrager, voyant que son -affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout, -elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma à la fin à en -entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de -Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup de joye; car, -comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la -sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une -femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il -voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer ses enfants -quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de -Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on fût obligé -de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et contre les -lois du royaume. - -[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors à l'armée de -Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des -circonstances insignifiantes.] - -[Note 346: Le secret fut assez exactement gardé, à en croire -mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de Longueville étoit -une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il disoit à tout le -monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la mère du chevalier -de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique tout le monde le -sût.» (_Mém._, t. 6, p. 361.)] - -Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un -peu apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous -les honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui -lui pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se -contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs -autres, et, ayant lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui -étoit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes -l'une de l'autre et goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La -maréchale avoit un laquais qui fut roué, et qui avoit une des plus -belles têtes du monde; et la médisance vouloit qu'il eût part dans ses -bonnes grâces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres -laquais. - -Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut -pas à M. de Bertillac, son beau-père[347], qui craignoit que pendant que -son fils étoit à l'armée, sa femme[348] ne vînt à se débaucher. Mais -c'étoit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la -maréchale du plaisir qu'il y avoit à faire une infidélité à son mari, -sans vouloir éprouver ce qui en étoit. M. de Bertillac y tenoit la main -cependant autant qu'il lui étoit possible, avoit l'œil sur elle, et lui -recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il étoit -beaucoup occupé à la garde des trésors du grand Alcandre, que ce prince -lui avoit confiés, autant il lui étoit difficile de pouvoir répondre de -la conduite de sa belle-fille, autant il étoit aisé à sa belle-fille de -lui en faire accroire. - -[Note 347: M. de Bertillac le père exerçoit seul, depuis 1669, sous le -titre de garde du trésor royal, les charges de trésorier de l'épargne, -que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Guénégaud, -frère du secrétaire d'État, et M. de La Bazinière. Lui-même avoit exercé -une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on -trouve dans les œuvres de Scarron une épître collective qu'il leur -adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons à reparler de -madame de Bertillac.] - -[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'académicien de ce -nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac fils.] - -Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la -maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit -à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples -étoit un admirable acteur, lui avouant en même temps qu'elle seroit -ravie d'en faire l'expérience elle-même. L'ingénuité de la maréchale -ayant obligé madame de Bertillac de lui parler aussi à cœur ouvert, elle -dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir à faire ce -qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle étoit tentée de quelque -chose, c'étoit de savoir si Baron[350], comédien, avoit autant -d'agrément dans la conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette -confidence fut suivie de l'approbation de la maréchale; elle releva le -mérite de Baron, afin que madame de Bertillac relevât celui du Basque, -et, s'encourageant toutes deux à tâter de cette aventure autrement que -dans l'idée, elles ne furent pas plus tôt sorties de la comédie, -qu'elles se résolurent d'écrire à ces deux hommes, pour les prier de -leur accorder un moment de leur conversation. - -[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyère, -comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'édit. de La Bruyère donnée dans -cette collection, t. 1, 203.)] - -[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.] - -Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et, -n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à -St-Cloud[351], d'où les dames s'en revinrent si contentes qu'elles -convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois qu'ils se -verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce qui -leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce -n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands -services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet -de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas -de même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il -dit à Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit -mieux être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une -heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une -femme de grande qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de -cette chimère. - -[Note 351: Le cabaret de La Durier y étoit fameux, et c'étoit le lieu -ordinaire des _cadeaux_.] - -Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à -l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et, -ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le -força à prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus[352]. -Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père -en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les -emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise -d'obliger cette dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce -qui l'embarrassa extrêmement. - -[Note 352: Madame de Sévigné met cette anecdote sur le compte du duc de -Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation -(_Lettre_ du 17 fév. 1680 à M. de la Rivière): «Caderousse étant allé, -le soir même, dans la maison où il avoit perdu la veille, dit avec un -air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il -venoit faire là, n'ayant pas un quart d'écu, que les gens comme lui ne -manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus -ni bagues ni joyaux. À la vérité il ne voyoit pas que madame de... étoit -dans l'alcôve de la chambre avec la maîtresse du logis. Vous pouvez vous -imaginer ce que peut penser une femme passionnée qui se voit traiter de -la sorte. Elle tomba en défaillance, et, comme elle fut revenue, on la -porta dans son carrosse et de là dans son lit, où elle est est morte -quatre jours après.» Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de -Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy. -_Lettres de Sévigné_, édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419.] - -Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme -elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et, -la pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle -s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à -une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les -raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien -qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer -davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa -belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin -qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de -déguiser sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce -comédien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que -par soupçon; mais, sachant un moment après que c'étoit madame de -Bertillac même qui avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit -déjà parlé au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit -le parti de les rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires. - -M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit -pas manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il -valoit mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un -autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur -l'esprit de son mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac -fut fort surpris qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils, -il n'en reçût que des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison. -Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son -mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne -pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une -manière que s'il n'avoit pas été son beau-père, elle auroit cru qu'il -auroit été amoureux d'elle, tant il étoit devenu jaloux. - -Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit -bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son -père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé -d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de -Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il -connoissoit sa vertu, et que c'en étoit assez pour ne rien croire de -tous les bruits qui couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle, -il lui écrivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent, à -moins qu'elle ne le voulût faire mourir de douleur; qu'elle prît -patience jusqu'à la fin de la campagne, et qu'après cela il donneroit -ordre à tout. En effet, il ne fut pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut -écouter personne à son préjudice. Ainsi il vécut avec elle comme à -l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit point morte quelque temps -après, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle -auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y eût jamais trouvé -à redire. - -La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la maréchale en -elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à toutes les -vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la mort du duc -de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas -qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on ne se -trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années -après[354], l'ayant mise en liberté de vivre à sa mode, elle fit -succéder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins -que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu'à ce qu'il en -fût las, à qui succéda l'abbé de Lignerac[356]; et comme elle lui -faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse. -Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille, -elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré[357], qui ne -lui donne pas seulement de son Orviétan, mais qui lui apprend encore -tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent -ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on -puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé depuis si -longtemps à l'honnêteté[358]. - -[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de -Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Sévigné raconte sa maladie -(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fév.), et elle confirme la -vérité du récit qu'on vient de lire. - -«Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est -devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a -vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui -a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le -vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa -reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si -excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît, -comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est -actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous -y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire; -elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà -sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.» -Cf. p. 417. - -Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au -service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a -tuée.»] - -[Note 354: À peine deux ans après, car le maréchal de La Ferté mourut le -27 septembre 1681.] - -[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches, -étoit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa sœur -épousa le fameux financier Deschiens.] - -[Note 356: L'abbé de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de -Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons -de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.] - -[Note 357: Fils d'un opérateur. (_Note du texte._)] - -[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'édition de 1754. La suite que -nous en donnons est tirée de l'édition de 1709, reproduite dans -l'édition de 1740. L'édition de 1754 a intercalé à tort ce passage, -partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la -France devenue italienne_, et l'édition Delahays est tombée dans la même -faute. Mais si les premières édition de la _France galante_ contiennent -ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France -devenue italienne_.] - -L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa -belle-fille[359], à n'être pas plus vertueuse. Cependant, comme elle -étoit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas à -propos de se jeter à la tête de tout le monde, comme faisoit sa -belle-mère. Présumant au contraire assez de sa beauté pour s'imaginer -qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand Alcandre[360], elle -commença non pas à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si -ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle, -l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit. - -[Note 359: La duchesse de La Ferté étoit cette même mademoiselle de La -Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé ci-dessus, p. 49, note 5. Elle -épousa, le 18 mars 1675, Henri-François de Saint-Nectaire, duc de La -Ferté, fils du maréchal.] - -[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né le -1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur, -Bossuet son précepteur.] - -La maréchale de La Motte[361], sa mère, qui avoit été gouvernante du -fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de ses fille[362] -au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'étoit pas -déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci, -résolut d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de -réputation à sa maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce -que l'expérience et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais -toutes ses remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle, -pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient -murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand -Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus -hardies; et ce prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la -vérité sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que -s'il l'avoit vue décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré; -que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et -baissant en même temps la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle -en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la bienséance m'empêche -de nommer, pendant que le prince considéroit sa tête, sans penser -peut-être à ce qu'elle faisoit. - -[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous -le nom de mademoiselle de Toussy, et fort célèbre dans les poètes du -temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de Louis de Prie, marquis de -Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle -mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, -où il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de -gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le -21 novembre 1650, elle étoit veuve depuis le 24 mars 1657.] - -[Note 362: Charlotte-Éléonore-Magdeleine, mariée le 14 mars 1671.] - -[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, étoit fils de -Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La -Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il mourut en 1717.] - -Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, -l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à -elle-même, et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il -vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La -rougeur qui parut en même temps sur son visage, avec quelques autres -circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas -perdu son temps pendant qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant -pas plus étonnée pour cela, elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa -chemise, que cela n'étoit guère honnête de faire ce qu'il faisoit devant -les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable -de lui donner de la jalousie. - -Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la -matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle -fut dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de -voir un homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle -vouloit dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit -qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais -le fils de son père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle -ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles -n'eurent pas plus tôt su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince, -que le reste leur fut aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un -moment que le désordre où il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de -la duchesse. - -Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte -qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît -d'avoir une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire -un mot à son mari[364]. Cependant, ce mari étoit un homme qui ne se -mettoit guère en peine ni de la réputation de sa femme, ni de la sienne -propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez les courtisanes, il -étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui -pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes débauchés comme -lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la débauche -jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie, tout -aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez -elles sans trembler. - -[Note 364: Henri-François de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse -maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657, suivit, à peine âgé de -quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À dix-sept ans, il -succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il -prit part à quelques campagnes avec le titre de lieutenant général, et -mourut le 1er août 1703.] - -Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui -fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir -passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille -désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365]. -Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour ainsi dire comme des -cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils coupèrent les parties -viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se -voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la -maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais -quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les vouloient détourner d'un -coup si inhumain, ils n'en voulurent rien démordre, et, l'opération -étant faite, ils renvoyèrent le malheureux oublieur, qui s'en alla -mourir chez son maître. - -[Note 365: Cabaret célèbre dans la rue nommée successivement rue aux -Oues (aux Oies) et rue aux Ours.] - -Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du -grand Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de -ces désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il -jugea à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de -les éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de -ce qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, -avouant de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la -mort. - -Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui étoient de la -débauche et toujours des premiers à mettre les autres en train, furent -un peu mortifiés avant que de partir: car celui-ci, qui étoit fils du -fameux M. Colbert, en fut régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui -donna en présence du monde, parce que, comme il étoit grand politique, -il étoit bien aise qu'on fût dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu -savoir un tel déréglement sans qu'il fût suivi d'un châtiment -proportionné à la faute. A l'égard du marquis de Biran, le grand -Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prétendre de -sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prêt à lui donner -des marques de son mépris qu'à faire aucune chose qui tendît à sa -fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère, que ce prince ne -s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne veuille dire que ce -n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc, -mais à mademoiselle de Laval[368], qu'il a épousée. - -[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston, -duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de -Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu'à la mort de son -père, arrivée en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant général -des armées, commandant en chef en Languedoc, il fut nommé maréchal de -France le 2 février 1724.] - -[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, général des -galères de cet ordre, colonel du régiment de Champagne après avoir été -capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils -de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25 -août 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.] - -[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de -Lezay, et de Françoise de Sesmaisons, épousa le marquis de Biran le 20 -mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de la courte intrigue qui lui valut -la faveur du Roi.] - -Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens -des exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La -Ferté souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons -fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que -c'étoit inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du -grand Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle -n'avoit point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un -fort méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal -qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux -chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une -chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de -son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle -ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient -craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la -considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit -d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même -temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien -alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intérêts; -mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter sur les -pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui -dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit -plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans -se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât seulement -à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit -devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger. - -[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de «digne -de pitié.»] - -Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son -mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit -savant. Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le -plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui -dit que non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y -remédier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut -entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur -la réputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit -entièrement entre ses mains; et se nommant en même temps, elle surprit -le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire à une personne de la -première qualité, fut fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui -demanda pardon de ce qu'il s'étoit montré si libre en paroles, -s'excusant que comme les plus abandonnées lui tenoient le même langage -qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru être obligé de lui répondre ce -qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connoître. - -La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la -sortiroit[370] bientôt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si -elle vouloit observer un certain régime de vivre. Elle lui dit qu'elle -feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même fit encore davantage: car -elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remèdes, craignant -que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles -n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison plus difficile. - -[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'étoit pas plus françois alors que -maintenant.] - -Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit -beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat[371], -maître des requêtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans -en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat étoit fils -d'un juif de la ville de Paris, qui, après avoir gagné deux millions de -bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de froid, de peur de donner -de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit encore de race juive; -cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout Paris, il faisoit -l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps, -comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu capable de -s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il -ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de -divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût -aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de -fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en -arrière, de peur que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand -parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du -monde, offrant service à un chacun sans jamais en rendre à personne. - -[Note 371: M. L'Avocat, maître des requêtes, étoit fils de Nicolas -L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de Marguerite Rouillé, et -beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p. -411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en même -temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des requêtes, frère de -madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bénéfices et -beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la -folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être amoureux des plus -belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses soupirs et lui -faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un grand homme -maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa vie, et qui, -tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.»] - -La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes, -à qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait -croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre -du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, -lui faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens -proportionnés à son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une -si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très -humble; et pour lui donner des témoignages plus essentiels de son -attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès -par-devant lui qu'il ne le leur fît gagner, sans entrer en connoissance -de cause qui auroit raison ou non; que c'étoit ainsi que les bons amis -en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur -rendre service. - -Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en -revint enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, -tâchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna -languissamment sur elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire -mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son -dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit -envoyé quérir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il -ne pouvoit vivre sans la voir. Cette réponse fit que L'Avocat recommença -ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les eût -interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison -d'Arquien[372]. Il rougit à cette demande, et la duchesse, s'en étant -aperçue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur; -qu'il étoit bien vrai que, cette fille étant une courtisane publique, il -n'y avoit pas trop d'honneur à la voir; mais que le comte de Saulx, le -marquis de Biran, le duc de La Ferté même, et enfin toute la cour la -voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient pour lui à la voir qu'à -tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne l'entretînt pas -publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal; -mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant -toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela. - -[Note 372: Louison d'Arquien, célèbre courtisane.] - -M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une -médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue, -si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de -s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit -donc qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les -plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent -ces sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et -une personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même -temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas -beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y -avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses -dont il lui faisoit alors l'application. - -Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il -sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque -distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et -cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit, -elle croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui -donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il -n'étoit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui étoit -échappée plutôt par hasard qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa -colère, en sorte que la conversation se termina sans aigreur. - -Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle -avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une -grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine -qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un -verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit, -avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la -personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en -santé. - -La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il -faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle -amitié qui fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette -médecine l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne -pourroit par conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des -regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la -douleur qu'elle ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut -par là que se termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en -même temps, à peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se -retirer chez lui. - -Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il -faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la -duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les -paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï -parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le -sens, que voici: - - «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le - jour, parce qu'il étoit devenu comme ces filles de joie, - lesquelles ne peuvent plus répondre de ne point faire de - folies de leur corps, tant elles y sont accoutumées; que le - sien étoit tellement habitué à de certaines choses qu'il - n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à - ce qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il - la prioit cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris - la médecine comme un remède contre l'amour, mais pour lui - montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie.» - -La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui -avoit cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si -fou, et, étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de -l'impatience de le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat, -après avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces -sortes de remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu, -du mal qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à -celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce -qu'il avoit fait il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer -à toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle. - -La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant -à se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère -de chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit -devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une -affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos -ni jour ni nuit. - -Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche, -trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la -première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que -sa mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la -troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui -ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il -étoit brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir -à l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui -promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua -pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui. - -Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela -étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger -par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût -grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, -non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande -tendresse. L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me -semble, ses forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une -occasion qui ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle -la duchesse ne faisoit aucune résistance. - -Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le -chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un -entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir -quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent. -Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce -témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après -cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne -s'entretenant que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore -plus fou et encore plus vain qu'à l'ordinaire. - -Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que -l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans -retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir -qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut -peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus -incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser -persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après -une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de -même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs -mains. Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui. -Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus -sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que -la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première -fois, d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent -d'une duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il -se disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles -qu'elles fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se -joignit encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans -le monde, il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui, -l'ayant pris jusque-là pour un parent du marquis de Langey[373], -c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu -une femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans -le jugement que l'on fait de son prochain. - -[Note 373: Tout le monde connoît, par les lettres de madame de Sévigné -et par Tallemant, l'histoire du congrès du marquis de Langey ou -Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à une famille qui avoit -eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel, il comptoit parmi ses -ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et François de la Noue -Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier 1628, le marquis de -Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer, -née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au grand scandale de Paris -tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux époux -eut le droit de se remarier, et le marquis ayant épousé, en 1661, -mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu'à -sept enfants, malgré son impuissance judiciairement constatée. Aucun -ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès singulier et sur le -marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou, récemment publiés par -la Société de l'histoire du protestantisme françois, 2 vol. in-8, 1857.] - -Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison -d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi -que j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion -pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour -détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre -auroit fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis -se doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et -en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire. - -Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa -réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre -que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour -être d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le -grand remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu -d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt -des marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder, -à la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frère, qui étoit -l'un de ses ministres. - -[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld -d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de -Suède, où il avoit été envoyé comme ambassadeur, pour occuper la place -de ministre d'État pour les affaires étrangères.] - -L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à -la duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la -Motte, sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la -duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent -d'une galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en -donnoit à cœur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis -de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout contrefait, -mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent -de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien qu'il pût la -prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage -avec la duchesse d'Aumont, sa sœur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il -en fût quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en -chemin. Cependant il monta à cheval pour voltiger sur les ailes, et il -arrivoit tous les soirs incognito à la même hôtellerie où sa femme -logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou six jours, qu'il vit -arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de voir madame de -Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire débotter, ni même -de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc -d'Aumont[377], qui étoit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit -dans l'hôtellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en -devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il -monta en haut en même temps, et, mettant l'épée à la main, il surprit -toute la compagnie, qui ne songeoit guère à lui, et qui le croyoit bien -éloigné de là. - -[Note 375: M. de Tilladet étoit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de -Tilladet, capitaine au régiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier, -sœur du chancelier, tante du marquis de Louvois.] - -[Note 376: Françoise-Angélique de La Mothe-Houdancourt, mariée le 26 -novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont, -premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde -femme.] - -[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont, -maréchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, né en 1632, mort -en 1704. Après la mort de son père, 14 février 1669, il prit son titre -de duc et pair, résigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et -prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de fidélité pour la charge de -premier gentilhomme de la chambre. Il avoit épousé, le 21 novembre 1660, -Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, sœur du -marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.] - -Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de -Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le -duc de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il -avoit si peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans -sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son -ennemi, il ne méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité. -Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre, -et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla -à la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec -son mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit -ponctuellement. - -Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il -étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit -des choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas -prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en -grande estime dans le monde. - -Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme, -il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les -plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince -de Condé[378], qui étoit proche parent du duc de Ventadour, dit des -choses fâcheuses à la maréchale de La Motte, qui, prétendant excuser sa -fille et le duc d'Aumont, tâchoit de déshonorer le duc de Ventadour. Le -grand Alcandre défendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant -pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit à sa -femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon -lui semblerait. - -[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-père du duc dont il -est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency, -sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660. Celle-ci étoit fille de Henri -de Montmorency, dont une autre fille, née d'un second lit, épousa Henri -de Bourbon, père du grand Condé.] - -Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux -aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec -la duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de -Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se -soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit -couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit là deux ou -trois fois incognito, du consentement de la supérieure. - -[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un -couvent de religieuses cordelières de l'ordre de Sainte-Claire. -L'abbesse y étoit élective et triennale, et y jouissoit de dix mille -livres de rentes.] - -Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la -cour, et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté -trouva sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se -fût consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela -en meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il -auroit renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti -du bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il -ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler -de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort -étoit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après, -il dit à l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en -bonne santé dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre -service. - -Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda -s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de -répondre. Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le -premier à en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les -railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui -en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort -brutal: «Morb..., Madame, lui répondit-il, cela est bien de mauvaise -grâce à vous, qui après m'avoir mis vous-même dans l'état où je suis, -devriez du moins avoir l'honnêteté de me ménager. Croyez-moi, ce sera -pour la première et pour la dernière fois de ma vie que j'aurai affaire -à vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que -je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet -de m'en repentir toute ma vie.» - -La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans -un emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle -lui déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les -injures aux coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit -bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa -qualité; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait -encore trop d'honneur; qu'il prît la peine de sortir de sa maison, sinon -qu'elle l'en feroit sortir par les fenêtres; et, le poussant dehors avec -le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de -raillerie avec elle, se jeta à ses pieds, la priant de lui vouloir -pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui étoit -dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit -n'étoit que par mépris; que c'étoit là le sujet de ses plaintes; qu'elle -entrât dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien à redire à sa -délicatesse; et que, si elle avoit été présente à ses tourmens, elle -auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de résignation, qu'elle -avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour. - -Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit -hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui -défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un -traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant -des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais -comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort -grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses -larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse. - -Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire -que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut -cause qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa -perruque et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans -l'appartement du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec -quelques gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une -querelle qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit -donné la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les -accommoder sans les obliger de venir à une assemblée générale des -maréchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procédures -de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand -Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il -étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment. - -[Note 380: Les maréchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui -jugeoit toutes les contestations personnelles soulevées entre -gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans différentes villes du -royaume. Il existe des recueils d'édits concernant cette juridiction, -établie pour accommoder les différends et empêcher les duels le plus -possible.] - -L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant -dit qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui -répondit que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui -lui servit d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage -établi chez lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit -donc que la dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un -gentilhomme, qui étoit aussi là présent, l'avoit déshonorée par des -contes scandaleux, et dont elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y -eût point de témoins, la chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu -du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler -mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour -justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit -recherché toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu -même d'assez considérables, jusqu'à lui avoir prêté pour une seule fois -deux cents pistoles; mais que, pour toute récompense, elle ne lui avoit -donné qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litière, -dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publié que cette dame -n'étoit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses -faveurs à ce prix-là. - -L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la -sienne, crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que -quelqu'un eût écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté. -C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit, -et, mettant son manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se -mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire -davantage. Le maréchal, qui étoit dans son lit, rongé de ses gouttes, ne -pouvant courir après lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit -point revenir, il dit à son capitaine des gardes de ne le pas laisser -aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette -affaire. L'Avocat fit difficulté de revenir, disant au capitaine des -gardes que monsieur le maréchal se railloit de lui; mais le capitaine -des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie à cela, et -que ce qu'il en faisoit n'étoit que parce qu'il eût été bien aise de -rendre service à ces personnes-là, il rentra dans la chambre, et le -maréchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les -gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous -prétexte de cette occupation, il négligeoit les autres affaires qui -étoient du dû de sa charge de maître des requêtes. - -Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de -l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long -les particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en -prison, d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame, -qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande -révérence. Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut -suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en -prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit -donner de l'encre et du papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un -billet dont voici la copie: - - Billet de M. L'Avocat à la duchesse de La Ferté. - - _Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma - faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre - chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une - pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a été envoyé - en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter - de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit - que la vérité, comme je puis avoir fait. Si une semblable - réparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans - quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obéirai - ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie votre - fidèle prisonnier d'amour._ - -La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet, -qui étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles -choses du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse -fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du -mépris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement -L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une -duchesse, se voyoit privé par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui -étoit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point -d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il -vit enfin que sa disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez -le duc de Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. -Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce -qu'il avoit perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que -chez la duchesse de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il -piqua la table assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la -femme, qui, étant plus réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta -tellement la première fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus -s'exposer à un second refus. - -[Note 381: «On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a -point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un ordinaire à la gargotte, -ou quand il est écorniffleur, quand il va quêter ça et là des repas.» -(Furetière.)] - -Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de -vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac -pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du -duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer -le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des -maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il -les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi -succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans -un de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, -Biran lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les -plaisirs dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une -fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit -trouvé mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en -vouloit essayer, il lui en diroit après son sentiment. - -Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa -femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un -lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut -le premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit -pas femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit -qu'elle étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa -femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Ferté; -que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui -qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant mis à -assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit -pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne -se rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en -même temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur -disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de -réflexion à ce qu'il avoit dit. - -[Note 382: Marie-Louise de Laval, mariée l'an 1683 au marquis de Biran, -depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.] - -À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de -Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La -Ferté pour aller à la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit -être, il les y mèneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit -rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté n'en diroit rien -pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne -lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La duchesse de Foix, -sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la partie, et le -jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse, -et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit autant. - -[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de -Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit épousé, le 8 mars 1674, -Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix. Née en 1655, elle mourut -le 22 janvier 1710.] - -[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilége d'attirer toute la -cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulières. Loret -(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long -poème où il en décrit les merveilles.] - -Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au -carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher -d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite -à la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit -rien dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à -ces dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que -c'étoit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas -fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à -ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; -qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter -chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé. - -Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y -accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent -reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les -fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez -spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre, -deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit -de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit -justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes. - -Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de -se rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire -qu'ils ne seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il -leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, -dont la du Pré avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en -même temps la chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix, -et, les leur présentant, il les pria d'en user si bien avec elles -qu'elles ne s'en allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de -l'étonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux -duchesses, qui, sachant où elles étoient, voulurent prendre leur -sérieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les -obligea à en rire avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils -dînèrent tous cinq ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes -fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage. - -[Note 385: Locution alors nouvelle, empruntée à la langue des -précieuses.] - -Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris, -elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le -dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en -revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient -toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui -méritoient bien d'être les abbesses du couvent. - -Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé -en ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de -Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini -de personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya -quérir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de -prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien -rude qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce -ne fût qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour -avoir dit la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit -que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque -d'y employer tout son crédit. - -L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers -du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et -leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait cession de biens, et que -depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux cent mille écus, sans -avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre à -L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors de prison, et il -en fut rendre compte à la duchesse. - -[Note 386: Voy. p. 420.] - -Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce -refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit -quelquefois ennuyée de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit -obligée de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez -elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier, -lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidélité éternelle, il -lui dit que sa sœur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de -son mérite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer -un quart d'heure; qu'elle diroit assurément qu'il n'avoit guère -d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais -qu'il ne se soucioit pas en quelle réputation il fût auprès d'elle, -pourvu qu'elle voulût bien considérer que tant d'indifférence pour une -si aimable personne ne pouvoit procéder que de l'amitié qu'il lui -portoit. - -Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour -entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté, -elle le prit et y lut ce qui suit: - - Billet de la duchesse de Ventadour à la duchesse de La - Ferté. - - _Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et - il la croit si délicate qu'il cherche à la faire recommander - par tous ceux qui ont quelque crédit auprès de lui. Si - j'avois prévu cet accident, j'aurois écouté volontiers - quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas - le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte - conversation que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de - ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le - croyant pas bien intentionné pour moi, j'ai recours à vous - pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie - de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est - toute à vous._ - -La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il -n'avoit jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le -contraire dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui -montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au -gentilhomme que sa sœur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa -poche et renvoya le laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur -qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat, -qui étoit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que -contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui -en disoit, il chercha à lui mettre la main dans la poche et l'attrapa. -Il lui dit alors qu'il verroit à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il -n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui étoit de leurs amis. - -La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise -qu'il ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu -venir à bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit -à l'heure même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts -pour la ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour -la lire, ce que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y -trouver des choses à quoi il ne s'attendoit pas. - -Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas -vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire -voir qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore, -il feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit -qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle; -que ce n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre; -qu'ainsi ce n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se -brouilleroit, mais avec la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut -beaucoup de peine à gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne -croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit -un défaut commun avec toutes les belles femmes, qui étoit de prendre la -moindre œillade pour une déclaration d'amour, elle lui donna moyen par -là de se justifier auprès d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau -chemin, lui allégua qu'il falloit donc que madame de Ventadour eût -interprété à son avantage quelques regards innocents; et la duchesse, -feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion, -elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire -tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question. - -[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à la femme de -Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des désirs à -tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes. Elle étoit -d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a coutume de -mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De fait, -tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé -d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre, -qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par -délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il -ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui -fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux -reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles -d'oreilles de diamans de grand prix. - -[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme -toutes les premières éditions de ce pamphlet, a été ensuite reporté, à -tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus -loin. Il finit page 464.] - -Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que -cette jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle -avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il -la dût toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle -lui avoit reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme -il étoit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit -répondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient -pour observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit -emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui -avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle -avoit quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre; -qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les -jours pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit -plus reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté -quelques défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps, -qui a coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne -s'apercevoit pas encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand -changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, -sans avoir dessein néanmoins de le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup -de lieu de se louer de la nature, il n'étoit pas exempt néanmoins de -certains défauts, qui étoient un grand remède à l'amour; qu'il en avoit -un grand entre autres, dont peut-être il ne s'apercevoit pas, mais dont -elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être plainte néanmoins, parce -qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si près avec une -personne qu'on aimoit. - -Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire -d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de -Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour -lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il -avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement -flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de -ne pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures -qu'on reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles -que celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce -reproche à terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc -ces défauts, il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de -Montespan fut si touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les -imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais -comme lui. - -Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de -plus désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut -sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher -et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques -sentimens de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions, -elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que -je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi -fortement, le prince de Marsillac[388] arriva à la porte du cabinet où -ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout où il -seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit déjà le pied dans -la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il étoit -en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien aise de savoir s'il -trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout haut: «Huissier! -huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: «Qui -est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-même?» Le grand -Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit, jugea bien, après la -permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en faisoit n'étoit que -par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de quitter une -conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit -entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se -contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit -cacher, ne courût toute la cour. - -[Note 388: Le prince de Marsillac étoit François de La Rochefoucauld, -fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andrée de Vivonne. Le prince de -Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.] - -Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la -liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part -dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de -douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de -M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que -ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant -jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il -auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de -ses dépouilles. - -Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle -qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir -que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque -temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la -garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué -au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manière si -obligeante, que le présent étoit moins considérable par sa grandeur en -lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui faisant: car il -lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses -affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus utile de la -vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un marchand, -et qu'il lui en feroit donner un million. - -[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri, -étoit grand maître de la garde-robe en même temps que le marquis de -Soyecourt.] - -Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de -son amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de -favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui -méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de -l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la -jalousie à un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement -où le grand Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la -nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390], -qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé -ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au -prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes -grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup -de peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand -Alcandre. - -[Note 390: Marie-Angélique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, étoit -la sixième des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de -Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas; la mère de mademoiselle de -Fontanges étoit petite-fille par sa mère du maréchal de La Châtre. Née -en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de vingt ans, le 28 juin 1681.] - -En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant -plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, -boursillèrent entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui -faire faire une dépense honnête et conforme au poste où elle -entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle -les mit en pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut -parlé de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit -avec joie la déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce -prince avoit des qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de -bien mauvaise humeur pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec -tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il -venoit de lui dire, tant que madame de Montespan posséderoit ses bonnes -grâces; qu'elle étoit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit -point fâchée que le grand Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de -gloire à posséder la moindre partie de son cœur, elle étoit assez -délicate, néanmoins, pour n'en vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce -n'étoit peut-être pas une véritable passion que celle qu'il sentoit pour -elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitôt éteint qu'allumé; -que s'il étoit vrai cependant que ce prince l'aimât véritablement, ce -qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner à une joie mal -fondée, il lui en donneroit des marques bientôt en n'aimant qu'elle -uniquement, comme elle étoit prête de son côté de n'aimer que lui. - -[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de -gages: celles de Madame ne pouvoient être rétribuées beaucoup plus -largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges -fussent plus avantageuses que chez le Roi.] - -Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son -ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de -l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence -que le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût -jamais retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une -fois, et que s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette -dame y avoit beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne -plaisoit pas à ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant -qu'elle entrât dans le couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà -entrée dans un autre malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la -renvoyer quérir, et cela à la vue de tout son royaume; que depuis ce -temps-là elle ne faisoit que lui parler des sindérèses de sa conscience, -ce qui l'avoit détaché d'elle peu à peu, ce prince ne voulant pas -s'opposer à son salut; qu'il avoit donc aimé madame de Montespan, et -qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec -lui des airs qui peuvent bien convenir aux maîtresses des particuliers, -mais non pas à celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir -l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle -en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en étant pas encore -temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est -pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser -échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré qu'elle -s'en repentiroit toute sa vie. - -Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec -madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce -prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses -raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du -présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui -savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le -prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute -prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle. - -Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue, -employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le -marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui -conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais -comme le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand -soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le -retrouver tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle -n'en viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne -heure où le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre -si bien son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder -avec lui. - -Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu -désigné. Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y -rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit -leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout -proche du lieu où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit -personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand -Alcandre sortoit, il prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de -chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les -valets de chambre viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en -étant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il -fît sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à -l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas même ceux qui étoient -mandés pour le conseil. - -Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous -ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un -grand éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. -Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la -chambre, on le crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres -ministres, qu'on avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en -eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette -longue conversation qui étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil -ce jour-là; ce qui n'étoit point encore arrivé, le grand Alcandre étant -ponctuel dans tout ce qu'il faisoit. - -Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes -choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame -de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec -mademoiselle de Fontanges[392]. - -[Note 392: Ici finit le passage intercalé par certaines éditions dans -l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.] - -Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection -et en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour -n'en fût bientôt abreuvée. - -Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna -au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour récompense -de la lui avoir procurée. - -[[394] Cependant, comme il étoit sujet à trouver des maîtresses -fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit grosse; ce -qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse[395], et à faire sa -maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler à madame de -Montespan, dont l'avarice alloit jusqu'à la vilenie, étoit généreuse -jusqu'à la prodigalité, il fut obligé aussi de lui donner un homme pour -retenir cette humeur libérale[396], et pour prendre garde qu'elle pût -subsister avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce -surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrêmement -surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit -entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se passer -honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en -premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de -refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné -préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui. -Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut -alors appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à -Dieu.] - -[Note 393: La charge de grand veneur a toujours été exercée par les -gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y voyons, avant le -prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.] - -[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé aussi -dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, à la fin. Mais nous -suivons les premières éditions.] - -[Note 395: Madame de Sévigné, lettre du 6 avril 1680: «Madame de -Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en -recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a été -publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps -de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une -manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du -confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le -congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici -ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura tout -hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est -encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.»] - -[Note 396: Madame de Sévigné parle de cette prodigalité de madame de -Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les beautés, de toutes les -étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille écus, sans que la pensée -lui soit venue de faire un présent à madame de Coulanges.» (12 janv. -1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du voyage que fit -mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la -Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort diverti à Villers-Cottrets; -je ne vois pas que les visites à ce carrosse gris (où étoit la favorite) -aient été publiques. La passion n'en est pas moins grande. On -(_c'est-à-dire_ elle) reçut en montant dans ce carrosse dix mille louis -et un service de campagne de vermeil doré. La libéralité est excessive, -et on répand comme on reçoit.» (1er mars 1680.)] - -[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise -Boyer, né le 5 février 1650. Après s'être fait remarquer dans plusieurs -campagnes, il suivit le Roi à la conquête, de la Franche-Comté en 1674. -En 1677, par la démission de son père, il fut fait duc de Noailles et -pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon -qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc antérieure à l'emploi qu'il -avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671 avec Marie-Françoise de -Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.] - -[[398] Cependant madame de Montespan tâchoit de se soutenir encore le -mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le grand Alcandre de -vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutumé, et elle -tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit encore plus -grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de -Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt revenu; -et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais -été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à ces -faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement à -sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de -Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même -qu'à la plupart de sa famille.] - -[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé encore -dans les dernières éditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges, -mais au début.] - -Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle -tous les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença -à médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il -falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille -qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit -ni éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle -peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce -qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le -détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit -toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et -qui étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en -plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il -se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de -Fontanges. - -Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce -temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a -attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne -dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime, ou -qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant -une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente. -Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses -couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand -Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit -souvent, lui témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la -voyoit réduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les -jours, le pria de permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en -pleurant que la malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus -songer qu'à l'autre monde. - -[Note 399: Madame de Sévigné parle en effet d'une perte de sang -continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle de Fontanges. Dans -sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez tout ce que la -fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui -garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore à -Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle -commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant -mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de -faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle -de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son -bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les -soupçons d'empoisonnement: «On dit que _la belle beauté_ a pensé être -empoisonnée... Elle est toujours languissante.»] - -[[400] Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle donnât ordre aux -affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit sensiblement touché -d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit. -Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], où il -envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade -y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais -il n'en rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre -dame, qui avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou -d'autre chose, se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de -La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y -avoit plus d'espérance. En effet, elle mourut peu de jours après, -laissant encore plus de soupçon après sa mort d'avoir été empoisonnée -qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva -qu'il y avoit de petites marques noires attachées aux parties nobles, -lesquelles sont des témoignages indubitables, à ce que l'on prétend, -qu'elle a été empoisonnée]. - -[Note 400: Encore un passage intercalé dans l'histoire de mademoiselle -de Fontanges, dans les mauvaises éditions.] - -[Note 401: À l'abbaye de Port-Royal de Paris, où elle mourut.] - -Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa -perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle -duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses -frères[402]; il maria aussi une de ses sœurs[403] fort avantageusement, -et fit encore quantité d'autres choses en faveur de sa famille[404]. -Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à -elle; mais[405] elle fut tout étonnée de voir que madame de -Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au désespoir: car, -comme c'étoit elle qui l'avoit faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit -souffrir que son propre ouvrage servît à la détruire elle-même. - -[Note 402: Louis Léger de Scorrailles, abbé de Valloire, mort en 1692.] - -[Note 403: Catherine Gasparde, mariée à Sébastien de Rosmadec, -lieutenant général de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et -mestre de camp de cavalerie.] - -[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles à Jeanne de -Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et qui fut bénite -abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du voyage que fit à -Chelles madame de Fontanges, pour assister à la cérémonie d'installation -de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurément je -l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit quatre carrosses à six -chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient avec elle, mais tout -cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle perdant tout son sang, -pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant quarante mille écus de -rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la santé et le cœur du Roi -qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.)] - -[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a été encore introduit -textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y -retrouve aussi les lignes qui précédent, mais légèrement modifiées.] - -[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.] - -Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas -qu'il entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être -par conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un -amour passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En -effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette -dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu -pour elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en -fait rien paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est -toujours le reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt -pour sa propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment -de tendresse. - -Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût -renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan, -qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur -tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de -raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté -surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de -Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses -affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la -maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une -si grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés, -semblables à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait -vœu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches, -qui vont jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la -peine de les écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui -m'est tombé entre les mains[407] et où on lui rend justice, aussi bien -qu'à une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques -aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre -main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a -reçue. - -[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles -amoureuses_.] - -[Note 408: Madame de Lionne.] - -[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les éditions de pacotille, -l'histoire de mademoiselle de Fontanges.] - -[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, après avoir -pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a -trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous les biens -du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apaisé -la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et la -comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce -moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il -est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas -voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez -la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle -en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle[411]. -Elle a mis des espions auprès de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle -n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une -prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude. -Elle lui a donné deux terres[412], du consentement du grand Alcandre; -mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui -donner un sou, ayant perdu tout son crédit par ce mariage, personne ne -lui voulant plus prêter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour à venir -qu'étant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est -ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou cinq ans qu'elle a commencé à -bâtir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit achevée, car il faut -qu'elle prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit -encore de tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été -autrefois, je veux dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les -dames qu'il l'étoit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est -maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été -autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui -lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il -faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la -princesse dit aujourd'hui que celui-là a menti bien impudemment, qui a -dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.] - -[Note 410: Le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans les éditions -qui ont pillé cette histoire au profit de celle de mademoiselle de -Fontanges.] - -[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui, -à son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empressé auprès des -dames et se montre d'une avidité insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et -suiv., édit. citée.] - -[Note 412: «Le roi permit que je donnasse du bien à M. de Lauzun. -D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et quelques autres de mes -terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duché de -Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres, la ville et -baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de -la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par -an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il se plaignit -que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à l'accepter.»] - -[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du -président Gontier, quand ses créanciers le forcèrent de la vendre, fut -en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y déploya -Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en -fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait été plusieurs -années avant de la voir terminée.] - -FIN DU TOME II. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -TABLE DES MATIÉRES -CONTENUES DANS CE VOLUME. - - -Préface. -Les agrémens de la jeunesse de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle -de Mancini. -Le Palais-Royal, ou les Amours de madame de La Vallière. -Histoire de l'amour feinte du Roi pour Madame. -La déroute et l'adieu des filles de joye. -Regrets des filles d'honneur à madame de La Vallière. -La Princesse, ou les Amours de Madame. -Le Perroquet, ou les Amours de Mademoiselle. -Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux. -Les fausses prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames -de la cour. -La France galante, ou Histoires amoureuses de la cour (madame de -Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.). - -[Illustration] - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie -des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - -***** This file should be named 28789-0.txt or 28789-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/2/8/7/8/28789/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -https://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - https://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-0.zip b/old/old-2025-02-12/28789-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 4071a7e..0000000 --- a/old/old-2025-02-12/28789-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-8.txt b/old/old-2025-02-12/28789-8.txt deleted file mode 100644 index e85bda9..0000000 --- a/old/old-2025-02-12/28789-8.txt +++ /dev/null @@ -1,13531 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des -Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4) - -Author: Roger de Bussy-Rabutin - -Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - - - - -Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Rnald -Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothque nationale -de France (BnF/Gallica). - - - - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - -Paris. Imprim par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honor, avec les -caractres elzeviriens de P. JANNET. - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - -PAR BUSSY RABUTIN - -Revue et annote - -PAR M. PAUL BOITEAU - -_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle_ - -Recueillis et annots - -PAR M. Ch.-L. LIVET - -Tome II - -[Illustration] - - PARIS -Chez P. JANNET, Libraire -MDCCCLVII - - - - -[Illustration] - -PRFACE. - - -Lorsque parurent pour la premire fois les libelles que nous publions, -ils n'eurent, pour s'accrditer auprs des lecteurs, ni le charme -lgant du style, ni l'autorit du nom de Bussy; le scandale seul fit -leur succs. - -Il se trouve peut-tre encore, aprs deux sicles, des lecteurs attards -qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aeux: ce n'est -point eux que nous nous adressons; nos vises sont plus hautes. Le -scandale est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle -mesure on peut y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui -sert de contrle aux rcits du pamphltaire. Composs on ne sait o, les -uns en France, les autres l'tranger, et publis en Hollande, ces -libelles eurent vite pass la frontire; dfaut des livres, dont un -nombre fort restreint put pntrer dans le royaume, les copies se -multiplirent, et Dieu sait quel aliment y trouvrent les conversations! -Tout hobereau qui, aprs un voyage Paris, dont son orgueil faisoit un -voyage la cour, rentroit dans sa province, y affirmoit hardiment tous -les dires des pamphlets; il y croyoit ou feignoit d'y croire, et disoit: -Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, qui n'avoient pas quitt leur -pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, admettoient aveuglment comme -vraies toutes ces turpitudes; ceux-l, par un sentiment de respect, -s'efforoient de douter. Mais on voit ce qu'toient alors ces pamphlets: -une proie offerte la malignit, une ample matire livre aux -discussions. - - un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces -ouvrages? Osons le dire: ce sont de prcieux documents historiques, et -ceux mme qui affectent de les mpriser les ont lus, et y ont appris, -leur insu peut-tre, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques -rudits seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner -et l et runir en gerbe les mmes faits qu'on trouve ici rassembls; -mais ceux-l sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces -rcits chapperoit plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que -des traits pars et des lignes confuses: o seroit le tableau?--Nulle -part ailleurs on ne trouve runis autant de dtails vrais sur les -relations du Roi avec La Vallire et ses autres matresses, de Madame -avec le comte de Guiche, de Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus -loin: si l'on excepte les pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un -mot blessant pour le Roi, o trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce -prestige inou qu'exeroit la royaut? Toutes les foiblesses du Roi sont -racontes dans le plus grand dtail, et, c'est une remarque fort -caractristique qui ne peut chapper personne, jamais un mot de blme -ne lui est adress, jamais une raillerie ne l'attaque, jamais les -auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit de ne pas admirer. - -Or, sans parler des vnements, une tendance si manifeste, qui parot -sous des plumes diffrentes, est un fait prcieux acquis l'histoire. - -Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie -pourra parotre exagre; mais ce n'est pas sans rflexion, ce n'est pas -sans preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas t convaincu -qu'elle est fonde, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir -entrepris cette publication. Je le rpte, c'est l'histoire seule que -j'ai eu en vue; je dois dire comment je l'ai trouve. - -Les auteurs de ces libelles, on le conoit, n'ont point eu la prtention -d'tre des historiens. Le succs du livre de Bussy les a seul provoqus - marcher sur ses traces, ils ont exploit la vogue de son roman; -l'intrt des libraires a fait le reste. C'est donc une opration de -librairie que nous devons tous ces petits volumes composs dans un genre -pris des acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je -l'ignore. Des exils franais les leur ont-ils fournis? Ont-ils reu de -la cour des mmoires? Ont-ils crit en France et fait imprimer en -Hollande? Nul, je crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les -suppositions ne manquent pas, les preuves font dfaut, et nous n'osons -rien affirmer. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils toient -gnralement bien informs, et notre commentaire ne laissera pas de -doute cet gard. - -Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons -l'authenticit des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des -descriptions, des conversations ou des lettres: le fait tant donn, -l'auteur en a souvent tir des consquences qu'il restera toujours -impossible de vrifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa -vracit et tendent diminuer la confiance. Telle entrevue, tel -discours, tel billet, n'a peut-tre jamais exist que dans l'imagination -de l'crivain; s'il est rest, en les inventant, dans les limites de la -vraisemblance, s'il n'a pas dmenti les caractres ou introduit des -circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions -le reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en -observant sa manire les lois du roman, il n'a point failli au rle -d'historien que nous croyons pouvoir aprs coup lui imposer. - -Notre proccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces -libelles, a t de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter -comme vraies les donnes; nous avons cru utile de prsenter des -lecteurs plus ou moins ports au doute le contrle des faits qui leur -toient soumis, d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les -vrits, de provoquer l'examen. Notre tche toit donc tout autre que -celle dont s'est acquitt, avec tant d'esprit et de savoir, M. P. -Boiteau, le commentateur de Bussy. De ce que ces livres ne doivent point - leurs auteurs un mrite propre qui les soutienne, et de ce que les -rcits graveleux qu'on y rencontre sont de nature loigner le lecteur -plutt qu' l'attirer, il rsultoit pour nous la ncessit d'tre grave -et svre, l o il pouvoit parotre enjou comme son auteur; avec -autant de soin qu'il visoit rester dans l'esprit de son texte, nous -avons cherch nous sparer du ntre. Le tableau qu'il prsentoit -permettoit une riche bordure; ceux qui suivent rclament un cadre plus -simple. Le livre de Bussy est sign, le nom de son auteur le patronne et -le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont anonymes, et -ils ont besoin d'tre accrdits pour obtenir, non pas le mme succs, -mais autant et plus de confiance. - -Quelques mots encore sont ncessaires pour faire connotre en quoi cette -dition nouvelle diffre des prcdentes. - -Tout le monde sait que chacun des diteurs de Bussy a ajout quelques -pices nouvelles son oeuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est -ainsi que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ a fini par comprendre, outre -son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit -contemporains, soit postrieurs sa mort, mais que son nom protgeoit, -en vertu de cet axiome: Le pavillon couvre la marchandise. Toutes les -ditions n'ont pas donn les mmes ouvrages. Ainsi, _Alosie_, ou Les -amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des -aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; _Junonie_, dont les -personnages n'toient gure plus relevs, s'est conserve parce que les -noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosit. Ce n'est qu'au -XVIIIe sicle que le texte a t dfinitivement arrt, et, depuis, -toutes les ditions qui se sont succd ont reproduit les mmes pices, -dans un ordre plus ou moins arbitraire. - -Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitus - trouver dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, telle que l'ont faite -les libraires. Nous avons d suivre, cet gard, la tradition, bien -qu'il nous et paru prfrable de supprimer tel crit o le nombre des -faits, fort limit, a fait place des descriptions moins utiles; mais, -ds le dbut, on verra que nous avons combl quelques lacunes. Ainsi -nous avons introduit la pice intitule: _les Agrmens de la jeunesse de -Louis XIV_, qui raconte les amours du grand roi avec Marie de -Mancini[1], et dont le manuscrit appartient un amateur distingu, -aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pntr de -l'intrt qu'offrent ces livres aux rudits, nous a confi le manuscrit -o nous avons emprunt la fin, galement indite, de _la Princesse, ou -les Amours de Madame_[2]. C'est avec une vive reconnoissance que nous -les prions l'un et l'autre de recevoir nos remercments. - -[Note 1: Voy. p. 1-24.] - -[Note 2: Voy. p. 176-188.] - -Le volume qui suit, augment aussi, sera prcd d'un avis qui indiquera -nos additions, et suivi d'une tude bibliographique sur les ditions -publies jusqu'ici de l'_Histoire amoureuse_ et sur l'histoire de ces -pamphlets. - -Notre soin ne s'est pas born donner un texte bien complet; nous -l'avons collationn avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts -originaux ou les premires ditions; des notes nombreuses indiquent les -variantes que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons -restitus, les morceaux que nous avons enlevs certains pamphlets pour -les rtablir dans les textes plus anciens o ils avoient paru la -premire fois, et d'o ils avoient t maladroitement enlevs. C'est -ces notes que nous renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une -supriorit laquelle nous prtendons hardiment sur toutes les ditions -qui ont prcd celle-ci. - -Ch.-L. LIVET. - -[Illustration] - - - - -HISTOIRE -AMOUREUSE -DES GAULES - - - - -LES AGRMENS -DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV -OU -SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI[3]. - - -Sans le beau sexe, tout languiroit; les familles seroient teintes, les -rpubliques priroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que -les dames n'en produiroient plus les modles, ne produisant plus de -hros. Pour moi, qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la -prfrence sur nous, et nos langues, de concert, doivent sans cesse -publier leurs mrites. Je joins la mienne ma plume pour crire leurs -grandes actions, et pour exprimer leur vertu, dont nos coeurs sont -semblablement touchs. Comme j'en connois l'clat, j'emploie tout mon -pouvoir pour maintenir ce sexe si admirable dans ses anciens droits. -Puisque les contester seroit blesser les lois de la nature, les rgles -de la raison, et mme les maximes de la religion, il le faut bien croire -suprieur au ntre. - -[Note 3: Nous donnons cette premire pice, indite, semble-t-il, -jusqu' ce jour, d'aprs deux manuscrits, l'un qui nous a t communiqu -par son possesseur, l'autre qui appartient la Bibliothque de -l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes heureuses. Tous -les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main d'un tranger. -Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune dans la srie -des amours du grand roi.] - -Louis XIV l'avoit non seulement respect, mais encore s'en toit-il -rendu l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les hros de -l'antiquit, qui galoit les dieux du paganisme, qui toit un Jupiter -dans les conseils, un Mars dans les armes, un Apollon par ses lumires, -et un Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi -si chri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que -j'entreprends de dcrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises -et magistrales[4] qui ne doivent en quelque sorte qu'occuper le commun -du peuple. peine Louis XIV eut-il atteint l'ge de dix-sept ans[5] -qu'il s'adonna tout entier faire la flicit de la nice du cardinal -Mazarin[6], qui, sans tre belle, le sut si bien engager, qu' tout -autre ge du roi elle l'et gouvern, tellement son esprit faisoit -d'opration sur son jeune coeur. Elle n'avoit nul air d'une personne de -condition; mais ses sentimens toient si levs et son gnie si tendu, -qu'elle faisoit l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la -voir. Son parler toit autant doux que ses yeux toient tendres et -languissans; son embonpoint toit si considrable qu'il la rendoit trs -matrielle; et cependant, ajuste dans ses habits de cour, elle et -galement plu tout autre qu' Louis XIV, qui alors tmoignoit n'avoir -de got que pour l'esprit, opinion qu'il a confirme depuis par le choix -qu'il a fait de celles qui ont remplac la Mancini. Ainsi se nommoit la -nice du cardinal. - -[Note 4: On retrouvera ces mmes expressions au dbut de la pice -suivante, le _Palais-Royal_, ou les Amours de mademoiselle de La -Vallire, qui certes n'est pas de la mme main. Quant ces _intrigues -bourgeoises et magistrales_, ne s'agiroit-il point du touchant rcit qui -a pour titre _Junonie_, et qu'on retrouvera plus loin?] - -[Note 5: Louis XIV tait n le 5 septembre 1638. C'est donc la fin de -l'anne 1655 que l'auteur place son rcit. Mais cette date est fausse; -arrives en France en 1653, Marie Mancini et sa soeur Hortense furent -mises au couvent des filles de Sainte-Marie, Chaillot, selon madame de -Motteville, et parurent sur le thtre de la cour seulement aprs le -mariage de madame la comtesse de Soissons, c'est--dire en fvrier -1657.] - -[Note 6: Marie Mancini, depuis conntable Colonna. Le portrait qu'on -donne ici d'elle se rapproche assez de celui qu'on trouvera dans la -pice suivante; mais il s'accorde mal avec celui que nous trace madame -de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. 400-401): Marie, soeur -cadette de la comtesse de Soissons, toit laide. Elle pouvoit esprer -d'tre de belle taille, parce qu'elle toit grande pour son ge et bien -droite; mais elle toit si maigre, et ses bras et son col paroissoient -si longs et si dcharns, qu'il toit impossible de la pouvoir louer sur -cet article. Elle toit brune et jaune; ses yeux, qui toient grands et -noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. Sa bouche toit grande -et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit trs belles, on la pouvoit -dire alors toute laide. Voil pour l'extrieur. Au moral, madame de -Motteville l'apprcie ainsi: ... Malgr sa laideur, qui, dans ce -temps-l, toit excessive, le roi ne laissa pas de se plaire dans sa -conversation. Cette fille toit hardie et avoit de l'esprit, mais un -esprit rude et emport. Sa passion en corrigea la rudesse... Ses -sentimens passionns et ce qu'elle avoit d'esprit, quoique mal tourn, -supplrent ce qui lui manquoit du ct de la beaut. Somaize, dans -son _Dict. des pretieuses_ (Biblioth. elzev., t. 1, p. 168), parle plus -longuement de son esprit: Je puis dire, sans estre souponn de -flatterie, que c'est la personne du monde la plus spirituelle, qu'elle -n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres... J'oseray adjouster -cecy que le ciel ne luy a pas seulement donn un esprit propre aux -lettres, mais encore capable de rgner sur les coeurs des plus puissants -princes de l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu. Ajoutons -quelques mots de madame de la Fayette: Cet attachement avoit commenc, -dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait -natre plutt que la beaut. Mademoiselle de Mancini n'en avoit aucune; -il n'y avoit nul charme dans sa personne et trs peu dans son esprit, -quoiqu'elle en et infiniment. Elle l'avoit hardi, rsolu, emport, -libertin (indpendant), et loign de toute sorte de civilit et de -politesse. (_Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. 64, p. -382.)] - -Ce prince[7] toit bien fait, quoiqu'il et les paules un peu larges; -sa physionomie toit noble, son air majestueux et son regard fixe. Le -premier coup d'oeil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin -des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard[8], qu'elle reut avec -bien du respect et de profondes rvrences, auxquelles il rpondit trs -galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors il ignoroit -d'tre si riche en sujets si accomplis et si parachevs; qu'il la prioit -de trouver bon qu'il s'excust sur l'insulte qu'il lui faisoit de la -mettre en parallle aux gens qui lui toient subordonns, et que ds ce -moment-l il la reconnoissoit pour sa souveraine. - -[Note 7: Le Roy est un prince bien fait, grand et fort, qui ne boit -presque point de vin, qui n'est point dbauch. (Guy Patin, Lettre du -20 juillet 1658.)] - -[Note 8: Derrire les Tuileries est plant le jardin des Tuileries, et -au bout celui de Renard... qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve. -Il consiste en un grand parterre bord, le long des murailles de la -ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres, et leves d'un -commandement plus que le chemin des rondes, d'o l'on dcouvre une bonne -partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste -et plate campagne, et, de plus, tout ce qui se passe dans le cours. Le -roi Louis XIII avoit accord la jouissance de ce vaste terrain Renard -par brevet de l'an 1633; les galants de Cour y alloient frquemment -faire des parties de plaisir, des dners, etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 -et 60. Cf. _Mm. de Mlle de Montp._, t. 1, p. 234, 235, dit de -Mastricht; Loret, _passim_.] - -Une telle dclaration loigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en -libert, il lui dit qu'il et cru le cardinal dans ses intrts; mais -qu'il s'toit tromp, ne lui ayant pas donn la satisfaction d'adresser - sa chre nice des voeux de sa part que personne autre qu'elle ne -mritoit; que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par -l'inattention de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger - l'heure mme, mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers -favoris comment il en devoit user son gard pour y parvenir. - -Mademoiselle de Mancini, qui jusque l n'avoit pas eu la libert de -rpondre, arrta tout court le Roi en lui disant: S'il est vrai, Sire, -que ce que Votre Majest me fait l'honneur de me dire parte du coeur et -soit sincre, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant -vivre loigne de mon oncle.--Je ne prtends pas l'loigner, ma reine, -reprit le Roi; mais s'il toit mon pouvoir d'tre avec vous comme avec -lui, je serois au dernier priode de ma joie.--Vous tes, Sire, son -matre, comme j'ai l'honneur d'tre votre soumise et respectueuse -servante, lui dit-elle. Si Votre Majest a pour moi quelques bonts, il -conservera au Cardinal celle dont il a besoin pour rgir ses tats dans -la manire qu'il convient; si elle toit dans un ge plus avanc ou -qu'elle pt rgner sans secours, je lui passerois tous ces sentiments, -et me flatterois, par mon respectueux attachement pour elle, de devenir -aussi contente que je suis malheureuse, tant la veille d'pouser un -homme que, sans le connotre, je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, -Mademoiselle? Vous m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer Votre -Majest est, repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour -dissiper le chagrin que m'en a donn la nouvelle, je suis venue ici avec -l'une de mes filles en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle -je puisse me consoler du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le -roi; dans ce moment j'y mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez -pas, je vous quitte aussi pntr de douleur que vous me paroissez -l'tre. Comme il toit aux adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le -nombre de laquelle il entra sans considrer aucun de ceux qui -l'accompagnoient. Il rentra avec elle au chteau, et s'enferma dans son -cabinet aprs avoir donn ses ordres pour qu'on ft chercher le Cardinal -de sa part. - -D'un autre ct, mademoiselle de Mancini, qui toit fort sage[9], -s'toit retire bien contente de sa rencontre. Le Cardinal ne fut pas -plutt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: Vous ne me dites pas -tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nice aimable, qui est un des -ouvrages parachevs[10] du seigneur, morceau consquemment qui me -convient, et vous pensez la marier un homme qu'elle ne peut -souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majest tient-elle cette -nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-mme, reprit le Roi brusquement, -et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon vous encourrez le -risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, monsieur le -Cardinal. Et il lui tourna le dos. - -[Note 9: Sage, est-ce ambitieuse? coutons madame de Motteville: On a -toujours cru que cette passion (de mademoiselle de Mancini) avoit t -accompagne de tant de sagesse, ou plutt de tant d'ambition, qu'elle -s'y toit engage sans crainte d'elle-mme, tant assure de la vertu du -roi, et, si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur. -(_Mm. de Mottev._, Amst., 1723, IV, p. 524.).] - -[Note 10: _Parachev_, pour _parfait_; _affirmativement_, qu'on trouvera -quelques lignes plus bas pour _fermement_; enfin, _diligentez-vous_, -la page suivante; et cent autres, que nous n'indiquerons plus, voil de -ces mots qui, comme nous le disions dans notre premire note, trahissent - n'en pas douter la plume d'un tranger.] - -Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la -premire fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna - toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun et march sur les -traces de Son minence, Sa Majest jugea propos d'crire en ces termes - mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie: - - -LETTRE DE LOUIS XIV MADEMOISELLE DE MANCINI. - -_J'ai fait le Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je -ne sais que vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand -amour me rend muet; cependant mon coeur me dit mille choses votre -avantage. Le dois-je croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela -est, diligentez-vous de m'en apprendre la nouvelle, l'tat o je suis -tant digne de piti._ - -Mademoiselle de Mancini fut interdite l'ouverture de cette lettre, et -encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y rpondre, -elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances. -Cependant elle s'y croyoit oblige, et l'et fait sur-le-champ sans que -le duc de Saint-Aignan[11], qui en avoit t le porteur, s'y opposa, -disant mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit le temps de la -rflexion, afin, par ce retard, de connotre l'amour du Roi, dont il -toit bien aise de se servir pour tre plus particulirement attach -lui. Il rapporta Sa Majest que, s'tant acquitt de la commission -dont elle l'avoit charg, il avoit remarqu que mademoiselle de Mancini -n'avoit pas jug propos de lui rpondre l'heure mme, et qu'il toit -sorti de chez elle piqu vivement de son inattention aux honneurs que -lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle mritoit d'en -tre aime par un certain je ne sais quoi qui la rendoit aimable. - -[Note 11: Le comte de Saint-Aignan joue un grand rle dans toutes ces -histoires. N en 1608, Franois de Beauvilliers avoit alors cinquante -ans, et il avoit fait ses preuves dans un grand nombre de combats. -Galant sans passion, complaisant par politesse, celui qu'on appela -depuis ironiquement duc de Mercure prsente un tel caractre qu'on est -plus tent d'accuser sa lgret que de condamner son infamie. Favori du -roi, qui le fit duc en 1661, Saint-Aignan toit fort connu comme bel -esprit. Ce qu'il a laiss de vers, imprims ou manuscrits, formeroit des -volumes. Quand il mourut, en 1687, il toit membre de l'Acadmie -franoise et protecteur de l'Acadmie d'Arles, dont les membres ne -tarissent pas sur son loge.] - -Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'toit pas -autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point parotre -devant lui qu'il n'et une rponse. Le Duc obit, et, tant prs de -mademoiselle de Mancini, il pensa, pour ter tout soupon au Cardinal -sur ses frquentes visites mademoiselle sa nice, devoir le voir, et, -plutt que de passer dans l'appartement de sa nice, il fut dans celui -du Cardinal, qui, le voyant, lui dit: Vous vous trompez, ce n'est pas -moi qui vous en voulez. Voyez ma nice: elle vous recevra mieux que -moi. - -Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: En tout cas, je la verrai -pour un grand sujet, et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de -Mancini, il la trouva qui se dsesproit. Il voulut en savoir la cause, - quoi il ne parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit -crite au Roi et que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donne sa -confidente pour la faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui -en fit l'ouverture, et qui, aprs l'avoir lue, l'alla communiquer la -Reine-Rgente. Toutes choses faites de mme de sa part, n'osant garder -une lettre qui toit pour le repos du Roi, il passa dans la chambre de -sa nice, o, la trouvant dans le mme tat que l'avoit trouve le duc -de Saint-Aignan, il lui dit: Revenez, mademoiselle, de vos garemens. -Il vous convient bien de vouloir dtruire le repos d'un Roi ncessaire -toute l'Europe! Voil la rponse que vous avez faite la lettre que -vous avez reue de lui; envoyez-la-lui par le duc de Saint-Aignan. Je -suis couvert de toutes ses suites, parce que je suis rsolu de faire -penser que vous n'tes point ne pour monter sur le trne de France[12], -et que vous ne devez tre, tout au plus, que la femme d'un petit -gentilhomme. - -[Note 12: Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, et malgr les prjugs, la -conduite de Mazarin, dans toute cette affaire de mariage, est au dessus -de tout loge. Nous ne pouvons croire qu'il et consenti laisser -pouser au Roi une de ses nices; et il nous parot certain qu'il -prfroit l'intrt vident de la France, qui se trouvoit dans -l'alliance espagnole, l'intrt douteux de sa maison, de Marie en -particulier, dont l'indpendance et les sentiments hostiles lui toient -connus. Je say, crivoit Mazarin au Roi, le 21 aot 1659, je say -n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes -conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habilet, que tous -les hommes du monde, qu'elle est persuade que je n'ay nulle amiti pour -elle, et cela parce que je ne puis adhrer ses extravagances. Enfin je -vous diray, sans aucun dguisement ny exagration, qu'elle a l'esprit -tourn. Le 28 aot, il ajoutoit: Il est insupportable de me veoir -inquit par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit -mettre en pices pour me soulager; et il rappeloit au Roi une lettre de -Cadillac o il disoit Sa Majest (16 juil. 1659): Je n'ay autre party - prendre, pour vous donner une dernire marque de ma fidlit et de mon -zle pour votre service, qu' me sacrifier, et, aprs vous avoir remis -tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, vous et la Reine de me -combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en -un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce -remde que j'auray appliqu votre mal produise la gurison que je -souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans -exagration que, sans user des termes de respect et de soumission que je -vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable celle que j'ay pour -vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je -vous voyois rien faire qui pt noircir votre honneur et exposer votre -tat et votre personne. Tel est le ton gnral des lettres de Mazarin. -Sa lettre du 28, trs longue et trs pressante, fut mal reue de S. M. -Le Cardinal, dans une dernire lettre, rpond au Roi avec une dignit et -une fermet qu'on ne sauroit trop reconnotre.] - -Ces paroles, qui furent dites d'une manire pntrante pour une personne -comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, -firent en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dpendit -pas d'elle alors de le sacrifier son ressentiment[13], ainsi qu'on le -verra par ce qui suit: - - -RPONSE LA LETTRE DE LOUIS XIV. - -_Si Votre Majest a capot mon oncle, il me vient de capoter en -revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su -que lui rpondre: j'ai fait auprs de lui le mme personnage._ - -[Note 13: On vient de voir (note prcdente) que Mazarin connoissoit -l'aversion de sa nice pour lui.--Nous n'avons pas faire de rserves -sur l'invraisemblance du langage trange que prte l'auteur aux deux -amants.] - -Cet article est ce qu'elle avoit ajout au haut de sa lettre aprs le -traitement du Cardinal; mais voil quelle toit sa principale teneur: - -_Sire, je suis pntre trs sensiblement de l'honneur que me fait Sa -Majest. Je voudrois bien que mon tat et quelque rapport au sien: je -ne balancerois pas le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a -tant de disproportion entre Votre Majest et moi que, quand mme ma -destine me voudroit lever au trne que vous remplissez si dignement, -je ne pourrois gure me promettre d'y terminer mes jours avec les mmes -agrmens que ceux que je pourrois y goter en y entrant. Ainsi, Sire, je -pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile une personne -que vous dites aimer, dans un clotre, que de l'exposer dans le monde -mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage, -parler sincrement, que l'intrest de l'auteur de mon tre, d'avec -lequel je serois trs fche de me sparer. Voil, Sire, mes sentimens. -Si ceux de Votre Majest y sont opposs, je ne suis nullement envieuse -des honneurs chimriques, lorsqu'il s'agira de les mriter au prix de la -perte d'un bien qui est sans fin._ - -Cette lettre fut reue du Roi si respectueusement, que la Reine, se -trouvant l'ouverture, ce qui toit un fait exprs, lui demanda si -c'toit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui rpondit, -piqu de ce qu'elle l'avoit surprise, que l'esprit d'une Mancini -n'avoit pas moins de mrite qu'une reine, et se retira dans son cabinet -pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand -il eut lu les premires lignes ajoutes! Elle s'augmenta bien plus -lorsqu'il s'arrta l'article du clotre. Quoi! disoit-il, ce que -j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit -se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, -car je la ferai reine, malgr tous ceux qui y trouveront redire; et, -afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, ds ce moment j'en -rendrai le public tmoin en l'allant voir dans la plus belle heure du -jour. Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses quipages, -qui furent prts quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de -l't. Il descendit chez elle que le Cardinal y toit; mais le grand -empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ta la libert -Son minence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majest, qui -lui dit en le retenant par le bras: Je suis bien aise de vous voir ici, -non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nice qui -m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que -nous vivions ensemble, de ne point dsormais troubler mon repos; -autrement je rpondrai de vous, duss-je avoir l'glise dos. - -Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi toit instruit de toutes les -conversations qu'il avoit eues avec sa nice, ne savoit pas quelle -posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prtexte de ne les -point gner pour les laisser en libert; il les quitta, et, comme le Roi -toit accompagn de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son -minence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, -ayant demand au Roi, par grce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle -doutt de ses bonts pour elle ni de sa sagesse, mais elle toit -toujours bien aise d'avoir avec Sa Majest quelqu'un qui pt justifier -sa conduite. - -Comme ils furent mme de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui -porta la parole. Enfin, dit-il, j'ai toutes les grces du monde vous -rendre. Votre rponse ma lettre m'a fait tous les plaisirs -imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouv de dplaisant -que l'article du clotre, o je vous saurois mauvais gr d'entrer sans -ma participation. Si mme une communaut vous renfermoit sans que j'y -eusse contribu, j'y ferois mettre le feu, s'entend aprs vous en avoir -fait sortir. Ainsi, prenez garde ce que vous ferez. Je vous aime d'une -amiti inviolable, d'une amiti si forte, que je vous dclare devant ces -messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, -parlez, l'affaire sera bientt termine.--Votre Majest, reprit-elle, -m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point -assez heureuse pour me promettre de devenir l'pouse du plus grand Roi -du monde, ni assez malheureuse pour tre sa matresse.--Quoi! ma reine, -dit le Roi en se jetant son col, vous doutez de la sincrit de mon -expos et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je -respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. -Je ferai usage des deux sitt que vous aurez agr la bndiction -nuptiale de mon grand aumnier. Voyez si vous voulez que nous la -recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est -chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il -pourra tre froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'crire Votre Majest -qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir -croire que je suis digne de l'honneur qu'elle tmoigne me vouloir faire. -Toutes les ttes couronnes s'opposeroient une telle union, et les -intrts des tats de Votre Majest y persisteroient. Non, Sire, ce qui -vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle -vous est destine. Comme je vous aime, pour rpondre vos expressions -et que vous m'en donnez la libert, je me voudrois un mal extrme si je -devenois la cause de vos disgrces. N'hsitez point faire une alliance -qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos tats.--Ah! -Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce -que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au -contraire; mais considrez que la Reine votre mre se porte inclinante -faire ce mariage, et que des courriers sont dj partis pour ce fait; -que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose -point.--Comment! dit le Roi en colre, on me marieroit sans moi! Il me -semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_ -moi-mme, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds -sur ce que me dit Votre Majest si elle toit dans un ge plus avanc, -ou qu'elle connt mieux son tat; mais elle est jeune, et si jeune que -ceux qui l'environnent pensent lui procurer des plaisirs innocens -lorsqu'ils travaillent faire leurs intrts et les augmenter -directement, sans considrer que les vtres en souffrent. Oui, Sire, -vous tes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de -votre autorit, que vous ignorez ce qui se fait votre nom. On se -contente de vous promener, de vous donner des ftes, et on cache vos -yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit -tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de -Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le -mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu -conseil il y a trois jours.--Mais comment savez-vous cette nouvelle? -lui demanda le Roi tout outr.--J'ai une personne dans le conseil, -dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce -que je le protge auprs de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez -encore peut-tre, dispose de la Reine votre mre et de ses volonts[14]: -de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus minens qui -sont dans vos tats de toutes ses cratures, fait dans tous vos conseils -ce que bon lui semble; et, comme il est de son intrt de se mnager -auprs de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains ce que -Votre Majest pouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur. - -[Note 14: Voy les _Mm. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64, -p. 383: Le Roi toit entirement abandonn sa passion, et -l'opposition qu'il (le Cardinal) fit parotre ne servit qu' aigrir -contre lui l'esprit de sa nice et la porter lui rendre toutes -sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins la Reine dans -l'esprit du Roi, soit en lui dcriant sa conduite pendant la rgence, ou -en lui apprenant tout ce que la mdisance avoit invent contre elle.] - -Comme elle en toit l, le Cardinal entra, qui les tonna fort tous -deux. La compagnie du Roi, qui s'toit beaucoup loigne d'eux, s'en -approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indiffrentes. -Mademoiselle de Mancini et bien souhait s'entretenir avec son oncle et -devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de -l'pouser; mais elle disoit en elle-mme, comme il parot par ses -Mmoires[15], que, si le roi l'aimoit vritablement, Sa Majest devoit -elle-mme l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout, -remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16], -qui toit un peu peste et malin, saisit le trouble o toient ces deux -amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son -minence, qui, de son ct, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le -sujet. En adressant la parole toute la compagnie, il dit finement: -J'eusse cru qu'un prince de l'glise, sous-vicaire de Jsus-Christ, -paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit -la paix; mais je vois que je me suis tromp. - -[Note 15: Les _Mmoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676, -Cologne, sous ce titre, en dsaccord avec le sujet: Mmoires de M. M. -Colonne, grand conntable de Naples. Deux ans plus tard, parut Leyde -(1678) une _Apologie, ou les vritables Mmoires de madame Marie de -Mancini, conntable de Colonne, crits par elle-mme_. Voy., sur -l'autorit que peuvent prsenter ces ouvrages, Amde Rene, _Les Nices -de Mazarin_, p. 286 (Note).] - -[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut rige en duch que par -lettres de 1661, par consquent trois ans aprs les vnements de cette -histoire.] - -Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent ce discours, -interdirent Son minence; mais, comme elle fut revenue elle, elle dit -au Duc: Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans -l'glise quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphre -dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en -soutiens le fils ane[17]. Bien loin de traverser deux coeurs qui -s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nice, je ferai de mon -mieux pour satisfaire l'un et l'autre. - -[Note 17: Le roi de France, fils an de l'glise.] - -Mademoiselle de Mancini, qui toit bien aise de cette occasion pour -parler et faire connotre au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son -mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: Vous tes Italien, vous nous -faites bonne mine et mauvais jeu. Le Roi, qui ne vouloit pas rester en -chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le -Cardinal le voult tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un -ton assur, dit: Si Votre Majest m'a parl sincrement de son amour, -comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille -la marier avec l'Infante; et puisque, autorise (regardant le roi) de -vos bonts, je dois faire la guerre mon oncle sur son peu de sentiment -pour moi, et comme nous sommes mme de parler ouvertement, je veux -qu'il nous instruise de tout ce qui se passe mon prjudice.--Je -l'entends de mme, Mademoiselle, rpartit le Roi, et je veux comme vous, -puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sache que je vous aime -si bien qu' cette heure, et devant lui et ma cour ci-prsente, je vous -engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point -mon plaisir non plus qu' mes volonts; et, s'il est vrai que votre -sentiment est que j'pouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien -faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mre comme vous le jugerez - propos pour rompre ce que vous avez commenc, et pour me mettre en -tat d'pouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma -volont.--Voil ce qui s'appelle parler en roi! rpondit la fortune de -peu de jours, comme on le verra par la suite. - -Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour -lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de -Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas -long-temps aprs Sa Majest, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola -chez la Reine, laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de -concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir -d'pouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs -amours, ils pussent sans aucun empchement faire le mariage de -l'Infante, dont on avoit dj reu des nouvelles de la cour d'Espagne... - -Comme ils en toient l, le Roi, qui de jour autre sentoit que sa -tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir -qu'avec elle, et, tant retenu par une indisposition lgre dont on le -menaoit de suites fcheuses s'il sortoit, il lui crivit par le mme -duc de Saint-Aignan qu'il toit dans le dernier des chagrins de ce que -sa situation l'empchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de -lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que -ce seroit le seul moyen de lui donner la sant. Comme le duc de -Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne ft prjudiciable -ses intrts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, -qu'elle ouvrit et o elle lut ces termes: - - -LETTRE DU ROI MADEMOISELLE DE MANCINI. - -_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empche de voler -jusqu' vous. Vos ailes, que je ne crois point arrtes, devroient bien -suppler au dfaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il -vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que -vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilit sera plus grande -quand vous couronnerez mes sentimens de votre prsence, jusqu' ce que -le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dpositaire. -Mais d'ici l, il y a du temps, puisqu'une heure est un sicle pour un -amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc -pour le rtablissement de ma sant, qui, je crois, ne me viendra que -quand vous serez auprs de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le -reste._ - -La Reine fut au dsespoir de la teneur de cette lettre. Elle et bien -voulu la retenir; mais, comme le Roi avanoit en ge et que son crdit -s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des -effets contraires au rtablissement d'une sant qui intressoit non -seulement la France, mais encore toutes les ttes couronnes, d'entre -lesquelles elle considroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle -projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance et -produit la paix gnrale et donn Sa Majest une princesse d'une vertu -exemplaire, et dont la beaut n'toit pas mpriser, parmi d'autres -avantages. Elle considroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi -qu'elle esproit qu'un jour les Espagnols pourroient bien tre sous sa -domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut la -demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le -Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majest prit tant de -plaisir la voir que, malade qu'il toit, il parut avec une sant -parfaite, ce qui fut bientt rpandu dans le public. Chacun en fut dans -une joie extrme, et la Reine, entre autres, qui on fut tout dire, -vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du ct de -mademoiselle de Mancini, qui elle dit: Vous faites plus, -Mademoiselle, que tous les mdecins de France. Le Roi, qui comprit bien -ce que vouloit dire sa mre, lui rpondit sur-le-champ: Mademoiselle a -raison de travailler de mme pour moi, parce qu'elle y a plus d'intrt -que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit tre ma -compagne; et vous devez, Madame, vous attendre la voir mon pouse, -chose qui sera bientt. - -La Reine se retira pique, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit os -rien dire et qui s'toit contente de faire des rvrences sur tout ce -qu'elle avoit dit, fut bien aise, tant chez elle, de s'entretenir de -tout ce qu'elle avoit ou avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme -ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidlement. Le Cardinal et -bien voulu, par ostentation, faire plaisir sa nice[18]; mais il -trouvoit tant de difficults pour l'accomplissement de ce mariage qu'il -rsolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les -suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il mnagea un prince -tranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit t donne -par un Italien de ses amis, lequel, s'tant charg du dnoment de la -scne au prjudice de celle que le Roi mditoit promptement de faire, -crivit au prince que, la nice du Cardinal tant un parti qui lui -convenoit, il se croyoit oblig, comme il toit son ami, de lui mander -qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque -chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sret; qu'il le -serviroit auprs du Cardinal d'une faon qu'il auroit tout lieu de se -louer de sa ngociation. Cette lettre produisit si bien son effet que, -trois semaines aprs, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini, -que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris -leurs mesures pour n'tre point contraris dans une si grande affaire, -les ordres furent donns pour son dpart sans qu'elle st rien, et, le -jour funeste de la sparation tant venu, le Roi, qui avoit t absent -quelques jours, qui on avoit tout cach, vint comme par un fait exprs -et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son -loignement, auquel il n'auroit pu remdier, pleura amrement. Ses -pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle -lui dit, aussi fche que lui l'toit: Je pars, vous pleurez, et vous -tes roi[20]! Et, se tournant du ct du cocher: Fouette tes chevaux -et me mne grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination -d'un prince qui ne connot pas son autorit. - -[Note 18: Nous ne saurions trop rpter, et nous ne nous lasserons point -de le faire, pour combattre un prjug trop rpandu, que Mazarin a fait -preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprs du -roi, du plus parfait dsintressement. Toutes ses lettres prouvent non -seulement qu'il s'est toujours oppos un mariage qui auroit empch -l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit -former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en loigner, comme on l'a -tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme -ceux qui suivent. Le 22 aot, il dit la Reine: Vous verrez ce que -j'escris M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy, -prenant la peine de lui escrire jusques la moindre chose en destail, -affin que le Confident (le Roi) en soit inform et s'instruise comme il -faut, et luy mesme mette la main ses affaires; c'est pourquoi il -seroit bon qu'il ft lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se ft -expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien. Le 26 -aot 1659 il lui dit encore: Je suis ravy de ce que vous me mands de -l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au -monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand -royaume. Au Roi lui-mme il disoit (lettre du 16 juil. 1659): Je vous -avoue que je ressens une peine extrme d'apprendre, par tous les avis -qui se reoivent gnralement de tous costez, de quelle manire on parle -de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me dclarer que -vous tiez rsolu d'avoir une extrme application aux affaires, et de -mettre tout en oeuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de -la terre. Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le mme -reproche, avec la mme svrit. Comment donc croire que le Cardinal ait -tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les -et connues, plus il et approuv la politique de son ministre.] - -[Note 19: Le conntable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le -_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La crmonie -des fianailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'toit -clbr le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de -France._)] - -[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du dpart pour l'Italie de -Marie de Mancini. C'est une erreur. Les clbres paroles rapportes ici, -ou des paroles quivalentes, n'ont pu tre prononces qu'au moment o le -roi envoya ses nices Hortense, Marianne et Marie, Brouage, sous la -surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi, -quand les ngociations avec l'Espagne furent entames. (Cf. Ed. -Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)] - -Tous ceux qui furent tmoins de son dpart furent tout fait pntrs -de son tour d'esprit et du peu de fermet du Roi sur le compte d'une -personne qui en avoit tant et qu'on et aime pour sa vivacit. - -Ainsi se passrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa -Majest en fut bientt console par son mariage avec l'Infante d'Espagne -et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte -fidlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le -Cardinal fut lou de sa conduite, et la Reine se sut grand gr d'avoir -eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se -ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantt donnoit -un bnfice l'un des siens, et la Reine lui-mme, et des pensions -qui n'ont pas peu contribu l'enrichissement de sa maison, n'ayant -jamais dcouvert son infidlit dans ses confidences sur le compte de -mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire -remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours reste - son service. - -[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pnible rcit -ait crit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume -plus exerce.--Pour complter les quelques notes que nous avons donnes, -nous renvoyons le lecteur un livre spcial: _Les Nices de Mazarin_, -de M. Amde Rene.] - - - - -[Illustration] - -LE PALAIS-ROYAL[22] -OU -LES AMOURS DE MME DE LA VALLIRE[23] - - -[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapporte dans les -Mmoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.] - -[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du -Bourbonnois, o l'on trouve son nom ds l'an 1301. Au 16e sicle, le -chef de la race s'tablit en Touraine, o il se maria en 1536 et acheta -la terre de La Vallire. Son arrire petit-fils, Laurent de La Baume Le -Blanc, chevalier, seigneur de La Vallire, etc., fut lieutenant pour le -Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la -cavalerie lgre de France. N en 1611, il se distingua aux batailles de -Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La -Vallire fut rige en chtellenie. Il avoit pous, en 1640, Franoise -Le Prvost, fille d'un cuyer de la grande curie, veuve de P. Bnard, -seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux -mille livres de revenu. - -De ce mariage: 1 Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La -Vallire, n le 4 janvier 1642; - -2 Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, n le 19 aot 1643; - -3 Franoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de -Chteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, ne le samedi 6 -aot 1644 et baptise Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nomme en 1662 -fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orlans, qui l'avoit donne -madame de Choisy. Elle avoit t leve avec la soeur de Mademoiselle, et -celle-ci la menoit souvent la cour, quoiqu'elle aimt beaucoup mieux -demeurer chez elle. (_Mm. de Mad._, dit. de Maestricht, t. 5, p. -172.)] - -Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de -plus releves et de plus clatantes; voyons donc le Roi dans son lit -d'amour avec aussi peu de timidit que dans celui de justice, et -n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les dmarches qu'il a faites, -ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons dsormais -duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accoupl nos dieux, -malgr la jalousie de nos desses. - -[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.] - -Commenons par le fidle portrait du Roi[25]. Il est grand, les paules -un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit tous les -exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les -cheveux presque noirs, marqu de petite vrole, les yeux brillans et -doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurment pas beau. -Il a extrmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il -aime, et l'on diroit qu'il rserve le feu de son esprit, comme celui de -son corps, pour cela. Ce qui aide persuader qu'il en a infiniment, -c'est qu'il n'a jamais donn son attache qu' des personnes de ce -caractre. Il a avou que rien dans la vie ne le touche si sensiblement -que les plaisirs que l'amour donne, et c'est l son penchant. Il est un -peu dur, beaucoup avare, l'humeur ddaigneuse et mprisante, avec les -hommes assez de vanit, un peu d'envie et pas commode s'il n'toit roi, -mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, -gardant sa parole avec une fidlit extrme, reconnoissant, plein de -probit, estimant ceux qui en ont, hassant ceux qui en manquent, ferme - tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible toit pour -les femmes, il n'en a jamais aim grand nombre. Sa premire amourette -fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engag la -duchesse de Savoie venir Lyon avec les princesses ses filles, sous -prtexte de faire pouser l'ane au roi. Elle s'appeloit Marguerite. -L'artifice russit[27]. peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle -dpcha Pimentel Lyon, o le Roi s'toit rendu avec toute la cour. Il -lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi pousa. -On renvoya la duchesse fort mcontente. Le Roi n'avoit pas laiss de -concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination -naissante cdt la politique. Au reste, la princesse n'toit pas -belle[29]. - -[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.] - -[Note 26: Voy., dans les Mmoires de Mademoiselle (dit. Maestricht, -1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le rcit du voyage de Lyon que fit le roi -pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mre -Christine de France, l'arrive de Pimentel, envoy d'Espagne, la rupture -du mariage projet; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce -passage de notre auteur.] - -[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour -d'Espagne se dcider.] - -[Note 28: C'est Marie Thrse d'Autriche, fille de Philippe IV et -d'lisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thrse toit, -par sa mre, petite fille de Henri IV. Elle toit ne, comme Louis XIV, -en 1638.] - -[Note 29: Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il -monta cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop, -mit pied terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la -plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: Eh bien! mon fils? -Il rpondit: Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que -madame la marchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aise du -monde; elle a le teint... Il hsita... Il ne pouvoit trouver le mot; il -dit olivtre, et ajouta: Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle -me plat, et je la trouve ma fantaisie.--Mademoiselle ajoute en son -nom: La princesse Marguerite, quand elle marche, parot avoir les -hanches grosses pour sa taille; cela parot moins par devant que par -derrire, quoique cela soit fort disproportionn. D'ailleurs elle -appartenoit une famille de bossus. La pice du _Gobbin_, par -Saint-Amant, avoit t faite contre le duc de Savoie.--Madame de -Motteville confirme de tous points le rcit de Mademoiselle.] - -Elle n'avoit pas t sa premire inclination: il avoit vu aux Tuileries -lisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une -grande beaut. Il fit diverses tentatives pour l'engager rpondre -son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa mme une -entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger. - -[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au -grand Conseil. Il toit protestant, et on voit son nom ml dans une -affaire assez dlicate, o toient mis en cause le pasteur Alex. Morus -et l'crivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)] - -Une troisime fut moins fire, et elle remplit quelque temps le poste -que l'autre avoit refus. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31], -fille d'honneur de la Reine-Mre. Entre autres qualits attrayantes (car -elle toit fort jolie), elle possdoit celle de danser parfaitement. Ce -fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien -cacher son commerce que le Cardinal n'en ft averti. Il suscita un -chagrin la demoiselle, qui prit aussitt le parti du couvent. - -[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mm. de madame de -Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte pousa le -chevalier Garnier, elle lui succda dans la charge de fille d'honneur de -la Reine Mre. Cette amourette est de 1657. Elle n'avoit ni une -clatante beaut, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa -personne toit aimable. Sa peau n'toit ni fort dlicate, ni fort -blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de -ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mlange de douceur et -de vivacit si agrable qu'il toit difficile de se dfendre de ses -charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy., -pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p. -suiv.] - -Le Roi chercha s'en consoler dans les bras d'une autre matresse[32]. -Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air -d'une cabaretire, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en -l'entendant on oublioit qu'elle toit laide, et l'on s'y plaisoit -volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes -heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils -s'apprtoient goter de grands plaisirs; mais il faut dire la vrit, -que leurs joies n'ont t qu'imparfaites. Le Roi l'auroit pouse sans -les oppositions du Cardinal[35], souffl par la Reine, qui lui fit -promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il -empcheroit la chose. Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est -pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si -le Roi pouse votre nice, assurment il la rpudiera et vous exilera, -et je vous jure que cette dernire chose m'inquite plus que le mariage, -quoique je voie absolument mes desseins ruins pour la paix si le Roi -n'pouse la fille du Roi d'Espagne. Le Cardinal donna dans le panneau, -promit tout la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair -d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le -Roi a aujourd'hui marqu une aversion invincible pour les dmariages, et -il le dclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se -seroit pas voulu servir de cet infme usage. Le Cardinal[37] maria enfin -sa nice au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta ses -pieds et l'appela son papa; mais enfin il toit destin que les deux -amans se spareroient. Cette amante dsole, tant presse de partir et -montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement son -amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excs de sa douleur: Vous -pleurez, vous tes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars -effectivement. Le Roi faillit mourir de chagrin de cette sparation; -mais il toit jeune, et la fin il s'en consola, selon les apparences. -Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il -aime plus que jamais on n'a aim: c'est mademoiselle de La Vallire, -fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de -Melchisdech, vous me dispenserez de raconter sa gnalogie, n'y ayant -rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que -le duc de Montbazon avoit promis au pre de cette fille de lui faire -donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon -et excut sa parole. Sa veuve pousa monsieur de Saint-Remy. Enfin -tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallire, qui n'toit pas -demoiselle il y a cinq ans, est prsentement noble comme le Roi[40].) - -[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle -d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mmoires -du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes -platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de -Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle -Saint-Simon.] - -[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.] - -[Note 34: Gouvernante des nices de Mazarin. Pendant qu'il toit -Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin crivoit la reine -(29 juillet 1659): Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la -dfrence qu'on a pour elle est fort mdiocre. (_Ngociations de la -paix des Pyrnes._)] - -[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mm de Brienne, Choisy, Motteville, -La Fayette, Montglat, etc.] - -[Note 36: _Var._ La copie conserve dans les ms. de Conrart (in-fol. -XVII) porte cette variante prcieuse: - -Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce -mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqu souvent.] - -[Note 37: Voy. ci-dessus.] - -[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart: - -Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son -pre; mais enfin il estoit destin que ces deux coeurs ne s'espouseroient -pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle -ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en -carrosse pour partir: Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous -desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!] - -[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du pre de -mademoiselle de La Vallire et du duc de Montbazon, elles s'expliquent -par le sjour que faisoit le duc en Touraine, sa maison de Cousires, -o il mourut en 1654, l'ge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET) -dit ce sujet: L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas -dgrad la noblesse de mademoiselle de La Vallire, pour n'en faire -qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle toit d'une famille -allie celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la -province.] - -[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.] - -Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement -pris le coeur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille -mdiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, cause qu'elle -bote; elle est blonde et blanche, marque de petite vrole, les yeux -bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils -pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, -les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal -juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de -vivacit et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup -de solidit, et mme du savoir, sachant presque toutes les histoires -du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le coeur grand, -ferme et gnreux, dsintress, tendre et pitoyable, et sans doute qui -veut que son corps aime quelque chose; elle est sincre et fidle, -loigne de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde -d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, -et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant -qu'il la connt, et qu'elle disoit souvent une amie qu'elle voudroit -qu'il ne ft pas d'un rang si lev. Chacun sait que la plaisanterie -que l'on en fit donna la curiosit au Roi de la connotre[42], et, comme -il est naturel un coeur gnreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi -l'aima ds lors. Ce n'est pas que sa personne lui plt, car, comme s'il -n'et eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il -la vouloit marier un marquis[44] qu'il lui nomma et qui toit des amis -du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles -femmes. Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle; -mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter. Trois jours -aprs, le Roi fut chez Madame[45], qui toit malade, et s'arrta dans -l'antichambre avec La Vallire, laquelle il parla long-temps. Le Roi -fut si charm de son esprit, que ds ce moment sa reconnoissance devint -amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant -et un mois de suite, ce qui fit dire tout le monde qu'il toit -amoureux de Madame, et l'obligea mme de le croire; mais, comme le Roi -chercha l'occasion de dcouvrir son amour parce qu'il en toit fort -press, il la trouva. Il lui auroit t bien facile s'il n'et considr -que sa qualit de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant. -En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un coeur qu'il -avoit dj assez bless. Ce fut Versailles, dans le parc, qu'il se -plaignit que depuis dix ou douze jours sa sant n'toit pas bonne. -Mademoiselle de La Vallire parut afflige, et le lui tmoigna avec -beaucoup de tendresse. Hlas! que vous tes bonne, Mademoiselle, lui -dit-il, de vous intresser la sant d'un misrable prince qui n'a pas -mrit une seule de vos plaintes, s'il n'toit vous autant qu'il est. -Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle, -vous tes matresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et -vous pouvez tout pour ma fortune. La Vallire rougit et fut si -interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle -aimoit ses genoux, tout passionn: peut-on pas s'embarrasser moins? - quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un -effet de votre insensibilit et de mon malheur; vous n'tes pas si -tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis plaindre vous -adorant au point que je fais!--Moi! Sire, rpliqua-t-elle avec assez de -force, je ne suis point insensible ce que vous ressentez pour moi, je -vous en tiendrai compte dans mon coeur si c'est vritablement que vous -m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule -dans votre coeur cause de l'estime particulire que j'ai eue pour votre -personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa -couronne, son sceptre et son diadme, qu'il est presque dfendu de le -louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu soucie de -l'usage que j'ai lou ce qui vritablement est vous; si, par cette -raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanit, et de -m'engager vous rpondre srieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que -Votre Majest sache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce -personnage, et que votre sincrit et votre honneur sont les choses qui -me charment le plus en vous. Je prendrois la libert de vous blmer dans -mon coeur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la -France une personne assez moi pour lui dire en confidence que votre -vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, rpliqua le Roi, -de mpriser les vices jusque dans l'me des monarques! mais que j'ai -lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me souponner du plus honteux -de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour -habile fourbe quand on saura par toute la terre que j'ai abus la fille -de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis -le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce l une belle chose pour un -roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis n ce que je suis, et que, -grces Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis -que je vous aime, c'est que je le fais vritablement et que je -continuerai avec une fermet que sans doute vous estimerez. Mais, hlas! -je parle en homme heureux, et peut-tre ne le serai-je de ma vie.--Je ne -sais pas ce que vous serez, rpliqua La Vallire, mais je sais bien -que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai gure heureuse. -La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui -avoit dj dur trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le -visage de La Vallire et d'inquitude sur celui du Roi[46], qui la fut -revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de mme nature, -aprs laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de -diamant[47] valant 50,000 cus, et deux jours aprs un crochet et une -montre d'un prix inestimable, avec ce billet: - -BILLET. - - _Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincrement. - Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde - cherche avec empressement ce qui peut m'inquiter. L'on dit - que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez - de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me - dsesprez. Vous avez une espce de tendresse pour moi qui - me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manire - d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute - douce, ou soyez toute cruelle._ - -[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mmoires, dit: Elle toit bien jolie, -fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle ft un peu boiteuse, elle dansoit -bien, toit de fort bonne grce cheval; l'habit lui en seyoit fort -bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort -maigre, et les cravates la faisoient paratre plus grasse. Elle faisoit -des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit -peu d'esprit. (d. de Maestricht, VI, 351, 352.)] - -[Note 42: Pour les dtails sur ce commencement des amours du roi pour -mademoiselle de la Vallire, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte -du roi pour Madame._] - -[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du -marchal de Grammont et de Franoise Marguerite du Plessis-Chivray, n -la mme anne que le roi, en 1638, mari en 1658 Marguerite Louise -Suzanne de Bthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre -1673, colonel du rgiment des gardes et ami particulier du roi. Ses -amours avec _Madame_ sont ici longuement rappels.] - -[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de -Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Svign annona M. -de Coulanges cette nouvelle tonnante, surprenante, merveilleuse, -miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun pousoit... -devinez qui? Madame de Coulanges dit: Voil qui est bien difficile -deviner: c'est madame de La Vallire.--La lettre est de 1670. Mais nous -voyons ici que le bruit dont madame de Svign se faisoit l'cho toit -antrieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai, -le rpte aussi: On dit mme qu'elle s'toit mis en tte d'pouser M. -de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit. -Il a le coeur trop bien fait pour vouloir jamais pouser la matresse -d'un autre, mme du roi. Deux pages plus haut, peroit un sentiment qui -pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: Madame de La -Vallire, dit Mademoiselle, n'a jamais t autant de mes amies que -madame de Montespan. Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie -entre madame de Montespan et Lauzun. (Mm. de Mademoiselle, dit. de -Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est l d'ailleurs une simple -conjecture, que nous donnons sous toutes rserves.] - -[Note 45: Madame revint malade de Fontainebleau; elle toit grosse; -elle fut oblige de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi -lui alloit rendre des visites trs rgulires; elles avoient t assez -empresses pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour -demeura Fontainebleau, s'il toit amoureux d'elle dans le temps que le -comte de Guiche faisoit semblant de l'tre de La Vallire. L'on ne fut -pas long-temps connotre que le roi l'toit de celle-ci et que l'autre -toit passionn pour Madame. C'toit une affaire que l'on se disoit tout -bas et que l'on connoissoit visiblement. (Mm. de Madem., d. cite, V, -206.)] - -[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, aprs ce mot: - -Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut -revoir, etc.] - -[Note 47: Ce dernier mot a t ajout dans la copie de Conrart.] - -Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et -qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus -elle donne son coeur, et que, lorsqu'elle l'a donn, il n'est plus en son -pouvoir de refuser rien son amant, se rsolut enfin de savoir o il -en toit avec sa matresse. Elle a avou elle-mme que toute sa fiert -l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'toit mis le plus -magnifique qu'il et jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le -comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui toient avec La -Vallire se retirrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec -elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire -un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme -seroit ternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un -sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'toit que pour avoir -la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de -douter que son coeur ne ft absolument lui. Elle, de son ct, lui fit -comprendre que ce n'toit qu' la seule tendresse qu'elle accordoit -cette grce, que la grandeur ne l'blouissoit pas, qu'elle aimoit sa -personne, et non pas son royaume; et enfin, aprs avoir dit: Ayez piti -de ma foiblesse, elle lui accorda cette ravissante grce pour laquelle -les plus grands hommes de l'univers font des voeux et des prires[48]. -Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginit mourante; elle -redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi toit plus brave qu'on ne peut -penser (et avec raison il et pu dfier mille... et mille -Saucourts[49]). - -[Note 48: Toute la cour alla Vaux... Le Roi toit alors dans la -premire ardeur de la possession de La Vallire, et l'on a cru que ce -fut l qu'il la vit pour la premire fois en particulier; mais il y -avoit dj long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis -duc) de Saint-Aignan, qui toit le confident de cette intrigue. (Hist. -de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64, -p. 403-404.)] - -[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de -Belleforire, marquis de Soyecourt, qui fut reu en 1670 grand veneur de -France par la dmission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. -de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemen, duc de -Montbazon. Il avoit pous, en 1656, Marie Rene de Longueil, fille du -prsident Longueil de Maisons. Il avait une rputation de grand abatteur -de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy. -aussi le _Rcit des plaisirs de l'le enchante_, dans les oeuvres de -Molire.] - -Il sentit, aprs la faveur reue, de si grands redoublemens d'amour, -qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui -donneroit de bon coeur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria -qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit -amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le -coeur assez perfide pour aider la tromper. Mais si je vous en priois? -dit La Vallire.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, -je vous l'ai dit, je suis tout vous. Ils continurent encore quinze -jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit dcouvrir (ce qui -obligea le Roi et mademoiselle La Vallire de ne plus rien -dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dpits, les emportemens de -Madame, et combien elle se croyoit indignement traite. Elle est belle, -elle est glorieuse et la plus fire de la cour. Quoi! disoit-elle, -prfrer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, une fille -de Roi faite comme je suis! Elle en parla Versailles aux deux Reines, -mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours -du Roi. La Reine-Mre rsolut qu'il en falloit parler La Vallire. En -effet, toutes trois lui en parlrent avec tant d'aigreur que la pauvre -fille rsolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et -de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla -deux jours aprs, et d'abord qu'elle y fut entre elle demanda une -chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-l, il y avoit des -ambassadeurs pour le Roi d'Espagne Paris, dans la salle o l'on les -reoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualit y toient, entre -lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, aprs s'tre entretenu -avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un -ton tonn: Quoi! La Vallire en religion[53]! Le Roi, qui n'avoit -entendu que ce nom, tourna la tte vers eux tout mu et demanda: -Qu'est-ce, dites-moi? Le Duc lui repartit que La Vallire toit en -religion Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs toient expdis: car, -dans le transport o cette nouvelle mit le Roi, il n'et eu aucune -considration. Il commanda qu'on lui apprtt un carrosse, et, sans -l'attendre, il monta aussitt cheval. La Reine, qui le vit partir, lui -dit qu'il n'toit gure matre de lui. Ah! reprit-il, furieux comme un -jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui -m'outragent. En disant cela il partit et courut toute bride -Chaillot, o il la demanda. Elle vint la grille. Ah! lui cria le Roi, -de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de -ceux qui vous aiment! Elle voulut lui rpondre, mais ses larmes -l'empchrent. Il la pria de sortir; elle s'en dfendit long-temps, -allguant le mauvais traitement de Madame. Enfin, dit-elle en levant -les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de -rsister! Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait -amener. Voil, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit -son amant couronn, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connotre -ceux qui auront l'insolence de vous dplaire; je n'excepte personne. Il -lui proposa sur le chemin de lui donner un htel et un train; mais cela -lui sembla trop clatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le -Roi, en arrivant, dit Madame qu'il la prioit de considrer -mademoiselle de La Vallire comme une fille qu'il lui recommandoit plus -que sa vie. Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille vous. -Le Roi parut mpriser cette sotte pointe et continua ses visites avec -plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement, la -vue de Madame, des prsens trs-magnifiques. Cependant le Roi la -pressoit incessamment de vouloir prendre une maison elle, et enfin -elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodment; il lui -donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-mme voir meubler des plus -riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'anne; -il a honor son frre, qui n'est pas honnte homme, d'une belle -charge[55], lui a fait pouser une hritire qui toit assez -considrable pour un prince[56]. La Reine en a pens mourir de jalousie, -car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallire. Sur ces entrefaites, il -tomba malade Versailles: pendant sa maladie il rva continuellement -sa matresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le -pril. Aprs qu'il n'y eut plus rien craindre, monsieur de -Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla qurir; mais, comme ils -arrivrent, la chambre toit toute pleine de monde, de sorte qu'il -fallut qu'elle restt dans la prochaine; et d'abord que le duc parut -dans celle du Roi, qui lui fit connotre que La Vallire toit proche, -le Roi, se voulant dfaire de la compagnie, fit civilit Monsieur le -Prince[57] en lui disant qu'il toit ncessaire qu'il vt et qu'il ft -rponse un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne -diffra pas un moment la vue de La Vallire. Hlas! lui dit-elle en -entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon -cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur -que jamais. Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit crite, et qu'il -portoit sur son coeur; elle toit conue en ces termes: - -BILLET. - - _Tout le monde dit que vous tes fort mal; peut-tre n'est-ce - que pour m'affliger. L'on dit aussi que vous tes inquiet de - ce dernier bruit[58]: dans ces troubles, je vous demande la - vie de mon amant et j'abandonne l'tat et_ _tout le monde mme. - Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, ne me vouloir point - voir? Adieu, envoyez-moi qurir demain, c'est--dire si mon - inquitude me permet de vivre jusqu' ce jour-l._ - -[Note 50: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 51: En 1661, l'ambassadeur d'Espagne Londres avoit insult notre -ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars 1662, l'ambassadeur -d'Espagne vint protester en audience solennelle, devant vingt-sept -ambassadeurs et envoys des princes de l'Europe, que le Roi son matre -ne disputeroit jamais le pas la France. La rception dont il s'agit -ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit Mademoiselle sur -la retraite de La Vallire, qui eut lieu pendant l'hiver. Moreri se -trompe en reportant au mois de mai cette audience fameuse. (Voy. la -Gazette.)] - -[Note 52: Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye, -gouverneur de l'Orlanois, mort 78 ans, en 1666. Voy. notre dit. du -_Dict. des Pretieuses_, t. 2, p. 375.] - -[Note 53: Pendant tout cet hiver (de 1661 jusque vers Pques de 1662) -il y eut beaucoup d'intrigues et de tracasseries. La Reine Mre toit -dans de grandes inquitudes de l'amour du Roi pour La Vallire; elle -toit chez Madame, elle logeoit au Palais-Royal chez Monsieur, et les -scnes se passoient chez eux sans qu'ils en sussent rien. Je ne sais -quel chagrin il prit un jour La Vallire; elle partit de bon matin et -s'en alla sans que l'on pt dcouvrir o elle toit. C'toit un jour de -sermon; le Roi, qui devoit y assister, toit occup la chercher, et il -ne s'y trouva pas. La Reine Mre apprhendoit que la Reine ne dcouvrt -la raison de l'absence du Roi; elle toit dans un chagrin mortel. Aprs -le sermon, la Reine alla Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur -le nez, alla Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses o il -avoit appris que s'toit jete La Vallire. La tourire ne voulut pas -lui parler; aprs avoir essuy quelques refus, il parvint voir la -suprieure et ramena La Vallire dans son carrosse. Cette retraite fit -grand bruit et attira beaucoup d'affaires ceux qui y pouvoient avoir -pris part, dont je ne dois ni ne veux parler. (Mm. de Madem., dit. -cite, V, 209.) D'aprs la version de Mademoiselle, la jeune Reine -auroit encore ignor l'intrigue du Roi: c'est la seule diffrence -importante des deux rcits. Sur cette premire retraite de mademoiselle -de La Vallire, Cf. La Fayette, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_, -collect. Petitot, t. 64, p. 412-415; _Mm. de Conrart_, t. 63, p. 282; -_Motteville_, t. 60, p. 170, 179.] - -[Note 54: C'toit un des plus beaux htels du faubourg Saint-Germain.] - -[Note 55: Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallire, -homme d'un esprit peu cultiv et de lourdes manires (c'est ce qu'entend -l'auteur en disant qu'il n'toit pas honnte homme), toit gouverneur et -grand snchal de la province de Bourbonnois, capitaine commandant les -chevau-lgers du jeune dauphin, marchal des camps et armes du Roi.] - -[Note 56: Gabrielle Glay de la Cotardaye. Elle mourut dame du palais de -la reine, le 21 mai 1707, l'ge de cinquante-neuf ans. (Voy. la -_Gazette_), Elle toit donc ne en 1648.] - -[Note 57: Le prince de Cond.] - -[Note 58: _Var._: Au lieu de cette phrase on lit dans la copie de -Conrart: On dit aussi que vous estes inquiet de ce qui se passe -Marseille.] - -Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il -lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excs que son amante lui fit -faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent -pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallire -paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille -faite comme le pre[59]. - -[Note 59: Marie-Anne de Bourbon, ne en octobre 1666.--Le Roi avoit eu -dj un autre enfant naturel, dont la mre est reste inconnue. Nos -recherches pour la dcouvrir nous ont fait connotre, dans les registres -de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois, conservs l'Htel-de-Ville, -le document suivant, qui explique combien il est difficile d'claircir -ce mystre. - - _Du samedi 5 janvier 1664._ - -Fut baptis Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant verge au -Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de -Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps, -premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzime, Roy de -France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de -Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mre, tenant pour Anne -d'Autriche, Reyne Mre de Sa Majest. COLOMBEL. - -Dans ce Louis, fils d'un sergent verge, qui est baptis le 5 janvier -1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mre, il nous -semble impossible de ne pas reconnotre cet enfant que les gnalogies -nomment Louis de Bourbon, qu'elles font natre le 27 dcembre 1663 et -mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parl d'ailleurs ni de sa -naissance ni de sa mort.] - -Mais pour en revenir la maladie du Roi, qui fut plus violente que -longue, il faut savoir qu'au retour de sa sant il n'y eut pas de femme - la cour qui ne travaillt lui donner de l'amour. Madame de -Chevreuse, dont la personne est le tombeau des plaisirs, aprs en avoir -t le temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de -Luynes[60], qui est une des plus belles femmes de France, mais peu ou -point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise[61], dont les yeux vont -tous les jours la petite guerre, n'y russit pas mieux que la -Princesse Palatine[62] et madame de Soissons[63]; mais en vrit le Roi -en fit confidence La Vallire et s'en divertit avec elle; aussi -alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit beaucoup de -civilit et d'amiti[64]. Le Roi le sut et en eut du chagrin. Quoi! lui -dit-il, si peu de jalousie? Ah! Mademoiselle, il y a peu -d'amour.--Excusez-moi, lui rpondit-elle, j'ai le coeur plus jaloux en -amiti que qui que ce puisse tre, mais j'ai trop bonne opinion de votre -esprit pour croire que vous aimassiez une grande statue (et une grande -masse de neige[65]). Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus -incommode de tous les hommes sur ce chapitre[66], de manire que, sans -avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en -souffrit quelque temps avec une patience extrme, mais enfin elle le -traita mal Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui -part un dsespoir pouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds[67], -qui il dit qu'il toit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer -plus que la gloire[68]. Ah! Sire, rpliqua spirituellement Belfonds, la -gloire[69] est une matresse plus difficile servir qu'une femme; et -plt au ciel m'avoir donn un coeur aussi sensible l'amour[70] comme il -est cette autre passion, je serois bien plus heureux. Le Roi soupira -sans lui rpondre rien; mais le jour suivant il vit mademoiselle de la -Motte[71], qui est une beaut enjoue, fort agrable et qui a beaucoup -d'esprit, qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours -auprs d'elle; soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le -monde qu'il en toit amoureux, et pour le persuader[72] Madame sa -mre, qui grondoit sa fille de ne pas rpondre la passion d'un si -grand monarque. Toutes les amies de la Marchale s'assemblrent pour en -confrer (et, aprs lui avoir bien dit que nous n'tions plus dans la -sotte, simplicit de nos pres, o une simple galanterie passoit pour -une injure et o une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses -noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par -une heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits -partout[73]); enfin ils querellrent outrance cette aimable fille, -qui, dans son coeur ayant une secrte attache pour le marquis de -Richelieu[74], voyoit sans joie la passion du Roi (et reut mal les avis -de ses parens[75]). Cependant le Roi continuoit d'aller chez La -Vallire; mais il y rvoit et lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque -parl. Il n'y eut que monsieur de Vardes et de Bussy qui ne s'y -tromprent point, et qui dirent toujours que ce n'toit qu'un dpit -amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla plus la chasse, rioit -par force et se donnoit mille maux plaisir. Il s'en ouvrit au duc de -Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien connotre qu'il toit pris -pour sa vie. Oui, disoit-il au Duc, si jamais homme fut plaindre, -c'est moi; je ne fais rien qui ne me cote et qui ne me gne, et la -couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, Saint-Aignan, -autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne m'aime -point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, que -n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais -parle sincrement: suis-je indigne d'tre aim? Ne voyez-vous pas que -tous ceux qui ont aim de cette cour sont incomparablement plus aims -que je ne suis? Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi -n'toit en cet tat que par son extrme passion, et parla si -obligeamment pour La Vallire que le Roi l'en aima encore mieux, et lui -dit qu'il prtendoit avoir pour sa matresse une foi inviolable, mais -qu'il vouloit en tre aim. C'toit sur les deux heures que le Roi -disoit tout ceci au Duc, et sur les sept heures du soir il fut pris -d'tranges maux de tte et de vomissemens furieux. Le Duc alla trouver -La Vallire, et lui raconta mot pour mot tout ce que le Roi lui avoit -dit. La Vallire lui rpondit que le caprice du Roi l'avoit afflige, -mais qu'aprs tout elle n'toit pas d'humeur lui demander des pardons -(pour un mal qu'elle n'avoit pas fait[76]), qu'elle avoit lieu de se -plaindre de lui et qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que -ce n'toit point parce qu'il toit son roi qu'elle avoit pris soin de -lui plaire; qu'elle en auroit us tout de mme pour un autre qu'elle -auroit aim. - -[Note 60: Jeanne Marie Colbert, fille ane du ministre, pousa, le 3 -fvrier 1667, Charles Honor d'Albert, duc de Luynes, fils de Louis -Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, et de sa -premire femme, Marie Seguier, fille du chancelier. Louis Charles -d'Albert, le beau pre de Jeanne Marie Colbert, toit fils de Charles -d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de Rohan, la fille ane d'Hercule -de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de Chevreuse. Les Mmoires de -Brienne regardent la disgrce de Fouquet comme la dernire affaire de -madame de Chevreuse. Il rpugneroit par trop de penser que cette affaire -ait t suivie d'une intrigue aussi odieuse que celle dont il s'agit, et -aussi improbable, dans la premire anne, dans les premiers mois, du -mariage de son petit-fils.] - -[Note 61: Anne de Rohan-Chabot, qui pousa en 1663 Franois de Rohan, -prince de Soubise, fils an de la seconde femme d'Hercule de -Rohan-Montbazon: il toit donc, par son pre, frre de la duchesse de -Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot toit fille de Henri Chabot et de cette -Marguerite de Rohan dont la mre, ne Sully, soutint contre elle un si -scandaleux procs au sujet de Tancrde, vil enfant de la terre, fruit -du libertinage de quelque valet, comme dit Patru dans son plaidoyer. -(Voy. notre dit. de Saint-Amant, I, 457, _Bibliot. elzev._)] - -[Note 62: La Princesse Palatine dont il est ici question n'toit pas -Anne Marie de Gonzague, soeur de la reine de Pologne, ge alors de -cinquante ans, et qui avoit pous, en 1645, douard, prince palatin du -Rhin, mais sa fille ane, alors ge de vingt ans, dont la soeur cadette -avoit pous Henri Jules de Bourbon, prince de Cond. Cette fille ane -de la princesse Anne devint, en 1671, femme de Charles Thodore Othon, -prince de Salm. Elle avoit vingt ans en 1666.] - -[Note 63: Olympe Mancini, nice du cardinal, pour qui le roi avoit eu -une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: elle toit alors -surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. Amde Rene, _les -Nices de Mazarin_.] - -[Note 64: _Var_.: La copie de Conrart porte: - -Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de -Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point -d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la -duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vrit, le -roy en fit des trophes La Vallire et s'en divertit avec elle. Aussi -alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit cent -civilitez.] - -[Note 65: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 66: _Var_.: On lit dans la copie de Conrart: - -De manire que, durant un mois, il pressa La Vallire sans avoir bonne -raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit -patience et traita le roy Vincennes comme un Basque.] - -[Note 67: Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, premier matre -d'htel du roi depuis trois ans cette poque (1666), et deux ans plus -tard marchal de France. Il avoit alors trente-six ans et le Roi -vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se distingua par sa pit et -contribua beaucoup la retraite dfinitive de mademoiselle de La -Vallire.] - -[Note 68: _Var._: de n'aimer que sa fortune. (Ms. de Conrart.)] - -[Note 69: _Var._: la fortune. (_Ibid._)] - -[Note 70: _Var._: que le mien l'est la gloire, je le serois bien plus -souvent. (_Ibid._)] - -[Note 71: Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt (Franoise Anglique), -fille de Philippe de La Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, marchal de -France, et de mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de -Toussy, dont le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle toit la -seconde enfant. Elle ne pouvoit donc tre ne avant 1652; en 1666 -peine avoit-elle quatorze ans. Elle toit dj en 1663 fille d'honneur -de la reine Marie-Thrse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt -l'toit de la Reine-Mre. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. -Ainsi mademoiselle de Montpensier dit dans ses _Mmoires_ (dit. -Maestricht, IV, 143): Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui toit -entre chez la Reine-Mre comme fille d'honneur la place de -mademoiselle de La Porte. Or, mademoiselle de La Porte pousa en 1657 -(voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la -Mothe-Argencourt qu'elle fut remplace. Au tome 5, p. 222-223, elle -parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom -est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous parot plutt une -boutade de petite fille qu'un acte de dpit d'une matresse jalouse: Le -bruit courut que le Roi alloit toujours ses fentres pour parler La -Mothe et qu'il lui avoit port un jour des pendants d'oreille de -diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: Je ne me -soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas -quitter La Vallire.] - -[Note 72: _Var._: la marchale de la Mothe, qui grondoit sa nice de -ne pas repondre l'amiti d'un si grand monarque. (Ms. de Conrart.)] - -[Note 73: Manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 74: Armand Jean du Plessis, n en 1629, substitu au nom et aux -armes de du Plessis par le cardinal de Richelieu, son grand-oncle, dont -il prit le nom et le titre de duc. Il toit mari depuis 1649 avec -madame veuve de Pons. Peut-tre, puisque le titre n'est pas indiqu, -s'agit-il du marquis de Richelieu, son pre, n en 1632, et qui avoit -pouse ds 1652 la fille de cette Catherine Bellier, dame de Beauvais -(_Cathau la Borgnesse_), qui avoit t le premier caprice de Louis -XIV.--Cf. t. 1, p. 71.] - -[Note 75: Manque dans le ms. de Conrart.] - -[Note 76: Manque dans le ms. de Conrart.] - -Cependant le Roi passa une fort mchante nuit, et toute la cour le fut -voir le lendemain; de Vardes[77] lui dit mille quivoques sur son mal -fort spirituellement[78]; enfin, ce malade amoureux pria son confident -d'aller trouver de sa part sa matresse, de lui apprendre la cause de -son mal. Elle le reut avec une mlancolie extrme et lui avoua qu'elle -souffroit des maux inconcevables, et qu'il lui feroit plaisir de porter -ce billet au Roi, dont voici les paroles[79]: - -BILLET. - - _Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du - remde, quand il en devroit coter la vie; mais, mon Dieu! - qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est - pas moi qui donne Votre Majest ses bons ni ses mauvais - jours!_ - -[Note 77: Le marquis de Vardes, matre pass en galanterie. Sur ce -personnage, l'homme de France le mieux fait et le plus aimable, disent -les Mmoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en -particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les -Nices de Mazarin_, par M. Amde Rene, p. 189 et suiv.; Mm. de -Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.] - -[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles. -(_Ibid._)] - -[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous parot -tre celui de la rdaction primitive: - -Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa matresse, et elle, qui -souffroit encore plus que luy, donna ce billet son confident.] - -Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine toit -pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'cria: -Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne -pouvez penser. La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce -billet; il fit admirer au Duc cette manire d'crire, mais il ne pouvoit -souffrir ce cruel terme de Votre Majest. Il en parloit encore quand -mademoiselle de La Vallire entra dans sa chambre avec madame de -Montausier[80], laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute -sa faveur; elle se retira par commodit et par respect au bout de la -chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallire se mit sur le lit du -Roi; elle toit en habillement nglig, et le Roi, qui prend garde -tout, lui en sut bon gr. Elle le regarda avec une langueur passionne -lui faire entendre que son coeur seroit ternellement lui; le Roi fut -si transport qu'aprs lui avoir demand mille pardons, il baisa un -quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: Et -que je serois misrable, Mademoiselle, si vous n'aviez piti de moi! -Enfin, ils se parlrent et se contrent leurs raisons, et furent cinq -heures dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre coeur est -hors de prix! Que nous avons lieu d'tre contens! Aimons-nous toujours! -Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne -sais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour -avec La Vallire, le passa aussi sagement. Aprs ce raccommodement, il -n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de -peine se persuader de la fidlit et de la tendresse l'un de l'autre -qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallire a pris avec elle -mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualit, belle comme un ange, -qui l'a toujours fortement aime. C'est sa chre, et le Roi lui fait de -grands prsens. Il en use assez librement devant elle. Madame de -Soissons, qui a t autrefois aime du Roi, a support avec une trange -impatience la faveur de La Vallire, en sorte qu'un jour, la voyant -passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses dlices, et qui -est fille d'un avocat au Parlement nomm Brisac: Je suis bien surprise, -dit-elle fort haut madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru -que La Vallire toit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle ft -aveugle. La Vallire, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le -Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un -empressement d'amiti ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec -les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi -s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement -pouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue, -il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il -y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. H bien! parce -que j'aime une fille, il faut que toute la France la hasse! Mais ce -n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez -tout prsentement dire madame de Soissons que je lui dfends l'entre -du Louvre[85]. Le Duc lui demanda s'il avoit bien song cet ordre. -Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'excutiez tout -l'heure.--Mais si j'osois, rpliqua le Duc, vous faire ressouvenir que -vous avez eu autrefois quelque considration pour madame de -Soissons.--Je vous entends, rpliqua le Roi, c'est que vous voulez dire -que je l'ai aime. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas -assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspir, sinon l'ge de quinze -ans, o elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi -je ne me priverai de rien qui puisse tre un obstacle la vengeance que -je dois mademoiselle de La Vallire.--Je le veux croire, rpondit le -Duc; mais, Sire, n'avez-vous point gard toute une grande famille et -la mmoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui -dit-il, si vous croyez que la considration de ce que l'on aime -l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis -monsieur celui-ci, madame celle-l, d'insulter une personne que -j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que -j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mpriser ce que -son Roi estime? Aprs tout, une Vallire ne vaut-elle pas bien une -Manchini? Je m'tonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas -appris madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce -qui s'adresse ce qu'on aime que ce qui touche soi-mme. Ma foi, ces -petites gens-ci rgleront bientt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est -tre bien misrable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse -respecter sa matresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut -venir bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manire que ce soit, -j'y russirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit -le Duc, Votre Majest a-t-elle bien pens aux intrts de mademoiselle -de La Vallire? Ne croyez-vous point que les Reines vont tre ravies -d'avoir prtexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne -cause que des dsordres?--Ha! reprit le Roi, le plus afflig du monde, -c'est assez, je n'ai plus rien dire, sinon que je suis le plus -malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chtif -qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez -raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a -dsormais qu' l'insulter, qu' la piller et qu' la maltraiter: -Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amiti pour moi. En disant -cela les larmes lui tombrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc -alla faire un fidle rcit de tout ceci La Vallire, qui crivit par -lui ce billet: - -_Que je vous aime et que vous mritez de l'tre, mon cher! mais il me -fche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler -malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher -prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa -perte. Voil mes sentimens, conformez-y les vtres, et nous mettons au -dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir -plus tt qu' l'ordinaire._ - -[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amene faire -cette visite aux flambeaux, assure de toute la faveur. (_Ibid._) Julie -d'Angennes, la fille clbre de la marquise de Rambouillet, femme du -marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproch la part -qu'elle a prise aux galanteries du Roi.] - -[Note 81: Encore une rdaction abrge qui nous parot le vrai texte: -Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un -quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parrent, se contrent leurs -raisons, et furent cinq heures se dire: que je vous aime! nous avons -lieu d'tre trs contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles -tendres. (_Ibid._)] - -[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit -succd mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle -de La Vallire. Toutes trois toient, avec mademoiselle de Barbezires, -filles d'honneur de Madame.] - -[Note 83: Ce nom se trouve dans l'dit. de Londres 1654. Marie de La -Guiche, fille de Jean Franois de La Guiche, seigneur de Saint-Gran, -ne en 1623, avoit pous en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai, -puis duc de Ventadour. Voy. notre dit. du Dictionn. des prcieuses, -_Biblioth. elzv._, t. 2, aux noms ANGOULME et SAINT-GRAN.] - -[Note 84: Nous empruntons la copie de Conrart tout ce paragraphe. En -le comparant au texte des ditions prcdentes, on en reconnotra la -supriorit.] - -[Note 85: La mesure toit d'autant plus exorbitante que la comtesse de -Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la -Reine, toit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang -des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en -carrosse.] - -Le Roi n'eut pas plutt lu ce billet qu'il partit aussitt, et Dieu sait -s'ils se dirent et se firent des amitis. Cependant le Roi vit madame de -Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, laquelle il fit mille -incivilits. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un diffrend avec -son mari. Le roi donna tout le bon ct Bellefonds. Quinze jours -aprs, le Roi, qui avoit pass depuis midi jusques quatre heures aprs -minuit avec La Vallire, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en -simple jupe auprs du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se -sentit encore mcontent contre elle pour La Vallire, il lui demanda -avec une horrible froideur pourquoi elle n'toit pas couche. Je vous -attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui rpondit le -Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sais bien, lui rpondit-elle; -car vous ne vous plaisez gure avec moi, et vous vous plaisez bien -davantage avec mes ennemies. Le Roi la regarda avec une fiert qui -approchoit bien du mpris, et lui dit d'un ton moqueur: Hlas! Madame, -qui vous en a tant appris? et en la quittant: Couchez-vous, Madame, -sans tant de petites raisons. La Reine fut si vivement touche, qu'elle -s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit grands pas dans la -chambre. Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux -dire, rpondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me -fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez -aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'couterez plus -madame de Soissons ni madame de Navailles[86], parce qu'il savoit -qu'elles avoient caus de La Vallire, et comme elle continuoit, et que -La Vallire n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant mme -qu'elle ft en crdit, le Roi se dfit d'elle et de son mari. - -[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est -souvent parl sous ce nom dans les crits du temps, pousa en 1651 -Philippe de Montault, duc de Navailles. l'poque qui nous occupe, M. -de Navailles toit gouverneur du Havre et commandant des chevau-lgers. -Madame de Navailles toit dame d'honneur de la reine Marie-Thrse, avec -1,200 livres de gages. Cette espce de disgrce, dit Mademoiselle (d. -cit., V, 278), n'a pas ruin leurs affaires. Ils vendirent leurs charges -et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dpense, ont pay -leurs dettes et achet des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge -de commandant des chevau-lgers, et le duc de Saint-Aignan le -gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achete par madame -de Montausier, quoi elle toit plus propre que madame de Navailles, -qui, est-il dit la page prcdente, s'est si extraordinairement -occupe de mesquins mnages que cela lui a fait tort et son mari. Le -duc de Navailles revint bientt en faveur; en 1669 il toit gouverneur -de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la mme anne il commanda -l'arme de Candie, et, aprs plusieurs commandements importants et -plusieurs succs militaires, il fut mme fait marchal de France.] - -Deux mois aprs, le Roi se mit en tte que La Vallire ft reue des -deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon oeil. Pour cet effet -il en parla madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi ds ce -moment la chambre de la jeune Reine. Madame, lui dit-elle, c'est un -Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous -soit agrable; il n'a pas t en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, -Madame, qu'il souhaite que Votre Majest reoive mademoiselle de La -Vallire[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte, -rpliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de -Montausier, dire Votre Majest que cette complaisance que vous aurez -pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus -l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur -pour elle ne le gurira pas: ainsi Votre Majest feroit quelque chose de -plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite -rpugnance qui s'oppose aux volonts du Roi, et si elle vouloit suivre -l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement us avec ce -que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen -de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle. Le Roi, -qui toit aux coutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la -Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manire qu'elle se servit -de ce prtexte pour sortir. Trois jours aprs elle accoucha d'une petite -Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en -prires; la Reine-Mre fondoit en larmes auprs de son lit; le Roi en -parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallire en -secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant -la jeune Reine le pria, en prsence de sa mre et de son confesseur, de -vouloir marier La Vallire; le Roi, qui ne sauroit tre fourbe, ne put -se rsoudre le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, -que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui -chercher parti. Ils pensrent monsieur de Vardes, comme l'homme de la -cour le plus propre se faire bien aimer; mais de Vardes toit amoureux - mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit - rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'toit pas propre au mariage. -Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons, -alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit ce -mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant -dtourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voil nos deux -admirables qui lient une grande amiti et s'ouvrent leurs coeurs de leurs -amours. Vardes vint voir la comtesse, laquelle il fit valoir le refus -de La Vallire avec un million: car, lui dit-il, ce n'est point par -dlicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de -Moret mon pre, qui toit un des plus honntes hommes de France, pousa -bien une des matresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si -j'en ferois difficult; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit -un extrme plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air -charmant et passionn, ce sont vos yeux qui m'en empchent, qui ne -voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la -possession de votre illustre coeur, de laquelle je me rendrois indigne si -je pouvois consentir vous dplaire. Ainsi je vous jure par vous-mme, -qui tes une chose sacre pour moi, que jamais je ne penserai aucun -engagement, quelque avantageux qu'il puisse tre[90]. La comtesse toit -si charme de voir des sentimens si tendres et si honntes son amant, -qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint -sur le point de leur extase, accompagne du comte de Guiche, auquel ils -ne firent mystre de rien. Voil l'tablissement d'une agrable socit, -chacun se promettant de se servir utilement. - -[Note 87: Sans doute l'occasion de la nouvelle anne. C'toit le 31 -dcembre 1666. Voy. la note suivante.] - -[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette anne, -la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thrse, et mourut le -1er mars 1672.--Qu'elle ft noire et velue, nous ne trouvons pas -ailleurs ce renseignement.] - -[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frre du Roi, dont -on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle toit fort -jalouse de La Vallire, parce que, quand le Roi avoit commenc aimer -celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-mme.] - -[Note 90: _Var._: Aprs cette phrase, on lit dans la copie de Conrart: -Madame survint sur ces entrefaites, qui ils ne firent mystre de -rien; elle loua sa fidlit. Le comte de Guiche fut de leur socit. Ce -soir-l, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hlas! -qu'elles furent petites! Cela auroit dplu aux dames, si elles n'avoient -eu leurs maris qui toient meilleurs gendarmes que leurs amants. -Cependant ces deux couples...] - -Cependant nos deux couples d'amants rsolurent de faire rompre un -commerce plus honnte et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils -crivirent une lettre[91] la seora Molina[92], que le comte tourna en -espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mpris que le Roi faisoit -d'elle, l'amour qu'il portoit La Vallire, et mille choses de cette -nature: car il est remarquer que le dpit de Madame duroit toujours -contre La Vallire, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ter -son amant pour elle. La seora Molina fut montrer cette lettre au Roi, -qui la fit voir de Vardes, et s'en plaignit lui comme un fidle -ami. En vrit il faut que l'amour soit une violente passion pour faire -changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes -est de bonne foi et la probit mme; cependant, s'il eut quelques -remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre -jusques l'htel de Soissons, o il trouva sa matresse et ses -confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de libert; ils le -traitrent de fanfaron qui prtendoit que l'amour ne devoit avoir de -douceur que pour lui; ils s'en crivoient souvent en ces termes, le -Comte et Madame, parce que le Roi avoit apport quelques obstacles -leurs visites. - -[Note 91: Ils crivirent une lettre la Reine, lit-on dans les mss. -de Conrart. Le nom de la seora Molina n'y est pas mme prononc.] - -[Note 92: Dona Maria Molina, premire femme de chambre espagnole. Ce -n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui -auroit caus le renvoi de madame de Navailles, dnonce comme coupable -par de Vardes lui-mme, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il -est dit ici; Conrart, rsumant madame de La Fayette, cite un entretien -du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit que la comtesse de Soissons -s'toit rencontre chez la Reine l'ouverture d'un paquet du Roi son -pre, en avoit ramass et serr l'enveloppe sans qu'on s'en apert; -qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable -celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutum d'tre -cachetes, et que, cette lettre contrefaite tant enferme dans cette -enveloppe vritable, le paquet en avoit t port, comme de la poste, -la seora Molina, premire femme de chambre de la Reine, qui les reoit -ordinairement. (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e srie.)] - -Ce fut en ce temps-l qu'il se dguisa en fille[93], o il fut vu dans -la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu aprs -que le Roi lui ordonna d'aller Marseille[94] et de partir dans le mme -jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut -tout bott. H bien, Madame, s'cria-t-il de la porte, pour vous voir -je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous -seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma -misrable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans -la douleur qui me transporte, ni la colre du Roi ni celle des Reines ne -m'est point redoutable; j'apprhende la rigueur qu'apport une longue -absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant, -non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous -ai promise, et aussi bien que vous je mpriserai toutes choses; mais, -mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais. Et aprs bien des pleurs et -des embrassemens il fallut se sparer. - -[Note 93: Madame toit malade et environne de toutes ses femmes... -Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour, -dguis en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit mme aux -femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le -reconnoissoient pas. (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t. -44, p. 410.) L'oeil pntrant d'une mre, de la reine d'Angleterre, ne -pouvoit tre aussi complaisamment aveugle.] - -[Note 94: Ce n'est point Marseille que fut envoy le comte de Guiche. -L'on n'avoit pas trouv propos de le chasser, de crainte que cela ne -ft de mchants bruits; on l'avoit envoy commander les troupes qui -toient Nancy: c'toit proprement un honnte exil. (Mm. de -Mademoiselle, d. cite, 5, 233.)] - -Peu de temps aprs on trama de furieuses malices contre la vie de La -Vallire, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui -avoit connu la grandeur de sa passion la proposition qu'on lui avoit -faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduit -qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'et extrmement -grond de l'avoir mise en libert devant les Reines de se marier. -tes-vous, lui dit-elle, celui mme que j'ai vu me jurer que la mort la -plus cruelle ne l'est pas l'gal de voir ce que l'on aime entre les -bras d'un autre? tes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on -se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'tes plus; -(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'tois; je vois bien -cependant qu'il est temps que je travaille trouver dans mon courage de -quoi me consoler de la perte que je ferai bientt de votre -coeur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom -de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez rpondu. Que pouvois-je moins -dire, voyant une Reine l'extrmit me conjurer de vous marier? Le -moyen d'avoir la duret de lui dire, aussi cruellement que vous voulez, -que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y -opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter -de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de -justice en m'assurant sur la fidlit de votre coeur. Combien y en -auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, -auroient tout accord une pauvre reine mourante? Mais, grces mon -amour et ma sincrit, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que -j'y travaillerois. Aprs cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous -moi? ne croirez-vous pas mes paroles comme vos yeux?--Il est -certain, rpliqua La Vallire, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh! -s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je -vous dclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est -impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vtre, et -que je renoncerai plutt la vie qu'aux charmantes esprances que vous -m'avez donnes: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'aprs -la perte de votre coeur, il n'y a plus rien faire en la vie pour -moi.--Quelle indignit! s'cria le Roi en lui embrassant les genoux, si -aprs ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que -pour vous. - -[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.] - -[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous parot plus -vrai: Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait natre -sur le trne, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou -cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer. Le Roy lui exprima -les choses les plus tendres. Et c'toit, comme j'ai dit, en ce temps-l -que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.] - -Aprs qu'il l'eut assure d'une constance ternelle, il lui dit adieu -jusques au lendemain. C'toit, comme j'ai dj dit, dans ce temps-l que -le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit -qu' trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commenoit -s'endormir, quand sa petite chienne l'veilla par ses jappemens; elle -entendit du bruit ses fentres et marcher dans sa chambre; elle courut -dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets -et des chelles de cordes. Cela fit grand bruit. Ds le matin le Roi le -sut, qui alla la voir pour tre clairci de la vrit. Quand il l'eut -sue par elle-mme, il en fut pouvantablement troubl; il lui donna -cette mme semaine des gardes et un matre d'htel pour goter tout ce -qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha sa mode, mais les habiles gens -jugrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi -augmenta, et la peur de la perdre le fit plir mille fois en compagnie. -Madame, qui n'est pas tout fait de cette trempe, ne laissoit pas de se -divertir, quoique le comte de Guiche ft absent. Un jour qu'elle causoit -avec le Roi, elle tchoit encore le sduire: en tirant un mouchoir de -sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit -crite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit crite - la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallire, et le traitoit -comme son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si -grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que -de Vardes, qui il s'toit confi, toit complice de cette malice; il -en parla Madame sans aucun emportement, mais avec une extrme douleur -qui faisoit connotre la bont de son coeur. Elle, qui ne se soucioit de -rien pourvu qu'elle pt justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute -la mene de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya qurir ce -dernier, et, aprs lui avoir fait de sanglans reproches de son -infidlit, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le dplaisir de madame de -Soissons cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que -voici: - -_Je vous reprsenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne -craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec -beaucoup de courage s'il ne me sparoit pas de vous pour jamais. -J'attends de mon dsespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes -et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au -nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez -honnte homme que l'amour rend misrable; et, par un gnreux effort, ne -vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez souffrir. -Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon coeur vos -pieds._ - -[Note 97: Ce n'toit pas sans dessein: Madame la comtesse de Soissons -eut quelques dmls avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi -que la comtesse de Soissons et Vardes avoient crit cette lettre (la -lettre espagnole); Vardes fut envoy prisonnier Montpellier (o il -resta deux ans). Madame de Soissons en fut enrage. Elle avoua au roi -que c'toit le comte de Guiche qui l'avoit crite, parce qu'il savoit -parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu -part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoy -en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chasse, et Madame -traite assez mal par le Roi. Voil ce qu'un dml de femmes attira -ces deux messieurs. (_Mm. de Montpensier_, dit. cit., 5, 235-236.)] - -[Note 98: Il est Montpellier. (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit -ne parot pas dans Conrart.] - -Madame l'alla voir et tcha de la consoler, l'assurant que monsieur de -Vardes reviendroit bientt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant -pas l'excution de ses promesses, et aprs lui avoir bien recommand son -amant et reproch ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le -Roi dans un de ses emportemens, qui elle dcouvrit tout, ne se -souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle -russit, car le Roi donna ordre son exil; mais elle et son mari -prirent la peine d'en tter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et -depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima. - -Pendant tout ce dsordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dvot[99], -demanda au Roi une audience particulire, laquelle le Roi lui accorda, -durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout -le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallire, et lui -donnoit avis de la part de Dieu.--Et moi, repartit le Roi, je vous -donne avis de ma part de donner ordre votre cerveau, qui est en -pitoyable tat, et de rendre tout ce que votre oncle a drob[100]. Le -Duc lui fit un trs-humble salut, et s'en alla. - -[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitu au -nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il pousa, le 28 fvrier -1661, Hortense Mancini. Sur cette dvotion dont l'excs ridicule alla -jusqu' briser des statues prcieuses, voy. la 2e partie des _Mlanges -curieux_, dans les oeuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.] - -[Note 100: Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillrent -de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en -sparation de biens. Cette dissipation toit certaine; M. Mazarin mme -s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux la mmoire de son -bienfaiteur, que les biens des ministres toient mal acquis et un -pillage sur la misre des peuples et sur la facilit du prince. (Factum -pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des oeuvres de -Saint-vremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, compltement -dans les ides du duc lui-mme. Ce qu'il auroit eu rendre, d'aprs -l'_tat des biens dlaisss M. le duc Mazarin et madame la duchesse -sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage, -legs universel, que codicilles_, montoit dix millions six cent mille -livres en argent ou en proprits, plus un revenu de deux cent -soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient -vendre, soit en totalit seize millions de francs, reprsentant au moins -quarante millions de notre monnoie.] - -Le pauvre pre Annat[101], confesseur du Roi, souffl par les Reines, -l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant -entendre finement que c'toit cause de son commerce. Le Roi, se -moquant de lui, lui accorda tout franc son cong. Le Pre, se voyant -pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui -dit qu'il ne vouloit dsormais que son cur, et point de jsuite. L'on -ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir t si peu -habile. - -[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connotre. N le 5 fvrier -1590, confesseur du roi de 1654 1670, qu'il se retira de la cour, -quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs figurer sur les -_tats de la France_, malgr le prtendu cong que lui auroit donn le -roi.] - -Deux ou trois mois[102] aprs, la Reine-Mre voulut faire son dernier -effort de larmes, de tendresse et de maternit; aprs quoi elle supplia -le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui -n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrmement fier, -lui repartit: H quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je -croyois que vous moins que personne prcheroit cet vangile[103]; -cependant, comme je n'ai jamais glos sur les affaires des autres, il me -semble qu'on en devroit user de mme pour les miennes. La Reine, -prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette -conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne -pouvoit souffrir ces cratures qui, aprs avoir vcu avec la plus grande -libert du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que -(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en tat d'en -goter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons -comme elles[104]). Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus -hardi que cette femme parler contre la galanterie des femmes; encore -une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et -gnralement toutes celles de la cour (except la princesse de Conty, -qui a toujours t la dvotion mme[107]). Ensuite, se tournant vers -Roquelaure[108]: Ma foi, la galanterie a toujours t et sera toujours; -les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires -plus secrtement avec quelque malhonnte homme, sans consquence, ou -qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point elles[109]. Comme le -Roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de -madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec -le prsident Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec -Pegelin[113], mesdames d'Angoulme[114], de Vitry[115], de Vinne[116], -de Soubise[117], de Bregy[118], pour les dsirs La Feuillade[119], de -Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humires[122], et rioit de tout son -coeur. - -[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)] - -[Note 103: _Var._: Mais, aprs tout, comme je n'ay jamais glos sur vos -affaires, je vous demande d'en tre de mme sur les miennes. (Ms. de -Conrart.)] - -[Note 104: Manque dans Conrart.] - -[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes -de Tallemant des Raux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.] - -[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit pous en 1624 le prince -de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-matre de la maison -du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le sige de Crmone, o il -commandoit une arme franoise. La princesse de Carignan toit mre du -comte de Soissons (Eugne-Maurice de Savoie), qui avoit pous Olympe -Mancini le 21 fvrier 1657.] - -[Note 107: Cette addition nous est donne par les ms. de Conrart.] - -[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 dcembre 1657 -toit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du -Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aime de -Vardes, elle n'avoit pu rsister son amour, qu'elle partageoit, -parot-il. L'infidlit de Vardes l'auroit tue, dit Conrart; mais il -ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les -Mmoires de Mademoiselle confirment ce dtail.] - -[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons, -l'dition donne Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre -madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois. - -Le texte est tout diffrent dans l'dition de Londres, 1754; on y lit: - -Comme le roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos -dames, de madame de Chtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes -avec le prsident Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin, -mesdames d'Angoulme, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le -Tellier, d'Humires, et il rioit de tout son coeur. - -Voici maintenant le texte de Conrart: - -Le roi, qui toit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame -d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la -princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le -prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges; -mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brgy et de Vitry, pour les -Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humires -rioient de tout leur coeur.] - -[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur une -savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_, -p. 153 et suiv.--Nous la complterons par ces quelques lignes tires du -portrait qu'elle fit d'elle-mme pour mademoiselle de Montpensier: Le -peu de justice et de fidlit que je trouve dans le monde, dit-elle, -fait que je ne puis me remettre personne pour faire mon portrait; de -sorte que je veux moi-mme vous le donner le plus au naturel qu'il me -sera possible, dans la plus grande navet qui ft jamais. C'est -pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux -faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si rgulier, de si libre ni -de si ais. Ma dmarche est tout fait agrable, et en toutes mes -actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort -brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et -d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire -que je l'ai non seulement belle et bien colore, mais infiniment -agrable par mille petites faons naturelles qu'on ne peut voir en nulle -autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint -fort blanc; mes cheveux sont d'un chtain clair et tout fait lustrs; -ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la -cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourn.] - -[Note 111: Nous avons parl ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame -de Luynes. Tambonneau, prsident la Chambre des Comptes, nous est -connu par Tallemant, qui s'tend avec complaisance sur ses malheurs -domestiques. Long-temps tromp par sa femme, qu'il trompoit son tour, -le prsident menoit de front les affaires, les amourettes et les ftes. -Plus difficile pour sa table qu'un profs en l'ordre des Coteaux, le -prsident s'est attir de la part de Saint-vremont une pigramme assez -vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.] - -[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont, -fille d'Antoine III, marchal de Grammont; elle avoit pous, le 30 mars -1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle toit -soeur du comte de Guiche, clbre dans cette histoire.] - -[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de -Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de -mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.] - -[Note 114: Marie le 3 novembre 1649 Louis de Lorraine, duc de -Joyeuse, qui elle avoit apport le titre de duc d'Angoulme, -Franoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc -d'Angoulme, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Ne -en 1630, elle avoit pass la premire jeunesse l'poque o nous sommes -arrivs, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans -qui s'toit mari au mois de mai de cette mme anne 1667.] - -[Note 115: Marie-Louise-lisabeth-Aime Pot, fille de Claude Pot, -seigneur de Rhodes, grand-matre des crmonies de France, et -d'Anne-Louise-Henriette de La Chtre. Elle fut fiance, le 24 mai 1646, - Franois-Marie de L'Hpital, duc de Vitry et de Chteau-Villain, -qu'elle pousa peu de temps aprs.] - -[Note 116: Quel nom propre est cach derrire ce nom de seigneurie? Les -dictionnaires gnalogiques ne le disent point, et les mmoires n'ont -pas parl d'elle.] - -[Note 117: La premire femme de Franois de Rohan, prince de Soubise, -mourut en 1660. En 1663, il pousa Anne Chabot de Rohan, de la mme -famille que lui par sa mre. Elle toit ne en 1648 et mourut en 1709, -ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce -rcit, elle avoit peine dix-huit ans.] - -[Note 118: Voy. dans cette collection, notre dit. du _Dictionnaire des -Prcieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.] - -[Note 119: Franois d'Aubusson, troisime du nom, comte de La Feuillade, -duc de Roannez, et depuis marchal de France. Il avoit pous, en avril -1667, quelques mois avant ce rcit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus -Gouffier, marquis de Boissy.] - -[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, n en -1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de -Grandseigne; marchal de France en 1675; il toit pre de madame de -Thianges et de madame de Montespan.] - -[Note 121: Franois-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc., -ministre et secrtaire d'tat, n en janvier 1641 Il avoit pous, en -1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.] - -[Note 122: Louis de Crevant, troisime du nom, premier duc d'Humires, -fils de Louis Crevant III, marquis d'Humires, et d'Isabeau Phelippeaux. -Il toit n en 1628, et avoit pous, le 8 mars 1653, -Louise-Antoinette-Thrse de La Chtre. Il mourut en 1694, avec le titre -de marchal de France.] - -Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez -fcheux: car, comme il toit seul avec sa matresse, propre, beau comme -un Adonis, qu'il toit dans un de ces momens o on ne peut souffrir de -tiers, la pauvre crature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais -en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que -jamais homme ne fut si embarrass que notre monarque: il appela du monde -par les fentres, tout effray, et cria qu'on allt dire mesdames de -Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tt, et une fille -de La Vallire courut la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop -tard pour empcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la -plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portt des marques du -dsordre. Les dames arrivant, trouvrent le Roi suant comme un boeuf -d'avoir soutenu La Vallire dans les douleurs, et qui avoient t assez -cruelles pour lui faire dchirer un collet[124] de mille cus, en se -pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains -approchassent d'elle que celles qui sont destines manier des sceptres -et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion -sinon propres, du moins passionnes; il est constant qu'il faillit -mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: Elle est morte! -Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente. -Au nom de Dieu, s'cria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et -prenez tout ce que j'ai. Il toit genoux au pied de son lit, immobile -comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris -si funestes et si douloureux que les dames et les mdecins fondoient en -larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda o toit le -Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra -les mains, quoique trs foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on -l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit -garon[126] qui donna toutes ces douleurs cette crature, qui -diminurent quelque peu aprs par des remdes souverains que les -mdecins y apportrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses -douleurs, elle demanda madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de -l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en tant charme, et voulant -qu'on l'en entretnt. Madame de Montausier, qui toit toute surprise de -ce qu'elle voyoit, lui dit sincrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer -un prince qui aimoit si passionnment. On ne peut dire avec quelle -ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des -reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et -en effet on voit assez qu'elles les ont eues. - -[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le rcit -d'ailleurs est le mme, mais plus serr et plus simple dans le ms. - -Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-mme avons -trop facilement accept cette date dans notre dit. du _Dict. des -Prcieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667, -le prouve dj. Ajoutons qu'il existe la Bibliothque de l'Arsenal, -sous le n 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes, -ambassadeur Rome en 1668; et enfin (ce dtail nous est fourni par M. -Desnoiresterres, qui publie les mmoires de l'abb de Choisy son fils), - la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulire sur sa -mort. Madame de Choisy mourut donc la fin de 1668 ou au commencement -de 1669. Pour d'autres dtails sur cette femme clbre, voy. le _Dict. -des Prcieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.] - -[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.] - -[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.] - -[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, n -le 2 octobre 1667, mort en 1683.] - -[Note 127: Madame de Montausier... lui dit sincrement ses sentimens -sur la passion du Roi, car il toit all faire un tour au Louvre, o sa -prsence toit ncessaire. On peut s'imaginer le gr qu'elle en a su -madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des -reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vrit, -cette dame a eu raison de faire valoir La Vallire les marques d'amour -du Roi, tant certain... (Copie de Conrart.)] - -L'on ne peut assez faire valoir La Vallire les marques d'amour que le -Roi lui avoit donnes, tant certain que naturellement il a un coeur qui -ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu -qu'il a tmoign des rpugnances horribles d'entrer dans la chambre de -la Reine quand elle est en cet tat[128]; cependant il toit tous les -jours clou au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-mme prendre -ses bouillons et mangeoit auprs d'elle. Cependant, quelque soin qu'il -ait pu prendre, La Vallire est demeure presque percluse d'un ct, qui -est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur pouvantable qui -sent son bois, de manire qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer -le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que -selon les apparences ces deux coeurs s'aimeront ternellement. La -Vallire sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le -coeur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux -follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]), -et qui n'auront pas de dure. Je pense aussi que le comte de Guiche -aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le -comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si -elle ne donne rien faire, je suis sr qu'elle donnera bien penser. -Cependant le comte a mand au marchal son pre qu'il le supplioit de -faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frre, qu'il -renonce pour jamais revenir en France, qu'il fuira plus que la mort -cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi, -qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agrable, -parce que la femme qu'il a pouse par son ordre[131] est peu aimable -pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme son ordinaire; -que c'est une foible raison d'allguer sa beaut, puisqu'elle ne le -touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura -bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui o -l'on s'aime. Le Marchal a eu de la douleur, mais il s'est arm de -rsolution[132]. - -[Note 128: _Var._: Cependant il n'avoit point mal au coeur de s'y mettre -jusqu'au col pour La Vallire, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter -depuis tant d'annes; elle est en un pitoyable tat. Il ne pensoit pas -mesme se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrme; tous les jours il -toit clou au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses -bouillons. Mais quel que soin... (Copie de Conrart.)] - -[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de -Conrart.] - -[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frre du comte de Guiche -et de la princesse de Monaco. Aprs la mort du comte de Guiche, en 1673, -il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678, la mort du -marchal son pre, le titre de duc de Grammont.] - -[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, marie treize ans au -comte de Guiche. Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme, -qu'il n'avoit pouse que parceque son pre le vouloit, qu'il toit bien -aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un -homme qui vouloit se dmarier un jour. Ds les premiers temps de ce -mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte -de Guiche (1658): - - Ma jeunesse, vive et prompte, - Se modre d'aujourd'hui, - Et trouvoit assez son compte - Parmi les troupeaux d'autrui. - Mais un pasteur m'a fait prendre - Une brebis jeune et tendre, - Douce et belle regarder. - Elle est tout fait mignonne. - Bien m'en prend qu'elle soit bonne, - Car il faut toujours garder - Tout ce qu'un pasteur nous donne. -] - -[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout diffrent du texte que -nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Aprs la phrase -qu'on vient de lire, on trouve ce passage: - -Pour Vardes, il a t si constant pour feu madame d'Elboeuf, qu'on lui -feroit tort de douter qu'il le ft pour une femme qu'il aime si -tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du -Roi et de La Vallire o il se trouve le plus de constance, de vertu et -de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermet -et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amiti sera sans -doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le -comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du -consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit -raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallire et de les lui -envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette -conversation: - - Est-il rien de plus beau? - -Il nous semble qu'il y a plutt ici une suppression qu'il n'y auroit une -addition dans notre texte.] - -Le chagrin de Madame a t bien plus violent; elle a choisi madame la -duchesse de Crqui[133] pour tre sa confidente, qui est une des plus -aimables femmes qui soient la cour. Elle est grande, brune; elle a les -yeux pleins d'clat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit -infiniment, un peu mlancolique; elle a voulu tre dvote, mais chez -elle la nature surmonte de fois autre la grce; bonne catholique, -encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Pre lui pardonnera -d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partag avec lui son -empire[134]. C'est notre beau lgat, dont j'entends parler; chacun sait -que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a -que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beaut, et mme -de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et -flatteur; son coeur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure -foi du monde, il aime madame de Crequi passionnment; elle ne lui est -pas sans doute ingrate; l'glise et la cour retentissent de ses coups, -car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais le voir, on -diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enrags, tant il -fait de cris et de plaintes. - -[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est -souvent parl, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de -Saint-Gelais, dans les crivains du temps, avoit pous Charles III, -premier duc de Crqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut -marie en 1657 Charles Belgique Holland de la Trmouille, prince de -Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le -Recueil de Mademoiselle. (Voy. dit. de Mastricht, la suite des -Mmoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beaut, sa prudence la -cour, sa pit.] - -[Note 134: Le lgat ordinaire du Saint-Sige toit le cardinal Antoine -Barberin, grand-aumnier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit -alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du lgat -extraordinaire qui fut envoy en France cette poque, et pour qui des -ftes brillantes furent donnes Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, -neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entre Paris le 9 aot -1664.] - -[Note 135: D'une clbre famille du Maine, d'o sortit entre autres le -marchal de Tess, neveu la mode de Bretagne du comte de Froullay dont -il s'agit ici, lequel toit fils de Charles de Froullay et de Marguerite -de Beaudan. Il fut, aprs son pre, grand marchal des logis de la -maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche la cour ou son plat, -deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il -mourut sans alliance, en 1675, dans un combat prs de Trves.] - -Mais laissons-le l pour couter Madame, qui se plaint la Duchesse du -peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: Eh bien, ma -chre, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, aprs avoir reu -mille et mille marques de ma tendresse, m'a quitte sans espoir de -retour, et m'abandonne des chagrins pouvantables? Je sais que le -misrable qu'il est n'est loign que par les ordres du Roi. Je l'avoue, -ma chre; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a -toujours fait parotre, il travailleroit apaiser le Roi. Mais, hlas! -il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses -ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour -moi. Aprs qu'elle eut essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux -couplets de chanson, qu'elle chanta tristement: - - _Iris au bord de la Seine, - Les yeux baigns de pleurs, - Disoit Climne: - Conservez vos froideurs, - Les hommes sont trompeurs._ - - _Ils vous diront, peut-tre, - Qu'ils aiment tendrement; - Mais si-tt que les traitres - Sont quinze jours absens, - On les voit inconstans._ - -Voil, ma chre, dit-elle la Duchesse, ce que je pense en gnral de -tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque -commerce secret o il se trouve de la fidlit et de la constance.--Ah! -Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des -gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent -qu'eux-mmes pour tre les tmoins de leur fidlit, et sans doute -qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour - tambour battant soit tendre et sincre; non, il ne l'est jamais: les -hommes n'ont qu'une certaine envie de dbusquer leurs rivaux, et ce -n'est que par vanit que les femmes retiennent leurs esclaves; elles -seroient bien fches si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, -monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une -telle. Elles aiment bien mieux l'clat et la dpense que des soupirs et -des larmes. Ainsi il ne faut pas s'tonner si ces commerces se rompent: -comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en -perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisment des personnes qui aient -l'esprit clair et au-dessus des bagatelles, dont le coeur soit tendre -et dlicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa -fidlit.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris -le plaisir qu'une amour secrte peut donner; mais en vrit, Duchesse, -je vois bien que notre beau Lgat a rendu votre coeur merveilleusement -savant; vous m'en direz des particularits Saint-Cloud, o je vous -prierai de venir passer quelques jours avec moi. Elle lui accorda, et -se sparrent cette condition. - -Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus son aise que ces dames -ici de la joie qu'il a d'aimer et d'tre aim: c'est avec le duc de -Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et, -sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets -d'une prompte inclination, le Roi crivit ceci sur ses tablettes par un -effet de sa mmoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours -est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers: - - _Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer - Aussitt qu'on le voit prend droit de nous charmer, - Et qu'un premier coup d'oeil n'allume point les flammes - O le ciel en naissant a destin nos mes!_ - -L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est -ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui -plat, crivt aussi quelque chose de son amour. Elle s'en dfendit tout -autant qu'elle put, et la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le -Roi dit qu'il toit bien rsolu de satisfaire son coeur, et qu'il se -railloit de ces gens qui passoient leur vie blmer ce que les autres -faisoient. - - _L'on ne peut vous blmer des tendres mouvemens - O l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens; - Et qu'il est mal ais que sans tre amoureux - Un jeune prince soit et grand et gnreux! - C'est une qualit que j'aime en un monarque; - La tendresse d'un roi est une belle marque, - Et je crois que d'un prince on doit tout prsumer, - Ds qu'on voit que son coeur est capable d'aimer._ - -Le Roi rendit bien les loges que madame de Montausier lui avoit donns, -et obligea le Duc inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci: - - _Oui, cette passion, de toutes la plus belle, - Trane dans un esprit cent vertus aprs elle; - Aux nobles actions elle pousse les coeurs, - Et tous les grands hros ont senti ses ardeurs._ - -Madame de Montausier tait trop spirituelle pour manquer une si belle -occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connotre que sa joie -ne seroit pas parfaite si La Vallire ne voyoit cette petite -conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gr, et dit qu'il seroit bon -de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et -voyez ce qu'elle ajouta ensuite: - - _Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme - Qu'un mrite charmant allume dans notre me? - Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour, - Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour? - Non, non, tous les plaisirs se gotent le suivre, - Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._ - -Le mme qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant -d'impatience de voir la rponse, et ouvrit les tablettes avec autant de -dsordre, qu'il en et eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une -grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce -que l'on aime est de consquence aux vritables Amants. Il fut ravi d'y -trouver des vers d'un caractre si passionn, qu'il les crut faits pour -l'encourager son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps lui en -aller donner des preuves. Il fut aussitt chez elle; mais s'il la trouva -avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mlancolie -extrme, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit -qu'il ne l'aimt pas toujours avec autant d'ardeur: car, -continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma -personne dsormais n'est pas trop agrable; j'ai perdu presque ce qui -peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'tant plus -satisfaits, vous ne cherchiez dans les beauts de votre cour de quoi les -contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais -ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout, -rpartit le Roi avec une passion extrme; oui, je sais que je ne -trouverai jamais en personne ces divins caractres qui m'ont su charmer, -et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et -charmant qui fait qu'auprs de vous, dans les dserts effroyables, on -pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de -plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupons, un prince -qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en -personne ce coeur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me -repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux tre -aim. Quelle peine aurois-je discerner si ces coquettes aimeroient ma -personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi leurs pieds ne leur -donneroit pas plus de plaisir que l'excs de mon amour leur donneroit de -tendresse? Mais pour vous, je suis persuad que votre esprit est -au-dessus des couronnes et des diadmes; que vous aimez mieux en moi la -qualit d'amant passionn que celle de roi grand et puissant; qu'il est -mme des momens o vous voudriez que je ne fusse pas n sur le trne, -pour me possder en libert: jugez donc si, connoissant en vous des -sentiments si vertueux et si hroques, je pourrois jamais changer en -faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit -dtruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donn vous -par l'clat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a t -par des qualits si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie: -en un mot, cela a t par votre me, par votre esprit et par votre coeur, -que vous m'avez fait perdre la libert.--Que vous avez de bont, mon -cher prince, d'employer toute la force de votre loquence pour assurer -un coeur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis -heureuse d'aimer un prince qui connot et qui pntre si bien mes -sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de -croire que votre grandeur ne m'blouit point, que je n'ai point regard -votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisag que votre seule -personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien -aimer sans le secours des trnes ni des sceptres; et plt au ciel, ai-je -dit mille fois en moi-mme, que mon cher prince ft sans fortune et sans -autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie -avec lui dans une condition prive, loigns de la cour et de la -grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si -injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de -vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous -sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vtres ne doivent -tre entoures que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie, -rpliqua le Roi, m'et fait entendre toutes ces louanges avec confusion, -j'avoue cependant que je vous ai coute avec un plaisir sans gal; car, -enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estim de ce que -l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que -celle-l? Mademoiselle de La Vallire ritra encore que, quand elle ne -seroit plus aime du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas -qu'il diminut de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec -quelle passion le Roi lui rpondit[136]. - -[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans la -copie de Conrart. Nous donnons la suite de cette histoire le texte qui -se trouve dans le manuscrit.] - -Aprs que le Roi fut parti, La Vallire alla chez madame la -Princesse[137], o il y avoit une bonne partie des dames de la cour et -grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps aprs le Roi y arriva, -sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la -duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes navets M. de -Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en toit amoureux, en -eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperut; il se -leva avec un emportement de rire d'auprs le prince de Conti[141], et -dit mademoiselle de La Vallire demi-bas qu'il la remercioit de ne -dire que d'agrables choses, et qu'il mourroit s'il lui toit arriv la -mme chose qu'au prince de Courtenai. La Vallire, en riant tout de -mme, lui dit qu'elle avoit aussi le remercier d'avoir autant d'esprit -qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas, -non plus que lui, si un tel malheur lui toit arriv. Il est vrai que M. -Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agrablement et -plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-l. - -[Note 137: Claire-Clmence de Maill-Brez, fille du marchal de Brez -et de la soeur du cardinal de Richelieu.] - -[Note 138: Voy. plus haut.] - -[Note 139: Voy. plus haut.] - -[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de -Louis, prince de Courtenay, et de Lucrce-Chrtienne de Harlay. Il toit -n le 24 mai 1640; il se maria en 1669.] - -[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frre du grand Cond.] - -Cependant madame de Crqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit -marqu pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui toit -venu voir une des filles de Madame qui toit malade: c'est le mdecin de -La Vallire, lequel a de l'esprit et du factieux. Aprs qu'il eut -entendu le mal de cette demoiselle: Courage, lui dit-il, j'ai des -remdes pour tout, mme pour le coeur des amans.--H! bon Dieu, reprit -Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je -voudrois bien gurir, pourvu qu'il ne m'en cott que quelques herbes du -jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en cote bien moins que des herbes, -il ne m'en cote que des paroles. Enfin, Chison, qui sacrifioit tout -pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoy -qurir, et qu'il lui avoit demand avec une extrme motion si -effectivement mademoiselle de La Vallire pouvoit vivre, et si sa -maigreur n'toit pas un mauvais prsage.--Et que lui avez-vous rpondu? -reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en tre en -doute? Je vous assure que je l'ai assur avec autant de hardiesse de la -longueur de ses annes comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parl en -homme savant, de la vie, de la mort, des destines; il ne s'en est -presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie -promis une immortalit pour cette fille.--Vrai Dieu! s'cria Madame, -quels charmes secrets a cette crature pour inspirer une si grande -passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui -les fournit. Madame, en congdiant Chison, le pria de lui faire part de -toutes ses petites nouvelles, et une heure aprs nos deux dames -montrent en carrosse pour Saint-Cloud. - -En y allant elles rencontrrent madame de Chevreuse avec son mari -secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le -bonheur de La Vallire en tte, elles ne s'arrtrent pas parler de -celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus -grand. Elle demanda donc la Duchesse si elle connoissoit rien de plus -heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je -me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Lgat; car il -est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah! -reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette crature, et -qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame, -rpliqua la Duchesse avec du dpit, vous demeurez toujours d'accord que -monsieur le Cardinal-Lgat est incomparablement plus beau et a plus de -douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, -mon coeur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites, -rpliqua Madame, que le Lgat a plus de mine et de douceur que le Roi; -mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas -avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect. -Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi -est agrable avec une personne pour qui il a de la passion. -Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en -tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion -dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le -premier; il lui sacrifie toutes choses et parot ne dpendre que d'elle; -il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle -d'Attigny[143] disoit une de mes amies, ces jours passs, toit vrai, -comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le -Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, mme le comte de Guiche?--Il est -bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionn que le Roi. - -[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), tant all -Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y -trouva madame de Chevreuse. Laigues toit jeune et fort bien de sa -personne; il russit lui plaire, et tous deux s'attachrent si bien -l'un l'autre qu'ils ne se quittrent plus. Brienne regarde aussi le -marquis de Laigues comme le mari de conscience de la duchesse. Voy. M. -Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.] - -[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.] - -Aprs cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit -donne, de lui conter un peu comme elle dcouvrit que le Roi toit -amoureux de La Vallire. Madame lui accorda et lui satisfit en ces -termes. - - -APPENDICE - - L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIRE. - - Nous donnons ici, comme nous l'avons annonc plus haut, les - pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle - de La Vallire; on y trouvera, outre quelques dtails sur - les amours de madame de Crqui et du Lgat, des - particularits nouvelles. - -Mais pendant qu'ils gotoient tant de dlices dans leur entretien, -Madame et la duchesse de Crquy n'en avoient pas tant. Elles toient -alles se promener toutes deux pour se parler dans la libert que leur -amiti leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes -dans le coeur, commena la conversation par des soupirs et la finit par -des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et -aussi tendrement aim: car il faut dire la louange de madame de Crquy -que son coeur ne se peut donner demi; et puis, vous dire le vrai, ce -n'est point monsieur le Lgat qui l'on feroit de petits prsens. -Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et -qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la -beaut. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son coeur -est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrme. Madame -de Crquy sans doute ne lui est pas ingrate. - -Pour ne nous loigner pas de l'affliction de Madame, qui toit cause -par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de -ses nouvelles: Eh bien! ma chre, disoit-elle, que pensez-vous de cet -ingrat, qui, aprs avoir reu mille et mille marques de ma tendresse, me -quitte sans espoir de retour, et m'abandonne des chagrins -pouvantables? Je sais que vous me direz que le misrable qu'il est ne -s'loigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller -contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il -m'a toujours tmoign, il travailleroit son retour et apaiser le -Roi. Mais, hlas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a -contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, -aprs avoir essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de -chanson: - - _Iris au bord de la Seine..._ - -Voil, ma chre, dit-elle la Duchesse, ce que je pense en gnral des -hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre -prudence, ou plutt la froideur de votre me. - -La Duchesse rougit, et son coeur fit voir dans ses yeux que la flamme, -pour en tre sche, n'en toit pas moins ardente. De manire que Madame, -qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son coeur: Quoi que -je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien -qu'il y a mille et mille agrables commerces secrets qui sont bien plus -charmans que ceux o il y a tant de galanterie et d'clat qu'ils -obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, -qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans -le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mmes tre -les seuls tmoins de leurs flicits, ou tout au plus quelque agrable -confident ou confidente.--Pensez-vous en vrit me persuader que tous -les amours sont tendres et sincres?--Non, Madame, ils ne le sont point. -Il n'y a qu'une certaine manire de dbusquer ses rivaux, et j'ai ou -dire monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux -aim mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais -quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour -faire dpit ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment -point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et -je pense mme que les faveurs secrtes de leurs matresses ne leur sont -chres qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce l tre -amoureux? L'amour ne veut que le mystre, le silence et le secret, et -ces gens-l ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de mme, -n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanit qu'elles -retiennent leurs coeurs; elles seroient bien fches si l'on ne disoit au -cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame -une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien -ordonn, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'tre pas aime, et -enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames -n'accordent aussi franchement les dernires faveurs leurs amants que -si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger faire de la dpense -ou leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'tonner si ces -commerces se rompent, si une absence dtruit tout; et si l'on trouve -beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant -qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisment des personnes -qui aient l'esprit dlicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit -pas souvent dont le coeur se donne sans rserve, qui soient sincres et -tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu -et leur fidlit. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur -s'il dplaisoit leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en -tte; elles sont ravies quand l'occasion leur prsente une entrevue -secrte; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret -tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces coeurs-l sont bien -pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs -qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vrit, -Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas exprimenter. Dis-moi, -je te prie, pour qui ton coeur s'est rendu si savant? La Duchesse se -prit rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si -bien instruite!--H! je ne sai pas, dit Madame, car vous donnez si bon -ordre vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle, -vous avez t Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien -dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre -me. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frre, ou je suis -bien trompe; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous -paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit -la Duchesse, cela est, car il m'a connue ds que j'tois Rome.--Oui, -dit Madame, vous aima-t-il ds ce temps-l?--Et que vous tes mchante -de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le -veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le -Lgat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps, -quoiqu'il le soit infiniment, mme autant qu'on peut aimer; et moi je -l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu -as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspir -tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si -vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la -passion du Lgat avec plaisir. Et sur ce chapitre elle prit sa belle -humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut Madame de -l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude. - -[Note 144: Tallemant a parl longuement des amours du duc de Guise et de -mademoiselle de Pons. Voy. dit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.] - -[Illustration] - -[Illustration] - - - - -HISTOIRE -DE L'AMOUR FEINTE -DU ROI POUR MADAME - - -Vous m'avouerez, ma chre, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon -rang ait t le jouet d'une petite fille comme La Vallire; cependant -c'est ce qui m'est arriv, et ce que je vais vous apprendre, puisque -vous n'tiez point Paris dans ce temps-l[145]. Vous saurez que peu de -temps aprs que je fus marie Monsieur, lequel je ne pus jamais bien -aimer, le Roi, qui, je pense, toit de mme pour la Reine, me venoit -voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilit de son -coeur, et que depuis le dpart de madame de Colonne il toit bien des -momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela -en prsence de tout--fait belles femmes, et, quoique nous ne le -trouvassions pas obligeant, c'toit qui le divertiroit le mieux. Un -jour qu'il toit bien plus ennuy qu' l'ordinaire, monsieur de -Roquelaure[146], pour le tirer de sa rverie, s'avisa malheureusement de -lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles toit charme de -lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi -pour le repos de son coeur, et mille choses de cette nature -qu'effectivement La Vallire disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air -goguenard tout ce qu'il dit, il russit fort divertir le Roi et -toute la compagnie; il demanda qui elle toit, mais, comme il ne l'avoit -pas remarque, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand -plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure. - -[Note 145: L'auteur fait allusion au sjour de madame de Crqui Rome, -o son mari toit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espce -d'assassinat qui motiva l'envoi en France du lgat Chigi; celui-ci, en -mme temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, parot-il, -une cour assidue la femme de l'ambassadeur.] - -[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.] - -Trois jours aprs, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer -mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit Roquelaure: Je voudrois -bien que ce ft celle-l qui m'aimt.--Non, Sire, lui dit-il, mais la -voil, en lui montrant La Vallire, laquelle il dit, en notre -prsence tous, d'un ton fort plaisant: Eh! venez, mon illustre aux -yeux mourans, qui ne savez aimer moins qu'un monarque! Cette -raillerie la dconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le -Roi lui ft un grand salut et lui parlt le plus civilement du monde. Il -est certain qu'elle ne plut point ce jour-l au Roi; mais il ne voulut -pourtant point qu'on en raillt. - -[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de -Tonnay-Charente, toit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de -Marie Phelippeaux de la Vrillire. Elle pousa, en 1672, le marquis de -Blainville, fils de Colbert. Son pre et le pre de madame de Montespan -toient, l'un et l'autre, petits-fils de Ren de Rochechouart; Gaspard, -fils de Ren, avoit eu lui-mme pour fils Gabriel, pre de madame de -Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de -madame de Montespan, toit donc allie, un degr fort rapproch, de -mademoiselle de Tonnay-Charente. Il toit ncessaire de dbrouiller -cette parent qui explique certains faits postrieurs.] - -Six jours aprs, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort -spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale -qui l'engagea. Comme il et eu honte de venir voir cette fille chez moi -sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire toute sa cour -qu'il toit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon -air et ma beaut, et enfin je fus salue de toutes mes amies de cette -nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'tre -continuellement chez moi, et, ds qu'il voyoit quelqu'un, d'tre attach - mon oreille me dire des bagatelles; et aprs cela, il retomboit dans -des chagrins pouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la -belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme -je croyois que ce n'toit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que -d'ailleurs j'tois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant -qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit -quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais -pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit -quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'toit pas content. Il la faisoit -venir souvent, et effectivement il toit bien plus agrable et -fournissoit bien davantage la conversation que lors qu'elle n'y toit -pas. Cependant concevez que j'en tois la malheureuse, ne voyant presque -plus personne, de peur qu'on avoit de lui dplaire; il n'y avoit que le -pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, -que j'tois aveugle! - -Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la -fivre, que La Vallire toit auprs d'elle, d'abord que le Roi le sut, -il en fut tout mu et se leva pour l'aller qurir. Le comte me dit: Ah! -que le Roi, Madame, est honnte homme, s'il n'a point d'amour! Je vous -avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dt le contraire; la -jeune Reine mme me le persuadoit bien mieux que les autres par sa -froideur pour moi, qu'elle prtendoit venir de ce que j'avois ri un soir -qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des -attaques la chasse: en vrit, quand j'y pense, nos deux illustres se -divertissoient bien de ma simplicit; mais achevons. - -Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallire lui -demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui toit sortie pour -l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui toit sa -particulire amie; elle trouva que La Vallire ne parloit pas comme elle -devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit moi. Je -vous avoue que dans mon me je trouvai le caprice de cette dame -plaisant, de trouver redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de -Tonnecharante; mais comme j'avois gard un dpit secret contre La -Vallire de ce que le soir prcdent le Roi l'avoit presque toujours -entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement -devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande diffrence -d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue -depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui -l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la -railler avec mpris de sa prtendue passion pour le Roi, et, comme vous -savez que madame de Maure dcidoit souverainement de tout, elle la -traita de fille qui la fin aimeroit les hros des romans. - -[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la -clbre amie de madame de Sabl et de mademoiselle de Montpensier.--Voy. -la note prcdente.] - -[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prte ici une sorte de -fiert fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en -croit les portraits que nous ont laisss d'elle le marquis de Sourdis, -dans le Recueil de portraits ddis Mademoiselle, et Mademoiselle -elle-mme dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, o -Madame de Maure parot sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on -s'accorde louer sa bont.] - -Nous n'avions pas encore dcid ce chapitre, que le Roi entra dans ma -chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus -aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable -joie se dissipa bientt, lorsqu'il aperut La Vallire entrer par une -autre porte, les yeux gros et rouges force de pleurer! Non je -n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tcha -de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir -savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un -moment aprs, disant qu'il m'avoit vue, et que c'toit assez. Il revint -cependant le soir avec la Reine-Mre, qui toit suivie de plusieurs de -nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beaut -admirable, au milieu duquel toit un petit chef-d'oeuvre: c'toit une -petite miniature qui reprsentoit Lucrce; le visage en toit de cette -belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en -toit magnifique et enfin toutes tant que nous tions de dames eussions -tout donn pour avoir ce bijou. quoi bon le dissimuler? je vous avoue -que je le crus moi, et que je n'avois qu' faire connotre au Roi que -j'en avois envie pour qu'il le demandt la Reine, car tout autre que -lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien -pour lui persuader qu'il me feroit un prsent fort agrable s'il me le -donnoit. Il toit si triste qu'il ne me rpondit rien; cependant il le -prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer -toutes nos filles. Il s'adressa La Vallire pour lui dire que nous en -mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui rpondit -d'un ton languissant, prcieux et admirable. Le Roi n'eut pas la -patience ni la prudence d'attendre le demander qu'il ft hors de chez -moi; car avec un grand srieux il vint prier la Reine de le lui troquer, -et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la -mienne lorsque je le lui vis entre les mains! - -Aprs que tout le monde fut parti, je ne pus m'empcher de dire toutes -mes filles que je serois bien attrape si je n'avois pas le lendemain ce -bijou mon lever. La Vallire rougit et ne rpondit rien; un moment -aprs elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La -Vallire comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le -mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empcha par un cri -qu'elle fit, dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; -mais, aprs s'tre remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui -dit: Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi -entre vos mains; c'est une chose dlicate, pensez-y plus d'une fois. -Voici la Tonnecharante aux prires de lui dire la vrit de toute cette -intrigue. La Vallire lui dit sans faon les choses au point qu'elles en -toient; aprs quoi elle crivit toute cette aventure au Roi. - -Le lendemain il vint chez moi ds les deux heures, et parla prs d'une -heure elle. Il voulut ds ce jour-l la tirer de chez moi; elle ne le -voulut pas. Il souhaita qu'elle prt ces boucles d'oreilles et cette -montre, et qu'elle entrt dans ma chambre avec tous ses atours; ce -qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donn -cela.--Moi, rpondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais, -comme le Roi souhaita que j'allasse Versailles et que j'y menasse -cette crature, j'attendis la chapitrer devant les Reines. Assurment -que le Roi s'en douta, et ce fut ce mme jour qu'il nous fit cette -incivilit toutes, de nous laisser la pluie qui survint dans ce -temps-l pour donner la main La Vallire, laquelle il couvrit la -tte de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus -de secret d'une chose dont nous prtendions faire bien du mystre. Jugez -aprs cela, ma chre, de l'obligation que je dois avoir au Roi. - -La duchesse[150] la plaignit, et elles passrent cinq six jours -parlant chacune de leurs affaires, aprs lequel temps elles revinrent -Paris. Madame alla descendre au Louvre, o elle trouva presque toutes -les femmes de qualit de la cour qui toient venues visiter la -Reine-Mre, qui avoit une lgre indisposition[151]. Le Roi vit entrer -monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit -ternellement de ses malices pour les femmes, cause que le soir -prcdent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--En -vrit, lui dit le Roi, cette rputation de se faire aimer des femmes et -puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un -homme qui manque de probit pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a - essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre, -je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probit en doit -avoir partout.--En vrit, reprit la premire et la plus aimable -duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le -ntre dfende nos intrts si gnreusement.-- - -[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laisse - MADAME depuis le commencement de ce rcit. On se rappelle que Madame -s'adressoit la duchesse de Crqui.] - -[Note 151: La Reine mre toit depuis long-temps atteinte d'un cancer.] - -[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu, -t. 1, p. 74.] - -Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes -toient faites comme vous.--Aprs tout, dit la Reine, monsieur de -Guise[153] se dcria tellement pour deux ou trois affaires de cette -nature que quand il est mort il n'et pas trouv une lingre du palais -qui l'et voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant, -quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience! -interrompit le Roi; ah! l'homme de bien! Il continua cette conversation -encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla -penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dvotion -admirable, et partagea la journe en trois: Dieu, aux peuples, et La -Vallire, laquelle il donna la fte de toutes les faons. Mais celle -qui m'auroit le plus agr, c'est un meuble entier de cristal tout -faonn: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma -vie doivent cder la beaut et l'clat de celui-ci; le seul -candlabre est de deux mille louis. Deux jours aprs La Vallire envoya -au Roi, par un gentilhomme de son frre, un habit et la garniture avec -ce billet: - - _Je vous avoue que je me sens un peu de vanit lors que je - pense que je suis en tat de pouvoir faire des prsens au - plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre - prince, que je sois persuade que tout ce qui vous vient de - moi vous est agrable, et que vous estimez plus une marque - de ma tendresse et de mon amiti que tous les trsors de - votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est - pourtant pas besoin d'tre magnifique pour me plaire._ - -[Note 153: Henri de Lorraine, deuxime du nom, duc de Guise, pair et -grand chambellan de France, n en 1614, mort en 1664. Ses prtentions, -sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont t maintes fois racontes -et chansonnes. On a vu plus haut (p. 93) une allusion son amour pour -mademoiselle de Pons. C'est lui que Somaize ddia son _Dictionnaire -des Prcieuses_. Voy. notre dition de ce livre, t. 2, p. 251.] - -[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit un -chien: _Pille_, _pille_, c'est--dire mords. De l _houspilier_.] - -Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallire; voici -ce qu'il lui repartit: - - _Oui, ma chre mignonne, vous tes en tat de me faire des - prsens, et je les reois avec plus de joie de votre main - que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de - tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi - toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre coeur, - car c'est celui-l qui m'oblige regarder tous les autres - avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit - que vous me donnez._ - -Elle en eut une grande commodit, car il le porta plus de quinze jours -de suite. Il lui en envoya peu de temps aprs six merveilleusement -riches et superbes, avec une chelle[155] et une ceinture de diamans, -afin de monter avec plus de facilit au haut du mont Parnasse, et une -veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien. - -[Note 155: Les femmes portoient alors des chelles de rubans, -c'est--dire des noeuds de rubans fixs par chelons le long du busc; les -diamants remplacent ici les rubans.] - -[Note 156: VESTE. Espce de camisole qui est ordinairement d'toffe de -soie, qui va jusqu' mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et -une poche de chaque ct. Les vestes toient, il y a quelques annes, -plus courtes, et mme elles n'avoient point de poches d'homme. -(_Richelet._)--Il est croire que les _vestes_ des femmes diffroient -de celles que portoient les hommes.] - -Elle toit dans cet tat lorsque le Roi alla la revue qu'il fit de ses -troupes Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. -Voyant passer le carrosse de La Vallire, il s'avana au galop et fut -une heure et demie la portire, chapeau bas, quoiqu'il ft une petite -pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il -rencontra douze pas de l celui des Reines, auquel il fit un grand -salut. La semaine suivante, ils allrent tous deux seuls Versailles, -ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y ft, tant il est vrai que -dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal -lgat[157], qui disoit un jour monsieur de Crqui: Parbleu, Monsieur, -mon plaisir diminueroit de la moiti si je croyois qu'on m'entendt. - -[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parl plus haut, amoureux -de madame de Crqui.] - - moiti chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prpara un -grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restrent six ou huit jours -Versailles, et se divertirent la chasse, la promenade, au lit et -tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant Paris, mademoiselle de La -Vallire tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle -n'et pas t matresse du Roi; mais, cause de cela, il la fallut -saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce -ft au pied; le Roi, qui voulut y tre, fit plus de mal que de bien, car -il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux -fois son coup. Son amant devint ple comme un linge; mais ce fut bien -autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallire, en retirant -son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, anim comme si ce -misrable l'et fait exprs, lui donna un coup de pied de toute sa -force, qui en vrit est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la -chambre l'autre. Le Roi se jeta sa place, et prit le pied de cette -admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout -de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant oblige de -garder le lit un mois. Le Roi diffra dix jours, pour l'amour d'elle, -son voyage Fontainebleau, aprs lequel il fallut partir; mais tous les -jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes. -Voici un des billets qu'elle lui crivit: - - _Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi - charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint - mme mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous - veux souvent du mal d'tre trop aimable. Plaignez donc ce - coeur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les - peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, - importune, et, si j'ose dire, jalouse._ - -[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure aucun titre cette poque -sur l'tat de la maison du Roi.] - -[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacrent le mot _prcieuse_, -lorsqu'il fut discrdit.] - -En voici la rponse: - - _Le triste tat o mon coeur me rduit depuis que je ne vous - vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger - partager mes chagrins, et tre touche de piti pour les - maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent tre - adoucis par tous les divertissemens que mon coeur me fournit; - ainsi je puis tre persuad qu'il est des momens o vous - souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._ - -Une heure aprs que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si -grande pour voir sa matresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de -l'aller qurir, ne le pouvant pas lui-mme raison de quelques affaires -importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit -aussitt, et deux jours aprs nos deux amans gotrent la satisfaction -qu'il y a de se voir aprs une si petite absence. Leur joie fut grande; -celle de la Reine ne fut pas de mme, qui avoit dj assez de chagrin -sans celui-l, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi -rvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, -parce qu'elle ne sait pas assez bien le franois). - -C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est -digne d'tre sur nos ttes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes -qui, aussi bien que lui, n'aient t vaincus par l'amour: admirons -toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de -mademoiselle de La Vallire l'esprit et la modration[160]. - -[Note 160: voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu ce -qui prcde, il n'est pas douteux, ce semble, que le rcit n'ait t -interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherch -un texte plus complet.] - - - - -[Illustration] - -LA DEROUTE ET L'ADIEU -DES -FILLES DE JOIE -DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS -Avec leur nom, leur nombre, les particularits de leur prise et de leur -emprisonnement -ET LA -requeste a Madame de la Vallire - - - _J'cris la droute fameuse - De la bande autrefois joyeuse, - Mais qui n'est plus en ce temps-ci - Qu'une bande fort en souci. - Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie, - Je chante des filles de joie - L'adieu, les regrets et les pleurs, - Sans prendre part leurs malheurs._ - - _Muse, qui connois cette race, - Qui t'a souvent fait la grimace - Et mpris cent fois tes vers, - Lorgne-les toutes de travers,_ - _Et fais aussi que je les voie, - Non plus comme filles de joie, - Mais en filles qui font piti; - Pourtant, vers moi sans amiti, - Pour cette troupe de sirnes, - Et pour fruit de toutes mes peines, - Fais que quelque fille de bien - M'aime un peu sans m'en dire rien._ - - _Paris est un sjour commode - O chacun peut vivre sa mode, - Avec droit d'y manger son pain, - Comme dans l'empire romain, - Car on y vit sous un roi juste, - Comme on faisoit du temps d'Auguste, - Avec la mme libert, - Aussi bien l'hiver que l't; - Et chacun sa fantaisie - Y prend le droit de bourgeoisie; - Mais comme enfin tout se corrompt, - Le nom de bourgeois fait affront, - On veut tre encor davantage[161]; - De libert libertinage - Se produit insensiblement, - Et puis il faut un rglement. - La femme, comme plus fragile, - Commence un dsordre de ville, - Et veut toujours prendre plus haut_ - _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut. - La moindre se fait demoiselle[162]; - Il faut brocards, il faut dentelle, - Il faut perles et diamans, - Il faut riches ameublemens, - Et mille autres telles denres[163]; - Mais pour les rendre ainsi pares, - Il faudroit que tous les maris - Fussent de vrais Jean de Paris. - De l vient la source maligne - Qui cause le malheur insigne - D'tre enfin prise au saut du lit - Et surprise en flagrant dlit. - Dieu! qu'on en prend de la sorte! - Sans celles que la fausse porte - Fait sauver par quelques dtroits - Pour tre prise une autre fois. - Ninon dans un fiacre est prise - Avec un homme barbe grise; - Ninon au carrosse cinq sous[164] - Se laisse prendre et file doux; - Lucrce en sortant est grippe; - Babet en dansant est happe; - On surprend Manon et Cataut - Qui vont l'une en bas l'autre en haut; - Jeanneton aux sergens fait tte. - On ne vit jamais telle fte. - Pots, pintes, tables, escabeaux, - Siges, chandeliers, cruches, seaux, - Vaisselle, sans tre compte, - Volent d'abord sur la monte. - Tout y fait le saut prilleux, - Jusqu'aux bouteilles deux deux; - Puis Jeanneton court la broche. - Cependant un sergent l'accroche; - Elle l'gratigne et le mord. - Les voil tous deux en discord, - Prts s'arracher la prunelle; - Mais le sergent est plus fort qu'elle: - Il l'entrane contre son gr, - Lui fait sauter plus d'un degr, - Et, sans entendre raillerie, - La mne la Conciergerie. - On dniche ds le matin - La fameuse et fire Catin: - Quoiqu'on la fasse aller en chaise. - Elle n'est pas trop son aise, - La commodit lui dplat; - Mais on s'en sert telle qu'elle est. - Marquise, comtesse ou baronne, - Il faut comparotre en personne, - Et faire entrer au Chatelet, - jour ordonn sans dlai: - C'est un arrt irrvocable. - On prend au lit, on prend table; - Pourvu qu'on soit en mauvais lieu, - Suffit, la prise est de bon jeu. - On a beau dire: Je suis telle,_ - _Je suis d'auprs de la Tournelle, - Mon mari me connoit fort bien; - Tout ce discours ne sert de rien, - Il faut aller o l'on vous mne. - Pourquoi courir la pretantaine, - Lui disent les sergens railleurs, - Et venir autre part qu'ailleurs? - H bien! que votre mari vienne, - Qu'il vous retire et vous retienne, - S'il ne vous fait le mme tour - Que le procureur de la cour - Fit l'autre jour telle dame - Qui voulut se dire sa femme; - Allez, je ne vous connois point, - Et demeurons en sur ce point, - Lui dit-il fort bien en colre. - cela que pourriez-vous faire? - Quand un homme est ainsi fch, - Sa femme en porte le pch. - propos, chez dame Thomasse, - Deux femmes de fort bonne race - Furent prises au trbuchet, - Et passrent hier le guichet, - Et tous les jours, on en attrape - l'heure que l'on met la nape: - Cela veut dire en plein midi[165]. - Ha! qu'un sergent est tourdi, - De venir frapper cette heure! - Personne table ne demeure; - Il peut tout seul se mettre l: - Car aussitt chacun s'en va, - Laisse chapon, ragot et soupe, - Laisse du vin dedans sa coupe, - Et fait place quatre sergents - Qu'il laisse buvans et mangeans, - Et souhaite qu'ils en touffent, - Tandis que les dames s'pouffent._ - - _D'autres, avec des Savoyards, - S'enferment bien de toutes parts, - Puis sortent par la chemine; - De quoi la cohorte tonne - Pense que le diable a pris part - cet inopin dpart. - Rien ne sort porte rompue, - Elles sont dj dans la rue; - Les Savoyards crient haut et bas: - Sergens, vous ne nous tenez pas; - Mais les sergens, tout pleins de rage, - S'en prennent d'abord au mnage; - Ils renversent et brisent tout; - Chacun en emporte son bout, - Mais ce bout ne vaut pas la peine - De faire une entreprise vaine. - Ils vont chez la belle aux beaux yeux; - Chez elle ils russiront mieux; - Elle est dame se laisser prendre - Et point difficile se rendre; - Tout bretteur se rend matre l, - Si-tt qu'il a dit: Me voil! - Sergent qui commande baguette - N'a pas moins de droit que la brette; - Ouvrez vite, c'est temps perdu, - Levez-vous, le lit est vendu,_ - _Lui dit-il en propres paroles. - Prenez, dit-elle, deux pistoles - Et me laissez vivre en repos. - C'est parler for mal propos. - Ha! vous ne ferez point affaire, - Dit le sergent fort en colre. - Pour qui me prenez-vous ici? - Pensez-vous chapper ainsi? - Si je n'avois la retenue, - Vous iriez pied par la rue; - Mais c'est en chaise que l'on sort - Quand on en veut payer le port. - Tel est le destin de nos belles - Et d'autres qui sont avec elles: - Nicole, Claudine, Margot - Et Perrette? et Jeanne au pied-bot, - Martine, la souffle-rties, - Toutes servantes addenties, - Qui de, qui del, font flus, - Mais elles ne reviennent plus. - Bon pied, bon-oeil et bonne bte - Fait bien lors un coup de sa tte. - Comme on dniche des moineaux, - Ou comme l'on cuit des perdreaux, - Tout ainsi l'on prend Christoflette, - Poncette, Gilette, Nisette, - En sortant de leurs nids rats; - L'une chappe de l'embarras, - On la prend, on lui dit. C'est que[166] - Il faut venir au Fort l'vque, - Et de prises pour un matin - J'en compte cent, sans le fretin. - Gure de gens ne sont en peine - De s'informer o l'on les mne, - Except quelques perruquiers, - Quelques parfumeurs et poudriers, - Quelques faiseurs de confitures, - Ou bien de mignonnes chaussures, - De fards, de pommades, de gands, - De vieilles jupes, vieux rubans, - Repassez la friperie, - Et faiseurs de ptisserie. - H quoi! si souvent escroqus, - Faut-il encore qu'ils soient moqus? - personnes ensorceles, - De prter ainsi leurs denres - Sur janvier, fvrier et mars, - Pour courre aprs de tels hasards! - Au contraire, mille personnes - Prudentes, sages, belles, bonnes, - Rendront grce aux bons magistrats - Qui leur ont sauv tant de pas, - Et rduit leurs maris vivre - D'un air qu'il ne les faut pas suivre. - combien d'argent pargn - tel, qui pour tre lorgn - Le faisoit, mettant tout en gage, - Et trop tt gueux et trop tard sage! - Voil ce que c'est d'couter - Un sexe qui vient nous tenter, - Qui nous fait croire qu'il nous aime, - Et puis nous perd comme lui-mme! - qu'elles sont en bel tat - Pour un marquisat ou comtat! - Ainsi fait la vanit sotte - D'une poupe une marotte,_ - _D'une belle idole un jouet, - Et du jeu l'on en vient au fouet[167]. - C'est l d'une faon fort belle - Se faire passer demoiselle. - Et pourtant une infinit - Passent en cette qualit; - Mais la prudente politique - En va faire une rpublique - Que l'on veut envoyer l'eau, - S'entend pourtant dans un vaisseau. - Alors toute personne sage - Fera des voeux pour leur passage, - Priera les flots, Neptune aussi, - De les porter bien loin d'ici[168]. - Aux vents, pour moi, je fais prire - De leur bien souffler au derrire, - C'est du navire que je dis; - J'excepte le vent yapis[169]: - Car ce vent seroit tout contraire, - Et des potes d'ordinaire - Il est invoqu pour les gens - Qu'on veut revoir en peu de temps._ - - _Alors aussi d'autre manire - Tout dbauch fera prire; - Mais prires de dbauchs - Sont souvent autant de pchs; - Le Ciel, qui le sait, les dlaisse - Et ne s'en hausse ni s'en baisse; - Les enfans leur crient au renard[170]. - Pourtant dans ce fameux dpart - On voit blmir un pauvre drle - Quand il entend lire le rle - O des premires est Fanchon, - Qui de ses deux yeux de cochon - Lui vint percer le coeur et l'me; - Alors il ne peut qu'il ne blme - Et polices et magistrats. - ! dit-il en parlant tout bas, - Quelle injustice, quel dommage, - De faire Fanchon cet outrage! - Puis, demeurant droit comme un pieu, - Il enrage et jure morbieu, - Et maudit en soi la police. - De peur qu'il a de la justice; - Mais il a beau se garder bien, - Jamais justice ne perd rien. - Dieu veuille qu'il s'amende - Et que jamais on ne le pende! - On en pend de bien plus hups - Qu'un sexe pipeur a pips._ - - _Enfin nos pies dniches, - De leur dpart assez faches, - De tous cts d'un oeil hagard. - Regardent le tiers et le quart. - Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse tre, - Ne fait semblant, de les connotre. - L'une soupire, l'autre rit; - L'une soupire, une autre maudit; - Quelque autre fait la grimace - D'un singe qui demande grce; - Une autre sans honte et sans front - Se moque d'honneur et d'affront. - La demoiselle et la marquise, - Mais marquise de bonne prise, - Ont le bec alors bien gel, - Et le caquet mal affil. - Elles n'ont point ici par voye, - Bruns ni blondins qui les cotoye. - Les sergens sont leurs quinolas[171] - Qui sont des meneurs par le bras, - Meneurs de fort mauvaise grce, - Et tous meneurs chassant de race, - Meneurs leur rompre le cou, - En les menant devinez o. - Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172] - Vers un grand bateau qui ne bouge. - L, toutes entrant en complot, - On crie: Chaillot! Chaillot! - C'est aux Bons Hommes Surne, - C'est o ce grand bateau les mne; - S'il fait beau temps l'on pourra bien - Passer outre sans dire rien. - Adieu Paris, comme il nous semble, - Disent-elles toutes ensemble. - Hlas! que de gens, de mtier - Sont fchs en chaque quartier: - Car ils perdent la chalandise - Et de baronne et de marquise. - prsent tout est renvers, - Notre honneur est bien bas perc: - Nous donnerions, tant au rle, - La qualit pour une obole. - Du moins que ne nous rduit-on - reprendre le chaperon[173]? - Aprs avoir t coquettes, - Quel mal d'tre chaperonettes, - Mme de porter le tocquet[174] - Avecque quelque autre affiquet, - Tout ainsi que la bourgeoisie, - Qui de grande peur est saisie - Qu'on ne rgle au temps de jadis - Et sa coiffure et ses habits; - Que d'une demi-demoiselle - On en fasse une pronnelle. - On en seroit tout aussi bien - Si le monde n'en disoit rien. - Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise, - On en seroit plus son aise, - On ne se ruineroit point - Pour du brocart[175] et pour du point[176]: - La chemisette[177], la houbille[178], - Le corset, quelque autre guenille, - Un filet mouche, un jupon - Pour parer seroit aussi bon. - Mais zeste, attendez-nous sous l'orme! - On nous prendra pour la rforme. - Bon Dieu! que nous avons de soin! - C'est bien de nous qu'on a besoin! - Laissons faire le politique. - Qui rgle la chose publique; - Mais qu'en le laissant faire aussi - Elle nous chasse loin d'ici! - Adieu bal, adieu comdie - Adieu, puisqu'il faut qu'on le die, - Au Marais, notre rendez-vous, - O souvent, avec cent filoux, - Nous avons jou notre rle - dpouiller un pauvre drle, - tranger ou provincial, - O je ne m'acquitai pas mal - Du beau soin d'escroquer la dupe - Tantt d'un bas, puis d'une jupe, - D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou, - D'un rubis, d'un autre bijou, - D'un anneau, d'une garniture, - D'un brasselet, d'une coiffure, - D'un miroir, d'un ameublement, - D'un cabinet, d'un diamant, - D'une aiguire, d'un bassin mme, - Selon que plus ou moins on aime. - Manger enfin carosse et train, - Le mettre nud comme la main, - toit mon principal office. - J'en cachois si bien l'artifice, - Que mon pauvre dupe croyoit - Que je brulois comme il bruloit; - Mais bientt mon coeur, tout de glace. - Le foroit de cder la place - A quelque autre simple niais - Qu'on prenoit du mme biais; - Mais aprs toutes nos fredaines, - Dont nous allons porter les peines, - Voil nos plaisirs qui sont morts, - Et nous en sommes aux remords. - Adieu promenades de Seine, - Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne! - Ha! que nous allons loin d'Issy, - De Vaugirard et de Passy! - Mais c'est o le destin nous mne. - Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine, - Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, - O nous passions des jours si beaux! - Nous allions en passer aux isles; - Puisqu'on ne nous veut plus aux villes, - Il nous faut aller au dsert. - Et comme toute chose sert, - Nostre disgrce nous dlivre. - De l'homme brutal, de l'homme ivre, - De l'homme jaloux, du coquin, - Et du voleur et du faquin, - Dont nous souffrons la tyrannie, - Les bassesses, la vilnie: - Supplice le plus grand qui soit. - Hlas! si la femme savoit - Quelle sujtion a celle - Qui fait le mtier de donzelle, - Elle n'en tteroit jamais, - Vivroit comme moi dsormais, - Qui promets, qui proteste et jure - D'estre meilleure crature. - Mes compagnes en font autant; - Prenez-le pour argent comptant: - Nous tiendrons un chemin contraire, - Pourvu qu'on-nous le fasse faire. - Ainsi ce beau discours finit. - Mais elles n'avoient pas tout dit; - Il falloit encor nous apprendre - Combien elles en ont fait pendre, - Combien de galans bahis - Par elles se sont vus trahis, - Et combien de lches querelles - Se sont faites pour l'amour d'elles, - De mauvais coups, d'assassinats, - De vols qu'elles ne disent pas, - De marchands affronts sans honte, - D'emprunts dont on ne tient nul compte; - Combien de jeunes gens enfin - Ont fait par l mauvaise fin; - Combien de dsordre aux familles; - Combien il s'est perdu de filles, - Combien d'enfans ou d'avortons: - Quand finir, si nous les comptons? - Mais pensons choses plus hautes, - Faisons profit de tant de fautes; - Car des dames de la faon - Font une fort belle leon - A toute fille de boutique - Qui de demoiselle se pique, - Et qui hors d'un comptoir tout gras - Fait la dame vingt-cinq carats; - Instruction aux artisannes, - Aux servantes, aux paysannes, - A toute autre grisette aussi, - De ne jamais broncher ainsi; - Dsormais la sage bourgeoise, - Vivant en libert franoise, - Ira partout le front lev, - Et tiendra le haut du pav - Sans peur de se voir affronte - Par quelque cambrouse effronte - Qui fait par un mchant trotin[180], - Porter sa jupe de satin. - L'honneur, la vertu, le mrite, - Qu'il faudra que chacun imite, - Feront renatre dans nos jours - De justes et chastes amours. - L'impuret sera bannie - Des plaisirs de la douce vie. - Tout ira comme il doit aller. - Mais il faut d'ici dtaler, - Rebut du sexe, on vous l'ordonne; - Sans vous la ville est belle et bonne, - On y va vivre en sret - Dans une honnte libert; - Les bons desseins qu'on a pour elle - La font de plus belle en plus belle. - Paris est plus qu'il ne parot, - Mais jamais ne fut ce qu'il est. - Les laquais y sont sans pes[181], - Les maris sans dames fripes, - Les rues sans boue en ce tems[182], - Sans embarras et sans auvents[183], - Et bientt les modes nouvelles - Rendront nos casaques plus belles; - Et ce qui sera de plus beau - C'est la sret du manteau: - Car bientt, grace la police, - Paris sera purg de vice, - Et des vicieuses aussi, - Qui n'aiment gure tout ceci; - Mais plaise ou non, ris ou grimace, - Il faut que justice se fasse, - Et de la faon qu'on s'y prend - On fait tout ce qu'on entreprend. - Il faut que Paris se nettoye - De boue et de filles de joie. - Que de voleurs sont tourdis - De voir faire ce que je dis, - Et doutent pendant leur asyle - S'ils doivent demeurer en ville. - Je ne sais que leur conseiller, - Sinon de ne plus travailler - D'un mtier bientt sans pratique - Quand on n'en tiendra plus boutique. - Hlas! que de gens affligs - De se voir ainsi dlogs! - Qu'ils seront mal dans leurs affaires! - Sans ces personnes ncessaires, - Le trafic ne vaudra plus rien, - Puisqu'il va manquer de soutien: - A moins que d'aller dans les Indes - Racheter cent pauvres Dorindes, - Cent Sylvies et cent Philis, - Les vols seront mal tablis. - Que fera le laquais en peine - De la prise d'un point de Gne, - Et de la bague et des pendans, - Des noeuds, de la montre et des gans? - Il n'aura plus devant sa porte - Personne prsent qui les porte. - L'conome d'une maison - N'aura plus de dame Alison - Chez qui porter toutes les brippes - Et quelquefois de bonnes nippes - Que l'on fait perdre tout exprs - Et qu'on cherche long-temps aprs. - Les pauvres filoux sans ressource - Auront-ils o vuider la bourse - Qui sera surprise avec art? - Pour qui tant se mettre au hasard? - C'toit pour l'entretien de Lise - Que tout toit de bonne prise; - Sa juppe et tant de linge fin - N'toient venus que de larcin; - Mais prsentement que l'on grippe - Et Lise et toute autre guenippe, - Il ne sera plus de besoin - De prendre d'elle tant de soin: - Le public la prend en sa charge, - Et pour l'avenir en dcharge - Tous ces gens qui font aujourd'hui - La charit du bien d'autrui. - Cela fait tort leur largesse, - Leur te leur bureau d'adresse[184], - Met un voleur sur le pav - Fort en danger d'tre trouv - Saisi du vol qu'il vient de faire. - Il n'est pour lui plus de repaire - Contre le chevalier du guet - Qui prend le porteur du paquet. - Je l'avoue, et ces receleuses - Lui servoient encor de fileuses - A filer sa corde plus doux. - Que de malheur pour les filoux! - Quel danger leur pend sur la tte! - Que ne prsentent-ils requte[185]? - Sans doute ils seroient bien reus - A faire plainte l-dessus._ - - _Deffita, leur juge fort tendre, - Ne condamne point sans entendre; - Il leur donnera par bont - Quelque autre lieu de sret. - Mais soit de respect, soit de crainte, - Nul n'ose faire cette plainte, - Et nul pour eux ne veut prier; - Ainsi donc adieu le mtier. - Toutes les socits cessent - Quand les associs les laissent, - Et tel cas arrive ici, car - Cloris part pour Madagascar, - Et son chevalier de l'Etoile - Ne sait quel vent faire voile. - Quels dsordres, quels accidents, - Qui font, bon gr mal gr ses dens, - Obir la politique - Qui rgle la chose publique! - Le sicle pour n'tre pas d'or - Ne laisse pas de plaire encor, - Et plaira toujours davantage - Par une police si sage. - Deffita s'y prend comme il faut. - Bourgeois, voil ce que vous vaut - Un magistrat de cette sorte, - Et qui n'y va pas de main morte. - Mais revenons nos moutons; - Faisons le triage et comptons - Combien sont nos brebis galeuses; - Les listes sont assez nombreuses - Pour les envoyer en troupeau - Patre dans le monde nouveau. - Muse, laisse aller cette troupe; - Il est temps de manger la soupe. - Il est une heure et plus d'un quart, - C'est trop rimer pour leur dpart; - Depuis le matin je travaille - Pour un adieu de rien qui vaille[186]._ - -[Note 161: La Fontaine a dit: - - Tout bourgeois veut btir comme les grands seigneurs, - Tout prince a des ambassadeurs; - Tout marquis veut avoir des pages. - ---Molire a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.] - -[Note 162: C'est--dire noble. Les filles nobles toient seules appeles -mademoiselle.] - -[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes ce sujet ont -toujours aliment la littrature de feuilles volantes. Voy., dans cette -collection, le _Recueil de posies franaises du XVe et du XVIe sicle_, -publi par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et -les _Varits historiques et littraires_, publ. par M. d. Fournier.] - -[Note 164: Les carrosses cinq sous toient des espces d'omnibus. -Loret parle de leur tablissement. M. de Montmerqu en a crit -l'histoire.] - -[Note 165: Pendant tout le 17e sicle l'usage se maintint de dner -midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit: - - J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe. -] - -[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs -autres.] - -[Note 167: Le fouet toit alors un chtiment fort commun. Guy-Patin -(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui avoit -eu le fouet au cul d'une charrette, parcequ'elle faisoit passer, pour -15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une -aventure du mme genre: - - Tout l'heure on me vient de dire - Chose qui m'a quazi fait rire, - C'est qu' midi precizement, - Par un arrt du Parlement, - On a fouett par les rues - Une vendeuse de morues, - Sur le dos, et non pas pas partout, - Et puis la fleur de lis au bout. - Cette muette de la halle... - Brocardoit d'trange faon - Ceux qui marchandoient son poisson... - Quoique d'une faon cruelle - Son sang coult de tous ctez, - Chascun crioit: fouetez! Fouetez! - - (_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.) -] - -[Note 168: On les envoyoit souvent en Amrique, au Canada de -prfrence.] - -[Note 169: L'Iapyx toit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux -navigateurs qui alloient d'Italie en Grce. Virgile a dit: ..._Undis et -Iapyge ferri._] - -[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmens par la police. -Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que -l'on crioit _houhou_ sur les prostitues. Le cri: Au renard! s'explique -par le proverbe: Renard est pris, lchez les poules.] - -[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ toit le valet de coeur. Un -valet de chambre ou autre homme gag pour tre meneur de dames, dit -Furetire, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _cuyer_ -chez les grands.] - -[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nomm parcequ'il toit de bois peint en -rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit -fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et -enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent -dtruit et reconstruit depuis.] - -[Note 173: Le chaperon toit la coiffure propre des bourgeoises. Voy. -les _Anciennes posies franaises_, publ. par M. de Montaiglon, -_passim_, et t. 5, p. 12.] - -[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.] - -[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetire le donne sous la -forme _brocat_, d'o _brocatelle_.] - -[Note 176: Cf. _Varits histor. et littr._, publies dans cette -collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La rvolte des passemens._] - -[Note 177: Partie du vtement qui couvroit les bras et tout le buste -jusqu' la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des -chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes -portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.] - -[Note 178: Nicot, Furetire ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le -trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En -Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant, -qui ne va que jusqu' la ceinture: les femmes le portent pour travailler -aux champs.] - -[Note 179: Cf. _Varits historiques et littraires_, t. 3, p. 77. La -Samaritaine toit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, -qui passoit pour avoir t forme par l'amas des immondices de la ville, -n'avoit pas meilleure rputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les -_Tracas de Paris_, par G. Colletet.] - -[Note 180: Le _trotin_ toit au laquais ce que le _galopin_ toit au -marmiton, de plusieurs degrs un infrieur.] - -[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu -de M. Le Tellier, secrtaire d'tat, a t ici tu misrablement par les -pages et laquais de M. d'pernon. Les deux carrosses de ces deux matres -s'toient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le -cocher de M. de Tilladet. Le matre voulut sortir du carrosse pour -l'empcher, et fut aussitt accabl de ces coquins, qui le turent -brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donn une -dclaration contre les laquais pour empcher l'avenir de tels abus, -savoir, qu'ils ne porteront plus d'espe ni aucune arme feu, sur peine -de la vie; qu'ils seront dornavant habillez de couleur diverse, et non -de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette dclaration a t envoye au -Parlement pour tre verifie et publie. Cela a t fait. Elle a t -publie par tous les carrefours et affiche par toute la ville; mais je -ne sais pas combien de temps elle sera observe. (Lettre de Guy Patin, -16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il -raconte le mme fait et ajoute: - - Chacun bnit le rglement - Tant du Roi que du Parlement; - Mais si plus de trois mois il dure, - Ce sera grand coup d'aventure. -] - -[Note 182: Ds l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et -Magny, l'on commena nettoyer les rues de Paris.] - -[Note 183: La mme anne 1666 fut porte une ordonnance pour supprimer -les auvents, qui, avanant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans -des boutiques, et empchoient, la nuit, la clart des lanternes. Cf. -_Varits histor. et litter._, t. 6, p. 249.] - -[Note 184: Le bureau d'adresse toit la fois un lieu de confrences -acadmiques, un bureau de placement pour les domestiques et -d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prt sur dpt, -sorte de mont-de-pit. C'est ce dernier ct de l'tablissement fond -par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.] - -[Note 185: On lit, en tte du 4e volume des _Varits histor. et -littr._, publies dans cette collection, un Placet des amants au Roi -contre les voleurs de nuit et les filoux, et, la suite, une Reponse -des filoux au Placet des amants au Roy, jeu d'esprit de mademoiselle de -Scudry, dat de 1664.] - -[Note 186: Nous n'avons pas trouv d'exemplaire imprim part de cette -pice; mais nous avons vu une pice du mme genre, imprime Paris le -17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission -d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des -epistres en vers composes par tel autheur capable qu'il voudra choisir, -sur toutes sortes de sujets nouveaux et matires divertissantes, tant en -feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_. -Celle-ci, imprime in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre: -_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages -pleines, dont la dernire est signe C. L. P. La page 7 est occupe par -un sonnet intitul: Consolation aux dnes et donzelles sur leur depart -pour l'Amerique, et sign M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: -Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon oeil ce -petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et pass la prise -et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur -embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs -et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et -complimens leurs entres, les feux de joye, bals et comedies, et -autres passe-temps pour les divertir. - -Voici quelques traits qui se rapportent assez la pice que nous -publions: - - Leur affliction est publique - Comme leur chaude amour la fut, - Et toutes, lisant le statut, - Pestent contre la politique. - Les demoiselles du Marais, - Les courtisanes du Palais, - Les infantes du Roy de cuivre, - Celles de la butte Saint-Roch, - Dans ce grand chemin se font suivre - Des pauvres coquettes sans coq. - - Catin, Suzon, Marotte, Lise, - Dans l'oisivet de leurs traits, - Pleurent maint page, maint laquais, - Dont ils perdent la chalandise... - - Le commun escueil d'amiti - Les change de filles de joye - En pauvres filles de piti. - - La bourgeoise avec la marchante, - La demoiselle au cul crott, - Suivent cette fatalit, - Croissent cette nombreuse bande. - La noblesse s'y trouve aussi, - Les nymphes l'amour chancy, - Enfin toutes les bonnes dames - Qui se gouvernent un peu mal, - Ayant brl des mmes flammes, - Ont toutes un destin gal... - -Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit: - - Vous, braves traisneurs d'espes, - Desols batteurs de pav, - Bretteurs qui d'un pauvre observ - Fistes tant de franches lippes, - Combien de savoureux morceaux - Qui vous passoient par les museaux - Vous sont flambez par cette chance! - Et si vous estiez nostre appuy, - Vous voyez, dans la dcadence, - Que nous estions le vostre aussy... - - tant se tut la grande Jeanne, - S'en allant droit Scipion, - D'une grande devotion, - Avecque sa troupe profane. - Moy qui voyois leur entretien, - Et qui remarquois leur maintien, - J'en fis confidence la Muse: - La Muse, avec sincrit, - Sans s'amuser faire excuse, - Le laisse la postrit. - - (Bibl maz., Recueil intitul: _Posies diverses_, - cot a B 18.--T. 1, in-4.) -] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -REQUTE -DES -FILLES D'HONNEUR PERSCUTES - MADAME DE LA VALLIRE. - - - _Vnus de notre sicle, adorable desse, - Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse, - Et savez surmonter le plus puissant des rois, - Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois; - Nous vous avons connu la plus grande du monde; - C'est prsent en vous que notre espoir se fonde. - Prenez les intrts des filles de Cypris, - Et ne permettez pas qu'on en fasse mpris. - Nous vous reconnoissons pour notre impratrice. - Montrez-vous digne enfin d'en tre protectrice. - notre commun bien votre intrt est joint; - L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point. - Nous sommes l'tat toutes trop ncessaires - Pour nous laisser en butte des coups tmraires; - Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux, - Attireront encor la vengeance des Dieux. - Si notre tendre amour n'chauffoit point leurs mes, - Ils se verroient brler par d'effroyables flames; - Les femmes, les maris, les filles, les enfans, - Les hommes les plus saints et les plus innocens, - Se verroient tous les jours exposs leur rage; - Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage, - Et leur emportement et leur brutalit - Auroit toujours querelle avec l'honntet. - Le substitut des Dieux, en sait la consquence; - Dessus lui nous avons une entire licence, - Son empire est ouvert des gens comme nous; - Par prudence il permet les plaisirs les plus doux; - La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure - De peur de renverser l'ordre de la nature; - Dans ce royaume-ci comme dedans le sien, - Le mal que nous faisons se convertit en bien. - Vouloir tre plus saint que la saintet mme, - C'est se tromper l'esprit par une erreur extrme, - Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal - Quand il en touffe un qui seroit plus fatal. - Faites donc retirer le bras qui nous oppresse; - D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse; - Empchez dsormais qu'on ne puisse offenser - Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser: - Car nous entretenons par nos soins salutaires - La moiti de sa garde et de ses mousquetaires, - Et sans nous ces galans emplums et poudrs, - Qui paroissent toujours plus jolis, plus dors, - Que n'ont jamais t des hommes de thtre, - Ces gens que leur habit fait qu'on les idoltre - Seroient bientt casss ou quitteroient demain,_ - _Si par quelque malheur nous resserrions la main. - Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine - ces commodits de la nature humaine; - Qu'on finisse des soins pris si mal propos; - Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos. - Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse; - Chaque jour en produit une nouvelle espce, - Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris, - On verroit louer quantit de maris. - Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le ntre; - Une femme de bien est faite comme une autre; - L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas, - Et souvent l'on parot tout ce que l'on n'est pas. - Grande Reine, songez votre chaste empire: - Dans ce triste sjour, sans vos soins, il expire; - Mais si vous l'honorez de vos soins, dsormais - Votre peuple galant ne finira jamais._ - -[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.] - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -LA PRINCESSE -OU -LES AMOURS DE MADAME. - - -La prison de Vardes, l'loignement du comte de Guiche et celui de la -comtesse de Soissons[188] ne laissent pas douter que l'amour, -l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'tranges effets -entre quelques personnes des plus leves du royaume. On en parloit -diversement la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant -les conjectures sur ce qui avoit clat, et faisant des histoires, des -intrigues, des commerces, des vrits, des aventures qui n'toient que -des choses imaginaires sur des fondemens mal assurs; cependant assez de -gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vrit de -tout cela, et, pour parotre mieux instruits, ils forgeoient des -particularits vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge, -ils dbitoient leurs visions d'une manire si audacieuse qu'on ne -pouvoit presque s'empcher de leur donner quelque foi. Mais quelle -apparence y avoit-il que ces actions particulires fussent connues de -tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intrt les cacher? De tels -mystres ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intresss -n'avoient garde d'en rvler le secret, et si l'amour, qui avoit tout -commenc, n'et tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des -lumires imparfaites. - -[Note 188: Nous avons parl plus haut de cet exil collectif dont furent -punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de -mademoiselle de La Vallire.] - -Manicamp[189], afflig au dernier point de l'absence du comte de Guiche, -son ami, tcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus -forte qu'il pt pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire -une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit ses -srets, elle le mit plusieurs preuves. La premire fut la vrit -cruelle, et il falloit tre Manicamp et amoureux pour ne s'en pas -rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la -passion pt mettre sa bouche: Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous -estime, et je vous aurois dj dit que je vous aime si je pouvois tre -assure que vous fussiez tout moi. Mais comment voulez-vous que je le -croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre -confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si troit avec le -comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout -celles qui ont caus son loignement. Je vous avoue que je suis -curieuse, et que je voudrois savoir la vrit de cette intrigue; mais -j'aurois voulu que de vous-mme vous m'en eussiez cont le secret, et je -vous en aurois tenu compte. - -[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une -soeur qui Le Vert ddia, en 1646, sa tragdie d'_Arricidie_. Il toit -de la familie de Longueval. En 1656, sa soeur, au dire de Loret, se fit -Carmlite.] - -Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du coeur de -Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa matresse pour garder encore une -fidlit exacte son ami; il toit en tat de la contenter l dessus, -parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des -lettres[190] qui toient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus -srement qu'elle n'toit. Et, aprs avoir tmoign la dame qu'il toit -prt de la satisfaire, et elle qu'elle l'toit de l'couter, il rva -quelques momens et commena de parler ainsi: - -[Note 190: - - L'Intim. J'en ai sur moi copie. - - --Chicaneau. Ah! le trait est touchant! - - (_Les Plaideurs._) -] - -Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y -faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame -tant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde -qui la voyoit ne songeoit qu' lui proposer des plaisirs conformes une -personne de son rang et de son mrite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux -comme les autres ses belles qualits, lui donnoit mille marques de -bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la -comtesse de Soissons, la principale part tout ce qu'il faisoit de plus -galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, tant -bien auprs du Roi, en reurent souvent des grces et toient de tous -les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulirement. Ce fut dans -une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant -d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se -prparrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux. - -[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du -Roi, ni de la Reine Mre. La Reine Mre, au moment o il se fit, y -avoit moins de rpugnance qu'avant la mort du Cardinal, qui, de son -vivant, ne croyoit pas que l'affaire ft avantageuse Monsieur. Quant -au Roi, il disoit Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller -pouser les os des Saints-Innocents (Madem. de Montp., _Mmoires_, t. -5, p. 188), et madame de Motteville (_Mmoires_, dit. 1723, t. 5, p. -176) ajoute: Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette -alliance. Il dit lui-mme qu'il sentoit naturellement pour les Anglois -l'antipathie que l'on dit avoir t toujours entre les deux nations.] - -[Note 192: Son rang toit gal celui de Monsieur, puisqu'elle toit -fille de roi; elle toit, de plus, sa cousine germaine. Son mrite a t -clbr par Bossuet; mais, ct de ces louanges d'apparat, il est bon -de voir comment la jugeoient ses contemporains: - -Si mademoiselle de La Vallire toit boiteuse, Madame avoit peu lui -reprocher. Sa taille n'toit pas sans dfaut, dit madame de -Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler, -elle avoit trouv le secret de se faire louer sur sa belle taille, -quoiqu'elle ft bossue, et Monsieur mme ne s'en aperut qu'aprs -l'avoir pouse. - -Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne ft trs aimable; elle -avoit si bonne grce tout ce qu'elle faisoit, et toit si honnte, que -tous ceux qui l'approchoient en toient satisfaits. (_Mm. de -Montp._)--Madame avoit le don de plaire, elle toit l'ornement de la -cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son ct, ne le hassoit -pas. Elle s'abandonnoit tout ce que l'ge de seize ans et la -biensance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec lgret et -emportement. (_Mm. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril -1661.] - -Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-mme -augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit la voir, sans songer -ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au prcipice toit grande; il ne -fut pas longtemps sans reconnotre qu'il avoit fait plus de chemin qu'il -ne vouloit. Madame, d'un autre ct (sans savoir les penses du comte), -le regardoit d'une manire ne le pas dsesprer: elle a un certain air -languissant, et quand elle parle quelqu'un, comme elle est toute -aimable, on diroit qu'elle demande le coeur, quelque indiffrente chose -qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme -sensible comme l'toit le comte: la beaut et le rang de la personne -levrent dans son me tant de brillantes esprances, qu'il n'envisagea -les prils de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire. - -Enfin il s'abandonna tout l'amour. Je le vis quelquefois rveur et -chagrin; et, lui ayant un jour demand ce qu'il avoit, il me dit qu'il -n'toit pas temps de l'expliquer, qu'il me rpondroit prcisment quand -il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'toit alors, et que par -aventure il m'annonoit qu'il toit amoureux. - - mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui -m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si -fier, qu' le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. Ah! -cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs -d'impatience de vous voir! Et s'approchant de mon oreille: Je ne -sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, -ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret. - -Mes gens s'tant retirs, le comte ferma la porte de ma chambre -lui-mme, et m'ayant pri de ne l'interrompre point, il me parla en -cette sorte: Bien que je ne vous aie pas nomm la personne que j'aime, -vous pouvez bien connotre que ce ne peut tre que Madame, de la manire -dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous -surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le -commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en -dtourner; mais elles auroient t inutiles autant que toutes celles que -m'a dit ma raison, qui m'y a reprsent des dangers effroyables pour ma -fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte mes -desseins. A n'en mentir pas, j'aimois dj trop quand je me suis aperu -que je devois m'en dfendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je -me suis vu sans rsistance; j'ai senti que j'tois jaloux presque -aussitt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donn des chagrins si -terribles qu'il a mis vingt fois le dsespoir dans mon me; il -tmoignoit tant d'empressement auprs de Madame que tout le monde -croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en toit persuade elle-mme; cela a -dur deux ou trois mois; et assurment ils ont t pour moi deux ou -trois sicles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de -galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai -avec une rage extrme qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins -maigre, hve, sec et dfait, dans le temps que vous m'en demandtes la -raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda -si j'tois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence -m'alloit abandonner, et j'allois tre la victime de mon silence et de -mon rival (car je n'avois encore rien dit Madame que par le pitoyable -tat ou j'tois) lorsque je reus une consolation laquelle je ne -m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein form, continuoit -toujours de venir chez Madame; et, soit que son procd et t -jusqu'alors une politique ou qu'il devnt scrupuleux, il dtourna tout -d'un coup les yeux de sa belle-soeur et les attacha sur mademoiselle de -La Vallire. La manire d'agir de ce prince fut si clatante que peu de -jours firent remarquer sa passion tout le monde: il garda toutes les -mesures de l'honntet, mais il ne s'embarrassa plus des gards qu'on -croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que -le coeur toit pour elle, fut bien tonne de le voir aller sa fille -d'honneur; de l'tonnement elle passa au ressentiment et au dpit de -voir chapper une si belle conqute; et l'un et l'autre furent si grands -qu'elle ne put s'empcher de nous en tmoigner quelque chose, -mademoiselle de Montalais et moi. - -Un jour que le roi entretenoit sa belle trente pas de Madame: Je ne -sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prtend nous faire servir -longtemps de prtexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher -si indignement, et de voir tant de fiert rduite un si grand -abaissement. En achevant ces paroles, elle se tourna de mon ct. -Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un -coeur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte -d'ingalit que vous condamnez n'est compte pour rien entre les amants. -Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de -lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses -prdcesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il -veut faire des matresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, -qu'ayant commenc d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande -chute; cela me fait connotre, ce que je ne croyois pas de lui, que, la -couronne part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus -de mrite que lui, et plus de coeur et de fermet. Je parle librement -devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'me -d'un galant homme, et que j'ai une entire confiance Montalais. Mais -je vous avoue que je voudrois que le Roi prt un autre -attachement.--Qu'importe Votre Altesse? reprit Montalais; il a -toujours peu prs les mmes dfrences, il ne voit point La Vallire -qu'aprs vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il -ne tient qu' vous d'tre des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je -n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de -Fontainebleau je me suis dout de ce que je vois aujourd'hui deux -conversations qu'il a eues avec elle.--Voil justement, dit Madame, ce -qui me fche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et -c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un -divertissement agrable, si elle veut regarder cela indiffremment. - -Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: Vous avez raison, -dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point -les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura -pas que sa conduite m'ait donn le moindre chagrin. Mais, pour changer -de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en -s'adressant moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque -la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je -demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi -chang? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrte et -Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze -jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir? lui dis-je. Je n'en pus -dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si -dangereux, si Monsieur ne ft arriv avec plusieurs femmes, qui se -mirent jouer au reversis. Voil l'unique fois que sa personne m'a -rjoui, car je l'aurois souhait bien loin en tout autre temps. Le -lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, o le Roi se trouva. En -sortant je donnai la main Montalais, qui me dit assez bas: On m'a -donn ordre de vous dire que vous n'en tes pas quitte, et qu'il faut -que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je -n'ai plus de curiosit pour cela; je pense en tre bien instruite, et si -vous m'en croyez, vous en direz la vrit.--Si on veut que je la -dclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obissant que se -perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si -fou, me dit-elle; allez, vous me faites piti, adieu. Je n'eus le temps -que de lui serrer la main sans lui rpondre, car elle se trouva la -portire du carrosse, o elle monta, et je crus qu'ayant compassion de -ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque -soulagement l'entretenir. - -A deux jours de l, je suivis le Roi chez Madame, qui, aprs lui avoir -fait son compliment, s'en alla chez La Vallire, o Vardes, -Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai -chez Madame, o j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la -comtesse de Soissons toit en conversation avec Madame, je fis ce que je -pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens -de mon coeur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut -qu'elle vouloit bien tre de mes amies, mais que je prisse garde de lui -rien demander qui ft contre les intentions de sa matresse, et qu'elle -me plaignoit de me voir prendre une vise si dangereuse. Elle me dit -mille choses de bon sens l-dessus, auxquelles j'ai souvent pens pour -ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi -bons yeux qu'elle pour dcouvrir ma passion. Je la conjurai de me dire -encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit. - -[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis toient trois frres -que M. de La Chataigneraie, grand pre de M. de La Rochefoucauld, quand -il toit capitaine des gardes de Marie de Mdicis, avoit fait entrer -dans sa compagnie, parce qu'ils lui toient parents. Depuis, Biscaras -fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un dml qu'il -eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il toit encore M. de -Marsillac, amena pour lui une srie de msaventures; d'abord ils furent -mis l'un et l'autre la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et -Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur -diffrend fut port devant le tribunal d'honneur des marchaux, on -continua mettre entre eux une grande diffrence; on fit mme des -recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirme, et ce -fait explique et autorise sa prsence ici auprs du roi.] - -Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde tant parti except -Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus -pas fait cette rflexion que Madame me dit: Eh bien, comte de Guiche, -parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas prcisment ce que je dirai, -rpondis-je, mais je sais bien que je vous obirai toujours aveuglment. -J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que -j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux -sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque -chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoubl ma -curiosit; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien - la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, -pour me rsoudre tout fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous -plat, que vous me l'avez ordonn. Il y a six mois, poursuivis-je, que -j'aime une dame qui touche assez prs Votre Altesse pour craindre que -vous ne preniez ses intrts contre moi, et que vous ne trouviez dire -que j'aie os lever mes yeux et mes penses jusqu' elle. Mais qui -auroit pu lui rsister, Madame? Elle est d'une taille mdiocre et -dgage; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un -incarnat inimitables; les traits de son visage ont une dlicatesse et -une rgularit sans gale; sa bouche est petite et releve, ses lvres -vermeilles, ses dents bien ranges et de la couleur de perles; la beaut -de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans -tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendr le plus beau du monde; -sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur surpasser toutes -les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et clair est -digne de mille empires; ses sentimens sont grands et levs, et -l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle -parat plutt un ange qu'une crature mortelle[194]. Ne croyez pas, -Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de -figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes -de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un -objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre -chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'tois plus libre, et -que l'embrasement toit trop grand pour le penser teindre; il ne me -resta de raison que pour cacher le feu qui me dvoroit. Ce n'est pas que -lorsque je me trouvois auprs de cette dame je ne fusse hors de moi, et -que, si elle a pris garde ma contenance et mes petits soins, elle -n'ait pu aisment remarquer le dsordre o me mettoit sa prsence. La -crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si -mlancolique que j'en perdis l'apptit et le repos, et que je tombai -dans cette langueur qui m'a dfigur pendant deux mois. J'tois rong de -tant d'inquitudes que je n'avois plus gure durer en cet tat, -lorsqu'il a plu la fortune de me gurir d'un de mes maux. Ce rival, -auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a -dlivr des perscutions que je souffrois de la premire galanterie. -Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respir plus doucement et j'ai -repris de nouvelles forces pour me prparer de nouveaux tourmens. - -[Note 194: Comparez ce portrait celui que trace de madame Henriette -madame de Motteville: Elle avoit le teint fort dlicat et fort blanc; -il toit ml d'un incarnat naturel comparable la rose et au jasmin. -Ses yeux toient petits, mais doux et brillants. Son nez n'toit pas -laid; sa bouche toit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur -et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et -sa maigreur sembloit menacer sa beaut d'une prompte fin. (_Mm. de -Mottev._, dit. 1723, 5, p. 177.)] - -Madame voyant que j'avois cess de parler: Est-ce l tout, comte? me -dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois -rien la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne -connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! -Madame, voudriez-vous bien me rduire dclarer ce que je n'ai pas -encore dit la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie -fait ma dclaration, pour savoir son nom; je promets Votre Altesse que -vous le saurez aussitt que je lui aurai parl.--Et bien, je me contente -de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manire que ce -soit, de l'instruire au plus tt de vos sentimens, de peur que -quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195]. -Jusques cette heure vous avez aim comme on fait dans les livres, mais -il me semble que dans notre sicle on a pris de plus courts chemins, -pour faire la guerre l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On -prtend que ceux qui ont tant de considration n'aiment que -mdiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez, -vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrtion comme la vtre -soit sans mrite; mais il faut donner de certaines bornes toutes -choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin -de moi ce que j'aime, vous direz bien que je suis tmraire. - -[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expriment que -vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris -de plus courts chemins...] - -Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezire entra, qui -dit Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le -prcdoient entrrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par -la chambre durant notre conversation, me demanda si j'tois bien sorti -d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil -que le sien. Nous n'emes pas loisir de nous entretenir davantage, car -le Roi sortit, aprs avoir pri Madame de se tenir prte pour aller le -lendemain dner Versailles, et moi je me coulai dans la presse. - -Je ne fus pas plus tt rentr chez moi, que je donnai ordre qu'on -renvoyt tous ceux qui me viendroient demander, et vous ftes le seul -except. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois -eu avec Madame, et, aprs avoir fait cent rsolutions opposes l'une -l'autre, je me dterminai enfin lui crire ce billet: - - Le Comte de Guiche Madame. - - _C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis - hier de vous-mme ne vous l'a que trop fait connotre. Si - vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous - en prendre votre curiosit, et vous souvenir que je n'ai - pas d dsobir la plus belle personne du monde. La - crainte de vous dplaire me feroit encore balancer me - dclarer, s'il toit quelque chose de plus funeste pour moi - que le dplaisir de vous taire que je vous adore. - Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne - pense point tous les malheurs dont vous me pouvez - accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la - joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la - grandeur de votre mrite et par celle de ma tmrit._ - -Aprs avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme mes -intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le -lendemain, tant Versailles, o le nombre de courtisans toit -mdiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que -Saint-Hilaire chantoit; j'tois derrire la chaise de Madame, et, comme -elle se tourna de mon ct: Madame, lui dis-je assez bas pour n'tre -entendu que d'elle, je parlai hier la dame: mon intention toit de -vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prvu que je ne le pouvois -facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un -billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le -recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si -vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai -assez dit pour vous rassurer. - -Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure aprs elle se leva -pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains -pour lui aider marcher. J'tois dans une motion si grande, qu'il m'en -prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois -pris ma rsolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que -je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lch la main sous prtexte -de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se -rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journe je ne lui parlai -que haut et devant tout le monde. - -Je retournai Paris avec la gat d'un homme qui s'est dcharg d'un -pesant fardeau. Aussitt que je fus dans mon lit, je fus afflig de -nouvelles inquitudes, qui se reprsentoient mon souvenir par cent -bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure -que je pourrois savoir le succs de mon billet. - -Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au -Palais-Royal, lorsque vous vntes me dire qu'il y avoit grande collation -chez Monsieur, o les hommes et les dames seroient fort pars. Cela me -fit rsoudre prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais -port, et aller recevoir de bonne grce tout ce qui m'toit prpar par -ma destine. Le Roi mena La Vallire sur le soir chez Monsieur; nous y -trouvmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, prs de laquelle -Monsieur faisoit fort l'empress, et plusieurs autres dames de la Cour. -Madame y arriva un moment aprs, si pare de pierreries et de sa propre -beaut, qu'elle effaa toutes les autres. Je m'avanai pour me trouver -sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque -chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet tat, -elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tte si -obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes -joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps -je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans -l'approcher. J'aurois toujours fait la mme chose pendant la collation, -si Montalais ne se ft approche de moi, laquelle voyoit par mes yeux -dans le fond de mon coeur, et ne m'et averti de prendre garde moi et -ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver -chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse, -elle ne me voulut rien dire davantage, ni mme m'couter. - -Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal -avec une exactitude extrme. Montalais me vint recevoir dans un petit -passage, d'o elle me mena dans sa chambre, o nous nous entretnmes -quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce -qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-mme; elle toit -en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une -profonde rvrence; et, aprs que je lui eus donn un fauteuil, elle me -commanda de prendre un sige et de me mettre auprs d'elle. Dans le mme -temps, Montalais s'tant un peu loigne de nous, elle parla ainsi: - -Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si -grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prpariez. -J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brler, Monsieur l'a -arrach de mes mains et lu d'un bout l'autre. Si je ne m'tois servie -de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit -dj fait clater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que -la fureur lui a mis la bouche. C'est vous penser aux moyens de -sortir du danger o vous tes. - ---Madame, lui dis-je en me jetant ses pieds, je ne fuirai point ce -mortel danger qui me menace; et si j'ai pu dplaire mon adorable -princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. -Mais si vous n'tes point du parti de mes ennemis, vous me verrez -prpar toutes choses avec une fermet qui vous fera connotre que je -ne suis pas tout--fait indigne d'tre vous.--Votre parti est trop -fort dans mon coeur, reprit-elle en me commandant de me lever et me -tendant la main obligeamment, pour me ranger du ct de ceux qui -voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, -de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu -que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous tonner. -Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans tre infidle aux -sentimens de mon coeur les plus tendres. J'ai remarqu tout ce que votre -passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en -userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne -vous livrerai jamais personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre -Altesse ait tant de bont, et que la disproportion qui est entre nous de -toute manire vous laisse abaisser jusqu' moi? C'est cette heure, -Madame, que je connois que j'ai de grands reproches faire la nature -et la fortune, de ce qu'elles m'ont refus de quoi offrir une -personne de votre mrite et de votre rang. Mais, Madame, si un zle -ardent et fidle, si une soumission sans rserve vous peut satisfaire, -vous pouvez compter l-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous -plaira.--Comte, rpondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez -persuad que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je -n'pargnerai ni mes soins ni mon crdit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais -pense ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--H bien, repartit-elle, -si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous -permet de croire qu'on vous aime. - -Et alors, voyant que Montalais n'toit plus dans la chambre, je me -laissai aller ma joie, et, genoux comme j'tois, je pris une des -mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand -transport que j'en demeurai tout perdu. Je fus une demi-heure en cet -tat, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force -de me lever. Je commenois un peu revenir, lorsque Montalais vint -avertir Madame qu'il toit temps qu'elle retournt dans sa chambre, o -Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fch de cet avis, car je me -sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une -conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot, -et, s'tant leve de sa place: Venez, Montalais, dit-elle, je vous le -remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade. A ces -mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant pri -Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'crivis ce billet: - - _J'avois assez de rsolution pour souffrir ma disgrce, et - je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune. - Ma foiblesse tant un effet du respect et de l'tonnement, - pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodres agitent - trop violemment d'abord, et c'en toit trop la fois pour - un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous - m'avez dit, vous me donnerez bientt un quart d'heure pour - ma reconnoissance._ - -Je donnai ce billet Montalais, qui me promit de le rendre srement. -Aprs cela, elle me fit sortir par le mme endroit par o j'tois venu. -Je vous avoue que la joie de mon aventure toit trouble par le chagrin -de cette motion, qui m'avoit tout fait interdit, et que j'eus -toujours mille inquitudes jusqu' trois jours de l, qu'on me donna -rendez-vous au mme endroit et la mme heure. Je m'y rendis avec plus -de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y -serois moins interrompu. La nuit toit claire et sereine; elle me parut -sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitt que Montalais -m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps rver, car Madame -entra peu aprs dans cette mme chambre o je l'attendois.--H bien, -comte, me dit-elle d'un visage assez gai, tes-vous guri?--Madame, lui -repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de dure; -si Votre Altesse m'et donn un peu plus de temps, j'en serois revenu -bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir -mourir mes pieds, tant vous me partes languissant.--Je ne suis pas, -lui dis-je, destin une fin si glorieuse; mais je sais bien que les -plus grands princes envieroient ma condition prsente et que je l'aime -mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme -je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces -penses-l ne vous rejettent pas en l'tat de l'autre jour, car enfin -vous me mtes dans une peine extrme.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donn -que trop de temps pour me prparer mon bonheur, et je croyois avoir le -bonheur de vous revoir plus tt.--Cela n'est pas si ais que vous le -pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les prcautions que je -suis oblige de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous -nous en sauriez bon gr toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon, -avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus -d'intrt que vous ne pensez, car je suis assurment de vos meilleures -amies. - - ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce -que je pus pour lui bien reprsenter la grandeur de ma passion, et j'eus -le plaisir de voir que je la persuadois. Nous emes une conversation de -quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me -semble que j'avois un esprit nouveau auprs d'elle. Ses beaux yeux, sa -douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animrent si -puissamment l'entretenir agrablement, qu'elle me tmoigna par mille -caresses et mille paroles obligeantes qu'elle toit trs-contente de -moi. la fin, aprs nous tre dit que deux amans ne pouvoient pas tre -plus contens l'un de l'autre que nous ne l'tions, nous prmes des -mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amiti plus troite avec -de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois -fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties -entre peu de personnes pour se divertir, et que l nous aurions le temps -plus commode qu'au Palais Royal pour mnager nos entretiens -particuliers, et sans le ministre de personne que de Montalais, en qui -elle se confioit absolument. Et aprs cela je sortis; et Montalais, qui -toit demeure dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit -escalier, o je la remerciai de tous ses soins. - -Depuis ce temps-l j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, o -je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au -Palais Royal. Nous avons li entre nous quatre une socit fort agrable -et sur le pied d'une bonne amiti; nous nous sommes promis une union -insparable. De mme je ne ferai point de difficult de vous dire que -nous travaillons de concert faire en sorte que le Roi quitte La -Vallire et qu'il s'attache quelque personne dont nous puissions -gouverner l'esprit, car celle-ci est fire et inaccessible. Pour cela -nous avons trouv propos de donner de la jalousie la Reine par une -lettre que nous fmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en -espagnol. J'ai dguis mon caractre; et tant dans la chambre de la -Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai gliss cette lettre dans son -lit[196]. Elle a t trouve par la Molina, qui, au lieu de la donner -sa matresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en -franois: - - A la Reine. - - _Le Roi se prcipite dans un drglement qui n'est ignor de - personne que de Votre Majest; mademoiselle de La Vallire - est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un - avis que vos serviteurs fidles donnent Votre Majest._ - -On y ajouta: - - _C'est vous savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les - bras d'une autre, ou si vous voulez empcher une chose dont - la dure ne vous peut tre glorieuse._ - -[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.] - -Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parl -de Vardes, lui a montr la lettre et lui a recommand de tcher de -dcouvrir, sans bruit, qui peut en tre l'auteur. Cela ne me fait pas -peur, car de Vardes lui-mme, qui en a fait l'original en franois, nous -dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du -Roi des soupons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable -de cela, mais bien plutt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit -malfaisante, et madame de Navailles, cause de sa vertu -imprudente[197]. Vardes n'a point tch de le dsabuser, et fait -toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur -part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est -tantt chez Madame, tantt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre -a tout gt et n'a fait que l'attacher plus fortement La Vallire. -Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son ct est amoureux de la -comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence -l-dessus; mais nos faons d'agir, nous ne connoissons que trop nos -affaires. Cependant je fais ma cour fort rgulirement Monsieur; j'ai -mme tch de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui -tmoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqu qu'il aime tre -seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur. -Je lui ai offert de ngocier auprs de madame d'Olonne pour lui, et il -l'a trouve belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque -rsolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se rsoudre -rien; il fait difficult sur tout, et, vous parler franchement, je ne -crois pas qu'il aime conclure. Je ne me suis point rebut, je lui en -ai parl dix fois; car j'ai grand intrt qu'il se donne un amusement. -Madame de Montespan me l'a dbauch, et comme la moindre chose l'arrte, -me voil dlivr de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas -heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en -bonne fortune. - -[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux dtails que nous avons dj -donns sur l'loignement de madame de Navailles, ajoutons que la -comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher l'carter. -Madame de Navailles toit dame d'honneur, et madame de Soissons -surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, trs mal -dfinies, avoient t rgles par le Roi lui-mme, au grand -mcontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa -Majest, la dame d'honneur, assure de pouvoir continuer prsenter -la Reine la serviette table, et la chemise, s'applaudit de la dcision -prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'tre mcontente. Pouss -par elle, son mari provoqua mme M. de Navailles.--Sur toutes ces -intrigues, Voy. _Mm. de Mottev., anno 1661_.] - ---J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en -tremble pour vous; je le vois environn de tant d'abmes que ce sera un -miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable: -vous avez tenir bride en main et vous dfendre de deux emportements -o vous peut porter un tat si glorieux, et, quelque sage conduite que -vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point. -Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'toit pas assez de -votre amour, sans vous mler de traverser les plaisirs d'un prince de -qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme -un homme qui vous aime, de ne prendre point de part tous les desseins -que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous tiez amant, -reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous -dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un coeur tant que les -objets sont prsens. Je ne saurois aimer le Roi aprs ce qu'il m'a fait -souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intrt de l'entretenir dans -cette pense. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait -comprendre que, si on peut lui donner une matresse qui soit de nos -amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grces -que le Roi fera; nous nous rendrons si ncessaires ses affaires de -plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de -nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous -saviez comme moi la charmante diversit des penses que l'amour et -l'ambition produisent dans une me, vous ne raisonneriez pas tant. Nous -vous y verrons peut-tre comme les autres; et quand cela sera, vous ne -serez plus si svre vos amis; adieu. - -[Note 198: On peut avoir oubli que, pendant tout le long rcit qui -prcde, Manicamp a laiss la parole au comte de Guiche; il parle -maintenant en son nom.] - - ces mots il s'en alla, et me laissa une matire de rverie assez -grande sur tout ce qu'il venoit de me dire. - -Trois mois se passrent sans que le comte part avoir la moindre -inquitude. Il est vrai qu'il toit tellement occup son amour et -ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il toit sans cesse de -parties de plaisir; il faisoit une dpense effroyable en habits; il se -retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit -enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire souponner la -cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on -disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de -prendre garde lui fort exactement. Mais comme la prosprit endort la -vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de -toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles -visions dans la tte sur des fondements imaginaires, que jusques -l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans prcaution. Il -ngligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, -que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux coutes pour -s'claircir. La cour est toute pleine de ces lches flatteurs qui, pour -acqurir la confiance de leur matre, lui troublent son repos par des -rapports, et qui, pour lui persuader leur fidlit, lui diroient les -choses les plus affligeantes. Telle fut la destine de Monsieur, qui -trouva des gens qui tournrent ses soupons en certitude, et qui -traversrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en -telle matire), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et -toutes voies biensantes pour se venger. Dans les premires atteintes de -ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence -du comte, et, aprs avoir exagr tout ce qu'il avoit pu apprendre de -ses dmarches, lui en demanda justice, et qu'il chasst d'auprs de -Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces. -Le Roi fut touch de l'air naf dont son frre lui exprimoit sa -jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient -plutt s'touffer que de parotre; que nanmoins, si la tmrit du -comte avoit clat, il n'y avoit pas de milieu tenir; qu'il y avoit -des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le -respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang -impunment; que sans examiner si le comte toit coupable ou non, il -falloit l'envoyer si loin, qu' peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu; -qu'au reste c'toit lui d'loigner doucement de Madame les personnes -qui pourroient lui tre suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de -l'ombrage facilement; que surtout il avoit mnager dlicatement -l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'toit une jeune personne qui, -tout claire qu'elle toit, avoit peut-tre ignor que ces petites -faons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'toient pas dans -l'extrieur, et qu'en tant avertie propos, elle n'y tomberoit plus -assurment. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pt adoucir le -ressentiment de son frre, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si -dlicat. - -Le jour mme que Monsieur toit en colre, et qu'il avoit oubli ce -qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezires de chez -Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'loignement de deux filles -qu'elle aimoit. - -Cependant le Roi envoya qurir le marchal de Grammont. D'abord qu'il -le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: Monsieur le marchal, -votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine devenir sage; -si je n'avois de la considration pour vous, je l'abandonnerois au -ressentiment de mon frre, pour qui il a manqu de respect. Envoyez-le -en Pologne faire la guerre jusqu' nouvel ordre[199]; et afin que la -cause de son dpart ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander -cong de faire ce voyage pour lui et pour son frre[200]. Le marchal -remercia le Roi de sa bont, sans prendre aucun soin d'excuser son fils, -et l'assura qu'il alloit excuter ses ordres. Le comte toit encore au -lit, parcequ'il toit revenu fort tard de l'htel de Soissons, quand son -pre entra dans sa chambre, d'o leurs gens se retirrent, se doutant -bien que le marchal ne venoit pas chez son fils sans affaire. - -[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit pous Marie de Gonzague, -soeur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse -franoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre -les Moscovites que contre sa propre arme, qui s'toit tourne contre -lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'nergie de sa vaillante -femme, ressaisit son autorit. Aprs la mort de sa femme, il abdiqua et -se retira en France, o il mourut abb de Saint-Germain-des-Prs.--On -voit son tombeau dans l'glise de ce nom.] - -[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de -Grammont, aprs la mort de son an, tu au passage du Rhin en 1672.] - ---H bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur, -vous tes un homme bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un -prendra le mme soin de votre femme que vous prenez de celles des -autres. Vous avez assez bien russi, poursuivit-il; vous tes un joli -cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour -admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connot votre mrite et -qu'il veut vous rcompenser, et pour cela que vous vous prpariez -aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour -volontaire dans son arme. Un homme de cervelle comme vous n'est pas -tout fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manire -pour tablir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de -galanteries vous feront grand seigneur. Il lui dit cent autres choses, -sans que le comte et la force de l'interrompre, tant il toit tourdi -d'un voyage qu'il croyoit invitable; et aprs que son pre, d'un air un -peu plus srieux, lui eut fait entendre la volont du Roi, il le laissa -en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher -lui-mme, et qui s'imaginoit dj par avance tout ce qu'il alloit -souffrir. - -La premire chose que fit le comte fut de me venir avertir de son -malheur, et je n'eus pas grande consolation lui donner sur un mal sans -remde, hors de le flatter de l'esprance du retour. Aprs cela il alla -chez Vardes, auquel ayant dit la ncessit o il toit de partir -bientt, il l'engagea de rendre ses lettres Madame et de lui renvoyer -ses rponses, et Vardes lui promit de le servir fidlement en cela et en -toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, o il parut plus rsolu. Il -me conta ce qu'il venoit d'tablir avec Vardes, n'ayant pas jug -propos de me charger de cela, parceque j'tois trop connu pour tre son -ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame. - -[Note 201: Le rcit de madame de Motteville diffre de celui-ci; nous -croyons plus volontiers des mmoires signs qu'un pamphlet anonyme. -Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgr sa disgrce, avoit pu -emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que -celle-ci lui avoit confie. Vardes avoit t l'ami du comte de Guiche, -et, par la comtesse de Soissons, il toit entr dans la confidence de -Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exil, et mme depuis son -retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprs de cette jeune -princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attache lui par la -crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer -ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je -sais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce -conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander -celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la -perfidie de les garder malgr Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour -l'obliger les lui rendre, et que cette princesse, outre de sa -trahison, en voulut du mal, non seulement lui, mais aussi la -comtesse de Soissons, qu'elle souponna d'tre de concert avec lui pour -lui faire cet outrage. Les dames se brouillrent; le comte de Guiche et -Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit natre la -jalousie et la haine entre ces quatre personnes. (_Mm. de Mottev._, -anne 1665.)] - -Aprs cela, me voyant tte tte avec lui: N'avez-vous point examin, -lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrce?--Depuis hier, -rpondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passes, je -n'ai trouv que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous tiez il y -a quinze jours d'un repas o l'on s'chauffa boire: il vous peut -souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame toient beaux; j'en parlai -avec un peu trop de chaleur, et mme je dis que le cavalier qui en toit -le matre pouvoit assurment se dire heureux, et je profrai ces paroles -avec une certaine joie fire, qui auroit t fort indiscrte parmi des -gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans tre remarqu, car -nous tions tous assez chauffs de vin. Il me souvient pourtant que -vous me marchtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus -dangereuse. Nous avions remarqu, Madame et moi, que Monsieur ne -manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bnite qui -est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer son mouchoir -aprs s'en tre mis au visage. Cela nous servit lui faire une malice -pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une -partie de promenade le jour auparavant. Nous prmes notre temps un matin -qu'il toit Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce mme matin je -me trouvai la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, aprs que -tout le monde se fut retir, tant demeur seul avec Madame et -Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose nous dire[202], -elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille -pleine d'encre et un paquet de noir noircir et le jetai dans le -bnitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la -messe, aprs que tout le monde se fut retir, il ne manqua pas, en -prenant de l'eau bnite, de se noircir toute la main et le front. Cela -passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit souponner qui avoit fait -cette malice. Son visage ressembloit quasi un ramoneur de chemine. -Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la -premire n'a pu tre observe, et que la seconde n'est sue que de Madame -et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprte suivre les -ordres du Roi avec constance, et je suis bien oblig sa bont de -donner lui-mme une honnte couleur mon exil, de le faire passer pour -une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisivet. C'est o les -gens de courage sont rduits en France depuis qu'il a plu Sa Majest -de donner la paix son royaume, et que moi-mme je l'ai pri de -m'accorder mon loignement. L'obissance que je dois ses volonts ne -me permet pas de songer un retardement de l'aller trouver. L'amiti -qu'il a pour Monsieur, son frre, fait que je ne serois pas bien fond -me justifier. N'avez-vous pas piti de me voir en ce malheureux tat, et -la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montr son visage propice -que pour me rendre misrable. Il n'importe, le Roi peut me priver du -jour, il est le matre de ma vie comme de mes biens; mais Madame est -matresse de mon coeur; elle l'a accept, j'espre qu'elle le garantira -de tout vnement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je -serai bien consol au moins de lui crire. Ah! grand Dieu! que je suis -malheureux! C'est ce coup qu'il faut que j'obisse quoi le Roi m'a -condamn. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203]. - -[Note 202: Dans les ditions imprimes, aprs ce mot on trouve: Nous -excutmes ce que nous avions rsolu.--Le rcit est inachev; nous -avons pu le complter l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a t -communiqu.] - -[Note 203: Depuis cet alina, rien n'indique plus que le rcit soit -continu par Manicamp, et bientt mme le nom de Manicamp est prononc, -ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.] - -Le marchal de Grammont, qui avoit t trouver le comte chez lui, -l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques dmarches -pour dtromper sa Majest de l'accusation que Monsieur faisoit du comte -son fils; mais il n'y avoit rien gagn. Le comte arrive. Le marchal -prit l'occasion qu'il n'y avoit auprs du Roi que le valet de chambre et -celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: Sire, voici mon -fils que je vous amne, suivant le commandement que vous m'en avez fait. -Il avoit quelque bonne raison dire pour justifier son innocence, mais -il croyoit se rendre criminel de songer s'expliquer sur quelque chose -qui pt faire changer de rsolution Votre Majest. Il vous demande par -ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il -excute. - -Le Roi lui rpondit: Mon cousin, je vous plains, il vous doit tre -sensible que votre fils, que j'ai honor de mon amiti, se soit oubli -au point o son insolence est monte. votre considration et des -services que vous m'avez rendus, j'use entirement de clmence. Comte de -Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie -point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos -passe-ports, pour donner ordre votre quipage et vos affaires, allez - Meaux, o vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous -puisse voir un jour le plus sage de ma cour. - -Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, toit, comme vous pouvez -vous imaginer, dans un grand dsordre. Le marquis de Vardes, qui savoit -que son ami toit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le -succs de ses affaires, et l'toit all attendre chez lui, o le comte -fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux -qu'il pouvoit. - -Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les -dernires paroles du Roi lui firent juger que c'toit avec peine qu'il -en venoit l, mais que la politique l'emportoit par dessus son -inclination. Ils se jurrent mille protestations d'amiti et de -fidlit. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du -comte, qui ne faisoit que bnir et louer la cause de ses peines, et qui -n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses. - -Le comte partit pour Meaux, o il fut huit jours dans des tristesses -extrmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, qui -Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine -supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son loignement, -elle balana longtemps si elle lui criroit ou si elle lui enverroit -quelqu'un. Elle estima que le dernier toit le plus sr, et, comme elle -vouloit assurer le comte de son amiti, elle fit crire ces lignes par -Collogon[204]. - - Billet de Madame au Comte de Guiche. - - _Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent - beaucoup de protestations; mais je m'y suis oblige puisque - vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais - que vous m'aimez. Je ne vous dclare point les miennes de - peur d'augmenter les vtres. Soyez seulement persuad de mon - amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra - rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je - souhaite avec passion._ - -[Note 204: Mademoiselle de Cotlogon, Louise-Philippe, qui pousa Louis -d'Oger, comte de Cavoye, grand marchal de la maison du Roi, dont elle -resta veuve. Madame de Svign a parl plusieurs fois de son frre, le -marquis de Cotlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Ne en 1641, -elle mourut le 31 mars 1729, ge de 88 ans; elle toit, l'poque qui -nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.] - -Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affid au comte que Vardes, -lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de -s'acquitter de cet honnte emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette -lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consol de -son loignement. - -Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minut la lettre -espagnole, continuoient faire leurs efforts pour dtourner l'amour que -le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallire, et, dans diverses -confrences, blmrent son inconstance, jusques dire que peu de choses -l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dpit, -trouvoit que La Vallire toit devenue insolente depuis le rang qu'elle -avoit, et fit cet entretien Madame: Vous tes peut-tre en peine de -savoir d'o vient l'amour du Roi pour La Vallire. Je le veux dire -Votre Altesse[205]. - -[Note 205: La version donne dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi -pour Madame_ (voy. plus haut) diffre de celle-ci et parot tre la -vraie.] - -Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que -j'tois avec le Roi et mes filles derrire et un peu loignes, nous -faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque -La Vallire survint, et, se mlant dans notre entretien, le Roi lui -demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours -assez bien ordonns, et dit demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle -auroit le plus de penchant, parce qu'il toit mieux fait qu'aucun de sa -cour et qu'elle prfroit toujours sa conversation toute autre. - -Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment aprs, la comtesse de -Fiesque me rendit visite. Aprs quelques petits compliments que nous -fmes Sa Majest, je tirai le Roi part et lui demandai s'il avoit -bien entendu ce qu'avoit dit La Vallire la promenade. Il se prit -rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il -ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis navement: Il est vrai -qu'elle est digne du coeur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle -prise votre entretien, elle danse merveille[206], elle aime la musique -et toutes sortes d'instruments; on dit la cour qu'elle est votre -fidle. Je prenois plaisir lui faire ces contes. Cela lui plut -tellement qu'il ne put s'empcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa -vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle -toit de la meilleure race de son royaume. Voil, Madame, tout le -progrs jusques ici et le succs en peu de mots de l'amour du Roi pour -La Vallire. - -[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallire figurer dans les -ballets du temps; toute boteuse qu'elle toit, elle dansoit -parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dans Fontainebleau en -1661, elle reprsentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une -bergre; et, en 1666, encore une bergre dans le ballet des Muses. Dans -le ballet des Arts, le pote parloit ainsi pour mademoiselle de la -Vallire: - - Non, sans doute, il n'est point de bergre plus belle; - Pour elle cependant qui s'ose dclarer? - La presse n'est pas grande soupirer pour elle, - Quoiqu'elle soit si propre faire soupirer. - Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur; - Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, - Pour peu qu'il ft permis de fouiller dans son coeur, - On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose. - Mais pourquoi l dessus s'tendre davantage? - Suffit qu'on ne sauroit en dire trop de bien; - Et je ne pense pas que dans tout le village - Il se rencontre un coeur mieux plac que le sien. -] - -Mais cette particularit[207] ne fut pas si secrte qu'elle ne ft sue. -Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de -Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant Pznas, dont il -toit gouverneur, fut arrt Pierre-Encize. Cependant le comte de -Guiche toit en Pologne, o il signala fort son courage et s'exera -l'amour autant qu'il put. Il toit infiniment considr la cour -polonoise, o il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs -contre l'empereur obligea le Roi de France de dsirer que sa jeune -noblesse allt, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires -dans cette guerre si importante toute l'Europe. - -[Note 207: Cette particularit, c'est--dire l'histoire de la lettre -espagnole, fut rvle au Roi dans les circonstances suivantes: Aprs le -passage que nous avons cit plus haut, de madame de Motteville, l'auteur -ajoute: La comtesse de Soissons, qui prtendoit avoir sujet de se -plaindre de Madame, la menaa de dire au Roi tout ce qu'elle disoit -avoir t fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais -Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme force de la -prvenir et d'avouer tout le pass au Roi... La comtesse de Soissons, de -son ct, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de -Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avoue, en avoit crit -d'autres Madame, o il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un -manire qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour -obliger cette princesse conseiller au roi d'Angleterre, son frre, de -ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement -claircies par ce grand prince. Il en voulut mme des dclarations par -crit de la propre main du comte de Guiche, qui en dnia une partie, et -avoua la lettre crite par Vardes et mise en espagnol par lui. (_Mm. -de Mottev._, anne 1665.)] - -Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considration de ses services et -des brigues que le marchal son pre et le chancelier[208], aeul de sa -femme, avoient faites pour dtromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il -revnt la cour, aprs qu'on lui et assur qu'il avoit regret de lui -avoir dplu. Enfin il y fut parfaitement bien reu. Monsieur mme lui -tmoigna de l'amiti[209]. Il ne tarda gure renouveler ses anciennes -amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de -certaines mesures qui furent assez caches et assez secrtes. Il -s'habilloit tantt d'une manire et tantt d'une autre[210], et sa -conduite toit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au -contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses. - -[Note 208: Le chancelier Seguier, pre de Charlotte Seguier, qui, de son -mariage avec Maximilien-Franois, duc de Sully, eut une fille, -Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, femme du comte de Guiche.] - -[Note 209: Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le -Roi Marsal (au sige de Marsal), qui le reut favorablement; et -Monsieur le traita comme il devoit, c'est--dire avec quelque froideur. -Le comte de Guiche, son retour, montra vouloir observer les ordres -qu'il avoit reus (de ne pas se montrer aux lieux o seroit Madame) avec -exactitude. Monsieur crut tre obi... (_Mm. de Mottev._, _anno -1665_.)] - -[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.] - -Il lui en arriva un jour une qui faillit bien dcouvrir tout ce -mystre. Monsieur avoit t toute l'aprs-midi au Louvre et avoit soup -chez la Reine-Mre. Madame feignit d'tre incommode du rhume pour ne -pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie toit faite -exprs, ne manqua pas d'aller donner ses soins la malade, qui ne le -fut pas longtemps; ils passrent bien des heures sans ennui. Mais aprs -le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tt qu'on ne -l'attendoit. Mais Collogon toit la fidle confidente. Elle toit -toujours sur les ailes pour dcouvrir si quelqu'un ne pouvoit pas -troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit -et vint le dite Madame, qui dit au comte: Nous sommes perdus! Quel -moyen de vous sauver? Passez dans cette chemine qui ferme deux -volets, et essayez de vous empcher de tousser et de cracher. Le pauvre -amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le -moment que Monsieur entroit. Aprs divers entretiens, il eut envie de -manger une orange de Portugal qui toit sur le manteau de la chemine. -Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit tre -l'inquitude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir -l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mang le dedans de cette -orange, il voulut jeter le reste dans la chemine, et comme il avoit la -main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne -jetez pas, je vous supplie, cette corce: c'est ce que j'aime de -l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame -l'chapprent belle. Monsieur s'en retourna peu aprs son appartement. -Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte, -et, comme il ne cloit rien Manicamp, il ne put s'empcher de lui dire -cette aventure. Manicamp lui reprsenta qu'il devoit bien dornavant se -tenir sur ses gardes, et que c'toit un avant-coureur de quelque chose -bien funeste. - -[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait t -employ par Maucroix, Furetire ne l'a pas admis dans la 2e dit. de son -Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.] - -Mais enfin, par malheur et sans qu'on st comment, Monsieur en apprit -plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le marchal, qui n'eut rien - dire contre son ressentiment, sinon qu'il toit le matre de la vie de -son fils, et que, s'il vouloit sa tte, il la lui donnoit. Le lendemain, -le marchal et le comte allrent trouver le Roi son lever, qui -maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: loignez-vous de devant -moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212]. - -[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il -y rdigea des mmoires sur les vnements dont il fut tmoin depuis le -mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels mme il prit une part active -pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aides de -la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la -charge de vice-roi de Navarre que possdoit son pre, et dont il avoit -la survivance. Aprs la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint - la Cour. Sa fatuit, son dsir de se singulariser, ont t vivement -signals par madame de Svign, Bussy-Rabutin et madame de Scudry, dans -leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqu, la -_Notice_ qui prcde les Mmoires du marchal de Grammont (t. 56, p. -279-288). Le comte de Guiche dit lui-mme, dans ses Mmoires (2 vol -in-12, Utrecht, 1744), qu'il commena les crire en 1666 et les -termina en 1669 (t. 2, p. 35).] - -Cet infortun cavalier fut priv par ce dsastre encore une fois de -l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur. - -Il fallut obir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame, -ni mme de lui faire parler. Il s'en alla comme un dsespr. Elle en -tmoigna de sensibles dplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit tre -sans amiti, et particulirement Madame, qui est fort susceptible -d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionn aux dsirs d'une -personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la -satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la -grandeur de son rang et les disgrces du comte de Guiche rebutent les -plus entreprenants et les plus hardis. Nanmoins, comme la tmrit est -souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se prsenta sur -les rangs un amant de meilleur apptit que de belle taille, qui fut -atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine cacher -son feu, mais, comme il toit trop grand, Madame ne fut pas longtemps -s'en apercevoir. Il lui fit une dclaration en peu de mots qu'il toit -rsolu de l'aimer, malgr l'exemple du comte de Guiche et tous les -dangers o il pouvoit tomber. Elle lui rpondit: Je sais que vous tes -d'une race ne vous pas rendre pour des dfenses et que les accidents -ne vous branleront pas, tmoin monsieur de Boutteville votre -pre[213]. - -[Note 213: Il toit fils de Franois de Montmorency, comte de -Boutteville, qui eut la tte tranche en 1627, avec Fr. de Rosmadec, -comte des Chapelles, pour s'tre battu en duel contre le marquis de -Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels -qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit dj tu le comte de -Thorigny (1626). De son mariage avec lisabeth-Anglique de Vienne il -avoit eu deux filles et un fils. Sa fille ane pousa le marquis -d'Etampes de Valenay; la seconde fut la galante duchesse de Chtillon. -Quand il mourut, sa femme toit enceinte d'un enfant qui, n le 8 -janvier 1628, reut le nom de Franois-Henri de Montmorency; il fut pair -et marchal de France, et, sous le nom de marchal de Luxembourg, il -signala frquemment son courage et ses talents militaires la fin du -rgne de Louis XIV. Il toit mari depuis 1661 avec Catherine de -Clermont-Tallard, hritire de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du -marchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency, -t. 4, p. 106, prtend que Mazarin auroit song se l'attacher par une -alliance.] - -C'est celui qu'on appelloit Coligny, frre de madame de Chtillon, et -qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit -si bien trait de sa matresse, il ne perdit pas un moment de la visiter -avec toutes les assiduits qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire -l'objet de son coeur. Cette pratique a dur plus de six mois sans tre -sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien dcouvrir. Il -avoit mme surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint -brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un -petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de -la mme personne. Monsieur se saisit du portrait, et blma Madame -seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit dsormais -toute visite, et qu'elle le prpareroit viter le danger o il -pourroit s'exposer. - -[Note 214: Le marchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et -brillante: il toit d'une taille contrefaite; de longs et pais sourcils -venoient se joindre sur ses paupires et lui rendoient la physionomie -austre. (Desormeaux, ouvrage cit, p. 411-412.)] - -Cet vnement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien -pour quelques jours de voir Madame; mais il mnagea son temps de manire -que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui -l'exila tout aussitt. - -Personne n'a os se dclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que -de gens qui voient cette princesse. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -LETTRE[215]. - - -[Note 215: Cette lettre est celle dont il a t parl ci-dessus, p. -78-79.] - -_Aprs avoir vcu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever -ma vie dans la libert d'une rpublique, o, s'il n'y a rien esprer, -il n'y a pour le moins rien craindre._ - -_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde -avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la -nature nous rappelle nous, et nous revenons des sentimens de -l'ambition au dsir de notre repos._ - -_Il est doux de vivre dans un pays o les lois nous mettent couvert -des volonts des hommes, et o, pour tre sr de tout, il n'y ait qu' -tre sr de soi-mme. Ajoutez cette douceur que les magistrats sont -autoriss dans leur adresse par le bien public, et peu distingus en -leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point -de diffrence odieuse, par des privilges dont l'galit soit blesse; -on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gnent notre libert sans -faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent -en repos sans qu'ils pensent mme en adoucir le chagrin, par les -respects qu'on leur rend trs peu, mais qui exigent beaucoup; moins -encore ils sont svres dans les ordres de l'tat, plus ils sont -imprieux avec les nations trangres; parmi les citoyens et toute sorte -de particuliers, ils usent de la facilit qu'apporte une fortune gale. -Le crdit n'tant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les -lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez -coupable._ - -[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vrit de cette -observation, de lire, dans les Mmoires du comte de Guiche (2 vol. -in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits -qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le -pouvoir toit alors occup, en Hollande, par des hommes peu -distingus.] - -_Pour les contributions, elles sont vritablement grandes, mais elles -regardent toujours le bien public, et sont communes ceux qui les -tirent, comme ceux sur qui elles sont tires. Elles laissent chacun -la consolation de ne contribuer que pour soi-mme; ainsi on ne doit pas -s'tonner de l'amour du pays, puisque c'est, le bien prendre, un -vritable amour-propre._ - -_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui parot y -avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est gal sa -suffisance que son dsintressement et sa fermet[217]. Les choses -spirituelles sont conduites avec une pareille modration; la diffrence -de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la -moindre altration dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses -voies, et ceux qu'on croit gars, plus plaints que has, attirent la -compassion de la charit, et jamais la perscution d'un faux zle. Mais -il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose dsirer; nous -voyons moins d'honntes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les -affaires que de dlicatesse dans les conversations._ - -[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins -d'enthousiasme dans ses Mmoires.] - -_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas -mauvais qu'on les prfre eux; leur compagnie peut faire l'amusement -d'un honnte homme, et est trop peu anime pour en troubler le repos. Ce -n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois -dont la douceur vous plairoit, o vous trouveriez un air touchant propre - inspirer des secrtes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne -mine, le procd raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est -satisfaisant, mais il n'y a rien esprer davantage, ou pour leur -sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque -faon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie -quasi gnralement tabli, et je ne sais quelle vieille tradition de -continence, qui passe de mre en fille comme une espce de religion. -la vrit on ne trouve pas redire la galanterie des filles, qu'on -leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes, leur -procurer des poux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par -un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine -esprance d'une condition, qui se diffre toujours et n'arrive jamais. -Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au -dessein d'une infidlit mdite. On se dgote avec le temps, et un -dgot pour la matresse prvient la rsolution bien forme d'en faire -une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se -retirer quand on ne peut pas conclure; et, moiti par habitude, moiti -par un honneur qu'on se fait d'tre constant, en entretient plusieurs -ans le misrable reste d'une passion use. Quelques exemples de cette -nature font faire de srieuses rflexions aux plus jeunes filles, qui -regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition -comme le veritable tat o elles doivent demeurer. Pour les femmes, -s'tant donnes une fois, elles croient avoir perdu toute disposition -d'elles-mmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicit du -devoir. Elles se feroient conscience de se garder la libert des -affections, que les plus prudes se rservent ailleurs spares de leur -engagement, et sans aucun gard leur dpendance. Ici tout parot -infidlit, et l'infidlit, qui fait le mrite galant des cours -agrables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage -dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs dlicats -et les moeurs polies. Les maris payent cette fidlit de leurs femmes -d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume, -affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le -monde comme une malheureuse, et le mari dcri comme un homme de trs -mchant naturel._ - -_Une misrable exprience me donne assez de discernement pour bien -dmler toutes ces choses, et me fait regretter un temps o il est bien -plus doux de sentir que de connotre; quelquefois je rappelle ce que -j'ai t pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, -il se forme quelque disposition la tendresse, ou du moins un -loignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, -qui font les plaisirs de notre vie! Fcheux empire que celui de la -raison s'il nous te les sentimens agrables et nous tient en des -inutilits ennuyeuses au lieu d'tablir un vritable repos!_ - -_Je ne vous parlerai gure de la beaut de La Haye. Il suffit que les -voyageurs en sont charms aprs avoir vu les magnificences de Paris et -les rarets d'Italie. D'un ct vous allez la mer par un chemin digne -de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus -agrable que j'aie vu de toute ma vie; dans le mme lieu vous voyez -assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois -et d'alles pour former une solitude dlicieuse aux heures -particulires. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en -public, et tout ce que la foule des villes les plus peuples nous -sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures -destines la socit; plus rserves qu'en Italie, lorsqu'une -rgularit trop exacte fait retirer les trangers et remet la famille -dans un domestique troit._ - -_Pour dire tout, on diroit des vrits qu'on ne croiroit point; et par -un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois -que manquer tre cru de ce que vous ne connoissez pas._ - -[Illustration] - - - - -LE PERROQUET -OU -LES AMOURS DE MADEMOISELLE. - - -Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ou dire qu'il y a quelque -temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218] Son Altesse -royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion plusieurs -personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles -rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus -savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus -hardiment. - -[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier -parle ainsi, dans ses Mmoires, de ce projet de mariage: - -... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donn de -grandes marques d'estime et d'amiti; depuis que je l'eus revue et que -M. de Lauzun fut arrt, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de -Puisieux et mademoiselle de Vertus d'pouser son fils. On lui avoit fait -quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois -vouloient ter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et -l'empereur vouloit bien dmarier sa soeur, et... il ne vouloit pas -consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'pousoit sa soeur. Madame de -Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je -voulois faire l'honneur son fils de l'pouser; qu'il n'y avoit -royaume, ni soeur de l'empereur quoi elle ne me prfrt...--Je lui -rpondis que je ne voulois pas me marier. Nous ayons cit ces lignes, -qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles -rappellent les dmarches antrieures faites par madame de Longueville -pour assurer son fils, peine g de vingt ans, moins l'honneur d'une -alliance disproportionne que les immenses richesses de mademoiselle de -Montpensier.] - -Il y avoit en ce mme temps une fort clbre compagnie, en un certain -lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurment l'endroit, mais je -sais bien que c'toit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme -vous jugerez par leurs discours, lesquels, aprs avoir longtemps -convers ensemble, tombrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et -aprs en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son -Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa M. de -Lauzun, et lui dit: Et vous, monsieur de Lauzun, quoi songez-vous, et -d'o vient qu'un homme d'esprit comme vous tes s'oublie dans une -occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne -mrite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer -votre temps. - -[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er -volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.] - -Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit -moindre que le sien auroit eu assez de peine rpondre. En effet, aprs -avoir recul deux ou trois pas: Quoi! monsieur, rpondit-il celui qui -lui avoit parl, moi! que dites-vous? moi, songer Mademoiselle! Ah! -monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-mme -pour concevoir un dessein dont le bruit m'pouvante, et dont la seule -pense me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le -dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent -faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la -fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et vous surtout, car -nous savons que vous tes assez bien avec elle, et mme qu'elle vous -souffre et qu'elle vous coute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, -quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un -peu?--Ah! rpondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y -penser. La rponse que je suis oblig de faire vos discours obligeants -me met la torture, tant je vois d'impossibilit ce que vous me -dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'cria alors toute la -compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons, -parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et -possdant l'oreille avec les bonnes grces de votre Roi comme vous -faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est -pour vous, et nous aurions tous la dernire joie[220] si vous pouviez -russir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez. - -[Note 220: Le mot _dernier_, employ en ce sens, avoit t introduit par -les Prcieuses. Voy. notre dition du Dictionnaire des Prcieuses -(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.] - -M. de Lauzun ayant rpondu tous comme il avoit fait au premier, et -s'en tant dfendu par des raisons les plus fortes et les plus -apparentes, cette illustre compagnie se spara. Or, comme naturellement -nous aimons ce qui nous flatte, quoique la biensance ne nous permette -pas de le tmoigner, nous nous dfendons souvent d'une chose et la -rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus -l'esprit de l'homme est capable de connotre la valeur et le mrite -d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent -enflammer son dsir la possession. - -M. le comte de Lauzun s'toit retir chez lui aprs avoir quitt ses -amis, o il ne fut pas plus tt arriv que tout ce dialogue qu'on lui -avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit -rejet comme fcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut -un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, -et au dessus du commun, il commena ne dsesprer pas entirement; il -y voyoit la vrit beaucoup de difficult, mais plus la chose lui -paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que -la plus grande gloire est attache principalement aux plus grands -obstacles. Il voyoit d'un ct une des plus grandes princesses de -l'univers, qui avoit mpris un grand nombre de rois et de -souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un -coeur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus -fire et le courage le plus grand et le plus lev qu'on pt imaginer. -N'importe, il passa par-dessus toutes ces considrations, aprs les -avoir mrement peses pendant un mois; et aprs avoir trs souvent perdu -le repos pour s'appliquer entirement au grand projet qu'il avoit dj -fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquit, -lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque -impossible, ou du moins trs difficile; et c'est par l que plusieurs se -sont immortaliss et se sont fait eux-mmes un tombeau de gloire. Enfin, -aprs avoir repass mille fois une infinit de penses qui lui venoient -en foule dans l'esprit, et ayant fait rflexion au prix inestimable que -lui offroient dj ses travaux, s'il toit assez heureux de pouvoir -russir, son grand coeur fait un puissant effort et prend ds ce moment -une forte rsolution d'excuter ce qu'il avoit projet, voyant bien que -s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne -trouveroit jamais de si glorieux moyens pour lever et tablir plus -heureusement sa fortune. - -[Note 221: La liste est longue des partis proposs Mademoiselle et -refuss par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mmoires_ numrent -tour tour tant de soupirants rappelle assez la fable du hron et se -termine de mme. - -D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles -est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'pouser l'empereur: cette -ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition la Cour, et lui -attire les rprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite -la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frre -du Roi, choue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit dj -refus et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince -Charles son neveu, et se prsente lui-mme; Turenne se joint ces -perscuteurs et appuie auprs d'elle le roi de Portugal: elle et alors -prfr pouser le duc de Savoie. Cond lui-mme la trouve, malgr son -ge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le -duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce clibat -obstin. C'est alors qu'elle songe Lauzun. Elle refuse de nouveau -Monsieur, frre du Roi, et aussi, malgr les dmarches ritres de -madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.] - -Le voil donc qui recommence redoubler ses soins pour rendre ses -hommages Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine trouver accs -auprs de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis -longtemps charme. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le -plus tard qu'il lui toit possible. Il ne lui parloit nanmoins que de -respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses -d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand -esprit gote les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui peine les -distingue et ne gote que celles qui sont mdiocres, Mademoiselle -prenoit grand plaisir couter M. de Lauzun avec une application -merveilleuse; de manire que notre comte, qui ne jouoit autrement son -jeu que couvert et l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de -nouvelles matires et de nouveaux entretiens; son esprit clair lui -faisoit dcouvrir la faon obligeante avec laquelle il toit cout de -la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir -qu'elle tmoignoit y prendre. - -Cependant M. de Lauzun commenoit dj concevoir quelque rayon -d'esprance, quoiqu' la vrit foible. Il est vrai qu'il toit bien -reu, mais il l'toit auparavant; que si la princesse lui tmoignoit -quelque bont, ce n'toit ou pouvoit n'tre qu'un effet de sa -gnrosit. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses esprances. -D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse -et lui le mettoit au dsespoir; aussi c'toit son plus grand -obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps -s'toit pass de cette faon, lorsqu'il lui vint dans la pense qu'il -toit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir -une leon bien faite ceux qui veulent se faire souffrir auprs d'une -matresse; c'est qu'il faut surtout tudier se faire son humeur: -voil le seul et vritable chemin par o l'on peut srement s'insinuer. - -[Note 222: Lauzun n'toit pas encore lieutenant gnral; il avoit cd -sa charge de colonel gnral des dragons et n'avoit que celle de -capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres -emplois et dignits.] - -M. le comte de Lauzun voulut, quelque prix que ce ft, mourir ou -s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours -pour cela; il s'toit fait une rgle de ne rien emprunter que de lui -seul. Que fait-il? Son gnie s'attache considrer attentivement cette -princesse; il s'y attache srieusement pendant quelque temps, et enfin, -ayant remarqu que cette princesse aimoit et la cour et les beaux -esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire son sexe) elle -toit curieuse, il se rsolut de prendre cette route, comme la plus -aise pour arriver sa fin. - -Il toit un jour chez la princesse, o, aprs mille beaux discours, -comme son ordinaire, qui servirent comme de prlude ce qu'il avoit -mdit, il tomba merveilleusement bien propos sur son dessein, et, -parlant des affaires de la cour les moins communes: Eh bien! -Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle tre toujours -particulire[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il -possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous -puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre -coins de la terre, pour voir la majest et la magnificence du Louvre, et -pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale, -qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans -l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout -cela, joint la dlicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait -pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que -Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'tre la Cour sans sortir de -chez elle, et vous pouvez, en tant le plus bel ornement du Louvre, je -veux dire en la privant de la prsence de votre royale personne, vous -pouvez seule en composer une tout entire au Luxembourg ou ailleurs o -Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun, -rpondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me -faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun, - Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois Votre -Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler des personnes de -votre rang pour manquer jamais mon devoir. Et ce que je prends la -libert de vous dire n'est qu'un foible effet du zle que j'ai eu toute -ma vie, et que je sens augmenter tous moments, pour le service de -Votre Altesse Royale. - -[Note 223: C'est--dire vivre l'cart, agir _en son particulier_.] - -Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un dsir, mais un dsir que je ne -puis exprimer, de vous voir matresse de tout l'univers, et si j'tois -assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie -seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il -est vrai, Mademoiselle, que je veux dsormais m'attacher aux intrts de -Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, rpondit Mademoiselle, -vous tes trop gnreux, et vous me comblez de civilits. Je -souhoiterois tre en tat de vous tmoigner ma reconnoissance; mais -comme mes sentiments sont hors du commun et trs-rares dans le sicle o -nous sommes, il faudroit tre quelque chose de plus que je ne suis pour -pouvoir dignement les reconnotre. Souvenez-vous au moins que je -conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et gnreux -souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intresse -du ct des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; -votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en parot si -glorieuse et si juste que je serai toujours prt toutes sortes -d'vnements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit -Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, aprs une si noble -et si gnreuse dclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura, -par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualit dans -l'impossibilit de lui pouvoir rpondre? Ah! de grce, contentez-vous de -ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps -et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de -votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non -certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai -pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grce de m'en demander -des preuves, elle verra de quelle manire je sais excuter ce que j'ai -une fois rsolu. Et pour mieux lui marquer ma sincrit, je vais ds -prsent lui donner le moyen de m'prouver. Vous savez, Mademoiselle, que -je suis assez heureux pour tre bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il -se passe peu de choses la Cour que je ne sache des premiers, de faon, -Mademoiselle, que je prtends, si vous m'honorez de votre confidence, -vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse -Royale n'a jamais manqu de prudence dans les occasions les plus -pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer l-dessus. Enfin, Mademoiselle, -vous tes aime du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez -tmoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la -premire dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous possder. Vous -tes une princesse marier: indubitablement Sa Majest ne manquera pas - vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mrite. -Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter -l-dessus, comme sur une personne qui lui est entirement dvoue; et je -vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment -o il s'agira de votre intrt, sans faire tout ce qui me sera possible, -soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espre bien que Votre Altesse -Royale s'apercevra bientt de mes soins pour elle. - -[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La -locution usite au XVIIe sicle toit calque sur le latin: _aliquid -contribuere_.] - -Cet heureux commencement ne peut promettre M. le comte de Lauzun -qu'une belle et glorieuse fin; il parle Mademoiselle de savoir des -secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la -corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et -celui qui les disoit ajouta tant d'loquence et d'agrment, qu'elle ne -put rsister tant d'ennemis qui l'attaquoient la fois; de faon -qu'ayant cout fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit -tant de plaisir qu'enfin elle se rendit un discours si doux et qui la -flattoit si agrablement. Le premier tmoignage qu'en reut M. le comte -de Lauzun fut en cette manire: He bien, comte de Lauzun, que faut-il -donc faire? Je suis prte faire ce que vous me dites; mais le -moyen?--C'est, Mademoiselle, rpondit-il d'abord, qu'il faut -qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulire avec -quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais o prendre, rpliqua -Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse -assurer?--Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, que je serois heureux si -Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je -serois fidle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me -sacrifierois plutt que de manquer de fidlit. Et de plus, aprs que -Votre Altesse Royale auroit commenc se fier moi, elle seroit -assure de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le -cabinet du Roi, soit qu'elle ft la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de -Lauzun, dit Mademoiselle, continuant sourire, je suis rsolue, puisque -vous dites qu'il le faut, me choisir un confident qui je dcouvrirai -ma pense fort ingnuement, pour l'obliger en faire de mme. Mais -aussi il peut bien s'attendre que si je viens dcouvrir qu'il me -fourbe, il en sera tt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en -galant homme, il sera mieux rcompens qu'il n'ose peut-tre -esprer.--Quoi! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun, aprs la charmante -parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il -bien un courage assez lche pour manquer son devoir? Ah! cela ne se -peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si -noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grce -que je demande ds prsent Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me -permette d'esprer de servir d'instrument pour punir un si horrible -crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous -serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si -cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable, -du moins s'il le devient. Mais aussi ne prtendez pas avoir lieu de -rvoquer votre parole; car ce n'est pas des personnes de mon rang -qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui, -Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, rpondit M. de Lauzun, -ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon -confident, vous y trouviez un vritable ami, ou un parent proche ou -alli, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-mme, que -feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes -choses, afin que vous ne prtendiez point de surprise.--Ah! -Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort mon courage, s'il m'est -permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon -devoir m'est plus cher que parents et amis, de mme que la vie ne m'est -rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua -notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est -cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale sembl avoir pris -plaisir de m'animer, comme si j'avois une arme nombreuse -combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tte, si -l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en -apparence, j'ai t bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point -m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun, -vous me verrez toujours ferme et inbranlable.--Je suis pourtant -assure, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus -d'une fois, et peut-tre sera-t-il assez fort pour vous faire repentir -de tout ce que vous avez avanc sur ce chapitre.--Moi repentir, -Mademoiselle! rpondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort mme -n'est pas capable de me faire ddire, et quand toutes les puissances -s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage -intrpide, sans rien diminuer de mon gnreux dessein. - -[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'toit _mettre sa -confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un -semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec -M. N.] - -Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette faon: Prparez-vous donc -deux choses, ou vous ddire, ou vous punir vous-mme de ce crime si -noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous tes assez malheureux -pour en tre jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me -confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux -acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si -vous tes dispos me servir fidlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le -comte de Lauzun; je suis dispos tout ce qu'il faudra faire pour votre -service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me -prfrer mille autres qui le mritent mieux que moi, je lui proteste -de ne jamais manquer de parole. - -Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tt pris cong de -Mademoiselle, qu'il commena rver sur l'heureux succs de son -entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien russi pour -une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point excuter de point en -point ce qu'il avoit promis cette princesse, qu'il d'ailleurs n'toit -pas moins aise de s'tre assure d'une personne qui seule lui pouvoit -donner des nouvelles assures de tout ce qui se passoit la Cour. Elle -voyoit que cette personne s'toit entirement attache elle, et -qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y -avoit de plus secret. Enfin cette princesse toit dans une joie qu'elle -ne pouvoit presque contenir. - -Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui -poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours redoubler -ses soins auprs d'elle, connut enfin qu'il toit assez bien dans son -esprit pour esprer d'y pouvoir un jour tre mieux, si le sort lui toit -toujours autant favorable qu'il avoit t, et c'toit le dsir du succs -qui l'animoit toujours. - -Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu' son ordinaire, soit par -hasard ou de dessein form, ou bien qu'il et effectivement quelque -nouveaut apprendre Mademoiselle, il n'eut pas plutt mont -l'escalier qu'ayant aussitt travers jusqu' la chambre de cette -princesse, il se prpara pour y entrer comme il avoit accoutum, et pour -cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperut cette princesse devant -son miroir, ayant la gorge dcouverte. D'abord il se retira, et il -referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. -Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, -cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'toit; et -dans le temps qu'on y vnt voir elle demanda: N'est-ce point monsieur -de Lauzun? La personne qui y toit venue voir lui rpondit que oui: -Qu'il entre! s'cria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce mme -temps monsieur de Lauzun tant entr et ayant fait une profonde -rvrence, Mademoiselle lui dit: H! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous -pas sans faire toutes ces crmonies? Quoi! poursuivit cette princesse -en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprs des -dames?--Mademoiselle, rpondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que -l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce -que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oubli -depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit -Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? rpondit monsieur de -Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le -respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer un combat o je -prvois ma perte tout entire?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que -vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos -discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha! -Mademoiselle, rpartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer -que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne -me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en -donnera la permission.--Je serois fort aise que ce ft prsentement, -reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse -Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obir. -l'ouverture de la porte de votre chambre, commena-t-il, je n'ai pas eu -sitt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est prsent mes -yeux a t votre Royale personne, mais dans un tat si clatant que -jamais mes yeux n'ont t si surpris; et cette surprise ou la crainte de -manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la -dernire prcipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce -soit; aussi, Mademoiselle, l'entre de votre chambre, j'ai aperu, -quoique de loin, comme un rayon du brillant clat de votre Royale -personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les -grces et les beauts ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui -peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la -blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge -admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me drober la -vue, tout cela joint la majest sans gale de votre taille, auroit -produit sur moi les mmes effets que sur les plus grands princes du -monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir -considrer attentivement. Je sais que la considration des belles choses -donne du plaisir, que le plaisir allume le dsir, et enfin que le dsir -n'aboutit qu' la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu -viter ce charme, qui par consquent auroit fait mon malheur. Hlas! je -reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualit -que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu' eux seuls -d'aspirer sans crime la possession de ces belles choses[228]. - -[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'tonnant dans un temps o les -potes, faisant l'loge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur -sein; o elles-mmes dcrivoient volontiers toutes leurs beauts dans -leurs portraits.] - -[Note 227: Il parut au XVIIe sicle tant de pices, lgies, sonnets, -etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur -d'un art potique, a fait de la _Jouissance_ un genre de posie -particulier, comme l'pithalame ou la ballade. Les femmes elles-mmes, -et des plus considres, faisoient des pices de ce genre; il en est -jusqu' dix que je pourrois citer.] - -[Note 228: C'est ce qui faisoit dire mademoiselle de Montpensier, -quand on lui annona l'arrive du roi d'Angleterre, dont on lui avoit -propos l'alliance: Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs, -parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a os dire. -Toutefois elle ajoutoit: Ce n'est pas cause de ma qualit, puisque -l'on en a dit des reines de ma connoissance; c'est cause de mon -humeur, que l'on connot bien loigne de la coquetterie. Cependant, -sans tre coquette, j'en puis bien couter d'un roi avec lequel on veut -me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pt dire. (_Mm._, -dit Mastricht, 1, 236.)] - -Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut lgitimement aspirer -aprs ces beauts de Votre Altesse Royale, celui-l est sans doute le -plus heureux homme du monde; plus forte raison le bonheur de celui qui -les possdera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de -vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que -la feinte que vous avez faite la porte de ma chambre se termineroit -enfin par la galanterie du monde la mieux invente et la mieux -conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre -Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pense! Le respect que je -dois avoir pour elle, et le voeu que j'ai fait de finir ma vie pour son -service, ne me feront jamais dguiser ma pense; je publierai toute la -terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez -donc, Monsieur, rpondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les -souverains qui puissent prtendre lgitimement la possession des -belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mrite qui doit -avoir cette prtention, et que le sang ni le rang mme n'augmente point -le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez -qu'il y en a une infinit qui, sans le secours de la naissance ni du -sang, se sont mis en tat eux-mmes de pouvoir aspirer tout ce qu'il y -a de plus grand, et cela par leur propre mrite. Et je puis avancer sans -feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, -en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des -hommes, cette mme vertu le peut lever avec justice quelque chose -d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais -bien que si vous saviez de quelle faon vous tes dans mon esprit, vous -n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui o vous tes, s'il -est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque -chose[229].--Ha! Mademoiselle, rpondit monsieur de Lauzun, que je suis -heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement -heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle, -puisque Votre Altesse Royale a eu la bont de m'annoncer un si grand -bonheur, souffrez, de grce, que je me laisse transporter aux doux -transports que me cause la joie que je ressens, et que mon me vous -fasse connotre par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos -dernires paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut -point douter, que votre me soit sincre, n'ai-je pas raison de -m'estimer le plus fortun de tous les hommes? Et qu'est-ce que je -pourrois faire pour reconnotre tant d'obligations que j'ai Votre -Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner -que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais -m'acquitter de la moindre de vos bonts?--Je ne vous demande rien, lui -dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mmes souhaits, et -l'excution, si l'occasion s'en prsente.--Oui, Mademoiselle, rpondit -monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'excuterai tout -pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir. - -[Note 229: Tout le passage qui prcde semble avoir t inspir par les -lignes que voicy, tires des Mmoires de Mademoiselle: L'affaire qui me -paroissoit la plus embarrassante toit celle de lui faire entendre qu'il -toit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer -quelquefois l'ingalit de sa qualit et de la mienne. J'ai lu -l'histoire de France et presque toutes celles qui sont crites en -franois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des -personnes d'une moindre qualit que la sienne avoient pous des filles, -des soeurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point -de diffrence de ces gens-l lui que celle qu'il toit n d'une plus -grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mrite et -plus d'lvation dans l'me qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet -obstacle par une multitude d'exemples qui se prsentoient mon -souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comdies de Corneille -une espce de destine pareille la mienne, et je regardois du ct de -Dieu ce que le pote avoit imagin par des vues humaines. J'envoyai -Paris, acheter toutes les oeuvres de Corneille... Les oeuvres de Corneille -arrives, je ne fus pas longtemps trouver les vers que je vais mettre -ici; je les appris par coeur: - - Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, - Lyse, c'est un accord bientt fait que le ntre... - - (_Mm._, dit. cite, VI, 32-34.) - -Les vers de Corneille cits ici sont tirs de _La suite du menteur_, -acte IV, sc. 1re.] - -Voil une belle avance pour notre nouvel amant, et, mon avis, jamais -il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de -succs; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernire -conversation, o il trouva tout sujet d'esprer. Et ce fut ce qui -l'enhardit de pousser sa fortune bout. - -Il passa quelque temps dans cet tat, et toujours rendre ses soins -avec plus d'assiduit qu' l'ordinaire Mademoiselle. Et mesure qu'il -remarquoit que cette princesse prenoit plaisir le souffrir, il ne -manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de -faire pour se maintenir dans ses bonnes grces. Et il en avoit toujours -l'occasion en main, par cent belles choses que son gnie lui -fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette -princesse, il faisoit parotre tant de respect en toutes ses actions, et -un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint la -vivacit de son esprit et la force de son raisonnement, tout cela, -dis-je, toit trop puissant pour y rsister. Aussi, Mademoiselle, qui, -mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces -choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir, -et par consquent pour se pouvoir dfendre. Elle toit mme ravie quand -elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit dj comme -une conqute assure, et elle auroit quitt toutes choses pour avoir sa -conversation, ne trouvant rien o elle et un si agrable -divertissement. - -Ils en toient l, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour -en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, mesure qu'il en -devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur -toit vrai ou faux, s'il en toit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup -assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui russit -merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur. - -Un jour qu'il toit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le -moins qu'il pouvoit, et s'il tmoignoit de l'empressement pour y -demeurer, Mademoiselle n'en faisoit gure moins pour le retenir; il -toit donc un jour avec elle, o, aprs un assez long entretien, il -tmoigna cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier -lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine le reconnotre, le tira - part, et lui ayant dit qu'elle toit prte l'couter s'il avoit -quelque chose lui dire: Il est vrai, rpondit monsieur de Lauzun -Mademoiselle, que j'ai une grce demander Votre Altesse Royale; mais -je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous -l'avez tout entire, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu' parler -et demander hardiment tout ce qui dpend de moi, et vous assurer en mme -temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bont pour -m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste -que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intrts me -faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que -ce soit votre intrt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est gal; -parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez. - -Monsieur le comte de Lauzun rpondit ces discours si obligeants de -Mademoiselle par une profonde rvrence, et poursuivit aprs en cette -manire: Il y a dj quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis -en tte que Votre Altesse Royale doit tre bientt marie[230]; et cette -pense s'est si fort imprime dans mon esprit, que je me la prsente -comme un prsage assur, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose -faite; et la crance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont -forc prendre la libert de vous faire une trs humble prire: c'est, -Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les -apparences, puisque les plus grands du monde ont aspir ce haut -bonheur, votre renomme a publi partout le pouvoir de vos charmes; de -manire que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie, -il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit -n'ait t agrablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231]. -Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut, moins que le -ciel ne voult se rendre coupable de la dernire injustice, que vous ne -soyez un jour quelqu'un, et je sais que ce sera bientt: car enfin je -ne saurois faire sortir cette pense de mon esprit, et mon imagination -en est tellement proccupe, qu' tous moments, et mme dans le peu de -repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a dj long-temps que -je ne rve autre chose; de faon, Mademoiselle, que la grce que je -demande Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent -honor de sa confidence, il me soit permis d'en esprer une seconde. - -[Note 230: Deux partis se prsentoient alors pour Mademoiselle, M. de -Longueville et Monsieur, frre du roi. Mademoiselle avoit cart le -premier et ne vouloit pas entendre parler du second. - -Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mmoires de -Mademoiselle_, mais avec une diffrence qu'on remarque, d'ailleurs, dans -tout le cours de son rcit et de celui-ci: c'est que dans les _Mmoires_ -c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le -contraire. - -J'allai Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire -Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-l Paris, et m'en retournai le -lendemain Saint-Germain, o M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine, -qu'il me supplioit trs humblement de ne lui plus parler. Il me dit -qu'il avoit t assez malheureux pour avoir dplu Monsieur, parcequ'il -toit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les -difficults que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce -qu'il vouloit que je fisse me mettoit au dsespoir; que je ne voulois -pas absolument pouser Monsieur.--Il me rpondit toujours que j'avois -tort, que je devois obir, qu'il me demandoit en grce de ne lui plus -parler, qu'il me fuiroit...--Je lui rpondis: Au moins, marquez-moi un -temps, c'est--dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas -faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre -rsolution ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...--Il -me dit; Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut -ncessairement que ce soit moi qui prenne le premier cong...--Je lui -dis: Rpondez-moi sur le temps, parce que srement je romprai l'affaire -avec Monsieur.--Il me dit: Ce n'est ni vous ni moi fixer un -temps, ni rgler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne -saurois vous faire d'autre rponse. (_Mmoires de Mademoiselle_, dit. -Mastricht, 6, p. 109 et suiv.)] - -[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne prsente pas de suite; -aucune dition, aucune copie manuscrite ne nous a autoris le -modifier.] - -Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincre, rpondit -en ces paroles: Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois -choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit dmentir son -choix que de ne lui pas confier tout sans rserve. Pour moi, qui ne -prtends pas dmentir le mien, je veux vous faire l'unique dpositaire -de mes penses les plus secrtes. Que si par hasard je manque de -prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualit d'homme d'honneur comme -vous tes, vous tes oblig par toutes sortes de raisons garder le -secret, et qu'il n'y a pas moins de science se taire qu'il y en a -bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne -vous parle point de vos galanteries, je souffre mme, pour l'estime que -j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant, -parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vtre ne -sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de -cajoler[232] de si bonne grce, jusqu' vouloir faire passer une simple -pense pour une chose inbranlable et assure, lors mme qu'elle n'est -qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, rpliqua monsieur de Lauzun, de -grce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pens -ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire -jusqu'au fond de mon coeur, elle verroit bien la vrit de la chose, et -je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. -Et pour faire voir Votre Altesse Royale que je suis persuad de ce que -je viens d'allguer, c'est qu'assurment elle en verra bientt les -effets, et, si mes voeux sont exaucez, le temps en sera court. Et je -demande Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le -monde saura tt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de -l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit -monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale -aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. -Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrme; -et comme je suis infiniment plus vous que le reste des hommes, c'est -par cette seule raison que je demande la prfrence Votre Altesse -Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annonc celui qu'entre les -hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi vous -en fliciter et vous en tmoigner la joie que j'aurai quand je verrai -approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honor de -votre choix et que vous aurez trouv digne de votre affection[233]. - -[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien -qu'il toit pris ici dans son vritable sens: La politesse de notre -galanterie, dit Huet, vque d'Avranches, dans son trait _de l'origine -des romans_, vient, mon avis, de la grande libert dans laquelle les -hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et -en Espagne, et sont spares par tant d'obstacles qu'on ne leur parle -presque jamais, de sorte qu'on a nglig de les _cajoler_ agrablement, -parceque les occasions en toient fort rares.] - -[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de -Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit -assez, et elle s'toit mme dj explique ce sujet d'une manire fort -claire avec madame de Nogent, soeur du comte: ... Le dimanche venu, je -causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parl si -souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport M. son -frre, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'et pntr mes -intentions... Ce jour-l, je lui disois: Vous seriez bien tonne de me -voir dans peu marie? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au -Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures. Elle m'coutoit -avec une trs grande attention. Je lui dis: Vous pensez peut-tre qui -je me marierai? je ne serois pas fche que vous l'eussiez devin. Elle -me dit: C'est sans doute M. de Longueville? Je lui rpondis: Non, -c'est un homme de trs-grande qualit, d'un mrite infini, qui me plat -depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connotre mes intentions, il les -a pntres, et, par respect, il n'a os me le dire. Je lui dis: -Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un aprs l'autre, -je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nomm. Elle le fit, et, aprs -m'avoir parl de tout ce qu'il y avoit de gens de qualit la Cour, et -que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut dur une heure, -je lui dis tout d'un coup: Vous perdez votre temps, parcequ'il est all - Paris; il en doit revenir ce soir. L'aveu ne pouvoit tre plus -formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit -Mademoiselle: Je m'en vais Paris, et je serai ici sans faute -dimanche. (Voy. _Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 92-93, et cf. p. -91.)] - -Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne -laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop prs -pour perdre la moindre de ses actions. Mais, monsieur de Lauzun, dit -Mademoiselle, d'o vient que vous soupirez? Vous me prdites de si -belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et o -est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce -n'est pas en soupirant que l'on reoit de la joie et du plaisir. Comment -voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique -ceci?--Ha! Mademoiselle, rpondit-il, un esprit aussi intelligent comme -est le vtre n'aura pas bien de la peine donner une application juste - cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est aprs ces -choses que l'on dsire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, -rpondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne -sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du dsir. -Ainsi un coeur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit en -faire la diffrence pour savoir connotre leur vritable cause; car je -n'en ai jamais ou que d'une mme faon et sur un mme ton.--Je vois -bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale -veut se divertir; mais enfin que rpond-elle ma demande?--Vous seriez -bien tromp dans votre attente, interrompit la princesse, si c'toit le -refus. Mais, puisque je me suis engage, je veux vous tenir ma parole; -je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai -au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois -pouvoir aspirer moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? rpondit -monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables. - -La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le -tmoignt pas ouvertement, et qui mme faisoit parotre au dehors une -partie de la joie qu'elle en avoit au fond du coeur, lui dit, toujours en -souriant, que ce seroit dans trois mois.--Ha! Mademoiselle, que ce -temps va tre long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma -patience une rude preuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut -attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut. - -Voil le premier progrs de ce moyen qu'il a invent pour savoir si -c'toit tout de bon qu'il devoit esprer ou non. Vous en verrez la fin -par la suite et par l'effet qui succda. - -Peu de temps aprs l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte -de Lauzun, qui ne songeoit qu' plaire Mademoiselle, ne s'appliquoit -qu' en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre -un moment de ce qu'il devoit au Roi son matre. Il toit presque -toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle toit au Louvre. -Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les dbitoit avec -tant de grce, que, quoiqu'il les dt le dernier et qu'il y mlt des -choses srieuses (et il y falloit une grande prsence d'esprit et une -solidit de jugement toute particulire), nanmoins la manire aise -avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agrables qu'il -y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connotre cette -princesse qu'il n'toit pas tout fait indigne de son attention. Aussi -peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agrablement quelque -belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une consquence -infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du -monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point -de plus fcheux obstacle un amant qui veut s'tablir dans l'esprit de -l'objet qu'il aime que l'loignement et la privation de la vue, cette -absence et cet loignement sont beaucoup plus craindre lorsqu'on a -quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de -s'insinuer dans un coeur que l'on veut rduire entirement, mais encore -il est ncessaire de ne point lcher prise que l'on ne s'en voie -absolument le matre. Nous en avons mme vu qui avoient tous les -avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur -est-il arriv que, de paisibles possesseurs qu'ils toient, par ce moyen -ils ont perdu et l'objet et les esprances, et souvent mme le souvenir, -pour s'tre absents. M. le comte de Lauzun avoit trop de prvoyance -pour ignorer toutes ces choses, et il avoit tmoign trop de conduite -jusques cet endroit, pour en manquer l'avenir; aussi trouva-t-il le -secret d'viter un si funeste et dangereux accident. - -[Note 234: L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on -et la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler -pour faire un corps d'arme qui seroit command par le comte de Lauzun, -qu'il fit lieutenant gnral. Le jour de Pques, je le trouvai dans la -rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse -au mien, ni l'honntet avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me -faisoit, de son ct, une rvrence plus gracieuse qu' l'ordinaire: -cette pense me fit un trs grand plaisir. Mademoiselle raconte ensuite -longuement tous les dtails de ce voyage o elle continua poursuivre -Lauzun, toujours indiffrent, quelquefois brutal, et qui sembloit -toujours reculer davantage plus elle s'avanoit. Voy. _Mm. de -Mademoiselle_, dit de Mastricht, 6, p. 51 et suiv.] - -[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir -seul..., etc.?] - -Notre incomparable amant voyant donc qu'il toit oblig de suivre le Roi -partout o il iroit, et par consquent contraint de quitter son -entreprise, qu'il voyoit dj si avance, s'avisa de faire en sorte que -Mademoiselle ft le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que -le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens -qu'il tenoit pour assurs, comme il arriva. Le premier moyen dont il se -servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua -pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours. -Ayant enfin trouv lieu de le faire, il dit cette princesse: Il ne -faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage -de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en -douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement -je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle? -rpondit-il; vraiment le Roi ne le dsire que de reste, et je suis -assur qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le -dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que -la Cour est partout o vous tes, et que toute autre vous peut sans -injustice parotre indiffrente. Mais, s'il m'est permis de dire ma -pense avec tout le respect que je dois Votre Altesse Royale, vous ne -pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque -manire au dessein que le Roi a de parotre en ce pays-l avec le plus -d'clat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant -un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous -en sparer sans la priver de la plus belle partie de son clat. -D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considre du Roi -pour permettre, moins que vous ne le vouliez absolument, que vous -restiez; et je suis persuad que vous aimez trop le Roi pour tromper ses -esprances, car assurment il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce -qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous -assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, rpondit -M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assur que mes souhaits -seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre. - -[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour -aller visiter ses nouvelles conqutes.] - -Il prit cong l-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir -de la chambre de cette princesse: Je m'en vais demander un ordre au -Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du -Saint-Esprit.--Quel peut-il donc tre? dit Mademoiselle avec un souris; -nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je -ne crois pas que vous songiez celui-l.--Votre Altesse Royale a -raison, dit M. de Lauzun, qui s'toit arrt la porte de la chambre de -cette princesse pour lui rpondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais -demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agrable que tous -ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? -continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris; -ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit -notre comte, Votre Altesse sera la premire qui je le dirai.--Mais -vous reverra-t-on bientt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, -Mademoiselle, et plus tt que vous ne pensez et avec de bonnes -nouvelles. Et ayant fait une profonde rvrence, il s'en alla tout -droit vers le Roi, qui il demanda, aprs plusieurs discours, si -Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui rpondit qu'elle en -seroit si elle vouloit. Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous -savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas -sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurment d'elle-mme, -et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie la -Reine. Il n'y en a point, la Cour, qui fasse tant d'honneur Sa -Majest, comme tant la premire princesse du sang et celle qui est en -tat, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de parotre -avec plus d'clat et de pompe. Ainsi Votre Majest aura gard, s'il lui -plat, qu'il est de consquence que Mademoiselle ne quitte point la -Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans -avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut -rien rsoudre d'elle-mme, par le profond respect qu'elle a pour Votre -Majest. Il seroit fcheux que cette princesse ft oblige de partir -sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se -prparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air -proportionn la qualit et au dsir qu'elle a de satisfaire pleinement -au dessein de Votre Majest. Vous n'avez donc, Sire, qu' lui faire -savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assur que la soumission -qu'elle m'a toujours tmoigne pour vos volonts les lui fera recevoir -avec joie. Et j'ose avancer mme que, si Votre Majest paroissoit sans -cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attache -ses intrts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie -de se tenir prte pour accompagner la Reine son voyage, et que je lui -en tmoignerai ma gratitude. - -Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui, -voyant tous ses desseins si heureusement russir, si heureusement, -dis-je, pour ne s'loigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans -s'arrter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant -entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit -content, lui dit: Vous voil donc, Monsieur? Apparemment vous avez reu -du Roi ce que vous lui avez demand?--Il est vrai, Mademoiselle, -rpondit M. de Lauzun aprs avoir fait une grande rvrence et s'tre -approch un peu plus prs, je viens d'tre cr chevalier tout -prsentement, et je viens excuter ma promesse ds ce matin, et mon -premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans -doute s'imaginoit bien la vrit de la chose.--Oui, Mademoiselle, -rpondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse -Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plat, se prparer prendre les -armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avis -de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas rsister, -et c'est pour cela que Sa Majest veut faire ce voyage dont j'ai eu -l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernire campagne -qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put tendre ses conqutes -que sur quelques provinces, il a rsolu de ne les point quitter qu'il -n'en soit le matre absolu, et l'ordre que j'ai reu de Sa Majest est -qu'elle vous prie de vous disposer l'accompagner. C'est de Votre -Altesse Royale qu'il espre ses principales forces; il m'a command de -vous exhorter de sa part ne le pas abandonner dans un dessein si grand -et si important. - -Notre amoureux comte disoit si agrablement toutes choses qu'il n'y -avoit rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et -Mademoiselle, qui y prenoit un indicible plaisir, l'coutoit avec une -merveilleuse attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie -(car elle prvoyoit bien que c'en toit une de l'invention de M. de -Lauzun), cette princesse impatiente lui demanda: Que voulez-vous donc -dire, monsieur, quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il -besoin de moi, s'il en avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre -lui rendre service que moi, puisque c'est votre mtier.--Il s'en faut -bien, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des pes -et des mousquets que le Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir -de plus douces, mais de plus dangereuses armes; c'est par le grand clat -et la majest de sa Cour que le Roi veut blouir leurs esprits -naturellement curieux de choses extraordinaires. Et comme Votre Altesse -Royale a plus de charmes que tout le reste ensemble, c'est d'elle aussi -qu'il attend le plus grand secours. Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer -avec justice, que vous seule avez de quoi vaincre agrablement non -seulement les esprits les plus grossiers, mais tout le monde ensemble. -Enfin, c'est assez dire quand le plus grand Roi du monde vous choisit -pour tre comme le plus beau et principal instrument qui lui doit -assurer ses conqutes, et lui faciliter le moyen d'en faire d'autres -plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit esprer quelque secours -tranger et hors d'elle-mme pour la faire estimer, cette haute estime -que notre glorieux et invincible monarque fait clater tous les jours -pour votre rare mrite lui donneroit un prix au dessus de ce qu'on peut -se figurer de grand et d'aimable.--C'est--dire, dit Mademoiselle, que -M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le don d'inventer -tout moment les plus agrables galanteries, et, quelques prires que je -lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut se faire cette -violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans le monde qui -soit capable de si rares inventions, et que lui seul se puisse vanter de -dbiter tout ce qu'il y a de beau et de recherch, pour former un -entretien digne des plus beaux esprits du sicle? Pour moi, je ne -comprends pas, continua-t-elle, d'o vous prenez tout ce que vous dites, -et je ne puis m'empcher d'tre surprise par la nouveaut des choses que -vous faites paratre.--Ah! qu'il est ais de parler et de dire de belles -choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage de les -voir clater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel elles -y paroissent, et qu'il est ais et glorieux de devenir docteur lorsqu'on -a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous l dessus, car je sais -bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et sachons ce -que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a prie, Mademoiselle, continua M. -de Lauzun, de vous disposer faire le voyage avec la Reine, mais il -vous en prie trs instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un ordre -pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et -d'une faon fort enjoue; car il m'auroit t trop rude et sans doute -impossible de pouvoir trouver du repos sans tre toujours auprs de vous -pour vous rendre mes trs humbles respects. Et je bnirai toute ma vie -ce premier moment o j'ai t assez heureux pour faire que la Cour -n'allt pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaill avec chaleur -et avec empressement, parce que ma charge et les troites obligations -que j'ai mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse -Royale demeurant ici, c'toit m'arracher moi-mme que de m'loigner -d'o elle auroit demeur. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, -si je vous parle si librement et si j'en ai agi ainsi sans votre -permission; mais j'ai cru qu'en me servant je ne vous dsobligerois pas, -et que vous ne seriez pas fche d'aller avec un Roi qui vous aime -tendrement, qui me l'a fait connotre par les discours les plus -passionns et les plus sincres du monde.--Non, je n'en suis pas fche, -reprit cette belle, et, bien loin de cela, je veux vous remercier, comme -d'une chose qui m'est fort agrable. Et pour vous parler franchement, -cette indiffrence que je vous ai tmoigne ce matin pour ce voyage a -t en partie pour voir si vous tiez aussi fort dans mes intrts que -vous le dites, et si vous pouviez me quitter sans peine: car je savois -bien qu'ayant autant d'attache que vous tmoignez en avoir pour moi -depuis si longtemps, et ayant l'esprit que vous avez, vous ne manqueriez -pas de tenter quelque chose pour cela, et je me promettois mme que vous -y travailleriez srieusement, et que l'accs libre que vous avez -par-dessus tous les autres auprs du Roi vous feroit agir avec honneur; -et je ne sais pas mme, si vous en aviez agi autrement, si j'aurois pu -vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et souvenez-vous -que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des preuves -peut-tre plus tt que vous ne l'esprez, et qui vous surprendront assez -pour vous faire connotre que vous ne vous tes pas attach une -ingrate, mais une personne qui mrite peut-tre les soins que vous lui -donnez. - -Voyez, de grce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: -tout ce que nous faisons et entreprenons russit notre avantage. M. le -comte de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que -non seulement tout lui russissoit merveille, mais encore ce qu'il -faisoit pour lui seul lui faisoit mriter des sentiments de -reconnoissance tout extraordinaires; et vous eussiez dit, entendre -parler Mademoiselle, qu'elle lui toit oblige de tout ce qu'il -entreprenoit pour son intrt propre, comme si c'et t pour elle-mme. -Le voil donc content autant qu'un homme qui a un grand dessein, et qui -se voit en tat de tout esprer, le puisse tre. Il tente tous les -moyens que son gnie lui suggre, tout lui est favorable. Enfin il n'a -plus qu'une dmarche faire; encore est-il en trop beau chemin pour -s'arrter. Il semble mme que, n'osant pas se dcouvrir comme il le -souhaitoit, cette princesse, pour partager, pour ainsi dire, les peines -de cette dure violence, qu'elle est oblige de lui faire souffrir; cette -princesse, dis-je, qui voit dans ses yeux et dans toutes ses actions, et -qui croit dcouvrir et pntrer le favorable motif qui le fait agir, le -met souvent en train pour l'obliger parler plus hardiment. Mais comme -M. de Lauzun ne se croit pas encore assez avanc pour cela, il veut -mnager toutes choses, afin de ne point btir, comme l'on fait souvent, -sur du sable mouvant. Il continue cependant ses soins avec plus -d'assiduit que jamais. Et cela est assez rare qu'ayant affaire une -princesse du rang de Mademoiselle, dont l'humeur fire toit tout fait - craindre, il n'a jamais rien perdu du libre accs qu'il trouva d'abord -auprs de cette princesse; au contraire, il s'y est insinu peu peu, -mais toujours de mieux en mieux, de sorte qu'elle le souffre, l'estime, -et le traite plus obligeamment qu'elle n'a jamais fait homme, non pas -mme les plus grands princes qui ont soupir pour elle. Elle fait plus, -car il ne se met pas sitt en devoir de prendre cong d'elle, quand il y -est, qu'elle lui demande avec empressement quand elle le reverra. Il -n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est permis d'entrer chez -elle toute heure et tous moments. Et je crois mme que, si elle et -eu envie de lui faire quelque dfense, 'auroit t de ne point sortir -d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible. - -C'est de cette faon que M. le comte de Lauzun passoit agrablement -mille doux moments tous les jours, donner et recevoir d'innocents -tmoignages d'un amour cach et qu'il n'toit pas encore temps de -dcouvrir. Cependant le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui -dcouvriroit sincrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus toit -fort avanc, et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'annes. -Enfin, le jour tant venu auquel le terme expiroit[237], notre comte ne -manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y fit mme -aller beaucoup plus matin qu' son ordinaire, chose qu'il dit cette -princesse aprs l'avoir salue: Enfin, Mademoiselle, voici ce jour tant -dsir arriv, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas, -Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se ddise de sa parole; elle me -l'a promis trop solennellement pour y manquer. Il pronona ces paroles -avec cet agrment ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui -n'toit pas fche du soin qu'il avoit lui faire tenir sa promesse, -fut bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le -faisoit. Et cette princesse lui ayant demand, quoiqu'elle le st aussi -bien que lui, s'il y avoit dj trois mois, notre amant lui rpondit en -ces paroles: Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai tch bien compter; -mais, quelque exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assur que je -me suis tromp moi-mme, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse -Royale avoit pris, j'ai laiss passer trois annes. Et si je voulois -compter selon l'ardeur de mon attente, je suis assur que j'irois -jusqu' l'infini sans en trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, -qu'est-ce que vous en ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai -faite?--Ce que j'en ferai? rpliqua M. de Lauzun; je m'en rjouirai, et -la joie que j'en attends me rendra un des plus contents hommes du monde; -et d'autant plus que je serai le premier qui ce glorieux avantage sera -permis.--Eh bien, dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir[238].--Mais -de quelle faon? rpondit-il.--Je vous l'crirai sur une vitre de mes -fentres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? rpliqua notre -comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura mme -plus tt que moi, et ce n'est que l'honneur de la prfrence que j'ai -tant demand Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je -vous le dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira Votre Altesse Royale, -rpondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache. - -[Note 237: Le rcit de Mademoiselle diffre encore de celui-ci en ce -qu'il retire Lauzun l'initiative qu'on lui prte ici: - -Lorsque nous fmes retourns Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur -la porte; je lui dis, comme je passois: J'ai rompu l'affaire de -Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup -vous dire. Il me rpondit d'une manire gracieuse: Ce sera quand vous -voudrez. Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut -ponctuel me venir couter l'heure que je lui avois marque. Je lui -rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il -n'toit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me rpondit qu'il -toit oblig de me dire de ne rien presser... - -Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs -d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je -liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument -je voulois excuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer -la personne que j'avois choisie. Il me rpondit que je le faisois -trembler. Il me disoit: Si, par caprice, je n'approuve votre got, -rsolue et entte comme vous tes, je vois bien que vous n'oserez plus -me voir. Je suis trop intress me conserver l'honneur de vos bonnes -grces pour couter une confidence qui me mettroit au hasard de les -perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon coeur de ne me -plus parler de cette affaire. Plus il se dfendoit de s'entendre -nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours -lorsqu'il m'avoit prcisment rpondu ce qu'il avoit me dire, j'avoue -que j'tois fort embarrasse moi-mme de lui dire: C'est vous. (_Mm. -de Montp._, dit. cite, t. VI, p. 126-129.)] - -[Note 238: Un jeudi au soir, je le trouvai chez la reine. Je lui dis: -Je suis dtermine, malgr toutes vos raisons, vous nommer l'homme -que vous savez. Il me dit qu'il ne pouvoit plus se dfendre de -m'couter; il me rpondit srieusement: Vous me ferez plaisir -d'attendre demain. Je lui rpondis que je n'en ferois rien, parceque -les vendredis m'toient malheureux. Dans le moment que je voulus le -nommer, la peine que je conus que cela lui pourroit faire augmenta mon -embarras. Je lui dis: Si j'avois une critoire et du papier, je vous -crirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force de vous le dire. -J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela paissira la -glace; j'crirai le nom en grosses lettres, afin que vous le puissiez -bien lire. Aprs nous tre entretenus longtemps, il faisoit toujours -semblant de badiner, et moi je lui parlois bien srieusement. (_Mm. de -Madem._, dit. cite, t. VI, p. 129.)] - -Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque faon se -ddire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce -secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit le lui dire; de faon -que ce que notre amant demandoit savoir, Mademoiselle souhaitoit de le -lui dire, quoiqu'elle n'en ft pas le semblant; et je trouve qu'elle ne -pouvoit se considrer telle qu'elle toit sans consulter ce qu'elle -alloit faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que -le sang qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle commenc. -Aussi cette princesse prend tout coup ses rsolutions sur la rponse -qu'elle avoit faire M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais -agrablement et dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque -le temps toit coul: Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout -ne pensez pas que je vous le dise; je vous l'crirai sur du papier et -vous le donnerai ce soir, je vous le promets. Il fallut encore attendre -ce moment, malgr l'impatience de M. de Lauzun[239]. Enfin, le soir -tant arriv, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit -pour lors la puce l'oreille, ne manqua pas, aussitt qu'il vit arriver -cette princesse, de se rendre auprs d'elle et de dbuter par demander -d'abord le billet aprs lequel il soupiroit. Enfin, Mademoiselle, lui -dit-il, voici le soir arriv; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle -encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus. Et en mme -temps ayant tir un billet ploy et cachet de son cachet, elle le donna - M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une -action tout fait touchante: Voil, Monsieur, le billet dans lequel -est ce que vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas -qu'il ne soit minuit pass, parce que j'ai remarqu souvent que les -jours de vendredi, comme il est aujourd'hui, me sont tout fait -malheureux; ainsi ne me dsobligez pas jusque l, et je verrai si vous -avez de la considration pour moi, si vous m'obligez en ce -rencontre.--Oh! Mademoiselle, rpondit notre comte, que ce temps me va -tre long! et le moyen d'avoir son bonheur entre les mains sans l'oser -goter?--Je verrai par l, dit Mademoiselle, si vous m'tes fidle; et -si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous les vnements qui -suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je vous obirai -jusques la fin, rpondit M. de Lauzun, et je ne manquerai jamais -donner des preuves de ma fidlit et de mon devoir Votre Altesse -Royale. Peu de temps aprs, onze heures frapprent; notre comte, qui -tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer -Mademoiselle, et pendant tout ce temps-l, jamais homme ne tmoigna plus -d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements -qu'il faisoit remarquer cette princesse pour le temps qu'elle lui -avoit fix toient autant de puissans aiguillons qui la peroient -jusques au fond du coeur. Elle toit ravie de le voir; aussi ce fut ce -qui l'acheva d'enflammer, et qui fit dclarer toutes ses affections en -faveur de cet heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec -la montre la main dire Mademoiselle que minuit toit pass. Vous -voyez, dit-il, Mademoiselle, comme je suis fidle vos ordres; minuit -vient de sonner, et cependant voil encore ce billet avec votre cachet -dessus tout entier, sans que j'y aie touch. Mais enfin, continua-t-il, -plus transport que jamais, n'est-il pas encore temps que je me -rjouisse de mon bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit -Mademoiselle, aprs je vous permets de l'ouvrir. Ce quart d'heure tant -pass: Il est donc temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du -privilge que Votre Altesse Royale m'a donn, puisqu'il est presque -minuit et demi?--Oui, rpondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en -dites demain des nouvelles. Adieu, jusqu' ce temps-l, o nous verrons -ce qu'a produit ce billet tant dsir. M. de Lauzun, ayant pris cong -de Mademoiselle, se retira chez lui avec une promptitude inconcevable. - -[Note 239: Il se trouva qu'il toit minuit. Je lui dis: Il est -vendredi, je ne vous dirai plus rien. Le lendemain j'crivis dans une -feuille de papier: _C'est vous._ Je le cachetai et le mis dans ma -poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui dis: J'ai le nom dont il -est question crit dans ma poche, et je ne veux pas vous le donner un -vendredi. Il me rpondit: Donnez-moi le papier, je vous promets de le -mettre sous mon lit pour ne le lire qu'aprs que minuit sera sonn. Je -m'assure, me dit-il, que vous ne douterez pas que je ne veille jusqu' -ce que j'entende l'horloge, et que je n'attende avec impatience que -l'heure soit venue...... Je lui dis: Vous vous tromperiez peut-tre -l'heure, vous ne l'aurez que demain au soir. Je ne le vis que le -dimanche, la messe. Il vint l'aprs-dner chez la Reine; il causa avec -moi, comme avec tous ceux qui toient au cercle.... Je sortois mon -papier, je le lui montrois, et, aprs, je le remettois quelquefois dans -ma poche et d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa extrmement de -le lui donner; il me disoit que le coeur lui battoit... Je lui dis: -Voil le papier. (_Mm. de Madem._, dit cite, VI, p. 130-131.)] - -La curiosit est comme une chose naturellement attache l'esprit de -l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne -mette en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tte de -savoir, et cette curiosit produit des effets diffrens, suivant les -diffrens sujets qui la causent. Celle de M. de Lauzun toit -trs-louable et trs-bonne en sa nature. Le moyen dont il se pouvoit -servir pour en voir la fin toit fort incertain, et la fin trs-douteuse -et mme dangereuse. Sa curiosit toit louable et bonne, car il vouloit -savoir s'il se pouvoit faire aimer de Mademoiselle; les moyens dont il -se servit pour cela sont honntes, mme fort nobles, et quoique -jusqu'ici il n'ait eu que de grandes esprances de leurs bons effets, -nanmoins il n'en a point encore de vritable certitude. Il n'y a donc -que ce billet qu'il tient entre ses mains qui le puisse instruire de -tout; et ce sera par la fin qu'il nous sera permis, aussi bien qu' lui, -de juger certainement de toutes choses. - -Il ne fut pas plus tt arriv chez lui, o il s'toit rendu avec la -dernire promptitude, que la premire chose qu'il fit fut d'ouvrir ce -billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom crit de -la main de Mademoiselle. Je vous laisse juger de son tonnement, et si -cette vue ne lui donna pas bien penser: car enfin il est certain qu'il -y avoit de quoi craindre aussi bien que d'esprer. Il est vrai que -jusque-l toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort -bien russi; mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimul, -Mademoiselle pouvoit n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et -peut-tre pour se moquer de lui, et la grande disproportion qu'il y a -entre cette princesse et M. de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. -Il eut pendant toute cette nuit l'esprit agit de mille penses -diffrentes. Tantt il repassoit dans son souvenir le procd de -Mademoiselle, et il y trouvoit mille bonts et un traitement si -favorable et si extraordinaire pour une personne de sa qualit, qu'il se -figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que de la sincrit -de cette princesse; et la manire obligeante avec laquelle elle avoit -agi avec lui, lui disoit tous momens qu'il y avoit quelque motif -secret qui l'avoit pousse toutes ces choses, mais qu'il toit ais de -voir qu'assurment elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit esprer -une glorieuse fin aprs un si heureux commencement et des progrs si -avantageux. Il n'y avoit donc que l'ingalit des conditions qui lui -toit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il toit -tellement embarrass sur ce qu'il devoit faire, s'il lcheroit le pied -ou s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai dj dit, -la nuit entire dans des inquitudes horribles, et son coeur, qui avoit -combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, toit encore dans -l'irrsolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin, -l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels -ce pauvre coeur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire -l'esprance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait -subsister l'amour. - -M. le comte de Lauzun, dont l'me toit la gne, anim d'un doux et -agrable espoir, prend une forte rsolution de voir la fin de son -entreprise quelque prix que ce soit. Pour cet effet, aprs s'tre -prpar toutes sortes d'vnemens, il veut, comme, un autre Csar, -forcer le destin; faisant mme voir par l, comme fit ce grand empereur, -que son grand coeur n'est pas moins dispos rsister hardiment toutes -les attaques de la mauvaise fortune qu' recevoir agrablement le fruit -d'un heureux succs. Il veut que ce coeur, qui se promet un sicle de -dlices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs -de son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands -combats et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on -trouve une vritable gloire, et qu'il n'est pas mme besoin de toujours -vaincre pour emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une -glorieuse et vigoureuse rsistance, et de ne souffrir jamais que notre -ennemi ait la moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur -notre sort. - -Ce tant dsir matin tant enfin arriv, il s'en va, sans tarder, chez -Mademoiselle[240]. Cette princesse ne le vit pas plus tt dans sa -chambre avec un visage ple et o l'image de la mort toit entirement -dpeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: D'o vient ce -changement si prompt? Hier vous tiez le plus gai et le plus joyeux -homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout fait triste et -mlancolique. Quoi! est-ce l cette joie que vous vous promettiez de -cette confidence pour laquelle vous avez tmoign tant d'empressement? -Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les hommes si je -vous dcouvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout au contraire -depuis que vous le savez. Voil justement l'ordinaire de ceux qui font -tant les zls.--Oh! Mademoiselle, rpondit alors notre comte, qui -jusque l avoit cout fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois -jamais cru, que Votre Altesse Royale se ft moque de moi si -ouvertement. Quoi! Mademoiselle, pour m'tre entirement vou Votre -Altesse Royale, la fidlit avec laquelle j'en ai agi mritoit, ce me -semble, quelque chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va -rendre le jouet et la rise de toute la Cour; et vous me demandez encore -d'o vient le sujet de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, -le poignard dans le sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! -Enfin; vous me traitez comme le dernier de tous les hommes, et pour me -rendre l'affront que vous me faites plus sensible, vous me voulez encore -forcer la cruelle confusion de vous le dire moi-mme. Ha! -Mademoiselle, que ce traitement est rude pour une personne qui en a agi -si sincrement avec vous! Je n'ai jamais agi envers Votre Altesse royale -que de la manire que je le dois. Je vous connois comme une des plus -grandes princesses de toute la terre, et je me connois moi-mme comme un -simple cadet, qui vous doit tout par toutes sortes de raisons. Mais -quoique cadet et simple gentilhomme, la nature m'a donn un coeur haut et -assez bien plac pour ne me souffrir rien faire d'indigne.--Mais que -voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il semble, vous entendre parler -que je vous ai fait quelque grand tort en vous accordant une chose qui -m'est de la dernire importance et dont j'ai fait un secret toute la -terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, mais cette fois je -vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je vous accorde ce que -vous me demandez prfrablement tout autre; cependant ce qui peut tre -un sujet de joie beaucoup d'autres n'en est pour vous que de plaintes! -En vrit, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous satisfaire.--De -grce, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, n'insultez pas davantage un -misrable; que Votre Altesse Royale se divertisse tant qu'il lui plaira - mes dpens, j'y consens de tout mon coeur. Mais je lui demande -seulement qu'elle ait la bont de rvoquer une raillerie qui donneroit -lieu tout le monde aprs vous de me traiter de fou et de ridicule. Et -encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reu toutes ces marques de votre -bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honor que comme des effets -de votre gnrosit et d'une bont toute particulire, et dont je n'ai -jamais mrit la moindre partie; et tous les bons accueils, ni l'estime -que Votre Altesse Royale a tmoign avoir pour moi, ne m'ont jamais fait -oublier qui vous tes, ni qui je suis. Que si j'en ai us si librement, -'a t sans dessein, et je vous demande, Mademoiselle, de m'en punir de -toute autre manire qu'il plaira Votre Altesse Royale; je subirai son -jugement jusques m'loigner de sa vue pour jamais; je mourrai mme -pour expier les fautes que je puis avoir commises, quoique -involontairement, envers votre Royale personne. Je ne demande seulement - Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et qu'elle soit -persuade que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus soumis -ses volonts, ni si insparable de ses intrts que moi. - -[Note 240: Aprs tre sorties de l'glise (dans le rcit de -Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous allmes chez M. le -dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de Lauzun, qui -s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me regarder. Son -embarras augmenta le mien. Je me jetai genoux pour me mieux chauffer. -Il toit tout auprs de moi. Je lui dis, sans le regarder: Je suis -toute transie de froid. Il me rpondit: Je suis encore plus troubl de -ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour donner dans votre panneau; -j'ai bien connu que vous vouliez vous divertir... Je lui rpondis: -Rien n'est si sr que les deux mots que je vous ai crits, ni rien de -si rsolu dans ma tte que l'excution de cette affaire. Il n'eut pas -le temps de rpliquer, ou ne se trouva pas la force de soutenir une plus -longue conversation. (_Mm. de Madem._, loc. cit.)] - -Mademoiselle, qui jusque l avoit feint de ne point entendre ce que -vouloit dire M. de Lauzun, et qui mme en avoit ri au commencement, -voyant qu'il parloit tout de bon et que la manire dont il avoit exprim -sa douleur toit effectivement sincre et sans feinte, cette princesse -en fut effectivement touche, et cette humeur riante faisant place la -compassion, se changea en un moment en un vritable srieux. Et comme ce -qu'elle avoit fait d'abord n'toit que pour l'prouver, et que -d'ailleurs elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du coeur de M. -le comte de Lauzun, elle ne s'en crut pas plutt assure, que cette -tendresse qu'elle avoit pris soin de cacher au fond de son coeur se -dcouvrit enfin sa faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout -son visage l'ayant touche jusques au vif, Mademoiselle le regardant -d'un oeil plus favorable qu'elle n'avoit encore fait, aprs avoir -longtemps gard le silence, cette princesse lui dit: Ha! Monsieur, que -vous faites un grand tort la sincrit de mon procd envers vous, et -que vous connoissez mal les sentimens que mon coeur a conus pour vous! -Si vous saviez l'injure que vous me faites de me traiter ainsi, vous -vous puniriez vous-mme de l'affront que vous me faites. Quoi! vous -tournez en raillerie la plus grande affection du monde, o j'ai apport -toute la sincrit qui m'toit possible! Je me suis fait violence avant -que de faire ce que j'ai fait pour vous; mais enfin la tendresse l'a -emport sur ma fiert; je m'oublie, s'il faut le dire, pour vous donner -la plus forte preuve de mes affections que j'aye jamais donne -personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un rang qui n'toit pas -infrieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mriter mon -estime; cependant ils ont travaill en vain, et non seulement je vous -donne cette estime, mais je me donne moi-mme! Aprs cela vous dites que -je me moque de vous et que je hasarde votre rputation; je me hasarde -bien plutt moi-mme. Nanmoins je passe par dessus toutes ces -considrations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon pour vous -lever un rang o, selon toutes les apparences, vous ne dviez pas -prtendre, quoique vous mritiez davantage? - -M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit -d'entendre[241], au moins en faisoit-il semblant, aprs avoir vu que -Mademoiselle ne parloit plus, rpondit en ces termes: Oh! Mademoiselle, -que vous tes ingnieuse tourmenter un malheureux! et qu'il faut bien -avouer que les personnes de votre condition ont bien de l'avantage de -pouvoir se divertir si agrablement, mais cruellement pour ceux qui en -sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en ide et en -imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite le reste -de mes jours. Et de grce, encore une fois, Mademoiselle, faites-moi -plutt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de me voir -languir et tre la rise de tout le monde. J'ai toujours eu le dsir de -me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en croit -indigne, que du moins elle ait gard ma bonne volont... Je le dis -encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que -vous tes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais t assez -audacieux pour aspirer ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me -flatter, seulement pour vous divertir. - -[Note 241: Madame de Nogent, soeur de M. de Lauzun, fut moins difficile -persuader: J'avois crit sur une carte: Monsieur, M. de Longueville, et -M. de Lauzun. Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui -montrai ces trois noms, et je lui dis: Devinez lequel de ces trois -hommes j'ai envie d'pouser? Elle ne me fit d'autre rponse que celle -de se jeter mes pieds et me rpter qu'elle n'avoit que cela me -dire. (_Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 133.)] - -Il pronona ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que -son me toit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit -toit des plus aigus, et Mademoiselle, qui l'observoit de prs, le -reconnut aisment, de faon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle -le tmoigna assez par ces paroles: Quoi! dit cette princesse avec une -action toute passionne, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous -persuader? Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en -prends pour vous procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis -une princesse sincre, et ce que je vous ai dj dit n'est que -conformment mes intentions; et je vous en donnerai telle preuve que -vous n'aurez pas lieu d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous -traiter aussi favorablement comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour -vous les sentimens d'une vritable tendresse? Non, poursuivit cette -princesse, versant quelques larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle -voyoit M. de Lauzun dans la dernire affliction et toujours obstin dans -l'erreur qu'elle se moquoit de lui; non, je ne dguise point ma pense; -et puisque mes paroles n'ont pas pu vous persuader les vritables -sentimens de mon coeur, il faut que j'emprunte le secours de mes yeux, et -que les larmes que vous me forcez de verser vous en soient des tmoins -auxquels vous ne puissiez rien objecter. Me croyez-vous, Monsieur, aprs -vous avoir donn des preuves si fortes de mon amour? Douterez-vous -encore de la sincrit de mon procd, aprs l'avoir ou de ma bouche, -et que mes yeux mme n'ont pas pargn leurs soins et leur pouvoir pour -ne vous laisser aucun doute? Rpondez-moi donc, s'il vous plat: cette -dclaration si ingnue, et, ce me semble, assez extraordinaire, -mrite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien de ma -promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me disiez -qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent justement -prtendre la possession des grandes princesses, je vous rpondis que -vous vous trompiez, qu'ils n'toient pas les seuls, et qu'il y en avoit -d'autres qui, par leur propre mrite et sans le secours du sang, y -pouvoient prtendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, je -n'en voyois point qui le pt mieux prtendre que vous. Je vous parlois -alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire -heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le -rendre. Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert -cela; agissez hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez -de votre ct, et assurez-vous ma foi de princesse que je n'oublierai -rien du mien. tes-vous content, Monsieur? Et aprs ce que je viens de -vous dire, douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, -s'cria M. de Lauzun, se jetant ses pieds, ravi d'un discours si -tendre et si obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa -faveur, qu'est-ce que je pourrois faire pour reconnotre l'excs de vos -bonts? Quoi! Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre -Altesse Royale rend le plus heureux, soit le plus ingrat par -l'impossibilit de ne pouvoir rien faire qui puisse marquer sa -reconnoissance? La plus grande princesse du monde lvera un misrable -jusques au plus haut degr de bonheur, et il n'aura rien que des -souhaits pour reconnoissance d'un bienfait si extraordinaire? Que vous -me rendez heureux, Mademoiselle, par l'excs d'une gnrosit sans -exemple! Mais que ce haut point de gloire me sera rude, tandis que je ne -pourrai rien faire pour reconnotre la dclaration que Votre Altesse -Royale vient de faire en ma faveur! Elle m'est trop avantageuse et a -trop de charmes pour moi pour demeurer sans rponse, et la gratitude me -doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un profond respect et le devoir -mme m'ont fait taire si longtemps. Et puisque je ne puis rien faire -pour Votre Altesse Royale pour lui marquer ma gratitude, je dois lui -dire du moins et lui dcouvrir les sentimens de mon coeur. Il est vrai, -Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer chez Votre -Altesse Royale, j'ai remarqu tant de charmes, que ce que je ne faisois -autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un motif plus doux et -plus agrable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous plat, mes -transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je vous -considrai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a -trop de charmes pour s'en pouvoir dfendre; les beauts de votre me qui -sont jointes celles de votre corps font un admirable compos de toutes -les beauts ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour -voir, des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un coeur -pour aimer. J'ai fait tous mes efforts pour me dfendre de cette passion -lorsqu'elle ne faisoit encore que natre; non pas par quelque sorte de -rpugnance, car je sais trop qu'outre que vous mritez les adorations de -toute la terre, je ne pouvois jamais tre embras d'une si digne et -glorieuse flamme. Je pourrois ajouter cela, quoique Votre Altesse -Royale me taxe de prsomption, que, si la nature a mis tant d'ingalit -entre votre condition et la mienne, elle m'a donn un coeur assez noble -et lev pour n'aspirer qu' de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu -se rsoudre s'attacher autre qu' Votre Altesse Royale. Oui, -Mademoiselle, je l'avoue vos pieds, aprs l'aveu sincre que vous -venez de faire sur le sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais -os parler, si votre procd ne m'en avoit donn la licence, quoique je -ne visse point d'autre remde mon mal que la langueur pendant le reste -de mes jours. J'aimois mieux traner une vie mourante dans un mortel -silence, que de risquer vous dplaire et m'attirer pour un seul -moment votre disgrce par la moindre parole qui vous pt faire connotre -mon amour. Et comme j'ai fait par le pass, je tcherai avec soin -composer et mes yeux et toutes mes actions, de peur qu' l'insu de mon -coeur ils ne vous disent quelque chose de ce qu'il ressent pour vous: -car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un simple cadet qui n'a que son -pe pour partage ost aspirer la possession d'une princesse qui n'a -jamais su regarder les ttes couronnes qu'avec indiffrence, et qui a -refus les premiers partis de l'Europe? Quelle apparence, dis-je, -qu'aprs le refus de tant de souverains parmi lesquels il y en a qui, -par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute prtendre avec quelque -justice la possession de Votre Altesse Royale... Nanmoins toute la -terre sait qu'elle a eu toujours un coeur ferme toutes ces poursuites, -comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. Ainsi, -Mademoiselle, aprs une connoissance si parfaite de toutes ces choses, -tout le monde ne m'auroit-il pas blm, si on avoit su quelque chose des -sentimens de mon me envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je pas -lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'tois assez -tmraire pour vous le dcouvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis -encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prvoyois que -mon cruel silence alloit tre indubitablement suivi, je prparois mon -me une forte et respectueuse rsistance. Il m'toit bien plus -avantageux de vous aimer d'un amour cach et votre insu, que de -hasarder une dclaration capable de vous dplaire et de m'interdire -l'accs entirement libre que j'avois auprs de Votre Altesse Royale. Il -est vrai, Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois vritablement -des peines inconcevables, et, parler coeur ouvert, je ne sais pas si -j'aurois pu y rsister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus -grand mal modroit en quelque faon celui que je sentois. - -Mademoiselle, qui jusque l l'avoit cout fort attentivement sans -l'interrompre, prit la parole en cet endroit: Le choix que j'ai fait, -dit cette princesse, n'est pas un choix fait la hte; il y a longtemps -que j'y travaille, et j'y ai fait rflexion plus que vous n'avez pens -d'abord. Je vous ai observ de prs auparavant, et je ne me suis -dclare enfin qu'aprs avoir bien song ce que j'allois faire. Je -n'ai pas choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de -plusieurs que si ce n'toit que le mien seul; et ceux que j'ai consults -l-dessus m'ont entirement confirme dans mon dessein. C'est votre -esprit, vos actions, votre vertu, c'est de vous-mme que j'ai voulu me -conseiller, et je vous ai trouv si raisonnable en tout depuis que je -vous observe, que, loin de me repentir de ce que je viens de dire, au -contraire je crains de ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement -mes affections. Quant cette ingalit de conditions qui vous fait tant -de peine, n'y songez point, je vous prie, et soyez assur que je ne -laisserai pas imparfaite une chose laquelle j'ai travaill avec tant -de plaisir, et j'y travaillerai jusqu' la fin avec soin, et comme une -affaire dont je prtends faire votre fortune et le sujet de mon repos; -comptez seulement l-dessus. Ce que l'clat des couronnes dont vous -venez de parler n'a pu faire sur mon esprit, votre mrite le fait -excellemment; et mon coeur, qui jusque aujourd'hui s'est conserv dans -son entire libert, malgr toutes les recherches des rois et des -souverains, n'a su cependant viter de devenir captif d'un simple cadet, -comme vous dites. Si tous les cadets vous ressembloient, Monsieur, il se -trouveroit peu d'hommes qui voulussent tre les ans. Je ne prtends -pas faire votre pangyrique, mais je suis oblige de donner cela -premirement la vrit, secondement vous-mme, afin que vous -n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, troisimement au -choix que j'ai fait, pour faire voir toute la terre que je ne l'ai -fait qu'aprs un long examen, aprs l'avoir trouv digne de moi, et ma -propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et je vous -crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la mme chose sur vous -que vous vous tes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre bel -esprit s'est imagin de moi, de mes prtentions et de ma qualit, et de -cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde, -sans qu'il ait t en mon pouvoir de vous en empcher; souffrez que -j'aie ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est -ingnieuse se donner du plaisir, et que le prtexte de revanche est -agrablement excut! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous -avez, par un effet de votre bont et d'une gnrosit sans exemple, -voulu faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre -intrt de l'lever, par des louanges excessives, aussi haut que votre -belle bouche le pourra, afin que l'approbation particulire que votre -esprit clair en fera fasse natre celle de tout l'univers. Et puisque -votre royale main me destine une place dont le seul souvenir me fait -trembler de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me -prpare un si haut bonheur ne soit pas la seule agir dans une action -si peu commune: c'est--dire, Mademoiselle, qu'tant assez malheureux -pour ne mriter pas seulement que Votre Altesse Royale pense moi, et -que, nonobstant toutes ces raisons, elle a la bont de me destiner au -plus suprme degr de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de -vous-mme, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que -vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par l que toute -la terre me verra avec moins de peine et de tourment mont en peu de -temps un si haut fate de grandeur; et cette lvation si prompte et -cette haute estime me feront trouver l'accs libre chez les esprits des -personnes mme qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, -Mademoiselle, de trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas -lieu de vous repentir. - ---S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me -point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout -dire, il suffit de vous aimer tendrement pour tre aussi contente de mon -choix que je me le promets. Et pour vous obliger en faire autant, je -suis assure de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse -du monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient -flatt, mais vous verrez bientt les effets. Et je m'en vais vous faire -voir la sincrit de mon coeur d'une manire qui vous tera tout -scrupule, et je ne veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez -seulement cela, si vous voulez votre fortune, et ne perdez point le -temps, si vous m'aimez; le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son -consentement, et soyez assur du mien, et que je m'en vais y faire tout -ce que je pourrai.--Oh! Mademoiselle, s'cria alors le comte de Lauzun, -se jetant pour une seconde fois ses pieds, qu'est-ce que je pourrai -faire pour reconnotre toutes les troites obligations que j'ai Votre -Altesse Royale, aprs en avoir reu des preuves si sensibles? Quoi, la -plus grande princesse de la terre en qualit, en biens et en mrite, -s'abaissera jusqu' venir chercher un homme priv pour l'honorer de ses -bonnes grces? Ah! c'est trop. Mais elle lui offre non seulement ses -bonnes grces, son amiti, mais aussi son coeur privativement tout -autre, et ses affections! Et pour dernier tmoignage d'une gnrosit -inestimable, cette mme princesse lui veut donner sa royale main et -gnralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu m'es -aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me donnant -tout, tu me laisses dans l'impossibilit de pouvoir tmoigner ma juste -reconnoissance que par de seuls dsirs! Le prsent que tu me fais est -d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et mes forces et -mon peu de mrite s'il toit moindre, parce que je pourrois concevoir -quelque sorte d'esprance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que -Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur mme; mais -de grce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excs de votre -bont, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je -l'tois moins, parce que je goterois ma fortune avec toute sa douceur, -si elle toit mdiocre, au lieu que je me vois accabl sous le poids de -celle que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi -et de mes esprances. Et comme je n'ai rien que de vous, agrez, s'il -vous plat, le voeu solennel que je fais Votre Altesse Royale de tous -les moments de ma vie. Le don que je vous fais est peu de chose en -comparaison de ce que j'en ai reu, mais il est sincre, et l'exactitude -avec laquelle j'excuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale -et ne laissera, jamais le moindre doute sur ce sujet. - -Vous voyez quel admirable progrs en si peu de temps M. de Lauzun avoit -fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu -d'esprer, mais encore il n'avoit rien craindre, puisqu'il avoit -oblig cette princesse se dclarer d'une manire qui surpassoit de -beaucoup toutes ses esprances. De faon que, se voyant entirement -assur de ce ct, et ne pouvant plus douter qu'il ne ft vritablement -aim de Mademoiselle aprs la dclaration tendre et sincre qu'il en -avoit ou de la propre bouche de cette princesse, il ne songea plus qu' -avoir l'agrment du Roi, sans quoi il lui toit impossible de pouvoir -rien conclure. L'occasion s'en prsenta peu de temps aprs, ou pour -mieux dire il la fit natre lui-mme, voyant qu'il ne manquoit plus que -cela son entier bonheur. - -Il toit un jour auprs du Roi, o, aprs avoir dit beaucoup de choses -sur le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connotre qu'il -falloit qu'il y et quelque chose de plus qu' l'ordinaire entre cette -princesse et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus -clairs, se douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait -l'honneur M. de Lauzun de l'aimer, Sa Majest lui dit en riant: Mais, -Lauzun, il semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; -car, t'entendre parler d'elle, il faut ncessairement que tu aies plus -d'accs auprs d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, rpondit M. de -Lauzun, je suis assez heureux pour n'y tre pas mal, et cette princesse -me fait l'honneur de me traiter d'une manire me faire croire que, si -Votre Majest m'est favorable, je puis prtendre un bonheur qui n'a -point de semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son -ris, tu pourrois bien aspirer devenir mon cousin[242]?--Ah! Sire, -rpondit M. de Lauzun, Dieu ne plaise que j'eusse une pense au-dessus -de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la mettre au -jour de moi-mme, s'il toit vrai que je l'eusse conue; je sais trop -mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce devoir -et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, qui -n'a rien qu'il ne tienne des libralits toutes royales de Votre -Majest; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand -je me suis vou son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir -quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis -trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas tre indiffrent. Tous -les bienfaits que je reois tous les jours de Votre Majest me font -croire que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grces. -Aussi, Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec -toutes sortes de raisons, ne veulent pas que je prtende jamais rien -sans l'aveu de Votre Majest. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire -encore avec tout le respect que je vous dois, si Votre Majest ne m'est -point contraire, je me puis dire le plus heureux de tous les hommes. - -[Note 242: Il semble, au contraire de ce qui est avanc ici, que Lauzun -n'ait jamais os parler lui-mme au Roi de ce grand projet de mariage. -Il eut la plus grande peine du monde laisser mademoiselle de -Montpensier crire ce sujet Sa Majest. Il me remettoit toujours -d'une journe une autre, sans y vouloir consentir; la fin, aprs -l'avoir extrmement press, et m'tre fche contre lui des longueurs -qu'il apportoit une affaire qu'il devoit savoir me donner de -l'inquitude, j'crivis ma lettre avec tant de prcipitation, de crainte -qu'il ne changet de sentiment, que je n'eus pas la patience de prendre -le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je crois mme que -je ne me donnai pas celui de la relire. Mademoiselle se rappela dans la -suite quels toient peu prs les termes de sa lettre, et la refit pour -l'insrer dans ses Mmoires (t. 6, p. 147 et suiv., _dit. cite_).] - -Madame de Montespan, qui toit l et qui avoit cout, sans parler, tout -ce dialogue, et qui toit, aussi bien que le Roi, ravie d'tonnement de -voir la faon passionne et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de -parler, fut sensiblement touche, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi: -Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous sa fortune? Laissez-le faire, -il n'y a point de personne qui ait plus de mrite que lui; que cela vous -fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'tre -contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire, -rpondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre -tout, sans qu'ils soient obligs tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils -sont au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, -le Roi le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit -Lauzun, je ne puis rien que je n'aie la permission du Roi mon matre. -Le Roi, voyant cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et -qu'il a toujours honor d'une cordiale amiti, lui dit: Eh bien, -Lauzun, pousse ta fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout -ce que je pourrai, et tu en verras les effets. - -A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni -qui eut de si heureux progrs dans une entreprise o toutes les -apparences toient directement opposes? Et ne pouvoit-il pas se -promettre un entier bonheur o tout autre auroit trouv sa perte! Le -voil donc qui s'en va porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il -avoit du Roi. Jamais cette princesse ne tmoigna plus de joie que dans -cette rencontre. Ils demeurrent quelques jours dans cet tat se -donner mutuellement tous les tmoignages innocens d'un vritable amour, -mnageant toutes choses de manire qu'ils pussent achever et finir leurs -desseins par un heureux mariage. - -Or ce fut dans ce temps-l que, la mort de Madame tant survenue[243], -M. de Lauzun s'en alla d'abord chez Mademoiselle, et lui parla ainsi: -Enfin je vois bien, Mademoiselle, que le destin, jaloux de mon bonheur, -s'est aujourd'hui dclar contre moi; la mort de Madame va entirement -faire avorter tous les glorieux desseins que Votre Altesse Royale avoit -conus pour moi. La mort de cette princesse vous a laiss une place plus -digne de vous, et plus sortable votre condition que celle que vous -vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il falloit que dans ce cadet -vous trouvassiez un grand prince, et votre attente ne pouvoit jamais -mieux tre remplie que par la royale personne de Monsieur, frre unique -du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez d'un vritable repos -et d'un bonheur solide et plus proportionn votre qualit, s'il n'y en -a point qui le soit votre mrite. Ma chute m'est d'autant plus -sensible que je tombe du plus haut degr de gloire o Votre Altesse -Royale m'avoit lev dans la plus grande confusion de me voir si -malheureusement frustr du fruit de mes esprances. Mais dans cet -trange revers de fortune j'y trouve encore une espce de consolation: -c'est, Mademoiselle, qu'ayant tout reu de Votre Altesse Royale par le -don qu'elle m'avoit dj fait de sa royale personne, je lui tois -infiniment oblig et redevable par l'ingalit du prsent qu'elle avoit -fait de celui qu'elle avoit reu. Mais aujourd'hui je prtends -m'acquitter de tout envers elle: vous avez fait parotre une gnrosit -sans exemple quand vous vous tes donne un simple cadet; ce misrable -gentilhomme, n'ayant rien vous offrir pour s'acquitter envers vous de -vos libralits, a enfin rsolu de vous rendre vous-mme vous-mme, -afin de contribuer par cette gnreuse restitution au repos de Votre -Altesse Royale. Je ne veux pas vous donner la peine de vous dgager -vous-mme de votre promesse, je vous crois l'me trop belle pour en -avoir la pense; mais je veux faire mon devoir en me dgageant moi-mme. -Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y ait d'autre motif que celui de -votre intrt qui me fasse agir ainsi; j'ai un coeur tendre et sensible, -plus que Votre Altesse Royale ne se peut l'imaginer, quoique dans la -perte que je vais faire aujourd'hui je prvoie ma ruine. Oui, -Mademoiselle, la langueur va succder toutes les joies que Votre -Altesse Royale avoit causes par ses bonts, et ce coeur que vous aviez -anim par de si hautes et glorieuses esprances se va plonger dans la -douleur et se va desscher et consumer petit feu. Allez donc, grande -princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous cder. -Aprs cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la -puisse remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes -sortes de raisons, et, aprs la perte que Monsieur vient de faire, il ne -peut tre consol que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il -mrite seul vos affections, et vous seule tes digne des siennes. Allez, -Mademoiselle, encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que -votre mariage avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi -contents que vous le mritez et que je l'ai souhait. - -[Note 243: Madame Henriette mourut le 30 juin 1670. Plusieurs des faits -qui prcdent sont postrieurs cette date. Il est certain qu'il fut -alors grandement question de marier avec Mademoiselle Monsieur, duc -d'Anjou, frre du Roi. Mais si Monsieur dsiroit cette alliance pour -faire entrer dans sa maison les biens immenses de Mademoiselle, -celle-ci, qui connoissoit l'arrire-pense du prince, et qui d'ailleurs -aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve ce sujet de grands -dtails dans ses _Mmoires_, dit. cite, t. 6, _initio_.] - -M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit parotre tant d'amour et un -si vritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute -faire, que dans le mme instant Mademoiselle lui rpondit: Je -n'attendois pas un pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon -repos vous devoit tre plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il -me semble que vous ne cherchez qu' m'inquiter de plus en plus par des -alarmes qui ont si peu de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour -vous, et pour vous mettre en tat de n'envier le sort de personne. Ce -n'est pas l'clat ni la qualit que je cherche; vous savez que j'en ai -refus assez souvent, pour n'en pas chercher aujourd'hui. tes-vous -content, Monsieur, et cette dclaration est-elle assez ample pour vous -ter tout soupon? Je veux encore faire davantage, et vous le verrez -bientt. ces mots, M. de Lauzun se jetant aux pieds de Mademoiselle: -Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma lgre conduite; ne -l'imputez, de grce, qu' l'amour excessif que j'ai pour Votre Altesse -royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et vivrois plus en repos -et sans inquitude; mais la force de mon amour ne me permettra en nulle -sorte de n'tre pas alarm que je ne sois parvenu cet heureux moment -qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de Votre Altesse -Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous laisse jouir -paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu. - -Peu de jours aprs, Mademoiselle, comme elle vouloit ter toute -apparence de crainte M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier -Monsieur de se dsister de sa recherche, et de ne point songer elle -autrement que comme ayant l'honneur d'tre sa parente, ce que le Roi -fit: dont Monsieur parut un peu fch, sans savoir d'o cela provenoit. -Cependant Mademoiselle ne manqua pas de dire M. de Lauzun la prire -qu'elle avoit faite au Roi, ce qui acheva de le mettre en repos, dont -elle eut bien de la joie. - -Or, voulant mettre fin leurs dsirs, ils demandrent au Roi l'effet de -sa parole[244]. Sa Majest, voyant que Mademoiselle le dsiroit -ardemment, y acquiesa volontiers[245], de faon qu'il n'y restoit qu' -pouser; et M. de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevque en sa -poche, et la parole du Roi. Ce qui toit si assur pour lui, il ne le -remettoit qu'afin de faire cette crmonie avec plus d'clat et de -pompe; de manire que, cela ayant clat ouvertement[246], les princes -et les princesses du sang firent tant auprs du Roi qu'ils le firent -changer[247], en sorte que Sa Majest ayant mand un soir Mademoiselle -au Louvre, il lui en fit ses excuses. La premire parole que cette -princesse profra aprs avoir ou ce rude arrt fut: Et que deviendra -M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, rpliqua -le Roi, qu'il aura lieu d'tre satisfait. Mais, ma cousine, me -promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien, dit -cette princesse afflige, en sortant brusquement de la chambre du Roi. -Et pour M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songet -point sa perte, et qu'il le mettroit dans un tat qu'il n'envieroit la -fortune de personne. - -[Note 244: Lorsque M. de Lauzun m'eut renvoy ma lettre, je la donnai -Bontemps pour la donner au Roi, qui me fit une rponse trs honnte. Il -me disoit qu'il avoit t un peu tonn, qu'il me prioit de ne rien -faire lgrement, d'y bien songer, et qu'il ne me vouloit gner en rien; -qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit des marques de sa tendresse lorsqu'il -en trouveroit des occasions. (_Mm. de Madem._, 6, p. 150.)] - -[Note 245: ... Le Roi joua cette nuit-l jusqu' deux heures... Il me -trouva dans la ruelle de la Reine; il me dit: Vous voil encore ici, ma -cousine? Vous ne savez pas qu'il est deux heures? Je lui rpondis: -J'ai parler Votre Majest. Il sortit entr deux portes, et il me -dit: Il faut que je m'appuie, j'ai des vapeurs. Je lui demandai s'il -vouloit s'asseoir. Il me dit: Non, me voil bien. Le coeur me battoit -si violemment que je lui dis deux ou trois fois: Sire! Sire! Je lui -dis, la fin: Je viens dire Votre Majest que je suis toujours dans -la rsolution de faire ce que je me suis donn l'honneur de lui -crire... Il me dit: Je ne vous conseille ni ne vous dfends cette -affaire; je vous prie d'y bien songer avant de la terminer. J'ai encore, -me dit-il, un autre avis vous donner: Vous devez tenir votre dessein -secret jusqu' ce que vous soyez bien dtermine. Bien des gens s'en -doutent; les ministres m'en ont parl; M. de Lauzun a des ennemis: -prenez l-dessus vos mesures. Je lui rpondis: Sire, votre Majest est -pour nous, personne ne sauroit nous nuire. (_Mm._, 6, 156 et suiv.) - -Le secret de ce mariage, exactement gard par Lauzun et par -Mademoiselle, avoit t surpris par Guilloire, secrtaire des -commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois. -Lauzun avoit su cette indiscrtion et l'avoit apprise Mademoiselle, -qui ne consentit garder Guilloire auprs d'elle que sur l'avis formel -du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit mme entretenu -Mademoiselle ce sujet. M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus -librement que moi Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui -donnoit auprs d'elle, lui dit tout ce qu'un vritable zle pouvoit lui -faire dire l-dessus; et un jour, tant dans l'antichambre, je -l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: Vous -tes la rise et l'opprobre de toute l'Europe. (_Mm. anecd._ de -Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)] - -[Note 246: La nouvelle de ce mariage, dont le projet avoit t tenu si -secret jusque-l, clata vite. On connot la fameuse lettre adresse -M. de Coulanges ce sujet, le lundi 15 dcembre 1670, par Mme de -Svign: Je m'en vais vous mander la chose la plus tonnante..., etc. - -Le jeudi 18 dcembre, Mme de Svign alla complimenter mademoiselle de -Montpensier: Ce mme jeudi, j'allai ds neuf heures du matin chez -Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier la campagne, et -que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la -crmonie. Cela toit ainsi rsolu le mercredi au soir, car pour le -Louvre cela fut chang ds le mardi. (Cf. Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol -in-18, t. 1, p. 80.)--Mademoiselle crivoit; elle me fit entrer, elle -acheva sa lettre, et puis, comme elle toit au lit, elle me fit mettre -genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot mot -qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transporte de la joie de -faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: Mon Dieu! -Mademoiselle, vous voil bien contente; mais que n'avez-vous donc fini -promptement cette affaire ds lundi? Savez-vous bien qu'un si grand -retardement donne le temps tout le royaume de parler, et que c'est -tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si -extraordinaire? Elle me dit que j'avois raison, mais elle toit si -pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une lgre -impression... dix heures elle se donna au reste de la France, qui -venoit lui faire compliment. (Mad. de Svign, lettre du 24 dc. 1670.) - -Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mmoires, ne parle point de cette -visite et de cette prdiction de madame de Svign; mais elle numre -complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au -nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que -recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.] - -[Note 247: Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, dit madame de -Svign, c'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut -reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc lundi que la chose fut -dclare. Le mardi se passa parler, s'tonner, complimenter. Le -mercredi, Mademoiselle fit une donation M. de Lauzun, avec dessein de -lui donner les titres, les noms et les ornements ncessaires pour tre -nomm dans le contrat de mariage, qui fut fait le mme jour. (Cf. _Mm. -de Montp._, 6, 201.) Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre -duchs: le premier, c'est le comt d'Eu, qui est la premire pairie de -France, et qui donne le premier rang; le duch de Montpensier, dont il -porta hier le nom toute la journe; le duch de Saint-Fargeau, le duch -de Chtellerault, tout cela estim vingt-deux millions. Le contrat ft -dress; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui toit hier, -Mademoiselle espra que le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; -mais, sur les sept heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs -barbons firent entendre Sa Majest que cette affaire faisoit tort sa -rputation; en sorte qu'aprs avoir fait venir Mademoiselle et M. de -Lauzun, le Roi leur dclara devant M. le Prince qu'il leur dfendoit -absolument de songer ce mariage. (Lettre du vendredi 19 dc. 1670.)] - -N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-l avoit -ri ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sret, ils ont fait -naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les -plaisirs que ces deux coeurs toient la veille de goter ensemble se -sont changs en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous -avez fait rflexion sur cette premire parole de Mademoiselle, lorsque -le Roi lui annona ce funeste arrt, elle demanda quel seroit le sort de -son amant, et aprs: Que deviendrai-je moi-mme? comme si l'union de -leurs corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voil, ce me -semble, ce que l'on doit appeler amour sincre et vritable, et l'on en -voit peu de cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois -qu'elles prissent cette leon pour elles, l'imitation d'une si grande -princesse. - -N'avouerez-vous pas que voil tous les soins et les peines de -Mademoiselle et de M. de Lauzun bien mal rcompenss, lorsqu'ils ne -pouvoient dsirer qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient -projet? - -Peu de jours aprs, quoique ce mariage ft rompu, le bruit ne laissoit -pas de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns -en parloient d'une faon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur -la bont que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui -paroissoit au dehors n'toit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa -Majest faisoit pour ter les discours que l'on auroit faits sur -l'ingalit de Mademoiselle avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que -le procd du Roi n'toit pas une feinte, mais une vrit, il en voulut -donner des preuves crites de sa propre main, non seulement aux -personnes de la Cour, mais tout le public[248], par la lettre que je -rapporte ici, o il s'explique assez ouvertement: - -[Note 248: Les ministres conseillrent au roi d'crire une lettre -tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les pays trangers pour leur -donner part, des raisons qu'il avoit eues de rompre mon affaire. (_Mm. -de Mademoiselle_, 6, 236.)] - - Lettre du Roi. - - _Comme ce qui s'est pass depuis cinq ou six jours par un - dessein que ma cousine de Montpensier avoit form d'pouser - te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon - corps, fera sans doute grand clat partout, et que la - conduite que j'y ai tenue pourroit tre malignement - interprte, et blme par ceux qui n'en seroient pas bien - informs; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres - qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours - que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler - elle-mme d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir - infiniment surprendre, m'crivit une longue lettre[249] pour - me dclarer la rsolution qu'elle disoit avoir prise de ce - mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put - s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant - cependant, jusqu' ce qu'il m'et plu de l'agrer, d'avoir - la bont de ne lui en point parler quand je la rencontrerois - chez la Reine. Ma rponse, par un billet que je lui crivis, - fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre - garde de ne rien prcipiter dans une affaire de cette - nature, qui irrmdiablement pourroit tre suivie de longs - repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire - davantage, esprant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec - tant de considrations que j'avois lui reprsenter, la - ramener par douceur changer de sentiments. Elle continua - nanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres - voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, me presser - extrmement de donner le consentement qu'elle me demandoit, - comme l seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le - bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner - la rendroit la plus malheureuse qui ft sur la terre. Enfin, - voyant, qu'elle avanoit trop peu son gr dans sa - poursuite, aprs avoir trouv moyen d'intresser dans sa - pense la principale noblesse de mon royaume, elle et le - Comte de Lauzun me dtachrent quatre personnes de cette - premire noblesse, qui furent les ducs de Crqui et de - Montauzier, le marchal d'Albret et le marquis de Guitry, - grand matre de ma garderobe[250], pour me venir reprsenter - qu'aprs avoir consenti au mariage de ma cousine de - Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficult, - mais avec plaisir, si je rsistois celui-ci, que sa soeur - souhaitoit si ardemment, je ferois connotre videmment au - monde que je mettois une trs grande diffrence entre les - cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne, - ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire prfroit - les grands tous princes trangers, et qu'il toit - impossible que cette diffrence ne mortifit extrmement - toute la noblesse de mon royaume. Ils m'allgurent ensuite - qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non - seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur - des gentilshommes de les pouser, mais mme des reines - douairires de France. Pour conclusion, les instances de ces - quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si - persuasives sur le principe de ne pas dsobliger toute la - noblesse franoise, que je me rendis la fin et donnai un - consentement au moins tacite ce mariage, haussant les - paules d'tonnement sur l'emportement de ma cousine, et - disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et - qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Ds ce moment - l'affaire fut tenue pour conclue; on commena en faire - tous les prparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects - ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._ - -[Note 249: On a remarqu sans doute qu'il n'est pas question, dans le -cours de ce rcit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi. -Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppl -pour la plupart.] - -[Note 250: Nous traitmes fond de tout ce que nous avions faire, et -prmes la rsolution que MM. les ducs de Crquy et de Montauzier, le -marchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi -pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire. -Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-l que je ne me -souviens pas prcisment de ce que ces messieurs toient chargs de dire -au Roi. Je sais pourtant que, lorsque l rsolution de les faire parler -fut prise, je dis M. de Lauzun: Pourquoi n'allons-nous pas nous-mmes -faire cette affaire? Il me dit qu'il toit plus respectueux d'en user -de cette sorte. (_Mm. de Montp._, 6, 164.)] - -[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alenon, soeur du -second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de -Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord t -assez oppose cette alliance, qui devint ensuite pour elle un -prcdent sur lequel elle s'appuya pour droger encore davantage.] - -[Note 252: Mademoiselle avoit en ralit quarante-trois ans, et M. de -Lauzun trente-sept ans. Elle toit ne en mai 1627 et lui en 1633.] - - _Le jour suivant il me fut rapport que ma cousine avoit dit - plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je - l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point - voulu parler qu'en prsence de tmoins, qui furent le duc de - Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de - Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main, - elle dsavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil - discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit tmoign et - tmoigneroit toujours tout le monde qu'il n'y avoit rien - de possible que je n'eusse fait pour lui ter son dessein de - l'esprit et pour l'obliger changer de rsolution. Mais - hier, m'tant revenu de divers endroits que l plupart des - gens se mettoient en tte une opinion qui m'toit fort - injurieuse: que toutes les rsistances que j'avois faites en - cette affaire n'toient qu'une feinte et une comdie, et - qu'en effet j'avois t bien aise de procurer un si grand - bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que - j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me rsolus d'abord, - y voyant ma gloire si intresse, de rompre ce mariage et de - n'avoir plus de considration ni pour la satisfaction de la - princesse, ni pour la satisfaction du comte, qui je puis - et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je - lui dclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passt outre - faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus - qu'elle poust aucun prince de mes sujets, mais qu'elle - pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifie de France - qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je - la mnerois moi-mme l'glise. Il est superflu de vous - dire avec quelle douleur elle reut la chose, combien elle - rpandit de larmes et de sanglots et se jeta genoux, comme - si je lui avois donn cent coups de poignard dans le coeur; - elle vouloit m'mouvoir; je rsistai tout, et aprs - qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Crquy, le - marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le marchal - d'Albret ne s'tant pas trouv, je leur dclarai mon - intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite - je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reut avec - toute la constance et la soumission que je pouvois - dsirer[254]._ - -[Note 253: Tous trois ses ministres.] - -[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mmoires_, et madame -de Svign, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqu d'insister sur la -douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermet avec laquelle -Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne parot -avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et -d'augmenter son crdit auprs du Roi par une soumission aveugle ses -volonts, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire -sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son -indiffrence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les -actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier, -trop prvenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses -charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de -sa table et de ses quipages; celle que lui auroit apporte son mariage -ne devoit lui servir qu' faire avec plus d'clat sa cour au Roi, et il -n'en faisoit mme pas un mystre Mademoiselle. Sa soumission devoit -accrotre son crdit: il fut soumis.] - -Cette lettre ta tout le soupon au public, et comme l'on vit -qu'effectivement il n'y avoit plus rien prtendre, il y en eut qui -firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main -en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est reprsent -en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de -Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui -parle, et qui reprsente M. de Guise. - - - - -FABLE. - -L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET. - - _Tout est perdu, disoit un Perroquet, - Mordant les btons de sa cage; - Tout est perdu, disoit-il plein de rage. - Moi, tout surpris d'entendre tel caquet, - Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage, - Je lui dis: Parle, que veux-tu - Avecque ton Tout est perdu? - --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose, - Et aprs ce qu'hier certain oiseau m'apprit, - J'toufferai si je ne cause; - Voici donc ce que l'on m'a dit: - Comme vous le savez, l'espce volatille, - Reconnat de tout temps les Aigles pour ses Rois, - Eh bien, vous savez donc que dans cette famille - De qui nous recevons les lois - Est une Aiglonne gnreuse, - Grande, fire, majestueuse, - Et qui porte si haut la grandeur de son sang, - Que parmi toute notre espce - Elle ne connot point d'assez haute noblesse - Qui puisse lui donner un mari de son rang. - Mille oiseaux pour, elle brlrent; - Mais parmi tous ceux qui l'aimrent - Aucun n'osa se dclarer, - Aucun n'osa mme esprer. - Mais ce que mille oiseaux n'osrent, - Qui sembloient mieux le mriter, - Un oiseau de moindre puissance, - Un Moineau (tant partout rgne la chance), - A mme pens l'emporter. - Ce moineau donc, suivant la rgle - Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi, - toit la suite de l'Aigle, - Et mme avoit prs de lui quelque emploi. - Ce fut l que, suivant la pente naturelle - Qui le portoit aux plaisirs de l'amour, - Il s'occupoit moins faire sa cour - Qu' voltiger de belle en belle, - Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour - Sujet de flamme et matresse nouvelle. - Mais le petit ambitieux - Voulut porter trop haut son vol audacieux; - Voyant souvent l'Aiglonne incomparable, - Il la trouvoit infiniment aimable; - Enfin il l'aima tout de bon, - Et, sans consulter la raison, - Le drle se mit dans la tte - De lui faire agrer ses feux - Et d'entreprendre sa conqute. - Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux, - Et voyez cependant combien il fut heureux! - D'une si charmante manire - Et d'un air si respectueux - Il sut faire offre de ses voeux, - Que notre aiglonne noble et fire, - Pour lui mettant bas la fiert, - Ne se ressouvient pas de l'ingalit. - Ou, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave, - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - La belle ne ddaigna point - L'imprieux effort de cet indigne esclave; - Bien plus, elle approuva son dsir indiscret, - Lui sut bon gr de sa tendresse, - Rendit caresse pour caresse, - Et mme n'en fit point secret. - Encor pour un de nous la faute toit passable: - Notre plumage vert la rendoit excusable, - Et d'ailleurs notre qualit - Rendoit le parti plus sortable; - Mais pour un si petit oiseau, - C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable! - Il est vrai que c'toit un aimable Moineau, - Quoiqu' ce qu'on m'a dit, il n'toit pas fort beau; - Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles - Il a fait de terribles coups, - Et que son ramage est si doux, - Qu'il a bien fait des infidelles, - Et plus encore de jaloux. - Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles, - Au prix du dessein surprenant - Que se proposoit ce galant? - Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille, - Fut averti de cette indigne ardeur, - Il prvit bien le dshonneur - Qui rsultoit d'alliance si vile. - Ayant donc fait venir nos amans tonns, - Il les reprend de s'tre abandonns - Aux mutuels transports d'une gale folie; - A l'Aiglonne, de ce que sortie - Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux, - Elle s'abaisse et se ravale - Par un choix si peu glorieux, - Et au Moineau sa faute sans gale, - De ce qu'oubliant le respect, - Il ose bien lever le bec - Jusqu' l'alliance royale. - Pour conclusion, il leur dfend - De faire jamais nid ensemble, - Malgr l'amour qui les assemble. - Notre couple, accabl sous un revers si grand, - ses commandements se rend, - Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare, - D'injurieux et de cruel, - L'ordre prvoyant qui spare - Ce qu'unissoit un amour mutuel. - L'Aiglonne fire et glorieuse - S'lve dans les airs, afflige et honteuse - De voir ouvertement son dessein condamn, - Et le Moineau passionn, - De dsespoir de voir son esprance en poudre, - Se retira de son ct, - Et fut contraint de se rsoudre - rabaisser sa vanit - Sur des objets de plus d'galit. - Voil donc le rcit fidelle - De ce qui me tient en cervelle. - Est-ce que je n'ai pas sujet - De dire que l'amour n sait plus ce qu'il fait? - Que la nature se drgle, - Puisque l'on voit, par un dessein nouveau, - L'Aigle s'abaisser au Moineau, - Et le Moineau s'lever jusqu' l'Aigle? - Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix: - Tout est perdu, pour la troisime fois? - Ici le jaseur, hors d'haleine, - Et quoique avec bien de la peine, - Mit fin sa narration. - J'en trouvai l'histoire plaisante; - Mais, y faisant rflexion, - Je la trouvai trop longue et trop piquante. - Mais quoi! c'toit un Perroquet; - Il faut excuser son caquet[255]._ -[Note 255: Ces deux derniers vers font allusion une chanson fort la -mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore cette poque. -Le refrain toit: - - Perroquet, perroquet, - S'en doit rire dans son caquet. -] - - Rponse du Moineau au Perroquet. - - _Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet, - Et jasez dedans votre cage? - ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage. - D'o vous vient un si grand caquet, - Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage - Qui doit vous avoir abattu? - Ds que je vous ai entendu - tort et travers parler d'une autre chose - Que de celle qu'on vous apprit, - J'ai bien vu qu'un Perroquet cause - Sans savoir, souvent ce qu'il dit. - Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille - Qui reconnot toujours les Aigles pour ses rois, - Et qui a du respect pour toute leur famille, - Dont elle excute les lois, - Un jeune oiseau dont l'me est gnreuse, - Grande, belle, et majestueuse, - Qui joint la vertu la noblesse du sang, - Peut bien souvent changer d'espce; - Son mrite suffit avecque la noblesse, - Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang. - Cent oiseaux autrefois brlrent - Pour des Aigles, et les aimrent - Sans l'oser jamais dclarer. - Ceux-ci ne l'osant esprer, - Mille oiseaux plus petits l'osrent, - Qui pouvoient moins le mriter; - Mais, ayant le coeur de tenter, - Firent si bien tourner la chance, - Qu'ils eurent lieu, de l'emporter. - Ce n'est pas toujours une rgle - Que l'on puisse manquer de respect son Roi - Pour aimer quelquefois un Aigle, - Sans s'carter de son emploi. - C'est entre les oiseaux chose fort naturelle - De s'adonner aux plaisirs de l'amour; - Chacun d'eux veut faire sa cour, - Chacun cherche charmer sa belle, - Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour, - Il tche d'allumer une flamme nouvelle. - Ce n'est pas tre ambitieux, - Et un jeune Moineau n'est pas audacieux - Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable: - Il faut aimer ce que l'on trouve aimable, - Et il faut aimer tout de bon. - C'est tre priv de raison, - Et c'est se rompre en vain la tte, - D'improuver de si justes feux. - Chacun cherche faire conqute, - Et, sans se mettre en peine o l'on porte ses yeux, - On cherche seulement devenir heureux, - Sans s'arrter la manire. - D'ailleurs, quand on dit: Je le veux, - On peut faire offre de ses voeux - la plus belle Aiglonne, et mme la plus fire, - Quand elle met bas la fiert, - Qu'elle veut suppler l'ingalit. - Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave, - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - Une Aiglonne ne ddaigne point - De recevoir les voeux d'un si charmant esclave. - Un si parfait oiseau ne peut tre indiscret; - Il peut tmoigner sa tendresse, - Et recevoir quelque caresse, - Sans faire le moindre secret. - Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable, - Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable? - Ne peut-il pas tenter une jeune beaut? - D'ailleurs, s'il est de qualit, - Le parti n'est-il pas sortable? - Mais, en un mot, il est oiseau, - Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable - Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau - Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau. - L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles: - Elle est sensible aux moindres coups; - Les feux d'un Moineau lui sont doux - Quand elle les connot fidles; - Et, s'il se trouve des jaloux, - Elle entend leurs discours comme des bagatelles. - Qu'y a-t-il donc de surprenant? - Un jeune oiseau qui est galant, - Qu'on connot gnreux et de noble famille, - Qui sert son prince avec ardeur, - Qui ne fait rien qu'avec honneur, - Son alliance est-elle vile? - S'il y a des oiseaux qui s'en sont tonns, - Ce sont des envieux, qui sont abandonns - Aux cruels mouvements d'une trange folie. - Quoiqu'une Aiglonne soit sortie - D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux, - Croyez-vous qu'elle se ravale - Et qu'il lui soit peu glorieux - De choisir un Moineau dont l'me est sans gale, - Qui a pour elle du respect, - Qui n'a point d'aile ni de bec - Que pour cette Aiglonne royale? - O est cette loi qui dfend - Que l'on ne puisse mettre ensemble - Deux oiseaux que l'amour assemble - Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand? - C'est une injustice qu'on rend, - Et c'est un sentiment sans doute trop barbare, - Et qu'on peut appeler cruel, - De quelque raison qu'il se pare, - Que de blmer un amour mutuel. - L'Aiglonne, quoique glorieuse, - Pour aimer le Moineau doit-elle tre honteuse? - Un feu si naturel sera-t-il condamn? - Mais un Moineau passionn - Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre, - Qui a le dieu Mars ct, - Dont le coeur fier s'est pu rsoudre - modrer sa vanit - Et le traiter avec galit, - Si ce moineau est si fidle, - Qu'est-ce qui vous donne sujet - De dclamer si fort contre tout ce qu'il fait? - Si votre cerveau se drgle, - Pour avoir bu par trop de vin nouveau, - Faut-il en faire souffrir l'Aigle? - Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix, - Et parler mieux une autre fois. - Lorsque j'aurai repris haleine, - Vous pourrez vous donner la peine - De poursuivre pourtant votre narration. - L'histoire en est assez plaisante, - Et, sans faire rflexion - Si elle peut tre piquante, - Puisque ce n'est qu'un Perroquet, - On se moque de son caquet._ - - - - -[Illustration] - -JUNONIE -OU -LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX. - - -Tous les malheurs que l'amour a causs jusqu' prsent n'empchent pas -qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples. - -Pendant la confrence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes -considrables de Paris tchoient de runir deux des plus anciennes -familles, et, pour y russir mieux et empcher qu'elles ne se pussent -rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance. - -[Note 256: Au temps du trait des Pyrnes et du mariage de Louis XIV, -en 1660.] - -Les chefs de ces deux familles toient MM. de Chartrain[257] et de -Bagneux[258]. Ils possdoient les premires charges de la robe, et le -sujet de leur diffrend venoit de ce qu'tant encore jeunes et sans -charges, M. de Bagneux avoit t prfr M. de Chartrain, ce qui avoit -produit entre eux une haine secrte et un dsir secret de s'entrenuire, -qu'ils avoient fait parotre en plusieurs occasions. - -[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur -d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du -roi, qui avoit pous Jeanne de Crqui, fille de Jean de Crqui II, -seigneur de Ramboval, etc.] - -[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, toit avocat gnral en la -Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connotre celle que -poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl. -elzev., t. 2, p. 172.] - -M. de Chartrain avoit une fille dont la beaut toit admire de tout le -monde et qui avoit t recherche par plusieurs personnes de sa -naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec -les qualits qu'il possdoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'tre fils -unique. - -Son inclination lui avoit fait prendre l'pe, contre le sentiment de -son pre: ce qui faisoit dsirer M. de Bagneux qu'il se marit, dans -l'esprance qu'tant mari il lui feroit plus facilement quitter les -armes. - -En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain tant enfin -conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'pe et prit -la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donn une -charge comme la sienne. - -Aprs leurs noces, les nouveaux poux passrent plusieurs mois dans la -joie et dans les ftes et les divertissemens. Quoique leur mariage et -moins t d'affection que d'obissance, le jeune M. de Bagneux se -croyoit le plus heureux des hommes de possder une personne si -accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses quoi elle -croyoit tre oblige par son devoir, pour lui faire connotre qu'elle -toit aussi trs-contente. - -Quelque temps aprs qu'ils furent maris, elle eut une lgre -indisposition, pour laquelle les mdecins lui ordonnrent de se baigner. -Elle rsolut d'aller une maison que son mari avoit, qui n'toit qu' -deux lieues de Paris, proche de la rivire, la saison et le temps tant -propres alors prendre le bain. - -Elle fit amiti avec une dame nomme madame de Vandeuil[259], qui avoit -aussi une maison en ce lieu-l. Un jour que le temps toit extrmement -beau, des amis du mari de cette dame et d'elle les y allrent voir. -Comme ce lieu toit proche de Paris, ils y arrivrent avant la chaleur, -et, pour profiter du temps, on alla d'abord se promener. - -[Note 259: La maison de Vandeuil toit de Picardie. Un arrt du mois de -dcembre 1666 maintient dans leur noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur -du Crocq; ses deux neveux, Timolon de Vandeuil, seigneur de Cond, et -Alexandre, seigneur de Forcy; puis enfin Franois de Vandeuil, cousin de -ceux-ci, seigneur d'tailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci toit -femme cette dame de Vandeuil dont il est parl ici.] - -Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivire, qui n'en toit spare -que par une balustrade, et, insensiblement s'tant loigns de la maison -de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui toit derrire celle de -madame de Bagneux, o elle se promenoit entre des saules. - -Quoiqu'elle ft nglige, sa beaut et son air causrent tout le monde -une surprise extraordinaire, et jetrent dans le coeur du chevalier de -Fosseuse[260], qui toit celui qui avoit fait cette partie, les -commencemens d'une violente passion: il demeura interdit la vue d'une -personne laquelle il lui sembloit que rien ne pouvoit tre comparable. - -[Note 260: Frre de mademoiselle de Fosseuse, fille d'honneur de la -Reine. (_Airs et vaudevilles de cour_, Paris, Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)] - -Aprs le dn, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit -de madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la -connotre, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journe -chez elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de -blesser mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement -une mlancolie douce, accompagne d'un esprit plein de bont, qui le -charmrent, et il en devint violemment amoureux. - -D'autre ct, si le chevalier de Fosseuse avoit t pris si fortement -de sa beaut et des charmes de son esprit, elle avoit remarqu avec -quelque joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant -trouv aussi en lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des -autres. Aussi avoit-il dans sa personne tout ce qui peut proccuper -avantageusement: avec toutes les qualits qu'un cavalier jeune et bien -fait peut avoir, il avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit -tre n pour quelque chose d'extraordinaire. - -Aprs souper, madame de Bagneux, qui toit oblige de se lever de grand -matin cause de son bain, voyant que son mari s'toit engag au jeu -avec le mari de madame de Vandeuil, se retira seule. - -Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire -ce qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrme douleur de partir -de ce lieu sans le lui tmoigner, s'abandonna la violence de son -amour. Il sortit secrtement de chez madame de Vandeuil quelque temps -aprs que madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considrer quoi il -alloit s'exposer, il alla son logis, o, sans la demander personne, -il entra dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte. - -Madame de Bagneux, qui toit couche et qui entendit marcher, croyant -que c'toit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. Oui, Madame, lui -rpondit alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et -plus que je ne croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce -malheureux chevalier de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient -vous demander pardon de vous avoir trouve plus adorable mille fois que -tout ce qu'il a jamais vu. Je m'expose tout, Madame, pour vous le -dire; et puisque vous le savez, ordonnez-moi que je meure si vous -voulez, mais n'accusez de la hardiesse que j'ai prise que l'excs d'une -passion que vous avez cause et que je sens bien qui ne finira qu'avec -ma vie. - -Madame de Bagneux fut dans le dernier tonnement d'une pareille -aventure. Aprs avoir trait le chevalier de Fosseuse comme le dernier -de tous les hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se -retiroit, elle seroit oblige de le faire repentir de sa hardiesse, elle -appela une de ses femmes, nomme Bonneville. - -Le chevalier de Fosseuse aperut alors jusqu'o son amour l'avoit -transport et combien de choses il toit expos. Il approcha du lit de -madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avanoit -pour le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille -larmes: Ce n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il -d'un air qui marquoit l'tat de son me, que je vous conjure de penser -ce que vous faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait -t dans votre chambre pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus -de piti pour vous que pour moi, et nanmoins je souhaite que je sois -seul malheureux. - -Bonneville, qui avoit entendu sa matresse l'appeler, entra dans la -chambre et lui demanda ce qu'elle dsiroit. Madame de Bagneux, aprs -avoir conu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une -telle chose venoit tre sue, on la pourroit tourner criminellement, et -mme qu'elle pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, -s'tant remise le mieux qu'elle put pour se dfaire de Bonneville, elle -lui donna quelques ordres pour le lendemain, tels que le trouble o elle -toit lui permit d'imaginer. - -Mais aprs que Bonneville se fut retire, s'adressant au chevalier de -Fosseuse, qui toit dans le mme tat d'un criminel qui attend le coup -de la mort: Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un -ton de colre, que 'ait t le dessein de vous pargner la confusion -que vous mritez qui m'ait fait changer de rsolution: ma seule -considration m'y a oblige, quoique je sois fche qu'une personne pour -qui j'avois conu de l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque -par votre procd vous vous en tes rendu indigne, tout ce que je puis -faire, si vous m'obissez en vous retirant, c'est de ne me venger de -votre indiscrtion qu'en vous laissant la honte que vous devez en avoir -toute votre vie. En achevant ces paroles, et en lui faisant mille -autres reproches, elle lui commanda encore de se retirer. - -Le chevalier de Fosseuse, accabl de ces reproches, se jeta genoux -auprs du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjure de vouloir -l'entendre, il lui reprsenta si fortement, et avec des marques si -grandes d'une me remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que -sa passion ne l'avoit pas laiss matre de sa raison, mais qu'il n'avoit -pu se rsoudre s'loigner d'elle sans lui dclarer l'effet que sa -beaut avoit fait sur son coeur, qu'elle commena d'attribuer la force -d'un vritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrtion -o le mpris avoit part. - -Il se fit ensuite un horrible combat dans son coeur. L'inclination -secrte qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succdant son -ressentiment, lui fit sentir de la joie de connotre qu'elle en toit -aime. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose -criminelle; mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas -entirement ce que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, -elle ne continua pas de le traiter avec la mme rigueur, et lui fit -seulement considrer qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, -qu'un autre homme que son mari et de l'affection pour elle. - -Elle l'obligea ensuite de se retirer, apprhendant le retour de M. de -Bagneux, qui ne lui avoit pas donn peu d'inquitude, de quoi elle avoit -eu un extrme sujet. Ayant vu qu'elle s'toit retire, il avoit quitt -le jeu presqu'en mme temps que le chevalier de Fosseuse toit sorti de -chez madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant -de la rveiller, il alla dans une chambre proche de celle o elle toit -couche. - -Lorsqu'il rentra, ses gens fermrent les portes aussitt qu'ils l'eurent -vu rentr. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouves fermes, fut -trangement embarrass. Il se les fit ouvrir, comme s'il ft venu de -quitter M. de Bagneux, lequel toit entr dans la chambre de madame de -Bagneux un instant aprs que le chevalier de Fosseuse en toit sorti. M. -de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, -demanda le lendemain ses gens qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi -ils lui dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, -quoique aucun d'eux ne lui pt dire qui il toit, ni presque mme -comment il toit fait, il eut des soupons qui ne lui donnrent pas peu -d'inquitude. Comme il pouvoit douter que sa femme l'aimt lorsqu'il -l'avoit pouse, il doutoit toujours d'en tre aim, ce qui empchoit -que sa satisfaction ne ft tout fait tranquille, et lui avoit donn un -extrme penchant la jalousie. - -Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apais en -partie madame de Bagneux, il n'en fut pas de mme du ct de cette belle -personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion -qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle et t -coupable des dernires fautes, et, faisant ensuite rflexion sur les -peines et les dangers o un engagement l'exposeroit selon toutes les -apparences, elle prit des rsolutions capables de la dfendre contre -l'amour mme, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier -empire. Elle dsavoua les sentimens de son coeur, et n'accusa que le -dsordre o elle avoit t de la foiblesse qu'elle avoit eue. - -Elle fut encore prs de deux mois achever de prendre son bain et se -reposer aprs l'avoir pris. Pendant ce temps-l, elle se fortifia dans -ses rsolutions, encore qu'elle ne pt s'empcher de penser quelquefois -au chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces penses -excitoient dans son me lui faisoit croire que, si son ide n'en toit -pas entirement efface, au moins elle n'y pourroit jamais causer de -grandes agitations. - -Enfin elle retourna Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit -son bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'htel -de Soissons[261], et madame de Bagneux s'alloit souvent promener dans le -jardin de l'htel. Elle fut bien surprise, quelques jours aprs son -retour, d'y voir le chevalier de Fosseuse, qui y avoit t tous les -jours depuis qu'il l'avoit vue, s'tant bien dout que c'toit le lieu -o il pourroit la voir plus tt. Voyant qu'elle toit seule, il -l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une impatience digne de -la passion qu'il avoit os lui faire connotre, le bonheur de la revoir, -et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir ce bonheur, elle lui -avoit fait la grce de penser quelquefois lui, il ne croyoit pas la -pouvoir remercier jamais assez de ses bonts. - -[Note 261: Le jardin qui servoit de vue, dit Sauval, aux deux -appartements principaux de l'htel de Soissons, avoit de longueur -quarante-cinq toises, et rgnoit depuis la rue de Nesle ou d'Orlans -jusqu' la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, orn d'un -grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant ct une place o -le roi et les princes venoient assez souvent joter. Outre ce grand -jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits. (Liv. VII, t. 2, p. -216.)] - -D'abord elle suivit la rsolution qu'elle avoit prise: malgr l'motion -qu'elle avoit sentie la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui -rpondit, affectant un ton de colre, que, si elle lui avoit dit des -choses qui l'avoient flatt, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir -dans sa chambre, ce n'avoit t que pour le faire retirer sans clat, et -qu'elle toit bien tonne de le voir apprhender si peu son -ressentiment et qu'il ost encore se prsenter devant elle. - -Le chevalier de Fosseuse fut surpris trangement de cette rponse. Ah! -Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je -ne mourus pas ce jour-l en sortant de votre chambre? J'aurois cru -mourir au moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux. - -Ces paroles, accompagnes d'un air le plus passionn du monde, -achevrent de faire renatre dans le coeur de madame de Bagneux son -inclination pour le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler -davantage sa tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit -sentie d'abord pour lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la -vaincre, et l'tat o son me venoit de retomber en le revoyant. Mais -elle le conjura ensuite, par la sincrit qu'elle lui tmoignoit et par -toute l'estime qu'il pouvoit avoir pour elle, de ne s'obstiner point -lui donner des marques d'une passion qui donneroit atteinte sa -rputation et troubleroit indubitablement le repos de sa vie, si son -mari venoit en avoir le moindre soupon, et laquelle elle lui dit, -avec toute la fermet dont elle toit alors capable, qu'elle toit -rsolue de ne point rpondre. - -Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un -coeur d'un si haut prix; il ne put le cacher madame de Bagneux. Mais ce -qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas -pouvoir vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en -fut frapp comme d'un coup mortel. - -Sa douleur fut remarque de madame de Bagneux encore plus que la joie ne -l'avoit t. Elle excita en elle une piti contre laquelle elle fit peu -d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui -en tant la force. Il lui reprsenta si bien et avec tant d'amour que, -sa passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de -son mrite, et qu'il pouvoit cacher tout le monde son amour et son -bonheur, et empcher que personne en et connoissance, qu'elle consentit -enfin recevoir ses voeux, aprs nanmoins lui avoir fait connotre -encore mille scrupules, et lui avoir tmoign qu'elle apprhendoit bien -les suites de la foiblesse qu'elle avoit. - -Il s'tablit ensuite entre eux un commerce trs-doux. Bonneville, de -l'esprit de laquelle madame de Bagneux toit entirement assure, -prenoit les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa -matresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies o ils -eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'apert de leur amour en -observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de -voir souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente -mnageant si bien les temps que M. de Bagneux toit absent, qu'il n'y -avoit presque point de semaine qu'ils ne se vissent. - -En ce temps-l un des amis de M. de Bagneux, nomm le baron de -Villefranche, qu'il y avoit peu qui toit revenu de Portugal[262], vint -le voir. M. de Bagneux s'toit mari depuis qu'ils ne s'toient vus, et -il ne put le lui apprendre sans le mener la chambre de sa femme. - -[Note 262: C'toit l'poque o la veuve du premier roi de Portugal de la -maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, rgente du royaume, alloit -rsigner le pouvoir entre les mains de son fils an, l'incapable -Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorit (23 juin 1662).] - -Le baron de Villefranche fut bloui de sa beaut. Il lui fit ensuite -plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si -aimable qu'en peu de temps il fut touch du mme mal que le chevalier de -Fosseuse. Madame de Bagneux s'en apert et en eut beaucoup de dplaisir -par les suites qu'elle en craignit. - -Elle apprhenda que cette nouvelle passion ne traverst son commerce -avec le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en -deviendroit plus dfiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit -donner au chevalier de Fosseuse mme, ou par le soin que le baron de -Villefranche prendroit, l'avenir, de savoir toutes ses actions, par -l'intrt de son amour. - -C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit -sincrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, -et en mme temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son -estime, et qu'elle toit incapable d'tre jamais sensible pour un autre -que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus -que par le pass, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la -regardoit. - -Le chevalier de Fosseuse fut extrmement surpris de ce que lui apprenoit -madame de Bagneux; mais son procd gnreux le rassura en partie. Il -lui rpondit que, sans la grce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle -toit incapable de changer, il seroit trs-malheureux; qu'il croyoit -bien, par l'effet que sa beaut avoit fait sur lui, que sans cette grce -il n'auroit pas seulement craindre le baron de Villefranche, mais tout -ce qu'il y avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la -conjurer de croire que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant -d'admiration qu'il en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur -qu'elle-mme si la bont qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de -l'adorer, lui causoit jamais aucun chagrin. - -Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit gure de -se trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir -accoutum d'aller, o il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre -une personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils -fussent remarqus de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en et -aussi connoissance, lequel en tmoignoit sa femme une sorte de -jalousie, quoiqu'elle ft voir par plusieurs choses que la passion du -baron de Villefranche lui dplaisoit. - -Ce malheureux amant fut longtemps se plaindre en vain de sa rigueur. -Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il -lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connt bien qu'il avoit du mrite; -mais son coeur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse. - -Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses -soins toient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville -dans ses intrts, sa fortune changeroit peut-tre en peu de temps: il -mnagea si bien l'esprit de cette fille, qui toit intresse, qu'elle -lui promit de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprs de madame de -Bagneux, et lui apprit ce qui s'toit pass entre sa matresse et le -chevalier de Fosseuse. - -Cette connoissance lui donna d'abord du dpit, mais ensuite elle lui -donna de l'espoir. Il crut que c'toit beaucoup pour lui d'avoir -dcouvert que madame de Bagneux n'toit pas insensible, et que, s'il -pouvoit brouiller le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit -peut-tre moins rigoureuse. - -Il communiqua sa pense Bonneville, qui lui dit que, connoissant -l'humeur et la dlicatesse de sa matresse, elle croyoit qu'il n'y avoit -point de moyen plus sr pour y russir que de la faire douter de la -fidlit du chevalier de Fosseuse. - -Aprs avoir cherch longtemps des biais pour excuter ce dessein, ils -rsolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le -baron de Villefranche avoit aime, et de le faire trouver par madame de -Bagneux. - -Cet artifice russit ainsi qu'ils avoient souhait. Peu de jours aprs, -le chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez -elle. Sitt qu'il fut sorti, elle trouva l'endroit o ils avoient t -ce portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement. - -Elle entra d'abord dans une dfiance terrible, et ouvrit la bote o -toit ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de -Fosseuse lorsqu'elle y aperut la peinture d'une personne jeune et bien -faite. Elle pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui -faisoit une si grande infidlit. Il lui avoit donn mille marques de -son amour qui ne lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la -rsolution de ne le revoir jamais. - -C'toit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'tant -trouv dguis un bal o elle toit, il voulut lui parler. Si je -croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dpit, je vous -accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernire confusion; -mais je veux avoir seule celle de vous avoir aim, trop heureuse d'tre -dlivre par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous -tes rendu si indigne, que je me croirois dshonore l'avenir si je -vous regardois seulement. - -Le chevalier de Fosseuse ne put lui rpondre, parce qu'elle s'loigna -aussitt; et d'ailleurs il avoit t si surpris de ces paroles, qu'il -fut longtemps sans le pouvoir croire lui-mme, pntr jusqu'au vif de -ces reproches, et accabl d'une douleur incroyable. - -Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se -ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne -doutant plus que ce ne ft la cause de sa disgrce. Il crut que madame -de Bagneux avoit chang de sentimens en faveur du baron de Villefranche, -et que sa colre avoit t un artifice pour rompre avec lui. Il en fut -afflig comme s'il en avoit eu des preuves assures, et il en souffroit -tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel. - -Il chercha ensuite les occasions de parler madame de Bagneux et de se -plaindre elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune -audience. Encore qu'elle ne pt le chasser entirement de son esprit et -qu'elle regrettt quelquefois la perte d'un coeur qu'elle avoit cru digne -de son affection, le dpit la faisoit demeurer ferme dans la rsolution -qu'elle avoit prise. - -Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche quel point madame -de Bagneux toit irrite, lequel redoubla ses soins auprs d'elle, et -fit tout ce qu'il put pour tcher de lui faire oublier le chevalier de -Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit vritablement. Mais madame de -Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes -les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piges -que lui tendoit la perfidie des hommes. - -Ces diffrentes penses, jointes la jalousie de son mari qu'elle -voyoit augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins. - -Une chose l'en accabla et lui donna une extrme affliction. Un frre -qu'elle avoit, qui toit avanc dans les armes, tua en duel une personne -des plus considrables d'une province o il toit. Les parens du mort, -par le crdit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent -arrter, et aussitt, aids par la rigueur des lois contre ces crimes, -que beaucoup de personnes tiennent honorables, firent travailler -vivement lui faire son procs. - -Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse -l'apprit comme les autres, mais avec un extrme dplaisir, pour -l'intrt qu'y avoit madame de Bagneux. - -Son procd envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas -que, si elle et pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si -elle n'et pas apprhend ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire, -elle n'auroit point refus si opinitrement de l'entendre, et il en -sentoit la dernire douleur. - -Son amour lui inspira le dessein de sauver son frre, esprant que ce -service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le -bonheur de son rival. - -Peu de temps aprs avoir form ce dessein, il voulut encore aborder -madame de Bagneux, dsirant de savoir, avant que de partir, si -vritablement elle croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit -plus douter de son inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins -malheureux si elle avoit ces soupons contre lui, quelque criminel -qu'elle se l'imagint, que si le bonheur du baron de Villefranche toit -la cause de l'tat o il toit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit -que ce qu'il avoit rsolu parotroit madame de Bagneux de tout autre -prix, et que, s'il y prissoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit -au moins regrett. - -Mais il la trouva la mme qu'auparavant, c'est--dire aussi ferme ne -lui point parler et ne le point entendre. - -Ne pouvant plus tre matre des mouvemens de sa jalousie: Non, non, -Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la -confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre -beaut a touch d'autres coeurs que le mien, qui ne pouvoit tre touch -que pour vous; le vtre a t capable de recevoir enfin d'autres voeux -que les miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je -n'tois pas indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon -bonheur vous adorer et vous en donner des marques, nonobstant toute -votre injustice et votre inconstance. Et enfin, voyant qu'elle refusoit -de lui rpondre, sa douleur redoubla, et il partit avec plus de -dsespoir. - -Il apprit, aussitt qu'il fut arriv au lieu ou le frre de madame de -Bagneux toit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transfrer -en des prisons plus sres. Il rsolut de prendre cette occasion pour le -sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le -conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa -suite, qu'il le dlivra, sans tre connu de lui, ni pas un des siens, -leur ayant tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite -lui-mme en cet tat en un lieu o le frre de madame de Bagneux lui dit -qu'assurment il seroit en sret, et o il fit toutes les instances -imaginables pour l'obliger de se faire connotre lui. - -Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frre avoit -t sauv, elle ne fut gure moins surprise de la manire dont elle -apprit qu'il l'avoit t. - -Quelques jours aprs qu'elle en eut reu les nouvelles, elle vit le -chevalier de Fosseuse l'glise o elle avoit accoutum d'aller, aussi -triste que d'ordinaire, mais nanmoins qui sembloit la regarder avec -plus d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu -depuis qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue -inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas -comprises. Elle y fit rflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce -moment, elle ne put s'empcher d'admirer l'action du chevalier de -Fosseuse, ne doutant plus que ce ne ft lui qui avoit sauv son frre, -et de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manire qu'elle le -regarda. Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'toient observs -de personne, il l'aborda en sortant, et, aprs lui avoir fait connotre -qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pense, il lui dit que ce -qu'il avoit fait n'toit pas un effet de son dsespoir, mais de son -amour; qu'il auroit fait la mme chose s'il et eu encore dans son coeur -la place qu'il croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu' la -vrit il avoit t bien aise de trouver une occasion de lui rendre un -service qu'elle n'avoit point reu de son rival. Il ne put s'empcher de -lui faire voir combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le -traitoit si mal par le changement de son coeur en faveur du baron de -Villefranche; et enfin il se plaignit elle de son injuste procd -envers lui, soit qu'elle le crt coupable, ou que son inclination pour -lui ft diminue, et la conjura de vouloir au moins avoir la bont de -lui apprendre son crime ou son malheur; ajoutant, avec une extrme -soumission, que, s'il ne se pouvoit justifier, il se croyoit lui-mme -indigne de ses bonts et de se prsenter jamais devant elle, et que, -s'il n'toit plus pour elle ce qu'il avoit t, il obiroit ses -ordres, quelque cruels qu'ils pussent tre, ne voulant point mriter sa -haine par ses importunits, quoiqu'il sentt bien qu'il n'y survivroit -gure. - -Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de -faire pour elle, ne put lui parler avec la mme aigreur qu'elle et fait -auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ter de l'esprit son infidlit, -elle ne put lui parler avec douceur. Aprs l'avoir dtromp sur le sujet -de sa jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle -ajouta qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui -rendre; qu'il la connoissoit assez pour ne pas douter de sa -reconnoissance, et qu'elle ne lui et une ternelle obligation; mais que -ce service n'exigeoit point de retour en de pareilles choses, son -procd tmoignant une lgret naturelle; qu'il seroit toujours prt -en faire autant, et qu'elle ne le pourroit jamais regarder que comme un -homme capable de recevoir tous les jours de nouvelles ides; et enfin -qu'elle avoit quelque joie qu'il et teint lui-mme dans son coeur une -affection qu'elle avoit souvent condamne, mais qu'elle n'avoit pu -vaincre, et que ce qu'il venoit de faire et sans doute augmente. - -Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame -de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tcher de lui faire -connotre qu'il n'toit point coupable, mais inutilement, rien ne -pouvant la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu -se justifier envers elle, il ne put entirement s'en plaindre et demeura -dans une perplexit horrible. - -Madame de Bagneux, de son ct, n'avoit pas un trouble mdiocre. Ce que -le chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, -qu'elle se repentit presque de lui avoir parl comme elle avoit fait. -Elle avoit toujours pour lui la mme inclination, et et donn toutes -choses pour le voir innocent. Il n'y avoit que la dlicatesse qui -s'opposoit dans son coeur le croire entirement, ou au moins lui -pardonner. - -Le lendemain, possde de ces penses, tant en visite et s'tant -rencontre proche d'un miroir, loigne du reste de la compagnie, elle -s'y regarda, et, s'tant trouve dans une beaut dont elle fut contente, -elle tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours port -sur elle, comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chres ou qui -tiennent l'esprit, pour voir si cette rivale toit aussi belle qu'elle -croyoit l'tre ce jour-l. - -Pendant qu'elle toit devant ce miroir, et charme de l'avantage qu'elle -croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie -s'approchrent d'elle, et aperurent qu'elle tenoit un portrait. Elles -lui en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne ft celui d'un -de ses amans. Elle voulut leur assurer que ce n'toit point le portrait -d'un homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi ce qu'elle leur -disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle -de leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les -laisser dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra. - -Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit -montr plusieurs fois, comme tant une chose qui toit alors de nulle -consquence, la personne de qui il toit tant morte. Ces dames, qui -savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en -continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit -aim. Madame de Bagneux n'en tant point convenue, aprs plusieurs -discours, elles lui donnrent l'explication de ce qu'elles venoient de -lui dire, et lui apprirent comment il leur avoit montr ce portrait, et -de qui il toit, et qu'infailliblement il venoit de lui. - -Madame de Bagneux eut bien de la peine cacher le trouble que cette -conversation causoit dans son me. Elle ne sentoit pas une joie mdiocre -des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse -ft coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, -qui avoit t la voir quelques jours avant qu'elle trouvt ce portrait, -l'et laiss tomber et qu'il n'et os le lui demander; mais elle -n'osoit esprer un changement si heureux. - -Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette -dispute venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de -donner un claircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui et -jamais t. Ces dames lui firent reconnotre ce portrait et l'obligrent -d'avouer qu'il toit lui. quoi il ajouta, pour empcher que madame -de Bagneux n'et aucun soupon de la tromperie qu'il lui avoit faite, -qu'il s'toit bien aperu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'toit -point souvenu o 'avoit t, et voulut ensuite lui faire entendre que -le peu de soin qu'il avoit eu de tcher de le recouvrer toit une marque -qu'il ne songeoit plus la personne de qui il toit, et qu'elle en -avoit entirement effac le souvenir dans son coeur. - -Madame de Bagneux s'abandonna la joie. Elle dit en raillant, sans -faire semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui tre -bien oblige de lui avoir conserv des restes si prcieux. - -Le baron de Villefranche, qui voyoit d'o procdoit la joie de madame de -Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit t quelque sorte de -consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir -le chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas -qu'elle ne seroit pas longtemps lui apprendre tout ce qui venoit -d'arriver, et qu'il ne ft bientt plus heureux qu'auparavant. D'autre -ct, il ne pouvoit voir, sans croire tre le plus malheureux de tous -les hommes, qu'il avoit servi lui-mme le justifier, et il en auguroit -tout ce qu'un amant afflig et dsespr peut imaginer de plus cruel -pour lui et de plus avantageux pour son rival. - -Cette conversation avoit fait voir madame de Bagneux la justification -du chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en et toujours -t aime fidlement. L'ayant aborde quelques jours aprs, il la trouva -la mme qu'elle toit avant qu'elle crt qu'il lui toit infidle. Elle -lui apprit ce qu'ils devoient la fortune; comment le chagrin qu'elle -avoit de croire qu'une autre et partag son coeur avoit t cause -qu'elle avoit reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et -ils admirrent ensemble par quelle trange erreur ils avoient t -brouills si longtemps. - -Ils gotrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence -parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire -pour madame de Bagneux, en sauvant son frre, avoit achev de lui faire -connotre la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des -marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne -possdt toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce -n'toit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de -facilit, rien ne manquoit leur satisfaction. - -La mort du pre de M. de Bagneux les spara. M. de Bagneux fut oblig de -faire un voyage en diverses provinces, o il lui avoit laiss plusieurs -terres considrables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi -fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie -qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi lui faire prendre -cette rsolution. - -Quoique madame de Bagneux et bien dsir de ne point faire ce voyage, -les grands biens que M. de Bagneux avoit de son ct, en comparaison de -ceux qu'elle lui avoit apports, l'obligeoient une grande -complaisance. - -Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privs du plaisir de se voir, -ils tchrent s'en consoler en s'crivant souvent. Bonneville recevoit -les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa -matresse. - -La passion du chevalier de Fosseuse, qui toit trs violente, lui fit -dsirer, quelque temps aprs que madame de Bagneux fut partie, de la -voir. Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver -en quelque lieu o il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une -chose dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie. - -Elle le dit Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel -rsolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame -de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit -s'y rendre, il empcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit -lui-mme le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours -perdment. - -Il suivit la rsolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au -temps que madame de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse, et -ayant prtext quelque affaire plus loin, il tmoigna M. de Bagneux -qu'il s'estimoit bien heureux de s'tre trouv sur sa route, et que, son -voyage n'ayant rien de press, il demeureroit en ce lieu jusqu' ce -qu'il en partt. - -Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un -et l'autre eurent de la peine croire qu'une pareille chose ft arrive -par hasard, et selon leurs diffrens intrts ils en conurent beaucoup -de chagrin. - -Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprs de madame de -Bagneux, et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il -obligea le baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne -qu'il connoissoit, qui demeuroit deux lieues d'o ils toient, qu'il -n'et point t voir sans la considration de l'loigner d'auprs de sa -femme. - -Pendant qu'ils furent en cette visite, o il leur fallut un temps -considrable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de -Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur -conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de -Fosseuse donna madame de Bagneux tous les tmoignages qu'elle pouvoit -souhaiter de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle -avoit pour lui la mme tendresse. - -Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'toient vus. Il -pensa mourir de dsespoir avoir tant fait pour l'empcher sans avoir pu -y russir, et peut-tre mme de leur en avoir facilit l'occasion. Il -voyoit bien qu'il avoit t cause que M. de Bagneux avoit fait cette -visite; peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modration pour -ne point montrer sa rage madame de Bagneux. Il partit aprs avoir pris -cong d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans -que le chevalier de Fosseuse esprt de la voir davantage. Il ne put -nanmoins s'en loigner tant qu'elle y demeura. - -Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrme d'amour. Les -sentimens tendres o il l'avoit trouve, et mille nouveaux charmes qu'il -crut y avoir dcouverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui -aient jamais t. - -M. de Bagneux fut prs de deux ans en son voyage, quoiqu'il ft toutes -choses possibles pour l'abrger. Ce temps dura plusieurs sicles au -chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un dsir -mdiocre d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'crivoient leur toient -une foible consolation dans une si longue sparation, et ne faisoient -qu'accrotre en eux le dsir de se revoir. - -Enfin, les affaires de M. de Bagneux tant faites, il revint Paris et -y ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable -de son retour. L'entre de M. le Lgat se fit en ce temps-l[263]. Le -chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. de Bagneux ne manqueroit pas -d'aller voir cette entre, pria madame de Bagneux de faire semblant -d'tre indispose le jour qu'elle se devoit faire, et lui permettre de -l'aller voir ce jour-l, o il pourroit avoir le bonheur d'tre ses -pieds tout le temps que dureroit cette crmonie, et de lui conter les -ennuis que lui avoit causs sa longue absence. Madame de Bagneux prfra -facilement le plaisir de le voir celui de l'entre; elle feignit une -indisposition ds le jour prcdent. - -[Note 263: Voy. p. 80.] - -Le baron de Villefranche avoit t malade avant son retour, et il -n'toit pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de -Bagneux, n'tant pas persuad que sa femme se trouvt effectivement mal, -crut qu'elle feignoit de l'tre pour donner occasion de la voir au baron -de Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette -crmonie cause du mauvais tat de sa sant. Dans ce soupon, il -rsolut de n'aller point voir l'entre si le baron de Villefranche n'y -alloit aussi. - -La curiosit et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche -la foiblesse o il toit; il s'engagea cette partie, et le lendemain -M. de Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, -furent au lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe. - -Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame -de Bagneux du divertissement dont il toit cause qu'elle se privoit. Il -la trouva avec des charmes infinis, et en un tat de beaut qui ne -convenoit en aucune manire une personne qui et t le moins du monde -malade. Il la remercia de la grce qu'elle lui avoit accorde, et, se -croyant asseurs de n'tre point interrompus, leurs coeurs s'expliqurent -avec plus de libert, et ils gotrent une vritable joie de pouvoir -avoir une conversation aussi longue et hors de toute apprhension. - -Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodit du lieu, ou par sa -propre disposition, se trouva mal peu de temps aprs que la marche fut -commence. Il tcha quelque temps de rsister, mais, craignant que le -mal qu'il sentoit n'augmentt, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer -avant que d'tre incommod; et sans en rien dire personne, de peur de -troubler la compagnie avec laquelle il toit venu, il sortit et s'en -retourna chez lui. - -M. de Bagneux s'aperut, peu de temps aprs, qu'il s'toit retir. Il ne -douta plus que madame de Bagneux n'et feint d'tre malade pour donner -lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer -une si belle occasion aprs l'avoir si fort espre, et enfin qu'il ne -ft alors auprs de sa femme. - -Il ne put tre matre de sa jalousie; il sortit sans prendre cong de -personne, transport de rage et de fureur, et arriva son logis dans -des rsolutions pouvantables. - -Bonneville, qui toit une fentre, d'o l'on pouvoit voir ceux qui -entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tt. Elle courut -toute trouble la chambre de sa matresse, et lui dit que M. de -Bagneux venoit d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler -d'tonnement, et le chevalier de Fosseuse n'en fut gure moins surpris -qu'elle, ne croyant pas pouvoir empcher que M. de Bagneux ne les -trouvt ensemble, n'y ayant point d'autre monte pour sortir de cette -chambre que celle par laquelle il devoit monter. - -Ils toient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux toit dj -proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pens aucun moyen pour -dtourner un clat qui et sans doute t terrible. Enfin Bonneville, -l'entendant approcher, alla tirer devant les fentres les rideaux qui -servoient ordinairement empcher que le grand jour ne donnt dans la -chambre, ce qui, joint ce qu'il toit dj tard, y causa une grande -obscurit, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le -chevalier de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pt moins voir; et -pendant que, transport de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui -causoient cette obscurit et l'empchoient de voir, elle prit le faux -baron de Villefranche et le fit sortir de la chambre. - -Madame de Bagneux, qui toit moiti morte, s'toit jete sur son lit. -M. de Bagneux s'en approcha aussitt qu'il vit clair. Encore qu'il ne -vt personne et qu'il n'et point entendu sortir le chevalier de -Fosseuse, le trouble o il remarqua qu'elle toit augmenta les soupons -qu'il avoit eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses -n'toient point sans mystre; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa -clater. - -Le chevalier de Fosseuse eut une inquitude extraordinaire de savoir -comment s'toit pass le reste de cette trange aventure, ayant la -dernire apprhension que M. de Bagneux ne l'et aperu dans la chambre -de sa femme ou dans la rue. - -Il ne put pourtant le savoir si tt. M. de Bagneux fit connotre ses -soupons sa femme par la mauvaise humeur o il fut durant plusieurs -jours. Elle eut bien de la peine se mnager avec lui pendant ce -temps-l, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il -venoit savoir enfin ce qu'il avoit t si prs de dcouvrir, et lui -fit prendre la rsolution de dfendre au chevalier de Fosseuse de la -plus revoir. - -Mais quelques jours aprs, le voyant sensiblement touch du danger o -elle avoit t, et connoissant par sa douleur combien elle lui toit -chre, elle n'eut pas la force de lui faire cette dfense. Elle lui -tmoigna seulement les apprhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui -point demander des choses l'avenir o elle pt tre ainsi expose, lui -disant qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle -mourroit infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit. - -Bonneville, qui toit toujours dans les intrts du baron de -Villefranche, lui apprit d'o elle avoit tir le chevalier de Fosseuse -et madame de Bagneux. Il fut fch en lui-mme que le chevalier de -Fosseuse et chapp la fureur de M. de Bagneux, et et souhait qu'il -y et t expos, quand mme madame de Bagneux et d y tre aussi -expose, la voyant toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle -faisoit pour le chevalier de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et -dans sa jalousie, que cette nouvelle augmenta, il et eu de la joie de -se voir veng, par ce coup, d'une matresse cruelle et d'un rival -heureux. - -Emport de ses sentimens, il dit Bonneville qu'il ne pouvoit plus -vivre en cet tat, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il -n'auroit plus de considration et feroit tout ce que sa passion lui -inspireroit, et la pria surtout de tcher d'loigner le chevalier de -Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux. - -Bonneville fut bien embarrasse trouver encore un moyen pour mettre -mal le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien -faire qui pt nuire sa matresse. Se voyant presse par le baron de -Villefranche, elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le -seul moyen dont elle s'toit dj servie; que, connoissant la -dlicatesse du coeur de madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les -apparences qu'un puissant doute de la fidlit du chevalier de Fosseuse -qui pt la dtacher de l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle -esproit, en lui donnant de nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il -lui demandoit. - -En effet, peu de jours aprs elle dit madame de Bagneux, tmoignant -tre fche elle-mme de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en -attendant M. de Bagneux, s'toient entretenues de presque tout ce qui -s'toit pass entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il -paroissoit par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse -mme, qui le leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand -tat; qu'elle avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de -celui o elle lui dit qu'ils parloient, et d'o l'on auroit pu -effectivement les entendre; et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit -tant de particularits de ce qui s'toit vritablement pass entre elle -et le chevalier de Fosseuse, et qui ne pouvoient tre sues que d'eux et -de Bonneville, qu'elle ne douta point de la perfidie du chevalier de -Fosseuse, et qu'elle crut qu'il n'avoit pu se voir aim d'une personne -comme elle sans le publier dans le monde. - -Elle se plaignit de ce procd, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes -de lchet, Bonneville, de qui elle toit bien loigne d'avoir aucune -dfiance. - -Ce fut alors qu'elle prit une vritable rsolution de rompre avec le -chevalier de Fosseuse et de l'oublier entirement. Comme elle l'aimoit -au dernier point avant que Bonneville lui et dit ces choses, elle ne -laissa pas de sentir un cruel dplaisir d'tre oblige de prendre cette -rsolution; mais, se croyant si fort offense, son ressentiment vainquit -facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit -cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son coeur -toit partag, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui -donnoit la pense o elle toit. - -Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient -voir le lendemain dans le jardin de l'htel de Soissons, o le chevalier -de Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et o ils s'toient vus souvent -depuis. Elle y alla pour ne point diffrer au moins la seule vengeance -qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: C'est tre -bien lche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me -perdre pour satisfaire sa vanit. On ne peut regarder avec assez -d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que -j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en -teindrai jusqu' la mmoire, et vous ne devez plus me regarder que -comme une personne qui vous dtestera le reste de sa vie. Aussitt elle -s'loigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui -entroient, pour n'tre pas oblige de l'couter. - -Si elle ft demeure pour entendre ce qu'il et pu lui rpondre, les -marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit cause eussent -pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si -accabl de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu o il -toit lorsque madame de Bagneux lui avoit parl. Il avoit toujours pris -garde avec un soin incroyable que personne et aucun soupon de leur -intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au -dernier point, sa rputation lui toit infiniment chre; et nanmoins il -se voyoit alors accus de manque de secret et de fidlit, et, ce qui ne -l'affligeoit gure moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle et jamais pu -le croire capable d'un pareil procd. - -Comme madame de Bagneux toit absolument persuade qu'il l'avoit trahie, -il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dt les -particularits du crime dont elle l'accusoit et qu'il tcht s'en -justifier, quoiqu'il la conjurt plusieurs fois de se souvenir qu'elle -l'avoit dj cru coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle -avoit vu elle-mme sa justification, et qu'il lui demandt souvent avec -beaucoup de douleur si elle vouloit qu'il attendt encore que le hasard -lui ft voir son innocence, dont il n'auroit peut-tre jamais le -bonheur. La douleur o il toit lui fit abandonner la poursuite d'une -charge qu'il sollicitoit. La cour toit Fontainebleau: il ne put se -rsoudre quitter l'intrt de son amour pour celui de sa fortune. - -Cependant le baron de Villefranche, qui Bonneville avoit appris ce -qu'elle avoit persuad madame de Bagneux et la rsolution o elle -toit, n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduit auprs -d'elle, comme il avoit fait lorsqu'elle avoit t irrite la premire -fois contre le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrme - lui marquer plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent -choses combien il toit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui -plaire, et quelle obligation il auroit ses bonts si elle daignoit -enfin l'entendre. - -Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle toit alors -incapable d'avoir d'autres penses que celle que la lchet dont elle -croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit us envers elle lui avoit -inspire, ce qui affligeoit extrmement le baron de Villefranche. -D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de -Fosseuse tcht se justifier, et mme, de peur de l'irriter davantage, -il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus -confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes. - -En ce temps-l Bonneville reut des lettres par lesquelles elle apprit -qu'un frre qu'elle avoit, dont elle toit hritire, toit mort; ce qui -l'obligea de partir aussitt pour en aller recueillir la succession. Son -dpart mit le baron de Villefranche au dsespoir; se voyant priv de la -seule chose qui l'avoit entretenu jusque-l dans quelque esprance, il -rsolut de mettre fin ses peines de faon ou d'autre, de voir enfin -s'il pouvoit tre aim de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa -passion pour elle ou l'abandonner pour toujours. - -Ayant trouv l'occasion de lui parler telle qu'il dsiroit, il pressa -tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui dplurent si -fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout fait. N'tant -plus matre de lui-mme, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui -reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de -Fosseuse, et il lui et donn sur l'heure ce cruel dplaisir, si la vue -dont il toit encore charm ne lui en et t la force. - -Mais il ne put se refuser cette satisfaction aprs qu'il fut retourn -chez lui: il lui crivit une lettre o il lui manda tout ce que -Bonneville lui avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et -d'elle, et tout ce qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, -nonobstant cet engagement, il l'avoit adore pendant qu'elle n'avoit eu -pour lui que des rigueurs insupportables; mais que ses derniers -traitemens lui avoient procur le repos, et qu'il toit entirement -guri de la passion qu'il avoit eue pour elle; nanmoins qu'il ne -pouvoit s'empcher de lui reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il -lui disoit toit une preuve certaine, puisqu'elle pouvoit reconnotre -alors qu'il avoit t l'objet de la jalousie de son mari, pendant que le -chevalier de Fosseuse toit aim d'elle, sans en murmurer, et qu'il -avoit eu entre ses mains un moyen infaillible de se venger de ses -rigueurs sans s'en tre voulu servir, et enfin qu'il trouveroit d'autres -coeurs que le sien qui seroient et plus justes et plus reconnoissants. - -Lorsque madame de Bagneux reut cette lettre, elle en eut un tonnement -et une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle -devoit en apprhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche -oublit facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta -presque point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose -qui la rendroit malheureuse toute sa vie. - -Elle eut nanmoins, dans un si grand dplaisir, la consolation de -reconnotre l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit -teint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, -elle la sentit rallume, et mme avec augmentation; ds qu'elle le vit -innocent, elle ne put diffrer de lui apprendre qu'il toit justifi, et -tout ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, quoiqu'elle vt -bien qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans -s'exposer davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un -temps. Mais elle fut extrmement en peine s'imaginer comment elle le -pourroit voir sans que le baron de Villefranche pt en avoir -connoissance. - - la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes -nomme Florence, qu'elle connoissoit tre entirement dsintresse. -Elle lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par -lequel elle lui marqua de se trouver le lendemain en masque un bal o -elle toit prie. - -La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille sa douleur. Cette marque -de bont de madame de Bagneux effaa dans un moment en son esprit tout -ce qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce -changement, il lui sembla que c'toit assez de voir ses malheurs finis. - -Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame -de Bagneux le recevoir d'une manire tendre, qui le confirma qu'elle -avoit reconnu son innocence, il fut trangement surpris lorsqu'elle lui -apprit ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, et ne fut gure -moins afflig lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent -un temps sans se voir. Ayant t priv longtemps de ce bonheur, ce -commandement lui fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut -dans un tat de beaut qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes. - -Toutefois l'intrt de madame de Bagneux le fit rsoudre tout ce -qu'elle souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins trs-heureux de -connotre qu'il en toit toujours extrmement aim. Mme madame de -Bagneux, pour lui ter toutes les penses qu'il et pu avoir qu'elle ne -lui parlt pas avec sincrit ou qu'elle voult le priver du plaisir de -la voir sans une entire ncessit, lui donna la lettre du baron de -Villefranche. - -Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre Florence, -qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit -sa matresse dans le mme temps qu'on en donna madame de Bagneux une -autre pour son mari, et, M. de Bagneux tant survenu dans ce moment, et -ayant su que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant -demande, croyant lui donner celle qui toit pour lui, elle lui donna -celle du baron de Villefranche. - -L'tonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre -que l'avoit t celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reue. Il -regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouv dans -cette lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui toit plein de -tendresse et de passion, l'ayant lu aussi: Voil, Madame, lui dit-il -avec une colre horrible, des reproches et des remercmens d'une partie -de vos amans. Y a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une -femme plus coupable que vous? Car, enfin, sont-ce l les sentimens que -devroient vous inspirer votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai -les derniers remdes, et peut-tre que toute votre vie vous vous -repentirez de m'avoir fait une telle offense. Ensuite il lui fit toutes -les menaces que l'on peut attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui -dfendit de revoir le chevalier de Fosseuse ni de lui parler. - -Madame de Bagneux tomba sur des siges presque vanouie, regardant -tantt son mari avec des yeux o la confusion toit peinte, et tantt -fondant en larmes et jetant de profonds soupirs. Un si trange tat fit -piti M. de Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la -regardant moins svrement, il sembla attendre qu'elle se dfendt. Mais -se sentant plus que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant -d'ailleurs supporter la vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de -forces qui lui restoient, et se retira dans sa chambre, accable d'une -douleur mortelle. - -Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois -apprhends lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes -penses que l'on peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un -accablement sans pareil et des souffrances d'esprit pouvantables, qui -lui firent souvent dsirer la mort, comme le seul remde ses maux. -Elle ne pouvoit considrer combien elle auroit de peine faire oublier -jamais son mari les soupons qu'il pouvoit avoir de sa vertu, sans -dsesprer de pouvoir avoir le reste de sa vie un vritable repos avec -lui et de mettre fin ses reproches. - -Ces penses, qui furent les premires qu'elle eut, l'occuprent d'abord -entirement et l'empchrent presque de faire des rflexions sur ses -sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise -de son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se -reprsenter son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur -possible, et prit des rsolutions inbranlables pour l'avenir. - -Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre -du baron de Ville-franche avoit caus, voulut lui tmoigner combien il -en toit afflig et lui crivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en -ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et dfendit -enfin Florence de lui en prsenter jamais, ni de lui parler d'aucune -chose qui pt la faire souvenir de lui. - -Toutefois son coeur la faisoit souvent penser lui contre ses -rsolutions. Les marques qu'il lui avoit donnes d'une passion aussi -pure et aussi grande qui ait jamais t combattoient contre tout ce -qu'elle pouvoit y opposer, et il y avoit des momens que la rsolution -qu'elle avoit prise de ne le revoir jamais faisoit une partie de sa -tristesse. - -Tant de sujets d'ennui lui causrent en peu de temps une si grande -mlancolie, que ses mdecins, aprs plusieurs remdes inutiles, -conseillrent M. de Bagneux, qui toit afflig de la voir en cet tat, -de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commenant -alors, et la beaut des jours de cette saison pouvant contribuer au -recouvrement de sa sant. - -M. de Bagneux couta ce conseil avec beaucoup d'approbation, tant bien -aise d'loigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et esprant -d'ailleurs regagner plus facilement son esprit en un lieu o elle ne -verroit presque que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit -entirement dtache des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de -son mari, qu'elle vouloit tcher de gurir des sentimens o il toit, -tmoigna le souhaiter ardemment. - -La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'tre souvent -Paris, ils allrent cette maison qu'ils y avoient proche, et o le -chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la premire fois. - -Ils y vcurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. -Comme M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme -et d'y employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit -point eu d'elle des soupons criminels, et n'avoit pas cess un moment -devoir pour elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir. - -Madame de Bagneux, de son ct, qui avoit fait le mme dessein et qui -voyoit combien elle avoit intrt d'empcher que son mari ne crt -qu'elle penst encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses vritables -sentimens et tmoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, -se voyant au lieu o elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la -premire fois, elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, -quelque effort qu'elle ft pour ne s'en point souvenir, que celui que -lui donnoient ces penses. - -Cependant le chevalier de Fosseuse toit le plus malheureux du monde. -Depuis que madame de Bagneux toit partie, elle n'avoit point voulu -recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui -disoit, d'une manire qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment -elle ne pensoit plus lui. - -Il trouvoit nanmoins quelque consolation donner toujours de ses -lettres Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle -remarqueroit par sa persvrance la constance de son amour. - -Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle -serroit ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux tant un jour -entre dans la chambre o toit cette cassette, et ayant remarqu -qu'elle n'toit point ferme, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. -Elle fut trangement trouble lorqu'elle y aperut ces lettres, et eut -d'abord un regret extrme de les avoir trouves. Ensuite elle les -regarda comme des choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin -elle se laissa vaincre la curiosit de les lire. - -Elles lui semblrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce -qu'elle vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientt ses premiers -sentimens se rveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec -des agitations extraordinaires, elle ne put rsister aux mouvemens de -son coeur: elle oublia toutes les rsolutions qu'elle avoit prises, et -permit ds le premier jour Florence de lui rendre l'avenir les -lettres du chevalier de Fosseuse. - -A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'toit plus rempli -que d'un dsespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un -remde non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il -n'y eut presque plus de jours qu'ils ne s'crivissent, et par l leur -passion devint encore plus ardente. - -Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui -permettre de la voir. Quoiquelle vt d'extrmes difficults en trouver -le moyen en un lieu o son mari ne la quittoit presque point, l'envie de -voir le chevalier de Fosseuse, aprs tant de choses qui leur toient -arrives, le lui fit trouver. M. de Bagneux toit oblig de garder la -chambre pour quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse -qu'elle iroit voir le lendemain madame de Vandeuil, qui toit alors la -maison qu'elle avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous -prtexte de voir cette dame. - -Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un -lieu o il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie gale -de se revoir et n'eurent pas une impatience mdiocre de s'entretenir. -Mais madame de Vandeuil, qui se croyoit oblige de leur tenir compagnie, -empcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de -choses; et comme, aprs les premiers entretiens, elle leur eut demand -la permission d'crire une lettre pour l'envoyer par un homme qui -l'attendoit, et qu'ils commenoient se parler, on vint dire que M. de -Bagneux venoit. - -S'tant trouv ce jour-l moins incommod, et ayant su que sa femme -toit chez cette dame, il lui toit venu tout d'un coup dans l'esprit -d'y aller, ennuy d'tre seul, et il avoit envoy devant, seulement pour -la forme, un de ses gens. - -Il n'y eut jamais d'tat pareil celui o se trouvrent alors madame de -Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accable, -comme un dernier coup de malheur, lequel toit invitable, ne voulant -rien faire qui pt dcouvrir sa crainte madame de Vandeuil. Et le -chevalier de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, -considrant en quel danger il toit cause que la personne qu'il adoroit -toit expose. - -Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvt avec sa femme, s'il ne -sortoit promptement, il prit cong de madame de Vandeuil. M. de Bagneux, -qui avoit suivi celui qu'il avoit envoy, n'toit qu' deux pas du logis -de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble o -il toit redoubla la vue de M. de Bagneux, qui eut de son ct une -surprise infinie, laquelle se tourna dans le mme moment en fureur. S'il -et eu des armes, il et tch au pril de sa vie de se venger du -chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris -une profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'tat de -se satisfaire. - -Transport d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et -alla la chambre de sa femme, o il fit mille menaces, et s'emporta en -des termes d'un cruel ressentiment, comme si elle et t prsente. - -Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant -que son mari n'toit point entr, sa crainte s'toit change en une -certitude de ce qui toit arriv. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer -davantage chez madame de Vandeuil sans tomber en un tat qui lui auroit -dcouvert celui de son me, toute trouble, et sans savoir ce qu'elle -devoit faire, elle prit aussi cong d'elle. - -Ayant trouv M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son -malheur. Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle -venoit pour s'excuser, n'esprez plus de pardon de moi, je ne suis plus -capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis -quand on est ainsi offens, et je ne trouverai rien de trop cruel pour -vous en punir. Ensuite il lui fit mille menaces pouvantables, et, -transport de rage, la menaa plusieurs fois du fer et du poison. - -Pendant que madame de Bagneux, qui toit entre demi-morte, toit tombe -aussitt vanouie et toit dans un tat peu diffrent de celui d'une -personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le -toucht encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les -plus violentes dont un esprit puisse tre agit. - -Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de -Bagneux avoit fait, survinrent aussitt et la secoururent. Mais la -douleur s'toit si fort saisie de son coeur, qu'aprs que par leur -assistance elle eut recouvr le sentiment, elle retomba un moment aprs -dans un nouvel vanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau -soulage, aprs avoir jet quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, -elle retomba encore au mme tat; et enfin, cette mme douleur, qui -s'toit auparavant resserre, venant s'pandre tout d'un coup, elle -ouvrit les yeux avec une langueur mortelle, accable d'une fivre -horrible. - -Ce fut alors qu'elle commena de souffrir vritablement, son esprit -ayant recouvr quelque libert. Les penses qu'avoit son mari causrent - son imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. -Ensuite elle fit rflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une -tendresse que l'tat o elle toit ne sembloit pas lui devoir permettre, -quoique nanmoins avec des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle -reconnoissoit qu'il toit la cause de ses malheurs; mais son coeur toit -alors tellement rempli de sa passion qu'elle ne pouvoit plus combattre -pour l'en chasser, ni condamner les sentimens qu'elle lui avoit -inspirs. - -Des penses si diverses et si confuses la travaillrent si fort que sa -vie fut d'abord en danger, ne s'tant jamais vu une maladie plus -violente. - -Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout apprhend de la rencontre de -M. de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en -retourner Paris, toit dans un dsespoir qui ne se peut reprsenter. -Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et -s'aller offrir la colre de M. de Bagneux. - -Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours -aprs, combien madame de Bagneux toit malade. Cette nouvelle lui fit -oublier tout ce qui pouvoit lui tre cher. Il rsolut de sortir de -France et d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et -d'y passer le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit tre que -trs-misrable, ne voulant pas tre cause que, si madame de Bagneux -gurissoit de cette maladie, elle ft jamais expose pour lui de -pareils malheurs. Et, quoique sa passion lui et bien fait souhaiter de -savoir si elle en relveroit avant que de s'en loigner, il rsolut de -ne le pas attendre, de peur que, si elle en gurissoit, il ne pt -excuter sa rsolution. - -Et en effet, aprs l'avoir dite, et cout ce que lui avoit pu apprendre -Florence, qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant -beaucoup de larmes, de l'apprendre madame de Bagneux, et de lui dire -qu'il alloit har la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en -quelque tat qu'elle ft, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il -partit avec un illustre disgroci qui sortit du royaume. - -M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes penses. Quelques jours aprs -les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrme danger -o toit sa femme, il en fut vivement afflig, et le mme amour qui lui -avoit inspir de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit -intresser sa gurison. Outre tous les remdes possibles qu'il prit -soin qu'on y apportt, il parut devant elle plusieurs fois, plutt en -amant qui tremble pour la vie de sa matresse qu'en mari irrit et qui -croit avoir de justes sujets de plaintes. Il tcha autant de fois de lui -persuader que l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excs de son -affection; que la douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit -entirement pour l'avenir, et qu'il seroit incapable de lui tmoigner -jamais aucuns soupons qui pussent lui dplaire. - -Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle -lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre -que sa mort ne devoit pas lui tre dsagrable. Elle ne pouvoit plus -penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui -paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au -milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit -t digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte -passion lui toit l'envie de gurir; elle sentoit qu'elle ne pourroit -jamais chasser cette passion de son coeur, et que, si elle survivoit la -connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible -avec laquelle elle seroit oblige de cacher ses sentimens, elle seroit -tous les jours expose tous les chagrins qu'il voudroit lui faire -souffrir, et qu'il auroit lui-mme une continuelle inquitude. - -Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agite. Aussi, bien -qu'elle et plusieurs relches, venant toujours repenser toutes ces -choses et en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitt -dans un tat pire que le premier, et, ses forces tant enfin puises -par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans tmoigner -aucun regret la vie. - - - - -[Illustration] - -LES -FAUSSES PRUDES -OU -LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264] -ET AUTRES DAMES DE LA COUR. - - -[Note 264: Madame de Brancas toit femme de Charles de Brancas, le plus -jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de -Brancas toit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mre. Madame -de Svign a fait connotre ses distractions, et La Bruyre l'a rendu -fameux sous le nom de _Mnalque_. - -Sa femme toit une des trois filles de Mathieu Garnier, trsorier des -parties casuelles; de ses deux soeurs, l'une pousa M. d'Oradour, et -l'autre, veuve de M. d'Orgres, devint ensuite madame Mol de -Champltreux. Leur frre, le chevalier Garnier, pousa mademoiselle de -La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le -_Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_, -_Oradour_ (d').] - - _Je n'ai pas de ces hauts desseins - D'crire les actes des saints, - Ma Muse est encore trop jeunette; - Il ne lui faut qu'une musette, - Et les discours moins srieux - La divertissent cent fois mieux. - Moi qui ne veux pas la contraindre, - Je ne veux pas encor me plaindre - Avec de lamentables vers - De voir un sicle si pervers. - Tout ce que je demande d'elle - Est de conter quelque nouvelle - Comme les dames de la cour - Traitent les mystres d'amour. - Maintenant il me prend envie - De dcrire toute leur vie, - Pendant que dans un triste exil - J'ai le temps d'en ourdir le fil. - On ne sauroit m'en faire accroire: - Je sais le fin de leur histoire, - Je sais leur pratique et leurs brigues, - Et je puis vous jurer ma foi - Que nul ne la sait mieux que moi. - Je sais leurs secrtes intrigues, - Et comme chacun en ce jour - Se comporte dans cette cour. - Avance-toi, Muse, et m'inspire - Quelque chose digne de rire, - Le sujet le mrite bien. - Dj dans plus d'un entretien - Nous en avons ri, ce me semble, - Quand nous tions tous deux ensemble. - Mais nous les mettrons en courroux, - Me diras-tu, filons plus doux. - Et moi je n'en veux rien dmordre. - Disons toutes choses par ordre; - Surtout dans cette occasion - vitons la confusion, - Et ne faisons pas un mlange; - Distinguons le dmon de l'ange. - part scrupules superflus, - Puisqu'en ce temps il n'en est plus! - Il me prend un clat de rire - D'en avoir ici tant dire - Qu'il faut avec moi confesser - Que j'aurois peine commencer. - Pendant que j'ai le vent en poupe, - Prenons-en une de la troupe, - Et la sparons du monceau, - Pour le premier coup de pinceau. - Nous dauberons quelque autre ensuite, - Et, suivant notre russite, - Sans nous arrter en chemin - Nous les passerons sous la main. - Mais donc pour entrer en matire, - Qui choisirons-nous la premire? - Prenons Madame de Brancas. - Je sais que chacun en fait cas; - C'est une belle assez fameuse - Pour rendre notre histoire heureuse. - Je m'en vais doncque l'exposer. - coutez, je vais commencer._ - - _Vtu d'une troite culotte, - Son pre[265], faiseur de calotte, - En vendit, dit-on, Lyon, - Quasi pour prs d'un million. - Ainsi se voyant en avance, - Il se mla de la finance, - Et tout le reste de ses ans - Fut un de ces gros partisans. - Il avoit dedans sa famille - Une belle et charmante fille, - Belle, ce qu'on en a crit, - Mais on ne dit rien de l'esprit, - Lorsque Madame la Princesse[266] - La prit pour tre la matresse - Du feu bonhomme d'Assigny[267], - Qui crut trouver la pie au nid. - Avant ce fameux mariage - Qu'on fit la fleur de son ge, - Toutes ses premires amours, - Qui n'eurent pas longtemps leurs cours, - Furent avec laquais et pages - Et maints semblables personnages - Du fameux htel de Cond, - Et non avec son accord. - Avant qu'il ft jour chez Madame, - Chacun sait que cette bonne me - Avoit jou, je ne mens pas, - Dedans le plus haut galetas, - Plus de deux heures la boule, - Avec des balles que l'on roule, - Et plus elles sont prs du but - Elle confesse avoir perdu. - Sitt qu'elle fut pouse, - Son mari, d'une me ruse, - L'envoie auprs de sa maman - Et la retient l prs d'un an. - C'est au fond de la Normandie - Que ce mari la congdie; - Si c'et t plus en de, - On et su ce qui s'y passa. - J'ai su d'un auteur trs sincre - Qu'elle battit sa belle-mre, - Qui, l'aimant toujours tendrement, - Souffrit cela patiemment. - Aprs deux ou trois ans d'preuve, - Par bonheur elle devint veuve. - On dit qu'elle en jeta des pleurs, - Qu'elle feignit quelques douleurs; - Mais, sans parler la vole, - Elle en fut bientt console. - Depuis elle vint Paris, - Heureux sjour pour les Cloris, - O, quoique sous un sombre voile, - Elle brilla comme une toile. - Les sieurs de Malta[268] et Jeannin[269], - Friands du sexe fminin, - Ne l'avoient peine aperue, - Que leur me en parut mue, - Et chacun s'en crut le vainqueur. - Tous deux lui touchrent le coeur, - Pour tous deux elle eut l'me atteinte, - Et ce ne fut pas sans contrainte - Qu'elle rpondit leurs voeux, - Les voulant conserver tous deux. - Pas un n'eut l'me trop saisie - Des mouvements de jalousie. - Elle les mnagea si bien - Qu'ils ne se dirent jamais rien. - Jeannin la menoit en campagne - Dans une maison de cocagne - Que l'on appelle l'Amireau, - Non pas sjour de houbereau, - Mais une maison de dlices, - O Brancas offrit ses services - cette jeune dit, - Qui n'eut point d'inhumanit - Pour un galant si plein de charmes: - Elle rendit bientt les armes. - Aprs un mal assez amer, - Brancas revient pour prendre l'air - Dedans cette maison fameuse, - Mais maison pour lui bien heureuse, - Puisqu'en cet illustre sjour - Il prit et donna de l'amour; - Souvent lui conta des fleurettes, - Et, dans ces douces amusettes, - Il lui rcitoit quelques vers, - Qu'il pilloit des auteurs divers. - Un jour qu'il causoit avec elle, - Afin de lui prouver son zle - Et tous les violents transports - Qu'il ressentoit peut-tre alors, - Il lui fit voir une lgie, - Mais forte et pleine d'nergie, - Qu'elle prit pour un madrigal, - Qui lui porta le coup fatal, - Dont elle ne se put dfendre; - Elle acheva lors de se prendre. - Le reste, ne se conte plus, - J'en serois moi-mme confus. - Le voir, l'aimer, devenir grosse, - Je ne vous dis point chose fausse, - Se firent ds le mme jour - Qu'il lui tmoigna de l'amour. - Il n'est pourtant rien de plus vrai - Qu'on n'y mit pas plus de dlai, - Et que dans la mme journe - La chose se vit termine. - Sitt que monsieur de Brancas - S'aperut de ce vilain cas, - Par un motif de conscience, - Ou bien pouss par la finance, - Sur quoi l'on ne pouvoit gloser, - Il fit dessein de l'pouser. - Bien que la dame se vt grosse, - Elle ne vouloit point de noce, - Pourtant elle y consentit: car - Voyant que le duc de Villars - toit prt de faire naufrage, - Elle approuva ce mariage: - Ce qu'elle n'et fait qu' regret, - Sans quelque espoir du tabouret[270]. - Six mois aprs l'affaire faite, - Elle mit au monde Branquette[271], - Ce jeune miracle d'amour - Qui brille prsent dans la cour, - Devant qui mme la plus belle - N'oseroit lever la prunelle, - Et qui pourroit conter soi - Le coeur mme de notre Roi[272]. - Ses beaux cheveux de couleur blonde - Et son teint le plus beau du monde - Rjouirent fort son papa, - Parce que Jeannin et Malta, - Dont il toit en dfiance, - N'avoient aucune ressemblance - ce beau teint, ces cheveux - Dignes de mille et mille voeux. - Monsieur de Laon[273], qui dans l'glise - Fait une figure de mise, - Et qui, comme l'on peut juger, - Sait bien plus que son pain manger, - Ou, pour parler sans menterie, - Un grand laquais nomm La Brie[274], - Furent pre, ce que l'on dit, - D'une fille du mme lit[275]. - Mais sans choquer la rvrence, - On croit avec plus d'apparence, - Qu'elle vint de ce grand prlat, - Qui fit cela sans nul clat; - Et ce qui fait qu'aucun n'en doute, - C'est que malgr la soeur coute, - Et la mortification - Que l'on souffre en religion, - Elle ne perd jamais l'envie - De finir tristement sa vie, - Et de donner dans ce saint lieu - De grandes louanges Dieu: - Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse, - Que ce dessein lui vient de race, - Quoique d'autres lgrement - En jugent peut-tre autrement. - Pour encor mieux faire la fausse, - Chacun dit qu'elle en devint grosse - En l'absence de son mari, - Qui depuis en fut bien marri, - Et qui contre son ordinaire - En parut un peu en colre; - Mais tant un fort bon parent[276], - Il en usa modrment, - Et ne s'en prit rien qu' La Brie, - Qu'il chassa, dit-on, de furie, - Ce qui fit beaucoup plus d'clat - Que s'il s'en ft pris au prlat. - Mais notre adorable comtesse, - Pour autoriser sa grossesse, - Lui soutint, jurant de sa part, - Que dj devant son dpart - Sa fille avoit t conue, - Qu'elle s'en toit aperue. - Le temps pourtant s'accordoit mal; - Mais dans un endroit si fatal - On n'examina pas la chose; - On lui fit croire que la glose - De ce doute fcheux qu'il prit - toit une absence d'esprit, - Et dans ses grandes rveries[277], - Il se forgeoit ces niaiseries. - Lors le mari le crut assez: - Vous le croirez si vous voulez. - ces deux-l, qui la quittrent, - Deux autres fameux succdrent: - Chavigny, autrement de Pont[278], - Et d'Elbeuf[279], homme assez profond - Dans la science de la chasse, - Qui remplissoit fort bien sa place, - Lorsqu'il appliquoit ses efforts - Aprs quelque grand bruit d'alors. - Il lui contoit pour l'ordinaire - Tous les faits de son chien Cerbre, - S'il s'toit jet tout coup - Sur quelque cerf ou quelque loup, - Si le chevreuil ou bien le livre - Avoit eu ce jour-l la fivre, - En se voyant dessus ses fins - la merci de ses mtins. - L'autre, qui paraissoit plus sage, - toit aussi d'un autre usage. - C'toit un homme libral, - Qui donnoit tout, ou bien, ou mal; - Mme l'on dit, entre autre chose - (Que personne de vous ne glose), - Qu'avant que de lui dire adieu, - Il lui meubla son pri-Dieu[280], - Mais des plus beaux bijoux du monde, - De tout ce que la terre et l'onde - Fournissent de plus prcieux, - Et de plus clatant aux yeux. - Combien cet amant plein de zle - A-t-il souffert de maux pour elle! - Il a blanchi dessous le faix, - Outre sa dpense et ses frais. - Quelle auroit donc t sa peine, - S'il et aim quelque inhumaine! - Sans rendre ces deux mcontents, - Elle avoit ds ce mme temps - L'abb Nardy, amant de Galle[281], - Dont l'me n'est point librale, - Qui la voyoit comme voisin - Depuis le soir jusqu'au matin. - Dedans ce temps-l mme encore, - Malta, qui l'aime et qui l'adore, - Revint, mais plus secrtement - Montrer qu'il toit son amant, - Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres; - Et parmi tant de bons aptres, - Sans savoir d'o cela venoit, - Hlas, mon Dieu! l'on s'aperoit, - Lcherai-je cette parole? - Que la dame avoit la vrole. - On consulta dessus ce fait - Un homme en ce mtier parfait, - Qui la voulut prendre en sa charge: - C'est le sage monsieur Le Large, - Homme qui n'a point de pareil - En tout ce que voit le soleil. - Sans songer d'o le mal procde, - On rsout d'y donner remde; - L'on convient pour cela de prix. - Le jour mme, dit-on, fut pris - Mais la gurison fut remise - Malgr quelque potion prise, - cause que dans cet instant - L'argent n'toit pas bien comptant. - Comme elle avoit un coeur de roche, - Pour viter quelque reproche - Qu'on lui faisoit en son quartier, - Mme gens de galant mtier, - Pour tromper tant de sentinelles, - Elle prend celui des Tournelles, - Et sans avoir d'autre raison, - Elle abandonne sa maison; - Puis prend la rue de Vienne, - Quartier plus propre la fredaine, - Et dj beaucoup plus fameux - Pour tous les larcins amoureux. - Bien que personne ne la suive, - Elle ne se croit pas oisive: - Messieurs Paget[252] et Monerot[283] - Y furent bientt pris au mot. - Ds aussitt qu'ils l'eurent vue, - Et l'un et l'autre d'eux se tue - De lui faire mille prsents. - Elle, pour les rendre contents, - De peur que l'un des deux s'offense, - Avoit beaucoup de complaisance; - Elle prenoit toute main, - Croyoit qu'il et t vilain - De refuser avec audace - Des prsents faits de bonne grce. - Ils avoient dans leur passion - Tous deux de l'mulation: - Si l'un envoyoit une table - D'une fabrique inimitable, - L'autre renvoyoit ds le soir - Un parfaitement beau miroir; - Si l'un d'eux chmoit une fte, - L'autre se mettoit dans la tte - Depuis le soir jusqu'au matin - De la rgaler d'un festin. - Mais les fortunes bien prospres - Sont celles qui ne durent gures: - Bientt une adroite beaut - Eut tout ce mystre gt, - Et par une intrigue nouvelle - Lui ravit ses amans fidles. - C'est d'Olonne[284] qui fit ce coup - Environ entre chien et loup. - Jamais rien ne fut plus sensible - Que ce larcin irrmissible; - Mais dans l'espoir de se venger - Elle n'y voulut pas songer: - Sans bruit elle se laissa faire. - Le sieur Fleuri[285], vilain compre - (Ceci soit dit sans l'offenser), - Et plus laid qu'on ne peut penser, - Le diable (Dieu me le pardonne), - Arm des armes qu'on lui donne, - Non, n'est pas si laid que celui - Qui charmoit alors son ennui. - Sa mine toit plus dgotante - Que les courroies d'une tente; - Son teint d'un vieil mort et huileux - clatoit d'un lustre terreux; - Ses cheveux, sa barbe maussade, - Son haleine pire que cade[286], - Et le tout d'un monstre infernal, - S'il n'avoit t libral, - L'auroient certes, comme je pense, - Fait har de toute la France. - Il faisoit donc quelques prsents, - Mais qui pourtant n'toient pas grands: - Des essences et des pommades, - Des citrons doux pour les malades, - Des raisins doux de Languedoc - Pour le carme, c'toit hoc, - Et quelque autre chose semblable, - Non pas d'un prix inimitable; - Mais pour tre parfait amant, - Suffit de donner seulement. - Bien que Fleuri loget chez elle, - Elle ne lui fut pas fidle. - Comme un cent ne suffisoit pas, - D'pagni[287] eut le mme cas, - Du mme temps, la mme heure, - Homme encore laid, ou je meure, - Qui, sans le bon monsieur Fleuri, - Qui sur lui l'auroit enchri, - Il auroit t, si je n'erre, - Le plus laid homme de la terre, - Commenant s'manciper, - Lui montroit l'art de bien piper, - quelque jeu que ce pt tre - Sans que l'on pt le reconnotre. - C'est o bien des gens ont recours - Et qui lui fut d'un grand secours. - Avant qu'elle et cette science, - Elle perdit, mais d'importance. - Mais vous allez tous admirer - Comme elle s'en sut bien payer. - Au carnaval, temps de remarque, - Notre jeune et vaillant monarque, - Pour chasser mille ennuis fcheux, - Dansoit un ballet somptueux: - Brancas, cette jeune merveille, - Qui a le pas fin et l'oreille, - Dans ce ballet, non par hasard, - Reprsentoit, dit-on, un art[288], - Oui, c'toit la Gomtrie: - Son habit couleur de prairie, - Et qui valoit son pesant d'or, - M'en fait ressouvenir encor. - En attendant, comme je pense, - Que son tour vint d'entrer en danse, - Hlas! monsieur de Relabb - La fit bien venir jub; - Sans vous conter des hyperboles - Lui gagna dix-huit cents pistoles. - Aprs un semblable malheur, - On ne dansa pas de bon coeur. - La somme n'tant pas paye, - Elle en fut moins mortifie, - Car, comme cet homme de cour - Alla la voir un autre jour, - Il se paya d'une monnoie - Qu'il reut mme avecque joie, - Et qu'on entend demi-mot - moins que de passer pour sot. - Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire, - Puisque lui-mme en fait l'histoire. - Dans ce temps-l monsieur Jeannin - La revit, sans qu'aucun venin - D'une immortelle jalousie - Lui vint troubler la fantaisie; - Elle le reut de bon oeil, - Et l'et aim jusqu'au cercueil, - Sans qu'une mchante personne - Le lui ravit: ce fut d'Olonne - Qui luit prit encor celui-ci - Et bien d'autres qu'on sait aussi. - Monsieur de Beaufort[289], ce grand homme, - Que l'on connot ds qu'on le nomme, - Depuis les plus petits enfans - Jusqu' ceux qui n'ont point de dents, - La consola de cette perte; - Tous les jours elle toit alerte - Pour pier o ce hros - Lui pourroit parler en repos. - J'aurois de quoi vous faire rire, - Si je voulois ici vous dire - Mille et mille discours sans fin, - Et les rendez-vous du jardin - Du fameux htel de Vendme[290], - O, bien souvent, comme un fantme - J'ai connu ce matre paillard - L'attendre tout seul l'cart. - Mais, hlas! la beaut qu'il aime - Le publie trop elle-mme - Pour vous le rciter ainsi. - Peut-tre savez-vous aussi - Les discours que de leur fentre - Ils se faisoient sans trop parotre, - Parce que monsieur de Brancas - Dessus ce point ne railloit pas, - De quoi pourtant chacun s'tonne, - Le voyant si bonne personne. - Monsieur le marchal d'Estrez[291], - Qui, je crois, comme vous savez, - N'a pas l'me trop librale, - Etoit encor de sa cabale. - Jugez un peu s'il l'aimoit bien, - Puisqu'il lui fit prsent d'un chien, - Mais d'un joli chien de Boulogne, - Petit et de camuse trogne. - Mais comme son affection - Augmentoit sa prtention, - Il lui fit un don plus solide: - C'toit un petit coffre vide, - Mais ajust fort joliment, - Et qui, dit-on, toit d'argent. - Aprs, contrefaisant la prude, - Elle mit toute son tude - corrompre monsieur Fouquet[292]; - Dj de plus d'un affiquet - Elle orne sa divine tresse, - Elle le flatte et le caresse; - Mais lui, toujours comme un glaon, - Ne mordoit point l'hameon. - Jamais on ne le sut surprendre. - Il avoit une amiti tendre - Pour son bonhomme de mari - Dont on ne l'a jamais guri. - Tout ce que l'amour nous suggre - Prs de lui ne servoit de gure; - Malgr tous ses divins appas - Cet amant ne l'couta pas. - Alors on voit qu'elle s'crie: - Voil ma science finie - Sans que tu me sois converti, - Et j'en aurai le dmenti! - Duss-je mourir dans la peine, - Je veux que ton me inhumaine, - Plus fire que dame certon[293], - Chante dessus un autre ton. - Alors, le prenant de furie - Dans cette grande galerie - Que nous prenons Saint-Mand[294], - L'oeil en feu comme un possd, - Malgr ce qu'il put entreprendre, - Elle le force de se rendre. - Et l'on dit, malgr qu'il en et, - Qu'elle en fit ce qu'elle voulut; - Et lorsqu'il eut quitt sa patte, - Aprs l'avoir nomme ingrate - Et fait quelques discours confus, - Il jura de ne tomber plus. - Son serment ne fut pas frivole, - Car depuis il lui tint parole. - Alors que ce surintendant[295] - Fut frapp de cet accident - Qui, par une chute commune, - Entrana plus d'une fortune, - Dieu sait quels furent ses regrets! - Cela m'importe fort peu; mais, - ce que l'on me persuade, - Elle fut tout fait malade, - Et mme, ne vous mentir point, - Elle en perdit son embonpoint. - Depuis, lorsque ses amis virent - Que les choses se ralentirent, - Recouvrant un peu de sant, - On vit renatre sa beaut. - peine chacun la dcouvre - Qu'elle alla loger dans le Louvre, - Et sans savoir quasi pourquoi - On la voit bien auprs du Roi. - D'autres n'en disent pas de mme, - Disant que c'est elle qui l'aime, - Et qu'elle s'efforce en tous lieux - De se trouver devant ses yeux; - Que d'une manire obligeante, - Prs de lui fait toujours l'amante, - Et que, redoublant ses appas, - Fait trs souvent le premier pas. - La raison sur quoi l'on se fonde, - C'est que le plus grand Roi du monde, - Qui d'un regard peut tout charmer, - Et qui n'a, pour se faire aimer, - Qu' jeter l'oeil sur la plus belle, - Qui ne connot point de cruelle, - Ne voudroit pas faire un tel choix. - Lors l'on entendit une voix, - Qui dit d'un ton digne de marque, - Nous parlant de ce grand monarque: - Hlas! pourquoi s'en tonner, - Puisqu'on le veut abandonner - Aux caresses d'une importune - Qui n'toit plus bonne fortune, - Et qui dsormais au cercueil - Ne peut entrer qu'avec un oeil[296]? - Une raison si convainquante - Fit que l'on eut bien de la pente - croire que ce Roi fameux - Pourroit bien rpondre ses voeux, - Quoique l'on soutienne en cachette - Que le tout n'est que pour Branquette, - Dont je donne certificat, - tant un mets plus dlicat, - Plus savoureux et plus d'lite - Pour un prince de ce mrite. - Cependant monsieur de Brancas - Ferme l'oeil tout ce tracas, - Et d'une me toute pieuse, - Pour mener une vie heureuse - Et libre de tous les chagrins, - Vers le ciel levant ses mains, - Offre Dieu tout ce que peut faire - Et la jeune fille et la mre, - Et sans en concevoir de fiel - Reoit tout comme don du ciel, - Soit qu'il et souffrir des princes, - Ou des gouverneurs des provinces, - Des prlats, des abbs, des rois, - Des partisans et des bourgeois._ - - _Voil mon histoire finie; - Jugez si dans ma litanie - Ce jeune miracle d'amour - Ne pourra pas entrer un jour. - Vous qui connaissez cette belle, - Contez-lui comme une nouvelle - Tout ce que mon histoire en dit, - Puisque je mourrois de dpit - Si, sans choquer sa modestie, - Elle n'en toit avertie, - Esprant avoir le bonheur - De lui montrer un jour l'auteur._ - -[Note 265: Mathieu Garnier. Sa succession, dit le _Catalogue des -partisans_, a t un des principaux piliers de la maltte de son temps, -tant par cration de nouveaux offices que par attribution de droits et -taxes sur les anciens. Cf. _Courrier de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 1, -p. 167.] - -[Note 266: Marguerite de Montmorency, femme du prince de Cond.] - -[Note 267: Ce n'est pas d'Assigny ou Acign qu'il faut lire: M. d'Acign -toit de la maison de Brissac; c'est d'Isigny. Franois de Brecey, -seigneur d'Isigny en Normandie, fut en effet le premier mari de Suzanne -Garnier. Celle-ci n'eut pas se louer de lui.] - -[Note 268: Ce n'est pas Maltha, mais Matha qu'il faut lire. Charles de -Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en Saintonge, ami de l'abb -chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de M. Moreau, dans sa -savante dition des _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p. -250, 251, 294.] - -[Note 269: Petit-fils, par sa mre, du prsident Jeannin de Castille. La -femme de Chalais, qui Richelieu fit trancher la tte, toit sa soeur.] - -[Note 270: L'espoir qu'elle avoit de voir son mari devenir duc, par la -mort de son frre, fut tromp, et elle n'obtint pas les honneurs dus aux -duchesses, dont le plus particulier toit d'avoir un tabouret chez la -reine.] - -[Note 271: Branquette, c'est--dire mademoiselle de Brancas, pousa, le -2 fvrier 1667, le prince d'Harcourt, et mourut en 1673.] - -[Note 272: Un couplet satirique du temps disoit en effet: - - Brancas vend sa fille au roy - Et sa femme au gros Louvoy. - -Voy. le _Dict des Prc._, t. 2, au mot _Brancas_.] - -[Note 273: Csar d'Estres, vque-duc de Laon, pair de France en 1653. -Il toit n le 5 fvrier 1628. En 1657 il fut reu l'Acadmie -franoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.] - -[Note 274: Le mme nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que -nous avons cit dans notre dition du _Dictionnaire des Prcieuses_, t. -2, au mot _Brancas_.] - -[Note 275: La seconde fille, avoue du moins, de madame de Brancas, -pousa, le 5 fvrier 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars; -elle n'entra donc point en religion.] - -[Note 276: La mre du comte de Brancas toit Julienne Hippolyte -d'Estres, fille d'Antoine, marquis de Coeuvres, et tante de Csar -d'Estres, vque de Laon.] - -[Note 277: Nous avons dj dit que le comte de Brancas sembloit tre -l'original du portrait que La Bruyre a trac du distrait, sous le nom -de Mnalque.] - -[Note 278: Armand-Lon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de -Pons, matre des requtes, toit fils de Lon Le Bouthillier de Chavigny -et d'Anne Phelippeaux. Il pousa, en 1658, lisabeth Bossuet, et mourut -en 1684.] - -[Note 279: Charles de Lorraine, troisime du nom, duc d'Elbeuf, -gouverneur de Picardie, n en 1620, mort en 1652.] - -[Note 280: Nous crivons _pri-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver -la mesure du vers, et surtout parce que la deuxime forme n'toit pas -encore admise. Richelet ne donne que la premire; Furetire admet les -deux, et le Dictionnaire de Trvoux, qui les conserve, n'emploie pas la -seconde dans ses exemples.] - -[Note 281: Je proposerois de lire: amant de balle, c'est--dire de -pacotille, comme dans le vers de Molire: - - Allez, rimeur de balle, opprobre du mtier. -] - -[Note 282: Matre des requtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1, -p. 16, et _Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, p. 318.] - -[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.] - -[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p. -1-153.] - -[Note 285: Peut-tre est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de -Savoie, qui vint en France vers cette poque, et avec qui _Mademoiselle_ -se lia Fontainebleau. Voy. ses _Mmoires_, dit. Mastricht, t. 4.] - -[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile -comprendre.] - -[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner -des renseignements prcis. Nous connoissons sous ce nom un abb -d'Espagny qui Scarron a adress une ptre o, pour le remercier de -quelques sarcelles envoyes par ce prlat, il lui disoit: - - Adieu, cher abb de mon me; - Cupidon vous doint belle dame, - Car maints prelats de ce temps-cy - Aiment belles dames aussy, - Et j'en connois d'assez peu sages - Pour enganymeder leurs pages. -] - -[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully, -fut dans pour la premire fois par Sa Majest le 8 janvier 1663.] - -[Note 289: Franois de Vendme, duc de Beaufort, le roi des Halles.] - -[Note 290: Cet htel toit situ dans la rue Saint-Honor, non loin du -couvent des Capucins. Le duc de Mercoeur, qui l'avoit fait construire, -l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur -considrable. (Sauval, t. 2, p. 68.)] - -[Note 291: Franois-Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres, marchal de -France, n en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.] - -[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, toit fort peu dlicat -cependant en matire d'amour.] - -[Note 293: Peut-tre faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re dit., comme -toutes les autres, donne: _dame certon_. Mais ce texte de 1668 est si -mauvais qu'on a d presque toujours le modifier.] - -[Note 294: La maison que Fouquet avoit btie Saint-Mand toit le lieu -ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est l que l'on saisit la -fameuse cassette o tant de lettres compromettantes furent trouves et -que le roi fit gnreusement brler.] - -[Note 295: Nous n'avons pas rappeler ici les dtails de la chute de -Fouquet, la fte qu'il donna Vaux, son arrestation Nantes. Cette -chute, comme le dit l'auteur, - - Entrana plus d'une fortune. - -Madame du Plessis-Bellire et l'abb de Belesbat, principaux agents de -ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches -prsents, les crivains qu'il pensionnoit, eurent surtout dplorer son -malheur.] - -[Note 296: Madame de Beauvais, une des premires femmes qui -s'attachrent le sduire, toit borgne.] - - - - -[Illustration] - -LA -FRANCE GALANTE -OU -HISTOIRES AMOUREUSES -DE LA COUR. -(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._) - - -Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il -toit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de -suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien -auprs des dames. Mais celles-ci leur en pargnrent la peine bientt. -Soit qu'elles se plussent faire des avances, ou qu'elles eussent peur -de n'tre pas du nombre des lues, l'on remarqua que sans attendre ce -que la biensance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps -courir aprs les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les -mprisrent, d'o se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si -ce n'est que le temprament l'emporta sur la rflexion. - -[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui toit celui du roi Henri IV -dans le pamphlet clbre attribu la princesse de Conti, a t depuis -appliqu Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Alk et anr, andros); -et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de -France_, l'diteur de Cologne, rappelant le succs des _Conqutes -amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: Ce livre... a t si bien reu -en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on -veut parler du Roi. Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le -nom du Roi celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.] - -Madame de Montespan[298] fut de celles-l. Elle passoit pour une des -plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus -d'agrment dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles -qualits toient effaces par les dfauts de l'me, qui toit accoutume -aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui cotoit plus -rien. Elle toit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son -alliance autant que sa beaut avoit t caus que M. de Montespan -l'avoit recherche en mariage, et l'avoit prfre quantit d'autres -qui auroient beaucoup mieux accommod ses affaires. - -[Note 298: Madame de Montespan toit Franoise-Athnas de Rochechouart, -fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Ne -en 1641, elle pousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, -marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707. - -Celui-ci toit le troisime fils de Roger-Hector de Pardaillan de -Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et hritire de -Sbastien Zamet. La mort de ses deux frres ans laissa le marquis -Henri-Louis matre d'une fortune considrable, qui lui toit venue tant -de son pre que de son grand-pre maternel, lequel se disoit seigneur -de dix-huit cent mille cus.] - -[Note 299: J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable, -dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et -d'esprit fort agrable, que les Mortemart. (_Mm. de Montpensier_, VII, -42.)] - -Madame de Montespan, qui n'avoit souhait d'tre marie que pour pouvoir -prendre l'essor, ne fut pas plus tt la cour qu'elle fit de grands -desseins sur le coeur du grand Alcandre. Mais comme il toit pris en ce -temps-l, et que madame de La Vallire, personne d'une mdiocre beaut, -mais qui avoit mille autres bonnes qualits en rcompense, le possdoit -entirement, elle fit bien des avances inutiles et fut oblige de -chercher parti ailleurs. - -Comme elle mprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300], -elle jeta les yeux sur Monsieur, frre du grand Alcandre, qui lui -tmoigna de la bonne volont, plutt pour faire croire qu'il pouvoit -tre amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui -approcht de l'amour[301]. Monsieur surprit par l un grand nombre de -personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le -chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir -bientt le prince ses premires inclinations; et comme il avoit son -toile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut -toute la part dans ses bonnes grces. - -[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.] - -[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.] - -Madame de Montespan, qui ne s'toit retranche au coeur de Monsieur que -pour n'avoir pu russir sur celui du Roi, en fut encore plus dgote -quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine, -qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle rsolut de -mpriser qui la mprisoit, et fit de grands reproches Monsieur, qui -s'en consola avec le chevalier de Lorraine. - -La beaut de madame de Montespan toit cependant le sujet des dsirs de -toute la cour, et particulirement de M. de Lauzun[302], favori du grand -Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort -mdiocre, mais qui rcompensoit ces deux dfauts par deux grandes -qualits, c'est--dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi -qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le -quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur o il toit -auprs du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, -qui avoit ou parler de ses belles qualits, et qui vouloit savoir par -exprience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit -effectivement, ne ddaigna pas les offres de service qu'il lui fit. -Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mle avec sa -curiosit, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui -vouloir accorder la dernire faveur; et pendant qu'elle le faisoit -attendre, il arriva une affaire ce favori qui le devoit perdre auprs -de son matre, s'il n'et t plus heureux que sage. - -[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.] - -Le grand Alcandre, tout lev qu'il toit par dessus les autres hommes, -n'toit pas d'une autre humeur ni d'un autre temprament que les hommes -du commun. Quoiqu'il aimt passionnment madame de La Vallire, il se -sentoit pris quelquefois de la beaut de quelques dames et toit bien -aise de satisfaire son envie. Il toit dans ces sentimens pour la -princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possdoit les bonnes grces; -et comme M. de Lauzun se croyoit capable, cause de ses grandes -qualits que j'ai remarques ci-devant, de conserver l'amiti de la -princesse de Monaco et de se mettre bien dans le coeur de madame de -Montespan, il dfendit la princesse de Monaco, qui lui avoit dcouvert -la passion du grand Alcandre, d'y rpondre aucunement[304], et la -menaa, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de rputation dans -le monde. - -[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.] - -[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cit de l'abb de Choisy, qui -montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un -corridor, la porte de madame de Monaco.] - -Ces menaces, au lieu de plaire la princesse de Monaco, lui firent -penser sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, -prenant en mme temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle -n'avoit point fait auparavant, elle le fit rsoudre d'envoyer M. de -Lauzun la guerre, o il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand -Alcandre ayant dit M. de Lauzun qu'il se tnt prt partir dans deux -ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris cette nouvelle; et -en devinant la cause aussitt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit -point l'arme, moins qu'il ne lui en donnt le commandement; qu'il -voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'toit pour -jouir paisiblement de sa matresse pendant son absence; mais qu'il ne -seroit pas dit qu'on le trompt si grossirement, sans qu'il ft voir du -moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action toit d'un -perfide plutt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estim; -mais qu'il toit bien aise de le connotre, afin de ne s'y pas tromper -dornavant. - -[Note 305: Il toit alors colonel-gnral des dragons.] - -Quoique le grand Alcandre et toujours accoutum de parler en matre, et -que personne n'et os jusque-l lui faire aucun reproche, il ne laissa -pas d'couter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie -continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il -extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit son matre, et -celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit lev. -M. de Lauzun lui rpondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; -qu'il savoit bien encore que c'toit lui seul qui il toit redevable -de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour aucun ministre, comme tous -les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empchoit pas de -lui dire ses vrits. Et, continuant sur le mme ton, il alloit dire -encore quantit de choses ridicules et extravagantes, quand le grand -Alcandre le prvint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre -heures pour se rsoudre partir, et que, s'il ne lui obissoit, il -verroit ce qu'il auroit faire. - -L'ayant quitt aprs ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un -dsespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit -d'arriver l'intelligence que la princesse de Monaco commenoit d'avoir -avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouve, il cassa -un grand miroir, comme s'il et t bien veng par l. La princesse de -Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui rpondit que c'toit un -fou dont elle alloit tre assez venge par son absence; qu'il en avoit -souffert lui-mme des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit -tout cela, considrant bien qu'il devoit tre au dsespoir de perdre les -bonnes grces d'une dame qui avoit autant de mrite qu'elle en avoit. - -Au bout des vingt-quatre heures, il demanda M. de Lauzun quoi il -toit rsolu: quoi ayant rpondu que c'toit ne point partir s'il ne -lui donnoit le commandement de l'arme, le grand Alcandre se mit en -colre contre lui, et le menaa tout de nouveau de le rduire en tel -tat qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir pouss bout. Mais M. -de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui -rpondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire toit de lui ter la -charge de gnral des dragons qu'il lui avoit donne, et que, comme il -l'avoit bien prvu, il en avoit la dmission dans sa poche. Il la tira -en mme temps et la lui jeta sur une table auprs de laquelle il toit -assis; ce qui fcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya -l'heure mme la Bastille. On fut tonn de sa disgrce, personne ne -sachant encore ce qui toit arriv, et devinant encore moins jusqu'o -avoit t la brutalit de ce favori. - -Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement -qu'elle avoit apport son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine -de le consoler, croyant qu'aprs sa folie, dont on commenoit parler -dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grces -du grand Alcandre. Cependant sa disgrce ne dura pas si longtemps qu'on -s'toit imagin, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouv dans la -possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir, -n'eut pas plutt pass sa fantaisie qu'il pardonna M. de Lauzun, qui -revint la cour avec plus de crdit que jamais; dont nanmoins chacun -demeura assez tonn, ne croyant pas que, de l'humeur dont toit le -grand Alcandre, il dt jamais oublier le manque de respect qu'il avoit -eu pour lui. - -Le retour de M. de Lauzun la cour ayant fait concevoir tout le monde -qu'il falloit qu'il et un grand ascendant sur l'esprit du grand -Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son -attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses -dernires faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de -Lauzun de l'infidlit de la princesse de Monaco, n'empcha pas qu'il ne -songet s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours aprs. -Cette dame toit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et -ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mgarde; -puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers -elle, faisant semblant de lui demander pardon. - -La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri; -mais, y tant encore moins sensible qu' un rire moqueur que M. de -Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit -comprendre tous ceux qui toient l qu'on ne pouvoit tant s'emporter -contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit -intrt de conserver sa rputation parmi les dames, laissa vaporer son -ressentiment en reproches, sans y vouloir rpondre que par des -soumissions et des excuses; et les dames qui toient l s'tant mles -de les accommoder, la princesse de Monaco fut oblige de s'apaiser, pour -ne leur pas donner connotre clairement que son chagrin procdoit -d'ailleurs[306]. - -La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que -tter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha s'en -consoler par la conqute de quelque autre. Mais, comme son temprament -ne la rendoit pas cruelle, et que son apptit ne lui permettoit pas -d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle -y succomba la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout -Paris, la manire des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle -s'en trouveroit mieux que de quantit de gens de qualit dont elle avoit -essay jusque-l. Mais celui-ci s'tant trouv malade, il lui communiqua -sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-tre -pour ne pas savoir d'abord ce que c'toit, peut-tre aussi par la peine -qu'elle avoit se dcouvrir, elle mourut dans les remdes[307], faisant -voir par sa mort quelle apprhension doivent avoir celles qui l'imitent -dans ses dbauches. - -[Note 306: Saint-Simon fait le mme rcit (t. 20, dit. Sautelet).] - -[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.] - -Les parens de la princesse de Monaco cachrent avec grand soin la nature -de sa maladie; mais Monsieur, frre du grand Alcandre, qui avoit eu -quelque commerce avec elle, quoique de peu de dure, et qui, pour -rcompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au -chevalier de Lorraine, lui avoit donn la charge de surintendante de la -maison de sa femme, eut peur d'tre envelopp dans son malheur. Ainsi il -n'eut point de repos jusqu' ce qu'il et assembl quatre personnes des -plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien -craindre pour lui. Ils l'assurrent que non, ce qui remit son esprit -entirement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se -souvenir malgr lui. - -Le grand Alcandre souponna l'intrigue de madame de Montespan et de M. -de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manires dans le coeur -des hommes, la rflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit -considrer de plus prs qu'il n'avoit fait jusque-l le mrite et la -beaut de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallire -commenoit lui donner du dgot, malheur insparable des longues -possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute -particulire sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperut bientt -ses regards et ses actions qu'il n'toit pas insensible pour elle; et, -comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la prsence -est la chose du monde la plus ncessaire, elle fit tout son possible -pour s'tablir la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit -une fois dans la confidence de madame de La Vallire, qui cherchoit de -son ct se dcharger sur quelque bonne amie du dplaisir qu'elle -avoit de la tideur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame -de Montespan faisoit madame de La Vallire lui ayant plu, il se lia -une espce d'amiti entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence -d'amiti; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, -n'avoit garde d'aimer madame de La Vallire, elle qui toit l'unique -obstacle ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit dj quelque -chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec -madame de La Vallire, qui en toit charme pareillement, parce qu'elle -entroit adroitement dans tous ses intrts et avoit une complaisance -toute particulire pour elle. De fait, elle blmoit non-seulement le -grand Alcandre de son indiffrence, mais lui fournissoit encore des -moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans -commencent se dgoter l'un de l'autre, il est comme impossible de les -rapatrier. - -Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de -Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallire qu'il n'avoit -de coutume, et madame de La Vallire, se faisant l'application de ces -nouvelles assiduits, en aimoit encore davantage madame de Montespan, -croyant que c'toit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa -vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les vritables affections -de son coeur, elle s'aperut bientt qu'il y avoit du dguisemen dans -tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui -tenant lieu d'esprit, dont elle n'toit pas trop bien partage de sa -nature[308], elle conut que madame de Montespan la jouoit, et que le -grand Alcandre toit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-l. - -[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignit familire: -Elle est une bonne religieuse et passe prsentement pour avoir beaucoup -d'esprit; la grce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui -ont t plus avantageux que ceux de l'autre. (VI, 355.)] - -D'abord que ce soupon se fut empar de son esprit, elle les observa de -si prs, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion -ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en -plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il toit de trop -bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il toit vrai qu'il aimoit madame -de Montespan, mais que cela n'empchoit pas qu'il ne l'aimt comme il -devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, -sans dsirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas tre contraint. - -Cette rponse, qui toit d'un matre plutt que d'un amant, n'eut garde -de satisfaire une matresse aussi dlicate qu'toit madame de La -Vallire: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en -tant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois -que, si elle vouloit qu'il continut de l'aimer, elle ne devoit rien -exiger de lui au del de sa volont; qu'il dsiroit qu'elle vct avec -madame de Montespan comme par le pass, et que, si elle tmoignoit la -moindre chose de dsobligeant cette dame, elle l'obligeroit prendre -d'autres mesures. - -La volont du grand Alcandre servit de loi madame de La Vallire. Elle -vcut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point -vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le -monde par sa conduite, parce que tout le monde commenoit tre -persuad que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu peu et se -donnoit entirement madame de Montespan. - -[Note 309: Madame de La Vallire vit madame de Montespan prendre sa -place sans lui en tmoigner de jalousie. Madame de Svign, dans sa -lettre sa fille du 22 fvrier 1671, nous dit avec quel regret elle se -voit abandonne du Roi, et prend le parti de quitter la cour: Le Roi -pleura fort et envoya M. Colbert Chaillot la prier instamment de venir - Versailles, et qu'il pt lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite; -le Roi a caus une heure avec elle et a fort pleur. Madame de Montespan -fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux. - -Madame de La Vallire resta encore quelque temps la cour, sur les -instances du Roi. Enfin elle se dcida entrer en religion. La veille -du jour o elle quitta jamais la cour, elle soupa chez madame de -Montespan (_Mm._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est l qu'elle -reut les adieux de Mademoiselle. Quelques annes aprs, en 1676, madame -de Montespan alloit encore visiter aux Carmlites soeur Louise de la -Misricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi. -(Svign, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La mme anne nous voyons madame -de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frre de madame de La Vallire, -gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vnt la haranguer -de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu, -ajoute madame de Svign (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas -tonnant que madame de La Vallire et son frre aient surpris tout le -monde par leur conduite vis--vis de la nouvelle favorite.] - -Cependant, comme le grand Alcandre toit un amant dlicat et qu'il ne -pouvoit souffrir qu'un mari partaget avec lui les faveurs de sa -matresse, il rsolut de l'loigner sous prtexte de lui donner de -grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa -tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mrite de sa femme -contribuoit plus son lvation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de -recommandable en lui. - -Madame de Montespan, qui avoit pris got aux caresses du grand Alcandre, -ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien -accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel dsespoir que, -quoiqu'il l'aimt tendrement, il ne laissa pas de lui donner un -soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le -maltraita extrmement de paroles; et s'tant plainte de son procd au -grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses -enfans[310] dans son pays, proche les Pyrnes. Il prit l le grand -deuil, comme si vritablement il et perdu sa femme, et, comme il y -avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya -deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite. - -[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui -mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui -obtint du Roi les plus hautes dignits et fut connu sous le nom de duc -d'Antin. Il pousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de -Crussol, fille du duc d'Usez.] - -Cependant, quelque temps aprs que M. de Montespan fut parti, madame sa -femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imagint bien que tout le monde -savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empcha -pas qu'elle n'et de la confusion qu'on la vt en l'tat o elle toit. -Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui toit fort -avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut -de s'habiller comme les hommes, la rserve d'une jupe, sur laquelle, -l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer -le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre. - -Cela n'empcha pourtant pas que toute la cour ne vt bien ce qui en -toit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce -prince, leur encens passa jusqu' sa matresse, chacun commenant -rechercher ses bonnes grces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, -elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame -de La Vallire, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que -lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se -fut pas plus tt aperu du crdit de sa rivale, que chacun prit plaisir - s'en loigner. De quoi s'tant plainte au marchal de Grammont[311], -il lui rpondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit -avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle -avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi. - -[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.] - -Madame de La Vallire, se voyant ainsi abandonne de tout le monde, -rsolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des -Carmlites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps aprs, o -elle vit, dit-on, en grande saintet, ce que je n'ai pas de peine -croire, parce qu'ayant prouv, comme elle a fait, l'inconstance des -choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive -mettre son esprance. - -Sa retraite satisfit galement le grand Alcandre et madame de Montespan: -celle-ci, parce qu'elle apprhendoit toujours qu'elle ne rentrt dans -les bonnes grces du grand Alcandre, dont elle avoit possd les plus -tendres affections; celui-l, parce que sa prsence lui reprochoit -toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame -approchant, le grand Alcandre se retira Paris, o il n'alloit que -rarement, esprant qu'elle y pourroit accoucher plus secrtement que -s'il demeuroit Saint-Germain, o il avoit coutume de demeurer. - -Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le -grand Alcandre et elle se confioient particulirement, monta en carrosse -et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nomm Clment, fameux -accoucheur de femmes, qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle -pour en accoucher une qui toit en travail. Elle lui dit en mme temps -que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandt les yeux, parce -qu'on ne dsiroit cas qu'il st o il alloit. Clment, qui de -pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit -qurir avoit l'air honnte, et que cette aventure ne lui prsageoit rien -que de bon, dit cette femme qu'il toit prt de faire tout ce qu'elle -voudroit; et, s'tant laiss bander les yeux, il monta en carrosse avec -elle, d'o tant descendu aprs avoir fait plusieurs tours dans Paris, -on le conduisit dans un appartement superbe, o on lui ta son bandeau. - -On ne lui donna pas cependant le temps de considrer le lieu; et devant -que de lui laisser voir clair, une fille qui toit dans la chambre -teignit les bougies; aprs quoi le grand Alcandre, qui s'toit cach -sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. -Clment lui rpondit qu'il ne craignoit rien; et, s'tant approch, il -tta la malade, et voyant que l'enfant n'toit pas encore prt venir, -il demanda au grand Alcandre, qui toit auprs de lui, si le lieu o ils -toient toit la maison de Dieu, o il n'toit permis ni de boire ni de -manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de -lui donner quelque chose. - -Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui toient dans -la chambre s'entremt de le servir, s'en fut en mme temps lui-mme -une armoire, o il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui -tant all chercher du pain d'un autre ct, il le lui donna de mme, -lui disant de n'pargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore -au logis. Aprs que Clment eut mang, il demanda si on ne lui donneroit -point boire. Le grand Alcandre fut qurir lui-mme une bouteille de -vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups -l'un aprs l'autre. Comme Clment eut bu le premier coup, il demanda au -grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre -lui ayant rpondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit -pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle ft dlivre -promptement, il falloit qu'il bt sa sant. - -Le grand Alcandre ne jugea pas propos de rpliquer ce discours, et, -ayant pris dans ce temps-l une douleur madame de Montespan, cela -rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand -Alcandre, qui l'exhortoit prendre courage, et il demandoit chaque -moment Clment si l'affaire ne seroit pas bientt faite. Le travail -fut assez rude, quoiqu'il ne ft pas bien long, et, madame de Montespan -tant accouche d'un garon[312], le grand Alcandre en tmoigna beaucoup -de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dt sitt madame de Montespan, -de peur que cela ne ft nuisible sa sant. - -[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, n le 31 mars 1670, -lgitim par lettres du 19 dcembre 1673. J'ai ou conter M. de -Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'toit minuit -sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on -n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et -il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui -l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne -crit. (_Mm._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle -de Montpensier lui abandonna la principaut de Dombes et le comt d'Eu -pour obtenir la libert de Lauzun et la permission de l'pouser. Madame -de Montespan, qui avoit ngoci cette affaire dans l'intrt de son -fils, ne promit rien en laissant tout esprer. Mademoiselle, le contrat -pass, eut grand'peine obtenir la mise en libert du marquis.] - -Clment ayant fait tout ce qui toit de son mtier, le grand Alcandre -lui versa lui-mme boire; aprs quoi il se remit sous le rideau du -lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clment vt si -tout alloit bien avant que de s'en aller. Clment ayant assur que -l'accouche n'avoit rien craindre, celle qui l'toit all qurir lui -donna une bourse o il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les -yeux aprs cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena -chez lui avec les mmes crmonies: je veux dire qu'on lui banda les -yeux, comme on avoit fait en l'amenant. - -Cependant M. de Lauzun tchoit de se consoler dans les bras d'une autre; -et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il -n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'et jamais eu de -vritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il et reconnu en -elle des dfauts cachs que son mari publioit tre fort grands, mais sur -quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intrt en -dgoter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'tant plus son amant, vcut avec -elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, -elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donn de si grandes -prises, elle avoit peur qu'il ne la perdt auprs du grand Alcandre, o -il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle. - -Cependant, comme on n'aime jamais gure ceux qu'on apprhende, elle et -bien voulu en tre dfaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de -peur de n'tre pas assez puissante pour en venir bout. Comme elle -toit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du -grand Alcandre vint vaquer par la mort de la duchesse de -Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Crqui y -prtendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de -Montespan se dclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun -pour la duchesse de Crqui[315], ce qui commena jeter ouvertement de -la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit toute force que madame -de Montespan se dsistt de parler en faveur de la duchesse de -Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en dsister -honntement aprs avoir fait les premiers pas, trouva trange que M. de -Lauzun, aprs avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, ft venu -la traverse prendre les intrts de la duchesse de Crqui. C'toit au -grand Alcandre dcider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa -matresse; mais ce prince, ne voulant mcontenter ni l'un ni l'autre, -demeura longtemps sans donner cette charge, esprant qu'ils -s'accorderoient ensemble, et que leur runion lui donneroit lieu de se -dterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire l'un -et l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'gard leurs -prires, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et mme M. -de Lauzun commena tenir des discours si dsavantageux de madame de -Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans dsirer d'en tirer -vengeance. - -[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.] - -[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du -marquis de Pons, pousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis, -petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua son nom et - son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, marie en -1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la -Dauphine, et fut remplace dans sa charge de dame d'honneur de la Reine -par madame de Crqui.] - -[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.] - -Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une -svre rprimande M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus anim -contre elle qu'il voyoit que son crdit l'emportoit par dessus le sien -(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de -Montausier la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se dchaner -contre elle, et en fit des mdisances en plusieurs rencontres. Le grand -Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en -reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre -n'entendoit point raillerie l-dessus, lui promit d'tre sage -l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein toit de bien vivre -dornavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien -ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit. - -En effet, ayant dispos l'esprit de madame de Montespan lui pardonner, -il les fit embrasser le lendemain en sa prsence, obligeant M. de Lauzun -de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus. - -Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur -l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition -dmesure, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller la pense -d'pouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand -Alcandre, dans laquelle il y avoit dj longtemps que sa soeur[316], -confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse toit dj -dans un ge assez avanc; mais, comme elle toit extraordinairement -riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualit et le sang dont -elle sortoit que tous les agrmens du corps et de l'esprit, il pria sa -soeur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir un si -grand mariage, il fit mille avances madame de Montespan, ne doutant -pas qu'il n'et grand besoin de son crdit en cette rencontre. - -[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.] - -Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui ft -prsumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit -nanmoins toit de grande consquence, il avoit peur qu'il n'y donnt -pas les mains si facilement. Ainsi, il songea le gagner par quelque -endroit o il et intrt lui-mme, ce qu'il fit de cette manire: il -dpcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc -de Lorraine, qui toit dpouill de ses tats, pour lui offrir cinq cent -mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses hritiers, -s'il vouloit lui cder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne -voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien, -gota cette proposition, d'autant plus que c'toit un homme tout faire -pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'tat o il toit. Ainsi, -Lauzun, se voyant en tat de russir, en tmoigna quelque chose au grand -Alcandre, qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le -duc de Lorraine cdt ses prtentions quelqu'un qui lui rendt foi et -hommage de la duch de Lorraine. - -[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mmoires de -Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les -droits du duc de Lorraine.] - -Le grand Alcandre ayant approuv la chose, M. de Lauzun lui dcouvrit -que, dans la pense qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit -cout quelques propositions de mariage qui lui avoient t faites de la -part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa soeur; qu'il -lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tt, mais qu'il -avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'et tch auparavant de mettre les -choses en tat de russir; que c'toit lui approuver ce mariage, -qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'toit pas nanmoins sans -exemple; que ce ne seroit pas l la premire fois que des mortels se -seroient allis au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que -beaucoup de personnes qui n'toient pas de meilleure maison que lui -toient arrives cet honneur. - -Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien -hardie pour un homme de la vole de M. de Lauzun. Cependant, faisant -rflexion sur ce que ce n'toit pas l la premire fois qu'une princesse -du sang royal auroit pous un simple gentilhomme, et sur les avantages -qu'il pouvoit retirer lui-mme de cette alliance, il s'accoutuma bientt - en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit -engage dans ses intrts, trouvant le grand Alcandre dj bien branl, -sut lui reprsenter si adroitement qu'il n'y avoit point de diffrence -en France entre les gentilshommes, quand ils toient une fois ducs et -pairs (ce qui lui toit ais de faire en faveur de M. de Lauzun) et les -princes trangers, l'un desquels il avoit donn il n'y avoit pas -longtemps une soeur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva -de le rsoudre. - -[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.] - -Quand le grand Alcandre eut ainsi donn son consentement madame de -Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se -disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit ce mariage. -Cependant il ne crut rien de plus propre cela que de parotre y avoir -t forc. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que -mademoiselle de Montpensier vnt elle-mme le prier de lui donner M. de -Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considrables d'entre les -parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que -leur parent poust cette princesse[319]. On vit donc arriver ces -ambassadeurs et cette ambassadrice tous en mme temps; et, ceux-l ayant -eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la -grce qu'ils avoient lui demander en faveur de leur parent semblt -tre au-dessus de leur mrite et mme au-dessus de leurs esprances, ils -le prioient nanmoins de considrer que ce seroit le moyen de porter la -noblesse aux plus grandes choses, chacun esprant dornavant de pouvoir -parvenir un si grand honneur pour rcompense de ses services. - -[Note 319: Ce n'toient pas des parents de Lauzun, mais des -gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur -dont tout le corps toit honor. Voy., p. 271, le texte et la note 1.] - -Ils reprsentrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touch -ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes qui -l'on avoit accord la mme grce, tellement que, le grand Alcandre -paroissant se laisser aller leurs prires, il leur rpondit qu'il -vouloit bien, leur considration, comme tant de la premire noblesse -de son royaume, que leur parent et l'honneur d'pouser mademoiselle de -Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-mme si elle se -portoit volontiers cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout - fait. - -On fit donc entrer en mme temps cette princesse, qui, sans considrer -que ce n'toit gure la coutume que les femmes demandassent les hommes -en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'pouser M. de -Lauzun. quoi le grand Alcandre s'tant oppos d'abord, mais d'une -manire lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, -la princesse ritra ses prires, et obtint enfin ce qu'elle demandoit. - -La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le -royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser -d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui -en paroissoit si indigne, qu't ses vertus caches, il y en avoit cent -mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui. - -Cependant, quoiqu'il et beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en -cette rencontre; car, au lieu d'pouser mademoiselle de Montpensier au -mme temps, il s'amusa faire de grands prparatifs pour ses noces; et, -cela les retardant de quelques jours, le prince de Cond et son fils -furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas -permettre qu'une chose si honteuse toute la maison royale s'achevt. -Le grand Alcandre fut fort branl ces remontrances, et, comme il ne -savoit pour ainsi dire quoi se rsoudre, tant combattu d'un ct par -leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donne aux parens -de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances celles de ces -princes, et l'obligea se rtracter. Madame de Montespan, de son ct, -quoiqu'elle part agir ouvertement pour M. de Lauzun, tchoit en secret -de rompre son affaire, craignant que, s'il toit une fois alli la -maison royale, il ne prt encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du -grand Alcandre, sur lequel elle vouloit rgenter toute seule. - -Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun, -qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volont. Mais comme c'toit une -ncessit de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit l -qu'aprs avoir bien fait rflexion sur son mariage, il ne vouloit pas -qu'il s'achevt; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de -son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-l, s'il -avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grces. - -M. de Lauzun, reconnoissant ce langage que quelqu'un l'avoit desservi -auprs de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le flchir, s'imaginant -bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en mme temps chez -madame de Montespan, qu'il souponnoit, il lui dit tout ce que la rage -et la passion peuvent faire dire d'emport et d'extravagant. Il lui dit -qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il -devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute -leur honneur, la pouvoient bien faire leurs amans; qu'il alloit -employer tout le crdit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire -revenir d'un amour qui le perdoit de rputation dans le monde, et dont -il ne connoissoit pas l'indignit. - -Il lui dit encore plusieurs choses de la mme force; aprs quoi il s'en -fut chez mademoiselle de Montpensier, qui il annona la volont du -grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit des douceurs aprs -lesquelles il y avoit nombre d'annes qu'elle soupiroit, n'eut pas -plutt appris cette nouvelle qu'elle tomba vanouie, de sorte que toute -l'eau de la Seine n'auroit pas t capable de la faire revenir, si M. de -Lauzun n'et approch son visage contre le sien pour lui dire -l'oreille qu'il n'toit pas temps de se dsesprer ainsi, mais de -prendre des mesures qui les pussent mettre couvert l'un et l'autre de -la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une -extrme diligence, parce que la perte d'un seul moment entranoit une -trange suite; que, pour lui, il toit d'avis que, sans s'arrter aux -ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrtement; que, quand la -chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit dj -consenti, et qu'en tout cas cela n'empcheroit pas toujours leur -intelligence et leur commerce. - -La princesse revint de sa pamoison un discours si loquent et si -agrable; et, s'tant enferms tous deux dans un cabinet, ils y -appelrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne -pouvoient prendre une rsolution plus avantageuse au bien de leurs -affaires et leur contentement. On dit mme qu'elle fut d'avis qu'ils -devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils dfroient -beaucoup ses avis, la chose fut excute sur-le-champ. Aprs cela on -convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le -grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer -de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en mme temps pour y -aller. - -Le grand Alcandre, tant averti qu'elle demandoit lui parler en -particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit tre; et, quoiqu'il ne -ft pas rsolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit -honntement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans -son cabinet, aprs en avoir fait sortir tous ceux qui y toient avec -lui. La princesse se jeta l ses pieds; et, se cachant le visage de -son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa -confusion, elle lui dit qu'elle faisoit l un personnage qui la devoit -combler de honte, si lui-mme ne lui avoit donn de la hardiesse, -approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'toit -sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui toit difficile de -rompre; que, quoiqu'il ne ft pas trop biensant une personne de son -sexe de parler de la sorte, le mrite de M. de Lauzun, qui il n'avoit -pu refuser lui-mme ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; -qu'enfin, quiconque considreroit que ses feux toient lgitimes et -approuvs par son Roi n'y trouveroit peut-tre pas tant redire que -l'on pourroit bien s'imaginer. - -Le grand Alcandre, qui lui avoit command plusieurs fois de se lever -sans qu'elle et voulu lui obir, lui dit, voyant qu'elle avoit cess de -parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit -rien lui rpondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la -sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrt de sa mort ou -de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans -l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir -son mariage, il en toit assez puni par les remords qu'il en avoit; que -c'toit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne -concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait parotre un courage -au-dessus de son sexe, se pouvoit rsoudre une action qui la devoit -combler d'infamie. - -Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette rponse, s'en retourna chez -elle la rage dans le coeur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouv -M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle -auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'toit capable -de le flchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre -les crmonies. Un prtre fut bientt trouv pour cela; et, ayant t -pouss dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de -la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage. - -Cependant il ne put tre fait si secrtement que le grand Alcandre n'en -ft averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320], -ennemi jur de M. de Lauzun, avoit gagn pour l'avertir de tout ce qui -se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en tmoigna une -grande colre. M. de Louvois et madame de Montespan, qui toient -d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tchrent -encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit -maltrait M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui -commenoit dj entrer en grande faveur, cherchoit s'en venger par -toutes sortes de moyens. - -[Note 320: M. de Louvois et M. Le Tellier, son pre, avoient toujours -t fort contraires M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais -pardonn l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier; -pour l'autre, qui vouloit tre le matre de la guerre, et que toutes les -charges qui la regardoient et les commandements dpendissent de lui, il -ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit -pousser sa fortune par l et qui toit incapable de se soumettre lui. -La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit -beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'toit lui qui -avoit empch qu'il ne ft grand matre de l'artillerie, lorsque le -comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille dmls ensemble, et M. de -Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on -l'accusoit fort d'avoir contribu sa prison. (_Mm._ de Montp., t. 6, -p. 346.)] - -[Note 321: On a tout lieu de penser que la soeur mme de Lauzun, madame -de Louvois, toit gagne par Louvois et trahissoit son frre. S'ils -croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de -l'argent dans les os, ils me les casseroient. Mademoiselle dit -ailleurs: Quoique M. de Louvois ne ft pas ami de M. de Lauzun, madame -de Nogent a toujours continu de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle -lui avoit promis, peu de temps aprs sa prison, qu'elle ne feroit jamais -rien pour sa libert sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela -et qu'elle en et connoissance, il en seroit averti. (_Mm._, VI, 344 -et 345.)] - -Ils conseillrent nanmoins au grand Alcandre de dissimuler son -ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte -de M. de Lauzun, ou qu'ils apprhendassent de choquer la princesse, qui -ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donn une fois sujet de -vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui -comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre M. de Louvois de le -faire observer de si prs qu'il pt lui rendre compte de sa conduite. - -M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle -pouse, auxquels il n'avoit dj que trop de disposition naturellement, -s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il -avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout -cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientt une -occasion qui fut cause de sa disgrce, que l'on mditoit nanmoins il y -avoit dj longtemps. - -Le comte de Guiche[322], fils an du marchal de Grammont, toit -colonel du rgiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son -pre, et le grand Alcandre l'ayant exil pour des desseins approchans de -ceux de M. de Lauzun, c'est--dire pour avoir os aimer la femme de -Monsieur, enfin, la considration du marchal, pour qui le grand -Alcandre avoit beaucoup d'amiti, il permit son fils de revenir, -condition nanmoins qu'il se dferoit de sa charge. Or, la charge du -comte de Guiche tant sans contredit la plus belle et la plus -considrable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crdit auprs du -grand Alcandre y prtendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand -Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes. -Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se ft aperu qu'il -commenoit n'tre plus si bien dans son esprit qu'il avoit t -autrefois, ou qu'il ne voult pas toute heure et tous momens -l'importuner de nouvelles grces. - -[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrce est l'objet du -premier pamphlet de ce volume.] - -[Note 323: Le rgiment des gardes franoises est le premier et le plus -considrable de l'infanterie. Il est compos de trente compagnies, et -chaque compagnie de deux cents hommes. (_tat de la France._)--D'aprs -Saint-Simon (t. 20, dit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel -du rgiment des gardes, mais celle de grand-matre de l'artillerie, -qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.] - -Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour -le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de -lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas -son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de -ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui et fait cette prire. Madame de -Montespan le lui promit; mais, allant en mme temps trouver le grand -Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'toit plus rien que mystre; -qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de -Guiche, mais qu'il avoit exig en mme temps de ne lui pas dire qu'il -l'en avoit prie; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces dtours -avec un prince qui l'avoit combl de tant de grces, et qui l'en -combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y et pas lieu de -croire qu'il avoit pu avoir de mchants desseins en demandant cette -charge, nanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle toit sa -place, puisque toutes les bonts qu'il avoit pour lui mritoient bien du -moins que pour toute reconnoissance il ft parotre plus de franchise. - -Quoique le procd de M. de Lauzun ne ft rien dans le fond, comme -madame de Montespan nanmoins y donnoit les couleurs les plus noires -qu'il lui toit possible, le grand Alcandre y fit rflexion, et, -tmoignant madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein -que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler -lui-mme, pour voir s'il useroit toujours des mmes dtours. Le grand -Alcandre approuva ce conseil, et, s'tant enferm avec M. de Lauzun dans -son cabinet, aprs lui avoir parl de choses et d'autres, il l'entretint -de tous ceux qui aspiroient la charge du comte de Guiche, lui disant -que son dessein n'toit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui -sembloient pas avoir assez d'exprience pour remplir une si grande -charge. - -M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tcha -de l'y confirmer, ajoutant ce qu'il avoit dit de ces personnes-l -quelque chose leur dsavantage. Mais, comme il ne venoit point ce -que le grand Alcandre dsiroit de lui, c'est--dire lui demander si -elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir -lui-mme, M. de Lauzun lui rpondit qu'aprs avoir reu tant de grces -de Sa Majest, il n'avoit garde d'en prtendre de nouvelles; qu'ainsi il -osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pense, se -rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui -en toient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, rpondit -un peu froidement le grand Alcandre; quoi il ajouta que cependant -madame de Montespan lui avoit parl pour lui, ce qu'il ne croyoit pas -qu'elle et fait s'il ne l'en avoit prie; qu'il ne concevoit pas -pourquoi il faisoit mystre d'une chose laquelle il pouvoit prtendre -prfrablement tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dt la -vrit. M. de Lauzun, se voyant press de cette sorte par le grand -Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pens; sur -quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air le faire -trembler, lui dit qu'il s'tonnoit extrmement de la hardiesse qu'il -avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de -dguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il -pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce -qu'il lui pourroit dire. En mme temps il se leva, et l'ayant congdi -sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de -dsespoir et de rage. - -Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de -Crqui[324], qui, le voyant tout chang, lui demanda ce qu'il avoit; -quoi il lui rpondit qu'il toit un malheureux, qu'il avoit la corde au -cou, et que celui qui voudroit l'trangler seroit le meilleur de ses -amis. Il s'en fut de l chez madame de Montespan, o il n'y eut sorte -d'injures qu'il ne lui dt, et mme de si grossires, qu'on n'et jamais -cru que c'toit un homme de qualit qui les et pu avoir la bouche. -Madame de Montespan lui dit que, si ce n'toit qu'elle esproit que le -grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dvisageroit l'heure -mme, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre lui. - -[Note 324: Le duc de Crqui avoit t un des quatre gentilshommes qui -avoient parl au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.] - -Aprs qu'il lui eut encore dit tout ce que le dsespoir et la rage -peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez -mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit -accoutum, tant l'abattement de l'esprit avoit contribu celui du -corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle -voulut savoir d'o cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien -difficile si elle ne tchoit d'y apporter remde. M. de Lauzun, se -croyant oblig de lui dire ce que c'toit, lui fit part de la -conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite -qu'il avoit rendue ensuite madame de Montespan, ne lui cachant rien de -tout ce qu'il lui avoit dit de dsobligeant. - -La princesse, qui l'ge avoit donn plus d'exprience qu' lui, qui -naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le -blma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vrits n'toient -pas toujours bonnes dire. Elle apprhenda le ressentiment du grand -Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne ft -nuisible ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre -toujours par provision, de peur qu'il ne lui ft pas permis d'en prendre -toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volont. - -Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses -ordres ritrs tant de fois, s'toit encore dchan contre madame de -Montespan, rsolut de le faire arrter[325]. Les remontrances de M. de -Louvois, qui ne cessoit de lui reprsenter qu'il ne pourroit ramener -autrement cet esprit la raison, y servirent beaucoup. Enfin, aprs -avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne -favori, l'ordre en fut donn au chevalier de Fourbin[326], major des -gardes du corps, qui se transporta l'heure mme chez M. de Lauzun, o, -ayant appris qu'il toit all Paris, il laissa un garde en sentinelle - la porte, avec ordre de le venir avertir ds le moment qu'il seroit -revenu. M. de Lauzun arriva une heure aprs, et le garde en tant venu -avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison, -puis entra dedans et le trouva auprs du feu, qui ne songeoit gure -son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce -qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour -lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin rpondit que non, -mais qu'il lui envoyoit demander son pe; qu'il toit fch d'tre -charg d'une telle commission, mais que, comme il toit oblig de faire -ce que son matre lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser. - -[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit -madame de Montespan la disgrce du Lauzun: On croyoit, dit-elle, que -madame de Montespan, qui avoit t fort de ses amies, avoit chang. On -n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne -paroissoit point tre dsagrable au Roi, l'ait pu tre elle.... Je -crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-l. Cependant -Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de -Montespan: Il avoit, ce que l'on dit, souvent des dmls avec madame -de Montespan. Cela n'est pas venu ma connoissance, et je ne m'en suis -pas informe. On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit -volontairement (_Mm._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle -de Montpensier et disgraci par elle, parce qu'il lui parloit trop -franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de -celui-ci: Lorsque M. de Lauzun sut que c'toit madame de Montespan qui -avoit empch que son mariage ne s'accomplt avec Mademoiselle, il -conut une haine implacable contre elle et il commena se dchaner -contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans -toutes les compagnies o il se trouvoit, mais encore deux pas d'elle, -de telle manire qu'elle avoit entendu dire des choses trs cruelles de -sa personne. Madame de Maintenon, qui toit auprs de madame de -Montespan, sachant que le Roi avoit rsolu de faire la guerre aux -Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prtendoit -devenir lorsque la guerre seroit dclare, et si elle ne considroit pas -que M. de Lauzun, qui toit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit -lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit, -lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit Versailles. -Madame de Montespan, effraye par les sujets de crainte que madame de -Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remde on pourroit y -apporter. Elle rpondit que c'toit de le faire arrter, et qu'elle en -avoit un beau prtexte, en reprsentant au Roi toutes les indignits -dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il -n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la dlivrer d'un -ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrt. -(_Mm. anecdotes_ de Segrais; oeuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)] - -[Note 326: L'_tat de la France_ de 1669 et annes suivantes mentionne -en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme major, reu -lieutenant, et prcdant tous les lieutenants reus depuis lui. -Melchior, chevalier de Forbin, toit fils du marquis Gaspard de -Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frre -an, marquis de Janson, toit gouverneur d'Antibes, et son frre le -plus jeune, cardinal vque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tu -au combat de Casano. (_Saint-Simon._)] - -Il est ais de juger de la surprise de M. de Lauzun un compliment, si -peu attendu; car, quoiqu'il et donn lieu au grand Alcandre d'en user -encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice, -et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amiti qu'il -lui avoit toujours tmoigne prvaudroit pardessus son ressentiment. Il -demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pt -parler; mais lui ayant dit que cela lui toit dfendu, il s'abandonna au -dsespoir. On le garda vue pendant toute la nuit, comme on et pu -faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin -l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327], -capitaine-lieutenant de la premire compagnie des mousquetaires du grand -Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit -jamais t de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit -choisi que pour lui faire pice; infrant en mme temps que, pour le -traiter avec tant de cruaut, il falloit que ses ennemis eussent prvalu -entirement sur l'esprit du grand Alcandre. - -[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires cheval, et -toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la -premire toit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien -des Courtils a publi les mmoires apocryphes; le capitaine lieutenant -de la seconde toit un Colbert.] - -M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le -commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun Pierre-Encise, -et de l Pignerolles[328], o on l'enferma dans une chambre grille, -ne lui laissant parler qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour -toute compagnie, avec son valet de chambre, qui l'on annona que, s'il -vouloit demeurer avec lui, il falloit se rsoudre ne point sortir. Le -chagrin qu'il eut de se voir tomb d'une si haute fortune dans un tat -si dplorable, le rduisit bientt une telle extrmit qu'on dsespra -de sa vie. Il tomba mme en lthargie; de sorte qu'on dpcha un -courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six -heures aprs, il en vint un autre qui apprit sa rsurrection, dont on ne -tmoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le gnral, chacun le -comptant dj comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y -prenoit plus d'intrt. - -[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de -Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit t brouill pour -je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se rconcilia. Ils -mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant -d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu dj, force de patience, de -ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un -passage charmant dans Saint-Simon que celui o l'on voit Lauzun raconter -son lvation, et son mariage rompu avec Mademoiselle, Fouquet, qui ne -l'en peut croire, et le plaint d'une captivit qui lui a fait perdre la -tte. On eut toutes les peines du monde le dsabuser. (_Saint-Simon_, -XX, 438.)] - -Cependant, mademoiselle de Montpensier, tant au dsespoir que les -plaisirs quoi elle s'toit attendue avec lui fussent disparus si tt, -souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire parotre. Ses -bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir -sa douleur; mais comme elles n'toient pas toujours avec elle, et -surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours -la plus pressante, elles contribuoient plutt la rendre plus -malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne -lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal toit cependant de -n'oser se plaindre; car, comme son mariage toit secret, elle jugeoit -bien qu'il falloit que ses peines fussent secrtes, si elle ne vouloit -se rsoudre d'apprter rire, non seulement ses ennemis, mais encore - toute la France, qui avoit les yeux tourns sur elle pour voir de -quelle faon elle recevroit la disgrce de son bon ami. Cela ne -l'empcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun, -dont elle fit son intendant, et de recevoir son service son cuyer et -ses plus fidles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir ce -port aprs le naufrage de leur matre. - -Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'et -jamais t son favori, coutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en tre -touch, et mme sans y rpondre; ce qui toit cause que ceux qui toient -encore de ses amis, dont le nombre nanmoins toit trs petit, n'osoient -plus lui en parler. On n'osoit mme presque plus lui demander la charge -du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que 'avoit t l la -pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne ft le mme effet pour les -autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on toit cependant tous les -jours dans l'attente pour voir qui le grand Alcandre la donneroit, on -fut tout surpris qu'un matin, son lever, il dit au duc de La -Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille cus, il lui -donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, qui il -falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa dmission. Le duc -de la Feuillade rpondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit -bien s'il lui vouloit servir de caution; et aprs l'avoir remerci -srieusement de la grce qu'il lui faisoit, il prit cong de lui pour -aller chercher Paris la somme qu'il lui demandoit. - -[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme, -Charlotte Gouffier, lui avoit apport le duch de Roannez par la cession -volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son -frre. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'aot 1666. -Cf. I, p. 243.] - -Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'toit -rpandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans -l'antichambre et sur le degr, qui lui en vinrent faire leurs -complimens. Mais les ayant peine couts, il s'en retourna avec son -air brusque dans la chambre du grand Alcandre, qui il dit qu'on -n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des -miracles; que Sa Majest en faisoit de plus grands que tous les saints -du paradis; que quand il toit arriv le matin son lever, il n'avoit -t regard de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majest -dt faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas -plustt entendu la grce qu'elle lui avoit accorde, qu'on s'toit -empress l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service, -mais des offres de service la mode de la cour, c'est--dire sans que -pas un lui et offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante -mille cus dont il avoit tant de besoin. - -Le grand Alcandre se mit rire de la saillie du duc de la Feuillade, -et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de prcipitation qu'il -toit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que -faire Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de -lui en prter, mais condition qu'il le lui rendroit quand il se -trouveroit en tat. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaiss en un jour -son favori, en leva un autre presque en aussi peu de temps: car il est -constant que le matin que le grand Alcandre fit ce prsent au duc de la -Feuillade, il toit si mal dans ses affaires, que, lui tant mort un de -ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouv d'argent chez lui pour -en ravoir un autre. - -Quoique la disgrce de M. de Lauzun et priv les dames de la cour d'un -de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment l'autre, il s'en -prsente l de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte -de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutt perdu de vue qu'elles ne -songrent plus ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se -prsentrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] toit -sans doute le plus considrable pour le bien et pour la naissance: car -il descendoit de princes qui avoient possd la couronne avant qu'elle -tombt dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent -mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si -illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagne d'un -je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne ft ni -de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne -laissoit pas de plaire gnralement toutes les femmes: de sorte qu'il -ne parut pas plutt la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa -personne. - -[Note 330: Charles-Paris d'Orlans, duc de Longueville, second fils -d'Henri II d'Orlans-Longueville et d'Anne-Genevive de Bourbon, soeur du -grand Cond; son frre an s'tant fait prtre, Charles-Paris avoit -hrit du nom et des biens immenses de son frre.] - -La marchale de La Fert[331] fut de celles-l, et, trente-sept ou -trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tte ne lui permettant pas -d'esprer qu'il la prfrt tant d'autres qui toient plus jeunes et -plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire -quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de -mrite. Comme on jouoit chez elle, et que c'toit le rendez-vous de tous -les honntes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le -duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqu une -heure, pour le lendemain, o il ne devoit encore y avoir personne, elle -eut le plaisir de l'entretenir tout son aise. Cependant ce fut avec -peu de profit, car le jeune prince toit encore si neuf dans les -mystres amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent oeillades ni ce que -cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent nanmoins assez -averti un autre qui en auroit t mieux instruit que lui. - -[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et marchal -de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, pousa en secondes noces -(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, ne en 1629 et plus -jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom clbre. Soeur de la -comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mmes -scandales. Elle aura son histoire.] - -[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.] - -[Note 333: Le duc de Longueville, n le 29 juillet 1649, avoit alors -prs de vingt-trois ans. Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le -visage assez beau, une belle tte, de beaux cheveux, une vilaine taille. -Les gens qui le connoissoient particulirement disent qu'il avoit -beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mpriser, ce qui ne -le faisoit pas aimer. (_Mm._ de Montp., VI, 359.)] - -Cependant, comme la marchale, toute vieille qu'elle toit, ne lui avoit -pas dplu, il la fut revoir le lendemain la mme heure; et, la -trouvant sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire prsent d'une -poudre admirable. La marchale lui demanda quelle poudre c'toit, et, le -duc de Longueville lui ayant dit que c'toit de la poudre de -Polleville[334], peine eut-il lch la parole qu'elle s'cria qu'elle -le dispensoit de lui en envoyer; que c'toit une poudre abominable, et -qu'il faudroit faire brler celui qui l'avoit invente. Elle demanda -aussitt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant -dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre -toit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire, -la pria de lui expliquer cette nigme; et, la marchale lui demandant -s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui toit arriv au comte de -Saulx[335], comme il lui eut rpondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit -qu' le lui demander lui-mme, et qu'aprs cela elle ne croyoit pas -qu'il mt encore de la poudre de Polleville. - -[Note 334: Le fait dont il est ici parl sommairement est rapport tout -au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce -recueil.] - -[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguires, toit fils -de Franois de Lesdiguires, fils lui-mme du marchal de Crqui et de -Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx pousa Paule-Marguerite-Franoise -de Gondi de Retz, nice de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.] - -Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques ce qu'elle ft -coiffe; mais, celle qui la coiffoit s'en tant alle, elle lui dit, -aprs cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame -de Coeuvres[336], il n'en toit pas sorti son honneur cause du -Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant -s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de -Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il -ne hassoit pas l marchale, qu'il avoit trouve jolie femme son -miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-l du Polleville, mais qu'il -parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le mme accident qui toit -arriv au comte de Saulx. L-dessus, il se mit en tat de la caresser, -et la marchale, feignant de lui savoir mauvais gr de sa hardiesse, -pour l'animer encore davantage, se dfendit jusques ce qu'elle ft -proche d'un lit, o elle se laissa tomber. Elle prouva l que ce qui se -disoit du comte de Saulx toit un effet de sa foiblesse, et non pas du -Polleville, comme il avoit t bien aise de le faire accroire. - -[Note 336: Madame de Coeuvres toit Magdeleine de Lyonne; elle avoit -pous, le 10 fvrier 1670, Franois-Annibal d'Estres, troisime du -nom, petit-fils du marchal.] - -Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce -qui ne dplut pas la marchale, qui lui recommanda le secret, lui -faisant entendre qu'elle avoit affaire un mari difficile et qui -n'entendroit point de raillerie s'il venoit dcouvrir qu'ils eussent -commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, -et qu'elle auroit lieu d'en tre contente; mais il lui recommanda, de -son ct, de ne lui point faire d'infidlit, ajoutant qu'il -l'abandonneroit ds le moment qu'il en reconnotroit la moindre chose. - -Cette loi fut dure pour la marchale, qui avoit cru jusque-l qu'un -homme toit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et -que d'ailleurs elle venoit d'prouver qu'il ne s'en falloit pas de -beaucoup qu'il n'en valt deux autres, elle rsolut de faire effort sur -son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, ds -ce jour-l, elle congdia le marquis d'Effiat[337], qui tchoit de se -mettre bien auprs d'elle, et qui y auroit bientt russi sans la -dfense du duc de Longueville. - -[Note 337: Antoine Ruz, marquis d'Effiat, n en 1638, mort en 1719, -toit fils de Martin Ruz, dont le frre an fut clbre sous le nom de -Cinq-Mars. Sa mre toit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.] - -Le marquis d'Effiat toit un petit homme ttu, brave, quoiqu'il n'aimt -pas la guerre, adonn ses plaisirs et peu capable de raison quand il -s'toit mis une fois une chose en tte. Il trouva de la duret dans le -commandement de la marchale, avec qui il s'toit vu la veille de la -conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y et quelque autre amant en -campagne, il souponna aussitt le duc de Longueville. Ses soupons -tant tombs sur lui, quoique cette dame en vt bien d'autres, il fut -fch d'avoir affaire un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans -s'exposer d'tranges suites. Cependant, sa passion tant plus forte -que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai -s'il ne se mprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en -campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris -ensemble, et il se trouva lui-mme devant la porte en gros manteau, afin -d'tre plus sr si cela toit vrai ou non. Comme il eut vu de ses -propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vrit, il rsolut de -quereller le duc de Longueville la premire occasion; et, l'ayant -rencontr bientt aprs, il lui dit l'oreille qu'il le vouloit voir -l'pe la main. Le duc de Longueville lui rpondit, sans s'mouvoir, -qu'il devoit apprendre se connotre; qu'il se pouvoit battre contre -ses gaux, mais que, pour lui, il avoit appris ne se jamais commettre -avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les -anctres. - -Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel -l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il -n'toit pas tout seul dans l'endroit o il avoit parl au duc de -Longueville, il s'loigna sans faire semblant de rien et sans mme -donner aucun soupon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville -sortit peu de temps aprs; mais comme il avoit quantit de pages et de -laquais sa suite, d'Effiat crut propos d'attendre une occasion plus -favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et -du vol qu'il lui avoit fait de sa matresse. - -[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe -sicle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du marchal, n'toit que le -sixime dans les listes gnalogiques de la famille, qui, du reste, -allie aux Sourdis, comme nous avons vu, l'toit aussi aux Montluc.] - -Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'toit point venu -aprs lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'toit qu'un -effet de son jugement, si bien qu'il commena en faire des mdisances, -lesquelles tant rapportes d'Effiat le mirent dans un tel excs de -colre qu'il rsolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet -effet il dpcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de -Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, -outre l'intrigue de la marchale, quelques amourettes en ville qui lui -donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours aprs, un de ces espions -l'tant venu avertir que le duc toit sorti tout seul en chaise, et -toit all quelque dcouverte, il se fut poster sur son chemin, -tellement que, comme il s'en revenoit deux heures aprs minuit, il se -prsenta devant lui, tenant un bton d'une main et l'pe de l'autre, -lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc -de Longueville, ayant fait en mme temps arrter ses porteurs, voulut -mettre l'pe la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il et le -temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce -que voyant les porteurs, ils tirrent les btons de la chaise et -alloient assommer d'Effiat, s'il n'et jug propos d'viter leur furie -par une prompte fuite. - -Il est ais de comprendre le dsespoir du duc aprs un affront si -sensible, et combien il dsira de se venger. Il dfendit aux porteurs de -chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-mme qu' -un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de -s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'et pas manqu d'en -faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince -qui on avoit fait un tel affront pt se venger par le ministre -d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien faire que de faire -assassiner son ennemi. En effet, c'toit le seul parti qu'il y avoit -prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas gnreux de faire -des actions de cette nature, toutefois, comme c'et t s'exposer tre -battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'toit pas juste, et -surtout un prince, de recevoir deux affronts en un mme temps. - -Quoi qu'il en soit, le duc s'tant dtermin suivre ce conseil, il ne -chercha plus que les occasions de le faire russir. Mais c'toit une -chose bien difficile, parce que d'Effiat, aprs avoir fait une pareille -folie, n'alloit plus que bien accompagn et se tenoit sur ses gardes. - -Cependant il arriva que la marchale de La Fert devint grosse, ce[339] -qui alarma extrmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne -couchoit point avec son mari, qui toit un vieux goutteux, grand chemin -du cocuage, surtout quand on a une femme de bon apptit, comme toit la -marchale. - -[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque l'dition -de 1754; mais il se trouve dans les ditions antrieures, 1709, 1740, -etc.] - -Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit le savoir, il -l'enfermeroit aussitt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user -de grande prcaution pour le lui cacher. Mais elle le dcouvrit au duc -de Longueville, qui, ravi de se voir renatre, quoiqu'il ne ft encore -qu'un enfant lui-mme, en aima plus tendrement la marchale. Comme elle -fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre -aller dans la chambre du marchal, et, demeurant jouer toute la nuit, -elle restoit le jour au lit, o elle se faisoit apporter manger, et ne -se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne -bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent dcouvrir -le sujet de ses inquitudes. - -Quoique le marchal ne se dfit de rien, il ne laissa pas de trouver -redire cette manire de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit -bien aise de lui parler, elle se hasarda venir dans sa chambre, o il -lui lava la tte comme il faut. Mais la marchale, qui ne demandoit -qu'un prtexte pour n'y plus revenir, feignant d'tre fort offense de -ses corrections, les reut tout en colre; si bien que la conversation -s'chauffant de paroles autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup -de pauvrets: ce qui donna lieu la marchale de lui dire qu'elle lui -permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant -en mme temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'aprs ses -couches. - -Comme elle fut six semaines ou deux mois prs de son terme, elle -feignit une indisposition pour se dlivrer de la compagnie qui -l'accabloit. Enfin, le terme tant venu, elle accoucha[340] dans sa -maison, tout de mme que si elle et t grosse de son mari. - -[Note 340: Cet enfant, nomm Charles-Louis d'Orlans, chevalier de -Longueville, fut tu au sige de Philisbourg en novembre 1688.] - -Ce fut Clment qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui toit -prsent l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux -cents pistoles qu'il lui donna. - -Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines cet accoucheur; car -peu de temps aprs, madame de Montespan tant encore devenue grosse du -grand Alcandre[341], on eut recours lui; de sorte qu'on le fut qurir -de la mme manire et avec la mme crmonie qu'on avoit fait la -premire fois. Il y eut cependant de la distinction dans la rcompense, -car on lui donna cette fois-l deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne -lui en avoit donn que cent la premire fois. L'on observa toujours la -mme chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu' quatre -cents louis d'or pour le quatrime enfant dont il accoucha madame de -Montespan. Mais, soit que cela part violent cette dame, qui -naturellement toit fort mnagre, ou qu'elle en et d'autres raisons, -le grand Alcandre l'ayant encore laisse grosse quelque temps aprs, et -tant oblig de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec -Clment pour lui envoyer un de ses garons Maintenon, o elle avoit -rsolu d'aller accoucher. Elle passa l pour une des bonnes amies de la -marquise de Maintenon[342], si bien que le garon qui l'accoucha ne sut -pas qu'il avoit accouch la matresse du grand Alcandre. - -[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut -Louis-Csar, comte de Vexin, abb de Saint-Denis, n en 1672, mort le 10 -janvier 1683. Elle eut ensuite: 3 Louise-Franoise, ne en 1673; 4 -Louise-Marie-Anne, etc.] - -[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les -notes de l'historiette qui lui est consacre.] - -Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'pioit, comme -j'ai dj dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut oblig de -se prparer suivre le grand Alcandre, qui avoit dclar la guerre aux -Hollandois. Cette campagne fut extrmement glorieuse ce grand prince, -mais fatale ce duc: car, s'tant amus faire la dbauche une heure -ou deux avant que le grand Alcandre ft passer le Rhin ses troupes, le -vin lui fit tirer mal propos un coup de pistolet contre les ennemis, -qui parloient dj de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent -leur dcharge sur lui et sur les principaux de l'arme du grand -Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tus, et lui entre autres, qui -toit cause de ce malheur[343]. - -La nouvelle en tant porte Paris, la marchale en pensa mourir de -douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient -intrt sa personne. Il fut regrett d'ailleurs gnralement de tout -le monde, except de d'Effiat, qui se voyoit dlivr par l d'un -puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son -testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout -surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la -marchale pour tre lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en -cas qu'il vnt mourir devant que d'tre mari. - -[Note 343: Il fut tu le 12 juin 1672, prs du fort de Tolhuis, et par -sa faute, au moment o il alloit tre nomm roi de Pologne. Madame de -Svign (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressment, d'accord avec -toutes les relations. L aussi moururent le comte de Nogent, beau-frre -de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres -gentilshommes.] - -[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit qu'il toit fort aim des -dames. Madame de Thianges toit fort de ses amies, la marchale -d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec -lui. Quand il mourut, elles en portrent le deuil et tmoignrent une -grande douleur. (_Mm._, VI, 359.)] - -Comme cette nouvelle fut bientt publie par toute la ville, la -marchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie, -qui, en mme temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vnt aux -oreilles de son mari[346]. La marchale pensa enrager, voyant que son -affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout, -elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma la fin en -entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de -Longueville avoit un fils de la marchale, en eut beaucoup de joye; car, -comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la -sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une -femme marie aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il -voulut que cela lui servt de planche pour faire lgitimer ses enfants -quand la volont lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de -Paris de lgitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on ft oblig -de nommer la mre, ce qui toit nanmoins contre l'usage et contre les -lois du royaume. - -[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors l'arme de -Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des -circonstances insignifiantes.] - -[Note 346: Le secret fut assez exactement gard, en croire -mademoiselle de Montpensier: La mre du chevalier de Longueville toit -une femme de qualit dont le mari toit vivant. Il disoit tout le -monde, en ce temps-l: Ne savez-vous point qui est la mre du chevalier -de Longueville? Personne ne lui rpondoit, quoique tout le monde le -st. (_Mm._, t. 6, p. 361.)] - -Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apports furent un -peu apaiss, la marchale, qui voyoit sa rputation perdue parmi tous -les honntes gens, rsolut de faire banqueroute toute la pudeur qui -lui pouvoit rester. Elle tta de tous ceux qui voulurent bien se -contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs -autres, et, ayant li une forte amiti avec madame de Bertillac, qui -toit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes -l'une de l'autre et gotrent de bien des sortes de plaisirs. La -marchale avoit un laquais qui fut rou, et qui avoit une des plus -belles ttes du monde; et la mdisance vouloit qu'il et part dans ses -bonnes grces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres -laquais. - -Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la marchale ne plut -pas M. de Bertillac, son beau-pre[347], qui craignoit que pendant que -son fils toit l'arme, sa femme[348] ne vnt se dbaucher. Mais -c'toit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler la -marchale du plaisir qu'il y avoit faire une infidlit son mari, -sans vouloir prouver ce qui en toit. M. de Bertillac y tenoit la main -cependant autant qu'il lui toit possible, avoit l'oeil sur elle, et lui -recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il toit -beaucoup occup la garde des trsors du grand Alcandre, que ce prince -lui avoit confis, autant il lui toit difficile de pouvoir rpondre de -la conduite de sa belle-fille, autant il toit ais sa belle-fille de -lui en faire accroire. - -[Note 347: M. de Bertillac le pre exeroit seul, depuis 1669, sous le -titre de garde du trsor royal, les charges de trsorier de l'pargne, -que possdoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Gungaud, -frre du secrtaire d'tat, et M. de La Bazinire. Lui-mme avoit exerc -une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on -trouve dans les oeuvres de Scarron une ptre collective qu'il leur -adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons reparler de -madame de Bertillac.] - -[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'acadmicien de ce -nom, marie en 1666 avec M. de Bertillac fils.] - -Cependant madame de Bertillac tant alle un jour la comdie avec la -marchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit - l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples -toit un admirable acteur, lui avouant en mme temps qu'elle seroit -ravie d'en faire l'exprience elle-mme. L'ingnuit de la marchale -ayant oblig madame de Bertillac de lui parler aussi coeur ouvert, elle -dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir faire ce -qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle toit tente de quelque -chose, c'toit de savoir si Baron[350], comdien, avoit autant -d'agrment dans la conversation qu'il en avoit sur le thtre. Cette -confidence fut suivie de l'approbation de la marchale; elle releva le -mrite de Baron, afin que madame de Bertillac relevt celui du Basque, -et, s'encourageant toutes deux tter de cette aventure autrement que -dans l'ide, elles ne furent pas plus tt sorties de la comdie, -qu'elles se rsolurent d'crire ces deux hommes, pour les prier de -leur accorder un moment de leur conversation. - -[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyre, -comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'dit. de La Bruyre donne dans -cette collection, t. 1, 203.)] - -[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.] - -Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et, -n'ayant pas manqu d'y rpondre civilement, l'entrevue se fit -St-Cloud[351], d'o les dames s'en revinrent si contentes qu'elles -convinrent avec eux que ce ne seroit pas l la dernire fois qu'ils se -verroient. Elles se firent part aprs cela l'une l'autre de ce qui -leur toit arriv, et elles furent obliges de tomber d'accord que ce -n'toit pas toujours des gens de qualit qu'on tiroit les plus grands -services. l'gard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet -de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas -de mme du Basque, qui trouvoit que la marchale toit insatiable. Il -dit Baron que, quoiqu'il fatigut beaucoup la comdie, il aimeroit -mieux tre oblig d'y danser tous les jours, que d'tre seulement une -heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'tre bien avec une -femme de grande qualit, et il fut assez fou pour se laisser repatre de -cette chimre. - -[Note 351: Le cabaret de La Durier y toit fameux, et c'toit le lieu -ordinaire des _cadeaux_.] - -Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller -l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus tre un moment sans Baron; et, -ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considrable au jeu, elle le -fora prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille cus[352]. -Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-pre -en ayant eu affaire pour quelque assemble, elle le pria de les -emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, tant bien aise -d'obliger cette dame, dit madame de Bertillac de les lui prter, ce -qui l'embarrassa extrmement. - -[Note 352: Madame de Svign met cette anecdote sur le compte du duc de -Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation -(_Lettre_ du 17 fv. 1680 M. de la Rivire): Caderousse tant all, -le soir mme, dans la maison o il avoit perdu la veille, dit avec un -air ddaigneux qu'on dit qu'il a, quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il -venoit faire l, n'ayant pas un quart d'cu, que les gens comme lui ne -manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus -ni bagues ni joyaux. la vrit il ne voyoit pas que madame de... toit -dans l'alcve de la chambre avec la matresse du logis. Vous pouvez vous -imaginer ce que peut penser une femme passionne qui se voit traiter de -la sorte. Elle tomba en dfaillance, et, comme elle fut revenue, on la -porta dans son carrosse et de l dans son lit, o elle est est morte -quatre jours aprs. Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de -Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mre de Caderousse. Voy. -_Lettres de Svign_, dit. Monmerqu.--Cf. ci-dessous, p. 419.] - -Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme -elle toit joueuse, elle les avoit joues ou engages quelque part; et, -la pressant de lui dire o c'toit, afin qu'il les pt retirer, elle -s'embarrassa encore davantage, disant tantt qu'elle les avoit prtes -une de ses amies, tantt qu'elles toient chez le joaillier, qui les -raccommodoit. M. de Bertillac, qui toit homme d'exprience, vit bien -qu'il y avoit quelque mystre l-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer -davantage, il fut oblig de divulguer l'affaire dans la famille de sa -belle-fille, qui la tourna de tant de cts, qu'elle avoua la fin -qu'elle les avoit donnes Baron, ce qu'elle tcha nanmoins de -dguiser sous le nom de prter. Les parens furent en mme temps chez ce -comdien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que -par soupon; mais, sachant un moment aprs que c'toit madame de -Bertillac mme qui avoit t oblige de le dire, et que mme on en avoit -dj parl au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit -le parti de les rendre, et vita par l de se faire beaucoup d'affaires. - -M. de Bertillac, croyant que son fils, qui toit l'arme, ne pouvoit -pas manquer d'tre averti de ce qui se passoit, se mit en tte qu'il -valoit mieux que ce ft lui qui lui en donnt les premiers avis qu'un -autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur -l'esprit de son mari, l'ayant prvenu par une lettre, M. de Bertillac -fut fort surpris qu'au lieu de remercmens qu'il attendoit de son fils, -il n'en ret que des plaintes, comme si sa femme et encore eu raison. -Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda son -mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne -pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une -manire que s'il n'avoit pas t son beau-pre, elle auroit cru qu'il -auroit t amoureux d'elle, tant il toit devenu jaloux. - -Ces nouvelles fchrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui toit -bien loign de la croire infidle; et, attribuant toute la faute son -pre, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il toit press -d'aller consoler cette chre pouse. Cependant il manda M. de -Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il -connoissoit sa vertu, et que c'en toit assez pour ne rien croire de -tous les bruits qui couroient son dsavantage. Pour ce qui est d'elle, -il lui crivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent, -moins qu'elle ne le voult faire mourir de douleur; qu'elle prt -patience jusqu' la fin de la campagne, et qu'aprs cela il donneroit -ordre tout. En effet, il ne fut pas plus tt revenu, qu'il ne voulut -couter personne son prjudice. Ainsi il vcut avec elle comme -l'ordinaire, de sorte que si elle n'toit point morte quelque temps -aprs, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle -auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y et jamais trouv - redire. - -La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la marchale en -elle-mme. Elle dit ses amis qu'elle vouloit renoncer toutes les -vanits du monde; mais, comme elle en avoit dit autant la mort du duc -de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas -qu'elle tnt mieux parole cette fois-l que l'autre, en quoi l'on ne se -trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques annes -aprs[354], l'ayant mise en libert de vivre sa mode, elle fit -succder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins -que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu' ce qu'il en -ft las, qui succda l'abb de Lignerac[356]; et comme elle lui -faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse. -Enfin l'abb de Lignerac ayant quitt la belle-mre pour la belle fille, -elle est rduite aujourd'hui se livrer au petit du Pr[357], qui ne -lui donne pas seulement de son Orvitan, mais qui lui apprend encore -tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent -ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on -puisse jouer honntement chez une femme qui a renonc depuis si -longtemps l'honntet[358]. - -[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de -Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Svign raconte sa maladie -(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fv.), et elle confirme la -vrit du rcit qu'on vient de lire. - -Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est -devenue passionne, pour ses pchs passs, de l'insensible C...; il l'a -vue s'enflammer et non pas se dfendre; il a t d'abord au fait et lui -a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le -vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa -reconnoissance l'obligea de dire d'o ils venoient. Ce procd a si -excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benot, -comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est -actuellement enfle et gangrene, de sorte qu'elle est l'agonie. Nous -y passmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire; -elle est mal pleure; le pre et le mari voudroient qu'elle ft dj -sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort. -Cf. p. 417. - -Et ailleurs: Nous fmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au -service de cette pauvre B... Il est trs vrai que c'est C... qui l'a -tue.] - -[Note 354: peine deux ans aprs, car le marchal de La Fert mourut le -27 septembre 1681.] - -[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches, -toit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa soeur -pousa le fameux financier Deschiens.] - -[Note 356: L'abb de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de -Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons -de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.] - -[Note 357: Fils d'un oprateur. (_Note du texte._)] - -[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'dition de 1754. La suite que -nous en donnons est tire de l'dition de 1709, reproduite dans -l'dition de 1740. L'dition de 1754 a intercal tort ce passage, -partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la -France devenue italienne_, et l'dition Delahays est tombe dans la mme -faute. Mais si les premires dition de la _France galante_ contiennent -ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France -devenue italienne_.] - -L'exemple de la marchale avoit excit la duchesse de La Fert, sa -belle-fille[359], n'tre pas plus vertueuse. Cependant, comme elle -toit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas -propos de se jeter la tte de tout le monde, comme faisoit sa -belle-mre. Prsumant au contraire assez de sa beaut pour s'imaginer -qu'elle pouvoit toucher le coeur du fils du grand Alcandre[360], elle -commena non pas lui faire la cour, mais lui faire l'amour si -ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle, -l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit. - -[Note 359: La duchesse de La Fert toit cette mme mademoiselle de La -Mothe-Houdancourt dont nous avons parl ci-dessus, p. 49, note 5. Elle -pousa, le 18 mars 1675, Henri-Franois de Saint-Nectaire, duc de La -Fert, fils du marchal.] - -[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thrse, n le -1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur, -Bossuet son prcepteur.] - -La marchale de La Motte[361], sa mre, qui avoit t gouvernante du -fils du grand Alcandre, et qui avoit mari une autre de ses fille[362] -au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'toit pas -dj trop contente, s'apercevant bientt des desseins de celle-ci, -rsolut d'en arrter le cours, pour conserver ce qui restoit de -rputation sa maison. Elle dit donc la duchesse de La Fert tout ce -que l'exprience et l'autorit d'une mre lui pouvoient faire dire; mais -toutes ses remontrances ne servirent qu' la faire cacher d'elle, -pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient -murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouv le fils du grand -Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus -hardies; et ce prince ayant lou la beaut de ses cheveux, qui la -vrit sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que -s'il l'avoit vue dcoiffe il les trouveroit encore bien plus son gr; -que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et -baissant en mme temps la tte pour lui faire voir la quantit qu'elle -en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la biensance m'empche -de nommer, pendant que le prince considroit sa tte, sans penser -peut-tre ce qu'elle faisoit. - -[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous -le nom de mademoiselle de Toussy, et fort clbre dans les potes du -temps, Bois-Robert et autres, toit fille de Louis de Prie, marquis de -Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Ne en 1624, elle -mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, -o il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de -gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Marie le -21 novembre 1650, elle toit veuve depuis le 24 mars 1657.] - -[Note 362: Charlotte-lonore-Magdeleine, marie le 14 mars 1671.] - -[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, toit fils de -Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La -Guiche, fille du marchal de ce nom. Il mourut en 1717.] - -Comme ce prince toit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, -l'action de la duchesse de La Fert lui fit plus de honte qu' -elle-mme, et, se retirant en arrire, sa confusion augmenta quand il -vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La -rougeur qui parut en mme temps sur son visage, avec quelques autres -circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas -perdu son temps pendant qu'elle s'toit baisse; mais, n'en paroissant -pas plus tonne pour cela, elle dit ce prince, qui raccommodoit sa -chemise, que cela n'toit gure honnte de faire ce qu'il faisoit devant -les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable -de lui donner de la jalousie. - -Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la -matire lui toit dsagrable; tellement qu'aprs s'en tre all, elle -fut dire deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de -voir un homme qui n'toit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle -vouloit dire par l et que cependant on vouloit le savoir, elle dit -qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais -le fils de son pre. On la pressa d'expliquer cette nigme, ce qu'elle -ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles -n'eurent pas plus tt su l'aventure qui toit arrive ce jeune prince, -que le reste leur fut ais deviner. Ainsi elles comprirent dans un -moment que le dsordre o il s'toit trouv toit l'ouvrage des mains de -la duchesse. - -Le grand Alcandre, en ayant t averti, dit la marchale de La Motte -qu'il n'toit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertt -d'avoir une conduite plus honnte, sinon qu'il seroit oblig d'en dire -un mot son mari[364]. Cependant, ce mari toit un homme qui ne se -mettoit gure en peine ni de la rputation de sa femme, ni de la sienne -propre, et, pourvu qu'il bt et qu'il allt chez les courtisanes, il -toit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui -pouvoit arriver. Il toit toujours avec un tas de jeunes dbauchs comme -lui, et tous leurs beaux faits n'toient que de pousser la dbauche -jusqu' la dernire extrmit, tellement que les filles de joie, tout -aguerries qu'elles devoient tre, ne les voyoient point entrer chez -elles sans trembler. - -[Note 364: Henri-Franois de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse -marchale de La Fert, n le 23 janvier 1657, suivit, peine g de -quinze ans, le roi la conqute de Hollande. dix-sept ans, il -succdoit son pre dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il -prit part quelques campagnes avec le titre de lieutenant gnral, et -mourut le 1er aot 1703.] - -Ils firent en ce temps-l une dbauche qui alla un peu trop loin et qui -fit beaucoup de bruit et la cour et dans la ville: car, aprs avoir -pass toute la journe chez des courtisanes o ils avoient fait mille -dsordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365]. -Ils se prirent l de vin, et, tant sols pour ainsi dire comme des -cochons, ils firent monter un oublieur, qui ils couprent les parties -viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se -voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la -maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais -quoiqu'il survnt beaucoup de monde qui les vouloient dtourner d'un -coup si inhumain, ils n'en voulurent rien dmordre, et, l'opration -tant faite, ils renvoyrent le malheureux oublieur, qui s'en alla -mourir chez son matre. - -[Note 365: Cabaret clbre dans la rue nomme successivement rue aux -Oues (aux Oies) et rue aux Ours.] - -Cet excs de dbauche, ou plutt cet excs de rage, ayant t su du -grand Alcandre, il en fut en une colre pouvantable. Mais la plupart de -ces dsesprs appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il -jugea propos, la considration de leurs parens, de se contenter de -les loigner. Les parens trouvrent cet arrt si doux, en comparaison de -ce qu'ils mritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, -avouant de bonne foi qu'un crime si norme ne mritoit pas moins que la -mort. - -Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui toient de la -dbauche et toujours des premiers mettre les autres en train, furent -un peu mortifis avant que de partir: car celui-ci, qui toit fils du -fameux M. Colbert, en fut rgal d'une vole de coups de bton qu'il lui -donna en prsence du monde, parce que, comme il toit grand politique, -il toit bien aise qu'on ft dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu -savoir un tel drglement sans qu'il ft suivi d'un chtiment -proportionn la faute. A l'gard du marquis de Biran, le grand -Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prtendre de -sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prt lui donner -des marques de son mpris qu' faire aucune chose qui tendt sa -fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a gure, que ce prince ne -s'est pas ressouvenu de sa parole, moins qu'on ne veuille dire que ce -n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc, -mais mademoiselle de Laval[368], qu'il a pouse. - -[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston, -duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de -Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu' la mort de son -pre, arrive en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant gnral -des armes, commandant en chef en Languedoc, il fut nomm marchal de -France le 2 fvrier 1724.] - -[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, gnral des -galres de cet ordre, colonel du rgiment de Champagne aprs avoir t -capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, toit le troisime fils -de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Bless Valcourt le 25 -aot 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.] - -[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de -Lezay, et de Franoise de Sesmaisons, pousa le marquis de Biran le 20 -mai 1683. Il sera reparl d'elle et de la courte intrigue qui lui valut -la faveur du Roi.] - -Le bruit qu'avoit fait cette dbauche tant un peu apais, les parens -des exils sollicitrent leur retour, pendant que la duchesse de La -Fert souhaitoit que son mari ne revnt pas si tt, par des raisons -fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que -c'toit inutilement qu'elle avoit prtendu la conqute du fils du -grand Alcandre, elle s'toit rabattue sur le premier venu, dont elle -n'avoit point lieu du tout d'tre contente. Quelqu'un lui avoit fait un -fort mchant prsent, et comme elle ne connoissoit rien un certain mal -qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux -chirurgien pour en tre claircie. Y tant arrive toute seule avec une -chaise porteurs, ce qui ne faisoit rien prsumer de bon d'une femme de -son air, elle lui exposa son affaire sans faon, lui disant qu'elle -ressentoit depuis quelques jours quelques incommodits qui lui faisoient -craindre que son mari, qui toit un peu dbauch, n'et pas eu toute la -considration qu'il toit oblig d'avoir pour elle; qu'elle le prioit -d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en mme -temps exhibition de ses pices, elle s'attendoit que le chirurgien -alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intrts; -mais celui-ci, tant accoutum tous les jours entendre rejeter sur les -pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui -dit qu'il toit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit -plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans -se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songet seulement - se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit -devenir pire, si par hasard elle venoit le ngliger. - -[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de digne -de piti.] - -Cet arrt tonna la duchesse, qui avoit ou parler plusieurs fois son -mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'exprience le rendoit -savant. Ainsi, tant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit toit le -plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui -dit que non, mais que, comme il lui avoit dj dit, il falloit y -remdier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut -entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur -la rputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit -entirement entre ses mains; et se nommant en mme temps, elle surprit -le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire une personne de la -premire qualit, fut fch de lui avoir parl si nettement. Il lui -demanda pardon de ce qu'il s'toit montr si libre en paroles, -s'excusant que comme les plus abandonnes lui tenoient le mme langage -qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru tre oblig de lui rpondre ce -qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connotre. - -La duchesse lui pardonna aisment, condition nanmoins qu'il la -sortiroit[370] bientt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si -elle vouloit observer un certain rgime de vivre. Elle lui dit qu'elle -feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et mme fit encore davantage: car -elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remdes, craignant -que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles -n'chauffassent son sang et ne rendissent la gurison plus difficile. - -[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'toit pas plus franois alors que -maintenant.] - -Cependant, quoiqu'elle ne voult voir personne, comme elle se seroit -beaucoup ennuye d'tre toute seule, elle permit M. L'Avocat[371], -matre des requtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans -en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat toit fils -d'un juif de la ville de Paris, qui, aprs avoir gagn deux millions de -bien par ses usures, s'toit laiss mourir de froid, de peur de donner -de l'argent pour avoir un fagot. Sa mre toit encore de race juive; -cependant, comme s'il n'et pas t connu de tout Paris, il faisoit -l'homme de qualit. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps, -comme on fait une selle un cheval; mais il toit si peu capable de -s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il -ne se plaisoit qu'avec les gens d'pe, qui il servoit de -divertissement. Il affectoit de parotre chasseur, quoiqu'il ne st -aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de -fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tte en -arrire, de peur que le feu ne prt ses cheveux; au reste, grand -parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du -monde, offrant service un chacun sans jamais en rendre personne. - -[Note 371: M. L'Avocat, matre des requtes, toit fils de Nicolas -L'Avocat de Sauveterre, matre des comptes, et de Marguerite Rouill, et -beau-frre d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p. -411, dit. Sautelet): Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en mme -temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, matre des requtes, frre de -madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bnfices et -beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la -folie du beau monde, et de ne rien faire qu'tre amoureux des plus -belles et des plus hautes huppes, qui rioient de ses soupirs et lui -faisoient des tours horribles. C'toit, avec cela, un grand homme -maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit t toute sa vie, et qui, -tout vieux qu'il toit, vouloit encore tre galant.] - -La rputation o il toit de n'tre pas trop dangereux avec les femmes, - qui l'on disoit mme qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait -croire la duchesse de La Fert qu'il s'apercevroit moins qu'un autre -du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, -lui faisant valoir cette grce, elle en reut des remerciemens -proportionns son esprit. Il lui protesta qu'aprs des marques d'une -si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur trs -humble; et pour lui donner des tmoignages plus essentiels de son -attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procs -par-devant lui qu'il ne le leur ft gagner, sans entrer en connoissance -de cause qui auroit raison ou non; que c'toit ainsi que les bons amis -en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur -rendre service. - -Aprs mille autres protestations de service de la mme sorte, il en -revint enfin l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, -tchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna -languissamment sur elle, lui demandant si elle toit rsolue de le faire -mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'toit pas l son -dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-mme, puisqu'elle l'avoit -envoy qurir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il -ne pouvoit vivre sans la voir. Cette rponse fit que L'Avocat recommena -ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les et -interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison -d'Arquien[372]. Il rougit cette demande, et la duchesse, s'en tant -aperue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur; -qu'il toit bien vrai que, cette fille tant une courtisane publique, il -n'y avoit pas trop d'honneur la voir; mais que le comte de Saulx, le -marquis de Biran, le duc de La Fert mme, et enfin toute la cour la -voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvnient pour lui la voir qu' -tant de personnes de qualit; que pourvu qu'il ne l'entretnt pas -publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal; -mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant -toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela. - -[Note 372: Louison d'Arquien, clbre courtisane.] - -M. L'Avocat, matre des requtes, soutint hautement que c'toit une -mdisance, et mme il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue, -si la duchesse, qui le voyoit embarrass, ne lui et donn moyen de -s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit -donc qu'il n'y avoit jamais t que par compagnie, et, croyant dire les -plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beaut qu'eussent -ces sortes de femmes-l, il faisoit bien de la diffrence entre elles et -une personne de son mrite; et tchant de faire son portrait en mme -temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mmoire, s'il n'avoit pas -beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y -avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses -dont il lui faisoit alors l'application. - -Cependant elle fut toute prte de se scandaliser de la comparaison qu'il -sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque -distinction qu'il y et apporte, elle ne laissoit pas de la choquer, et -cela apparemment parce que, sachant elle-mme la vie qu'elle menoit, -elle croyoit que c'toit un avertissement secret que L'Avocat lui -donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit rflexion qu'il -n'toit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui toit -chappe plutt par hasard qu' aucun mchant dessein, elle calma sa -colre, en sorte que la conversation se termina sans aigreur. - -Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle -avoit pris ce jour-l un grand remde. Elle se plaignit fort d'une -grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant une mdecine -qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moiti dans un -verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui toit dedans. Il dit, -avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il ft dit que la -personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il toit en -sant. - -La duchesse ne put s'empcher de rire de cette extravagance, qu'il -faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle -amiti qui fut jamais. Mais, faisant rflexion ensuite que cette -mdecine l'empcheroit peut-tre de sortir le lendemain, et qu'il ne -pourroit par consquent voir la duchesse ce jour-l, il poussa des -regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la -douleur qu'elle ressentoit, si elle et os tmoigner sa pense. Ce fut -par l que se termina cette comdie; car des tranches l'ayant pris en -mme temps, peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se -retirer chez lui. - -Comme il y avoit du mercure dans la mdecine, il fut tourment comme il -faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la -duchesse, il lui crivit un billet dont je ne puis pas rapporter les -paroles, n'tant jamais tomb entre mes mains, mais dont ayant assez ou -parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le -sens, que voici: - - Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le - jour, parce qu'il toit devenu comme ces filles de joie, - lesquelles ne peuvent plus rpondre de ne point faire de - folies de leur corps, tant elles y sont accoutumes; que le - sien toit tellement habitu de certaines choses qu'il - n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardt la chambre jusqu' - ce qu'il ft entirement remis de son indisposition; qu'il - la prioit cependant d'tre persuade qu'il n'avoit pas pris - la mdecine comme un remde contre l'amour, mais pour lui - montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie. - -La duchesse lut et relut ce billet, s'tonnant comment un homme qui -avoit cinquante ans passs, et qui avoit vu le monde, pouvoit tre si -fou, et, tant bien aise de continuer s'en divertir, elle eut de -l'impatience de le revoir et qu'il ft quitt de la sottise. L'Avocat, -aprs avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces -sortes de remdes, lui vint dire qu'enfin il toit quitte, grce Dieu, -du mal qu'il avoit endur; qu'il lui souhaitoit une sant pareille -celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce -qu'il avoit fait il dt avancer sa gurison, il toit prt de se dvouer - toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle. - -La duchesse le remercia de sa bonne volont, et lui dit que, commenant - se porter mieux, il y avoit esprance que son mal ne seroit plus gure -de chose; que cependant, mesure que le corps se gurissoit, l'esprit -devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une -affaire presse, et, ne sachant o les trouver, elle n'avoit aucun repos -ni jour ni nuit. - -Quoique L'Avocat ft fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche, -trois choses contribuoient nanmoins le rendre peu son aise: la -premire, que son pre avoit laiss beaucoup d'enfans; la seconde, que -sa mre juive, qui avoit emport la moiti du bien, vivoit toujours; la -troisime, qu'il avoit une charge qui lui avoit cot beaucoup, et qui -ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il -toit brouill le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir - l'heure mme les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui -promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua -pas sa parole, ce qui toit une chose bien extraordinaire pour lui. - -Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela -tant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger -par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il ft -grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, -non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande -tendresse. L'Avocat en tant excit des choses qui surpassoient, ce me -semble, ses forces naturelles, il chercha ne pas laisser chapper une -occasion qui ne se prsentoit pas tous les jours chez lui, et laquelle -la duchesse ne faisoit aucune rsistance. - -Enfin, soit que la duchesse ne se souvnt plus du rgime de vivre que le -chirurgien lui avoit ordonn, ou qu'elle s'imagint d'avoir quelqu'un -entre ses bras de plus agrable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir -quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent. -Comme L'Avocat n'toit pas importun sur l'article, il se contenta de ce -tmoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Aprs -cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne -s'entretenant que des grandeurs o il toit appel, il en devint encore -plus fou et encore plus vain qu' l'ordinaire. - -Cependant, comme il avoit soin de sa sant et qu'il avoit ou dire que -l'excs en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans -retourner chez la duchesse, au bout desquels il commena s'apercevoir -qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut -peine croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus -incrdules avoient cru quand ils avoient vu, il commena se laisser -persuader qu'il en pouvoit bien tre quelque chose, surtout quand, aprs -une consultation o il avoit appel Janot et deux autres chirurgiens de -mme trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs -mains. Ce fut un trange retour pour un homme enfl de vanit comme lui. -Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, quoi il toit le plus -sensible, ou au dpit ou la joie: car si d'un ct il lui sembloit que -la duchesse en avoit mal us en le mnageant si peu pour la premire -fois, d'un autre ct il considroit que c'toit toujours un prsent -d'une duchesse; et comme la vanit avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il -se disoit en mme temps que les faveurs de telles personnes, quelles -qu'elles fussent, toient toujours considrables. Une autre rflexion se -joignit encore celle-ci: savoir que, cet accident tant rpandu dans -le monde, il alloit rtablir sa renomme chez toutes les femmes, qui, -l'ayant pris jusque-l pour un parent du marquis de Langey[373], -c'est--dire pour un homme qu'il auroit fallu dmarier, s'il avoit eu -une femme, elles seroient obliges d'avouer qu'on se trompe souvent dans -le jugement que l'on fait de son prochain. - -[Note 373: Tout le monde connot, par les lettres de madame de Svign -et par Tallemant, l'histoire du congrs du marquis de Langey ou -Langeais. Ren de Cordouan tenoit par son pre une famille qui avoit -eu de glorieuses alliances, et, du ct maternel, il comptoit parmi ses -anctres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et Franois de la Noue -Bras-de-fer, marchal de France. N le 27 janvier 1628, le marquis de -Langey pousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer, -ne vers 1639; en 1657, le congrs eut lieu, au grand scandale de Paris -tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux poux -eut le droit de se remarier, et le marquis ayant pous, en 1661, -mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu' -sept enfants, malgr son impuissance judiciairement constate. Aucun -ouvrage ne donne plus de dtails sur ce procs singulier et sur le -marquis de Langeais que les Mmoires de Jean Rou, rcemment publis par -la Socit de l'histoire du protestantisme franois, 2 vol. in-8, 1857.] - -Aussi toit-ce pour cette raison-l qu'il avoit entretenu Louison -d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproch la duchesse, ainsi -que j'ai rapport ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion -pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernire circonstance pour -dtromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre -auroit fait, il se mit dans les remdes publiquement, et, ses bons amis -se doutant de son incommodit, il les confirma dans leurs soupons, et -en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire. - -Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse sa -rputation, fut plus nuisible sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre -que pour avoir t mal pans dans les commencemens, ou peut-tre pour -tre d'un temprament difficile gurir, il fut oblig d'entrer dans le -grand remde, le grand Alcandre, ayant su son dsordre, perdit le peu -d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prvt -des marchands de la ville de Paris, qu'il toit dispos de lui accorder, - la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frre, qui toit -l'un de ses ministres. - -[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld -d'Andilli, pousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de -Sude, o il avoit t envoy comme ambassadeur, pour occuper la place -de ministre d'tat pour les affaires trangres.] - -L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer -la duchesse de La Fert, donna un grand chagrin la marchale de la -Motte, sa mre, qui d'ailleurs n'toit gure plus contente de la -duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait prsent -d'une galanterie, mais qui, sous prtexte qu'il toit dbauch, s'en -donnoit coeur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis -de Louvois. Le duc de Ventadour toit un petit homme tout contrefait, -mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent -de l'intrigue de sa femme, il rsolut de l'observer si bien qu'il pt la -prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage -avec la duchesse d'Aumont, sa soeur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il -en ft quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en -chemin. Cependant il monta cheval pour voltiger sur les ailes, et il -arrivoit tous les soirs incognito la mme htellerie o sa femme -logeoit. Il n'eut pas fait ce mange cinq ou six jours, qu'il vit -arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si press de voir madame de -Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire dbotter, ni mme -de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc -d'Aumont[377], qui toit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit -dans l'htellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en -devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il -monta en haut en mme temps, et, mettant l'pe la main, il surprit -toute la compagnie, qui ne songeoit gure lui, et qui le croyoit bien -loign de l. - -[Note 375: M. de Tilladet toit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de -Tilladet, capitaine au rgiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier, -soeur du chancelier, tante du marquis de Louvois.] - -[Note 376: Franoise-Anglique de La Mothe-Houdancourt, marie le 26 -novembre 1669 Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont, -premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde -femme.] - -[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont, -marchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, n en 1632, mort -en 1704. Aprs la mort de son pre, 14 fvrier 1669, il prit son titre -de duc et pair, rsigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et -prta, la date du 11 mars 1669, serment de fidlit pour la charge de -premier gentilhomme de la chambre. Il avoit pous, le 21 novembre 1660, -Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, soeur du -marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.] - -Le duc d'Aumont, qui avoit pous en premires noces la soeur de M. de -Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le -duc de Ventadour son beau-frre, prenant pour prtexte que, comme il -avoit si peu de considration pour lui que de venir attaquer jusque dans -sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donn sujet d'tre son -ennemi, il ne mritoit pas qu'il ft nulle rflexion sur leur proximit. -Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empcha qu'il n'arrivt du dsordre, -et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla - la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec -son mari, qui la vouloit emmener toute force; quoi elle obit -ponctuellement. - -Ce refus de madame de Ventadour outra entirement son mari, et, comme il -toit beaucoup mutin, il dfia le duc d'Aumont au combat, qui il dit -des choses tout fait outrageantes; mais quoi il crut ne devoir pas -prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'toit pas en -grande estime dans le monde. - -Cependant, le duc de Ventadour ayant t oblig de partir sans sa femme, -il fut se plaindre au grand Alcandre du procd du duc d'Aumont; et les -plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince -de Cond[378], qui toit proche parent du duc de Ventadour, dit des -choses fcheuses la marchale de La Motte, qui, prtendant excuser sa -fille et le duc d'Aumont, tchoit de dshonorer le duc de Ventadour. Le -grand Alcandre dfendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant -pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit sa -femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon -lui semblerait. - -[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-pre du duc dont il -est ici parl, avoit pous, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency, -sa cousine, qui mourut le 3 dcembre 1660. Celle-ci toit fille de Henri -de Montmorency, dont une autre fille, ne d'un second lit, pousa Henri -de Bourbon, pre du grand Cond.] - -Ces deux partis n'accommodoient gure la duchesse, qui en et bien mieux -aim un troisime s'il et t son choix, qui toit de demeurer avec -la duchesse d'Aumont, sa soeur, o elle et pu voir tous les jours M. de -Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononc, ce fut elle se -soumettre son jugement, ce qu'elle fit en se retirant un petit -couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit l deux ou -trois fois incognito, du consentement de la suprieure. - -[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un -couvent de religieuses cordelires de l'ordre de Sainte-Claire. -L'abbesse y toit lective et triennale, et y jouissoit de dix mille -livres de rentes.] - -Peu de temps aprs, les exils dont j'ai parl tantt revinrent la -cour, et ils furent obligs de se montrer plus sages. Le duc de La Fert -trouva sa femme gurie, mais L'Avocat ne l'toit pas; et quoi qu'il se -ft consol d'abord, dans l'esprance, comme j'ai dit, d'tre aprs cela -en meilleure rputation dans le monde, il lui en cota si cher, qu'il -auroit renonc de bon coeur toutes les vanits du monde et tre sorti -du bourbier o il toit. Enfin son chirurgien l'ayant tir d'affaire, il -ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ou parler -de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort -toit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-aprs, -il dit l'un et l'autre qu'il toit bien fch de n'avoir pas t en -bonne sant dans ce temps-l, et qu'il auroit tch de leur rendre -service. - -Cependant, comme il avoit la couleur d'un vritable mort, chacun demanda -s'il revenoit de l'autre monde; quoi il fut fort embarrass de -rpondre. Mais s'tant la fin aguerri toutes ces demandes, il fut le -premier en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les -railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Fert lui -en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort -brutal: Morb..., Madame, lui rpondit-il, cela est bien de mauvaise -grce vous, qui aprs m'avoir mis vous-mme dans l'tat o je suis, -devriez du moins avoir l'honntet de me mnager. Croyez-moi, ce sera -pour la premire et pour la dernire fois de ma vie que j'aurai affaire - vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que -je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet -de m'en repentir toute ma vie. - -La duchesse de La Fert ne put souffrir ses reproches sans entrer dans -un emportement pouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle -lui dchargea un coup de toute sa force, et, faisant succder les -injures aux coups, elle lui dit que c'toit bien faire un petit -bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa -qualit; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait -encore trop d'honneur; qu'il prt la peine de sortir de sa maison, sinon -qu'elle l'en feroit sortir par les fentres; et, le poussant dehors avec -le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de -raillerie avec elle, se jeta ses pieds, la priant de lui vouloir -pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui toit -dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit -n'toit que par mpris; que c'toit l le sujet de ses plaintes; qu'elle -entrt dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien redire sa -dlicatesse; et que, si elle avoit t prsente ses tourmens, elle -auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de rsignation, qu'elle -avoueroit qu'il toit un vritable martyr d'amour. - -Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui toit -hautaine et mprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui -dfendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer un -traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le coeur gros; poussant -des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais -comme il avoit passer la cour de l'htel de La Fert, qui est fort -grande, et qu'il craignoit l de rencontrer quelqu'un, il retnt ses -larmes jusqu' ce qu'il ft dans son carrosse. - -Comme il y montoit, il vint un des gens du marchal de La Fert lui dire -que son matre vouloit lui parler avant qu'il s'en allt; ce qui fut -cause qu'il tcha encore de les retenir. Et aprs avoir raccommod sa -perruque et son rabat, qui toient un peu en dsordre, il monta dans -l'appartement du marchal, o il trouva une dame fort bien faite avec -quelques gentilshommes, qui toient l les uns et les autres pour une -querelle qu'ils avoient ensemble. Le marchal lui dit qu'il lui avoit -donn la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les -accommoder sans les obliger de venir une assemble gnrale des -marchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procdures -de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand -Alcandre lui avoit attribu la connoissance de ces sortes de choses), il -toit bien aise qu'il lui en dt son sentiment. - -[Note 380: Les marchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui -jugeoit toutes les contestations personnelles souleves entre -gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans diffrentes villes du -royaume. Il existe des recueils d'dits concernant cette juridiction, -tablie pour accommoder les diffrends et empcher les duels le plus -possible.] - -L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le marchal lui ayant -dit qu'il avoit d voir les informations, le matre des requtes lui -rpondit que son secrtaire ne les lui avoit pas encore donnes; ce qui -lui servit d'excuse lgitime, le marchal sachant que c'toit un usage -tabli chez lui que de laisser tout faire son secrtaire. Il lui dit -donc que la dame qu'il voyoit l devant lui se plaignoit qu'un -gentilhomme, qui toit aussi l prsent, l'avoit dshonore par des -contes scandaleux, et dont elle demandoit rparation; que quoiqu'il n'y -et point de tmoins, la chose toit nanmoins avre par le propre aveu -du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler -mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour -justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aime passionnment, avoit -recherch toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu -mme d'assez considrables, jusqu' lui avoir prt pour une seule fois -deux cents pistoles; mais que, pour toute rcompense, elle ne lui avoit -donn qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litire, -dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publi que cette dame -n'toit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses -faveurs ce prix-l. - -L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la -sienne, crut que son intrigue toit dcouverte, et qu'il falloit que -quelqu'un et cout au travers de la porte de la duchesse de La Fert. -C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il plit, -et, mettant son manteau sur son nez, il dit au marchal qu'il se -mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire -davantage. Le marchal, qui toit dans son lit, rong de ses gouttes, ne -pouvant courir aprs lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit -point revenir, il dit son capitaine des gardes de ne le pas laisser -aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette -affaire. L'Avocat fit difficult de revenir, disant au capitaine des -gardes que monsieur le marchal se railloit de lui; mais le capitaine -des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie cela, et -que ce qu'il en faisoit n'toit que parce qu'il et t bien aise de -rendre service ces personnes-l, il rentra dans la chambre, et le -marchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les -gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous -prtexte de cette occupation, il ngligeoit les autres affaires qui -toient du d de sa charge de matre des requtes. - -Aprs que L'Avocat se fut excus le mieux qu'il put, on parla de -l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en dduist tout au long -les particularits, il conclut que le gentilhomme seroit envoy en -prison, d'o il ne sortiroit qu'aprs avoir demand pardon la dame, -qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande -rvrence. Comme c'toit l l'avis du marchal, ce qu'il avoit dit fut -suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoy en -prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'tant retir chez lui, se fit -donner de l'encre et du papier, et crivit la duchesse de La Fert un -billet dont voici la copie: - - Billet de M. L'Avocat la duchesse de La Fert. - - _Je ne vous pouvois faire une plus grande rparation de ma - faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre - chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une - pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a t envoy - en prison, et je l'ai condamn, outre cela, se rtracter - de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'et peut-tre dit - que la vrit, comme je puis avoir fait. Si une semblable - rparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans - quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obirai - ponctuellement, ayant rsolu d'tre toute ma vie votre - fidle prisonnier d'amour._ - -La duchesse de La Fert reconnut le caractre de L'Avocat ce billet, -qui toit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles -choses du monde. Elle fut tente mille fois de lui faire une rponse -fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du -mpris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrmement -L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'tre bien avec une -duchesse, se voyoit priv par l d'aller dner chez elle, ce qui lui -toit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point -d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort prs de chez lui. Comme il -vit enfin que sa disgrce duroit toujours, il s'adonna entirement chez -le duc de Ventadour, qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. -Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant l ce -qu'il avoit perdu, c'est--dire autant de qualits tout au moins que -chez la duchesse de La Fert, une belle femme et une bonne table, il -piqua la table assidument, et tcha de se mettre bien auprs de la -femme, qui, tant plus rserve que sa soeur dans ses plaisirs, le rebuta -tellement la premire fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus -s'exposer un second refus. - -[Note 381: On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a -point de pot-au-feu, quand il envoie qurir un ordinaire la gargotte, -ou quand il est corniffleur, quand il va quter a et l des repas. -(Furetire.)] - -Cependant, le duc et la duchesse de La Fert continuoient toujours de -vivre comme ils avoient commenc. La duchesse avoit l'abb de Lignerac -pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mrite. Pour ce qui est du -duc, il ne s'arrtoit nulle part, et comme il n'toit pas homme filer -le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des -matresses dans les lieux publics. Sa passion tant l bien assouvie, il -les battoit le plus souvent aprs les avoir caresses et faisoit ainsi -succder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la dbauche dans -un de ces endroits-l avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, -Biran lui dit qu'il s'tonnoit de ce que lui, qui aimoit goter les -plaisirs dans leur naturel, n'et pas fait venir coucher sa femme une -fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pr; qu'il y auroit -trouv mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en -vouloit essayer, il lui en diroit aprs son sentiment. - -Quoique le duc de La Fert ne ft pas trop dlicat sur le chapitre de sa -femme, il trouva redire que Biran lui parlt de la faire venir dans un -lieu de dbauche, et le duc de Foix, qui toit beau-frre de Biran, fut -le premier le condamner, ajoutant que la duchesse de La Fert n'toit -pas femme venir dans ces sortes de lieux-l. Biran lui rpondit -qu'elle toit personne y venir tout comme une autre, et mme sa -femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Fert; -que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui -qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'tant mis -assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit -pour un homme infiniment agrable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne -se rtracta pas cependant de ce qu'il avoit avanc, mais, formant en -mme temps la rsolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur -disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de -rflexion ce qu'il avoit dit. - -[Note 382: Marie-Louise de Laval, marie l'an 1683 au marquis de Biran, -depuis duc et marchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.] - - cinq ou six jours de l, Biran fut voir sa soeur la duchesse de -Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La -Fert pour aller la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit -tre, il les y mneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit -rien dire son mari; que la duchesse de La Fert n'en diroit rien -pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne -lui apprendroit que quand ils seroient la foire. La duchesse de Foix, -sans s'informer autrement de ces raisons-l, accepta la partie, et le -jour tant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse, -et fut qurir de l la duchesse de La Fert, qui il en dit autant. - -[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de -Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit pous, le 8 mars 1674, -Henri-Franois de Foix de Candale, duc de Foix. Ne en 1655, elle mourut -le 22 janvier 1710.] - -[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilge d'attirer toute la -cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulires. Loret -(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long -pome o il en dcrit les merveilles.] - -Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au -carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crirent au cocher -d'arrter, qui leur obit aussitt, tout cela n'tant qu'une pice faite - la main par Biran, afin de montrer leurs maris qu'il ne leur avoit -rien dit qu'il ne ft sr d'excuter. Cependant, ayant donn la main -ces dames, il ft fort de l'empress, demanda son cocher ce que -c'toit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas -fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant -ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; -qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprs de l; qu'il falloit monter -chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse ft raccommod. - -Ces dames n'ayant point d'autre parti prendre que celui-l, elles s'y -accordrent volontiers, et tant montes dans une maison, elles y furent -reues par une femme qui leur fit beaucoup de civilits. Cette femme les -fit entrer dans une chambre fort propre, o elle les entretint assez -spirituellement, pendant que Biran fut crire, dans une autre chambre, -deux billets aux ducs de Foix et de La Fert, par lesquels il les prioit -de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pr, qui toit -justement le lieu o il avoit fait entrer leurs femmes. - -Les Ducs de Foix et de la Fert, ayant reu ces billets, se htrent de -se rendre au lieu dsign. Biran courut au devant d'eux, leur dire -qu'ils ne seroient pas fchs de la peine qu'ils avoient prise; qu'il -leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, -dont la du Pr avoit fait la dcouverte depuis peu. Il leur ouvrit en -mme temps la chambre o toient les duchesses de La Fert et de Foix, -et, les leur prsentant, il les pria d'en user si bien avec elles -qu'elles ne s'en allassent pas mcontentes. Il est ais de juger de -l'tonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux -duchesses, qui, sachant o elles toient, voulurent prendre leur -srieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les -obligea en rire avec lui. Aprs il envoya qurir dner, et ils -dnrent tous cinq ensemble dans cet honnte lieu, quoique les femmes -fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage. - -[Note 385: Locution alors nouvelle, emprunte la langue des -prcieuses.] - -Comme elles virent nanmoins que c'toit l la volont de leurs maris, -elles s'y laissrent rsoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le -dner, elles dirent la du Pr de leur faire passer ses religieuses en -revue: ce que la du Pr fit, parce que, se doutant bien qu'elles toient -toutes de mme confrairie, elle ne vouloit pas dsobir celles qui -mritoient bien d'tre les abbesses du couvent. - -Cependant la disgrce de M. L'Avocat duroit toujours; mais tant arriv -en ce temps-l un malheur au chevalier de Lignerac, (frre de l'abb de -Lignerac), qui avoit t mis en prison la requte d'un nombre infini -de personnes qu'il avoit attrapes, la duchesse de La Fert l'envoya -qurir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le ft sortir de -prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abb et d'elle, trouva bien -rude qu'il fallt s'employer pour le frre de son rival, et que sa grce -ne ft qu' ce prix-l; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour -avoir dit la vrit, il n'osoit la dire cette fois-l, et il lui promit -que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque -d'y employer tout son crdit. - -L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les cranciers -du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et -leur ayant fait voir qu'il avoit dj fait cession de biens, et que -depuis ce temps-l il avoit encore emprunt deux cent mille cus, sans -avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre -L'Avocat qu'il leur toit impossible de le mettre hors de prison, et il -en fut rendre compte la duchesse. - -[Note 386: Voy. p. 420.] - -Il apprhendoit bien qu'elle ne le voult rendre responsable de ce -refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'toit -quelquefois ennuye de ne le point voir, lui dit qu'elle lui toit -oblige de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez -elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta ses pieds pour la remercier, -lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidlit ternelle, il -lui dit que sa soeur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moiti de -son mrite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer -un quart d'heure; qu'elle diroit assurment qu'il n'avoit gure -d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais -qu'il ne se soucioit pas en quelle rputation il ft auprs d'elle, -pourvu qu'elle voult bien considrer que tant d'indiffrence pour une -si aimable personne ne pouvoit procder que de l'amiti qu'il lui -portoit. - -Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour -entra, et ayant prsent un billet de sa part la duchesse de La Fert, -elle le prit et y lut ce qui suit: - - Billet de la duchesse de Ventadour la duchesse de La - Fert. - - _Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et - il la croit si dlicate qu'il cherche la faire recommander - par tous ceux qui ont quelque crdit auprs de lui. Si - j'avois prvu cet accident, j'aurois cout volontiers - quantit de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas - le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte - conversation que la sienne, je l'ai pri un peu rudement de - ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le - croyant pas bien intentionn pour moi, j'ai recours vous - pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie - de faire la vtre propre. Vous obligerez une soeur qui est - toute vous._ - -La duchesse de La Fert, qui L'Avocat venoit de protester qu'il -n'avoit jamais pu dire une douceur la duchesse de Ventadour, voyant le -contraire dans cette lettre, fut tente plus d'une fois de la lui -montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuist au -gentilhomme que sa soeur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa -poche et renvoya le laquais, qui elle commanda de dire sa soeur -qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais tant sorti, L'Avocat, -qui toit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que -contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui -en disoit, il chercha lui mettre la main dans la poche et l'attrapa. -Il lui dit alors qu'il verroit ce coup-l leurs secrets; mais qu'il -n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui toit de leurs amis. - -La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, et t bien aise -qu'il ne l'et pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu -venir bout, elle lui dit qu'il la dsobligeroit s'il ne la lui rendoit - l'heure mme. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts -pour la ravoir, plus elle toit de consquence, se tira l'cart pour -la lire, ce que la duchesse ne pouvant empcher, il fut tout surpris d'y -trouver des choses quoi il ne s'attendoit pas. - -Il dit en mme temps la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas -vrai, qu'il ne lui avoit jamais parl de rien, et que, pour lui faire -voir qu'il ne l'avoit jamais estime et qu'il ne l'estimoit pas encore, -il feroit perdre son affaire son ami. La duchesse de La Fert lui dit -qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il et de considration pour elle; -que ce n'toit plus l'affaire de sa soeur, mais la sienne propre; -qu'ainsi ce n'toit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se -brouilleroit, mais avec la duchesse de La Fert. Madame de La Fert eut -beaucoup de peine gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne -croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit -un dfaut commun avec toutes les belles femmes, qui toit de prendre la -moindre oeillade pour une dclaration d'amour, elle lui donna moyen par -l de se justifier auprs d'elle. Ainsi, L'Avocat, tant en si beau -chemin, lui allgua qu'il falloit donc que madame de Ventadour et -interprt son avantage quelques regards innocents; et la duchesse, -feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion, -elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire -tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question. - -[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna la femme de -Monsieur une fille d'honneur dont la beaut causa bientt des dsirs -tous les courtisans et de la jalousie toutes ses compagnes. Elle toit -d'une taille ravissante, si bien que la mdisance, qui a coutume de -mordre sur toutes choses, se trouva en dfaut ce coup-l. De fait, -tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut oblig -d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre, -qui aimoit alors madame de Montespan, plutt par habitude que par -dlicatesse, ne l'et pas plutt vue qu'il en fut charm. Mais comme il -ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui -fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux -reues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles -d'oreilles de diamans de grand prix. - -[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme -toutes les premires ditions de ce pamphlet, a t ensuite report, -tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus -loin. Il finit page 464.] - -Cependant, madame de Montespan toit dans des alarmes mortelles que -cette jeune beaut ne lui enlevt le coeur de ce prince, avec qui elle -avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prtendant qu'il -la dt toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle -lui avoit reproch qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme -il toit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas tre gn, il lui avoit -rpondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient -pour observer tant de crmonies; ce qui avoit t cause qu'elle s'toit -emporte, mme jusqu' lui dire des choses fort dsobligeantes. Elle lui -avoit d'abord reproch tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle -avoit quitt maison, enfans, mari et jusqu' son honneur pour le suivre; -qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui tmoignt tous les -jours pour l'engager; mais qu'il toit devenu si froid, qu'il n'toit -plus reconnoissable; que si c'toit que les annes lui eussent apport -quelques dfauts, il ne s'en devoit pas prendre elle, mais au temps, -qui a coutume de dtruire toutes choses; que cependant elle ne -s'apercevoit pas encore, grce Dieu, qu'il y et un si grand -changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, -sans avoir dessein nanmoins de le fcher, que, quoiqu'il et beaucoup -de lieu de se louer de la nature, il n'toit pas exempt nanmoins de -certains dfauts, qui toient un grand remde l'amour; qu'il en avoit -un grand entre autres, dont peut-tre il ne s'apercevoit pas, mais dont -elle s'toit bien aperue, sans s'en tre plainte nanmoins, parce -qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si prs avec une -personne qu'on aimoit. - -Le grand Alcandre, qui personne n'avoit jamais os rien dire -d'approchant, fut extrmement touch de se l'entendre dire par madame de -Montespan, pour qui il n'avoit gure moins fait qu'elle avoit fait pour -lui: car, si elle avoit quitt maison, enfans et mari pour le suivre, il -avoit quitt pour elle le soin de sa rputation, qui toit extrmement -fltrie pour avoir aim une femme qu'il avoit de si grandes raisons de -ne pas regarder comme il avoit fait. Nanmoins, bien que les injures -qu'on reoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles -que celles que l'on reoit des autres, il ne laissa pas tomber ce -reproche terre, et, demandant madame de Montespan quels toient donc -ces dfauts, il lui reprocha lui-mme les siens, dont madame de -Montespan fut si touche, qu'elle lui rpondit que si elle avoit les -imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais -comme lui. - -Comme c'toit dire par l au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de -plus dsobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut -sensible. Il lui rpondit de son ct des choses qui la devoient toucher -et la faire rentrer en elle-mme, si elle et eu encore quelques -sentimens de vertu; mais, s'tant entirement abandonne ses passions, -elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tt, sans ce que -je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi -fortement, le prince de Marsillac[388] arriva la porte du cabinet o -ils toient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout o il -seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit dj le pied dans -la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il toit -en colre. Il s'arrta tout court, et tant bien aise de savoir s'il -trouveroit bon qu'il entrt, il commena crier tout haut: Huissier! -huissier! Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: Qui -est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-mme? Le grand -Alcandre, qui prtoit l'oreille ce qu'il disoit, jugea bien, aprs la -permission qu'il lui avoit donne, que ce qu'il en faisoit n'toit que -par discrtion; et tant bien aise d'avoir lieu de quitter une -conversation si dsagrable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit -entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tcha de se -contraindre, de peur que le bruit de sa disgrce, qu'elle vouloit -cacher, ne court toute la cour. - -[Note 388: Le prince de Marsillac toit Franois de La Rochefoucauld, -fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andre de Vivonne. Le prince de -Marsillac, n le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.] - -tant sortie un moment aprs, elle laissa le grand Alcandre dans la -libert d'ouvrir son coeur au prince de Marsillac, qui avoit grande part -dans sa confiance, et qui il avoit donn en moins d'un an pour plus de -douze cent mille francs de charges: car incontinent aprs la disgrce de -M. de Lauzun, il l'avoit oblig de prendre le gouvernement de Berri, que -ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant -jamais t de ses amis, il avoit peur qu'on ne dt dans le monde qu'il -auroit pouss le grand Alcandre le faire arrter afin de profiter de -ses dpouilles. - -Le grand Alcandre trouva que sa dlicatesse toit d'autant plus belle -qu'elle toit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir -que d'un grand coeur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque -temps de l, il lui donna encore la charge de grand matre de la -garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit t tu -au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manire si -obligeante, que le prsent toit moins considrable par sa grandeur en -lui-mme que par la bont qu'il lui tmoigna en le lui faisant: car il -lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses -affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui toit plus utile de la -vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-mme un marchand, -et qu'il lui en feroit donner un million. - -[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri, -toit grand matre de la garde-robe en mme temps que le marquis de -Soyecourt.] - -Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de -son amiti, et les autres courtisans le regardoient comme une espce de -favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui -mprisoit tout le monde, comme s'il n'y et personne digne de -l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la -jalousie un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement -o le grand Alcandre toit tomb pour madame de Montespan et par la -nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390], -qui toit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parl -ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqu l'un et l'autre au -prince de Marsillac, voulut que ce ft lui qui lui mnaget les bonnes -grces de cette fille; quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup -de peine, n'tant venue la Cour que dans le dessein de plaire au grand -Alcandre. - -[Note 390: Marie-Anglique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, toit -la sixime des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de -Roussille, et d'Aime-lonore de Plas; la mre de mademoiselle de -Fontanges toit petite-fille par sa mre du marchal de La Chtre. Ne -en 1661, on sait qu'elle mourut l'ge de vingt ans, le 28 juin 1681.] - -En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant -plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, -boursillrent entre eux pour pouvoir l'envoyer la cour et pour lui -faire faire une dpense honnte et conforme au poste o elle -entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donn des leons l-dessus, elle -les mit en pratique ds le moment que le prince de Marsillac lui eut -parl de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit -avec joie la dclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce -prince avoit des qualits si touchantes qu'il faudroit qu'elle ft de -bien mauvaise humeur pour n'tre pas charme de sa passion; mais qu'avec -tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il -venoit de lui dire, tant que madame de Montespan possderoit ses bonnes -grces; qu'elle toit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit -point fche que le grand Alcandre st que, quoiqu'il y et beaucoup de -gloire possder la moindre partie de son coeur, elle toit assez -dlicate, nanmoins, pour n'en vouloir ce prix-l; qu'aussi bien ce -n'toit peut-tre pas une vritable passion que celle qu'il sentoit pour -elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitt teint qu'allum; -que s'il toit vrai cependant que ce prince l'aimt vritablement, ce -qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner une joie mal -fonde, il lui en donneroit des marques bientt en n'aimant qu'elle -uniquement, comme elle toit prte de son ct de n'aimer que lui. - -[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de -gages: celles de Madame ne pouvoient tre rtribues beaucoup plus -largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges -fussent plus avantageuses que chez le Roi.] - -Le prince de Marsillac, qui vouloit russir du premier coup dans son -ambassade amoureuse, rpondit cela que, si l'on pouvoit juger de -l'avenir par les choses passes, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence -que le grand Alcandre, qui toit mcontent de madame de Montespan, dt -jamais retourner vers elle; qu'il toit constant quand il aimoit une -fois, et que s'il avoit quitt madame de La Vallire, c'est que cette -dame y avoit beaucoup contribu par une ingalit d'esprit qui ne -plaisoit pas ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant -qu'elle entrt dans le couvent o elle toit religieuse, elle toit dj -entre dans un autre malgr lui; qu'il avoit t oblig mme de la -renvoyer qurir, et cela la vue de tout son royaume; que depuis ce -temps-l elle ne faisoit que lui parler des sindrses de sa conscience, -ce qui l'avoit dtach d'elle peu peu, ce prince ne voulant pas -s'opposer son salut; qu'il avoit donc aim madame de Montespan, et -qu'il l'aimeroit peut-tre toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec -lui des airs qui peuvent bien convenir aux matresses des particuliers, -mais non pas celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir -l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle -en devoit user quand elle en seroit l; mais que n'en tant pas encore -temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est -pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser -chapper une si belle occasion; qu'autrement il toit assur qu'elle -s'en repentiroit toute sa vie. - -Il lui conta l-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec -madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce -prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutt que toutes ses -raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui toit oblige du -prsent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parl ci-devant, elle lui -savoit encore bien meilleur gr de ce qu'il lui avoit fait dire par le -prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle toit toute -prte se donner lui, pourvu qu'il voult bien se donner elle. - -Cependant, madame de Montespan, qui se dfioit de cette intrigue, -employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le -marquis de Louvois, qui en toit, et mme des plus affectionns, lui -conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais -comme le grand Alcandre tenoit sa colre et qu'il la fuyoit avec grand -soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui toit impossible de le -retrouver tte tte, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle -n'en viendroit jamais bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne -heure o le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre -si bien son temps qu'elle ne le laisst pas aller sans se raccommoder -avec lui. - -Madame de Montespan, ayant approuv ce conseil, se rendit au lieu -dsign. Le grand Alcandre y tant venu, il fut tout surpris de l'y -rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit -leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout -proche du lieu o ils toient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit -personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand -Alcandre sortoit, il prt une bougie de dessus un guridon, feignant de -chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les -valets de chambre viendroient lui pour lui aider le chercher, et en -tant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il -ft sortir tous ceux qui toient dans la chambre, et qu'il dt -l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas mme ceux qui toient -mands pour le conseil. - -Ainsi, sans qu'on s'aperut que cela vnt de lui, il se dfit de tous -ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-l, il y et un -grand claircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. -Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois toit demeur dans la -chambre, on le crut enferm avec le prince; de sorte que les autres -ministres, qu'on avoit renvoys sans les vouloir laisser entrer, en -eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent quoi attribuer cette -longue conversation qui toit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil -ce jour-l; ce qui n'toit point encore arriv, le grand Alcandre tant -ponctuel dans tout ce qu'il faisoit. - -Cependant, quoique cet claircissement semblt avoir raccommod toutes -choses, et que le grand Alcandre retournt son ordinaire chez madame -de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec -mademoiselle de Fontanges[392]. - -[Note 392: Ici finit le passage intercal par certaines ditions dans -l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.] - -Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection -et en reut de la sienne; ce qui ne put tre si secret que toute la cour -n'en ft bientt abreuve. - -Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conqute, qu'il donna -au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour rcompense -de la lui avoir procure. - -[[394] Cependant, comme il toit sujet trouver des matresses -fcondes, il sut bientt que mademoiselle de Fontanges toit grosse; ce -qui l'obligea lui donner le titre de duchesse[395], et faire sa -maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler madame de -Montespan, dont l'avarice alloit jusqu' la vilenie, toit gnreuse -jusqu' la prodigalit, il fut oblig aussi de lui donner un homme pour -retenir cette humeur librale[396], et pour prendre garde qu'elle pt -subsister avec cent mille cus par mois qu'il lui donnoit. Ce -surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrmement -surpris: sa dvotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit -entrer dans beaucoup de petits dtails dont il auroit pu se passer -honntement. Mais comme chacun s'toit mis sur le pied de songer en -premier lieu sa fortune, et ensuite Dieu, ce duc, bien loin de -refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donn -prfrablement beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui. -Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa matresse, qui fut -alors appele Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit -Dieu.] - -[Note 393: La charge de grand veneur a toujours t exerce par les -gentilhommes des plus qualifis de la cour; nous y voyons, avant le -prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.] - -[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal aussi -dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, la fin. Mais nous -suivons les premires ditions.] - -[Note 395: Madame de Svign, lettre du 6 avril 1680: Madame de -Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en -recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a t -publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps -de Pques une abbaye que le Roi a donne une de ses soeurs. Voici une -manire de sparation qui fera bien de l'honneur la svrit du -confesseur. Il y a des gens qui disent que cet tablissement sent le -cong. En vrit, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici -ce qui est prsent: Madame de Montespan est enrage; elle pleura tout -hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est -encore plus outrag par la haute faveur de madame de Maintenon.] - -[Note 396: Madame de Svign parle de cette prodigalit de madame de -Fontanges: Je vous ai parl de toutes les beauts, de toutes les -trennes; Fontanges en a donn pour vingt mille cus, sans que la pense -lui soit venue de faire un prsent madame de Coulanges. (12 janv. -1680.) Dans une autre lettre, o elle parle du voyage que fit -mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la -Dauphine, on lit: On mande qu'on s'est fort diverti Villers-Cottrets; -je ne vois pas que les visites ce carrosse gris (o toit la favorite) -aient t publiques. La passion n'en est pas moins grande. On -(_c'est--dire_ elle) reut en montant dans ce carrosse dix mille louis -et un service de campagne de vermeil dor. La libralit est excessive, -et on rpand comme on reoit. (1er mars 1680.)] - -[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise -Boyer, n le 5 fvrier 1650. Aprs s'tre fait remarquer dans plusieurs -campagnes, il suivit le Roi la conqute, de la Franche-Comt en 1674. -En 1677, par la dmission de son pre, il fut fait duc de Noailles et -pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon -qu'avoit eu son pre. Sa faveur toit donc antrieure l'emploi qu'il -avoit accept. Mari depuis le 13 aot 1671 avec Marie-Franoise de -Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.] - -[[398] Cependant madame de Montespan tchoit de se soutenir encore le -mieux qu'il lui toit possible; elle avoit pri le grand Alcandre de -vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutum, et elle -tchoit d'insinuer tout le monde que son crdit toit encore plus -grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de -Fontanges n'toit qu'un amour passager et dont il seroit bientt revenu; -et qu'enfin il reviendroit elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais -t. Ses partisans tchoient d'ailleurs de donner quelque crdit ces -faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entirement -sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grces de madame de -Fontanges, qui procura des tablissements aux uns et aux autres, de mme -qu' la plupart de sa famille.] - -[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal encore -dans les dernires ditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges, -mais au dbut.] - -Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se dtachoit d'elle -tous les jours de plus en plus, en conut tant de rage qu'elle commena - mdire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit chacun qu'il -falloit que le grand Alcandre ne ft gure dlicat, d'aimer une fille -qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit -ni ducation, et qu'enfin, proprement parler, ce n'toit qu'une belle -peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fcheuses, ce -qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le -dtourna encore davantage de revenir elle. En effet, il lui voyoit -toujours le mme esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et -qui toit encore tout prt de lui faire mille algarades. Il s'en -plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il -se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite madame de -Fontanges. - -Cependant cette fille vint accoucher peu de temps aprs, et on prit ce -temps-l, ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a -attribu madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne -dans le chagrin o elle toit dt se porter un si grand crime, ou -qu'on croie que, dans le poste o toit madame de Fontanges, et ayant -une rivale sur les bras, elle ne dt mourir que d'une mort violente. -Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent aprs ses -couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empcha le grand -Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit -souvent, lui tmoignant le dplaisir o il toit de l'tat o il la -voyoit rduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les -jours, le pria de permettre qu'elle se retirt de la cour, ajoutant en -pleurant que la malice de ses ennemis toit cause qu'elle ne devoit plus -songer qu' l'autre monde. - -[Note 399: Madame de Svign parle en effet d'une perte de sang -continuelle qui avoit ruin la sant de mademoiselle de Fontanges. Dans -sa lettre du 1er mai 1680 elle dit mme: Vous savez tout ce que la -fortune a souffl sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui -garde: une perte de sang si considrable qu'elle est encore -Maubuisson, dans son lit, avec une fivre qui s'y est mle. Elle -commence mme enfler; son beau visage est un peu bouffi. Cependant -mademoiselle de Fontanges revint la cour et retrouva une apparence de -faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle -de Fontanges, au dire de madame de Svign, ne cessoit de pleurer son -bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les -soupons d'empoisonnement: On dit que _la belle beaut_ a pens tre -empoisonne... Elle est toujours languissante.] - -[[400] Le grand Alcandre, qui toit bien aise qu'elle donnt ordre aux -affaires de son salut, et qui d'ailleurs toit sensiblement touch -d'tre prsent ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit. -Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], o il -envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade -y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais -il n'en rapportoit jamais que de mchantes nouvelles; car cette pauvre -dame, qui avoit toutes les parties nobles gtes, soit de poison ou -d'autre chose, se voyoit dcliner tous les jours; de sorte que le duc de -La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en toit fait et qu'il n'y -avoit plus d'esprance. En effet, elle mourut peu de jours aprs, -laissant encore plus de soupon aprs sa mort d'avoir t empoisonne -qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva -qu'il y avoit de petites marques noires attaches aux parties nobles, -lesquelles sont des tmoignages indubitables, ce que l'on prtend, -qu'elle a t empoisonne]. - -[Note 400: Encore un passage intercal dans l'histoire de mademoiselle -de Fontanges, dans les mauvaises ditions.] - -[Note 401: l'abbaye de Port-Royal de Paris, o elle mourut.] - -Le grand Alcandre tmoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa -perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle -duroit encore aprs sa mort, il donna une abbaye un de ses -frres[402]; il maria aussi une de ses soeurs[403] fort avantageusement, -et fit encore quantit d'autres choses en faveur de sa famille[404]. -Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir -elle; mais[405] elle fut tout tonne de voir que madame de -Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au dsespoir: car, -comme c'toit elle qui l'avoit faite ce qu'elle toit, elle ne pouvoit -souffrir que son propre ouvrage servt la dtruire elle-mme. - -[Note 402: Louis Lger de Scorrailles, abb de Valloire, mort en 1692.] - -[Note 403: Catherine Gasparde, marie Sbastien de Rosmadec, -lieutenant gnral de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et -mestre de camp de cavalerie.] - -[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles Jeanne de -Scorrailles, qui toit religieuse Faremoustier, et qui fut bnite -abbesse le 25 aot 1680. Madame de Svign parle du voyage que fit -Chelles madame de Fontanges, pour assister la crmonie d'installation -de sa soeur: Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurment je -l'irois voir si j'tois Livry. Elle avoit quatre carrosses six -chevaux, le sien huit. Toutes ses soeurs toient avec elle, mais tout -cela si triste qu'on en avoit piti: la belle perdant tout son sang, -ple, change, accable de tristesse, mprisant quarante mille cus de -rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la sant et le coeur du Roi -qu'elle n'a pas. (Lettre du 17 juillet 1680.)] - -[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a t encore introduit -textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y -retrouve aussi les lignes qui prcdent, mais lgrement modifies.] - -[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.] - -Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas -qu'il entrt aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit tre -par consquent de plus longue dure, puisqu'elle ne dpendoit point d'un -amour passager, qui commence et finit souvent tout en un mme jour. En -effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette -dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu -pour elle a dgnr en une espce de mpris. Cependant il ne lui en -fait rien parotre, sachant qu'une certaine honntet de biensance est -toujours le reste de l'amour d'un honnte homme, qui en use ainsi plutt -pour sa propre rputation, que pour conserver encore quelque sentiment -de tendresse. - -Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renonc l'amour, chacun y dt -renoncer de mme, et que les dames, l'exemple de madame de Montespan, -qui fait maintenant la prude, dussent tre prudes aussi; mais leur -temprament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de -raisons, elles continuent toujours la mme vie. La duchesse de La Fert -surtout est plus emporte que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de -Vantadour, sa soeur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses -affaires avec plus de discrtion et de conduite. Pour ce qui est de la -marchale de La Fert, elle est qui plus donne, et est revtue d'une -si grande humilit, depuis certains malheurs qui lui sont arrivs, -semblables ceux que j'ai rapports de sa belle-fille, qu'elle a fait -voeu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses dbauches, -qui vont jusqu' l'excs, feroient un gros volume, si on se donnoit la -peine de les crire. On en verra un chantillon dans un manuscrit qui -m'est tomb entre les mains[407] et o on lui rend justice, aussi bien -qu' une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques -aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre -main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a -reue. - -[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles -amoureuses_.] - -[Note 408: Madame de Lionne.] - -[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les ditions de pacotille, -l'histoire de mademoiselle de Fontanges.] - -[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, aprs avoir -pleur pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a -trouv moyen d'obtenir sa libert: car, considrant que tous les biens -du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apais -la colre du grand Alcandre moyennant la principaut de Dombes et la -comt d'Eu qu'elle a assures au duc du Maine, son fils naturel. Par ce -moyen-l M. de Lauzun est revenu, non pas la cour, mais Paris, o il -est oblig de vivre en homme priv. En effet, le grand Alcandre n'a pas -voulu permettre que son mariage se dclart; mais il est si souvent chez -la princesse, que c'est tout de mme que s'il y logeoit. Cependant elle -en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais song elle[411]. -Elle a mis des espions auprs de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle -n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une -prison il est rentr dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude. -Elle lui a donn deux terres[412], du consentement du grand Alcandre; -mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui -donner un sou, ayant perdu tout son crdit par ce mariage, personne ne -lui voulant plus prter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour venir -qu'tant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est -ce qui fait qu'il y a bientt quatre ou cinq ans qu'elle a commenc -btir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit acheve, car il faut -qu'elle prenne cette dpense sur son revenu. Mais elle se consoleroit -encore de tout cela, si M. de Lauzun toit le mme qu'il a t -autrefois, je veux dire s'il toit toujours aussi brave homme avec les -dames qu'il l'toit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est -maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine juger de ce qu'il a t -autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un dfaut qui -lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par exprience qu'il -faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la -princesse dit aujourd'hui que celui-l a menti bien impudemment, qui a -dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.] - -[Note 410: Le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans les ditions -qui ont pill cette histoire au profit de celle de mademoiselle de -Fontanges.] - -[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui, - son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empress auprs des -dames et se montre d'une avidit insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et -suiv., dit. cite.] - -[Note 412: Le roi permit que je donnasse du bien M. de Lauzun. -D'abord il fut dit de lui donner Chtellerault et quelques autres de mes -terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duch de -Saint-Fargeau, qui toit alors afferm 22,000 livres, la ville et -baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de -la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par -an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'tre content, il se plaignit -que je lui avois donn si peu qu'il avoit eu peine l'accepter.] - -[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du -prsident Gontier, quand ses cranciers le forcrent de la vendre, fut -en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y dploya -Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en -fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait t plusieurs -annes avant de la voir termine.] - -FIN DU TOME II. - -[Illustration] - - - - -[Illustration] - -TABLE DES MATIRES -CONTENUES DANS CE VOLUME. - - -Prface. -Les agrmens de la jeunesse de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle -de Mancini. -Le Palais-Royal, ou les Amours de madame de La Vallire. -Histoire de l'amour feinte du Roi pour Madame. -La droute et l'adieu des filles de joye. -Regrets des filles d'honneur madame de La Vallire. -La Princesse, ou les Amours de Madame. -Le Perroquet, ou les Amours de Mademoiselle. -Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux. -Les fausses prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames -de la cour. -La France galante, ou Histoires amoureuses de la cour (madame de -Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.). - -[Illustration] - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie -des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - -***** This file should be named 28789-8.txt or 28789-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/2/8/7/8/28789/ - -Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Rnald -Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothque nationale -de France (BnF/Gallica). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siecle (2/4) - -Author: Roger de Bussy-Rabutin - -Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - - - - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - - - - - -</pre> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - HISTOIRE - </h3> - <h5> - AMOUREUSE - </h5> - <h2> - DES GAULES - </h2> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <hr /> - <p class="mid"> - Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré,<br /> avec les - caractères elzeviriens de P. JANNET. - </p> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h4> - AMOUREUSE - </h4> - <h1> - DES GAULES - </h1> - <h3> - PAR BUSSY RABUTIN - </h3> - <h5> - Revue et annotée - </h5> - <h4> - PAR M. PAUL BOITEAU - </h4> - <p class="mid"> - <span class="sml"><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe - siècle</i><br /> Recueillis et annotés</span> - </p> - <h4> - PAR M. Ch.-L. LIVET - </h4> - <hr class="short" /> - <h3> - Tome II - </h3> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/logo.png" /> - </p> - <p class="mid"> - À PARIS<br /> Chez P. JANNET, Libraire - </p> - <hr class="short" /> - <p class="mid"> - MDCCCLVII - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /> <a name="p1" id="p1"></a> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - PRÉFACE. - </h3> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>orsque parurent - pour la première fois les libelles que nous publions, ils n'eurent, pour - s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme élégant du style, ni - l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit leur succès. - </p> - <p> - Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés - qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est point - à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le scandale - est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle mesure on peut - y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui sert de contrôle - aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les uns en France, les - autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces libelles eurent vite - passé la frontière; à défaut des livres, dont un nombre fort restreint put - pénétrer dans le royaume, les copies se multiplièrent, et Dieu sait quel - aliment y trouvèrent les conversations! Tout hobereau qui, après un voyage - à Paris, dont son orgueil faisoit un voyage à la cour, rentroit dans sa - province, y affirmoit hardiment tous les dires des pamphlets; il y croyoit - ou feignoit d'y croire, et disoit: Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, - qui n'avoient pas quitté leur pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, - admettoient aveuglément comme vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par - un sentiment de respect, s'efforçoient de douter. Mais on voit ce - qu'étoient alors ces pamphlets: une proie offerte à la malignité, une - ample matière livrée aux discussions. - </p> - <p> - À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces - ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et - ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à - leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques érudits - seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà et là et - réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés; mais ceux-là - sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces récits échapperoit à - plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que des traits épars et des - lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle part ailleurs on ne trouve - réunis autant de détails vrais sur les relations du Roi avec La Vallière - et ses autres maîtresses, de Madame avec le comte de Guiche, de - Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus loin: si l'on excepte les - pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un mot blessant pour le Roi, où - trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce prestige inouï qu'exerçoit la - royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont racontées dans le plus grand - détail, et, c'est une remarque fort caractéristique qui ne peut échapper à - personne, jamais un mot de blâme ne lui est adressé, jamais une raillerie - ne l'attaque, jamais les auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit - de ne pas admirer. - </p> - <p> - Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît sous - des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire. - </p> - <p> - Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie pourra - paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas sans - preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu qu'elle - est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir entrepris cette - publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que j'ai eu en vue; je - dois dire comment je l'ai trouvée. - </p> - <p> - Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention - d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués à - marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman; l'intérêt - des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de librairie que - nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre prisé des - acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je l'ignore. Des - exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de la cour des - mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en Hollande? Nul, je - crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les suppositions ne manquent - pas, les preuves font défaut, et nous n'osons rien affirmer. Mais ce qui - est certain, c'est qu'ils étoient généralement bien informés, et notre - commentaire ne laissera pas de doute à cet égard. - </p> - <p> - Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons - l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des - descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné, - l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours - impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa - véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel discours, - tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination de - l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la - vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des - circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions le - reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en - observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle - d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer. - </p> - <p> - Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces - libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter comme - vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des lecteurs plus - ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur étoient soumis, - d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les vérités, de provoquer - l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que celle dont s'est acquitté, - avec tant d'esprit et de savoir, M. P. Boiteau, le commentateur de Bussy. - De ce que ces livres ne doivent point à leurs auteurs un mérite propre qui - les soutienne, et de ce que les récits graveleux qu'on y rencontre sont de - nature à éloigner le lecteur plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous - la nécessité d'être grave et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué - comme son auteur; avec autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit - de son texte, nous avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il - présentoit permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un - cadre plus simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le - patronne et le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont - anonymes, et ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le - même succès, mais autant et plus de confiance. - </p> - <p> - Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette - édition nouvelle diffère des précédentes. - </p> - <p> - Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques - pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est ainsi - que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> a fini par comprendre, outre - son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit - contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit, en - vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les - éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, <i>Alosie</i>, ou Les - amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des - aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; <i>Junonie</i>, dont - les personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que - les noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au - XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis, toutes - les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces, dans un - ordre plus ou moins arbitraire. - </p> - <p> - Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués à - trouver dans l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, telle que l'ont faite - les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien qu'il - nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des faits, - fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais, dès le - début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi nous avons - introduit la pièce intitulée: <i>les Agrémens de la jeunesse de Louis XIV</i>, - qui raconte les amours du grand roi avec Marie de Mancini<a - id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> <a href="#footnote1"><sup - class="sml">1</sup></a>, et dont le manuscrit appartient à un amateur - distingué, aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de - l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit où - nous avons emprunté la fin, également inédite, de <i>la Princesse, ou les - Amours de Madame</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> <a - href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'est avec une vive - reconnoissance que nous les prions l'un et l'autre de recevoir nos - remercîments. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a - href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voy. p. 1-24. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a - href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. p. 176-188. - </p> - </blockquote> - <p> - Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera - nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions - publiées jusqu'ici de l'<i>Histoire amoureuse</i> et sur l'histoire de ces - pamphlets. - </p> - <p> - Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous l'avons - collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts originaux - ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les variantes - que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons restitués, - les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour les rétablir - dans les textes plus anciens où ils avoient paru la première fois, et d'où - ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à ces notes que nous - renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une supériorité à - laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions qui ont précédé - celle-ci.<span class="rig"> Ch.-L. LIVET.</span> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco01.png" /> - </p> - <p> - <a name="c1" id="c1"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head02.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h4> - AMOUREUSE - </h4> - <h1> - DES GAULES - </h1> - <hr class="short" /> - <h3> - LES AGRÉMENS<br /> DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV - </h3> - <h4> - OU<br /> SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI<a id="footnotetag3" - name="footnotetag3"></a> <a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span>ans le beau sexe, - tout languiroit; les familles seroient éteintes, les républiques - périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que les dames - n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de héros. Pour moi, - qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la préférence sur nous, et - nos langues, de concert, doivent sans cesse publier leurs mérites. Je - joins à la mienne ma plume pour écrire leurs grandes actions, et pour - exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont semblablement touchés. Comme j'en - connois l'éclat, j'emploie tout mon pouvoir pour maintenir ce sexe si - admirable dans ses anciens droits. Puisque les contester seroit blesser - les lois de la nature, les règles de la raison, et même les maximes de la - religion, il le faut bien croire supérieur au nôtre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a - href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nous donnons cette première pièce, - inédite, semble-t-il, jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui - nous a été communiqué par son possesseur, l'autre qui appartient à la - Bibliothèque de l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes - heureuses. Tous les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main - d'un étranger. Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune - dans la série des amours du grand roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il rendu - l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de l'antiquité, - qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter dans les - conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières, et un - Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi si - chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que - j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises - et magistrales<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> <a - href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> qui ne doivent en quelque - sorte qu'occuper le commun du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint - l'âge de dix-sept ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> <a - href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il s'adonna tout entier - à faire la félicité de la nièce du cardinal Mazarin<a id="footnotetag6" - name="footnotetag6"></a> <a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>, - qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout autre âge du roi - elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit d'opération sur son - jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de condition; mais ses - sentimens étoient si élevés et son génie si étendu, qu'elle faisoit - l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la voir. Son parler - étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et languissans; son - embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très matérielle; et - cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût également plu à tout - autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir de goût que pour - l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix qu'il a fait de - celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la nièce du cardinal. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a - href="#footnotetag4"> (retour) </a> On retrouvera ces mêmes expressions - au début de la pièce suivante, le <i>Palais-Royal</i>, ou les Amours de - mademoiselle de La Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant - à ces <i>intrigues bourgeoises et magistrales</i>, ne s'agiroit-il point - du touchant récit qui a pour titre <i>Junonie</i>, et qu'on retrouvera - plus loin? - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a - href="#footnotetag5"> (retour) </a> Louis XIV était né le 5 septembre - 1638. C'est donc à la fin de l'année 1655 que l'auteur place son récit. - Mais cette date est fausse; arrivées en France en 1653, Marie Mancini et - sa sœur Hortense furent mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à - Chaillot, selon madame de Motteville, et parurent «sur le théâtre de la - cour» seulement «après le mariage de madame la comtesse de Soissons», - c'est-à-dire en février 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a - href="#footnotetag6"> (retour) </a> Marie Mancini, depuis connétable - Colonna. Le portrait qu'on donne ici d'elle se rapproche assez de celui - qu'on trouvera dans la pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui - que nous trace madame de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. - 400-401): «Marie, sœur cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide. - Elle pouvoit espérer d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande - pour son âge et bien droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et - son col paroissoient si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de - la pouvoir louer sur cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux, - qui étoient grands et noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. - Sa bouche étoit grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit - très belles, on la pouvoit dire alors toute laide.» Voilà pour - l'extérieur. Au moral, madame de Motteville l'apprécie ainsi: «... - Malgré sa laideur, qui, dans ce temps-là, étoit excessive, le roi ne - laissa pas de se plaire dans sa conversation. Cette fille étoit hardie - et avoit de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en - corrigea la rudesse... Ses sentimens passionnés et ce qu'elle avoit - d'esprit, quoique mal tourné, suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté - de la beauté.» Somaize, dans son <i>Dict. des pretieuses</i> (Biblioth. - elzev., t. 1, p. 168), parle plus longuement de son esprit: «Je puis - dire, sans estre soupçonné de flatterie, que c'est la personne du monde - la plus spirituelle, qu'elle n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons - livres... J'oseray adjouster à cecy que le ciel ne luy a pas seulement - donné un esprit propre aux lettres, mais encore capable de régner sur - les cœurs des plus puissants princes de l'Europe. Ce que je veux dire - est assez connu.» Ajoutons quelques mots de madame de la Fayette: «Cet - attachement avoit commencé, dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la - reconnoissance l'avoit fait naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de - Mancini n'en avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa personne et - très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit - hardi, résolu, emporté, libertin (indépendant), et éloigné de toute - sorte de civilité et de politesse.» (<i>Histoire de madame Henriette</i>, - collect. Petitot, t. 64, p. 382.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ce prince<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> <a href="#footnote7"><sup - class="sml">7</sup></a> étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu - larges; sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe. - Le premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin - des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard<a id="footnotetag8" - name="footnotetag8"></a> <a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>, - qu'elle reçut avec bien du respect et de profondes révérences, auxquelles - il répondit très galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors - il ignoroit d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il - la prioit de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit - de la mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès - ce moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a - href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Le Roy est un prince bien fait, - grand et fort, qui ne boit presque point de vin, qui n'est point - débauché.» (Guy Patin, Lettre du 20 juillet 1658.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a - href="#footnotetag8"> (retour) </a> «Derrière les Tuileries est planté - le jardin des Tuileries, et au bout celui de Renard... qui occupe tout - le bastion de la Porte-Neuve. Il consiste en un grand parterre bordé, le - long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes - d'arbres, et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes, - d'où l'on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que - fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et, de plus, tout ce qui - se passe dans le cours.» Le roi Louis XIII avoit accordé la jouissance - de ce vaste terrain à Renard par brevet de l'an 1633; les galants de - Cour y alloient fréquemment faire des parties de plaisir, des dîners, - etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 et 60. Cf. <i>Mém. de Mlle de Montp.</i>, - t. 1, p. 234, 235, édit de Maëstricht; Loret, <i>passim</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en - liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais - qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser à - sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne méritoit; - que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par l'inattention - de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger à l'heure même, - mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers favoris comment il en - devoit user à son égard pour y parvenir. - </p> - <p> - Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de - répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire, - que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et - soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant vivre - éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine, reprit le - Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec lui, je - serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son maître, comme - j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse servante, lui - dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il conservera au - Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans la manière qu'il - convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou qu'elle pût régner sans - secours, je lui passerois tous ces sentiments, et me flatterois, par mon - respectueux attachement pour elle, de devenir aussi contente que je suis - malheureuse, étant à la veille d'épouser un homme que, sans le connoître, - je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, Mademoiselle? Vous - m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Majesté est, - repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour dissiper le chagrin - que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec l'une de mes filles - en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle je puisse me consoler - du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le roi; dans ce moment j'y - mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez pas, je vous quitte aussi - pénétré de douleur que vous me paroissez l'être.» Comme il étoit aux - adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le nombre de laquelle il entra - sans considérer aucun de ceux qui l'accompagnoient. Il rentra avec elle au - château, et s'enferma dans son cabinet après avoir donné ses ordres pour - qu'on fût chercher le Cardinal de sa part. - </p> - <p> - D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage<a - id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> <a href="#footnote9"><sup - class="sml">9</sup></a>, s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le - Cardinal ne fut pas plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne - me dites pas tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui - est un des ouvrages parachevés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> - <a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> du seigneur, morceau - conséquemment qui me convient, et vous pensez à la marier à un homme - qu'elle ne peut souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté - tient-elle cette nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le - Roi brusquement, et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon - vous encourrez le risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, - monsieur le Cardinal.» Et il lui tourna le dos. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a - href="#footnotetag9"> (retour) </a> Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons - madame de Motteville: «On a toujours cru que cette passion (de - mademoiselle de Mancini) avoit été accompagnée de tant de sagesse, ou - plutôt de tant d'ambition, qu'elle s'y étoit engagée sans crainte - d'elle-même, étant assurée de la vertu du roi, et, si elle en doutoit, - ce doute ne lui faisoit pas de peur.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, Amst., - 1723, IV, p. 524.). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a - href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Parachevé</i>, pour <i>parfait</i>; - <i>affirmativement</i>, qu'on trouvera quelques lignes plus bas pour <i>fermement</i>; - enfin, <i>diligentez-vous</i>, à la page suivante; et cent autres, que - nous n'indiquerons plus, voilà de ces mots qui, comme nous le disions - dans notre première note, trahissent à n'en pas douter la plume d'un - étranger. - </p> - </blockquote> - <p> - Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la - première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna à - toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les - traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes à - mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie: - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h4> - LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE<br /> DE MANCINI. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'ai fait le - Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je ne sais que - vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand amour me rend - muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre avantage. Le dois-je - croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela est, diligentez-vous de - m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis étant digne de pitié. - </p> - <p> - Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et - encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre, - elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances. - Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que le - duc de Saint-Aignan<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> <a - href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, qui en avoit été le - porteur, s'y opposa, disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit - le temps de la réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du - Roi, dont il étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement - attaché à lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la - commission dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de - Mancini n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il - étoit sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs - que lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en - être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a - href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le comte de Saint-Aignan joue un - grand rôle dans toutes ces histoires. Né en 1608, François de - Beauvilliers avoit alors cinquante ans, et il avoit fait ses preuves - dans un grand nombre de combats. Galant sans passion, complaisant par - politesse, celui qu'on appela depuis ironiquement duc de Mercure - présente un tel caractère qu'on est plus tenté d'accuser sa légèreté que - de condamner son infamie. Favori du roi, qui le fit duc en 1661, - Saint-Aignan étoit fort connu comme bel esprit. Ce qu'il a laissé de - vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des volumes. Quand il mourut, en - 1687, il étoit membre de l'Académie françoise et protecteur de - l'Académie d'Arles, dont les membres ne tarissent pas sur son éloge. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas - autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître devant - lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de mademoiselle - de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal sur ses - fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et, plutôt que - de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui du Cardinal, - qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à moi à qui vous - en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que moi.» - </p> - <p> - Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai pour - un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de Mancini, il - la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause, à quoi il ne - parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit écrite au Roi et - que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa confidente pour la - faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui en fit l'ouverture, et - qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la Reine-Régente. Toutes - choses faites de même de sa part, n'osant garder une lettre qui étoit pour - le repos du Roi, il passa dans la chambre de sa nièce, où, la trouvant - dans le même état que l'avoit trouvée le duc de Saint-Aignan, il lui dit: - «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens. Il vous convient bien de vouloir - détruire le repos d'un Roi nécessaire à toute l'Europe! Voilà la réponse - que vous avez faite à la lettre que vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui - par le duc de Saint-Aignan. Je suis à couvert de toutes ses suites, parce - que je suis résolu de faire penser que vous n'êtes point née pour monter - sur le trône de France<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> <a - href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, et que vous ne devez - être, tout au plus, que la femme d'un petit gentilhomme.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a - href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, - et malgré les préjugés, la conduite de Mazarin, dans toute cette affaire - de mariage, est au dessus de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il - eût consenti à laisser épouser au Roi une de ses nièces; et il nous - paroît certain qu'il préféroit l'intérêt évident de la France, qui se - trouvoit dans l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de - Marie en particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui - étoient connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je - sçay à n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes - conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous - les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour - elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je - vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit - tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir - inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit - mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de - Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party - à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon - zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis - tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me - combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en - un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce - remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je - souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans - exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je - vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour - vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je - vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre - état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin. - Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M. - Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et - une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne - comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, firent - en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit pas - d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment<a id="footnotetag13" - name="footnotetag13"></a> <a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>, - ainsi qu'on le verra par ce qui suit: - </p> - <h4> - RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i Votre - Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en revanche, et, s'il - ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su que lui répondre: - j'ai fait auprès de lui le même personnage. - </p> - <p> - <br /> - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a - href="#footnotetag13"> (retour) </a> On vient de voir (note précédente) - que Mazarin connoissoit l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons - pas à faire de réserves sur l'invraisemblance du langage étrange que - prête l'auteur aux deux amants. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le - traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur: - </p> - <p class="ital"> - Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa - Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je ne - balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a tant - de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma destinée me - voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement, je ne pourrois - guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes agrémens que ceux - que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je pense qu'il vous - sera plus glorieux de donner un asile à une personne que vous dites aimer, - dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à mille dangers. Non pas - que je le craigne, puisque je n'envisage, à parler sincèrement, que - l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec lequel je serois très fâchée de - me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens. Si ceux de Votre Majesté y sont - opposés, je ne suis nullement envieuse des honneurs chimériques, lorsqu'il - s'agira de les mériter au prix de la perte d'un bien qui est sans fin. - </p> - <p> - Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se - trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si - c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit, - piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini n'avoit - pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet pour - faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand il eut - lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus lorsqu'il - s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que j'aime si - tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit se - renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, car je - la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et, afin que - nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en rendrai le public - témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du jour.» Et, pour n'y - pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages, qui furent prêts à - quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de l'été. Il descendit - chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand empressement du Roi pour - voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à Son Éminence de sortir sans - se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui lui dit en le retenant par le - bras: «Je suis bien aise de vous voir ici, non que j'y vienne pour vous, - n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui m'y attire. Je vous conseille, - monsieur le Cardinal, si vous voulez que nous vivions ensemble, de ne - point désormais troubler mon repos; autrement je répondrai de vous, - dussé-je avoir l'Église à dos.» - </p> - <p> - Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les - conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle posture - tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les point gêner - pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi étoit - accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son Éminence; - mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, ayant - demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle doutât - de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit toujours bien - aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier sa conduite. - </p> - <p> - Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui - porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous - rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs imaginables, - et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant que l'article du - cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans ma participation. Si - même une communauté vous renfermoit sans que j'y eusse contribué, j'y - ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir fait sortir. Ainsi, - prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une amitié inviolable, - d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces messieurs que je - n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, parlez, l'affaire - sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle, m'honore infiniment de - me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point assez heureuse pour me - promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi du monde, ni assez - malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine, dit le Roi en se - jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon exposé et de mes - sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je respecte votre corps, je - l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. Je ferai usage des deux - sitôt que vous aurez agréé la bénédiction nuptiale de mon grand aumônier. - Voyez si vous voulez que nous la recevions ensemble. Il nous faut battre - le fer pendant qu'il est chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, - repartit-elle, demain il pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur - d'écrire à Votre Majesté qu'il y auroit trop de disproportion entre elle - et moi pour devoir croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne - me vouloir faire. Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle - union, et les intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non, - Sire, ce qui vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance - qu'elle vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos - expressions et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal - extrême si je devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire - une alliance qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos - États.--Ah! Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus - dur que ce que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, - bien au contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte - inclinante à faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour - ce fait; que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose - point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me - semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire <i>oui</i> - moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds - sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé, ou - qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que ceux - qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens lorsqu'ils - travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter directement, sans - considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire, vous êtes si peu - instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de votre autorité, que - vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se contente de vous promener, - de vous donner des fêtes, et on cache à vos yeux ce que je voudrois que - vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce - qu'on vous dit? reprit mademoiselle de Mancini; il faut croire qu'on ne - vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le mariage que je viens de vous - apprendre, pour lequel la Reine a tenu conseil il y a trois jours.--Mais - comment sçavez-vous cette nouvelle? lui demanda le Roi tout outré.--J'ai - une personne dans le conseil, dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui - s'y passe, en vertu de ce que je le protége auprès de mon oncle, qui, - comme bien vous ignorez encore peut-être, dispose de la Reine votre mère - et de ses volontés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> <a - href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: de sorte que le - Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui sont dans vos États - de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils ce que bon lui - semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager auprès de la Reine, - il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que Votre Majesté épouse - l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a - href="#footnotetag14"> (retour) </a> Voy les <i>Mém. de Mme de La - Fayette</i>, collect. Petitot, t. 64, p. 383: «Le Roi étoit entièrement - abandonné à sa passion, et l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître - ne servit qu'à aigrir contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à - lui rendre toutes sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins - à la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite - pendant la régence, ou en lui apprenant tout ce que la médisance avoit - inventé contre elle.» - </p> - </blockquote> - <p> - Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous deux. - La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en approcha, - et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes. Mademoiselle de - Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et devant la - compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de l'épouser; mais - elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses Mémoires<a - id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> <a href="#footnote15"><sup - class="sml">15</sup></a>, que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa - Majesté devoit elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en - tout, remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan<a - id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> <a href="#footnote16"><sup - class="sml">16</sup></a>, qui étoit un peu peste et malin, saisit le - trouble où étoient ces deux amoureux pour le leur augmenter, et entreprit - de faire jaser Son Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que - d'en apprendre le sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il - dit finement: «J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de - Jésus-Christ, paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, - y mettroit la paix; mais je vois que je me suis trompé.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a - href="#footnotetag15"> (retour) </a> Les <i>Mémoires de Marie de Mancini</i> - n'ont paru qu'en 1676, à Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le - sujet: Mémoires de M. M. Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans - plus tard, parut à Leyde (1678) une <i>Apologie, ou les véritables - Mémoires de madame Marie de Mancini, connétable de Colonne, écrits par - elle-même</i>. Voy., sur l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages, - Amédée Renée, <i>Les Nièces de Mazarin</i>, p. 286 (Note). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a - href="#footnotetag16"> (retour) </a> La terre de Saint-Aignan ne fut - érigée en duché que par lettres de 1661, par conséquent trois ans après - les événements de cette histoire. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours, - interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit au - Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans l'Église - quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère dans nos - fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en soutiens le - fils aînée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> <a - href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Bien loin de traverser - deux cœurs qui s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je - ferai de mon mieux pour satisfaire l'un et l'autre.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a - href="#footnotetag17"> (retour) </a> Le roi de France, fils aîné de - l'Église. - </p> - </blockquote> - <p> - Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour parler - et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son mariage - avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous faites - bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en chemin, - prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le Cardinal le - voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un ton assuré, - dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour, comme je le - crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à la marier avec - l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de vos bontés, je dois - faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment pour moi, et comme - nous sommes à même de parler ouvertement, je veux qu'il nous instruise de - tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je l'entends de même, Mademoiselle, - répartit le Roi, et je veux comme vous, puisque nous y sommes, que - monsieur le Cardinal sçache que je vous aime si bien qu'à cette heure, et - devant lui et ma cour ci-présente, je vous engage ma foi. Et vous, - monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à mon plaisir non plus qu'à - mes volontés; et, s'il est vrai que votre sentiment est que j'épouse - l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien faire. Ainsi, arrangez-vous - avec la Reine ma mère comme vous le jugerez à propos pour rompre ce que - vous avez commencé, et pour me mettre en état d'épouser mademoiselle de - Mancini avant un mois. C'est ma volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en - roi!» répondit la fortunée de peu de jours, comme on le verra par la - suite. - </p> - <p> - Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour - lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de - Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas - long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola - chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de - concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir - d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs - amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de l'Infante, - dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne... - </p> - <p> - Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa - tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir - qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le - menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même duc - de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que sa - situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de lui - en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que ce - seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de Saint-Aignan - craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à ses intérêts, il - alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, qu'elle ouvrit et où - elle lut ces termes: - </p> - <h4> - LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI. - </h4> - <p class="ital"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e suis malade, - Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler jusqu'à vous. Vos - ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien suppléer au défaut - des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il vous semblera par ce - doute qu'effectivement je doute de la faveur que vous me faites. Je suis - sensible, mais ma sensibilité sera plus grande quand vous couronnerez mes - sentimens de votre présence, jusqu'à ce que le jour heureux que j'attends - avec impatience m'en rende le dépositaire. Mais d'ici là, il y a du temps, - puisqu'une heure est un siècle pour un amant comme moi, qui ne peux vivre - absent de vous. Je vous attends donc pour le rétablissement de ma santé, - qui, je crois, ne me viendra que quand vous serez auprès de moi. Le duc de - Saint-Aignan vous dira le reste. - </p> - <p> - La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien - voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit - s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des - effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non - seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre - lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle - projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût - produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu - exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres - avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi - qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa - domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la - demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le - Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de - plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé - parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans - une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire, vint - en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de - mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus, Mademoiselle, - que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien ce que vouloit - dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a raison de - travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt que qui que - ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma compagne; et - vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse, chose qui sera - bientôt.» - </p> - <p> - La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé - rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce - qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de tout - ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme ils - furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût bien - voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce<a id="footnotetag18" - name="footnotetag18"></a> <a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>; - mais il trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage - qu'il résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que - les suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince - étranger<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> <a - href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> pour le fait duquel la - connoissance lui avoit été donnée par un Italien de ses amis, lequel, - s'étant chargé du dénoûment de la scène au préjudice de celle que le Roi - méditoit promptement de faire, écrivit au prince que, la nièce du Cardinal - étant un parti qui lui convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son - ami, de lui mander qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit - en cela quelque chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute - sûreté; qu'il le serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit - tout lieu de se louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien - son effet que, trois semaines après, le prince envoya demander - mademoiselle de Mancini, que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la - Reine et lui avoient pris leurs mesures pour n'être point contrariés dans - une si grande affaire, les ordres furent donnés pour son départ sans - qu'elle sçût rien, et, le jour funeste de la séparation étant venu, le - Roi, qui avoit été absent quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint - comme par un fait exprès et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, - qui, jugeant bien son éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura - amèrement. Ses pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, - firent qu'elle lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous - pleurez, et vous êtes roi<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> - <a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!» Et, se tournant du - côté du cocher: «Fouette tes chevaux et me mène grand train, ne me - convenant pas de rester sous la domination d'un prince qui ne connoît pas - son autorité.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a - href="#footnotetag18"> (retour) </a> Nous ne saurions trop répéter, et - nous ne nous lasserons point de le faire, pour combattre un préjugé trop - répandu, que Mazarin a fait preuve, dans toute cette affaire, comme dans - toute sa conduite auprès du roi, du plus parfait désintéressement. - Toutes ses lettres prouvent non seulement qu'il s'est toujours opposé à - un mariage qui auroit empêché l'union de la France et de l'Espagne, mais - aussi qu'il cherchoit à former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en - éloigner, comme on l'a tant dit; on trouvera dans sa correspondance - plusieurs passages comme ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la - Reine: «Vous verrez ce que j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et - surtout ce qui se passe icy, prenant la peine de lui escrire jusques à - la moindre chose en destail, affin que le Confident (le Roi) en soit - informé et s'instruise comme il faut, et luy mesme mette la main à ses - affaires; c'est pourquoi il seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois - mes depesches, et qu'il se fît expliquer certaines choses que peut-estre - il n'entendra pas bien.» Le 26 août 1659 il lui dit encore: «Je suis - ravy de ce que vous me mandés de l'application du Confident aux - affaires; car je ne souhaite rien au monde avec plus de passion que de - le voir capable de gouverner ce grand royaume.» Au Roi lui-même il - disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous avoue que je ressens une - peine extrême d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent - généralement de tous costez, de quelle manière on parle de vous dans un - temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez - résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de mettre tout - en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de la terre.» - Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même reproche, avec la - même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait tenu le Roi loin - des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les eût connues, - plus il eût approuvé la politique de son ministre. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a - href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le connétable Colonna. (<i>Note du - manuscrit.</i>)--Voy. le <i>Dictionnaire des Precieuses</i>, 2e vol., au - mot <span class="sc">Mancini</span>.--La cérémonie des fiançailles avoit - eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit célébré le 11, par - procureur, dans la chapelle de la Reine. (<i>Gaz. de France.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a - href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il semble qu'il soit ici question - du départ pour l'Italie de Marie de Mancini. C'est une erreur. Les - célèbres paroles rapportées ici, ou des paroles équivalentes, n'ont pu - être prononcées qu'au moment où le roi envoya ses nièces Hortense, - Marianne et Marie, à Brouage, sous la surveillance de madame de Venelle, - pour faire oublier Marie au roi, quand les négociations avec l'Espagne - furent entamées. (Cf. Ed. Fournier, <i>l'Esprit dans l'hist.</i>, Paris, - Dentu, 1857, p. 167-171.) - </p> - </blockquote> - <p> - Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés de - son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une personne - qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité. - </p> - <p> - Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa - Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne - et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte - fidèlement dans l'<i>Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal</i><a - id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> <a href="#footnote21"><sup - class="sml">21</sup></a>. Le Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine - se sçut grand gré d'avoir eu le secret de tout rompre. Le duc de - Saint-Aignan fut le seul qui se ressentit des effets heureux des amours de - Louis XIV, qui tantôt donnoit un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à - lui-même, et des pensions qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement - de sa maison, n'ayant jamais découvert son infidélité dans ses confidences - sur le compte de mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion - de la faire remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est - toujours restée à son service. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a - href="#footnotetag21"> (retour) </a> Il est impossible que l'auteur de - ce lourd et pénible récit ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient - certainement d'une plume plus exercée.--Pour compléter les quelques - notes que nous avons données, nous renvoyons le lecteur à un livre - spécial: <i>Les Nièces de Mazarin</i>, de M. Amédée Renée. - </p> - </blockquote> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c2" id="c2"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h1> - LE PALAIS-ROYAL<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> <a - href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a> - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a> - <a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a> - </h3> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>aissons un peu - les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de plus relevées et - de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit d'amour avec aussi peu - de timidité que dans celui de justice, et n'oublions rien, s'il se peut, - de toutes les démarches qu'il a faites, ni des soins du duc de - Saint-Aignan<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> <a - href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, que nous appellerons - désormais duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos - dieux, malgré la jalousie de nos déesses. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a - href="#footnotetag22"> (retour) </a> L'histoire de ce libelle est - longuement rapportée dans les Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre - Introduction. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a - href="#footnotetag23"> (retour) </a> La famille de La Baume Le Blanc - tire son origine du Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301. - Au 16e siècle, le chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria - en 1536 et acheta la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils, - Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc., - fut lieutenant pour le Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la - mestre de camp de la cavalerie légère de France. Né en 1611, il se - distingua aux batailles de Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; - en 1650, sa terre de La Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit - épousé, en 1640, Françoise Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande - écurie, veuve de P. Bénard, seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; - elle lui apportoit deux mille livres de revenu.<br /> - </p> - <p> - De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La - Vallière, né le 4 janvier 1642; - </p> - <p> - 2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643; - </p> - <p> - 3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de - Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6 - août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662 - fille d'honneur de <span class="sc">Madame</span>, duchesse d'Orléans, à - qui l'avoit donnée madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur - de Mademoiselle, et celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle - aimât beaucoup mieux demeurer chez elle.» (<i>Mém. de Mad.</i>, édit. de - Maestricht, t. 5, p. 172.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a - href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 8. - </p> - </blockquote> - <p> - Commençons par le fidèle portrait du Roi<a id="footnotetag25" - name="footnotetag25"></a> <a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>. - Il est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort - adroit à tous les exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un - monarque, les cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux - brillans et doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément - pas beau. Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce - qu'il aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui - de son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment, - c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce - caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement - que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un - peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les - hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi, - mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, gardant - sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de probité, - estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme à tout ce - qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour les femmes, - il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette fut la princesse - de Savoie<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> <a - href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Le cardinal Mazarin - avoit engagé la duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses - filles, sous prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit - Marguerite. L'artifice réussit<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a> - <a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. À peine la cour - d'Espagne en fut avertie qu'elle dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi - s'étoit rendu avec toute la cour. Il lui offrit l'infante Marie-Victoire<a - id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> <a href="#footnote28"><sup - class="sml">28</sup></a> d'Autriche, que le Roi épousa. On renvoya la - duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de concevoir de - l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination naissante - cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas belle<a - id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> <a href="#footnote29"><sup - class="sml">29</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a - href="#footnotetag25"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 4. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a - href="#footnotetag26"> (retour) </a> Voy., dans les Mémoires de - Mademoiselle (édit. Maestricht, 1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit - du voyage de Lyon que fit le roi pour voir Marguerite de Savoie, - petite-fille de Henri IV par sa mère Christine de France, l'arrivée de - Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture du mariage projeté; mademoiselle - de Montpensier confirme longuement ce passage de notre auteur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a - href="#footnotetag27"> (retour) </a> C'est que Mazarin n'avoit eu - d'autre but que d'amener la cour d'Espagne à se décider. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a - href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'est Marie Thérèse d'Autriche, - fille de Philippe IV et d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de - Savoie, Marie Thérèse étoit, par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle - étoit née, comme Louis XIV, en 1638. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a - href="#footnotetag29"> (retour) </a> «Quand on sut Madame Royale proche, - on le vint dire au Roi. Il monta à cheval et s'en alla au devant - d'elle... Le Roi revint au galop, mit pied à terre et s'approcha du - carrosse de la Reine avec une mine la plus gaye et la plus satisfaite. - La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?» Il répondit: «Elle est bien plus - petite (la princesse Marguerite) que madame la maréchale de Villeroy. - Elle a la taille la plus aisée du monde; elle a le teint...» Il - hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il dit olivâtre, et ajouta: - «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle me plaît, et je la - trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son nom: «La princesse - Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les hanches grosses pour sa - taille; cela paroît moins par devant que par derrière, quoique cela soit - fort disproportionné.» D'ailleurs elle appartenoit à une famille de - bossus. La pièce du <i>Gobbin</i>, par Saint-Amant, avoit été faite - contre le duc de Savoie.--Madame de Motteville confirme de tous points - le récit de Mademoiselle. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries - Élisabeth de Tarneau<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> <a - href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, fille d'un avocat au - Parlement, et d'une grande beauté. Il fit diverses tentatives pour - l'engager à répondre à son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle - refusa même une entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a - href="#footnotetag30"> (retour) </a> Nous connoissons un avocat de ce - nom, mais qui plaidoit au grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit - son nom mêlé dans une affaire assez délicate, où étoient mis en cause le - pasteur Alex. Morus et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <p> - Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste que - l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt<a - id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> <a href="#footnote31"><sup - class="sml">31</sup></a>, fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres - qualités attrayantes (car elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de - danser parfaitement. Ce fut dans cet exercice que le Roi en devint - amoureux. Il ne put si bien cacher son commerce que le Cardinal n'en fût - averti. Il suscita un chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti - du couvent. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a - href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. - Mém. de madame de Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte - épousa le chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille - d'honneur de la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit - ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa - personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort - blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de - ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et - de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses - charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy., - pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, <i>ibid.</i>, et - p. suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse<a - id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> <a href="#footnote32"><sup - class="sml">32</sup></a>. Il choisit mademoiselle de Mancini<a - id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> <a href="#footnote33"><sup - class="sml">33</sup></a>, laide, grosse, petite, et l'air d'une - cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en - l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit - volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes - heures, et souvent madame de Venelle<a id="footnotetag34" - name="footnotetag34"></a> <a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a> - les surprenoit comme ils s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais - il faut dire la vérité, que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi - l'auroit épousée sans les oppositions du Cardinal<a id="footnotetag35" - name="footnotetag35"></a> <a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>, - soufflé par la Reine, qui lui fit promettre, un jour qu'il souhaita d'elle - des marques de son amour, qu'il empêcheroit la chose. «Ce que je vous - demande, lui disoit-elle, n'est pas une si grande preuve de votre passion - que vous pensez; car enfin, si le Roi épouse votre nièce, assurément il la - répudiera et vous exilera, et je vous jure que cette dernière chose - m'inquiète plus que le mariage, quoique je voie absolument mes desseins - ruinés pour la paix si le Roi n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le - Cardinal donna dans le panneau, promit tout à la Reine pour avoir tout: - tant il est vrai que chair d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut - pas Italien<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> <a - href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, car le Roi a aujourd'hui - marqué une aversion invincible pour les démariages, et il le déclare si - souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu - servir de cet infâme usage. Le Cardinal<a id="footnotetag37" - name="footnotetag37"></a> <a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a> - maria enfin sa nièce au duc de Colonna<a id="footnotetag38" - name="footnotetag38"></a> <a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>. - Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds et l'appela son papa; mais - enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante - désolée, étant pressée de partir et montant pour cet effet en carrosse, - dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par - l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis - malheureuse, et je pars effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin - de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola, - selon les apparences. Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. - Il est vrai qu'il aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de - La Vallière, fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon - l'ordre de Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie, - n'y ayant rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en - passant que le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui - faire donner sa noblesse<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> <a - href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; mais il mourut avant que - monsieur de Montbazon eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de - Saint-Remy. Enfin tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui - n'étoit pas demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le - Roi<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> <a href="#footnote40"><sup - class="sml">40</sup></a>.) - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a - href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ces mots, fort compromettants pour - la vertu de mademoiselle d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu - d'accord avec les Mémoires du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du - Roi que des passions toutes platoniques. C'est entre ces deux amours que - l'on place l'aventure de Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la - Borgnesse, comme l'appelle Saint-Simon. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a - href="#footnotetag33"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 3. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a - href="#footnotetag34"> (retour) </a> Gouvernante des nièces de Mazarin. - Pendant qu'il étoit à Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin - écrivoit à la reine (29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce - qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (<i>Négociations - de la paix des Pyrénées.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a - href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de - Brienne, Choisy, Motteville, La Fayette, Montglat, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a - href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Var.</i> La copie conservée dans - les ms. de Conrart (in-fol. XVII) porte cette variante précieuse:<br /> - </p> - <p> - «Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce - mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a - href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voy. ci-dessus. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a - href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Ms. de Conrart:<br /> - </p> - <p> - «Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son - père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient - pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle - ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en - carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous - desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a - href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voy. la note, p. 1. Quant aux - relations possibles du père de mademoiselle de La Vallière et du duc de - Montbazon, elles s'expliquent par le séjour que faisoit le duc en - Touraine, à sa maison de Cousières, où il mourut en 1654, à l'âge de 86 - ans. Bayle (art. de <i>Marie</i> <span class="sc">Touchet</span>) dit à - ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas dégradé - la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire qu'une - petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille alliée à - celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la province.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a - href="#footnotetag40"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris - le cœur d'un Roi fier et superbe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a> - <a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Elle est d'une taille - médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle - boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux - bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils - pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, les - dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger - du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de - feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup de solidité, et - même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires du monde: aussi - a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand, ferme et généreux, - désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui veut que son corps - aime quelque chose; elle est sincère et fidèle, éloignée de toute - coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand engagement; - elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle - aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle - disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si - élevé. Chacun sçait que la plaisanterie que l'on en fit donna la curiosité - au Roi de la connoître<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> <a - href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, et, comme il est naturel - à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi l'aima dès lors. Ce - n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il n'eût eu que de la - reconnoissance, il dit au comte de Guiche<a id="footnotetag43" - name="footnotetag43"></a> <a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a> - qu'il la vouloit marier à un marquis<a id="footnotetag44" - name="footnotetag44"></a> <a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a> - qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte, ce qui lui fit repartir au - Roi que son ami aimoit les belles femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est - vrai qu'elle n'est pas belle; mais je lui ferai assez de bien pour la - faire souhaiter.» Trois jours après, le Roi fut chez Madame<a - id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> <a href="#footnote45"><sup - class="sml">45</sup></a>, qui étoit malade, et s'arrêta dans l'antichambre - avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi fut si charmé de - son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint amour. Il ne fut - qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant et un mois de - suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit amoureux de Madame, et - l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi chercha l'occasion de - découvrir son amour parce qu'il en étoit fort pressé, il la trouva. Il lui - auroit été bien facile s'il n'eût considéré que sa qualité de Roi, mais il - regardoit bien autrement celle d'amant. En effet, il parut si timide qu'il - toucha plus que jamais un cœur qu'il avoit déjà assez blessé. Ce fut à - Versailles, dans le parc, qu'il se plaignit que depuis dix ou douze jours - sa santé n'étoit pas bonne. Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et - le lui témoigna avec beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne, - Mademoiselle, lui dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable - prince qui n'a pas mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous - autant qu'il est. Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui - charma la belle, vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de - mon repos, et vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut - si interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle - aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins? «À - quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un - effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si tendre - que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous adorant - au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de force, je - ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je vous en - tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous m'aimez; - mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule dans votre - cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre personne, et - qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa couronne, son - sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le louer pour sa - personne, que cependant je me suis si peu souciée de l'usage que j'ai loué - ce qui véritablement est à vous; si, par cette raison, vous croyez qu'il - sera facile de flatter ma vanité, et de m'engager à vous répondre - sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que Votre Majesté sçache qu'il ne - vous seroit pas glorieux de faire ce personnage, et que votre sincérité et - votre honneur sont les choses qui me charment le plus en vous. Je - prendrois la liberté de vous blâmer dans mon cœur tout comme un autre - homme, si je n'avois pas dans toute la France une personne assez à moi - pour lui dire en confidence que votre vertu n'est pas parfaite.--Que - j'estime vos sentimens, répliqua le Roi, de mépriser les vices jusque dans - l'âme des monarques! mais que j'ai lieu de me plaindre de vous si vous - pouvez me soupçonner du plus honteux de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle - gloire y a-t-il de passer pour habile fourbe quand on sçaura par toute la - terre que j'ai abusé la fille de France la plus charmante; l'on dira aussi - qu'infailliblement je suis le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là - une belle chose pour un roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce - que je suis, et que, grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, - puisque je vous dis que je vous aime, c'est que je le fais véritablement - et que je continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez. - Mais, hélas! je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma - vie.--Je ne sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je - sçais bien que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère - heureuse.» La pluie qui survint en abondance interrompit cette - conversation, qui avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de - tristesse sur le visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi<a - id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> <a href="#footnote46"><sup - class="sml">46</sup></a>, qui la fut revoir le lendemain, et eut avec elle - une conversation de même nature, après laquelle il lui envoya une paire de - boucles d'oreilles de diamant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a> - <a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> valant 50,000 écus, et - deux jours après un crochet et une montre d'un prix inestimable, avec ce - billet: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>oulez-vous ma - mort? Dites-le-moi sincèrement. Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. - Tout le monde cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on - dit que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez de - bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me désespérez. - Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui me fait enrager. Au nom - de Dieu, changez votre manière d'agir pour un prince qui se meurt pour - vous; ou soyez toute douce, ou soyez toute cruelle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a - href="#footnotetag41"> (retour) </a> <span class="sc">Mademoiselle</span>, - dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie, fort aimable de sa - figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de - fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort bien. Les - juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort maigre, et les - cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit des mines fort - spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.» - (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a - href="#footnotetag42"> (retour) </a> Pour les détails sur ce - commencement des amours du roi pour mademoiselle de la Vallière, voy. - plus loin: <i>Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a - href="#footnotetag43"> (retour) </a> Armand de Grammont et de - Toulongeon, comte de Guiche, fils du maréchal de Grammont et de - Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né la même année que le roi, en - 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise Suzanne de Béthune, dont il - n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre 1673, colonel du régiment des - gardes et ami particulier du roi. Ses amours avec <i>Madame</i> sont ici - longuement rappelés. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a - href="#footnotetag44"> (retour) </a> Ne seroit-ce point Antonin Nompar - de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de - Sévigné annonça à M. de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante, - merveilleuse, miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun - épousoit... «devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien - difficile à deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de - 1670. Mais nous voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se - faisoit l'écho étoit antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le - combattre, il est vrai, le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit - mis en tête d'épouser M. de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui - firent courir ce bruit. Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais - épouser la maîtresse d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut, - perçoit un sentiment qui pourroit bien s'expliquer par un peu de - jalousie: «Madame de La Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été - autant de mes amies que madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de - bruits d'une galanterie entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de - Mademoiselle, édit. de Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là - d'ailleurs une simple conjecture, que nous donnons sous toutes réserves. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a - href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Madame revint malade de - Fontainebleau; elle étoit grosse; elle fut obligée de garder le lit ou - la chambre tout l'hiver... Le roi lui alloit rendre des visites très - régulières; elles avoient été assez empressées pour laisser tout le - monde en doute, pendant que la cour demeura à Fontainebleau, s'il étoit - amoureux d'elle dans le temps que le comte de Guiche faisoit semblant de - l'être de La Vallière. L'on ne fut pas long-temps à connoître que le roi - l'étoit de celle-ci et que l'autre étoit passionné pour Madame. C'étoit - une affaire que l'on se disoit tout bas et que l'on connoissoit - visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V, 206.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a - href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Var.</i>: La copie de Conrart - porte, après ce mot:<br /> - </p> - <p> - «Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut - revoir, etc.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a - href="#footnotetag47"> (retour) </a> Ce dernier mot a été ajouté dans la - copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et - qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus elle - donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son - pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il en - étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté - l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus - magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le comte - de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La Vallière se - retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec elle. Il lui dit - tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de - l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme seroit éternelle, qu'il - ne lui demandoit point cette faveur par un sentiment que les hommes ont - d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir la satisfaction de se dire - mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de douter que son cœur ne fût - absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit comprendre que ce n'étoit - qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit cette grâce, que la grandeur ne - l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa personne, et non pas son royaume; et - enfin, après avoir dit: «Ayez pitié de ma foiblesse», elle lui accorda - cette ravissante grâce pour laquelle les plus grands hommes de l'univers - font des vœux et des prières<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a> - <a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Jamais fille ne - chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle redoubla son chant - plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut penser (et avec - raison il eût pu défier mille... et mille Saucourts<a id="footnotetag49" - name="footnotetag49"></a> <a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>). - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a - href="#footnotetag48"> (retour) </a> «Toute la cour alla à Vaux... Le - Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession de La Vallière, - et l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première fois en - particulier; mais il y avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la - chambre du comte (depuis duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de - cette intrigue.» (Hist. de madame Henriette, par madame de La Fayette, - collect. Petitot, t. 64, p. 403-404.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a - href="#footnotetag49"> (retour) </a> Manque dans la copie de - Conrart.--Antoine Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt, qui - fut reçu en 1670 grand veneur de France par la démission de Louis, - chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. de Rohan, fils de Louis VII de - Rohan, prince de Guemené, duc de Montbazon. Il avoit épousé, en 1656, - Marie Renée de Longueil, fille du président Longueil de Maisons. Il - avait une réputation de grand abatteur de bois, et c'est ainsi qu'en - parlent Tallemant et les chansons. Voy. aussi le <i>Récit des plaisirs - de l'île enchantée</i>, dans les œuvres de Molière. - </p> - </blockquote> - <p> - Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour, qu'il - lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui donneroit de - bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria qu'ils - cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit amoureux - d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le cœur assez - perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois? dit La - Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, je vous - l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze jours ce - commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui obligea le Roi et - mademoiselle La Vallière de ne plus rien dissimuler)<a id="footnotetag50" - name="footnotetag50"></a> <a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>. - On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de Madame, et combien elle - se croyoit indignement traitée. Elle est belle, elle est glorieuse et la - plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle, préférer une petite bourgeoise - de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi faite comme je suis!» Elle - en parla à Versailles aux deux Reines, mais en femme vertueuse, qui ne - vouloit pas servir de commode aux amours du Roi. La Reine-Mère résolut - qu'il en falloit parler à La Vallière. En effet, toutes trois lui en - parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre fille résolut de s'aller - camper le reste de ses jours dans un couvent et de mortifier son corps - pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla deux jours après, et - d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une chambre et s'y alla fondre - en larmes. En ce temps-là, il y avoit des ambassadeurs pour le Roi - d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire<a - id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> <a href="#footnote51"><sup - class="sml">51</sup></a>; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre - lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu - avec le marquis de Sourdis<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a> - <a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, qui parloit bas, - reprit assez haut d'un ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion<a - id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> <a href="#footnote53"><sup - class="sml">53</sup></a>!» Le Roi, qui n'avoit entendu que ce nom, tourna - la tête vers eux tout ému et demanda: «Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui - repartit que La Vallière étoit en religion à Chaillot. Par bonheur les - ambassadeurs étoient expédiés: car, dans le transport où cette nouvelle - mit le Roi, il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui - apprêtât un carrosse, et, sans l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La - Reine, qui le vit partir, lui dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah! - reprit-il, furieux comme un jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, - je le serai de ceux qui m'outragent.» En disant cela il partit et courut à - toute bride à Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui - cria le Roi, de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de - la vie de ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes - l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps, - alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant les - yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de résister!» - Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener. - «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit son amant - couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à ceux qui - auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il lui - proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui - sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le Roi, en - arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer mademoiselle de La - Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus que sa vie. «Oui, dit - Madame, je la regarderai comme une fille à vous.» Le Roi parut mépriser - cette sotte pointe et continua ses visites avec plus d'attachement - qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la vue de Madame, des - présens très-magnifiques. Cependant le Roi la pressoit incessamment de - vouloir prendre une maison à elle, et enfin elle y consentit, afin de le - voir, disoit-elle, plus commodément; il lui donna le Palais Biron<a - id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> <a href="#footnote54"><sup - class="sml">54</sup></a>, qu'il alla lui-même voir meubler des plus riches - meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année; il a - honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle charge<a - id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> <a href="#footnote55"><sup - class="sml">55</sup></a>, lui a fait épouser une héritière qui étoit assez - considérable pour un prince<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a> - <a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. La Reine en a pensé - mourir de jalousie, car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur - ces entrefaites, il tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva - continuellement à sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le - mettre dans le péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur - de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils - arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il fallut - qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut dans celle - du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche, le Roi, se - voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le Prince<a - id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> <a href="#footnote57"><sup - class="sml">57</sup></a> en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et - qu'il fît réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce - moyen ne différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle - en entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon - cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur que - jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il - portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out le monde - dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce que pour m'affliger. L'on - dit aussi que vous êtes inquiet de ce dernier bruit<a id="footnotetag58" - name="footnotetag58"></a> <a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>: - dans ces troubles, je vous demande la vie de mon amant et j'abandonne - l'État et tout le monde même. Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, - ne me vouloir point voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire - si mon inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a - href="#footnotetag50"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a - href="#footnotetag51"> (retour) </a> En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à - Londres avoit insulté notre ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars - 1662, l'ambassadeur d'Espagne vint protester en audience solennelle, - devant vingt-sept ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que - le Roi son maître ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception - dont il s'agit ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit - Mademoiselle sur la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant - l'hiver. Moreri se trompe en reportant au mois de mai cette audience - fameuse. (Voy. la Gazette.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a - href="#footnotetag52"> (retour) </a> Charles d'Escoubleau, marquis de - Sourdis et d'Alluye, gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666. - Voy. notre édit. du <i>Dict. des Pretieuses</i>, t. 2, p. 375. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a - href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Pendant tout cet hiver (de 1661 - jusque vers Pâques de 1662) il y eut beaucoup d'intrigues et de - tracasseries. La Reine Mère étoit dans de grandes inquiétudes de l'amour - du Roi pour La Vallière; elle étoit chez Madame, elle logeoit au - Palais-Royal chez Monsieur, et les scènes se passoient chez eux sans - qu'ils en sussent rien. Je ne sais quel chagrin il prit un jour à La - Vallière; elle partit de bon matin et s'en alla sans que l'on pût - découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de sermon; le Roi, qui devoit y - assister, étoit occupé à la chercher, et il ne s'y trouva pas. La Reine - Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît la raison de l'absence du - Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après le sermon, la Reine alla à - Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur le nez, alla à - Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il avoit appris que - s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas lui parler; après - avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la supérieure et ramena - La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit grand bruit et attira - beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir pris part, dont je ne - dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit. citée, V, 209.) D'après - la version de Mademoiselle, la jeune Reine auroit encore ignoré - l'intrigue du Roi: c'est la seule différence importante des deux récits. - Sur cette première retraite de mademoiselle de La Vallière, Cf. La - Fayette, <i>Hist. d'Henriette d'Angleterre</i>, collect. Petitot, t. 64, - p. 412-415; <i>Mém. de Conrart</i>, t. 63, p. 282; <i>Motteville</i>, t. - 60, p. 170, 179. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a - href="#footnotetag54"> (retour) </a> C'étoit un des plus beaux hôtels du - faubourg Saint-Germain. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a - href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jean François de La Baume Le Blanc, - marquis de La Vallière, homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes - manières (c'est ce qu'entend l'auteur en disant qu'il n'étoit pas - honnête homme), étoit gouverneur et grand sénéchal de la province de - Bourbonnois, capitaine commandant les chevau-légers du jeune dauphin, - maréchal des camps et armées du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a - href="#footnotetag56"> (retour) </a> Gabrielle Glay de la Cotardaye. - Elle mourut dame du palais de la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de - cinquante-neuf ans. (Voy. la <i>Gazette</i>), Elle étoit donc née en - 1648. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a - href="#footnotetag57"> (retour) </a> Le prince de Condé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a - href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Au lieu de cette - phrase on lit dans la copie de Conrart: «On dit aussi que vous estes - inquiet de ce qui se passe à Marseille.» - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il - lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit - faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent - pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière - paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille - faite comme le père<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> <a - href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a - href="#footnotetag59"> (retour) </a> Marie-Anne de Bourbon, née en - octobre 1666.--Le Roi avoit eu déjà un autre enfant naturel, dont la - mère est restée inconnue. Nos recherches pour la découvrir nous ont fait - connoître, dans les registres de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, - conservés à l'Hôtel-de-Ville, le document suivant, qui explique combien - il est difficile d'éclaircir ce mystère.<br /> - </p> - <p> - «<i>Du samedi 5 janvier 1664.</i> - </p> - <p> - «Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au - Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de - Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps, - premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de - France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de - Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne - d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. <span class="rig">COLOMBEL</span>.» - </p> - <p> - <br /> - </p> - <p> - Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier - 1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous - semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies - nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et - mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa - naissance ni de sa mort. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que - longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme à - la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse, - dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir été le - temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de Luynes<a - id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> <a href="#footnote60"><sup - class="sml">60</sup></a>, qui est une des plus belles femmes de France, - mais peu ou point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise<a - id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> <a href="#footnote61"><sup - class="sml">61</sup></a>, dont les yeux vont tous les jours à la petite - guerre, n'y réussit pas mieux que la Princesse Palatine<a - id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> <a href="#footnote62"><sup - class="sml">62</sup></a> et madame de Soissons<a id="footnotetag63" - name="footnotetag63"></a> <a href="#footnote63"><sup class="sml">xxx</sup></a>; - mais en vérité le Roi en fit confidence à La Vallière et s'en divertit - avec elle; aussi alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui - fit beaucoup de civilité et d'amitié<a id="footnotetag64" - name="footnotetag64"></a> <a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>. - Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui dit-il, si peu de jalousie? - Ah! Mademoiselle, il y a peu d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle, - j'ai le cœur plus jaloux en amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai - trop bonne opinion de votre esprit pour croire que vous aimassiez une - grande statue (et une grande masse de neige<a id="footnotetag65" - name="footnotetag65"></a> <a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>). - Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus incommode de tous les - hommes sur ce chapitre<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> <a - href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, de manière que, sans - avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en - souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le - traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui - parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds<a - id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> <a href="#footnote67"><sup - class="sml">67</sup></a>, à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous - les hommes de n'aimer plus que la gloire<a id="footnotetag68" - name="footnotetag68"></a> <a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>. - «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la gloire<a - id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> <a href="#footnote69"><sup - class="sml">69</sup></a> est une maîtresse plus difficile à servir qu'une - femme; et plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour<a - id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> <a href="#footnote70"><sup - class="sml">70</sup></a> comme il est à cette autre passion, je serois - bien plus heureux.» Le Roi soupira sans lui répondre rien; mais le jour - suivant il vit mademoiselle de la Motte<a id="footnotetag71" - name="footnotetag71"></a> <a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>, - qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup d'esprit, à - qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours auprès d'elle; - soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le monde qu'il en - étoit amoureux, et pour le persuader<a id="footnotetag72" - name="footnotetag72"></a> <a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a> - à Madame sa mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion - d'un si grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent - pour en conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans - la sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour - une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses - noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par une - heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits partout<a - id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> <a href="#footnote73"><sup - class="sml">73</sup></a>); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable - fille, qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de - Richelieu<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> <a - href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, voyoit sans joie la - passion du Roi (et reçut mal les avis de ses parens<a id="footnotetag75" - name="footnotetag75"></a> <a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>). - Cependant le Roi continuoit d'aller chez La Vallière; mais il y rêvoit et - lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque parlé. Il n'y eut que monsieur - de Vardes et de Bussy qui ne s'y trompèrent point, et qui dirent toujours - que ce n'étoit qu'un dépit amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla - plus à la chasse, rioit par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il - s'en ouvrit au duc de Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien - connoître qu'il étoit pris pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais - homme fut à plaindre, c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne - me gêne, et la couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, - Saint-Aignan, autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne - m'aime point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, - que n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais - parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que tous - ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés que je ne - suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi n'étoit en cet - état que par son extrême passion, et parla si obligeamment pour La - Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui dit qu'il prétendoit - avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais qu'il vouloit en être - aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi disoit tout ceci au Duc, et - sur les sept heures du soir il fut pris d'étranges maux de tête et de - vomissemens furieux. Le Duc alla trouver La Vallière, et lui raconta mot - pour mot tout ce que le Roi lui avoit dit. La Vallière lui répondit que le - caprice du Roi l'avoit affligée, mais qu'après tout elle n'étoit pas - d'humeur à lui demander des pardons (pour un mal qu'elle n'avoit pas fait<a - id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> <a href="#footnote76"><sup - class="sml">76</sup></a>), qu'elle avoit lieu de se plaindre de lui et - qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que ce n'étoit point - parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de lui plaire; qu'elle - en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle auroit aimé. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a - href="#footnotetag60"> (retour) </a> Jeanne Marie Colbert, fille aînée - du ministre, épousa, le 3 février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de - Luynes, fils de Louis Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et - de Chaulnes, et de sa première femme, Marie Seguier, fille du - chancelier. Louis Charles d'Albert, le beau père de Jeanne Marie - Colbert, étoit fils de Charles d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de - Rohan, la fille aînée d'Hercule de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de - Chevreuse. Les Mémoires de Brienne regardent la disgrâce de Fouquet - comme «la dernière affaire» de madame de Chevreuse. Il répugneroit par - trop de penser que cette affaire ait été suivie d'une intrigue aussi - odieuse que celle dont il s'agit, et aussi improbable, dans la première - année, dans les premiers mois, du mariage de son petit-fils. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a - href="#footnotetag61"> (retour) </a> Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en - 1663 François de Rohan, prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme - d'Hercule de Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la - duchesse de Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot - et de cette Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre - elle un si scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la - terre, fruit du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son - plaidoyer. (Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, <i>Bibliot. elzev.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a - href="#footnotetag62"> (retour) </a> La Princesse Palatine dont il est - ici question n'étoit pas Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de - Pologne, âgée alors de cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645, - Édouard, prince palatin du Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de - vingt ans, dont la sœur cadette avoit épousé Henri Jules de Bourbon, - prince de Condé. Cette fille aînée de la princesse Anne devint, en 1671, - femme de Charles Théodore Othon, prince de Salm. Elle avoit vingt ans en - 1666. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a - href="#footnotetag63"> (retour) </a> Olympe Mancini, nièce du cardinal, - pour qui le roi avoit eu une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: - elle étoit alors surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. - Amédée Renée, <i>les Nièces de Mazarin</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a - href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Var</i>.: La copie de Conrart - porte:<br /> - </p> - <p> - «Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de - Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point - d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la - duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le - roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi - alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent - civilitez.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a - href="#footnotetag65"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a - href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Var</i>.: On lit dans la copie - de Conrart:<br /> - </p> - <p> - «De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne - raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit - patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a - href="#footnotetag67"> (retour) </a> Bernardin de Gigault, marquis de - Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi depuis trois ans à cette - époque (1666), et deux ans plus tard maréchal de France. Il avoit alors - trente-six ans et le Roi vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se - distingua par sa piété et contribua beaucoup à la retraite définitive de - mademoiselle de La Vallière. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a - href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Var.</i>: de n'aimer que sa - fortune. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a - href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>Var.</i>: la fortune. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a - href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Var.</i>: que le mien l'est à la - gloire, je le serois bien plus souvent. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a - href="#footnotetag71"> (retour) </a> Mademoiselle de La - Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique), fille de Philippe de La - Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de France, et de - mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de Toussy, dont - le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la seconde - enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à peine - avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur de la - reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt l'étoit - de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. Ainsi - mademoiselle de Montpensier dit dans ses <i>Mémoires</i> (édit. - Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit - entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de - mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657 - (voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la - Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle - parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom - est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une - boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le - bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La - Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de - diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me - soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas - quitter La Vallière.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a - href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Var.</i>: À la maréchale de la - Mothe, qui grondoit sa nièce de ne pas repondre à l'amitié d'un si grand - monarque.» (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a - href="#footnotetag73"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a - href="#footnotetag74"> (retour) </a>Armand Jean du Plessis, né en 1629, - substitué au nom et aux armes de du Plessis par le cardinal de - Richelieu, son grand-oncle, dont il prit le nom et le titre de duc. Il - étoit marié depuis 1649 avec madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le - titre n'est pas indiqué, s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né - en 1632, et qui avoit épouse dès 1652 la fille de cette Catherine - Bellier, dame de Beauvais (<i>Cathau la Borgnesse</i>), qui avoit été le - premier caprice de Louis XIV.--Cf. t. 1, p. 71. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a - href="#footnotetag75"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a - href="#footnotetag76"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut - voir le lendemain; de Vardes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a> - <a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> lui dit mille - équivoques sur son mal fort spirituellement<a id="footnotetag78" - name="footnotetag78"></a> <a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>; - enfin, ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver de sa part sa - maîtresse, de lui apprendre la cause de son mal. Elle le reçut avec une - mélancolie extrême et lui avoua qu'elle souffroit des maux inconcevables, - et qu'il lui feroit plaisir de porter ce billet au Roi, dont voici les - paroles<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> <a - href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>: - </p> - <h4> - BILLET. - </h4> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i l'on - savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du remède, quand il en - devroit coûter la vie; mais, mon Dieu! qu'il est inutile de vous dire ce - que je vous dis, ce n'est pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni - ses mauvais jours! - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a - href="#footnotetag77"> (retour) </a> Le marquis de Vardes, maître passé - en galanterie. Sur ce personnage, «l'homme de France le mieux fait et le - plus aimable», disent les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses - nombreuses intrigues, et en particulier sur ses amours avec la comtesse - de Soissons, voy. <i>Les Nièces de Mazarin</i>, par M. Amédée Renée, p. - 189 et suiv.; Mém. de Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a - href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Madame lui dit cent - equivoques fort spirituelles. (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a - href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le texte de Conrart, - beaucoup plus rapide, nous paroît être celui de la rédaction primitive:<br /> - </p> - <p> - «Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui - souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.» - </p> - </blockquote> - <p> - Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit pour - lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria: «Saint-Aignan, je - suis bien foible, et je le suis plus que vous ne pouvez penser.» La Reine - se retira, et le Roi relut vingt fois ce billet; il fit admirer au Duc - cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit souffrir ce cruel terme de - Votre Majesté. Il en parloit encore quand mademoiselle de La Vallière - entra dans sa chambre avec madame de Montausier<a id="footnotetag80" - name="footnotetag80"></a> <a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>, - à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute sa faveur; elle se - retira par commodité et par respect au bout de la chambre avec le Duc. - Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du Roi; elle étoit en - habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à tout, lui en sut bon - gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à lui faire entendre que - son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut si transporté qu'après lui - avoir demandé mille pardons, il baisa un quart d'heure ses mains sans lui - rien dire que ces trois paroles: «Et que je serois misérable, - Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!» Enfin, ils se parlèrent et se - contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à dire: Que je vous aime! - Que vous aviez de tort! Votre cœur est hors de prix! Que nous avons lieu - d'être contens! Aimons-nous toujours! Ils s'en tinrent aux paroles - tendres, et ma foi je le crois, mais je ne sçais pas si le Roi, qui le - lendemain se leva pour passer tout le jour avec La Vallière, le passa - aussi sagement. Après ce raccommodement, il n'y a jamais eu de vie plus - heureuse que la leur; ils ont pris tant de peine à se persuader de la - fidélité et de la tendresse l'un de l'autre qu'ils n'ont plus lieu d'en - douter<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> <a href="#footnote81"><sup - class="sml">81</sup></a>. La Vallière a pris avec elle mademoiselle - d'Attigny<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> <a - href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, fille de haute qualité, - belle comme un ange, qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et - le Roi lui fait de grands présens. Il en use assez librement devant elle. - Madame de Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une - étrange impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la - voyant passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices, - et qui est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien - surprise, dit-elle fort haut à madame de Ventadour<a id="footnotetag83" - name="footnotetag83"></a> <a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>; - j'avois toujours bien cru que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne - savois pas qu'elle fût aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela - fort sensiblement. Le Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui - demanda avec un empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit - le sujet avec les paroles du monde les plus piquantes pour madame de - Soissons. Le Roi s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un - emportement épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans - la rue, il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais - quand il y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre<a - id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> <a href="#footnote84"><sup - class="sml">84</sup></a>. «Hé bien! parce que j'aime une fille, il faut - que toute la France la haïsse! Mais ce n'est pas aux plaintes que je m'en - veux tenir; je veux que vous alliez tout présentement dire à madame de - Soissons que je lui défends l'entrée du Louvre<a id="footnotetag85" - name="footnotetag85"></a> <a href="#footnote85"><sup class="sml">85x</sup></a>.» - Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre. «Oui, reprit le Roi, - si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à l'heure.--Mais si j'osois, - répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que vous avez eu autrefois quelque - considération pour madame de Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi, - c'est que vous voulez dire que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai - jamais fait; elle n'a pas assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré, - sinon à l'âge de quinze ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me - plaisoient le plus; aussi je ne me priverai de rien qui puisse être un - obstacle à la vengeance que je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le - veux croire, répondit le Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute - une grande famille et à la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez - peu, Saint-Aignan, lui dit-il, si vous croyez que la considération de ce - que l'on aime l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera - permis à monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que - j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que - j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que son - Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une Manchini? - Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas appris à madame - de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce qui s'adresse à ce - qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces petites gens-ci - règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est être bien - misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa - maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut venir à bout? - Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit, j'y réussirai, et - je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit le Duc, Votre - Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle de La Vallière? - Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies d'avoir prétexte de - crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne cause que des - désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde, c'est assez, je - n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus malheureux de tous les - hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif qu'il soit, qui ne venge - ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez raison, les Reines feroient - rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a désormais qu'à l'insulter, - qu'à la piller et qu'à la maltraiter: Mesdames le trouveront bon, tant - elles ont d'amitié pour moi.» En disant cela les larmes lui tombèrent des - yeux de chagrin et de rage. Le Duc alla faire un fidèle récit de tout ceci - à La Vallière, qui écrivit par lui ce billet: - </p> - <blockquote class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png" /></span>ue je vous aime - et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me fâche de troubler - vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler malheur ce qui ne l'est - point? Non, je me reprends: tant que mon cher prince m'aimera, je n'en - aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa perte. Voilà mes - sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au dessus de ces gens - qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir plus tôt qu'à - l'ordinaire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a - href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Var.</i>: avec madame de - Montauzier, qui l'avoit amenée faire cette visite aux flambeaux, assurée - de toute la faveur. (<i>Ibid.</i>) Julie d'Angennes, la fille célèbre de - la marquise de Rambouillet, femme du marquis, puis duc de Montausier. On - lui a justement reproché la part qu'elle a prise aux galanteries du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a - href="#footnotetag81"> (retour) </a> Encore une rédaction abrégée qui - nous paroît le vrai texte: «Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une - de ses mains plus d'un quart d'heure sans lui parler. Enfin ils - parèrent, se contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à se dire: - que je vous aime! nous avons lieu d'être très contents! Ils s'en - tinrent, dit-on, aux paroles tendres.» (<i>Ibid.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a - href="#footnotetag82"> (retour) </a> C'est mademoiselle d'Artigny qu'il - faut lire. Elle avoit succédé à mademoiselle de Montalet dans les - confidences de mademoiselle de La Vallière. Toutes trois étoient, avec - mademoiselle de Barbezières, filles d'honneur de Madame. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a - href="#footnotetag83"> (retour) </a> Ce nom se trouve dans l'édit. de - Londres 1654. Marie de La Guiche, fille de Jean François de La Guiche, - seigneur de Saint-Géran, née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de - Levis, marquis d'Annonai, puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du - Dictionn. des précieuses, <i>Biblioth. elzév.</i>, t. 2, aux noms <span - class="sc">Angoulême</span> et <span class="sc">Saint-Géran</span>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a - href="#footnotetag84"> (retour) </a> Nous empruntons à la copie de - Conrart tout ce paragraphe. En le comparant au texte des éditions - précédentes, on en reconnoîtra la supériorité. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a - href="#footnotetag85"> (retour) </a> La mesure étoit d'autant plus - exorbitante que la comtesse de Soissons, sans parler de son titre de - surintendante de la maison de la Reine, étoit, par son mariage avec un - prince du sang, au premier rang des personnes qui avoient le droit - d'entrer au Louvre, et d'y entrer en carrosse. - </p> - </blockquote> - <p> - Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait - s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de - Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille - incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec son - mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours après, le - Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après minuit avec - La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en simple jupe - auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se sentit encore - mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda avec une horrible - froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous attendois, lui - dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le Roi, de - m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle; car vous ne - vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien davantage avec mes - ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui approchoit bien du - mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame, qui vous en a tant - appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame, sans tant de petites - raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle s'alla jeter aux pieds - du Roi, qui marchoit à grands pas dans la chambre. «Eh bien, Madame, que - voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux dire, répondit la Reine, que je - vous aimerai toujours, quoi que vous me fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, - j'en userai si bien que vous n'y aurez aucune peine; mais si vous voulez - m'obliger, vous n'écouterez plus madame de Soissons ni madame de Navailles<a - id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> <a href="#footnote86"><sup - class="sml">86</sup></a>», parce qu'il savoit qu'elles avoient causé de La - Vallière, et comme elle continuoit, et que La Vallière n'avoit jamais eu - d'inclination pour elle, avant même qu'elle fût en crédit, le Roi se défit - d'elle et de son mari. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a - href="#footnotetag86"> (retour) </a> Suzanne de Beaudan, mademoiselle de - Neuillan, dont il est souvent parlé sous ce nom dans les écrits du - temps, épousa en 1651 Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque - qui nous occupe, M. de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant - des chevau-légers. Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine - Marie-Thérèse, avec 1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce, - dit Mademoiselle (éd. cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils - vendirent leurs charges et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu - de dépense, ont payé leurs dettes et acheté des terres. Le duc de - Chaulnes acheta la charge de commandant des chevau-légers, et le duc de - Saint-Aignan le gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut - achetée par madame de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que - madame de Navailles», qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si - extraordinairement occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort - et à son mari.» Le duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il - étoit gouverneur de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même - année il commanda l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements - importants et plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de - France. - </p> - </blockquote> - <p> - Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des deux - Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet il en - parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce moment à la - chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un Roi qui veut - que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous soit agréable; il - n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, Madame, qu'il - souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La Vallière<a - id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> <a href="#footnote87"><sup - class="sml">87</sup></a>, qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en - quitte, répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame - de Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez - pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus - l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur pour - elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de plus - glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite répugnance qui - s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre l'exemple de tant - d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce que leurs maris - aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen de voir cette - fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi, qui étoit aux - écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la Reine qu'elle en - rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit de ce prétexte pour - sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite Moresque velue qui - pensa la faire mourir<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> <a - href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Toute la cour fut en - prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en - parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en secret, - et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant la jeune - Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de vouloir - marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put se - résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, que - si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui chercher - parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la cour le - plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux à mourir - de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit à rire, - disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage. Madame<a - id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> <a href="#footnote89"><sup - class="sml">89</sup></a>, qui savoit la passion de Vardes pour madame de - Soissons, alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant - consentoit à ce mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en - le faisant détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà - nos deux admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs - de leurs amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le - refus de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par - délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de - Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa - bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si - j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit un - extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air - charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne - voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la - possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si - je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même, - qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun - engagement, quelque avantageux qu'il puisse être<a id="footnotetag90" - name="footnotetag90"></a> <a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.» - La comtesse étoit si charmée de voir des sentimens si tendres et si - honnêtes à son amant, qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa - joie. Madame survint sur le point de leur extase, accompagnée du comte de - Guiche, auquel ils ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une - agréable société, chacun se promettant de se servir utilement. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a - href="#footnotetag87"> (retour) </a> Sans doute à l'occasion de la - nouvelle année. C'étoit le 31 décembre 1666. Voy. la note suivante. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a - href="#footnotetag88"> (retour) </a> Nous sommes maintenant en 1667. Le - 2 janvier de cette année, la reine eut une fille, qui porta son nom, - Marie-Thérèse, et mourut le 1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue, - nous ne trouvons pas ailleurs ce renseignement. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a - href="#footnotetag89"> (retour) </a> Henriette d'Angleterre, femme de - Monsieur, frère du Roi, dont on lira plus loin les intrigues avec le - comte de Guiche. Elle étoit fort jalouse de La Vallière, parce que, - quand le Roi avoit commencé à aimer celle-ci, il avoit feint de la - rechercher elle-même. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a - href="#footnotetag90"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Après cette phrase, on - lit dans la copie de Conrart: «Madame survint sur ces entrefaites, à qui - ils ne firent mystère de rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche - fut de leur société. Ce soir-là, ces deux blondins voulurent faire - merveilles; mais, hélas! qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux - dames, si elles n'avoient eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes - que leurs amants. Cependant ces deux couples... - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un commerce - plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils écrivirent - une lettre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> <a - href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a> à la señora Molina<a - id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> <a href="#footnote92"><sup - class="sml">92</sup></a>, que le comte tourna en espagnol, par laquelle - ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit d'elle, l'amour qu'il - portoit à La Vallière, et mille choses de cette nature: car il est à - remarquer que le dépit de Madame duroit toujours contre La Vallière, et - que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter son amant pour elle. La - señora Molina fut montrer cette lettre au Roi, qui la fit voir à de - Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle ami. En vérité il faut - que l'amour soit une violente passion pour faire changer les inclinations - en un moment, car il est constant que de Vardes est de bonne foi et la - probité même; cependant, s'il eut quelques remords de cette perfidie - envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre jusques à l'hôtel de - Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses confidens, lesquels railloient - le Roi avec beaucoup de liberté; ils le traitèrent de fanfaron qui - prétendoit que l'amour ne devoit avoir de douceur que pour lui; ils s'en - écrivoient souvent en ces termes, le Comte et Madame, parce que le Roi - avoit apporté quelques obstacles à leurs visites. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a - href="#footnotetag91"> (retour) </a> «Ils écrivirent une lettre à la - Reine», lit-on dans les mss. de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y - est pas même prononcé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a - href="#footnotetag92"> (retour) </a> Dona Maria Molina, première femme - de chambre espagnole. Ce n'est pas ainsi que madame de La Fayette - raconte cet incident, qui auroit causé le renvoi de madame de Navailles, - dénoncée comme coupable par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi - cette calomnie, comme il est dit ici; Conrart, résumant madame de La - Fayette, cite un entretien du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que - la comtesse de Soissons s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture - d'un paquet du Roi son père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans - qu'on s'en aperçût; qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne - tout semblable à celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient - accoutumé d'être cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant - enfermée dans cette enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté, - comme de la poste, à la señora Molina, première femme de chambre de la - Reine, qui les reçoit ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48, - 2e série.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille<a id="footnotetag93" - name="footnotetag93"></a> <a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>, - où il fut vu dans la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce - fut un peu après que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille<a - id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> <a href="#footnote94"><sup - class="sml">94</sup></a> et de partir dans le même jour sans aller chez - Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut tout botté. «Hé bien, - Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir je brave le Roi et les - puissances souveraines; trop heureux si vous seule, qui me tenez lieu de - tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma misérable fortune me porte, vous - me voudrez du bien. Oui, Madame, dans la douleur qui me transporte, ni la - colère du Roi ni celle des Reines ne m'est point redoutable; j'appréhende - la rigueur qu'apporté une longue absence.--Non, repartit Madame toute - fondue en larmes en l'embrassant, non, non, cher comte, rien ne diminuera - jamais l'affection que je vous ai promise, et aussi bien que vous je - mépriserai toutes choses; mais, mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez - jamais.» Et après bien des pleurs et des embrassemens il fallut se - séparer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a - href="#footnotetag93"> (retour) </a> «Madame étoit malade et environnée - de toutes ses femmes... Elle faisoit entrer le comte de Guiche, - quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure, - et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les - jours et qui ne le reconnoissoient pas.» (<i>Hist. de Mme Henriette</i>, - collect. Petitot, t. 44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la - reine d'Angleterre, ne pouvoit être aussi complaisamment aveugle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a - href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce n'est point à Marseille que fut - envoyé le comte de Guiche. «L'on n'avoit pas trouvé à propos de le - chasser, de crainte que cela ne fît de méchants bruits; on l'avoit - envoyé commander les troupes qui étoient à Nancy: c'étoit proprement un - honnête exil.» (Mém. de Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.) - </p> - </blockquote> - <p> - Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La - Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui - avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit - faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité - qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement - grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier. - «Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la - plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les bras - d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on se - devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus; - (mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien - cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de - quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre cœur<a - id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> <a href="#footnote95"><sup - class="sml">95</sup></a>).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma - place, et au nom de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que - pouvois-je moins dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous - marier? Le moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous - voulez, que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y - opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter de - votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de justice - en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en auroit-il eu - qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, auroient tout - accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon amour et à ma - sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que j'y travaillerois. - Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à moi? ne croirez-vous pas - à mes paroles comme à vos yeux?--Il est certain, répliqua La Vallière, que - je vous crois beaucoup de vertu. Eh! s'il se peut, mon cher prince, ayez - autant d'amour<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> <a - href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; car enfin, je vous - déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est - impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et - que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous - m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après la - perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour - moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si - après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que pour - vous.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a - href="#footnotetag95"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a - href="#footnotetag96"> (retour) </a> On lit dans la copie de Conrart un - texte qui nous paroît plus vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon - malheur vous a fait naître sur le trône, je ne veux jamais penser au - mariage. Ainsy, aimez-moy ou cessez, je sens bien que je ne puis plus - rien aimer.» Le Roy lui exprima les choses les plus tendres. Et c'étoit, - comme j'ai dit, en ce temps-là que le roi passoit presque toutes les - nuits avec elle.» - </p> - </blockquote> - <p> - Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu - jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que - le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit qu'à - trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à s'endormir, - quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle entendit du - bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut dans celle de - ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets et des échelles - de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le sçut, qui alla la - voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut sçue par elle-même, - il en fut épouvantablement troublé; il lui donna cette même semaine des - gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce qu'elle mangeroit. Chacun - en philosopha à sa mode, mais les habiles gens jugèrent bien de qui ce - coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi augmenta, et la peur de - la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie. Madame, qui n'est pas tout - à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se divertir, quoique le comte - de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit avec le Roi, elle tâchoit - encore à le séduire: en tirant un mouchoir de sa poche, elle laissa tomber - une lettre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> <a - href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que monsieur de Vardes - avoit écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit - écrite à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le - traitoit comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut - si grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant - que de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il - en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur - qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de - rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute - la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce - dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son infidélité, - l'exila<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> <a - href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. On ne peut s'imaginer le - déplaisir de madame de Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit - par un billet que voici: - </p> - <p class="ital"> - Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne craignois - de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec beaucoup de - courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais. J'attends de mon - désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes et qui me donnera le - repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au nom de Dieu, Madame, - souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez honnête homme que - l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne vous abattez point - de toutes les traverses que vous aurez à souffrir. Ah! Madame, si je vous - voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos pieds. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a - href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce n'étoit pas sans dessein: - «Madame la comtesse de Soissons eut quelques démêlés avec Madame; - celle-ci, pour s'en venger, dit au roi que la comtesse de Soissons et - Vardes avoient écrit cette lettre (la lettre espagnole); Vardes fut - envoyé prisonnier à Montpellier (où il resta deux ans). Madame de - Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi que c'étoit le comte de - Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit parfaitement l'espagnol; - qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu part. Vardes demeura - toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé en Pologne; madame la - comtesse de Soissons fut chassée, et Madame traitée assez mal par le - Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à ces deux messieurs.» (<i>Mém. - de Montpensier</i>, édit. cit., 5, 235-236.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a - href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Il est à Montpellier.» (Ms. de - Conrart.).--Le billet qui suit ne paroît pas dans Conrart. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de - Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant - pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son - amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le - Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se souciant - pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle réussit, car le - Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari prirent la peine d'en - tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et depuis tout ceci le Roi ne - l'aima ni l'estima. - </p> - <p> - Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot<a - id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> <a href="#footnote99"><sup - class="sml">99</sup></a>, demanda au Roi une audience particulière, - laquelle le Roi lui accorda, durant laquelle il l'entretint d'une vision - qu'il avoit eue, comme tout le royaume alloit se bouleverser s'il ne - quittoit La Vallière, et lui donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi, - repartit le Roi, je vous donne avis de ma part de donner ordre à votre - cerveau, qui est en pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a - dérobé<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> <a - href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.» Le Duc lui fit un - très-humble salut, et s'en alla. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a - href="#footnotetag99"> (retour) </a> Armand Charles de La Porte, duc de - La Meilleraye, substitué au nom et aux armes du cardinal de Mazarin - quand il épousa, le 28 février 1661, Hortense Mancini. Sur cette - dévotion dont l'excès ridicule alla jusqu'à briser des statues - précieuses, voy. la 2e partie des <i>Mélanges curieux</i>, dans les - œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a - href="#footnotetag100"> (retour) </a> «Les parents et les amis de madame - Mazarin lui conseillèrent de se servir de la dissipation de son mari - pour le poursuivre en séparation de biens. Cette dissipation étoit - certaine; M. Mazarin même s'en faisoit un devoir, sur ce principe - injurieux à la mémoire de son bienfaiteur, que les biens des ministres - étoient mal acquis et un pillage sur la misère des peuples et sur la - facilité du prince.» (Factum pour dame Hortense Mancini, duchesse - Mazarin, au t. 8 des œuvres de Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV - entroit, on le voit, complétement dans les idées du duc lui-même. Ce - qu'il auroit eu à rendre, d'après l'<i>État des biens délaissés à M. le - duc Mazarin et à madame la duchesse sa femme par feu M. le cardinal - Mazarin, tant par le contrat de mariage, legs universel, que codicilles</i>, - montoit à dix millions six cent mille livres en argent ou en propriétés, - plus un revenu de deux cent soixante-dix mille livres en charges et - gouvernements qui se pouvoient vendre, soit en totalité seize millions - de francs, représentant au moins quarante millions de notre monnoie. - </p> - </blockquote> - <p> - Le pauvre père Annat<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> <a - href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, confesseur du Roi, - soufflé par les Reines, l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir - quitter la cour, faisant entendre finement que c'étoit à cause de son - commerce. Le Roi, se moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le - Père, se voyant pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant - soupira, et lui dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de - jésuite. L'on ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir - été si peu habile. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a - href="#footnotetag101"> (retour) </a> Les Provinciales l'ont fait assez - connoître. Né le 5 février 1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il - se retira de la cour, quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs - à figurer sur les <i>États de la France</i>, malgré le prétendu congé - que lui auroit donné le roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Deux ou trois mois<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> <a - href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> après, la Reine-Mère - voulut faire son dernier effort de larmes, de tendresse et de maternité; - après quoi elle supplia le Roi de penser au scandale que son amour public - faisoit. Le Roi, qui n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est - extrêmement fier, lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce - que l'on dit? Je croyois que vous moins que personne prêcheroit cet - Évangile<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> <a - href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>; cependant, comme je - n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me semble qu'on en - devroit user de même pour les miennes.» La Reine, prudente, se tut. Le - soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette conversation, la drapa des - mieux, car il dit tout franchement qu'il ne pouvoit souffrir ces créatures - qui, après avoir vécu avec la plus grande liberté du monde, veulent - censurer les actions des autres: parce que (les plaisirs les quittent, - elles enragent qu'on soit en état d'en goûter, et quand nous serons las - d'aimer et de vivre, nous parlerons comme elles<a id="footnotetag104" - name="footnotetag104"></a> <a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>). - «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus hardi que cette femme - à parler contre la galanterie des femmes; encore une duchesse d'Aiguillon<a - id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> <a href="#footnote105"><sup - class="sml">105</sup></a>, une princesse de Carignan<a id="footnotetag106" - name="footnotetag106"></a> <a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>, - et généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty, - qui a toujours été la dévotion même<a id="footnotetag107" - name="footnotetag107"></a> <a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>).» - Ensuite, se tournant vers Roquelaure<a id="footnotetag108" - name="footnotetag108"></a> <a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>: - «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours; les femmes dont on - ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires plus secrètement avec - quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou qu'elles sont si sottes - qu'on ne s'adresse point à elles<a id="footnotetag109" - name="footnotetag109"></a> <a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>». - Comme le Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, - de madame de Chastillon et monsieur le Prince<a id="footnotetag110" - name="footnotetag110"></a> <a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>, - madame de Luynes avec le président Tambonneau<a id="footnotetag111" - name="footnotetag111"></a> <a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>, - la princesse de Monaco<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> <a - href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> avec Pegelin<a - id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> <a href="#footnote113"><sup - class="sml">113</sup></a>, mesdames d'Angoulême<a id="footnotetag114" - name="footnotetag114"></a> <a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>, - de Vitry<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> <a - href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de Vinne<a - id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> <a href="#footnote116"><sup - class="sml">116</sup></a>, de Soubise<a id="footnotetag117" - name="footnotetag117"></a> <a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>, - de Bregy<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> <a - href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, pour les désirés La - Feuillade<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> <a - href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, de Vivonne<a - id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> <a href="#footnote120"><sup - class="sml">120</sup></a>, Le Tellier<a id="footnotetag121" - name="footnotetag121"></a> <a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>, - d'Humières<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> <a - href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, et rioit de tout son - cœur. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a - href="#footnotetag102"> (retour) </a> Jours. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a - href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Mais, après tout, - comme je n'ay jamais glosé sur vos affaires, je vous demande d'en être - de même sur les miennes. (Ms. de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a - href="#footnotetag104"> (retour) </a> Manque dans Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a - href="#footnotetag105"> (retour) </a> La duchesse d'Aiguillon est assez - connue par les Historiettes de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy - Patin, etc., etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a - href="#footnotetag106"> (retour) </a> Marie de Bourbon-Soissons, qui - avoit épousé en 1624 le prince de Carignan, qu'on appeloit le prince - Thomas, grand-maître de la maison du roi. Celui-ci mourut en 1656, - pendant le siége de Crémone, où il commandoit une armée françoise. La - princesse de Carignan étoit mère du comte de Soissons (Eugène-Maurice de - Savoie), qui avoit épousé Olympe Mancini le 21 février 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a - href="#footnotetag107"> (retour) </a> Cette addition nous est donnée par - les ms. de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a - href="#footnotetag108"> (retour) </a> Gaston, duc de Roquelaure, qui - depuis le 15 décembre 1657 étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de - Daillon (mademoiselle du Lude) dont parlent avec admiration tous les - contemporains. Aimée de Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour, - qu'elle partageoit, paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit - Conrart; mais il ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en - couches, et les Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a - href="#footnotetag109"> (retour) </a> Aux noms qui se trouvent dans le - texte que nous suivons, l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le - Blanc (in-12) ajoute, entre madame de Vitry et madame de Vinnes, madame - de Valentinois.<br /> - </p> - <p> - Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit: - </p> - <p> - «Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos - dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes - avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin, - mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le - Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.» - </p> - <p> - Voici maintenant le texte de Conrart: - </p> - <p> - «Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame - d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la - princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le - prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges; - mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les - Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières - rioient de tout leur cœur.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a - href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous ne pouvons mieux faire que de - renvoyer le lecteur à une savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er - volume de cette <i>Histoire</i>, p. 153 et suiv.--Nous la compléterons - par ces quelques lignes tirées du portrait qu'elle fit d'elle-même pour - mademoiselle de Montpensier: «Le peu de justice et de fidélité que je - trouve dans le monde, dit-elle, fait que je ne puis me remettre à - personne pour faire mon portrait; de sorte que je veux moi-même vous le - donner le plus au naturel qu'il me sera possible, dans la plus grande - naïveté qui fût jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille - des plus belles et des mieux faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de - si régulier, de si libre ni de si aisé. Ma démarche est tout à fait - agréable, et en toutes mes actions j'ai un air infiniment spirituel... - Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est - fort doux, et plein de feu et d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, - pour la bouche, je puis dire que je l'ai non seulement belle et bien - colorée, mais infiniment agréable par mille petites façons naturelles - qu'on ne peut voir en nulle autre bouche... J'ai un fort joli petit - menton; je n'ai pas le teint fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain - clair et tout à fait lustrés; ma gorge est plus belle que laide... On ne - peut pas avoir la jambe ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le - pied mieux tourné.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a - href="#footnotetag111"> (retour) </a> Nous avons parlé ailleurs (voy. - ci-dessus, p. 47) de madame de Luynes. Tambonneau, président à la - Chambre des Comptes, nous est connu par Tallemant, qui s'étend avec - complaisance sur ses malheurs domestiques. Long-temps trompé par sa - femme, qu'il trompoit à son tour, le président menoit de front les - affaires, les amourettes et les fêtes. Plus difficile pour sa table - qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le président s'est attiré de la - part de Saint-Évremont une épigramme assez vive et qui ne confirme pas - mal certaines assertions de Tallemant. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a - href="#footnotetag112"> (retour) </a> La princesse de Monaco, - Catherine-Charlotte de Grammont, fille d'Antoine III, maréchal de - Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars 1660, Louis Grimaldi, prince de - Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit sœur du comte de Guiche, célèbre - dans cette histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a - href="#footnotetag113"> (retour) </a> Antonin Nompar de Caumont, duc de - Lauzun, marquis de Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des - amours de mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a - href="#footnotetag114"> (retour) </a> Mariée le 3 novembre 1649 à Louis - de Lorraine, duc de Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc - d'Angoulême, Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de - Valois, duc d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari - en 1654. Née en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque - où nous sommes arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un - fils de 17 ans qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année - 1667. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a - href="#footnotetag115"> (retour) </a> Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot, - fille de Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de - France, et d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24 - mai 1646, à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de - Château-Villain, qu'elle épousa peu de temps après. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a - href="#footnotetag116"> (retour) </a> Quel nom propre est caché derrière - ce nom de seigneurie? Les dictionnaires généalogiques ne le disent - point, et les mémoires n'ont pas parlé d'elle. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a - href="#footnotetag117"> (retour) </a> La première femme de François de - Rohan, prince de Soubise, mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot - de Rohan, de la même famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648 - et mourut en 1709, ayant le titre de dame du palais de la reine depuis - 1679. Au temps de ce récit, elle avoit à peine dix-huit ans. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a - href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. dans cette collection, notre - édit. du <i>Dictionnaire des Précieuses</i>, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 - et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a - href="#footnotetag119"> (retour) </a> François d'Aubusson, troisième du - nom, comte de La Feuillade, duc de Roannez, et depuis maréchal de - France. Il avoit épousé, en avril 1667, quelques mois avant ce récit, - Charlotte Gouffier, fille d'Artus Gouffier, marquis de Boissy. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a - href="#footnotetag120"> (retour) </a> Louis-Victor de Rochechouart, duc - de Vivonne-Mortemart, né en 1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de - Mortemart, et de Diane de Grandseigne; maréchal de France en 1675; il - étoit père de madame de Thianges et de madame de Montespan. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a - href="#footnotetag121"> (retour) </a> François-Michel Le Tellier, - marquis de Louvois, etc., ministre et secrétaire d'État, né en janvier - 1641 Il avoit épousé, en 1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en - juillet 1691. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a - href="#footnotetag122"> (retour) </a> Louis de Crevant, troisième du - nom, premier duc d'Humières, fils de Louis Crevant III, marquis - d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux. Il étoit né en 1628, et avoit - épousé, le 8 mars 1653, Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il - mourut en 1694, avec le titre de maréchal de France. - </p> - </blockquote> - <p> - Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez - fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme un - Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de tiers, - la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais en fut - prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que jamais - homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde par les - fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de Montausier - et de Choisi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> <a - href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> qu'elles vinssent au - plus tôt, et une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. - Tout le monde vint trop tard pour empêcher que la veste en broderie de - perles et de diamans, la plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât - des marques du désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme - un bœuf d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été - assez cruelles pour lui faire déchirer un collet<a id="footnotetag124" - name="footnotetag124"></a> <a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a> - de mille écus, en se pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que - d'autres mains approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier - des sceptres et des couronnes<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a> - <a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>). Enfin le Roi fit - des choses en cette occasion sinon propres, du moins passionnées; il est - constant qu'il faillit à mourir lorsque madame de Choisi cria comme une - folle: «Elle est morte!» Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut - une syncope violente. «Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes, - rendez-la moi, et prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de - son lit, immobile comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il - faisoit des cris si funestes et si douloureux que les dames et les - médecins fondoient en larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle - regarda où étoit le Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: - elle lui serra les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi - augmenta; on l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un - petit garçon<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> <a - href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> qui donna toutes ces - douleurs à cette créature, qui diminuèrent quelque peu après par des - remèdes souverains que les médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut - quelque soulagement de ses douleurs, elle demanda à madame de Montausier - ce qu'il lui sembloit de l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en - étant charmée, et voulant qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui - étoit toute surprise de ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement<a - id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> <a href="#footnote127"><sup - class="sml">127</sup></a> qu'on ne pouvoit trop aimer un prince qui aimoit - si passionnément. On ne peut dire avec quelle ardeur il remercia nos - dames; il les assura qu'il auroit des reconnoissances royales des services - qu'elles lui venoient de rendre, et en effet on voit assez qu'elles les - ont eues. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a - href="#footnotetag123"> (retour) </a> Ce dernier nom manque dans la - copie de Conrart: le récit d'ailleurs est le même, mais plus serré et - plus simple dans le ms.<br /> - </p> - <p> - Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons - trop facilement accepté cette date dans notre édit. du <i>Dict. des - Précieuses</i>, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an - 1667, le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de - l'Arsenal, sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de - Chaulnes, ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est - fourni par M. Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de - Choisy son fils), à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote - singulière sur sa mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou - au commencement de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre, - voy. le <i>Dict. des Précieuses</i>, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. - 203-205. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a - href="#footnotetag124"> (retour) </a> De deux mille escus, dit la copie - de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a - href="#footnotetag125"> (retour) </a> Cette phrase manque dans le ms. de - Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a - href="#footnotetag126"> (retour) </a> Louis de Bourbon, comte de - Vermandois, amiral de France, né le 2 octobre 1667, mort en 1683. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a - href="#footnotetag127"> (retour) </a> «Madame de Montausier... lui dit - sincèrement ses sentimens sur la passion du Roi, car il étoit allé faire - un tour au Louvre, où sa présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer - le gré qu'elle en a sçu à madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en - auroit des reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En - vérité, cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques - d'amour du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.) - </p> - </blockquote> - <p> - L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le - Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui ne - sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu - qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de la - Reine quand elle est en cet état<a id="footnotetag128" - name="footnotetag128"></a> <a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>; - cependant il étoit tous les jours cloué au chevet du lit de la belle, lui - faisoit lui-même prendre ses bouillons et mangeoit auprès d'elle. - Cependant, quelque soin qu'il ait pu prendre, La Vallière est demeurée - presque percluse d'un côté, qui est bien plus foible que l'autre, avec une - maigreur épouvantable qui sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que - l'esprit qui fait aimer le corps; il est vrai que c'est tous les jours de - plus en plus, et que selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront - éternellement. La Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui - lui occupera le cœur et l'esprit); pour les autres, ce ne seront que de - petits feux follets, (qui ne seront seulement que pour satisfaire son - corps<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> <a - href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>), et qui n'auront pas - de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche aimera toujours Madame, - mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le comte; car cette belle - princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si elle ne donne rien à faire, - je suis sûr qu'elle donnera bien à penser. Cependant le comte a mandé au - maréchal son père qu'il le supplioit de faire donner ses charges au comte - de Louvigny<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> <a - href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> son frère, qu'il - renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort - cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi, - qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable, - parce que la femme qu'il a épousée par son ordre<a id="footnotetag131" - name="footnotetag131"></a> <a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a> - est peu aimable pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son - ordinaire; que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle - ne le touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura - bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où l'on - s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de résolution<a - id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> <a href="#footnote132"><sup - class="sml">132</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a - href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Var.</i>: «Cependant il n'avoit - point mal au cœur de s'y mettre jusqu'au col pour La Vallière, la veste - en fait foi, qu'il n'a pu porter depuis tant d'années; elle est en un - pitoyable état. Il ne pensoit pas mesme à se laver, quoiqu'il en eust un - besoin extrême; tous les jours il étoit cloué au chevet de son lit; il - luy donnoit luy-mesme ses bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de - Conrart.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a - href="#footnotetag129"> (retour) </a> Les passages entre crochets - manquent dans la copie de Conrart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a - href="#footnotetag130"> (retour) </a> Antoine Charles, comte de - Louvigny, frère du comte de Guiche et de la princesse de Monaco. Après - la mort du comte de Guiche, en 1673, il prit le nom de comte de Guiche, - et enfin, en 1678, à la mort du maréchal son père, le titre de duc de - Grammont. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a - href="#footnotetag131"> (retour) </a> Marguerite-Louise-Suzanne de - Béthune, mariée à treize ans au comte de Guiche. «Le comte de Guiche se - soucioit si peu de sa femme, qu'il n'avoit épousée que parceque son père - le vouloit, qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit - qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un jour.» - Dès les premiers temps de ce mariage, Benserade, dans son ballet - d'Alcidiane, faisoit dire au comte de Guiche (1658): - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Ma jeunesse, vive et prompte, - </p> - <p class="i16"> - Se modère d'aujourd'hui, - </p> - <p class="i16"> - Et trouvoit assez son compte - </p> - <p class="i16"> - Parmi les troupeaux d'autrui. - </p> - <p class="i16"> - Mais un pasteur m'a fait prendre - </p> - <p class="i16"> - Une brebis jeune et tendre, - </p> - <p class="i16"> - Douce et belle à regarder. - </p> - <p class="i16"> - Elle est tout à fait mignonne. - </p> - <p class="i16"> - Bien m'en prend qu'elle soit bonne, - </p> - <p class="i16"> - Car il faut toujours garder - </p> - <p class="i16"> - Tout ce qu'un pasteur nous donne. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a - href="#footnotetag132"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le ms. de Conrart est - ici tout différent du texte que nous avons suivi. Il est surtout - beaucoup plus court. Après la phrase qu'on vient de lire, on trouve ce - passage:<br /> - </p> - <p> - «Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui - feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si - tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du - Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et - de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté - et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans - doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le - comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du - consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit - raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui - envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette - conversation: - </p> - <p class="mid"> - Est-il rien de plus beau?» - </p> - <p> - Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une - addition dans notre texte. - </p> - </blockquote> - <p> - Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la - duchesse de Créqui<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> <a - href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> pour être sa - confidente, qui est une des plus aimables femmes qui soient à la cour. - Elle est grande, brune; elle a les yeux pleins d'éclat et de langueur, la - bouche belle et de l'esprit infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu - être dévote, mais chez elle la nature surmonte de fois à autre la grâce; - bonne catholique, encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père - lui pardonnera d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé - avec lui son empire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> <a - href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. C'est notre beau - légat, dont j'entends parler; chacun sait que c'est plus belle mine - d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les anges qui lui - puissent disputer l'avantage de la beauté, et même de l'esprit; il en a - extraordinairement; il est doux, insinuant et flatteur; son cœur est - tendre pour les femmes; il est de la meilleure foi du monde, il aime - madame de Crequi passionnément; elle ne lui est pas sans doute ingrate; - l'Église et la cour retentissent de ses coups, car le comte de Froulay<a - id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> <a href="#footnote135"><sup - class="sml">135</sup></a> est aussi fort amoureux; mais à le voir, on - diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il fait - de cris et de plaintes. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a - href="#footnotetag133"> (retour) </a> Armande de Saint-Gelais de - Lusignan de Lansac, dont il est souvent parlé, avant son mariage, sous - le nom de mademoiselle de Saint-Gelais, dans les écrivains du temps, - avoit épousé Charles III, premier duc de Créqui, dont elle eut une - fille, Magdelaine qui fut mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de - la Trémouille, prince de Tarente. On trouve son portrait, par le marquis - de Sourdis, dans le Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht, - à la suite des Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa - prudence à la cour, sa piété. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a - href="#footnotetag134"> (retour) </a> Le légat ordinaire du Saint-Siége - étoit le cardinal Antoine Barberin, grand-aumônier de France; mais comme - le cardinal Antoine avoit alors soixante ans, on voit facilement qu'il - est ici question du légat extraordinaire qui fut envoyé en France à - cette époque, et pour qui des fêtes brillantes furent données à - Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, neveu du pape Alexandre VII. Il - avoit fait son entrée à Paris le 9 août 1664. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a - href="#footnotetag135"> (retour) </a> D'une célèbre famille du Maine, - d'où sortit entre autres le maréchal de Tessé, neveu à la mode de - Bretagne du comte de Froullay dont il s'agit ici, lequel étoit fils de - Charles de Froullay et de Marguerite de Beaudan. Il fut, après son père, - grand maréchal des logis de la maison du roi, avec 3,000 livres de - gages, bouche à la cour ou son plat, deux pistoles par jour quand la - cour marche, et autres appointements. Il mourut sans alliance, en 1675, - dans un combat près de Trèves. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du - peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma - chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu - mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de retour, - et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le misérable - qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue, ma chère; - mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a toujours fait - paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas! il fait trop - bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses ressentimens contre ses - ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour moi.» Après qu'elle eut - essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de chanson, qu'elle - chanta tristement: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <i>Iris au bord de la Seine,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Les yeux baignés de pleurs,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Disoit à Célimène:</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Conservez vos froideurs,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Les hommes sont trompeurs.</i> - </p> - <br /> - <p class="i16"> - <i>Ils vous diront, peut-être,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Qu'ils aiment tendrement;</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Mais si-tôt que les traitres</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>Sont quinze jours absens,</i> - </p> - <p class="i16"> - <i>On les voit inconstans.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - «Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de - tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque - commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah! - Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des gens - heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent - qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute qu'elle - est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour à tambour - battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les hommes n'ont - qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce n'est que par - vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles seroient bien - fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, monsieur le comte, - monsieur le chevalier est amoureux de madame une telle. Elles aiment bien - mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et des larmes. Ainsi il ne - faut pas s'étonner si ces commerces se rompent: comme l'on trouve partout - des belles, on en retrouve autant que l'on en perd. Mais, Madame, on ne - trouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit éclairé et au-dessus - des bagatelles, dont le cœur soit tendre et délicat, qui n'aiment leur - amant que pour sa vertu, son amour et sa fidélité.--Jamais, interrompit - Madame, jamais je n'avois si bien compris le plaisir qu'une amour secrète - peut donner; mais en vérité, Duchesse, je vois bien que notre beau Légat a - rendu votre cœur merveilleusement savant; vous m'en direz des - particularités à Saint-Cloud, où je vous prierai de venir passer quelques - jours avec moi.» Elle lui accorda, et se séparèrent à cette condition. - </p> - <p> - Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames ici - de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de - Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et, - sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets - d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un - effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours - est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est ravissant. - Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui plaît, - écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout autant - qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le Roi dit - qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se railloit de - ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres faisoient. - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Un jeune prince soit et grand et généreux!</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>C'est une qualité que j'aime en un monarque;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>La tendresse d'un roi est une belle marque,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés, - et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Oui, cette passion, de toutes la plus belle,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Traîne dans un esprit cent vertus après elle;</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Aux nobles actions elle pousse les cœurs,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle - occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie ne - seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite conversation en - vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon de l'embarrasser, - en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et voyez ce qu'elle - ajouta ensuite: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <i>Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,</i> - </p> - <p class="i10"> - <i>Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre.</i> - </p> - </div> - </div> - <p> - Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant - d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de - désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une - grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce - que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y - trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour - l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en - aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva - avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie extrême, - qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit qu'il ne - l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car, continua-t-elle, ne - croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma personne désormais - n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui peut plaire, et enfin - je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus satisfaits, vous ne - cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les contenter. Cependant, - ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais ailleurs ce que vous trouvez - en moi.--J'entends, j'entends tout, répartit le Roi avec une passion - extrême; oui, je sais que je ne trouverai jamais en personne ces divins - caractères qui m'ont su charmer, et que je ne trouverai jamais qu'en vous - cet esprit admirable et charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les - déserts effroyables, on pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au - contraire, avec beaucoup de plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos - injustes soupçons, un prince qui vous adore, et croyez que je sais que je - ne trouverai jamais en personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne - foi duquel je me repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime - comme je veux être aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces - coquettes aimeroient ma personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi - à leurs pieds ne leur donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon - amour leur donneroit de tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que - votre esprit est au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez - mieux en moi la qualité d'amant passionné que celle de roi grand et - puissant; qu'il est même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas - né sur le trône, pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant - en vous des sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais - changer en faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie - pourroit détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné - à vous par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a - été par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la - vie: en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre - cœur, que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon - cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer un - cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis heureuse - d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes sentimens! Oui, - continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de croire que votre - grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé votre couronne en - vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule personne: elle n'est, - croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien aimer sans le secours des - trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je dit mille fois en moi-même, - que mon cher prince fût sans fortune et sans autre bien que ceux que la - vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie avec lui dans une condition - privée, éloignés de la cour et de la grandeur! Mais mon amour ne m'a pas - fait faire long-temps un souhait si injuste: je connois trop bien qu'aucun - autre des mortels n'est digne de vous commander; que le ciel ne pouvoit - rien mettre au-dessus de vous sans injustice; que des vertus aussi - illustres que les vôtres ne doivent être entourées que de pourpre et de - couronnes.--Quoique la modestie, répliqua le Roi, m'eût fait entendre - toutes ces louanges avec confusion, j'avoue cependant que je vous ai - écoutée avec un plaisir sans égal; car, enfin, rien dans le monde n'est si - doux que se voir estimé de ce que l'on aime; et peut-on s'imaginer une - plus grande satisfaction que celle-là?» Mademoiselle de La Vallière - réitéra encore que, quand elle ne seroit plus aimée du Roi, elle prendroit - le parti de la retraite, en cas qu'il diminuât de sa tendresse pour elle; - et on ne peut s'imaginer avec quelle passion le Roi lui répondit<a - id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> <a href="#footnote136"><sup - class="sml">136</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a - href="#footnotetag136"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, jusqu'à - la fin, manque dans la copie de Conrart. Nous donnons à la suite de - cette histoire le texte qui se trouve dans le manuscrit. - </p> - </blockquote> - <p> - Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la Princesse<a - id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> <a href="#footnote137"><sup - class="sml">137</sup></a>, où il y avoit une bonne partie des dames de la - cour et grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y - arriva, sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame - la duchesse de Mazarin<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> <a - href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a> y dit deux ou trois - grandes naïvetés à M. de Roquelaure<a id="footnotetag139" - name="footnotetag139"></a> <a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>; - le prince de Courtenai<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> <a - href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, qui en étoit amoureux, - en eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se - leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti<a - id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> <a href="#footnote141"><sup - class="sml">141</sup></a>, et dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas - qu'il la remercioit de ne dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit - s'il lui étoit arrivé la même chose qu'au prince de Courtenai. La - Vallière, en riant tout de même, lui dit qu'elle avoit aussi à le - remercier d'avoir autant d'esprit qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien - qu'elle ne se consoleroit pas, non plus que lui, si un tel malheur lui - étoit arrivé. Il est vrai que M. Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne - peut traiter plus agréablement et plus malicieusement un chapitre qu'ils - firent celui-là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a - href="#footnotetag137"> (retour) </a> Claire-Clémence de Maillé-Brezé, - fille du maréchal de Brezé et de la sœur du cardinal de Richelieu. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a - href="#footnotetag138"> (retour) </a> Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a - href="#footnotetag139"> (retour) </a> Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a - href="#footnotetag140"> (retour) </a> Louis-Charles, prince de - Courtenay, comte de Cesy, fils de Louis, prince de Courtenay, et de - Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit né le 24 mai 1640; il se maria en - 1669. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a - href="#footnotetag141"> (retour) </a> Armand de Bourbon, prince de - Conti, frère du grand Condé. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit - marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit - venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de - La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut entendu - le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des remèdes pour - tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit Madame, - enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je voudrois - bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du - jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes, - il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout pour - le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé quérir, - et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si effectivement - mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa maigreur n'étoit pas - un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu? reprit Madame.--Quoi? - reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en doute? Je vous assure que - je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la longueur de ses années comme - si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en homme savant, de la vie, de la - mort, des destinées; il ne s'en est presque rien fallu, lorsque j'ai vu la - joie du Roi, que je ne lui aie promis une immortalité pour cette - fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame, quels charmes secrets a cette créature - pour inspirer une si grande passion?--Je vous assure, reprit Chison, que - ce n'est pas son corps qui les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le - pria de lui faire part de toutes ses petites nouvelles, et une heure après - nos deux dames montèrent en carrosse pour Saint-Cloud. - </p> - <p> - En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari secret, - M. de l'Aigles<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> <a - href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>; mais comme elles - n'avoient alors que le bonheur de La Vallière en tête, elles ne - s'arrêtèrent pas à parler de celui de ces deux personnes, quoique je n'en - connoisse pas de plus grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle - connoissoit rien de plus heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit - hardiment la Duchesse, je me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je - vois le Légat; car il est certain qu'il est mille et mille fois plus - charmant que le Roi.--Ah! reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable - pour cette créature, et qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien - contester!--Mais, Madame, répliqua la Duchesse avec du dépit, vous - demeurez toujours d'accord que monsieur le Cardinal-Légat est - incomparablement plus beau et a plus de douceur, et, je pense, plus - d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, mon cœur en est bien - content.--Il est certain ce que vous dites, répliqua Madame, que le Légat - a plus de mine et de douceur que le Roi; mais pour de l'esprit, il faut - que vous sachiez qu'on n'en peut pas avoir plus que le Roi n'en a avec ce - qu'il aime, ni plus de respect. Encore une fois, Madame, vous ne savez pas - combien le particulier du Roi est agréable avec une personne pour qui il a - de la passion. Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule - personne en tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de - passion dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme - dans le premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que - d'elle; il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que - mademoiselle d'Attigny<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> <a - href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> disoit à une de mes - amies, ces jours passés, étoit vrai, comme je le crois, je ne connois - personne qui aime si bien que le Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, - même le comte de Guiche?--Il est bien aimable, reprit Madame, mais il - n'est pas si passionné que le Roi.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a - href="#footnotetag142"> (retour) </a> Le marquis de Laigues (et non - l'Aigle), étant allé à Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au - nom des Frondeurs, y trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et - fort bien de sa personne; il réussit à lui plaire, et tous deux - s'attachèrent si bien l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. - Brienne regarde aussi le marquis de Laigues comme «le mari de conscience - de la duchesse». Voy. M. Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a - href="#footnotetag143"> (retour) </a> Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut. - </p> - </blockquote> - <p> - Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit - donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit - amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces termes. - </p> - <hr /> - <h3> - APPENDICE - </h3> - <h4> - À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE. - </h4> - <p> - Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les pages qui - terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle de La Vallière; on y - trouvera, outre quelques détails sur les amours de madame de Créqui et du - Légat, des particularités nouvelles. - </p> - <p> - Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien, Madame - et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient allées se - promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur amitié leur - donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes dans le cœur, - commença la conversation par des soupirs et la finit par des larmes. La - Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et aussi tendrement - aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy que son cœur ne se - peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce n'est point à - monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens. Chacun sait qu'il a - la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les - anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté. Son esprit est - admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur est tendre pour les - femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame de Créquy sans doute - ne lui est pas ingrate. - </p> - <p> - Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée par - le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de ses - nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, - qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me quitte - sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je - sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne s'éloigne que par les - ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller contre. Je l'avoue, mais aussi - avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il m'a toujours témoigné, il - travailleroit à son retour et à apaiser le Roi. Mais, hélas! l'aversion - qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a contre ses ennemis l'emportent - sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, après avoir essuyé ses beaux yeux, - elle fit ces deux couplets de chanson: - </p> - <p class="mid"> - <i>Iris au bord de la Seine...</i> - </p> - <p> - Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des - hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre - prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.» - </p> - <p> - La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme, pour - en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame, qui - est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que je - dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien qu'il y a - mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus charmans que - ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils obligent tout le monde - d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, qu'il est bien vrai ce que - vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans le monde qui ne font point - de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être les seuls témoins de leurs - félicités, ou tout au plus quelque agréable confident ou - confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous les amours sont - tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point. Il n'y a qu'une - certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï dire à monsieur le - duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux aimé mademoiselle de - Pons<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> <a - href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> que lorsque personne ne - le croyoit. Mais quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il - l'aima depuis pour faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille - qui n'aiment point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des - rivaux, et je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne - leur sont chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là - être amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et - ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même, n'aimant - pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles retiennent - leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au cercle: - Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame une telle. - Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien ordonné, - qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et enfin qu'une - lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames n'accordent aussi - franchement les dernières faveurs à leurs amants que si elles les - aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense ou à leur - donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces commerces - se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve beaucoup de - femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant qu'on en perd. - Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit - délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit pas souvent dont le - cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et tendres, qui n'aiment - en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu et leur fidélité. Les - femmes dont je vous parle chasseroient un empereur s'il déplaisoit à leur - amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en tête; elles sont ravies quand - l'occasion leur présente une entrevue secrète; elles s'abandonnent aux - transports; elles se redisent en secret tout ce que leurs amans leur ont - dit, et enfin ces cœurs-là sont bien pris.--Jamais, reprit Madame, je - n'avois si bien compris les plaisirs qu'un amour secret donne, comme je - fais maintenant; mais en vérité, Duchesse, tu en parles trop bien pour ne - les pas expérimenter. Dis-moi, je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu - si savant?» La Duchesse se prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit - dans la cour qui l'avoit si bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit - Madame, car vous donnez si bon ordre à vos affaires que vous passez ici - pour prude. Mais, ma belle, vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a - quelque aimable Italien dont les passions sont violentes, il n'ait fait - quelque effet dans votre âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre - beau-frère, ou je suis bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et - l'autre vous paroissez fort amis, comme gens de nouvelle - connoissance.--Aussi, reprit la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès - que j'étois à Rome.--Oui, dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et - que vous êtes méchante de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous - l'avoue, puisque je le veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je - confesse donc que le Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que - par le corps, quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer; - et moi je l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point - assez; tu as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a - inspiré tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez - si vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la - passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle - humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de - l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a - href="#footnotetag144"> (retour) </a> Tallemant a parlé longuement des - amours du duc de Guise et de mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom. - 7, p. 111 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco02.png" /> - </p> - <p> - <a name="c3" id="c3"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head04.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h2> - HISTOIRE - </h2> - <h5> - DE L'AMOUR FEINTE - </h5> - <h1> - DU ROI POUR MADAME - </h1> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous m'avouerez, - ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon rang ait été le jouet - d'une petite fille comme La Vallière; cependant c'est ce qui m'est arrivé, - et ce que je vais vous apprendre, puisque vous n'étiez point à Paris dans - ce temps-là<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> <a - href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. Vous saurez que peu de - temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien - aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit voir - assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son cœur, et - que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des momens dans la - vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela en présence de - tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le trouvassions pas - obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un jour qu'il étoit bien - plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de Roquelaure<a id="footnotetag146" - name="footnotetag146"></a> <a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>, - pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de lui faire une - plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de lui, en la - contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi pour le repos - de son cœur, et mille choses de cette nature qu'effectivement La Vallière - disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air goguenard à tout ce qu'il dit, - il réussit fort à divertir le Roi et toute la compagnie; il demanda qui - elle étoit, mais, comme il ne l'avoit pas remarquée, il ne s'en informa - pas davantage; seulement il prit grand plaisir aux bouffonneries du sieur - Roquelaure. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a - href="#footnotetag145"> (retour) </a> L'auteur fait allusion au séjour - de madame de Créqui à Rome, où son mari étoit ambassadeur en ce temps; - il y fut victime d'une espèce d'assassinat qui motiva l'envoi en France - du légat Chigi; celui-ci, en même temps qu'il apportoit au Roi une - satisfaction, faisoit, paroît-il, une cour assidue à la femme de - l'ambassadeur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a - href="#footnotetag146"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 163 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer mademoiselle - de Tonnecharante<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> <a - href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>; il dit à Roquelaure: - «Je voudrois bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il, - mais la voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre - présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux yeux - mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette raillerie la - déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le Roi lui fît un - grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il est certain - qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut pourtant point - qu'on en raillât. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a - href="#footnotetag147"> (retour) </a> Gabrielle de Rochechouart, de la - branche des comtes de Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude - de Rochechouart et de Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en - 1672, le marquis de Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de - madame de Montespan étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de - Rochechouart; Gaspard, fils de René, avoit eu lui-même pour fils - Gabriel, père de madame de Montespan, et Louis, comte de Maure. La - comtesse de Maure, tante de madame de Montespan, étoit donc alliée, à un - degré fort rapproché, de mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit - nécessaire de débrouiller cette parenté qui explique certains faits - postérieurs. - </p> - </blockquote> - <p> - Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort - spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale - qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi - sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour - qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon air - et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette - nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être - continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché à - mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans des - chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la belle, - en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme je - croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que - d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant - qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit - quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais - pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit - quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit - venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et fournissoit - bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit pas. Cependant - concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque plus personne, - de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le pauvre comte de - Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, que j'étois - aveuglée! - </p> - <p> - Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la - fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut, - il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah! - que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous - avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la jeune - Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa froideur pour - moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir qu'elle pensa - tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des attaques à la chasse: - en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se divertissoient bien de - ma simplicité; mais achevons. - </p> - <p> - Un jour que la comtesse de Maure<a id="footnotetag148" - name="footnotetag148"></a> <a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a> - me vint voir, La Vallière lui demanda si elle n'avoit point vu la - Tonnecharante, qui étoit sortie pour l'aller voir. Vous connoissez bien - l'esprit de la comtesse, qui étoit sa particulière amie; elle trouva que - La Vallière ne parloit pas comme elle devoit de sa parente et de son amie<a - id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> <a href="#footnote149"><sup - class="sml">149</sup></a>; elle s'en plaignit à moi. Je vous avoue que - dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame plaisant, de trouver à - redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de Tonnecharante; mais comme - j'avois gardé un dépit secret contre La Vallière de ce que le soir - précédent le Roi l'avoit presque toujours entretenue, je lui en fis un si - grand bruit, en la reprenant aigrement devant madame de Maure, en lui - disant que je faisois grande différence d'elle avec toutes mes filles, et - que je la trouvois fort entendue depuis quelque temps, qu'elle en pleura - de rage et de chagrin. Ce qui l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle - nous avoit entendu la railler avec mépris de sa prétendue passion pour le - Roi, et, comme vous savez que madame de Maure décidoit souverainement de - tout, elle la traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a - href="#footnotetag148"> (retour) </a> Anne Doni d'Attichi, femme de - Louis, comte de Maure, la célèbre amie de madame de Sablé et de - mademoiselle de Montpensier.--Voy. la note précédente. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a - href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur - lui prête ici une sorte de fierté fort susceptible que n'avoit point - madame de Maure, si l'on en croit les portraits que nous ont laissés - d'elle le marquis de Sourdis, dans le Recueil de portraits dédiés à - Mademoiselle, et Mademoiselle elle-même dans son petit roman de la <i>Princesse - de Paphlagonie</i>, où Madame de Maure paroît sous le nom de <i>Reine de - Misnie</i>. Partout on s'accorde à louer sa bonté. - </p> - </blockquote> - <p> - Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma - chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus - aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable joie - se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une autre - porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je n'entreprendrai - point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha de cacher pour lui - dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir savoir ses chagrins. Je - pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un moment après, disant - qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint cependant le soir avec - la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de nos dames. Elle nous - montra un bracelet de diamans d'une beauté admirable, au milieu duquel - étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une petite miniature qui représentoit - Lucrèce; le visage en étoit de cette belle Italienne qui a tant fait de - bruit dans l'univers; la bordure en étoit magnifique et enfin toutes tant - que nous étions de dames eussions tout donné pour avoir ce bijou. À quoi - bon le dissimuler? je vous avoue que je le crus à moi, et que je n'avois - qu'à faire connoître au Roi que j'en avois envie pour qu'il le demandât à - la Reine, car tout autre que lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En - effet, je ne manquai rien pour lui persuader qu'il me feroit un présent - fort agréable s'il me le donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit - rien; cependant il le prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, - et l'alla montrer à toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui - dire que nous en mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle - lui répondit d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas - la patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez - moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer, - et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la mienne - lorsque je le lui vis entre les mains! - </p> - <p> - Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes - mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce - bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après - elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La Vallière - comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa - poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri qu'elle fit, à - dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; mais, après - s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui dit: «Eh! bien, - Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi entre vos mains; - c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.» Voici la - Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette intrigue. - La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en étoient; - après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi. - </p> - <p> - Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une - heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le - voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette - montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce qu'elle - fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné - cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais, - comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse cette - créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément que le - Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette incivilité à - toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce temps-là pour - donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la tête de son - chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus de secret d'une - chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez après cela, ma - chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi. - </p> - <p> - La duchesse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> <a - href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a> la plaignit, et elles - passèrent cinq à six jours parlant chacune de leurs affaires, après lequel - temps elles revinrent à Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle - trouva presque toutes les femmes de qualité de la cour qui étoient venues - visiter la Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition<a - id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> <a href="#footnote151"><sup - class="sml">151</sup></a>. Le Roi vit entrer monsieur de Roquelaure, - auquel il demanda si l'on parleroit éternellement de ses malices pour les - femmes, à cause que le soir précédent il avoit rompu avec madame de Gersay<a - id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> <a href="#footnote152"><sup - class="sml">152</sup></a> fort mal.--«En vérité, lui dit le Roi, cette - réputation de se faire aimer des femmes et puis se moquer d'elles ne me - charmeroit point; qui peut autoriser un homme qui manque de probité pour - elles? car enfin, si parce que l'on n'a à essuyer que leurs plaintes et - leurs larmes il faut n'en rien craindre, je trouve cela horrible; et puis, - quiconque a de la probité en doit avoir partout.--En vérité, reprit la - première et la plus aimable duchesse de France, cela est bien glorieux - pour nous, qu'un roi comme le nôtre défende nos intérêts si - généreusement.-- - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a - href="#footnotetag150"> (retour) </a> L'auteur prend ici brusquement la - parole, qu'il avoit laissée à <span class="sc">Madame</span> depuis le - commencement de ce récit. On se rappelle que Madame s'adressoit à la - duchesse de Créqui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a - href="#footnotetag151"> (retour) </a> La Reine mère étoit depuis - long-temps atteinte d'un cancer. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a - href="#footnotetag152"> (retour) </a> Voy., sur le marquis de Jarsay, - dont la femme est ici en jeu, t. 1, p. 74. - </p> - </blockquote> - <p> - Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes - étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de Guise<a - id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> <a href="#footnote153"><sup - class="sml">153</sup></a> se décria tellement pour deux ou trois affaires - de cette nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du - palais qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant, - quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience! - interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation - encore une heure, toujours pillant<a id="footnotetag154" - name="footnotetag154"></a> <a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a> - Roquelaure. Ensuite il alla penser pour se confesser le lendemain, qu'il - communia avec une dévotion admirable, et partagea la journée en trois: à - Dieu, aux peuples, et à La Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes - les façons. Mais celle qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier - de cristal tout façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai - jamais vus en ma vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci; - le seul candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière - envoya au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture - avec ce billet: - </p> - <p class="ital"> - Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je pense que je - suis en état de pouvoir faire des présens au plus grand roi du monde; car - vous voulez bien, mon illustre prince, que je sois persuadée que tout ce - qui vous vient de moi vous est agréable, et que vous estimez plus une - marque de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de votre - royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est pourtant pas besoin - d'être magnifique pour me plaire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a - href="#footnotetag153"> (retour) </a> Henri de Lorraine, deuxième du - nom, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, né en 1614, mort - en 1664. Ses prétentions, sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont - été maintes fois racontées et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une - allusion à son amour pour mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize - dédia son <i>Dictionnaire des Précieuses</i>. Voy. notre édition de ce - livre, t. 2, p. 251. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a - href="#footnotetag154"> (retour) </a> Piller, railler, agacer. Terme - pris de la chasse; on dit à un chien: <i>Pille</i>, <i>pille</i>, - c'est-à-dire mords. De là <i>houspilier</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici ce - qu'il lui repartit: - </p> - <p class="ital"> - Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des présens, et je - les reçois avec plus de joie de votre main que je ne ferois de tout - l'empire de l'univers par celles de tous les hommes; mais, ma belle - enfant, conservez-moi toujours le glorieux don que vous m'avez fait de - votre cœur, car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres - avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit que vous me - donnez. - </p> - <p> - Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours de - suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement riches et - superbes, avec une échelle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a> - <a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> et une ceinture de - diamans, afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et - une veste<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> <a - href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> comme celle de la - Reine, qui lui sied fort bien. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a - href="#footnotetag155"> (retour) </a> Les femmes portoient alors des - échelles de rubans, c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons - le long du busc; les diamants remplacent ici les rubans. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a - href="#footnotetag156"> (retour) </a> «<span class="sc">Veste.</span> - Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de soie, qui va - jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et une poche de - chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années, plus courtes, - et même elles n'avoient point de poches d'homme.» (<i>Richelet.</i>)--Il - est à croire que les <i>vestes</i> des femmes différoient de celles que - portoient les hommes. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses - troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. Voyant - passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut une heure - et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite pluie que - nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il rencontra à - douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand salut. La semaine - suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles, ne voulant point que - mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que dans l'amour le secret - est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal légat<a id="footnotetag157" - name="footnotetag157"></a> <a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>, - qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur, mon plaisir - diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a - href="#footnotetag157"> (retour) </a> Le cardinal Chigi, dont nous avons - parlé plus haut, amoureux de madame de Créqui. - </p> - </blockquote> - <p> - À moitié chemin, Des Fontaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a> - <a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, par ordre du roi, - lui prépara un grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou - huit jours à Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au - lit et à tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle - de La Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si - elle n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut - saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce fût - au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car il - cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux fois - son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien autre - chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant son pied, - fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce misérable - l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa force, qui en - vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la chambre à l'autre. - Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette admirable<a - id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> <a href="#footnote159"><sup - class="sml">159</sup></a>, en attendant un autre chirurgien, qui lui tira - le bout de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée - de garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle, - son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les - jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes. - Voici un des billets qu'elle lui écrivit: - </p> - <p class="ital"> - Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi charmant que vous! - on n'a pas un moment de repos, on craint même mille choses qui ne peuvent - pas arriver; enfin je vous veux souvent du mal d'être trop aimable. - Plaignez donc ce cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les - peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, importune, et, si - j'ose dire, jalouse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a - href="#footnotetag158"> (retour) </a> Le sieur Des Fontaines ne figure à - aucun titre à cette époque sur l'état de la maison du Roi. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a - href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Admirable</i>, <i>illustre</i>, - remplacèrent le mot <i>précieuse</i>, lorsqu'il fut discrédité. - </p> - </blockquote> - <p> - En voici la réponse: - </p> - <p class="ital"> - Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous vois pas, mon - enfant, est assez pitoyable pour vous obliger à partager mes chagrins, et - à être touchée de pitié pour les maux que votre absence me fait souffrir, - qui ne peuvent être adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me - fournit; ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous souffrez - tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir. - </p> - <p> - Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si grande - pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de l'aller - quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires - importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit - aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction - qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande; - celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin sans - celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi rêvoit tout - haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, parce qu'elle - ne sçait pas assez bien le françois). - </p> - <p> - C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est - digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes qui, - aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons toujours sa - bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de mademoiselle de La - Vallière l'esprit et la modération<a id="footnotetag160" - name="footnotetag160"></a> <a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a - href="#footnotetag160"> (retour) </a> À voir cette sorte de conclusion - qui se rattache si peu à ce qui précède, il n'est pas douteux, ce - semble, que le récit n'ait été interrompu, et qu'il y ait ici une - lacune.--Nous avons vainement cherché un texte plus complet. - </p> - </blockquote> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c4" id="c4"></a> <br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head05.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - LA DEROUTE ET L'ADIEU - </h3> - <h5> - DES - </h5> - <h1> - FILLES DE JOIE - </h1> - <h4> - DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS - </h4> - <h5> - Avec leur nom, leur nombre, les particularités<br /> de leur prise et de - leur emprisonnement - </h5> - <h5> - ET LA - </h5> - <h4> - <span class="sc">requeste a Madame de la Vallière</span> - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'écris la - déroute fameuse<br /> De la bande autrefois joyeuse,<br /> Mais qui - n'est plus en ce temps-ci<br /> Qu'une bande fort en souci.<br /> - Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie, - </p> - <p class="i16"> - Je chante des filles de joie - </p> - <p class="i16"> - L'adieu, les regrets et les pleurs, - </p> - <p class="i16"> - Sans prendre part à leurs malheurs. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Muse, qui connois cette race, - </p> - <p class="i16"> - Qui t'a souvent fait la grimace - </p> - <p class="i16"> - Et méprisé cent fois tes vers, - </p> - <p class="i16"> - Lorgne-les toutes de travers, - </p> - <p class="i16"> - Et fais aussi que je les voie, - </p> - <p class="i16"> - Non plus comme filles de joie, - </p> - <p class="i16"> - Mais en filles qui font pitié; - </p> - <p class="i16"> - Pourtant, vers moi sans amitié, - </p> - <p class="i16"> - Pour cette troupe de sirènes, - </p> - <p class="i16"> - Et pour fruit de toutes mes peines, - </p> - <p class="i16"> - Fais que quelque fille de bien - </p> - <p class="i16"> - M'aime un peu sans m'en dire rien. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Paris est un séjour commode - </p> - <p class="i16"> - Où chacun peut vivre à sa mode, - </p> - <p class="i16"> - Avec droit d'y manger son pain, - </p> - <p class="i16"> - Comme dans l'empire romain, - </p> - <p class="i16"> - Car on y vit sous un roi juste, - </p> - <p class="i16"> - Comme on faisoit du temps d'Auguste, - </p> - <p class="i16"> - Avec la même liberté, - </p> - <p class="i16"> - Aussi bien l'hiver que l'été; - </p> - <p class="i16"> - Et chacun à sa fantaisie - </p> - <p class="i16"> - Y prend le droit de bourgeoisie; - </p> - <p class="i16"> - Mais comme enfin tout se corrompt, - </p> - <p class="i16"> - Le nom de bourgeois fait affront, - </p> - <p class="i16"> - On veut être encor davantage<a id="footnotetag161" - name="footnotetag161"></a> <a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - De liberté libertinage - </p> - <p class="i16"> - Se produit insensiblement, - </p> - <p class="i16"> - Et puis il faut un règlement. - </p> - <p class="i16"> - La femme, comme plus fragile, - </p> - <p class="i16"> - Commence un désordre de ville, - </p> - <p class="i16"> - Et veut toujours prendre plus haut - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle ne doit et qu'il ne faut. - </p> - <p class="i16"> - La moindre se fait demoiselle<a id="footnotetag162" - name="footnotetag162"></a> <a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Il faut brocards, il faut dentelle, - </p> - <p class="i16"> - Il faut perles et diamans, - </p> - <p class="i16"> - Il faut riches ameublemens, - </p> - <p class="i16"> - Et mille autres telles denrées<a id="footnotetag163" - name="footnotetag163"></a> <a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Mais pour les rendre ainsi parées, - </p> - <p class="i16"> - Il faudroit que tous les maris - </p> - <p class="i16"> - Fussent de vrais Jean de Paris. - </p> - <p class="i16"> - De là vient la source maligne - </p> - <p class="i16"> - Qui cause le malheur insigne - </p> - <p class="i16"> - D'être enfin prise au saut du lit - </p> - <p class="i16"> - Et surprise en flagrant délit. - </p> - <p class="i16"> - Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte! - </p> - <p class="i16"> - Sans celles que la fausse porte - </p> - <p class="i16"> - Fait sauver par quelques détroits - </p> - <p class="i16"> - Pour être prise une autre fois. - </p> - <p class="i16"> - Ninon dans un fiacre est prise - </p> - <p class="i16"> - Avec un homme à barbe grise; - </p> - <p class="i16"> - Ninon au carrosse à cinq sous<a id="footnotetag164" - name="footnotetag164"></a> <a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Se laisse prendre et file doux; - </p> - <p class="i16"> - Lucrèce en sortant est grippée; - </p> - <p class="i16"> - Babet en dansant est happée; - </p> - <p class="i16"> - On surprend Manon et Cataut - </p> - <p class="i16"> - Qui vont l'une en bas l'autre en haut; - </p> - <p class="i16"> - Jeanneton aux sergens fait tête. - </p> - <p class="i16"> - On ne vit jamais telle fête. - </p> - <p class="i16"> - Pots, pintes, tables, escabeaux, - </p> - <p class="i16"> - Siéges, chandeliers, cruches, seaux, - </p> - <p class="i16"> - Vaisselle, sans être comptée, - </p> - <p class="i16"> - Volent d'abord sur la montée. - </p> - <p class="i16"> - Tout y fait le saut périlleux, - </p> - <p class="i16"> - Jusqu'aux bouteilles deux à deux; - </p> - <p class="i16"> - Puis Jeanneton court à la broche. - </p> - <p class="i16"> - Cependant un sergent l'accroche; - </p> - <p class="i16"> - Elle l'égratigne et le mord. - </p> - <p class="i16"> - Les voilà tous deux en discord, - </p> - <p class="i16"> - Prêts à s'arracher la prunelle; - </p> - <p class="i16"> - Mais le sergent est plus fort qu'elle: - </p> - <p class="i16"> - Il l'entraîne contre son gré, - </p> - <p class="i16"> - Lui fait sauter plus d'un degré, - </p> - <p class="i16"> - Et, sans entendre raillerie, - </p> - <p class="i16"> - La mène à la Conciergerie. - </p> - <p class="i16"> - On déniche dès le matin - </p> - <p class="i16"> - La fameuse et fière Catin: - </p> - <p class="i16"> - Quoiqu'on la fasse aller en chaise. - </p> - <p class="i16"> - Elle n'est pas trop à son aise, - </p> - <p class="i16"> - La commodité lui déplaît; - </p> - <p class="i16"> - Mais on s'en sert telle qu'elle est. - </p> - <p class="i16"> - Marquise, comtesse ou baronne, - </p> - <p class="i16"> - Il faut comparoître en personne, - </p> - <p class="i16"> - Et faire entrer au Chatelet, - </p> - <p class="i16"> - À jour ordonné sans délai: - </p> - <p class="i16"> - C'est un arrêt irrévocable. - </p> - <p class="i16"> - On prend au lit, on prend à table; - </p> - <p class="i16"> - Pourvu qu'on soit en mauvais lieu, - </p> - <p class="i16"> - Suffit, la prise est de bon jeu. - </p> - <p class="i16"> - On a beau dire: Je suis telle, - </p> - <p class="i16"> - Je suis d'auprès de la Tournelle, - </p> - <p class="i16"> - Mon mari me connoit fort bien; - </p> - <p class="i16"> - Tout ce discours ne sert de rien, - </p> - <p class="i16"> - Il faut aller où l'on vous mène. - </p> - <p class="i16"> - Pourquoi courir la pretantaine, - </p> - <p class="i16"> - Lui disent les sergens railleurs, - </p> - <p class="i16"> - Et venir autre part qu'ailleurs? - </p> - <p class="i16"> - Hé bien! que votre mari vienne, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il vous retire et vous retienne, - </p> - <p class="i16"> - S'il ne vous fait le même tour - </p> - <p class="i16"> - Que le procureur de la cour - </p> - <p class="i16"> - Fit l'autre jour à telle dame - </p> - <p class="i16"> - Qui voulut se dire sa femme; - </p> - <p class="i16"> - «Allez, je ne vous connois point, - </p> - <p class="i16"> - Et demeurons en sur ce point», - </p> - <p class="i16"> - Lui dit-il fort bien en colère. - </p> - <p class="i16"> - À cela que pourriez-vous faire? - </p> - <p class="i16"> - Quand un homme est ainsi fâché, - </p> - <p class="i16"> - Sa femme en porte le péché. - </p> - <p class="i16"> - À propos, chez dame Thomasse, - </p> - <p class="i16"> - Deux femmes de fort bonne race - </p> - <p class="i16"> - Furent prises au trébuchet, - </p> - <p class="i16"> - Et passèrent hier le guichet, - </p> - <p class="i16"> - Et tous les jours, on en attrape - </p> - <p class="i16"> - À l'heure que l'on met la nape: - </p> - <p class="i16"> - Cela veut dire en plein midi<a id="footnotetag165" - name="footnotetag165"></a> <a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Ha! qu'un sergent est étourdi, - </p> - <p class="i16"> - De venir frapper à cette heure! - </p> - <p class="i16"> - Personne à table ne demeure; - </p> - <p class="i16"> - Il peut tout seul se mettre là: - </p> - <p class="i16"> - Car aussitôt chacun s'en va, - </p> - <p class="i16"> - Laisse chapon, ragoût et soupe, - </p> - <p class="i16"> - Laisse du vin dedans sa coupe, - </p> - <p class="i16"> - Et fait place à quatre sergents - </p> - <p class="i16"> - Qu'il laisse buvans et mangeans, - </p> - <p class="i16"> - Et souhaite qu'ils en étouffent, - </p> - <p class="i16"> - Tandis que les dames s'épouffent. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - D'autres, avec des Savoyards, - </p> - <p class="i16"> - S'enferment bien de toutes parts, - </p> - <p class="i16"> - Puis sortent par la cheminée; - </p> - <p class="i16"> - De quoi la cohorte étonnée - </p> - <p class="i16"> - Pense que le diable a pris part - </p> - <p class="i16"> - À cet inopiné départ. - </p> - <p class="i16"> - Rien ne sort à porte rompue, - </p> - <p class="i16"> - Elles sont déjà dans la rue; - </p> - <p class="i16"> - Les Savoyards crient haut et bas: - </p> - <p class="i16"> - Sergens, vous ne nous tenez pas; - </p> - <p class="i16"> - Mais les sergens, tout pleins de rage, - </p> - <p class="i16"> - S'en prennent d'abord au ménage; - </p> - <p class="i16"> - Ils renversent et brisent tout; - </p> - <p class="i16"> - Chacun en emporte son bout, - </p> - <p class="i16"> - Mais ce bout ne vaut pas la peine - </p> - <p class="i16"> - De faire une entreprise vaine. - </p> - <p class="i16"> - Ils vont chez la belle aux beaux yeux; - </p> - <p class="i16"> - Chez elle ils réussiront mieux; - </p> - <p class="i16"> - Elle est dame à se laisser prendre - </p> - <p class="i16"> - Et point difficile à se rendre; - </p> - <p class="i16"> - Tout bretteur se rend maître là, - </p> - <p class="i16"> - Si-tôt qu'il a dit: Me voilà! - </p> - <p class="i16"> - Sergent qui commande à baguette - </p> - <p class="i16"> - N'a pas moins de droit que la brette; - </p> - <p class="i16"> - Ouvrez vite, c'est temps perdu, - </p> - <p class="i16"> - Levez-vous, le lit est vendu, - </p> - <p class="i16"> - Lui dit-il en propres paroles. - </p> - <p class="i16"> - Prenez, dit-elle, deux pistoles - </p> - <p class="i16"> - Et me laissez vivre en repos. - </p> - <p class="i16"> - C'est parler for mal à propos. - </p> - <p class="i16"> - Ha! vous ne ferez point affaire, - </p> - <p class="i16"> - Dit le sergent fort en colère. - </p> - <p class="i16"> - Pour qui me prenez-vous ici? - </p> - <p class="i16"> - Pensez-vous échapper ainsi? - </p> - <p class="i16"> - Si je n'avois la retenue, - </p> - <p class="i16"> - Vous iriez à pied par la rue; - </p> - <p class="i16"> - Mais c'est en chaise que l'on sort - </p> - <p class="i16"> - Quand on en veut payer le port. - </p> - <p class="i16"> - Tel est le destin de nos belles - </p> - <p class="i16"> - Et d'autres qui sont avec elles: - </p> - <p class="i16"> - Nicole, Claudine, Margot - </p> - <p class="i16"> - Et Perrette? et Jeanne au pied-bot, - </p> - <p class="i16"> - Martine, la souffle-rôties, - </p> - <p class="i16"> - Toutes servantes addenties, - </p> - <p class="i16"> - Qui deçà, qui delà, font flus, - </p> - <p class="i16"> - Mais elles ne reviennent plus. - </p> - <p class="i16"> - Bon pied, bon-œil et bonne bête - </p> - <p class="i16"> - Fait bien lors un coup de sa tête. - </p> - <p class="i16"> - Comme on déniche des moineaux, - </p> - <p class="i16"> - Ou comme l'on cuit des perdreaux, - </p> - <p class="i16"> - Tout ainsi l'on prend Christoflette, - </p> - <p class="i16"> - Poncette, Gilette, Nisette, - </p> - <p class="i16"> - En sortant de leurs nids à rats; - </p> - <p class="i16"> - L'une échappe de l'embarras, - </p> - <p class="i16"> - On la prend, on lui dit. C'est que<a id="footnotetag166" - name="footnotetag166"></a> <a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Il faut venir au Fort l'Évêque, - </p> - <p class="i16"> - Et de prises pour un matin - </p> - <p class="i16"> - J'en compte cent, sans le fretin. - </p> - <p class="i16"> - Guère de gens ne sont en peine - </p> - <p class="i16"> - De s'informer où l'on les mène, - </p> - <p class="i16"> - Excepté quelques perruquiers, - </p> - <p class="i16"> - Quelques parfumeurs et poudriers, - </p> - <p class="i16"> - Quelques faiseurs de confitures, - </p> - <p class="i16"> - Ou bien de mignonnes chaussures, - </p> - <p class="i16"> - De fards, de pommades, de gands, - </p> - <p class="i16"> - De vieilles jupes, vieux rubans, - </p> - <p class="i16"> - Repassez à la friperie, - </p> - <p class="i16"> - Et faiseurs de pâtisserie. - </p> - <p class="i16"> - Hé quoi! si souvent escroqués, - </p> - <p class="i16"> - Faut-il encore qu'ils soient moqués? - </p> - <p class="i16"> - Ô personnes ensorcelées, - </p> - <p class="i16"> - De prêter ainsi leurs denrées - </p> - <p class="i16"> - Sur janvier, février et mars, - </p> - <p class="i16"> - Pour courre après de tels hasards! - </p> - <p class="i16"> - Au contraire, mille personnes - </p> - <p class="i16"> - Prudentes, sages, belles, bonnes, - </p> - <p class="i16"> - Rendront grâce aux bons magistrats - </p> - <p class="i16"> - Qui leur ont sauvé tant de pas, - </p> - <p class="i16"> - Et réduit leurs maris à vivre - </p> - <p class="i16"> - D'un air qu'il ne les faut pas suivre. - </p> - <p class="i16"> - Ô combien d'argent épargné - </p> - <p class="i16"> - À tel, qui pour être lorgné - </p> - <p class="i16"> - Le faisoit, mettant tout en gage, - </p> - <p class="i16"> - Et trop tôt gueux et trop tard sage! - </p> - <p class="i16"> - Voilà ce que c'est d'écouter - </p> - <p class="i16"> - Un sexe qui vient nous tenter, - </p> - <p class="i16"> - Qui nous fait croire qu'il nous aime, - </p> - <p class="i16"> - Et puis nous perd comme lui-même! - </p> - <p class="i16"> - Ô qu'elles sont en bel état - </p> - <p class="i16"> - Pour un marquisat ou comtat! - </p> - <p class="i16"> - Ainsi fait la vanité sotte - </p> - <p class="i16"> - D'une poupée une marotte, - </p> - <p class="i16"> - D'une belle idole un jouet, - </p> - <p class="i16"> - Et du jeu l'on en vient au fouet<a id="footnotetag167" - name="footnotetag167"></a> <a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - C'est là d'une façon fort belle - </p> - <p class="i16"> - Se faire passer demoiselle. - </p> - <p class="i16"> - Et pourtant une infinité - </p> - <p class="i16"> - Passent en cette qualité; - </p> - <p class="i16"> - Mais la prudente politique - </p> - <p class="i16"> - En va faire une république - </p> - <p class="i16"> - Que l'on veut envoyer à l'eau, - </p> - <p class="i16"> - S'entend pourtant dans un vaisseau. - </p> - <p class="i16"> - Alors toute personne sage - </p> - <p class="i16"> - Fera des vœux pour leur passage, - </p> - <p class="i16"> - Priera les flots, Neptune aussi, - </p> - <p class="i16"> - De les porter bien loin d'ici<a id="footnotetag168" - name="footnotetag168"></a> <a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Aux vents, pour moi, je fais prière - </p> - <p class="i16"> - De leur bien souffler au derrière, - </p> - <p class="i16"> - C'est du navire que je dis; - </p> - <p class="i16"> - J'excepte le vent yapis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a> - <a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>: - </p> - <p class="i16"> - Car ce vent seroit tout contraire, - </p> - <p class="i16"> - Et des poètes d'ordinaire - </p> - <p class="i16"> - Il est invoqué pour les gens - </p> - <p class="i16"> - Qu'on veut revoir en peu de temps. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Alors aussi d'autre manière - </p> - <p class="i16"> - Tout débauché fera prière; - </p> - <p class="i16"> - Mais prières de débauchés - </p> - <p class="i16"> - Sont souvent autant de péchés; - </p> - <p class="i16"> - Le Ciel, qui le sait, les délaisse - </p> - <p class="i16"> - Et ne s'en hausse ni s'en baisse; - </p> - <p class="i16"> - Les enfans leur crient au renard<a id="footnotetag170" - name="footnotetag170"></a> <a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Pourtant dans ce fameux départ - </p> - <p class="i16"> - On voit blémir un pauvre drôle - </p> - <p class="i16"> - Quand il entend lire le rôle - </p> - <p class="i16"> - Où des premières est Fanchon, - </p> - <p class="i16"> - Qui de ses deux yeux de cochon - </p> - <p class="i16"> - Lui vint percer le cœur et l'âme; - </p> - <p class="i16"> - Alors il ne peut qu'il ne blâme - </p> - <p class="i16"> - Et polices et magistrats. - </p> - <p class="i16"> - Ô! dit-il en parlant tout bas, - </p> - <p class="i16"> - Quelle injustice, quel dommage, - </p> - <p class="i16"> - De faire à Fanchon cet outrage! - </p> - <p class="i16"> - Puis, demeurant droit comme un pieu, - </p> - <p class="i16"> - Il enrage et jure morbieu, - </p> - <p class="i16"> - Et maudit en soi la police. - </p> - <p class="i16"> - De peur qu'il a de la justice; - </p> - <p class="i16"> - Mais il a beau se garder bien, - </p> - <p class="i16"> - Jamais justice ne perd rien. - </p> - <p class="i16"> - Dieu veuille qu'il s'amende - </p> - <p class="i16"> - Et que jamais on ne le pende! - </p> - <p class="i16"> - On en pend de bien plus hupés - </p> - <p class="i16"> - Qu'un sexe pipeur a pipés. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Enfin nos pies dénichées, - </p> - <p class="i16"> - De leur départ assez fachées, - </p> - <p class="i16"> - De tous côtés d'un œil hagard. - </p> - <p class="i16"> - Regardent le tiers et le quart. - </p> - <p class="i16"> - Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être, - </p> - <p class="i16"> - Ne fait semblant, de les connoître. - </p> - <p class="i16"> - L'une soupire, l'autre rit; - </p> - <p class="i16"> - L'une soupire, une autre maudit; - </p> - <p class="i16"> - Quelque autre fait la grimace - </p> - <p class="i16"> - D'un singe qui demande grâce; - </p> - <p class="i16"> - Une autre sans honte et sans front - </p> - <p class="i16"> - Se moque d'honneur et d'affront. - </p> - <p class="i16"> - La demoiselle et la marquise, - </p> - <p class="i16"> - Mais marquise de bonne prise, - </p> - <p class="i16"> - Ont le bec alors bien gelé, - </p> - <p class="i16"> - Et le caquet mal affilé. - </p> - <p class="i16"> - Elles n'ont point ici par voye, - </p> - <p class="i16"> - Bruns ni blondins qui les cotoye. - </p> - <p class="i16"> - Les sergens sont leurs quinolas<a id="footnotetag171" - name="footnotetag171"></a> <a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Qui sont des meneurs par le bras, - </p> - <p class="i16"> - Meneurs de fort mauvaise grâce, - </p> - <p class="i16"> - Et tous meneurs chassant de race, - </p> - <p class="i16"> - Meneurs à leur rompre le cou, - </p> - <p class="i16"> - En les menant devinez où. - </p> - <p class="i16"> - Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge<a id="footnotetag172" - name="footnotetag172"></a> <a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Vers un grand bateau qui ne bouge. - </p> - <p class="i16"> - Là, toutes entrant en complot, - </p> - <p class="i16"> - On crie: À Chaillot! à Chaillot! - </p> - <p class="i16"> - C'est aux Bons Hommes à Surène, - </p> - <p class="i16"> - C'est où ce grand bateau les mène; - </p> - <p class="i16"> - S'il fait beau temps l'on pourra bien - </p> - <p class="i16"> - Passer outre sans dire rien. - </p> - <p class="i16"> - Adieu Paris, comme il nous semble, - </p> - <p class="i16"> - Disent-elles toutes ensemble. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! que de gens, de métier - </p> - <p class="i16"> - Sont fâchés en chaque quartier: - </p> - <p class="i16"> - Car ils perdent la chalandise - </p> - <p class="i16"> - Et de baronne et de marquise. - </p> - <p class="i16"> - À présent tout est renversé, - </p> - <p class="i16"> - Notre honneur est bien bas percé: - </p> - <p class="i16"> - Nous donnerions, étant au rôle, - </p> - <p class="i16"> - La qualité pour une obole. - </p> - <p class="i16"> - Du moins que ne nous réduit-on - </p> - <p class="i16"> - À reprendre le chaperon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a> - <a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>? - </p> - <p class="i16"> - Après avoir été coquettes, - </p> - <p class="i16"> - Quel mal d'être chaperonettes, - </p> - <p class="i16"> - Même de porter le tocquet<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a> - <a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Avecque quelque autre affiquet, - </p> - <p class="i16"> - Tout ainsi que la bourgeoisie, - </p> - <p class="i16"> - Qui de grande peur est saisie - </p> - <p class="i16"> - Qu'on ne règle au temps de jadis - </p> - <p class="i16"> - Et sa coiffure et ses habits; - </p> - <p class="i16"> - Que d'une demi-demoiselle - </p> - <p class="i16"> - On en fasse une péronnelle. - </p> - <p class="i16"> - On en seroit tout aussi bien - </p> - <p class="i16"> - Si le monde n'en disoit rien. - </p> - <p class="i16"> - Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise, - </p> - <p class="i16"> - On en seroit plus à son aise, - </p> - <p class="i16"> - On ne se ruineroit point - </p> - <p class="i16"> - Pour du brocart<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> <a - href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> et pour du point<a - id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> <a href="#footnote176"><sup - class="sml">176</sup></a>: - </p> - <p class="i16"> - La chemisette<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> <a - href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, la houbille<a - id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> <a href="#footnote178"><sup - class="sml">178</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Le corset, quelque autre guenille, - </p> - <p class="i16"> - Un filet à mouche, un jupon - </p> - <p class="i16"> - Pour parer seroit aussi bon. - </p> - <p class="i16"> - Mais zeste, attendez-nous sous l'orme! - </p> - <p class="i16"> - On nous prendra pour la réforme. - </p> - <p class="i16"> - Bon Dieu! que nous avons de soin! - </p> - <p class="i16"> - C'est bien de nous qu'on a besoin! - </p> - <p class="i16"> - Laissons faire le politique. - </p> - <p class="i16"> - Qui règle la chose publique; - </p> - <p class="i16"> - Mais qu'en le laissant faire aussi - </p> - <p class="i16"> - Elle nous chasse loin d'ici! - </p> - <p class="i16"> - Adieu bal, adieu comédie - </p> - <p class="i16"> - Adieu, puisqu'il faut qu'on le die, - </p> - <p class="i16"> - Au Marais, notre rendez-vous, - </p> - <p class="i16"> - Où souvent, avec cent filoux, - </p> - <p class="i16"> - Nous avons joué notre rôle - </p> - <p class="i16"> - À dépouiller un pauvre drôle, - </p> - <p class="i16"> - Étranger ou provincial, - </p> - <p class="i16"> - Où je ne m'acquitai pas mal - </p> - <p class="i16"> - Du beau soin d'escroquer la dupe - </p> - <p class="i16"> - Tantôt d'un bas, puis d'une jupe, - </p> - <p class="i16"> - D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou, - </p> - <p class="i16"> - D'un rubis, d'un autre bijou, - </p> - <p class="i16"> - D'un anneau, d'une garniture, - </p> - <p class="i16"> - D'un brasselet, d'une coiffure, - </p> - <p class="i16"> - D'un miroir, d'un ameublement, - </p> - <p class="i16"> - D'un cabinet, d'un diamant, - </p> - <p class="i16"> - D'une aiguière, d'un bassin même, - </p> - <p class="i16"> - Selon que plus ou moins on aime. - </p> - <p class="i16"> - Manger enfin carosse et train, - </p> - <p class="i16"> - Le mettre nud comme la main, - </p> - <p class="i16"> - Étoit mon principal office. - </p> - <p class="i16"> - J'en cachois si bien l'artifice, - </p> - <p class="i16"> - Que mon pauvre dupe croyoit - </p> - <p class="i16"> - Que je brulois comme il bruloit; - </p> - <p class="i16"> - Mais bientôt mon cœur, tout de glace. - </p> - <p class="i16"> - Le forçoit de céder la place - </p> - <p class="i16"> - A quelque autre simple niais - </p> - <p class="i16"> - Qu'on prenoit du même biais; - </p> - <p class="i16"> - Mais après toutes nos fredaines, - </p> - <p class="i16"> - Dont nous allons porter les peines, - </p> - <p class="i16"> - Voilà nos plaisirs qui sont morts, - </p> - <p class="i16"> - Et nous en sommes aux remords. - </p> - <p class="i16"> - Adieu promenades de Seine, - </p> - <p class="i16"> - Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne! - </p> - <p class="i16"> - Ha! que nous allons loin d'Issy, - </p> - <p class="i16"> - De Vaugirard et de Passy! - </p> - <p class="i16"> - Mais c'est où le destin nous mène. - </p> - <p class="i16"> - Adieu Pont Neuf<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> <a - href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, Samaritaine, - </p> - <p class="i16"> - Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux, - </p> - <p class="i16"> - Où nous passions des jours si beaux! - </p> - <p class="i16"> - Nous allions en passer aux isles; - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'on ne nous veut plus aux villes, - </p> - <p class="i16"> - Il nous faut aller au désert. - </p> - <p class="i16"> - Et comme toute chose sert, - </p> - <p class="i16"> - Nostre disgrâce nous délivre. - </p> - <p class="i16"> - De l'homme brutal, de l'homme ivre, - </p> - <p class="i16"> - De l'homme jaloux, du coquin, - </p> - <p class="i16"> - Et du voleur et du faquin, - </p> - <p class="i16"> - Dont nous souffrons la tyrannie, - </p> - <p class="i16"> - Les bassesses, la vilénie: - </p> - <p class="i16"> - Supplice le plus grand qui soit. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! si la femme savoit - </p> - <p class="i16"> - Quelle sujétion a celle - </p> - <p class="i16"> - Qui fait le métier de donzelle, - </p> - <p class="i16"> - Elle n'en tâteroit jamais, - </p> - <p class="i16"> - Vivroit comme moi désormais, - </p> - <p class="i16"> - Qui promets, qui proteste et jure - </p> - <p class="i16"> - D'estre meilleure créature. - </p> - <p class="i16"> - Mes compagnes en font autant; - </p> - <p class="i16"> - Prenez-le pour argent comptant: - </p> - <p class="i16"> - Nous tiendrons un chemin contraire, - </p> - <p class="i16"> - Pourvu qu'on-nous le fasse faire. - </p> - <p class="i16"> - Ainsi ce beau discours finit. - </p> - <p class="i16"> - Mais elles n'avoient pas tout dit; - </p> - <p class="i16"> - Il falloit encor nous apprendre - </p> - <p class="i16"> - Combien elles en ont fait pendre, - </p> - <p class="i16"> - Combien de galans ébahis - </p> - <p class="i16"> - Par elles se sont vus trahis, - </p> - <p class="i16"> - Et combien de lâches querelles - </p> - <p class="i16"> - Se sont faites pour l'amour d'elles, - </p> - <p class="i16"> - De mauvais coups, d'assassinats, - </p> - <p class="i16"> - De vols qu'elles ne disent pas, - </p> - <p class="i16"> - De marchands affrontés sans honte, - </p> - <p class="i16"> - D'emprunts dont on ne tient nul compte; - </p> - <p class="i16"> - Combien de jeunes gens enfin - </p> - <p class="i16"> - Ont fait par là mauvaise fin; - </p> - <p class="i16"> - Combien de désordre aux familles; - </p> - <p class="i16"> - Combien il s'est perdu de filles, - </p> - <p class="i16"> - Combien d'enfans ou d'avortons: - </p> - <p class="i16"> - Quand finir, si nous les comptons? - </p> - <p class="i16"> - Mais pensons à choses plus hautes, - </p> - <p class="i16"> - Faisons profit de tant de fautes; - </p> - <p class="i16"> - Car des dames de la façon - </p> - <p class="i16"> - Font une fort belle leçon - </p> - <p class="i16"> - A toute fille de boutique - </p> - <p class="i16"> - Qui de demoiselle se pique, - </p> - <p class="i16"> - Et qui hors d'un comptoir tout gras - </p> - <p class="i16"> - Fait la dame à vingt-cinq carats; - </p> - <p class="i16"> - Instruction aux artisannes, - </p> - <p class="i16"> - Aux servantes, aux paysannes, - </p> - <p class="i16"> - A toute autre grisette aussi, - </p> - <p class="i16"> - De ne jamais broncher ainsi; - </p> - <p class="i16"> - Désormais la sage bourgeoise, - </p> - <p class="i16"> - Vivant en liberté françoise, - </p> - <p class="i16"> - Ira partout le front levé, - </p> - <p class="i16"> - Et tiendra le haut du pavé - </p> - <p class="i16"> - Sans peur de se voir affrontée - </p> - <p class="i16"> - Par quelque cambrouse effrontée - </p> - <p class="i16"> - Qui fait par un méchant trotin<a id="footnotetag180" - name="footnotetag180"></a> <a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Porter sa jupe de satin. - </p> - <p class="i16"> - L'honneur, la vertu, le mérite, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il faudra que chacun imite, - </p> - <p class="i16"> - Feront renaître dans nos jours - </p> - <p class="i16"> - De justes et chastes amours. - </p> - <p class="i16"> - L'impureté sera bannie - </p> - <p class="i16"> - Des plaisirs de la douce vie. - </p> - <p class="i16"> - Tout ira comme il doit aller. - </p> - <p class="i16"> - Mais il faut d'ici détaler, - </p> - <p class="i16"> - Rebut du sexe, on vous l'ordonne; - </p> - <p class="i16"> - Sans vous la ville est belle et bonne, - </p> - <p class="i16"> - On y va vivre en sûreté - </p> - <p class="i16"> - Dans une honnête liberté; - </p> - <p class="i16"> - Les bons desseins qu'on a pour elle - </p> - <p class="i16"> - La font de plus belle en plus belle. - </p> - <p class="i16"> - Paris est plus qu'il ne paroît, - </p> - <p class="i16"> - Mais jamais ne fut ce qu'il est. - </p> - <p class="i16"> - Les laquais y sont sans épées<a id="footnotetag181" - name="footnotetag181"></a> <a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Les maris sans dames fripées, - </p> - <p class="i16"> - Les rues sans boue en ce tems<a id="footnotetag182" - name="footnotetag182"></a> <a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Sans embarras et sans auvents<a id="footnotetag183" - name="footnotetag183"></a> <a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et bientôt les modes nouvelles - </p> - <p class="i16"> - Rendront nos casaques plus belles; - </p> - <p class="i16"> - Et ce qui sera de plus beau - </p> - <p class="i16"> - C'est la sûreté du manteau: - </p> - <p class="i16"> - Car bientôt, grace à la police, - </p> - <p class="i16"> - Paris sera purgé de vice, - </p> - <p class="i16"> - Et des vicieuses aussi, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'aiment guère tout ceci; - </p> - <p class="i16"> - Mais plaise ou non, ris ou grimace, - </p> - <p class="i16"> - Il faut que justice se fasse, - </p> - <p class="i16"> - Et de la façon qu'on s'y prend - </p> - <p class="i16"> - On fait tout ce qu'on entreprend. - </p> - <p class="i16"> - Il faut que Paris se nettoye - </p> - <p class="i16"> - De boue et de filles de joie. - </p> - <p class="i16"> - Que de voleurs sont étourdis - </p> - <p class="i16"> - De voir faire ce que je dis, - </p> - <p class="i16"> - Et doutent pendant leur asyle - </p> - <p class="i16"> - S'ils doivent demeurer en ville. - </p> - <p class="i16"> - Je ne sais que leur conseiller, - </p> - <p class="i16"> - Sinon de ne plus travailler - </p> - <p class="i16"> - D'un métier bientôt sans pratique - </p> - <p class="i16"> - Quand on n'en tiendra plus boutique. - </p> - <p class="i16"> - Hélas! que de gens affligés - </p> - <p class="i16"> - De se voir ainsi délogés! - </p> - <p class="i16"> - Qu'ils seront mal dans leurs affaires! - </p> - <p class="i16"> - Sans ces personnes nécessaires, - </p> - <p class="i16"> - Le trafic ne vaudra plus rien, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'il va manquer de soutien: - </p> - <p class="i16"> - A moins que d'aller dans les Indes - </p> - <p class="i16"> - Racheter cent pauvres Dorindes, - </p> - <p class="i16"> - Cent Sylvies et cent Philis, - </p> - <p class="i16"> - Les vols seront mal établis. - </p> - <p class="i16"> - Que fera le laquais en peine - </p> - <p class="i16"> - De la prise d'un point de Gène, - </p> - <p class="i16"> - Et de la bague et des pendans, - </p> - <p class="i16"> - Des nœuds, de la montre et des gans? - </p> - <p class="i16"> - Il n'aura plus devant sa porte - </p> - <p class="i16"> - Personne à présent qui les porte. - </p> - <p class="i16"> - L'économe d'une maison - </p> - <p class="i16"> - N'aura plus de dame Alison - </p> - <p class="i16"> - Chez qui porter toutes les brippes - </p> - <p class="i16"> - Et quelquefois de bonnes nippes - </p> - <p class="i16"> - Que l'on fait perdre tout exprès - </p> - <p class="i16"> - Et qu'on cherche long-temps après. - </p> - <p class="i16"> - Les pauvres filoux sans ressource - </p> - <p class="i16"> - Auront-ils où vuider la bourse - </p> - <p class="i16"> - Qui sera surprise avec art? - </p> - <p class="i16"> - Pour qui tant se mettre au hasard? - </p> - <p class="i16"> - C'étoit pour l'entretien de Lise - </p> - <p class="i16"> - Que tout étoit de bonne prise; - </p> - <p class="i16"> - Sa juppe et tant de linge fin - </p> - <p class="i16"> - N'étoient venus que de larcin; - </p> - <p class="i16"> - Mais présentement que l'on grippe - </p> - <p class="i16"> - Et Lise et toute autre guenippe, - </p> - <p class="i16"> - Il ne sera plus de besoin - </p> - <p class="i16"> - De prendre d'elle tant de soin: - </p> - <p class="i16"> - Le public la prend en sa charge, - </p> - <p class="i16"> - Et pour l'avenir en décharge - </p> - <p class="i16"> - Tous ces gens qui font aujourd'hui - </p> - <p class="i16"> - La charité du bien d'autrui. - </p> - <p class="i16"> - Cela fait tort à leur largesse, - </p> - <p class="i16"> - Leur ôte leur bureau d'adresse<a id="footnotetag184" - name="footnotetag184"></a> <a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Met un voleur sur le pavé - </p> - <p class="i16"> - Fort en danger d'être trouvé - </p> - <p class="i16"> - Saisi du vol qu'il vient de faire. - </p> - <p class="i16"> - Il n'est pour lui plus de repaire - </p> - <p class="i16"> - Contre le chevalier du guet - </p> - <p class="i16"> - Qui prend le porteur du paquet. - </p> - <p class="i16"> - Je l'avoue, et ces receleuses - </p> - <p class="i16"> - Lui servoient encor de fileuses - </p> - <p class="i16"> - A filer sa corde plus doux. - </p> - <p class="i16"> - Que de malheur pour les filoux! - </p> - <p class="i16"> - Quel danger leur pend sur la tête! - </p> - <p class="i16"> - Que ne présentent-ils requête<a id="footnotetag185" - name="footnotetag185"></a> <a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>? - </p> - <p class="i16"> - Sans doute ils seroient bien reçus - </p> - <p class="i16"> - A faire plainte là-dessus. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Deffita, leur juge fort tendre, - </p> - <p class="i16"> - Ne condamne point sans entendre; - </p> - <p class="i16"> - Il leur donnera par bonté - </p> - <p class="i16"> - Quelque autre lieu de sûreté. - </p> - <p class="i16"> - Mais soit de respect, soit de crainte, - </p> - <p class="i16"> - Nul n'ose faire cette plainte, - </p> - <p class="i16"> - Et nul pour eux ne veut prier; - </p> - <p class="i16"> - Ainsi donc adieu le métier. - </p> - <p class="i16"> - Toutes les sociétés cessent - </p> - <p class="i16"> - Quand les associés les laissent, - </p> - <p class="i16"> - Et tel cas arrive ici, car - </p> - <p class="i16"> - Cloris part pour Madagascar, - </p> - <p class="i16"> - Et son chevalier de l'Etoile - </p> - <p class="i16"> - Ne sait à quel vent faire voile. - </p> - <p class="i16"> - Quels désordres, quels accidents, - </p> - <p class="i16"> - Qui font, bon gré mal gré ses dens, - </p> - <p class="i16"> - Obéir à la politique - </p> - <p class="i16"> - Qui règle la chose publique! - </p> - <p class="i16"> - Le siècle pour n'être pas d'or - </p> - <p class="i16"> - Ne laisse pas de plaire encor, - </p> - <p class="i16"> - Et plaira toujours davantage - </p> - <p class="i16"> - Par une police si sage. - </p> - <p class="i16"> - Deffita s'y prend comme il faut. - </p> - <p class="i16"> - Bourgeois, voilà ce que vous vaut - </p> - <p class="i16"> - Un magistrat de cette sorte, - </p> - <p class="i16"> - Et qui n'y va pas de main morte. - </p> - <p class="i16"> - Mais revenons à nos moutons; - </p> - <p class="i16"> - Faisons le triage et comptons - </p> - <p class="i16"> - Combien sont nos brebis galeuses; - </p> - <p class="i16"> - Les listes sont assez nombreuses - </p> - <p class="i16"> - Pour les envoyer en troupeau - </p> - <p class="i16"> - Paître dans le monde nouveau. - </p> - <p class="i16"> - Muse, laisse aller cette troupe; - </p> - <p class="i16"> - Il est temps de manger la soupe. - </p> - <p class="i16"> - Il est une heure et plus d'un quart, - </p> - <p class="i16"> - C'est trop rimer pour leur départ; - </p> - <p class="i16"> - Depuis le matin je travaille - </p> - <p class="i16"> - Pour un adieu de rien qui vaille<a id="footnotetag186" - name="footnotetag186"></a> <a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a - href="#footnotetag161"> (retour) </a> La Fontaine a dit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs, - </p> - <p class="i16"> - Tout prince a des ambassadeurs; - </p> - <p class="i16"> - Tout marquis veut avoir des pages. - </p> - </div> - </div> - <p> - --Molière a souvent pris le mot <i>bourgeois</i> dans un sens injurieux. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a - href="#footnotetag162"> (retour) </a> C'est-à-dire noble. Les filles - nobles étoient seules appelées «mademoiselle». - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a - href="#footnotetag163"> (retour) </a> Les reproches faits de tout temps - aux femmes à ce sujet ont toujours alimenté la littérature de feuilles - volantes. Voy., dans cette collection, le <i>Recueil de poésies - françaises du XVe et du XVIe siècle</i>, publié par M. Anat. de - Montaiglon, <i>passim</i>, et surtout t. 5, p. 5, et les <i>Variétés - historiques et littéraires</i>, publ. par M. Éd. Fournier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a - href="#footnotetag164"> (retour) </a> Les carrosses à cinq sous étoient - des espèces d'omnibus. Loret parle de leur établissement. M. de - Montmerqué en a écrit l'histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a - href="#footnotetag165"> (retour) </a> Pendant tout le 17e siècle l'usage - se maintint de dîner à midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit: - </p> - <p class="mid"> - J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a - href="#footnotetag166"> (retour) </a> Vers faux, tel dans le texte.--On - en remarquera plusieurs autres. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a - href="#footnotetag167"> (retour) </a> Le fouet étoit alors un châtiment - fort commun. Guy-Patin (Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de - la rue au Fer qui «avoit eu le fouet au cul d'une charrette», - parcequ'elle faisoit passer, pour 15 sous de gain, des louis qui - n'avoient pas le poids. Loret raconte une aventure du même genre: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Tout à l'heure on me vient de dire - </p> - <p class="i16"> - Chose qui m'a quazi fait rire, - </p> - <p class="i16"> - C'est qu'à midi precizement, - </p> - <p class="i16"> - Par un arrêt du Parlement, - </p> - <p class="i16"> - On a fouetté par les rues - </p> - <p class="i16"> - Une vendeuse de morues, - </p> - <p class="i16"> - Sur le dos, et non pas pas partout, - </p> - <p class="i16"> - Et puis la fleur de lis au bout. - </p> - <p class="i16"> - Cette muette de la halle... - </p> - <p class="i16"> - Brocardoit d'étrange façon - </p> - <p class="i16"> - Ceux qui marchandoient son poisson... - </p> - <p class="i16"> - Quoique d'une façon cruelle - </p> - <p class="i16"> - Son sang coulât de tous côtez, - </p> - <p class="i16"> - Chascun crioit: fouetez! Fouetez!<span class="rig"> (<i>Muse hist.</i>, - Gaz. du 9 juin 1657.)</span> - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a - href="#footnotetag168"> (retour) </a> On les envoyoit souvent en - Amérique, au Canada de préférence. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a - href="#footnotetag169"> (retour) </a> L'Iapyx étoit le vent qui - souffloit de l'ouest, favorable aux navigateurs qui alloient d'Italie en - Grèce. Virgile a dit: ...<i>Undis et Iapyge ferri.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a - href="#footnotetag170"> (retour) </a> On crioit au renard sur les gens - emmenés par la police. Dubois (<i>Sylvius</i>), dans sa <i>Grammatica - latino-gallica</i>, rapporte que l'on crioit <i>houhou</i> sur les - prostituées. Le cri: Au renard! s'explique par le proverbe: Renard est - pris, lâchez les poules. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a - href="#footnotetag171"> (retour) </a> Au jeu de reversis, le <i>quinola</i> - étoit le valet de cœur. Un valet de chambre ou autre homme gagé pour - être meneur de dames, dit Furetière, porte le sobriquet de <i>quinola</i>: - ce qu'on appelle <i>écuyer</i> chez les grands. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a - href="#footnotetag172"> (retour) </a> Le pont Rouge, ainsi nommé - parcequ'il étoit de bois peint en rouge, portoit aussi les noms de pont - Barbier, parceque Barbier l'avoit fait construire; de pont Sainte-Anne, - en l'honneur d'Anne d'Autriche; et enfin de pont des Tuileries. Il fut - construit en 1632, et souvent détruit et reconstruit depuis. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a - href="#footnotetag173"> (retour) </a> Le chaperon étoit la coiffure - propre des bourgeoises. Voy. les <i>Anciennes poésies françaises</i>, - publ. par M. de Montaiglon, <i>passim</i>, et t. 5, p. 12. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a - href="#footnotetag174"> (retour) </a> Bonnet d'enfant, et surtout de - petite fille ou de servante. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a - href="#footnotetag175"> (retour) </a> Richelet n'a point admis ce mot; - Furetière le donne sous la forme <i>brocat</i>, d'où <i>brocatelle</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a - href="#footnotetag176"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés histor. et littér.</i>, - publiées dans cette collection, t. 1, p. 223 et suiv.: <i>La révolte des - passemens.</i> - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a - href="#footnotetag177"> (retour) </a> Partie du vêtement qui couvroit - les bras et tout le buste jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient - dessous leurs pourpoints des chemisettes de futaine, de basin, de - ratine, de ouate; les femmes portoient la chemisette de serge par-dessus - leur corps de cotte. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a - href="#footnotetag178"> (retour) </a> Nicot, Furetière ni Richelet ne - donnent ce mot; nous ne le trouvons que dans les patois de Normandie, de - Picardie et d'Anjou. En Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en - toile, ouverte par devant, qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes - le portent pour travailler aux champs. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a - href="#footnotetag179"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés historiques et - littéraires</i>, t. 3, p. 77. La Samaritaine étoit un des ornements du - Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, qui passoit pour avoir été formée par - l'amas des immondices de la ville, n'avoit pas meilleure réputation que - les abords du Pont-Neuf. Voy. les <i>Tracas de Paris</i>, par G. - Colletet. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a - href="#footnotetag180"> (retour) </a> Le <i>trotin</i> étoit au laquais - ce que le <i>galopin</i> étoit au marmiton, de plusieurs degrés un - inférieur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a - href="#footnotetag181"> (retour) </a> Un gentilhomme, M. de Tilladet, - capitaine aux gardes, neveu de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été - ici tué misérablement par les pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux - carrosses de ces deux maîtres s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces - laquais vouloient tuer le cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut - sortir du carrosse pour l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces - coquins, qui le tuèrent brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, - et a donné une déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir - de tels abus, savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à - feu, sur peine de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur - diverse, et non de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration - a été envoyée au Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été - fait. Elle a été publiée par tous les carrefours et affichée par toute - la ville; mais je ne sais pas combien de temps elle sera observée.» - (Lettre de Guy Patin, 16 janv. 1655.)--Cf. Loret, <i>Muse histor.</i>, - Gaz. du 23 janv. 1655. Il raconte le même fait et ajoute: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Chacun bénit le réglement - </p> - <p class="i16"> - Tant du Roi que du Parlement; - </p> - <p class="i16"> - Mais si plus de trois mois il dure, - </p> - <p class="i16"> - Ce sera grand coup d'aventure. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a - href="#footnotetag182"> (retour) </a> «Dès l'an 1666, dit le <i>Dict. de - Paris</i>, par Hurtaut et Magny, l'on commença à nettoyer les rues de - Paris.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a - href="#footnotetag183"> (retour) </a> La même année 1666 fut portée une - ordonnance pour supprimer les auvents, qui, avançant trop dans les rues, - obscurcissoient le dedans des boutiques, et empêchoient, la nuit, la - clarté des lanternes. Cf. <i>Variétés histor. et litter.</i>, t. 6, p. - 249. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a - href="#footnotetag184"> (retour) </a> Le bureau d'adresse étoit à la - fois un lieu de conférences académiques, un bureau de placement pour les - domestiques et d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de - prêt sur dépôt, sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de - l'établissement fondé par Renaudot que l'auteur compare les lieux de - recel des voleurs. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a - href="#footnotetag185"> (retour) </a> On lit, en tête du 4e volume des - <i>Variétés histor. et littér.</i>, publiées dans cette collection, un - «Placet des amants au Roi contre les voleurs de nuit et les filoux», et, - à la suite, une «Reponse des filoux au Placet des amants au Roy», jeu - d'esprit de mademoiselle de Scudéry, daté de 1664. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a - href="#footnotetag186"> (retour) </a> Nous n'avons pas trouvé - d'exemplaire imprimé à part de cette pièce; mais nous avons vu une pièce - du même genre, imprimée à Paris le 17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, - qui avoit obtenu la permission «d'imprimer, vendre et debiter par tous - les lieux de ce royaume, des epistres en vers composées par tel autheur - capable qu'il voudra choisir, sur toutes sortes de sujets nouveaux et - matières divertissantes, tant en feuilles volantes que recueils, sous le - titre de: <i>Muse de la cour</i>.» Celle-ci, imprimée in-4, sur une, - puis sur deux colonnes, a pour titre: <i>L'adieu des filles de joye de - la ville de Paris</i>. Elle occupe six pages pleines, dont la dernière - est signée C. L. P. La page 7 est occupée par un sonnet intitulé: - «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart pour l'Amerique», et - signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: «Je pretens vous faire - part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce petit effort de ma - muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise et magnifique - conduite de ces belles et joyeuses dames, leur embarquement, les - receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs et villages de leur - route, les deputez qui leur feront harangues et complimens à leurs - entrées, les feux de joye, bals et comedies, et autres passe-temps pour - les divertir.» - </p> - <p> - Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous - publions: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Leur affliction est publique - </p> - <p class="i16"> - Comme leur chaude amour la fut, - </p> - <p class="i16"> - Et toutes, lisant le statut, - </p> - <p class="i16"> - Pestent contre la politique. - </p> - <p class="i16"> - Les demoiselles du Marais, - </p> - <p class="i16"> - Les courtisanes du Palais, - </p> - <p class="i16"> - Les infantes du Roy de cuivre, - </p> - <p class="i16"> - Celles de la butte Saint-Roch, - </p> - <p class="i16"> - Dans ce grand chemin se font suivre - </p> - <p class="i16"> - Des pauvres coquettes sans coq. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Catin, Suzon, Marotte, Lise, - </p> - <p class="i16"> - Dans l'oisiveté de leurs traits, - </p> - <p class="i16"> - Pleurent maint page, maint laquais, - </p> - <p class="i16"> - Dont ils perdent la chalandise... - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Le commun escueil d'amitié - </p> - <p class="i16"> - Les change de filles de joye - </p> - <p class="i16"> - En pauvres filles de pitié. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - La bourgeoise avec la marchante, - </p> - <p class="i16"> - La demoiselle au cul crotté, - </p> - <p class="i16"> - Suivent cette fatalité, - </p> - <p class="i16"> - Croissent cette nombreuse bande. - </p> - <p class="i16"> - La noblesse s'y trouve aussi, - </p> - <p class="i16"> - Les nymphes à l'amour chancy, - </p> - <p class="i16"> - Enfin toutes les bonnes dames - </p> - <p class="i16"> - Qui se gouvernent un peu mal, - </p> - <p class="i16"> - Ayant brûlé des mêmes flammes, - </p> - <p class="i16"> - Ont toutes un destin égal... - </p> - <br /> - <p> - Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit: - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Vous, braves traisneurs d'espées, - </p> - <p class="i16"> - Desolés batteurs de pavé, - </p> - <p class="i16"> - Bretteurs qui d'un pauvre observé - </p> - <p class="i16"> - Fistes tant de franches lippées, - </p> - <p class="i16"> - Combien de savoureux morceaux - </p> - <p class="i16"> - Qui vous passoient par les museaux - </p> - <p class="i16"> - Vous sont flambez par cette chance! - </p> - <p class="i16"> - Et si vous estiez nostre appuy, - </p> - <p class="i16"> - Vous voyez, dans la décadence, - </p> - <p class="i16"> - Que nous estions le vostre aussy... - </p> - <br /> - <p class="i16"> - À tant se tut la grande Jeanne, - </p> - <p class="i16"> - S'en allant droit à Scipion, - </p> - <p class="i16"> - D'une grande devotion, - </p> - <p class="i16"> - Avecque sa troupe profane. - </p> - <p class="i16"> - Moy qui voyois leur entretien, - </p> - <p class="i16"> - Et qui remarquois leur maintien, - </p> - <p class="i16"> - J'en fis confidence à la Muse: - </p> - <p class="i16"> - La Muse, avec sincérité, - </p> - <p class="i16"> - Sans s'amuser à faire excuse, - </p> - <p class="i16"> - Le laisse à la postérité. - </p> - <br /> - <p> - (Bibl maz., Recueil intitulé: <i>Poésies diverses</i>, coté a B - 18.--T. 1, in-4.) - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco03.png" /> - </p> - <p> - <a name="c5" id="c5"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - REQUÊTE - </h1> - <h5> - DES - </h5> - <h2> - FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES - </h2> - <h4> - À MADAME DE LA VALLIÈRE. - </h4> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i8"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>énus de - notre siècle, adorable déesse,<br /> Vous qui d'un seul regard - inspirez la tendresse,<br /> Et savez surmonter le plus puissant des - rois,<br /> Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;<br /> - Nous vous avons connu la plus grande du monde; - </p> - <p class="i8"> - C'est à présent en vous que notre espoir se fonde. - </p> - <p class="i8"> - Prenez les intérêts des filles de Cypris, - </p> - <p class="i8"> - Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris. - </p> - <p class="i8"> - Nous vous reconnoissons pour notre impératrice. - </p> - <p class="i8"> - Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice. - </p> - <p class="i8"> - À notre commun bien votre intérêt est joint; - </p> - <p class="i8"> - L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point. - </p> - <p class="i8"> - Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires - </p> - <p class="i8"> - Pour nous laisser en butte à des coups téméraires; - </p> - <p class="i8"> - Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux, - </p> - <p class="i8"> - Attireront encor la vengeance des Dieux. - </p> - <p class="i8"> - Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes, - </p> - <p class="i8"> - Ils se verroient brûler par d'effroyables flames; - </p> - <p class="i8"> - Les femmes, les maris, les filles, les enfans, - </p> - <p class="i8"> - Les hommes les plus saints et les plus innocens, - </p> - <p class="i8"> - Se verroient tous les jours exposés à leur rage; - </p> - <p class="i8"> - Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage, - </p> - <p class="i8"> - Et leur emportement et leur brutalité - </p> - <p class="i8"> - Auroit toujours querelle avec l'honnêteté. - </p> - <p class="i8"> - Le substitut des Dieux, en sait la conséquence; - </p> - <p class="i8"> - Dessus lui nous avons une entière licence, - </p> - <p class="i8"> - Son empire est ouvert à des gens comme nous; - </p> - <p class="i8"> - Par prudence il permet les plaisirs les plus doux; - </p> - <p class="i8"> - La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure - </p> - <p class="i8"> - De peur de renverser l'ordre de la nature; - </p> - <p class="i8"> - Dans ce royaume-ci comme dedans le sien, - </p> - <p class="i8"> - Le mal que nous faisons se convertit en bien. - </p> - <p class="i8"> - Vouloir être plus saint que la sainteté même, - </p> - <p class="i8"> - C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême, - </p> - <p class="i8"> - Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal - </p> - <p class="i8"> - Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal. - </p> - <p class="i8"> - Faites donc retirer le bras qui nous oppresse; - </p> - <p class="i8"> - D'un jeune lieutenant<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a> - <a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a> que la - poursuite cesse; - </p> - <p class="i8"> - Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser - </p> - <p class="i8"> - Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser: - </p> - <p class="i8"> - Car nous entretenons par nos soins salutaires - </p> - <p class="i8"> - La moitié de sa garde et de ses mousquetaires, - </p> - <p class="i8"> - Et sans nous ces galans emplumés et poudrés, - </p> - <p class="i8"> - Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés, - </p> - <p class="i8"> - Que n'ont jamais été des hommes de théâtre, - </p> - <p class="i8"> - Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre - </p> - <p class="i8"> - Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain, - </p> - <p class="i8"> - Si par quelque malheur nous resserrions la main. - </p> - <p class="i8"> - Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine - </p> - <p class="i8"> - À ces commodités de la nature humaine; - </p> - <p class="i8"> - Qu'on finisse des soins pris si mal à propos; - </p> - <p class="i8"> - Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos. - </p> - <p class="i8"> - Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse; - </p> - <p class="i8"> - Chaque jour en produit une nouvelle espèce, - </p> - <p class="i8"> - Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris, - </p> - <p class="i8"> - On verroit à louer quantité de maris. - </p> - <p class="i8"> - Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre; - </p> - <p class="i8"> - Une femme de bien est faite comme une autre; - </p> - <p class="i8"> - L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas, - </p> - <p class="i8"> - Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas. - </p> - <p class="i8"> - Grande Reine, songez à votre chaste empire: - </p> - <p class="i8"> - Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire; - </p> - <p class="i8"> - Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais - </p> - <p class="i8"> - Votre peuple galant ne finira jamais. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a - href="#footnotetag187"> (retour) </a> Le lieutenant de police, M. - Deffita. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco04.png" /> - </p> - <p> - <a name="c6" id="c6"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - LA PRINCESSE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADAME. - </h3> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>a prison de - Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la comtesse de - Soissons<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> <a - href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a> ne laissent pas à - douter que l'amour, l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit - d'étranges effets entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On - en parloit diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, - assurant les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des - histoires, des intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui - n'étoient que des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés; - cependant assez de gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils - savoient la vérité de tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils - forgeoient des particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie - au mensonge, ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse - qu'on ne pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais - quelle apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues - de tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels - mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés - n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout - commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des - lumières imparfaites. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a - href="#footnotetag188"> (retour) </a> Nous avons parlé plus haut de cet - exil collectif dont furent punies les intrigues faites pour entraver les - amours du Roi et de mademoiselle de La Vallière. - </p> - </blockquote> - <p> - Manicamp<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> <a - href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, affligé au dernier - point de l'absence du comte de Guiche, son ami, tâcha de lier avec une - dame de la cour une intelligence la plus forte qu'il pût pour adoucir son - chagrin; et comme il avoit affaire à une personne qui vouloit aussi - l'engager, mais qui songeoit à ses sûretés, elle le mit à plusieurs - épreuves. La première fut à la vérité cruelle, et il falloit être Manicamp - et amoureux pour ne s'en pas rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les - plus tendres paroles que la passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien, - Manicamp, dit-elle, je vous estime, et je vous aurois déjà dit que je vous - aime si je pouvois être assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment - voulez-vous que je le croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de - douter de votre confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si - étroit avec le comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, - et surtout celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis - curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais - j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je - vous en aurois tenu compte.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a - href="#footnotetag189"> (retour) </a> Voy. t. 1, pp. 64, 301 et - suiv.--M. de Manicamp avoit une sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa - tragédie d'<i>Arricidie</i>. Il étoit de la familie de Longueval. En - 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit Carmélite. - </p> - </blockquote> - <p> - Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de - Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une - fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus, - parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des lettres<a - id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> <a href="#footnote190"><sup - class="sml">190</sup></a> qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la - faire plus sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame - qu'il étoit prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter, - il rêva quelques momens et commença de parler ainsi: - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a - href="#footnotetag190"> (retour) </a> - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p> - <span class="sc">L'Intimé.</span> J'en ai sur moi copie. - </p> - <p> - --<span class="sc">Chicaneau.</span> Ah! le trait est touchant! - </p> - <p class="i20"> - (<i>Les Plaideurs.</i>) - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - «Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour<a - id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> <a href="#footnote191"><sup - class="sml">191</sup></a>, on y faisoit tous les jours de nouvelles - parties de divertissemens, et Madame étant une princesse jeune et - accomplie, comme vous savez, tout le monde qui la voyoit ne songeoit qu'à - lui proposer des plaisirs conformes à une personne de son rang et de son - mérite<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> <a - href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Le Roi, qui ouvroit - les yeux comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques - de bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la - comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus - galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant - bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous les - plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans une - vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant d'amour - et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se préparèrent des - infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a - href="#footnotetag191"> (retour) </a> Le mariage de <span class="sc">Monsieur</span> - n'accrut la joie ni de Madame, ni du Roi, ni de la Reine Mère. La Reine - Mère, au moment où il se fit, «y avoit moins de répugnance» qu'avant la - mort du Cardinal, «qui, de son vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût - avantageuse à Monsieur.» Quant au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne - devoit pas se presser d'aller épouser les os des Saints-Innocents» - (Madem. de Montp., <i>Mémoires</i>, t. 5, p. 188), et madame de - Motteville (<i>Mémoires</i>, édit. 1723, t. 5, p. 176) ajoute: «Le Roi - n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette alliance. Il dit lui-même - qu'il sentoit naturellement pour les Anglois l'antipathie que l'on dit - avoir été toujours entre les deux nations.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a - href="#footnotetag192"> (retour) </a> Son rang étoit égal à celui de - Monsieur, puisqu'elle étoit fille de roi; elle étoit, de plus, sa - cousine germaine. Son mérite a été célébré par Bossuet; mais, à côté de - ces louanges d'apparat, il est bon de voir comment la jugeoient ses - contemporains: - </p> - <p> - Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, <span class="sc">Madame</span> - avoit peu à lui reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit - madame de Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son - franc-parler, «elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa - belle taille, quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut - qu'après l'avoir épousée. - </p> - <p> - «Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle - avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que - tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (<i>Mém. de Montp.</i>)--«Madame - avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la cour, et, comme le - monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit pas. Elle - s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la bienséance lui - pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et emportement.» - (<i>Mém. de Mott.</i>) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril 1661. - </p> - </blockquote> - <p> - «Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même - augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à ce - qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne fut - pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il ne - vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte), le - regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air - languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute - aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose - qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme - sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne - élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea - les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire. - </p> - <p> - «Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et - chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il - n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand il - seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par aventure - il m'annonçoit qu'il étoit amoureux. - </p> - <p> - «À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui - m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si - fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah! - cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs d'impatience - de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne sentois pas toute ma - joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, ne vous ayant pas ici - pour vous en confier le secret.» - </p> - <p> - «Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre lui-même, - et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en cette sorte: - «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime, vous pouvez - bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière dont je vous - parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous surprend pas. Je - sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le commencement de ma - passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en détourner; mais elles - auroient été inutiles autant que toutes celles que m'a dit ma raison, qui - m'y a représenté des dangers effroyables pour ma fortune et pour ma vie, - sans donner seulement la moindre atteinte à mes desseins. A n'en mentir - pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu que je devois m'en - défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je me suis vu sans - résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque aussitôt que je me suis - vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si terribles qu'il a mis vingt - fois le désespoir dans mon âme; il témoignoit tant d'empressement auprès - de Madame que tout le monde croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit - persuadée elle-même; cela a duré deux ou trois mois; et assurément ils ont - été pour moi deux ou trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi - faisoit tant de galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je - remarquai avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en - devins maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes - la raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda - si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence - m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de mon - rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable état - ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne m'attendois - pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit toujours de venir - chez Madame; et, soit que son procédé eût été jusqu'alors une politique ou - qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout d'un coup les yeux de sa - belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de La Vallière. La manière - d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de jours firent remarquer sa - passion à tout le monde: il garda toutes les mesures de l'honnêteté, mais - il ne s'embarrassa plus des égards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame; - et cette princesse, qui s'imaginoit que le cœur étoit pour elle, fut bien - étonnée de le voir aller à sa fille d'honneur; de l'étonnement elle passa - au ressentiment et au dépit de voir échapper une si belle conquête; et - l'un et l'autre furent si grands qu'elle ne put s'empêcher de nous en - témoigner quelque chose, à mademoiselle de Montalais et à moi. - </p> - <p> - «Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne - sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir longtemps - de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher si - indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand abaissement.» - En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté. «Madame, lui dis-je, - l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un cœur; il en bannit - toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte d'inégalité que vous - condamnez n'est comptée pour rien entre les amants. Le Roi ne peut aimer - dans son royaume que des personnes au-dessous de lui; il y a peu de - princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses prédécesseurs, il faut - qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il veut faire des - maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, qu'ayant - commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande chute; cela - me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la couronne à - part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus de mérite que - lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement devant vous, comte, - dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme d'un galant homme, et que - j'ai une entière confiance à Montalais. Mais je vous avoue que je voudrois - que le Roi prît un autre attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit - Montalais; il a toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point - La Vallière qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les - divertissemens, il ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du - reste, Madame, je n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du - dernier voyage de Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois - aujourd'hui à deux conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, - dit Madame, ce qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire - la dupe.--Et c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un - divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.» - </p> - <p> - «Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison, - dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point les - plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura pas - que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer de - discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en s'adressant à - moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque la mort peinte - sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je demeurois - immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi changé? - Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et Montalais le - sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze jours.--Ah! - Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus dire davantage, - et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si dangereux, si Monsieur - ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se mirent à jouer au reversis. - Voilà l'unique fois que sa personne m'a réjoui, car je l'aurois souhaité - bien loin en tout autre temps. Le lendemain, Madame vint jouer chez la - Reine, où le Roi se trouva. En sortant je donnai la main à Montalais, qui - me dit assez bas: «On m'a donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas - quitte, et qu'il faut que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, - ajouta-t-elle, je n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien - instruite, et si vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut - que je la déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant - que se perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez - pas si fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le - temps que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la - portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de ma - peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque - soulagement à l'entretenir. - </p> - <p> - »A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir - fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes, Biscaras<a - id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> <a href="#footnote193"><sup - class="sml">193</sup></a> et quelques autres le suivirent. Pour moi, je - demeurai chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis - que la comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce - que je pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les - sentimens de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle - fut qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de - lui rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et - qu'elle me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me - dit mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour - ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi - bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire - encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a - href="#footnotetag193"> (retour) </a> MM. de Biscaras, de Cusac et de - Rotondis étoient trois frères que M. de La Chataigneraie, grand père de - M. de La Rochefoucauld, quand il étoit capitaine des gardes de Marie de - Médicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient - parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie des gendarmes - de Mazarin. Un démêlé qu'il eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps - qu'il étoit encore M. de Marsillac, amena pour lui une série de - mésaventures; d'abord ils furent mis l'un et l'autre à la Bastille, - Marsillac conduit par un exempt et Biscaras par un simple garde. - Marsillac sortit le premier, et quand leur différend fut porté devant le - tribunal d'honneur des maréchaux, on continua à mettre entre eux une - grande différence; on fit même des recherches sur la noblesse de - Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce fait explique et autorise sa - présence ici auprès du roi. - </p> - </blockquote> - <p> - »Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté - Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus pas - fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche, - parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai, - répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément. - J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que j'ai - pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux sans - confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque chose, - et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma curiosité; mais - assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien à la - satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, pour - me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que - vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que j'aime une - dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que vous ne - preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire que j'aie - osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui auroit pu lui - résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et dégagée; son teint, - sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitables; les - traits de son visage ont une délicatesse et une régularité sans égale; sa - bouche est petite et relevée, ses lèvres vermeilles, ses dents bien - rangées et de la couleur de perles; la beauté de ses yeux ne se peut - exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses - cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde; sa gorge, ses bras - et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes les autres; toute - jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est digne de mille empires; - ses sentimens sont grands et élevés, et l'assemblage de tant de belles - choses fait un effet si admirable qu'elle paraît plutôt un ange qu'une - créature mortelle<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> <a - href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Ne croyez pas, Madame, - que je parle en amant; elle est telle que je la viens de figurer, et si je - pouvois vous faire comprendre son air et les charmes de son humeur, vous - demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un objet plus adorable. Je - la vis quelque temps sans imaginer faire autre chose que l'admirer; mais - je sentis enfin que je n'étois plus libre, et que l'embrasement étoit trop - grand pour le penser éteindre; il ne me resta de raison que pour cacher le - feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que lorsque je me trouvois auprès de - cette dame je ne fusse hors de moi, et que, si elle a pris garde à ma - contenance et à mes petits soins, elle n'ait pu aisément remarquer le - désordre où me mettoit sa présence. La crainte de me faire le rival du - plus redoutable du royaume me rendit si mélancolique que j'en perdis - l'appétit et le repos, et que je tombai dans cette langueur qui m'a - défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de tant d'inquiétudes que je - n'avois plus guère à durer en cet état, lorsqu'il a plu à la fortune de me - guérir d'un de mes maux. Ce rival, auquel je n'osois rien disputer, a pris - un autre attachement, et m'a délivré des persécutions que je souffrois de - la première galanterie. Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré - plus doucement et j'ai repris de nouvelles forces pour me préparer à de - nouveaux tourmens.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a - href="#footnotetag194"> (retour) </a> Comparez à ce portrait celui que - trace de madame Henriette madame de Motteville: «Elle avoit le teint - fort délicat et fort blanc; il étoit mêlé d'un incarnat naturel - comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et - brillants. Son nez n'étoit pas laid; sa bouche étoit vermeille, et ses - dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvoit - souhaiter. Mais son visage trop long et sa maigreur sembloit menacer sa - beauté d'une prompte fin.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, édit. 1723, 5, p. - 177.) - </p> - </blockquote> - <p> - «Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me - dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois rien - à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne connois point - non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! Madame, - voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas encore dit à - la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie fait ma - déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que vous le - saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente de cela, - reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce soit, de - l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que quelqu'autre moins - respectueux que vous ne vous donne de l'esprit<a id="footnotetag195" - name="footnotetag195"></a> <a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>. - Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais - il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins, pour - faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On prétend que - ceux qui ont tant de considération n'aiment que médiocrement; quand votre - passion sera aussi grande que vous le croyez, vous parlerez sans doute. Ce - n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre soit sans mérite; mais il faut - donner de certaines bornes à toutes choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand - vous saurez combien il y a loin de moi à ce que j'aime, vous direz bien - que je suis téméraire.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a - href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Var.</i>: De peur que quelque - autre, moins expérimenté que vous, ne vous dame le pion. Il me semble - que dans notre ville on a pris de plus courts chemins... - </p> - </blockquote> - <p> - «Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui dit - à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le précédoient - entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par la chambre - durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti d'affaire. Je - lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil que le sien. - Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car le Roi sortit, - après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le lendemain dîner à - Versailles, et moi je me coulai dans la presse. - </p> - <p> - «Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on - renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul - excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois eu - avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à - l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet: - </p> - <h4> - <span class="sc">Le Comte de Guiche à Madame.</span> - </h4> - <p class="ital"> - C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis hier de - vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si vous trouvez que cet - aveu soit trop hardi, vous devez vous en prendre à votre curiosité, et - vous souvenir que je n'ai pas dû désobéir à la plus belle personne du - monde. La crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me - déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi que le - déplaisir de vous taire que je vous adore. Pardonnez-moi, divine - princesse, si je vous dis que je ne pense point à tous les malheurs dont - vous me pouvez accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la - joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la grandeur de - votre mérite et par celle de ma témérité. - </p> - <p> - «Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes - intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le lendemain, - étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit médiocre, je pris mon - temps de m'approcher de Madame, tandis que Saint-Hilaire chantoit; j'étois - derrière la chaise de Madame, et, comme elle se tourna de mon côté: - «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être entendu que d'elle, je parlai - hier à la dame: mon intention étoit de vous satisfaire en toutes choses; - mais, ayant prévu que je ne le pouvois facilement en ce lieu, j'ai mis ce - qu'il faut que vous sachiez dans un billet que je vous donnerai avant que - de sortir d'ici. J'ose vous le recommander, Madame: il y va de ma fortune - et de la perte de ma vie, si vous le montrez.--Il me semble, me - repartit-elle, que je vous en ai assez dit pour vous rassurer.» - </p> - <p> - «Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva pour - aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains pour lui - aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en prenoit - des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois pris ma - résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que je vous ai - dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte de prendre - un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se rappuya sur mon - bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai que haut et devant - tout le monde. - </p> - <p> - «Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un - pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de - nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent - bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure que - je pourrois savoir le succès de mon billet. - </p> - <p> - «Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au - Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation - chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me fit - résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais porté, et - aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par ma destinée. - Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y trouvâmes la - Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle Monsieur - faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour. Madame y - arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre beauté, - qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver sur son - passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque chose de si - soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état, elle eut - quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si obligeant - que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes joies sont peu - tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps je me trouvai le - plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans l'approcher. J'aurois - toujours fait la même chose pendant la collation, si Montalais ne se fût - approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux dans le fond de mon cœur, - et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à ce que je faisois; elle y - ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver chez Madame le lendemain au - soir, et, quelque question que je lui fisse, elle ne me voulut rien dire - davantage, ni même m'écouter. - </p> - <p> - «Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal - avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit - passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes - quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce qu'on - vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit en robe - de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une profonde - révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me commanda de - prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même temps, - Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi: - </p> - <p> - «Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si - grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez. - J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a arraché - de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie de tout le - pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit déjà fait - éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que la fureur - lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de sortir du - danger où vous êtes. - </p> - <p> - --Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce - mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable - princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. Mais - si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez préparé à - toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je ne suis pas - tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop fort dans mon - cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me tendant la main - obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui voudroient vous nuire. Ne - craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, de tout ce que je vous viens - de dire de votre billet: personne ne l'a vu que moi. J'ai voulu vous - donner d'abord cette allarme pour vous étonner. Croyez que je ne saurois - vous mal traiter sans être infidèle aux sentimens de mon cœur les plus - tendres. J'ai remarqué tout ce que votre passion et votre respect vous ont - fait faire, et, tant que vous en userez comme vous devez, je vous - sacrifierai bien des choses et je ne vous livrerai jamais à - personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre Altesse ait tant de - bonté, et que la disproportion qui est entre nous de toute manière vous - laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure, Madame, que je connois - que j'ai de grands reproches à faire à la nature et à la fortune, de ce - qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une personne de votre mérite et de - votre rang. Mais, Madame, si un zèle ardent et fidèle, si une soumission - sans réserve vous peut satisfaire, vous pouvez compter là-dessus et en - tirer telles preuves qu'il vous plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai - recours quand il faudra; soyez persuadé que, si je puis quelque chose pour - votre fortune, je n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame, - lui dis-je, jamais pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé - bien, repartit-elle, si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose - pour vous, on vous permet de croire qu'on vous aime.» - </p> - <p> - «Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me - laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des mains - de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand transport - que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet état, sans - pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force de me lever. - Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint avertir Madame - qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où Monsieur alloit - venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me sentois en un abattement - si grand, que je serois mal sorti d'une conversation plus longue. Elle ne - me donna pas le temps de dire un mot, et, s'étant levée de sa place: - «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le remets entre les mains; ayez en - soin, je crois qu'il est malade.» A ces mots elle sortit de la chambre et - je n'osai la suivre; mais ayant prié Montalais de me donner de l'encre et - du papier, j'écrivis ce billet: - </p> - <p class="ital"> - J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas - assez de force pour soutenir ma bonne fortune. Ma foiblesse étant un effet - du respect et de l'étonnement, pardonnez-moi, belle princesse: les joies - immodérées agitent trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois - pour un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous m'avez dit, - vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour ma reconnoissance. - </p> - <p> - «Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement. - Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu. Je - vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin de - cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus toujours - mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna rendez-vous au - même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus de joie, parce - que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y serois moins - interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut sans doute - mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais m'eut - introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame entra peu - après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien, comte, me - dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui repartis-je, - les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée; si Votre Altesse - m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu bien plus vite.--Il - est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir mourir à mes pieds, tant - vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas, lui dis-je, destiné à une - fin si glorieuse; mais je sais bien que les plus grands princes - envieroient ma condition présente et que je l'aime mieux que la leur.--Ce - que vous me dites, reprit-elle, est assez comme je souhaite qu'il soit; - mais, poursuivit-elle en riant, que ces pensées-là ne vous rejettent pas - en l'état de l'autre jour, car enfin vous me mîtes dans une peine - extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné que trop de temps pour me - préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le bonheur de vous revoir plus - tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le pourriez croire, dit-elle; si - vous saviez toutes les précautions que je suis obligée de prendre pour - cela et tous les soins de Montalais, vous nous en sauriez bon gré à toutes - deux. Mais dites-moi, tout de bon, avez-vous eu beaucoup d'impatience de - me revoir? Vous y aviez plus d'intérêt que vous ne pensez, car je suis - assurément de vos meilleures amies. - </p> - <p> - «À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce que - je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus le - plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de - quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me - semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa - douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si - puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille - caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de moi. - À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être plus - contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des mesures pour - ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec de Vardes que je - n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois fois la semaine chez - la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties entre peu de personnes - pour se divertir, et que là nous aurions le temps plus commode qu'au - Palais Royal pour ménager nos entretiens particuliers, et sans le - ministère de personne que de Montalais, en qui elle se confioit - absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui étoit demeurée dans - un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit escalier, où je la remerciai - de tous ses soins. - </p> - <p> - «Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où je - trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au Palais - Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable et sur - le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union inséparable. - De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que nous travaillons - de concert à faire en sorte que le Roi quitte La Vallière et qu'il - s'attache à quelque personne dont nous puissions gouverner l'esprit, car - celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela nous avons trouvé à propos - de donner de la jalousie à la Reine par une lettre que nous fîmes il y a - huit jours, et que j'ai traduite en espagnol. J'ai déguisé mon caractère; - et étant dans la chambre de la Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai - glissé cette lettre dans son lit<a id="footnotetag196" - name="footnotetag196"></a> <a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>. - Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à sa - maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en françois: - </p> - <h4> - <span class="sc">A la Reine.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de personne que - de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière est l'objet de son amour et - de son attachement. C'est un avis que vos serviteurs fidèles donnent à - Votre Majesté. - </p> - <p> - «On y ajouta: - </p> - <p class="ital"> - C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les bras d'une - autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont la durée ne vous peut - être glorieuse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a - href="#footnotetag196"> (retour) </a> Voy. dans ce volume, p. 63. - </p> - </blockquote> - <p> - «Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à de - Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de découvrir, - sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas peur, car de - Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous dit hier qu'il - avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du Roi des soupçons - sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable de cela, mais bien - plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit malfaisante, et madame de - Navailles, à cause de sa vertu imprudente<a id="footnotetag197" - name="footnotetag197"></a> <a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>. - Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait toujours semblant d'en - chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur part, font voir au Roi - une des plus belles personnes de France, qui est tantôt chez Madame, - tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre a tout gâté et n'a - fait que l'attacher plus fortement à La Vallière. Nous le voyons tous les - jours, car Vardes de son côté est amoureux de la comtesse de Soissons. - Nous ne nous sommes fait aucune confidence là-dessus; mais à nos façons - d'agir, nous ne connoissons que trop nos affaires. Cependant je fais ma - cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai même tâché de me mettre de ses - parties pour avoir plus d'occasion de lui témoigner quelque complaisance. - Mais j'ai remarqué qu'il aime à être seul parmi les dames, et je suis bien - aise qu'il soit de cette humeur. Je lui ai offert de négocier auprès de - madame d'Olonne pour lui, et il l'a trouvée belle et aimable deux ou trois - fois. Je l'ai vu presque résolu en cette affaire; mais il craint tout, il - ne peut se résoudre à rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler - franchement, je ne crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point - rebuté, je lui en ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne - un amusement. Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre - chose l'arrête, me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne - suis pas heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser - en bonne fortune. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a - href="#footnotetag197"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux - détails que nous avons déjà donnés sur l'éloignement de madame de - Navailles, ajoutons que la comtesse de Soissons avoit de fortes raisons - pour chercher à l'écarter. Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et - madame de Soissons surintendante de la maison de la reine; leurs - fonctions, très mal définies, avoient été réglées par le Roi lui-même, - au grand mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de - Sa Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter - à la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la - décision prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être - mécontente. Poussé par elle, son mari provoqua même M. de - Navailles.--Sur toutes ces intrigues, Voy. <i>Mém. de Mottev., anno 1661</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - --J'avoue, lui dis-je<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> <a - href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, que votre bonheur est - si grand que j'en tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes - que ce sera un miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une - issue favorable: vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de - deux emportements où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque - sage conduite que vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous - quitte point. Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit - pas assez de votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un - prince de qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous - conseille, comme un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à - tous les desseins que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous - étiez amant, reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, - je vous dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que - les objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a - fait souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir - dans cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont - fait comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos - amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces - que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de - plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de - nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous - saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et - l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous - vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne - serez plus si sévère à vos amis; adieu.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a - href="#footnotetag198"> (retour) </a> On peut avoir oublié que, pendant - tout le long récit qui précède, Manicamp a laissé la parole au comte de - Guiche; il parle maintenant en son nom. - </p> - </blockquote> - <p> - «À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez grande - sur tout ce qu'il venoit de me dire. - </p> - <p> - «Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre - inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à ses - intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de - parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se - retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit - enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la - cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on disoit, - je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de prendre - garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la vigilance - et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de toutes - choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles visions dans la - tête sur des fondements imaginaires, que jusques à l'heure qu'il me - parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il négligea si bien ce - que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, que Monsieur en prit - de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour s'éclaircir. La cour est - toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour acquérir la confiance de - leur maître, lui troublent son repos par des rapports, et qui, pour lui - persuader leur fidélité, lui diroient les choses les plus affligeantes. - Telle fut la destinée de Monsieur, qui trouva des gens qui tournèrent ses - soupçons en certitude, et qui traversèrent tellement l'esprit de ce jeune - prince (encore novice en telle matière), qu'il oublia sa naissance, son - courage, son pouvoir, et toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les - premières atteintes de ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre - au Roi de l'insolence du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il - avoit pu apprendre de ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il - chassât d'auprès de Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter - de tels commerces. Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui - exprimoit sa jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins - devoient plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité - du comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit - des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le - respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang - impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il - falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu; - qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes qui - pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de l'ombrage - facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement l'esprit de Madame - sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui, tout éclairée qu'elle - étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites façons libres, mais - innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans l'extérieur, et qu'en étant - avertie à propos, elle n'y tomberoit plus assurément. Enfin le Roi - n'oublia rien de ce qui pût adoucir le ressentiment de son frère, et lui - rassurer l'esprit sur un sujet si délicat. - </p> - <p> - «Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce qu'on - venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez Madame, - qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles qu'elle - aimoit. - </p> - <p> - «Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il le - vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal, votre - fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage; si je - n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au ressentiment - de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le en Pologne faire - la guerre jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a> - <a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>; et afin que la - cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander - congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère<a id="footnotetag200" - name="footnotetag200"></a> <a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>. - Le maréchal remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser - son fils, et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit - encore au lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons, - quand son père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se - doutant bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a - href="#footnotetag199"> (retour) </a> Jean-Casimir, roi de Pologne, - avoit épousé Marie de Gonzague, sœur de la princesse Palatine. Cette - alliance du roi avec une princesse françoise explique pourquoi la France - soutint Jean Casimir tant contre les Moscovites que contre sa propre - armée, qui s'étoit tournée contre lui avec Lubomirski. Jean Casimir, - soutenu par l'énergie de sa vaillante femme, ressaisit son autorité. - Après la mort de sa femme, il abdiqua et se retira en France, où il - mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On voit son tombeau dans - l'église de ce nom. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a - href="#footnotetag200"> (retour) </a> Le comte de Louvigny, depuis comte - de Guiche et duc de Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage - du Rhin en 1672. - </p> - </blockquote> - <p> - «--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur, - vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un - prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des autres. - Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli cavalier et - surtout fort prudent, vous avez fait votre cour admirablement. Le Roi - vient de me dire qu'il connoît votre mérite et qu'il veut vous - récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à aller voir si le Roi - de Pologne voudra bien vous recevoir pour volontaire dans son armée. Un - homme de cervelle comme vous n'est pas tout à fait indigne d'un tel - emploi. Vous vous y prenez de bonne manière pour établir votre fortune; - vous vous imaginez que ces sortes de galanteries vous feront grand - seigneur.» Il lui dit cent autres choses, sans que le comte eût la force - de l'interrompre, tant il étoit étourdi d'un voyage qu'il croyoit - inévitable; et après que son père, d'un air un peu plus sérieux, lui eut - fait entendre la volonté du Roi, il le laissa en repos, s'il y en avoit - pour un homme qu'on alloit arracher à lui-même, et qui s'imaginoit déjà - par avance tout ce qu'il alloit souffrir. - </p> - <p> - «La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son - malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans - remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla - chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir bientôt, - il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer ses - réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en - toutes choses<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> <a - href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Je le trouvai chez - lui, où il parut plus résolu. Il me conta ce qu'il venoit d'établir avec - Vardes, n'ayant pas jugé à propos de me charger de cela, parceque j'étois - trop connu pour être son ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que - moi chez Madame. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a - href="#footnotetag201"> (retour) </a> Le récit de madame de Motteville - diffère de celui-ci; nous croyons plus volontiers des mémoires signés - qu'un pamphlet anonyme. Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré - sa disgrâce, avoit pu emporter toute la correspondance du comte de - Guiche et de Madame, que celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été - l'ami du comte de Guiche, et, par la comtesse de Soissons, il étoit - entré dans la confidence de Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de - l'exilé, et même depuis son retour, sous le nom d'ami, il le voulut - perdre auprès de cette jeune princesse, et qu'ayant fait dessein de la - tenir attachée à lui par la crainte des maux qu'il pourroit lui faire, - il lui conseilla de retirer ses lettres et celles du comte de Guiche des - mains de Montalais. Je sçais avec certitude que Madame, ne connoissant - point la malice de ce conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un - billet pour les demander à celle qui les avoit; que, quand il s'en vit - possesseur, il eut la perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout - ce qu'elle put pour l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse, - outrée de sa trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi - à la comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui - pour lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de - Guiche et Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit - naître la jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (<i>Mém. de - Mottev.</i>, année 1665.) - </p> - </blockquote> - <p> - «Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné, - lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier, répondit-il, - j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je n'ai trouvé que - deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y a quinze jours - d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut souvenir qu'on y dit - que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai avec un peu trop de - chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit le maître pouvoit - assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles avec une certaine - joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des gens de sang-froid, - et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car nous étions tous assez - échauffés de vin. Il me souvient pourtant que vous me marchâtes sur le - pied. L'autre chose dont je me doute est plus dangereuse. Nous avions - remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne manquoit jamais de tremper - presque toute sa main dans l'eau bénite qui est dans la chapelle du - Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir après s'en être mis au - visage. Cela nous servit à lui faire une malice pour nous venger de sa - mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une partie de promenade le jour - auparavant. Nous prîmes notre temps un matin qu'il étoit à Saint-Cloud, - pour ne revenir que le soir. Ce même matin je me trouvai à la messe dans - la chapelle du Palais-Royal, et, après que tout le monde se fut retiré, - étant demeuré seul avec Madame et Montalais, comme si nous eussions eu - quelque chose à nous dire<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a> - <a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, elles sortirent - toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille pleine d'encre et - un paquet de noir à noircir et le jetai dans le bénitier, en sorte que le - lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la messe, après que tout le - monde se fut retiré, il ne manqua pas, en prenant de l'eau bénite, de se - noircir toute la main et le front. Cela passa assez doucement, parcequ'on - ne pouvoit soupçonner qui avoit fait cette malice. Son visage ressembloit - quasi à un ramoneur de cheminée. Ces deux actions ne me rendent pas - beaucoup coupable, puisque la première n'a pu être observée, et que la - seconde n'est sue que de Madame et de moi. Cependant, me dit-il, il faut - que je m'apprête à suivre les ordres du Roi avec constance, et je suis - bien obligé à sa bonté de donner lui-même une honnête couleur à mon exil, - de le faire passer pour une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter - l'oisiveté. C'est où les gens de courage sont réduits en France depuis - qu'il a plu à Sa Majesté de donner la paix à son royaume, et que moi-même - je l'ai prié de m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses - volontés ne me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver. - L'amitié qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien - fondé à me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux - état, et la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage - propice que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver - du jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est - maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira de - tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je - serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis - malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a - condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre<a id="footnotetag203" - name="footnotetag203"></a> <a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a - href="#footnotetag202"> (retour) </a> Dans les éditions imprimées, après - ce mot on trouve: «Nous exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit - est inachevé; nous avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du - temps qui nous a été communiqué. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a - href="#footnotetag203"> (retour) </a> Depuis cet alinéa, rien n'indique - plus que le récit soit continué par Manicamp, et bientôt même le nom de - Manicamp est prononcé, ce qui prouve que l'auteur parle en son nom. - </p> - </blockquote> - <p> - Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui, - l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches - pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte - son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal prit - l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et celui - de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon fils que je - vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait. Il avoit - quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais il croyoit - se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose qui pût faire - changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par ma bouche son - passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il exécute.» - </p> - <p> - Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être - sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié au - point où son insolence est montée. À votre considération et des services - que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de Guiche, - ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie point que je - ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos passe-ports, pour donner - ordre à votre équipage et à vos affaires, allez à Meaux, où vous recevrez - mes ordres. Faites par vos actions que je vous puisse voir un jour le plus - sage de ma cour.» - </p> - <p> - Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez - vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit - que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le - succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte - fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux qu'il - pouvoit. - </p> - <p> - Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les - dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il en - venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son inclination. - Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de fidélité. Le marquis se - chargea d'assurer Madame de la constance du comte, qui ne faisoit que - bénir et louer la cause de ses peines, et qui n'accusoit enfin que sa - mauvaise fortune de toutes ses traverses. - </p> - <p> - Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses - extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui - Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine - supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement, elle - balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit quelqu'un. - Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle vouloit - assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par Collogon<a - id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> <a href="#footnote204"><sup - class="sml">204</sup></a>. - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de Madame au Comte de Guiche.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent beaucoup de - protestations; mais je m'y suis obligée puisque vous souffrez pour moy. - Vos peines sont grandes; je sais que vous m'aimez. Je ne vous déclare - point les miennes de peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé - de mon amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra rendre plus - heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je souhaite avec passion. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a - href="#footnotetag204"> (retour) </a> Mademoiselle de Coëtlogon, - Louise-Philippe, qui épousa Louis d'Oger, comte de Cavoye, grand - maréchal de la maison du Roi, dont elle resta veuve. Madame de Sévigné a - parlé plusieurs fois de son frère, le marquis de Coëtlogon, et de - l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641, elle mourut le 31 mars 1729, - âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui nous occupe, fille d'honneur - de la jeune Reine. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes, - lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de - s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette - lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de son - éloignement. - </p> - <p> - Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre - espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que - le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses - conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses - l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit, - trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle - avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de - savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à Votre - Altesse<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> <a - href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a - href="#footnotetag205"> (retour) </a> La version donnée dans l'<i>Histoire - de l'amour feinte du Roi pour Madame</i> (voy. plus haut) diffère de - celle-ci et paroît être la vraie. - </p> - </blockquote> - <p> - «Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que - j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous - faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque - La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui - demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours - assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle - auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa - cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre. - </p> - <p> - «Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de Fiesque - me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous fîmes à Sa - Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit bien entendu ce - qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à rire et me dit que - cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il ne laissoit pas de - l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai qu'elle est digne du cœur - d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle prise votre entretien, elle - danse à merveille<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> <a - href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, elle aime la musique - et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre - fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut - tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa vie. - Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle étoit de - la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le progrès jusques - ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour La Vallière.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a - href="#footnotetag206"> (retour) </a> On voit souvent mademoiselle de La - Vallière figurer dans les ballets du temps; toute boîteuse qu'elle - étoit, elle dansoit parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé - à Fontainebleau en 1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des - Arts, en 1663, une bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le - ballet des Muses. Dans le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour - mademoiselle de la Vallière: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle; - </p> - <p class="i16"> - Pour elle cependant qui s'ose déclarer? - </p> - <p class="i16"> - La presse n'est pas grande à soupirer pour elle, - </p> - <p class="i16"> - Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer. - </p> - <p class="i16"> - Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur; - </p> - <p class="i16"> - Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause, - </p> - <p class="i16"> - Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur, - </p> - <p class="i16"> - On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose. - </p> - <p class="i16"> - Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage? - </p> - <p class="i16"> - Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien; - </p> - <p class="i16"> - Et je ne pense pas que dans tout le village - </p> - <p class="i16"> - Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <p> - Mais cette particularité<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a> - <a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a> ne fut pas si - secrète qu'elle ne fût sue. Le Roi ordonna au comte de Soissons de se - retirer en son gouvernement de Brie et de Champagne, et le marquis de - Vardes, allant à Pézénas, dont il étoit gouverneur, fut arrêté à - Pierre-Encize. Cependant le comte de Guiche étoit en Pologne, où il - signala fort son courage et s'exerça à l'amour autant qu'il put. Il étoit - infiniment considéré à la cour polonoise, où il fit beaucoup de - connoissances. La guerre des Turcs contre l'empereur obligea le Roi de - France de désirer que sa jeune noblesse allât, avec les secours qu'il - donnoit, servir de volontaires dans cette guerre si importante à toute - l'Europe. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a - href="#footnotetag207"> (retour) </a> Cette particularité, c'est-à-dire - l'histoire de la lettre espagnole, fut révélée au Roi dans les - circonstances suivantes: Après le passage que nous avons cité plus haut, - de madame de Motteville, l'auteur ajoute: «La comtesse de Soissons, qui - prétendoit avoir sujet de se plaindre de Madame, la menaça de dire au - Roi tout ce qu'elle disoit avoir été fait par elle et par le comte de - Guiche contre lui. Mais Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut - comme forcée de la prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La - comtesse de Soissons, de son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit - aussi que le comte de Guiche, outre cette lettre que Madame avoit - avouée, en avoit écrit d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron, - parloit de lui d'un manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce - qu'il pouvoit pour obliger cette princesse à conseiller au roi - d'Angleterre, son frère, de ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces - choses furent amplement éclaircies par ce grand prince. Il en voulut - même des déclarations par écrit de la propre main du comte de Guiche, - qui en dénia une partie, et avoua la lettre écrite par Vardes et mise en - espagnol par lui.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, année 1665.) - </p> - </blockquote> - <p> - Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et - des brigues que le maréchal son père et le chancelier<a id="footnotetag208" - name="footnotetag208"></a> <a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>, - aïeul de sa femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il - consentit qu'il revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit - regret de lui avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur - même lui témoigna de l'amitié<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a> - <a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. Il ne tarda guère à - renouveler ses anciennes amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda - pour Madame de certaines mesures qui furent assez cachées et assez - secrètes. Il s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre<a - id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> <a href="#footnote210"><sup - class="sml">210</sup></a>, et sa conduite étoit si adroite que Monsieur - n'en prenoit aucun ombrage. Au contraire, il lui faisoit confidence de ses - aventures amoureuses. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a - href="#footnotetag208"> (retour) </a> Le chancelier Seguier, père de - Charlotte Seguier, qui, de son mariage avec Maximilien-François, duc de - Sully, eut une fille, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du - comte de Guiche. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a - href="#footnotetag209"> (retour) </a> «Le comte de Guiche revint donc en - France et alla trouver le Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le - reçut favorablement; et Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire - avec quelque froideur. Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir - observer les ordres qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où - seroit Madame) avec exactitude. Monsieur crut être obéi... (<i>Mém. de - Mottev.</i>, <i>anno 1665</i>.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a - href="#footnotetag210"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 64. - </p> - </blockquote> - <p> - Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce mystère. - Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé chez la - Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne pas sortir. - Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite exprès, ne manqua - pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le fut pas longtemps; ils - passèrent bien des heures sans ennui. Mais après le souper, Monsieur - revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne l'attendoit. Mais - Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit toujours sur les ailes - pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas troubler les plaisirs de ces - amants. Elle entendit Monsieur qui venoit et vint le dite à Madame, qui - dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel moyen de vous sauver? Passez dans - cette cheminée qui ferme à deux volets, et essayez de vous empêcher de - tousser et de cracher. Le pauvre amant n'eut pas le loisir de songer - davantage et s'y enferma dans le moment que Monsieur entroit. Après divers - entretiens, il eut envie de manger une orange de Portugal qui étoit sur le - manteau de la cheminée. Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez - juger quelle devoit être l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des - deux pouvoit avoir l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le - dedans de cette orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et - comme il avoit la main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon - prince, ne jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime - de l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame - l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement. - Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder<a id="footnotetag211" - name="footnotetag211"></a> <a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a> - de la sorte, et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher - de lui dire cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien - dorénavant se tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de - quelque chose bien funeste. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a - href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Hasarder</i> pour <i>se - hasarder</i>. Quoique ce dernier ait été employé par Maucroix, Furetière - ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son Dictionnaire. On le trouve dans - Richelet. - </p> - </blockquote> - <p> - Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit plus - qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien à dire - contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de son - fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain, le - maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui maltraita - fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant moi et ne - revenez en France de votre vie sans mon mandement<a id="footnotetag212" - name="footnotetag212"></a> <a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a - href="#footnotetag212"> (retour) </a> Ce fut alors que le comte de - Guiche se retira en Hollande. Il y rédigea des mémoires sur les - événements dont il fut témoin depuis le mois de mai 1665 jusqu'en 1667, - et auxquels même il prit une part active pendant la guerre navale que - soutinrent les Provinces-Unies, aidées de la France, contre - l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la charge de vice-roi - de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit la survivance. Après - la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint à la Cour. Sa - fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement signalés par - madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans leurs - Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la <i>Notice</i> - qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p. 279-288). Le - comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol in-12, Utrecht, - 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les termina en 1669 (t. 2, - p. 35). - </p> - </blockquote> - <p> - Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de - l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur. - </p> - <p> - Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame, - ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en - témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être - sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible d'amour, - et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une personne de son - inclination et de sa naissance, Monsieur ne la satisfaisant pas, elle veut - toujours avoir quelques suffragants. Mais la grandeur de son rang et les - disgrâces du comte de Guiche rebutent les plus entreprenants et les plus - hardis. Néanmoins, comme la témérité est souvent la cause du bonheur de - ceux qui se hasardent, il se présenta sur les rangs un amant de meilleur - appétit que de belle taille, qui fut atteint des beaux yeux de cette - princesse. Il eut de la peine à cacher son feu, mais, comme il étoit trop - grand, Madame ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Il lui fit une - déclaration en peu de mots qu'il étoit résolu de l'aimer, malgré l'exemple - du comte de Guiche et tous les dangers où il pouvoit tomber. Elle lui - répondit: «Je sais que vous êtes d'une race à ne vous pas rendre pour des - défenses et que les accidents ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de - Boutteville votre père<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> <a - href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a - href="#footnotetag213"> (retour) </a> Il étoit fils de François de - Montmorency, comte de Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627, - avec Fr. de Rosmadec, comte des Chapelles, pour s'être battu en duel - contre le marquis de Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans - un des nombreux duels qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit - déjà tué le comte de Thorigny (1626). De son mariage avec - Élisabeth-Angélique de Vienne il avoit eu deux filles et un fils. Sa - fille aînée épousa le marquis d'Etampes de Valençay; la seconde fut la - galante duchesse de Châtillon. Quand il mourut, sa femme étoit enceinte - d'un enfant qui, né le 8 janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de - Montmorency; il fut pair et maréchal de France, et, sous le nom de - maréchal de Luxembourg, il signala fréquemment son courage et ses - talents militaires à la fin du règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis - 1661 avec Catherine de Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg. - Desormeaux (<i>Hist. du maréchal de Luxembourg</i>), dans son Histoire - de la maison de Montmorency, t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit - songé à se l'attacher par une alliance. - </p> - </blockquote> - <p> - C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et - qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg<a id="footnotetag214" - name="footnotetag214"></a> <a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>. - Comme le cavalier se vit si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas - un moment de la visiter avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit - avoir pour plaire à l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six - mois sans être sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien - découvrir. Il avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour - Monsieur survint brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle - contemploit un petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre - une lettre de la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma - Madame seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit - désormais toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il - pourroit s'exposer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a - href="#footnotetag214"> (retour) </a> «Le maréchal de Luxembourg n'avoit - pas une figure heureuse et brillante: il étoit d'une taille contrefaite; - de longs et épais sourcils venoient se joindre sur ses paupières et lui - rendoient la physionomie austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p. - 411-412.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien - pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière - que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui - l'exila tout aussitôt. - </p> - <p> - Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que - de gens qui voient cette princesse. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco05.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - LETTRE<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> <a - href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>. - </h3> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a - href="#footnotetag215"> (retour) </a> Cette lettre est celle dont il a - été parlé ci-dessus, p. 78-79. - </p> - </blockquote> - <div class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>près avoir - vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever ma vie dans - la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a - pour le moins rien à craindre. - </p> - <p> - Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde - avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la - nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de - l'ambition au désir de notre repos. - </p> - <p> - Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des - volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à être - sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont - autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en - leurs personnes par des avantages particuliers<a id="footnotetag216" - name="footnotetag216"></a> <a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>; - on n'y voit point de différence odieuse, par des priviléges dont - l'égalité soit blessée; on n'y voit point de factieuses grandeurs qui - gênent notre liberté sans faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui - gouvernent nous mettent en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir - le chagrin, par les respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent - beaucoup; moins encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus - ils sont impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et - toute sorte de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une - fortune égale. Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est - jamais dure si les lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que - vous ne soyez coupable. - </p> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a - href="#footnotetag216"> (retour) </a> Il suffit, pour se convaincre de - la vérité de cette observation, de lire, dans les Mémoires du comte de - Guiche (2 vol. in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les - portraits qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point - que le pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu - distingués.» - </p> - </blockquote> - <p class="ital"> - Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles - regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les tirent, - comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun la - consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas - s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un - véritable amour-propre. - </p> - <p class="ital"> - C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y - avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa - suffisance que son désintéressement et sa fermeté<a id="footnotetag217" - name="footnotetag217"></a> <a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>. - Les choses spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la - différence de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas - la moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses - voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la - compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais il - n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous - voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les - affaires que de délicatesse dans les conversations. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a - href="#footnotetag217"> (retour) </a> Jean de Witt. Le comte de Guiche - parle de lui avec moins d'enthousiasme dans ses Mémoires. - </p> - </blockquote> - <p class="ital"> - Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas - mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement - d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce - n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois - dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre à - inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne mine, le - procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est - satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur - sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque - façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie quasi - généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de continence, - qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À la vérité on ne - trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on leur laisse employer - bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur procurer des époux. - Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par un mariage heureux; - quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine espérance d'une - condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais. Les longs amusemens - ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au dessein d'une infidélité - méditée. On se dégoûte avec le temps, et un dégoût pour la maîtresse - prévient la résolution bien formée d'en faire une femme. Ainsi, dans la - crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se retirer quand on ne peut pas - conclure; et, moitié par habitude, moitié par un honneur qu'on se fait - d'être constant, en entretient plusieurs ans le misérable reste d'une - passion usée. Quelques exemples de cette nature font faire de sérieuses - réflexions aux plus jeunes filles, qui regardent le mariage comme une - aventure, et leur naturelle condition comme le veritable état où elles - doivent demeurer. Pour les femmes, s'étant données une fois, elles croient - avoir perdu toute disposition d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre - chose que la simplicité du devoir. Elles se feroient conscience de se - garder la liberté des affections, que les plus prudes se réservent - ailleurs séparées de leur engagement, et sans aucun égard à leur - dépendance. Ici tout paroît infidélité, et l'infidélité, qui fait le - mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette - bonne nation, fort sage dans la conduite du gouvernement, peu savante dans - les plaisirs délicats et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité - de leurs femmes d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la - coutume, affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de - tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de - très méchant naturel. - </p> - <p class="ital"> - Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien démêler - toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien plus doux - de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que j'ai été pour - ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, il se forme - quelque disposition à la tendresse, ou du moins un éloignement de - l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, qui font les - plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la raison s'il nous ôte - les sentimens agréables et nous tient en des inutilités ennuyeuses au lieu - d'établir un véritable repos! - </p> - <p class="ital"> - Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les - voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et les - raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne de la - grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus agréable - que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez assez de - maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois et d'allées - pour former une solitude délicieuse aux heures particulières. On y trouve - l'innocence des plaisirs des champs en public, et tout ce que la foule des - villes les plus peuplées nous sauroit fournir. Les maisons sont plus - libres qu'en France, aux heures destinées à la société; plus réservées - qu'en Italie, lorsqu'une régularité trop exacte fait retirer les étrangers - et remet la famille dans un domestique étroit. - </p> - <p class="ital"> - Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par un - mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois que - manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head02.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - LE PERROQUET - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADEMOISELLE. - </h3> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous devez sans - doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque temps on parla de - marier M. le comte de Saint-Paul<a id="footnotetag218" - name="footnotetag218"></a> <a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a> - à Son Altesse royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à - plusieurs personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de - pareilles rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme - plus savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus - hardiment. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a - href="#footnotetag218"> (retour) </a> Fils de madame de Longueville. - Mademoiselle de Montpensier parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet - de mariage: - </p> - <p> - «... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de - grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que - M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de - Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait - quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois - vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et - l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas - consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de - Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je - voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit - royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui - répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes, - qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles - rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville - pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une - alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de - Montpensier. - </p> - </blockquote> - <p> - Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain lieu - de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je sais - bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun<a id="footnotetag219" - name="footnotetag219"></a> <a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>, - comme vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps - conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et - après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son Altesse - royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de Lauzun, et lui - dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et d'où vient qu'un - homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une occasion si belle et si - noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne mérite pas bien que vous y - songiez? Vous pourriez bien plus mal employer votre temps.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a - href="#footnotetag219"> (retour) </a> Voy., sur M. de Lauzun, une note - de M. Boiteau dans le 1er volume de l'<i>Histoire amoureuse</i>, p. 132 - et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit - moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après - avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui - lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah! - monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même - pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule - pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le - dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent - faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la fortune? - Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car nous savons - que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous souffre et - qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, quel mal y - auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un peu?--Ah! répondit - M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y penser. La réponse que - je suis obligé de faire à vos discours obligeants me met à la torture, - tant je vois d'impossibilité à ce que vous me dites.--Vous y songerez si - vous voulez, s'écria alors toute la compagnie; nous sommes tous de vos - amis, et nous vous le conseillons, parcequ'ayant eu tant d'esprit et de - conduite que vous en avez et possédant l'oreille avec les bonnes grâces de - votre Roi comme vous faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous - nous croyez; c'est pour vous, et nous aurions tous la dernière joie<a - id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> <a href="#footnote220"><sup - class="sml">220</sup></a> si vous pouviez réussir, et vous n'agirez pas - sagement si vous ne nous croyez.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a - href="#footnotetag220"> (retour) </a> Le mot <i>dernier</i>, employé en - ce sens, avoit été introduit par les Précieuses. Voy. notre édition du - Dictionnaire des Précieuses (<i>Bibl. elzev.</i>); Paris, Jannet, 2 vol - in-16, t. 1. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et s'en - étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus apparentes, - cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement nous aimons ce - qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette pas de le - témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la rejetons avec - ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus l'esprit de l'homme - est capable de connoître la valeur et le mérite d'une chose qu'on lui - propose pour son avancement, plus il sent enflammer son désir à la - possession. - </p> - <p> - M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses amis, - où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui avoit fait - sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit rejeté comme - fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut un peu moins - rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, et au dessus du - commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il y voyoit à la - vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui paroissoit - difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que la plus grande - gloire est attachée principalement aux plus grands obstacles. Il voyoit - d'un côté une des plus grandes princesses de l'univers, qui avoit méprisé - un grand nombre de rois et de souverains<a id="footnotetag221" - name="footnotetag221"></a> <a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>, - comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un cœur digne d'elle. Il - trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus fière et le courage le plus - grand et le plus élevé qu'on pût imaginer. N'importe, il passa par-dessus - toutes ces considérations, après les avoir mûrement pesées pendant un - mois; et après avoir très souvent perdu le repos pour s'appliquer - entièrement au grand projet qu'il avoit déjà fait, il fit ce que faisoient - ces fameux courages de l'antiquité, lesquels n'entreprenoient jamais que - ce qui paroissoit presque impossible, ou du moins très difficile; et c'est - par là que plusieurs se sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un - tombeau de gloire. Enfin, après avoir repassé mille fois une infinité de - pensées qui lui venoient en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion - au prix inestimable que lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez - heureux de pouvoir réussir, son grand cœur fait un puissant effort et - prend dès ce moment une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit - projeté, voyant bien que s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit - de sa vie, et qu'il ne trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever - et établir plus heureusement sa fortune. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a - href="#footnotetag221"> (retour) </a> La liste est longue des partis - proposés à Mademoiselle et refusés par elle: la complaisance avec - laquelle ses <i>Mémoires</i> énumèrent tour à tour tant de soupirants - rappelle assez la fable du héron et se termine de même. - </p> - <p> - D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles - est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette - ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui - attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite - la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère - du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà - refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince - Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces - persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors - préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son - âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le - duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat - obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau - Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de - madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul. - </p> - </blockquote> - <p> - Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses - hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès - auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis - longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le - plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de - respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses d'esprit - capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand esprit - goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les - distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle prenoit - grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application merveilleuse; de - manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son jeu que couvert et à - l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de nouvelles matières et de - nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui faisoit découvrir la façon - obligeante avec laquelle il étoit écouté de la princesse, et lui - fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir qu'elle témoignoit y - prendre. - </p> - <p> - Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon - d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien reçu, - mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit quelque - bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa générosité. Ainsi il - n'avoit pas un grand fondement en ses espérances. D'ailleurs la grande - disproportion qu'il y avoit entre cette princesse et lui le mettoit au - désespoir; aussi c'étoit son plus grand obstacle<a id="footnotetag222" - name="footnotetag222"></a> <a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>. - Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps s'étoit passé de cette - façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il étoit temps de commencer - son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir une leçon bien faite à ceux - qui veulent se faire souffrir auprès d'une maîtresse; c'est qu'il faut - surtout étudier à se faire à son humeur: voilà le seul et véritable chemin - par où l'on peut sûrement s'insinuer. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a - href="#footnotetag222"> (retour) </a> Lauzun n'étoit pas encore - lieutenant général; il avoit cédé sa charge de colonel général des - dragons et n'avoit que celle de capitaine des gardes du corps. Il - n'obtint que plus tard ses autres emplois et dignités. - </p> - </blockquote> - <p> - M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou - s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours pour - cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui seul. Que - fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette princesse; - il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin, ayant - remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux esprits, et - que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle étoit - curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus aisée pour - arriver à sa fin. - </p> - <p> - Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours, comme - à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit médité, - il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et, parlant des - affaires de la cour les moins communes: «Eh bien! Mademoiselle, lui - dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours particulière<a - id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> <a href="#footnote223"><sup - class="sml">223</sup></a> et ne jamais faire de commerce avec la Cour? - Est-il possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui - vous puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des - quatre coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du - Louvre, et pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison - royale, qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait - dans l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout - cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait - pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que - Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de - chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je - veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous - pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où - Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun, - répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me faire - part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, à Dieu - ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre Altesse - Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de votre rang - pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la liberté de vous - dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute ma vie, et que je - sens augmenter à tous moments, pour le service de Votre Altesse Royale. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a - href="#footnotetag223"> (retour) </a> C'est-à-dire vivre à l'écart, agir - <i>en son particulier</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne - puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois - assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose<a id="footnotetag224" - name="footnotetag224"></a> <a href="#footnote224"><sup class="sml">xxx</sup></a>, - ma vie seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant - il est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts - de Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle, - vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je souhoiterois - être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais comme mes - sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où nous - sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour pouvoir - dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je conserverai toute - ma vie le souvenir de vos bons et généreux souhaits.--Ce n'est pas, dit M. - de Lauzun, une reconnoissance intéressée du côté des biens de la fortune - qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; votre royale personne en est le - seul motif, et la cause m'en paroît si glorieuse et si juste que je serai - toujours prêt à toutes sortes d'événements pour tenir ma parole.--Mais, - monsieur de Lauzun, reprit Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour - vous, après une si noble et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit - qu'un gentilhomme aura, par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma - qualité dans l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce, - contentez-vous de ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et - attendez du temps et de la fortune quelque chose de mieux, et vous - souvenez surtout de votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en - souviendrai.--Non certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, - je ne l'oublierai pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de - m'en demander des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter - ce que j'ai une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je - vais dès à présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez, - Mademoiselle, que je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de - mon Roi, et qu'il se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des - premiers, de façon, Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de - votre confidence, vous instruire de tout. Je ne vous parle point de - secret: Votre Altesse Royale n'a jamais manqué de prudence dans les - occasions les plus pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus. - Enfin, Mademoiselle, vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage - si vous voulez témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa - table, et la première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous - posséder. Vous êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne - manquera pas à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre - mérite. Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut - compter là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée; - et je vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un - moment où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera - possible, soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre - Altesse Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a - href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Contribuer quelque chose</i>, - et non: <i>en quelque chose</i>.--La locution usitée au XVIIe siècle - étoit calquée sur le latin: <i>aliquid contribuere</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun qu'une - belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des secrets, de - confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la corde du - mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et celui qui - les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne put résister - à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon qu'ayant écouté - fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit tant de plaisir - qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la flattoit si - agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte de Lauzun fut - en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il donc faire? Je - suis prête à faire ce que vous me dites; mais le moyen?--C'est, - Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut qu'auparavant vous fassiez - une confidence<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> <a - href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a> particulière avec - quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua - Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse - assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si - Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je serois - fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me sacrifierois - plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que Votre Altesse - Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit assurée de n'ignorer - pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le cabinet du Roi, soit - qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de Lauzun, dit - Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque vous dites - qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai ma pensée - fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais aussi il peut - bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me fourbe, il en sera - tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en galant homme, il sera - mieux récompensé qu'il n'ose peut-être espérer.--Quoi! Mademoiselle, - répartit M. de Lauzun, après la charmante parole que Votre Altesse Royale - vient de prononcer, se trouveroit-il bien un courage assez lâche pour - manquer à son devoir? Ah! cela ne se peut, Mademoiselle, et le ciel est - trop juste pour permettre une si noire injustice. Que si par un malheureux - hasard cela arrivoit, la grâce que je demande dès à présent à Votre - Altesse Royale, c'est qu'elle me permette d'espérer de servir d'instrument - pour punir un si horrible crime, ou de demeurer dans une si glorieuse - entreprise.--Eh bien, vous serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, - dit Mademoiselle, si cela est capable de vous satisfaire, et vous seul - punirez ce coupable, du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas - avoir lieu de révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de - mon rang à qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui, - Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun, ou - j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon confident, - vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou allié, enfin - quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que feriez-vous en cette - rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes choses, afin que vous - ne prétendiez point de surprise.--Ah! Mademoiselle, Votre Altesse Royale - fait tort à mon courage, s'il m'est permis de lui parler ainsi avec tout - le respect que je lui dois, et mon devoir m'est plus cher que parents et - amis, de même que la vie ne m'est rien en comparaison de mon honneur. Mais - enfin, Mademoiselle, continua notre incomparable comte, ne m'est-il point - permis de demander quel est cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse - Royale semblé avoir pris plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée - nombreuse à combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez - en tête, si l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit - en apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point - à m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun, - vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant assurée, - dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus d'une fois, et - peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir de tout ce que - vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir, Mademoiselle! répondit M. - de Lauzun; toute la terre ni la mort même n'est pas capable de me faire - dédire, et quand toutes les puissances s'armeroient pour ma perte, je les - verrois venir avec un courage intrépide, sans rien diminuer de mon - généreux dessein.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a - href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Faire confidence avec quelqu'un</i>, - c'étoit <i>mettre sa confiance en quelqu'un</i>.--Nous disons encore - maintenant, avec un semblable emploi du mot <i>confidence</i>: Il est en - grande <i>confidence</i> avec M. N. - </p> - </blockquote> - <p> - Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à deux - choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si noir - que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux pour en - être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me confier; je - n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux acquitter. - Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si vous êtes - disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le comte de - Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre service. - Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me préférer à mille - autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste de ne jamais manquer - de parole.» - </p> - <p> - Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de Mademoiselle, - qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son entreprise; enfin il - pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour une simple tentative; - aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en point ce qu'il avoit - promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit pas moins aise de - s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit donner des nouvelles - assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle voyoit que cette - personne s'étoit entièrement attachée à elle, et qu'elle prenoit un soin - particulier de l'informer de tout ce qu'il y avoit de plus secret. Enfin - cette princesse étoit dans une joie qu'elle ne pouvoit presque contenir. - </p> - <p> - Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui - poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler ses - soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son esprit - pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit toujours - autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès qui - l'animoit toujours. - </p> - <p> - Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par hasard - ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque nouveauté à - apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté l'escalier qu'ayant - aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette princesse, il se prépara - pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour cet effet, ayant - entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant son miroir, ayant - la gorge découverte. D'abord il se retira, et il referma la porte, le - respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. Mademoiselle, qui - entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, cria assez haut et - demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et dans le temps qu'on y - vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur de Lauzun?» La personne - qui y étoit venue voir lui répondit que oui: «Qu'il entre!» s'écria cette - princesse par plusieurs fois. Dans ce même temps monsieur de Lauzun étant - entré et ayant fait une profonde révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé! - pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous pas sans faire toutes ces cérémonies? - Quoi! poursuivit cette princesse en souriant, est-ce par la fuite que l'on - fait sa cour auprès des dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques - aujourd'hui ce que l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu - apprendre tout ce que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je - l'ai oublié depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit - Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de - Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le - respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je - prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que - vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos - discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha! - Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer que - trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne me - point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en - donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement, - reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse Royale - me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À l'ouverture - de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu sitôt fait le - premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes yeux a été - votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que jamais mes yeux - n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de manquer de - respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la dernière - précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce soit; aussi, - Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu, quoique de loin, - comme un rayon du brillant éclat de votre Royale personne; je veux dire, - Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les grâces et les beautés - ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui peut flatter la vue: car, - quoique vous soyez charmante toujours, la blancheur des lis que vous - cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge admirable, ce sein de neige<a - id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> <a href="#footnote226"><sup - class="sml">226</sup></a>, dont vous n'avez pas pu me dérober la vue, tout - cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit produit sur moi - les mêmes effets que sur les plus grands princes du monde; je n'aurois pu - voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir considérer - attentivement. Je sais que la considération des belles choses donne du - plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir n'aboutit - qu'à la jouissance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> <a - href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. En un mot, je n'aurois - jamais pu éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur. - Hélas! je reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse - qualité que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls - d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses<a - id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> <a href="#footnote228"><sup - class="sml">228</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a - href="#footnotetag226"> (retour) </a> Un pareil langage n'a rien - d'étonnant dans un temps où les poètes, faisant l'éloge des dames, ne - manquoient jamais de chanter leur sein; où elles-mêmes décrivoient - volontiers toutes leurs beautés dans leurs portraits. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a - href="#footnotetag227"> (retour) </a> Il parut au XVIIe siècle tant de - pièces, élégies, sonnets, etc., sous ce titre de <i>Jouissances</i>, que - le sieur de La Croix, auteur d'un art poétique, a fait de la <i>Jouissance</i> - un genre de poésie particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les - femmes elles-mêmes, et des plus considérées, faisoient des pièces de ce - genre; il en est jusqu'à dix que je pourrois citer. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a - href="#footnotetag228"> (retour) </a> C'est ce qui faisoit dire à - mademoiselle de Montpensier, quand on lui annonça l'arrivée du roi - d'Angleterre, dont on lui avoit proposé l'alliance: «Je meurs d'envie - qu'il me dise des douceurs, parceque je ne sais encore ce que c'est; - personne ne m'en a osé dire.» Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à - cause de ma qualité, puisque l'on en a dit à des reines de ma - connoissance; c'est à cause de mon humeur, que l'on connoît bien - éloignée de la coquetterie. Cependant, sans être coquette, j'en puis - bien écouter d'un roi avec lequel on veut me marier; ainsi je - souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (<i>Mém.</i>, édit Maëstricht, - 1, 236.) - </p> - </blockquote> - <p> - Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer - après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le plus - heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui les - possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de vous, - monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que la feinte - que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit enfin par la - galanterie du monde la mieux inventée et la mieux conduite.--Ha! - Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale juge mal - de moi si elle a cette pensée! Le respect que je dois avoir pour elle, et - le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son service, ne me feront jamais - déguiser ma pensée; je publierai à toute la terre quand il en sera besoin - ce que je viens d'avancer.--Vous croyez donc, Monsieur, répondit - Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les souverains qui puissent - prétendre légitimement à la possession des belles choses? Quoi! ne - savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit avoir cette prétention, - et que le sang ni le rang même n'augmente point le prix d'une personne, si - elle n'a que cela pour partage? Vous savez qu'il y en a une infinité qui, - sans le secours de la naissance ni du sang, se sont mis en état eux-mêmes - de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y a de plus grand, et cela par leur - propre mérite. Et je puis avancer sans feinte que monsieur le comte de - Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, en est un des premiers, et que, - sa vertu le distinguant du commun des hommes, cette même vertu le peut - élever avec justice à quelque chose d'extraordinaire. Je ne veux pas vous - en dire davantage; mais je sais bien que si vous saviez de quelle façon - vous êtes dans mon esprit, vous n'auriez pas sujet d'envier un autre rang - que celui où vous êtes, s'il est vrai que vous comptiez mon estime pour - vous pour quelque chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a> - <a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.--Ha! Mademoiselle, - répondit monsieur de Lauzun, que je suis heureux d'avoir l'honneur de vous - avoir plu! Mais que je suis doublement heureux d'avoir quelque part dans - votre estime! Oui, Mademoiselle, puisque Votre Altesse Royale a eu la - bonté de m'annoncer un si grand bonheur, souffrez, de grâce, que je me - laisse transporter aux doux transports que me cause la joie que je - ressens, et que mon âme vous fasse connoître par quelque puissant effort - l'extase dans laquelle vos dernières paroles l'ont mise: car, s'il est - vrai, comme il n'en faut point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je - pas raison de m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce - que je pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre - Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner - que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais - m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui dit - Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et l'exécution, - si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit monsieur de - Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout pour le - service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a - href="#footnotetag229"> (retour) </a> Tout le passage qui précède semble - avoir été inspiré par les lignes que voicy, tirées des Mémoires de - Mademoiselle: «L'affaire qui me paroissoit la plus embarrassante étoit - celle de lui faire entendre qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit. - Je ne laissois pas de songer quelquefois à l'inégalité de sa qualité et - de la mienne. J'ai lu l'histoire de France et presque toutes celles qui - sont écrites en françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le - royaume que des personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient - épousé des filles, des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; - qu'il n'y avoit point de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il - étoit né d'une plus grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il - avoit plus de mérite et plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient - eu. Je surmontai cet obstacle par une multitude d'exemples qui se - présentoient à mon souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les - comédies de Corneille une espèce de destinée pareille à la mienne, et je - regardois du côté de Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues - humaines. J'envoyai à Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille... - Les œuvres de Corneille arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les - vers que je vais mettre ici; je les appris par cœur: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, - </p> - <p class="i10"> - Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...» - </p> - <br /> - <p class="i20"> - (<i>Mém.</i>, édit. citée, VI, 32-34.) - </p> - </div> - </div> - <p> - Les vers de Corneille cités ici sont tirés de <i>La suite du menteur</i>, - acte IV, sc. 1re. - </p> - </blockquote> - <p> - Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais il - ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de succès; - aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière conversation, où - il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui l'enhardit de pousser sa - fortune à bout. - </p> - <p> - Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins avec - plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il - remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne - manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de faire - pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours - l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui fournissoit; - et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette princesse, il faisoit - paroître tant de respect en toutes ses actions, et un tel enjouement dans - son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la vivacité de son esprit et à la - force de son raisonnement, tout cela, dis-je, étoit trop puissant pour y - résister. Aussi, Mademoiselle, qui, mieux que qui que ce soit, avoit un - esprit capable de juger de ces choses, y trouvoit trop de quoi se plaire - pour n'y pas prendre plaisir, et par conséquent pour se pouvoir défendre. - Elle étoit même ravie quand elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle - le regardoit déjà comme une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes - choses pour avoir sa conversation, ne trouvant rien où elle eût un si - agréable divertissement. - </p> - <p> - Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour - en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en - devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur - étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup - assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit - merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur. - </p> - <p> - Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le - moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y demeurer, - Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il étoit donc un - jour avec elle, où, après un assez long entretien, il témoigna à cette - princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à lui dire. - Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira à part, et - lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit quelque chose à - lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à Mademoiselle, que - j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais je n'ose pas le - faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous l'avez tout entière, - Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler et demander hardiment - tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même temps de tout.--Quoique - Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour m'accorder ma demande, - poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste que j'en abuse, et si - tout autre motif que celui de vos intérêts me faisoit agir, je serois sans - doute moins hardi et plus circonspect.--Que ce soit votre intérêt ou le - mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal; parlez seulement avec assurance - d'obtenir tout ce que vous demanderez.» - </p> - <p> - Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de - Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette - manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis en - tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée<a - id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> <a href="#footnote230"><sup - class="sml">230</sup></a>; et cette pensée s'est si fort imprimée dans mon - esprit, que je me la présente comme un présage assuré, ou, pour mieux - m'exprimer, comme une chose faite; et la créance que j'y donne et la joie - que je m'en promets m'ont forcé à prendre la liberté de vous faire une - très humble prière: c'est, Mademoiselle, que comme c'est une chose - infaillible selon toutes les apparences, puisque les plus grands du monde - ont aspiré à ce haut bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir - de vos charmes; de manière que, parmi tous ceux qui ont appris les - merveilles de votre vie, il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a - point dont l'esprit n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent - pour vous<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> <a - href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Ainsi, dans cette - foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le ciel ne voulût se - rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne soyez un jour à - quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je ne sçaurois faire - sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination en est tellement - préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de repos que je prends, - je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que je ne rêve à autre - chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je demande à Votre Altesse - Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent honoré de sa confidence, il - me soit permis d'en espérer une seconde.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a - href="#footnotetag230"> (retour) </a> Deux partis se présentoient alors - pour Mademoiselle, M. de Longueville et Monsieur, frère du roi. - Mademoiselle avoit écarté le premier et ne vouloit pas entendre parler - du second. - </p> - <p> - Tout le passage qui suit se retrouve dans les <i>Mémoires de - Mademoiselle</i>, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs, - dans tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les <i>Mémoires</i> - c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le - contraire. - </p> - <p> - «J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à - Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le - lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine, - qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit - qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il - étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les - difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce - qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois - pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois - tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus - parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un - temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas - faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre - résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il - me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut - nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui - dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire - avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un - temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne - saurois vous faire d'autre réponse.» (<i>Mémoires de Mademoiselle</i>, - édit. Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a - href="#footnotetag231"> (retour) </a> Tout ce texte est fort mauvais et - ne présente pas de suite; aucune édition, aucune copie manuscrite ne - nous a autorisé à le modifier. - </p> - </blockquote> - <p> - Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit en - ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois choisi - quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son choix que de - ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne prétends pas - démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire de mes pensées - les plus secrètes. Que si par hasard je manque de prudence en parlant, - souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme vous êtes, vous êtes - obligé par toutes sortes de raisons à garder le secret, et qu'il n'y a pas - moins de science à se taire qu'il y en a à bien parler. A propos, - dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne vous parle point de vos - galanteries, je souffre même, pour l'estime que j'ai pour vous, que vous - m'en disiez toujours quelques unes en passant, parce que je sais bien - qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne sauroit s'en passer. Il - n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de cajoler<a id="footnotetag232" - name="footnotetag232"></a> <a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a> - de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple pensée pour une - chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est - qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de grâce - que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé ce que je - viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire jusqu'au fond - de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et je m'assure - qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. Et pour faire - voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que je viens - d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les effets, et, si - mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je demande à Votre - Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le monde saura tôt ou - tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de l'apprendre.--Quoi? - interrompit la princesse.--Celui, poursuivit monsieur de Lauzun, pour qui - de tous vos soupirants Votre Altesse Royale aura plus de penchant de tous - ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. Tout le monde le saura un jour, - et l'apprendra avec un plaisir extrême; et comme je suis infiniment plus à - vous que le reste des hommes, c'est par cette seule raison que je demande - la préférence à Votre Altesse Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant - annoncé celui qu'entre les hommes elle veut rendre le plus heureux, je - sois le premier aussi à vous en féliciter et à vous en témoigner la joie - que j'aurai quand je verrai approcher le moment qui vous doit donner celui - que vous aurez honoré de votre choix et que vous aurez trouvé digne de - votre affection<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> <a - href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a - href="#footnotetag232"> (retour) </a> Voici un exemple de l'emploi du - mot <i>cajoler</i> qui montre bien qu'il étoit pris ici dans son - véritable sens: «La politesse de notre galanterie, dit Huet, évêque - d'Avranches, dans son traité <i>de l'origine des romans</i>, vient, à - mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent avec les - femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont - séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle presque jamais, de - sorte qu'on a négligé de les <i>cajoler</i> agréablement, parceque les - occasions en étoient fort rares.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a - href="#footnotetag233"> (retour) </a> M. de Lauzun ne pouvoit douter des - sentiments de Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui - montroit assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une - manière fort claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le - dimanche venu, je causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui - avois parlé si souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient - rapport à M. son frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût - pénétré mes intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien - étonnée de me voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la - permission au Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.» - Elle m'écoutoit avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez - peut-être à qui je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous - l'eussiez deviné.» Elle me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?» - Je lui répondis: «Non, c'est un homme de très-grande qualité, d'un - mérite infini, qui me plaît depuis longtemps. J'ai voulu lui faire - connoître mes intentions, il les a pénétrées, et, par respect, il n'a - osé me le dire.» Je lui dis: «Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, - nommez-les l'un après l'autre, je vous dirai oui lorsque vous l'aurez - nommé.» Elle le fit, et, après m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de - gens de qualité à la Cour, et que je lui avois toujours dit que non, et - que cela eut duré une heure, je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez - votre temps, parcequ'il est allé à Paris; il en doit revenir ce soir.» - L'aveu ne pouvoit être plus formel, car, quelques jours auparavant, M. - de Lauzun avoit dit à Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai - ici sans faute dimanche.» (Voy. <i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, 6, - p. 92-93, et cf. p. 91.) - </p> - </blockquote> - <p> - Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne - laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près - pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit - Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si belles - choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où est donc - cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce n'est pas en - soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment voulez-vous - donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique ceci?--Ha! - Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme est le vôtre - n'aura pas bien de la peine à donner une application juste à cette action, - surtout quand elle se souviendra que c'est après ces choses que l'on - désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, répondit Mademoiselle; - mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne sont pas moins les effets - de la crainte que de la joie et du désir. Ainsi un cœur qui pousse des - soupirs embarrasse fort un esprit à en faire la différence pour savoir - connoître leur véritable cause; car je n'en ai jamais ouï que d'une même - façon et sur un même ton.--Je vois bien, Mademoiselle, dit monsieur de - Lauzun, que Votre Altesse Royale veut se divertir; mais enfin que - répond-elle à ma demande?--Vous seriez bien trompé dans votre attente, - interrompit la princesse, si c'étoit le refus. Mais, puisque je me suis - engagée, je veux vous tenir ma parole; je vous assure que je vous la - tiendrai ponctuellement, et je vous dirai au vrai celui que j'aimerois le - plus de tous ceux que je croirois pouvoir aspirer à moi.--Mais quand - sera-ce, Mademoiselle? répondit monsieur de Lauzun avec un transport et un - empressement inconcevables.» - </p> - <p> - La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le - témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une - partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en - souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce temps - va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma - patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut - attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.» - </p> - <p> - Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si - c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin par - la suite et par l'effet qui succéda. - </p> - <p> - Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres<a id="footnotetag234" - name="footnotetag234"></a> <a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>, - et M. le comte de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne - s'appliquoit qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et - sans perdre un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit - presque toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au - Louvre. Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit - avec tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des - choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une - solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée avec - laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il y - ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette - princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi - peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque - belle compagnie que ce soit<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a> - <a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Enfin, on peut - tirer une conséquence infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit - captif l'esprit du monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. - Comme il n'est point de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut - s'établir dans l'esprit de l'objet qu'il aime que l'éloignement et la - privation de la vue, cette absence et cet éloignement sont beaucoup plus à - craindre lorsqu'on a quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas - seulement besoin de s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire - entièrement, mais encore il est nécessaire de ne point lâcher prise que - l'on ne s'en voie absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient - tous les avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi - leur est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce - moyen ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le - souvenir, pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de - prévoyance pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de - conduite jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi - trouva-t-il le secret d'éviter un si funeste et dangereux accident. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a - href="#footnotetag234"> (retour) </a> «L'on parla de faire un voyage en - Flandres, et, quoique l'on eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans - troupe, en fit assembler pour faire un corps d'armée qui seroit commandé - par le comte de Lauzun, qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques, - je le trouvai dans la rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de - voir venir son carrosse au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le - saluai. Il me parut qu'il me faisoit, de son côté, une révérence plus - gracieuse qu'à l'ordinaire: cette pensée me fit un très grand plaisir.» - Mademoiselle raconte ensuite longuement tous les détails de ce voyage où - elle continua à poursuivre Lauzun, toujours indifférent, quelquefois - brutal, et qui sembloit toujours reculer davantage plus elle s'avançoit. - Voy. <i>Mém. de Mademoiselle</i>, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a - href="#footnotetag235"> (retour) </a> Ne faudroit-il pas lire: qu'il - seroit capable d'entretenir seul..., etc.? - </p> - </blockquote> - <p> - Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi - partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son - entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que - Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que - le roi fit en 1671<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> <a - href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>; et, pour cet effet, il - se servit de deux moyens qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le - premier moyen dont il se servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir - un jour. Il ne manqua pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire - tomber sur ce discours. Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à - cette princesse: «Il ne faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse - royale sera du voyage de Flandres; la chose est trop juste et trop - raisonnable pour en douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi - le veut; autrement je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, - Mademoiselle? répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et - je suis assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me - le dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que - la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans - injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma pensée - avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne pouvez - pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque manière au - dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus d'éclat qu'il - lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant un des plus - beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous en séparer - sans la priver de la plus belle partie de son éclat. D'ailleurs, je sais - que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi pour permettre, à - moins que vous ne le vouliez absolument, que vous restiez; et je suis - persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses espérances, car - assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce qu'il vous - plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous assurer que je - n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, - s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits seront accomplis et - que Votre Altesse royale verra la Flandre.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a - href="#footnotetag236"> (retour) </a> Il s'agit ici du voyage que fit en - effet le Roi en 1671, pour aller visiter ses nouvelles conquêtes. - </p> - </blockquote> - <p> - Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir de - la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au Roi; ce - n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du Saint-Esprit.--Quel - peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris; nous n'en avons point - d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je ne crois pas que vous - songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a raison, dit M. de Lauzun, qui - s'étoit arrêté à la porte de la chambre de cette princesse pour lui - répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais demander au roi m'est - infiniment plus cher et plus agréable que tous ceux que Votre Altesse - royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? continua Mademoiselle en - s'approchant de lui et continuant son souris; ne peut-on point le - savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit notre comte, Votre - Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais vous reverra-t-on - bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, Mademoiselle, et plus tôt que - vous ne pensez et avec de bonnes nouvelles.» Et ayant fait une profonde - révérence, il s'en alla tout droit vers le Roi, à qui il demanda, après - plusieurs discours, si Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui - répondit qu'elle en seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre - amoureux comte, vous savez que les princes et surtout les princesses du - sang ne marchent pas sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas - assurément d'elle-même, et puis il est important qu'elle en soit, afin de - tenir compagnie à la Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant - d'honneur à Sa Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle - qui est en état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de - paroître avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard, - s'il lui plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point - la Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans - avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut - rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre - Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir sans - avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se préparer, - parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air proportionné à la - qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement au dessein de Votre - Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire savoir vos ordres par - quelqu'un, et je suis assuré que la soumission qu'elle m'a toujours - témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir avec joie. Et j'ose - avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans cette princesse, elle - en seroit inconsolable; tant elle est attachée à ses - intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie de se - tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui en - témoignerai ma gratitude.» - </p> - <p> - Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui, - voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement, dis-je, - pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans s'arrêter - un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant entrer en sa - chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit content, lui dit: - «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu du Roi ce que vous - lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun après - avoir fait une grande révérence et s'être approché un peu plus près, je - viens d'être créé chevalier tout présentement, et je viens exécuter ma - promesse dès ce matin, et mon premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit - Mademoiselle en riant, qui sans doute s'imaginoit bien la vérité de la - chose.--Oui, Mademoiselle, répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu - de mots. Votre Altesse Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se - préparer à prendre les armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les - Flamands, s'est avisé de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne - puissent pas résister, et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce - voyage dont j'ai eu l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la - dernière campagne qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre - ses conquêtes que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point - quitter qu'il n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa - Majesté est qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de - Votre Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé - de vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si - grand et si important.» - </p> - <p> - Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y avoit - rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et Mademoiselle, - qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une merveilleuse - attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie (car elle - prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de Lauzun), cette - princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc dire, monsieur, - quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il besoin de moi, s'il en - avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à lui rendre service que - moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut bien, Mademoiselle, - répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées et des mousquets que le - Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir de plus douces, mais de - plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat et la majesté de sa Cour - que le Roi veut éblouir leurs esprits naturellement curieux de choses - extraordinaires. Et comme Votre Altesse Royale a plus de charmes que tout - le reste ensemble, c'est d'elle aussi qu'il attend le plus grand secours. - Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer avec justice, que vous seule avez de - quoi vaincre agréablement non seulement les esprits les plus grossiers, - mais tout le monde ensemble. Enfin, c'est assez dire quand le plus grand - Roi du monde vous choisit pour être comme le plus beau et principal - instrument qui lui doit assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen - d'en faire d'autres plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit - espérer quelque secours étranger et hors d'elle-même pour la faire - estimer, cette haute estime que notre glorieux et invincible monarque fait - éclater tous les jours pour votre rare mérite lui donneroit un prix au - dessus de ce qu'on peut se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire, - dit Mademoiselle, que M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le - don d'inventer à tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques - prières que je lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut - se faire cette violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans - le monde qui soit capable de si rares inventions, et que lui seul se - puisse vanter de débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour - former un entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je - ne comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous - dites, et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des - choses que vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire - de belles choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage - de les voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel - elles y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur - lorsqu'on a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car - je sais bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et - sachons ce que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle, - continua M. de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine, - mais il vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un - ordre pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et - d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute - impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous - pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie ce - premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour n'allât - pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur et avec - empressement, parce que ma charge et les étroites obligations que j'ai à - mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse Royale demeurant - ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner d'où elle auroit - demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, si je vous parle si - librement et si j'en ai agi ainsi sans votre permission; mais j'ai cru - qu'en me servant je ne vous désobligerois pas, et que vous ne seriez pas - fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime tendrement, qui me l'a fait - connoître par les discours les plus passionnés et les plus sincères du - monde.--Non, je n'en suis pas fâchée, reprit cette belle, et, bien loin de - cela, je veux vous remercier, comme d'une chose qui m'est fort agréable. - Et pour vous parler franchement, cette indifférence que je vous ai - témoignée ce matin pour ce voyage a été en partie pour voir si vous étiez - aussi fort dans mes intérêts que vous le dites, et si vous pouviez me - quitter sans peine: car je savois bien qu'ayant autant d'attache que vous - témoignez en avoir pour moi depuis si longtemps, et ayant l'esprit que - vous avez, vous ne manqueriez pas de tenter quelque chose pour cela, et je - me promettois même que vous y travailleriez sérieusement, et que l'accès - libre que vous avez par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit - agir avec honneur; et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement, - si j'aurois pu vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et - souvenez-vous que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des - preuves peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront - assez pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une - ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui - donnez.» - </p> - <p> - Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: tout - ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le comte - de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que non - seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il faisoit - pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de reconnoissance tout - extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre parler Mademoiselle, - qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il entreprenoit pour son intérêt - propre, comme si c'eût été pour elle-même. Le voilà donc content autant - qu'un homme qui a un grand dessein, et qui se voit en état de tout - espérer, le puisse être. Il tente tous les moyens que son génie lui - suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a plus qu'une démarche à - faire; encore est-il en trop beau chemin pour s'arrêter. Il semble même - que, n'osant pas se découvrir comme il le souhaitoit, cette princesse, - pour partager, pour ainsi dire, les peines de cette dure violence, qu'elle - est obligée de lui faire souffrir; cette princesse, dis-je, qui voit dans - ses yeux et dans toutes ses actions, et qui croit découvrir et pénétrer le - favorable motif qui le fait agir, le met souvent en train pour l'obliger à - parler plus hardiment. Mais comme M. de Lauzun ne se croit pas encore - assez avancé pour cela, il veut ménager toutes choses, afin de ne point - bâtir, comme l'on fait souvent, sur du sable mouvant. Il continue - cependant ses soins avec plus d'assiduité que jamais. Et cela est assez - rare qu'ayant affaire à une princesse du rang de Mademoiselle, dont - l'humeur fière étoit tout à fait à craindre, il n'a jamais rien perdu du - libre accès qu'il trouva d'abord auprès de cette princesse; au contraire, - il s'y est insinué peu à peu, mais toujours de mieux en mieux, de sorte - qu'elle le souffre, l'estime, et le traite plus obligeamment qu'elle n'a - jamais fait homme, non pas même les plus grands princes qui ont soupiré - pour elle. Elle fait plus, car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre - congé d'elle, quand il y est, qu'elle lui demande avec empressement quand - elle le reverra. Il n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est - permis d'entrer chez elle à toute heure et à tous moments. Et je crois - même que, si elle eût eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été - de ne point sortir d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible. - </p> - <p> - C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement mille - doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents témoignages - d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de découvrir. Cependant - le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui découvriroit - sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit fort avancé, - et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années. Enfin, le jour - étant venu auquel le terme expiroit<a id="footnotetag237" - name="footnotetag237"></a> <a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>, - notre comte ne manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y - fit même aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à - cette princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour - tant désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas, - Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me l'a - promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles avec - cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui - n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse, fut - bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le faisoit. Et - cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi bien que lui, - s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en ces paroles: «Il - est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter; mais, quelque - exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je me suis trompé - moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse Royale avoit pris, - j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois compter selon l'ardeur - de mon attente, je suis assuré que j'irois jusqu'à l'infini sans en - trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, qu'est-ce que vous en - ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai faite?--Ce que j'en - ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et la joie que j'en - attends me rendra un des plus contents hommes du monde; et d'autant plus - que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera permis.--Eh bien, - dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir<a id="footnotetag238" - name="footnotetag238"></a> <a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.--Mais - de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes - fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre - comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même - plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai tant - demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je vous le - dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale, - répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a - href="#footnotetag237"> (retour) </a> Le récit de Mademoiselle diffère - encore de celui-ci en ce qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui - prête ici: - </p> - <p> - «Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur - la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de - Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à - vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous - voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut - ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui - rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il - n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il - étoit obligé de me dire de ne rien presser... - </p> - <p> - «Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs - d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je - liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument - je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer - la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois - trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût, - résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus - me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes - grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les - perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me - plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre - nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours - lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue - que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (<i>Mém. - de Montp.</i>, édit. citée, t. VI, p. 126-129.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a - href="#footnotetag238"> (retour) </a> «Un jeudi au soir, je le trouvai - chez la reine. Je lui dis: «Je suis déterminée, malgré toutes vos - raisons, à vous nommer l'homme que vous savez.» Il me dit qu'il ne - pouvoit plus se défendre de m'écouter; il me répondit sérieusement: - «Vous me ferez plaisir d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en - ferois rien, parceque les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment - que je voulus le nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit - faire augmenta mon embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du - papier, je vous écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force - de vous le dire. J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela - épaissira la glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous - le puissiez bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit - toujours semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.» - (<i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, t. VI, p. 129.) - </p> - </blockquote> - <p> - Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se - dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce - secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon que - ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le lui - dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne - pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle alloit - faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que le sang - qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé. Aussi cette - princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse qu'elle avoit à - faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais agréablement et - dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque le temps étoit - écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout ne pensez pas - que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et vous le donnerai - ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre ce moment, malgré - l'impatience de M. de Lauzun<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a> - <a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Enfin, le soir - étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit - pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver - cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander - d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui - dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle - encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même - temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna à - M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une action - tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel est ce que - vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas qu'il ne soit - minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les jours de vendredi, - comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait malheureux; ainsi ne me - désobligez pas jusque là, et je verrai si vous avez de la considération - pour moi, si vous m'obligez en ce rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit - notre comte, que ce temps me va être long! et le moyen d'avoir son bonheur - entre les mains sans l'oser goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle, - si vous m'êtes fidèle; et si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous - les événements qui suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je - vous obéirai jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai - jamais à donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre - Altesse Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte, - qui tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à - Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus - d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements qu'il - faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui avoit fixé - étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient jusques au fond du - cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce qui l'acheva - d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en faveur de cet - heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec la montre à la - main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé.Vous voyez, dit-il, - Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit vient de sonner, - et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet dessus tout entier, - sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il, plus transporté que - jamais, n'est-il pas encore temps que je me réjouisse de mon - bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit Mademoiselle, après je - vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant passé: «Il est donc - temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du privilége que Votre - Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque minuit et demi?--Oui, - répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en dites demain des - nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons ce qu'a produit ce - billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé de Mademoiselle, se - retira chez lui avec une promptitude inconcevable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a - href="#footnotetag239"> (retour) </a> «Il se trouva qu'il étoit minuit. - Je lui dis: «Il est vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain - j'écrivis dans une feuille de papier: «<i>C'est vous.</i>» Je le - cachetai et le mis dans ma poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui - dis: «J'ai le nom dont il est question écrit dans ma poche, et je ne - veux pas vous le donner un vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le - papier, je vous promets de le mettre sous mon lit pour ne le lire - qu'après que minuit sera sonné. Je m'assure, me dit-il, que vous ne - douterez pas que je ne veille jusqu'à ce que j'entende l'horloge, et que - je n'attende avec impatience que l'heure soit venue......» Je lui dis: - «Vous vous tromperiez peut-être à l'heure, vous ne l'aurez que demain au - soir.» Je ne le vis que le dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner - chez la Reine; il causa avec moi, comme avec tous ceux qui étoient au - cercle.... Je sortois mon papier, je le lui montrois, et, après, je le - remettois quelquefois dans ma poche et d'autres fois dans mon manchon. - Il me pressa extrêmement de le lui donner; il me disoit que le cœur lui - battoit... Je lui dis: «Voilà le papier.» (<i>Mém. de Madem.</i>, édit - citée, VI, p. 130-131.) - </p> - </blockquote> - <p> - La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de - l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne mette - en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de savoir, et - cette curiosité produit des effets différens, suivant les différens sujets - qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit très-louable et très-bonne en - sa nature. Le moyen dont il se pouvoit servir pour en voir la fin étoit - fort incertain, et la fin très-douteuse et même dangereuse. Sa curiosité - étoit louable et bonne, car il vouloit savoir s'il se pouvoit faire aimer - de Mademoiselle; les moyens dont il se servit pour cela sont honnêtes, - même fort nobles, et quoique jusqu'ici il n'ait eu que de grandes - espérances de leurs bons effets, néanmoins il n'en a point encore de - véritable certitude. Il n'y a donc que ce billet qu'il tient entre ses - mains qui le puisse instruire de tout; et ce sera par la fin qu'il nous - sera permis, aussi bien qu'à lui, de juger certainement de toutes choses. - </p> - <p> - Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la - dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce - billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de la - main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si - cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il y - avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que jusque-là - toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort bien réussi; - mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé, Mademoiselle pouvoit - n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et peut-être pour se moquer - de lui, et la grande disproportion qu'il y a entre cette princesse et M. - de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. Il eut pendant toute cette - nuit l'esprit agité de mille pensées différentes. Tantôt il repassoit dans - son souvenir le procédé de Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et - un traitement si favorable et si extraordinaire pour une personne de sa - qualité, qu'il se figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que - de la sincérité de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle - elle avoit agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque - motif secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit - aisé de voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit - espérer une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès - si avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui - étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit - tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied ou - s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit, la - nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit - combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans - l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin, - l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels ce - pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire - l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait - subsister l'amour. - </p> - <p> - M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et - agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son - entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être - préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César, - forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur, - que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes - les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit - d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de - délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs de - son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands combats - et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on trouve une - véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours vaincre pour - emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une glorieuse et - vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre ennemi ait la - moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur notre sort. - </p> - <p> - Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez - Mademoiselle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> <a - href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Cette princesse ne le - vit pas plus tôt dans sa chambre avec un visage pâle et où l'image de la - mort étoit entièrement dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: - «D'où vient ce changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le - plus joyeux homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait - triste et mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous - promettiez de cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant - d'empressement? Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les - hommes si je vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout - au contraire depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux - qui font tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte, - qui jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois - jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si ouvertement. - Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre Altesse Royale, - la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me semble, quelque - chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va rendre le jouet et - la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore d'où vient le sujet - de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, le poignard dans le - sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! Enfin; vous me traitez - comme le dernier de tous les hommes, et pour me rendre l'affront que vous - me faites plus sensible, vous me voulez encore forcer à la cruelle - confusion de vous le dire moi-même. Ha! Mademoiselle, que ce traitement - est rude pour une personne qui en a agi si sincèrement avec vous! Je n'ai - jamais agi envers Votre Altesse royale que de la manière que je le dois. - Je vous connois comme une des plus grandes princesses de toute la terre, - et je me connois moi-même comme un simple cadet, qui vous doit tout par - toutes sortes de raisons. Mais quoique cadet et simple gentilhomme, la - nature m'a donné un cœur haut et assez bien placé pour ne me souffrir rien - faire d'indigne.--Mais que voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il - semble, à vous entendre parler que je vous ai fait quelque grand tort en - vous accordant une chose qui m'est de la dernière importance et dont j'ai - fait un secret à toute la terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, - mais à cette fois je vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je - vous accorde ce que vous me demandez préférablement à tout autre; - cependant ce qui peut être un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est - pour vous que de plaintes! En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire - pour vous satisfaire.--De grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, - n'insultez pas davantage un misérable; que Votre Altesse Royale se - divertisse tant qu'il lui plaira à mes dépens, j'y consens de tout mon - cœur. Mais je lui demande seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une - raillerie qui donneroit lieu à tout le monde après vous de me traiter de - fou et de ridicule. Et encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes - ces marques de votre bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré - que comme des effets de votre générosité et d'une bonté toute - particulière, et dont je n'ai jamais mérité la moindre partie; et tous les - bons accueils, ni l'estime que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour - moi, ne m'ont jamais fait oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si - j'en ai usé si librement, ç'a été sans dessein, et je vous demande, - Mademoiselle, de m'en punir de toute autre manière qu'il plaira à Votre - Altesse Royale; je subirai son jugement jusques à m'éloigner de sa vue - pour jamais; je mourrai même pour expier les fautes que je puis avoir - commises, quoique involontairement, envers votre Royale personne. Je ne - demande seulement à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et - qu'elle soit persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus - soumis à ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a - href="#footnotetag240"> (retour) </a> «Après être sorties de l'église - (dans le récit de Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous - allâmes chez M. le dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. - de Lauzun, qui s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me - regarder. Son embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me - mieux chauffer. Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le - regarder: «Je suis toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis - encore plus troublé de ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour - donner dans votre panneau; j'ai bien connu que vous vouliez vous - divertir...» Je lui répondis: «Rien n'est si sûr que les deux mots que - je vous ai écrits, ni rien de si résolu dans ma tête que l'exécution de - cette affaire.» Il n'eut pas le temps de répliquer, ou ne se trouva pas - la force de soutenir une plus longue conversation.» (<i>Mém. de Madem.</i>, - loc. cit.) - </p> - </blockquote> - <p> - Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que - vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement, voyant - qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé sa - douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse en fut - effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la - compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce - qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que d'ailleurs - elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M. le comte de - Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette tendresse qu'elle - avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se découvrit enfin à sa - faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout son visage l'ayant - touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant d'un œil plus favorable - qu'elle n'avoit encore fait, après avoir longtemps gardé le silence, cette - princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que vous faites un grand tort à la - sincérité de mon procédé envers vous, et que vous connoissez mal les - sentimens que mon cœur a conçus pour vous! Si vous saviez l'injure que - vous me faites de me traiter ainsi, vous vous puniriez vous-même de - l'affront que vous me faites. Quoi! vous tournez en raillerie la plus - grande affection du monde, où j'ai apporté toute la sincérité qui m'étoit - possible! Je me suis fait violence avant que de faire ce que j'ai fait - pour vous; mais enfin la tendresse l'a emporté sur ma fierté; je m'oublie, - s'il faut le dire, pour vous donner la plus forte preuve de mes affections - que j'aye jamais donnée à personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un - rang qui n'étoit pas inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu - pour mériter mon estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non - seulement je vous donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après - cela vous dites que je me moque de vous et que je hasarde votre - réputation; je me hasarde bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par - dessus toutes ces considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon - pour vous élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez - pas prétendre, quoique vous méritiez davantage?» - </p> - <p> - M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit d'entendre<a - id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> <a href="#footnote241"><sup - class="sml">241</sup></a>, au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu - que Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh! - Mademoiselle, que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et - qu'il faut bien avouer que les personnes de votre condition ont bien de - l'avantage de pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour - ceux qui en sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en - idée et en imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite - le reste de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle, - faites-moi plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de - me voir languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le - désir de me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en - croit indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis - encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que vous - êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez audacieux - pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me flatter, - seulement pour vous divertir.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a - href="#footnotetag241"> (retour) </a> Madame de Nogent, sœur de M. de - Lauzun, fut moins difficile à persuader: «J'avois écrit sur une carte: - <span class="sc">Monsieur</span>, M. de Longueville, et M. de Lauzun. - Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui montrai ces - trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois hommes j'ai - envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle de se jeter à - mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me dire.» (<i>Mém. de - Madem.</i>, édit. citée, 6, p. 133.) - </p> - </blockquote> - <p> - Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que son - âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit étoit - des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le reconnut - aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle le - témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une action - toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous persuader? - Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en prends pour vous - procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis une princesse - sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que conformément à mes - intentions; et je vous en donnerai telle preuve que vous n'aurez pas lieu - d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous traiter aussi favorablement - comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour vous les sentimens d'une - véritable tendresse? Non, poursuivit cette princesse, versant quelques - larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle voyoit M. de Lauzun dans la - dernière affliction et toujours obstiné dans l'erreur qu'elle se moquoit - de lui; non, je ne déguise point ma pensée; et puisque mes paroles n'ont - pas pu vous persuader les véritables sentimens de mon cœur, il faut que - j'emprunte le secours de mes yeux, et que les larmes que vous me forcez de - verser vous en soient des témoins auxquels vous ne puissiez rien objecter. - Me croyez-vous, Monsieur, après vous avoir donné des preuves si fortes de - mon amour? Douterez-vous encore de la sincérité de mon procédé, après - l'avoir ouï de ma bouche, et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs - soins et leur pouvoir pour ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc, - s'il vous plaît: cette déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez - extraordinaire, mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien - de ma promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me - disiez qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent - justement prétendre à la possession des grandes princesses, je vous - répondis que vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il - y en avoit d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du - sang, y pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, - je n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois - alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire - heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le rendre. - Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à cela; agissez - hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez de votre côté, - et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai rien du mien. - Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de vous dire, - douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, s'écria M. de - Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si tendre et si - obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa faveur, qu'est-ce que - je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos bontés? Quoi! - Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre Altesse Royale - rend le plus heureux, soit le plus ingrat par l'impossibilité de ne - pouvoir rien faire qui puisse marquer sa reconnoissance? La plus grande - princesse du monde élèvera un misérable jusques au plus haut degré de - bonheur, et il n'aura rien que des souhaits pour reconnoissance d'un - bienfait si extraordinaire? Que vous me rendez heureux, Mademoiselle, par - l'excès d'une générosité sans exemple! Mais que ce haut point de gloire me - sera rude, tandis que je ne pourrai rien faire pour reconnoître la - déclaration que Votre Altesse Royale vient de faire en ma faveur! Elle - m'est trop avantageuse et a trop de charmes pour moi pour demeurer sans - réponse, et la gratitude me doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un - profond respect et le devoir même m'ont fait taire si longtemps. Et - puisque je ne puis rien faire pour Votre Altesse Royale pour lui marquer - ma gratitude, je dois lui dire du moins et lui découvrir les sentimens de - mon cœur. Il est vrai, Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur - d'entrer chez Votre Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce - que je ne faisois autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un - motif plus doux et plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous - plaît, à mes transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je - vous considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a - trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui - sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes - les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour voir, - des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur pour aimer. - J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion lorsqu'elle - ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de répugnance, car - je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de toute la terre, - je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et glorieuse flamme. Je - pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse Royale me taxe de - présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité entre votre - condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble et élevé pour - n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu se résoudre à - s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui, Mademoiselle, je - l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous venez de faire sur le - sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais osé parler, si votre - procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je ne visse point d'autre - remède à mon mal que la langueur pendant le reste de mes jours. J'aimois - mieux traîner une vie mourante dans un mortel silence, que de risquer à - vous déplaire et à m'attirer pour un seul moment votre disgrâce par la - moindre parole qui vous pût faire connoître mon amour. Et comme j'ai fait - par le passé, je tâcherai avec soin à composer et mes yeux et toutes mes - actions, de peur qu'à l'insu de mon cœur ils ne vous disent quelque chose - de ce qu'il ressent pour vous: car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un - simple cadet qui n'a que son épée pour partage osât aspirer à la - possession d'une princesse qui n'a jamais su regarder les têtes couronnées - qu'avec indifférence, et qui a refusé les premiers partis de l'Europe? - Quelle apparence, dis-je, qu'après le refus de tant de souverains parmi - lesquels il y en a qui, par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute - prétendre avec quelque justice à la possession de Votre Altesse Royale... - Néanmoins toute la terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes - ces poursuites, comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. - Ainsi, Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces - choses, tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque - chose des sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je - pas lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez - téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis - encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que - mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon âme - à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus avantageux de - vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de hasarder une - déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire l'accès entièrement - libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il est vrai, - Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement des peines - inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si j'aurois pu y - résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus grand mal - modéroit en quelque façon celui que je sentois.» - </p> - <p> - Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans - l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait, dit - cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps que - j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé - d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis déclarée - enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je n'ai pas - choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de plusieurs - que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés là-dessus - m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre esprit, vos - actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me conseiller, et - je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je vous observe, que, - loin de me repentir de ce que je viens de dire, au contraire je crains de - ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement mes affections. Quant à - cette inégalité de conditions qui vous fait tant de peine, n'y songez - point, je vous prie, et soyez assuré que je ne laisserai pas imparfaite - une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant de plaisir, et j'y - travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une affaire dont je - prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos; comptez seulement - là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous venez de parler n'a pu - faire sur mon esprit, votre mérite le fait excellemment; et mon cœur, qui - jusque aujourd'hui s'est conservé dans son entière liberté, malgré toutes - les recherches des rois et des souverains, n'a su cependant éviter de - devenir captif d'un simple cadet, comme vous dites. Si tous les cadets - vous ressembloient, Monsieur, il se trouveroit peu d'hommes qui voulussent - être les aînés. Je ne prétends pas faire votre panégyrique, mais je suis - obligée de donner cela premièrement à la vérité, secondement à vous-même, - afin que vous n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, - troisièmement au choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que - je ne l'ai fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de - moi, et à ma propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et - je vous crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur - vous que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre - bel esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et - de cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde, - sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que j'aie - ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est - ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est - agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous - avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple, voulu - faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre intérêt - de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre belle - bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre esprit - éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque votre - royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait trembler - de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me prépare à un - si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action si peu - commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux pour ne - mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et que, - nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au plus - suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de - vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que - vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute la - terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de temps à - un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et cette haute - estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des personnes même - qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, Mademoiselle, de - trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas lieu de vous - repentir. - </p> - <p> - --S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me - point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout - dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon - choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je - suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse du - monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient flatté, - mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire voir la - sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout scrupule, et je ne - veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez seulement à cela, si - vous voulez votre fortune, et ne perdez point le temps, si vous m'aimez; - le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son consentement, et soyez - assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout ce que je pourrai.--Oh! - Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun, se jetant pour une seconde - fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai faire pour reconnoître toutes - les étroites obligations que j'ai à Votre Altesse Royale, après en avoir - reçu des preuves si sensibles? Quoi, la plus grande princesse de la terre - en qualité, en biens et en mérite, s'abaissera jusqu'à venir chercher un - homme privé pour l'honorer de ses bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle - lui offre non seulement ses bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur - privativement à tout autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage - d'une générosité inestimable, cette même princesse lui veut donner sa - royale main et généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu - m'es aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me - donnant tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma - juste reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais - est d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et - à mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir - quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que - Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais de - grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre - bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je - l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur, si - elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de celle - que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi et de mes - espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il vous plaît, le - vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous les moments de ma - vie. Le don que je vous fais est peu de chose en comparaison de ce que - j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude avec laquelle - j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale et ne laissera, - jamais le moindre doute sur ce sujet.» - </p> - <p> - Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit - fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu d'espérer, - mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit obligé cette - princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de beaucoup toutes - ses espérances. De façon que, se voyant entièrement assuré de ce côté, et - ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement aimé de Mademoiselle - après la déclaration tendre et sincère qu'il en avoit ouï de la propre - bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à avoir l'agrément du Roi, - sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir rien conclure. L'occasion - s'en présenta peu de temps après, ou pour mieux dire il la fit naître - lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que cela à son entier bonheur. - </p> - <p> - Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses sur - le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il falloit - qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette princesse - et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus éclairés, se - douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait l'honneur à M. de - Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais, Lauzun, il semble - que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; car, à t'entendre - parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus d'accès auprès - d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de Lauzun, je suis assez - heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse me fait l'honneur de me - traiter d'une manière à me faire croire que, si Votre Majesté m'est - favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a point de - semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son ris, tu - pourrois bien aspirer à devenir mon cousin<a id="footnotetag242" - name="footnotetag242"></a> <a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>?--Ah! - Sire, répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée - au-dessus de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la - mettre au jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais - trop mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce - devoir et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, - qui n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre - Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand je - me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir - quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis - trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous - les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font croire - que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces. Aussi, - Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec toutes sortes - de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien sans l'aveu de - Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire encore avec tout - le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est point contraire, je - me puis dire le plus heureux de tous les hommes.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a - href="#footnotetag242"> (retour) </a> Il semble, au contraire de ce qui - est avancé ici, que Lauzun n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce - grand projet de mariage. Il eut la plus grande peine du monde à laisser - mademoiselle de Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me - remettoit toujours d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir; - à la fin, après l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui - des longueurs qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me - donner de l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation, - de crainte qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience - de prendre le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je - crois même que je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se - rappela dans la suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre, - et la refit pour l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., <i>édit. - citée</i>). - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout - ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de - voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de - parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi: - «Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire, - il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous - fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être - contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire, - répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre tout, - sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils sont - au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, le Roi - le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit Lauzun, je ne - puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.» Le Roi, voyant - cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et qu'il a toujours - honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien, Lauzun, pousse ta - fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout ce que je pourrai, et - tu en verras les effets.» - </p> - <p> - A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni qui - eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les apparences - étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se promettre un entier - bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le voilà donc qui s'en va - porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il avoit du Roi. Jamais cette - princesse ne témoigna plus de joie que dans cette rencontre. Ils - demeurèrent quelques jours dans cet état à se donner mutuellement tous les - témoignages innocens d'un véritable amour, ménageant toutes choses de - manière qu'ils pussent achever et finir leurs desseins par un heureux - mariage. - </p> - <p> - Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue<a - id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> <a href="#footnote243"><sup - class="sml">243</sup></a>, M. de Lauzun s'en alla d'abord chez - Mademoiselle, et lui parla ainsi: «Enfin je vois bien, Mademoiselle, que - le destin, jaloux de mon bonheur, s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la - mort de Madame va entièrement faire avorter tous les glorieux desseins que - Votre Altesse Royale avoit conçus pour moi. La mort de cette princesse - vous a laissé une place plus digne de vous, et plus sortable à votre - condition que celle que vous vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais - il falloit que dans ce cadet vous trouvassiez un grand prince, et votre - attente ne pouvoit jamais mieux être remplie que par la royale personne de - Monsieur, frère unique du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez - d'un véritable repos et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre - qualité, s'il n'y en a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est - d'autant plus sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre - Altesse Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si - malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet étrange - revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation: c'est, - Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le don - qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois infiniment - obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit fait de celui - qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends m'acquitter de tout - envers elle: vous avez fait paroître une générosité sans exemple quand - vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable gentilhomme, n'ayant - rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de vos libéralités, a - enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même, afin de contribuer par - cette généreuse restitution au repos de Votre Altesse Royale. Je ne veux - pas vous donner la peine de vous dégager vous-même de votre promesse, je - vous crois l'âme trop belle pour en avoir la pensée; mais je veux faire - mon devoir en me dégageant moi-même. Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y - ait d'autre motif que celui de votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai - un cœur tendre et sensible, plus que Votre Altesse Royale ne se peut - l'imaginer, quoique dans la perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie - ma ruine. Oui, Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies - que Votre Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous - aviez animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans - la douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande - princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder. Après - cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la puisse - remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes sortes de - raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne peut être - consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il mérite seul vos - affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez, Mademoiselle, - encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que votre mariage - avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi contents que vous le - méritez et que je l'ai souhaité.» - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a - href="#footnotetag243"> (retour) </a> Madame Henriette mourut le 30 juin - 1670. Plusieurs des faits qui précèdent sont postérieurs à cette date. - Il est certain qu'il fut alors grandement question de marier avec - Mademoiselle Monsieur, duc d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur - désiroit cette alliance pour faire entrer dans sa maison les biens - immenses de Mademoiselle, celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du - prince, et qui d'ailleurs aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve - à ce sujet de grands détails dans ses <i>Mémoires</i>, édit. citée, t. - 6, <i>initio</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un si - véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute faire, que - dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je n'attendois pas un - pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon repos vous devoit être - plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il me semble que vous ne - cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des alarmes qui ont si peu - de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour vous, et pour vous mettre en - état de n'envier le sort de personne. Ce n'est pas l'éclat ni la qualité - que je cherche; vous savez que j'en ai refusé assez souvent, pour n'en pas - chercher aujourd'hui. Êtes-vous content, Monsieur, et cette déclaration - est-elle assez ample pour vous ôter tout soupçon? Je veux encore faire - davantage, et vous le verrez bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant - aux pieds de Mademoiselle: «Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma - légère conduite; ne l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai - pour Votre Altesse royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et - vivrois plus en repos et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me - permettra en nulle sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet - heureux moment qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de - Votre Altesse Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous - laisse jouir paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.» - </p> - <p> - Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute apparence - de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier Monsieur de se - désister de sa recherche, et de ne point songer à elle autrement que comme - ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi fit: dont Monsieur parut - un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit. Cependant Mademoiselle ne - manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière qu'elle avoit faite au Roi, ce - qui acheva de le mettre en repos, dont elle eut bien de la joie. - </p> - <p> - Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de - sa parole<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> <a - href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Sa Majesté, voyant que - Mademoiselle le désiroit ardemment, y acquiesça volontiers<a - id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> <a href="#footnote245"><sup - class="sml">245</sup></a>, de façon qu'il n'y restoit qu'à épouser; et M. - de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa poche, et la parole - du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le remettoit qu'afin de - faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de pompe; de manière que, cela - ayant éclaté ouvertement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a> - <a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, les princes et les - princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent changer<a - id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> <a href="#footnote247"><sup - class="sml">247</sup></a>, en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir - Mademoiselle au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que - cette princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que - deviendra M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, - répliqua le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me - promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit cette - princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi. Et pour - M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât point à - sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la fortune - de personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a - href="#footnotetag244"> (retour) </a> «Lorsque M. de Lauzun m'eut - renvoyé ma lettre, je la donnai à Bontemps pour la donner au Roi, qui me - fit une réponse très honnête. Il me disoit qu'il avoit été un peu - étonné, qu'il me prioit de ne rien faire légèrement, d'y bien songer, et - qu'il ne me vouloit gêner en rien; qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit - des marques de sa tendresse lorsqu'il en trouveroit des occasions.» (<i>Mém. - de Madem.</i>, 6, p. 150.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a - href="#footnotetag245"> (retour) </a> «... Le Roi joua cette nuit-là - jusqu'à deux heures... Il me trouva dans la ruelle de la Reine; il me - dit: «Vous voilà encore ici, ma cousine? Vous ne savez pas qu'il est - deux heures?» Je lui répondis: «J'ai à parler à Votre Majesté.» Il - sortit entré deux portes, et il me dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai - des vapeurs.» Je lui demandai s'il vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non, - me voilà bien.» Le cœur me battoit si violemment que je lui dis deux ou - trois fois: «Sire! Sire!» Je lui dis, à la fin: «Je viens dire à Votre - Majesté que je suis toujours dans la résolution de faire ce que je me - suis donné l'honneur de lui écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille - ni ne vous défends cette affaire; je vous prie d'y bien songer avant de - la terminer. J'ai encore, me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous - devez tenir votre dessein secret jusqu'à ce que vous soyez bien - déterminée. Bien des gens s'en doutent; les ministres m'en ont parlé; M. - de Lauzun a des ennemis: prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis: - «Sire, votre Majesté est pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (<i>Mém.</i>, - 6, 156 et suiv.) - </p> - <p> - Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par - Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des - commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois. - Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle, - qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel - du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu - Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus - librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui - donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui - faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je - l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous - êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (<i>Mém. anecd.</i> de - Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a - href="#footnotetag246"> (retour) </a> La nouvelle de ce mariage, dont le - projet avoit été tenu si secret jusque-là, éclata vite. On connoît la - fameuse lettre adressée à M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15 - décembre 1670, par Mme de Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la - plus étonnante..., etc.» - </p> - <p> - Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de - Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez - Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et - que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la - cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le - Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol - in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle - acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à - genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot - qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de - faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu! - Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini - promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand - retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est - tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si - extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si - pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère - impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui - venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.) - </p> - <p> - Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette - visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère - complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au - nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que - recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a - href="#footnotetag247"> (retour) </a>«Ce qui s'appelle tomber du haut - des nues, dit madame de Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux - Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc - lundi que la chose fut déclarée. Le mardi se passa à parler, à - s'étonner, à complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation à - M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les - ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage, qui - fut fait le même jour. (Cf. <i>Mém. de Montp.</i>, 6, 201.) Elle lui - donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le - comté d'Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le - premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute - la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault, tout - cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût dressé; il y prit le nom - de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier, Mademoiselle espéra que - le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; mais, sur les sept - heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre - à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa réputation; en sorte - qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le Roi leur - déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit absolument de songer à - ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.) - </p> - </blockquote> - <p> - N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit ri - à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait - naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les - plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se sont - changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous avez - fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque le Roi - lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de son - amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de leurs - corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me semble, ce - que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en voit peu de - cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois qu'elles - prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande princesse. - </p> - <p> - N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de Mademoiselle - et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne pouvoient désirer - qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient projeté? - </p> - <p> - Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit pas - de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns en - parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur la - bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui paroissoit au - dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa Majesté faisoit pour - ôter les discours que l'on auroit faits sur l'inégalité de Mademoiselle - avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que le procédé du Roi n'étoit pas - une feinte, mais une vérité, il en voulut donner des preuves écrites de sa - propre main, non seulement aux personnes de la Cour, mais à tout le public<a - id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> <a href="#footnote248"><sup - class="sml">248</sup></a>, par la lettre que je rapporte ici, où il - s'explique assez ouvertement: - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a - href="#footnotetag248"> (retour) </a> «Les ministres conseillèrent au - roi d'écrire une lettre à tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les - pays étrangers pour leur donner part, des raisons qu'il avoit eues de - rompre mon affaire.» (<i>Mém. de Mademoiselle</i>, 6, 236.) - </p> - </blockquote> - <h4> - LETTRE DU ROY. - </h4> - <div class="ital"> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/C.png" /></span>omme ce qui - s'est passé depuis cinq ou six jours par un dessein que ma cousine de - Montpensier avoit formé d'épouser te comte de Lauzun, l'un des - capitaines des gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout, - et que la conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement - interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien informés; - j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent au - dehors. Il y a environ dix ou douze jours que ma cousine, n'ayant pas - encore la hardiesse de me parler elle-même d'une chose qu'elle - connaissoit bien me devoir infiniment surprendre, m'écrivit une longue - lettre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> <a - href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> pour me déclarer la - résolution qu'elle disoit avoir prise de ce mariage, me suppliant par - toutes les raisons dont elle put s'aviser d'y vouloir donner mon - consentement, me conjurant cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de - l'agréer, d'avoir la bonté de ne lui en point parler quand je la - rencontrerois chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui - écrivis, fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre - garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette nature, qui - irrémédiablement pourroit être suivie de longs repentirs. Je me - contentois de ne lui en point dire davantage, espérant de pouvoir mieux - de vive voix, et, avec tant de considérations que j'avois à lui - représenter, la ramener par douceur à changer de sentiments. Elle - continua néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres - voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser extrêmement de - donner le consentement qu'elle me demandoit, comme là seule chose qui - pouvoit, disoit-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie, comme - mon refus de le donner la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la - terre. Enfin, voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa - poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa pensée la - principale noblesse de mon royaume, elle et le Comte de Lauzun me - détachèrent quatre personnes de cette première noblesse, qui furent les - ducs de Créqui et de Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de - Guitry, grand maître de ma garderobe<a id="footnotetag250" - name="footnotetag250"></a> <a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>, - pour me venir représenter qu'après avoir consenti au mariage de ma - cousine de Guise<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> <a - href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, non seulement sans y - faire aucune difficulté, mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci, - que sa sœur souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au - monde que je mettois une très grande différence entre les cadets de - maison souveraine et les officiers de ma couronne, ce que l'Espagne ne - faisoit point, au contraire préféroit les grands à tous princes - étrangers, et qu'il étoit impossible que cette différence ne mortifiât - extrêmement toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite - qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non seulement de - princesses du sang royal qui ont fait l'honneur à des gentilshommes de - les épouser, mais même des reines douairières de France. Pour - conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si pressantes - en leurs raisons et si persuasives sur le principe de ne pas désobliger - toute la noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un - consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les épaules - d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et disant seulement - qu'elle avoit quarante-cinq ans<a id="footnotetag252" - name="footnotetag252"></a> <a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a> - et qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment l'affaire - fut tenue pour conclue; on commença à en faire tous les préparatifs; - toute la Cour fut rendre ses respects à ma cousine, et fit des - complimens au comte de Lauzun. - </p> - <p> - Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit à plusieurs - personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je l'avois voulu. Je la - fis appeler, et ne lui ayant point voulu parler qu'en présence de - témoins, qui furent le duc de Montauzier, les sieurs Le Tellier, de - Lionne, de Louvois<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> <a - href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, n'en ayant pu - trouver d'autres sous ma main, elle désavoua fortement d'avoir jamais - tenu un pareil discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné - et témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien de - possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de l'esprit et - pour l'obliger à changer de résolution. Mais hier, m'étant revenu de - divers endroits que là plupart des gens se mettoient en tête une opinion - qui m'étoit fort injurieuse: que toutes les résistances que j'avois - faites en cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et qu'en - effet j'avois été bien aise de procurer un si grand bien au comte de - Lauzun, que chacun croit que j'aime et que j'estime beaucoup, comme il - est vrai, je me résolus d'abord, y voyant ma gloire si intéressée, de - rompre ce mariage et de n'avoir plus de considération ni pour la - satisfaction de la princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je - puis et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je lui - déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre à faire ce - mariage; que je ne consentirois point non plus qu'elle épousât aucun - prince de mes sujets, mais qu'elle pouvoit choisir dans toute la - noblesse qualifiée de France qui elle voudroit, hors du seul comte de - Lauzun, et que je la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de - vous dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle répandit - de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme si je lui avois - donné cent coups de poignard dans le cœur; elle vouloit m'émouvoir; je - résistai à tout, et après qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de - Créquy, le marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal - d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon intention, pour la - dire au comte de Lauzun, auquel ensuite je la fis entendre, et je puis - dire qu'il la reçut avec toute la constance et la soumission que je - pouvois désirer<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> <a - href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>. - </p> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a - href="#footnotetag249"> (retour) </a>: On a remarqué sans doute qu'il - n'est pas question, dans le cours de ce récit, de la lettre de - mademoiselle de Montpensier au Roi. Beaucoup d'autres circonstances sont - omises; nos notes y ont suppléé pour la plupart. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a - href="#footnotetag250"> (retour) </a> «Nous traitâmes à fond de tout ce - que nous avions à faire, et prîmes la résolution que MM. les ducs de - Créquy et de Montauzier, le maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient - le lendemain trouver le Roi pour le supplier de ma part de trouver bon - que j'achevasse mon affaire. Il se passa tant de circonstances, dans ces - moments-là que je ne me souviens pas précisément de ce que ces messieurs - étoient chargés de dire au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là - résolution de les faire parler fut prise, je dis à M. de Lauzun: - «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes faire cette affaire?» Il me dit - qu'il étoit plus respectueux d'en user de cette sorte.» (<i>Mém. de - Montp.</i>, 6, 164.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a - href="#footnotetag251"> (retour) </a> Il s'agit du mariage de - mademoiselle d'Alençon, sœur du second lit de mademoiselle de - Montpensier, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise, le 15 mai - 1667. Mademoiselle avoit d'abord été assez opposée à cette alliance, qui - devint ensuite pour elle un précédent sur lequel elle s'appuya pour - déroger encore davantage. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a - href="#footnotetag252"> (retour) </a> Mademoiselle avoit en réalité - quarante-trois ans, et M. de Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en - mai 1627 et lui en 1633. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a - href="#footnotetag253"> (retour) </a> Tous trois ses ministres. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a - href="#footnotetag254"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier, dans - ses <i>Mémoires</i>, et madame de Sévigné, dans ses <i>Lettres</i>, - n'ont pas manqué d'insister sur la douleur bruyante de Mademoiselle et - sur la facile fermeté avec laquelle Lauzun supporta le refus du Roi. - Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît avoir vu dans toute cette - affaire, qu'une occasion de fortifier et d'augmenter son crédit auprès - du Roi par une soumission aveugle à ses volontés, soumission dont il ne - manquoit, dans aucun cas, de lui faire sentir le prix. Poursuivi par - mademoiselle de Montpensier, pour qui son indifférence est fort visible - dans toutes les paroles, dans tous les actes que rapporte de lui, en les - admirant, mademoiselle de Montpensier, trop prévenue en faveur de sa - passion, le comte de Lauzun avoit, par ses charges et ses gouvernements, - une fortune qui pouvoit suffire au luxe de sa table et de ses équipages; - celle que lui auroit apportée son mariage ne devoit lui servir qu'à - faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il n'en faisoit même pas un - mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit accroître son crédit: il - fut soumis. - </p> - </blockquote> - <p> - Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit - qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui - firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main en - main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté en - aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de Lauzun - en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui parle, et - qui représente M. de Guise. - </p> - <p> - <br /> <a name="c7" id="c7"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <h2> - FABLE. - </h2> - <h4> - L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET. - </h4> - <p> - <br /><br /> - </p> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out est - perdu, disoit un Perroquet,<br /> Mordant les bâtons de sa cage;<br /> - Tout est perdu, disoit-il plein de rage.<br /> Moi, tout surpris - d'entendre tel caquet,<br /> Qu'il n'avoit point appris dedans son - esclavage, - </p> - <p class="i14"> - Je lui dis: «Parle, que veux-tu - </p> - <p class="i14"> - Avecque ton «Tout est perdu?» - </p> - <p class="i14"> - --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose, - </p> - <p class="i10"> - Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit, - </p> - <p class="i14"> - J'étoufferai si je ne cause; - </p> - <p class="i14"> - Voici donc ce que l'on m'a dit: - </p> - <p class="i10"> - «Comme vous le savez, l'espèce volatille, - </p> - <p class="i10"> - Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois, - </p> - <p class="i10"> - Eh bien, vous savez donc que dans cette famille - </p> - <p class="i14"> - De qui nous recevons les lois - </p> - <p class="i14"> - Est une Aiglonne généreuse, - </p> - <p class="i14"> - Grande, fière, majestueuse, - </p> - <p class="i10"> - Et qui porte si haut la grandeur de son sang, - </p> - <p class="i14"> - Que parmi toute notre espèce - </p> - <p class="i10"> - Elle ne connoît point d'assez haute noblesse - </p> - <p class="i10"> - Qui puisse lui donner un mari de son rang. - </p> - <p class="i14"> - Mille oiseaux pour, elle brûlèrent; - </p> - <p class="i14"> - Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent - </p> - <p class="i14"> - Aucun n'osa se déclarer, - </p> - <p class="i14"> - Aucun n'osa même espérer. - </p> - <p class="i14"> - Mais ce que mille oiseaux n'osèrent, - </p> - <p class="i14"> - Qui sembloient mieux le mériter, - </p> - <p class="i14"> - Un oiseau de moindre puissance, - </p> - <p class="i12"> - Un Moineau (tant partout règne la chance), - </p> - <p class="i14"> - A même pensé l'emporter. - </p> - <p class="i14"> - Ce moineau donc, suivant la règle - </p> - <p class="i10"> - Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi, - </p> - <p class="i14"> - Étoit à la suite de l'Aigle, - </p> - <p class="i12"> - Et même avoit près de lui quelque emploi. - </p> - <p class="i10"> - Ce fut là que, suivant la pente naturelle - </p> - <p class="i12"> - Qui le portoit aux plaisirs de l'amour, - </p> - <p class="i12"> - Il s'occupoit moins à faire sa cour - </p> - <p class="i14"> - Qu'à voltiger de belle en belle, - </p> - <p class="i10"> - Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour - </p> - <p class="i14"> - Sujet de flamme et maîtresse nouvelle. - </p> - <p class="i14"> - Mais le petit ambitieux - </p> - <p class="i10"> - Voulut porter trop haut son vol audacieux; - </p> - <p class="i12"> - Voyant souvent l'Aiglonne incomparable, - </p> - <p class="i12"> - Il la trouvoit infiniment aimable; - </p> - <p class="i14"> - Enfin il l'aima tout de bon, - </p> - <p class="i14"> - Et, sans consulter la raison, - </p> - <p class="i14"> - Le drôle se mit dans la tête - </p> - <p class="i14"> - De lui faire agréer ses feux - </p> - <p class="i14"> - Et d'entreprendre sa conquête. - </p> - <p class="i10"> - Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux, - </p> - <p class="i10"> - Et voyez cependant combien il fut heureux! - </p> - <p class="i14"> - D'une si charmante manière - </p> - <p class="i14"> - Et d'un air si respectueux - </p> - <p class="i14"> - Il sut faire offre de ses vœux, - </p> - <p class="i14"> - Que notre aiglonne noble et fière, - </p> - <p class="i14"> - Pour lui mettant bas la fierté, - </p> - <p class="i10"> - Ne se ressouvient pas de l'inégalité. - </p> - <p class="i12"> - Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave, - </p> - <p class="i10"> - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - </p> - <p class="i14"> - La belle ne dédaigna point - </p> - <p class="i10"> - L'impérieux effort de cet indigne esclave; - </p> - <p class="i10"> - Bien plus, elle approuva son désir indiscret, - </p> - <p class="i14"> - Lui sut bon gré de sa tendresse, - </p> - <p class="i14"> - Rendit caresse pour caresse, - </p> - <p class="i14"> - Et même n'en fit point secret. - </p> - <p class="i10"> - Encor pour un de nous la faute étoit passable: - </p> - <p class="i10"> - Notre plumage vert la rendoit excusable, - </p> - <p class="i14"> - Et d'ailleurs notre qualité - </p> - <p class="i14"> - Rendoit le parti plus sortable; - </p> - <p class="i14"> - Mais pour un si petit oiseau, - </p> - <p class="i10"> - C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable! - </p> - <p class="i10"> - Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau, - </p> - <p class="i10"> - Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau; - </p> - <p class="i10"> - Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles - </p> - <p class="i14"> - Il a fait de terribles coups, - </p> - <p class="i14"> - Et que son ramage est si doux, - </p> - <p class="i14"> - Qu'il a bien fait des infidelles, - </p> - <p class="i14"> - Et plus encore de jaloux. - </p> - <p class="i10"> - Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles, - </p> - <p class="i14"> - Au prix du dessein surprenant - </p> - <p class="i14"> - Que se proposoit ce galant? - </p> - <p class="i12"> - Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille, - </p> - <p class="i12"> - Fut averti de cette indigne ardeur, - </p> - <p class="i14"> - Il prévit bien le déshonneur - </p> - <p class="i12"> - Qui résultoit d'alliance si vile. - </p> - <p class="i10"> - Ayant donc fait venir nos amans étonnés, - </p> - <p class="i12"> - Il les reprend de s'être abandonnés - </p> - <p class="i10"> - Aux mutuels transports d'une égale folie; - </p> - <p class="i14"> - A l'Aiglonne, de ce que sortie - </p> - <p class="i10"> - Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux, - </p> - <p class="i14"> - Elle s'abaisse et se ravale - </p> - <p class="i14"> - Par un choix si peu glorieux, - </p> - <p class="i10"> - Et au Moineau sa faute sans égale, - </p> - <p class="i14"> - De ce qu'oubliant le respect, - </p> - <p class="i14"> - Il ose bien lever le bec - </p> - <p class="i14"> - Jusqu'à l'alliance royale. - </p> - <p class="i14"> - Pour conclusion, il leur défend - </p> - <p class="i14"> - De faire jamais nid ensemble, - </p> - <p class="i14"> - Malgré l'amour qui les assemble. - </p> - <p class="i10"> - Notre couple, accablé sous un revers si grand, - </p> - <p class="i14"> - À ses commandements se rend, - </p> - <p class="i10"> - Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare, - </p> - <p class="i14"> - D'injurieux et de cruel, - </p> - <p class="i14"> - L'ordre prévoyant qui sépare - </p> - <p class="i12"> - Ce qu'unissoit un amour mutuel. - </p> - <p class="i14"> - L'Aiglonne fière et glorieuse - </p> - <p class="i10"> - S'élève dans les airs, affligée et honteuse - </p> - <p class="i10"> - De voir ouvertement son dessein condamné, - </p> - <p class="i14"> - Et le Moineau passionné, - </p> - <p class="i10"> - De désespoir de voir son espérance en poudre, - </p> - <p class="i14"> - Se retira de son côté, - </p> - <p class="i14"> - Et fut contraint de se résoudre - </p> - <p class="i14"> - À rabaisser sa vanité - </p> - <p class="i12"> - Sur des objets de plus d'égalité. - </p> - <p class="i14"> - Voilà donc le récit fidelle - </p> - <p class="i14"> - De ce qui me tient en cervelle. - </p> - <p class="i14"> - Est-ce que je n'ai pas sujet - </p> - <p class="i10"> - De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait? - </p> - <p class="i14"> - Que la nature se dérègle, - </p> - <p class="i12"> - Puisque l'on voit, par un dessein nouveau, - </p> - <p class="i14"> - L'Aigle s'abaisser au Moineau, - </p> - <p class="i12"> - Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle? - </p> - <p class="i10"> - Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix: - </p> - <p class="i12"> - Tout est perdu, pour la troisième fois?» - </p> - <p class="i14"> - Ici le jaseur, hors d'haleine, - </p> - <p class="i14"> - Et quoique avec bien de la peine, - </p> - <p class="i14"> - Mit fin à sa narration. - </p> - <p class="i14"> - J'en trouvai l'histoire plaisante; - </p> - <p class="i14"> - Mais, y faisant réflexion, - </p> - <p class="i12"> - Je la trouvai trop longue et trop piquante. - </p> - <p class="i14"> - Mais quoi! c'étoit un Perroquet; - </p> - <p class="i14"> - Il faut excuser son caquet<a id="footnotetag255" - name="footnotetag255"></a> <a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a - href="#footnotetag255"> (retour) </a> Ces deux derniers vers font - allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on - chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i18"> - Perroquet, perroquet, - </p> - <p class="i14"> - S'en doit rire dans son caquet. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <h4> - RÉPONSE DU MOINEAU AU PERROQUET. - </h4> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i10"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>h! ah! vous - parlez donc, monsieur le Perroquet,<br /> Et jasez dedans votre cage?<br /> - À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.<br /> D'où vous vient un - si grand caquet,<br /> Vous qui depuis longtemps souffrez un - esclavage - </p> - <p class="i14"> - Qui doit vous avoir abattu? - </p> - <p class="i14"> - Dès que je vous ai entendu - </p> - <p class="i10"> - À tort et à travers parler d'une autre chose - </p> - <p class="i14"> - Que de celle qu'on vous apprit, - </p> - <p class="i14"> - J'ai bien vu qu'un Perroquet cause - </p> - <p class="i14"> - Sans savoir, souvent ce qu'il dit. - </p> - <p class="i10"> - Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille - </p> - <p class="i10"> - Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois, - </p> - <p class="i10"> - Et qui a du respect pour toute leur famille, - </p> - <p class="i14"> - Dont elle exécute les lois, - </p> - <p class="i12"> - Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse, - </p> - <p class="i14"> - Grande, belle, et majestueuse, - </p> - <p class="i10"> - Qui joint à la vertu la noblesse du sang, - </p> - <p class="i14"> - Peut bien souvent changer d'espèce; - </p> - <p class="i10"> - Son mérite suffit avecque la noblesse, - </p> - <p class="i10"> - Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang. - </p> - <p class="i14"> - Cent oiseaux autrefois brûlèrent - </p> - <p class="i14"> - Pour des Aigles, et les aimèrent - </p> - <p class="i14"> - Sans l'oser jamais déclarer. - </p> - <p class="i14"> - Ceux-ci ne l'osant espérer, - </p> - <p class="i14"> - Mille oiseaux plus petits l'osèrent, - </p> - <p class="i14"> - Qui pouvoient moins le mériter; - </p> - <p class="i14"> - Mais, ayant le cœur de tenter, - </p> - <p class="i14"> - Firent si bien tourner la chance, - </p> - <p class="i14"> - Qu'ils eurent lieu, de l'emporter. - </p> - <p class="i14"> - Ce n'est pas toujours une règle - </p> - <p class="i10"> - Que l'on puisse manquer de respect à son Roi - </p> - <p class="i14"> - Pour aimer quelquefois un Aigle, - </p> - <p class="i14"> - Sans s'écarter de son emploi. - </p> - <p class="i10"> - C'est entre les oiseaux chose fort naturelle - </p> - <p class="i12"> - De s'adonner aux plaisirs de l'amour; - </p> - <p class="i14"> - Chacun d'eux veut faire sa cour, - </p> - <p class="i14"> - Chacun cherche à charmer sa belle, - </p> - <p class="i10"> - Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour, - </p> - <p class="i10"> - Il tâche d'allumer une flamme nouvelle. - </p> - <p class="i14"> - Ce n'est pas être ambitieux, - </p> - <p class="i10"> - Et un jeune Moineau n'est pas audacieux - </p> - <p class="i10"> - Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable: - </p> - <p class="i12"> - Il faut aimer ce que l'on trouve aimable, - </p> - <p class="i14"> - Et il faut aimer tout de bon. - </p> - <p class="i14"> - C'est être privé de raison, - </p> - <p class="i14"> - Et c'est se rompre en vain la tête, - </p> - <p class="i14"> - D'improuver de si justes feux. - </p> - <p class="i14"> - Chacun cherche à faire conquête, - </p> - <p class="i10"> - Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux, - </p> - <p class="i10"> - On cherche seulement à devenir heureux, - </p> - <p class="i14"> - Sans s'arrêter à la manière. - </p> - <p class="i14"> - D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux», - </p> - <p class="i14"> - On peut faire offre de ses vœux - </p> - <p class="i10"> - À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière, - </p> - <p class="i14"> - Quand elle met bas la fierté, - </p> - <p class="i10"> - Qu'elle veut suppléer à l'inégalité. - </p> - <p class="i14"> - Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave, - </p> - <p class="i10"> - Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point, - </p> - <p class="i14"> - Une Aiglonne ne dédaigne point - </p> - <p class="i10"> - De recevoir les vœux d'un si charmant esclave. - </p> - <p class="i10"> - Un si parfait oiseau ne peut être indiscret; - </p> - <p class="i14"> - Il peut témoigner sa tendresse, - </p> - <p class="i14"> - Et recevoir quelque caresse, - </p> - <p class="i14"> - Sans faire le moindre secret. - </p> - <p class="i10"> - Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable, - </p> - <p class="i10"> - Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable? - </p> - <p class="i10"> - Ne peut-il pas tenter une jeune beauté? - </p> - <p class="i14"> - D'ailleurs, s'il est de qualité, - </p> - <p class="i14"> - Le parti n'est-il pas sortable? - </p> - <p class="i14"> - Mais, en un mot, il est oiseau, - </p> - <p class="i10"> - Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable - </p> - <p class="i10"> - Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau - </p> - <p class="i10"> - Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau. - </p> - <p class="i10"> - L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles: - </p> - <p class="i14"> - Elle est sensible aux moindres coups; - </p> - <p class="i14"> - Les feux d'un Moineau lui sont doux - </p> - <p class="i14"> - Quand elle les connoît fidèles; - </p> - <p class="i14"> - Et, s'il se trouve des jaloux, - </p> - <p class="i10"> - Elle entend leurs discours comme des bagatelles. - </p> - <p class="i14"> - Qu'y a-t-il donc de surprenant? - </p> - <p class="i14"> - Un jeune oiseau qui est galant, - </p> - <p class="i10"> - Qu'on connoît généreux et de noble famille, - </p> - <p class="i14"> - Qui sert son prince avec ardeur, - </p> - <p class="i14"> - Qui ne fait rien qu'avec honneur, - </p> - <p class="i14"> - Son alliance est-elle vile? - </p> - <p class="i10"> - S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés, - </p> - <p class="i10"> - Ce sont des envieux, qui sont abandonnés - </p> - <p class="i10"> - Aux cruels mouvements d'une étrange folie. - </p> - <p class="i14"> - Quoiqu'une Aiglonne soit sortie - </p> - <p class="i10"> - D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux, - </p> - <p class="i14"> - Croyez-vous qu'elle se ravale - </p> - <p class="i14"> - Et qu'il lui soit peu glorieux - </p> - <p class="i10"> - De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale, - </p> - <p class="i14"> - Qui a pour elle du respect, - </p> - <p class="i14"> - Qui n'a point d'aile ni de bec - </p> - <p class="i14"> - Que pour cette Aiglonne royale? - </p> - <p class="i14"> - Où est cette loi qui défend - </p> - <p class="i14"> - Que l'on ne puisse mettre ensemble - </p> - <p class="i14"> - Deux oiseaux que l'amour assemble - </p> - <p class="i10"> - Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand? - </p> - <p class="i14"> - C'est une injustice qu'on rend, - </p> - <p class="i10"> - Et c'est un sentiment sans doute trop barbare, - </p> - <p class="i14"> - Et qu'on peut appeler cruel, - </p> - <p class="i14"> - De quelque raison qu'il se pare, - </p> - <p class="i12"> - Que de blâmer un amour mutuel. - </p> - <p class="i14"> - L'Aiglonne, quoique glorieuse, - </p> - <p class="i10"> - Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse? - </p> - <p class="i10"> - Un feu si naturel sera-t-il condamné? - </p> - <p class="i14"> - Mais un Moineau passionné - </p> - <p class="i10"> - Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre, - </p> - <p class="i14"> - Qui a le dieu Mars à côté, - </p> - <p class="i12"> - Dont le cœur fier s'est pu résoudre - </p> - <p class="i14"> - À modérer sa vanité - </p> - <p class="i12"> - Et le traiter avec égalité, - </p> - <p class="i14"> - Si ce moineau est si fidèle, - </p> - <p class="i14"> - Qu'est-ce qui vous donne sujet - </p> - <p class="i10"> - De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait? - </p> - <p class="i14"> - Si votre cerveau se dérègle, - </p> - <p class="i12"> - Pour avoir bu par trop de vin nouveau, - </p> - <p class="i14"> - Faut-il en faire souffrir l'Aigle? - </p> - <p class="i10"> - Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix, - </p> - <p class="i14"> - Et parler mieux une autre fois. - </p> - <p class="i14"> - Lorsque j'aurai repris haleine, - </p> - <p class="i14"> - Vous pourrez vous donner la peine - </p> - <p class="i10"> - De poursuivre pourtant votre narration. - </p> - <p class="i14"> - L'histoire en est assez plaisante, - </p> - <p class="i14"> - Et, sans faire réflexion - </p> - <p class="i14"> - Si elle peut être piquante, - </p> - <p class="i14"> - Puisque ce n'est qu'un Perroquet, - </p> - <p class="i14"> - On se moque de son caquet. - </p> - </div> - </div> - </div> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c8" id="c8"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h1> - JUNONIE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX. - </h3> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>ous les malheurs - que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas qu'on n'en ait encore - de nouveaux exemples. - </p> - <p> - Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz<a id="footnotetag256" - name="footnotetag256"></a> <a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>, - plusieurs personnes considérables de Paris tâchoient de réunir deux des - plus anciennes familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne - se pussent rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a - href="#footnotetag256"> (retour) </a> Au temps du traité des Pyrénées et - du mariage de Louis XIV, en 1660. - </p> - </blockquote> - <p> - Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain<a - id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> <a href="#footnote257"><sup - class="sml">257</sup></a> et de Bagneux<a id="footnotetag258" - name="footnotetag258"></a> <a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>. - Ils possédoient les premières charges de la robe, et le sujet de leur - différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans charges, M. de - Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit produit entre - eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, qu'ils avoient - fait paroître en plusieurs occasions. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a - href="#footnotetag257"> (retour) </a> M. de Chartrain descendoit de - Gilles de Chartrain, seigneur d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent - gentilshommes de la maison du roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui, - fille de Jean de Créqui II, seigneur de Ramboval, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a - href="#footnotetag258"> (retour) </a> M. Chapelier, sieur de Bagneux, - étoit avocat général en la Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous - fait connoître celle que poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les <i>Courriers - de la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 2, p. 172. - </p> - </blockquote> - <p> - M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le - monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa naissance - et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec les qualités - qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils unique. - </p> - <p> - Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de son - père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans - l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les - armes. - </p> - <p> - En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin conclu - par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit la robe, - M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une charge comme - la sienne. - </p> - <p> - Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la - joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût - moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se croyoit - le plus heureux des hommes de posséder une personne si accomplie; et sa - femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle croyoit être - obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle étoit aussi - très-contente. - </p> - <p> - Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère - indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner. - Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à - deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant - propres alors à prendre le bain. - </p> - <p> - Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil<a - id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> <a href="#footnote259"><sup - class="sml">259</sup></a>, qui avoit aussi une maison en ce lieu-là. Un - jour que le temps étoit extrêmement beau, des amis du mari de cette dame - et d'elle les y allèrent voir. Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y - arrivèrent avant la chaleur, et, pour profiter du temps, on alla d'abord - se promener. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a - href="#footnotetag259"> (retour) </a> La maison de Vandeuil étoit de - Picardie. Un arrêt du mois de décembre 1666 maintient dans leur - noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur du Crocq; ses deux neveux, - Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et Alexandre, seigneur de - Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de ceux-ci, seigneur - d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit femme cette dame de - Vandeuil dont il est parlé ici. - </p> - </blockquote> - <p> - Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée - que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison - de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de - madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules. - </p> - <p> - Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde - une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de - Fosseuse<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> <a - href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, qui étoit celui qui - avoit fait cette partie, les commencemens d'une violente passion: il - demeura interdit à la vue d'une personne à laquelle il lui sembloit que - rien ne pouvoit être comparable. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a - href="#footnotetag260"> (retour) </a> Frère de mademoiselle de Fosseuse, - fille d'honneur de la Reine. (<i>Airs et vaudevilles de cour</i>, Paris, - Sercy, 1665, t. 1, p. 2.) - </p> - </blockquote> - <p> - Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit de - madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la - connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée chez - elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de blesser - mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement une - mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le - charmèrent, et il en devint violemment amoureux. - </p> - <p> - D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement de - sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec quelque - joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant trouvé aussi en - lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des autres. Aussi - avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper avantageusement: - avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien fait peut avoir, il - avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit être né pour quelque - chose d'extraordinaire. - </p> - <p> - Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand - matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu avec - le mari de madame de Vandeuil, se retira seule. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire ce - qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir de ce - lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son amour. Il - sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps après que - madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il alloit - s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne, il entra - dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant que - c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui répondit - alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et plus que je ne - croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce malheureux chevalier - de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient vous demander pardon - de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que tout ce qu'il a jamais - vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le dire; et puisque vous le - savez, ordonnez-moi que je meure si vous voulez, mais n'accusez de la - hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une passion que vous avez causée et - que je sens bien qui ne finira qu'avec ma vie.» - </p> - <p> - Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille aventure. - Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier de tous les - hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se retiroit, elle - seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle appela une de - ses femmes, nommée Bonneville. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit - transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de - madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit pour - le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille larmes: «Ce - n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il d'un air qui - marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à ce que vous - faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait été dans votre - chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus de pitié pour - vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois seul malheureux.» - </p> - <p> - Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la - chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après avoir - conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une telle chose - venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et même qu'elle - pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, s'étant remise le - mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle lui donna quelques - ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle étoit lui permit - d'imaginer. - </p> - <p> - Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de - Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup de - la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un ton de - colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion que vous - méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule considération m'y a - obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour qui j'avois conçu de - l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque par votre procédé vous - vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis faire, si vous m'obéissez - en vous retirant, c'est de ne me venger de votre indiscrétion qu'en vous - laissant la honte que vous devez en avoir toute votre vie.» En achevant - ces paroles, et en lui faisant mille autres reproches, elle lui commanda - encore de se retirer. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux - auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir - l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si grandes - d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que sa - passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit pu - se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa beauté - avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force d'un - véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion où le - mépris avoit part. - </p> - <p> - Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination secrète - qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son - ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit - aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose criminelle; - mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas entièrement ce - que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, elle ne continua - pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit seulement considérer - qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, qu'un autre homme que - son mari eût de l'affection pour elle. - </p> - <p> - Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de - Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit - eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté le - jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de chez - madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant de la - réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit couchée. - </p> - <p> - Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent - vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut - étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de - quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de - Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M. - de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, demanda - le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi ils lui - dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, quoique aucun - d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même comment il étoit fait, - il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu d'inquiétude. Comme il - pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il l'avoit épousée, il doutoit - toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit que sa satisfaction ne fût tout - à fait tranquille, et lui avoit donné un extrême penchant à la jalousie. - </p> - <p> - Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en partie - madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle - personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion - qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été - coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les - peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les - apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre - l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier - empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le - désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue. - </p> - <p> - Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se - reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans ses - résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois au - chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées excitoient - dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit pas - entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de grandes - agitations. - </p> - <p> - Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit son - bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel de - Soissons<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> <a - href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, et madame de Bagneux - s'alloit souvent promener dans le jardin de l'hôtel. Elle fut bien - surprise, quelques jours après son retour, d'y voir le chevalier de - Fosseuse, qui y avoit été tous les jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant - bien douté que c'étoit le lieu où il pourroit la voir plus tôt. Voyant - qu'elle étoit seule, il l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une - impatience digne de la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le - bonheur de la revoir, et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir - ce bonheur, elle lui avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il - ne croyoit pas la pouvoir remercier jamais assez de ses bontés. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a - href="#footnotetag161"> (retour) </a> «Le jardin qui servoit de vue, dit - Sauval, aux deux appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit - de longueur quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou - d'Orléans jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, - orné d'un grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une - place où le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce - grand jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t. - 2, p. 216.) - </p> - </blockquote> - <p> - D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion - qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui répondit, - affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des choses qui - l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir dans sa - chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et qu'elle - étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son ressentiment et qu'il - osât encore se présenter devant elle. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah! - Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je ne - mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru mourir au - moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.» - </p> - <p> - Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde, achevèrent - de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son inclination pour - le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler davantage sa - tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit sentie d'abord pour - lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la vaincre, et l'état où son âme - venoit de retomber en le revoyant. Mais elle le conjura ensuite, par la - sincérité qu'elle lui témoignoit et par toute l'estime qu'il pouvoit avoir - pour elle, de ne s'obstiner point à lui donner des marques d'une passion - qui donneroit atteinte à sa réputation et troubleroit indubitablement le - repos de sa vie, si son mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à - laquelle elle lui dit, avec toute la fermeté dont elle étoit alors - capable, qu'elle étoit résolue de ne point répondre. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un - cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce - qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas pouvoir - vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en fut frappé - comme d'un coup mortel. - </p> - <p> - Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne - l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu - d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui en - ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que, sa - passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de son - mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son bonheur, - et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit enfin à - recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître encore mille - scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien les suites de - la foiblesse qu'elle avoit. - </p> - <p> - Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de - l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée, prenoit - les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa - maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils - eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en - observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de voir - souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente ménageant si - bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y avoit presque - point de semaine qu'ils ne se vissent. - </p> - <p> - En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de - Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal<a - id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> <a href="#footnote262"><sup - class="sml">262</sup></a>, vint le voir. M. de Bagneux s'étoit marié - depuis qu'ils ne s'étoient vus, et il ne put le lui apprendre sans le - mener à la chambre de sa femme. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a - href="#footnotetag262"> (retour) </a> C'étoit l'époque où la veuve du - premier roi de Portugal de la maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, - régente du royaume, alloit résigner le pouvoir entre les mains de son - fils aîné, l'incapable Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23 - juin 1662). - </p> - </blockquote> - <p> - Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite - plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si - aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de - Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir - par les suites qu'elle en craignit. - </p> - <p> - Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce avec - le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en - deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit - donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de - Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par - l'intérêt de son amour. - </p> - <p> - C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit - sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, et - en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son - estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre - que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus - que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la - regardoit. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit - madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il lui - répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle étoit - incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit bien, par - l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce il n'auroit - pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout ce qu'il y - avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la conjurer de croire - que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant d'admiration qu'il - en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur qu'elle-même si la bonté - qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de l'adorer, lui causoit jamais - aucun chagrin. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de se - trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir - accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre une - personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils fussent - remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût aussi - connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de jalousie, - quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du baron de - Villefranche lui déplaisoit. - </p> - <p> - Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur. - Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il - lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite; - mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses - soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville dans - ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il ménagea - si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle lui promit - de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de Bagneux, et - lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le chevalier de - Fosseuse. - </p> - <p> - Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui donna - de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir découvert que - madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il pouvoit brouiller - le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit peut-être moins - rigoureuse. - </p> - <p> - Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant - l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit - point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la - fidélité du chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils - résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le - baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de - Bagneux. - </p> - <p> - Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après, le - chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez elle. - Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été ce - portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement. - </p> - <p> - Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où étoit - ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de Fosseuse - lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien faite. Elle - pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui faisoit une si - grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de son amour qui ne - lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la résolution de ne le - revoir jamais. - </p> - <p> - C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant - trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je - croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous - accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion; mais - je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être - délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous - êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je vous - regardois seulement.» - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna - aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il fut - longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de ces - reproches, et accablé d'une douleur incroyable. - </p> - <p> - Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se - ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne - doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame de - Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche, et - que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut - affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit - tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel. - </p> - <p> - Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se - plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune - audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et - qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne - de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution - qu'elle avoit prise. - </p> - <p> - Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame - de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et fit - tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de - Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de - Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes - les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges - que lui tendoit la perfidie des hommes. - </p> - <p> - Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle voyoit - augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins. - </p> - <p> - Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère - qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne - des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort, par - le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent arrêter, - et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes, que beaucoup - de personnes tiennent honorables, firent travailler vivement à lui faire - son procès. - </p> - <p> - Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse - l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour l'intérêt - qu'y avoit madame de Bagneux. - </p> - <p> - Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas - que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si - elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire, - elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en - sentoit la dernière douleur. - </p> - <p> - Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce - service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le - bonheur de son rival. - </p> - <p> - Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder madame - de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si véritablement elle - croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit plus douter de son - inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins malheureux si elle - avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel qu'elle se l'imaginât, que - si le bonheur du baron de Villefranche étoit la cause de l'état où il - étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit que ce qu'il avoit résolu - paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre prix, et que, s'il y - périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit au moins regretté. - </p> - <p> - Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne lui - point parler et à ne le point entendre. - </p> - <p> - Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non, - Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la - confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre beauté - a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché que pour - vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux que les - miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je n'étois pas - indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon bonheur à vous - adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute votre injustice - et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit de lui répondre, - sa douleur redoubla, et il partit avec plus de désespoir. - </p> - <p> - Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de - Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer en - des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le - sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le - conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa - suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens, leur - ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite lui-même en - cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit qu'assurément - il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances imaginables pour - l'obliger de se faire connoître à lui. - </p> - <p> - Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit - été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle apprit - qu'il l'avoit été. - </p> - <p> - Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le - chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi - triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec plus - d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu depuis - qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue - inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas - comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce - moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de - Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère, et - de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le regarda. - Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés de - personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître - qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce qu'il - avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son amour; qu'il - auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur la place qu'il - croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la vérité il avoit - été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un service qu'elle - n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de lui faire voir - combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le traitoit si mal - par le changement de son cœur en faveur du baron de Villefranche; et enfin - il se plaignit à elle de son injuste procédé envers lui, soit qu'elle le - crût coupable, ou que son inclination pour lui fût diminuée, et la conjura - de vouloir au moins avoir la bonté de lui apprendre son crime ou son - malheur; ajoutant, avec une extrême soumission, que, s'il ne se pouvoit - justifier, il se croyoit lui-même indigne de ses bontés et de se présenter - jamais devant elle, et que, s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit - été, il obéiroit à ses ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne - voulant point mériter sa haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien - qu'il n'y survivroit guère. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de - faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait - auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité, elle - ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet de sa - jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle ajouta - qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui rendre; qu'il - la connoissoit assez pour ne pas douter de sa reconnoissance, et qu'elle - ne lui eût une éternelle obligation; mais que ce service n'exigeoit point - de retour en de pareilles choses, son procédé témoignant une légèreté - naturelle; qu'il seroit toujours prêt à en faire autant, et qu'elle ne le - pourroit jamais regarder que comme un homme capable de recevoir tous les - jours de nouvelles idées; et enfin qu'elle avoit quelque joie qu'il eût - éteint lui-même dans son cœur une affection qu'elle avoit souvent - condamnée, mais qu'elle n'avoit pu vaincre, et que ce qu'il venoit de - faire eût sans doute augmentée. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame - de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire - connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne pouvant - la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu se - justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura dans - une perplexité horrible. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que le - chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, qu'elle - se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait. Elle avoit - toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes choses pour le - voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui s'opposoit dans son - cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui pardonner. - </p> - <p> - Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant - rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle s'y - regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente, elle - tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté sur elle, - comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui tiennent à - l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle croyoit - l'être ce jour-là. - </p> - <p> - Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle - croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie - s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles lui - en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un de ses - amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait d'un - homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur - disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle de - leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les laisser - dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit - montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle - conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui - savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en - continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit aimé. - Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs discours, - elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de lui dire, et - lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et de qui il - étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui. - </p> - <p> - Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette - conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre - des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse fût - coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, qui - avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait, l'eût - laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle n'osoit - espérer un changement si heureux. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette dispute - venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de donner un - éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût jamais été. - Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent d'avouer - qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame de Bagneux - n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite, qu'il s'étoit - bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit point souvenu où - ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que le peu de soin qu'il - avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque qu'il ne songeoit plus - à la personne de qui il étoit, et qu'elle en avoit entièrement effacé le - souvenir dans son cœur. - </p> - <p> - Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans faire - semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être bien - obligée de lui avoir conservé des restes si précieux. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de - Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de - consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir le - chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas qu'elle ne - seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit d'arriver, et - qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre côté, il ne - pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous les hommes, - qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit tout ce qu'un - amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel pour lui et de plus - avantageux pour son rival. - </p> - <p> - Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification du - chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours été - aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva la - même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle lui - apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle avoit - de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause qu'elle avoit - reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et ils admirèrent - ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été brouillés si longtemps. - </p> - <p> - Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence - parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire pour - madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire - connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des - marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne - possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce - n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de - facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction. - </p> - <p> - La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de - faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs - terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi - fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie - qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre - cette résolution. - </p> - <p> - Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage, les - grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de ceux - qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande complaisance. - </p> - <p> - Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir, - ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit - les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa - maîtresse. - </p> - <p> - La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit - désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la voir. - Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver en - quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une chose - dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie. - </p> - <p> - Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel - résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame de - Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit s'y - rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit lui-même - le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours éperdûment. - </p> - <p> - Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au - temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et - ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux - qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son - voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce qu'il - en partît. - </p> - <p> - Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un - et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée - par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup de - chagrin. - </p> - <p> - Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de Bagneux, - et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il obligea le - baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne qu'il - connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il n'eût - point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa femme. - </p> - <p> - Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps - considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de - Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur - conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de Fosseuse - donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit souhaiter - de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle avoit pour - lui la même tendresse. - </p> - <p> - Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il pensa - mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu y - réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il voyoit - bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette visite; à - peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour ne point - montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris congé - d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans que le - chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put néanmoins - s'en éloigner tant qu'elle y demeura. - </p> - <p> - Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les - sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il - crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui - aient jamais été. - </p> - <p> - M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes - choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au - chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir médiocre - d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient une foible - consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient qu'accroître en - eux le désir de se revoir. - </p> - <p> - Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et y - ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable de - son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là<a - id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> <a href="#footnote263"><sup - class="sml">263</sup></a>. Le chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. - de Bagneux ne manqueroit pas d'aller voir cette entrée, pria madame de - Bagneux de faire semblant d'être indisposée le jour qu'elle se devoit - faire, et lui permettre de l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir - le bonheur d'être à ses pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie, - et de lui conter les ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame - de Bagneux préféra facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée; - elle feignit une indisposition dès le jour précédent. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a - href="#footnotetag263"> (retour) </a> Voy. p. 80. - </p> - </blockquote> - <p> - Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il n'étoit - pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de Bagneux, - n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal, crut - qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron de - Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette - cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il résolut - de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y alloit - aussi. - </p> - <p> - La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche la - foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain M. de - Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, furent au - lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame - de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il la - trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne convenoit - en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde malade. Il - la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se croyant - asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent avec plus - de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir avoir une - conversation aussi longue et hors de toute appréhension. - </p> - <p> - Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa - propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut - commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le mal - qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer avant - que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de troubler - la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en retourna chez - lui. - </p> - <p> - M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne - douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner - lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer - une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne fût - alors auprès de sa femme. - </p> - <p> - Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de - personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans des - résolutions épouvantables. - </p> - <p> - Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui - entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut toute - troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de Bagneux venoit - d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler d'étonnement, et - le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris qu'elle, ne croyant - pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les trouvât ensemble, n'y ayant - point d'autre montée pour sortir de cette chambre que celle par laquelle - il devoit monter. - </p> - <p> - Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà - proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour - détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville, - l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui - servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la - chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande - obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le chevalier - de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et pendant que, - transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui causoient cette - obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux baron de - Villefranche et le fit sortir de la chambre. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit. M. - de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne vît - personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de Fosseuse, le - trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons qu'il avoit - eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses n'étoient point - sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa éclater. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir - comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la - dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre de - sa femme ou dans la rue. - </p> - <p> - Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses - soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs - jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce - temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il - venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui fit - prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la plus - revoir. - </p> - <p> - Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où elle - avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit chère, - elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui témoigna - seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui point - demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui disant - qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle mourroit - infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit. - </p> - <p> - Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de Villefranche, - lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse et madame de - Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de Fosseuse eût échappé - à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il y eût été exposé, - quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi exposée, la voyant - toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle faisoit pour le chevalier - de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et dans sa jalousie, que cette - nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de se voir vengé, par ce coup, - d'une maîtresse cruelle et d'un rival heureux. - </p> - <p> - Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus vivre - en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il - n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui - inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de - Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux. - </p> - <p> - Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre mal - le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien faire qui - pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de Villefranche, - elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le seul moyen dont - elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la délicatesse du cœur de - madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les apparences qu'un puissant - doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse qui pût la détacher de - l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle espéroit, en lui donnant de - nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il lui demandoit. - </p> - <p> - En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant être - fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en - attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui - s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il paroissoit - par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse même, qui le - leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand état; qu'elle - avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de celui où elle lui - dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu effectivement les entendre; - et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit tant de particularités de ce - qui s'étoit véritablement passé entre elle et le chevalier de Fosseuse, et - qui ne pouvoient être sues que d'eux et de Bonneville, qu'elle ne douta - point de la perfidie du chevalier de Fosseuse, et qu'elle crut qu'il - n'avoit pu se voir aimé d'une personne comme elle sans le publier dans le - monde. - </p> - <p> - Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes de - lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune - défiance. - </p> - <p> - Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le - chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit au - dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne laissa - pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette - résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit - facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit - cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur - étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui - donnoit la pensée où elle étoit. - </p> - <p> - Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient voir - le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier de - Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent - depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance - qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être - bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me - perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez - d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que - j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en - éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que comme - une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle - s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui entroient, - pour n'être pas obligée de l'écouter. - </p> - <p> - Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les - marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent - pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si - accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il - étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris - garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur - intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au dernier - point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il se voyoit - alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne - l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu - le croire capable d'un pareil procédé. - </p> - <p> - Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie, - il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les particularités - du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en justifier, quoiqu'il - la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle l'avoit déjà cru - coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle avoit vu elle-même sa - justification, et qu'il lui demandât souvent avec beaucoup de douleur si - elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard lui fît voir son - innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le bonheur. La douleur où il - étoit lui fit abandonner la poursuite d'une charge qu'il sollicitoit. La - cour étoit à Fontainebleau: il ne put se résoudre à quitter l'intérêt de - son amour pour celui de sa fortune. - </p> - <p> - Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce - qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle étoit, - n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès d'elle, - comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première fois contre - le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême à lui marquer - plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent choses combien - il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui plaire, et quelle - obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit enfin l'entendre. - </p> - <p> - Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors - incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle - croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit - inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche. - D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de - Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage, - il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus - confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes. - </p> - <p> - En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit - qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui - l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son - départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la - seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il - résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin s'il - pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa passion - pour elle ou l'abandonner pour toujours. - </p> - <p> - Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa - tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si - fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant - plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui - reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de - Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue - dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force. - </p> - <p> - Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné chez - lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que Bonneville lui - avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et d'elle, et tout ce - qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, nonobstant cet - engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu pour lui que des - rigueurs insupportables; mais que ses derniers traitemens lui avoient - procuré le repos, et qu'il étoit entièrement guéri de la passion qu'il - avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui - reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il lui disoit étoit une preuve - certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître alors qu'il avoit été l'objet de - la jalousie de son mari, pendant que le chevalier de Fosseuse étoit aimé - d'elle, sans en murmurer, et qu'il avoit eu entre ses mains un moyen - infaillible de se venger de ses rigueurs sans s'en être voulu servir, et - enfin qu'il trouveroit d'autres cœurs que le sien qui seroient et plus - justes et plus reconnoissants. - </p> - <p> - Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement et - une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle devoit - en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche oubliât - facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta presque - point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose qui la - rendroit malheureuse toute sa vie. - </p> - <p> - Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de - reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit - éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, elle - la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit - innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et - tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît bien - qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans s'exposer - davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un temps. Mais - elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le pourroit voir - sans que le baron de Villefranche pût en avoir connoissance. - </p> - <p> - À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes - nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée. Elle - lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par lequel elle - lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où elle étoit - priée. - </p> - <p> - La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque - de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout ce - qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce - changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis. - </p> - <p> - Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame de - Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle avoit - reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui apprit - ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère moins - affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent un temps - sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce commandement lui - fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut dans un état de - beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes. - </p> - <p> - Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce qu'elle - souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de connoître - qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de Bagneux, pour lui - ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne lui parlât pas avec - sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de la voir sans une - entière nécessité, lui donna la lettre du baron de Villefranche. - </p> - <p> - Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à - qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à sa - maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une autre - pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et ayant su - que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant demandée, croyant - lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna celle du baron de - Villefranche. - </p> - <p> - L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre - que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il - regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans cette - lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de tendresse et - de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il avec une colère - horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie de vos amans. Y - a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une femme plus coupable - que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que devroient vous inspirer - votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai les derniers remèdes, et - peut-être que toute votre vie vous vous repentirez de m'avoir fait une - telle offense.» Ensuite il lui fit toutes les menaces que l'on peut - attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui défendit de revoir le - chevalier de Fosseuse ni de lui parler. - </p> - <p> - Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant tantôt - son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt fondant en - larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit pitié à M. de - Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la regardant moins - sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais se sentant plus - que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant d'ailleurs supporter la - vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de forces qui lui restoient, - et se retira dans sa chambre, accablée d'une douleur mortelle. - </p> - <p> - Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois appréhendés - lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes pensées que l'on - peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un accablement sans pareil et - des souffrances d'esprit épouvantables, qui lui firent souvent désirer la - mort, comme le seul remède à ses maux. Elle ne pouvoit considérer combien - elle auroit de peine à faire oublier jamais à son mari les soupçons qu'il - pouvoit avoir de sa vertu, sans désespérer de pouvoir avoir le reste de sa - vie un véritable repos avec lui et de mettre fin à ses reproches. - </p> - <p> - Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord - entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses - sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise de - son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se - représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur - possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre du - baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il en - étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en - ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit - enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune - chose qui pût la faire souvenir de lui. - </p> - <p> - Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses résolutions. - Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi pure et aussi - grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce qu'elle pouvoit y - opposer, et il y avoit des momens que la résolution qu'elle avoit prise de - ne le revoir jamais faisoit une partie de sa tristesse. - </p> - <p> - Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande - mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles, - conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état, - de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant alors, - et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au recouvrement - de sa santé. - </p> - <p> - M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien - aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant d'ailleurs - regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne verroit presque - que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit entièrement détachée - des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de son mari, qu'elle - vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit, témoigna le souhaiter - ardemment. - </p> - <p> - La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à - Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le - chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois. - </p> - <p> - Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. Comme - M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme et d'y - employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit point eu - d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment devoir pour - elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir. - </p> - <p> - Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui - voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût qu'elle - pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables sentimens - et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, se voyant - au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la première fois, - elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, quelque effort - qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que lui donnoient ces - pensées. - </p> - <p> - Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde. - Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu - recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui - disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment - elle ne pensoit plus à lui. - </p> - <p> - Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses lettres - à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle remarqueroit par sa - persévérance la constance de son amour. - </p> - <p> - Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle serroit - ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour entrée - dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué qu'elle n'étoit - point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. Elle fut - étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut d'abord un - regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les regarda comme des - choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin elle se laissa - vaincre à la curiosité de les lire. - </p> - <p> - Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce qu'elle - vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers sentimens - se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec des - agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de son - cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et permit - dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les lettres du - chevalier de Fosseuse. - </p> - <p> - A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli - que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un - remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il n'y - eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur passion - devint encore plus ardente. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui permettre - de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver le moyen en - un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de voir le - chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient arrivées, le - lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la chambre pour - quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse qu'elle iroit - voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la maison qu'elle - avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous prétexte de voir - cette dame. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un - lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale de - se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir. Mais - madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie, - empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de - choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé la - permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui - l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de - Bagneux venoit. - </p> - <p> - S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme étoit - chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit d'y aller, - ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour la forme, un - de ses gens. - </p> - <p> - Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de - Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée, - comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant rien - faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le chevalier - de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, considérant en quel - danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit étoit exposée. - </p> - <p> - Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne - sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux, - qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis - de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où - il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une - surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il - eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du - chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris une - profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de se - satisfaire. - </p> - <p> - Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et alla - à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en des - termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente. - </p> - <p> - Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant que - son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une certitude - de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer davantage chez - madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit découvert celui - de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle devoit faire, elle - prit aussi congé d'elle. - </p> - <p> - Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son - malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle - venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus - capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis quand - on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour vous en - punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et, transporté de - rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison. - </p> - <p> - Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée - aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une - personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le touchât - encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les plus - violentes dont un esprit puisse être agité. - </p> - <p> - Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de - Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la douleur - s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur assistance elle - eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après dans un nouvel - évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau soulagée, après avoir - jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, elle retomba encore au - même état; et enfin, cette même douleur, qui s'étoit auparavant resserrée, - venant à s'épandre tout d'un coup, elle ouvrit les yeux avec une langueur - mortelle, accablée d'une fièvre horrible. - </p> - <p> - Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit ayant - recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent à son - imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. Ensuite elle - fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une tendresse que l'état - où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre, quoique néanmoins avec - des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle reconnoissoit qu'il étoit la - cause de ses malheurs; mais son cœur étoit alors tellement rempli de sa - passion qu'elle ne pouvoit plus combattre pour l'en chasser, ni condamner - les sentimens qu'elle lui avoit inspirés. - </p> - <p> - Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa vie - fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus violente. - </p> - <p> - Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de M. - de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en - retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter. - Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et s'aller - offrir à la colère de M. de Bagneux. - </p> - <p> - Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours après, - combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit oublier - tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de France et - d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et d'y passer - le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que très-misérable, ne - voulant pas être cause que, si madame de Bagneux guérissoit de cette - maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de pareils malheurs. Et, - quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de savoir si elle en - relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de ne le pas attendre, - de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût exécuter sa résolution. - </p> - <p> - Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre - Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant - beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire - qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en - quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il - partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume. - </p> - <p> - M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après - les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger où - étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui avoit - inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit intéresser à - sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit soin qu'on y - apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en amant qui tremble - pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui croit avoir de justes - sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui persuader que - l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son affection; que la - douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit entièrement pour l'avenir, et - qu'il seroit incapable de lui témoigner jamais aucuns soupçons qui pussent - lui déplaire. - </p> - <p> - Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle lui - dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre que sa - mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus penser qu'au - chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui paroissant un si grand - sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au milieu de son mal elle en - avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit été digne de l'inclination - qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte passion lui ôtoit l'envie de - guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit jamais chasser cette passion de - son cœur, et que, si elle survivoit à la connoissance que M. de Bagneux en - avoit, outre la contrainte terrible avec laquelle elle seroit obligée de - cacher ses sentimens, elle seroit tous les jours exposée à tous les - chagrins qu'il voudroit lui faire souffrir, et qu'il auroit lui-même une - continuelle inquiétude. - </p> - <p> - Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien qu'elle - eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces choses et - à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt dans un état - pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées par le mal, elle - mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner aucun regret à la vie. - </p> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c9" id="c9"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head03.png" /> - </p> - <p> - <br /> - </p> - <h5> - LES - </h5> - <h1> - FAUSSES PRUDES - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a> - <a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a> - </h3> - <h4> - ET AUTRES DAMES DE LA COUR. - </h4> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a - href="#footnotetag264"> (retour) </a> Madame de Brancas étoit femme de - Charles de Brancas, le plus jeune fils de Georges de Brancas, premier - duc de Villars. Charles de Brancas étoit, depuis 1661, chevalier - d'honneur de la Reine-Mère. Madame de Sévigné a fait connoître ses - distractions, et La Bruyère l'a rendu fameux sous le nom de <i>Ménalque</i>. - </p> - <p> - Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des - parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et - l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de - Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de - La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le <i>Dictionnaire - des Précieuses</i>, t. 2, aux mots <i>Brancas</i>, <i>Garnier</i>, <i>Oradour</i> - (d'). - </p> - </blockquote> - <div class="ital"> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e n'ai pas - de ces hauts desseins<br /> D'écrire les actes des saints,<br /> Ma - Muse est encore trop jeunette;<br /> Il ne lui faut qu'une musette,<br /> - Et les discours moins sérieux - </p> - <p class="i16"> - La divertissent cent fois mieux. - </p> - <p class="i16"> - Moi qui ne veux pas la contraindre, - </p> - <p class="i16"> - Je ne veux pas encor me plaindre - </p> - <p class="i16"> - Avec de lamentables vers - </p> - <p class="i16"> - De voir un siècle si pervers. - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que je demande d'elle - </p> - <p class="i16"> - Est de conter quelque nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Comme les dames de la cour - </p> - <p class="i16"> - Traitent les mystères d'amour. - </p> - <p class="i16"> - Maintenant il me prend envie - </p> - <p class="i16"> - De décrire toute leur vie, - </p> - <p class="i16"> - Pendant que dans un triste exil - </p> - <p class="i16"> - J'ai le temps d'en ourdir le fil. - </p> - <p class="i16"> - On ne sauroit m'en faire accroire: - </p> - <p class="i16"> - Je sais le fin de leur histoire, - </p> - <p class="i16"> - Je sais leur pratique et leurs brigues, - </p> - <p class="i16"> - Et je puis vous jurer ma foi - </p> - <p class="i16"> - Que nul ne la sait mieux que moi. - </p> - <p class="i16"> - Je sais leurs secrètes intrigues, - </p> - <p class="i16"> - Et comme chacun en ce jour - </p> - <p class="i16"> - Se comporte dans cette cour. - </p> - <p class="i16"> - Avance-toi, Muse, et m'inspire - </p> - <p class="i16"> - Quelque chose digne de rire, - </p> - <p class="i16"> - Le sujet le mérite bien. - </p> - <p class="i16"> - Déjà dans plus d'un entretien - </p> - <p class="i16"> - Nous en avons ri, ce me semble, - </p> - <p class="i16"> - Quand nous étions tous deux ensemble. - </p> - <p class="i16"> - Mais nous les mettrons en courroux, - </p> - <p class="i16"> - Me diras-tu, filons plus doux. - </p> - <p class="i16"> - Et moi je n'en veux rien démordre. - </p> - <p class="i16"> - Disons toutes choses par ordre; - </p> - <p class="i16"> - Surtout dans cette occasion - </p> - <p class="i16"> - Évitons la confusion, - </p> - <p class="i16"> - Et ne faisons pas un mélange; - </p> - <p class="i16"> - Distinguons le démon de l'ange. - </p> - <p class="i16"> - À part scrupules superflus, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'en ce temps il n'en est plus! - </p> - <p class="i16"> - Il me prend un éclat de rire - </p> - <p class="i16"> - D'en avoir ici tant à dire - </p> - <p class="i16"> - Qu'il faut avec moi confesser - </p> - <p class="i16"> - Que j'aurois peine à commencer. - </p> - <p class="i16"> - Pendant que j'ai le vent en poupe, - </p> - <p class="i16"> - Prenons-en une de la troupe, - </p> - <p class="i16"> - Et la séparons du monceau, - </p> - <p class="i16"> - Pour le premier coup de pinceau. - </p> - <p class="i16"> - Nous dauberons quelque autre ensuite, - </p> - <p class="i16"> - Et, suivant notre réussite, - </p> - <p class="i16"> - Sans nous arrêter en chemin - </p> - <p class="i16"> - Nous les passerons sous la main. - </p> - <p class="i16"> - Mais donc pour entrer en matière, - </p> - <p class="i16"> - Qui choisirons-nous la première? - </p> - <p class="i16"> - Prenons Madame de Brancas. - </p> - <p class="i16"> - Je sais que chacun en fait cas; - </p> - <p class="i16"> - C'est une belle assez fameuse - </p> - <p class="i16"> - Pour rendre notre histoire heureuse. - </p> - <p class="i16"> - Je m'en vais doncque l'exposer. - </p> - <p class="i16"> - Écoutez, je vais commencer. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Vêtu d'une étroite culotte, - </p> - <p class="i16"> - Son père<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> <a - href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>, faiseur de - calotte, - </p> - <p class="i16"> - En vendit, dit-on, à Lyon, - </p> - <p class="i16"> - Quasi pour près d'un million. - </p> - <p class="i16"> - Ainsi se voyant en avance, - </p> - <p class="i16"> - Il se mêla de la finance, - </p> - <p class="i16"> - Et tout le reste de ses ans - </p> - <p class="i16"> - Fut un de ces gros partisans. - </p> - <p class="i16"> - Il avoit dedans sa famille - </p> - <p class="i16"> - Une belle et charmante fille, - </p> - <p class="i16"> - Belle, à ce qu'on en a écrit, - </p> - <p class="i16"> - Mais on ne dit rien de l'esprit, - </p> - <p class="i16"> - Lorsque Madame la Princesse<a id="footnotetag266" - name="footnotetag266"></a> <a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - La prit pour être la maîtresse - </p> - <p class="i16"> - Du feu bonhomme d'Assigny<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a> - <a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Qui crut trouver la pie au nid. - </p> - <p class="i16"> - Avant ce fameux mariage - </p> - <p class="i16"> - Qu'on fit à la fleur de son âge, - </p> - <p class="i16"> - Toutes ses premières amours, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'eurent pas longtemps leurs cours, - </p> - <p class="i16"> - Furent avec laquais et pages - </p> - <p class="i16"> - Et maints semblables personnages - </p> - <p class="i16"> - Du fameux hôtel de Condé, - </p> - <p class="i16"> - Et non avec son accordé. - </p> - <p class="i16"> - Avant qu'il fût jour chez Madame, - </p> - <p class="i16"> - Chacun sait que cette bonne âme - </p> - <p class="i16"> - Avoit joué, je ne mens pas, - </p> - <p class="i16"> - Dedans le plus haut galetas, - </p> - <p class="i16"> - Plus de deux heures à la boule, - </p> - <p class="i16"> - Avec des balles que l'on roule, - </p> - <p class="i16"> - Et plus elles sont près du but - </p> - <p class="i16"> - Elle confesse avoir perdu. - </p> - <p class="i16"> - Sitôt qu'elle fut épousée, - </p> - <p class="i16"> - Son mari, d'une âme rusée, - </p> - <p class="i16"> - L'envoie auprès de sa maman - </p> - <p class="i16"> - Et la retient là près d'un an. - </p> - <p class="i16"> - C'est au fond de la Normandie - </p> - <p class="i16"> - Que ce mari la congédie; - </p> - <p class="i16"> - Si c'eût été plus en deçà, - </p> - <p class="i16"> - On eût su ce qui s'y passa. - </p> - <p class="i16"> - J'ai su d'un auteur très sincère - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle battit sa belle-mère, - </p> - <p class="i16"> - Qui, l'aimant toujours tendrement, - </p> - <p class="i16"> - Souffrit cela patiemment. - </p> - <p class="i16"> - Après deux ou trois ans d'épreuve, - </p> - <p class="i16"> - Par bonheur elle devint veuve. - </p> - <p class="i16"> - On dit qu'elle en jeta des pleurs, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle feignit quelques douleurs; - </p> - <p class="i16"> - Mais, sans parler à la volée, - </p> - <p class="i16"> - Elle en fut bientôt consolée. - </p> - <p class="i16"> - Depuis elle vint à Paris, - </p> - <p class="i16"> - Heureux séjour pour les Cloris, - </p> - <p class="i16"> - Où, quoique sous un sombre voile, - </p> - <p class="i16"> - Elle brilla comme une étoile. - </p> - <p class="i16"> - Les sieurs de Malta<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a> - <a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a> et Jeannin<a - id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> <a href="#footnote269"><sup - class="sml">269</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Friands du sexe féminin, - </p> - <p class="i16"> - Ne l'avoient à peine aperçue, - </p> - <p class="i16"> - Que leur âme en parut émue, - </p> - <p class="i16"> - Et chacun s'en crut le vainqueur. - </p> - <p class="i16"> - Tous deux lui touchèrent le cœur, - </p> - <p class="i16"> - Pour tous deux elle eut l'âme atteinte, - </p> - <p class="i16"> - Et ce ne fut pas sans contrainte - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle répondit à leurs vœux, - </p> - <p class="i16"> - Les voulant conserver tous deux. - </p> - <p class="i16"> - Pas un n'eut l'âme trop saisie - </p> - <p class="i16"> - Des mouvements de jalousie. - </p> - <p class="i16"> - Elle les ménagea si bien - </p> - <p class="i16"> - Qu'ils ne se dirent jamais rien. - </p> - <p class="i16"> - Jeannin la menoit en campagne - </p> - <p class="i16"> - Dans une maison de cocagne - </p> - <p class="i16"> - Que l'on appelle l'Amireau, - </p> - <p class="i16"> - Non pas séjour de houbereau, - </p> - <p class="i16"> - Mais une maison de délices, - </p> - <p class="i16"> - Où Brancas offrit ses services - </p> - <p class="i16"> - À cette jeune déité, - </p> - <p class="i16"> - Qui n'eut point d'inhumanité - </p> - <p class="i16"> - Pour un galant si plein de charmes: - </p> - <p class="i16"> - Elle rendit bientôt les armes. - </p> - <p class="i16"> - Après un mal assez amer, - </p> - <p class="i16"> - Brancas revient pour prendre l'air - </p> - <p class="i16"> - Dedans cette maison fameuse, - </p> - <p class="i16"> - Mais maison pour lui bien heureuse, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'en cet illustre séjour - </p> - <p class="i16"> - Il prit et donna de l'amour; - </p> - <p class="i16"> - Souvent lui conta des fleurettes, - </p> - <p class="i16"> - Et, dans ces douces amusettes, - </p> - <p class="i16"> - Il lui récitoit quelques vers, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il pilloit des auteurs divers. - </p> - <p class="i16"> - Un jour qu'il causoit avec elle, - </p> - <p class="i16"> - Afin de lui prouver son zèle - </p> - <p class="i16"> - Et tous les violents transports - </p> - <p class="i16"> - Qu'il ressentoit peut-être alors, - </p> - <p class="i16"> - Il lui fit voir une élégie, - </p> - <p class="i16"> - Mais forte et pleine d'énergie, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle prit pour un madrigal, - </p> - <p class="i16"> - Qui lui porta le coup fatal, - </p> - <p class="i16"> - Dont elle ne se put défendre; - </p> - <p class="i16"> - Elle acheva lors de se prendre. - </p> - <p class="i16"> - Le reste, ne se conte plus, - </p> - <p class="i16"> - J'en serois moi-même confus. - </p> - <p class="i16"> - Le voir, l'aimer, devenir grosse, - </p> - <p class="i16"> - Je ne vous dis point chose fausse, - </p> - <p class="i16"> - Se firent dès le même jour - </p> - <p class="i16"> - Qu'il lui témoigna de l'amour. - </p> - <p class="i16"> - Il n'est pourtant rien de plus vrai - </p> - <p class="i16"> - Qu'on n'y mit pas plus de délai, - </p> - <p class="i16"> - Et que dans la même journée - </p> - <p class="i16"> - La chose se vit terminée. - </p> - <p class="i16"> - Sitôt que monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - S'aperçut de ce vilain cas, - </p> - <p class="i16"> - Par un motif de conscience, - </p> - <p class="i16"> - Ou bien poussé par la finance, - </p> - <p class="i16"> - Sur quoi l'on ne pouvoit gloser, - </p> - <p class="i16"> - Il fit dessein de l'épouser. - </p> - <p class="i16"> - Bien que la dame se vît grosse, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne vouloit point de noce, - </p> - <p class="i16"> - Pourtant elle y consentit: car - </p> - <p class="i16"> - Voyant que le duc de Villars - </p> - <p class="i16"> - Étoit prêt de faire naufrage, - </p> - <p class="i16"> - Elle approuva ce mariage: - </p> - <p class="i16"> - Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret, - </p> - <p class="i16"> - Sans quelque espoir du tabouret<a id="footnotetag270" - name="footnotetag270"></a> <a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Six mois après l'affaire faite, - </p> - <p class="i16"> - Elle mit au monde Branquette<a id="footnotetag271" - name="footnotetag271"></a> <a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Ce jeune miracle d'amour - </p> - <p class="i16"> - Qui brille à présent dans la cour, - </p> - <p class="i16"> - Devant qui même la plus belle - </p> - <p class="i16"> - N'oseroit lever la prunelle, - </p> - <p class="i16"> - Et qui pourroit conter à soi - </p> - <p class="i16"> - Le cœur même de notre Roi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a> - <a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Ses beaux cheveux de couleur blonde - </p> - <p class="i16"> - Et son teint le plus beau du monde - </p> - <p class="i16"> - Réjouirent fort son papa, - </p> - <p class="i16"> - Parce que Jeannin et Malta, - </p> - <p class="i16"> - Dont il étoit en défiance, - </p> - <p class="i16"> - N'avoient aucune ressemblance - </p> - <p class="i16"> - À ce beau teint, à ces cheveux - </p> - <p class="i16"> - Dignes de mille et mille vœux. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur de Laon<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> <a - href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, qui dans - l'Église - </p> - <p class="i16"> - Fait une figure de mise, - </p> - <p class="i16"> - Et qui, comme l'on peut juger, - </p> - <p class="i16"> - Sait bien plus que son pain manger, - </p> - <p class="i16"> - Ou, pour parler sans menterie, - </p> - <p class="i16"> - Un grand laquais nommé La Brie<a id="footnotetag274" - name="footnotetag274"></a> <a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Furent père, à ce que l'on dit, - </p> - <p class="i16"> - D'une fille du même lit<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a> - <a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>. - </p> - <p class="i16"> - Mais sans choquer la révérence, - </p> - <p class="i16"> - On croit avec plus d'apparence, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle vint de ce grand prélat, - </p> - <p class="i16"> - Qui fit cela sans nul éclat; - </p> - <p class="i16"> - Et ce qui fait qu'aucun n'en doute, - </p> - <p class="i16"> - C'est que malgré la sœur Écoute, - </p> - <p class="i16"> - Et la mortification - </p> - <p class="i16"> - Que l'on souffre en religion, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne perd jamais l'envie - </p> - <p class="i16"> - De finir tristement sa vie, - </p> - <p class="i16"> - Et de donner dans ce saint lieu - </p> - <p class="i16"> - De grandes louanges à Dieu: - </p> - <p class="i16"> - Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse, - </p> - <p class="i16"> - Que ce dessein lui vient de race, - </p> - <p class="i16"> - Quoique d'autres légèrement - </p> - <p class="i16"> - En jugent peut-être autrement. - </p> - <p class="i16"> - Pour encor mieux faire la fausse, - </p> - <p class="i16"> - Chacun dit qu'elle en devint grosse - </p> - <p class="i16"> - En l'absence de son mari, - </p> - <p class="i16"> - Qui depuis en fut bien marri, - </p> - <p class="i16"> - Et qui contre son ordinaire - </p> - <p class="i16"> - En parut un peu en colère; - </p> - <p class="i16"> - Mais étant un fort bon parent<a id="footnotetag276" - name="footnotetag276"></a> <a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Il en usa modérément, - </p> - <p class="i16"> - Et ne s'en prit rien qu'à La Brie, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il chassa, dit-on, de furie, - </p> - <p class="i16"> - Ce qui fit beaucoup plus d'éclat - </p> - <p class="i16"> - Que s'il s'en fût pris au prélat. - </p> - <p class="i16"> - Mais notre adorable comtesse, - </p> - <p class="i16"> - Pour autoriser sa grossesse, - </p> - <p class="i16"> - Lui soutint, jurant de sa part, - </p> - <p class="i16"> - Que déjà devant son départ - </p> - <p class="i16"> - Sa fille avoit été conçue, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle s'en étoit aperçue. - </p> - <p class="i16"> - Le temps pourtant s'accordoit mal; - </p> - <p class="i16"> - Mais dans un endroit si fatal - </p> - <p class="i16"> - On n'examina pas la chose; - </p> - <p class="i16"> - On lui fit croire que la glose - </p> - <p class="i16"> - De ce doute fâcheux qu'il prit - </p> - <p class="i16"> - Étoit une absence d'esprit, - </p> - <p class="i16"> - Et dans ses grandes rêveries<a id="footnotetag277" - name="footnotetag277"></a> <a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Il se forgeoit ces niaiseries. - </p> - <p class="i16"> - Lors le mari le crut assez: - </p> - <p class="i16"> - Vous le croirez si vous voulez. - </p> - <p class="i16"> - À ces deux-là, qui la quittèrent, - </p> - <p class="i16"> - Deux autres fameux succédèrent: - </p> - <p class="i16"> - Chavigny, autrement de Pont<a id="footnotetag278" - name="footnotetag278"></a> <a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et d'Elbeuf<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> <a - href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, homme assez - profond - </p> - <p class="i16"> - Dans la science de la chasse, - </p> - <p class="i16"> - Qui remplissoit fort bien sa place, - </p> - <p class="i16"> - Lorsqu'il appliquoit ses efforts - </p> - <p class="i16"> - Après quelque grand bruit d'alors. - </p> - <p class="i16"> - Il lui contoit pour l'ordinaire - </p> - <p class="i16"> - Tous les faits de son chien Cerbère, - </p> - <p class="i16"> - S'il s'étoit jeté tout à coup - </p> - <p class="i16"> - Sur quelque cerf ou quelque loup, - </p> - <p class="i16"> - Si le chevreuil ou bien le lièvre - </p> - <p class="i16"> - Avoit eu ce jour-là la fièvre, - </p> - <p class="i16"> - En se voyant dessus ses fins - </p> - <p class="i16"> - À la merci de ses mâtins. - </p> - <p class="i16"> - L'autre, qui paraissoit plus sage, - </p> - <p class="i16"> - Étoit aussi d'un autre usage. - </p> - <p class="i16"> - C'étoit un homme libéral, - </p> - <p class="i16"> - Qui donnoit tout, ou bien, ou mal; - </p> - <p class="i16"> - Même l'on dit, entre autre chose - </p> - <p class="i16"> - (Que personne de vous ne glose), - </p> - <p class="i16"> - Qu'avant que de lui dire adieu, - </p> - <p class="i16"> - Il lui meubla son prié-Dieu<a id="footnotetag280" - name="footnotetag280"></a> <a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Mais des plus beaux bijoux du monde, - </p> - <p class="i16"> - De tout ce que la terre et l'onde - </p> - <p class="i16"> - Fournissent de plus précieux, - </p> - <p class="i16"> - Et de plus éclatant aux yeux. - </p> - <p class="i16"> - Combien cet amant plein de zèle - </p> - <p class="i16"> - A-t-il souffert de maux pour elle! - </p> - <p class="i16"> - Il a blanchi dessous le faix, - </p> - <p class="i16"> - Outre sa dépense et ses frais. - </p> - <p class="i16"> - Quelle auroit donc été sa peine, - </p> - <p class="i16"> - S'il eût aimé quelque inhumaine! - </p> - <p class="i16"> - Sans rendre ces deux mécontents, - </p> - <p class="i16"> - Elle avoit dès ce même temps - </p> - <p class="i16"> - L'abbé Nardy, amant de Galle<a id="footnotetag281" - name="footnotetag281"></a> <a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Dont l'âme n'est point libérale, - </p> - <p class="i16"> - Qui la voyoit comme voisin - </p> - <p class="i16"> - Depuis le soir jusqu'au matin. - </p> - <p class="i16"> - Dedans ce temps-là même encore, - </p> - <p class="i16"> - Malta, qui l'aime et qui l'adore, - </p> - <p class="i16"> - Revint, mais plus secrètement - </p> - <p class="i16"> - Montrer qu'il étoit son amant, - </p> - <p class="i16"> - Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres; - </p> - <p class="i16"> - Et parmi tant de bons apôtres, - </p> - <p class="i16"> - Sans savoir d'où cela venoit, - </p> - <p class="i16"> - Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit, - </p> - <p class="i16"> - Lâcherai-je cette parole? - </p> - <p class="i16"> - Que la dame avoit la vérole. - </p> - <p class="i16"> - On consulta dessus ce fait - </p> - <p class="i16"> - Un homme en ce métier parfait, - </p> - <p class="i16"> - Qui la voulut prendre en sa charge: - </p> - <p class="i16"> - C'est le sage monsieur Le Large, - </p> - <p class="i16"> - Homme qui n'a point de pareil - </p> - <p class="i16"> - En tout ce que voit le soleil. - </p> - <p class="i16"> - Sans songer d'où le mal procède, - </p> - <p class="i16"> - On résout d'y donner remède; - </p> - <p class="i16"> - L'on convient pour cela de prix. - </p> - <p class="i16"> - Le jour même, dit-on, fut pris - </p> - <p class="i16"> - Mais la guérison fut remise - </p> - <p class="i16"> - Malgré quelque potion prise, - </p> - <p class="i16"> - À cause que dans cet instant - </p> - <p class="i16"> - L'argent n'étoit pas bien comptant. - </p> - <p class="i16"> - Comme elle avoit un cœur de roche, - </p> - <p class="i16"> - Pour éviter quelque reproche - </p> - <p class="i16"> - Qu'on lui faisoit en son quartier, - </p> - <p class="i16"> - Même gens de galant métier, - </p> - <p class="i16"> - Pour tromper tant de sentinelles, - </p> - <p class="i16"> - Elle prend celui des Tournelles, - </p> - <p class="i16"> - Et sans avoir d'autre raison, - </p> - <p class="i16"> - Elle abandonne sa maison; - </p> - <p class="i16"> - Puis prend la rue de Vienne, - </p> - <p class="i16"> - Quartier plus propre à la fredaine, - </p> - <p class="i16"> - Et déjà beaucoup plus fameux - </p> - <p class="i16"> - Pour tous les larcins amoureux. - </p> - <p class="i16"> - Bien que personne ne la suive, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne se croit pas oisive: - </p> - <p class="i16"> - Messieurs Paget<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> <a - href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a> et Monerot<a - id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> <a href="#footnote283"><sup - class="sml">283</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Y furent bientôt pris au mot. - </p> - <p class="i16"> - Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue, - </p> - <p class="i16"> - Et l'un et l'autre d'eux se tue - </p> - <p class="i16"> - De lui faire mille présents. - </p> - <p class="i16"> - Elle, pour les rendre contents, - </p> - <p class="i16"> - De peur que l'un des deux s'offense, - </p> - <p class="i16"> - Avoit beaucoup de complaisance; - </p> - <p class="i16"> - Elle prenoit à toute main, - </p> - <p class="i16"> - Croyoit qu'il eût été vilain - </p> - <p class="i16"> - De refuser avec audace - </p> - <p class="i16"> - Des présents faits de bonne grâce. - </p> - <p class="i16"> - Ils avoient dans leur passion - </p> - <p class="i16"> - Tous deux de l'émulation: - </p> - <p class="i16"> - Si l'un envoyoit une table - </p> - <p class="i16"> - D'une fabrique inimitable, - </p> - <p class="i16"> - L'autre renvoyoit dès le soir - </p> - <p class="i16"> - Un parfaitement beau miroir; - </p> - <p class="i16"> - Si l'un d'eux chômoit une fête, - </p> - <p class="i16"> - L'autre se mettoit dans la tête - </p> - <p class="i16"> - Depuis le soir jusqu'au matin - </p> - <p class="i16"> - De la régaler d'un festin. - </p> - <p class="i16"> - Mais les fortunes bien prospères - </p> - <p class="i16"> - Sont celles qui ne durent guères: - </p> - <p class="i16"> - Bientôt une adroite beauté - </p> - <p class="i16"> - Eut tout ce mystère gâté, - </p> - <p class="i16"> - Et par une intrigue nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Lui ravit ses amans fidèles. - </p> - <p class="i16"> - C'est d'Olonne<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> <a - href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> qui fit ce coup - </p> - <p class="i16"> - Environ entre chien et loup. - </p> - <p class="i16"> - Jamais rien ne fut plus sensible - </p> - <p class="i16"> - Que ce larcin irrémissible; - </p> - <p class="i16"> - Mais dans l'espoir de se venger - </p> - <p class="i16"> - Elle n'y voulut pas songer: - </p> - <p class="i16"> - Sans bruit elle se laissa faire. - </p> - <p class="i16"> - Le sieur Fleuri<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> <a - href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, vilain compère - </p> - <p class="i16"> - (Ceci soit dit sans l'offenser), - </p> - <p class="i16"> - Et plus laid qu'on ne peut penser, - </p> - <p class="i16"> - Le diable (Dieu me le pardonne), - </p> - <p class="i16"> - Armé des armes qu'on lui donne, - </p> - <p class="i16"> - Non, n'est pas si laid que celui - </p> - <p class="i16"> - Qui charmoit alors son ennui. - </p> - <p class="i16"> - Sa mine étoit plus dégoûtante - </p> - <p class="i16"> - Que les courroies d'une tente; - </p> - <p class="i16"> - Son teint d'un vieil mort et huileux - </p> - <p class="i16"> - Éclatoit d'un lustre terreux; - </p> - <p class="i16"> - Ses cheveux, sa barbe maussade, - </p> - <p class="i16"> - Son haleine pire que cade<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a> - <a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Et le tout d'un monstre infernal, - </p> - <p class="i16"> - S'il n'avoit été libéral, - </p> - <p class="i16"> - L'auroient certes, comme je pense, - </p> - <p class="i16"> - Fait haïr de toute la France. - </p> - <p class="i16"> - Il faisoit donc quelques présents, - </p> - <p class="i16"> - Mais qui pourtant n'étoient pas grands: - </p> - <p class="i16"> - Des essences et des pommades, - </p> - <p class="i16"> - Des citrons doux pour les malades, - </p> - <p class="i16"> - Des raisins doux de Languedoc - </p> - <p class="i16"> - Pour le carême, c'étoit hoc, - </p> - <p class="i16"> - Et quelque autre chose semblable, - </p> - <p class="i16"> - Non pas d'un prix inimitable; - </p> - <p class="i16"> - Mais pour être parfait amant, - </p> - <p class="i16"> - Suffit de donner seulement. - </p> - <p class="i16"> - Bien que Fleuri logeât chez elle, - </p> - <p class="i16"> - Elle ne lui fut pas fidèle. - </p> - <p class="i16"> - Comme un cent ne suffisoit pas, - </p> - <p class="i16"> - D'Épagni<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> <a - href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a> eut le même cas, - </p> - <p class="i16"> - Du même temps, à la même heure, - </p> - <p class="i16"> - Homme encore laid, ou je meure, - </p> - <p class="i16"> - Qui, sans le bon monsieur Fleuri, - </p> - <p class="i16"> - Qui sur lui l'auroit enchéri, - </p> - <p class="i16"> - Il auroit été, si je n'erre, - </p> - <p class="i16"> - Le plus laid homme de la terre, - </p> - <p class="i16"> - Commençant à s'émanciper, - </p> - <p class="i16"> - Lui montroit l'art de bien piper, - </p> - <p class="i16"> - À quelque jeu que ce pût être - </p> - <p class="i16"> - Sans que l'on pût le reconnoître. - </p> - <p class="i16"> - C'est où bien des gens ont recours - </p> - <p class="i16"> - Et qui lui fut d'un grand secours. - </p> - <p class="i16"> - Avant qu'elle eût cette science, - </p> - <p class="i16"> - Elle perdit, mais d'importance. - </p> - <p class="i16"> - Mais vous allez tous admirer - </p> - <p class="i16"> - Comme elle s'en sut bien payer. - </p> - <p class="i16"> - Au carnaval, temps de remarque, - </p> - <p class="i16"> - Notre jeune et vaillant monarque, - </p> - <p class="i16"> - Pour chasser mille ennuis fâcheux, - </p> - <p class="i16"> - Dansoit un ballet somptueux: - </p> - <p class="i16"> - Brancas, cette jeune merveille, - </p> - <p class="i16"> - Qui a le pas fin et l'oreille, - </p> - <p class="i16"> - Dans ce ballet, non par hasard, - </p> - <p class="i16"> - Représentoit, dit-on, un art<a id="footnotetag288" - name="footnotetag288"></a> <a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Oui, c'étoit la Géométrie: - </p> - <p class="i16"> - Son habit couleur de prairie, - </p> - <p class="i16"> - Et qui valoit son pesant d'or, - </p> - <p class="i16"> - M'en fait ressouvenir encor. - </p> - <p class="i16"> - En attendant, comme je pense, - </p> - <p class="i16"> - Que son tour vint d'entrer en danse, - </p> - <p class="i16"> - Hélas! monsieur de Relabbé - </p> - <p class="i16"> - La fit bien venir à jubé; - </p> - <p class="i16"> - Sans vous conter des hyperboles - </p> - <p class="i16"> - Lui gagna dix-huit cents pistoles. - </p> - <p class="i16"> - Après un semblable malheur, - </p> - <p class="i16"> - On ne dansa pas de bon cœur. - </p> - <p class="i16"> - La somme n'étant pas payée, - </p> - <p class="i16"> - Elle en fut moins mortifiée, - </p> - <p class="i16"> - Car, comme cet homme de cour - </p> - <p class="i16"> - Alla la voir un autre jour, - </p> - <p class="i16"> - Il se paya d'une monnoie - </p> - <p class="i16"> - Qu'il reçut même avecque joie, - </p> - <p class="i16"> - Et qu'on entend à demi-mot - </p> - <p class="i16"> - À moins que de passer pour sot. - </p> - <p class="i16"> - Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire, - </p> - <p class="i16"> - Puisque lui-même en fait l'histoire. - </p> - <p class="i16"> - Dans ce temps-là monsieur Jeannin - </p> - <p class="i16"> - La revit, sans qu'aucun venin - </p> - <p class="i16"> - D'une immortelle jalousie - </p> - <p class="i16"> - Lui vint troubler la fantaisie; - </p> - <p class="i16"> - Elle le reçut de bon œil, - </p> - <p class="i16"> - Et l'eût aimé jusqu'au cercueil, - </p> - <p class="i16"> - Sans qu'une méchante personne - </p> - <p class="i16"> - Le lui ravit: ce fut d'Olonne - </p> - <p class="i16"> - Qui luit prit encor celui-ci - </p> - <p class="i16"> - Et bien d'autres qu'on sait aussi. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur de Beaufort<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a> - <a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, ce grand - homme, - </p> - <p class="i16"> - Que l'on connoît dès qu'on le nomme, - </p> - <p class="i16"> - Depuis les plus petits enfans - </p> - <p class="i16"> - Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents, - </p> - <p class="i16"> - La consola de cette perte; - </p> - <p class="i16"> - Tous les jours elle étoit alerte - </p> - <p class="i16"> - Pour épier où ce héros - </p> - <p class="i16"> - Lui pourroit parler en repos. - </p> - <p class="i16"> - J'aurois de quoi vous faire rire, - </p> - <p class="i16"> - Si je voulois ici vous dire - </p> - <p class="i16"> - Mille et mille discours sans fin, - </p> - <p class="i16"> - Et les rendez-vous du jardin - </p> - <p class="i16"> - Du fameux hôtel de Vendôme<a id="footnotetag290" - name="footnotetag290"></a> <a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Où, bien souvent, comme un fantôme - </p> - <p class="i16"> - J'ai connu ce maître paillard - </p> - <p class="i16"> - L'attendre tout seul à l'écart. - </p> - <p class="i16"> - Mais, hélas! la beauté qu'il aime - </p> - <p class="i16"> - Le publie trop elle-même - </p> - <p class="i16"> - Pour vous le réciter ainsi. - </p> - <p class="i16"> - Peut-être savez-vous aussi - </p> - <p class="i16"> - Les discours que de leur fenêtre - </p> - <p class="i16"> - Ils se faisoient sans trop paroître, - </p> - <p class="i16"> - Parce que monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - Dessus ce point ne railloit pas, - </p> - <p class="i16"> - De quoi pourtant chacun s'étonne, - </p> - <p class="i16"> - Le voyant si bonne personne. - </p> - <p class="i16"> - Monsieur le maréchal d'Estrez<a id="footnotetag291" - name="footnotetag291"></a> <a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Qui, je crois, comme vous savez, - </p> - <p class="i16"> - N'a pas l'âme trop libérale, - </p> - <p class="i16"> - Etoit encor de sa cabale. - </p> - <p class="i16"> - Jugez un peu s'il l'aimoit bien, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'il lui fit présent d'un chien, - </p> - <p class="i16"> - Mais d'un joli chien de Boulogne, - </p> - <p class="i16"> - Petit et de camuse trogne. - </p> - <p class="i16"> - Mais comme son affection - </p> - <p class="i16"> - Augmentoit sa prétention, - </p> - <p class="i16"> - Il lui fit un don plus solide: - </p> - <p class="i16"> - C'étoit un petit coffre vide, - </p> - <p class="i16"> - Mais ajusté fort joliment, - </p> - <p class="i16"> - Et qui, dit-on, étoit d'argent. - </p> - <p class="i16"> - Après, contrefaisant la prude, - </p> - <p class="i16"> - Elle mit toute son étude - </p> - <p class="i16"> - À corrompre monsieur Fouquet<a id="footnotetag292" - name="footnotetag292"></a> <a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>; - </p> - <p class="i16"> - Déjà de plus d'un affiquet - </p> - <p class="i16"> - Elle orne sa divine tresse, - </p> - <p class="i16"> - Elle le flatte et le caresse; - </p> - <p class="i16"> - Mais lui, toujours comme un glaçon, - </p> - <p class="i16"> - Ne mordoit point à l'hameçon. - </p> - <p class="i16"> - Jamais on ne le sut surprendre. - </p> - <p class="i16"> - Il avoit une amitié tendre - </p> - <p class="i16"> - Pour son bonhomme de mari - </p> - <p class="i16"> - Dont on ne l'a jamais guéri. - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que l'amour nous suggère - </p> - <p class="i16"> - Près de lui ne servoit de guère; - </p> - <p class="i16"> - Malgré tous ses divins appas - </p> - <p class="i16"> - Cet amant ne l'écouta pas. - </p> - <p class="i16"> - Alors on voit qu'elle s'écrie: - </p> - <p class="i16"> - «Voilà ma science finie - </p> - <p class="i16"> - Sans que tu me sois converti, - </p> - <p class="i16"> - Et j'en aurai le démenti! - </p> - <p class="i16"> - Dussé-je mourir dans la peine, - </p> - <p class="i16"> - Je veux que ton âme inhumaine, - </p> - <p class="i16"> - Plus fière que dame à certon<a id="footnotetag293" - name="footnotetag293"></a> <a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - Chante dessus un autre ton.» - </p> - <p class="i16"> - Alors, le prenant de furie - </p> - <p class="i16"> - Dans cette grande galerie - </p> - <p class="i16"> - Que nous prenons à Saint-Mandé<a id="footnotetag294" - name="footnotetag294"></a> <a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>, - </p> - <p class="i16"> - L'œil en feu comme un possédé, - </p> - <p class="i16"> - Malgré ce qu'il put entreprendre, - </p> - <p class="i16"> - Elle le force de se rendre. - </p> - <p class="i16"> - Et l'on dit, malgré qu'il en eût, - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle en fit ce qu'elle voulut; - </p> - <p class="i16"> - Et lorsqu'il eut quitté sa patte, - </p> - <p class="i16"> - Après l'avoir nommée ingrate - </p> - <p class="i16"> - Et fait quelques discours confus, - </p> - <p class="i16"> - Il jura de ne tomber plus. - </p> - <p class="i16"> - Son serment ne fut pas frivole, - </p> - <p class="i16"> - Car depuis il lui tint parole. - </p> - <p class="i16"> - Alors que ce surintendant<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a> - <a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a> - </p> - <p class="i16"> - Fut frappé de cet accident - </p> - <p class="i16"> - Qui, par une chute commune, - </p> - <p class="i16"> - Entraîna plus d'une fortune, - </p> - <p class="i16"> - Dieu sait quels furent ses regrets! - </p> - <p class="i16"> - Cela m'importe fort peu; mais, - </p> - <p class="i16"> - À ce que l'on me persuade, - </p> - <p class="i16"> - Elle fut tout à fait malade, - </p> - <p class="i16"> - Et même, à ne vous mentir point, - </p> - <p class="i16"> - Elle en perdit son embonpoint. - </p> - <p class="i16"> - Depuis, lorsque ses amis virent - </p> - <p class="i16"> - Que les choses se ralentirent, - </p> - <p class="i16"> - Recouvrant un peu de santé, - </p> - <p class="i16"> - On vit renaître sa beauté. - </p> - <p class="i16"> - À peine chacun la découvre - </p> - <p class="i16"> - Qu'elle alla loger dans le Louvre, - </p> - <p class="i16"> - Et sans savoir quasi pourquoi - </p> - <p class="i16"> - On la voit bien auprès du Roi. - </p> - <p class="i16"> - D'autres n'en disent pas de même, - </p> - <p class="i16"> - Disant que c'est elle qui l'aime, - </p> - <p class="i16"> - Et qu'elle s'efforce en tous lieux - </p> - <p class="i16"> - De se trouver devant ses yeux; - </p> - <p class="i16"> - Que d'une manière obligeante, - </p> - <p class="i16"> - Près de lui fait toujours l'amante, - </p> - <p class="i16"> - Et que, redoublant ses appas, - </p> - <p class="i16"> - Fait très souvent le premier pas. - </p> - <p class="i16"> - La raison sur quoi l'on se fonde, - </p> - <p class="i16"> - C'est que le plus grand Roi du monde, - </p> - <p class="i16"> - Qui d'un regard peut tout charmer, - </p> - <p class="i16"> - Et qui n'a, pour se faire aimer, - </p> - <p class="i16"> - Qu'à jeter l'œil sur la plus belle, - </p> - <p class="i16"> - Qui ne connoît point de cruelle, - </p> - <p class="i16"> - Ne voudroit pas faire un tel choix. - </p> - <p class="i16"> - Lors l'on entendit une voix, - </p> - <p class="i16"> - Qui dit d'un ton digne de marque, - </p> - <p class="i16"> - Nous parlant de ce grand monarque: - </p> - <p class="i16"> - «Hélas! pourquoi s'en étonner, - </p> - <p class="i16"> - Puisqu'on le veut abandonner - </p> - <p class="i16"> - Aux caresses d'une importune - </p> - <p class="i16"> - Qui n'étoit plus bonne fortune, - </p> - <p class="i16"> - Et qui désormais au cercueil - </p> - <p class="i16"> - Ne peut entrer qu'avec un œil<a id="footnotetag296" - name="footnotetag296"></a> <a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>?» - </p> - <p class="i16"> - Une raison si convainquante - </p> - <p class="i16"> - Fit que l'on eut bien de la pente - </p> - <p class="i16"> - À croire que ce Roi fameux - </p> - <p class="i16"> - Pourroit bien répondre à ses vœux, - </p> - <p class="i16"> - Quoique l'on soutienne en cachette - </p> - <p class="i16"> - Que le tout n'est que pour Branquette, - </p> - <p class="i16"> - Dont je donne certificat, - </p> - <p class="i16"> - Étant un mets plus délicat, - </p> - <p class="i16"> - Plus savoureux et plus d'élite - </p> - <p class="i16"> - Pour un prince de ce mérite. - </p> - <p class="i16"> - Cependant monsieur de Brancas - </p> - <p class="i16"> - Ferme l'œil à tout ce tracas, - </p> - <p class="i16"> - Et d'une âme toute pieuse, - </p> - <p class="i16"> - Pour mener une vie heureuse - </p> - <p class="i16"> - Et libre de tous les chagrins, - </p> - <p class="i16"> - Vers le ciel élevant ses mains, - </p> - <p class="i16"> - Offre à Dieu tout ce que peut faire - </p> - <p class="i16"> - Et la jeune fille et la mère, - </p> - <p class="i16"> - Et sans en concevoir de fiel - </p> - <p class="i16"> - Reçoit tout comme don du ciel, - </p> - <p class="i16"> - Soit qu'il eût à souffrir des princes, - </p> - <p class="i16"> - Ou des gouverneurs des provinces, - </p> - <p class="i16"> - Des prélats, des abbés, des rois, - </p> - <p class="i16"> - Des partisans et des bourgeois. - </p> - <br /> - <p class="i16"> - Voilà mon histoire finie; - </p> - <p class="i16"> - Jugez si dans ma litanie - </p> - <p class="i16"> - Ce jeune miracle d'amour - </p> - <p class="i16"> - Ne pourra pas entrer un jour. - </p> - <p class="i16"> - Vous qui connaissez cette belle, - </p> - <p class="i16"> - Contez-lui comme une nouvelle - </p> - <p class="i16"> - Tout ce que mon histoire en dit, - </p> - <p class="i16"> - Puisque je mourrois de dépit - </p> - <p class="i16"> - Si, sans choquer sa modestie, - </p> - <p class="i16"> - Elle n'en étoit avertie, - </p> - <p class="i16"> - Espérant avoir le bonheur - </p> - <p class="i16"> - De lui montrer un jour l'auteur. - </p> - </div> - </div> - </div> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a - href="#footnotetag265"> (retour) </a> Mathieu Garnier. Sa succession, - dit le <i>Catalogue des partisans</i>, a été «un des principaux piliers - de la maltôte de son temps, tant par création de nouveaux offices que - par attribution de droits et taxes sur les anciens.» Cf. <i>Courrier de - la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 1, p. 167. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a - href="#footnotetag266"> (retour) </a> Marguerite de Montmorency, femme - du prince de Condé. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a - href="#footnotetag267"> (retour) </a> Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné - qu'il faut lire: M. d'Acigné étoit de la maison de Brissac; c'est - d'Isigny. François de Brecey, seigneur d'Isigny en Normandie, fut en - effet le premier mari de Suzanne Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer - de lui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a - href="#footnotetag268"> (retour) </a> Ce n'est pas Maltha, mais Matha - qu'il faut lire. Charles de Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en - Saintonge, ami de l'abbé chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de - M. Moreau, dans sa savante édition des <i>Courriers de la Fronde</i>, - Bibl. elzev., t. 2, p. 250, 251, 294. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a - href="#footnotetag269"> (retour) </a> Petit-fils, par sa mère, du - président Jeannin de Castille. La femme de Chalais, à qui Richelieu fit - trancher la tête, étoit sa sœur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a - href="#footnotetag270"> (retour) </a> L'espoir qu'elle avoit de voir son - mari devenir duc, par la mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint - pas les honneurs dus aux duchesses, dont le plus particulier étoit - d'avoir un tabouret chez la reine. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a - href="#footnotetag271"> (retour) </a> Branquette, c'est-à-dire - mademoiselle de Brancas, épousa, le 2 février 1667, le prince - d'Harcourt, et mourut en 1673. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a - href="#footnotetag272"> (retour) </a> Un couplet satirique du temps - disoit en effet: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Brancas vend sa fille au roy - </p> - <p class="i16"> - Et sa femme au gros Louvoy. - </p> - </div> - </div> - <p> - Voy. le <i>Dict des Préc.</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a - href="#footnotetag273"> (retour) </a> César d'Estrées, évêque-duc de - Laon, pair de France en 1653. Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il - fut reçu à l'Académie françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette - compagnie. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a - href="#footnotetag274"> (retour) </a> Le même nom du laquais se retrouve - dans un vaudeville que nous avons cité dans notre édition du <i>Dictionnaire - des Précieuses</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a - href="#footnotetag275"> (retour) </a> La seconde fille, avouée du moins, - de madame de Brancas, épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de - Brancas, duc de Villars; elle n'entra donc point en religion. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a - href="#footnotetag276"> (retour) </a> La mère du comte de Brancas étoit - Julienne Hippolyte d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et - tante de César d'Estrées, évêque de Laon. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a - href="#footnotetag277"> (retour) </a> Nous avons déjà dit que le comte - de Brancas sembloit être l'original du portrait que La Bruyère a tracé - du distrait, sous le nom de Ménalque. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a - href="#footnotetag278"> (retour) </a> Armand-Léon Le Bouthillier, comte - de Chavigny, seigneur de Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon - Le Bouthillier de Chavigny et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658, - Élisabeth Bossuet, et mourut en 1684. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a - href="#footnotetag279"> (retour) </a> Charles de Lorraine, troisième du - nom, duc d'Elbeuf, gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a - href="#footnotetag280"> (retour) </a> Nous écrivons <i>prié-Dieu</i> et - non <i>prie-Dieu</i> pour conserver la mesure du vers, et surtout parce - que la deuxième forme n'étoit pas encore admise. Richelet ne donne que - la première; Furetière admet les deux, et le Dictionnaire de Trévoux, - qui les conserve, n'emploie pas la seconde dans ses exemples. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a - href="#footnotetag281"> (retour) </a> Je proposerois de lire: «amant de - balle», c'est-à-dire «de pacotille», comme dans le vers de Molière: - </p> - <p class="mid"> - Allez, rimeur de balle, opprobre du métier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a - href="#footnotetag282"> (retour) </a> Maître des requêtes, puis - intendant des finances. Voy. t. 1, p. 16, et <i>Dictionnaire des - Précieuses</i>, t. 2, p. 318. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a - href="#footnotetag283"> (retour) </a> Partisan fameux, comme Paget. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a - href="#footnotetag284"> (retour) </a> Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et - sur sa femme, t. 1, p. 1-153. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a - href="#footnotetag285"> (retour) </a> Peut-être est-ce ce marquis de - Fleuri, grand personnage de Savoie, qui vint en France vers cette - époque, et avec qui <i>Mademoiselle</i> se lia à Fontainebleau. Voy. ses - <i>Mémoires</i>, édit. Maëstricht, t. 4. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a - href="#footnotetag286"> (retour) </a> Pour <i>cacade</i>, dans un sens - maintenant perdu, mais facile à comprendre. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a - href="#footnotetag287"> (retour) </a> Sur cette simple mention, il nous - est impossible de donner des renseignements précis. Nous connoissons - sous ce nom un abbé d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où, - pour le remercier de quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui - disoit: - </p> - <div class="poem"> - <div class="stanza"> - <p class="i16"> - Adieu, cher abbé de mon âme; - </p> - <p class="i16"> - Cupidon vous doint belle dame, - </p> - <p class="i16"> - Car maints prelats de ce temps-cy - </p> - <p class="i16"> - Aiment belles dames aussy, - </p> - <p class="i16"> - Et j'en connois d'assez peu sages - </p> - <p class="i16"> - Pour enganymeder leurs pages. - </p> - </div> - </div> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a - href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Le Ballet des Arts</i>, paroles - de Benserade, musique de Lully, fut dansé pour la première fois par Sa - Majesté le 8 janvier 1663. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a - href="#footnotetag289"> (retour) </a> François de Vendôme, duc de - Beaufort, le roi des Halles. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a - href="#footnotetag290"> (retour) </a> Cet hôtel étoit situé dans la rue - Saint-Honoré, non loin du couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui - l'avoit fait construire, l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et - d'un bois d'une grandeur considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a - href="#footnotetag291"> (retour) </a> François-Annibal d'Estrées, - marquis de Cœuvres, maréchal de France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. - Voy. ci-dessus, p. 243. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a - href="#footnotetag290"> (retour) </a> Fouquet, surintendant des - finances, étoit fort peu délicat cependant en matière d'amour. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a - href="#footnotetag293"> (retour) </a> Peut-être faut-il lire: <i>dame - Alecton</i>?--La 1re édit., comme toutes les autres, donne: <i>dame à - certon</i>. Mais ce texte de 1668 est si mauvais qu'on a dû presque - toujours le modifier. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a - href="#footnotetag294"> (retour) </a> La maison que Fouquet avoit bâtie - à Saint-Mandé étoit le lieu ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est - là que l'on saisit la fameuse cassette où tant de lettres - compromettantes furent trouvées et que le roi fit généreusement brûler. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a - href="#footnotetag295"> (retour) </a> Nous n'avons pas à rappeler ici - les détails de la chute de Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son - arrestation à Nantes. Cette chute, comme le dit l'auteur, - </p> - <p class="mid"> - Entraîna plus d'une fortune. - </p> - <p> - Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de - ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches - présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son - malheur. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a - href="#footnotetag296"> (retour) </a> Madame de Beauvais, une des - premières femmes qui s'attachèrent à le séduire, étoit borgne. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <a name="c10" id="c10"></a> <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h5> - LA - </h5> - <h1> - FRANCE GALANTE - </h1> - <h5> - OU - </h5> - <h3> - HISTOIRES AMOUREUSES - </h3> - <h4> - DE LA COUR. - </h4> - <p class="mid"> - (<i>Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc.</i>) - </p> - <p> - <br /> - </p> - <hr class="short" /> - <p> - <br /> - </p> - <p> - <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>amais cour ne fut - si galante que celle du grand Alcandre<a id="footnotetag297" - name="footnotetag297"></a> <a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>. - Comme il étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir - de suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien - auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt. - Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur de - n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce que la - bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à courir après - les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les méprisèrent, - d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si ce n'est que - le tempérament l'emporta sur la réflexion. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a - href="#footnotetag297"> (retour) </a> Le nom de <i>grand Alcandre</i>, - qui étoit celui du roi Henri IV dans le pamphlet célèbre attribué à la - princesse de Conti, a été depuis appliqué à Louis XIV, <i>l'homme - puissant</i> (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος); et quand parurent, en 1695, - les <i>Intrigues amoureuses de la cour de France</i>, l'éditeur de - Cologne, rappelant le succès des <i>Conquêtes amoureuses du grand - Alcandre</i>, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu en France que le - nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on veut parler du - Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le nom du Roi à - celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> <a - href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> fut de celles-là. Elle - passoit pour une des plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit - encore plus d'agrément dans l'esprit que dans le visage<a - id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> <a href="#footnote299"><sup - class="sml">299</sup></a>. Mais toutes ces belles qualités étoient - effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée aux plus insignes - fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus rien. Elle étoit - d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son alliance autant que sa - beauté avoit été causé que M. de Montespan l'avoit recherchée en mariage, - et l'avoit préférée à quantité d'autres qui auroient beaucoup mieux - accommodé ses affaires. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a - href="#footnotetag298"> (retour) </a> Madame de Montespan étoit - Françoise-Athénaïs de Rochechouart, fille de Gabriel, marquis de - Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née en 1641, elle épousa, en - 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, marquis de Montespan et - d'Antin, et mourut le 28 mai 1707. - </p> - <p> - Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de - Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de - Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis - Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant - de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur - de dix-huit cent mille écus.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a - href="#footnotetag299"> (retour) </a> «J'ai beaucoup d'inclination pour - elle, qui est fort aimable, dit mademoiselle de Montpensier; c'est une - race de beaucoup d'esprit, et d'esprit fort agréable, que les - Mortemart.» (<i>Mém. de Montpensier</i>, VII, 42.) - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir - prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands - desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce - temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté, - mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit - entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de chercher - parti ailleurs. - </p> - <p> - Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne<a - id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> <a href="#footnote300"><sup - class="sml">300</sup></a>, elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand - Alcandre, qui lui témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire - qu'il pouvoit être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour - elle qui approchât de l'amour<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a> - <a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Monsieur surprit - par là un grand nombre de personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour - le beau sexe; mais le chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel - attachement, fit revenir bientôt le prince à ses premières inclinations; - et comme il avoit son étoile, madame de Montespan n'eut que des - apparences, pendant qu'il eut toute la part dans ses bonnes grâces. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a - href="#footnotetag300"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 151. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a - href="#footnotetag301"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 111. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que - pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée - quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine, - qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de - mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui s'en - consola avec le chevalier de Lorraine. - </p> - <p> - La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de - toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun<a id="footnotetag302" - name="footnotetag302"></a> <a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>, - favori du grand Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine - fort médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes - qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi qui - faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le quittoit pas - volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit auprès du Roi - le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, qui avoit ouï - parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par expérience si on - ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit effectivement, ne dédaigna - pas les offres de service qu'il lui fit. Cependant, comme il y avoit - beaucoup de politique mêlée avec sa curiosité, elle le fit languir pendant - cinq ou six semaines sans lui vouloir accorder la dernière faveur; et - pendant qu'elle le faisoit attendre, il arriva une affaire à ce favori qui - le devoit perdre auprès de son maître, s'il n'eût été plus heureux que - sage. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a - href="#footnotetag302"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et - suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes, - n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes du - commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se sentoit - épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien aise de - satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la princesse de - Monaco<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> <a - href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, dont M. de Lauzun - possédoit les bonnes grâces; et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à - cause de ses grandes qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver - l'amitié de la princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de - madame de Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit - découvert la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement<a - id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> <a href="#footnote304"><sup - class="sml">304</sup></a>, et la menaça, s'il s'apercevoit du contraire, - de la perdre de réputation dans le monde. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a - href="#footnotetag303"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134 et 138. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a - href="#footnotetag304"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134, le passage cité - de l'abbé de Choisy, qui montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV - se morfondre dans un corridor, à la porte de madame de Monaco. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent penser - à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, prenant en - même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle n'avoit point - fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de Lauzun à la guerre, - où il avoit une grande charge<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a> - <a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Ainsi le grand - Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux ou - trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et en - devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit point à - l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il voyoit bien - cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour jouir - paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne seroit pas - dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du moins qu'il - s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un perfide plutôt - que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé; mais qu'il étoit - bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper dorénavant. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a - href="#footnotetag305"> (retour) </a> Il étoit alors colonel-général des - dragons. - </p> - </blockquote> - <p> - Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et - que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa - pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie - continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il - extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à - celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé. M. - de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; qu'il - savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable de sa - fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous les - autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de lui - dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire encore - quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand Alcandre le - prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre heures pour se - résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il verroit ce qu'il - auroit à faire. - </p> - <p> - L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un désespoir - inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit d'arriver à - l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir avec lui, il - s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa un grand - miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de Monaco s'en - plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un fou dont elle - alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit souffert lui-même - des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit tout cela, considérant - bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les bonnes grâces d'une dame - qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit. - </p> - <p> - Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il étoit - résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne lui - donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en colère - contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel état qu'il - auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M. de Lauzun, - n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui répondit que tout - le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la charge de général des - dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il l'avoit bien prévu, il en - avoit la démission dans sa poche. Il la tira en même temps et la lui jeta - sur une table auprès de laquelle il étoit assis; ce qui fâcha tellement le - grand Alcandre, qu'il l'envoya à l'heure même à la Bastille. On fut étonné - de sa disgrâce, personne ne sachant encore ce qui étoit arrivé, et - devinant encore moins jusqu'où avoit été la brutalité de ce favori. - </p> - <p> - Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement - qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine - de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler - dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces du - grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on - s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la - possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir, - n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui - revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun - demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le grand - Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit eu pour - lui. - </p> - <p> - Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde - qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, - chacun s'empressa de lui donner des marques de son attachement. Madame de - Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses dernières faveurs. Cette - nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de Lauzun de l'infidélité de la - princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne songeât à s'en venger. Il en - trouva l'occasion quelques jours après. Cette dame étoit assise avec - plusieurs autres sur un lit de gazon, et ayant la main sur l'herbe: il mit - son talon dessus, comme par mégarde; puis ayant fait une pirouette pour - appuyer davantage, il se tourna vers elle, faisant semblant de lui - demander pardon. - </p> - <p> - La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri; - mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de Lauzun - affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit comprendre à - tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter contre un homme - sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit intérêt de - conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son ressentiment - en reproches, sans y vouloir répondre que par des soumissions et des - excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées de les accommoder, la - princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour ne leur pas donner à - connoître clairement que son chagrin procédoit d'ailleurs<a - id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> <a href="#footnote306"><sup - class="sml">306</sup></a>. - </p> - <p> - La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que - tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en - consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament ne - la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas - d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle y - succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout Paris, - à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle s'en - trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit essayé - jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua sa - maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être pour - ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine qu'elle - avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes<a id="footnotetag307" - name="footnotetag307"></a> <a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>, - faisant voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui - l'imitent dans ses débauches. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a - href="#footnotetag306"> (retour) </a> Saint-Simon fait le même récit (t. - 20, édit. Sautelet). - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a - href="#footnotetag307"> (retour) </a> Mme de Monaco mourut en juin 1678. - Voy. t. 1, p. 138. - </p> - </blockquote> - <p> - Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature - de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu - quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour - récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au chevalier - de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la maison de sa - femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il n'eut point de - repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des plus habiles dans - ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à craindre pour lui. - Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit entièrement et lui fit - oublier cette personne, dont il avoit peur de se souvenir malgré lui. - </p> - <p> - Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M. de - Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur des - hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit - considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la - beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière - commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues - possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute - particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à - ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et, - comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence - est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible pour - s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit une - fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de son - côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle avoit de - la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame de Montespan - faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia une espèce - d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence d'amitié; car - je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, n'avoit garde - d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique obstacle à ses - desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque chose de tendre - pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec madame de La Vallière, - qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle entroit adroitement dans - tous ses intérêts et avoit une complaisance toute particulière pour elle. - De fait, elle blâmoit non-seulement le grand Alcandre de son indifférence, - mais lui fournissoit encore des moyens pour le faire revenir, sachant bien - que quand deux amans commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est - comme impossible de les rapatrier. - </p> - <p> - Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de - Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit de - coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces - nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan, - croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa - vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections - de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans tout - ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui tenant lieu - d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa nature<a - id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> <a href="#footnote308"><sup - class="sml">308</sup></a>, elle conçut que madame de Montespan la jouoit, - et que le grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru - jusque-là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a - href="#footnotetag308"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit, - avec sa malignité familière: «Elle est une bonne religieuse et passe - présentement pour avoir beaucoup d'esprit; la grâce fait plus que la - nature, et les effets de l'une lui ont été plus avantageux que ceux de - l'autre.» (VI, 355.) - </p> - </blockquote> - <p> - D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de si - près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion ne lui - permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en plaignit - tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop bonne foi - pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame de - Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il devoit; - qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, sans - désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint. - </p> - <p> - Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde de - satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La Vallière: - elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en étant pas plus - attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois que, si elle - vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien exiger de lui au - delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec madame de Montespan - comme par le passé, et que, si elle témoignoit la moindre chose de - désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre d'autres mesures. - </p> - <p> - La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle - vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point - vraisemblablement attendre d'une rivale<a id="footnotetag309" - name="footnotetag309"></a> <a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>, - et elle surprit tout le monde par sa conduite, parce que tout le monde - commençoit à être persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à - peu et se donnoit entièrement à madame de Montespan. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a - href="#footnotetag309"> (retour) </a> Madame de La Vallière vit madame - de Montespan prendre sa place sans lui en témoigner de jalousie. Madame - de Sévigné, dans sa lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec - quel regret elle se voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter - la cour: «Le Roi pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier - instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. - Colbert l'y a conduite; le Roi a causé une heure avec elle et a fort - pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle, les bras ouverts et - les larmes aux yeux.» - </p> - <p> - Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les - instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille - du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de - Montespan (<i>Mém.</i> de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là - qu'elle reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en - 1676, madame de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur - Louise de la Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir - du Roi. (Sévigné, <i>Lettre</i> du 29 avril 1676.) La même année nous - voyons madame de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La - Vallière, gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la - haranguer de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point - voulu, ajoute madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 17 mai 1676). Il n'est - donc pas étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris - tout le monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne - pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa - maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de grands - emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa tout ce - qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme contribuoit - plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de recommandable en - lui. - </p> - <p> - Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre, - ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien - accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que, quoiqu'il - l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un soufflet. Madame de - Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le maltraita extrêmement de - paroles; et s'étant plainte de son procédé au grand Alcandre, il exila M. - de Montespan, qui s'en alla avec ses enfans<a id="footnotetag310" - name="footnotetag310"></a> <a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a> - dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand deuil, comme si - véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y avoit beaucoup de - dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya deux cent mille francs - pour le consoler de la perte qu'il avoit faite. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a - href="#footnotetag310"> (retour) </a> Madame de Montespan avoit eu deux - enfants, une fille qui mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de - Gondrin de Pardaillan, qui obtint du Roi les plus hautes dignités et fut - connu sous le nom de duc d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de - Montausier, mademoiselle de Crussol, fille du duc d'Usez. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa - femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde - savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha - pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit. - Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort - avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut - de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à - l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer - le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre. - </p> - <p> - Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en étoit; - mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce prince, - leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à rechercher ses - bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, elle se fit des - amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame de La Vallière, - qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que lui, n'avoit - jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se fut pas plus tôt - aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir à s'en éloigner. De - quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont<a id="footnotetag311" - name="footnotetag311"></a> <a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>, - il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit - avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle - avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a - href="#footnotetag311"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 135 et suiv. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde, - résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des - Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où elle - vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à croire, - parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des choses du - monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive mettre son - espérance. - </p> - <p> - Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan: - celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans les - bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus tendres - affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit toujours son - inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame approchant, le - grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que rarement, espérant - qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que s'il demeuroit à - Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer. - </p> - <p> - Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le - grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse - et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux accoucheur - de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle pour en - accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il - vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne - désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses - arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit quérir avoit l'air - honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à - cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle voudroit; et, - s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant - descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans - un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau. - </p> - <p> - On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant - que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre - éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché sous - le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément - lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il tâta la - malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda - au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient - étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de manger; - que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de lui - donner quelque chose. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans - la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à une - armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui étant - allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même, lui disant - de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis. - Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à - boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de vin dans - l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups l'un après - l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au grand - Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre lui ayant - répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas - si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il - falloit qu'il bût à sa santé. - </p> - <p> - Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et, - ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela rompit - la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand Alcandre, qui - l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément - si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude, - quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan étant accouchée - d'un garçon<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> <a - href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, le grand Alcandre en - témoigna beaucoup de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à - madame de Montespan, de peur que cela ne fût nuisible à sa santé. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a - href="#footnotetag312"> (retour) </a> Louis-Auguste de Bourbon, duc du - Maine, né le 31 mars 1670, légitimé par lettres du 19 décembre 1673. - «J'ai ouï conter à M. de Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du - Maine, c'étoit à minuit sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier - d'avril si l'on veut, on n'eut pas le temps de l'emmailloter; on - l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau et le porta - dans son carrosse, qui l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il - mouroit de peur qu'il ne criât.» (<i>Mém.</i> de Montpensier, t. 6, p. - 352.) On sait que mademoiselle de Montpensier lui abandonna la - principauté de Dombes et le comté d'Eu pour obtenir la liberté de Lauzun - et la permission de l'épouser. Madame de Montespan, qui avoit négocié - cette affaire dans l'intérêt de son fils, ne promit rien en laissant - tout espérer. Mademoiselle, le contrat passé, eut grand'peine à obtenir - la mise en liberté du marquis. - </p> - </blockquote> - <p> - Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre lui - versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du lit, - parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si tout - alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que l'accouchée - n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui donna une - bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après - cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena chez lui avec - les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les yeux, comme on - avoit fait en l'amenant. - </p> - <p> - Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre; - et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il - n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de véritable - passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en elle des - défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur quoi on ne - l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en dégoûter. - Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec elle en bon - ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, elle ne le - pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes prises, elle - avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où il n'avoit pas - moins de pouvoir qu'elle. - </p> - <p> - Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût - bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de - peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle étoit - dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du grand - Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de Montausier<a - id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> <a href="#footnote313"><sup - class="sml">313</sup></a>, et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y - prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de - Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu<a id="footnotetag314" - name="footnotetag314"></a> <a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>, - et M. de Lauzun pour la duchesse de Créqui<a id="footnotetag315" - name="footnotetag315"></a> <a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>, - ce qui commença à jeter ouvertement de la division entre eux: car M. de - Lauzun vouloit à toute force que madame de Montespan se désistât de parler - en faveur de la duchesse de Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant - pas s'en désister honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva - étrange que M. de Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette - affaire, fût venu à la traverse prendre les intérêts de la duchesse de - Créqui. C'étoit au grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou - en faveur de sa maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un - ni l'autre, demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils - s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se - déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un et - à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs prières, ils - s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M. de Lauzun - commença à tenir des discours si désavantageux de madame de Montespan, - qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer vengeance. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a - href="#footnotetag313"> (retour) </a> Madame de Montausier mourut le 14 - novembre 1671. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a - href="#footnotetag314"> (retour) </a> Anne Poussart, fille du marquis de - Fors du Vigean, veuve du marquis de Pons, épousa en secondes noces - Armand-Jean du Plessis, petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le - substitua à son nom et à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de - Richelieu, mariée en 1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame - d'honneur de la Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame - d'honneur de la Reine par madame de Créqui. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a - href="#footnotetag315"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 80. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une sévère - réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé contre elle - qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien (car le grand - Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de Montausier à la - duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner contre elle, et en - fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand Alcandre, l'ayant su - par une autre que par madame de Montespan, en reprit encore aigrement M. - de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre n'entendoit point raillerie - là-dessus, lui promit d'être sage à l'avenir; et, pour lui faire voir que - son dessein étoit de bien vivre dorénavant avec madame de Montespan, il le - pria de les remettre bien ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit. - </p> - <p> - En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner, - il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun - de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus. - </p> - <p> - Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur - l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition - démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée - d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand Alcandre, - dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur<a id="footnotetag316" - name="footnotetag316"></a> <a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>, - confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà dans - un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement riche, et - que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont elle sortoit - que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa sœur de lui - continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si grand mariage, il - fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant pas qu'il n'eût grand - besoin de son crédit en cette rencontre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a - href="#footnotetag316"> (retour) </a> Madame de Nogent. Voy. p. 222 et - 248. - </p> - </blockquote> - <p> - Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît présumer - beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit néanmoins - étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât pas les mains - si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque endroit où il eût - intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il dépêcha un gentilhomme - en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc de Lorraine, qui étoit - dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent mille livres de rente en - fonds de terre pour lui et pour ses héritiers, s'il vouloit lui céder ses - droits<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> <a - href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Le duc de Lorraine, - qui ne voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son - bien, goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout - faire pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi, - Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand - Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le duc - de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et - hommage de la duché de Lorraine. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a - href="#footnotetag317"> (retour) </a> Il n'est nullement question, dans - les Mémoires de Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter - le titre et les droits du duc de Lorraine. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit que, - dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit écouté - quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la part de - mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il lui - demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il avoit - cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les choses - en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage, qui, tout - extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans exemple; que - ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se seroient alliés au - sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que beaucoup de personnes - qui n'étoient pas de meilleure maison que lui étoient arrivées à cet - honneur. - </p> - <p> - Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien - hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant - réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse - du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages - qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt à - en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit engagée - dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé, sut lui - représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence en France - entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et pairs (ce qui - lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les princes - étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas longtemps une - sœur de mademoiselle de Montpensier<a id="footnotetag318" - name="footnotetag318"></a> <a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>, - qu'elle acheva de le résoudre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a - href="#footnotetag318"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 271. - </p> - </blockquote> - <p> - Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de - Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se - disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage. - Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir - été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que mademoiselle - de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de Lauzun en - mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les parens de M. de - Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que leur parent - épousât cette princesse<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a> - <a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. On vit donc arriver - ces ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là - ayant eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique - la grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât - être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils - le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la - noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir - parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a - href="#footnotetag319"> (retour) </a> Ce n'étoient pas des parents de - Lauzun, mais des gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, - demander cette faveur dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le - texte et la note 1. - </p> - </blockquote> - <p> - Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché ci-devant, - savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui l'on avoit - accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre paroissant se - laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il vouloit bien, à leur - considération, comme étant de la première noblesse de son royaume, que - leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de Montpensier, mais - qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se portoit volontiers à - cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout à fait. - </p> - <p> - On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer que - ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes en - mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de Lauzun. À - quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une manière à lui - faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, la princesse - réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit. - </p> - <p> - La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le - royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser - d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui - en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent - mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui. - </p> - <p> - Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en - cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au - même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et, - cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils - furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas - permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât. Le - grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne savoit - pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par leurs - raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens de M. - de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces princes, et - l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté, quoiqu'elle - parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret de rompre son - affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la maison royale, il - ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, sur - lequel elle vouloit régenter toute seule. - </p> - <p> - Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun, - qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une - nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là - qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas - qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de - son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il - avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces. - </p> - <p> - M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi - auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant - bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez madame - de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage et la - passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit qu'il - avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il devoit - savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à leur - honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit employer tout - le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire revenir d'un - amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont il ne - connoissoit pas l'indignité. - </p> - <p> - Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en - fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du grand - Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après lesquelles - il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas plutôt appris - cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute l'eau de la - Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de Lauzun n'eût - approché son visage contre le sien pour lui dire à l'oreille qu'il n'étoit - pas temps de se désespérer ainsi, mais de prendre des mesures qui les - pussent mettre à couvert l'un et l'autre de la haine de leurs ennemis; que - cela ne consistoit cependant que dans une extrême diligence, parce que la - perte d'un seul moment entraînoit une étrange suite; que, pour lui, il - étoit d'avis que, sans s'arrêter aux ordres du grand Alcandre, ils se - mariassent secrètement; que, quand la chose seroit faite, il y - consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà consenti, et qu'en tout cas cela - n'empêcheroit pas toujours leur intelligence et leur commerce. - </p> - <p> - La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si - agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y appelèrent - la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne pouvoient - prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs affaires et à - leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils devoient - consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient beaucoup à ses - avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on convint, dans ce - conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le grand Alcandre, pour - essayer si elle ne pourroit point lui faire changer de sentiment; et en - effet, elle monta en carrosse en même temps pour y aller. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en - particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne fût - pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit honnêtement se - dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans son cabinet, après - en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec lui. La princesse se - jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de son mouchoir, moins - cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa confusion, elle lui - dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit combler de honte, si - lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse, approuvant comme il avoit - fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit sur cela qu'elle avoit pris - des engagemens qu'il lui étoit difficile de rompre; que, quoiqu'il ne fût - pas trop bienséant à une personne de son sexe de parler de la sorte, le - mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit pu refuser lui-même ses - affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; qu'enfin, quiconque - considéreroit que ses feux étoient légitimes et approuvés par son Roi n'y - trouveroit peut-être pas tant à redire que l'on pourroit bien s'imaginer. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever sans - qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de - parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit - rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la sorte, - et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou de sa - vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans l'incertitude, - lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à son mariage, il - en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que c'étoit une chose - dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne concevoit pas comment - elle, qui avoit toujours fait paroître un courage au-dessus de son sexe, - se pouvoit résoudre à une action qui la devoit combler d'infamie. - </p> - <p> - Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez - elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé M. - de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle - auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable de - le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre les - cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été épousés - dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de la fortune - quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage. - </p> - <p> - Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en - fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois<a - id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> <a href="#footnote320"><sup - class="sml">320</sup></a>, ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour - l'avertir de tout ce qui se passeroit dans sa maison<a id="footnotetag321" - name="footnotetag321"></a> <a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>. - Le grand Alcandre en témoigna une grande colère. M. de Louvois et madame - de Montespan, qui étoient d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. - de Lauzun, tâchèrent encore de l'animer davantage; car il faut savoir que - M. de Lauzun avoit maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que - ce ministre, qui commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à - s'en venger par toutes sortes de moyens. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a - href="#footnotetag320"> (retour) </a> «M. de Louvois et M. Le Tellier, - son père, avoient toujours été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci - ne lui avoit jamais pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, - madame de Villequier; pour l'autre, qui vouloit être le maître de la - guerre, et que toutes les charges qui la regardoient et les - commandements dépendissent de lui, il ne pouvoit souffrir la grande - ambition de M. de Lauzun, qui vouloit pousser sa fortune par là et qui - étoit incapable de se soumettre à lui. La grande inclination que le Roi - avoit pour lui, tout cela lui donnoit beaucoup de jalousie contre M. de - Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui avoit empêché qu'il ne fût grand - maître de l'artillerie, lorsque le comte de Lude le fut. Ils avoient eu - mille démêlés ensemble, et M. de Lauzun prenoit toujours les affaires - d'une grande hauteur; ainsi on l'accusoit fort d'avoir contribué à sa - prison.» (<i>Mém.</i> de Montp., t. 6, p. 346.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a - href="#footnotetag321"> (retour) </a> On a tout lieu de penser que la - sœur même de Lauzun, madame de Louvois, étoit gagnée par Louvois et - trahissoit son frère. «S'ils croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et - de son mari, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les - casseroient.» Mademoiselle dit ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût - pas ami de M. de Lauzun, madame de Nogent a toujours continué de - commercer avec lui; et j'ai su qu'elle lui avoit promis, peu de temps - après sa prison, qu'elle ne feroit jamais rien pour sa liberté sans son - ordre, et que si je voulois agir pour cela et qu'elle en eût - connoissance, il en seroit averti.» (<i>Mém.</i>, VI, 344 et 345.) - </p> - </blockquote> - <p> - Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son - ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte de - M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui ne - pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de - vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui comme - il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le faire - observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite. - </p> - <p> - M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle - épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement, - s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il avoit - presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout cela avec - une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une occasion qui - fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y avoit déjà - longtemps. - </p> - <p> - Le comte de Guiche<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> <a - href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, fils aîné du maréchal - de Grammont, étoit colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en - survivance de son père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des - desseins approchans de ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé - aimer la femme de Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour - qui le grand Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de - revenir, à condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la - charge du comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus - considérable de toute la cour<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a> - <a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>, ceux qui avoient du - crédit auprès du grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres, - que le grand Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de - ses gardes. Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu - qu'il commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été - autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens - l'importuner de nouvelles grâces. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a - href="#footnotetag322"> (retour) </a> L'histoire de ses amours et de sa - disgrâce est l'objet du premier pamphlet de ce volume. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a - href="#footnotetag323"> (retour) </a> «Le régiment des gardes françoises - est le premier et le plus considérable de l'infanterie. Il est composé - de trente compagnies, et chaque compagnie de deux cents hommes.» (<i>État - de la France.</i>)--D'après Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce - n'est pas la charge de colonel du régiment des gardes, mais celle de - grand-maître de l'artillerie, qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. - ci-dessus, p. 390, <i>note</i> 1. - </p> - </blockquote> - <p> - Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour le - faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de lui - pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas son - entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de ne pas - dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de - Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand - Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère; - qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de - Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il l'en - avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours avec un - prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en combloit encore - tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de croire qu'il avoit pu - avoir de méchants desseins en demandant cette charge, néanmoins elle ne la - lui accorderoit pas si elle étoit à sa place, puisque toutes les bontés - qu'il avoit pour lui méritoient bien du moins que pour toute - reconnoissance il fît paroître plus de franchise. - </p> - <p> - Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme madame - de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires qu'il lui - étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et, témoignant à madame - de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein que M. de Lauzun - pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler lui-même, pour voir - s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand Alcandre approuva ce - conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans son cabinet, après lui - avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint de tous ceux qui - aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant que son dessein - n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui sembloient pas avoir - assez d'expérience pour remplir une si grande charge. - </p> - <p> - M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha de - l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là quelque - chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce que le grand - Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si elle ne - l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir lui-même, M. de - Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces de Sa Majesté, il - n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il osoit lui assurer - qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se rendant assez de justice - pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui en étoient plus dignes que - lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit un peu froidement le grand - Alcandre; à quoi il ajouta que cependant madame de Montespan lui avoit - parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas qu'elle eût fait s'il ne l'en - avoit priée; qu'il ne concevoit pas pourquoi il faisoit mystère d'une - chose à laquelle il pouvoit prétendre préférablement à tant d'autres, et - qu'il vouloit qu'il lui en dît la vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé - de cette sorte par le grand Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y - avoit jamais pensé; sur quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un - air à le faire trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la - hardiesse qu'il avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit - que faire de déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout - dit, et qu'il pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en - tout ce qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant - congédié sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein - de désespoir et de rage. - </p> - <p> - Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de Créqui<a - id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> <a href="#footnote324"><sup - class="sml">324</sup></a>, qui, le voyant tout changé, lui demanda ce - qu'il avoit; à quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit - la corde au cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur - de ses amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut - sorte d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût - jamais cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la - bouche. Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit - que le grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à - l'heure même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a - href="#footnotetag324"> (retour) </a> Le duc de Créqui avoit été un des - quatre gentilshommes qui avoient parlé au roi en faveur du mariage de - Lauzun et de Mademoiselle. - </p> - </blockquote> - <p> - Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage peuvent - inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez mademoiselle de - Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit accoutumé, tant - l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du corps. Cependant, - comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle voulut savoir d'où - cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien difficile si elle ne - tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se croyant obligé de lui dire - ce que c'étoit, lui fit part de la conversation qu'il avoit eue avec le - grand Alcandre, et de la visite qu'il avoit rendue ensuite à madame de - Montespan, ne lui cachant rien de tout ce qu'il lui avoit dit de - désobligeant. - </p> - <p> - La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui - naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le blâma - de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient pas - toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand Alcandre, - et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût nuisible à - ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre toujours par - provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre toutes fois et - quantes qu'elle en auroit la volonté. - </p> - <p> - Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses - ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de - Montespan, résolut de le faire arrêter<a id="footnotetag325" - name="footnotetag325"></a> <a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>. - Les remontrances de M. de Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il - ne pourroit ramener autrement cet esprit à la raison, y servirent - beaucoup. Enfin, après avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore - pour cet indigne favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin<a - id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> <a href="#footnote326"><sup - class="sml">326</sup></a>, major des gardes du corps, qui se transporta à - l'heure même chez M. de Lauzun, où, ayant appris qu'il étoit allé à Paris, - il laissa un garde en sentinelle à la porte, avec ordre de le venir - avertir dès le moment qu'il seroit revenu. M. de Lauzun arriva une heure - après, et le garde en étant venu avertir le chevalier de Fourbin, il posa - des gardes autour de la maison, puis entra dedans et le trouva auprès du - feu, qui ne songeoit guère à son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit - venir, il s'enquit de lui ce qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la - part du grand Alcandre pour lui dire de le venir trouver. Le chevalier de - Fourbin répondit que non, mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il - étoit fâché d'être chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit - obligé de faire ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en - dispenser. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a - href="#footnotetag325"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier semble - douter de la part que prit madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun: - «On croyoit, dit-elle, que madame de Montespan, qui avoit été fort de - ses amies, avoit changé. On n'en disoit pas la raison: on ne doit pas - croire que mon affaire, qui ne paroissoit point être désagréable au Roi, - l'ait pu être à elle.... Je crois que ce fut son malheur seul qui lui - attira celui-là.» Cependant Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de - Lauzun avec madame de Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent - des démêlés avec madame de Montespan. Cela n'est pas venu à ma - connoissance, et je ne m'en suis pas informée.» On voit que mademoiselle - de Montpensier s'aveugloit volontairement (<i>Mém.</i>, VI, 346-348). - Segrais, confident de mademoiselle de Montpensier et disgracié par elle, - parce qu'il lui parloit trop franchement au sujet de Lauzun, s'explique - ainsi sur l'arrestation de celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que - c'étoit madame de Montespan qui avoit empêché que son mariage ne - s'accomplît avec Mademoiselle, il conçut une haine implacable contre - elle et il commença à se déchaîner contre sa conduite, non-seulement - dans toutes les occasions et dans toutes les compagnies où il se - trouvoit, mais encore à deux pas d'elle, de telle manière qu'elle avoit - entendu dire des choses très cruelles de sa personne. Madame de - Maintenon, qui étoit auprès de madame de Montespan, sachant que le Roi - avoit résolu de faire la guerre aux Hollandois, comme il la fit en 1672, - lui demanda ce qu'elle prétendoit devenir lorsque la guerre seroit - déclarée, et si elle ne considéroit pas que M. de Lauzun, qui étoit si - bien dans l'esprit du Roi et qui auroit lieu d'entretenir souvent le Roi - par le rang que sa charge lui donnoit, lui rendroit de mauvais offices - pendant qu'elle resteroit à Versailles. Madame de Montespan, effrayée - par les sujets de crainte que madame de Maintenon venoit de lui dire, - lui demanda quel remède on pourroit y apporter. Elle répondit que - c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en avoit un beau prétexte, en - représentant au Roi toutes les indignités dont elle savoit que M. de - Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il n'en falloit pas davantage - pour obliger le Roi de la délivrer d'un ennemi si redoutable. Elle fit - ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.» (<i>Mém. anecdotes</i> de - Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a - href="#footnotetag326"> (retour) </a> L'<i>État de la France</i> de 1669 - et années suivantes mentionne en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin - comme «major, reçu lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus - depuis lui.» Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis - Gaspard de Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son - frère aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère - le plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut - tué au combat de Casano. (<i>Saint-Simon.</i>) - </p> - </blockquote> - <p> - Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si - peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user - encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice, - et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il lui - avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il - demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût - parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au - désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu faire - l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin l'ayant - remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan<a id="footnotetag327" - name="footnotetag327"></a> <a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>, - capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand - Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit - jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit - choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le - traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu - entièrement sur l'esprit du grand Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a - href="#footnotetag327"> (retour) </a> Il y avoit deux compagnies de - mousquetaires à cheval, et toutes deux avoient pour capitaine le roi; le - capitaine lieutenant de la première étoit Charles de Castelmar, seigneur - d'Artagnan, dont Gatien des Courtils a publié les mémoires apocryphes; - le capitaine lieutenant de la seconde étoit un Colbert. - </p> - </blockquote> - <p> - M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le commandement - du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise, et de là à - Pignerolles<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> <a - href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>, où on l'enferma dans - une chambre grillée, ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant - que des livres pour toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on - annonça que, s'il vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne - point sortir. Le chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune - dans un état si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité - qu'on désespéra de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on - dépêcha un courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. - Mais, six heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection, - dont on ne témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun - le comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y - prenoit plus d'intérêt. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a - href="#footnotetag328"> (retour) </a> La citadelle de Pignerolles avoit - pour gouverneur M. de Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il - avoit été brouillé pour je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se - réconcilia. Ils mangeoient presque tous les jours ensemble, dit - Mademoiselle. Mais avant d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à - force de patience, de ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec - Fouquet. C'est un passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on - voit Lauzun raconter son élévation, et son mariage rompu avec - Mademoiselle, à Fouquet, qui ne l'en peut croire, et le plaint d'une - captivité qui lui a fait perdre la tête. On eut toutes les peines du - monde à le désabuser. (<i>Saint-Simon</i>, XX, 438.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les - plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt, - souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses bonnes - amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir sa - douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et surtout la - nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours la plus - pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus malheureuse, en la - faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne lui apportoient du - soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de n'oser se plaindre; - car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit bien qu'il falloit que - ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit se résoudre d'apprêter à - rire, non seulement à ses ennemis, mais encore à toute la France, qui - avoit les yeux tournés sur elle pour voir de quelle façon elle recevroit - la disgrâce de son bon ami. Cela ne l'empêcha pourtant pas de prendre - l'homme d'affaires de M. de Lauzun, dont elle fit son intendant, et de - recevoir à son service son écuyer et ses plus fidèles domestiques, qui - furent ravis de pouvoir surgir à ce port après le naufrage de leur maître. - </p> - <p> - Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût - jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être - touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient - encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient - plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge du - comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la pierre - d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les autres - qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les jours dans - l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on fut tout - surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La Feuillade<a - id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> <a href="#footnote329"><sup - class="sml">329</sup></a>, que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus, - il lui donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui - il falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le - duc de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les - trouveroit bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir - remercié sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui - pour aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a - href="#footnotetag329"> (retour) </a> Il avoit ce titre depuis janvier - 1672, que sa femme, Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de - Roannez par la cession volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, - duc de Roannez, son frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du - mois d'août 1666. Cf. I, p. 243. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit - répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans - l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs complimens. - Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son air brusque dans - la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on n'avoit plus que faire - d'avoir recours aux saints pour voir des miracles; que Sa Majesté en - faisoit de plus grands que tous les saints du paradis; que quand il étoit - arrivé le matin à son lever, il n'avoit été regardé de personne, parce que - personne ne croyoit que Sa Majesté dût faire ce qu'elle avoit fait pour - lui; mais que chacun n'avoit pas plustôt entendu la grâce qu'elle lui - avoit accordée, qu'on s'étoit empressé à l'envi l'un de l'autre de lui - faire des offres de service, mais des offres de service à la mode de la - cour, c'est-à-dire sans que pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir - prendre les cinquante mille écus dont il avoit tant de besoin. - </p> - <p> - Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade, et, - voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il étoit - venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que faire à - Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de lui en - prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se trouveroit en - état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour son favori, en - éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est constant que le - matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la Feuillade, il - étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de ses chevaux de - carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour en ravoir un - autre. - </p> - <p> - Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un de - leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en présente - là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte de - l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne - songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se présentèrent - pour remplir sa place, le duc de Longueville<a id="footnotetag330" - name="footnotetag330"></a> <a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a> - étoit sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance: - car il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle - tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent mille - livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si illustre. - Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un je ne sais - quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni de si belle - taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne laissoit pas de - plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il ne parut pas - plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a - href="#footnotetag330"> (retour) </a>Charles-Paris d'Orléans, duc de - Longueville, second fils d'Henri II d'Orléans-Longueville et - d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du grand Condé; son frère aîné s'étant - fait prêtre, Charles-Paris avoit hérité du nom et des biens immenses de - son frère. - </p> - </blockquote> - <p> - La maréchale de La Ferté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a> - <a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a> fut de celles-là, - et, trente-sept ou trente-huit ans<a id="footnotetag332" - name="footnotetag332"></a> <a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a> - qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas d'espérer qu'il la - préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et plus belles qu'elle, - elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire quelques avances, et - que les avances pourroient lui tenir lieu de mérite. Comme on jouoit chez - elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous les honnêtes gens et de tous - ceux qui n'avoient que faire, elle pria le duc de Longueville<a - id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> <a href="#footnote333"><sup - class="sml">333</sup></a> de la venir voir; et, lui ayant marqué une - heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle - eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec peu - de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les mystères - amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que cent - minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez averti - un autre qui en auroit été mieux instruit que lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a - href="#footnotetag331"> (retour) </a> Henri de Saint-Nectaire ou - Senneterre, duc, pair et maréchal de France, veuf en 1654 de Charlotte - de Bauves, épousa en secondes noces (25 avril 1655) Madelaine d'Angennes - de La Loupe, née en 1629 et plus jeune que lui de vingt-neuf ans, qui - rendit son nom célèbre. Sœur de la comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), - elle se distingua par les mêmes scandales. Elle aura son histoire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a - href="#footnotetag332"> (retour) </a> C'est quarante-trois ans qu'il - faudroit dire. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a - href="#footnotetag333"> (retour) </a> Le duc de Longueville, né le 29 - juillet 1649, avoit alors près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit - mademoiselle de Montpensier, le visage assez beau, une belle tête, de - beaux cheveux, une vilaine taille. Les gens qui le connoissoient - particulièrement disent qu'il avoit beaucoup d'esprit; il parloit peu; - il avoit l'air de mépriser, ce qui ne le faisoit pas aimer.» (<i>Mém.</i> - de Montp., VI, 359.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit - pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la trouvant - à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une poudre - admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le duc de - Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de Polleville<a - id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> <a href="#footnote334"><sup - class="sml">334</sup></a>, à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria - qu'elle le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre - abominable, et qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée. - Elle demanda aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc - lui ayant dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette - poudre étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit - dire, la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui - demandant s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte - de Saulx<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> <a - href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>, comme il lui eut - répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit qu'à le lui demander à - lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas qu'il mît encore de la - poudre de Polleville. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a - href="#footnotetag334"> (retour) </a> Le fait dont il est ici parlé - sommairement est rapporté tout au long dans le pamphlet des <i>Vieilles - amoureuses</i>, qu'on lira dans ce recueil. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a - href="#footnotetag335"> (retour) </a> Le comte de Saulx, plus tard duc - de Lesdiguières, étoit fils de François de Lesdiguières, fils lui-même - du maréchal de Créqui et de Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa - Paule-Marguerite-Françoise de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy, - second cardinal de Retz. - </p> - </blockquote> - <p> - Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût - coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit, après - cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame de - Cœuvres<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> <a - href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, il n'en étoit pas - sorti à son honneur à cause du Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il - lui en pourroit arriver autant s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce - reproche fit rire le duc de Longueville, et, comme la force de sa jeunesse - lui faisoit croire qu'il ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée - jolie femme à son miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du - Polleville, mais qu'il parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même - accident qui étoit arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état - de la caresser, et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa - hardiesse, pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce - qu'elle fût proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que - ce qui se disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non - pas du Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a - href="#footnotetag336"> (retour) </a> Madame de Cœuvres étoit Magdeleine - de Lyonne; elle avoit épousé, le 10 février 1670, François-Annibal - d'Estrées, troisième du nom, petit-fils du maréchal. - </p> - </blockquote> - <p> - Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce qui - ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui faisant - entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui n'entendroit - point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent commerce - ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, et qu'elle - auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de son côté, de ne - lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il l'abandonneroit dès le moment - qu'il en reconnoîtroit la moindre chose. - </p> - <p> - Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un homme - étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et que - d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de beaucoup - qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur son naturel - et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès ce jour-là, - elle congédia le marquis d'Effiat<a id="footnotetag337" - name="footnotetag337"></a> <a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>, - qui tâchoit de se mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt - réussi sans la défense du duc de Longueville. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a - href="#footnotetag337"> (retour) </a> Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né - en 1638, mort en 1719, étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut - célèbre sous le nom de Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de - Sourdis. - </p> - </blockquote> - <p> - Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât - pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il - s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le - commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la - conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en - campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons étant - tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut fâché - d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans s'exposer - à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte que sa raison, - il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai s'il ne se méprenoit - pas; et, ayant mis pour cela des espions en campagne, il fut averti d'un - rendez-vous que ces amans avoient pris ensemble, et il se trouva lui-même - devant la porte en gros manteau, afin d'être plus sûr si cela étoit vrai - ou non. Comme il eut vu de ses propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la - vérité, il résolut de quereller le duc de Longueville à la première - occasion; et, l'ayant rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille - qu'il le vouloit voir l'épée à la main. Le duc de Longueville lui - répondit, sans s'émouvoir, qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se - pouvoit battre contre ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne - se jamais commettre avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on - connoissoit les ancêtres. - </p> - <p> - Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel l'on - n'avoit pas grande opinion dans le monde<a id="footnotetag338" - name="footnotetag338"></a> <a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>. - Cependant, comme il n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé - au duc de Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans - même donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville - sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de - laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus - favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et du - vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a - href="#footnotetag338"> (retour) </a> L'origine de cette maison ne - remonte qu'au milieu du XVIe siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils - du maréchal, n'étoit que le sixième dans les listes généalogiques de la - famille, qui, du reste, alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit - aussi aux Montluc. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu - après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un - effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances, - lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de - colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet effet - il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de Longueville - sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, outre l'intrigue - de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui donnoient de - l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions l'étant venu - avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et étoit allé à - quelque découverte, il se fut poster sur son chemin, tellement que, comme - il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se présenta devant lui, - tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre, lui criant de sortir de - sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc de Longueville, ayant fait - en même temps arrêter ses porteurs, voulut mettre l'épée à la main; mais - d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le temps de la tirer du fourreau, - il lui donna quelques coups de cannes; ce que voyant les porteurs, ils - tirèrent les bâtons de la chaise et alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût - jugé à propos d'éviter leur furie par une prompte fuite. - </p> - <p> - Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si - sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de - chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à - un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de s'en - plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en faire une - punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à qui on avoit - fait un tel affront pût se venger par le ministère d'autrui, il lui dit - qu'il n'y avoit rien à faire que de faire assassiner son ennemi. En effet, - c'étoit le seul parti qu'il y avoit à prendre en cette occasion: car, - quoiqu'il ne soit pas généreux de faire des actions de cette nature, - toutefois, comme c'eût été s'exposer à être battu que de prendre d'Effiat - en brave homme, il n'étoit pas juste, et surtout à un prince, de recevoir - deux affronts en un même temps. - </p> - <p> - Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne - chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une chose - bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille folie, - n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes. - </p> - <p> - Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce<a - id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> <a href="#footnote339"><sup - class="sml">339</sup></a> qui alarma extrêmement cette dame: car il faut - savoir qu'elle ne couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux - goutteux, grand chemin du cocuage, surtout quand on a une femme de bon - appétit, comme étoit la maréchale. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a - href="#footnotetag339"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, entre - crochets, manque à l'édition de 1754; mais il se trouve dans les - éditions antérieures, 1709, 1740, etc. - </p> - </blockquote> - <p> - Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il - l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user de - grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc de - Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore qu'un - enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle fut - grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à aller - dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit, elle - restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne se - levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne bougeoit - point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir le sujet de - ses inquiétudes. - </p> - <p> - Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à - redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit bien - aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il lui - lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit qu'un - prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de ses - corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation - s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup - de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui - permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant en - même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses couches. - </p> - <p> - Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle feignit - une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui l'accabloit. Enfin, - le terme étant venu, elle accoucha<a id="footnotetag340" - name="footnotetag340"></a> <a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a> - dans sa maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a - href="#footnotetag340"> (retour) </a> Cet enfant, nommé Charles-Louis - d'Orléans, chevalier de Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en - novembre 1688. - </p> - </blockquote> - <p> - Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit présent - à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux cents - pistoles qu'il lui donna. - </p> - <p> - Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car - peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du - grand Alcandre<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> <a - href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, on eut recours à lui; - de sorte qu'on le fut quérir de la même manière et avec la même cérémonie - qu'on avoit fait la première fois. Il y eut cependant de la distinction - dans la récompense, car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or, - au lieu qu'on ne lui en avoit donné que cent la première fois. L'on - observa toujours la même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu - jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha - madame de Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui - naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le - grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant - obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément pour - lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit résolu d'aller - accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de - Maintenon<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> <a - href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, si bien que le garçon - qui l'accoucha ne sut pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand - Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a - href="#footnotetag341"> (retour) </a> Le second enfant de madame de - Montespan et de Louis XIV fut Louis-César, comte de Vexin, abbé de - Saint-Denis, né en 1672, mort le 10 janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º - Louise-Françoise, née en 1673; 4º Louise-Marie-Anne, etc. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a - href="#footnotetag342"> (retour) </a> Nous parlerons plus loin de madame - de Maintenon, dans les notes de l'historiette qui lui est consacrée. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme - j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de - se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux - Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince, - mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure ou - deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le vin - lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis, qui - parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent leur - décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand Alcandre, dont - il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui étoit cause de ce - malheur<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> <a - href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>. - </p> - <p> - La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de - douleur, aussi bien que plusieurs autres dames<a id="footnotetag344" - name="footnotetag344"></a> <a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a> - qui prenoient intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs - généralement de tout le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré - par là d'un puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on - trouva son testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on - fut tout surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la - maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en cas - qu'il vînt à mourir devant que d'être marié. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a - href="#footnotetag343"> (retour) </a> Il fut tué le 12 juin 1672, près - du fort de Tolhuis, et par sa faute, au moment où il alloit être nommé - roi de Pologne. Madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 20 juin 1672) le dit - expressément, d'accord avec toutes les relations. Là aussi moururent le - comte de Nogent, beau-frère de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand - nombre d'autres gentilshommes. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a - href="#footnotetag344"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit - «qu'il étoit fort aimé des dames. Madame de Thianges étoit fort de ses - amies, la maréchale d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient - aller en Pologne avec lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil - et témoignèrent une grande douleur.» (<i>Mém.</i>, VI, 359.) - </p> - </blockquote> - <p> - Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la maréchale - en fut avertie par madame de Bertillac<a id="footnotetag345" - name="footnotetag345"></a> <a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>, - sa bonne amie, qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne - vînt aux oreilles de son mari<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a> - <a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. La maréchale pensa - enrager, voyant que son affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le - temps console de tout, elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma - à la fin à en entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant - que le duc de Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup - de joye; car, comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de - Longueville et la sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit - venoit d'une femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de - Montespan, il voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer - ses enfants quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au - Parlement de Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on - fût obligé de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et - contre les lois du royaume. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a - href="#footnotetag345"> (retour) </a> Femme de M. de Bertillac, qui - servoit alors à l'armée de Hollande. La <i>Gazette</i> parle de lui deux - ou trois fois dans des circonstances insignifiantes. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a - href="#footnotetag346"> (retour) </a> Le secret fut assez exactement - gardé, à en croire mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de - Longueville étoit une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il - disoit à tout le monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la - mère du chevalier de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique - tout le monde le sût.» (<i>Mém.</i>, t. 6, p. 361.) - </p> - </blockquote> - <p> - Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un peu - apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous les - honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui lui - pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se contenter des - restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs autres, et, ayant - lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui étoit une des plus - belles femmes de Paris, elles furent confidentes l'une de l'autre et - goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La maréchale avoit un laquais - qui fut roué, et qui avoit une des plus belles têtes du monde; et la - médisance vouloit qu'il eût part dans ses bonnes grâces, parce qu'on - voyoit qu'elle le distinguoit des autres laquais. - </p> - <p> - Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut pas - à M. de Bertillac, son beau-père<a id="footnotetag347" - name="footnotetag347"></a> <a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>, - qui craignoit que pendant que son fils étoit à l'armée, sa femme<a - id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> <a href="#footnote348"><sup - class="sml">348</sup></a> ne vînt à se débaucher. Mais c'étoit une chose - faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la maréchale du plaisir qu'il - y avoit à faire une infidélité à son mari, sans vouloir éprouver ce qui en - étoit. M. de Bertillac y tenoit la main cependant autant qu'il lui étoit - possible, avoit l'œil sur elle, et lui recommandoit d'avoir l'honneur en - recommandation; mais comme il étoit beaucoup occupé à la garde des trésors - du grand Alcandre, que ce prince lui avoit confiés, autant il lui étoit - difficile de pouvoir répondre de la conduite de sa belle-fille, autant il - étoit aisé à sa belle-fille de lui en faire accroire. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a - href="#footnotetag347"> (retour) </a> M. de Bertillac le père exerçoit - seul, depuis 1669, sous le titre de garde du trésor royal, les charges - de trésorier de l'épargne, que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de - Castille, M. de Guénégaud, frère du secrétaire d'État, et M. de La - Bazinière. Lui-même avoit exercé une de ces trois charges, avec M. de - Tubeuf et M. de Lyonne, et on trouve dans les œuvres de Scarron une - épître collective qu'il leur adresse pour se faire payer de sa pension. - Nous aurons à reparler de madame de Bertillac. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a - href="#footnotetag348"> (retour) </a> Anne-Louise Habert de Montmort, - fille de l'académicien de ce nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac - fils. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la - maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur<a - id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> <a href="#footnote349"><sup - class="sml">349</sup></a>, elle dit à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un - homme qui avoit les reins si souples étoit un admirable acteur, lui - avouant en même temps qu'elle seroit ravie d'en faire l'expérience - elle-même. L'ingénuité de la maréchale ayant obligé madame de Bertillac de - lui parler aussi à cœur ouvert, elle dit qu'elle croyoit bien qu'il y - auroit beaucoup de plaisir à faire ce qu'elle disoit, mais que pour elle, - si elle étoit tentée de quelque chose, c'étoit de savoir si Baron<a - id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> <a href="#footnote350"><sup - class="sml">350</sup></a>, comédien, avoit autant d'agrément dans la - conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette confidence fut suivie de - l'approbation de la maréchale; elle releva le mérite de Baron, afin que - madame de Bertillac relevât celui du Basque, et, s'encourageant toutes - deux à tâter de cette aventure autrement que dans l'idée, elles ne furent - pas plus tôt sorties de la comédie, qu'elles se résolurent d'écrire à ces - deux hommes, pour les prier de leur accorder un moment de leur - conversation. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a - href="#footnotetag349"> (retour) </a> Ce Basque sauteur n'est-il point - le <i>Cobus</i> de La Bruyère, comme son <i>Roscius</i> est Baron? (Voy. - l'édit. de La Bruyère donnée dans cette collection, t. 1, 203.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a - href="#footnotetag350"> (retour) </a> Voy. le 1er vol. de l'<i>Histoire - amoureuse</i>, p. 5. - </p> - </blockquote> - <p> - Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et, - n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à St-Cloud<a - id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> <a href="#footnote351"><sup - class="sml">351</sup></a>, d'où les dames s'en revinrent si contentes - qu'elles convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois - qu'ils se verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce - qui leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce - n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands - services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet de - contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas de - même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il dit à - Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit mieux - être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une heure avec - elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une femme de grande - qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de cette chimère. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a - href="#footnotetag351"> (retour) </a> Le cabaret de La Durier y étoit - fameux, et c'étoit le lieu ordinaire des <i>cadeaux</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à l'extravagance, - qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et, ayant su qu'il - avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le força à prendre - ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus<a id="footnotetag352" - name="footnotetag352"></a> <a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>. - Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père - en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les emprunter - de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise d'obliger cette - dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce qui l'embarrassa - extrêmement. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a - href="#footnotetag352"> (retour) </a> Madame de Sévigné met cette - anecdote sur le compte du duc de Caderousse (voy. la note suivante), et - Bussy confirme cette imputation (<i>Lettre</i> du 17 fév. 1680 à M. de - la Rivière): «Caderousse étant allé, le soir même, dans la maison où il - avoit perdu la veille, dit avec un air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à - quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il venoit faire là, n'ayant pas un - quart d'écu, que les gens comme lui ne manquoient jamais de ressources, - et que la bonne femme... n'avoit plus ni bagues ni joyaux. À la vérité - il ne voyoit pas que madame de... étoit dans l'alcôve de la chambre avec - la maîtresse du logis. Vous pouvez vous imaginer ce que peut penser une - femme passionnée qui se voit traiter de la sorte. Elle tomba en - défaillance, et, comme elle fut revenue, on la porta dans son carrosse - et de là dans son lit, où elle est est morte quatre jours après.» - Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de Bertillac, mais - madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy. <i>Lettres de Sévigné</i>, - édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme - elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et, la - pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle - s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à - une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les - raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien - qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer - davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa - belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin - qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de déguiser - sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce comédien, - qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que par soupçon; - mais, sachant un moment après que c'étoit madame de Bertillac même qui - avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit déjà parlé au grand - Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit le parti de les - rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires. - </p> - <p> - M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit pas - manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il valoit - mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un autre. Mais - madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit de son - mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac fut fort surpris - qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils, il n'en reçût que - des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison. Madame de Bertillac - poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son mari de lui permettre - de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne pouvoit plus vivre avec - M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une manière que s'il n'avoit pas - été son beau-père, elle auroit cru qu'il auroit été amoureux d'elle, tant - il étoit devenu jaloux. - </p> - <p> - Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit - bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son - père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé - d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de Bertillac - qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il connoissoit sa vertu, - et que c'en étoit assez pour ne rien croire de tous les bruits qui - couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle, il lui écrivit de se - donner bien de garde d'aller dans un couvent, à moins qu'elle ne le voulût - faire mourir de douleur; qu'elle prît patience jusqu'à la fin de la - campagne, et qu'après cela il donneroit ordre à tout. En effet, il ne fut - pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut écouter personne à son préjudice. - Ainsi il vécut avec elle comme à l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit - point morte quelque temps après, elle auroit pris un si grand ascendant - sur son esprit, qu'elle auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans - qu'il y eût jamais trouvé à redire. - </p> - <p> - La mort de madame de Bertillac<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a> - <a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a> fit entrer la - maréchale en elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à - toutes les vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la - mort du duc de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne - crut pas qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on - ne se trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années - après<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> <a - href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, l'ayant mise en - liberté de vivre à sa mode, elle fit succéder au Basque un nombre infini - de fripons qui valoient encore moins que lui. Le chevalier au Liscouet<a - id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> <a href="#footnote355"><sup - class="sml">355</sup></a> l'entretint jusqu'à ce qu'il en fût las, à qui - succéda l'abbé de Lignerac<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a> - <a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>; et comme elle lui - faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse. - Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille, - elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré<a - id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> <a href="#footnote357"><sup - class="sml">357</sup></a>, qui ne lui donne pas seulement de son Orviétan, - mais qui lui apprend encore tous les tours de cartes et de souplesse avec - lesquels ils dupent ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez - fous de croire qu'on puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé - depuis si longtemps à l'honnêteté<a id="footnotetag358" - name="footnotetag358"></a> <a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a - href="#footnotetag353"> (retour) </a> Toute cette intrigue dura assez - longtemps, puisque madame de Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de - Sévigné raconte sa maladie (<i>Lettre</i> du 24 janv. 1680) et sa mort - (7 fév.), et elle confirme la vérité du récit qu'on vient de lire. - </p> - <p> - «Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est - devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a - vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui - a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le - vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa - reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si - excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît, - comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est - actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous - y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire; - elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà - sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.» - Cf. p. 417. - </p> - <p> - Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au - service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a - tuée.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a - href="#footnotetag354"> (retour) </a> À peine deux ans après, car le - maréchal de La Ferté mourut le 27 septembre 1681. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a - href="#footnotetag355"> (retour) </a> Philippe-Armand du Liscouet, - chevalier, vicomte des Planches, étoit fille de Guill. du Liscouet et de - Marie de Talhouet. Sa sœur épousa le fameux financier Deschiens. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a - href="#footnotetag356"> (retour) </a> L'abbé de Lignerac, de la famille - des Robert, seigneurs de Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des - alliances dans les maisons de Levis, branche de Charlus, et de - Hautefort. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a - href="#footnotetag357"> (retour) </a> Fils d'un opérateur. (<i>Note du - texte.</i>) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a - href="#footnotetag358"> (retour) </a> Ici finit ce pamphlet dans - l'édition de 1754. La suite que nous en donnons est tirée de l'édition - de 1709, reproduite dans l'édition de 1740. L'édition de 1754 a - intercalé à tort ce passage, partie dans l'histoire de Mademoiselle de - Fontanges, partie dans <i>la France devenue italienne</i>, et l'édition - Delahays est tombée dans la même faute. Mais si les premières édition de - la <i>France galante</i> contiennent ces pages, on ne les trouve pas - dans les premiers textes de <i>la France devenue italienne</i>. - </p> - </blockquote> - <p> - L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa - belle-fille<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> <a - href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, à n'être pas plus - vertueuse. Cependant, comme elle étoit plus jeune et qu'elle se croyoit - plus belle, elle ne jugea pas à propos de se jeter à la tête de tout le - monde, comme faisoit sa belle-mère. Présumant au contraire assez de sa - beauté pour s'imaginer qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand - Alcandre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> <a - href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>, elle commença non pas - à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si ouvertement, que tout le - monde ne put voir, sans en rougir pour elle, l'effronterie avec laquelle - elle le poursuivoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a - href="#footnotetag359"> (retour) </a> La duchesse de La Ferté étoit - cette même mademoiselle de La Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé - ci-dessus, p. 49, note 5. Elle épousa, le 18 mars 1675, Henri-François - de Saint-Nectaire, duc de La Ferté, fils du maréchal. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a - href="#footnotetag360"> (retour) </a> Louis, dauphin, fils de Louis XIV - et de Marie-Thérèse, né le 1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; - Montausier fut son gouverneur, Bossuet son précepteur. - </p> - </blockquote> - <p> - La maréchale de La Motte<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a> - <a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, sa mère, qui avoit - été gouvernante du fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de - ses fille<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> <a - href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> au duc de Ventadour<a - id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> <a href="#footnote363"><sup - class="sml">363</sup></a>, de la conduite de laquelle elle n'étoit pas - déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci, résolut - d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de réputation à sa - maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce que l'expérience - et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais toutes ses - remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle, pendant qu'elle - exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient murmurer les moins - retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand Alcandre d'assez - bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus hardies; et ce - prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la vérité sont fort - beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que s'il l'avoit vue - décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré; que quand il - voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et baissant en même temps - la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle en avoit, elle mit sa main - dans un endroit que la bienséance m'empêche de nommer, pendant que le - prince considéroit sa tête, sans penser peut-être à ce qu'elle faisoit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a - href="#footnotetag361"> (retour) </a> Voy. p. 49. Madame de La Mothe, - connue avant son mariage sous le nom de mademoiselle de Toussy, et fort - célèbre dans les poètes du temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de - Louis de Prie, marquis de Toussy, et de mademoiselle de - Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle mourut le 6 janvier 1709. Elle - fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, où il quitta les mains des - femmes; mais elle conserva le titre de gouvernante des enfants de - France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le 21 novembre 1650, elle - étoit veuve depuis le 24 mars 1657. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a - href="#footnotetag362"> (retour) </a> Charlotte-Éléonore-Magdeleine, - mariée le 14 mars 1671. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a - href="#footnotetag363"> (retour) </a> Louis-Charles de Levis, duc de - Ventadour, étoit fils de Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa - seconde femme, Marie de La Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il - mourut en 1717. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, - l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à elle-même, - et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il vit que sa - chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La rougeur qui parut - en même temps sur son visage, avec quelques autres circonstances qu'on - remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas perdu son temps pendant - qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant pas plus étonnée pour cela, - elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa chemise, que cela n'étoit guère - honnête de faire ce qu'il faisoit devant les dames, et que si son mari - survenoit par hasard, cela seroit capable de lui donner de la jalousie. - </p> - <p> - Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la - matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle fut - dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de voir un - homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle vouloit - dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit qu'elle venoit - de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais le fils de son - père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle ne voulut pas - faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles n'eurent pas plus tôt - su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince, que le reste leur fut - aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un moment que le désordre où - il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de la duchesse. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte - qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît d'avoir - une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire un mot à - son mari<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> <a - href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Cependant, ce mari - étoit un homme qui ne se mettoit guère en peine ni de la réputation de sa - femme, ni de la sienne propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez - les courtisanes, il étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de - tout ce qui pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes - débauchés comme lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la - débauche jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie, - tout aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez - elles sans trembler. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a - href="#footnotetag364"> (retour) </a> Henri-François de Saint-Nectaire, - fils de la trop fameuse maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657, - suivit, à peine âgé de quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À - dix-sept ans, il succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du - pays messin. Il prit part à quelques campagnes avec le titre de - lieutenant général, et mourut le 1er août 1703. - </p> - </blockquote> - <p> - Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui - fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir - passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille - désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours<a - id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> <a href="#footnote365"><sup - class="sml">365</sup></a>. Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour - ainsi dire comme des cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils - coupèrent les parties viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce - pauvre malheureux, se voyant entre les mains de ces satellites, alarma - non-seulement toute la maison, mais encore toute la rue par ses cris et - ses lamentations; mais quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les - vouloient détourner d'un coup si inhumain, ils n'en voulurent rien - démordre, et, l'opération étant faite, ils renvoyèrent le malheureux - oublieur, qui s'en alla mourir chez son maître. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a - href="#footnotetag365"> (retour) </a> Cabaret célèbre dans la rue nommée - successivement rue aux Oues (aux Oies) et rue aux Ours. - </p> - </blockquote> - <p> - Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du grand - Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de ces - désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il jugea - à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de les - éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de ce - qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, avouant - de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la mort. - </p> - <p> - Le marquis de Biran<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> <a - href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> et le chevalier Colbert<a - id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> <a href="#footnote367"><sup - class="sml">367</sup></a>, qui étoient de la débauche et toujours des - premiers à mettre les autres en train, furent un peu mortifiés avant que - de partir: car celui-ci, qui étoit fils du fameux M. Colbert, en fut - régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui donna en présence du monde, - parce que, comme il étoit grand politique, il étoit bien aise qu'on fût - dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu savoir un tel déréglement sans - qu'il fût suivi d'un châtiment proportionné à la faute. A l'égard du - marquis de Biran, le grand Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit - que faire de prétendre de sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours - plus prêt à lui donner des marques de son mépris qu'à faire aucune chose - qui tendît à sa fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère, - que ce prince ne s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne - veuille dire que ce n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder - le rang de duc, mais à mademoiselle de Laval<a id="footnotetag368" - name="footnotetag368"></a> <a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>, - qu'il a épousée. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a - href="#footnotetag366"> (retour) </a> Gaston Jean-Baptiste-Antoine de - Roquelaure, fils de Gaston, duc de Roquelaure, et de mademoiselle du - Lude (Charlotte-Marie de Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran - jusqu'à la mort de son père, arrivée en mars 1683; gouverneur de - Lectoure, lieutenant général des armées, commandant en chef en - Languedoc, il fut nommé maréchal de France le 2 février 1724. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a - href="#footnotetag367"> (retour) </a> Antoine-Martin, bailli et - grand-croix de Malte, général des galères de cet ordre, colonel du - régiment de Champagne après avoir été capitaine-lieutenant des - mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils de Jean-Baptiste Colbert - et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25 août 1689, il mourut de sa - blessure le 2 septembre suivant. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a - href="#footnotetag368"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, fille - d'Urbain de Laval, marquis de Lezay, et de Françoise de Sesmaisons, - épousa le marquis de Biran le 20 mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de - la courte intrigue qui lui valut la faveur du Roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens des - exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La Ferté - souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons fortes et - que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que c'étoit - inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du grand - Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle n'avoit - point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un fort - méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal qui - l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux - chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une - chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de - son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle - ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient - craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la - considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit - d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même - temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien alloit - du moins se montrer pitoyable<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a> - <a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> en entrant dans ses - intérêts; mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter - sur les pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, - il lui dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne - pouvoit plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que - sans se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât - seulement à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit - pouvoit devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a - href="#footnotetag369"> (retour) </a> Sensible. Nous n'avons plus ce mot - que dans le sens de «digne de pitié.» - </p> - </blockquote> - <p> - Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son - mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit savant. - Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le plus - grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui dit que - non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y remédier - promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut entendu cela, - elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur la réputation - qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit entièrement entre ses - mains; et se nommant en même temps, elle surprit le chirurgien, qui, - sachant qu'il avoit affaire à une personne de la première qualité, fut - fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui demanda pardon de ce qu'il - s'étoit montré si libre en paroles, s'excusant que comme les plus - abandonnées lui tenoient le même langage qu'elle lui avoit tenu, il avoit - cru être obligé de lui répondre ce qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur - de la connoître. - </p> - <p> - La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la - sortiroit<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> <a - href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a> bientôt d'affaire; ce - que le chirurgien lui promit si elle vouloit observer un certain régime de - vivre. Elle lui dit qu'elle feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même - fit encore davantage: car elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans - les remèdes, craignant que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de - coutume, les veilles n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison - plus difficile. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a - href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Sortir</i> pour <i>tirer</i> - n'étoit pas plus françois alors que maintenant. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit - beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat<a - id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> <a href="#footnote371"><sup - class="sml">371</sup></a>, maître des requêtes, qui lui disoit depuis - longtemps qu'il l'aimoit sans en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la - venir voir. L'Avocat étoit fils d'un juif de la ville de Paris, qui, après - avoir gagné deux millions de bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de - froid, de peur de donner de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit - encore de race juive; cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout - Paris, il faisoit l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe - sur le corps, comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu - capable de s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela - faisoit qu'il ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de - divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût aucuns - termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de fusil, ce - qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en arrière, de peur - que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand parleur et grand - menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du monde, offrant service à - un chacun sans jamais en rendre à personne. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a - href="#footnotetag371"> (retour) </a> M. L'Avocat, maître des requêtes, - étoit fils de Nicolas L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de - Marguerite Rouillé, et beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en - parle ainsi (II, p. 411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort - ridicule, mourut en même temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des - requêtes, frère de madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit - des bénéfices et beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu - toute sa vie la folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être - amoureux des plus belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses - soupirs et lui faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un - grand homme maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa - vie, et qui, tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.» - </p> - </blockquote> - <p> - La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes, à - qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait - croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre du - sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, lui - faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens proportionnés à - son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une si grande - distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très humble; et pour - lui donner des témoignages plus essentiels de son attachement, il lui jura - qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès par-devant lui qu'il ne le - leur fît gagner, sans entrer en connoissance de cause qui auroit raison ou - non; que c'étoit ainsi que les bons amis en devoient agir, sans rien - examiner davantage que le plaisir de leur rendre service. - </p> - <p> - Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en revint - enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, tâchant - d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna languissamment sur - elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire mourir. La duchesse - lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son dessein, ce qu'il pouvoit - bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit envoyé quérir, se ressouvenant - qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il ne pouvoit vivre sans la voir. - Cette réponse fit que L'Avocat recommença ses complimens, qui n'auroient - point eu de fin si elle ne les eût interrompus pour lui demander comment - il gouvernoit Louison d'Arquien<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a> - <a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il rougit à cette - demande, et la duchesse, s'en étant aperçue, lui dit qu'elle estimoit les - hommes qui avoient de la pudeur; qu'il étoit bien vrai que, cette fille - étant une courtisane publique, il n'y avoit pas trop d'honneur à la voir; - mais que le comte de Saulx, le marquis de Biran, le duc de La Ferté même, - et enfin toute la cour la voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient - pour lui à la voir qu'à tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne - l'entretînt pas publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas - grand mal; mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, - l'ayant toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a - href="#footnotetag372"> (retour) </a> Louison d'Arquien, célèbre - courtisane. - </p> - </blockquote> - <p> - M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une - médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue, - si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de - s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit donc - qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les plus - belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent ces - sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et une - personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même temps, il - lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas beaucoup de - jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y avoit quelques - jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses dont il lui faisoit - alors l'application. - </p> - <p> - Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il - sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque - distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et - cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit, elle - croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui donnoit de se - corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il n'étoit pas malicieux - de son naturel, et que cette parole lui étoit échappée plutôt par hasard - qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa colère, en sorte que la - conversation se termina sans aigreur. - </p> - <p> - Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle - avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une grande - douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine qu'elle avoit - prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un verre, il fut - prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit, avant que de le - faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la personne du monde qu'il - aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en santé. - </p> - <p> - La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il faisoit - cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle amitié qui - fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette médecine - l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne pourroit par - conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des regrets et des - soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la douleur qu'elle - ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut par là que se - termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en même temps, à - peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se retirer chez lui. - </p> - <p> - Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il - faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la - duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les - paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï - parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le sens, - que voici: - </p> - <blockquote> - <p> - «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le jour, parce - qu'il étoit devenu comme ces filles de joie, lesquelles ne peuvent plus - répondre de ne point faire de folies de leur corps, tant elles y sont - accoutumées; que le sien étoit tellement habitué à de certaines choses - qu'il n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à ce - qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il la prioit - cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris la médecine comme un - remède contre l'amour, mais pour lui montrer qu'il seroit amoureux - d'elle toute la vie.» - </p> - </blockquote> - <p> - La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui avoit - cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si fou, et, - étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de l'impatience de - le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat, après avoir - souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces sortes de - remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu, du mal - qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à celle dont - il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce qu'il avoit fait - il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer à toutes sortes de - tourmens pour l'amour d'elle. - </p> - <p> - La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant à - se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère de - chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit - devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une - affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos - ni jour ni nuit. - </p> - <p> - Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche, - trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la - première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que sa - mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la - troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui ne - lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il étoit - brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir à - l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui - promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua - pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui. - </p> - <p> - Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela - étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger par - les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût grand, - car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, non pas - tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande tendresse. - L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me semble, ses - forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une occasion qui - ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle la duchesse ne - faisoit aucune résistance. - </p> - <p> - Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le - chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un - entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir - quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent. - Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce - témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après - cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne s'entretenant - que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore plus fou et - encore plus vain qu'à l'ordinaire. - </p> - <p> - Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que - l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans - retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir - qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut - peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus - incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser - persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après - une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de - même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs mains. - Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui. - Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus - sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que - la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première fois, - d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent d'une - duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il se - disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles qu'elles - fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se joignit - encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans le monde, - il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui, l'ayant pris - jusque-là pour un parent du marquis de Langey<a id="footnotetag373" - name="footnotetag373"></a> <a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>, - c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu une - femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans le - jugement que l'on fait de son prochain. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a - href="#footnotetag373"> (retour) </a> Tout le monde connoît, par les - lettres de madame de Sévigné et par Tallemant, l'histoire du congrès du - marquis de Langey ou Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à - une famille qui avoit eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel, - il comptoit parmi ses ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et - François de la Noue Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier - 1628, le marquis de Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, - marquise de Courtaumer, née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au - grand scandale de Paris tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: - chacun des deux époux eut le droit de se remarier, et le marquis ayant - épousé, en 1661, mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut - d'elle jusqu'à sept enfants, malgré son impuissance judiciairement - constatée. Aucun ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès - singulier et sur le marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou, - récemment publiés par la Société de l'histoire du protestantisme - françois, 2 vol. in-8, 1857. - </p> - </blockquote> - <p> - Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison - d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi que - j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion pour - cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour - détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre auroit - fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis se - doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et en fit - galanterie comme un jeune homme auroit pu faire. - </p> - <p> - Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa - réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre - que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour être - d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le grand - remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu d'estime - qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt des - marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder, à la - recommandation de M. de Pomponne<a id="footnotetag374" - name="footnotetag374"></a> <a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>, - son beau-frère, qui étoit l'un de ses ministres. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a - href="#footnotetag374"> (retour) </a> Simon Arnauld, marquis de - Pomponne, fils de Robert Arnauld d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine - L'Advocat. En 1671 il revint de Suède, où il avoit été envoyé comme - ambassadeur, pour occuper la place de ministre d'État pour les affaires - étrangères. - </p> - </blockquote> - <p> - L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à la - duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la Motte, - sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la duchesse de - Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent d'une - galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en donnoit à - cœur joie avec M. de Tilladet<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a> - <a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>, cousin germain du - marquis de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout - contrefait, mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu - quelque vent de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien - qu'il pût la prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire - un voyage avec la duchesse d'Aumont, sa sœur<a id="footnotetag376" - name="footnotetag376"></a> <a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>, - se doutant bien qu'en cas qu'il en fût quelque chose, le galant ne - manqueroit pas de se rencontrer en chemin. Cependant il monta à cheval - pour voltiger sur les ailes, et il arrivoit tous les soirs incognito à la - même hôtellerie où sa femme logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou - six jours, qu'il vit arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de - voir madame de Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire - débotter, ni même de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant - le duc d'Aumont<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> <a - href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>, qui étoit aussi du - voyage, que le hasard l'avoit conduit dans l'hôtellerie; mais le duc de - Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en devoit penser, ne lui donnant pas - le temps d'entrer en conversation, il monta en haut en même temps, et, - mettant l'épée à la main, il surprit toute la compagnie, qui ne songeoit - guère à lui, et qui le croyoit bien éloigné de là. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a - href="#footnotetag375"> (retour) </a> M. de Tilladet étoit fils de - Gabriel de Cassagnet, marquis de Tilladet, capitaine au régiment des - gardes, et de Magdelaine Le Tellier, sœur du chancelier, tante du - marquis de Louvois. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a - href="#footnotetag376"> (retour) </a> Françoise-Angélique de La - Mothe-Houdancourt, mariée le 26 novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et - de Roche-Baron, duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi, - dont elle fut la seconde femme. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a - href="#footnotetag377"> (retour) </a> Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils - d'Antoine, duc d'Aumont, maréchal de France, et de Catherine Scarron de - Vaures, né en 1632, mort en 1704. Après la mort de son père, 14 février - 1669, il prit son titre de duc et pair, résigna sa charge de capitaine - des gardes du corps, et prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de - fidélité pour la charge de premier gentilhomme de la chambre. Il avoit - épousé, le 21 novembre 1660, Madeleine Fare Le Tellier, fille du - chancelier de France, sœur du marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin - 1668. - </p> - </blockquote> - <p> - Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de - Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le duc - de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il avoit si - peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans sa chambre - un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son ennemi, il ne - méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité. Ainsi, avec - l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre, et, ayant - reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla à la - duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec son - mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit - ponctuellement. - </p> - <p> - Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il - étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit des - choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas prendre - garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en grande - estime dans le monde. - </p> - <p> - Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme, - il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les - plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince de - Condé<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> <a - href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>, qui étoit proche - parent du duc de Ventadour, dit des choses fâcheuses à la maréchale de La - Motte, qui, prétendant excuser sa fille et le duc d'Aumont, tâchoit de - déshonorer le duc de Ventadour. Le grand Alcandre défendit les voies de - fait de part et d'autre, et, ayant pris connoissance de l'affaire, il - donna le tort au duc, et permit à sa femme de retourner avec lui ou de se - retirer en religion, selon que bon lui semblerait. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a - href="#footnotetag378"> (retour) </a> Anne de Levis, duc de Ventadour, - grand-père du duc dont il est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593, - Marguerite de Montmorency, sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660. - Celle-ci étoit fille de Henri de Montmorency, dont une autre fille, née - d'un second lit, épousa Henri de Bourbon, père du grand Condé. - </p> - </blockquote> - <p> - Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux - aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec la - duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de - Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se - soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit couvent - au faubourg Saint-Marceau<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a> - <a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>. M. de Tilladet la - vit là deux ou trois fois incognito, du consentement de la supérieure. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a - href="#footnotetag379"> (retour) </a> Il y avoit au faubourg - Saint-Marceau, rue de Lourcine, un couvent de religieuses cordelières de - l'ordre de Sainte-Claire. L'abbesse y étoit élective et triennale, et y - jouissoit de dix mille livres de rentes. - </p> - </blockquote> - <p> - Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la cour, - et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté trouva - sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se fût - consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela en - meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il auroit - renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti du - bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il ne - se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler de - l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort étoit de - s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après, il dit à - l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en bonne santé - dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre service. - </p> - <p> - Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda - s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de répondre. - Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le premier à - en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les railleries qu'on lui - en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui en ayant un jour voulu - faire la guerre, comme naturellement il est fort brutal: «Morb..., Madame, - lui répondit-il, cela est bien de mauvaise grâce à vous, qui après m'avoir - mis vous-même dans l'état où je suis, devriez du moins avoir l'honnêteté - de me ménager. Croyez-moi, ce sera pour la première et pour la dernière - fois de ma vie que j'aurai affaire à vous; et quoique j'aie vu Louison - d'Arquien un an tout entier, ce que je veux bien vous avouer maintenant, - je n'ai jamais eu le moindre sujet de m'en repentir toute ma vie.» - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans un - emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle lui - déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les injures aux - coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit bourgeois comme - lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa qualité; que quand ce - qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait encore trop d'honneur; qu'il - prît la peine de sortir de sa maison, sinon qu'elle l'en feroit sortir par - les fenêtres; et, le poussant dehors avec le bout des pincettes, L'Avocat, - qui voyoit qu'il n'y avoit point de raillerie avec elle, se jeta à ses - pieds, la priant de lui vouloir pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il - avoit tort, mais qu'il lui étoit dur de voir qu'elle l'insultoit, - s'imaginant que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par mépris; que c'étoit - là le sujet de ses plaintes; qu'elle entrât dans ses sentimens, qu'il n'y - avoit rien à redire à sa délicatesse; et que, si elle avoit été présente à - ses tourmens, elle auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de - résignation, qu'elle avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour. - </p> - <p> - Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit - hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui - défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un - traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant - des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais - comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort - grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses - larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse. - </p> - <p> - Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire - que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut cause - qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa perruque - et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans l'appartement - du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec quelques - gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une querelle - qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit donné la - peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les accommoder - sans les obliger de venir à une assemblée générale des maréchaux de France<a - id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> <a href="#footnote380"><sup - class="sml">380</sup></a>; et que comme il y avoit eu quelques procédures - de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand - Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il - étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a - href="#footnotetag380"> (retour) </a> Les maréchaux de France formoient - un tribunal d'honneur qui jugeoit toutes les contestations personnelles - soulevées entre gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans - différentes villes du royaume. Il existe des recueils d'édits concernant - cette juridiction, établie pour accommoder les différends et empêcher - les duels le plus possible. - </p> - </blockquote> - <p> - L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant dit - qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui répondit - que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui lui servit - d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage établi chez - lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit donc que la - dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un gentilhomme, qui étoit - aussi là présent, l'avoit déshonorée par des contes scandaleux, et dont - elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y eût point de témoins, la - chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu du gentilhomme, qui - soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler mal de cette dame, il - en avoit eu fort grande raison; que, pour justifier cela, il rapportoit - qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit recherché toutes les occasions de - lui rendre service, lui en avoit rendu même d'assez considérables, jusqu'à - lui avoir prêté pour une seule fois deux cents pistoles; mais que, pour - toute récompense, elle ne lui avoit donné qu'une maladie qui l'avoit tenu - trois mois entiers sur la litière, dont croyant avoir lieu de se plaindre, - il avoit publié que cette dame n'étoit pas cruelle, mais que cependant il - ne vouloit plus de ses faveurs à ce prix-là. - </p> - <p> - L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la sienne, - crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que quelqu'un eût - écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté. C'est pourquoi, - perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit, et, mettant son - manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se mocquoit de lui, et prit - le chemin de la porte sans lui rien dire davantage. Le maréchal, qui étoit - dans son lit, rongé de ses gouttes, ne pouvant courir après lui, le - rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit point revenir, il dit à son - capitaine des gardes de ne le pas laisser aller comme cela et qu'il avoit - besoin de lui pour accommoder cette affaire. L'Avocat fit difficulté de - revenir, disant au capitaine des gardes que monsieur le maréchal se - railloit de lui; mais le capitaine des gardes lui ayant dit qu'il n'y - avoit point de raillerie à cela, et que ce qu'il en faisoit n'étoit que - parce qu'il eût été bien aise de rendre service à ces personnes-là, il - rentra dans la chambre, et le maréchal lui demanda depuis quand il ne - vouloit plus accommoder les gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit - parce qu'il savoit que, sous prétexte de cette occupation, il négligeoit - les autres affaires qui étoient du dû de sa charge de maître des requêtes. - </p> - <p> - Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de l'affaire - en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long les - particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en prison, - d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame, qui, pour le - remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande révérence. - Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut suivi de point - en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en prison. Cependant, - monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit donner de l'encre et du - papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un billet dont voici la - copie: - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de M. L'Avocat<br /> à la duchesse de La Ferté.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma faute que celle - que je vous ai faite en sortant de votre chambre: Un gentilhomme, qui - avoit avec une dame une pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a - été envoyé en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter de - tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit que la vérité, - comme je puis avoir fait. Si une semblable réparation vous peut - satisfaire, ordonnez-moi seulement dans quelle prison vous voulez que - j'aille, et j'y obéirai ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie - votre fidèle prisonnier d'amour. - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet, qui - étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles choses - du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse fort aigre; - mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du mépris, elle - demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement L'Avocat, qui, outre le - plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une duchesse, se voyoit privé - par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui étoit fort commode et ce qui - lui arrivoit souvent, ne faisant point d'ordinaire<a id="footnotetag381" - name="footnotetag381"></a> <a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a> - et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il vit enfin que sa - disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez le duc de - Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. Il fut - l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce qu'il avoit - perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que chez la duchesse - de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il piqua la table - assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la femme, qui, étant plus - réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta tellement la première - fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus s'exposer à un second - refus. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a - href="#footnotetag381"> (retour) </a> «On dit qu'un homme ne fait point - d'ordinaire quand il n'a point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un - ordinaire à la gargotte, ou quand il est écorniffleur, quand il va - quêter ça et là des repas.» (Furetière.) - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de - vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac - pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du - duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer le - parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des - maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il - les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi - succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans un - de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, Biran - lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les plaisirs - dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une fois chez - Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit trouvé mille - fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en vouloit essayer, - il lui en diroit après son sentiment. - </p> - <p> - Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa - femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un - lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut le - premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit pas - femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit qu'elle - étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa femme<a - id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> <a href="#footnote382"><sup - class="sml">382</sup></a>, qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse - de La Ferté; que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre - lui, que lui qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant - mis à assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit - pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne se - rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en même - temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur disoit, il - changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de réflexion à - ce qu'il avoit dit. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a - href="#footnotetag382"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, mariée l'an - 1683 au marquis de Biran, depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy. - ci-dessus, p. 426. - </p> - </blockquote> - <p> - À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de Foix<a - id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> <a href="#footnote383"><sup - class="sml">383</sup></a>, et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la - duchesse de La Ferté pour aller à la foire S.-Germain<a id="footnotetag384" - name="footnotetag384"></a> <a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>, - et que si elle en vouloit être, il les y mèneroit toutes deux un matin, - mais qu'il n'en falloit rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté - n'en diroit rien pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour - cela, qu'il ne lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La - duchesse de Foix, sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la - partie, et le jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans - son carrosse, et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit - autant. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a - href="#footnotetag383"> (retour) </a> Marie-Charlotte de Roquelaure, - fille du duc Gaston et de Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit - épousé, le 8 mars 1674, Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix. - Née en 1655, elle mourut le 22 janvier 1710. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a - href="#footnotetag384"> (retour) </a> La foire Saint-Germain avoit le - privilége d'attirer toute la cour; aussi s'y passoit-il souvent des - aventures singulières. Loret (<i>Muze historique</i>) en rapporte - quelques-unes. On a de Colletet un long poème où il en décrit les - merveilles. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au - carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher - d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite à - la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit rien - dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à ces - dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que c'étoit, et - le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas fait accommoder - son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à ces dames qu'il n'y - avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; qu'il connoissoit une - bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter chez elle et se - reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé. - </p> - <p> - Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y - accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent - reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les - fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez - spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre, - deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit - de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit - justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes. - </p> - <p> - Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de se - rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire qu'ils ne - seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il leur vouloit - faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, dont la du Pré - avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en même temps la - chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix, et, les leur - présentant, il les pria d'en user si bien avec elles qu'elles ne s'en - allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de l'étonnement de ces - deux ducs, et encore plus de celui des deux duchesses, qui, sachant où - elles étoient, voulurent prendre leur sérieux<a id="footnotetag385" - name="footnotetag385"></a> <a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a> - avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les obligea à en rire - avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils dînèrent tous cinq - ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes fissent mine de n'y - vouloir pas demeurer davantage. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a - href="#footnotetag385"> (retour) </a> Locution alors nouvelle, empruntée - à la langue des précieuses. - </p> - </blockquote> - <p> - Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris, - elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le - dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en - revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient - toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui - méritoient bien d'être les abbesses du couvent. - </p> - <p> - Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé en - ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de - Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini de - personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya quérir, - et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de prison. - L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien rude - qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce ne fût - qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour avoir dit - la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit que, si le - chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque d'y employer - tout son crédit. - </p> - <p> - L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers du - chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges<a - id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> <a href="#footnote386"><sup - class="sml">386</sup></a> et leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait - cession de biens, et que depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux - cent mille écus, sans avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges - firent comprendre à L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors - de prison, et il en fut rendre compte à la duchesse. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a - href="#footnotetag386"> (retour) </a> Voy. p. 420. - </p> - </blockquote> - <p> - Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce refus; - mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit quelquefois ennuyée - de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit obligée de la peine qu'il - avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez elle quand il voudroit. - L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier, lui embrassa les genoux, - et, lui protestant une fidélité éternelle, il lui dit que sa sœur la - duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de son mérite; que quand il - vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer un quart d'heure; qu'elle - diroit assurément qu'il n'avoit guère d'esprit, parce qu'il ne lui avoit - jamais pu dire une seule parole, mais qu'il ne se soucioit pas en quelle - réputation il fût auprès d'elle, pourvu qu'elle voulût bien considérer que - tant d'indifférence pour une si aimable personne ne pouvoit procéder que - de l'amitié qu'il lui portoit. - </p> - <p> - Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour - entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté, - elle le prit et y lut ce qui suit: - </p> - <h4> - <span class="sc">Billet de la duchesse de Ventadour<br /> à la duchesse de - La Ferté.</span> - </h4> - <p class="ital"> - Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et il la croit si - délicate qu'il cherche à la faire recommander par tous ceux qui ont - quelque crédit auprès de lui. Si j'avois prévu cet accident, j'aurois - écouté volontiers quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant - pas le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte conversation - que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de ne la pas continuer - davantage; ce qui fait que, ne le croyant pas bien intentionné pour moi, - j'ai recours à vous pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je - vous prie de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est toute - à vous. - </p> - <p> - La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il n'avoit - jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le contraire - dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui montrer pour s'en - divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au gentilhomme que sa sœur - lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa poche et renvoya le - laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur qu'elle feroit ce qu'elle - lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat, qui étoit l'homme du monde - le plus curieux, voulut savoir ce que contenoit la lettre, et, ne se - contentant pas de ce que la duchesse lui en disoit, il chercha à lui - mettre la main dans la poche et l'attrapa. Il lui dit alors qu'il verroit - à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il n'y avoit pas beaucoup de danger - pour lui, qui étoit de leurs amis. - </p> - <p> - La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise qu'il - ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu venir à - bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit à l'heure - même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts pour la - ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour la lire, ce - que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y trouver des - choses à quoi il ne s'attendoit pas. - </p> - <p> - Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas - vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire voir - qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore, il - feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit qu'il - n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle; que ce - n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre; qu'ainsi ce - n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se brouilleroit, mais avec - la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut beaucoup de peine à gagner - cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne croyoit rien de tout ce que - madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit un défaut commun avec toutes - les belles femmes, qui étoit de prendre la moindre œillade pour une - déclaration d'amour, elle lui donna moyen par là de se justifier auprès - d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau chemin, lui allégua qu'il - falloit donc que madame de Ventadour eût interprété à son avantage - quelques regards innocents; et la duchesse, feignant de se confirmer - toujours de plus en plus dans cette opinion, elle remit insensiblement son - esprit, de sorte qu'il lui promit de faire tout ce qu'elle voudroit pour - le gentilhomme en question. - </p> - <p> - <a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> <a href="#footnote387"><sup - class="sml">387</sup></a> Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à - la femme de Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des - désirs à tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes. - Elle étoit d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a - coutume de mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De - fait, tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé - d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre, - qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par - délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il ne - vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui fit - parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux - reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles - d'oreilles de diamans de grand prix. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a - href="#footnotetag387"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, et que - nous laissons ici, comme toutes les premières éditions de ce pamphlet, a - été ensuite reporté, à tort, dans l'histoire de mademoiselle de - Fontanges, qu'on lira plus loin. Il finit page 464. - </p> - </blockquote> - <p> - Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que cette - jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle avoit eu - du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il la dût - toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle lui avoit - reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme il étoit - assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit répondu - franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient pour - observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit - emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui - avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle avoit - quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre; qu'il - n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les jours - pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit plus - reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté quelques - défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps, qui a - coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne s'apercevoit pas - encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand changement en sa personne; - mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, sans avoir dessein néanmoins de - le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup de lieu de se louer de la nature, - il n'étoit pas exempt néanmoins de certains défauts, qui étoient un grand - remède à l'amour; qu'il en avoit un grand entre autres, dont peut-être il - ne s'apercevoit pas, mais dont elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être - plainte néanmoins, parce qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre - garde de si près avec une personne qu'on aimoit. - </p> - <p> - Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire - d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de - Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour - lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il - avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement - flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de ne - pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures qu'on - reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles que - celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce reproche à - terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc ces défauts, - il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de Montespan fut si - touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les imperfections dont il - l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais comme lui. - </p> - <p> - Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de plus - désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut - sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher - et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques sentimens - de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions, elle - continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que je - vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi - fortement, le prince de Marsillac<a id="footnotetag388" - name="footnotetag388"></a> <a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a> - arriva à la porte du cabinet où ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit - permis d'entrer partout où il seroit, sans en demander permission: ainsi, - il avoit déjà le pied dans la porte, quand il entendit au son de la voix - de ce prince qu'il étoit en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien - aise de savoir s'il trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout - haut: «Huissier! huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore - plus haut: «Qui est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer - moi-même?» Le grand Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit, - jugea bien, après la permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en - faisoit n'étoit que par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de - quitter une conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac - qu'il pouvoit entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se - contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit cacher, - ne courût toute la cour. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a - href="#footnotetag388"> (retour) </a> Le prince de Marsillac étoit - François de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <i>Maximes</i> et de - Andrée de Vivonne. Le prince de Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le - 12 janvier 1714. - </p> - </blockquote> - <p> - Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la - liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part - dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de - douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de - M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que - ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant - jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il - auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de ses - dépouilles. - </p> - <p> - Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle - qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir - que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque - temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la - garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué au - passage du Rhin<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> <a - href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Mais il la lui donna - d'une manière si obligeante, que le présent étoit moins considérable par - sa grandeur en lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui - faisant: car il lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour - accommoder ses affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus - utile de la vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un - marchand, et qu'il lui en feroit donner un million. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a - href="#footnotetag389"> (retour) </a> Voy. plus haut, p. 412. Gui de - Chaumont, marquis de Guitri, étoit grand maître de la garde-robe en même - temps que le marquis de Soyecourt. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de son - amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de - favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui - méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de l'approcher. - Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la jalousie à un - chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement où le grand - Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la nouvelle passion - qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges<a id="footnotetag390" - name="footnotetag390"></a> <a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>, - qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé - ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au - prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes - grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup de - peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand - Alcandre. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a - href="#footnotetag390"> (retour) </a> Marie-Angélique de Scorraille, - demoiselle de Fontanges, étoit la sixième des sept enfants de Jean - Rigaud de Scorraille, comte de Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas; - la mère de mademoiselle de Fontanges étoit petite-fille par sa mère du - maréchal de La Châtre. Née en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de - vingt ans, le 28 juin 1681. - </p> - </blockquote> - <p> - En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant plus - de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, boursillèrent - entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui faire faire une - dépense honnête et conforme au poste où elle entroit<a id="footnotetag391" - name="footnotetag391"></a> <a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>. - Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle les mit en - pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut parlé de la part - du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit avec joie la - déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce prince avoit des - qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de bien mauvaise humeur - pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec tout cela elle ne - pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il venoit de lui dire, tant - que madame de Montespan posséderoit ses bonnes grâces; qu'elle étoit - jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit point fâchée que le grand - Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de gloire à posséder la moindre - partie de son cœur, elle étoit assez délicate, néanmoins, pour n'en - vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce n'étoit peut-être pas une véritable - passion que celle qu'il sentoit pour elle, mais quelque feu passager qui - seroit aussitôt éteint qu'allumé; que s'il étoit vrai cependant que ce - prince l'aimât véritablement, ce qu'elle n'osoit croire encore, de peur de - s'abandonner à une joie mal fondée, il lui en donneroit des marques - bientôt en n'aimant qu'elle uniquement, comme elle étoit prête de son côté - de n'aimer que lui. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a - href="#footnotetag391"> (retour) </a> Les filles d'honneur de la reine - avoient deux cents livres de gages: celles de Madame ne pouvoient être - rétribuées beaucoup plus largement, quoique chez Monsieur et chez Madame - plusieurs charges fussent plus avantageuses que chez le Roi. - </p> - </blockquote> - <p> - Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son - ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de - l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que - le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût jamais - retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une fois, et que - s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette dame y avoit - beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne plaisoit pas à ce - prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant qu'elle entrât dans le - couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà entrée dans un autre - malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la renvoyer quérir, et cela à - la vue de tout son royaume; que depuis ce temps-là elle ne faisoit que lui - parler des sindérèses de sa conscience, ce qui l'avoit détaché d'elle peu - à peu, ce prince ne voulant pas s'opposer à son salut; qu'il avoit donc - aimé madame de Montespan, et qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle - n'avoit voulu prendre avec lui des airs qui peuvent bien convenir aux - maîtresses des particuliers, mais non pas à celle d'un grand prince, avec - qui il est bon d'avoir l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui - diroit comment elle en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en - étant pas encore temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en - repos: c'est pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas - laisser échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré - qu'elle s'en repentiroit toute sa vie. - </p> - <p> - Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec - madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce - prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses - raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du - présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui - savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le - prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute - prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle. - </p> - <p> - Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue, - employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le - marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui - conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais comme - le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand soin, - elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le retrouver - tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle n'en - viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne heure où - le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre si bien - son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder avec lui. - </p> - <p> - Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu désigné. - Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y rencontrer au - lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit leur donner le - temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout proche du lieu - où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit personnes de la cour - qui avoient coutume de se faire voir quand le grand Alcandre sortoit, il - prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de chercher un diamant - qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les valets de chambre - viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en étant venu un, il - lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il fît sortir tous ceux - qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à l'huissier de n'y laisser - entrer personne, pas même ceux qui étoient mandés pour le conseil. - </p> - <p> - Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous ces - importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un grand - éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. Cependant, - comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la chambre, on le - crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres ministres, qu'on - avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en eurent de la jalousie. - Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette longue conversation qui - étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil ce jour-là; ce qui n'étoit - point encore arrivé, le grand Alcandre étant ponctuel dans tout ce qu'il - faisoit. - </p> - <p> - Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes - choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame de - Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec mademoiselle - de Fontanges<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> <a - href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a - href="#footnotetag392"> (retour) </a> Ici finit le passage intercalé par - certaines éditions dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. - 454. - </p> - </blockquote> - <p> - Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection et - en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour n'en - fût bientôt abreuvée. - </p> - <p> - Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna - au prince de Marsillac la charge de grand-veneur<a id="footnotetag393" - name="footnotetag393"></a> <a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>, - pour récompense de la lui avoir procurée. - </p> - <p> - [<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> <a href="#footnote394"><sup - class="sml">394</sup></a> Cependant, comme il étoit sujet à trouver des - maîtresses fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit - grosse; ce qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse<a - id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> <a href="#footnote395"><sup - class="sml">395</sup></a>, et à faire sa maison. Comme cette demoiselle, - bien loin de ressembler à madame de Montespan, dont l'avarice alloit - jusqu'à la vilenie, étoit généreuse jusqu'à la prodigalité, il fut obligé - aussi de lui donner un homme pour retenir cette humeur libérale<a - id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> <a href="#footnote396"><sup - class="sml">396</sup></a>, et pour prendre garde qu'elle pût subsister - avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce surintendant fut le - duc de Noailles<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> <a - href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, dont on fut - extrêmement surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui - le faisoit entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se - passer honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en - premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de refuser - cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné - préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui. - Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut alors - appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à Dieu.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a - href="#footnotetag3"> (retour) </a> La charge de grand veneur a toujours - été exercée par les gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y - voyons, avant le prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de - Soyecourt. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a - href="#footnotetag394"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été intercalé aussi dans l'histoire de mademoiselle de - Fontanges, à la fin. Mais nous suivons les premières éditions. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a - href="#footnotetag395"> (retour) </a> Madame de Sévigné, lettre du 6 - avril 1680: «Madame de Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de - pension; elle en recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le - Roi y a été publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va - passer le temps de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses - sœurs. Voici une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la - sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement - sent le congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. - Voici ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura - tout hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est - encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a - href="#footnotetag396"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle de cette - prodigalité de madame de Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les - beautés, de toutes les étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille - écus, sans que la pensée lui soit venue de faire un présent à madame de - Coulanges.» (12 janv. 1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du - voyage que fit mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit - au-devant de madame la Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort - diverti à Villers-Cottrets; je ne vois pas que les visites à ce carrosse - gris (où étoit la favorite) aient été publiques. La passion n'en est pas - moins grande. On (<i>c'est-à-dire</i> elle) reçut en montant dans ce - carrosse dix mille louis et un service de campagne de vermeil doré. La - libéralité est excessive, et on répand comme on reçoit.» (1er mars - 1680.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a - href="#footnotetag397"> (retour) </a> Anne-Jules de Noailles, fils - d'Anne de Noailles et de Louise Boyer, né le 5 février 1650. Après - s'être fait remarquer dans plusieurs campagnes, il suivit le Roi à la - conquête, de la Franche-Comté en 1674. En 1677, par la démission de son - père, il fut fait duc de Noailles et pair de France; en 1678, il obtint - le gouvernement de Roussillon qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc - antérieure à l'emploi qu'il avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671 - avec Marie-Françoise de Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un - enfants. - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> <a href="#footnote398"><sup - class="sml">398</sup></a> Cependant madame de Montespan tâchoit de se - soutenir encore le mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le - grand Alcandre de vouloir du moins venir chez elle comme il avoit - accoutumé, et elle tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit - encore plus grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour - madame de Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt - revenu; et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit - jamais été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à - ces faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement - à sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de - Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même - qu'à la plupart de sa famille.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a - href="#footnotetag398"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été intercalé encore dans les dernières éditions de - l'histoire de mademoiselle de Fontanges, mais au début. - </p> - </blockquote> - <p> - Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle tous - les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença à - médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il - falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille qui - avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit ni - éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle - peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce - qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le - détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit - toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et qui - étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en plaignit au - prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il se sentoit pour - elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de Fontanges. - </p> - <p> - Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce - temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner<a id="footnotetag399" - name="footnotetag399"></a> <a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>, - ce que l'on a attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une - personne dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime, - ou qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant - une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente. Quoi - qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses couches, - dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand Alcandre de - coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit souvent, lui - témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la voyoit réduite. - Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les jours, le pria de - permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en pleurant que la - malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus songer qu'à - l'autre monde. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a - href="#footnotetag399"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle en effet - d'une perte de sang continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle - de Fontanges. Dans sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez - tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce - qu'elle lui garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore - à Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle - commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant - mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de - faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle - de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son - bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les - soupçons d'empoisonnement: «On dit que <i>la belle beauté</i> a pensé - être empoisonnée... Elle est toujours languissante.» - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> <a href="#footnote400"><sup - class="sml">400</sup></a> Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle - donnât ordre aux affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit - sensiblement touché d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce - qu'elle lui demandoit. Elle se retira dans un couvent au faubourg - Saint-Jacques<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> <a - href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, où il envoyoit tous - les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade y alloit aussi - deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais il n'en - rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre dame, qui - avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou d'autre chose, - se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de La Feuillade dit - au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y avoit plus d'espérance. - En effet, elle mourut peu de jours après, laissant encore plus de soupçon - après sa mort d'avoir été empoisonnée qu'on n'en avoit eu pendant sa - maladie: car l'ayant ouverte, on trouva qu'il y avoit de petites marques - noires attachées aux parties nobles, lesquelles sont des témoignages - indubitables, à ce que l'on prétend, qu'elle a été empoisonnée]. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a - href="#footnotetag400"> (retour) </a> Encore un passage intercalé dans - l'histoire de mademoiselle de Fontanges, dans les mauvaises éditions. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a - href="#footnotetag401"> (retour) </a> À l'abbaye de Port-Royal de Paris, - où elle mourut. - </p> - </blockquote> - <p> - Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa - perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle - duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses frères<a - id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> <a href="#footnote402"><sup - class="sml">402</sup></a>; il maria aussi une de ses sœurs<a - id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> <a href="#footnote403"><sup - class="sml">403</sup></a> fort avantageusement, et fit encore quantité - d'autres choses en faveur de sa famille<a id="footnotetag404" - name="footnotetag404"></a> <a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>. - Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à elle; - mais<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> <a - href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a> elle fut tout étonnée - de voir que madame de Maintenon<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a> - <a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a> avoit toute sa - confiance. Elle en fut au désespoir: car, comme c'étoit elle qui l'avoit - faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit souffrir que son propre ouvrage - servît à la détruire elle-même. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a - href="#footnotetag402"> (retour) </a> Louis Léger de Scorrailles, abbé - de Valloire, mort en 1692. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a - href="#footnotetag403"> (retour) </a> Catherine Gasparde, mariée à - Sébastien de Rosmadec, lieutenant général de Bretagne, gouverneur de - Nantes, brigadier et mestre de camp de cavalerie. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a - href="#footnotetag404"> (retour) </a> Par exemple, il donna l'abbaye de - Chelles à Jeanne de Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et - qui fut bénite abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du - voyage que fit à Chelles madame de Fontanges, pour assister à la - cérémonie d'installation de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie - pour Chelles; assurément je l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit - quatre carrosses à six chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient - avec elle, mais tout cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle - perdant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant - quarante mille écus de rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la - santé et le cœur du Roi qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.) - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a - href="#footnotetag405"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre - crochets, a été encore introduit textuellement dans l'histoire de - mademoiselle de Fontanges. On y retrouve aussi les lignes qui précédent, - mais légèrement modifiées. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a - href="#footnotetag406"> (retour) </a> Madame de Maintenon aura plus tard - son historiette. - </p> - </blockquote> - <p> - Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas qu'il - entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être par - conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un amour - passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En effet, - elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette dame - subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu pour - elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en fait rien - paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est toujours le - reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt pour sa - propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment de - tendresse. - </p> - <p> - Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût - renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan, - qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur - tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de - raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté - surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de - Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses - affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la - maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une si - grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés, semblables - à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait vœu de ne - refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches, qui vont - jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la peine de les - écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui m'est tombé entre - les mains<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> <a - href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a> et où on lui rend - justice, aussi bien qu'à une autre dame<a id="footnotetag408" - name="footnotetag408"></a> <a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a> - de son calibre<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> <a - href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>. On y verra quelques - aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre - main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a - reçue. - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a - href="#footnotetag407"> (retour) </a> C'est le pamphlet connu sous le - titre de: <i>les Vieilles amoureuses</i>. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a - href="#footnotetag408"> (retour) </a> Madame de Lionne. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a - href="#footnotetag409"> (retour) </a> C'est par ces mots que finit, dans - les éditions de pacotille, l'histoire de mademoiselle de Fontanges. - </p> - </blockquote> - <p> - [<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> <a href="#footnote410"><sup - class="sml">410</sup></a> Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, - après avoir pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, - enfin elle a trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous - les biens du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a - apaisé la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et - la comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce - moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il - est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas - voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez - la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle en - est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle<a - id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> <a href="#footnote411"><sup - class="sml">411</sup></a> . Elle a mis des espions auprès de lui, et il - n'ose faire un pas qu'elle n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui - qu'en sortant d'une prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble - pas moins rude. Elle lui a donné deux terres<a id="footnotetag412" - name="footnotetag412"></a> <a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a> - , du consentement du grand Alcandre; mais c'est tout ce qu'elle a fait - pour lui, car elle ne sauroit lui donner un sou, ayant perdu tout son - crédit par ce mariage, personne ne lui voulant plus prêter d'argent, de - peur qu'on ne dise un jour à venir qu'étant en puissance de mari elle n'a - pu emprunter valablement. C'est ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou - cinq ans qu'elle a commencé à bâtir sa maison de Choisi<a - id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> <a href="#footnote413"><sup - class="sml">413</sup></a> , sans qu'elle soit achevée, car il faut qu'elle - prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit encore de - tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été autrefois, je veux - dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les dames qu'il l'étoit - dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est maintenant si peu de - chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été autrefois par ce qu'il - est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui lui est commun avec - beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il faut que toutes choses - prennent fin. C'est pour cela aussi que la princesse dit aujourd'hui que - celui-là a menti bien impudemment, qui a dit le premier que tout bon - cheval ne devient jamais rosse.] - </p> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a - href="#footnotetag410"> (retour) </a> Le passage qui suit, jusqu'à la - fin, manque dans les éditions qui ont pillé cette histoire au profit de - celle de mademoiselle de Fontanges. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a - href="#footnotetag411"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier se - plaint souvent de Lauzun, qui, à son retour de Pignerolles, affecte de - faire l'empressé auprès des dames et se montre d'une avidité insatiable. - Voy. surtout t. 7, p. 53 et suiv., édit. citée. - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a - href="#footnotetag412"> (retour) </a> «Le roi permit que je donnasse du - bien à M. de Lauzun. D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et - quelques autres de mes terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima - mieux le duché de Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres, - la ville et baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles - terres de la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de - rente par an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il - se plaignit que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à - l'accepter.» - </p> - </blockquote> - <blockquote class="footnote"> - <p> - <a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a - href="#footnotetag413"> (retour) </a> Cette maison, que mademoiselle de - Montpensier acheta du président Gontier, quand ses créanciers le - forcèrent de la vendre, fut en effet longtemps en construction. Mais le - luxe qu'y déploya Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la - description qu'elle en fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle - ait été plusieurs années avant de la voir terminée. - </p> - </blockquote> - <p> - <br /> - </p> - <p class="mid"> - FIN DU TOME II. - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco06.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /><br /><br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/head01.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <h3> - TABLE DES MATIÉRES - </h3> - <h4> - CONTENUES DANS CE VOLUME. - </h4> - <p> - <a href="#p1">Préface.</a><br /> <a href="#c1">Les agrémens de la jeunesse</a> - de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle de Mancini.<br /> <a href="#c2">Le - Palais-Royal</a>, ou les Amours de madame de La Vallière.<br /> <a - href="#c3">Histoire de l'amour feinte</a> du Roi pour Madame.<br /> <a - href="#c4">La déroute et l'adieu</a> des filles de joye.<br /> <a href="#c5">Regrets - des filles d'honneur</a> à madame de La Vallière.<br /> <a href="#c6">La - Princesse</a>, ou les Amours de Madame.<br /> <a href="#c7">Le Perroquet</a>, - ou les Amours de Mademoiselle.<br /> <a href="#c8">Junonie</a>, ou les - Amours de madame de Bagneux.<br /> <a href="#c9">Les fausses prudes</a>, ou - les Amours de madame de Brancas et autres dames de la cour.<br /> <a - href="#c10">La France galante</a>, ou Histoires amoureuses de la cour - (madame de Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.). - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> - <p class="mid"> - <img alt="" src="images/deco03.png" /> - </p> - <p> - <br /><br /> - </p> -<pre xml:space="preserve"> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie -des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) *** - -***** This file should be named 28789-h.htm or 28789-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/2/8/7/8/28789/ - -Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald -Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica). - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -https://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at https://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Donations are accepted in a number of other -ways including including checks, online payments and credit card -donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - https://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - </body> -</html> diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-h/images/A.png b/old/old-2025-02-12/28789-h/images/A.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 57e059e..0000000 --- a/old/old-2025-02-12/28789-h/images/A.png +++ /dev/null diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-h/images/C.png b/old/old-2025-02-12/28789-h/images/C.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 81b645e..0000000 --- a/old/old-2025-02-12/28789-h/images/C.png +++ /dev/null diff --git a/old/old-2025-02-12/28789-h/images/J.png 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