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- The Project Gutenberg eBook of Histoire amoureuse des Gaules, par Bussy
- Rabutin
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-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
-Romans historico-satiriques du XVIIe siecle, by Roger de Bussy-Rabutin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siecle (2/4)
-
-Author: Roger de Bussy-Rabutin
-
-Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
-
-
-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
-Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
-https://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica).
-
-
-
-
-
-
-</pre>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- HISTOIRE
- </h3>
- <h5>
- AMOUREUSE
- </h5>
- <h2>
- DES GAULES
- </h2>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <hr />
- <p class="mid">
- Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré,<br /> avec les
- caractères elzeviriens de P. JANNET.
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h4>
- AMOUREUSE
- </h4>
- <h1>
- DES GAULES
- </h1>
- <h3>
- PAR BUSSY RABUTIN
- </h3>
- <h5>
- Revue et annotée
- </h5>
- <h4>
- PAR M. PAUL BOITEAU
- </h4>
- <p class="mid">
- <span class="sml"><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe
- siècle</i><br /> Recueillis et annotés</span>
- </p>
- <h4>
- PAR M. Ch.-L. LIVET
- </h4>
- <hr class="short" />
- <h3>
- Tome II
- </h3>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/logo.png" />
- </p>
- <p class="mid">
- À PARIS<br /> Chez P. JANNET, Libraire
- </p>
- <hr class="short" />
- <p class="mid">
- MDCCCLVII
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /> <a name="p1" id="p1"></a>
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- PRÉFACE.
- </h3>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>orsque parurent
- pour la première fois les libelles que nous publions, ils n'eurent, pour
- s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme élégant du style, ni
- l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit leur succès.
- </p>
- <p>
- Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés
- qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est point
- à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le scandale
- est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle mesure on peut
- y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui sert de contrôle
- aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les uns en France, les
- autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces libelles eurent vite
- passé la frontière; à défaut des livres, dont un nombre fort restreint put
- pénétrer dans le royaume, les copies se multiplièrent, et Dieu sait quel
- aliment y trouvèrent les conversations! Tout hobereau qui, après un voyage
- à Paris, dont son orgueil faisoit un voyage à la cour, rentroit dans sa
- province, y affirmoit hardiment tous les dires des pamphlets; il y croyoit
- ou feignoit d'y croire, et disoit: Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres,
- qui n'avoient pas quitté leur pays, ceux-ci, par esprit d'opposition,
- admettoient aveuglément comme vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par
- un sentiment de respect, s'efforçoient de douter. Mais on voit ce
- qu'étoient alors ces pamphlets: une proie offerte à la malignité, une
- ample matière livrée aux discussions.
- </p>
- <p>
- À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces
- ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et
- ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à
- leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques érudits
- seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà et là et
- réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés; mais ceux-là
- sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces récits échapperoit à
- plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que des traits épars et des
- lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle part ailleurs on ne trouve
- réunis autant de détails vrais sur les relations du Roi avec La Vallière
- et ses autres maîtresses, de Madame avec le comte de Guiche, de
- Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus loin: si l'on excepte les
- pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un mot blessant pour le Roi, où
- trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce prestige inouï qu'exerçoit la
- royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont racontées dans le plus grand
- détail, et, c'est une remarque fort caractéristique qui ne peut échapper à
- personne, jamais un mot de blâme ne lui est adressé, jamais une raillerie
- ne l'attaque, jamais les auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit
- de ne pas admirer.
- </p>
- <p>
- Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît sous
- des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire.
- </p>
- <p>
- Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie pourra
- paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas sans
- preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu qu'elle
- est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir entrepris cette
- publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que j'ai eu en vue; je
- dois dire comment je l'ai trouvée.
- </p>
- <p>
- Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention
- d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués à
- marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman; l'intérêt
- des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de librairie que
- nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre prisé des
- acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je l'ignore. Des
- exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de la cour des
- mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en Hollande? Nul, je
- crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les suppositions ne manquent
- pas, les preuves font défaut, et nous n'osons rien affirmer. Mais ce qui
- est certain, c'est qu'ils étoient généralement bien informés, et notre
- commentaire ne laissera pas de doute à cet égard.
- </p>
- <p>
- Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons
- l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des
- descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné,
- l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours
- impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa
- véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel discours,
- tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination de
- l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la
- vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des
- circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions le
- reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en
- observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle
- d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer.
- </p>
- <p>
- Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces
- libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter comme
- vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des lecteurs plus
- ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur étoient soumis,
- d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les vérités, de provoquer
- l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que celle dont s'est acquitté,
- avec tant d'esprit et de savoir, M. P. Boiteau, le commentateur de Bussy.
- De ce que ces livres ne doivent point à leurs auteurs un mérite propre qui
- les soutienne, et de ce que les récits graveleux qu'on y rencontre sont de
- nature à éloigner le lecteur plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous
- la nécessité d'être grave et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué
- comme son auteur; avec autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit
- de son texte, nous avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il
- présentoit permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un
- cadre plus simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le
- patronne et le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont
- anonymes, et ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le
- même succès, mais autant et plus de confiance.
- </p>
- <p>
- Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette
- édition nouvelle diffère des précédentes.
- </p>
- <p>
- Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques
- pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est ainsi
- que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> a fini par comprendre, outre
- son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit
- contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit, en
- vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les
- éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, <i>Alosie</i>, ou Les
- amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des
- aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; <i>Junonie</i>, dont
- les personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que
- les noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au
- XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis, toutes
- les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces, dans un
- ordre plus ou moins arbitraire.
- </p>
- <p>
- Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués à
- trouver dans l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, telle que l'ont faite
- les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien qu'il
- nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des faits,
- fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais, dès le
- début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi nous avons
- introduit la pièce intitulée: <i>les Agrémens de la jeunesse de Louis XIV</i>,
- qui raconte les amours du grand roi avec Marie de Mancini<a
- id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> <a href="#footnote1"><sup
- class="sml">1</sup></a>, et dont le manuscrit appartient à un amateur
- distingué, aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de
- l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit où
- nous avons emprunté la fin, également inédite, de <i>la Princesse, ou les
- Amours de Madame</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> <a
- href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'est avec une vive
- reconnoissance que nous les prions l'un et l'autre de recevoir nos
- remercîments.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a
- href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voy. p. 1-24.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a
- href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. p. 176-188.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera
- nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions
- publiées jusqu'ici de l'<i>Histoire amoureuse</i> et sur l'histoire de ces
- pamphlets.
- </p>
- <p>
- Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous l'avons
- collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts originaux
- ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les variantes
- que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons restitués,
- les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour les rétablir
- dans les textes plus anciens où ils avoient paru la première fois, et d'où
- ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à ces notes que nous
- renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une supériorité à
- laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions qui ont précédé
- celle-ci.<span class="rig"> Ch.-L. LIVET.</span>
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco01.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c1" id="c1"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head02.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h4>
- AMOUREUSE
- </h4>
- <h1>
- DES GAULES
- </h1>
- <hr class="short" />
- <h3>
- LES AGRÉMENS<br /> DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
- </h3>
- <h4>
- OU<br /> SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI<a id="footnotetag3"
- name="footnotetag3"></a> <a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span>ans le beau sexe,
- tout languiroit; les familles seroient éteintes, les républiques
- périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que les dames
- n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de héros. Pour moi,
- qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la préférence sur nous, et
- nos langues, de concert, doivent sans cesse publier leurs mérites. Je
- joins à la mienne ma plume pour écrire leurs grandes actions, et pour
- exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont semblablement touchés. Comme j'en
- connois l'éclat, j'emploie tout mon pouvoir pour maintenir ce sexe si
- admirable dans ses anciens droits. Puisque les contester seroit blesser
- les lois de la nature, les règles de la raison, et même les maximes de la
- religion, il le faut bien croire supérieur au nôtre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a
- href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nous donnons cette première pièce,
- inédite, semble-t-il, jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui
- nous a été communiqué par son possesseur, l'autre qui appartient à la
- Bibliothèque de l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes
- heureuses. Tous les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main
- d'un étranger. Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune
- dans la série des amours du grand roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il rendu
- l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de l'antiquité,
- qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter dans les
- conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières, et un
- Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi si
- chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que
- j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises
- et magistrales<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> <a
- href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> qui ne doivent en quelque
- sorte qu'occuper le commun du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint
- l'âge de dix-sept ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> <a
- href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il s'adonna tout entier
- à faire la félicité de la nièce du cardinal Mazarin<a id="footnotetag6"
- name="footnotetag6"></a> <a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>,
- qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout autre âge du roi
- elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit d'opération sur son
- jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de condition; mais ses
- sentimens étoient si élevés et son génie si étendu, qu'elle faisoit
- l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la voir. Son parler
- étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et languissans; son
- embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très matérielle; et
- cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût également plu à tout
- autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir de goût que pour
- l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix qu'il a fait de
- celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la nièce du cardinal.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a
- href="#footnotetag4"> (retour) </a> On retrouvera ces mêmes expressions
- au début de la pièce suivante, le <i>Palais-Royal</i>, ou les Amours de
- mademoiselle de La Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant
- à ces <i>intrigues bourgeoises et magistrales</i>, ne s'agiroit-il point
- du touchant récit qui a pour titre <i>Junonie</i>, et qu'on retrouvera
- plus loin?
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a
- href="#footnotetag5"> (retour) </a> Louis XIV était né le 5 septembre
- 1638. C'est donc à la fin de l'année 1655 que l'auteur place son récit.
- Mais cette date est fausse; arrivées en France en 1653, Marie Mancini et
- sa sœur Hortense furent mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à
- Chaillot, selon madame de Motteville, et parurent «sur le théâtre de la
- cour» seulement «après le mariage de madame la comtesse de Soissons»,
- c'est-à-dire en février 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a
- href="#footnotetag6"> (retour) </a> Marie Mancini, depuis connétable
- Colonna. Le portrait qu'on donne ici d'elle se rapproche assez de celui
- qu'on trouvera dans la pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui
- que nous trace madame de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p.
- 400-401): «Marie, sœur cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide.
- Elle pouvoit espérer d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande
- pour son âge et bien droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et
- son col paroissoient si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de
- la pouvoir louer sur cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux,
- qui étoient grands et noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes.
- Sa bouche étoit grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit
- très belles, on la pouvoit dire alors toute laide.» Voilà pour
- l'extérieur. Au moral, madame de Motteville l'apprécie ainsi: «...
- Malgré sa laideur, qui, dans ce temps-là, étoit excessive, le roi ne
- laissa pas de se plaire dans sa conversation. Cette fille étoit hardie
- et avoit de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en
- corrigea la rudesse... Ses sentimens passionnés et ce qu'elle avoit
- d'esprit, quoique mal tourné, suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté
- de la beauté.» Somaize, dans son <i>Dict. des pretieuses</i> (Biblioth.
- elzev., t. 1, p. 168), parle plus longuement de son esprit: «Je puis
- dire, sans estre soupçonné de flatterie, que c'est la personne du monde
- la plus spirituelle, qu'elle n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons
- livres... J'oseray adjouster à cecy que le ciel ne luy a pas seulement
- donné un esprit propre aux lettres, mais encore capable de régner sur
- les cœurs des plus puissants princes de l'Europe. Ce que je veux dire
- est assez connu.» Ajoutons quelques mots de madame de la Fayette: «Cet
- attachement avoit commencé, dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la
- reconnoissance l'avoit fait naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de
- Mancini n'en avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa personne et
- très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit
- hardi, résolu, emporté, libertin (indépendant), et éloigné de toute
- sorte de civilité et de politesse.» (<i>Histoire de madame Henriette</i>,
- collect. Petitot, t. 64, p. 382.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce prince<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> <a href="#footnote7"><sup
- class="sml">7</sup></a> étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu
- larges; sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe.
- Le premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin
- des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard<a id="footnotetag8"
- name="footnotetag8"></a> <a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>,
- qu'elle reçut avec bien du respect et de profondes révérences, auxquelles
- il répondit très galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors
- il ignoroit d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il
- la prioit de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit
- de la mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès
- ce moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a
- href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Le Roy est un prince bien fait,
- grand et fort, qui ne boit presque point de vin, qui n'est point
- débauché.» (Guy Patin, Lettre du 20 juillet 1658.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a
- href="#footnotetag8"> (retour) </a> «Derrière les Tuileries est planté
- le jardin des Tuileries, et au bout celui de Renard... qui occupe tout
- le bastion de la Porte-Neuve. Il consiste en un grand parterre bordé, le
- long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes
- d'arbres, et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes,
- d'où l'on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que
- fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et, de plus, tout ce qui
- se passe dans le cours.» Le roi Louis XIII avoit accordé la jouissance
- de ce vaste terrain à Renard par brevet de l'an 1633; les galants de
- Cour y alloient fréquemment faire des parties de plaisir, des dîners,
- etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 et 60. Cf. <i>Mém. de Mlle de Montp.</i>,
- t. 1, p. 234, 235, édit de Maëstricht; Loret, <i>passim</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en
- liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais
- qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser à
- sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne méritoit;
- que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par l'inattention
- de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger à l'heure même,
- mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers favoris comment il en
- devoit user à son égard pour y parvenir.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de
- répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire,
- que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et
- soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant vivre
- éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine, reprit le
- Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec lui, je
- serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son maître, comme
- j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse servante, lui
- dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il conservera au
- Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans la manière qu'il
- convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou qu'elle pût régner sans
- secours, je lui passerois tous ces sentiments, et me flatterois, par mon
- respectueux attachement pour elle, de devenir aussi contente que je suis
- malheureuse, étant à la veille d'épouser un homme que, sans le connoître,
- je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, Mademoiselle? Vous
- m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Majesté est,
- repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour dissiper le chagrin
- que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec l'une de mes filles
- en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle je puisse me consoler
- du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le roi; dans ce moment j'y
- mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez pas, je vous quitte aussi
- pénétré de douleur que vous me paroissez l'être.» Comme il étoit aux
- adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le nombre de laquelle il entra
- sans considérer aucun de ceux qui l'accompagnoient. Il rentra avec elle au
- château, et s'enferma dans son cabinet après avoir donné ses ordres pour
- qu'on fût chercher le Cardinal de sa part.
- </p>
- <p>
- D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage<a
- id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> <a href="#footnote9"><sup
- class="sml">9</sup></a>, s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le
- Cardinal ne fut pas plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne
- me dites pas tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui
- est un des ouvrages parachevés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
- <a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> du seigneur, morceau
- conséquemment qui me convient, et vous pensez à la marier à un homme
- qu'elle ne peut souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté
- tient-elle cette nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le
- Roi brusquement, et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon
- vous encourrez le risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes,
- monsieur le Cardinal.» Et il lui tourna le dos.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a
- href="#footnotetag9"> (retour) </a> Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons
- madame de Motteville: «On a toujours cru que cette passion (de
- mademoiselle de Mancini) avoit été accompagnée de tant de sagesse, ou
- plutôt de tant d'ambition, qu'elle s'y étoit engagée sans crainte
- d'elle-même, étant assurée de la vertu du roi, et, si elle en doutoit,
- ce doute ne lui faisoit pas de peur.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, Amst.,
- 1723, IV, p. 524.).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a
- href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Parachevé</i>, pour <i>parfait</i>;
- <i>affirmativement</i>, qu'on trouvera quelques lignes plus bas pour <i>fermement</i>;
- enfin, <i>diligentez-vous</i>, à la page suivante; et cent autres, que
- nous n'indiquerons plus, voilà de ces mots qui, comme nous le disions
- dans notre première note, trahissent à n'en pas douter la plume d'un
- étranger.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la
- première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna à
- toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les
- traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes à
- mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie:
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h4>
- LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE<br /> DE MANCINI.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'ai fait le
- Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je ne sais que
- vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand amour me rend
- muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre avantage. Le dois-je
- croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela est, diligentez-vous de
- m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis étant digne de pitié.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et
- encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre,
- elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances.
- Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que le
- duc de Saint-Aignan<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> <a
- href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, qui en avoit été le
- porteur, s'y opposa, disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit
- le temps de la réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du
- Roi, dont il étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement
- attaché à lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la
- commission dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de
- Mancini n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il
- étoit sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs
- que lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en
- être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a
- href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le comte de Saint-Aignan joue un
- grand rôle dans toutes ces histoires. Né en 1608, François de
- Beauvilliers avoit alors cinquante ans, et il avoit fait ses preuves
- dans un grand nombre de combats. Galant sans passion, complaisant par
- politesse, celui qu'on appela depuis ironiquement duc de Mercure
- présente un tel caractère qu'on est plus tenté d'accuser sa légèreté que
- de condamner son infamie. Favori du roi, qui le fit duc en 1661,
- Saint-Aignan étoit fort connu comme bel esprit. Ce qu'il a laissé de
- vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des volumes. Quand il mourut, en
- 1687, il étoit membre de l'Académie françoise et protecteur de
- l'Académie d'Arles, dont les membres ne tarissent pas sur son éloge.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas
- autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître devant
- lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de mademoiselle
- de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal sur ses
- fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et, plutôt que
- de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui du Cardinal,
- qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à moi à qui vous
- en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que moi.»
- </p>
- <p>
- Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai pour
- un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de Mancini, il
- la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause, à quoi il ne
- parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit écrite au Roi et
- que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa confidente pour la
- faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui en fit l'ouverture, et
- qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la Reine-Régente. Toutes
- choses faites de même de sa part, n'osant garder une lettre qui étoit pour
- le repos du Roi, il passa dans la chambre de sa nièce, où, la trouvant
- dans le même état que l'avoit trouvée le duc de Saint-Aignan, il lui dit:
- «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens. Il vous convient bien de vouloir
- détruire le repos d'un Roi nécessaire à toute l'Europe! Voilà la réponse
- que vous avez faite à la lettre que vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui
- par le duc de Saint-Aignan. Je suis à couvert de toutes ses suites, parce
- que je suis résolu de faire penser que vous n'êtes point née pour monter
- sur le trône de France<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> <a
- href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, et que vous ne devez
- être, tout au plus, que la femme d'un petit gentilhomme.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a
- href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici,
- et malgré les préjugés, la conduite de Mazarin, dans toute cette affaire
- de mariage, est au dessus de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il
- eût consenti à laisser épouser au Roi une de ses nièces; et il nous
- paroît certain qu'il préféroit l'intérêt évident de la France, qui se
- trouvoit dans l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de
- Marie en particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui
- étoient connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je
- sçay à n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes
- conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous
- les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour
- elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je
- vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit
- tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir
- inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit
- mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de
- Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party
- à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon
- zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis
- tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me
- combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en
- un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce
- remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je
- souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans
- exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je
- vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour
- vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je
- vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre
- état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin.
- Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M.
- Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et
- une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne
- comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, firent
- en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit pas
- d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment<a id="footnotetag13"
- name="footnotetag13"></a> <a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>,
- ainsi qu'on le verra par ce qui suit:
- </p>
- <h4>
- RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i Votre
- Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en revanche, et, s'il
- ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su que lui répondre:
- j'ai fait auprès de lui le même personnage.
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a
- href="#footnotetag13"> (retour) </a> On vient de voir (note précédente)
- que Mazarin connoissoit l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons
- pas à faire de réserves sur l'invraisemblance du langage étrange que
- prête l'auteur aux deux amants.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le
- traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur:
- </p>
- <p class="ital">
- Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa
- Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je ne
- balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a tant
- de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma destinée me
- voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement, je ne pourrois
- guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes agrémens que ceux
- que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je pense qu'il vous
- sera plus glorieux de donner un asile à une personne que vous dites aimer,
- dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à mille dangers. Non pas
- que je le craigne, puisque je n'envisage, à parler sincèrement, que
- l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec lequel je serois très fâchée de
- me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens. Si ceux de Votre Majesté y sont
- opposés, je ne suis nullement envieuse des honneurs chimériques, lorsqu'il
- s'agira de les mériter au prix de la perte d'un bien qui est sans fin.
- </p>
- <p>
- Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se
- trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si
- c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit,
- piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini n'avoit
- pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet pour
- faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand il eut
- lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus lorsqu'il
- s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que j'aime si
- tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit se
- renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, car je
- la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et, afin que
- nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en rendrai le public
- témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du jour.» Et, pour n'y
- pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages, qui furent prêts à
- quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de l'été. Il descendit
- chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand empressement du Roi pour
- voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à Son Éminence de sortir sans
- se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui lui dit en le retenant par le
- bras: «Je suis bien aise de vous voir ici, non que j'y vienne pour vous,
- n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui m'y attire. Je vous conseille,
- monsieur le Cardinal, si vous voulez que nous vivions ensemble, de ne
- point désormais troubler mon repos; autrement je répondrai de vous,
- dussé-je avoir l'Église à dos.»
- </p>
- <p>
- Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les
- conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle posture
- tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les point gêner
- pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi étoit
- accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son Éminence;
- mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, ayant
- demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle doutât
- de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit toujours bien
- aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier sa conduite.
- </p>
- <p>
- Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui
- porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous
- rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs imaginables,
- et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant que l'article du
- cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans ma participation. Si
- même une communauté vous renfermoit sans que j'y eusse contribué, j'y
- ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir fait sortir. Ainsi,
- prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une amitié inviolable,
- d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces messieurs que je
- n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, parlez, l'affaire
- sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle, m'honore infiniment de
- me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point assez heureuse pour me
- promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi du monde, ni assez
- malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine, dit le Roi en se
- jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon exposé et de mes
- sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je respecte votre corps, je
- l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. Je ferai usage des deux
- sitôt que vous aurez agréé la bénédiction nuptiale de mon grand aumônier.
- Voyez si vous voulez que nous la recevions ensemble. Il nous faut battre
- le fer pendant qu'il est chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire,
- repartit-elle, demain il pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur
- d'écrire à Votre Majesté qu'il y auroit trop de disproportion entre elle
- et moi pour devoir croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne
- me vouloir faire. Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle
- union, et les intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non,
- Sire, ce qui vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance
- qu'elle vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos
- expressions et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal
- extrême si je devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire
- une alliance qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos
- États.--Ah! Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus
- dur que ce que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle,
- bien au contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte
- inclinante à faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour
- ce fait; que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose
- point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me
- semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire <i>oui</i>
- moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds
- sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé, ou
- qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que ceux
- qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens lorsqu'ils
- travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter directement, sans
- considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire, vous êtes si peu
- instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de votre autorité, que
- vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se contente de vous promener,
- de vous donner des fêtes, et on cache à vos yeux ce que je voudrois que
- vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce
- qu'on vous dit? reprit mademoiselle de Mancini; il faut croire qu'on ne
- vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le mariage que je viens de vous
- apprendre, pour lequel la Reine a tenu conseil il y a trois jours.--Mais
- comment sçavez-vous cette nouvelle? lui demanda le Roi tout outré.--J'ai
- une personne dans le conseil, dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui
- s'y passe, en vertu de ce que je le protége auprès de mon oncle, qui,
- comme bien vous ignorez encore peut-être, dispose de la Reine votre mère
- et de ses volontés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> <a
- href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: de sorte que le
- Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui sont dans vos États
- de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils ce que bon lui
- semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager auprès de la Reine,
- il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que Votre Majesté épouse
- l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a
- href="#footnotetag14"> (retour) </a> Voy les <i>Mém. de Mme de La
- Fayette</i>, collect. Petitot, t. 64, p. 383: «Le Roi étoit entièrement
- abandonné à sa passion, et l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître
- ne servit qu'à aigrir contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à
- lui rendre toutes sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins
- à la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite
- pendant la régence, ou en lui apprenant tout ce que la médisance avoit
- inventé contre elle.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous deux.
- La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en approcha,
- et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes. Mademoiselle de
- Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et devant la
- compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de l'épouser; mais
- elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses Mémoires<a
- id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> <a href="#footnote15"><sup
- class="sml">15</sup></a>, que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa
- Majesté devoit elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en
- tout, remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan<a
- id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> <a href="#footnote16"><sup
- class="sml">16</sup></a>, qui étoit un peu peste et malin, saisit le
- trouble où étoient ces deux amoureux pour le leur augmenter, et entreprit
- de faire jaser Son Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que
- d'en apprendre le sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il
- dit finement: «J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de
- Jésus-Christ, paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble,
- y mettroit la paix; mais je vois que je me suis trompé.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a
- href="#footnotetag15"> (retour) </a> Les <i>Mémoires de Marie de Mancini</i>
- n'ont paru qu'en 1676, à Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le
- sujet: Mémoires de M. M. Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans
- plus tard, parut à Leyde (1678) une <i>Apologie, ou les véritables
- Mémoires de madame Marie de Mancini, connétable de Colonne, écrits par
- elle-même</i>. Voy., sur l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages,
- Amédée Renée, <i>Les Nièces de Mazarin</i>, p. 286 (Note).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a
- href="#footnotetag16"> (retour) </a> La terre de Saint-Aignan ne fut
- érigée en duché que par lettres de 1661, par conséquent trois ans après
- les événements de cette histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours,
- interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit au
- Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans l'Église
- quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère dans nos
- fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en soutiens le
- fils aînée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> <a
- href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Bien loin de traverser
- deux cœurs qui s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je
- ferai de mon mieux pour satisfaire l'un et l'autre.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a
- href="#footnotetag17"> (retour) </a> Le roi de France, fils aîné de
- l'Église.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour parler
- et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son mariage
- avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous faites
- bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en chemin,
- prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le Cardinal le
- voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un ton assuré,
- dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour, comme je le
- crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à la marier avec
- l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de vos bontés, je dois
- faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment pour moi, et comme
- nous sommes à même de parler ouvertement, je veux qu'il nous instruise de
- tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je l'entends de même, Mademoiselle,
- répartit le Roi, et je veux comme vous, puisque nous y sommes, que
- monsieur le Cardinal sçache que je vous aime si bien qu'à cette heure, et
- devant lui et ma cour ci-présente, je vous engage ma foi. Et vous,
- monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à mon plaisir non plus qu'à
- mes volontés; et, s'il est vrai que votre sentiment est que j'épouse
- l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien faire. Ainsi, arrangez-vous
- avec la Reine ma mère comme vous le jugerez à propos pour rompre ce que
- vous avez commencé, et pour me mettre en état d'épouser mademoiselle de
- Mancini avant un mois. C'est ma volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en
- roi!» répondit la fortunée de peu de jours, comme on le verra par la
- suite.
- </p>
- <p>
- Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour
- lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de
- Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas
- long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola
- chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de
- concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir
- d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs
- amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de l'Infante,
- dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne...
- </p>
- <p>
- Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa
- tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir
- qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le
- menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même duc
- de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que sa
- situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de lui
- en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que ce
- seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de Saint-Aignan
- craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à ses intérêts, il
- alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, qu'elle ouvrit et où
- elle lut ces termes:
- </p>
- <h4>
- LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e suis malade,
- Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler jusqu'à vous. Vos
- ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien suppléer au défaut
- des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il vous semblera par ce
- doute qu'effectivement je doute de la faveur que vous me faites. Je suis
- sensible, mais ma sensibilité sera plus grande quand vous couronnerez mes
- sentimens de votre présence, jusqu'à ce que le jour heureux que j'attends
- avec impatience m'en rende le dépositaire. Mais d'ici là, il y a du temps,
- puisqu'une heure est un siècle pour un amant comme moi, qui ne peux vivre
- absent de vous. Je vous attends donc pour le rétablissement de ma santé,
- qui, je crois, ne me viendra que quand vous serez auprès de moi. Le duc de
- Saint-Aignan vous dira le reste.
- </p>
- <p>
- La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien
- voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit
- s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des
- effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non
- seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre
- lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle
- projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût
- produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu
- exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres
- avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi
- qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa
- domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la
- demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le
- Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de
- plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé
- parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans
- une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire, vint
- en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de
- mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus, Mademoiselle,
- que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien ce que vouloit
- dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a raison de
- travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt que qui que
- ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma compagne; et
- vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse, chose qui sera
- bientôt.»
- </p>
- <p>
- La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé
- rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce
- qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de tout
- ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme ils
- furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût bien
- voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce<a id="footnotetag18"
- name="footnotetag18"></a> <a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>;
- mais il trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage
- qu'il résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que
- les suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince
- étranger<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> <a
- href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> pour le fait duquel la
- connoissance lui avoit été donnée par un Italien de ses amis, lequel,
- s'étant chargé du dénoûment de la scène au préjudice de celle que le Roi
- méditoit promptement de faire, écrivit au prince que, la nièce du Cardinal
- étant un parti qui lui convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son
- ami, de lui mander qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit
- en cela quelque chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute
- sûreté; qu'il le serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit
- tout lieu de se louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien
- son effet que, trois semaines après, le prince envoya demander
- mademoiselle de Mancini, que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la
- Reine et lui avoient pris leurs mesures pour n'être point contrariés dans
- une si grande affaire, les ordres furent donnés pour son départ sans
- qu'elle sçût rien, et, le jour funeste de la séparation étant venu, le
- Roi, qui avoit été absent quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint
- comme par un fait exprès et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse,
- qui, jugeant bien son éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura
- amèrement. Ses pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit,
- firent qu'elle lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous
- pleurez, et vous êtes roi<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
- <a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!» Et, se tournant du
- côté du cocher: «Fouette tes chevaux et me mène grand train, ne me
- convenant pas de rester sous la domination d'un prince qui ne connoît pas
- son autorité.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a
- href="#footnotetag18"> (retour) </a> Nous ne saurions trop répéter, et
- nous ne nous lasserons point de le faire, pour combattre un préjugé trop
- répandu, que Mazarin a fait preuve, dans toute cette affaire, comme dans
- toute sa conduite auprès du roi, du plus parfait désintéressement.
- Toutes ses lettres prouvent non seulement qu'il s'est toujours opposé à
- un mariage qui auroit empêché l'union de la France et de l'Espagne, mais
- aussi qu'il cherchoit à former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en
- éloigner, comme on l'a tant dit; on trouvera dans sa correspondance
- plusieurs passages comme ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la
- Reine: «Vous verrez ce que j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et
- surtout ce qui se passe icy, prenant la peine de lui escrire jusques à
- la moindre chose en destail, affin que le Confident (le Roi) en soit
- informé et s'instruise comme il faut, et luy mesme mette la main à ses
- affaires; c'est pourquoi il seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois
- mes depesches, et qu'il se fît expliquer certaines choses que peut-estre
- il n'entendra pas bien.» Le 26 août 1659 il lui dit encore: «Je suis
- ravy de ce que vous me mandés de l'application du Confident aux
- affaires; car je ne souhaite rien au monde avec plus de passion que de
- le voir capable de gouverner ce grand royaume.» Au Roi lui-même il
- disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous avoue que je ressens une
- peine extrême d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent
- généralement de tous costez, de quelle manière on parle de vous dans un
- temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez
- résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de mettre tout
- en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de la terre.»
- Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même reproche, avec la
- même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait tenu le Roi loin
- des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les eût connues,
- plus il eût approuvé la politique de son ministre.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a
- href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le connétable Colonna. (<i>Note du
- manuscrit.</i>)--Voy. le <i>Dictionnaire des Precieuses</i>, 2e vol., au
- mot <span class="sc">Mancini</span>.--La cérémonie des fiançailles avoit
- eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit célébré le 11, par
- procureur, dans la chapelle de la Reine. (<i>Gaz. de France.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a
- href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il semble qu'il soit ici question
- du départ pour l'Italie de Marie de Mancini. C'est une erreur. Les
- célèbres paroles rapportées ici, ou des paroles équivalentes, n'ont pu
- être prononcées qu'au moment où le roi envoya ses nièces Hortense,
- Marianne et Marie, à Brouage, sous la surveillance de madame de Venelle,
- pour faire oublier Marie au roi, quand les négociations avec l'Espagne
- furent entamées. (Cf. Ed. Fournier, <i>l'Esprit dans l'hist.</i>, Paris,
- Dentu, 1857, p. 167-171.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés de
- son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une personne
- qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité.
- </p>
- <p>
- Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa
- Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne
- et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte
- fidèlement dans l'<i>Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal</i><a
- id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> <a href="#footnote21"><sup
- class="sml">21</sup></a>. Le Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine
- se sçut grand gré d'avoir eu le secret de tout rompre. Le duc de
- Saint-Aignan fut le seul qui se ressentit des effets heureux des amours de
- Louis XIV, qui tantôt donnoit un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à
- lui-même, et des pensions qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement
- de sa maison, n'ayant jamais découvert son infidélité dans ses confidences
- sur le compte de mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion
- de la faire remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est
- toujours restée à son service.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a
- href="#footnotetag21"> (retour) </a> Il est impossible que l'auteur de
- ce lourd et pénible récit ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient
- certainement d'une plume plus exercée.--Pour compléter les quelques
- notes que nous avons données, nous renvoyons le lecteur à un livre
- spécial: <i>Les Nièces de Mazarin</i>, de M. Amédée Renée.
- </p>
- </blockquote>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c2" id="c2"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h1>
- LE PALAIS-ROYAL<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> <a
- href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
- <a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>
- </h3>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>aissons un peu
- les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de plus relevées et
- de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit d'amour avec aussi peu
- de timidité que dans celui de justice, et n'oublions rien, s'il se peut,
- de toutes les démarches qu'il a faites, ni des soins du duc de
- Saint-Aignan<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> <a
- href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, que nous appellerons
- désormais duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos
- dieux, malgré la jalousie de nos déesses.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a
- href="#footnotetag22"> (retour) </a> L'histoire de ce libelle est
- longuement rapportée dans les Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre
- Introduction.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a
- href="#footnotetag23"> (retour) </a> La famille de La Baume Le Blanc
- tire son origine du Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301.
- Au 16e siècle, le chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria
- en 1536 et acheta la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils,
- Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc.,
- fut lieutenant pour le Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la
- mestre de camp de la cavalerie légère de France. Né en 1611, il se
- distingua aux batailles de Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement;
- en 1650, sa terre de La Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit
- épousé, en 1640, Françoise Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande
- écurie, veuve de P. Bénard, seigneur de Rezay, conseiller au Parlement;
- elle lui apportoit deux mille livres de revenu.<br />
- </p>
- <p>
- De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La
- Vallière, né le 4 janvier 1642;
- </p>
- <p>
- 2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643;
- </p>
- <p>
- 3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de
- Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6
- août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662
- fille d'honneur de <span class="sc">Madame</span>, duchesse d'Orléans, à
- qui l'avoit donnée madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur
- de Mademoiselle, et celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle
- aimât beaucoup mieux demeurer chez elle.» (<i>Mém. de Mad.</i>, édit. de
- Maestricht, t. 5, p. 172.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a
- href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 8.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Commençons par le fidèle portrait du Roi<a id="footnotetag25"
- name="footnotetag25"></a> <a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.
- Il est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort
- adroit à tous les exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un
- monarque, les cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux
- brillans et doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément
- pas beau. Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce
- qu'il aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui
- de son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment,
- c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce
- caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement
- que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un
- peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les
- hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi,
- mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, gardant
- sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de probité,
- estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme à tout ce
- qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour les femmes,
- il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette fut la princesse
- de Savoie<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> <a
- href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Le cardinal Mazarin
- avoit engagé la duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses
- filles, sous prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit
- Marguerite. L'artifice réussit<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
- <a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. À peine la cour
- d'Espagne en fut avertie qu'elle dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi
- s'étoit rendu avec toute la cour. Il lui offrit l'infante Marie-Victoire<a
- id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> <a href="#footnote28"><sup
- class="sml">28</sup></a> d'Autriche, que le Roi épousa. On renvoya la
- duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de concevoir de
- l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination naissante
- cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas belle<a
- id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> <a href="#footnote29"><sup
- class="sml">29</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a
- href="#footnotetag25"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 4.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a
- href="#footnotetag26"> (retour) </a> Voy., dans les Mémoires de
- Mademoiselle (édit. Maestricht, 1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit
- du voyage de Lyon que fit le roi pour voir Marguerite de Savoie,
- petite-fille de Henri IV par sa mère Christine de France, l'arrivée de
- Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture du mariage projeté; mademoiselle
- de Montpensier confirme longuement ce passage de notre auteur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a
- href="#footnotetag27"> (retour) </a> C'est que Mazarin n'avoit eu
- d'autre but que d'amener la cour d'Espagne à se décider.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a
- href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'est Marie Thérèse d'Autriche,
- fille de Philippe IV et d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de
- Savoie, Marie Thérèse étoit, par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle
- étoit née, comme Louis XIV, en 1638.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a
- href="#footnotetag29"> (retour) </a> «Quand on sut Madame Royale proche,
- on le vint dire au Roi. Il monta à cheval et s'en alla au devant
- d'elle... Le Roi revint au galop, mit pied à terre et s'approcha du
- carrosse de la Reine avec une mine la plus gaye et la plus satisfaite.
- La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?» Il répondit: «Elle est bien plus
- petite (la princesse Marguerite) que madame la maréchale de Villeroy.
- Elle a la taille la plus aisée du monde; elle a le teint...» Il
- hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il dit olivâtre, et ajouta:
- «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle me plaît, et je la
- trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son nom: «La princesse
- Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les hanches grosses pour sa
- taille; cela paroît moins par devant que par derrière, quoique cela soit
- fort disproportionné.» D'ailleurs elle appartenoit à une famille de
- bossus. La pièce du <i>Gobbin</i>, par Saint-Amant, avoit été faite
- contre le duc de Savoie.--Madame de Motteville confirme de tous points
- le récit de Mademoiselle.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries
- Élisabeth de Tarneau<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> <a
- href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, fille d'un avocat au
- Parlement, et d'une grande beauté. Il fit diverses tentatives pour
- l'engager à répondre à son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle
- refusa même une entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a
- href="#footnotetag30"> (retour) </a> Nous connoissons un avocat de ce
- nom, mais qui plaidoit au grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit
- son nom mêlé dans une affaire assez délicate, où étoient mis en cause le
- pasteur Alex. Morus et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste que
- l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt<a
- id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> <a href="#footnote31"><sup
- class="sml">31</sup></a>, fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres
- qualités attrayantes (car elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de
- danser parfaitement. Ce fut dans cet exercice que le Roi en devint
- amoureux. Il ne put si bien cacher son commerce que le Cardinal n'en fût
- averti. Il suscita un chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti
- du couvent.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a
- href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sur mademoiselle d'Argencourt, voy.
- Mém. de madame de Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte
- épousa le chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille
- d'honneur de la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit
- ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa
- personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort
- blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de
- ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et
- de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses
- charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,
- pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, <i>ibid.</i>, et
- p. suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse<a
- id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> <a href="#footnote32"><sup
- class="sml">32</sup></a>. Il choisit mademoiselle de Mancini<a
- id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> <a href="#footnote33"><sup
- class="sml">33</sup></a>, laide, grosse, petite, et l'air d'une
- cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en
- l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit
- volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes
- heures, et souvent madame de Venelle<a id="footnotetag34"
- name="footnotetag34"></a> <a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>
- les surprenoit comme ils s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais
- il faut dire la vérité, que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi
- l'auroit épousée sans les oppositions du Cardinal<a id="footnotetag35"
- name="footnotetag35"></a> <a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>,
- soufflé par la Reine, qui lui fit promettre, un jour qu'il souhaita d'elle
- des marques de son amour, qu'il empêcheroit la chose. «Ce que je vous
- demande, lui disoit-elle, n'est pas une si grande preuve de votre passion
- que vous pensez; car enfin, si le Roi épouse votre nièce, assurément il la
- répudiera et vous exilera, et je vous jure que cette dernière chose
- m'inquiète plus que le mariage, quoique je voie absolument mes desseins
- ruinés pour la paix si le Roi n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le
- Cardinal donna dans le panneau, promit tout à la Reine pour avoir tout:
- tant il est vrai que chair d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut
- pas Italien<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> <a
- href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, car le Roi a aujourd'hui
- marqué une aversion invincible pour les démariages, et il le déclare si
- souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu
- servir de cet infâme usage. Le Cardinal<a id="footnotetag37"
- name="footnotetag37"></a> <a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>
- maria enfin sa nièce au duc de Colonna<a id="footnotetag38"
- name="footnotetag38"></a> <a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.
- Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds et l'appela son papa; mais
- enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante
- désolée, étant pressée de partir et montant pour cet effet en carrosse,
- dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par
- l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis
- malheureuse, et je pars effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin
- de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola,
- selon les apparences. Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement.
- Il est vrai qu'il aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de
- La Vallière, fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon
- l'ordre de Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie,
- n'y ayant rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en
- passant que le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui
- faire donner sa noblesse<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> <a
- href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; mais il mourut avant que
- monsieur de Montbazon eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de
- Saint-Remy. Enfin tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui
- n'étoit pas demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le
- Roi<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> <a href="#footnote40"><sup
- class="sml">40</sup></a>.)
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a
- href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ces mots, fort compromettants pour
- la vertu de mademoiselle d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu
- d'accord avec les Mémoires du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du
- Roi que des passions toutes platoniques. C'est entre ces deux amours que
- l'on place l'aventure de Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la
- Borgnesse, comme l'appelle Saint-Simon.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a
- href="#footnotetag33"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 3.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a
- href="#footnotetag34"> (retour) </a> Gouvernante des nièces de Mazarin.
- Pendant qu'il étoit à Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin
- écrivoit à la reine (29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce
- qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (<i>Négociations
- de la paix des Pyrénées.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a
- href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de
- Brienne, Choisy, Motteville, La Fayette, Montglat, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a
- href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Var.</i> La copie conservée dans
- les ms. de Conrart (in-fol. XVII) porte cette variante précieuse:<br />
- </p>
- <p>
- «Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce
- mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a
- href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voy. ci-dessus.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a
- href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Ms. de Conrart:<br />
- </p>
- <p>
- «Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son
- père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient
- pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle
- ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en
- carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous
- desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a
- href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voy. la note, p. 1. Quant aux
- relations possibles du père de mademoiselle de La Vallière et du duc de
- Montbazon, elles s'expliquent par le séjour que faisoit le duc en
- Touraine, à sa maison de Cousières, où il mourut en 1654, à l'âge de 86
- ans. Bayle (art. de <i>Marie</i> <span class="sc">Touchet</span>) dit à
- ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas dégradé
- la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire qu'une
- petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille alliée à
- celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la province.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a
- href="#footnotetag40"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris
- le cœur d'un Roi fier et superbe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
- <a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Elle est d'une taille
- médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle
- boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux
- bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils
- pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, les
- dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger
- du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de
- feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup de solidité, et
- même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires du monde: aussi
- a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand, ferme et généreux,
- désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui veut que son corps
- aime quelque chose; elle est sincère et fidèle, éloignée de toute
- coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand engagement;
- elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle
- aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle
- disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si
- élevé. Chacun sçait que la plaisanterie que l'on en fit donna la curiosité
- au Roi de la connoître<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> <a
- href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, et, comme il est naturel
- à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi l'aima dès lors. Ce
- n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il n'eût eu que de la
- reconnoissance, il dit au comte de Guiche<a id="footnotetag43"
- name="footnotetag43"></a> <a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>
- qu'il la vouloit marier à un marquis<a id="footnotetag44"
- name="footnotetag44"></a> <a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>
- qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte, ce qui lui fit repartir au
- Roi que son ami aimoit les belles femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est
- vrai qu'elle n'est pas belle; mais je lui ferai assez de bien pour la
- faire souhaiter.» Trois jours après, le Roi fut chez Madame<a
- id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> <a href="#footnote45"><sup
- class="sml">45</sup></a>, qui étoit malade, et s'arrêta dans l'antichambre
- avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi fut si charmé de
- son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint amour. Il ne fut
- qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant et un mois de
- suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit amoureux de Madame, et
- l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi chercha l'occasion de
- découvrir son amour parce qu'il en étoit fort pressé, il la trouva. Il lui
- auroit été bien facile s'il n'eût considéré que sa qualité de Roi, mais il
- regardoit bien autrement celle d'amant. En effet, il parut si timide qu'il
- toucha plus que jamais un cœur qu'il avoit déjà assez blessé. Ce fut à
- Versailles, dans le parc, qu'il se plaignit que depuis dix ou douze jours
- sa santé n'étoit pas bonne. Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et
- le lui témoigna avec beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne,
- Mademoiselle, lui dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable
- prince qui n'a pas mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous
- autant qu'il est. Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui
- charma la belle, vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de
- mon repos, et vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut
- si interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle
- aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins? «À
- quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un
- effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si tendre
- que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous adorant
- au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de force, je
- ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je vous en
- tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous m'aimez;
- mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule dans votre
- cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre personne, et
- qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa couronne, son
- sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le louer pour sa
- personne, que cependant je me suis si peu souciée de l'usage que j'ai loué
- ce qui véritablement est à vous; si, par cette raison, vous croyez qu'il
- sera facile de flatter ma vanité, et de m'engager à vous répondre
- sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que Votre Majesté sçache qu'il ne
- vous seroit pas glorieux de faire ce personnage, et que votre sincérité et
- votre honneur sont les choses qui me charment le plus en vous. Je
- prendrois la liberté de vous blâmer dans mon cœur tout comme un autre
- homme, si je n'avois pas dans toute la France une personne assez à moi
- pour lui dire en confidence que votre vertu n'est pas parfaite.--Que
- j'estime vos sentimens, répliqua le Roi, de mépriser les vices jusque dans
- l'âme des monarques! mais que j'ai lieu de me plaindre de vous si vous
- pouvez me soupçonner du plus honteux de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle
- gloire y a-t-il de passer pour habile fourbe quand on sçaura par toute la
- terre que j'ai abusé la fille de France la plus charmante; l'on dira aussi
- qu'infailliblement je suis le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là
- une belle chose pour un roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce
- que je suis, et que, grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et,
- puisque je vous dis que je vous aime, c'est que je le fais véritablement
- et que je continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez.
- Mais, hélas! je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma
- vie.--Je ne sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je
- sçais bien que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère
- heureuse.» La pluie qui survint en abondance interrompit cette
- conversation, qui avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de
- tristesse sur le visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi<a
- id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> <a href="#footnote46"><sup
- class="sml">46</sup></a>, qui la fut revoir le lendemain, et eut avec elle
- une conversation de même nature, après laquelle il lui envoya une paire de
- boucles d'oreilles de diamant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
- <a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> valant 50,000 écus, et
- deux jours après un crochet et une montre d'un prix inestimable, avec ce
- billet:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>oulez-vous ma
- mort? Dites-le-moi sincèrement. Mademoiselle; il faudra vous satisfaire.
- Tout le monde cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on
- dit que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez de
- bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me désespérez.
- Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui me fait enrager. Au nom
- de Dieu, changez votre manière d'agir pour un prince qui se meurt pour
- vous; ou soyez toute douce, ou soyez toute cruelle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a
- href="#footnotetag41"> (retour) </a> <span class="sc">Mademoiselle</span>,
- dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie, fort aimable de sa
- figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de
- fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort bien. Les
- juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort maigre, et les
- cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit des mines fort
- spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.»
- (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a
- href="#footnotetag42"> (retour) </a> Pour les détails sur ce
- commencement des amours du roi pour mademoiselle de la Vallière, voy.
- plus loin: <i>Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a
- href="#footnotetag43"> (retour) </a> Armand de Grammont et de
- Toulongeon, comte de Guiche, fils du maréchal de Grammont et de
- Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né la même année que le roi, en
- 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise Suzanne de Béthune, dont il
- n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre 1673, colonel du régiment des
- gardes et ami particulier du roi. Ses amours avec <i>Madame</i> sont ici
- longuement rappelés.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a
- href="#footnotetag44"> (retour) </a> Ne seroit-ce point Antonin Nompar
- de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de
- Sévigné annonça à M. de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante,
- merveilleuse, miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun
- épousoit... «devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien
- difficile à deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de
- 1670. Mais nous voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se
- faisoit l'écho étoit antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le
- combattre, il est vrai, le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit
- mis en tête d'épouser M. de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui
- firent courir ce bruit. Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais
- épouser la maîtresse d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut,
- perçoit un sentiment qui pourroit bien s'expliquer par un peu de
- jalousie: «Madame de La Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été
- autant de mes amies que madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de
- bruits d'une galanterie entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de
- Mademoiselle, édit. de Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là
- d'ailleurs une simple conjecture, que nous donnons sous toutes réserves.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a
- href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Madame revint malade de
- Fontainebleau; elle étoit grosse; elle fut obligée de garder le lit ou
- la chambre tout l'hiver... Le roi lui alloit rendre des visites très
- régulières; elles avoient été assez empressées pour laisser tout le
- monde en doute, pendant que la cour demeura à Fontainebleau, s'il étoit
- amoureux d'elle dans le temps que le comte de Guiche faisoit semblant de
- l'être de La Vallière. L'on ne fut pas long-temps à connoître que le roi
- l'étoit de celle-ci et que l'autre étoit passionné pour Madame. C'étoit
- une affaire que l'on se disoit tout bas et que l'on connoissoit
- visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V, 206.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a
- href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Var.</i>: La copie de Conrart
- porte, après ce mot:<br />
- </p>
- <p>
- «Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
- revoir, etc.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a
- href="#footnotetag47"> (retour) </a> Ce dernier mot a été ajouté dans la
- copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
- qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus elle
- donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son
- pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il en
- étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté
- l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus
- magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le comte
- de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La Vallière se
- retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec elle. Il lui dit
- tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de
- l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme seroit éternelle, qu'il
- ne lui demandoit point cette faveur par un sentiment que les hommes ont
- d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir la satisfaction de se dire
- mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de douter que son cœur ne fût
- absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit comprendre que ce n'étoit
- qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit cette grâce, que la grandeur ne
- l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa personne, et non pas son royaume; et
- enfin, après avoir dit: «Ayez pitié de ma foiblesse», elle lui accorda
- cette ravissante grâce pour laquelle les plus grands hommes de l'univers
- font des vœux et des prières<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
- <a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Jamais fille ne
- chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle redoubla son chant
- plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut penser (et avec
- raison il eût pu défier mille... et mille Saucourts<a id="footnotetag49"
- name="footnotetag49"></a> <a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>).
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a
- href="#footnotetag48"> (retour) </a> «Toute la cour alla à Vaux... Le
- Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession de La Vallière,
- et l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première fois en
- particulier; mais il y avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la
- chambre du comte (depuis duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de
- cette intrigue.» (Hist. de madame Henriette, par madame de La Fayette,
- collect. Petitot, t. 64, p. 403-404.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a
- href="#footnotetag49"> (retour) </a> Manque dans la copie de
- Conrart.--Antoine Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt, qui
- fut reçu en 1670 grand veneur de France par la démission de Louis,
- chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. de Rohan, fils de Louis VII de
- Rohan, prince de Guemené, duc de Montbazon. Il avoit épousé, en 1656,
- Marie Renée de Longueil, fille du président Longueil de Maisons. Il
- avait une réputation de grand abatteur de bois, et c'est ainsi qu'en
- parlent Tallemant et les chansons. Voy. aussi le <i>Récit des plaisirs
- de l'île enchantée</i>, dans les œuvres de Molière.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour, qu'il
- lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui donneroit de
- bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria qu'ils
- cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit amoureux
- d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le cœur assez
- perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois? dit La
- Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, je vous
- l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze jours ce
- commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui obligea le Roi et
- mademoiselle La Vallière de ne plus rien dissimuler)<a id="footnotetag50"
- name="footnotetag50"></a> <a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.
- On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de Madame, et combien elle
- se croyoit indignement traitée. Elle est belle, elle est glorieuse et la
- plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle, préférer une petite bourgeoise
- de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi faite comme je suis!» Elle
- en parla à Versailles aux deux Reines, mais en femme vertueuse, qui ne
- vouloit pas servir de commode aux amours du Roi. La Reine-Mère résolut
- qu'il en falloit parler à La Vallière. En effet, toutes trois lui en
- parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre fille résolut de s'aller
- camper le reste de ses jours dans un couvent et de mortifier son corps
- pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla deux jours après, et
- d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une chambre et s'y alla fondre
- en larmes. En ce temps-là, il y avoit des ambassadeurs pour le Roi
- d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire<a
- id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> <a href="#footnote51"><sup
- class="sml">51</sup></a>; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre
- lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu
- avec le marquis de Sourdis<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
- <a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, qui parloit bas,
- reprit assez haut d'un ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion<a
- id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> <a href="#footnote53"><sup
- class="sml">53</sup></a>!» Le Roi, qui n'avoit entendu que ce nom, tourna
- la tête vers eux tout ému et demanda: «Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui
- repartit que La Vallière étoit en religion à Chaillot. Par bonheur les
- ambassadeurs étoient expédiés: car, dans le transport où cette nouvelle
- mit le Roi, il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui
- apprêtât un carrosse, et, sans l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La
- Reine, qui le vit partir, lui dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah!
- reprit-il, furieux comme un jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame,
- je le serai de ceux qui m'outragent.» En disant cela il partit et courut à
- toute bride à Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui
- cria le Roi, de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de
- la vie de ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes
- l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps,
- alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant les
- yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de résister!»
- Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener.
- «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit son amant
- couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à ceux qui
- auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il lui
- proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui
- sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le Roi, en
- arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer mademoiselle de La
- Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus que sa vie. «Oui, dit
- Madame, je la regarderai comme une fille à vous.» Le Roi parut mépriser
- cette sotte pointe et continua ses visites avec plus d'attachement
- qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la vue de Madame, des
- présens très-magnifiques. Cependant le Roi la pressoit incessamment de
- vouloir prendre une maison à elle, et enfin elle y consentit, afin de le
- voir, disoit-elle, plus commodément; il lui donna le Palais Biron<a
- id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> <a href="#footnote54"><sup
- class="sml">54</sup></a>, qu'il alla lui-même voir meubler des plus riches
- meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année; il a
- honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle charge<a
- id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> <a href="#footnote55"><sup
- class="sml">55</sup></a>, lui a fait épouser une héritière qui étoit assez
- considérable pour un prince<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
- <a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. La Reine en a pensé
- mourir de jalousie, car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur
- ces entrefaites, il tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva
- continuellement à sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le
- mettre dans le péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur
- de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils
- arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il fallut
- qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut dans celle
- du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche, le Roi, se
- voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le Prince<a
- id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> <a href="#footnote57"><sup
- class="sml">57</sup></a> en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et
- qu'il fît réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce
- moyen ne différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle
- en entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
- cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur que
- jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il
- portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out le monde
- dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce que pour m'affliger. L'on
- dit aussi que vous êtes inquiet de ce dernier bruit<a id="footnotetag58"
- name="footnotetag58"></a> <a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>:
- dans ces troubles, je vous demande la vie de mon amant et j'abandonne
- l'État et tout le monde même. Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit,
- ne me vouloir point voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire
- si mon inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a
- href="#footnotetag50"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a
- href="#footnotetag51"> (retour) </a> En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à
- Londres avoit insulté notre ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars
- 1662, l'ambassadeur d'Espagne vint protester en audience solennelle,
- devant vingt-sept ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que
- le Roi son maître ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception
- dont il s'agit ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit
- Mademoiselle sur la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant
- l'hiver. Moreri se trompe en reportant au mois de mai cette audience
- fameuse. (Voy. la Gazette.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a
- href="#footnotetag52"> (retour) </a> Charles d'Escoubleau, marquis de
- Sourdis et d'Alluye, gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666.
- Voy. notre édit. du <i>Dict. des Pretieuses</i>, t. 2, p. 375.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a
- href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Pendant tout cet hiver (de 1661
- jusque vers Pâques de 1662) il y eut beaucoup d'intrigues et de
- tracasseries. La Reine Mère étoit dans de grandes inquiétudes de l'amour
- du Roi pour La Vallière; elle étoit chez Madame, elle logeoit au
- Palais-Royal chez Monsieur, et les scènes se passoient chez eux sans
- qu'ils en sussent rien. Je ne sais quel chagrin il prit un jour à La
- Vallière; elle partit de bon matin et s'en alla sans que l'on pût
- découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de sermon; le Roi, qui devoit y
- assister, étoit occupé à la chercher, et il ne s'y trouva pas. La Reine
- Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît la raison de l'absence du
- Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après le sermon, la Reine alla à
- Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur le nez, alla à
- Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il avoit appris que
- s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas lui parler; après
- avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la supérieure et ramena
- La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit grand bruit et attira
- beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir pris part, dont je ne
- dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit. citée, V, 209.) D'après
- la version de Mademoiselle, la jeune Reine auroit encore ignoré
- l'intrigue du Roi: c'est la seule différence importante des deux récits.
- Sur cette première retraite de mademoiselle de La Vallière, Cf. La
- Fayette, <i>Hist. d'Henriette d'Angleterre</i>, collect. Petitot, t. 64,
- p. 412-415; <i>Mém. de Conrart</i>, t. 63, p. 282; <i>Motteville</i>, t.
- 60, p. 170, 179.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a
- href="#footnotetag54"> (retour) </a> C'étoit un des plus beaux hôtels du
- faubourg Saint-Germain.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a
- href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jean François de La Baume Le Blanc,
- marquis de La Vallière, homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes
- manières (c'est ce qu'entend l'auteur en disant qu'il n'étoit pas
- honnête homme), étoit gouverneur et grand sénéchal de la province de
- Bourbonnois, capitaine commandant les chevau-légers du jeune dauphin,
- maréchal des camps et armées du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a
- href="#footnotetag56"> (retour) </a> Gabrielle Glay de la Cotardaye.
- Elle mourut dame du palais de la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de
- cinquante-neuf ans. (Voy. la <i>Gazette</i>), Elle étoit donc née en
- 1648.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a
- href="#footnotetag57"> (retour) </a> Le prince de Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a
- href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Au lieu de cette
- phrase on lit dans la copie de Conrart: «On dit aussi que vous estes
- inquiet de ce qui se passe à Marseille.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il
- lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit
- faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent
- pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière
- paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille
- faite comme le père<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> <a
- href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a
- href="#footnotetag59"> (retour) </a> Marie-Anne de Bourbon, née en
- octobre 1666.--Le Roi avoit eu déjà un autre enfant naturel, dont la
- mère est restée inconnue. Nos recherches pour la découvrir nous ont fait
- connoître, dans les registres de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois,
- conservés à l'Hôtel-de-Ville, le document suivant, qui explique combien
- il est difficile d'éclaircir ce mystère.<br />
- </p>
- <p>
- «<i>Du samedi 5 janvier 1664.</i>
- </p>
- <p>
- «Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au
- Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de
- Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps,
- premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de
- France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de
- Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne
- d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. <span class="rig">COLOMBEL</span>.»
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier
- 1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous
- semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies
- nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et
- mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa
- naissance ni de sa mort.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que
- longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme à
- la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse,
- dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir été le
- temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de Luynes<a
- id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> <a href="#footnote60"><sup
- class="sml">60</sup></a>, qui est une des plus belles femmes de France,
- mais peu ou point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise<a
- id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> <a href="#footnote61"><sup
- class="sml">61</sup></a>, dont les yeux vont tous les jours à la petite
- guerre, n'y réussit pas mieux que la Princesse Palatine<a
- id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> <a href="#footnote62"><sup
- class="sml">62</sup></a> et madame de Soissons<a id="footnotetag63"
- name="footnotetag63"></a> <a href="#footnote63"><sup class="sml">xxx</sup></a>;
- mais en vérité le Roi en fit confidence à La Vallière et s'en divertit
- avec elle; aussi alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui
- fit beaucoup de civilité et d'amitié<a id="footnotetag64"
- name="footnotetag64"></a> <a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.
- Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui dit-il, si peu de jalousie?
- Ah! Mademoiselle, il y a peu d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle,
- j'ai le cœur plus jaloux en amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai
- trop bonne opinion de votre esprit pour croire que vous aimassiez une
- grande statue (et une grande masse de neige<a id="footnotetag65"
- name="footnotetag65"></a> <a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>).
- Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus incommode de tous les
- hommes sur ce chapitre<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> <a
- href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, de manière que, sans
- avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en
- souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le
- traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui
- parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds<a
- id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> <a href="#footnote67"><sup
- class="sml">67</sup></a>, à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous
- les hommes de n'aimer plus que la gloire<a id="footnotetag68"
- name="footnotetag68"></a> <a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.
- «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la gloire<a
- id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> <a href="#footnote69"><sup
- class="sml">69</sup></a> est une maîtresse plus difficile à servir qu'une
- femme; et plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour<a
- id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> <a href="#footnote70"><sup
- class="sml">70</sup></a> comme il est à cette autre passion, je serois
- bien plus heureux.» Le Roi soupira sans lui répondre rien; mais le jour
- suivant il vit mademoiselle de la Motte<a id="footnotetag71"
- name="footnotetag71"></a> <a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>,
- qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup d'esprit, à
- qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours auprès d'elle;
- soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le monde qu'il en
- étoit amoureux, et pour le persuader<a id="footnotetag72"
- name="footnotetag72"></a> <a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>
- à Madame sa mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion
- d'un si grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent
- pour en conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans
- la sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour
- une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses
- noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par une
- heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits partout<a
- id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> <a href="#footnote73"><sup
- class="sml">73</sup></a>); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable
- fille, qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de
- Richelieu<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> <a
- href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, voyoit sans joie la
- passion du Roi (et reçut mal les avis de ses parens<a id="footnotetag75"
- name="footnotetag75"></a> <a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>).
- Cependant le Roi continuoit d'aller chez La Vallière; mais il y rêvoit et
- lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque parlé. Il n'y eut que monsieur
- de Vardes et de Bussy qui ne s'y trompèrent point, et qui dirent toujours
- que ce n'étoit qu'un dépit amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla
- plus à la chasse, rioit par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il
- s'en ouvrit au duc de Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien
- connoître qu'il étoit pris pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais
- homme fut à plaindre, c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne
- me gêne, et la couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime,
- Saint-Aignan, autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne
- m'aime point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant,
- que n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais
- parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que tous
- ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés que je ne
- suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi n'étoit en cet
- état que par son extrême passion, et parla si obligeamment pour La
- Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui dit qu'il prétendoit
- avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais qu'il vouloit en être
- aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi disoit tout ceci au Duc, et
- sur les sept heures du soir il fut pris d'étranges maux de tête et de
- vomissemens furieux. Le Duc alla trouver La Vallière, et lui raconta mot
- pour mot tout ce que le Roi lui avoit dit. La Vallière lui répondit que le
- caprice du Roi l'avoit affligée, mais qu'après tout elle n'étoit pas
- d'humeur à lui demander des pardons (pour un mal qu'elle n'avoit pas fait<a
- id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> <a href="#footnote76"><sup
- class="sml">76</sup></a>), qu'elle avoit lieu de se plaindre de lui et
- qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que ce n'étoit point
- parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de lui plaire; qu'elle
- en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle auroit aimé.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a
- href="#footnotetag60"> (retour) </a> Jeanne Marie Colbert, fille aînée
- du ministre, épousa, le 3 février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de
- Luynes, fils de Louis Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et
- de Chaulnes, et de sa première femme, Marie Seguier, fille du
- chancelier. Louis Charles d'Albert, le beau père de Jeanne Marie
- Colbert, étoit fils de Charles d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de
- Rohan, la fille aînée d'Hercule de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de
- Chevreuse. Les Mémoires de Brienne regardent la disgrâce de Fouquet
- comme «la dernière affaire» de madame de Chevreuse. Il répugneroit par
- trop de penser que cette affaire ait été suivie d'une intrigue aussi
- odieuse que celle dont il s'agit, et aussi improbable, dans la première
- année, dans les premiers mois, du mariage de son petit-fils.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a
- href="#footnotetag61"> (retour) </a> Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en
- 1663 François de Rohan, prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme
- d'Hercule de Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la
- duchesse de Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot
- et de cette Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre
- elle un si scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la
- terre, fruit du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son
- plaidoyer. (Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, <i>Bibliot. elzev.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a
- href="#footnotetag62"> (retour) </a> La Princesse Palatine dont il est
- ici question n'étoit pas Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de
- Pologne, âgée alors de cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645,
- Édouard, prince palatin du Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de
- vingt ans, dont la sœur cadette avoit épousé Henri Jules de Bourbon,
- prince de Condé. Cette fille aînée de la princesse Anne devint, en 1671,
- femme de Charles Théodore Othon, prince de Salm. Elle avoit vingt ans en
- 1666.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a
- href="#footnotetag63"> (retour) </a> Olympe Mancini, nièce du cardinal,
- pour qui le roi avoit eu une inclination avant d'aimer Marie de Mancini:
- elle étoit alors surintendante de la maison de la jeune reine. Voy.
- Amédée Renée, <i>les Nièces de Mazarin</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a
- href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Var</i>.: La copie de Conrart
- porte:<br />
- </p>
- <p>
- «Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de
- Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point
- d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la
- duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le
- roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi
- alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent
- civilitez.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a
- href="#footnotetag65"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a
- href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Var</i>.: On lit dans la copie
- de Conrart:<br />
- </p>
- <p>
- «De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne
- raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit
- patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a
- href="#footnotetag67"> (retour) </a> Bernardin de Gigault, marquis de
- Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi depuis trois ans à cette
- époque (1666), et deux ans plus tard maréchal de France. Il avoit alors
- trente-six ans et le Roi vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se
- distingua par sa piété et contribua beaucoup à la retraite définitive de
- mademoiselle de La Vallière.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a
- href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Var.</i>: de n'aimer que sa
- fortune. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a
- href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>Var.</i>: la fortune. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a
- href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Var.</i>: que le mien l'est à la
- gloire, je le serois bien plus souvent. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a
- href="#footnotetag71"> (retour) </a> Mademoiselle de La
- Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique), fille de Philippe de La
- Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de France, et de
- mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de Toussy, dont
- le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la seconde
- enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à peine
- avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur de la
- reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt l'étoit
- de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. Ainsi
- mademoiselle de Montpensier dit dans ses <i>Mémoires</i> (édit.
- Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit
- entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de
- mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657
- (voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la
- Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle
- parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom
- est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une
- boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le
- bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La
- Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de
- diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me
- soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas
- quitter La Vallière.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a
- href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Var.</i>: À la maréchale de la
- Mothe, qui grondoit sa nièce de ne pas repondre à l'amitié d'un si grand
- monarque.» (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a
- href="#footnotetag73"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a
- href="#footnotetag74"> (retour) </a>Armand Jean du Plessis, né en 1629,
- substitué au nom et aux armes de du Plessis par le cardinal de
- Richelieu, son grand-oncle, dont il prit le nom et le titre de duc. Il
- étoit marié depuis 1649 avec madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le
- titre n'est pas indiqué, s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né
- en 1632, et qui avoit épouse dès 1652 la fille de cette Catherine
- Bellier, dame de Beauvais (<i>Cathau la Borgnesse</i>), qui avoit été le
- premier caprice de Louis XIV.--Cf. t. 1, p. 71.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a
- href="#footnotetag75"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a
- href="#footnotetag76"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut
- voir le lendemain; de Vardes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
- <a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> lui dit mille
- équivoques sur son mal fort spirituellement<a id="footnotetag78"
- name="footnotetag78"></a> <a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>;
- enfin, ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver de sa part sa
- maîtresse, de lui apprendre la cause de son mal. Elle le reçut avec une
- mélancolie extrême et lui avoua qu'elle souffroit des maux inconcevables,
- et qu'il lui feroit plaisir de porter ce billet au Roi, dont voici les
- paroles<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> <a
- href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i l'on
- savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du remède, quand il en
- devroit coûter la vie; mais, mon Dieu! qu'il est inutile de vous dire ce
- que je vous dis, ce n'est pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni
- ses mauvais jours!
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a
- href="#footnotetag77"> (retour) </a> Le marquis de Vardes, maître passé
- en galanterie. Sur ce personnage, «l'homme de France le mieux fait et le
- plus aimable», disent les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses
- nombreuses intrigues, et en particulier sur ses amours avec la comtesse
- de Soissons, voy. <i>Les Nièces de Mazarin</i>, par M. Amédée Renée, p.
- 189 et suiv.; Mém. de Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a
- href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Madame lui dit cent
- equivoques fort spirituelles. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a
- href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le texte de Conrart,
- beaucoup plus rapide, nous paroît être celui de la rédaction primitive:<br />
- </p>
- <p>
- «Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui
- souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit pour
- lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria: «Saint-Aignan, je
- suis bien foible, et je le suis plus que vous ne pouvez penser.» La Reine
- se retira, et le Roi relut vingt fois ce billet; il fit admirer au Duc
- cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit souffrir ce cruel terme de
- Votre Majesté. Il en parloit encore quand mademoiselle de La Vallière
- entra dans sa chambre avec madame de Montausier<a id="footnotetag80"
- name="footnotetag80"></a> <a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>,
- à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute sa faveur; elle se
- retira par commodité et par respect au bout de la chambre avec le Duc.
- Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du Roi; elle étoit en
- habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à tout, lui en sut bon
- gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à lui faire entendre que
- son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut si transporté qu'après lui
- avoir demandé mille pardons, il baisa un quart d'heure ses mains sans lui
- rien dire que ces trois paroles: «Et que je serois misérable,
- Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!» Enfin, ils se parlèrent et se
- contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à dire: Que je vous aime!
- Que vous aviez de tort! Votre cœur est hors de prix! Que nous avons lieu
- d'être contens! Aimons-nous toujours! Ils s'en tinrent aux paroles
- tendres, et ma foi je le crois, mais je ne sçais pas si le Roi, qui le
- lendemain se leva pour passer tout le jour avec La Vallière, le passa
- aussi sagement. Après ce raccommodement, il n'y a jamais eu de vie plus
- heureuse que la leur; ils ont pris tant de peine à se persuader de la
- fidélité et de la tendresse l'un de l'autre qu'ils n'ont plus lieu d'en
- douter<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> <a href="#footnote81"><sup
- class="sml">81</sup></a>. La Vallière a pris avec elle mademoiselle
- d'Attigny<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> <a
- href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, fille de haute qualité,
- belle comme un ange, qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et
- le Roi lui fait de grands présens. Il en use assez librement devant elle.
- Madame de Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une
- étrange impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la
- voyant passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices,
- et qui est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien
- surprise, dit-elle fort haut à madame de Ventadour<a id="footnotetag83"
- name="footnotetag83"></a> <a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>;
- j'avois toujours bien cru que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne
- savois pas qu'elle fût aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela
- fort sensiblement. Le Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui
- demanda avec un empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit
- le sujet avec les paroles du monde les plus piquantes pour madame de
- Soissons. Le Roi s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un
- emportement épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans
- la rue, il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais
- quand il y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre<a
- id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> <a href="#footnote84"><sup
- class="sml">84</sup></a>. «Hé bien! parce que j'aime une fille, il faut
- que toute la France la haïsse! Mais ce n'est pas aux plaintes que je m'en
- veux tenir; je veux que vous alliez tout présentement dire à madame de
- Soissons que je lui défends l'entrée du Louvre<a id="footnotetag85"
- name="footnotetag85"></a> <a href="#footnote85"><sup class="sml">85x</sup></a>.»
- Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre. «Oui, reprit le Roi,
- si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à l'heure.--Mais si j'osois,
- répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que vous avez eu autrefois quelque
- considération pour madame de Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi,
- c'est que vous voulez dire que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai
- jamais fait; elle n'a pas assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré,
- sinon à l'âge de quinze ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me
- plaisoient le plus; aussi je ne me priverai de rien qui puisse être un
- obstacle à la vengeance que je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le
- veux croire, répondit le Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute
- une grande famille et à la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez
- peu, Saint-Aignan, lui dit-il, si vous croyez que la considération de ce
- que l'on aime l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera
- permis à monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que
- j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que
- j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que son
- Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une Manchini?
- Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas appris à madame
- de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce qui s'adresse à ce
- qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces petites gens-ci
- règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est être bien
- misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa
- maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut venir à bout?
- Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit, j'y réussirai, et
- je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit le Duc, Votre
- Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle de La Vallière?
- Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies d'avoir prétexte de
- crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne cause que des
- désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde, c'est assez, je
- n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus malheureux de tous les
- hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif qu'il soit, qui ne venge
- ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez raison, les Reines feroient
- rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a désormais qu'à l'insulter,
- qu'à la piller et qu'à la maltraiter: Mesdames le trouveront bon, tant
- elles ont d'amitié pour moi.» En disant cela les larmes lui tombèrent des
- yeux de chagrin et de rage. Le Duc alla faire un fidèle récit de tout ceci
- à La Vallière, qui écrivit par lui ce billet:
- </p>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png" /></span>ue je vous aime
- et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me fâche de troubler
- vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler malheur ce qui ne l'est
- point? Non, je me reprends: tant que mon cher prince m'aimera, je n'en
- aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa perte. Voilà mes
- sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au dessus de ces gens
- qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir plus tôt qu'à
- l'ordinaire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a
- href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Var.</i>: avec madame de
- Montauzier, qui l'avoit amenée faire cette visite aux flambeaux, assurée
- de toute la faveur. (<i>Ibid.</i>) Julie d'Angennes, la fille célèbre de
- la marquise de Rambouillet, femme du marquis, puis duc de Montausier. On
- lui a justement reproché la part qu'elle a prise aux galanteries du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a
- href="#footnotetag81"> (retour) </a> Encore une rédaction abrégée qui
- nous paroît le vrai texte: «Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une
- de ses mains plus d'un quart d'heure sans lui parler. Enfin ils
- parèrent, se contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à se dire:
- que je vous aime! nous avons lieu d'être très contents! Ils s'en
- tinrent, dit-on, aux paroles tendres.» (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a
- href="#footnotetag82"> (retour) </a> C'est mademoiselle d'Artigny qu'il
- faut lire. Elle avoit succédé à mademoiselle de Montalet dans les
- confidences de mademoiselle de La Vallière. Toutes trois étoient, avec
- mademoiselle de Barbezières, filles d'honneur de Madame.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a
- href="#footnotetag83"> (retour) </a> Ce nom se trouve dans l'édit. de
- Londres 1654. Marie de La Guiche, fille de Jean François de La Guiche,
- seigneur de Saint-Géran, née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de
- Levis, marquis d'Annonai, puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du
- Dictionn. des précieuses, <i>Biblioth. elzév.</i>, t. 2, aux noms <span
- class="sc">Angoulême</span> et <span class="sc">Saint-Géran</span>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a
- href="#footnotetag84"> (retour) </a> Nous empruntons à la copie de
- Conrart tout ce paragraphe. En le comparant au texte des éditions
- précédentes, on en reconnoîtra la supériorité.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a
- href="#footnotetag85"> (retour) </a> La mesure étoit d'autant plus
- exorbitante que la comtesse de Soissons, sans parler de son titre de
- surintendante de la maison de la Reine, étoit, par son mariage avec un
- prince du sang, au premier rang des personnes qui avoient le droit
- d'entrer au Louvre, et d'y entrer en carrosse.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait
- s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de
- Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille
- incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec son
- mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours après, le
- Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après minuit avec
- La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en simple jupe
- auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se sentit encore
- mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda avec une horrible
- froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous attendois, lui
- dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le Roi, de
- m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle; car vous ne
- vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien davantage avec mes
- ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui approchoit bien du
- mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame, qui vous en a tant
- appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame, sans tant de petites
- raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle s'alla jeter aux pieds
- du Roi, qui marchoit à grands pas dans la chambre. «Eh bien, Madame, que
- voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux dire, répondit la Reine, que je
- vous aimerai toujours, quoi que vous me fassiez.--Et moi, lui dit le Roi,
- j'en userai si bien que vous n'y aurez aucune peine; mais si vous voulez
- m'obliger, vous n'écouterez plus madame de Soissons ni madame de Navailles<a
- id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> <a href="#footnote86"><sup
- class="sml">86</sup></a>», parce qu'il savoit qu'elles avoient causé de La
- Vallière, et comme elle continuoit, et que La Vallière n'avoit jamais eu
- d'inclination pour elle, avant même qu'elle fût en crédit, le Roi se défit
- d'elle et de son mari.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a
- href="#footnotetag86"> (retour) </a> Suzanne de Beaudan, mademoiselle de
- Neuillan, dont il est souvent parlé sous ce nom dans les écrits du
- temps, épousa en 1651 Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque
- qui nous occupe, M. de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant
- des chevau-légers. Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine
- Marie-Thérèse, avec 1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce,
- dit Mademoiselle (éd. cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils
- vendirent leurs charges et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu
- de dépense, ont payé leurs dettes et acheté des terres. Le duc de
- Chaulnes acheta la charge de commandant des chevau-légers, et le duc de
- Saint-Aignan le gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut
- achetée par madame de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que
- madame de Navailles», qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si
- extraordinairement occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort
- et à son mari.» Le duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il
- étoit gouverneur de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même
- année il commanda l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements
- importants et plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de
- France.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des deux
- Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet il en
- parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce moment à la
- chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un Roi qui veut
- que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous soit agréable; il
- n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, Madame, qu'il
- souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La Vallière<a
- id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> <a href="#footnote87"><sup
- class="sml">87</sup></a>, qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en
- quitte, répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame
- de Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez
- pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus
- l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur pour
- elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de plus
- glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite répugnance qui
- s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre l'exemple de tant
- d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce que leurs maris
- aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen de voir cette
- fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi, qui étoit aux
- écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la Reine qu'elle en
- rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit de ce prétexte pour
- sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite Moresque velue qui
- pensa la faire mourir<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> <a
- href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Toute la cour fut en
- prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en
- parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en secret,
- et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant la jeune
- Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de vouloir
- marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put se
- résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, que
- si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui chercher
- parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la cour le
- plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux à mourir
- de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit à rire,
- disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage. Madame<a
- id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> <a href="#footnote89"><sup
- class="sml">89</sup></a>, qui savoit la passion de Vardes pour madame de
- Soissons, alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant
- consentoit à ce mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en
- le faisant détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà
- nos deux admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs
- de leurs amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le
- refus de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par
- délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de
- Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa
- bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si
- j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit un
- extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air
- charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne
- voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la
- possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si
- je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même,
- qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun
- engagement, quelque avantageux qu'il puisse être<a id="footnotetag90"
- name="footnotetag90"></a> <a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.»
- La comtesse étoit si charmée de voir des sentimens si tendres et si
- honnêtes à son amant, qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa
- joie. Madame survint sur le point de leur extase, accompagnée du comte de
- Guiche, auquel ils ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une
- agréable société, chacun se promettant de se servir utilement.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a
- href="#footnotetag87"> (retour) </a> Sans doute à l'occasion de la
- nouvelle année. C'étoit le 31 décembre 1666. Voy. la note suivante.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a
- href="#footnotetag88"> (retour) </a> Nous sommes maintenant en 1667. Le
- 2 janvier de cette année, la reine eut une fille, qui porta son nom,
- Marie-Thérèse, et mourut le 1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue,
- nous ne trouvons pas ailleurs ce renseignement.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a
- href="#footnotetag89"> (retour) </a> Henriette d'Angleterre, femme de
- Monsieur, frère du Roi, dont on lira plus loin les intrigues avec le
- comte de Guiche. Elle étoit fort jalouse de La Vallière, parce que,
- quand le Roi avoit commencé à aimer celle-ci, il avoit feint de la
- rechercher elle-même.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a
- href="#footnotetag90"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Après cette phrase, on
- lit dans la copie de Conrart: «Madame survint sur ces entrefaites, à qui
- ils ne firent mystère de rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche
- fut de leur société. Ce soir-là, ces deux blondins voulurent faire
- merveilles; mais, hélas! qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux
- dames, si elles n'avoient eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes
- que leurs amants. Cependant ces deux couples...
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un commerce
- plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils écrivirent
- une lettre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> <a
- href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a> à la señora Molina<a
- id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> <a href="#footnote92"><sup
- class="sml">92</sup></a>, que le comte tourna en espagnol, par laquelle
- ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit d'elle, l'amour qu'il
- portoit à La Vallière, et mille choses de cette nature: car il est à
- remarquer que le dépit de Madame duroit toujours contre La Vallière, et
- que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter son amant pour elle. La
- señora Molina fut montrer cette lettre au Roi, qui la fit voir à de
- Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle ami. En vérité il faut
- que l'amour soit une violente passion pour faire changer les inclinations
- en un moment, car il est constant que de Vardes est de bonne foi et la
- probité même; cependant, s'il eut quelques remords de cette perfidie
- envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre jusques à l'hôtel de
- Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses confidens, lesquels railloient
- le Roi avec beaucoup de liberté; ils le traitèrent de fanfaron qui
- prétendoit que l'amour ne devoit avoir de douceur que pour lui; ils s'en
- écrivoient souvent en ces termes, le Comte et Madame, parce que le Roi
- avoit apporté quelques obstacles à leurs visites.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a
- href="#footnotetag91"> (retour) </a> «Ils écrivirent une lettre à la
- Reine», lit-on dans les mss. de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y
- est pas même prononcé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a
- href="#footnotetag92"> (retour) </a> Dona Maria Molina, première femme
- de chambre espagnole. Ce n'est pas ainsi que madame de La Fayette
- raconte cet incident, qui auroit causé le renvoi de madame de Navailles,
- dénoncée comme coupable par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi
- cette calomnie, comme il est dit ici; Conrart, résumant madame de La
- Fayette, cite un entretien du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que
- la comtesse de Soissons s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture
- d'un paquet du Roi son père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans
- qu'on s'en aperçût; qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne
- tout semblable à celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient
- accoutumé d'être cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant
- enfermée dans cette enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté,
- comme de la poste, à la señora Molina, première femme de chambre de la
- Reine, qui les reçoit ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48,
- 2e série.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille<a id="footnotetag93"
- name="footnotetag93"></a> <a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>,
- où il fut vu dans la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce
- fut un peu après que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille<a
- id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> <a href="#footnote94"><sup
- class="sml">94</sup></a> et de partir dans le même jour sans aller chez
- Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut tout botté. «Hé bien,
- Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir je brave le Roi et les
- puissances souveraines; trop heureux si vous seule, qui me tenez lieu de
- tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma misérable fortune me porte, vous
- me voudrez du bien. Oui, Madame, dans la douleur qui me transporte, ni la
- colère du Roi ni celle des Reines ne m'est point redoutable; j'appréhende
- la rigueur qu'apporté une longue absence.--Non, repartit Madame toute
- fondue en larmes en l'embrassant, non, non, cher comte, rien ne diminuera
- jamais l'affection que je vous ai promise, et aussi bien que vous je
- mépriserai toutes choses; mais, mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez
- jamais.» Et après bien des pleurs et des embrassemens il fallut se
- séparer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a
- href="#footnotetag93"> (retour) </a> «Madame étoit malade et environnée
- de toutes ses femmes... Elle faisoit entrer le comte de Guiche,
- quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure,
- et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les
- jours et qui ne le reconnoissoient pas.» (<i>Hist. de Mme Henriette</i>,
- collect. Petitot, t. 44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la
- reine d'Angleterre, ne pouvoit être aussi complaisamment aveugle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a
- href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce n'est point à Marseille que fut
- envoyé le comte de Guiche. «L'on n'avoit pas trouvé à propos de le
- chasser, de crainte que cela ne fît de méchants bruits; on l'avoit
- envoyé commander les troupes qui étoient à Nancy: c'étoit proprement un
- honnête exil.» (Mém. de Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La
- Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui
- avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit
- faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité
- qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement
- grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier.
- «Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la
- plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les bras
- d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on se
- devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus;
- (mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien
- cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de
- quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre cœur<a
- id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> <a href="#footnote95"><sup
- class="sml">95</sup></a>).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma
- place, et au nom de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que
- pouvois-je moins dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous
- marier? Le moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous
- voulez, que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y
- opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter de
- votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de justice
- en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en auroit-il eu
- qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, auroient tout
- accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon amour et à ma
- sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que j'y travaillerois.
- Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à moi? ne croirez-vous pas
- à mes paroles comme à vos yeux?--Il est certain, répliqua La Vallière, que
- je vous crois beaucoup de vertu. Eh! s'il se peut, mon cher prince, ayez
- autant d'amour<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> <a
- href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; car enfin, je vous
- déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est
- impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et
- que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous
- m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après la
- perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour
- moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si
- après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que pour
- vous.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a
- href="#footnotetag95"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a
- href="#footnotetag96"> (retour) </a> On lit dans la copie de Conrart un
- texte qui nous paroît plus vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon
- malheur vous a fait naître sur le trône, je ne veux jamais penser au
- mariage. Ainsy, aimez-moy ou cessez, je sens bien que je ne puis plus
- rien aimer.» Le Roy lui exprima les choses les plus tendres. Et c'étoit,
- comme j'ai dit, en ce temps-là que le roi passoit presque toutes les
- nuits avec elle.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu
- jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que
- le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit qu'à
- trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à s'endormir,
- quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle entendit du
- bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut dans celle de
- ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets et des échelles
- de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le sçut, qui alla la
- voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut sçue par elle-même,
- il en fut épouvantablement troublé; il lui donna cette même semaine des
- gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce qu'elle mangeroit. Chacun
- en philosopha à sa mode, mais les habiles gens jugèrent bien de qui ce
- coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi augmenta, et la peur de
- la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie. Madame, qui n'est pas tout
- à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se divertir, quoique le comte
- de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit avec le Roi, elle tâchoit
- encore à le séduire: en tirant un mouchoir de sa poche, elle laissa tomber
- une lettre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> <a
- href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que monsieur de Vardes
- avoit écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit
- écrite à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le
- traitoit comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut
- si grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant
- que de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il
- en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur
- qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de
- rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute
- la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce
- dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son infidélité,
- l'exila<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> <a
- href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. On ne peut s'imaginer le
- déplaisir de madame de Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit
- par un billet que voici:
- </p>
- <p class="ital">
- Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne craignois
- de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec beaucoup de
- courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais. J'attends de mon
- désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes et qui me donnera le
- repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au nom de Dieu, Madame,
- souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez honnête homme que
- l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne vous abattez point
- de toutes les traverses que vous aurez à souffrir. Ah! Madame, si je vous
- voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos pieds.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a
- href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce n'étoit pas sans dessein:
- «Madame la comtesse de Soissons eut quelques démêlés avec Madame;
- celle-ci, pour s'en venger, dit au roi que la comtesse de Soissons et
- Vardes avoient écrit cette lettre (la lettre espagnole); Vardes fut
- envoyé prisonnier à Montpellier (où il resta deux ans). Madame de
- Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi que c'étoit le comte de
- Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit parfaitement l'espagnol;
- qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu part. Vardes demeura
- toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé en Pologne; madame la
- comtesse de Soissons fut chassée, et Madame traitée assez mal par le
- Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à ces deux messieurs.» (<i>Mém.
- de Montpensier</i>, édit. cit., 5, 235-236.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a
- href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Il est à Montpellier.» (Ms. de
- Conrart.).--Le billet qui suit ne paroît pas dans Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de
- Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant
- pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son
- amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le
- Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se souciant
- pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle réussit, car le
- Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari prirent la peine d'en
- tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et depuis tout ceci le Roi ne
- l'aima ni l'estima.
- </p>
- <p>
- Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot<a
- id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> <a href="#footnote99"><sup
- class="sml">99</sup></a>, demanda au Roi une audience particulière,
- laquelle le Roi lui accorda, durant laquelle il l'entretint d'une vision
- qu'il avoit eue, comme tout le royaume alloit se bouleverser s'il ne
- quittoit La Vallière, et lui donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi,
- repartit le Roi, je vous donne avis de ma part de donner ordre à votre
- cerveau, qui est en pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a
- dérobé<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> <a
- href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.» Le Duc lui fit un
- très-humble salut, et s'en alla.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a
- href="#footnotetag99"> (retour) </a> Armand Charles de La Porte, duc de
- La Meilleraye, substitué au nom et aux armes du cardinal de Mazarin
- quand il épousa, le 28 février 1661, Hortense Mancini. Sur cette
- dévotion dont l'excès ridicule alla jusqu'à briser des statues
- précieuses, voy. la 2e partie des <i>Mélanges curieux</i>, dans les
- œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a
- href="#footnotetag100"> (retour) </a> «Les parents et les amis de madame
- Mazarin lui conseillèrent de se servir de la dissipation de son mari
- pour le poursuivre en séparation de biens. Cette dissipation étoit
- certaine; M. Mazarin même s'en faisoit un devoir, sur ce principe
- injurieux à la mémoire de son bienfaiteur, que les biens des ministres
- étoient mal acquis et un pillage sur la misère des peuples et sur la
- facilité du prince.» (Factum pour dame Hortense Mancini, duchesse
- Mazarin, au t. 8 des œuvres de Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV
- entroit, on le voit, complétement dans les idées du duc lui-même. Ce
- qu'il auroit eu à rendre, d'après l'<i>État des biens délaissés à M. le
- duc Mazarin et à madame la duchesse sa femme par feu M. le cardinal
- Mazarin, tant par le contrat de mariage, legs universel, que codicilles</i>,
- montoit à dix millions six cent mille livres en argent ou en propriétés,
- plus un revenu de deux cent soixante-dix mille livres en charges et
- gouvernements qui se pouvoient vendre, soit en totalité seize millions
- de francs, représentant au moins quarante millions de notre monnoie.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le pauvre père Annat<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> <a
- href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, confesseur du Roi,
- soufflé par les Reines, l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir
- quitter la cour, faisant entendre finement que c'étoit à cause de son
- commerce. Le Roi, se moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le
- Père, se voyant pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant
- soupira, et lui dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de
- jésuite. L'on ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir
- été si peu habile.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a
- href="#footnotetag101"> (retour) </a> Les Provinciales l'ont fait assez
- connoître. Né le 5 février 1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il
- se retira de la cour, quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs
- à figurer sur les <i>États de la France</i>, malgré le prétendu congé
- que lui auroit donné le roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Deux ou trois mois<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> <a
- href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> après, la Reine-Mère
- voulut faire son dernier effort de larmes, de tendresse et de maternité;
- après quoi elle supplia le Roi de penser au scandale que son amour public
- faisoit. Le Roi, qui n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est
- extrêmement fier, lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce
- que l'on dit? Je croyois que vous moins que personne prêcheroit cet
- Évangile<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> <a
- href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>; cependant, comme je
- n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me semble qu'on en
- devroit user de même pour les miennes.» La Reine, prudente, se tut. Le
- soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette conversation, la drapa des
- mieux, car il dit tout franchement qu'il ne pouvoit souffrir ces créatures
- qui, après avoir vécu avec la plus grande liberté du monde, veulent
- censurer les actions des autres: parce que (les plaisirs les quittent,
- elles enragent qu'on soit en état d'en goûter, et quand nous serons las
- d'aimer et de vivre, nous parlerons comme elles<a id="footnotetag104"
- name="footnotetag104"></a> <a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>).
- «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus hardi que cette femme
- à parler contre la galanterie des femmes; encore une duchesse d'Aiguillon<a
- id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> <a href="#footnote105"><sup
- class="sml">105</sup></a>, une princesse de Carignan<a id="footnotetag106"
- name="footnotetag106"></a> <a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>,
- et généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty,
- qui a toujours été la dévotion même<a id="footnotetag107"
- name="footnotetag107"></a> <a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>).»
- Ensuite, se tournant vers Roquelaure<a id="footnotetag108"
- name="footnotetag108"></a> <a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>:
- «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours; les femmes dont on
- ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires plus secrètement avec
- quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou qu'elles sont si sottes
- qu'on ne s'adresse point à elles<a id="footnotetag109"
- name="footnotetag109"></a> <a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>».
- Comme le Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames,
- de madame de Chastillon et monsieur le Prince<a id="footnotetag110"
- name="footnotetag110"></a> <a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>,
- madame de Luynes avec le président Tambonneau<a id="footnotetag111"
- name="footnotetag111"></a> <a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>,
- la princesse de Monaco<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> <a
- href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> avec Pegelin<a
- id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> <a href="#footnote113"><sup
- class="sml">113</sup></a>, mesdames d'Angoulême<a id="footnotetag114"
- name="footnotetag114"></a> <a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>,
- de Vitry<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> <a
- href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de Vinne<a
- id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> <a href="#footnote116"><sup
- class="sml">116</sup></a>, de Soubise<a id="footnotetag117"
- name="footnotetag117"></a> <a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>,
- de Bregy<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> <a
- href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, pour les désirés La
- Feuillade<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> <a
- href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, de Vivonne<a
- id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> <a href="#footnote120"><sup
- class="sml">120</sup></a>, Le Tellier<a id="footnotetag121"
- name="footnotetag121"></a> <a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>,
- d'Humières<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> <a
- href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, et rioit de tout son
- cœur.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a
- href="#footnotetag102"> (retour) </a> Jours. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a
- href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Mais, après tout,
- comme je n'ay jamais glosé sur vos affaires, je vous demande d'en être
- de même sur les miennes. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a
- href="#footnotetag104"> (retour) </a> Manque dans Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a
- href="#footnotetag105"> (retour) </a> La duchesse d'Aiguillon est assez
- connue par les Historiettes de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy
- Patin, etc., etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a
- href="#footnotetag106"> (retour) </a> Marie de Bourbon-Soissons, qui
- avoit épousé en 1624 le prince de Carignan, qu'on appeloit le prince
- Thomas, grand-maître de la maison du roi. Celui-ci mourut en 1656,
- pendant le siége de Crémone, où il commandoit une armée françoise. La
- princesse de Carignan étoit mère du comte de Soissons (Eugène-Maurice de
- Savoie), qui avoit épousé Olympe Mancini le 21 février 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a
- href="#footnotetag107"> (retour) </a> Cette addition nous est donnée par
- les ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a
- href="#footnotetag108"> (retour) </a> Gaston, duc de Roquelaure, qui
- depuis le 15 décembre 1657 étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de
- Daillon (mademoiselle du Lude) dont parlent avec admiration tous les
- contemporains. Aimée de Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour,
- qu'elle partageoit, paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit
- Conrart; mais il ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en
- couches, et les Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a
- href="#footnotetag109"> (retour) </a> Aux noms qui se trouvent dans le
- texte que nous suivons, l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le
- Blanc (in-12) ajoute, entre madame de Vitry et madame de Vinnes, madame
- de Valentinois.<br />
- </p>
- <p>
- Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit:
- </p>
- <p>
- «Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos
- dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes
- avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,
- mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le
- Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.»
- </p>
- <p>
- Voici maintenant le texte de Conrart:
- </p>
- <p>
- «Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame
- d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la
- princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le
- prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;
- mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les
- Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières
- rioient de tout leur cœur.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a
- href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous ne pouvons mieux faire que de
- renvoyer le lecteur à une savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er
- volume de cette <i>Histoire</i>, p. 153 et suiv.--Nous la compléterons
- par ces quelques lignes tirées du portrait qu'elle fit d'elle-même pour
- mademoiselle de Montpensier: «Le peu de justice et de fidélité que je
- trouve dans le monde, dit-elle, fait que je ne puis me remettre à
- personne pour faire mon portrait; de sorte que je veux moi-même vous le
- donner le plus au naturel qu'il me sera possible, dans la plus grande
- naïveté qui fût jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille
- des plus belles et des mieux faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de
- si régulier, de si libre ni de si aisé. Ma démarche est tout à fait
- agréable, et en toutes mes actions j'ai un air infiniment spirituel...
- Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est
- fort doux, et plein de feu et d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et,
- pour la bouche, je puis dire que je l'ai non seulement belle et bien
- colorée, mais infiniment agréable par mille petites façons naturelles
- qu'on ne peut voir en nulle autre bouche... J'ai un fort joli petit
- menton; je n'ai pas le teint fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain
- clair et tout à fait lustrés; ma gorge est plus belle que laide... On ne
- peut pas avoir la jambe ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le
- pied mieux tourné.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a
- href="#footnotetag111"> (retour) </a> Nous avons parlé ailleurs (voy.
- ci-dessus, p. 47) de madame de Luynes. Tambonneau, président à la
- Chambre des Comptes, nous est connu par Tallemant, qui s'étend avec
- complaisance sur ses malheurs domestiques. Long-temps trompé par sa
- femme, qu'il trompoit à son tour, le président menoit de front les
- affaires, les amourettes et les fêtes. Plus difficile pour sa table
- qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le président s'est attiré de la
- part de Saint-Évremont une épigramme assez vive et qui ne confirme pas
- mal certaines assertions de Tallemant.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a
- href="#footnotetag112"> (retour) </a> La princesse de Monaco,
- Catherine-Charlotte de Grammont, fille d'Antoine III, maréchal de
- Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars 1660, Louis Grimaldi, prince de
- Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit sœur du comte de Guiche, célèbre
- dans cette histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a
- href="#footnotetag113"> (retour) </a> Antonin Nompar de Caumont, duc de
- Lauzun, marquis de Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des
- amours de mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a
- href="#footnotetag114"> (retour) </a> Mariée le 3 novembre 1649 à Louis
- de Lorraine, duc de Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc
- d'Angoulême, Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de
- Valois, duc d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari
- en 1654. Née en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque
- où nous sommes arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un
- fils de 17 ans qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année
- 1667.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a
- href="#footnotetag115"> (retour) </a> Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot,
- fille de Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de
- France, et d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24
- mai 1646, à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de
- Château-Villain, qu'elle épousa peu de temps après.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a
- href="#footnotetag116"> (retour) </a> Quel nom propre est caché derrière
- ce nom de seigneurie? Les dictionnaires généalogiques ne le disent
- point, et les mémoires n'ont pas parlé d'elle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a
- href="#footnotetag117"> (retour) </a> La première femme de François de
- Rohan, prince de Soubise, mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot
- de Rohan, de la même famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648
- et mourut en 1709, ayant le titre de dame du palais de la reine depuis
- 1679. Au temps de ce récit, elle avoit à peine dix-huit ans.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a
- href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. dans cette collection, notre
- édit. du <i>Dictionnaire des Précieuses</i>, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80
- et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a
- href="#footnotetag119"> (retour) </a> François d'Aubusson, troisième du
- nom, comte de La Feuillade, duc de Roannez, et depuis maréchal de
- France. Il avoit épousé, en avril 1667, quelques mois avant ce récit,
- Charlotte Gouffier, fille d'Artus Gouffier, marquis de Boissy.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a
- href="#footnotetag120"> (retour) </a> Louis-Victor de Rochechouart, duc
- de Vivonne-Mortemart, né en 1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de
- Mortemart, et de Diane de Grandseigne; maréchal de France en 1675; il
- étoit père de madame de Thianges et de madame de Montespan.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a
- href="#footnotetag121"> (retour) </a> François-Michel Le Tellier,
- marquis de Louvois, etc., ministre et secrétaire d'État, né en janvier
- 1641 Il avoit épousé, en 1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en
- juillet 1691.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a
- href="#footnotetag122"> (retour) </a> Louis de Crevant, troisième du
- nom, premier duc d'Humières, fils de Louis Crevant III, marquis
- d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux. Il étoit né en 1628, et avoit
- épousé, le 8 mars 1653, Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il
- mourut en 1694, avec le titre de maréchal de France.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez
- fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme un
- Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de tiers,
- la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais en fut
- prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que jamais
- homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde par les
- fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de Montausier
- et de Choisi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> <a
- href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> qu'elles vinssent au
- plus tôt, et une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire.
- Tout le monde vint trop tard pour empêcher que la veste en broderie de
- perles et de diamans, la plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât
- des marques du désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme
- un bœuf d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été
- assez cruelles pour lui faire déchirer un collet<a id="footnotetag124"
- name="footnotetag124"></a> <a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>
- de mille écus, en se pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que
- d'autres mains approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier
- des sceptres et des couronnes<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
- <a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>). Enfin le Roi fit
- des choses en cette occasion sinon propres, du moins passionnées; il est
- constant qu'il faillit à mourir lorsque madame de Choisi cria comme une
- folle: «Elle est morte!» Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut
- une syncope violente. «Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes,
- rendez-la moi, et prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de
- son lit, immobile comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il
- faisoit des cris si funestes et si douloureux que les dames et les
- médecins fondoient en larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle
- regarda où étoit le Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit:
- elle lui serra les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi
- augmenta; on l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un
- petit garçon<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> <a
- href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> qui donna toutes ces
- douleurs à cette créature, qui diminuèrent quelque peu après par des
- remèdes souverains que les médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut
- quelque soulagement de ses douleurs, elle demanda à madame de Montausier
- ce qu'il lui sembloit de l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en
- étant charmée, et voulant qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui
- étoit toute surprise de ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement<a
- id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> <a href="#footnote127"><sup
- class="sml">127</sup></a> qu'on ne pouvoit trop aimer un prince qui aimoit
- si passionnément. On ne peut dire avec quelle ardeur il remercia nos
- dames; il les assura qu'il auroit des reconnoissances royales des services
- qu'elles lui venoient de rendre, et en effet on voit assez qu'elles les
- ont eues.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a
- href="#footnotetag123"> (retour) </a> Ce dernier nom manque dans la
- copie de Conrart: le récit d'ailleurs est le même, mais plus serré et
- plus simple dans le ms.<br />
- </p>
- <p>
- Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons
- trop facilement accepté cette date dans notre édit. du <i>Dict. des
- Précieuses</i>, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an
- 1667, le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de
- l'Arsenal, sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de
- Chaulnes, ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est
- fourni par M. Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de
- Choisy son fils), à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote
- singulière sur sa mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou
- au commencement de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre,
- voy. le <i>Dict. des Précieuses</i>, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p.
- 203-205.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a
- href="#footnotetag124"> (retour) </a> De deux mille escus, dit la copie
- de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a
- href="#footnotetag125"> (retour) </a> Cette phrase manque dans le ms. de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a
- href="#footnotetag126"> (retour) </a> Louis de Bourbon, comte de
- Vermandois, amiral de France, né le 2 octobre 1667, mort en 1683.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a
- href="#footnotetag127"> (retour) </a> «Madame de Montausier... lui dit
- sincèrement ses sentimens sur la passion du Roi, car il étoit allé faire
- un tour au Louvre, où sa présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer
- le gré qu'elle en a sçu à madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en
- auroit des reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En
- vérité, cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques
- d'amour du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le
- Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui ne
- sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu
- qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de la
- Reine quand elle est en cet état<a id="footnotetag128"
- name="footnotetag128"></a> <a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>;
- cependant il étoit tous les jours cloué au chevet du lit de la belle, lui
- faisoit lui-même prendre ses bouillons et mangeoit auprès d'elle.
- Cependant, quelque soin qu'il ait pu prendre, La Vallière est demeurée
- presque percluse d'un côté, qui est bien plus foible que l'autre, avec une
- maigreur épouvantable qui sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que
- l'esprit qui fait aimer le corps; il est vrai que c'est tous les jours de
- plus en plus, et que selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront
- éternellement. La Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui
- lui occupera le cœur et l'esprit); pour les autres, ce ne seront que de
- petits feux follets, (qui ne seront seulement que pour satisfaire son
- corps<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> <a
- href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>), et qui n'auront pas
- de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche aimera toujours Madame,
- mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le comte; car cette belle
- princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si elle ne donne rien à faire,
- je suis sûr qu'elle donnera bien à penser. Cependant le comte a mandé au
- maréchal son père qu'il le supplioit de faire donner ses charges au comte
- de Louvigny<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> <a
- href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> son frère, qu'il
- renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort
- cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,
- qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable,
- parce que la femme qu'il a épousée par son ordre<a id="footnotetag131"
- name="footnotetag131"></a> <a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>
- est peu aimable pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son
- ordinaire; que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle
- ne le touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura
- bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où l'on
- s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de résolution<a
- id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> <a href="#footnote132"><sup
- class="sml">132</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a
- href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Var.</i>: «Cependant il n'avoit
- point mal au cœur de s'y mettre jusqu'au col pour La Vallière, la veste
- en fait foi, qu'il n'a pu porter depuis tant d'années; elle est en un
- pitoyable état. Il ne pensoit pas mesme à se laver, quoiqu'il en eust un
- besoin extrême; tous les jours il étoit cloué au chevet de son lit; il
- luy donnoit luy-mesme ses bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de
- Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a
- href="#footnotetag129"> (retour) </a> Les passages entre crochets
- manquent dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a
- href="#footnotetag130"> (retour) </a> Antoine Charles, comte de
- Louvigny, frère du comte de Guiche et de la princesse de Monaco. Après
- la mort du comte de Guiche, en 1673, il prit le nom de comte de Guiche,
- et enfin, en 1678, à la mort du maréchal son père, le titre de duc de
- Grammont.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a
- href="#footnotetag131"> (retour) </a> Marguerite-Louise-Suzanne de
- Béthune, mariée à treize ans au comte de Guiche. «Le comte de Guiche se
- soucioit si peu de sa femme, qu'il n'avoit épousée que parceque son père
- le vouloit, qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit
- qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un jour.»
- Dès les premiers temps de ce mariage, Benserade, dans son ballet
- d'Alcidiane, faisoit dire au comte de Guiche (1658):
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Ma jeunesse, vive et prompte,
- </p>
- <p class="i16">
- Se modère d'aujourd'hui,
- </p>
- <p class="i16">
- Et trouvoit assez son compte
- </p>
- <p class="i16">
- Parmi les troupeaux d'autrui.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais un pasteur m'a fait prendre
- </p>
- <p class="i16">
- Une brebis jeune et tendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Douce et belle à regarder.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle est tout à fait mignonne.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien m'en prend qu'elle soit bonne,
- </p>
- <p class="i16">
- Car il faut toujours garder
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce qu'un pasteur nous donne.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a
- href="#footnotetag132"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le ms. de Conrart est
- ici tout différent du texte que nous avons suivi. Il est surtout
- beaucoup plus court. Après la phrase qu'on vient de lire, on trouve ce
- passage:<br />
- </p>
- <p>
- «Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui
- feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si
- tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du
- Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et
- de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté
- et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans
- doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le
- comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du
- consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit
- raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui
- envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette
- conversation:
- </p>
- <p class="mid">
- Est-il rien de plus beau?»
- </p>
- <p>
- Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une
- addition dans notre texte.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la
- duchesse de Créqui<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> <a
- href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> pour être sa
- confidente, qui est une des plus aimables femmes qui soient à la cour.
- Elle est grande, brune; elle a les yeux pleins d'éclat et de langueur, la
- bouche belle et de l'esprit infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu
- être dévote, mais chez elle la nature surmonte de fois à autre la grâce;
- bonne catholique, encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père
- lui pardonnera d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé
- avec lui son empire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> <a
- href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. C'est notre beau
- légat, dont j'entends parler; chacun sait que c'est plus belle mine
- d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les anges qui lui
- puissent disputer l'avantage de la beauté, et même de l'esprit; il en a
- extraordinairement; il est doux, insinuant et flatteur; son cœur est
- tendre pour les femmes; il est de la meilleure foi du monde, il aime
- madame de Crequi passionnément; elle ne lui est pas sans doute ingrate;
- l'Église et la cour retentissent de ses coups, car le comte de Froulay<a
- id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> <a href="#footnote135"><sup
- class="sml">135</sup></a> est aussi fort amoureux; mais à le voir, on
- diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il fait
- de cris et de plaintes.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a
- href="#footnotetag133"> (retour) </a> Armande de Saint-Gelais de
- Lusignan de Lansac, dont il est souvent parlé, avant son mariage, sous
- le nom de mademoiselle de Saint-Gelais, dans les écrivains du temps,
- avoit épousé Charles III, premier duc de Créqui, dont elle eut une
- fille, Magdelaine qui fut mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de
- la Trémouille, prince de Tarente. On trouve son portrait, par le marquis
- de Sourdis, dans le Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht,
- à la suite des Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa
- prudence à la cour, sa piété.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a
- href="#footnotetag134"> (retour) </a> Le légat ordinaire du Saint-Siége
- étoit le cardinal Antoine Barberin, grand-aumônier de France; mais comme
- le cardinal Antoine avoit alors soixante ans, on voit facilement qu'il
- est ici question du légat extraordinaire qui fut envoyé en France à
- cette époque, et pour qui des fêtes brillantes furent données à
- Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, neveu du pape Alexandre VII. Il
- avoit fait son entrée à Paris le 9 août 1664.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a
- href="#footnotetag135"> (retour) </a> D'une célèbre famille du Maine,
- d'où sortit entre autres le maréchal de Tessé, neveu à la mode de
- Bretagne du comte de Froullay dont il s'agit ici, lequel étoit fils de
- Charles de Froullay et de Marguerite de Beaudan. Il fut, après son père,
- grand maréchal des logis de la maison du roi, avec 3,000 livres de
- gages, bouche à la cour ou son plat, deux pistoles par jour quand la
- cour marche, et autres appointements. Il mourut sans alliance, en 1675,
- dans un combat près de Trèves.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du
- peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma
- chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu
- mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de retour,
- et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le misérable
- qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue, ma chère;
- mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a toujours fait
- paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas! il fait trop
- bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses ressentimens contre ses
- ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour moi.» Après qu'elle eut
- essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de chanson, qu'elle
- chanta tristement:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <i>Iris au bord de la Seine,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Les yeux baignés de pleurs,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Disoit à Célimène:</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Conservez vos froideurs,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Les hommes sont trompeurs.</i>
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- <i>Ils vous diront, peut-être,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Qu'ils aiment tendrement;</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Mais si-tôt que les traitres</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Sont quinze jours absens,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>On les voit inconstans.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- «Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de
- tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
- commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah!
- Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des gens
- heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
- qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute qu'elle
- est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour à tambour
- battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les hommes n'ont
- qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce n'est que par
- vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles seroient bien
- fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, monsieur le comte,
- monsieur le chevalier est amoureux de madame une telle. Elles aiment bien
- mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et des larmes. Ainsi il ne
- faut pas s'étonner si ces commerces se rompent: comme l'on trouve partout
- des belles, on en retrouve autant que l'on en perd. Mais, Madame, on ne
- trouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit éclairé et au-dessus
- des bagatelles, dont le cœur soit tendre et délicat, qui n'aiment leur
- amant que pour sa vertu, son amour et sa fidélité.--Jamais, interrompit
- Madame, jamais je n'avois si bien compris le plaisir qu'une amour secrète
- peut donner; mais en vérité, Duchesse, je vois bien que notre beau Légat a
- rendu votre cœur merveilleusement savant; vous m'en direz des
- particularités à Saint-Cloud, où je vous prierai de venir passer quelques
- jours avec moi.» Elle lui accorda, et se séparèrent à cette condition.
- </p>
- <p>
- Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames ici
- de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de
- Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
- sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
- d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un
- effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
- est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est ravissant.
- Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui plaît,
- écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout autant
- qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le Roi dit
- qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se railloit de
- ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres faisoient.
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Un jeune prince soit et grand et généreux!</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>C'est une qualité que j'aime en un monarque;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>La tendresse d'un roi est une belle marque,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés,
- et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Oui, cette passion, de toutes la plus belle,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Traîne dans un esprit cent vertus après elle;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Aux nobles actions elle pousse les cœurs,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle
- occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie ne
- seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite conversation en
- vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon de l'embarrasser,
- en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et voyez ce qu'elle
- ajouta ensuite:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
- d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
- désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
- grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
- que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y
- trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour
- l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en
- aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva
- avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie extrême,
- qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit qu'il ne
- l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car, continua-t-elle, ne
- croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma personne désormais
- n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui peut plaire, et enfin
- je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus satisfaits, vous ne
- cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les contenter. Cependant,
- ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais ailleurs ce que vous trouvez
- en moi.--J'entends, j'entends tout, répartit le Roi avec une passion
- extrême; oui, je sais que je ne trouverai jamais en personne ces divins
- caractères qui m'ont su charmer, et que je ne trouverai jamais qu'en vous
- cet esprit admirable et charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les
- déserts effroyables, on pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au
- contraire, avec beaucoup de plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos
- injustes soupçons, un prince qui vous adore, et croyez que je sais que je
- ne trouverai jamais en personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne
- foi duquel je me repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime
- comme je veux être aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces
- coquettes aimeroient ma personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi
- à leurs pieds ne leur donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon
- amour leur donneroit de tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que
- votre esprit est au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez
- mieux en moi la qualité d'amant passionné que celle de roi grand et
- puissant; qu'il est même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas
- né sur le trône, pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant
- en vous des sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais
- changer en faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie
- pourroit détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné
- à vous par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a
- été par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la
- vie: en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre
- cœur, que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon
- cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer un
- cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis heureuse
- d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes sentimens! Oui,
- continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de croire que votre
- grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé votre couronne en
- vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule personne: elle n'est,
- croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien aimer sans le secours des
- trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je dit mille fois en moi-même,
- que mon cher prince fût sans fortune et sans autre bien que ceux que la
- vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie avec lui dans une condition
- privée, éloignés de la cour et de la grandeur! Mais mon amour ne m'a pas
- fait faire long-temps un souhait si injuste: je connois trop bien qu'aucun
- autre des mortels n'est digne de vous commander; que le ciel ne pouvoit
- rien mettre au-dessus de vous sans injustice; que des vertus aussi
- illustres que les vôtres ne doivent être entourées que de pourpre et de
- couronnes.--Quoique la modestie, répliqua le Roi, m'eût fait entendre
- toutes ces louanges avec confusion, j'avoue cependant que je vous ai
- écoutée avec un plaisir sans égal; car, enfin, rien dans le monde n'est si
- doux que se voir estimé de ce que l'on aime; et peut-on s'imaginer une
- plus grande satisfaction que celle-là?» Mademoiselle de La Vallière
- réitéra encore que, quand elle ne seroit plus aimée du Roi, elle prendroit
- le parti de la retraite, en cas qu'il diminuât de sa tendresse pour elle;
- et on ne peut s'imaginer avec quelle passion le Roi lui répondit<a
- id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> <a href="#footnote136"><sup
- class="sml">136</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a
- href="#footnotetag136"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, jusqu'à
- la fin, manque dans la copie de Conrart. Nous donnons à la suite de
- cette histoire le texte qui se trouve dans le manuscrit.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la Princesse<a
- id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> <a href="#footnote137"><sup
- class="sml">137</sup></a>, où il y avoit une bonne partie des dames de la
- cour et grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y
- arriva, sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame
- la duchesse de Mazarin<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> <a
- href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a> y dit deux ou trois
- grandes naïvetés à M. de Roquelaure<a id="footnotetag139"
- name="footnotetag139"></a> <a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>;
- le prince de Courtenai<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> <a
- href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, qui en étoit amoureux,
- en eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se
- leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti<a
- id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> <a href="#footnote141"><sup
- class="sml">141</sup></a>, et dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas
- qu'il la remercioit de ne dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit
- s'il lui étoit arrivé la même chose qu'au prince de Courtenai. La
- Vallière, en riant tout de même, lui dit qu'elle avoit aussi à le
- remercier d'avoir autant d'esprit qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien
- qu'elle ne se consoleroit pas, non plus que lui, si un tel malheur lui
- étoit arrivé. Il est vrai que M. Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne
- peut traiter plus agréablement et plus malicieusement un chapitre qu'ils
- firent celui-là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a
- href="#footnotetag137"> (retour) </a> Claire-Clémence de Maillé-Brezé,
- fille du maréchal de Brezé et de la sœur du cardinal de Richelieu.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a
- href="#footnotetag138"> (retour) </a> Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a
- href="#footnotetag139"> (retour) </a> Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a
- href="#footnotetag140"> (retour) </a> Louis-Charles, prince de
- Courtenay, comte de Cesy, fils de Louis, prince de Courtenay, et de
- Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit né le 24 mai 1640; il se maria en
- 1669.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a
- href="#footnotetag141"> (retour) </a> Armand de Bourbon, prince de
- Conti, frère du grand Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
- marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit
- venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de
- La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut entendu
- le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des remèdes pour
- tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit Madame,
- enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je voudrois
- bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du
- jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes,
- il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout pour
- le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé quérir,
- et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si effectivement
- mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa maigreur n'étoit pas
- un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu? reprit Madame.--Quoi?
- reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en doute? Je vous assure que
- je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la longueur de ses années comme
- si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en homme savant, de la vie, de la
- mort, des destinées; il ne s'en est presque rien fallu, lorsque j'ai vu la
- joie du Roi, que je ne lui aie promis une immortalité pour cette
- fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame, quels charmes secrets a cette créature
- pour inspirer une si grande passion?--Je vous assure, reprit Chison, que
- ce n'est pas son corps qui les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le
- pria de lui faire part de toutes ses petites nouvelles, et une heure après
- nos deux dames montèrent en carrosse pour Saint-Cloud.
- </p>
- <p>
- En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari secret,
- M. de l'Aigles<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> <a
- href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>; mais comme elles
- n'avoient alors que le bonheur de La Vallière en tête, elles ne
- s'arrêtèrent pas à parler de celui de ces deux personnes, quoique je n'en
- connoisse pas de plus grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle
- connoissoit rien de plus heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit
- hardiment la Duchesse, je me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je
- vois le Légat; car il est certain qu'il est mille et mille fois plus
- charmant que le Roi.--Ah! reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable
- pour cette créature, et qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien
- contester!--Mais, Madame, répliqua la Duchesse avec du dépit, vous
- demeurez toujours d'accord que monsieur le Cardinal-Légat est
- incomparablement plus beau et a plus de douceur, et, je pense, plus
- d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, mon cœur en est bien
- content.--Il est certain ce que vous dites, répliqua Madame, que le Légat
- a plus de mine et de douceur que le Roi; mais pour de l'esprit, il faut
- que vous sachiez qu'on n'en peut pas avoir plus que le Roi n'en a avec ce
- qu'il aime, ni plus de respect. Encore une fois, Madame, vous ne savez pas
- combien le particulier du Roi est agréable avec une personne pour qui il a
- de la passion. Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule
- personne en tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de
- passion dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme
- dans le premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que
- d'elle; il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que
- mademoiselle d'Attigny<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> <a
- href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> disoit à une de mes
- amies, ces jours passés, étoit vrai, comme je le crois, je ne connois
- personne qui aime si bien que le Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse,
- même le comte de Guiche?--Il est bien aimable, reprit Madame, mais il
- n'est pas si passionné que le Roi.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a
- href="#footnotetag142"> (retour) </a> Le marquis de Laigues (et non
- l'Aigle), étant allé à Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au
- nom des Frondeurs, y trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et
- fort bien de sa personne; il réussit à lui plaire, et tous deux
- s'attachèrent si bien l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus.
- Brienne regarde aussi le marquis de Laigues comme «le mari de conscience
- de la duchesse». Voy. M. Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a
- href="#footnotetag143"> (retour) </a> Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
- donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit
- amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces termes.
- </p>
- <hr />
- <h3>
- APPENDICE
- </h3>
- <h4>
- À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE.
- </h4>
- <p>
- Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les pages qui
- terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle de La Vallière; on y
- trouvera, outre quelques détails sur les amours de madame de Créqui et du
- Légat, des particularités nouvelles.
- </p>
- <p>
- Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien, Madame
- et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient allées se
- promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur amitié leur
- donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes dans le cœur,
- commença la conversation par des soupirs et la finit par des larmes. La
- Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et aussi tendrement
- aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy que son cœur ne se
- peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce n'est point à
- monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens. Chacun sait qu'il a
- la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les
- anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté. Son esprit est
- admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur est tendre pour les
- femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame de Créquy sans doute
- ne lui est pas ingrate.
- </p>
- <p>
- Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée par
- le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de ses
- nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet ingrat,
- qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me quitte
- sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je
- sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne s'éloigne que par les
- ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller contre. Je l'avoue, mais aussi
- avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il m'a toujours témoigné, il
- travailleroit à son retour et à apaiser le Roi. Mais, hélas! l'aversion
- qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a contre ses ennemis l'emportent
- sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, après avoir essuyé ses beaux yeux,
- elle fit ces deux couplets de chanson:
- </p>
- <p class="mid">
- <i>Iris au bord de la Seine...</i>
- </p>
- <p>
- Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des
- hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
- prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.»
- </p>
- <p>
- La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme, pour
- en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame, qui
- est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que je
- dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien qu'il y a
- mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus charmans que
- ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils obligent tout le monde
- d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, qu'il est bien vrai ce que
- vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans le monde qui ne font point
- de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être les seuls témoins de leurs
- félicités, ou tout au plus quelque agréable confident ou
- confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous les amours sont
- tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point. Il n'y a qu'une
- certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï dire à monsieur le
- duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux aimé mademoiselle de
- Pons<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> <a
- href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> que lorsque personne ne
- le croyoit. Mais quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il
- l'aima depuis pour faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille
- qui n'aiment point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des
- rivaux, et je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne
- leur sont chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là
- être amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et
- ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même, n'aimant
- pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles retiennent
- leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au cercle:
- Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame une telle.
- Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien ordonné,
- qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et enfin qu'une
- lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames n'accordent aussi
- franchement les dernières faveurs à leurs amants que si elles les
- aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense ou à leur
- donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces commerces
- se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve beaucoup de
- femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant qu'on en perd.
- Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit
- délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit pas souvent dont le
- cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et tendres, qui n'aiment
- en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu et leur fidélité. Les
- femmes dont je vous parle chasseroient un empereur s'il déplaisoit à leur
- amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en tête; elles sont ravies quand
- l'occasion leur présente une entrevue secrète; elles s'abandonnent aux
- transports; elles se redisent en secret tout ce que leurs amans leur ont
- dit, et enfin ces cœurs-là sont bien pris.--Jamais, reprit Madame, je
- n'avois si bien compris les plaisirs qu'un amour secret donne, comme je
- fais maintenant; mais en vérité, Duchesse, tu en parles trop bien pour ne
- les pas expérimenter. Dis-moi, je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu
- si savant?» La Duchesse se prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit
- dans la cour qui l'avoit si bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit
- Madame, car vous donnez si bon ordre à vos affaires que vous passez ici
- pour prude. Mais, ma belle, vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a
- quelque aimable Italien dont les passions sont violentes, il n'ait fait
- quelque effet dans votre âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre
- beau-frère, ou je suis bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et
- l'autre vous paroissez fort amis, comme gens de nouvelle
- connoissance.--Aussi, reprit la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès
- que j'étois à Rome.--Oui, dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et
- que vous êtes méchante de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous
- l'avoue, puisque je le veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je
- confesse donc que le Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que
- par le corps, quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer;
- et moi je l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point
- assez; tu as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a
- inspiré tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez
- si vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
- passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle
- humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de
- l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a
- href="#footnotetag144"> (retour) </a> Tallemant a parlé longuement des
- amours du duc de Guise et de mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom.
- 7, p. 111 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco02.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c3" id="c3"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head04.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h5>
- DE L'AMOUR FEINTE
- </h5>
- <h1>
- DU ROI POUR MADAME
- </h1>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous m'avouerez,
- ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon rang ait été le jouet
- d'une petite fille comme La Vallière; cependant c'est ce qui m'est arrivé,
- et ce que je vais vous apprendre, puisque vous n'étiez point à Paris dans
- ce temps-là<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> <a
- href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. Vous saurez que peu de
- temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
- aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit voir
- assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son cœur, et
- que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des momens dans la
- vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela en présence de
- tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le trouvassions pas
- obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un jour qu'il étoit bien
- plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de Roquelaure<a id="footnotetag146"
- name="footnotetag146"></a> <a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>,
- pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de lui faire une
- plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de lui, en la
- contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi pour le repos
- de son cœur, et mille choses de cette nature qu'effectivement La Vallière
- disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air goguenard à tout ce qu'il dit,
- il réussit fort à divertir le Roi et toute la compagnie; il demanda qui
- elle étoit, mais, comme il ne l'avoit pas remarquée, il ne s'en informa
- pas davantage; seulement il prit grand plaisir aux bouffonneries du sieur
- Roquelaure.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a
- href="#footnotetag145"> (retour) </a> L'auteur fait allusion au séjour
- de madame de Créqui à Rome, où son mari étoit ambassadeur en ce temps;
- il y fut victime d'une espèce d'assassinat qui motiva l'envoi en France
- du légat Chigi; celui-ci, en même temps qu'il apportoit au Roi une
- satisfaction, faisoit, paroît-il, une cour assidue à la femme de
- l'ambassadeur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a
- href="#footnotetag146"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 163 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer mademoiselle
- de Tonnecharante<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> <a
- href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>; il dit à Roquelaure:
- «Je voudrois bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il,
- mais la voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre
- présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux yeux
- mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette raillerie la
- déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le Roi lui fît un
- grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il est certain
- qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut pourtant point
- qu'on en raillât.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a
- href="#footnotetag147"> (retour) </a> Gabrielle de Rochechouart, de la
- branche des comtes de Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude
- de Rochechouart et de Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en
- 1672, le marquis de Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de
- madame de Montespan étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de
- Rochechouart; Gaspard, fils de René, avoit eu lui-même pour fils
- Gabriel, père de madame de Montespan, et Louis, comte de Maure. La
- comtesse de Maure, tante de madame de Montespan, étoit donc alliée, à un
- degré fort rapproché, de mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit
- nécessaire de débrouiller cette parenté qui explique certains faits
- postérieurs.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
- spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
- qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi
- sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour
- qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon air
- et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette
- nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être
- continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché à
- mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans des
- chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la belle,
- en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme je
- croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
- d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
- qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
- quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
- pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
- quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit
- venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et fournissoit
- bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit pas. Cependant
- concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque plus personne,
- de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le pauvre comte de
- Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, que j'étois
- aveuglée!
- </p>
- <p>
- Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
- fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut,
- il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah!
- que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous
- avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la jeune
- Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa froideur pour
- moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir qu'elle pensa
- tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des attaques à la chasse:
- en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se divertissoient bien de
- ma simplicité; mais achevons.
- </p>
- <p>
- Un jour que la comtesse de Maure<a id="footnotetag148"
- name="footnotetag148"></a> <a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>
- me vint voir, La Vallière lui demanda si elle n'avoit point vu la
- Tonnecharante, qui étoit sortie pour l'aller voir. Vous connoissez bien
- l'esprit de la comtesse, qui étoit sa particulière amie; elle trouva que
- La Vallière ne parloit pas comme elle devoit de sa parente et de son amie<a
- id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> <a href="#footnote149"><sup
- class="sml">149</sup></a>; elle s'en plaignit à moi. Je vous avoue que
- dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame plaisant, de trouver à
- redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de Tonnecharante; mais comme
- j'avois gardé un dépit secret contre La Vallière de ce que le soir
- précédent le Roi l'avoit presque toujours entretenue, je lui en fis un si
- grand bruit, en la reprenant aigrement devant madame de Maure, en lui
- disant que je faisois grande différence d'elle avec toutes mes filles, et
- que je la trouvois fort entendue depuis quelque temps, qu'elle en pleura
- de rage et de chagrin. Ce qui l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle
- nous avoit entendu la railler avec mépris de sa prétendue passion pour le
- Roi, et, comme vous savez que madame de Maure décidoit souverainement de
- tout, elle la traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a
- href="#footnotetag148"> (retour) </a> Anne Doni d'Attichi, femme de
- Louis, comte de Maure, la célèbre amie de madame de Sablé et de
- mademoiselle de Montpensier.--Voy. la note précédente.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a
- href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur
- lui prête ici une sorte de fierté fort susceptible que n'avoit point
- madame de Maure, si l'on en croit les portraits que nous ont laissés
- d'elle le marquis de Sourdis, dans le Recueil de portraits dédiés à
- Mademoiselle, et Mademoiselle elle-même dans son petit roman de la <i>Princesse
- de Paphlagonie</i>, où Madame de Maure paroît sous le nom de <i>Reine de
- Misnie</i>. Partout on s'accorde à louer sa bonté.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma
- chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
- aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable joie
- se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une autre
- porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je n'entreprendrai
- point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha de cacher pour lui
- dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir savoir ses chagrins. Je
- pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un moment après, disant
- qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint cependant le soir avec
- la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de nos dames. Elle nous
- montra un bracelet de diamans d'une beauté admirable, au milieu duquel
- étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une petite miniature qui représentoit
- Lucrèce; le visage en étoit de cette belle Italienne qui a tant fait de
- bruit dans l'univers; la bordure en étoit magnifique et enfin toutes tant
- que nous étions de dames eussions tout donné pour avoir ce bijou. À quoi
- bon le dissimuler? je vous avoue que je le crus à moi, et que je n'avois
- qu'à faire connoître au Roi que j'en avois envie pour qu'il le demandât à
- la Reine, car tout autre que lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En
- effet, je ne manquai rien pour lui persuader qu'il me feroit un présent
- fort agréable s'il me le donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit
- rien; cependant il le prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit,
- et l'alla montrer à toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui
- dire que nous en mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle
- lui répondit d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas
- la patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez
- moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
- et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la mienne
- lorsque je le lui vis entre les mains!
- </p>
- <p>
- Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes
- mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce
- bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après
- elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La Vallière
- comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa
- poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri qu'elle fit, à
- dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; mais, après
- s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui dit: «Eh! bien,
- Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi entre vos mains;
- c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.» Voici la
- Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette intrigue.
- La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en étoient;
- après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi.
- </p>
- <p>
- Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une
- heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le
- voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette
- montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce qu'elle
- fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné
- cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
- comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse cette
- créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément que le
- Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette incivilité à
- toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce temps-là pour
- donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la tête de son
- chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus de secret d'une
- chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez après cela, ma
- chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi.
- </p>
- <p>
- La duchesse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> <a
- href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a> la plaignit, et elles
- passèrent cinq à six jours parlant chacune de leurs affaires, après lequel
- temps elles revinrent à Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle
- trouva presque toutes les femmes de qualité de la cour qui étoient venues
- visiter la Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition<a
- id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> <a href="#footnote151"><sup
- class="sml">151</sup></a>. Le Roi vit entrer monsieur de Roquelaure,
- auquel il demanda si l'on parleroit éternellement de ses malices pour les
- femmes, à cause que le soir précédent il avoit rompu avec madame de Gersay<a
- id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> <a href="#footnote152"><sup
- class="sml">152</sup></a> fort mal.--«En vérité, lui dit le Roi, cette
- réputation de se faire aimer des femmes et puis se moquer d'elles ne me
- charmeroit point; qui peut autoriser un homme qui manque de probité pour
- elles? car enfin, si parce que l'on n'a à essuyer que leurs plaintes et
- leurs larmes il faut n'en rien craindre, je trouve cela horrible; et puis,
- quiconque a de la probité en doit avoir partout.--En vérité, reprit la
- première et la plus aimable duchesse de France, cela est bien glorieux
- pour nous, qu'un roi comme le nôtre défende nos intérêts si
- généreusement.--
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a
- href="#footnotetag150"> (retour) </a> L'auteur prend ici brusquement la
- parole, qu'il avoit laissée à <span class="sc">Madame</span> depuis le
- commencement de ce récit. On se rappelle que Madame s'adressoit à la
- duchesse de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a
- href="#footnotetag151"> (retour) </a> La Reine mère étoit depuis
- long-temps atteinte d'un cancer.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a
- href="#footnotetag152"> (retour) </a> Voy., sur le marquis de Jarsay,
- dont la femme est ici en jeu, t. 1, p. 74.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
- étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de Guise<a
- id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> <a href="#footnote153"><sup
- class="sml">153</sup></a> se décria tellement pour deux ou trois affaires
- de cette nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du
- palais qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
- quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
- interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation
- encore une heure, toujours pillant<a id="footnotetag154"
- name="footnotetag154"></a> <a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>
- Roquelaure. Ensuite il alla penser pour se confesser le lendemain, qu'il
- communia avec une dévotion admirable, et partagea la journée en trois: à
- Dieu, aux peuples, et à La Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes
- les façons. Mais celle qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier
- de cristal tout façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai
- jamais vus en ma vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci;
- le seul candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière
- envoya au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture
- avec ce billet:
- </p>
- <p class="ital">
- Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je pense que je
- suis en état de pouvoir faire des présens au plus grand roi du monde; car
- vous voulez bien, mon illustre prince, que je sois persuadée que tout ce
- qui vous vient de moi vous est agréable, et que vous estimez plus une
- marque de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de votre
- royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est pourtant pas besoin
- d'être magnifique pour me plaire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a
- href="#footnotetag153"> (retour) </a> Henri de Lorraine, deuxième du
- nom, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, né en 1614, mort
- en 1664. Ses prétentions, sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont
- été maintes fois racontées et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une
- allusion à son amour pour mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize
- dédia son <i>Dictionnaire des Précieuses</i>. Voy. notre édition de ce
- livre, t. 2, p. 251.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a
- href="#footnotetag154"> (retour) </a> Piller, railler, agacer. Terme
- pris de la chasse; on dit à un chien: <i>Pille</i>, <i>pille</i>,
- c'est-à-dire mords. De là <i>houspilier</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici ce
- qu'il lui repartit:
- </p>
- <p class="ital">
- Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des présens, et je
- les reçois avec plus de joie de votre main que je ne ferois de tout
- l'empire de l'univers par celles de tous les hommes; mais, ma belle
- enfant, conservez-moi toujours le glorieux don que vous m'avez fait de
- votre cœur, car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres
- avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit que vous me
- donnez.
- </p>
- <p>
- Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours de
- suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement riches et
- superbes, avec une échelle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
- <a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> et une ceinture de
- diamans, afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et
- une veste<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> <a
- href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> comme celle de la
- Reine, qui lui sied fort bien.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a
- href="#footnotetag155"> (retour) </a> Les femmes portoient alors des
- échelles de rubans, c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons
- le long du busc; les diamants remplacent ici les rubans.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a
- href="#footnotetag156"> (retour) </a> «<span class="sc">Veste.</span>
- Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de soie, qui va
- jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et une poche de
- chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années, plus courtes,
- et même elles n'avoient point de poches d'homme.» (<i>Richelet.</i>)--Il
- est à croire que les <i>vestes</i> des femmes différoient de celles que
- portoient les hommes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses
- troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. Voyant
- passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut une heure
- et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite pluie que
- nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il rencontra à
- douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand salut. La semaine
- suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles, ne voulant point que
- mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que dans l'amour le secret
- est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal légat<a id="footnotetag157"
- name="footnotetag157"></a> <a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>,
- qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur, mon plaisir
- diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a
- href="#footnotetag157"> (retour) </a> Le cardinal Chigi, dont nous avons
- parlé plus haut, amoureux de madame de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- À moitié chemin, Des Fontaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
- <a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, par ordre du roi,
- lui prépara un grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou
- huit jours à Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au
- lit et à tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle
- de La Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si
- elle n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut
- saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce fût
- au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car il
- cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux fois
- son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien autre
- chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant son pied,
- fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce misérable
- l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa force, qui en
- vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la chambre à l'autre.
- Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette admirable<a
- id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> <a href="#footnote159"><sup
- class="sml">159</sup></a>, en attendant un autre chirurgien, qui lui tira
- le bout de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée
- de garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle,
- son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les
- jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
- Voici un des billets qu'elle lui écrivit:
- </p>
- <p class="ital">
- Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi charmant que vous!
- on n'a pas un moment de repos, on craint même mille choses qui ne peuvent
- pas arriver; enfin je vous veux souvent du mal d'être trop aimable.
- Plaignez donc ce cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
- peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, importune, et, si
- j'ose dire, jalouse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a
- href="#footnotetag158"> (retour) </a> Le sieur Des Fontaines ne figure à
- aucun titre à cette époque sur l'état de la maison du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a
- href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Admirable</i>, <i>illustre</i>,
- remplacèrent le mot <i>précieuse</i>, lorsqu'il fut discrédité.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- En voici la réponse:
- </p>
- <p class="ital">
- Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous vois pas, mon
- enfant, est assez pitoyable pour vous obliger à partager mes chagrins, et
- à être touchée de pitié pour les maux que votre absence me fait souffrir,
- qui ne peuvent être adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me
- fournit; ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous souffrez
- tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir.
- </p>
- <p>
- Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si grande
- pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de l'aller
- quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires
- importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
- aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction
- qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande;
- celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin sans
- celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi rêvoit tout
- haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, parce qu'elle
- ne sçait pas assez bien le françois).
- </p>
- <p>
- C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
- digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes qui,
- aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons toujours sa
- bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de mademoiselle de La
- Vallière l'esprit et la modération<a id="footnotetag160"
- name="footnotetag160"></a> <a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a
- href="#footnotetag160"> (retour) </a> À voir cette sorte de conclusion
- qui se rattache si peu à ce qui précède, il n'est pas douteux, ce
- semble, que le récit n'ait été interrompu, et qu'il y ait ici une
- lacune.--Nous avons vainement cherché un texte plus complet.
- </p>
- </blockquote>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c4" id="c4"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head05.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- LA DEROUTE ET L'ADIEU
- </h3>
- <h5>
- DES
- </h5>
- <h1>
- FILLES DE JOIE
- </h1>
- <h4>
- DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
- </h4>
- <h5>
- Avec leur nom, leur nombre, les particularités<br /> de leur prise et de
- leur emprisonnement
- </h5>
- <h5>
- ET LA
- </h5>
- <h4>
- <span class="sc">requeste a Madame de la Vallière</span>
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'écris la
- déroute fameuse<br /> De la bande autrefois joyeuse,<br /> Mais qui
- n'est plus en ce temps-ci<br /> Qu'une bande fort en souci.<br />
- Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
- </p>
- <p class="i16">
- Je chante des filles de joie
- </p>
- <p class="i16">
- L'adieu, les regrets et les pleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans prendre part à leurs malheurs.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Muse, qui connois cette race,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui t'a souvent fait la grimace
- </p>
- <p class="i16">
- Et méprisé cent fois tes vers,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorgne-les toutes de travers,
- </p>
- <p class="i16">
- Et fais aussi que je les voie,
- </p>
- <p class="i16">
- Non plus comme filles de joie,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais en filles qui font pitié;
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant, vers moi sans amitié,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour cette troupe de sirènes,
- </p>
- <p class="i16">
- Et pour fruit de toutes mes peines,
- </p>
- <p class="i16">
- Fais que quelque fille de bien
- </p>
- <p class="i16">
- M'aime un peu sans m'en dire rien.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Paris est un séjour commode
- </p>
- <p class="i16">
- Où chacun peut vivre à sa mode,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec droit d'y manger son pain,
- </p>
- <p class="i16">
- Comme dans l'empire romain,
- </p>
- <p class="i16">
- Car on y vit sous un roi juste,
- </p>
- <p class="i16">
- Comme on faisoit du temps d'Auguste,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec la même liberté,
- </p>
- <p class="i16">
- Aussi bien l'hiver que l'été;
- </p>
- <p class="i16">
- Et chacun à sa fantaisie
- </p>
- <p class="i16">
- Y prend le droit de bourgeoisie;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais comme enfin tout se corrompt,
- </p>
- <p class="i16">
- Le nom de bourgeois fait affront,
- </p>
- <p class="i16">
- On veut être encor davantage<a id="footnotetag161"
- name="footnotetag161"></a> <a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- De liberté libertinage
- </p>
- <p class="i16">
- Se produit insensiblement,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis il faut un règlement.
- </p>
- <p class="i16">
- La femme, comme plus fragile,
- </p>
- <p class="i16">
- Commence un désordre de ville,
- </p>
- <p class="i16">
- Et veut toujours prendre plus haut
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
- </p>
- <p class="i16">
- La moindre se fait demoiselle<a id="footnotetag162"
- name="footnotetag162"></a> <a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut brocards, il faut dentelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut perles et diamans,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut riches ameublemens,
- </p>
- <p class="i16">
- Et mille autres telles denrées<a id="footnotetag163"
- name="footnotetag163"></a> <a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pour les rendre ainsi parées,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faudroit que tous les maris
- </p>
- <p class="i16">
- Fussent de vrais Jean de Paris.
- </p>
- <p class="i16">
- De là vient la source maligne
- </p>
- <p class="i16">
- Qui cause le malheur insigne
- </p>
- <p class="i16">
- D'être enfin prise au saut du lit
- </p>
- <p class="i16">
- Et surprise en flagrant délit.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans celles que la fausse porte
- </p>
- <p class="i16">
- Fait sauver par quelques détroits
- </p>
- <p class="i16">
- Pour être prise une autre fois.
- </p>
- <p class="i16">
- Ninon dans un fiacre est prise
- </p>
- <p class="i16">
- Avec un homme à barbe grise;
- </p>
- <p class="i16">
- Ninon au carrosse à cinq sous<a id="footnotetag164"
- name="footnotetag164"></a> <a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Se laisse prendre et file doux;
- </p>
- <p class="i16">
- Lucrèce en sortant est grippée;
- </p>
- <p class="i16">
- Babet en dansant est happée;
- </p>
- <p class="i16">
- On surprend Manon et Cataut
- </p>
- <p class="i16">
- Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
- </p>
- <p class="i16">
- Jeanneton aux sergens fait tête.
- </p>
- <p class="i16">
- On ne vit jamais telle fête.
- </p>
- <p class="i16">
- Pots, pintes, tables, escabeaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Siéges, chandeliers, cruches, seaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Vaisselle, sans être comptée,
- </p>
- <p class="i16">
- Volent d'abord sur la montée.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout y fait le saut périlleux,
- </p>
- <p class="i16">
- Jusqu'aux bouteilles deux à deux;
- </p>
- <p class="i16">
- Puis Jeanneton court à la broche.
- </p>
- <p class="i16">
- Cependant un sergent l'accroche;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle l'égratigne et le mord.
- </p>
- <p class="i16">
- Les voilà tous deux en discord,
- </p>
- <p class="i16">
- Prêts à s'arracher la prunelle;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais le sergent est plus fort qu'elle:
- </p>
- <p class="i16">
- Il l'entraîne contre son gré,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui fait sauter plus d'un degré,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, sans entendre raillerie,
- </p>
- <p class="i16">
- La mène à la Conciergerie.
- </p>
- <p class="i16">
- On déniche dès le matin
- </p>
- <p class="i16">
- La fameuse et fière Catin:
- </p>
- <p class="i16">
- Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'est pas trop à son aise,
- </p>
- <p class="i16">
- La commodité lui déplaît;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais on s'en sert telle qu'elle est.
- </p>
- <p class="i16">
- Marquise, comtesse ou baronne,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut comparoître en personne,
- </p>
- <p class="i16">
- Et faire entrer au Chatelet,
- </p>
- <p class="i16">
- À jour ordonné sans délai:
- </p>
- <p class="i16">
- C'est un arrêt irrévocable.
- </p>
- <p class="i16">
- On prend au lit, on prend à table;
- </p>
- <p class="i16">
- Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit, la prise est de bon jeu.
- </p>
- <p class="i16">
- On a beau dire: Je suis telle,
- </p>
- <p class="i16">
- Je suis d'auprès de la Tournelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Mon mari me connoit fort bien;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce discours ne sert de rien,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut aller où l'on vous mène.
- </p>
- <p class="i16">
- Pourquoi courir la pretantaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui disent les sergens railleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Et venir autre part qu'ailleurs?
- </p>
- <p class="i16">
- Hé bien! que votre mari vienne,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il vous retire et vous retienne,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il ne vous fait le même tour
- </p>
- <p class="i16">
- Que le procureur de la cour
- </p>
- <p class="i16">
- Fit l'autre jour à telle dame
- </p>
- <p class="i16">
- Qui voulut se dire sa femme;
- </p>
- <p class="i16">
- «Allez, je ne vous connois point,
- </p>
- <p class="i16">
- Et demeurons en sur ce point»,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui dit-il fort bien en colère.
- </p>
- <p class="i16">
- À cela que pourriez-vous faire?
- </p>
- <p class="i16">
- Quand un homme est ainsi fâché,
- </p>
- <p class="i16">
- Sa femme en porte le péché.
- </p>
- <p class="i16">
- À propos, chez dame Thomasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Deux femmes de fort bonne race
- </p>
- <p class="i16">
- Furent prises au trébuchet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et passèrent hier le guichet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous les jours, on en attrape
- </p>
- <p class="i16">
- À l'heure que l'on met la nape:
- </p>
- <p class="i16">
- Cela veut dire en plein midi<a id="footnotetag165"
- name="footnotetag165"></a> <a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! qu'un sergent est étourdi,
- </p>
- <p class="i16">
- De venir frapper à cette heure!
- </p>
- <p class="i16">
- Personne à table ne demeure;
- </p>
- <p class="i16">
- Il peut tout seul se mettre là:
- </p>
- <p class="i16">
- Car aussitôt chacun s'en va,
- </p>
- <p class="i16">
- Laisse chapon, ragoût et soupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Laisse du vin dedans sa coupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Et fait place à quatre sergents
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il laisse buvans et mangeans,
- </p>
- <p class="i16">
- Et souhaite qu'ils en étouffent,
- </p>
- <p class="i16">
- Tandis que les dames s'épouffent.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- D'autres, avec des Savoyards,
- </p>
- <p class="i16">
- S'enferment bien de toutes parts,
- </p>
- <p class="i16">
- Puis sortent par la cheminée;
- </p>
- <p class="i16">
- De quoi la cohorte étonnée
- </p>
- <p class="i16">
- Pense que le diable a pris part
- </p>
- <p class="i16">
- À cet inopiné départ.
- </p>
- <p class="i16">
- Rien ne sort à porte rompue,
- </p>
- <p class="i16">
- Elles sont déjà dans la rue;
- </p>
- <p class="i16">
- Les Savoyards crient haut et bas:
- </p>
- <p class="i16">
- Sergens, vous ne nous tenez pas;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais les sergens, tout pleins de rage,
- </p>
- <p class="i16">
- S'en prennent d'abord au ménage;
- </p>
- <p class="i16">
- Ils renversent et brisent tout;
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun en emporte son bout,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais ce bout ne vaut pas la peine
- </p>
- <p class="i16">
- De faire une entreprise vaine.
- </p>
- <p class="i16">
- Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
- </p>
- <p class="i16">
- Chez elle ils réussiront mieux;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle est dame à se laisser prendre
- </p>
- <p class="i16">
- Et point difficile à se rendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout bretteur se rend maître là,
- </p>
- <p class="i16">
- Si-tôt qu'il a dit: Me voilà!
- </p>
- <p class="i16">
- Sergent qui commande à baguette
- </p>
- <p class="i16">
- N'a pas moins de droit que la brette;
- </p>
- <p class="i16">
- Ouvrez vite, c'est temps perdu,
- </p>
- <p class="i16">
- Levez-vous, le lit est vendu,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui dit-il en propres paroles.
- </p>
- <p class="i16">
- Prenez, dit-elle, deux pistoles
- </p>
- <p class="i16">
- Et me laissez vivre en repos.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est parler for mal à propos.
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! vous ne ferez point affaire,
- </p>
- <p class="i16">
- Dit le sergent fort en colère.
- </p>
- <p class="i16">
- Pour qui me prenez-vous ici?
- </p>
- <p class="i16">
- Pensez-vous échapper ainsi?
- </p>
- <p class="i16">
- Si je n'avois la retenue,
- </p>
- <p class="i16">
- Vous iriez à pied par la rue;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais c'est en chaise que l'on sort
- </p>
- <p class="i16">
- Quand on en veut payer le port.
- </p>
- <p class="i16">
- Tel est le destin de nos belles
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'autres qui sont avec elles:
- </p>
- <p class="i16">
- Nicole, Claudine, Margot
- </p>
- <p class="i16">
- Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
- </p>
- <p class="i16">
- Martine, la souffle-rôties,
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes servantes addenties,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui deçà, qui delà, font flus,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais elles ne reviennent plus.
- </p>
- <p class="i16">
- Bon pied, bon-œil et bonne bête
- </p>
- <p class="i16">
- Fait bien lors un coup de sa tête.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme on déniche des moineaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou comme l'on cuit des perdreaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ainsi l'on prend Christoflette,
- </p>
- <p class="i16">
- Poncette, Gilette, Nisette,
- </p>
- <p class="i16">
- En sortant de leurs nids à rats;
- </p>
- <p class="i16">
- L'une échappe de l'embarras,
- </p>
- <p class="i16">
- On la prend, on lui dit. C'est que<a id="footnotetag166"
- name="footnotetag166"></a> <a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut venir au Fort l'Évêque,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de prises pour un matin
- </p>
- <p class="i16">
- J'en compte cent, sans le fretin.
- </p>
- <p class="i16">
- Guère de gens ne sont en peine
- </p>
- <p class="i16">
- De s'informer où l'on les mène,
- </p>
- <p class="i16">
- Excepté quelques perruquiers,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelques parfumeurs et poudriers,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelques faiseurs de confitures,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou bien de mignonnes chaussures,
- </p>
- <p class="i16">
- De fards, de pommades, de gands,
- </p>
- <p class="i16">
- De vieilles jupes, vieux rubans,
- </p>
- <p class="i16">
- Repassez à la friperie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et faiseurs de pâtisserie.
- </p>
- <p class="i16">
- Hé quoi! si souvent escroqués,
- </p>
- <p class="i16">
- Faut-il encore qu'ils soient moqués?
- </p>
- <p class="i16">
- Ô personnes ensorcelées,
- </p>
- <p class="i16">
- De prêter ainsi leurs denrées
- </p>
- <p class="i16">
- Sur janvier, février et mars,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour courre après de tels hasards!
- </p>
- <p class="i16">
- Au contraire, mille personnes
- </p>
- <p class="i16">
- Prudentes, sages, belles, bonnes,
- </p>
- <p class="i16">
- Rendront grâce aux bons magistrats
- </p>
- <p class="i16">
- Qui leur ont sauvé tant de pas,
- </p>
- <p class="i16">
- Et réduit leurs maris à vivre
- </p>
- <p class="i16">
- D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô combien d'argent épargné
- </p>
- <p class="i16">
- À tel, qui pour être lorgné
- </p>
- <p class="i16">
- Le faisoit, mettant tout en gage,
- </p>
- <p class="i16">
- Et trop tôt gueux et trop tard sage!
- </p>
- <p class="i16">
- Voilà ce que c'est d'écouter
- </p>
- <p class="i16">
- Un sexe qui vient nous tenter,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui nous fait croire qu'il nous aime,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis nous perd comme lui-même!
- </p>
- <p class="i16">
- Ô qu'elles sont en bel état
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un marquisat ou comtat!
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi fait la vanité sotte
- </p>
- <p class="i16">
- D'une poupée une marotte,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une belle idole un jouet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et du jeu l'on en vient au fouet<a id="footnotetag167"
- name="footnotetag167"></a> <a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est là d'une façon fort belle
- </p>
- <p class="i16">
- Se faire passer demoiselle.
- </p>
- <p class="i16">
- Et pourtant une infinité
- </p>
- <p class="i16">
- Passent en cette qualité;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais la prudente politique
- </p>
- <p class="i16">
- En va faire une république
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on veut envoyer à l'eau,
- </p>
- <p class="i16">
- S'entend pourtant dans un vaisseau.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors toute personne sage
- </p>
- <p class="i16">
- Fera des vœux pour leur passage,
- </p>
- <p class="i16">
- Priera les flots, Neptune aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- De les porter bien loin d'ici<a id="footnotetag168"
- name="footnotetag168"></a> <a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Aux vents, pour moi, je fais prière
- </p>
- <p class="i16">
- De leur bien souffler au derrière,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est du navire que je dis;
- </p>
- <p class="i16">
- J'excepte le vent yapis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
- <a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>:
- </p>
- <p class="i16">
- Car ce vent seroit tout contraire,
- </p>
- <p class="i16">
- Et des poètes d'ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- Il est invoqué pour les gens
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on veut revoir en peu de temps.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Alors aussi d'autre manière
- </p>
- <p class="i16">
- Tout débauché fera prière;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais prières de débauchés
- </p>
- <p class="i16">
- Sont souvent autant de péchés;
- </p>
- <p class="i16">
- Le Ciel, qui le sait, les délaisse
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
- </p>
- <p class="i16">
- Les enfans leur crient au renard<a id="footnotetag170"
- name="footnotetag170"></a> <a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant dans ce fameux départ
- </p>
- <p class="i16">
- On voit blémir un pauvre drôle
- </p>
- <p class="i16">
- Quand il entend lire le rôle
- </p>
- <p class="i16">
- Où des premières est Fanchon,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de ses deux yeux de cochon
- </p>
- <p class="i16">
- Lui vint percer le cœur et l'âme;
- </p>
- <p class="i16">
- Alors il ne peut qu'il ne blâme
- </p>
- <p class="i16">
- Et polices et magistrats.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô! dit-il en parlant tout bas,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle injustice, quel dommage,
- </p>
- <p class="i16">
- De faire à Fanchon cet outrage!
- </p>
- <p class="i16">
- Puis, demeurant droit comme un pieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Il enrage et jure morbieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Et maudit en soi la police.
- </p>
- <p class="i16">
- De peur qu'il a de la justice;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais il a beau se garder bien,
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais justice ne perd rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Dieu veuille qu'il s'amende
- </p>
- <p class="i16">
- Et que jamais on ne le pende!
- </p>
- <p class="i16">
- On en pend de bien plus hupés
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'un sexe pipeur a pipés.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Enfin nos pies dénichées,
- </p>
- <p class="i16">
- De leur départ assez fachées,
- </p>
- <p class="i16">
- De tous côtés d'un œil hagard.
- </p>
- <p class="i16">
- Regardent le tiers et le quart.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne fait semblant, de les connoître.
- </p>
- <p class="i16">
- L'une soupire, l'autre rit;
- </p>
- <p class="i16">
- L'une soupire, une autre maudit;
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque autre fait la grimace
- </p>
- <p class="i16">
- D'un singe qui demande grâce;
- </p>
- <p class="i16">
- Une autre sans honte et sans front
- </p>
- <p class="i16">
- Se moque d'honneur et d'affront.
- </p>
- <p class="i16">
- La demoiselle et la marquise,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais marquise de bonne prise,
- </p>
- <p class="i16">
- Ont le bec alors bien gelé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et le caquet mal affilé.
- </p>
- <p class="i16">
- Elles n'ont point ici par voye,
- </p>
- <p class="i16">
- Bruns ni blondins qui les cotoye.
- </p>
- <p class="i16">
- Les sergens sont leurs quinolas<a id="footnotetag171"
- name="footnotetag171"></a> <a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sont des meneurs par le bras,
- </p>
- <p class="i16">
- Meneurs de fort mauvaise grâce,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous meneurs chassant de race,
- </p>
- <p class="i16">
- Meneurs à leur rompre le cou,
- </p>
- <p class="i16">
- En les menant devinez où.
- </p>
- <p class="i16">
- Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge<a id="footnotetag172"
- name="footnotetag172"></a> <a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Vers un grand bateau qui ne bouge.
- </p>
- <p class="i16">
- Là, toutes entrant en complot,
- </p>
- <p class="i16">
- On crie: À Chaillot! à Chaillot!
- </p>
- <p class="i16">
- C'est aux Bons Hommes à Surène,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est où ce grand bateau les mène;
- </p>
- <p class="i16">
- S'il fait beau temps l'on pourra bien
- </p>
- <p class="i16">
- Passer outre sans dire rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu Paris, comme il nous semble,
- </p>
- <p class="i16">
- Disent-elles toutes ensemble.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! que de gens, de métier
- </p>
- <p class="i16">
- Sont fâchés en chaque quartier:
- </p>
- <p class="i16">
- Car ils perdent la chalandise
- </p>
- <p class="i16">
- Et de baronne et de marquise.
- </p>
- <p class="i16">
- À présent tout est renversé,
- </p>
- <p class="i16">
- Notre honneur est bien bas percé:
- </p>
- <p class="i16">
- Nous donnerions, étant au rôle,
- </p>
- <p class="i16">
- La qualité pour une obole.
- </p>
- <p class="i16">
- Du moins que ne nous réduit-on
- </p>
- <p class="i16">
- À reprendre le chaperon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
- <a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>?
- </p>
- <p class="i16">
- Après avoir été coquettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Quel mal d'être chaperonettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Même de porter le tocquet<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
- <a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Avecque quelque autre affiquet,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ainsi que la bourgeoisie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de grande peur est saisie
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on ne règle au temps de jadis
- </p>
- <p class="i16">
- Et sa coiffure et ses habits;
- </p>
- <p class="i16">
- Que d'une demi-demoiselle
- </p>
- <p class="i16">
- On en fasse une péronnelle.
- </p>
- <p class="i16">
- On en seroit tout aussi bien
- </p>
- <p class="i16">
- Si le monde n'en disoit rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
- </p>
- <p class="i16">
- On en seroit plus à son aise,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne se ruineroit point
- </p>
- <p class="i16">
- Pour du brocart<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> <a
- href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> et pour du point<a
- id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> <a href="#footnote176"><sup
- class="sml">176</sup></a>:
- </p>
- <p class="i16">
- La chemisette<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> <a
- href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, la houbille<a
- id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> <a href="#footnote178"><sup
- class="sml">178</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Le corset, quelque autre guenille,
- </p>
- <p class="i16">
- Un filet à mouche, un jupon
- </p>
- <p class="i16">
- Pour parer seroit aussi bon.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
- </p>
- <p class="i16">
- On nous prendra pour la réforme.
- </p>
- <p class="i16">
- Bon Dieu! que nous avons de soin!
- </p>
- <p class="i16">
- C'est bien de nous qu'on a besoin!
- </p>
- <p class="i16">
- Laissons faire le politique.
- </p>
- <p class="i16">
- Qui règle la chose publique;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais qu'en le laissant faire aussi
- </p>
- <p class="i16">
- Elle nous chasse loin d'ici!
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu bal, adieu comédie
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
- </p>
- <p class="i16">
- Au Marais, notre rendez-vous,
- </p>
- <p class="i16">
- Où souvent, avec cent filoux,
- </p>
- <p class="i16">
- Nous avons joué notre rôle
- </p>
- <p class="i16">
- À dépouiller un pauvre drôle,
- </p>
- <p class="i16">
- Étranger ou provincial,
- </p>
- <p class="i16">
- Où je ne m'acquitai pas mal
- </p>
- <p class="i16">
- Du beau soin d'escroquer la dupe
- </p>
- <p class="i16">
- Tantôt d'un bas, puis d'une jupe,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un rubis, d'un autre bijou,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un anneau, d'une garniture,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un brasselet, d'une coiffure,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un miroir, d'un ameublement,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un cabinet, d'un diamant,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une aiguière, d'un bassin même,
- </p>
- <p class="i16">
- Selon que plus ou moins on aime.
- </p>
- <p class="i16">
- Manger enfin carosse et train,
- </p>
- <p class="i16">
- Le mettre nud comme la main,
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit mon principal office.
- </p>
- <p class="i16">
- J'en cachois si bien l'artifice,
- </p>
- <p class="i16">
- Que mon pauvre dupe croyoit
- </p>
- <p class="i16">
- Que je brulois comme il bruloit;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais bientôt mon cœur, tout de glace.
- </p>
- <p class="i16">
- Le forçoit de céder la place
- </p>
- <p class="i16">
- A quelque autre simple niais
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on prenoit du même biais;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais après toutes nos fredaines,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont nous allons porter les peines,
- </p>
- <p class="i16">
- Voilà nos plaisirs qui sont morts,
- </p>
- <p class="i16">
- Et nous en sommes aux remords.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu promenades de Seine,
- </p>
- <p class="i16">
- Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! que nous allons loin d'Issy,
- </p>
- <p class="i16">
- De Vaugirard et de Passy!
- </p>
- <p class="i16">
- Mais c'est où le destin nous mène.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu Pont Neuf<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> <a
- href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, Samaritaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Où nous passions des jours si beaux!
- </p>
- <p class="i16">
- Nous allions en passer aux isles;
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
- </p>
- <p class="i16">
- Il nous faut aller au désert.
- </p>
- <p class="i16">
- Et comme toute chose sert,
- </p>
- <p class="i16">
- Nostre disgrâce nous délivre.
- </p>
- <p class="i16">
- De l'homme brutal, de l'homme ivre,
- </p>
- <p class="i16">
- De l'homme jaloux, du coquin,
- </p>
- <p class="i16">
- Et du voleur et du faquin,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont nous souffrons la tyrannie,
- </p>
- <p class="i16">
- Les bassesses, la vilénie:
- </p>
- <p class="i16">
- Supplice le plus grand qui soit.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! si la femme savoit
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle sujétion a celle
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fait le métier de donzelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'en tâteroit jamais,
- </p>
- <p class="i16">
- Vivroit comme moi désormais,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui promets, qui proteste et jure
- </p>
- <p class="i16">
- D'estre meilleure créature.
- </p>
- <p class="i16">
- Mes compagnes en font autant;
- </p>
- <p class="i16">
- Prenez-le pour argent comptant:
- </p>
- <p class="i16">
- Nous tiendrons un chemin contraire,
- </p>
- <p class="i16">
- Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi ce beau discours finit.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais elles n'avoient pas tout dit;
- </p>
- <p class="i16">
- Il falloit encor nous apprendre
- </p>
- <p class="i16">
- Combien elles en ont fait pendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de galans ébahis
- </p>
- <p class="i16">
- Par elles se sont vus trahis,
- </p>
- <p class="i16">
- Et combien de lâches querelles
- </p>
- <p class="i16">
- Se sont faites pour l'amour d'elles,
- </p>
- <p class="i16">
- De mauvais coups, d'assassinats,
- </p>
- <p class="i16">
- De vols qu'elles ne disent pas,
- </p>
- <p class="i16">
- De marchands affrontés sans honte,
- </p>
- <p class="i16">
- D'emprunts dont on ne tient nul compte;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de jeunes gens enfin
- </p>
- <p class="i16">
- Ont fait par là mauvaise fin;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de désordre aux familles;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien il s'est perdu de filles,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien d'enfans ou d'avortons:
- </p>
- <p class="i16">
- Quand finir, si nous les comptons?
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pensons à choses plus hautes,
- </p>
- <p class="i16">
- Faisons profit de tant de fautes;
- </p>
- <p class="i16">
- Car des dames de la façon
- </p>
- <p class="i16">
- Font une fort belle leçon
- </p>
- <p class="i16">
- A toute fille de boutique
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de demoiselle se pique,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui hors d'un comptoir tout gras
- </p>
- <p class="i16">
- Fait la dame à vingt-cinq carats;
- </p>
- <p class="i16">
- Instruction aux artisannes,
- </p>
- <p class="i16">
- Aux servantes, aux paysannes,
- </p>
- <p class="i16">
- A toute autre grisette aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- De ne jamais broncher ainsi;
- </p>
- <p class="i16">
- Désormais la sage bourgeoise,
- </p>
- <p class="i16">
- Vivant en liberté françoise,
- </p>
- <p class="i16">
- Ira partout le front levé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tiendra le haut du pavé
- </p>
- <p class="i16">
- Sans peur de se voir affrontée
- </p>
- <p class="i16">
- Par quelque cambrouse effrontée
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fait par un méchant trotin<a id="footnotetag180"
- name="footnotetag180"></a> <a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Porter sa jupe de satin.
- </p>
- <p class="i16">
- L'honneur, la vertu, le mérite,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il faudra que chacun imite,
- </p>
- <p class="i16">
- Feront renaître dans nos jours
- </p>
- <p class="i16">
- De justes et chastes amours.
- </p>
- <p class="i16">
- L'impureté sera bannie
- </p>
- <p class="i16">
- Des plaisirs de la douce vie.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ira comme il doit aller.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais il faut d'ici détaler,
- </p>
- <p class="i16">
- Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
- </p>
- <p class="i16">
- Sans vous la ville est belle et bonne,
- </p>
- <p class="i16">
- On y va vivre en sûreté
- </p>
- <p class="i16">
- Dans une honnête liberté;
- </p>
- <p class="i16">
- Les bons desseins qu'on a pour elle
- </p>
- <p class="i16">
- La font de plus belle en plus belle.
- </p>
- <p class="i16">
- Paris est plus qu'il ne paroît,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais jamais ne fut ce qu'il est.
- </p>
- <p class="i16">
- Les laquais y sont sans épées<a id="footnotetag181"
- name="footnotetag181"></a> <a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Les maris sans dames fripées,
- </p>
- <p class="i16">
- Les rues sans boue en ce tems<a id="footnotetag182"
- name="footnotetag182"></a> <a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans embarras et sans auvents<a id="footnotetag183"
- name="footnotetag183"></a> <a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et bientôt les modes nouvelles
- </p>
- <p class="i16">
- Rendront nos casaques plus belles;
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce qui sera de plus beau
- </p>
- <p class="i16">
- C'est la sûreté du manteau:
- </p>
- <p class="i16">
- Car bientôt, grace à la police,
- </p>
- <p class="i16">
- Paris sera purgé de vice,
- </p>
- <p class="i16">
- Et des vicieuses aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'aiment guère tout ceci;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais plaise ou non, ris ou grimace,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut que justice se fasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de la façon qu'on s'y prend
- </p>
- <p class="i16">
- On fait tout ce qu'on entreprend.
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut que Paris se nettoye
- </p>
- <p class="i16">
- De boue et de filles de joie.
- </p>
- <p class="i16">
- Que de voleurs sont étourdis
- </p>
- <p class="i16">
- De voir faire ce que je dis,
- </p>
- <p class="i16">
- Et doutent pendant leur asyle
- </p>
- <p class="i16">
- S'ils doivent demeurer en ville.
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne sais que leur conseiller,
- </p>
- <p class="i16">
- Sinon de ne plus travailler
- </p>
- <p class="i16">
- D'un métier bientôt sans pratique
- </p>
- <p class="i16">
- Quand on n'en tiendra plus boutique.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! que de gens affligés
- </p>
- <p class="i16">
- De se voir ainsi délogés!
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans ces personnes nécessaires,
- </p>
- <p class="i16">
- Le trafic ne vaudra plus rien,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'il va manquer de soutien:
- </p>
- <p class="i16">
- A moins que d'aller dans les Indes
- </p>
- <p class="i16">
- Racheter cent pauvres Dorindes,
- </p>
- <p class="i16">
- Cent Sylvies et cent Philis,
- </p>
- <p class="i16">
- Les vols seront mal établis.
- </p>
- <p class="i16">
- Que fera le laquais en peine
- </p>
- <p class="i16">
- De la prise d'un point de Gène,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de la bague et des pendans,
- </p>
- <p class="i16">
- Des nœuds, de la montre et des gans?
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'aura plus devant sa porte
- </p>
- <p class="i16">
- Personne à présent qui les porte.
- </p>
- <p class="i16">
- L'économe d'une maison
- </p>
- <p class="i16">
- N'aura plus de dame Alison
- </p>
- <p class="i16">
- Chez qui porter toutes les brippes
- </p>
- <p class="i16">
- Et quelquefois de bonnes nippes
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on fait perdre tout exprès
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'on cherche long-temps après.
- </p>
- <p class="i16">
- Les pauvres filoux sans ressource
- </p>
- <p class="i16">
- Auront-ils où vuider la bourse
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sera surprise avec art?
- </p>
- <p class="i16">
- Pour qui tant se mettre au hasard?
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit pour l'entretien de Lise
- </p>
- <p class="i16">
- Que tout étoit de bonne prise;
- </p>
- <p class="i16">
- Sa juppe et tant de linge fin
- </p>
- <p class="i16">
- N'étoient venus que de larcin;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais présentement que l'on grippe
- </p>
- <p class="i16">
- Et Lise et toute autre guenippe,
- </p>
- <p class="i16">
- Il ne sera plus de besoin
- </p>
- <p class="i16">
- De prendre d'elle tant de soin:
- </p>
- <p class="i16">
- Le public la prend en sa charge,
- </p>
- <p class="i16">
- Et pour l'avenir en décharge
- </p>
- <p class="i16">
- Tous ces gens qui font aujourd'hui
- </p>
- <p class="i16">
- La charité du bien d'autrui.
- </p>
- <p class="i16">
- Cela fait tort à leur largesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Leur ôte leur bureau d'adresse<a id="footnotetag184"
- name="footnotetag184"></a> <a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Met un voleur sur le pavé
- </p>
- <p class="i16">
- Fort en danger d'être trouvé
- </p>
- <p class="i16">
- Saisi du vol qu'il vient de faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'est pour lui plus de repaire
- </p>
- <p class="i16">
- Contre le chevalier du guet
- </p>
- <p class="i16">
- Qui prend le porteur du paquet.
- </p>
- <p class="i16">
- Je l'avoue, et ces receleuses
- </p>
- <p class="i16">
- Lui servoient encor de fileuses
- </p>
- <p class="i16">
- A filer sa corde plus doux.
- </p>
- <p class="i16">
- Que de malheur pour les filoux!
- </p>
- <p class="i16">
- Quel danger leur pend sur la tête!
- </p>
- <p class="i16">
- Que ne présentent-ils requête<a id="footnotetag185"
- name="footnotetag185"></a> <a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>?
- </p>
- <p class="i16">
- Sans doute ils seroient bien reçus
- </p>
- <p class="i16">
- A faire plainte là-dessus.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Deffita, leur juge fort tendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne condamne point sans entendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Il leur donnera par bonté
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque autre lieu de sûreté.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais soit de respect, soit de crainte,
- </p>
- <p class="i16">
- Nul n'ose faire cette plainte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et nul pour eux ne veut prier;
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi donc adieu le métier.
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes les sociétés cessent
- </p>
- <p class="i16">
- Quand les associés les laissent,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tel cas arrive ici, car
- </p>
- <p class="i16">
- Cloris part pour Madagascar,
- </p>
- <p class="i16">
- Et son chevalier de l'Etoile
- </p>
- <p class="i16">
- Ne sait à quel vent faire voile.
- </p>
- <p class="i16">
- Quels désordres, quels accidents,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui font, bon gré mal gré ses dens,
- </p>
- <p class="i16">
- Obéir à la politique
- </p>
- <p class="i16">
- Qui règle la chose publique!
- </p>
- <p class="i16">
- Le siècle pour n'être pas d'or
- </p>
- <p class="i16">
- Ne laisse pas de plaire encor,
- </p>
- <p class="i16">
- Et plaira toujours davantage
- </p>
- <p class="i16">
- Par une police si sage.
- </p>
- <p class="i16">
- Deffita s'y prend comme il faut.
- </p>
- <p class="i16">
- Bourgeois, voilà ce que vous vaut
- </p>
- <p class="i16">
- Un magistrat de cette sorte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui n'y va pas de main morte.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais revenons à nos moutons;
- </p>
- <p class="i16">
- Faisons le triage et comptons
- </p>
- <p class="i16">
- Combien sont nos brebis galeuses;
- </p>
- <p class="i16">
- Les listes sont assez nombreuses
- </p>
- <p class="i16">
- Pour les envoyer en troupeau
- </p>
- <p class="i16">
- Paître dans le monde nouveau.
- </p>
- <p class="i16">
- Muse, laisse aller cette troupe;
- </p>
- <p class="i16">
- Il est temps de manger la soupe.
- </p>
- <p class="i16">
- Il est une heure et plus d'un quart,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est trop rimer pour leur départ;
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le matin je travaille
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un adieu de rien qui vaille<a id="footnotetag186"
- name="footnotetag186"></a> <a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a
- href="#footnotetag161"> (retour) </a> La Fontaine a dit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout prince a des ambassadeurs;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout marquis veut avoir des pages.
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- --Molière a souvent pris le mot <i>bourgeois</i> dans un sens injurieux.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a
- href="#footnotetag162"> (retour) </a> C'est-à-dire noble. Les filles
- nobles étoient seules appelées «mademoiselle».
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a
- href="#footnotetag163"> (retour) </a> Les reproches faits de tout temps
- aux femmes à ce sujet ont toujours alimenté la littérature de feuilles
- volantes. Voy., dans cette collection, le <i>Recueil de poésies
- françaises du XVe et du XVIe siècle</i>, publié par M. Anat. de
- Montaiglon, <i>passim</i>, et surtout t. 5, p. 5, et les <i>Variétés
- historiques et littéraires</i>, publ. par M. Éd. Fournier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a
- href="#footnotetag164"> (retour) </a> Les carrosses à cinq sous étoient
- des espèces d'omnibus. Loret parle de leur établissement. M. de
- Montmerqué en a écrit l'histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a
- href="#footnotetag165"> (retour) </a> Pendant tout le 17e siècle l'usage
- se maintint de dîner à midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:
- </p>
- <p class="mid">
- J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a
- href="#footnotetag166"> (retour) </a> Vers faux, tel dans le texte.--On
- en remarquera plusieurs autres.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a
- href="#footnotetag167"> (retour) </a> Le fouet étoit alors un châtiment
- fort commun. Guy-Patin (Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de
- la rue au Fer qui «avoit eu le fouet au cul d'une charrette»,
- parcequ'elle faisoit passer, pour 15 sous de gain, des louis qui
- n'avoient pas le poids. Loret raconte une aventure du même genre:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Tout à l'heure on me vient de dire
- </p>
- <p class="i16">
- Chose qui m'a quazi fait rire,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est qu'à midi precizement,
- </p>
- <p class="i16">
- Par un arrêt du Parlement,
- </p>
- <p class="i16">
- On a fouetté par les rues
- </p>
- <p class="i16">
- Une vendeuse de morues,
- </p>
- <p class="i16">
- Sur le dos, et non pas pas partout,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis la fleur de lis au bout.
- </p>
- <p class="i16">
- Cette muette de la halle...
- </p>
- <p class="i16">
- Brocardoit d'étrange façon
- </p>
- <p class="i16">
- Ceux qui marchandoient son poisson...
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique d'une façon cruelle
- </p>
- <p class="i16">
- Son sang coulât de tous côtez,
- </p>
- <p class="i16">
- Chascun crioit: fouetez! Fouetez!<span class="rig"> (<i>Muse hist.</i>,
- Gaz. du 9 juin 1657.)</span>
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a
- href="#footnotetag168"> (retour) </a> On les envoyoit souvent en
- Amérique, au Canada de préférence.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a
- href="#footnotetag169"> (retour) </a> L'Iapyx étoit le vent qui
- souffloit de l'ouest, favorable aux navigateurs qui alloient d'Italie en
- Grèce. Virgile a dit: ...<i>Undis et Iapyge ferri.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a
- href="#footnotetag170"> (retour) </a> On crioit au renard sur les gens
- emmenés par la police. Dubois (<i>Sylvius</i>), dans sa <i>Grammatica
- latino-gallica</i>, rapporte que l'on crioit <i>houhou</i> sur les
- prostituées. Le cri: Au renard! s'explique par le proverbe: Renard est
- pris, lâchez les poules.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a
- href="#footnotetag171"> (retour) </a> Au jeu de reversis, le <i>quinola</i>
- étoit le valet de cœur. Un valet de chambre ou autre homme gagé pour
- être meneur de dames, dit Furetière, porte le sobriquet de <i>quinola</i>:
- ce qu'on appelle <i>écuyer</i> chez les grands.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a
- href="#footnotetag172"> (retour) </a> Le pont Rouge, ainsi nommé
- parcequ'il étoit de bois peint en rouge, portoit aussi les noms de pont
- Barbier, parceque Barbier l'avoit fait construire; de pont Sainte-Anne,
- en l'honneur d'Anne d'Autriche; et enfin de pont des Tuileries. Il fut
- construit en 1632, et souvent détruit et reconstruit depuis.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a
- href="#footnotetag173"> (retour) </a> Le chaperon étoit la coiffure
- propre des bourgeoises. Voy. les <i>Anciennes poésies françaises</i>,
- publ. par M. de Montaiglon, <i>passim</i>, et t. 5, p. 12.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a
- href="#footnotetag174"> (retour) </a> Bonnet d'enfant, et surtout de
- petite fille ou de servante.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a
- href="#footnotetag175"> (retour) </a> Richelet n'a point admis ce mot;
- Furetière le donne sous la forme <i>brocat</i>, d'où <i>brocatelle</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a
- href="#footnotetag176"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés histor. et littér.</i>,
- publiées dans cette collection, t. 1, p. 223 et suiv.: <i>La révolte des
- passemens.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a
- href="#footnotetag177"> (retour) </a> Partie du vêtement qui couvroit
- les bras et tout le buste jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient
- dessous leurs pourpoints des chemisettes de futaine, de basin, de
- ratine, de ouate; les femmes portoient la chemisette de serge par-dessus
- leur corps de cotte.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a
- href="#footnotetag178"> (retour) </a> Nicot, Furetière ni Richelet ne
- donnent ce mot; nous ne le trouvons que dans les patois de Normandie, de
- Picardie et d'Anjou. En Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en
- toile, ouverte par devant, qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes
- le portent pour travailler aux champs.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a
- href="#footnotetag179"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés historiques et
- littéraires</i>, t. 3, p. 77. La Samaritaine étoit un des ornements du
- Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, qui passoit pour avoir été formée par
- l'amas des immondices de la ville, n'avoit pas meilleure réputation que
- les abords du Pont-Neuf. Voy. les <i>Tracas de Paris</i>, par G.
- Colletet.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a
- href="#footnotetag180"> (retour) </a> Le <i>trotin</i> étoit au laquais
- ce que le <i>galopin</i> étoit au marmiton, de plusieurs degrés un
- inférieur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a
- href="#footnotetag181"> (retour) </a> Un gentilhomme, M. de Tilladet,
- capitaine aux gardes, neveu de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été
- ici tué misérablement par les pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux
- carrosses de ces deux maîtres s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces
- laquais vouloient tuer le cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut
- sortir du carrosse pour l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces
- coquins, qui le tuèrent brutalement. Le Roi veut que justice soit faite,
- et a donné une déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir
- de tels abus, savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à
- feu, sur peine de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur
- diverse, et non de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration
- a été envoyée au Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été
- fait. Elle a été publiée par tous les carrefours et affichée par toute
- la ville; mais je ne sais pas combien de temps elle sera observée.»
- (Lettre de Guy Patin, 16 janv. 1655.)--Cf. Loret, <i>Muse histor.</i>,
- Gaz. du 23 janv. 1655. Il raconte le même fait et ajoute:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Chacun bénit le réglement
- </p>
- <p class="i16">
- Tant du Roi que du Parlement;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais si plus de trois mois il dure,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce sera grand coup d'aventure.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a
- href="#footnotetag182"> (retour) </a> «Dès l'an 1666, dit le <i>Dict. de
- Paris</i>, par Hurtaut et Magny, l'on commença à nettoyer les rues de
- Paris.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a
- href="#footnotetag183"> (retour) </a> La même année 1666 fut portée une
- ordonnance pour supprimer les auvents, qui, avançant trop dans les rues,
- obscurcissoient le dedans des boutiques, et empêchoient, la nuit, la
- clarté des lanternes. Cf. <i>Variétés histor. et litter.</i>, t. 6, p.
- 249.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a
- href="#footnotetag184"> (retour) </a> Le bureau d'adresse étoit à la
- fois un lieu de conférences académiques, un bureau de placement pour les
- domestiques et d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de
- prêt sur dépôt, sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de
- l'établissement fondé par Renaudot que l'auteur compare les lieux de
- recel des voleurs.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a
- href="#footnotetag185"> (retour) </a> On lit, en tête du 4e volume des
- <i>Variétés histor. et littér.</i>, publiées dans cette collection, un
- «Placet des amants au Roi contre les voleurs de nuit et les filoux», et,
- à la suite, une «Reponse des filoux au Placet des amants au Roy», jeu
- d'esprit de mademoiselle de Scudéry, daté de 1664.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a
- href="#footnotetag186"> (retour) </a> Nous n'avons pas trouvé
- d'exemplaire imprimé à part de cette pièce; mais nous avons vu une pièce
- du même genre, imprimée à Paris le 17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin,
- qui avoit obtenu la permission «d'imprimer, vendre et debiter par tous
- les lieux de ce royaume, des epistres en vers composées par tel autheur
- capable qu'il voudra choisir, sur toutes sortes de sujets nouveaux et
- matières divertissantes, tant en feuilles volantes que recueils, sous le
- titre de: <i>Muse de la cour</i>.» Celle-ci, imprimée in-4, sur une,
- puis sur deux colonnes, a pour titre: <i>L'adieu des filles de joye de
- la ville de Paris</i>. Elle occupe six pages pleines, dont la dernière
- est signée C. L. P. La page 7 est occupée par un sonnet intitulé:
- «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart pour l'Amerique», et
- signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: «Je pretens vous faire
- part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce petit effort de ma
- muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise et magnifique
- conduite de ces belles et joyeuses dames, leur embarquement, les
- receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs et villages de leur
- route, les deputez qui leur feront harangues et complimens à leurs
- entrées, les feux de joye, bals et comedies, et autres passe-temps pour
- les divertir.»
- </p>
- <p>
- Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous
- publions:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Leur affliction est publique
- </p>
- <p class="i16">
- Comme leur chaude amour la fut,
- </p>
- <p class="i16">
- Et toutes, lisant le statut,
- </p>
- <p class="i16">
- Pestent contre la politique.
- </p>
- <p class="i16">
- Les demoiselles du Marais,
- </p>
- <p class="i16">
- Les courtisanes du Palais,
- </p>
- <p class="i16">
- Les infantes du Roy de cuivre,
- </p>
- <p class="i16">
- Celles de la butte Saint-Roch,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce grand chemin se font suivre
- </p>
- <p class="i16">
- Des pauvres coquettes sans coq.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Catin, Suzon, Marotte, Lise,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans l'oisiveté de leurs traits,
- </p>
- <p class="i16">
- Pleurent maint page, maint laquais,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont ils perdent la chalandise...
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Le commun escueil d'amitié
- </p>
- <p class="i16">
- Les change de filles de joye
- </p>
- <p class="i16">
- En pauvres filles de pitié.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- La bourgeoise avec la marchante,
- </p>
- <p class="i16">
- La demoiselle au cul crotté,
- </p>
- <p class="i16">
- Suivent cette fatalité,
- </p>
- <p class="i16">
- Croissent cette nombreuse bande.
- </p>
- <p class="i16">
- La noblesse s'y trouve aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- Les nymphes à l'amour chancy,
- </p>
- <p class="i16">
- Enfin toutes les bonnes dames
- </p>
- <p class="i16">
- Qui se gouvernent un peu mal,
- </p>
- <p class="i16">
- Ayant brûlé des mêmes flammes,
- </p>
- <p class="i16">
- Ont toutes un destin égal...
- </p>
- <br />
- <p>
- Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit:
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Vous, braves traisneurs d'espées,
- </p>
- <p class="i16">
- Desolés batteurs de pavé,
- </p>
- <p class="i16">
- Bretteurs qui d'un pauvre observé
- </p>
- <p class="i16">
- Fistes tant de franches lippées,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de savoureux morceaux
- </p>
- <p class="i16">
- Qui vous passoient par les museaux
- </p>
- <p class="i16">
- Vous sont flambez par cette chance!
- </p>
- <p class="i16">
- Et si vous estiez nostre appuy,
- </p>
- <p class="i16">
- Vous voyez, dans la décadence,
- </p>
- <p class="i16">
- Que nous estions le vostre aussy...
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- À tant se tut la grande Jeanne,
- </p>
- <p class="i16">
- S'en allant droit à Scipion,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une grande devotion,
- </p>
- <p class="i16">
- Avecque sa troupe profane.
- </p>
- <p class="i16">
- Moy qui voyois leur entretien,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui remarquois leur maintien,
- </p>
- <p class="i16">
- J'en fis confidence à la Muse:
- </p>
- <p class="i16">
- La Muse, avec sincérité,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans s'amuser à faire excuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Le laisse à la postérité.
- </p>
- <br />
- <p>
- (Bibl maz., Recueil intitulé: <i>Poésies diverses</i>, coté a B
- 18.--T. 1, in-4.)
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco03.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c5" id="c5"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- REQUÊTE
- </h1>
- <h5>
- DES
- </h5>
- <h2>
- FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES
- </h2>
- <h4>
- À MADAME DE LA VALLIÈRE.
- </h4>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i8">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>énus de
- notre siècle, adorable déesse,<br /> Vous qui d'un seul regard
- inspirez la tendresse,<br /> Et savez surmonter le plus puissant des
- rois,<br /> Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;<br />
- Nous vous avons connu la plus grande du monde;
- </p>
- <p class="i8">
- C'est à présent en vous que notre espoir se fonde.
- </p>
- <p class="i8">
- Prenez les intérêts des filles de Cypris,
- </p>
- <p class="i8">
- Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris.
- </p>
- <p class="i8">
- Nous vous reconnoissons pour notre impératrice.
- </p>
- <p class="i8">
- Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice.
- </p>
- <p class="i8">
- À notre commun bien votre intérêt est joint;
- </p>
- <p class="i8">
- L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
- </p>
- <p class="i8">
- Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires
- </p>
- <p class="i8">
- Pour nous laisser en butte à des coups téméraires;
- </p>
- <p class="i8">
- Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
- </p>
- <p class="i8">
- Attireront encor la vengeance des Dieux.
- </p>
- <p class="i8">
- Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes,
- </p>
- <p class="i8">
- Ils se verroient brûler par d'effroyables flames;
- </p>
- <p class="i8">
- Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
- </p>
- <p class="i8">
- Les hommes les plus saints et les plus innocens,
- </p>
- <p class="i8">
- Se verroient tous les jours exposés à leur rage;
- </p>
- <p class="i8">
- Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
- </p>
- <p class="i8">
- Et leur emportement et leur brutalité
- </p>
- <p class="i8">
- Auroit toujours querelle avec l'honnêteté.
- </p>
- <p class="i8">
- Le substitut des Dieux, en sait la conséquence;
- </p>
- <p class="i8">
- Dessus lui nous avons une entière licence,
- </p>
- <p class="i8">
- Son empire est ouvert à des gens comme nous;
- </p>
- <p class="i8">
- Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
- </p>
- <p class="i8">
- La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
- </p>
- <p class="i8">
- De peur de renverser l'ordre de la nature;
- </p>
- <p class="i8">
- Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
- </p>
- <p class="i8">
- Le mal que nous faisons se convertit en bien.
- </p>
- <p class="i8">
- Vouloir être plus saint que la sainteté même,
- </p>
- <p class="i8">
- C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême,
- </p>
- <p class="i8">
- Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
- </p>
- <p class="i8">
- Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal.
- </p>
- <p class="i8">
- Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
- </p>
- <p class="i8">
- D'un jeune lieutenant<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
- <a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a> que la
- poursuite cesse;
- </p>
- <p class="i8">
- Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser
- </p>
- <p class="i8">
- Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
- </p>
- <p class="i8">
- Car nous entretenons par nos soins salutaires
- </p>
- <p class="i8">
- La moitié de sa garde et de ses mousquetaires,
- </p>
- <p class="i8">
- Et sans nous ces galans emplumés et poudrés,
- </p>
- <p class="i8">
- Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés,
- </p>
- <p class="i8">
- Que n'ont jamais été des hommes de théâtre,
- </p>
- <p class="i8">
- Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre
- </p>
- <p class="i8">
- Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain,
- </p>
- <p class="i8">
- Si par quelque malheur nous resserrions la main.
- </p>
- <p class="i8">
- Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
- </p>
- <p class="i8">
- À ces commodités de la nature humaine;
- </p>
- <p class="i8">
- Qu'on finisse des soins pris si mal à propos;
- </p>
- <p class="i8">
- Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
- </p>
- <p class="i8">
- Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
- </p>
- <p class="i8">
- Chaque jour en produit une nouvelle espèce,
- </p>
- <p class="i8">
- Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
- </p>
- <p class="i8">
- On verroit à louer quantité de maris.
- </p>
- <p class="i8">
- Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre;
- </p>
- <p class="i8">
- Une femme de bien est faite comme une autre;
- </p>
- <p class="i8">
- L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
- </p>
- <p class="i8">
- Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas.
- </p>
- <p class="i8">
- Grande Reine, songez à votre chaste empire:
- </p>
- <p class="i8">
- Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire;
- </p>
- <p class="i8">
- Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais
- </p>
- <p class="i8">
- Votre peuple galant ne finira jamais.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a
- href="#footnotetag187"> (retour) </a> Le lieutenant de police, M.
- Deffita.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco04.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c6" id="c6"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- LA PRINCESSE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADAME.
- </h3>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>a prison de
- Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la comtesse de
- Soissons<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> <a
- href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a> ne laissent pas à
- douter que l'amour, l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit
- d'étranges effets entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On
- en parloit diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice,
- assurant les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des
- histoires, des intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui
- n'étoient que des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés;
- cependant assez de gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils
- savoient la vérité de tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils
- forgeoient des particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie
- au mensonge, ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse
- qu'on ne pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais
- quelle apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues
- de tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels
- mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés
- n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
- commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
- lumières imparfaites.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a
- href="#footnotetag188"> (retour) </a> Nous avons parlé plus haut de cet
- exil collectif dont furent punies les intrigues faites pour entraver les
- amours du Roi et de mademoiselle de La Vallière.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Manicamp<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> <a
- href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, affligé au dernier
- point de l'absence du comte de Guiche, son ami, tâcha de lier avec une
- dame de la cour une intelligence la plus forte qu'il pût pour adoucir son
- chagrin; et comme il avoit affaire à une personne qui vouloit aussi
- l'engager, mais qui songeoit à ses sûretés, elle le mit à plusieurs
- épreuves. La première fut à la vérité cruelle, et il falloit être Manicamp
- et amoureux pour ne s'en pas rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les
- plus tendres paroles que la passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien,
- Manicamp, dit-elle, je vous estime, et je vous aurois déjà dit que je vous
- aime si je pouvois être assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment
- voulez-vous que je le croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de
- douter de votre confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si
- étroit avec le comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures,
- et surtout celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis
- curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais
- j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je
- vous en aurois tenu compte.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a
- href="#footnotetag189"> (retour) </a> Voy. t. 1, pp. 64, 301 et
- suiv.--M. de Manicamp avoit une sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa
- tragédie d'<i>Arricidie</i>. Il étoit de la familie de Longueval. En
- 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit Carmélite.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de
- Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une
- fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus,
- parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des lettres<a
- id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> <a href="#footnote190"><sup
- class="sml">190</sup></a> qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la
- faire plus sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame
- qu'il étoit prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter,
- il rêva quelques momens et commença de parler ainsi:
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a
- href="#footnotetag190"> (retour) </a>
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p>
- <span class="sc">L'Intimé.</span> J'en ai sur moi copie.
- </p>
- <p>
- --<span class="sc">Chicaneau.</span> Ah! le trait est touchant!
- </p>
- <p class="i20">
- (<i>Les Plaideurs.</i>)
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- «Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour<a
- id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> <a href="#footnote191"><sup
- class="sml">191</sup></a>, on y faisoit tous les jours de nouvelles
- parties de divertissemens, et Madame étant une princesse jeune et
- accomplie, comme vous savez, tout le monde qui la voyoit ne songeoit qu'à
- lui proposer des plaisirs conformes à une personne de son rang et de son
- mérite<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> <a
- href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Le Roi, qui ouvroit
- les yeux comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques
- de bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
- comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus
- galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant
- bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous les
- plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans une
- vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant d'amour
- et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se préparèrent des
- infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a
- href="#footnotetag191"> (retour) </a> Le mariage de <span class="sc">Monsieur</span>
- n'accrut la joie ni de Madame, ni du Roi, ni de la Reine Mère. La Reine
- Mère, au moment où il se fit, «y avoit moins de répugnance» qu'avant la
- mort du Cardinal, «qui, de son vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût
- avantageuse à Monsieur.» Quant au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne
- devoit pas se presser d'aller épouser les os des Saints-Innocents»
- (Madem. de Montp., <i>Mémoires</i>, t. 5, p. 188), et madame de
- Motteville (<i>Mémoires</i>, édit. 1723, t. 5, p. 176) ajoute: «Le Roi
- n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette alliance. Il dit lui-même
- qu'il sentoit naturellement pour les Anglois l'antipathie que l'on dit
- avoir été toujours entre les deux nations.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a
- href="#footnotetag192"> (retour) </a> Son rang étoit égal à celui de
- Monsieur, puisqu'elle étoit fille de roi; elle étoit, de plus, sa
- cousine germaine. Son mérite a été célébré par Bossuet; mais, à côté de
- ces louanges d'apparat, il est bon de voir comment la jugeoient ses
- contemporains:
- </p>
- <p>
- Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, <span class="sc">Madame</span>
- avoit peu à lui reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit
- madame de Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son
- franc-parler, «elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa
- belle taille, quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut
- qu'après l'avoir épousée.
- </p>
- <p>
- «Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle
- avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que
- tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (<i>Mém. de Montp.</i>)--«Madame
- avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la cour, et, comme le
- monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit pas. Elle
- s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la bienséance lui
- pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et emportement.»
- (<i>Mém. de Mott.</i>) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril 1661.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même
- augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à ce
- qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne fut
- pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il ne
- vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte), le
- regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air
- languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute
- aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose
- qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
- sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne
- élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea
- les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.
- </p>
- <p>
- «Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et
- chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il
- n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand il
- seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par aventure
- il m'annonçoit qu'il étoit amoureux.
- </p>
- <p>
- «À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
- m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
- fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah!
- cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs d'impatience
- de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne sentois pas toute ma
- joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, ne vous ayant pas ici
- pour vous en confier le secret.»
- </p>
- <p>
- «Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre lui-même,
- et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en cette sorte:
- «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime, vous pouvez
- bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière dont je vous
- parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous surprend pas. Je
- sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le commencement de ma
- passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en détourner; mais elles
- auroient été inutiles autant que toutes celles que m'a dit ma raison, qui
- m'y a représenté des dangers effroyables pour ma fortune et pour ma vie,
- sans donner seulement la moindre atteinte à mes desseins. A n'en mentir
- pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu que je devois m'en
- défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je me suis vu sans
- résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque aussitôt que je me suis
- vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si terribles qu'il a mis vingt
- fois le désespoir dans mon âme; il témoignoit tant d'empressement auprès
- de Madame que tout le monde croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit
- persuadée elle-même; cela a duré deux ou trois mois; et assurément ils ont
- été pour moi deux ou trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi
- faisoit tant de galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je
- remarquai avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en
- devins maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes
- la raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
- si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
- m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de mon
- rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable état
- ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne m'attendois
- pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit toujours de venir
- chez Madame; et, soit que son procédé eût été jusqu'alors une politique ou
- qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout d'un coup les yeux de sa
- belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de La Vallière. La manière
- d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de jours firent remarquer sa
- passion à tout le monde: il garda toutes les mesures de l'honnêteté, mais
- il ne s'embarrassa plus des égards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame;
- et cette princesse, qui s'imaginoit que le cœur étoit pour elle, fut bien
- étonnée de le voir aller à sa fille d'honneur; de l'étonnement elle passa
- au ressentiment et au dépit de voir échapper une si belle conquête; et
- l'un et l'autre furent si grands qu'elle ne put s'empêcher de nous en
- témoigner quelque chose, à mademoiselle de Montalais et à moi.
- </p>
- <p>
- «Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne
- sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir longtemps
- de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher si
- indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand abaissement.»
- En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté. «Madame, lui dis-je,
- l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un cœur; il en bannit
- toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte d'inégalité que vous
- condamnez n'est comptée pour rien entre les amants. Le Roi ne peut aimer
- dans son royaume que des personnes au-dessous de lui; il y a peu de
- princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses prédécesseurs, il faut
- qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il veut faire des
- maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, qu'ayant
- commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande chute; cela
- me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la couronne à
- part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus de mérite que
- lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement devant vous, comte,
- dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme d'un galant homme, et que
- j'ai une entière confiance à Montalais. Mais je vous avoue que je voudrois
- que le Roi prît un autre attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit
- Montalais; il a toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point
- La Vallière qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les
- divertissemens, il ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du
- reste, Madame, je n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du
- dernier voyage de Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois
- aujourd'hui à deux conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement,
- dit Madame, ce qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire
- la dupe.--Et c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
- divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.»
- </p>
- <p>
- «Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison,
- dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point les
- plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura pas
- que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer de
- discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en s'adressant à
- moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque la mort peinte
- sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je demeurois
- immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi changé?
- Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et Montalais le
- sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze jours.--Ah!
- Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus dire davantage,
- et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si dangereux, si Monsieur
- ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se mirent à jouer au reversis.
- Voilà l'unique fois que sa personne m'a réjoui, car je l'aurois souhaité
- bien loin en tout autre temps. Le lendemain, Madame vint jouer chez la
- Reine, où le Roi se trouva. En sortant je donnai la main à Montalais, qui
- me dit assez bas: «On m'a donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas
- quitte, et qu'il faut que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi,
- ajouta-t-elle, je n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien
- instruite, et si vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut
- que je la déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant
- que se perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez
- pas si fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le
- temps que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la
- portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de ma
- peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
- soulagement à l'entretenir.
- </p>
- <p>
- »A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir
- fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes, Biscaras<a
- id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> <a href="#footnote193"><sup
- class="sml">193</sup></a> et quelques autres le suivirent. Pour moi, je
- demeurai chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis
- que la comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce
- que je pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les
- sentimens de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle
- fut qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de
- lui rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et
- qu'elle me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me
- dit mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour
- ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
- bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
- encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a
- href="#footnotetag193"> (retour) </a> MM. de Biscaras, de Cusac et de
- Rotondis étoient trois frères que M. de La Chataigneraie, grand père de
- M. de La Rochefoucauld, quand il étoit capitaine des gardes de Marie de
- Médicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient
- parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie des gendarmes
- de Mazarin. Un démêlé qu'il eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps
- qu'il étoit encore M. de Marsillac, amena pour lui une série de
- mésaventures; d'abord ils furent mis l'un et l'autre à la Bastille,
- Marsillac conduit par un exempt et Biscaras par un simple garde.
- Marsillac sortit le premier, et quand leur différend fut porté devant le
- tribunal d'honneur des maréchaux, on continua à mettre entre eux une
- grande différence; on fit même des recherches sur la noblesse de
- Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce fait explique et autorise sa
- présence ici auprès du roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- »Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté
- Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus pas
- fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche,
- parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai,
- répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément.
- J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que j'ai
- pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux sans
- confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque chose,
- et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma curiosité; mais
- assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien à la
- satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, pour
- me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que
- vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que j'aime une
- dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que vous ne
- preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire que j'aie
- osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui auroit pu lui
- résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et dégagée; son teint,
- sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitables; les
- traits de son visage ont une délicatesse et une régularité sans égale; sa
- bouche est petite et relevée, ses lèvres vermeilles, ses dents bien
- rangées et de la couleur de perles; la beauté de ses yeux ne se peut
- exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses
- cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde; sa gorge, ses bras
- et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes les autres; toute
- jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est digne de mille empires;
- ses sentimens sont grands et élevés, et l'assemblage de tant de belles
- choses fait un effet si admirable qu'elle paraît plutôt un ange qu'une
- créature mortelle<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> <a
- href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Ne croyez pas, Madame,
- que je parle en amant; elle est telle que je la viens de figurer, et si je
- pouvois vous faire comprendre son air et les charmes de son humeur, vous
- demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un objet plus adorable. Je
- la vis quelque temps sans imaginer faire autre chose que l'admirer; mais
- je sentis enfin que je n'étois plus libre, et que l'embrasement étoit trop
- grand pour le penser éteindre; il ne me resta de raison que pour cacher le
- feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que lorsque je me trouvois auprès de
- cette dame je ne fusse hors de moi, et que, si elle a pris garde à ma
- contenance et à mes petits soins, elle n'ait pu aisément remarquer le
- désordre où me mettoit sa présence. La crainte de me faire le rival du
- plus redoutable du royaume me rendit si mélancolique que j'en perdis
- l'appétit et le repos, et que je tombai dans cette langueur qui m'a
- défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de tant d'inquiétudes que je
- n'avois plus guère à durer en cet état, lorsqu'il a plu à la fortune de me
- guérir d'un de mes maux. Ce rival, auquel je n'osois rien disputer, a pris
- un autre attachement, et m'a délivré des persécutions que je souffrois de
- la première galanterie. Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré
- plus doucement et j'ai repris de nouvelles forces pour me préparer à de
- nouveaux tourmens.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a
- href="#footnotetag194"> (retour) </a> Comparez à ce portrait celui que
- trace de madame Henriette madame de Motteville: «Elle avoit le teint
- fort délicat et fort blanc; il étoit mêlé d'un incarnat naturel
- comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et
- brillants. Son nez n'étoit pas laid; sa bouche étoit vermeille, et ses
- dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvoit
- souhaiter. Mais son visage trop long et sa maigreur sembloit menacer sa
- beauté d'une prompte fin.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, édit. 1723, 5, p.
- 177.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me
- dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois rien
- à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne connois point
- non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! Madame,
- voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas encore dit à
- la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie fait ma
- déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que vous le
- saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente de cela,
- reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce soit, de
- l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que quelqu'autre moins
- respectueux que vous ne vous donne de l'esprit<a id="footnotetag195"
- name="footnotetag195"></a> <a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.
- Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais
- il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins, pour
- faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On prétend que
- ceux qui ont tant de considération n'aiment que médiocrement; quand votre
- passion sera aussi grande que vous le croyez, vous parlerez sans doute. Ce
- n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre soit sans mérite; mais il faut
- donner de certaines bornes à toutes choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand
- vous saurez combien il y a loin de moi à ce que j'aime, vous direz bien
- que je suis téméraire.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a
- href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Var.</i>: De peur que quelque
- autre, moins expérimenté que vous, ne vous dame le pion. Il me semble
- que dans notre ville on a pris de plus courts chemins...
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui dit
- à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le précédoient
- entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par la chambre
- durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti d'affaire. Je
- lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil que le sien.
- Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car le Roi sortit,
- après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le lendemain dîner à
- Versailles, et moi je me coulai dans la presse.
- </p>
- <p>
- «Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on
- renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul
- excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois eu
- avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à
- l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Le Comte de Guiche à Madame.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis hier de
- vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si vous trouvez que cet
- aveu soit trop hardi, vous devez vous en prendre à votre curiosité, et
- vous souvenir que je n'ai pas dû désobéir à la plus belle personne du
- monde. La crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me
- déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi que le
- déplaisir de vous taire que je vous adore. Pardonnez-moi, divine
- princesse, si je vous dis que je ne pense point à tous les malheurs dont
- vous me pouvez accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
- joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la grandeur de
- votre mérite et par celle de ma témérité.
- </p>
- <p>
- «Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes
- intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le lendemain,
- étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit médiocre, je pris mon
- temps de m'approcher de Madame, tandis que Saint-Hilaire chantoit; j'étois
- derrière la chaise de Madame, et, comme elle se tourna de mon côté:
- «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être entendu que d'elle, je parlai
- hier à la dame: mon intention étoit de vous satisfaire en toutes choses;
- mais, ayant prévu que je ne le pouvois facilement en ce lieu, j'ai mis ce
- qu'il faut que vous sachiez dans un billet que je vous donnerai avant que
- de sortir d'ici. J'ose vous le recommander, Madame: il y va de ma fortune
- et de la perte de ma vie, si vous le montrez.--Il me semble, me
- repartit-elle, que je vous en ai assez dit pour vous rassurer.»
- </p>
- <p>
- «Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva pour
- aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains pour lui
- aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en prenoit
- des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois pris ma
- résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que je vous ai
- dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte de prendre
- un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se rappuya sur mon
- bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai que haut et devant
- tout le monde.
- </p>
- <p>
- «Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un
- pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de
- nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent
- bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure que
- je pourrois savoir le succès de mon billet.
- </p>
- <p>
- «Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
- Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation
- chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me fit
- résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais porté, et
- aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par ma destinée.
- Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y trouvâmes la
- Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle Monsieur
- faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour. Madame y
- arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre beauté,
- qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver sur son
- passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque chose de si
- soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état, elle eut
- quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si obligeant
- que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes joies sont peu
- tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps je me trouvai le
- plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans l'approcher. J'aurois
- toujours fait la même chose pendant la collation, si Montalais ne se fût
- approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux dans le fond de mon cœur,
- et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à ce que je faisois; elle y
- ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver chez Madame le lendemain au
- soir, et, quelque question que je lui fisse, elle ne me voulut rien dire
- davantage, ni même m'écouter.
- </p>
- <p>
- «Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
- avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit
- passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes
- quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce qu'on
- vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit en robe
- de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une profonde
- révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me commanda de
- prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même temps,
- Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi:
- </p>
- <p>
- «Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
- grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez.
- J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a arraché
- de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie de tout le
- pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit déjà fait
- éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que la fureur
- lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de sortir du
- danger où vous êtes.
- </p>
- <p>
- --Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce
- mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable
- princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. Mais
- si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez préparé à
- toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je ne suis pas
- tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop fort dans mon
- cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me tendant la main
- obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui voudroient vous nuire. Ne
- craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, de tout ce que je vous viens
- de dire de votre billet: personne ne l'a vu que moi. J'ai voulu vous
- donner d'abord cette allarme pour vous étonner. Croyez que je ne saurois
- vous mal traiter sans être infidèle aux sentimens de mon cœur les plus
- tendres. J'ai remarqué tout ce que votre passion et votre respect vous ont
- fait faire, et, tant que vous en userez comme vous devez, je vous
- sacrifierai bien des choses et je ne vous livrerai jamais à
- personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre Altesse ait tant de
- bonté, et que la disproportion qui est entre nous de toute manière vous
- laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure, Madame, que je connois
- que j'ai de grands reproches à faire à la nature et à la fortune, de ce
- qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une personne de votre mérite et de
- votre rang. Mais, Madame, si un zèle ardent et fidèle, si une soumission
- sans réserve vous peut satisfaire, vous pouvez compter là-dessus et en
- tirer telles preuves qu'il vous plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai
- recours quand il faudra; soyez persuadé que, si je puis quelque chose pour
- votre fortune, je n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame,
- lui dis-je, jamais pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé
- bien, repartit-elle, si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose
- pour vous, on vous permet de croire qu'on vous aime.»
- </p>
- <p>
- «Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me
- laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des mains
- de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand transport
- que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet état, sans
- pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force de me lever.
- Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint avertir Madame
- qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où Monsieur alloit
- venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me sentois en un abattement
- si grand, que je serois mal sorti d'une conversation plus longue. Elle ne
- me donna pas le temps de dire un mot, et, s'étant levée de sa place:
- «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le remets entre les mains; ayez en
- soin, je crois qu'il est malade.» A ces mots elle sortit de la chambre et
- je n'osai la suivre; mais ayant prié Montalais de me donner de l'encre et
- du papier, j'écrivis ce billet:
- </p>
- <p class="ital">
- J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas
- assez de force pour soutenir ma bonne fortune. Ma foiblesse étant un effet
- du respect et de l'étonnement, pardonnez-moi, belle princesse: les joies
- immodérées agitent trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois
- pour un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous m'avez dit,
- vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour ma reconnoissance.
- </p>
- <p>
- «Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement.
- Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu. Je
- vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin de
- cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus toujours
- mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna rendez-vous au
- même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus de joie, parce
- que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y serois moins
- interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut sans doute
- mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais m'eut
- introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame entra peu
- après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien, comte, me
- dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui repartis-je,
- les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée; si Votre Altesse
- m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu bien plus vite.--Il
- est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir mourir à mes pieds, tant
- vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas, lui dis-je, destiné à une
- fin si glorieuse; mais je sais bien que les plus grands princes
- envieroient ma condition présente et que je l'aime mieux que la leur.--Ce
- que vous me dites, reprit-elle, est assez comme je souhaite qu'il soit;
- mais, poursuivit-elle en riant, que ces pensées-là ne vous rejettent pas
- en l'état de l'autre jour, car enfin vous me mîtes dans une peine
- extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné que trop de temps pour me
- préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le bonheur de vous revoir plus
- tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le pourriez croire, dit-elle; si
- vous saviez toutes les précautions que je suis obligée de prendre pour
- cela et tous les soins de Montalais, vous nous en sauriez bon gré à toutes
- deux. Mais dites-moi, tout de bon, avez-vous eu beaucoup d'impatience de
- me revoir? Vous y aviez plus d'intérêt que vous ne pensez, car je suis
- assurément de vos meilleures amies.
- </p>
- <p>
- «À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce que
- je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus le
- plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de
- quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
- semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa
- douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si
- puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille
- caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de moi.
- À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être plus
- contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des mesures pour
- ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec de Vardes que je
- n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois fois la semaine chez
- la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties entre peu de personnes
- pour se divertir, et que là nous aurions le temps plus commode qu'au
- Palais Royal pour ménager nos entretiens particuliers, et sans le
- ministère de personne que de Montalais, en qui elle se confioit
- absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui étoit demeurée dans
- un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit escalier, où je la remerciai
- de tous ses soins.
- </p>
- <p>
- «Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où je
- trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au Palais
- Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable et sur
- le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union inséparable.
- De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que nous travaillons
- de concert à faire en sorte que le Roi quitte La Vallière et qu'il
- s'attache à quelque personne dont nous puissions gouverner l'esprit, car
- celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela nous avons trouvé à propos
- de donner de la jalousie à la Reine par une lettre que nous fîmes il y a
- huit jours, et que j'ai traduite en espagnol. J'ai déguisé mon caractère;
- et étant dans la chambre de la Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai
- glissé cette lettre dans son lit<a id="footnotetag196"
- name="footnotetag196"></a> <a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.
- Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à sa
- maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en françois:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">A la Reine.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de personne que
- de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière est l'objet de son amour et
- de son attachement. C'est un avis que vos serviteurs fidèles donnent à
- Votre Majesté.
- </p>
- <p>
- «On y ajouta:
- </p>
- <p class="ital">
- C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les bras d'une
- autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont la durée ne vous peut
- être glorieuse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a
- href="#footnotetag196"> (retour) </a> Voy. dans ce volume, p. 63.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à de
- Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de découvrir,
- sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas peur, car de
- Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous dit hier qu'il
- avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du Roi des soupçons
- sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable de cela, mais bien
- plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit malfaisante, et madame de
- Navailles, à cause de sa vertu imprudente<a id="footnotetag197"
- name="footnotetag197"></a> <a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.
- Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait toujours semblant d'en
- chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur part, font voir au Roi
- une des plus belles personnes de France, qui est tantôt chez Madame,
- tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre a tout gâté et n'a
- fait que l'attacher plus fortement à La Vallière. Nous le voyons tous les
- jours, car Vardes de son côté est amoureux de la comtesse de Soissons.
- Nous ne nous sommes fait aucune confidence là-dessus; mais à nos façons
- d'agir, nous ne connoissons que trop nos affaires. Cependant je fais ma
- cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai même tâché de me mettre de ses
- parties pour avoir plus d'occasion de lui témoigner quelque complaisance.
- Mais j'ai remarqué qu'il aime à être seul parmi les dames, et je suis bien
- aise qu'il soit de cette humeur. Je lui ai offert de négocier auprès de
- madame d'Olonne pour lui, et il l'a trouvée belle et aimable deux ou trois
- fois. Je l'ai vu presque résolu en cette affaire; mais il craint tout, il
- ne peut se résoudre à rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler
- franchement, je ne crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point
- rebuté, je lui en ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne
- un amusement. Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre
- chose l'arrête, me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne
- suis pas heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser
- en bonne fortune.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a
- href="#footnotetag197"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux
- détails que nous avons déjà donnés sur l'éloignement de madame de
- Navailles, ajoutons que la comtesse de Soissons avoit de fortes raisons
- pour chercher à l'écarter. Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et
- madame de Soissons surintendante de la maison de la reine; leurs
- fonctions, très mal définies, avoient été réglées par le Roi lui-même,
- au grand mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de
- Sa Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter
- à la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la
- décision prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être
- mécontente. Poussé par elle, son mari provoqua même M. de
- Navailles.--Sur toutes ces intrigues, Voy. <i>Mém. de Mottev., anno 1661</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- --J'avoue, lui dis-je<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> <a
- href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, que votre bonheur est
- si grand que j'en tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes
- que ce sera un miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une
- issue favorable: vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de
- deux emportements où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque
- sage conduite que vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous
- quitte point. Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit
- pas assez de votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un
- prince de qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous
- conseille, comme un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à
- tous les desseins que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous
- étiez amant, reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus,
- je vous dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que
- les objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a
- fait souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir
- dans cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont
- fait comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos
- amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces
- que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de
- plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
- nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
- saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et
- l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
- vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne
- serez plus si sévère à vos amis; adieu.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a
- href="#footnotetag198"> (retour) </a> On peut avoir oublié que, pendant
- tout le long récit qui précède, Manicamp a laissé la parole au comte de
- Guiche; il parle maintenant en son nom.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez grande
- sur tout ce qu'il venoit de me dire.
- </p>
- <p>
- «Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre
- inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à ses
- intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de
- parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se
- retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
- enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la
- cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on disoit,
- je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de prendre
- garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la vigilance
- et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de toutes
- choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles visions dans la
- tête sur des fondements imaginaires, que jusques à l'heure qu'il me
- parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il négligea si bien ce
- que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, que Monsieur en prit
- de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour s'éclaircir. La cour est
- toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour acquérir la confiance de
- leur maître, lui troublent son repos par des rapports, et qui, pour lui
- persuader leur fidélité, lui diroient les choses les plus affligeantes.
- Telle fut la destinée de Monsieur, qui trouva des gens qui tournèrent ses
- soupçons en certitude, et qui traversèrent tellement l'esprit de ce jeune
- prince (encore novice en telle matière), qu'il oublia sa naissance, son
- courage, son pouvoir, et toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les
- premières atteintes de ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre
- au Roi de l'insolence du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il
- avoit pu apprendre de ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il
- chassât d'auprès de Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter
- de tels commerces. Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui
- exprimoit sa jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins
- devoient plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité
- du comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit
- des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
- respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
- impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il
- falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
- qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes qui
- pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de l'ombrage
- facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement l'esprit de Madame
- sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui, tout éclairée qu'elle
- étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites façons libres, mais
- innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans l'extérieur, et qu'en étant
- avertie à propos, elle n'y tomberoit plus assurément. Enfin le Roi
- n'oublia rien de ce qui pût adoucir le ressentiment de son frère, et lui
- rassurer l'esprit sur un sujet si délicat.
- </p>
- <p>
- «Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce qu'on
- venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez Madame,
- qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles qu'elle
- aimoit.
- </p>
- <p>
- «Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il le
- vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal, votre
- fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage; si je
- n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au ressentiment
- de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le en Pologne faire
- la guerre jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
- <a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>; et afin que la
- cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
- congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère<a id="footnotetag200"
- name="footnotetag200"></a> <a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.
- Le maréchal remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser
- son fils, et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit
- encore au lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons,
- quand son père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se
- doutant bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a
- href="#footnotetag199"> (retour) </a> Jean-Casimir, roi de Pologne,
- avoit épousé Marie de Gonzague, sœur de la princesse Palatine. Cette
- alliance du roi avec une princesse françoise explique pourquoi la France
- soutint Jean Casimir tant contre les Moscovites que contre sa propre
- armée, qui s'étoit tournée contre lui avec Lubomirski. Jean Casimir,
- soutenu par l'énergie de sa vaillante femme, ressaisit son autorité.
- Après la mort de sa femme, il abdiqua et se retira en France, où il
- mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On voit son tombeau dans
- l'église de ce nom.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a
- href="#footnotetag200"> (retour) </a> Le comte de Louvigny, depuis comte
- de Guiche et duc de Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage
- du Rhin en 1672.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
- vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
- prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des autres.
- Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli cavalier et
- surtout fort prudent, vous avez fait votre cour admirablement. Le Roi
- vient de me dire qu'il connoît votre mérite et qu'il veut vous
- récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à aller voir si le Roi
- de Pologne voudra bien vous recevoir pour volontaire dans son armée. Un
- homme de cervelle comme vous n'est pas tout à fait indigne d'un tel
- emploi. Vous vous y prenez de bonne manière pour établir votre fortune;
- vous vous imaginez que ces sortes de galanteries vous feront grand
- seigneur.» Il lui dit cent autres choses, sans que le comte eût la force
- de l'interrompre, tant il étoit étourdi d'un voyage qu'il croyoit
- inévitable; et après que son père, d'un air un peu plus sérieux, lui eut
- fait entendre la volonté du Roi, il le laissa en repos, s'il y en avoit
- pour un homme qu'on alloit arracher à lui-même, et qui s'imaginoit déjà
- par avance tout ce qu'il alloit souffrir.
- </p>
- <p>
- «La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
- malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans
- remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla
- chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir bientôt,
- il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer ses
- réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en
- toutes choses<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> <a
- href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Je le trouvai chez
- lui, où il parut plus résolu. Il me conta ce qu'il venoit d'établir avec
- Vardes, n'ayant pas jugé à propos de me charger de cela, parceque j'étois
- trop connu pour être son ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que
- moi chez Madame.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a
- href="#footnotetag201"> (retour) </a> Le récit de madame de Motteville
- diffère de celui-ci; nous croyons plus volontiers des mémoires signés
- qu'un pamphlet anonyme. Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré
- sa disgrâce, avoit pu emporter toute la correspondance du comte de
- Guiche et de Madame, que celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été
- l'ami du comte de Guiche, et, par la comtesse de Soissons, il étoit
- entré dans la confidence de Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de
- l'exilé, et même depuis son retour, sous le nom d'ami, il le voulut
- perdre auprès de cette jeune princesse, et qu'ayant fait dessein de la
- tenir attachée à lui par la crainte des maux qu'il pourroit lui faire,
- il lui conseilla de retirer ses lettres et celles du comte de Guiche des
- mains de Montalais. Je sçais avec certitude que Madame, ne connoissant
- point la malice de ce conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un
- billet pour les demander à celle qui les avoit; que, quand il s'en vit
- possesseur, il eut la perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout
- ce qu'elle put pour l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse,
- outrée de sa trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi
- à la comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui
- pour lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de
- Guiche et Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit
- naître la jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (<i>Mém. de
- Mottev.</i>, année 1665.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné,
- lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier, répondit-il,
- j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je n'ai trouvé que
- deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y a quinze jours
- d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut souvenir qu'on y dit
- que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai avec un peu trop de
- chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit le maître pouvoit
- assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles avec une certaine
- joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des gens de sang-froid,
- et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car nous étions tous assez
- échauffés de vin. Il me souvient pourtant que vous me marchâtes sur le
- pied. L'autre chose dont je me doute est plus dangereuse. Nous avions
- remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne manquoit jamais de tremper
- presque toute sa main dans l'eau bénite qui est dans la chapelle du
- Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir après s'en être mis au
- visage. Cela nous servit à lui faire une malice pour nous venger de sa
- mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une partie de promenade le jour
- auparavant. Nous prîmes notre temps un matin qu'il étoit à Saint-Cloud,
- pour ne revenir que le soir. Ce même matin je me trouvai à la messe dans
- la chapelle du Palais-Royal, et, après que tout le monde se fut retiré,
- étant demeuré seul avec Madame et Montalais, comme si nous eussions eu
- quelque chose à nous dire<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
- <a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, elles sortirent
- toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille pleine d'encre et
- un paquet de noir à noircir et le jetai dans le bénitier, en sorte que le
- lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la messe, après que tout le
- monde se fut retiré, il ne manqua pas, en prenant de l'eau bénite, de se
- noircir toute la main et le front. Cela passa assez doucement, parcequ'on
- ne pouvoit soupçonner qui avoit fait cette malice. Son visage ressembloit
- quasi à un ramoneur de cheminée. Ces deux actions ne me rendent pas
- beaucoup coupable, puisque la première n'a pu être observée, et que la
- seconde n'est sue que de Madame et de moi. Cependant, me dit-il, il faut
- que je m'apprête à suivre les ordres du Roi avec constance, et je suis
- bien obligé à sa bonté de donner lui-même une honnête couleur à mon exil,
- de le faire passer pour une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter
- l'oisiveté. C'est où les gens de courage sont réduits en France depuis
- qu'il a plu à Sa Majesté de donner la paix à son royaume, et que moi-même
- je l'ai prié de m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses
- volontés ne me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver.
- L'amitié qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien
- fondé à me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux
- état, et la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage
- propice que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver
- du jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
- maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira de
- tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
- serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis
- malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a
- condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre<a id="footnotetag203"
- name="footnotetag203"></a> <a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a
- href="#footnotetag202"> (retour) </a> Dans les éditions imprimées, après
- ce mot on trouve: «Nous exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit
- est inachevé; nous avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du
- temps qui nous a été communiqué.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a
- href="#footnotetag203"> (retour) </a> Depuis cet alinéa, rien n'indique
- plus que le récit soit continué par Manicamp, et bientôt même le nom de
- Manicamp est prononcé, ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui,
- l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches
- pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
- son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal prit
- l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et celui
- de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon fils que je
- vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait. Il avoit
- quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais il croyoit
- se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose qui pût faire
- changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par ma bouche son
- passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il exécute.»
- </p>
- <p>
- Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être
- sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié au
- point où son insolence est montée. À votre considération et des services
- que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de Guiche,
- ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie point que je
- ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos passe-ports, pour donner
- ordre à votre équipage et à vos affaires, allez à Meaux, où vous recevrez
- mes ordres. Faites par vos actions que je vous puisse voir un jour le plus
- sage de ma cour.»
- </p>
- <p>
- Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez
- vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
- que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
- succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte
- fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux qu'il
- pouvoit.
- </p>
- <p>
- Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
- dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il en
- venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son inclination.
- Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de fidélité. Le marquis se
- chargea d'assurer Madame de la constance du comte, qui ne faisoit que
- bénir et louer la cause de ses peines, et qui n'accusoit enfin que sa
- mauvaise fortune de toutes ses traverses.
- </p>
- <p>
- Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses
- extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui
- Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
- supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement, elle
- balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit quelqu'un.
- Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle vouloit
- assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par Collogon<a
- id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> <a href="#footnote204"><sup
- class="sml">204</sup></a>.
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de Madame au Comte de Guiche.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent beaucoup de
- protestations; mais je m'y suis obligée puisque vous souffrez pour moy.
- Vos peines sont grandes; je sais que vous m'aimez. Je ne vous déclare
- point les miennes de peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé
- de mon amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra rendre plus
- heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je souhaite avec passion.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a
- href="#footnotetag204"> (retour) </a> Mademoiselle de Coëtlogon,
- Louise-Philippe, qui épousa Louis d'Oger, comte de Cavoye, grand
- maréchal de la maison du Roi, dont elle resta veuve. Madame de Sévigné a
- parlé plusieurs fois de son frère, le marquis de Coëtlogon, et de
- l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641, elle mourut le 31 mars 1729,
- âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui nous occupe, fille d'honneur
- de la jeune Reine.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes,
- lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
- s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
- lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de son
- éloignement.
- </p>
- <p>
- Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre
- espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que
- le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses
- conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses
- l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit,
- trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle
- avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de
- savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à Votre
- Altesse<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> <a
- href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a
- href="#footnotetag205"> (retour) </a> La version donnée dans l'<i>Histoire
- de l'amour feinte du Roi pour Madame</i> (voy. plus haut) diffère de
- celle-ci et paroît être la vraie.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
- j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous
- faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
- La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui
- demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
- assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
- auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa
- cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre.
- </p>
- <p>
- «Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de Fiesque
- me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous fîmes à Sa
- Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit bien entendu ce
- qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à rire et me dit que
- cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il ne laissoit pas de
- l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai qu'elle est digne du cœur
- d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle prise votre entretien, elle
- danse à merveille<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> <a
- href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, elle aime la musique
- et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre
- fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut
- tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa vie.
- Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle étoit de
- la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le progrès jusques
- ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour La Vallière.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a
- href="#footnotetag206"> (retour) </a> On voit souvent mademoiselle de La
- Vallière figurer dans les ballets du temps; toute boîteuse qu'elle
- étoit, elle dansoit parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé
- à Fontainebleau en 1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des
- Arts, en 1663, une bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le
- ballet des Muses. Dans le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour
- mademoiselle de la Vallière:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle;
- </p>
- <p class="i16">
- Pour elle cependant qui s'ose déclarer?
- </p>
- <p class="i16">
- La presse n'est pas grande à soupirer pour elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
- </p>
- <p class="i16">
- Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage?
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien;
- </p>
- <p class="i16">
- Et je ne pense pas que dans tout le village
- </p>
- <p class="i16">
- Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- Mais cette particularité<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
- <a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a> ne fut pas si
- secrète qu'elle ne fût sue. Le Roi ordonna au comte de Soissons de se
- retirer en son gouvernement de Brie et de Champagne, et le marquis de
- Vardes, allant à Pézénas, dont il étoit gouverneur, fut arrêté à
- Pierre-Encize. Cependant le comte de Guiche étoit en Pologne, où il
- signala fort son courage et s'exerça à l'amour autant qu'il put. Il étoit
- infiniment considéré à la cour polonoise, où il fit beaucoup de
- connoissances. La guerre des Turcs contre l'empereur obligea le Roi de
- France de désirer que sa jeune noblesse allât, avec les secours qu'il
- donnoit, servir de volontaires dans cette guerre si importante à toute
- l'Europe.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a
- href="#footnotetag207"> (retour) </a> Cette particularité, c'est-à-dire
- l'histoire de la lettre espagnole, fut révélée au Roi dans les
- circonstances suivantes: Après le passage que nous avons cité plus haut,
- de madame de Motteville, l'auteur ajoute: «La comtesse de Soissons, qui
- prétendoit avoir sujet de se plaindre de Madame, la menaça de dire au
- Roi tout ce qu'elle disoit avoir été fait par elle et par le comte de
- Guiche contre lui. Mais Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut
- comme forcée de la prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La
- comtesse de Soissons, de son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit
- aussi que le comte de Guiche, outre cette lettre que Madame avoit
- avouée, en avoit écrit d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron,
- parloit de lui d'un manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce
- qu'il pouvoit pour obliger cette princesse à conseiller au roi
- d'Angleterre, son frère, de ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces
- choses furent amplement éclaircies par ce grand prince. Il en voulut
- même des déclarations par écrit de la propre main du comte de Guiche,
- qui en dénia une partie, et avoua la lettre écrite par Vardes et mise en
- espagnol par lui.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, année 1665.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et
- des brigues que le maréchal son père et le chancelier<a id="footnotetag208"
- name="footnotetag208"></a> <a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>,
- aïeul de sa femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il
- consentit qu'il revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit
- regret de lui avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur
- même lui témoigna de l'amitié<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
- <a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. Il ne tarda guère à
- renouveler ses anciennes amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda
- pour Madame de certaines mesures qui furent assez cachées et assez
- secrètes. Il s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre<a
- id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> <a href="#footnote210"><sup
- class="sml">210</sup></a>, et sa conduite étoit si adroite que Monsieur
- n'en prenoit aucun ombrage. Au contraire, il lui faisoit confidence de ses
- aventures amoureuses.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a
- href="#footnotetag208"> (retour) </a> Le chancelier Seguier, père de
- Charlotte Seguier, qui, de son mariage avec Maximilien-François, duc de
- Sully, eut une fille, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du
- comte de Guiche.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a
- href="#footnotetag209"> (retour) </a> «Le comte de Guiche revint donc en
- France et alla trouver le Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le
- reçut favorablement; et Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire
- avec quelque froideur. Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir
- observer les ordres qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où
- seroit Madame) avec exactitude. Monsieur crut être obéi... (<i>Mém. de
- Mottev.</i>, <i>anno 1665</i>.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a
- href="#footnotetag210"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 64.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce mystère.
- Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé chez la
- Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne pas sortir.
- Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite exprès, ne manqua
- pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le fut pas longtemps; ils
- passèrent bien des heures sans ennui. Mais après le souper, Monsieur
- revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne l'attendoit. Mais
- Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit toujours sur les ailes
- pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas troubler les plaisirs de ces
- amants. Elle entendit Monsieur qui venoit et vint le dite à Madame, qui
- dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel moyen de vous sauver? Passez dans
- cette cheminée qui ferme à deux volets, et essayez de vous empêcher de
- tousser et de cracher. Le pauvre amant n'eut pas le loisir de songer
- davantage et s'y enferma dans le moment que Monsieur entroit. Après divers
- entretiens, il eut envie de manger une orange de Portugal qui étoit sur le
- manteau de la cheminée. Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez
- juger quelle devoit être l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des
- deux pouvoit avoir l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le
- dedans de cette orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et
- comme il avoit la main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon
- prince, ne jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime
- de l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
- l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement.
- Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder<a id="footnotetag211"
- name="footnotetag211"></a> <a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>
- de la sorte, et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher
- de lui dire cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien
- dorénavant se tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de
- quelque chose bien funeste.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a
- href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Hasarder</i> pour <i>se
- hasarder</i>. Quoique ce dernier ait été employé par Maucroix, Furetière
- ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son Dictionnaire. On le trouve dans
- Richelet.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit plus
- qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien à dire
- contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de son
- fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain, le
- maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui maltraita
- fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant moi et ne
- revenez en France de votre vie sans mon mandement<a id="footnotetag212"
- name="footnotetag212"></a> <a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a
- href="#footnotetag212"> (retour) </a> Ce fut alors que le comte de
- Guiche se retira en Hollande. Il y rédigea des mémoires sur les
- événements dont il fut témoin depuis le mois de mai 1665 jusqu'en 1667,
- et auxquels même il prit une part active pendant la guerre navale que
- soutinrent les Provinces-Unies, aidées de la France, contre
- l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la charge de vice-roi
- de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit la survivance. Après
- la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint à la Cour. Sa
- fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement signalés par
- madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans leurs
- Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la <i>Notice</i>
- qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p. 279-288). Le
- comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol in-12, Utrecht,
- 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les termina en 1669 (t. 2,
- p. 35).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de
- l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.
- </p>
- <p>
- Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
- ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en
- témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être
- sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible d'amour,
- et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une personne de son
- inclination et de sa naissance, Monsieur ne la satisfaisant pas, elle veut
- toujours avoir quelques suffragants. Mais la grandeur de son rang et les
- disgrâces du comte de Guiche rebutent les plus entreprenants et les plus
- hardis. Néanmoins, comme la témérité est souvent la cause du bonheur de
- ceux qui se hasardent, il se présenta sur les rangs un amant de meilleur
- appétit que de belle taille, qui fut atteint des beaux yeux de cette
- princesse. Il eut de la peine à cacher son feu, mais, comme il étoit trop
- grand, Madame ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Il lui fit une
- déclaration en peu de mots qu'il étoit résolu de l'aimer, malgré l'exemple
- du comte de Guiche et tous les dangers où il pouvoit tomber. Elle lui
- répondit: «Je sais que vous êtes d'une race à ne vous pas rendre pour des
- défenses et que les accidents ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de
- Boutteville votre père<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> <a
- href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a
- href="#footnotetag213"> (retour) </a> Il étoit fils de François de
- Montmorency, comte de Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627,
- avec Fr. de Rosmadec, comte des Chapelles, pour s'être battu en duel
- contre le marquis de Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans
- un des nombreux duels qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit
- déjà tué le comte de Thorigny (1626). De son mariage avec
- Élisabeth-Angélique de Vienne il avoit eu deux filles et un fils. Sa
- fille aînée épousa le marquis d'Etampes de Valençay; la seconde fut la
- galante duchesse de Châtillon. Quand il mourut, sa femme étoit enceinte
- d'un enfant qui, né le 8 janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de
- Montmorency; il fut pair et maréchal de France, et, sous le nom de
- maréchal de Luxembourg, il signala fréquemment son courage et ses
- talents militaires à la fin du règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis
- 1661 avec Catherine de Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg.
- Desormeaux (<i>Hist. du maréchal de Luxembourg</i>), dans son Histoire
- de la maison de Montmorency, t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit
- songé à se l'attacher par une alliance.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et
- qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg<a id="footnotetag214"
- name="footnotetag214"></a> <a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.
- Comme le cavalier se vit si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas
- un moment de la visiter avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit
- avoir pour plaire à l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six
- mois sans être sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien
- découvrir. Il avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour
- Monsieur survint brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle
- contemploit un petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre
- une lettre de la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma
- Madame seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit
- désormais toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il
- pourroit s'exposer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a
- href="#footnotetag214"> (retour) </a> «Le maréchal de Luxembourg n'avoit
- pas une figure heureuse et brillante: il étoit d'une taille contrefaite;
- de longs et épais sourcils venoient se joindre sur ses paupières et lui
- rendoient la physionomie austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p.
- 411-412.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
- pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière
- que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
- l'exila tout aussitôt.
- </p>
- <p>
- Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
- de gens qui voient cette princesse.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco05.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- LETTRE<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> <a
- href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>.
- </h3>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a
- href="#footnotetag215"> (retour) </a> Cette lettre est celle dont il a
- été parlé ci-dessus, p. 78-79.
- </p>
- </blockquote>
- <div class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>près avoir
- vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever ma vie dans
- la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a
- pour le moins rien à craindre.
- </p>
- <p>
- Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
- avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
- nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de
- l'ambition au désir de notre repos.
- </p>
- <p>
- Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des
- volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à être
- sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont
- autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en
- leurs personnes par des avantages particuliers<a id="footnotetag216"
- name="footnotetag216"></a> <a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>;
- on n'y voit point de différence odieuse, par des priviléges dont
- l'égalité soit blessée; on n'y voit point de factieuses grandeurs qui
- gênent notre liberté sans faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui
- gouvernent nous mettent en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir
- le chagrin, par les respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent
- beaucoup; moins encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus
- ils sont impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et
- toute sorte de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une
- fortune égale. Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est
- jamais dure si les lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que
- vous ne soyez coupable.
- </p>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a
- href="#footnotetag216"> (retour) </a> Il suffit, pour se convaincre de
- la vérité de cette observation, de lire, dans les Mémoires du comte de
- Guiche (2 vol. in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les
- portraits qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point
- que le pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu
- distingués.»
- </p>
- </blockquote>
- <p class="ital">
- Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles
- regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les tirent,
- comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun la
- consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas
- s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un
- véritable amour-propre.
- </p>
- <p class="ital">
- C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y
- avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa
- suffisance que son désintéressement et sa fermeté<a id="footnotetag217"
- name="footnotetag217"></a> <a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.
- Les choses spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la
- différence de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas
- la moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
- voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la
- compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais il
- n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous
- voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
- affaires que de délicatesse dans les conversations.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a
- href="#footnotetag217"> (retour) </a> Jean de Witt. Le comte de Guiche
- parle de lui avec moins d'enthousiasme dans ses Mémoires.
- </p>
- </blockquote>
- <p class="ital">
- Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
- mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement
- d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce
- n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
- dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre à
- inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne mine, le
- procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
- satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur
- sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
- façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie quasi
- généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de continence,
- qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À la vérité on ne
- trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on leur laisse employer
- bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur procurer des époux.
- Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par un mariage heureux;
- quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine espérance d'une
- condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais. Les longs amusemens
- ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au dessein d'une infidélité
- méditée. On se dégoûte avec le temps, et un dégoût pour la maîtresse
- prévient la résolution bien formée d'en faire une femme. Ainsi, dans la
- crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se retirer quand on ne peut pas
- conclure; et, moitié par habitude, moitié par un honneur qu'on se fait
- d'être constant, en entretient plusieurs ans le misérable reste d'une
- passion usée. Quelques exemples de cette nature font faire de sérieuses
- réflexions aux plus jeunes filles, qui regardent le mariage comme une
- aventure, et leur naturelle condition comme le veritable état où elles
- doivent demeurer. Pour les femmes, s'étant données une fois, elles croient
- avoir perdu toute disposition d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre
- chose que la simplicité du devoir. Elles se feroient conscience de se
- garder la liberté des affections, que les plus prudes se réservent
- ailleurs séparées de leur engagement, et sans aucun égard à leur
- dépendance. Ici tout paroît infidélité, et l'infidélité, qui fait le
- mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette
- bonne nation, fort sage dans la conduite du gouvernement, peu savante dans
- les plaisirs délicats et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité
- de leurs femmes d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la
- coutume, affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de
- tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de
- très méchant naturel.
- </p>
- <p class="ital">
- Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien démêler
- toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien plus doux
- de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que j'ai été pour
- ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, il se forme
- quelque disposition à la tendresse, ou du moins un éloignement de
- l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, qui font les
- plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la raison s'il nous ôte
- les sentimens agréables et nous tient en des inutilités ennuyeuses au lieu
- d'établir un véritable repos!
- </p>
- <p class="ital">
- Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les
- voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et les
- raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne de la
- grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus agréable
- que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez assez de
- maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois et d'allées
- pour former une solitude délicieuse aux heures particulières. On y trouve
- l'innocence des plaisirs des champs en public, et tout ce que la foule des
- villes les plus peuplées nous sauroit fournir. Les maisons sont plus
- libres qu'en France, aux heures destinées à la société; plus réservées
- qu'en Italie, lorsqu'une régularité trop exacte fait retirer les étrangers
- et remet la famille dans un domestique étroit.
- </p>
- <p class="ital">
- Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par un
- mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois que
- manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head02.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- LE PERROQUET
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADEMOISELLE.
- </h3>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous devez sans
- doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque temps on parla de
- marier M. le comte de Saint-Paul<a id="footnotetag218"
- name="footnotetag218"></a> <a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>
- à Son Altesse royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à
- plusieurs personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de
- pareilles rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme
- plus savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
- hardiment.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a
- href="#footnotetag218"> (retour) </a> Fils de madame de Longueville.
- Mademoiselle de Montpensier parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet
- de mariage:
- </p>
- <p>
- «... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de
- grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que
- M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
- Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait
- quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
- vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
- l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas
- consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de
- Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
- voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit
- royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui
- répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes,
- qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
- rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville
- pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une
- alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de
- Montpensier.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain lieu
- de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je sais
- bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun<a id="footnotetag219"
- name="footnotetag219"></a> <a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>,
- comme vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps
- conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
- après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son Altesse
- royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de Lauzun, et lui
- dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et d'où vient qu'un
- homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une occasion si belle et si
- noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne mérite pas bien que vous y
- songiez? Vous pourriez bien plus mal employer votre temps.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a
- href="#footnotetag219"> (retour) </a> Voy., sur M. de Lauzun, une note
- de M. Boiteau dans le 1er volume de l'<i>Histoire amoureuse</i>, p. 132
- et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
- moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après
- avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui
- lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah!
- monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même
- pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule
- pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
- dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
- faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la fortune?
- Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car nous savons
- que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous souffre et
- qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, quel mal y
- auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un peu?--Ah! répondit
- M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y penser. La réponse que
- je suis obligé de faire à vos discours obligeants me met à la torture,
- tant je vois d'impossibilité à ce que vous me dites.--Vous y songerez si
- vous voulez, s'écria alors toute la compagnie; nous sommes tous de vos
- amis, et nous vous le conseillons, parcequ'ayant eu tant d'esprit et de
- conduite que vous en avez et possédant l'oreille avec les bonnes grâces de
- votre Roi comme vous faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous
- nous croyez; c'est pour vous, et nous aurions tous la dernière joie<a
- id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> <a href="#footnote220"><sup
- class="sml">220</sup></a> si vous pouviez réussir, et vous n'agirez pas
- sagement si vous ne nous croyez.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a
- href="#footnotetag220"> (retour) </a> Le mot <i>dernier</i>, employé en
- ce sens, avoit été introduit par les Précieuses. Voy. notre édition du
- Dictionnaire des Précieuses (<i>Bibl. elzev.</i>); Paris, Jannet, 2 vol
- in-16, t. 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et s'en
- étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus apparentes,
- cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement nous aimons ce
- qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette pas de le
- témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la rejetons avec
- ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus l'esprit de l'homme
- est capable de connoître la valeur et le mérite d'une chose qu'on lui
- propose pour son avancement, plus il sent enflammer son désir à la
- possession.
- </p>
- <p>
- M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses amis,
- où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui avoit fait
- sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit rejeté comme
- fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut un peu moins
- rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, et au dessus du
- commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il y voyoit à la
- vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui paroissoit
- difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que la plus grande
- gloire est attachée principalement aux plus grands obstacles. Il voyoit
- d'un côté une des plus grandes princesses de l'univers, qui avoit méprisé
- un grand nombre de rois et de souverains<a id="footnotetag221"
- name="footnotetag221"></a> <a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>,
- comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un cœur digne d'elle. Il
- trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus fière et le courage le plus
- grand et le plus élevé qu'on pût imaginer. N'importe, il passa par-dessus
- toutes ces considérations, après les avoir mûrement pesées pendant un
- mois; et après avoir très souvent perdu le repos pour s'appliquer
- entièrement au grand projet qu'il avoit déjà fait, il fit ce que faisoient
- ces fameux courages de l'antiquité, lesquels n'entreprenoient jamais que
- ce qui paroissoit presque impossible, ou du moins très difficile; et c'est
- par là que plusieurs se sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un
- tombeau de gloire. Enfin, après avoir repassé mille fois une infinité de
- pensées qui lui venoient en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion
- au prix inestimable que lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez
- heureux de pouvoir réussir, son grand cœur fait un puissant effort et
- prend dès ce moment une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit
- projeté, voyant bien que s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit
- de sa vie, et qu'il ne trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever
- et établir plus heureusement sa fortune.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a
- href="#footnotetag221"> (retour) </a> La liste est longue des partis
- proposés à Mademoiselle et refusés par elle: la complaisance avec
- laquelle ses <i>Mémoires</i> énumèrent tour à tour tant de soupirants
- rappelle assez la fable du héron et se termine de même.
- </p>
- <p>
- D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
- est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette
- ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui
- attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
- la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère
- du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà
- refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
- Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces
- persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors
- préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son
- âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
- duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat
- obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau
- Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de
- madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses
- hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès
- auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
- longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
- plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de
- respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses d'esprit
- capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand esprit
- goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les
- distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle prenoit
- grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application merveilleuse; de
- manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son jeu que couvert et à
- l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de nouvelles matières et de
- nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui faisoit découvrir la façon
- obligeante avec laquelle il étoit écouté de la princesse, et lui
- fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir qu'elle témoignoit y
- prendre.
- </p>
- <p>
- Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon
- d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien reçu,
- mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit quelque
- bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa générosité. Ainsi il
- n'avoit pas un grand fondement en ses espérances. D'ailleurs la grande
- disproportion qu'il y avoit entre cette princesse et lui le mettoit au
- désespoir; aussi c'étoit son plus grand obstacle<a id="footnotetag222"
- name="footnotetag222"></a> <a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>.
- Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps s'étoit passé de cette
- façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il étoit temps de commencer
- son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir une leçon bien faite à ceux
- qui veulent se faire souffrir auprès d'une maîtresse; c'est qu'il faut
- surtout étudier à se faire à son humeur: voilà le seul et véritable chemin
- par où l'on peut sûrement s'insinuer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a
- href="#footnotetag222"> (retour) </a> Lauzun n'étoit pas encore
- lieutenant général; il avoit cédé sa charge de colonel général des
- dragons et n'avoit que celle de capitaine des gardes du corps. Il
- n'obtint que plus tard ses autres emplois et dignités.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou
- s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours pour
- cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui seul. Que
- fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette princesse;
- il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin, ayant
- remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux esprits, et
- que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle étoit
- curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus aisée pour
- arriver à sa fin.
- </p>
- <p>
- Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours, comme
- à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit médité,
- il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et, parlant des
- affaires de la cour les moins communes: «Eh bien! Mademoiselle, lui
- dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours particulière<a
- id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> <a href="#footnote223"><sup
- class="sml">223</sup></a> et ne jamais faire de commerce avec la Cour?
- Est-il possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui
- vous puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des
- quatre coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du
- Louvre, et pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison
- royale, qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait
- dans l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
- cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
- pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
- Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de
- chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je
- veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous
- pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où
- Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
- répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me faire
- part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, à Dieu
- ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre Altesse
- Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de votre rang
- pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la liberté de vous
- dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute ma vie, et que je
- sens augmenter à tous moments, pour le service de Votre Altesse Royale.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a
- href="#footnotetag223"> (retour) </a> C'est-à-dire vivre à l'écart, agir
- <i>en son particulier</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne
- puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois
- assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose<a id="footnotetag224"
- name="footnotetag224"></a> <a href="#footnote224"><sup class="sml">xxx</sup></a>,
- ma vie seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant
- il est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts
- de Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle,
- vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je souhoiterois
- être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais comme mes
- sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où nous
- sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour pouvoir
- dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je conserverai toute
- ma vie le souvenir de vos bons et généreux souhaits.--Ce n'est pas, dit M.
- de Lauzun, une reconnoissance intéressée du côté des biens de la fortune
- qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; votre royale personne en est le
- seul motif, et la cause m'en paroît si glorieuse et si juste que je serai
- toujours prêt à toutes sortes d'événements pour tenir ma parole.--Mais,
- monsieur de Lauzun, reprit Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour
- vous, après une si noble et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit
- qu'un gentilhomme aura, par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma
- qualité dans l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce,
- contentez-vous de ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et
- attendez du temps et de la fortune quelque chose de mieux, et vous
- souvenez surtout de votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en
- souviendrai.--Non certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun,
- je ne l'oublierai pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de
- m'en demander des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter
- ce que j'ai une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je
- vais dès à présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez,
- Mademoiselle, que je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de
- mon Roi, et qu'il se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des
- premiers, de façon, Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de
- votre confidence, vous instruire de tout. Je ne vous parle point de
- secret: Votre Altesse Royale n'a jamais manqué de prudence dans les
- occasions les plus pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus.
- Enfin, Mademoiselle, vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage
- si vous voulez témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa
- table, et la première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous
- posséder. Vous êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne
- manquera pas à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre
- mérite. Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut
- compter là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée;
- et je vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un
- moment où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera
- possible, soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre
- Altesse Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a
- href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Contribuer quelque chose</i>,
- et non: <i>en quelque chose</i>.--La locution usitée au XVIIe siècle
- étoit calquée sur le latin: <i>aliquid contribuere</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun qu'une
- belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des secrets, de
- confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la corde du
- mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et celui qui
- les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne put résister
- à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon qu'ayant écouté
- fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit tant de plaisir
- qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la flattoit si
- agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte de Lauzun fut
- en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il donc faire? Je
- suis prête à faire ce que vous me dites; mais le moyen?--C'est,
- Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut qu'auparavant vous fassiez
- une confidence<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> <a
- href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a> particulière avec
- quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua
- Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
- assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
- Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je serois
- fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me sacrifierois
- plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que Votre Altesse
- Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit assurée de n'ignorer
- pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le cabinet du Roi, soit
- qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de Lauzun, dit
- Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque vous dites
- qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai ma pensée
- fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais aussi il peut
- bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me fourbe, il en sera
- tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en galant homme, il sera
- mieux récompensé qu'il n'ose peut-être espérer.--Quoi! Mademoiselle,
- répartit M. de Lauzun, après la charmante parole que Votre Altesse Royale
- vient de prononcer, se trouveroit-il bien un courage assez lâche pour
- manquer à son devoir? Ah! cela ne se peut, Mademoiselle, et le ciel est
- trop juste pour permettre une si noire injustice. Que si par un malheureux
- hasard cela arrivoit, la grâce que je demande dès à présent à Votre
- Altesse Royale, c'est qu'elle me permette d'espérer de servir d'instrument
- pour punir un si horrible crime, ou de demeurer dans une si glorieuse
- entreprise.--Eh bien, vous serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun,
- dit Mademoiselle, si cela est capable de vous satisfaire, et vous seul
- punirez ce coupable, du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas
- avoir lieu de révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de
- mon rang à qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
- Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun, ou
- j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon confident,
- vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou allié, enfin
- quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que feriez-vous en cette
- rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes choses, afin que vous
- ne prétendiez point de surprise.--Ah! Mademoiselle, Votre Altesse Royale
- fait tort à mon courage, s'il m'est permis de lui parler ainsi avec tout
- le respect que je lui dois, et mon devoir m'est plus cher que parents et
- amis, de même que la vie ne m'est rien en comparaison de mon honneur. Mais
- enfin, Mademoiselle, continua notre incomparable comte, ne m'est-il point
- permis de demander quel est cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse
- Royale semblé avoir pris plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée
- nombreuse à combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez
- en tête, si l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit
- en apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point
- à m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
- vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant assurée,
- dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus d'une fois, et
- peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir de tout ce que
- vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir, Mademoiselle! répondit M.
- de Lauzun; toute la terre ni la mort même n'est pas capable de me faire
- dédire, et quand toutes les puissances s'armeroient pour ma perte, je les
- verrois venir avec un courage intrépide, sans rien diminuer de mon
- généreux dessein.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a
- href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Faire confidence avec quelqu'un</i>,
- c'étoit <i>mettre sa confiance en quelqu'un</i>.--Nous disons encore
- maintenant, avec un semblable emploi du mot <i>confidence</i>: Il est en
- grande <i>confidence</i> avec M. N.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à deux
- choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si noir
- que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux pour en
- être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me confier; je
- n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux acquitter.
- Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si vous êtes
- disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le comte de
- Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre service.
- Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me préférer à mille
- autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste de ne jamais manquer
- de parole.»
- </p>
- <p>
- Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de Mademoiselle,
- qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son entreprise; enfin il
- pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour une simple tentative;
- aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en point ce qu'il avoit
- promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit pas moins aise de
- s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit donner des nouvelles
- assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle voyoit que cette
- personne s'étoit entièrement attachée à elle, et qu'elle prenoit un soin
- particulier de l'informer de tout ce qu'il y avoit de plus secret. Enfin
- cette princesse étoit dans une joie qu'elle ne pouvoit presque contenir.
- </p>
- <p>
- Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
- poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler ses
- soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son esprit
- pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit toujours
- autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès qui
- l'animoit toujours.
- </p>
- <p>
- Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par hasard
- ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque nouveauté à
- apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté l'escalier qu'ayant
- aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette princesse, il se prépara
- pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour cet effet, ayant
- entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant son miroir, ayant
- la gorge découverte. D'abord il se retira, et il referma la porte, le
- respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. Mademoiselle, qui
- entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, cria assez haut et
- demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et dans le temps qu'on y
- vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur de Lauzun?» La personne
- qui y étoit venue voir lui répondit que oui: «Qu'il entre!» s'écria cette
- princesse par plusieurs fois. Dans ce même temps monsieur de Lauzun étant
- entré et ayant fait une profonde révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé!
- pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous pas sans faire toutes ces cérémonies?
- Quoi! poursuivit cette princesse en souriant, est-ce par la fuite que l'on
- fait sa cour auprès des dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques
- aujourd'hui ce que l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu
- apprendre tout ce que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je
- l'ai oublié depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
- Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de
- Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
- respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je
- prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
- vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
- discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
- Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer que
- trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne me
- point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
- donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement,
- reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse Royale
- me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À l'ouverture
- de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu sitôt fait le
- premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes yeux a été
- votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que jamais mes yeux
- n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de manquer de
- respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la dernière
- précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce soit; aussi,
- Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu, quoique de loin,
- comme un rayon du brillant éclat de votre Royale personne; je veux dire,
- Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les grâces et les beautés
- ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui peut flatter la vue: car,
- quoique vous soyez charmante toujours, la blancheur des lis que vous
- cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge admirable, ce sein de neige<a
- id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> <a href="#footnote226"><sup
- class="sml">226</sup></a>, dont vous n'avez pas pu me dérober la vue, tout
- cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit produit sur moi
- les mêmes effets que sur les plus grands princes du monde; je n'aurois pu
- voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir considérer
- attentivement. Je sais que la considération des belles choses donne du
- plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir n'aboutit
- qu'à la jouissance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> <a
- href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. En un mot, je n'aurois
- jamais pu éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur.
- Hélas! je reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse
- qualité que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls
- d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses<a
- id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> <a href="#footnote228"><sup
- class="sml">228</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a
- href="#footnotetag226"> (retour) </a> Un pareil langage n'a rien
- d'étonnant dans un temps où les poètes, faisant l'éloge des dames, ne
- manquoient jamais de chanter leur sein; où elles-mêmes décrivoient
- volontiers toutes leurs beautés dans leurs portraits.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a
- href="#footnotetag227"> (retour) </a> Il parut au XVIIe siècle tant de
- pièces, élégies, sonnets, etc., sous ce titre de <i>Jouissances</i>, que
- le sieur de La Croix, auteur d'un art poétique, a fait de la <i>Jouissance</i>
- un genre de poésie particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les
- femmes elles-mêmes, et des plus considérées, faisoient des pièces de ce
- genre; il en est jusqu'à dix que je pourrois citer.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a
- href="#footnotetag228"> (retour) </a> C'est ce qui faisoit dire à
- mademoiselle de Montpensier, quand on lui annonça l'arrivée du roi
- d'Angleterre, dont on lui avoit proposé l'alliance: «Je meurs d'envie
- qu'il me dise des douceurs, parceque je ne sais encore ce que c'est;
- personne ne m'en a osé dire.» Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à
- cause de ma qualité, puisque l'on en a dit à des reines de ma
- connoissance; c'est à cause de mon humeur, que l'on connoît bien
- éloignée de la coquetterie. Cependant, sans être coquette, j'en puis
- bien écouter d'un roi avec lequel on veut me marier; ainsi je
- souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (<i>Mém.</i>, édit Maëstricht,
- 1, 236.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer
- après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le plus
- heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui les
- possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de vous,
- monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que la feinte
- que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit enfin par la
- galanterie du monde la mieux inventée et la mieux conduite.--Ha!
- Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale juge mal
- de moi si elle a cette pensée! Le respect que je dois avoir pour elle, et
- le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son service, ne me feront jamais
- déguiser ma pensée; je publierai à toute la terre quand il en sera besoin
- ce que je viens d'avancer.--Vous croyez donc, Monsieur, répondit
- Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les souverains qui puissent
- prétendre légitimement à la possession des belles choses? Quoi! ne
- savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit avoir cette prétention,
- et que le sang ni le rang même n'augmente point le prix d'une personne, si
- elle n'a que cela pour partage? Vous savez qu'il y en a une infinité qui,
- sans le secours de la naissance ni du sang, se sont mis en état eux-mêmes
- de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y a de plus grand, et cela par leur
- propre mérite. Et je puis avancer sans feinte que monsieur le comte de
- Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, en est un des premiers, et que,
- sa vertu le distinguant du commun des hommes, cette même vertu le peut
- élever avec justice à quelque chose d'extraordinaire. Je ne veux pas vous
- en dire davantage; mais je sais bien que si vous saviez de quelle façon
- vous êtes dans mon esprit, vous n'auriez pas sujet d'envier un autre rang
- que celui où vous êtes, s'il est vrai que vous comptiez mon estime pour
- vous pour quelque chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
- <a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.--Ha! Mademoiselle,
- répondit monsieur de Lauzun, que je suis heureux d'avoir l'honneur de vous
- avoir plu! Mais que je suis doublement heureux d'avoir quelque part dans
- votre estime! Oui, Mademoiselle, puisque Votre Altesse Royale a eu la
- bonté de m'annoncer un si grand bonheur, souffrez, de grâce, que je me
- laisse transporter aux doux transports que me cause la joie que je
- ressens, et que mon âme vous fasse connoître par quelque puissant effort
- l'extase dans laquelle vos dernières paroles l'ont mise: car, s'il est
- vrai, comme il n'en faut point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je
- pas raison de m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce
- que je pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre
- Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
- que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
- m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui dit
- Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et l'exécution,
- si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit monsieur de
- Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout pour le
- service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a
- href="#footnotetag229"> (retour) </a> Tout le passage qui précède semble
- avoir été inspiré par les lignes que voicy, tirées des Mémoires de
- Mademoiselle: «L'affaire qui me paroissoit la plus embarrassante étoit
- celle de lui faire entendre qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit.
- Je ne laissois pas de songer quelquefois à l'inégalité de sa qualité et
- de la mienne. J'ai lu l'histoire de France et presque toutes celles qui
- sont écrites en françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le
- royaume que des personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient
- épousé des filles, des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois;
- qu'il n'y avoit point de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il
- étoit né d'une plus grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il
- avoit plus de mérite et plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient
- eu. Je surmontai cet obstacle par une multitude d'exemples qui se
- présentoient à mon souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les
- comédies de Corneille une espèce de destinée pareille à la mienne, et je
- regardois du côté de Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues
- humaines. J'envoyai à Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille...
- Les œuvres de Corneille arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les
- vers que je vais mettre ici; je les appris par cœur:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
- </p>
- <p class="i10">
- Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...»
- </p>
- <br />
- <p class="i20">
- (<i>Mém.</i>, édit. citée, VI, 32-34.)
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Les vers de Corneille cités ici sont tirés de <i>La suite du menteur</i>,
- acte IV, sc. 1re.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais il
- ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de succès;
- aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière conversation, où
- il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui l'enhardit de pousser sa
- fortune à bout.
- </p>
- <p>
- Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins avec
- plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il
- remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne
- manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de faire
- pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours
- l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui fournissoit;
- et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette princesse, il faisoit
- paroître tant de respect en toutes ses actions, et un tel enjouement dans
- son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la vivacité de son esprit et à la
- force de son raisonnement, tout cela, dis-je, étoit trop puissant pour y
- résister. Aussi, Mademoiselle, qui, mieux que qui que ce soit, avoit un
- esprit capable de juger de ces choses, y trouvoit trop de quoi se plaire
- pour n'y pas prendre plaisir, et par conséquent pour se pouvoir défendre.
- Elle étoit même ravie quand elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle
- le regardoit déjà comme une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes
- choses pour avoir sa conversation, ne trouvant rien où elle eût un si
- agréable divertissement.
- </p>
- <p>
- Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
- en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en
- devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
- étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
- assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit
- merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.
- </p>
- <p>
- Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
- moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y demeurer,
- Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il étoit donc un
- jour avec elle, où, après un assez long entretien, il témoigna à cette
- princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à lui dire.
- Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira à part, et
- lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit quelque chose à
- lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à Mademoiselle, que
- j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais je n'ose pas le
- faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous l'avez tout entière,
- Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler et demander hardiment
- tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même temps de tout.--Quoique
- Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour m'accorder ma demande,
- poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste que j'en abuse, et si
- tout autre motif que celui de vos intérêts me faisoit agir, je serois sans
- doute moins hardi et plus circonspect.--Que ce soit votre intérêt ou le
- mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal; parlez seulement avec assurance
- d'obtenir tout ce que vous demanderez.»
- </p>
- <p>
- Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de
- Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette
- manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis en
- tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée<a
- id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> <a href="#footnote230"><sup
- class="sml">230</sup></a>; et cette pensée s'est si fort imprimée dans mon
- esprit, que je me la présente comme un présage assuré, ou, pour mieux
- m'exprimer, comme une chose faite; et la créance que j'y donne et la joie
- que je m'en promets m'ont forcé à prendre la liberté de vous faire une
- très humble prière: c'est, Mademoiselle, que comme c'est une chose
- infaillible selon toutes les apparences, puisque les plus grands du monde
- ont aspiré à ce haut bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir
- de vos charmes; de manière que, parmi tous ceux qui ont appris les
- merveilles de votre vie, il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a
- point dont l'esprit n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent
- pour vous<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> <a
- href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Ainsi, dans cette
- foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le ciel ne voulût se
- rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne soyez un jour à
- quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je ne sçaurois faire
- sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination en est tellement
- préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de repos que je prends,
- je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que je ne rêve à autre
- chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je demande à Votre Altesse
- Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent honoré de sa confidence, il
- me soit permis d'en espérer une seconde.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a
- href="#footnotetag230"> (retour) </a> Deux partis se présentoient alors
- pour Mademoiselle, M. de Longueville et Monsieur, frère du roi.
- Mademoiselle avoit écarté le premier et ne vouloit pas entendre parler
- du second.
- </p>
- <p>
- Tout le passage qui suit se retrouve dans les <i>Mémoires de
- Mademoiselle</i>, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs,
- dans tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les <i>Mémoires</i>
- c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
- contraire.
- </p>
- <p>
- «J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à
- Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le
- lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
- qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit
- qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il
- étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
- difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
- qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois
- pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois
- tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus
- parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un
- temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
- faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
- résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il
- me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
- nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui
- dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire
- avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un
- temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
- saurois vous faire d'autre réponse.» (<i>Mémoires de Mademoiselle</i>,
- édit. Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a
- href="#footnotetag231"> (retour) </a> Tout ce texte est fort mauvais et
- ne présente pas de suite; aucune édition, aucune copie manuscrite ne
- nous a autorisé à le modifier.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit en
- ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois choisi
- quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son choix que de
- ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne prétends pas
- démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire de mes pensées
- les plus secrètes. Que si par hasard je manque de prudence en parlant,
- souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme vous êtes, vous êtes
- obligé par toutes sortes de raisons à garder le secret, et qu'il n'y a pas
- moins de science à se taire qu'il y en a à bien parler. A propos,
- dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne vous parle point de vos
- galanteries, je souffre même, pour l'estime que j'ai pour vous, que vous
- m'en disiez toujours quelques unes en passant, parce que je sais bien
- qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne sauroit s'en passer. Il
- n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de cajoler<a id="footnotetag232"
- name="footnotetag232"></a> <a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>
- de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple pensée pour une
- chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est
- qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de grâce
- que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé ce que je
- viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire jusqu'au fond
- de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et je m'assure
- qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. Et pour faire
- voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que je viens
- d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les effets, et, si
- mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je demande à Votre
- Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le monde saura tôt ou
- tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de l'apprendre.--Quoi?
- interrompit la princesse.--Celui, poursuivit monsieur de Lauzun, pour qui
- de tous vos soupirants Votre Altesse Royale aura plus de penchant de tous
- ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. Tout le monde le saura un jour,
- et l'apprendra avec un plaisir extrême; et comme je suis infiniment plus à
- vous que le reste des hommes, c'est par cette seule raison que je demande
- la préférence à Votre Altesse Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant
- annoncé celui qu'entre les hommes elle veut rendre le plus heureux, je
- sois le premier aussi à vous en féliciter et à vous en témoigner la joie
- que j'aurai quand je verrai approcher le moment qui vous doit donner celui
- que vous aurez honoré de votre choix et que vous aurez trouvé digne de
- votre affection<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> <a
- href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a
- href="#footnotetag232"> (retour) </a> Voici un exemple de l'emploi du
- mot <i>cajoler</i> qui montre bien qu'il étoit pris ici dans son
- véritable sens: «La politesse de notre galanterie, dit Huet, évêque
- d'Avranches, dans son traité <i>de l'origine des romans</i>, vient, à
- mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent avec les
- femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont
- séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle presque jamais, de
- sorte qu'on a négligé de les <i>cajoler</i> agréablement, parceque les
- occasions en étoient fort rares.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a
- href="#footnotetag233"> (retour) </a> M. de Lauzun ne pouvoit douter des
- sentiments de Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui
- montroit assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une
- manière fort claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le
- dimanche venu, je causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui
- avois parlé si souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient
- rapport à M. son frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût
- pénétré mes intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien
- étonnée de me voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la
- permission au Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.»
- Elle m'écoutoit avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez
- peut-être à qui je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous
- l'eussiez deviné.» Elle me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?»
- Je lui répondis: «Non, c'est un homme de très-grande qualité, d'un
- mérite infini, qui me plaît depuis longtemps. J'ai voulu lui faire
- connoître mes intentions, il les a pénétrées, et, par respect, il n'a
- osé me le dire.» Je lui dis: «Regardez tout ce qu'il y a de gens ici,
- nommez-les l'un après l'autre, je vous dirai oui lorsque vous l'aurez
- nommé.» Elle le fit, et, après m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de
- gens de qualité à la Cour, et que je lui avois toujours dit que non, et
- que cela eut duré une heure, je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez
- votre temps, parcequ'il est allé à Paris; il en doit revenir ce soir.»
- L'aveu ne pouvoit être plus formel, car, quelques jours auparavant, M.
- de Lauzun avoit dit à Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai
- ici sans faute dimanche.» (Voy. <i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, 6,
- p. 92-93, et cf. p. 91.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
- laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près
- pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit
- Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si belles
- choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où est donc
- cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce n'est pas en
- soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment voulez-vous
- donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique ceci?--Ha!
- Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme est le vôtre
- n'aura pas bien de la peine à donner une application juste à cette action,
- surtout quand elle se souviendra que c'est après ces choses que l'on
- désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, répondit Mademoiselle;
- mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne sont pas moins les effets
- de la crainte que de la joie et du désir. Ainsi un cœur qui pousse des
- soupirs embarrasse fort un esprit à en faire la différence pour savoir
- connoître leur véritable cause; car je n'en ai jamais ouï que d'une même
- façon et sur un même ton.--Je vois bien, Mademoiselle, dit monsieur de
- Lauzun, que Votre Altesse Royale veut se divertir; mais enfin que
- répond-elle à ma demande?--Vous seriez bien trompé dans votre attente,
- interrompit la princesse, si c'étoit le refus. Mais, puisque je me suis
- engagée, je veux vous tenir ma parole; je vous assure que je vous la
- tiendrai ponctuellement, et je vous dirai au vrai celui que j'aimerois le
- plus de tous ceux que je croirois pouvoir aspirer à moi.--Mais quand
- sera-ce, Mademoiselle? répondit monsieur de Lauzun avec un transport et un
- empressement inconcevables.»
- </p>
- <p>
- La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
- témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une
- partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en
- souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce temps
- va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
- patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
- attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.»
- </p>
- <p>
- Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si
- c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin par
- la suite et par l'effet qui succéda.
- </p>
- <p>
- Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres<a id="footnotetag234"
- name="footnotetag234"></a> <a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>,
- et M. le comte de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne
- s'appliquoit qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et
- sans perdre un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit
- presque toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au
- Louvre. Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit
- avec tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des
- choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une
- solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée avec
- laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il y
- ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette
- princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi
- peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque
- belle compagnie que ce soit<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
- <a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Enfin, on peut
- tirer une conséquence infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit
- captif l'esprit du monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe.
- Comme il n'est point de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut
- s'établir dans l'esprit de l'objet qu'il aime que l'éloignement et la
- privation de la vue, cette absence et cet éloignement sont beaucoup plus à
- craindre lorsqu'on a quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas
- seulement besoin de s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire
- entièrement, mais encore il est nécessaire de ne point lâcher prise que
- l'on ne s'en voie absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient
- tous les avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi
- leur est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce
- moyen ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le
- souvenir, pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de
- prévoyance pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de
- conduite jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi
- trouva-t-il le secret d'éviter un si funeste et dangereux accident.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a
- href="#footnotetag234"> (retour) </a> «L'on parla de faire un voyage en
- Flandres, et, quoique l'on eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans
- troupe, en fit assembler pour faire un corps d'armée qui seroit commandé
- par le comte de Lauzun, qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques,
- je le trouvai dans la rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de
- voir venir son carrosse au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le
- saluai. Il me parut qu'il me faisoit, de son côté, une révérence plus
- gracieuse qu'à l'ordinaire: cette pensée me fit un très grand plaisir.»
- Mademoiselle raconte ensuite longuement tous les détails de ce voyage où
- elle continua à poursuivre Lauzun, toujours indifférent, quelquefois
- brutal, et qui sembloit toujours reculer davantage plus elle s'avançoit.
- Voy. <i>Mém. de Mademoiselle</i>, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a
- href="#footnotetag235"> (retour) </a> Ne faudroit-il pas lire: qu'il
- seroit capable d'entretenir seul..., etc.?
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi
- partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son
- entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que
- Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
- le roi fit en 1671<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> <a
- href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>; et, pour cet effet, il
- se servit de deux moyens qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le
- premier moyen dont il se servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir
- un jour. Il ne manqua pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire
- tomber sur ce discours. Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à
- cette princesse: «Il ne faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse
- royale sera du voyage de Flandres; la chose est trop juste et trop
- raisonnable pour en douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi
- le veut; autrement je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous,
- Mademoiselle? répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et
- je suis assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me
- le dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
- la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans
- injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma pensée
- avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne pouvez
- pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque manière au
- dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus d'éclat qu'il
- lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant un des plus
- beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous en séparer
- sans la priver de la plus belle partie de son éclat. D'ailleurs, je sais
- que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi pour permettre, à
- moins que vous ne le vouliez absolument, que vous restiez; et je suis
- persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses espérances, car
- assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce qu'il vous
- plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous assurer que je
- n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit M. de Lauzun,
- s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits seront accomplis et
- que Votre Altesse royale verra la Flandre.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a
- href="#footnotetag236"> (retour) </a> Il s'agit ici du voyage que fit en
- effet le Roi en 1671, pour aller visiter ses nouvelles conquêtes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir de
- la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au Roi; ce
- n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du Saint-Esprit.--Quel
- peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris; nous n'en avons point
- d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je ne crois pas que vous
- songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a raison, dit M. de Lauzun, qui
- s'étoit arrêté à la porte de la chambre de cette princesse pour lui
- répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais demander au roi m'est
- infiniment plus cher et plus agréable que tous ceux que Votre Altesse
- royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? continua Mademoiselle en
- s'approchant de lui et continuant son souris; ne peut-on point le
- savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit notre comte, Votre
- Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais vous reverra-t-on
- bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, Mademoiselle, et plus tôt que
- vous ne pensez et avec de bonnes nouvelles.» Et ayant fait une profonde
- révérence, il s'en alla tout droit vers le Roi, à qui il demanda, après
- plusieurs discours, si Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui
- répondit qu'elle en seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre
- amoureux comte, vous savez que les princes et surtout les princesses du
- sang ne marchent pas sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas
- assurément d'elle-même, et puis il est important qu'elle en soit, afin de
- tenir compagnie à la Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant
- d'honneur à Sa Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle
- qui est en état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de
- paroître avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard,
- s'il lui plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point
- la Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
- avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
- rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre
- Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir sans
- avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se préparer,
- parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air proportionné à la
- qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement au dessein de Votre
- Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire savoir vos ordres par
- quelqu'un, et je suis assuré que la soumission qu'elle m'a toujours
- témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir avec joie. Et j'ose
- avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans cette princesse, elle
- en seroit inconsolable; tant elle est attachée à ses
- intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie de se
- tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui en
- témoignerai ma gratitude.»
- </p>
- <p>
- Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
- voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement, dis-je,
- pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans s'arrêter
- un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant entrer en sa
- chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit content, lui dit:
- «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu du Roi ce que vous
- lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun après
- avoir fait une grande révérence et s'être approché un peu plus près, je
- viens d'être créé chevalier tout présentement, et je viens exécuter ma
- promesse dès ce matin, et mon premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit
- Mademoiselle en riant, qui sans doute s'imaginoit bien la vérité de la
- chose.--Oui, Mademoiselle, répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu
- de mots. Votre Altesse Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se
- préparer à prendre les armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les
- Flamands, s'est avisé de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne
- puissent pas résister, et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce
- voyage dont j'ai eu l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la
- dernière campagne qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre
- ses conquêtes que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point
- quitter qu'il n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa
- Majesté est qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de
- Votre Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé
- de vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si
- grand et si important.»
- </p>
- <p>
- Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y avoit
- rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et Mademoiselle,
- qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une merveilleuse
- attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie (car elle
- prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de Lauzun), cette
- princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc dire, monsieur,
- quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il besoin de moi, s'il en
- avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à lui rendre service que
- moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut bien, Mademoiselle,
- répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées et des mousquets que le
- Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir de plus douces, mais de
- plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat et la majesté de sa Cour
- que le Roi veut éblouir leurs esprits naturellement curieux de choses
- extraordinaires. Et comme Votre Altesse Royale a plus de charmes que tout
- le reste ensemble, c'est d'elle aussi qu'il attend le plus grand secours.
- Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer avec justice, que vous seule avez de
- quoi vaincre agréablement non seulement les esprits les plus grossiers,
- mais tout le monde ensemble. Enfin, c'est assez dire quand le plus grand
- Roi du monde vous choisit pour être comme le plus beau et principal
- instrument qui lui doit assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen
- d'en faire d'autres plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit
- espérer quelque secours étranger et hors d'elle-même pour la faire
- estimer, cette haute estime que notre glorieux et invincible monarque fait
- éclater tous les jours pour votre rare mérite lui donneroit un prix au
- dessus de ce qu'on peut se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire,
- dit Mademoiselle, que M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le
- don d'inventer à tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques
- prières que je lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut
- se faire cette violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans
- le monde qui soit capable de si rares inventions, et que lui seul se
- puisse vanter de débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour
- former un entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je
- ne comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous
- dites, et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des
- choses que vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire
- de belles choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage
- de les voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel
- elles y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur
- lorsqu'on a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car
- je sais bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et
- sachons ce que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle,
- continua M. de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine,
- mais il vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un
- ordre pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et
- d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute
- impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous
- pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie ce
- premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour n'allât
- pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur et avec
- empressement, parce que ma charge et les étroites obligations que j'ai à
- mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse Royale demeurant
- ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner d'où elle auroit
- demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, si je vous parle si
- librement et si j'en ai agi ainsi sans votre permission; mais j'ai cru
- qu'en me servant je ne vous désobligerois pas, et que vous ne seriez pas
- fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime tendrement, qui me l'a fait
- connoître par les discours les plus passionnés et les plus sincères du
- monde.--Non, je n'en suis pas fâchée, reprit cette belle, et, bien loin de
- cela, je veux vous remercier, comme d'une chose qui m'est fort agréable.
- Et pour vous parler franchement, cette indifférence que je vous ai
- témoignée ce matin pour ce voyage a été en partie pour voir si vous étiez
- aussi fort dans mes intérêts que vous le dites, et si vous pouviez me
- quitter sans peine: car je savois bien qu'ayant autant d'attache que vous
- témoignez en avoir pour moi depuis si longtemps, et ayant l'esprit que
- vous avez, vous ne manqueriez pas de tenter quelque chose pour cela, et je
- me promettois même que vous y travailleriez sérieusement, et que l'accès
- libre que vous avez par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit
- agir avec honneur; et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement,
- si j'aurois pu vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et
- souvenez-vous que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des
- preuves peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront
- assez pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une
- ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui
- donnez.»
- </p>
- <p>
- Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: tout
- ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le comte
- de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que non
- seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il faisoit
- pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de reconnoissance tout
- extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre parler Mademoiselle,
- qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il entreprenoit pour son intérêt
- propre, comme si c'eût été pour elle-même. Le voilà donc content autant
- qu'un homme qui a un grand dessein, et qui se voit en état de tout
- espérer, le puisse être. Il tente tous les moyens que son génie lui
- suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a plus qu'une démarche à
- faire; encore est-il en trop beau chemin pour s'arrêter. Il semble même
- que, n'osant pas se découvrir comme il le souhaitoit, cette princesse,
- pour partager, pour ainsi dire, les peines de cette dure violence, qu'elle
- est obligée de lui faire souffrir; cette princesse, dis-je, qui voit dans
- ses yeux et dans toutes ses actions, et qui croit découvrir et pénétrer le
- favorable motif qui le fait agir, le met souvent en train pour l'obliger à
- parler plus hardiment. Mais comme M. de Lauzun ne se croit pas encore
- assez avancé pour cela, il veut ménager toutes choses, afin de ne point
- bâtir, comme l'on fait souvent, sur du sable mouvant. Il continue
- cependant ses soins avec plus d'assiduité que jamais. Et cela est assez
- rare qu'ayant affaire à une princesse du rang de Mademoiselle, dont
- l'humeur fière étoit tout à fait à craindre, il n'a jamais rien perdu du
- libre accès qu'il trouva d'abord auprès de cette princesse; au contraire,
- il s'y est insinué peu à peu, mais toujours de mieux en mieux, de sorte
- qu'elle le souffre, l'estime, et le traite plus obligeamment qu'elle n'a
- jamais fait homme, non pas même les plus grands princes qui ont soupiré
- pour elle. Elle fait plus, car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre
- congé d'elle, quand il y est, qu'elle lui demande avec empressement quand
- elle le reverra. Il n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est
- permis d'entrer chez elle à toute heure et à tous moments. Et je crois
- même que, si elle eût eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été
- de ne point sortir d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible.
- </p>
- <p>
- C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement mille
- doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents témoignages
- d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de découvrir. Cependant
- le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui découvriroit
- sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit fort avancé,
- et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années. Enfin, le jour
- étant venu auquel le terme expiroit<a id="footnotetag237"
- name="footnotetag237"></a> <a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>,
- notre comte ne manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y
- fit même aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à
- cette princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour
- tant désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas,
- Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me l'a
- promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles avec
- cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui
- n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse, fut
- bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le faisoit. Et
- cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi bien que lui,
- s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en ces paroles: «Il
- est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter; mais, quelque
- exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je me suis trompé
- moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse Royale avoit pris,
- j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois compter selon l'ardeur
- de mon attente, je suis assuré que j'irois jusqu'à l'infini sans en
- trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, qu'est-ce que vous en
- ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai faite?--Ce que j'en
- ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et la joie que j'en
- attends me rendra un des plus contents hommes du monde; et d'autant plus
- que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera permis.--Eh bien,
- dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir<a id="footnotetag238"
- name="footnotetag238"></a> <a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.--Mais
- de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes
- fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre
- comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même
- plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai tant
- demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je vous le
- dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale,
- répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a
- href="#footnotetag237"> (retour) </a> Le récit de Mademoiselle diffère
- encore de celui-ci en ce qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui
- prête ici:
- </p>
- <p>
- «Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur
- la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de
- Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à
- vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous
- voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut
- ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui
- rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il
- n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il
- étoit obligé de me dire de ne rien presser...
- </p>
- <p>
- «Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs
- d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je
- liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument
- je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer
- la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois
- trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût,
- résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus
- me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes
- grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les
- perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me
- plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre
- nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours
- lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue
- que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (<i>Mém.
- de Montp.</i>, édit. citée, t. VI, p. 126-129.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a
- href="#footnotetag238"> (retour) </a> «Un jeudi au soir, je le trouvai
- chez la reine. Je lui dis: «Je suis déterminée, malgré toutes vos
- raisons, à vous nommer l'homme que vous savez.» Il me dit qu'il ne
- pouvoit plus se défendre de m'écouter; il me répondit sérieusement:
- «Vous me ferez plaisir d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en
- ferois rien, parceque les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment
- que je voulus le nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit
- faire augmenta mon embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du
- papier, je vous écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force
- de vous le dire. J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela
- épaissira la glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous
- le puissiez bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit
- toujours semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.»
- (<i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, t. VI, p. 129.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se
- dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce
- secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon que
- ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le lui
- dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne
- pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle alloit
- faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que le sang
- qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé. Aussi cette
- princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse qu'elle avoit à
- faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais agréablement et
- dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque le temps étoit
- écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout ne pensez pas
- que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et vous le donnerai
- ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre ce moment, malgré
- l'impatience de M. de Lauzun<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
- <a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Enfin, le soir
- étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit
- pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver
- cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander
- d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui
- dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle
- encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même
- temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna à
- M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une action
- tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel est ce que
- vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas qu'il ne soit
- minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les jours de vendredi,
- comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait malheureux; ainsi ne me
- désobligez pas jusque là, et je verrai si vous avez de la considération
- pour moi, si vous m'obligez en ce rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit
- notre comte, que ce temps me va être long! et le moyen d'avoir son bonheur
- entre les mains sans l'oser goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle,
- si vous m'êtes fidèle; et si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous
- les événements qui suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je
- vous obéirai jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai
- jamais à donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre
- Altesse Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte,
- qui tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à
- Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus
- d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements qu'il
- faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui avoit fixé
- étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient jusques au fond du
- cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce qui l'acheva
- d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en faveur de cet
- heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec la montre à la
- main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé.Vous voyez, dit-il,
- Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit vient de sonner,
- et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet dessus tout entier,
- sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il, plus transporté que
- jamais, n'est-il pas encore temps que je me réjouisse de mon
- bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit Mademoiselle, après je
- vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant passé: «Il est donc
- temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du privilége que Votre
- Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque minuit et demi?--Oui,
- répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en dites demain des
- nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons ce qu'a produit ce
- billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé de Mademoiselle, se
- retira chez lui avec une promptitude inconcevable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a
- href="#footnotetag239"> (retour) </a> «Il se trouva qu'il étoit minuit.
- Je lui dis: «Il est vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain
- j'écrivis dans une feuille de papier: «<i>C'est vous.</i>» Je le
- cachetai et le mis dans ma poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui
- dis: «J'ai le nom dont il est question écrit dans ma poche, et je ne
- veux pas vous le donner un vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le
- papier, je vous promets de le mettre sous mon lit pour ne le lire
- qu'après que minuit sera sonné. Je m'assure, me dit-il, que vous ne
- douterez pas que je ne veille jusqu'à ce que j'entende l'horloge, et que
- je n'attende avec impatience que l'heure soit venue......» Je lui dis:
- «Vous vous tromperiez peut-être à l'heure, vous ne l'aurez que demain au
- soir.» Je ne le vis que le dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner
- chez la Reine; il causa avec moi, comme avec tous ceux qui étoient au
- cercle.... Je sortois mon papier, je le lui montrois, et, après, je le
- remettois quelquefois dans ma poche et d'autres fois dans mon manchon.
- Il me pressa extrêmement de le lui donner; il me disoit que le cœur lui
- battoit... Je lui dis: «Voilà le papier.» (<i>Mém. de Madem.</i>, édit
- citée, VI, p. 130-131.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de
- l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne mette
- en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de savoir, et
- cette curiosité produit des effets différens, suivant les différens sujets
- qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit très-louable et très-bonne en
- sa nature. Le moyen dont il se pouvoit servir pour en voir la fin étoit
- fort incertain, et la fin très-douteuse et même dangereuse. Sa curiosité
- étoit louable et bonne, car il vouloit savoir s'il se pouvoit faire aimer
- de Mademoiselle; les moyens dont il se servit pour cela sont honnêtes,
- même fort nobles, et quoique jusqu'ici il n'ait eu que de grandes
- espérances de leurs bons effets, néanmoins il n'en a point encore de
- véritable certitude. Il n'y a donc que ce billet qu'il tient entre ses
- mains qui le puisse instruire de tout; et ce sera par la fin qu'il nous
- sera permis, aussi bien qu'à lui, de juger certainement de toutes choses.
- </p>
- <p>
- Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la
- dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce
- billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de la
- main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si
- cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il y
- avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que jusque-là
- toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort bien réussi;
- mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé, Mademoiselle pouvoit
- n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et peut-être pour se moquer
- de lui, et la grande disproportion qu'il y a entre cette princesse et M.
- de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. Il eut pendant toute cette
- nuit l'esprit agité de mille pensées différentes. Tantôt il repassoit dans
- son souvenir le procédé de Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et
- un traitement si favorable et si extraordinaire pour une personne de sa
- qualité, qu'il se figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que
- de la sincérité de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle
- elle avoit agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque
- motif secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit
- aisé de voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit
- espérer une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès
- si avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui
- étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit
- tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied ou
- s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit, la
- nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit
- combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans
- l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin,
- l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels ce
- pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire
- l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait
- subsister l'amour.
- </p>
- <p>
- M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et
- agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son
- entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être
- préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César,
- forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur,
- que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes
- les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit
- d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de
- délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs de
- son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands combats
- et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on trouve une
- véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours vaincre pour
- emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une glorieuse et
- vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre ennemi ait la
- moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur notre sort.
- </p>
- <p>
- Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez
- Mademoiselle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> <a
- href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Cette princesse ne le
- vit pas plus tôt dans sa chambre avec un visage pâle et où l'image de la
- mort étoit entièrement dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit:
- «D'où vient ce changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le
- plus joyeux homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait
- triste et mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous
- promettiez de cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant
- d'empressement? Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les
- hommes si je vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout
- au contraire depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux
- qui font tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte,
- qui jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois
- jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si ouvertement.
- Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre Altesse Royale,
- la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me semble, quelque
- chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va rendre le jouet et
- la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore d'où vient le sujet
- de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, le poignard dans le
- sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! Enfin; vous me traitez
- comme le dernier de tous les hommes, et pour me rendre l'affront que vous
- me faites plus sensible, vous me voulez encore forcer à la cruelle
- confusion de vous le dire moi-même. Ha! Mademoiselle, que ce traitement
- est rude pour une personne qui en a agi si sincèrement avec vous! Je n'ai
- jamais agi envers Votre Altesse royale que de la manière que je le dois.
- Je vous connois comme une des plus grandes princesses de toute la terre,
- et je me connois moi-même comme un simple cadet, qui vous doit tout par
- toutes sortes de raisons. Mais quoique cadet et simple gentilhomme, la
- nature m'a donné un cœur haut et assez bien placé pour ne me souffrir rien
- faire d'indigne.--Mais que voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il
- semble, à vous entendre parler que je vous ai fait quelque grand tort en
- vous accordant une chose qui m'est de la dernière importance et dont j'ai
- fait un secret à toute la terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant,
- mais à cette fois je vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je
- vous accorde ce que vous me demandez préférablement à tout autre;
- cependant ce qui peut être un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est
- pour vous que de plaintes! En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire
- pour vous satisfaire.--De grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun,
- n'insultez pas davantage un misérable; que Votre Altesse Royale se
- divertisse tant qu'il lui plaira à mes dépens, j'y consens de tout mon
- cœur. Mais je lui demande seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une
- raillerie qui donneroit lieu à tout le monde après vous de me traiter de
- fou et de ridicule. Et encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes
- ces marques de votre bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré
- que comme des effets de votre générosité et d'une bonté toute
- particulière, et dont je n'ai jamais mérité la moindre partie; et tous les
- bons accueils, ni l'estime que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour
- moi, ne m'ont jamais fait oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si
- j'en ai usé si librement, ç'a été sans dessein, et je vous demande,
- Mademoiselle, de m'en punir de toute autre manière qu'il plaira à Votre
- Altesse Royale; je subirai son jugement jusques à m'éloigner de sa vue
- pour jamais; je mourrai même pour expier les fautes que je puis avoir
- commises, quoique involontairement, envers votre Royale personne. Je ne
- demande seulement à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et
- qu'elle soit persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus
- soumis à ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a
- href="#footnotetag240"> (retour) </a> «Après être sorties de l'église
- (dans le récit de Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous
- allâmes chez M. le dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M.
- de Lauzun, qui s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me
- regarder. Son embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me
- mieux chauffer. Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le
- regarder: «Je suis toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis
- encore plus troublé de ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour
- donner dans votre panneau; j'ai bien connu que vous vouliez vous
- divertir...» Je lui répondis: «Rien n'est si sûr que les deux mots que
- je vous ai écrits, ni rien de si résolu dans ma tête que l'exécution de
- cette affaire.» Il n'eut pas le temps de répliquer, ou ne se trouva pas
- la force de soutenir une plus longue conversation.» (<i>Mém. de Madem.</i>,
- loc. cit.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que
- vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement, voyant
- qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé sa
- douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse en fut
- effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la
- compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce
- qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que d'ailleurs
- elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M. le comte de
- Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette tendresse qu'elle
- avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se découvrit enfin à sa
- faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout son visage l'ayant
- touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant d'un œil plus favorable
- qu'elle n'avoit encore fait, après avoir longtemps gardé le silence, cette
- princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que vous faites un grand tort à la
- sincérité de mon procédé envers vous, et que vous connoissez mal les
- sentimens que mon cœur a conçus pour vous! Si vous saviez l'injure que
- vous me faites de me traiter ainsi, vous vous puniriez vous-même de
- l'affront que vous me faites. Quoi! vous tournez en raillerie la plus
- grande affection du monde, où j'ai apporté toute la sincérité qui m'étoit
- possible! Je me suis fait violence avant que de faire ce que j'ai fait
- pour vous; mais enfin la tendresse l'a emporté sur ma fierté; je m'oublie,
- s'il faut le dire, pour vous donner la plus forte preuve de mes affections
- que j'aye jamais donnée à personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un
- rang qui n'étoit pas inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu
- pour mériter mon estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non
- seulement je vous donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après
- cela vous dites que je me moque de vous et que je hasarde votre
- réputation; je me hasarde bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par
- dessus toutes ces considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon
- pour vous élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez
- pas prétendre, quoique vous méritiez davantage?»
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit d'entendre<a
- id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> <a href="#footnote241"><sup
- class="sml">241</sup></a>, au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu
- que Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh!
- Mademoiselle, que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et
- qu'il faut bien avouer que les personnes de votre condition ont bien de
- l'avantage de pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour
- ceux qui en sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en
- idée et en imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite
- le reste de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle,
- faites-moi plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de
- me voir languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le
- désir de me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en
- croit indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis
- encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que vous
- êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez audacieux
- pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me flatter,
- seulement pour vous divertir.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a
- href="#footnotetag241"> (retour) </a> Madame de Nogent, sœur de M. de
- Lauzun, fut moins difficile à persuader: «J'avois écrit sur une carte:
- <span class="sc">Monsieur</span>, M. de Longueville, et M. de Lauzun.
- Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui montrai ces
- trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois hommes j'ai
- envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle de se jeter à
- mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me dire.» (<i>Mém. de
- Madem.</i>, édit. citée, 6, p. 133.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que son
- âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit étoit
- des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le reconnut
- aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle le
- témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une action
- toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous persuader?
- Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en prends pour vous
- procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis une princesse
- sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que conformément à mes
- intentions; et je vous en donnerai telle preuve que vous n'aurez pas lieu
- d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous traiter aussi favorablement
- comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour vous les sentimens d'une
- véritable tendresse? Non, poursuivit cette princesse, versant quelques
- larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle voyoit M. de Lauzun dans la
- dernière affliction et toujours obstiné dans l'erreur qu'elle se moquoit
- de lui; non, je ne déguise point ma pensée; et puisque mes paroles n'ont
- pas pu vous persuader les véritables sentimens de mon cœur, il faut que
- j'emprunte le secours de mes yeux, et que les larmes que vous me forcez de
- verser vous en soient des témoins auxquels vous ne puissiez rien objecter.
- Me croyez-vous, Monsieur, après vous avoir donné des preuves si fortes de
- mon amour? Douterez-vous encore de la sincérité de mon procédé, après
- l'avoir ouï de ma bouche, et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs
- soins et leur pouvoir pour ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc,
- s'il vous plaît: cette déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez
- extraordinaire, mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien
- de ma promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me
- disiez qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent
- justement prétendre à la possession des grandes princesses, je vous
- répondis que vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il
- y en avoit d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du
- sang, y pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit,
- je n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois
- alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire
- heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le rendre.
- Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à cela; agissez
- hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez de votre côté,
- et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai rien du mien.
- Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de vous dire,
- douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, s'écria M. de
- Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si tendre et si
- obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa faveur, qu'est-ce que
- je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos bontés? Quoi!
- Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre Altesse Royale
- rend le plus heureux, soit le plus ingrat par l'impossibilité de ne
- pouvoir rien faire qui puisse marquer sa reconnoissance? La plus grande
- princesse du monde élèvera un misérable jusques au plus haut degré de
- bonheur, et il n'aura rien que des souhaits pour reconnoissance d'un
- bienfait si extraordinaire? Que vous me rendez heureux, Mademoiselle, par
- l'excès d'une générosité sans exemple! Mais que ce haut point de gloire me
- sera rude, tandis que je ne pourrai rien faire pour reconnoître la
- déclaration que Votre Altesse Royale vient de faire en ma faveur! Elle
- m'est trop avantageuse et a trop de charmes pour moi pour demeurer sans
- réponse, et la gratitude me doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un
- profond respect et le devoir même m'ont fait taire si longtemps. Et
- puisque je ne puis rien faire pour Votre Altesse Royale pour lui marquer
- ma gratitude, je dois lui dire du moins et lui découvrir les sentimens de
- mon cœur. Il est vrai, Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur
- d'entrer chez Votre Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce
- que je ne faisois autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un
- motif plus doux et plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous
- plaît, à mes transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je
- vous considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a
- trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui
- sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes
- les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour voir,
- des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur pour aimer.
- J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion lorsqu'elle
- ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de répugnance, car
- je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de toute la terre,
- je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et glorieuse flamme. Je
- pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse Royale me taxe de
- présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité entre votre
- condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble et élevé pour
- n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu se résoudre à
- s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui, Mademoiselle, je
- l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous venez de faire sur le
- sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais osé parler, si votre
- procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je ne visse point d'autre
- remède à mon mal que la langueur pendant le reste de mes jours. J'aimois
- mieux traîner une vie mourante dans un mortel silence, que de risquer à
- vous déplaire et à m'attirer pour un seul moment votre disgrâce par la
- moindre parole qui vous pût faire connoître mon amour. Et comme j'ai fait
- par le passé, je tâcherai avec soin à composer et mes yeux et toutes mes
- actions, de peur qu'à l'insu de mon cœur ils ne vous disent quelque chose
- de ce qu'il ressent pour vous: car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un
- simple cadet qui n'a que son épée pour partage osât aspirer à la
- possession d'une princesse qui n'a jamais su regarder les têtes couronnées
- qu'avec indifférence, et qui a refusé les premiers partis de l'Europe?
- Quelle apparence, dis-je, qu'après le refus de tant de souverains parmi
- lesquels il y en a qui, par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute
- prétendre avec quelque justice à la possession de Votre Altesse Royale...
- Néanmoins toute la terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes
- ces poursuites, comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle.
- Ainsi, Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces
- choses, tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque
- chose des sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je
- pas lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez
- téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis
- encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que
- mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon âme
- à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus avantageux de
- vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de hasarder une
- déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire l'accès entièrement
- libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il est vrai,
- Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement des peines
- inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si j'aurois pu y
- résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus grand mal
- modéroit en quelque façon celui que je sentois.»
- </p>
- <p>
- Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans
- l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait, dit
- cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps que
- j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé
- d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis déclarée
- enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je n'ai pas
- choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de plusieurs
- que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés là-dessus
- m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre esprit, vos
- actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me conseiller, et
- je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je vous observe, que,
- loin de me repentir de ce que je viens de dire, au contraire je crains de
- ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement mes affections. Quant à
- cette inégalité de conditions qui vous fait tant de peine, n'y songez
- point, je vous prie, et soyez assuré que je ne laisserai pas imparfaite
- une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant de plaisir, et j'y
- travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une affaire dont je
- prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos; comptez seulement
- là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous venez de parler n'a pu
- faire sur mon esprit, votre mérite le fait excellemment; et mon cœur, qui
- jusque aujourd'hui s'est conservé dans son entière liberté, malgré toutes
- les recherches des rois et des souverains, n'a su cependant éviter de
- devenir captif d'un simple cadet, comme vous dites. Si tous les cadets
- vous ressembloient, Monsieur, il se trouveroit peu d'hommes qui voulussent
- être les aînés. Je ne prétends pas faire votre panégyrique, mais je suis
- obligée de donner cela premièrement à la vérité, secondement à vous-même,
- afin que vous n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger,
- troisièmement au choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que
- je ne l'ai fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de
- moi, et à ma propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et
- je vous crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur
- vous que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre
- bel esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et
- de cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde,
- sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que j'aie
- ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est
- ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est
- agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous
- avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple, voulu
- faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre intérêt
- de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre belle
- bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre esprit
- éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque votre
- royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait trembler
- de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me prépare à un
- si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action si peu
- commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux pour ne
- mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et que,
- nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au plus
- suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de
- vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que
- vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute la
- terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de temps à
- un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et cette haute
- estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des personnes même
- qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, Mademoiselle, de
- trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas lieu de vous
- repentir.
- </p>
- <p>
- --S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me
- point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout
- dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon
- choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je
- suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse du
- monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient flatté,
- mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire voir la
- sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout scrupule, et je ne
- veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez seulement à cela, si
- vous voulez votre fortune, et ne perdez point le temps, si vous m'aimez;
- le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son consentement, et soyez
- assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout ce que je pourrai.--Oh!
- Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun, se jetant pour une seconde
- fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai faire pour reconnoître toutes
- les étroites obligations que j'ai à Votre Altesse Royale, après en avoir
- reçu des preuves si sensibles? Quoi, la plus grande princesse de la terre
- en qualité, en biens et en mérite, s'abaissera jusqu'à venir chercher un
- homme privé pour l'honorer de ses bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle
- lui offre non seulement ses bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur
- privativement à tout autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage
- d'une générosité inestimable, cette même princesse lui veut donner sa
- royale main et généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu
- m'es aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me
- donnant tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma
- juste reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais
- est d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et
- à mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir
- quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que
- Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais de
- grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre
- bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je
- l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur, si
- elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de celle
- que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi et de mes
- espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il vous plaît, le
- vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous les moments de ma
- vie. Le don que je vous fais est peu de chose en comparaison de ce que
- j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude avec laquelle
- j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale et ne laissera,
- jamais le moindre doute sur ce sujet.»
- </p>
- <p>
- Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit
- fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu d'espérer,
- mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit obligé cette
- princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de beaucoup toutes
- ses espérances. De façon que, se voyant entièrement assuré de ce côté, et
- ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement aimé de Mademoiselle
- après la déclaration tendre et sincère qu'il en avoit ouï de la propre
- bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à avoir l'agrément du Roi,
- sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir rien conclure. L'occasion
- s'en présenta peu de temps après, ou pour mieux dire il la fit naître
- lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que cela à son entier bonheur.
- </p>
- <p>
- Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses sur
- le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il falloit
- qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette princesse
- et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus éclairés, se
- douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait l'honneur à M. de
- Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais, Lauzun, il semble
- que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; car, à t'entendre
- parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus d'accès auprès
- d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de Lauzun, je suis assez
- heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse me fait l'honneur de me
- traiter d'une manière à me faire croire que, si Votre Majesté m'est
- favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a point de
- semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son ris, tu
- pourrois bien aspirer à devenir mon cousin<a id="footnotetag242"
- name="footnotetag242"></a> <a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>?--Ah!
- Sire, répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée
- au-dessus de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la
- mettre au jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais
- trop mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce
- devoir et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet,
- qui n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre
- Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand je
- me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir
- quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis
- trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous
- les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font croire
- que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces. Aussi,
- Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec toutes sortes
- de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien sans l'aveu de
- Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire encore avec tout
- le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est point contraire, je
- me puis dire le plus heureux de tous les hommes.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a
- href="#footnotetag242"> (retour) </a> Il semble, au contraire de ce qui
- est avancé ici, que Lauzun n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce
- grand projet de mariage. Il eut la plus grande peine du monde à laisser
- mademoiselle de Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me
- remettoit toujours d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir;
- à la fin, après l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui
- des longueurs qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me
- donner de l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation,
- de crainte qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience
- de prendre le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je
- crois même que je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se
- rappela dans la suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre,
- et la refit pour l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., <i>édit.
- citée</i>).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout
- ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de
- voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de
- parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi:
- «Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire,
- il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous
- fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être
- contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire,
- répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre tout,
- sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils sont
- au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, le Roi
- le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit Lauzun, je ne
- puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.» Le Roi, voyant
- cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et qu'il a toujours
- honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien, Lauzun, pousse ta
- fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout ce que je pourrai, et
- tu en verras les effets.»
- </p>
- <p>
- A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni qui
- eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les apparences
- étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se promettre un entier
- bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le voilà donc qui s'en va
- porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il avoit du Roi. Jamais cette
- princesse ne témoigna plus de joie que dans cette rencontre. Ils
- demeurèrent quelques jours dans cet état à se donner mutuellement tous les
- témoignages innocens d'un véritable amour, ménageant toutes choses de
- manière qu'ils pussent achever et finir leurs desseins par un heureux
- mariage.
- </p>
- <p>
- Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue<a
- id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> <a href="#footnote243"><sup
- class="sml">243</sup></a>, M. de Lauzun s'en alla d'abord chez
- Mademoiselle, et lui parla ainsi: «Enfin je vois bien, Mademoiselle, que
- le destin, jaloux de mon bonheur, s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la
- mort de Madame va entièrement faire avorter tous les glorieux desseins que
- Votre Altesse Royale avoit conçus pour moi. La mort de cette princesse
- vous a laissé une place plus digne de vous, et plus sortable à votre
- condition que celle que vous vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais
- il falloit que dans ce cadet vous trouvassiez un grand prince, et votre
- attente ne pouvoit jamais mieux être remplie que par la royale personne de
- Monsieur, frère unique du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez
- d'un véritable repos et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre
- qualité, s'il n'y en a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est
- d'autant plus sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre
- Altesse Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si
- malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet étrange
- revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation: c'est,
- Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le don
- qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois infiniment
- obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit fait de celui
- qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends m'acquitter de tout
- envers elle: vous avez fait paroître une générosité sans exemple quand
- vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable gentilhomme, n'ayant
- rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de vos libéralités, a
- enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même, afin de contribuer par
- cette généreuse restitution au repos de Votre Altesse Royale. Je ne veux
- pas vous donner la peine de vous dégager vous-même de votre promesse, je
- vous crois l'âme trop belle pour en avoir la pensée; mais je veux faire
- mon devoir en me dégageant moi-même. Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y
- ait d'autre motif que celui de votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai
- un cœur tendre et sensible, plus que Votre Altesse Royale ne se peut
- l'imaginer, quoique dans la perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie
- ma ruine. Oui, Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies
- que Votre Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous
- aviez animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans
- la douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande
- princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder. Après
- cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la puisse
- remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes sortes de
- raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne peut être
- consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il mérite seul vos
- affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez, Mademoiselle,
- encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que votre mariage
- avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi contents que vous le
- méritez et que je l'ai souhaité.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a
- href="#footnotetag243"> (retour) </a> Madame Henriette mourut le 30 juin
- 1670. Plusieurs des faits qui précèdent sont postérieurs à cette date.
- Il est certain qu'il fut alors grandement question de marier avec
- Mademoiselle Monsieur, duc d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur
- désiroit cette alliance pour faire entrer dans sa maison les biens
- immenses de Mademoiselle, celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du
- prince, et qui d'ailleurs aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve
- à ce sujet de grands détails dans ses <i>Mémoires</i>, édit. citée, t.
- 6, <i>initio</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un si
- véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute faire, que
- dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je n'attendois pas un
- pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon repos vous devoit être
- plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il me semble que vous ne
- cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des alarmes qui ont si peu
- de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour vous, et pour vous mettre en
- état de n'envier le sort de personne. Ce n'est pas l'éclat ni la qualité
- que je cherche; vous savez que j'en ai refusé assez souvent, pour n'en pas
- chercher aujourd'hui. Êtes-vous content, Monsieur, et cette déclaration
- est-elle assez ample pour vous ôter tout soupçon? Je veux encore faire
- davantage, et vous le verrez bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant
- aux pieds de Mademoiselle: «Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma
- légère conduite; ne l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai
- pour Votre Altesse royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et
- vivrois plus en repos et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me
- permettra en nulle sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet
- heureux moment qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de
- Votre Altesse Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous
- laisse jouir paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.»
- </p>
- <p>
- Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute apparence
- de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier Monsieur de se
- désister de sa recherche, et de ne point songer à elle autrement que comme
- ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi fit: dont Monsieur parut
- un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit. Cependant Mademoiselle ne
- manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière qu'elle avoit faite au Roi, ce
- qui acheva de le mettre en repos, dont elle eut bien de la joie.
- </p>
- <p>
- Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de
- sa parole<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> <a
- href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Sa Majesté, voyant que
- Mademoiselle le désiroit ardemment, y acquiesça volontiers<a
- id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> <a href="#footnote245"><sup
- class="sml">245</sup></a>, de façon qu'il n'y restoit qu'à épouser; et M.
- de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa poche, et la parole
- du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le remettoit qu'afin de
- faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de pompe; de manière que, cela
- ayant éclaté ouvertement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
- <a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, les princes et les
- princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent changer<a
- id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> <a href="#footnote247"><sup
- class="sml">247</sup></a>, en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir
- Mademoiselle au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que
- cette princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que
- deviendra M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte,
- répliqua le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me
- promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit cette
- princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi. Et pour
- M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât point à
- sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la fortune
- de personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a
- href="#footnotetag244"> (retour) </a> «Lorsque M. de Lauzun m'eut
- renvoyé ma lettre, je la donnai à Bontemps pour la donner au Roi, qui me
- fit une réponse très honnête. Il me disoit qu'il avoit été un peu
- étonné, qu'il me prioit de ne rien faire légèrement, d'y bien songer, et
- qu'il ne me vouloit gêner en rien; qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit
- des marques de sa tendresse lorsqu'il en trouveroit des occasions.» (<i>Mém.
- de Madem.</i>, 6, p. 150.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a
- href="#footnotetag245"> (retour) </a> «... Le Roi joua cette nuit-là
- jusqu'à deux heures... Il me trouva dans la ruelle de la Reine; il me
- dit: «Vous voilà encore ici, ma cousine? Vous ne savez pas qu'il est
- deux heures?» Je lui répondis: «J'ai à parler à Votre Majesté.» Il
- sortit entré deux portes, et il me dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai
- des vapeurs.» Je lui demandai s'il vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non,
- me voilà bien.» Le cœur me battoit si violemment que je lui dis deux ou
- trois fois: «Sire! Sire!» Je lui dis, à la fin: «Je viens dire à Votre
- Majesté que je suis toujours dans la résolution de faire ce que je me
- suis donné l'honneur de lui écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille
- ni ne vous défends cette affaire; je vous prie d'y bien songer avant de
- la terminer. J'ai encore, me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous
- devez tenir votre dessein secret jusqu'à ce que vous soyez bien
- déterminée. Bien des gens s'en doutent; les ministres m'en ont parlé; M.
- de Lauzun a des ennemis: prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis:
- «Sire, votre Majesté est pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (<i>Mém.</i>,
- 6, 156 et suiv.)
- </p>
- <p>
- Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par
- Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des
- commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois.
- Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle,
- qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel
- du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu
- Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus
- librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui
- donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui
- faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je
- l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous
- êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (<i>Mém. anecd.</i> de
- Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a
- href="#footnotetag246"> (retour) </a> La nouvelle de ce mariage, dont le
- projet avoit été tenu si secret jusque-là, éclata vite. On connoît la
- fameuse lettre adressée à M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15
- décembre 1670, par Mme de Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la
- plus étonnante..., etc.»
- </p>
- <p>
- Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de
- Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez
- Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et
- que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la
- cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le
- Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol
- in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle
- acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à
- genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot
- qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de
- faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu!
- Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
- promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
- retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est
- tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
- extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si
- pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère
- impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui
- venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.)
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette
- visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère
- complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au
- nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que
- recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a
- href="#footnotetag247"> (retour) </a>«Ce qui s'appelle tomber du haut
- des nues, dit madame de Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux
- Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc
- lundi que la chose fut déclarée. Le mardi se passa à parler, à
- s'étonner, à complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation à
- M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les
- ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage, qui
- fut fait le même jour. (Cf. <i>Mém. de Montp.</i>, 6, 201.) Elle lui
- donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le
- comté d'Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le
- premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute
- la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault, tout
- cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût dressé; il y prit le nom
- de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier, Mademoiselle espéra que
- le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; mais, sur les sept
- heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre
- à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa réputation; en sorte
- qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le Roi leur
- déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit absolument de songer à
- ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit ri
- à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait
- naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les
- plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se sont
- changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous avez
- fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque le Roi
- lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de son
- amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de leurs
- corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me semble, ce
- que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en voit peu de
- cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois qu'elles
- prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande princesse.
- </p>
- <p>
- N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de Mademoiselle
- et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne pouvoient désirer
- qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient projeté?
- </p>
- <p>
- Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit pas
- de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns en
- parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur la
- bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui paroissoit au
- dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa Majesté faisoit pour
- ôter les discours que l'on auroit faits sur l'inégalité de Mademoiselle
- avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que le procédé du Roi n'étoit pas
- une feinte, mais une vérité, il en voulut donner des preuves écrites de sa
- propre main, non seulement aux personnes de la Cour, mais à tout le public<a
- id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> <a href="#footnote248"><sup
- class="sml">248</sup></a>, par la lettre que je rapporte ici, où il
- s'explique assez ouvertement:
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a
- href="#footnotetag248"> (retour) </a> «Les ministres conseillèrent au
- roi d'écrire une lettre à tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les
- pays étrangers pour leur donner part, des raisons qu'il avoit eues de
- rompre mon affaire.» (<i>Mém. de Mademoiselle</i>, 6, 236.)
- </p>
- </blockquote>
- <h4>
- LETTRE DU ROY.
- </h4>
- <div class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/C.png" /></span>omme ce qui
- s'est passé depuis cinq ou six jours par un dessein que ma cousine de
- Montpensier avoit formé d'épouser te comte de Lauzun, l'un des
- capitaines des gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout,
- et que la conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement
- interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien informés;
- j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent au
- dehors. Il y a environ dix ou douze jours que ma cousine, n'ayant pas
- encore la hardiesse de me parler elle-même d'une chose qu'elle
- connaissoit bien me devoir infiniment surprendre, m'écrivit une longue
- lettre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> <a
- href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> pour me déclarer la
- résolution qu'elle disoit avoir prise de ce mariage, me suppliant par
- toutes les raisons dont elle put s'aviser d'y vouloir donner mon
- consentement, me conjurant cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de
- l'agréer, d'avoir la bonté de ne lui en point parler quand je la
- rencontrerois chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui
- écrivis, fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre
- garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette nature, qui
- irrémédiablement pourroit être suivie de longs repentirs. Je me
- contentois de ne lui en point dire davantage, espérant de pouvoir mieux
- de vive voix, et, avec tant de considérations que j'avois à lui
- représenter, la ramener par douceur à changer de sentiments. Elle
- continua néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres
- voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser extrêmement de
- donner le consentement qu'elle me demandoit, comme là seule chose qui
- pouvoit, disoit-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie, comme
- mon refus de le donner la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la
- terre. Enfin, voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa
- poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa pensée la
- principale noblesse de mon royaume, elle et le Comte de Lauzun me
- détachèrent quatre personnes de cette première noblesse, qui furent les
- ducs de Créqui et de Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de
- Guitry, grand maître de ma garderobe<a id="footnotetag250"
- name="footnotetag250"></a> <a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>,
- pour me venir représenter qu'après avoir consenti au mariage de ma
- cousine de Guise<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> <a
- href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, non seulement sans y
- faire aucune difficulté, mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci,
- que sa sœur souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au
- monde que je mettois une très grande différence entre les cadets de
- maison souveraine et les officiers de ma couronne, ce que l'Espagne ne
- faisoit point, au contraire préféroit les grands à tous princes
- étrangers, et qu'il étoit impossible que cette différence ne mortifiât
- extrêmement toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite
- qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non seulement de
- princesses du sang royal qui ont fait l'honneur à des gentilshommes de
- les épouser, mais même des reines douairières de France. Pour
- conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si pressantes
- en leurs raisons et si persuasives sur le principe de ne pas désobliger
- toute la noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un
- consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les épaules
- d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et disant seulement
- qu'elle avoit quarante-cinq ans<a id="footnotetag252"
- name="footnotetag252"></a> <a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>
- et qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment l'affaire
- fut tenue pour conclue; on commença à en faire tous les préparatifs;
- toute la Cour fut rendre ses respects à ma cousine, et fit des
- complimens au comte de Lauzun.
- </p>
- <p>
- Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit à plusieurs
- personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je l'avois voulu. Je la
- fis appeler, et ne lui ayant point voulu parler qu'en présence de
- témoins, qui furent le duc de Montauzier, les sieurs Le Tellier, de
- Lionne, de Louvois<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> <a
- href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, n'en ayant pu
- trouver d'autres sous ma main, elle désavoua fortement d'avoir jamais
- tenu un pareil discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné
- et témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien de
- possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de l'esprit et
- pour l'obliger à changer de résolution. Mais hier, m'étant revenu de
- divers endroits que là plupart des gens se mettoient en tête une opinion
- qui m'étoit fort injurieuse: que toutes les résistances que j'avois
- faites en cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et qu'en
- effet j'avois été bien aise de procurer un si grand bien au comte de
- Lauzun, que chacun croit que j'aime et que j'estime beaucoup, comme il
- est vrai, je me résolus d'abord, y voyant ma gloire si intéressée, de
- rompre ce mariage et de n'avoir plus de considération ni pour la
- satisfaction de la princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je
- puis et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je lui
- déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre à faire ce
- mariage; que je ne consentirois point non plus qu'elle épousât aucun
- prince de mes sujets, mais qu'elle pouvoit choisir dans toute la
- noblesse qualifiée de France qui elle voudroit, hors du seul comte de
- Lauzun, et que je la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de
- vous dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle répandit
- de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme si je lui avois
- donné cent coups de poignard dans le cœur; elle vouloit m'émouvoir; je
- résistai à tout, et après qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de
- Créquy, le marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal
- d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon intention, pour la
- dire au comte de Lauzun, auquel ensuite je la fis entendre, et je puis
- dire qu'il la reçut avec toute la constance et la soumission que je
- pouvois désirer<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> <a
- href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>.
- </p>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a
- href="#footnotetag249"> (retour) </a>: On a remarqué sans doute qu'il
- n'est pas question, dans le cours de ce récit, de la lettre de
- mademoiselle de Montpensier au Roi. Beaucoup d'autres circonstances sont
- omises; nos notes y ont suppléé pour la plupart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a
- href="#footnotetag250"> (retour) </a> «Nous traitâmes à fond de tout ce
- que nous avions à faire, et prîmes la résolution que MM. les ducs de
- Créquy et de Montauzier, le maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient
- le lendemain trouver le Roi pour le supplier de ma part de trouver bon
- que j'achevasse mon affaire. Il se passa tant de circonstances, dans ces
- moments-là que je ne me souviens pas précisément de ce que ces messieurs
- étoient chargés de dire au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là
- résolution de les faire parler fut prise, je dis à M. de Lauzun:
- «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes faire cette affaire?» Il me dit
- qu'il étoit plus respectueux d'en user de cette sorte.» (<i>Mém. de
- Montp.</i>, 6, 164.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a
- href="#footnotetag251"> (retour) </a> Il s'agit du mariage de
- mademoiselle d'Alençon, sœur du second lit de mademoiselle de
- Montpensier, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise, le 15 mai
- 1667. Mademoiselle avoit d'abord été assez opposée à cette alliance, qui
- devint ensuite pour elle un précédent sur lequel elle s'appuya pour
- déroger encore davantage.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a
- href="#footnotetag252"> (retour) </a> Mademoiselle avoit en réalité
- quarante-trois ans, et M. de Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en
- mai 1627 et lui en 1633.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a
- href="#footnotetag253"> (retour) </a> Tous trois ses ministres.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a
- href="#footnotetag254"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier, dans
- ses <i>Mémoires</i>, et madame de Sévigné, dans ses <i>Lettres</i>,
- n'ont pas manqué d'insister sur la douleur bruyante de Mademoiselle et
- sur la facile fermeté avec laquelle Lauzun supporta le refus du Roi.
- Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît avoir vu dans toute cette
- affaire, qu'une occasion de fortifier et d'augmenter son crédit auprès
- du Roi par une soumission aveugle à ses volontés, soumission dont il ne
- manquoit, dans aucun cas, de lui faire sentir le prix. Poursuivi par
- mademoiselle de Montpensier, pour qui son indifférence est fort visible
- dans toutes les paroles, dans tous les actes que rapporte de lui, en les
- admirant, mademoiselle de Montpensier, trop prévenue en faveur de sa
- passion, le comte de Lauzun avoit, par ses charges et ses gouvernements,
- une fortune qui pouvoit suffire au luxe de sa table et de ses équipages;
- celle que lui auroit apportée son mariage ne devoit lui servir qu'à
- faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il n'en faisoit même pas un
- mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit accroître son crédit: il
- fut soumis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit
- qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui
- firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main en
- main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté en
- aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de Lauzun
- en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui parle, et
- qui représente M. de Guise.
- </p>
- <p>
- <br /> <a name="c7" id="c7"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <h2>
- FABLE.
- </h2>
- <h4>
- L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out est
- perdu, disoit un Perroquet,<br /> Mordant les bâtons de sa cage;<br />
- Tout est perdu, disoit-il plein de rage.<br /> Moi, tout surpris
- d'entendre tel caquet,<br /> Qu'il n'avoit point appris dedans son
- esclavage,
- </p>
- <p class="i14">
- Je lui dis: «Parle, que veux-tu
- </p>
- <p class="i14">
- Avecque ton «Tout est perdu?»
- </p>
- <p class="i14">
- --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,
- </p>
- <p class="i10">
- Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit,
- </p>
- <p class="i14">
- J'étoufferai si je ne cause;
- </p>
- <p class="i14">
- Voici donc ce que l'on m'a dit:
- </p>
- <p class="i10">
- «Comme vous le savez, l'espèce volatille,
- </p>
- <p class="i10">
- Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois,
- </p>
- <p class="i10">
- Eh bien, vous savez donc que dans cette famille
- </p>
- <p class="i14">
- De qui nous recevons les lois
- </p>
- <p class="i14">
- Est une Aiglonne généreuse,
- </p>
- <p class="i14">
- Grande, fière, majestueuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
- </p>
- <p class="i14">
- Que parmi toute notre espèce
- </p>
- <p class="i10">
- Elle ne connoît point d'assez haute noblesse
- </p>
- <p class="i10">
- Qui puisse lui donner un mari de son rang.
- </p>
- <p class="i14">
- Mille oiseaux pour, elle brûlèrent;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Aucun n'osa se déclarer,
- </p>
- <p class="i14">
- Aucun n'osa même espérer.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais ce que mille oiseaux n'osèrent,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui sembloient mieux le mériter,
- </p>
- <p class="i14">
- Un oiseau de moindre puissance,
- </p>
- <p class="i12">
- Un Moineau (tant partout règne la chance),
- </p>
- <p class="i14">
- A même pensé l'emporter.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce moineau donc, suivant la règle
- </p>
- <p class="i10">
- Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,
- </p>
- <p class="i14">
- Étoit à la suite de l'Aigle,
- </p>
- <p class="i12">
- Et même avoit près de lui quelque emploi.
- </p>
- <p class="i10">
- Ce fut là que, suivant la pente naturelle
- </p>
- <p class="i12">
- Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,
- </p>
- <p class="i12">
- Il s'occupoit moins à faire sa cour
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'à voltiger de belle en belle,
- </p>
- <p class="i10">
- Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour
- </p>
- <p class="i14">
- Sujet de flamme et maîtresse nouvelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais le petit ambitieux
- </p>
- <p class="i10">
- Voulut porter trop haut son vol audacieux;
- </p>
- <p class="i12">
- Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,
- </p>
- <p class="i12">
- Il la trouvoit infiniment aimable;
- </p>
- <p class="i14">
- Enfin il l'aima tout de bon,
- </p>
- <p class="i14">
- Et, sans consulter la raison,
- </p>
- <p class="i14">
- Le drôle se mit dans la tête
- </p>
- <p class="i14">
- De lui faire agréer ses feux
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'entreprendre sa conquête.
- </p>
- <p class="i10">
- Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et voyez cependant combien il fut heureux!
- </p>
- <p class="i14">
- D'une si charmante manière
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'un air si respectueux
- </p>
- <p class="i14">
- Il sut faire offre de ses vœux,
- </p>
- <p class="i14">
- Que notre aiglonne noble et fière,
- </p>
- <p class="i14">
- Pour lui mettant bas la fierté,
- </p>
- <p class="i10">
- Ne se ressouvient pas de l'inégalité.
- </p>
- <p class="i12">
- Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,
- </p>
- <p class="i10">
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- </p>
- <p class="i14">
- La belle ne dédaigna point
- </p>
- <p class="i10">
- L'impérieux effort de cet indigne esclave;
- </p>
- <p class="i10">
- Bien plus, elle approuva son désir indiscret,
- </p>
- <p class="i14">
- Lui sut bon gré de sa tendresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Rendit caresse pour caresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Et même n'en fit point secret.
- </p>
- <p class="i10">
- Encor pour un de nous la faute étoit passable:
- </p>
- <p class="i10">
- Notre plumage vert la rendoit excusable,
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'ailleurs notre qualité
- </p>
- <p class="i14">
- Rendoit le parti plus sortable;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais pour un si petit oiseau,
- </p>
- <p class="i10">
- C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!
- </p>
- <p class="i10">
- Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau,
- </p>
- <p class="i10">
- Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau;
- </p>
- <p class="i10">
- Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles
- </p>
- <p class="i14">
- Il a fait de terribles coups,
- </p>
- <p class="i14">
- Et que son ramage est si doux,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'il a bien fait des infidelles,
- </p>
- <p class="i14">
- Et plus encore de jaloux.
- </p>
- <p class="i10">
- Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,
- </p>
- <p class="i14">
- Au prix du dessein surprenant
- </p>
- <p class="i14">
- Que se proposoit ce galant?
- </p>
- <p class="i12">
- Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,
- </p>
- <p class="i12">
- Fut averti de cette indigne ardeur,
- </p>
- <p class="i14">
- Il prévit bien le déshonneur
- </p>
- <p class="i12">
- Qui résultoit d'alliance si vile.
- </p>
- <p class="i10">
- Ayant donc fait venir nos amans étonnés,
- </p>
- <p class="i12">
- Il les reprend de s'être abandonnés
- </p>
- <p class="i10">
- Aux mutuels transports d'une égale folie;
- </p>
- <p class="i14">
- A l'Aiglonne, de ce que sortie
- </p>
- <p class="i10">
- Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
- </p>
- <p class="i14">
- Elle s'abaisse et se ravale
- </p>
- <p class="i14">
- Par un choix si peu glorieux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et au Moineau sa faute sans égale,
- </p>
- <p class="i14">
- De ce qu'oubliant le respect,
- </p>
- <p class="i14">
- Il ose bien lever le bec
- </p>
- <p class="i14">
- Jusqu'à l'alliance royale.
- </p>
- <p class="i14">
- Pour conclusion, il leur défend
- </p>
- <p class="i14">
- De faire jamais nid ensemble,
- </p>
- <p class="i14">
- Malgré l'amour qui les assemble.
- </p>
- <p class="i10">
- Notre couple, accablé sous un revers si grand,
- </p>
- <p class="i14">
- À ses commandements se rend,
- </p>
- <p class="i10">
- Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,
- </p>
- <p class="i14">
- D'injurieux et de cruel,
- </p>
- <p class="i14">
- L'ordre prévoyant qui sépare
- </p>
- <p class="i12">
- Ce qu'unissoit un amour mutuel.
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aiglonne fière et glorieuse
- </p>
- <p class="i10">
- S'élève dans les airs, affligée et honteuse
- </p>
- <p class="i10">
- De voir ouvertement son dessein condamné,
- </p>
- <p class="i14">
- Et le Moineau passionné,
- </p>
- <p class="i10">
- De désespoir de voir son espérance en poudre,
- </p>
- <p class="i14">
- Se retira de son côté,
- </p>
- <p class="i14">
- Et fut contraint de se résoudre
- </p>
- <p class="i14">
- À rabaisser sa vanité
- </p>
- <p class="i12">
- Sur des objets de plus d'égalité.
- </p>
- <p class="i14">
- Voilà donc le récit fidelle
- </p>
- <p class="i14">
- De ce qui me tient en cervelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Est-ce que je n'ai pas sujet
- </p>
- <p class="i10">
- De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait?
- </p>
- <p class="i14">
- Que la nature se dérègle,
- </p>
- <p class="i12">
- Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aigle s'abaisser au Moineau,
- </p>
- <p class="i12">
- Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle?
- </p>
- <p class="i10">
- Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:
- </p>
- <p class="i12">
- Tout est perdu, pour la troisième fois?»
- </p>
- <p class="i14">
- Ici le jaseur, hors d'haleine,
- </p>
- <p class="i14">
- Et quoique avec bien de la peine,
- </p>
- <p class="i14">
- Mit fin à sa narration.
- </p>
- <p class="i14">
- J'en trouvai l'histoire plaisante;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, y faisant réflexion,
- </p>
- <p class="i12">
- Je la trouvai trop longue et trop piquante.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais quoi! c'étoit un Perroquet;
- </p>
- <p class="i14">
- Il faut excuser son caquet<a id="footnotetag255"
- name="footnotetag255"></a> <a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a
- href="#footnotetag255"> (retour) </a> Ces deux derniers vers font
- allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on
- chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i18">
- Perroquet, perroquet,
- </p>
- <p class="i14">
- S'en doit rire dans son caquet.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <h4>
- RÉPONSE DU MOINEAU AU PERROQUET.
- </h4>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>h! ah! vous
- parlez donc, monsieur le Perroquet,<br /> Et jasez dedans votre cage?<br />
- À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.<br /> D'où vous vient un
- si grand caquet,<br /> Vous qui depuis longtemps souffrez un
- esclavage
- </p>
- <p class="i14">
- Qui doit vous avoir abattu?
- </p>
- <p class="i14">
- Dès que je vous ai entendu
- </p>
- <p class="i10">
- À tort et à travers parler d'une autre chose
- </p>
- <p class="i14">
- Que de celle qu'on vous apprit,
- </p>
- <p class="i14">
- J'ai bien vu qu'un Perroquet cause
- </p>
- <p class="i14">
- Sans savoir, souvent ce qu'il dit.
- </p>
- <p class="i10">
- Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille
- </p>
- <p class="i10">
- Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois,
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui a du respect pour toute leur famille,
- </p>
- <p class="i14">
- Dont elle exécute les lois,
- </p>
- <p class="i12">
- Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse,
- </p>
- <p class="i14">
- Grande, belle, et majestueuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Qui joint à la vertu la noblesse du sang,
- </p>
- <p class="i14">
- Peut bien souvent changer d'espèce;
- </p>
- <p class="i10">
- Son mérite suffit avecque la noblesse,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.
- </p>
- <p class="i14">
- Cent oiseaux autrefois brûlèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Pour des Aigles, et les aimèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Sans l'oser jamais déclarer.
- </p>
- <p class="i14">
- Ceux-ci ne l'osant espérer,
- </p>
- <p class="i14">
- Mille oiseaux plus petits l'osèrent,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui pouvoient moins le mériter;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, ayant le cœur de tenter,
- </p>
- <p class="i14">
- Firent si bien tourner la chance,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce n'est pas toujours une règle
- </p>
- <p class="i10">
- Que l'on puisse manquer de respect à son Roi
- </p>
- <p class="i14">
- Pour aimer quelquefois un Aigle,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans s'écarter de son emploi.
- </p>
- <p class="i10">
- C'est entre les oiseaux chose fort naturelle
- </p>
- <p class="i12">
- De s'adonner aux plaisirs de l'amour;
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun d'eux veut faire sa cour,
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun cherche à charmer sa belle,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,
- </p>
- <p class="i10">
- Il tâche d'allumer une flamme nouvelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce n'est pas être ambitieux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et un jeune Moineau n'est pas audacieux
- </p>
- <p class="i10">
- Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:
- </p>
- <p class="i12">
- Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,
- </p>
- <p class="i14">
- Et il faut aimer tout de bon.
- </p>
- <p class="i14">
- C'est être privé de raison,
- </p>
- <p class="i14">
- Et c'est se rompre en vain la tête,
- </p>
- <p class="i14">
- D'improuver de si justes feux.
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun cherche à faire conquête,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux,
- </p>
- <p class="i10">
- On cherche seulement à devenir heureux,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans s'arrêter à la manière.
- </p>
- <p class="i14">
- D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux»,
- </p>
- <p class="i14">
- On peut faire offre de ses vœux
- </p>
- <p class="i10">
- À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière,
- </p>
- <p class="i14">
- Quand elle met bas la fierté,
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'elle veut suppléer à l'inégalité.
- </p>
- <p class="i14">
- Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,
- </p>
- <p class="i10">
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- </p>
- <p class="i14">
- Une Aiglonne ne dédaigne point
- </p>
- <p class="i10">
- De recevoir les vœux d'un si charmant esclave.
- </p>
- <p class="i10">
- Un si parfait oiseau ne peut être indiscret;
- </p>
- <p class="i14">
- Il peut témoigner sa tendresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Et recevoir quelque caresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans faire le moindre secret.
- </p>
- <p class="i10">
- Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?
- </p>
- <p class="i10">
- Ne peut-il pas tenter une jeune beauté?
- </p>
- <p class="i14">
- D'ailleurs, s'il est de qualité,
- </p>
- <p class="i14">
- Le parti n'est-il pas sortable?
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, en un mot, il est oiseau,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau
- </p>
- <p class="i10">
- Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.
- </p>
- <p class="i10">
- L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:
- </p>
- <p class="i14">
- Elle est sensible aux moindres coups;
- </p>
- <p class="i14">
- Les feux d'un Moineau lui sont doux
- </p>
- <p class="i14">
- Quand elle les connoît fidèles;
- </p>
- <p class="i14">
- Et, s'il se trouve des jaloux,
- </p>
- <p class="i10">
- Elle entend leurs discours comme des bagatelles.
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'y a-t-il donc de surprenant?
- </p>
- <p class="i14">
- Un jeune oiseau qui est galant,
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'on connoît généreux et de noble famille,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui sert son prince avec ardeur,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui ne fait rien qu'avec honneur,
- </p>
- <p class="i14">
- Son alliance est-elle vile?
- </p>
- <p class="i10">
- S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés,
- </p>
- <p class="i10">
- Ce sont des envieux, qui sont abandonnés
- </p>
- <p class="i10">
- Aux cruels mouvements d'une étrange folie.
- </p>
- <p class="i14">
- Quoiqu'une Aiglonne soit sortie
- </p>
- <p class="i10">
- D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,
- </p>
- <p class="i14">
- Croyez-vous qu'elle se ravale
- </p>
- <p class="i14">
- Et qu'il lui soit peu glorieux
- </p>
- <p class="i10">
- De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui a pour elle du respect,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui n'a point d'aile ni de bec
- </p>
- <p class="i14">
- Que pour cette Aiglonne royale?
- </p>
- <p class="i14">
- Où est cette loi qui défend
- </p>
- <p class="i14">
- Que l'on ne puisse mettre ensemble
- </p>
- <p class="i14">
- Deux oiseaux que l'amour assemble
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?
- </p>
- <p class="i14">
- C'est une injustice qu'on rend,
- </p>
- <p class="i10">
- Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,
- </p>
- <p class="i14">
- Et qu'on peut appeler cruel,
- </p>
- <p class="i14">
- De quelque raison qu'il se pare,
- </p>
- <p class="i12">
- Que de blâmer un amour mutuel.
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aiglonne, quoique glorieuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse?
- </p>
- <p class="i10">
- Un feu si naturel sera-t-il condamné?
- </p>
- <p class="i14">
- Mais un Moineau passionné
- </p>
- <p class="i10">
- Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui a le dieu Mars à côté,
- </p>
- <p class="i12">
- Dont le cœur fier s'est pu résoudre
- </p>
- <p class="i14">
- À modérer sa vanité
- </p>
- <p class="i12">
- Et le traiter avec égalité,
- </p>
- <p class="i14">
- Si ce moineau est si fidèle,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'est-ce qui vous donne sujet
- </p>
- <p class="i10">
- De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait?
- </p>
- <p class="i14">
- Si votre cerveau se dérègle,
- </p>
- <p class="i12">
- Pour avoir bu par trop de vin nouveau,
- </p>
- <p class="i14">
- Faut-il en faire souffrir l'Aigle?
- </p>
- <p class="i10">
- Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,
- </p>
- <p class="i14">
- Et parler mieux une autre fois.
- </p>
- <p class="i14">
- Lorsque j'aurai repris haleine,
- </p>
- <p class="i14">
- Vous pourrez vous donner la peine
- </p>
- <p class="i10">
- De poursuivre pourtant votre narration.
- </p>
- <p class="i14">
- L'histoire en est assez plaisante,
- </p>
- <p class="i14">
- Et, sans faire réflexion
- </p>
- <p class="i14">
- Si elle peut être piquante,
- </p>
- <p class="i14">
- Puisque ce n'est qu'un Perroquet,
- </p>
- <p class="i14">
- On se moque de son caquet.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c8" id="c8"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- JUNONIE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.
- </h3>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>ous les malheurs
- que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas qu'on n'en ait encore
- de nouveaux exemples.
- </p>
- <p>
- Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz<a id="footnotetag256"
- name="footnotetag256"></a> <a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>,
- plusieurs personnes considérables de Paris tâchoient de réunir deux des
- plus anciennes familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne
- se pussent rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a
- href="#footnotetag256"> (retour) </a> Au temps du traité des Pyrénées et
- du mariage de Louis XIV, en 1660.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain<a
- id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> <a href="#footnote257"><sup
- class="sml">257</sup></a> et de Bagneux<a id="footnotetag258"
- name="footnotetag258"></a> <a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.
- Ils possédoient les premières charges de la robe, et le sujet de leur
- différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans charges, M. de
- Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit produit entre
- eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, qu'ils avoient
- fait paroître en plusieurs occasions.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a
- href="#footnotetag257"> (retour) </a> M. de Chartrain descendoit de
- Gilles de Chartrain, seigneur d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent
- gentilshommes de la maison du roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui,
- fille de Jean de Créqui II, seigneur de Ramboval, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a
- href="#footnotetag258"> (retour) </a> M. Chapelier, sieur de Bagneux,
- étoit avocat général en la Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous
- fait connoître celle que poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les <i>Courriers
- de la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 2, p. 172.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le
- monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa naissance
- et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec les qualités
- qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils unique.
- </p>
- <p>
- Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de son
- père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans
- l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les
- armes.
- </p>
- <p>
- En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin conclu
- par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit la robe,
- M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une charge comme
- la sienne.
- </p>
- <p>
- Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la
- joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût
- moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se croyoit
- le plus heureux des hommes de posséder une personne si accomplie; et sa
- femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle croyoit être
- obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle étoit aussi
- très-contente.
- </p>
- <p>
- Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère
- indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner.
- Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à
- deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant
- propres alors à prendre le bain.
- </p>
- <p>
- Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil<a
- id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> <a href="#footnote259"><sup
- class="sml">259</sup></a>, qui avoit aussi une maison en ce lieu-là. Un
- jour que le temps étoit extrêmement beau, des amis du mari de cette dame
- et d'elle les y allèrent voir. Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y
- arrivèrent avant la chaleur, et, pour profiter du temps, on alla d'abord
- se promener.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a
- href="#footnotetag259"> (retour) </a> La maison de Vandeuil étoit de
- Picardie. Un arrêt du mois de décembre 1666 maintient dans leur
- noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur du Crocq; ses deux neveux,
- Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et Alexandre, seigneur de
- Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de ceux-ci, seigneur
- d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit femme cette dame de
- Vandeuil dont il est parlé ici.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée
- que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison
- de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de
- madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules.
- </p>
- <p>
- Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde
- une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de
- Fosseuse<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> <a
- href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, qui étoit celui qui
- avoit fait cette partie, les commencemens d'une violente passion: il
- demeura interdit à la vue d'une personne à laquelle il lui sembloit que
- rien ne pouvoit être comparable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a
- href="#footnotetag260"> (retour) </a> Frère de mademoiselle de Fosseuse,
- fille d'honneur de la Reine. (<i>Airs et vaudevilles de cour</i>, Paris,
- Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit de
- madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la
- connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée chez
- elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de blesser
- mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement une
- mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le
- charmèrent, et il en devint violemment amoureux.
- </p>
- <p>
- D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement de
- sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec quelque
- joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant trouvé aussi en
- lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des autres. Aussi
- avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper avantageusement:
- avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien fait peut avoir, il
- avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit être né pour quelque
- chose d'extraordinaire.
- </p>
- <p>
- Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand
- matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu avec
- le mari de madame de Vandeuil, se retira seule.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire ce
- qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir de ce
- lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son amour. Il
- sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps après que
- madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il alloit
- s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne, il entra
- dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant que
- c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui répondit
- alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et plus que je ne
- croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce malheureux chevalier
- de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient vous demander pardon
- de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que tout ce qu'il a jamais
- vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le dire; et puisque vous le
- savez, ordonnez-moi que je meure si vous voulez, mais n'accusez de la
- hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une passion que vous avez causée et
- que je sens bien qui ne finira qu'avec ma vie.»
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille aventure.
- Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier de tous les
- hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se retiroit, elle
- seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle appela une de
- ses femmes, nommée Bonneville.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit
- transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de
- madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit pour
- le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille larmes: «Ce
- n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il d'un air qui
- marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à ce que vous
- faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait été dans votre
- chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus de pitié pour
- vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois seul malheureux.»
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la
- chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après avoir
- conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une telle chose
- venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et même qu'elle
- pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, s'étant remise le
- mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle lui donna quelques
- ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle étoit lui permit
- d'imaginer.
- </p>
- <p>
- Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de
- Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup de
- la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un ton de
- colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion que vous
- méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule considération m'y a
- obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour qui j'avois conçu de
- l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque par votre procédé vous
- vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis faire, si vous m'obéissez
- en vous retirant, c'est de ne me venger de votre indiscrétion qu'en vous
- laissant la honte que vous devez en avoir toute votre vie.» En achevant
- ces paroles, et en lui faisant mille autres reproches, elle lui commanda
- encore de se retirer.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux
- auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir
- l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si grandes
- d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que sa
- passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit pu
- se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa beauté
- avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force d'un
- véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion où le
- mépris avoit part.
- </p>
- <p>
- Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination secrète
- qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son
- ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit
- aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose criminelle;
- mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas entièrement ce
- que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, elle ne continua
- pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit seulement considérer
- qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, qu'un autre homme que
- son mari eût de l'affection pour elle.
- </p>
- <p>
- Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de
- Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit
- eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté le
- jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de chez
- madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant de la
- réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit couchée.
- </p>
- <p>
- Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent
- vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut
- étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de
- quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de
- Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M.
- de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, demanda
- le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi ils lui
- dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, quoique aucun
- d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même comment il étoit fait,
- il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu d'inquiétude. Comme il
- pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il l'avoit épousée, il doutoit
- toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit que sa satisfaction ne fût tout
- à fait tranquille, et lui avoit donné un extrême penchant à la jalousie.
- </p>
- <p>
- Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en partie
- madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle
- personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion
- qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été
- coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les
- peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les
- apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre
- l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier
- empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le
- désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue.
- </p>
- <p>
- Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se
- reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans ses
- résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois au
- chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées excitoient
- dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit pas
- entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de grandes
- agitations.
- </p>
- <p>
- Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit son
- bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel de
- Soissons<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> <a
- href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, et madame de Bagneux
- s'alloit souvent promener dans le jardin de l'hôtel. Elle fut bien
- surprise, quelques jours après son retour, d'y voir le chevalier de
- Fosseuse, qui y avoit été tous les jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant
- bien douté que c'étoit le lieu où il pourroit la voir plus tôt. Voyant
- qu'elle étoit seule, il l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une
- impatience digne de la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le
- bonheur de la revoir, et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir
- ce bonheur, elle lui avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il
- ne croyoit pas la pouvoir remercier jamais assez de ses bontés.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a
- href="#footnotetag161"> (retour) </a> «Le jardin qui servoit de vue, dit
- Sauval, aux deux appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit
- de longueur quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou
- d'Orléans jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu,
- orné d'un grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une
- place où le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce
- grand jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t.
- 2, p. 216.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion
- qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui répondit,
- affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des choses qui
- l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir dans sa
- chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et qu'elle
- étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son ressentiment et qu'il
- osât encore se présenter devant elle.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah!
- Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je ne
- mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru mourir au
- moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.»
- </p>
- <p>
- Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde, achevèrent
- de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son inclination pour
- le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler davantage sa
- tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit sentie d'abord pour
- lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la vaincre, et l'état où son âme
- venoit de retomber en le revoyant. Mais elle le conjura ensuite, par la
- sincérité qu'elle lui témoignoit et par toute l'estime qu'il pouvoit avoir
- pour elle, de ne s'obstiner point à lui donner des marques d'une passion
- qui donneroit atteinte à sa réputation et troubleroit indubitablement le
- repos de sa vie, si son mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à
- laquelle elle lui dit, avec toute la fermeté dont elle étoit alors
- capable, qu'elle étoit résolue de ne point répondre.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un
- cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce
- qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas pouvoir
- vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en fut frappé
- comme d'un coup mortel.
- </p>
- <p>
- Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne
- l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu
- d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui en
- ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que, sa
- passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de son
- mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son bonheur,
- et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit enfin à
- recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître encore mille
- scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien les suites de
- la foiblesse qu'elle avoit.
- </p>
- <p>
- Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de
- l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée, prenoit
- les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa
- maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils
- eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en
- observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de voir
- souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente ménageant si
- bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y avoit presque
- point de semaine qu'ils ne se vissent.
- </p>
- <p>
- En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de
- Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal<a
- id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> <a href="#footnote262"><sup
- class="sml">262</sup></a>, vint le voir. M. de Bagneux s'étoit marié
- depuis qu'ils ne s'étoient vus, et il ne put le lui apprendre sans le
- mener à la chambre de sa femme.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a
- href="#footnotetag262"> (retour) </a> C'étoit l'époque où la veuve du
- premier roi de Portugal de la maison de Bragance, dona Luisa de Guzman,
- régente du royaume, alloit résigner le pouvoir entre les mains de son
- fils aîné, l'incapable Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23
- juin 1662).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite
- plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si
- aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de
- Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir
- par les suites qu'elle en craignit.
- </p>
- <p>
- Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce avec
- le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en
- deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit
- donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de
- Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par
- l'intérêt de son amour.
- </p>
- <p>
- C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit
- sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, et
- en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son
- estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre
- que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus
- que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la
- regardoit.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit
- madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il lui
- répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle étoit
- incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit bien, par
- l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce il n'auroit
- pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout ce qu'il y
- avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la conjurer de croire
- que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant d'admiration qu'il
- en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur qu'elle-même si la bonté
- qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de l'adorer, lui causoit jamais
- aucun chagrin.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de se
- trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir
- accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre une
- personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils fussent
- remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût aussi
- connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de jalousie,
- quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du baron de
- Villefranche lui déplaisoit.
- </p>
- <p>
- Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur.
- Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il
- lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite;
- mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses
- soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville dans
- ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il ménagea
- si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle lui promit
- de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de Bagneux, et
- lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le chevalier de
- Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui donna
- de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir découvert que
- madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il pouvoit brouiller
- le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit peut-être moins
- rigoureuse.
- </p>
- <p>
- Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant
- l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit
- point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la
- fidélité du chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils
- résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le
- baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de
- Bagneux.
- </p>
- <p>
- Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après, le
- chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez elle.
- Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été ce
- portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement.
- </p>
- <p>
- Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où étoit
- ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de Fosseuse
- lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien faite. Elle
- pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui faisoit une si
- grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de son amour qui ne
- lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la résolution de ne le
- revoir jamais.
- </p>
- <p>
- C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant
- trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je
- croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous
- accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion; mais
- je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être
- délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous
- êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je vous
- regardois seulement.»
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna
- aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il fut
- longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de ces
- reproches, et accablé d'une douleur incroyable.
- </p>
- <p>
- Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se
- ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne
- doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame de
- Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche, et
- que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut
- affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit
- tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel.
- </p>
- <p>
- Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se
- plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune
- audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et
- qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne
- de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution
- qu'elle avoit prise.
- </p>
- <p>
- Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame
- de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et fit
- tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de
- Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de
- Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes
- les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges
- que lui tendoit la perfidie des hommes.
- </p>
- <p>
- Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle voyoit
- augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins.
- </p>
- <p>
- Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère
- qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne
- des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort, par
- le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent arrêter,
- et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes, que beaucoup
- de personnes tiennent honorables, firent travailler vivement à lui faire
- son procès.
- </p>
- <p>
- Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse
- l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour l'intérêt
- qu'y avoit madame de Bagneux.
- </p>
- <p>
- Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas
- que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si
- elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire,
- elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en
- sentoit la dernière douleur.
- </p>
- <p>
- Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce
- service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le
- bonheur de son rival.
- </p>
- <p>
- Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder madame
- de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si véritablement elle
- croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit plus douter de son
- inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins malheureux si elle
- avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel qu'elle se l'imaginât, que
- si le bonheur du baron de Villefranche étoit la cause de l'état où il
- étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit que ce qu'il avoit résolu
- paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre prix, et que, s'il y
- périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit au moins regretté.
- </p>
- <p>
- Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne lui
- point parler et à ne le point entendre.
- </p>
- <p>
- Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non,
- Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la
- confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre beauté
- a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché que pour
- vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux que les
- miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je n'étois pas
- indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon bonheur à vous
- adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute votre injustice
- et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit de lui répondre,
- sa douleur redoubla, et il partit avec plus de désespoir.
- </p>
- <p>
- Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de
- Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer en
- des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le
- sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le
- conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa
- suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens, leur
- ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite lui-même en
- cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit qu'assurément
- il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances imaginables pour
- l'obliger de se faire connoître à lui.
- </p>
- <p>
- Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit
- été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle apprit
- qu'il l'avoit été.
- </p>
- <p>
- Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le
- chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi
- triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec plus
- d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu depuis
- qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue
- inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas
- comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce
- moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de
- Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère, et
- de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le regarda.
- Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés de
- personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître
- qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce qu'il
- avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son amour; qu'il
- auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur la place qu'il
- croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la vérité il avoit
- été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un service qu'elle
- n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de lui faire voir
- combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le traitoit si mal
- par le changement de son cœur en faveur du baron de Villefranche; et enfin
- il se plaignit à elle de son injuste procédé envers lui, soit qu'elle le
- crût coupable, ou que son inclination pour lui fût diminuée, et la conjura
- de vouloir au moins avoir la bonté de lui apprendre son crime ou son
- malheur; ajoutant, avec une extrême soumission, que, s'il ne se pouvoit
- justifier, il se croyoit lui-même indigne de ses bontés et de se présenter
- jamais devant elle, et que, s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit
- été, il obéiroit à ses ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne
- voulant point mériter sa haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien
- qu'il n'y survivroit guère.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de
- faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait
- auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité, elle
- ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet de sa
- jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle ajouta
- qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui rendre; qu'il
- la connoissoit assez pour ne pas douter de sa reconnoissance, et qu'elle
- ne lui eût une éternelle obligation; mais que ce service n'exigeoit point
- de retour en de pareilles choses, son procédé témoignant une légèreté
- naturelle; qu'il seroit toujours prêt à en faire autant, et qu'elle ne le
- pourroit jamais regarder que comme un homme capable de recevoir tous les
- jours de nouvelles idées; et enfin qu'elle avoit quelque joie qu'il eût
- éteint lui-même dans son cœur une affection qu'elle avoit souvent
- condamnée, mais qu'elle n'avoit pu vaincre, et que ce qu'il venoit de
- faire eût sans doute augmentée.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame
- de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire
- connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne pouvant
- la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu se
- justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura dans
- une perplexité horrible.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que le
- chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, qu'elle
- se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait. Elle avoit
- toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes choses pour le
- voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui s'opposoit dans son
- cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui pardonner.
- </p>
- <p>
- Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant
- rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle s'y
- regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente, elle
- tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté sur elle,
- comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui tiennent à
- l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle croyoit
- l'être ce jour-là.
- </p>
- <p>
- Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle
- croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie
- s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles lui
- en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un de ses
- amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait d'un
- homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur
- disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle de
- leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les laisser
- dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit
- montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle
- conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui
- savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en
- continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit aimé.
- Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs discours,
- elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de lui dire, et
- lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et de qui il
- étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette
- conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre
- des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse fût
- coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, qui
- avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait, l'eût
- laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle n'osoit
- espérer un changement si heureux.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette dispute
- venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de donner un
- éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût jamais été.
- Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent d'avouer
- qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame de Bagneux
- n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite, qu'il s'étoit
- bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit point souvenu où
- ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que le peu de soin qu'il
- avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque qu'il ne songeoit plus
- à la personne de qui il étoit, et qu'elle en avoit entièrement effacé le
- souvenir dans son cœur.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans faire
- semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être bien
- obligée de lui avoir conservé des restes si précieux.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de
- Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de
- consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir le
- chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas qu'elle ne
- seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit d'arriver, et
- qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre côté, il ne
- pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous les hommes,
- qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit tout ce qu'un
- amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel pour lui et de plus
- avantageux pour son rival.
- </p>
- <p>
- Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification du
- chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours été
- aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva la
- même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle lui
- apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle avoit
- de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause qu'elle avoit
- reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et ils admirèrent
- ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été brouillés si longtemps.
- </p>
- <p>
- Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence
- parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire pour
- madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire
- connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des
- marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne
- possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce
- n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de
- facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction.
- </p>
- <p>
- La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de
- faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs
- terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi
- fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie
- qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre
- cette résolution.
- </p>
- <p>
- Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage, les
- grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de ceux
- qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande complaisance.
- </p>
- <p>
- Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir,
- ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit
- les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa
- maîtresse.
- </p>
- <p>
- La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit
- désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la voir.
- Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver en
- quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une chose
- dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie.
- </p>
- <p>
- Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel
- résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame de
- Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit s'y
- rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit lui-même
- le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours éperdûment.
- </p>
- <p>
- Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au
- temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et
- ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux
- qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son
- voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce qu'il
- en partît.
- </p>
- <p>
- Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un
- et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée
- par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup de
- chagrin.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de Bagneux,
- et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il obligea le
- baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne qu'il
- connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il n'eût
- point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa femme.
- </p>
- <p>
- Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps
- considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de
- Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur
- conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de Fosseuse
- donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit souhaiter
- de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle avoit pour
- lui la même tendresse.
- </p>
- <p>
- Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il pensa
- mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu y
- réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il voyoit
- bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette visite; à
- peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour ne point
- montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris congé
- d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans que le
- chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put néanmoins
- s'en éloigner tant qu'elle y demeura.
- </p>
- <p>
- Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les
- sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il
- crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui
- aient jamais été.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes
- choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au
- chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir médiocre
- d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient une foible
- consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient qu'accroître en
- eux le désir de se revoir.
- </p>
- <p>
- Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et y
- ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable de
- son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là<a
- id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> <a href="#footnote263"><sup
- class="sml">263</sup></a>. Le chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M.
- de Bagneux ne manqueroit pas d'aller voir cette entrée, pria madame de
- Bagneux de faire semblant d'être indisposée le jour qu'elle se devoit
- faire, et lui permettre de l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir
- le bonheur d'être à ses pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie,
- et de lui conter les ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame
- de Bagneux préféra facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée;
- elle feignit une indisposition dès le jour précédent.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a
- href="#footnotetag263"> (retour) </a> Voy. p. 80.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il n'étoit
- pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de Bagneux,
- n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal, crut
- qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron de
- Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette
- cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il résolut
- de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y alloit
- aussi.
- </p>
- <p>
- La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche la
- foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain M. de
- Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, furent au
- lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame
- de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il la
- trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne convenoit
- en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde malade. Il
- la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se croyant
- asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent avec plus
- de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir avoir une
- conversation aussi longue et hors de toute appréhension.
- </p>
- <p>
- Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa
- propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut
- commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le mal
- qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer avant
- que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de troubler
- la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en retourna chez
- lui.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne
- douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner
- lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer
- une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne fût
- alors auprès de sa femme.
- </p>
- <p>
- Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de
- personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans des
- résolutions épouvantables.
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui
- entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut toute
- troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de Bagneux venoit
- d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler d'étonnement, et
- le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris qu'elle, ne croyant
- pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les trouvât ensemble, n'y ayant
- point d'autre montée pour sortir de cette chambre que celle par laquelle
- il devoit monter.
- </p>
- <p>
- Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà
- proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour
- détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville,
- l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui
- servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la
- chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande
- obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le chevalier
- de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et pendant que,
- transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui causoient cette
- obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux baron de
- Villefranche et le fit sortir de la chambre.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit. M.
- de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne vît
- personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de Fosseuse, le
- trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons qu'il avoit
- eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses n'étoient point
- sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa éclater.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir
- comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la
- dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre de
- sa femme ou dans la rue.
- </p>
- <p>
- Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses
- soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs
- jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce
- temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il
- venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui fit
- prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la plus
- revoir.
- </p>
- <p>
- Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où elle
- avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit chère,
- elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui témoigna
- seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui point
- demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui disant
- qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle mourroit
- infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit.
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de Villefranche,
- lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse et madame de
- Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de Fosseuse eût échappé
- à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il y eût été exposé,
- quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi exposée, la voyant
- toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle faisoit pour le chevalier
- de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et dans sa jalousie, que cette
- nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de se voir vengé, par ce coup,
- d'une maîtresse cruelle et d'un rival heureux.
- </p>
- <p>
- Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus vivre
- en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il
- n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui
- inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de
- Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux.
- </p>
- <p>
- Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre mal
- le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien faire qui
- pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de Villefranche,
- elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le seul moyen dont
- elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la délicatesse du cœur de
- madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les apparences qu'un puissant
- doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse qui pût la détacher de
- l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle espéroit, en lui donnant de
- nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il lui demandoit.
- </p>
- <p>
- En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant être
- fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en
- attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui
- s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il paroissoit
- par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse même, qui le
- leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand état; qu'elle
- avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de celui où elle lui
- dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu effectivement les entendre;
- et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit tant de particularités de ce
- qui s'étoit véritablement passé entre elle et le chevalier de Fosseuse, et
- qui ne pouvoient être sues que d'eux et de Bonneville, qu'elle ne douta
- point de la perfidie du chevalier de Fosseuse, et qu'elle crut qu'il
- n'avoit pu se voir aimé d'une personne comme elle sans le publier dans le
- monde.
- </p>
- <p>
- Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes de
- lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune
- défiance.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le
- chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit au
- dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne laissa
- pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette
- résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit
- facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit
- cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur
- étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui
- donnoit la pensée où elle étoit.
- </p>
- <p>
- Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient voir
- le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier de
- Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent
- depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance
- qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être
- bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me
- perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez
- d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que
- j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en
- éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que comme
- une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle
- s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui entroient,
- pour n'être pas obligée de l'écouter.
- </p>
- <p>
- Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les
- marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent
- pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si
- accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il
- étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris
- garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur
- intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au dernier
- point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il se voyoit
- alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne
- l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu
- le croire capable d'un pareil procédé.
- </p>
- <p>
- Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie,
- il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les particularités
- du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en justifier, quoiqu'il
- la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle l'avoit déjà cru
- coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle avoit vu elle-même sa
- justification, et qu'il lui demandât souvent avec beaucoup de douleur si
- elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard lui fît voir son
- innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le bonheur. La douleur où il
- étoit lui fit abandonner la poursuite d'une charge qu'il sollicitoit. La
- cour étoit à Fontainebleau: il ne put se résoudre à quitter l'intérêt de
- son amour pour celui de sa fortune.
- </p>
- <p>
- Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce
- qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle étoit,
- n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès d'elle,
- comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première fois contre
- le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême à lui marquer
- plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent choses combien
- il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui plaire, et quelle
- obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit enfin l'entendre.
- </p>
- <p>
- Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors
- incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle
- croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit
- inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche.
- D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de
- Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage,
- il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus
- confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes.
- </p>
- <p>
- En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit
- qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui
- l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son
- départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la
- seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il
- résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin s'il
- pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa passion
- pour elle ou l'abandonner pour toujours.
- </p>
- <p>
- Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa
- tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si
- fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant
- plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui
- reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de
- Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue
- dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force.
- </p>
- <p>
- Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné chez
- lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que Bonneville lui
- avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et d'elle, et tout ce
- qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, nonobstant cet
- engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu pour lui que des
- rigueurs insupportables; mais que ses derniers traitemens lui avoient
- procuré le repos, et qu'il étoit entièrement guéri de la passion qu'il
- avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui
- reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il lui disoit étoit une preuve
- certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître alors qu'il avoit été l'objet de
- la jalousie de son mari, pendant que le chevalier de Fosseuse étoit aimé
- d'elle, sans en murmurer, et qu'il avoit eu entre ses mains un moyen
- infaillible de se venger de ses rigueurs sans s'en être voulu servir, et
- enfin qu'il trouveroit d'autres cœurs que le sien qui seroient et plus
- justes et plus reconnoissants.
- </p>
- <p>
- Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement et
- une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle devoit
- en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche oubliât
- facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta presque
- point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose qui la
- rendroit malheureuse toute sa vie.
- </p>
- <p>
- Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de
- reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit
- éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, elle
- la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit
- innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et
- tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît bien
- qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans s'exposer
- davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un temps. Mais
- elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le pourroit voir
- sans que le baron de Villefranche pût en avoir connoissance.
- </p>
- <p>
- À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes
- nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée. Elle
- lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par lequel elle
- lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où elle étoit
- priée.
- </p>
- <p>
- La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque
- de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout ce
- qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce
- changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis.
- </p>
- <p>
- Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame de
- Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle avoit
- reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui apprit
- ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère moins
- affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent un temps
- sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce commandement lui
- fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut dans un état de
- beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes.
- </p>
- <p>
- Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce qu'elle
- souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de connoître
- qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de Bagneux, pour lui
- ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne lui parlât pas avec
- sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de la voir sans une
- entière nécessité, lui donna la lettre du baron de Villefranche.
- </p>
- <p>
- Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à
- qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à sa
- maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une autre
- pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et ayant su
- que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant demandée, croyant
- lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna celle du baron de
- Villefranche.
- </p>
- <p>
- L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre
- que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il
- regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans cette
- lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de tendresse et
- de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il avec une colère
- horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie de vos amans. Y
- a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une femme plus coupable
- que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que devroient vous inspirer
- votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai les derniers remèdes, et
- peut-être que toute votre vie vous vous repentirez de m'avoir fait une
- telle offense.» Ensuite il lui fit toutes les menaces que l'on peut
- attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui défendit de revoir le
- chevalier de Fosseuse ni de lui parler.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant tantôt
- son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt fondant en
- larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit pitié à M. de
- Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la regardant moins
- sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais se sentant plus
- que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant d'ailleurs supporter la
- vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de forces qui lui restoient,
- et se retira dans sa chambre, accablée d'une douleur mortelle.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois appréhendés
- lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes pensées que l'on
- peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un accablement sans pareil et
- des souffrances d'esprit épouvantables, qui lui firent souvent désirer la
- mort, comme le seul remède à ses maux. Elle ne pouvoit considérer combien
- elle auroit de peine à faire oublier jamais à son mari les soupçons qu'il
- pouvoit avoir de sa vertu, sans désespérer de pouvoir avoir le reste de sa
- vie un véritable repos avec lui et de mettre fin à ses reproches.
- </p>
- <p>
- Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord
- entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses
- sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise de
- son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se
- représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur
- possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre du
- baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il en
- étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en
- ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit
- enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune
- chose qui pût la faire souvenir de lui.
- </p>
- <p>
- Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses résolutions.
- Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi pure et aussi
- grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce qu'elle pouvoit y
- opposer, et il y avoit des momens que la résolution qu'elle avoit prise de
- ne le revoir jamais faisoit une partie de sa tristesse.
- </p>
- <p>
- Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande
- mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles,
- conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état,
- de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant alors,
- et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au recouvrement
- de sa santé.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien
- aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant d'ailleurs
- regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne verroit presque
- que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit entièrement détachée
- des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de son mari, qu'elle
- vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit, témoigna le souhaiter
- ardemment.
- </p>
- <p>
- La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à
- Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le
- chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois.
- </p>
- <p>
- Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. Comme
- M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme et d'y
- employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit point eu
- d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment devoir pour
- elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui
- voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût qu'elle
- pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables sentimens
- et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, se voyant
- au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la première fois,
- elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, quelque effort
- qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que lui donnoient ces
- pensées.
- </p>
- <p>
- Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde.
- Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu
- recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui
- disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment
- elle ne pensoit plus à lui.
- </p>
- <p>
- Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses lettres
- à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle remarqueroit par sa
- persévérance la constance de son amour.
- </p>
- <p>
- Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle serroit
- ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour entrée
- dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué qu'elle n'étoit
- point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. Elle fut
- étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut d'abord un
- regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les regarda comme des
- choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin elle se laissa
- vaincre à la curiosité de les lire.
- </p>
- <p>
- Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce qu'elle
- vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers sentimens
- se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec des
- agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de son
- cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et permit
- dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les lettres du
- chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli
- que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un
- remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il n'y
- eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur passion
- devint encore plus ardente.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui permettre
- de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver le moyen en
- un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de voir le
- chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient arrivées, le
- lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la chambre pour
- quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse qu'elle iroit
- voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la maison qu'elle
- avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous prétexte de voir
- cette dame.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un
- lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale de
- se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir. Mais
- madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie,
- empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de
- choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé la
- permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui
- l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de
- Bagneux venoit.
- </p>
- <p>
- S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme étoit
- chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit d'y aller,
- ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour la forme, un
- de ses gens.
- </p>
- <p>
- Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de
- Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée,
- comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant rien
- faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le chevalier
- de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, considérant en quel
- danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit étoit exposée.
- </p>
- <p>
- Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne
- sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux,
- qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis
- de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où
- il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une
- surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il
- eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du
- chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris une
- profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de se
- satisfaire.
- </p>
- <p>
- Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et alla
- à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en des
- termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant que
- son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une certitude
- de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer davantage chez
- madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit découvert celui
- de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle devoit faire, elle
- prit aussi congé d'elle.
- </p>
- <p>
- Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son
- malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle
- venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus
- capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis quand
- on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour vous en
- punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et, transporté de
- rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison.
- </p>
- <p>
- Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée
- aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une
- personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le touchât
- encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les plus
- violentes dont un esprit puisse être agité.
- </p>
- <p>
- Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de
- Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la douleur
- s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur assistance elle
- eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après dans un nouvel
- évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau soulagée, après avoir
- jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, elle retomba encore au
- même état; et enfin, cette même douleur, qui s'étoit auparavant resserrée,
- venant à s'épandre tout d'un coup, elle ouvrit les yeux avec une langueur
- mortelle, accablée d'une fièvre horrible.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit ayant
- recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent à son
- imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. Ensuite elle
- fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une tendresse que l'état
- où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre, quoique néanmoins avec
- des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle reconnoissoit qu'il étoit la
- cause de ses malheurs; mais son cœur étoit alors tellement rempli de sa
- passion qu'elle ne pouvoit plus combattre pour l'en chasser, ni condamner
- les sentimens qu'elle lui avoit inspirés.
- </p>
- <p>
- Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa vie
- fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus violente.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de M.
- de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en
- retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter.
- Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et s'aller
- offrir à la colère de M. de Bagneux.
- </p>
- <p>
- Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours après,
- combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit oublier
- tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de France et
- d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et d'y passer
- le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que très-misérable, ne
- voulant pas être cause que, si madame de Bagneux guérissoit de cette
- maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de pareils malheurs. Et,
- quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de savoir si elle en
- relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de ne le pas attendre,
- de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût exécuter sa résolution.
- </p>
- <p>
- Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre
- Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant
- beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire
- qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en
- quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il
- partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après
- les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger où
- étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui avoit
- inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit intéresser à
- sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit soin qu'on y
- apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en amant qui tremble
- pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui croit avoir de justes
- sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui persuader que
- l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son affection; que la
- douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit entièrement pour l'avenir, et
- qu'il seroit incapable de lui témoigner jamais aucuns soupçons qui pussent
- lui déplaire.
- </p>
- <p>
- Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle lui
- dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre que sa
- mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus penser qu'au
- chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui paroissant un si grand
- sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au milieu de son mal elle en
- avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit été digne de l'inclination
- qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte passion lui ôtoit l'envie de
- guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit jamais chasser cette passion de
- son cœur, et que, si elle survivoit à la connoissance que M. de Bagneux en
- avoit, outre la contrainte terrible avec laquelle elle seroit obligée de
- cacher ses sentimens, elle seroit tous les jours exposée à tous les
- chagrins qu'il voudroit lui faire souffrir, et qu'il auroit lui-même une
- continuelle inquiétude.
- </p>
- <p>
- Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien qu'elle
- eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces choses et
- à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt dans un état
- pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées par le mal, elle
- mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner aucun regret à la vie.
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c9" id="c9"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h5>
- LES
- </h5>
- <h1>
- FAUSSES PRUDES
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
- <a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>
- </h3>
- <h4>
- ET AUTRES DAMES DE LA COUR.
- </h4>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a
- href="#footnotetag264"> (retour) </a> Madame de Brancas étoit femme de
- Charles de Brancas, le plus jeune fils de Georges de Brancas, premier
- duc de Villars. Charles de Brancas étoit, depuis 1661, chevalier
- d'honneur de la Reine-Mère. Madame de Sévigné a fait connoître ses
- distractions, et La Bruyère l'a rendu fameux sous le nom de <i>Ménalque</i>.
- </p>
- <p>
- Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des
- parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et
- l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de
- Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de
- La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le <i>Dictionnaire
- des Précieuses</i>, t. 2, aux mots <i>Brancas</i>, <i>Garnier</i>, <i>Oradour</i>
- (d').
- </p>
- </blockquote>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e n'ai pas
- de ces hauts desseins<br /> D'écrire les actes des saints,<br /> Ma
- Muse est encore trop jeunette;<br /> Il ne lui faut qu'une musette,<br />
- Et les discours moins sérieux
- </p>
- <p class="i16">
- La divertissent cent fois mieux.
- </p>
- <p class="i16">
- Moi qui ne veux pas la contraindre,
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne veux pas encor me plaindre
- </p>
- <p class="i16">
- Avec de lamentables vers
- </p>
- <p class="i16">
- De voir un siècle si pervers.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que je demande d'elle
- </p>
- <p class="i16">
- Est de conter quelque nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Comme les dames de la cour
- </p>
- <p class="i16">
- Traitent les mystères d'amour.
- </p>
- <p class="i16">
- Maintenant il me prend envie
- </p>
- <p class="i16">
- De décrire toute leur vie,
- </p>
- <p class="i16">
- Pendant que dans un triste exil
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai le temps d'en ourdir le fil.
- </p>
- <p class="i16">
- On ne sauroit m'en faire accroire:
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais le fin de leur histoire,
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais leur pratique et leurs brigues,
- </p>
- <p class="i16">
- Et je puis vous jurer ma foi
- </p>
- <p class="i16">
- Que nul ne la sait mieux que moi.
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais leurs secrètes intrigues,
- </p>
- <p class="i16">
- Et comme chacun en ce jour
- </p>
- <p class="i16">
- Se comporte dans cette cour.
- </p>
- <p class="i16">
- Avance-toi, Muse, et m'inspire
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque chose digne de rire,
- </p>
- <p class="i16">
- Le sujet le mérite bien.
- </p>
- <p class="i16">
- Déjà dans plus d'un entretien
- </p>
- <p class="i16">
- Nous en avons ri, ce me semble,
- </p>
- <p class="i16">
- Quand nous étions tous deux ensemble.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais nous les mettrons en courroux,
- </p>
- <p class="i16">
- Me diras-tu, filons plus doux.
- </p>
- <p class="i16">
- Et moi je n'en veux rien démordre.
- </p>
- <p class="i16">
- Disons toutes choses par ordre;
- </p>
- <p class="i16">
- Surtout dans cette occasion
- </p>
- <p class="i16">
- Évitons la confusion,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne faisons pas un mélange;
- </p>
- <p class="i16">
- Distinguons le démon de l'ange.
- </p>
- <p class="i16">
- À part scrupules superflus,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'en ce temps il n'en est plus!
- </p>
- <p class="i16">
- Il me prend un éclat de rire
- </p>
- <p class="i16">
- D'en avoir ici tant à dire
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il faut avec moi confesser
- </p>
- <p class="i16">
- Que j'aurois peine à commencer.
- </p>
- <p class="i16">
- Pendant que j'ai le vent en poupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Prenons-en une de la troupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Et la séparons du monceau,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour le premier coup de pinceau.
- </p>
- <p class="i16">
- Nous dauberons quelque autre ensuite,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, suivant notre réussite,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans nous arrêter en chemin
- </p>
- <p class="i16">
- Nous les passerons sous la main.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais donc pour entrer en matière,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui choisirons-nous la première?
- </p>
- <p class="i16">
- Prenons Madame de Brancas.
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais que chacun en fait cas;
- </p>
- <p class="i16">
- C'est une belle assez fameuse
- </p>
- <p class="i16">
- Pour rendre notre histoire heureuse.
- </p>
- <p class="i16">
- Je m'en vais doncque l'exposer.
- </p>
- <p class="i16">
- Écoutez, je vais commencer.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Vêtu d'une étroite culotte,
- </p>
- <p class="i16">
- Son père<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> <a
- href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>, faiseur de
- calotte,
- </p>
- <p class="i16">
- En vendit, dit-on, à Lyon,
- </p>
- <p class="i16">
- Quasi pour près d'un million.
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi se voyant en avance,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se mêla de la finance,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tout le reste de ses ans
- </p>
- <p class="i16">
- Fut un de ces gros partisans.
- </p>
- <p class="i16">
- Il avoit dedans sa famille
- </p>
- <p class="i16">
- Une belle et charmante fille,
- </p>
- <p class="i16">
- Belle, à ce qu'on en a écrit,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais on ne dit rien de l'esprit,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorsque Madame la Princesse<a id="footnotetag266"
- name="footnotetag266"></a> <a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- La prit pour être la maîtresse
- </p>
- <p class="i16">
- Du feu bonhomme d'Assigny<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
- <a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui crut trouver la pie au nid.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant ce fameux mariage
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on fit à la fleur de son âge,
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes ses premières amours,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'eurent pas longtemps leurs cours,
- </p>
- <p class="i16">
- Furent avec laquais et pages
- </p>
- <p class="i16">
- Et maints semblables personnages
- </p>
- <p class="i16">
- Du fameux hôtel de Condé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et non avec son accordé.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant qu'il fût jour chez Madame,
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun sait que cette bonne âme
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit joué, je ne mens pas,
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans le plus haut galetas,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus de deux heures à la boule,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec des balles que l'on roule,
- </p>
- <p class="i16">
- Et plus elles sont près du but
- </p>
- <p class="i16">
- Elle confesse avoir perdu.
- </p>
- <p class="i16">
- Sitôt qu'elle fut épousée,
- </p>
- <p class="i16">
- Son mari, d'une âme rusée,
- </p>
- <p class="i16">
- L'envoie auprès de sa maman
- </p>
- <p class="i16">
- Et la retient là près d'un an.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est au fond de la Normandie
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce mari la congédie;
- </p>
- <p class="i16">
- Si c'eût été plus en deçà,
- </p>
- <p class="i16">
- On eût su ce qui s'y passa.
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai su d'un auteur très sincère
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle battit sa belle-mère,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, l'aimant toujours tendrement,
- </p>
- <p class="i16">
- Souffrit cela patiemment.
- </p>
- <p class="i16">
- Après deux ou trois ans d'épreuve,
- </p>
- <p class="i16">
- Par bonheur elle devint veuve.
- </p>
- <p class="i16">
- On dit qu'elle en jeta des pleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle feignit quelques douleurs;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, sans parler à la volée,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en fut bientôt consolée.
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis elle vint à Paris,
- </p>
- <p class="i16">
- Heureux séjour pour les Cloris,
- </p>
- <p class="i16">
- Où, quoique sous un sombre voile,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle brilla comme une étoile.
- </p>
- <p class="i16">
- Les sieurs de Malta<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
- <a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a> et Jeannin<a
- id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> <a href="#footnote269"><sup
- class="sml">269</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Friands du sexe féminin,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne l'avoient à peine aperçue,
- </p>
- <p class="i16">
- Que leur âme en parut émue,
- </p>
- <p class="i16">
- Et chacun s'en crut le vainqueur.
- </p>
- <p class="i16">
- Tous deux lui touchèrent le cœur,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tous deux elle eut l'âme atteinte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce ne fut pas sans contrainte
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle répondit à leurs vœux,
- </p>
- <p class="i16">
- Les voulant conserver tous deux.
- </p>
- <p class="i16">
- Pas un n'eut l'âme trop saisie
- </p>
- <p class="i16">
- Des mouvements de jalousie.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle les ménagea si bien
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'ils ne se dirent jamais rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Jeannin la menoit en campagne
- </p>
- <p class="i16">
- Dans une maison de cocagne
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on appelle l'Amireau,
- </p>
- <p class="i16">
- Non pas séjour de houbereau,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais une maison de délices,
- </p>
- <p class="i16">
- Où Brancas offrit ses services
- </p>
- <p class="i16">
- À cette jeune déité,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'eut point d'inhumanité
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un galant si plein de charmes:
- </p>
- <p class="i16">
- Elle rendit bientôt les armes.
- </p>
- <p class="i16">
- Après un mal assez amer,
- </p>
- <p class="i16">
- Brancas revient pour prendre l'air
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans cette maison fameuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais maison pour lui bien heureuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'en cet illustre séjour
- </p>
- <p class="i16">
- Il prit et donna de l'amour;
- </p>
- <p class="i16">
- Souvent lui conta des fleurettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, dans ces douces amusettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui récitoit quelques vers,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il pilloit des auteurs divers.
- </p>
- <p class="i16">
- Un jour qu'il causoit avec elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Afin de lui prouver son zèle
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous les violents transports
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il ressentoit peut-être alors,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui fit voir une élégie,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais forte et pleine d'énergie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle prit pour un madrigal,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui lui porta le coup fatal,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont elle ne se put défendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle acheva lors de se prendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Le reste, ne se conte plus,
- </p>
- <p class="i16">
- J'en serois moi-même confus.
- </p>
- <p class="i16">
- Le voir, l'aimer, devenir grosse,
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne vous dis point chose fausse,
- </p>
- <p class="i16">
- Se firent dès le même jour
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il lui témoigna de l'amour.
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'est pourtant rien de plus vrai
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on n'y mit pas plus de délai,
- </p>
- <p class="i16">
- Et que dans la même journée
- </p>
- <p class="i16">
- La chose se vit terminée.
- </p>
- <p class="i16">
- Sitôt que monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- S'aperçut de ce vilain cas,
- </p>
- <p class="i16">
- Par un motif de conscience,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou bien poussé par la finance,
- </p>
- <p class="i16">
- Sur quoi l'on ne pouvoit gloser,
- </p>
- <p class="i16">
- Il fit dessein de l'épouser.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que la dame se vît grosse,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne vouloit point de noce,
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant elle y consentit: car
- </p>
- <p class="i16">
- Voyant que le duc de Villars
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit prêt de faire naufrage,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle approuva ce mariage:
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans quelque espoir du tabouret<a id="footnotetag270"
- name="footnotetag270"></a> <a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Six mois après l'affaire faite,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle mit au monde Branquette<a id="footnotetag271"
- name="footnotetag271"></a> <a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce jeune miracle d'amour
- </p>
- <p class="i16">
- Qui brille à présent dans la cour,
- </p>
- <p class="i16">
- Devant qui même la plus belle
- </p>
- <p class="i16">
- N'oseroit lever la prunelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui pourroit conter à soi
- </p>
- <p class="i16">
- Le cœur même de notre Roi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
- <a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Ses beaux cheveux de couleur blonde
- </p>
- <p class="i16">
- Et son teint le plus beau du monde
- </p>
- <p class="i16">
- Réjouirent fort son papa,
- </p>
- <p class="i16">
- Parce que Jeannin et Malta,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont il étoit en défiance,
- </p>
- <p class="i16">
- N'avoient aucune ressemblance
- </p>
- <p class="i16">
- À ce beau teint, à ces cheveux
- </p>
- <p class="i16">
- Dignes de mille et mille vœux.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur de Laon<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> <a
- href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, qui dans
- l'Église
- </p>
- <p class="i16">
- Fait une figure de mise,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui, comme l'on peut juger,
- </p>
- <p class="i16">
- Sait bien plus que son pain manger,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou, pour parler sans menterie,
- </p>
- <p class="i16">
- Un grand laquais nommé La Brie<a id="footnotetag274"
- name="footnotetag274"></a> <a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Furent père, à ce que l'on dit,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une fille du même lit<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
- <a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais sans choquer la révérence,
- </p>
- <p class="i16">
- On croit avec plus d'apparence,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle vint de ce grand prélat,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fit cela sans nul éclat;
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce qui fait qu'aucun n'en doute,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est que malgré la sœur Écoute,
- </p>
- <p class="i16">
- Et la mortification
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on souffre en religion,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne perd jamais l'envie
- </p>
- <p class="i16">
- De finir tristement sa vie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de donner dans ce saint lieu
- </p>
- <p class="i16">
- De grandes louanges à Dieu:
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce dessein lui vient de race,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique d'autres légèrement
- </p>
- <p class="i16">
- En jugent peut-être autrement.
- </p>
- <p class="i16">
- Pour encor mieux faire la fausse,
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun dit qu'elle en devint grosse
- </p>
- <p class="i16">
- En l'absence de son mari,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui depuis en fut bien marri,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui contre son ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- En parut un peu en colère;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais étant un fort bon parent<a id="footnotetag276"
- name="footnotetag276"></a> <a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Il en usa modérément,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne s'en prit rien qu'à La Brie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il chassa, dit-on, de furie,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qui fit beaucoup plus d'éclat
- </p>
- <p class="i16">
- Que s'il s'en fût pris au prélat.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais notre adorable comtesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour autoriser sa grossesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui soutint, jurant de sa part,
- </p>
- <p class="i16">
- Que déjà devant son départ
- </p>
- <p class="i16">
- Sa fille avoit été conçue,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle s'en étoit aperçue.
- </p>
- <p class="i16">
- Le temps pourtant s'accordoit mal;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais dans un endroit si fatal
- </p>
- <p class="i16">
- On n'examina pas la chose;
- </p>
- <p class="i16">
- On lui fit croire que la glose
- </p>
- <p class="i16">
- De ce doute fâcheux qu'il prit
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit une absence d'esprit,
- </p>
- <p class="i16">
- Et dans ses grandes rêveries<a id="footnotetag277"
- name="footnotetag277"></a> <a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se forgeoit ces niaiseries.
- </p>
- <p class="i16">
- Lors le mari le crut assez:
- </p>
- <p class="i16">
- Vous le croirez si vous voulez.
- </p>
- <p class="i16">
- À ces deux-là, qui la quittèrent,
- </p>
- <p class="i16">
- Deux autres fameux succédèrent:
- </p>
- <p class="i16">
- Chavigny, autrement de Pont<a id="footnotetag278"
- name="footnotetag278"></a> <a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'Elbeuf<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> <a
- href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, homme assez
- profond
- </p>
- <p class="i16">
- Dans la science de la chasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui remplissoit fort bien sa place,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorsqu'il appliquoit ses efforts
- </p>
- <p class="i16">
- Après quelque grand bruit d'alors.
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui contoit pour l'ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- Tous les faits de son chien Cerbère,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il s'étoit jeté tout à coup
- </p>
- <p class="i16">
- Sur quelque cerf ou quelque loup,
- </p>
- <p class="i16">
- Si le chevreuil ou bien le lièvre
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit eu ce jour-là la fièvre,
- </p>
- <p class="i16">
- En se voyant dessus ses fins
- </p>
- <p class="i16">
- À la merci de ses mâtins.
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre, qui paraissoit plus sage,
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit aussi d'un autre usage.
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit un homme libéral,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui donnoit tout, ou bien, ou mal;
- </p>
- <p class="i16">
- Même l'on dit, entre autre chose
- </p>
- <p class="i16">
- (Que personne de vous ne glose),
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'avant que de lui dire adieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui meubla son prié-Dieu<a id="footnotetag280"
- name="footnotetag280"></a> <a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais des plus beaux bijoux du monde,
- </p>
- <p class="i16">
- De tout ce que la terre et l'onde
- </p>
- <p class="i16">
- Fournissent de plus précieux,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de plus éclatant aux yeux.
- </p>
- <p class="i16">
- Combien cet amant plein de zèle
- </p>
- <p class="i16">
- A-t-il souffert de maux pour elle!
- </p>
- <p class="i16">
- Il a blanchi dessous le faix,
- </p>
- <p class="i16">
- Outre sa dépense et ses frais.
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle auroit donc été sa peine,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il eût aimé quelque inhumaine!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans rendre ces deux mécontents,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle avoit dès ce même temps
- </p>
- <p class="i16">
- L'abbé Nardy, amant de Galle<a id="footnotetag281"
- name="footnotetag281"></a> <a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont l'âme n'est point libérale,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui la voyoit comme voisin
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le soir jusqu'au matin.
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans ce temps-là même encore,
- </p>
- <p class="i16">
- Malta, qui l'aime et qui l'adore,
- </p>
- <p class="i16">
- Revint, mais plus secrètement
- </p>
- <p class="i16">
- Montrer qu'il étoit son amant,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres;
- </p>
- <p class="i16">
- Et parmi tant de bons apôtres,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans savoir d'où cela venoit,
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit,
- </p>
- <p class="i16">
- Lâcherai-je cette parole?
- </p>
- <p class="i16">
- Que la dame avoit la vérole.
- </p>
- <p class="i16">
- On consulta dessus ce fait
- </p>
- <p class="i16">
- Un homme en ce métier parfait,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui la voulut prendre en sa charge:
- </p>
- <p class="i16">
- C'est le sage monsieur Le Large,
- </p>
- <p class="i16">
- Homme qui n'a point de pareil
- </p>
- <p class="i16">
- En tout ce que voit le soleil.
- </p>
- <p class="i16">
- Sans songer d'où le mal procède,
- </p>
- <p class="i16">
- On résout d'y donner remède;
- </p>
- <p class="i16">
- L'on convient pour cela de prix.
- </p>
- <p class="i16">
- Le jour même, dit-on, fut pris
- </p>
- <p class="i16">
- Mais la guérison fut remise
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré quelque potion prise,
- </p>
- <p class="i16">
- À cause que dans cet instant
- </p>
- <p class="i16">
- L'argent n'étoit pas bien comptant.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme elle avoit un cœur de roche,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour éviter quelque reproche
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on lui faisoit en son quartier,
- </p>
- <p class="i16">
- Même gens de galant métier,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tromper tant de sentinelles,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle prend celui des Tournelles,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans avoir d'autre raison,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle abandonne sa maison;
- </p>
- <p class="i16">
- Puis prend la rue de Vienne,
- </p>
- <p class="i16">
- Quartier plus propre à la fredaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Et déjà beaucoup plus fameux
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tous les larcins amoureux.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que personne ne la suive,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne se croit pas oisive:
- </p>
- <p class="i16">
- Messieurs Paget<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> <a
- href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a> et Monerot<a
- id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> <a href="#footnote283"><sup
- class="sml">283</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Y furent bientôt pris au mot.
- </p>
- <p class="i16">
- Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue,
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'un et l'autre d'eux se tue
- </p>
- <p class="i16">
- De lui faire mille présents.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle, pour les rendre contents,
- </p>
- <p class="i16">
- De peur que l'un des deux s'offense,
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit beaucoup de complaisance;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle prenoit à toute main,
- </p>
- <p class="i16">
- Croyoit qu'il eût été vilain
- </p>
- <p class="i16">
- De refuser avec audace
- </p>
- <p class="i16">
- Des présents faits de bonne grâce.
- </p>
- <p class="i16">
- Ils avoient dans leur passion
- </p>
- <p class="i16">
- Tous deux de l'émulation:
- </p>
- <p class="i16">
- Si l'un envoyoit une table
- </p>
- <p class="i16">
- D'une fabrique inimitable,
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre renvoyoit dès le soir
- </p>
- <p class="i16">
- Un parfaitement beau miroir;
- </p>
- <p class="i16">
- Si l'un d'eux chômoit une fête,
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre se mettoit dans la tête
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le soir jusqu'au matin
- </p>
- <p class="i16">
- De la régaler d'un festin.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais les fortunes bien prospères
- </p>
- <p class="i16">
- Sont celles qui ne durent guères:
- </p>
- <p class="i16">
- Bientôt une adroite beauté
- </p>
- <p class="i16">
- Eut tout ce mystère gâté,
- </p>
- <p class="i16">
- Et par une intrigue nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Lui ravit ses amans fidèles.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est d'Olonne<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> <a
- href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> qui fit ce coup
- </p>
- <p class="i16">
- Environ entre chien et loup.
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais rien ne fut plus sensible
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce larcin irrémissible;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais dans l'espoir de se venger
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'y voulut pas songer:
- </p>
- <p class="i16">
- Sans bruit elle se laissa faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Le sieur Fleuri<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> <a
- href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, vilain compère
- </p>
- <p class="i16">
- (Ceci soit dit sans l'offenser),
- </p>
- <p class="i16">
- Et plus laid qu'on ne peut penser,
- </p>
- <p class="i16">
- Le diable (Dieu me le pardonne),
- </p>
- <p class="i16">
- Armé des armes qu'on lui donne,
- </p>
- <p class="i16">
- Non, n'est pas si laid que celui
- </p>
- <p class="i16">
- Qui charmoit alors son ennui.
- </p>
- <p class="i16">
- Sa mine étoit plus dégoûtante
- </p>
- <p class="i16">
- Que les courroies d'une tente;
- </p>
- <p class="i16">
- Son teint d'un vieil mort et huileux
- </p>
- <p class="i16">
- Éclatoit d'un lustre terreux;
- </p>
- <p class="i16">
- Ses cheveux, sa barbe maussade,
- </p>
- <p class="i16">
- Son haleine pire que cade<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
- <a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et le tout d'un monstre infernal,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il n'avoit été libéral,
- </p>
- <p class="i16">
- L'auroient certes, comme je pense,
- </p>
- <p class="i16">
- Fait haïr de toute la France.
- </p>
- <p class="i16">
- Il faisoit donc quelques présents,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais qui pourtant n'étoient pas grands:
- </p>
- <p class="i16">
- Des essences et des pommades,
- </p>
- <p class="i16">
- Des citrons doux pour les malades,
- </p>
- <p class="i16">
- Des raisins doux de Languedoc
- </p>
- <p class="i16">
- Pour le carême, c'étoit hoc,
- </p>
- <p class="i16">
- Et quelque autre chose semblable,
- </p>
- <p class="i16">
- Non pas d'un prix inimitable;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pour être parfait amant,
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit de donner seulement.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que Fleuri logeât chez elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne lui fut pas fidèle.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme un cent ne suffisoit pas,
- </p>
- <p class="i16">
- D'Épagni<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> <a
- href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a> eut le même cas,
- </p>
- <p class="i16">
- Du même temps, à la même heure,
- </p>
- <p class="i16">
- Homme encore laid, ou je meure,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, sans le bon monsieur Fleuri,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sur lui l'auroit enchéri,
- </p>
- <p class="i16">
- Il auroit été, si je n'erre,
- </p>
- <p class="i16">
- Le plus laid homme de la terre,
- </p>
- <p class="i16">
- Commençant à s'émanciper,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui montroit l'art de bien piper,
- </p>
- <p class="i16">
- À quelque jeu que ce pût être
- </p>
- <p class="i16">
- Sans que l'on pût le reconnoître.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est où bien des gens ont recours
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui lui fut d'un grand secours.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant qu'elle eût cette science,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle perdit, mais d'importance.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais vous allez tous admirer
- </p>
- <p class="i16">
- Comme elle s'en sut bien payer.
- </p>
- <p class="i16">
- Au carnaval, temps de remarque,
- </p>
- <p class="i16">
- Notre jeune et vaillant monarque,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour chasser mille ennuis fâcheux,
- </p>
- <p class="i16">
- Dansoit un ballet somptueux:
- </p>
- <p class="i16">
- Brancas, cette jeune merveille,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui a le pas fin et l'oreille,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce ballet, non par hasard,
- </p>
- <p class="i16">
- Représentoit, dit-on, un art<a id="footnotetag288"
- name="footnotetag288"></a> <a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Oui, c'étoit la Géométrie:
- </p>
- <p class="i16">
- Son habit couleur de prairie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui valoit son pesant d'or,
- </p>
- <p class="i16">
- M'en fait ressouvenir encor.
- </p>
- <p class="i16">
- En attendant, comme je pense,
- </p>
- <p class="i16">
- Que son tour vint d'entrer en danse,
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! monsieur de Relabbé
- </p>
- <p class="i16">
- La fit bien venir à jubé;
- </p>
- <p class="i16">
- Sans vous conter des hyperboles
- </p>
- <p class="i16">
- Lui gagna dix-huit cents pistoles.
- </p>
- <p class="i16">
- Après un semblable malheur,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne dansa pas de bon cœur.
- </p>
- <p class="i16">
- La somme n'étant pas payée,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en fut moins mortifiée,
- </p>
- <p class="i16">
- Car, comme cet homme de cour
- </p>
- <p class="i16">
- Alla la voir un autre jour,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se paya d'une monnoie
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il reçut même avecque joie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'on entend à demi-mot
- </p>
- <p class="i16">
- À moins que de passer pour sot.
- </p>
- <p class="i16">
- Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisque lui-même en fait l'histoire.
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce temps-là monsieur Jeannin
- </p>
- <p class="i16">
- La revit, sans qu'aucun venin
- </p>
- <p class="i16">
- D'une immortelle jalousie
- </p>
- <p class="i16">
- Lui vint troubler la fantaisie;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le reçut de bon œil,
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'eût aimé jusqu'au cercueil,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans qu'une méchante personne
- </p>
- <p class="i16">
- Le lui ravit: ce fut d'Olonne
- </p>
- <p class="i16">
- Qui luit prit encor celui-ci
- </p>
- <p class="i16">
- Et bien d'autres qu'on sait aussi.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur de Beaufort<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
- <a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, ce grand
- homme,
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on connoît dès qu'on le nomme,
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis les plus petits enfans
- </p>
- <p class="i16">
- Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents,
- </p>
- <p class="i16">
- La consola de cette perte;
- </p>
- <p class="i16">
- Tous les jours elle étoit alerte
- </p>
- <p class="i16">
- Pour épier où ce héros
- </p>
- <p class="i16">
- Lui pourroit parler en repos.
- </p>
- <p class="i16">
- J'aurois de quoi vous faire rire,
- </p>
- <p class="i16">
- Si je voulois ici vous dire
- </p>
- <p class="i16">
- Mille et mille discours sans fin,
- </p>
- <p class="i16">
- Et les rendez-vous du jardin
- </p>
- <p class="i16">
- Du fameux hôtel de Vendôme<a id="footnotetag290"
- name="footnotetag290"></a> <a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Où, bien souvent, comme un fantôme
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai connu ce maître paillard
- </p>
- <p class="i16">
- L'attendre tout seul à l'écart.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, hélas! la beauté qu'il aime
- </p>
- <p class="i16">
- Le publie trop elle-même
- </p>
- <p class="i16">
- Pour vous le réciter ainsi.
- </p>
- <p class="i16">
- Peut-être savez-vous aussi
- </p>
- <p class="i16">
- Les discours que de leur fenêtre
- </p>
- <p class="i16">
- Ils se faisoient sans trop paroître,
- </p>
- <p class="i16">
- Parce que monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- Dessus ce point ne railloit pas,
- </p>
- <p class="i16">
- De quoi pourtant chacun s'étonne,
- </p>
- <p class="i16">
- Le voyant si bonne personne.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur le maréchal d'Estrez<a id="footnotetag291"
- name="footnotetag291"></a> <a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, je crois, comme vous savez,
- </p>
- <p class="i16">
- N'a pas l'âme trop libérale,
- </p>
- <p class="i16">
- Etoit encor de sa cabale.
- </p>
- <p class="i16">
- Jugez un peu s'il l'aimoit bien,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'il lui fit présent d'un chien,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais d'un joli chien de Boulogne,
- </p>
- <p class="i16">
- Petit et de camuse trogne.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais comme son affection
- </p>
- <p class="i16">
- Augmentoit sa prétention,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui fit un don plus solide:
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit un petit coffre vide,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais ajusté fort joliment,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui, dit-on, étoit d'argent.
- </p>
- <p class="i16">
- Après, contrefaisant la prude,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle mit toute son étude
- </p>
- <p class="i16">
- À corrompre monsieur Fouquet<a id="footnotetag292"
- name="footnotetag292"></a> <a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Déjà de plus d'un affiquet
- </p>
- <p class="i16">
- Elle orne sa divine tresse,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le flatte et le caresse;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais lui, toujours comme un glaçon,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne mordoit point à l'hameçon.
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais on ne le sut surprendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Il avoit une amitié tendre
- </p>
- <p class="i16">
- Pour son bonhomme de mari
- </p>
- <p class="i16">
- Dont on ne l'a jamais guéri.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que l'amour nous suggère
- </p>
- <p class="i16">
- Près de lui ne servoit de guère;
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré tous ses divins appas
- </p>
- <p class="i16">
- Cet amant ne l'écouta pas.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors on voit qu'elle s'écrie:
- </p>
- <p class="i16">
- «Voilà ma science finie
- </p>
- <p class="i16">
- Sans que tu me sois converti,
- </p>
- <p class="i16">
- Et j'en aurai le démenti!
- </p>
- <p class="i16">
- Dussé-je mourir dans la peine,
- </p>
- <p class="i16">
- Je veux que ton âme inhumaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus fière que dame à certon<a id="footnotetag293"
- name="footnotetag293"></a> <a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Chante dessus un autre ton.»
- </p>
- <p class="i16">
- Alors, le prenant de furie
- </p>
- <p class="i16">
- Dans cette grande galerie
- </p>
- <p class="i16">
- Que nous prenons à Saint-Mandé<a id="footnotetag294"
- name="footnotetag294"></a> <a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- L'œil en feu comme un possédé,
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré ce qu'il put entreprendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le force de se rendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'on dit, malgré qu'il en eût,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle en fit ce qu'elle voulut;
- </p>
- <p class="i16">
- Et lorsqu'il eut quitté sa patte,
- </p>
- <p class="i16">
- Après l'avoir nommée ingrate
- </p>
- <p class="i16">
- Et fait quelques discours confus,
- </p>
- <p class="i16">
- Il jura de ne tomber plus.
- </p>
- <p class="i16">
- Son serment ne fut pas frivole,
- </p>
- <p class="i16">
- Car depuis il lui tint parole.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors que ce surintendant<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
- <a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Fut frappé de cet accident
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, par une chute commune,
- </p>
- <p class="i16">
- Entraîna plus d'une fortune,
- </p>
- <p class="i16">
- Dieu sait quels furent ses regrets!
- </p>
- <p class="i16">
- Cela m'importe fort peu; mais,
- </p>
- <p class="i16">
- À ce que l'on me persuade,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle fut tout à fait malade,
- </p>
- <p class="i16">
- Et même, à ne vous mentir point,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en perdit son embonpoint.
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis, lorsque ses amis virent
- </p>
- <p class="i16">
- Que les choses se ralentirent,
- </p>
- <p class="i16">
- Recouvrant un peu de santé,
- </p>
- <p class="i16">
- On vit renaître sa beauté.
- </p>
- <p class="i16">
- À peine chacun la découvre
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle alla loger dans le Louvre,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans savoir quasi pourquoi
- </p>
- <p class="i16">
- On la voit bien auprès du Roi.
- </p>
- <p class="i16">
- D'autres n'en disent pas de même,
- </p>
- <p class="i16">
- Disant que c'est elle qui l'aime,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'elle s'efforce en tous lieux
- </p>
- <p class="i16">
- De se trouver devant ses yeux;
- </p>
- <p class="i16">
- Que d'une manière obligeante,
- </p>
- <p class="i16">
- Près de lui fait toujours l'amante,
- </p>
- <p class="i16">
- Et que, redoublant ses appas,
- </p>
- <p class="i16">
- Fait très souvent le premier pas.
- </p>
- <p class="i16">
- La raison sur quoi l'on se fonde,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est que le plus grand Roi du monde,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui d'un regard peut tout charmer,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui n'a, pour se faire aimer,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'à jeter l'œil sur la plus belle,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui ne connoît point de cruelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne voudroit pas faire un tel choix.
- </p>
- <p class="i16">
- Lors l'on entendit une voix,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui dit d'un ton digne de marque,
- </p>
- <p class="i16">
- Nous parlant de ce grand monarque:
- </p>
- <p class="i16">
- «Hélas! pourquoi s'en étonner,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'on le veut abandonner
- </p>
- <p class="i16">
- Aux caresses d'une importune
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'étoit plus bonne fortune,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui désormais au cercueil
- </p>
- <p class="i16">
- Ne peut entrer qu'avec un œil<a id="footnotetag296"
- name="footnotetag296"></a> <a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>?»
- </p>
- <p class="i16">
- Une raison si convainquante
- </p>
- <p class="i16">
- Fit que l'on eut bien de la pente
- </p>
- <p class="i16">
- À croire que ce Roi fameux
- </p>
- <p class="i16">
- Pourroit bien répondre à ses vœux,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique l'on soutienne en cachette
- </p>
- <p class="i16">
- Que le tout n'est que pour Branquette,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont je donne certificat,
- </p>
- <p class="i16">
- Étant un mets plus délicat,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus savoureux et plus d'élite
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un prince de ce mérite.
- </p>
- <p class="i16">
- Cependant monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- Ferme l'œil à tout ce tracas,
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'une âme toute pieuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour mener une vie heureuse
- </p>
- <p class="i16">
- Et libre de tous les chagrins,
- </p>
- <p class="i16">
- Vers le ciel élevant ses mains,
- </p>
- <p class="i16">
- Offre à Dieu tout ce que peut faire
- </p>
- <p class="i16">
- Et la jeune fille et la mère,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans en concevoir de fiel
- </p>
- <p class="i16">
- Reçoit tout comme don du ciel,
- </p>
- <p class="i16">
- Soit qu'il eût à souffrir des princes,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou des gouverneurs des provinces,
- </p>
- <p class="i16">
- Des prélats, des abbés, des rois,
- </p>
- <p class="i16">
- Des partisans et des bourgeois.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Voilà mon histoire finie;
- </p>
- <p class="i16">
- Jugez si dans ma litanie
- </p>
- <p class="i16">
- Ce jeune miracle d'amour
- </p>
- <p class="i16">
- Ne pourra pas entrer un jour.
- </p>
- <p class="i16">
- Vous qui connaissez cette belle,
- </p>
- <p class="i16">
- Contez-lui comme une nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que mon histoire en dit,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisque je mourrois de dépit
- </p>
- <p class="i16">
- Si, sans choquer sa modestie,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'en étoit avertie,
- </p>
- <p class="i16">
- Espérant avoir le bonheur
- </p>
- <p class="i16">
- De lui montrer un jour l'auteur.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a
- href="#footnotetag265"> (retour) </a> Mathieu Garnier. Sa succession,
- dit le <i>Catalogue des partisans</i>, a été «un des principaux piliers
- de la maltôte de son temps, tant par création de nouveaux offices que
- par attribution de droits et taxes sur les anciens.» Cf. <i>Courrier de
- la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 1, p. 167.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a
- href="#footnotetag266"> (retour) </a> Marguerite de Montmorency, femme
- du prince de Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a
- href="#footnotetag267"> (retour) </a> Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné
- qu'il faut lire: M. d'Acigné étoit de la maison de Brissac; c'est
- d'Isigny. François de Brecey, seigneur d'Isigny en Normandie, fut en
- effet le premier mari de Suzanne Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer
- de lui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a
- href="#footnotetag268"> (retour) </a> Ce n'est pas Maltha, mais Matha
- qu'il faut lire. Charles de Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en
- Saintonge, ami de l'abbé chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de
- M. Moreau, dans sa savante édition des <i>Courriers de la Fronde</i>,
- Bibl. elzev., t. 2, p. 250, 251, 294.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a
- href="#footnotetag269"> (retour) </a> Petit-fils, par sa mère, du
- président Jeannin de Castille. La femme de Chalais, à qui Richelieu fit
- trancher la tête, étoit sa sœur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a
- href="#footnotetag270"> (retour) </a> L'espoir qu'elle avoit de voir son
- mari devenir duc, par la mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint
- pas les honneurs dus aux duchesses, dont le plus particulier étoit
- d'avoir un tabouret chez la reine.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a
- href="#footnotetag271"> (retour) </a> Branquette, c'est-à-dire
- mademoiselle de Brancas, épousa, le 2 février 1667, le prince
- d'Harcourt, et mourut en 1673.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a
- href="#footnotetag272"> (retour) </a> Un couplet satirique du temps
- disoit en effet:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Brancas vend sa fille au roy
- </p>
- <p class="i16">
- Et sa femme au gros Louvoy.
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Voy. le <i>Dict des Préc.</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a
- href="#footnotetag273"> (retour) </a> César d'Estrées, évêque-duc de
- Laon, pair de France en 1653. Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il
- fut reçu à l'Académie françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette
- compagnie.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a
- href="#footnotetag274"> (retour) </a> Le même nom du laquais se retrouve
- dans un vaudeville que nous avons cité dans notre édition du <i>Dictionnaire
- des Précieuses</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a
- href="#footnotetag275"> (retour) </a> La seconde fille, avouée du moins,
- de madame de Brancas, épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de
- Brancas, duc de Villars; elle n'entra donc point en religion.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a
- href="#footnotetag276"> (retour) </a> La mère du comte de Brancas étoit
- Julienne Hippolyte d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et
- tante de César d'Estrées, évêque de Laon.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a
- href="#footnotetag277"> (retour) </a> Nous avons déjà dit que le comte
- de Brancas sembloit être l'original du portrait que La Bruyère a tracé
- du distrait, sous le nom de Ménalque.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a
- href="#footnotetag278"> (retour) </a> Armand-Léon Le Bouthillier, comte
- de Chavigny, seigneur de Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon
- Le Bouthillier de Chavigny et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658,
- Élisabeth Bossuet, et mourut en 1684.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a
- href="#footnotetag279"> (retour) </a> Charles de Lorraine, troisième du
- nom, duc d'Elbeuf, gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a
- href="#footnotetag280"> (retour) </a> Nous écrivons <i>prié-Dieu</i> et
- non <i>prie-Dieu</i> pour conserver la mesure du vers, et surtout parce
- que la deuxième forme n'étoit pas encore admise. Richelet ne donne que
- la première; Furetière admet les deux, et le Dictionnaire de Trévoux,
- qui les conserve, n'emploie pas la seconde dans ses exemples.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a
- href="#footnotetag281"> (retour) </a> Je proposerois de lire: «amant de
- balle», c'est-à-dire «de pacotille», comme dans le vers de Molière:
- </p>
- <p class="mid">
- Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a
- href="#footnotetag282"> (retour) </a> Maître des requêtes, puis
- intendant des finances. Voy. t. 1, p. 16, et <i>Dictionnaire des
- Précieuses</i>, t. 2, p. 318.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a
- href="#footnotetag283"> (retour) </a> Partisan fameux, comme Paget.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a
- href="#footnotetag284"> (retour) </a> Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et
- sur sa femme, t. 1, p. 1-153.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a
- href="#footnotetag285"> (retour) </a> Peut-être est-ce ce marquis de
- Fleuri, grand personnage de Savoie, qui vint en France vers cette
- époque, et avec qui <i>Mademoiselle</i> se lia à Fontainebleau. Voy. ses
- <i>Mémoires</i>, édit. Maëstricht, t. 4.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a
- href="#footnotetag286"> (retour) </a> Pour <i>cacade</i>, dans un sens
- maintenant perdu, mais facile à comprendre.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a
- href="#footnotetag287"> (retour) </a> Sur cette simple mention, il nous
- est impossible de donner des renseignements précis. Nous connoissons
- sous ce nom un abbé d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où,
- pour le remercier de quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui
- disoit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Adieu, cher abbé de mon âme;
- </p>
- <p class="i16">
- Cupidon vous doint belle dame,
- </p>
- <p class="i16">
- Car maints prelats de ce temps-cy
- </p>
- <p class="i16">
- Aiment belles dames aussy,
- </p>
- <p class="i16">
- Et j'en connois d'assez peu sages
- </p>
- <p class="i16">
- Pour enganymeder leurs pages.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a
- href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Le Ballet des Arts</i>, paroles
- de Benserade, musique de Lully, fut dansé pour la première fois par Sa
- Majesté le 8 janvier 1663.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a
- href="#footnotetag289"> (retour) </a> François de Vendôme, duc de
- Beaufort, le roi des Halles.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a
- href="#footnotetag290"> (retour) </a> Cet hôtel étoit situé dans la rue
- Saint-Honoré, non loin du couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui
- l'avoit fait construire, l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et
- d'un bois d'une grandeur considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a
- href="#footnotetag291"> (retour) </a> François-Annibal d'Estrées,
- marquis de Cœuvres, maréchal de France, né en 1573, mort le 5 mai 1670.
- Voy. ci-dessus, p. 243.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a
- href="#footnotetag290"> (retour) </a> Fouquet, surintendant des
- finances, étoit fort peu délicat cependant en matière d'amour.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a
- href="#footnotetag293"> (retour) </a> Peut-être faut-il lire: <i>dame
- Alecton</i>?--La 1re édit., comme toutes les autres, donne: <i>dame à
- certon</i>. Mais ce texte de 1668 est si mauvais qu'on a dû presque
- toujours le modifier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a
- href="#footnotetag294"> (retour) </a> La maison que Fouquet avoit bâtie
- à Saint-Mandé étoit le lieu ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est
- là que l'on saisit la fameuse cassette où tant de lettres
- compromettantes furent trouvées et que le roi fit généreusement brûler.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a
- href="#footnotetag295"> (retour) </a> Nous n'avons pas à rappeler ici
- les détails de la chute de Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son
- arrestation à Nantes. Cette chute, comme le dit l'auteur,
- </p>
- <p class="mid">
- Entraîna plus d'une fortune.
- </p>
- <p>
- Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de
- ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches
- présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son
- malheur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a
- href="#footnotetag296"> (retour) </a> Madame de Beauvais, une des
- premières femmes qui s'attachèrent à le séduire, étoit borgne.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c10" id="c10"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h5>
- LA
- </h5>
- <h1>
- FRANCE GALANTE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- HISTOIRES AMOUREUSES
- </h3>
- <h4>
- DE LA COUR.
- </h4>
- <p class="mid">
- (<i>Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc.</i>)
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>amais cour ne fut
- si galante que celle du grand Alcandre<a id="footnotetag297"
- name="footnotetag297"></a> <a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.
- Comme il étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir
- de suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien
- auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt.
- Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur de
- n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce que la
- bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à courir après
- les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les méprisèrent,
- d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si ce n'est que
- le tempérament l'emporta sur la réflexion.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a
- href="#footnotetag297"> (retour) </a> Le nom de <i>grand Alcandre</i>,
- qui étoit celui du roi Henri IV dans le pamphlet célèbre attribué à la
- princesse de Conti, a été depuis appliqué à Louis XIV, <i>l'homme
- puissant</i> (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος); et quand parurent, en 1695,
- les <i>Intrigues amoureuses de la cour de France</i>, l'éditeur de
- Cologne, rappelant le succès des <i>Conquêtes amoureuses du grand
- Alcandre</i>, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu en France que le
- nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on veut parler du
- Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le nom du Roi à
- celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> <a
- href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> fut de celles-là. Elle
- passoit pour une des plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit
- encore plus d'agrément dans l'esprit que dans le visage<a
- id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> <a href="#footnote299"><sup
- class="sml">299</sup></a>. Mais toutes ces belles qualités étoient
- effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée aux plus insignes
- fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus rien. Elle étoit
- d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son alliance autant que sa
- beauté avoit été causé que M. de Montespan l'avoit recherchée en mariage,
- et l'avoit préférée à quantité d'autres qui auroient beaucoup mieux
- accommodé ses affaires.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a
- href="#footnotetag298"> (retour) </a> Madame de Montespan étoit
- Françoise-Athénaïs de Rochechouart, fille de Gabriel, marquis de
- Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née en 1641, elle épousa, en
- 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, marquis de Montespan et
- d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.
- </p>
- <p>
- Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de
- Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de
- Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis
- Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant
- de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur
- de dix-huit cent mille écus.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a
- href="#footnotetag299"> (retour) </a> «J'ai beaucoup d'inclination pour
- elle, qui est fort aimable, dit mademoiselle de Montpensier; c'est une
- race de beaucoup d'esprit, et d'esprit fort agréable, que les
- Mortemart.» (<i>Mém. de Montpensier</i>, VII, 42.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir
- prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands
- desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce
- temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté,
- mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit
- entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de chercher
- parti ailleurs.
- </p>
- <p>
- Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne<a
- id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> <a href="#footnote300"><sup
- class="sml">300</sup></a>, elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand
- Alcandre, qui lui témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire
- qu'il pouvoit être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour
- elle qui approchât de l'amour<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
- <a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Monsieur surprit
- par là un grand nombre de personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour
- le beau sexe; mais le chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel
- attachement, fit revenir bientôt le prince à ses premières inclinations;
- et comme il avoit son étoile, madame de Montespan n'eut que des
- apparences, pendant qu'il eut toute la part dans ses bonnes grâces.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a
- href="#footnotetag300"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 151.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a
- href="#footnotetag301"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 111.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que
- pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée
- quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,
- qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de
- mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui s'en
- consola avec le chevalier de Lorraine.
- </p>
- <p>
- La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de
- toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun<a id="footnotetag302"
- name="footnotetag302"></a> <a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>,
- favori du grand Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine
- fort médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes
- qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi qui
- faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le quittoit pas
- volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit auprès du Roi
- le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, qui avoit ouï
- parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par expérience si on
- ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit effectivement, ne dédaigna
- pas les offres de service qu'il lui fit. Cependant, comme il y avoit
- beaucoup de politique mêlée avec sa curiosité, elle le fit languir pendant
- cinq ou six semaines sans lui vouloir accorder la dernière faveur; et
- pendant qu'elle le faisoit attendre, il arriva une affaire à ce favori qui
- le devoit perdre auprès de son maître, s'il n'eût été plus heureux que
- sage.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a
- href="#footnotetag302"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et
- suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes,
- n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes du
- commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se sentoit
- épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien aise de
- satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la princesse de
- Monaco<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> <a
- href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, dont M. de Lauzun
- possédoit les bonnes grâces; et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à
- cause de ses grandes qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver
- l'amitié de la princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de
- madame de Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit
- découvert la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement<a
- id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> <a href="#footnote304"><sup
- class="sml">304</sup></a>, et la menaça, s'il s'apercevoit du contraire,
- de la perdre de réputation dans le monde.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a
- href="#footnotetag303"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134 et 138.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a
- href="#footnotetag304"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134, le passage cité
- de l'abbé de Choisy, qui montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV
- se morfondre dans un corridor, à la porte de madame de Monaco.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent penser
- à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, prenant en
- même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle n'avoit point
- fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de Lauzun à la guerre,
- où il avoit une grande charge<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
- <a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Ainsi le grand
- Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux ou
- trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et en
- devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit point à
- l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il voyoit bien
- cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour jouir
- paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne seroit pas
- dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du moins qu'il
- s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un perfide plutôt
- que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé; mais qu'il étoit
- bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper dorénavant.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a
- href="#footnotetag305"> (retour) </a> Il étoit alors colonel-général des
- dragons.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et
- que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa
- pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie
- continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il
- extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à
- celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé. M.
- de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; qu'il
- savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable de sa
- fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous les
- autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de lui
- dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire encore
- quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand Alcandre le
- prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre heures pour se
- résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il verroit ce qu'il
- auroit à faire.
- </p>
- <p>
- L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un désespoir
- inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit d'arriver à
- l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir avec lui, il
- s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa un grand
- miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de Monaco s'en
- plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un fou dont elle
- alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit souffert lui-même
- des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit tout cela, considérant
- bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les bonnes grâces d'une dame
- qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit.
- </p>
- <p>
- Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il étoit
- résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne lui
- donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en colère
- contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel état qu'il
- auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M. de Lauzun,
- n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui répondit que tout
- le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la charge de général des
- dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il l'avoit bien prévu, il en
- avoit la démission dans sa poche. Il la tira en même temps et la lui jeta
- sur une table auprès de laquelle il étoit assis; ce qui fâcha tellement le
- grand Alcandre, qu'il l'envoya à l'heure même à la Bastille. On fut étonné
- de sa disgrâce, personne ne sachant encore ce qui étoit arrivé, et
- devinant encore moins jusqu'où avoit été la brutalité de ce favori.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement
- qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine
- de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler
- dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces du
- grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on
- s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la
- possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,
- n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui
- revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun
- demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le grand
- Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit eu pour
- lui.
- </p>
- <p>
- Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde
- qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand Alcandre,
- chacun s'empressa de lui donner des marques de son attachement. Madame de
- Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses dernières faveurs. Cette
- nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de Lauzun de l'infidélité de la
- princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne songeât à s'en venger. Il en
- trouva l'occasion quelques jours après. Cette dame étoit assise avec
- plusieurs autres sur un lit de gazon, et ayant la main sur l'herbe: il mit
- son talon dessus, comme par mégarde; puis ayant fait une pirouette pour
- appuyer davantage, il se tourna vers elle, faisant semblant de lui
- demander pardon.
- </p>
- <p>
- La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;
- mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de Lauzun
- affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit comprendre à
- tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter contre un homme
- sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit intérêt de
- conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son ressentiment
- en reproches, sans y vouloir répondre que par des soumissions et des
- excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées de les accommoder, la
- princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour ne leur pas donner à
- connoître clairement que son chagrin procédoit d'ailleurs<a
- id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> <a href="#footnote306"><sup
- class="sml">306</sup></a>.
- </p>
- <p>
- La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que
- tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en
- consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament ne
- la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas
- d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle y
- succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout Paris,
- à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle s'en
- trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit essayé
- jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua sa
- maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être pour
- ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine qu'elle
- avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes<a id="footnotetag307"
- name="footnotetag307"></a> <a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>,
- faisant voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui
- l'imitent dans ses débauches.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a
- href="#footnotetag306"> (retour) </a> Saint-Simon fait le même récit (t.
- 20, édit. Sautelet).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a
- href="#footnotetag307"> (retour) </a> Mme de Monaco mourut en juin 1678.
- Voy. t. 1, p. 138.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature
- de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu
- quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour
- récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au chevalier
- de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la maison de sa
- femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il n'eut point de
- repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des plus habiles dans
- ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à craindre pour lui.
- Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit entièrement et lui fit
- oublier cette personne, dont il avoit peur de se souvenir malgré lui.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M. de
- Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur des
- hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit
- considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la
- beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière
- commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues
- possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute
- particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à
- ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et,
- comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence
- est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible pour
- s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit une
- fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de son
- côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle avoit de
- la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame de Montespan
- faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia une espèce
- d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence d'amitié; car
- je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, n'avoit garde
- d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique obstacle à ses
- desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque chose de tendre
- pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec madame de La Vallière,
- qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle entroit adroitement dans
- tous ses intérêts et avoit une complaisance toute particulière pour elle.
- De fait, elle blâmoit non-seulement le grand Alcandre de son indifférence,
- mais lui fournissoit encore des moyens pour le faire revenir, sachant bien
- que quand deux amans commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est
- comme impossible de les rapatrier.
- </p>
- <p>
- Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de
- Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit de
- coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces
- nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan,
- croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa
- vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections
- de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans tout
- ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui tenant lieu
- d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa nature<a
- id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> <a href="#footnote308"><sup
- class="sml">308</sup></a>, elle conçut que madame de Montespan la jouoit,
- et que le grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru
- jusque-là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a
- href="#footnotetag308"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit,
- avec sa malignité familière: «Elle est une bonne religieuse et passe
- présentement pour avoir beaucoup d'esprit; la grâce fait plus que la
- nature, et les effets de l'une lui ont été plus avantageux que ceux de
- l'autre.» (VI, 355.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de si
- près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion ne lui
- permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en plaignit
- tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop bonne foi
- pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame de
- Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il devoit;
- qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, sans
- désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint.
- </p>
- <p>
- Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde de
- satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La Vallière:
- elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en étant pas plus
- attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois que, si elle
- vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien exiger de lui au
- delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec madame de Montespan
- comme par le passé, et que, si elle témoignoit la moindre chose de
- désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre d'autres mesures.
- </p>
- <p>
- La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle
- vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point
- vraisemblablement attendre d'une rivale<a id="footnotetag309"
- name="footnotetag309"></a> <a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>,
- et elle surprit tout le monde par sa conduite, parce que tout le monde
- commençoit à être persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à
- peu et se donnoit entièrement à madame de Montespan.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a
- href="#footnotetag309"> (retour) </a> Madame de La Vallière vit madame
- de Montespan prendre sa place sans lui en témoigner de jalousie. Madame
- de Sévigné, dans sa lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec
- quel regret elle se voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter
- la cour: «Le Roi pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier
- instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M.
- Colbert l'y a conduite; le Roi a causé une heure avec elle et a fort
- pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle, les bras ouverts et
- les larmes aux yeux.»
- </p>
- <p>
- Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les
- instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille
- du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de
- Montespan (<i>Mém.</i> de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là
- qu'elle reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en
- 1676, madame de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur
- Louise de la Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir
- du Roi. (Sévigné, <i>Lettre</i> du 29 avril 1676.) La même année nous
- voyons madame de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La
- Vallière, gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la
- haranguer de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point
- voulu, ajoute madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 17 mai 1676). Il n'est
- donc pas étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris
- tout le monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne
- pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa
- maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de grands
- emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa tout ce
- qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme contribuoit
- plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de recommandable en
- lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre,
- ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien
- accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que, quoiqu'il
- l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un soufflet. Madame de
- Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le maltraita extrêmement de
- paroles; et s'étant plainte de son procédé au grand Alcandre, il exila M.
- de Montespan, qui s'en alla avec ses enfans<a id="footnotetag310"
- name="footnotetag310"></a> <a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>
- dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand deuil, comme si
- véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y avoit beaucoup de
- dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya deux cent mille francs
- pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a
- href="#footnotetag310"> (retour) </a> Madame de Montespan avoit eu deux
- enfants, une fille qui mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de
- Gondrin de Pardaillan, qui obtint du Roi les plus hautes dignités et fut
- connu sous le nom de duc d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de
- Montausier, mademoiselle de Crussol, fille du duc d'Usez.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa
- femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde
- savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha
- pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit.
- Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort
- avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut
- de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à
- l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer
- le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
- </p>
- <p>
- Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en étoit;
- mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce prince,
- leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à rechercher ses
- bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, elle se fit des
- amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame de La Vallière,
- qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que lui, n'avoit
- jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se fut pas plus tôt
- aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir à s'en éloigner. De
- quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont<a id="footnotetag311"
- name="footnotetag311"></a> <a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>,
- il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit
- avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle
- avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a
- href="#footnotetag311"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 135 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde,
- résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des
- Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où elle
- vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à croire,
- parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des choses du
- monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive mettre son
- espérance.
- </p>
- <p>
- Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan:
- celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans les
- bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus tendres
- affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit toujours son
- inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame approchant, le
- grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que rarement, espérant
- qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que s'il demeuroit à
- Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.
- </p>
- <p>
- Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le
- grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse
- et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux accoucheur
- de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle pour en
- accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il
- vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne
- désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses
- arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit quérir avoit l'air
- honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à
- cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle voudroit; et,
- s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant
- descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans
- un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau.
- </p>
- <p>
- On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant
- que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre
- éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché sous
- le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément
- lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il tâta la
- malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda
- au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient
- étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de manger;
- que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de lui
- donner quelque chose.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans
- la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à une
- armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui étant
- allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même, lui disant
- de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis.
- Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à
- boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de vin dans
- l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups l'un après
- l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au grand
- Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre lui ayant
- répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas
- si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il
- falloit qu'il bût à sa santé.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et,
- ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela rompit
- la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand Alcandre, qui
- l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément
- si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude,
- quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan étant accouchée
- d'un garçon<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> <a
- href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, le grand Alcandre en
- témoigna beaucoup de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à
- madame de Montespan, de peur que cela ne fût nuisible à sa santé.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a
- href="#footnotetag312"> (retour) </a> Louis-Auguste de Bourbon, duc du
- Maine, né le 31 mars 1670, légitimé par lettres du 19 décembre 1673.
- «J'ai ouï conter à M. de Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du
- Maine, c'étoit à minuit sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier
- d'avril si l'on veut, on n'eut pas le temps de l'emmailloter; on
- l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau et le porta
- dans son carrosse, qui l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il
- mouroit de peur qu'il ne criât.» (<i>Mém.</i> de Montpensier, t. 6, p.
- 352.) On sait que mademoiselle de Montpensier lui abandonna la
- principauté de Dombes et le comté d'Eu pour obtenir la liberté de Lauzun
- et la permission de l'épouser. Madame de Montespan, qui avoit négocié
- cette affaire dans l'intérêt de son fils, ne promit rien en laissant
- tout espérer. Mademoiselle, le contrat passé, eut grand'peine à obtenir
- la mise en liberté du marquis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre lui
- versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du lit,
- parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si tout
- alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que l'accouchée
- n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui donna une
- bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après
- cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena chez lui avec
- les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les yeux, comme on
- avoit fait en l'amenant.
- </p>
- <p>
- Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre;
- et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il
- n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de véritable
- passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en elle des
- défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur quoi on ne
- l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en dégoûter.
- Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec elle en bon
- ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, elle ne le
- pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes prises, elle
- avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où il n'avoit pas
- moins de pouvoir qu'elle.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût
- bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de
- peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle étoit
- dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du grand
- Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de Montausier<a
- id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> <a href="#footnote313"><sup
- class="sml">313</sup></a>, et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y
- prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de
- Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu<a id="footnotetag314"
- name="footnotetag314"></a> <a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>,
- et M. de Lauzun pour la duchesse de Créqui<a id="footnotetag315"
- name="footnotetag315"></a> <a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>,
- ce qui commença à jeter ouvertement de la division entre eux: car M. de
- Lauzun vouloit à toute force que madame de Montespan se désistât de parler
- en faveur de la duchesse de Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant
- pas s'en désister honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva
- étrange que M. de Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette
- affaire, fût venu à la traverse prendre les intérêts de la duchesse de
- Créqui. C'étoit au grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou
- en faveur de sa maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un
- ni l'autre, demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils
- s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se
- déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un et
- à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs prières, ils
- s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M. de Lauzun
- commença à tenir des discours si désavantageux de madame de Montespan,
- qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer vengeance.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a
- href="#footnotetag313"> (retour) </a> Madame de Montausier mourut le 14
- novembre 1671.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a
- href="#footnotetag314"> (retour) </a> Anne Poussart, fille du marquis de
- Fors du Vigean, veuve du marquis de Pons, épousa en secondes noces
- Armand-Jean du Plessis, petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le
- substitua à son nom et à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de
- Richelieu, mariée en 1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame
- d'honneur de la Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame
- d'honneur de la Reine par madame de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a
- href="#footnotetag315"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 80.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une sévère
- réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé contre elle
- qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien (car le grand
- Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de Montausier à la
- duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner contre elle, et en
- fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand Alcandre, l'ayant su
- par une autre que par madame de Montespan, en reprit encore aigrement M.
- de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre n'entendoit point raillerie
- là-dessus, lui promit d'être sage à l'avenir; et, pour lui faire voir que
- son dessein étoit de bien vivre dorénavant avec madame de Montespan, il le
- pria de les remettre bien ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.
- </p>
- <p>
- En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner,
- il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun
- de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.
- </p>
- <p>
- Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur
- l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition
- démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée
- d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand Alcandre,
- dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur<a id="footnotetag316"
- name="footnotetag316"></a> <a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>,
- confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà dans
- un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement riche, et
- que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont elle sortoit
- que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa sœur de lui
- continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si grand mariage, il
- fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant pas qu'il n'eût grand
- besoin de son crédit en cette rencontre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a
- href="#footnotetag316"> (retour) </a> Madame de Nogent. Voy. p. 222 et
- 248.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît présumer
- beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit néanmoins
- étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât pas les mains
- si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque endroit où il eût
- intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il dépêcha un gentilhomme
- en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc de Lorraine, qui étoit
- dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent mille livres de rente en
- fonds de terre pour lui et pour ses héritiers, s'il vouloit lui céder ses
- droits<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> <a
- href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Le duc de Lorraine,
- qui ne voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son
- bien, goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout
- faire pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi,
- Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand
- Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le duc
- de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et
- hommage de la duché de Lorraine.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a
- href="#footnotetag317"> (retour) </a> Il n'est nullement question, dans
- les Mémoires de Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter
- le titre et les droits du duc de Lorraine.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit que,
- dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit écouté
- quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la part de
- mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il lui
- demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il avoit
- cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les choses
- en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage, qui, tout
- extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans exemple; que
- ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se seroient alliés au
- sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que beaucoup de personnes
- qui n'étoient pas de meilleure maison que lui étoient arrivées à cet
- honneur.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien
- hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant
- réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse
- du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages
- qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt à
- en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit engagée
- dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé, sut lui
- représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence en France
- entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et pairs (ce qui
- lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les princes
- étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas longtemps une
- sœur de mademoiselle de Montpensier<a id="footnotetag318"
- name="footnotetag318"></a> <a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>,
- qu'elle acheva de le résoudre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a
- href="#footnotetag318"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 271.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de
- Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se
- disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage.
- Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir
- été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que mademoiselle
- de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de Lauzun en
- mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les parens de M. de
- Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que leur parent
- épousât cette princesse<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
- <a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. On vit donc arriver
- ces ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là
- ayant eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique
- la grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât
- être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils
- le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la
- noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir
- parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a
- href="#footnotetag319"> (retour) </a> Ce n'étoient pas des parents de
- Lauzun, mais des gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse,
- demander cette faveur dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le
- texte et la note 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché ci-devant,
- savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui l'on avoit
- accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre paroissant se
- laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il vouloit bien, à leur
- considération, comme étant de la première noblesse de son royaume, que
- leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de Montpensier, mais
- qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se portoit volontiers à
- cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout à fait.
- </p>
- <p>
- On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer que
- ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes en
- mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de Lauzun. À
- quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une manière à lui
- faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, la princesse
- réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.
- </p>
- <p>
- La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le
- royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser
- d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui
- en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent
- mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.
- </p>
- <p>
- Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en
- cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au
- même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et,
- cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils
- furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas
- permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât. Le
- grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne savoit
- pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par leurs
- raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens de M.
- de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces princes, et
- l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté, quoiqu'elle
- parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret de rompre son
- affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la maison royale, il
- ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, sur
- lequel elle vouloit régenter toute seule.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,
- qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une
- nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là
- qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas
- qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de
- son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il
- avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi
- auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant
- bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez madame
- de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage et la
- passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit qu'il
- avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il devoit
- savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à leur
- honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit employer tout
- le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire revenir d'un
- amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont il ne
- connoissoit pas l'indignité.
- </p>
- <p>
- Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en
- fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du grand
- Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après lesquelles
- il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas plutôt appris
- cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute l'eau de la
- Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de Lauzun n'eût
- approché son visage contre le sien pour lui dire à l'oreille qu'il n'étoit
- pas temps de se désespérer ainsi, mais de prendre des mesures qui les
- pussent mettre à couvert l'un et l'autre de la haine de leurs ennemis; que
- cela ne consistoit cependant que dans une extrême diligence, parce que la
- perte d'un seul moment entraînoit une étrange suite; que, pour lui, il
- étoit d'avis que, sans s'arrêter aux ordres du grand Alcandre, ils se
- mariassent secrètement; que, quand la chose seroit faite, il y
- consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà consenti, et qu'en tout cas cela
- n'empêcheroit pas toujours leur intelligence et leur commerce.
- </p>
- <p>
- La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si
- agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y appelèrent
- la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne pouvoient
- prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs affaires et à
- leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils devoient
- consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient beaucoup à ses
- avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on convint, dans ce
- conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le grand Alcandre, pour
- essayer si elle ne pourroit point lui faire changer de sentiment; et en
- effet, elle monta en carrosse en même temps pour y aller.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en
- particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne fût
- pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit honnêtement se
- dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans son cabinet, après
- en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec lui. La princesse se
- jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de son mouchoir, moins
- cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa confusion, elle lui
- dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit combler de honte, si
- lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse, approuvant comme il avoit
- fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit sur cela qu'elle avoit pris
- des engagemens qu'il lui étoit difficile de rompre; que, quoiqu'il ne fût
- pas trop bienséant à une personne de son sexe de parler de la sorte, le
- mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit pu refuser lui-même ses
- affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; qu'enfin, quiconque
- considéreroit que ses feux étoient légitimes et approuvés par son Roi n'y
- trouveroit peut-être pas tant à redire que l'on pourroit bien s'imaginer.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever sans
- qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de
- parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit
- rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la sorte,
- et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou de sa
- vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans l'incertitude,
- lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à son mariage, il
- en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que c'étoit une chose
- dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne concevoit pas comment
- elle, qui avoit toujours fait paroître un courage au-dessus de son sexe,
- se pouvoit résoudre à une action qui la devoit combler d'infamie.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez
- elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé M.
- de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle
- auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable de
- le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre les
- cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été épousés
- dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de la fortune
- quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.
- </p>
- <p>
- Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en
- fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois<a
- id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> <a href="#footnote320"><sup
- class="sml">320</sup></a>, ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour
- l'avertir de tout ce qui se passeroit dans sa maison<a id="footnotetag321"
- name="footnotetag321"></a> <a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>.
- Le grand Alcandre en témoigna une grande colère. M. de Louvois et madame
- de Montespan, qui étoient d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M.
- de Lauzun, tâchèrent encore de l'animer davantage; car il faut savoir que
- M. de Lauzun avoit maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que
- ce ministre, qui commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à
- s'en venger par toutes sortes de moyens.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a
- href="#footnotetag320"> (retour) </a> «M. de Louvois et M. Le Tellier,
- son père, avoient toujours été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci
- ne lui avoit jamais pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille,
- madame de Villequier; pour l'autre, qui vouloit être le maître de la
- guerre, et que toutes les charges qui la regardoient et les
- commandements dépendissent de lui, il ne pouvoit souffrir la grande
- ambition de M. de Lauzun, qui vouloit pousser sa fortune par là et qui
- étoit incapable de se soumettre à lui. La grande inclination que le Roi
- avoit pour lui, tout cela lui donnoit beaucoup de jalousie contre M. de
- Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui avoit empêché qu'il ne fût grand
- maître de l'artillerie, lorsque le comte de Lude le fut. Ils avoient eu
- mille démêlés ensemble, et M. de Lauzun prenoit toujours les affaires
- d'une grande hauteur; ainsi on l'accusoit fort d'avoir contribué à sa
- prison.» (<i>Mém.</i> de Montp., t. 6, p. 346.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a
- href="#footnotetag321"> (retour) </a> On a tout lieu de penser que la
- sœur même de Lauzun, madame de Louvois, étoit gagnée par Louvois et
- trahissoit son frère. «S'ils croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et
- de son mari, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les
- casseroient.» Mademoiselle dit ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût
- pas ami de M. de Lauzun, madame de Nogent a toujours continué de
- commercer avec lui; et j'ai su qu'elle lui avoit promis, peu de temps
- après sa prison, qu'elle ne feroit jamais rien pour sa liberté sans son
- ordre, et que si je voulois agir pour cela et qu'elle en eût
- connoissance, il en seroit averti.» (<i>Mém.</i>, VI, 344 et 345.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son
- ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte de
- M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui ne
- pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de
- vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui comme
- il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le faire
- observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle
- épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement,
- s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il avoit
- presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout cela avec
- une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une occasion qui
- fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y avoit déjà
- longtemps.
- </p>
- <p>
- Le comte de Guiche<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> <a
- href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, fils aîné du maréchal
- de Grammont, étoit colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en
- survivance de son père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des
- desseins approchans de ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé
- aimer la femme de Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour
- qui le grand Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de
- revenir, à condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la
- charge du comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus
- considérable de toute la cour<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
- <a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>, ceux qui avoient du
- crédit auprès du grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres,
- que le grand Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de
- ses gardes. Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu
- qu'il commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été
- autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens
- l'importuner de nouvelles grâces.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a
- href="#footnotetag322"> (retour) </a> L'histoire de ses amours et de sa
- disgrâce est l'objet du premier pamphlet de ce volume.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a
- href="#footnotetag323"> (retour) </a> «Le régiment des gardes françoises
- est le premier et le plus considérable de l'infanterie. Il est composé
- de trente compagnies, et chaque compagnie de deux cents hommes.» (<i>État
- de la France.</i>)--D'après Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce
- n'est pas la charge de colonel du régiment des gardes, mais celle de
- grand-maître de l'artillerie, qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf.
- ci-dessus, p. 390, <i>note</i> 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour le
- faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de lui
- pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas son
- entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de ne pas
- dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de
- Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand
- Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère;
- qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de
- Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il l'en
- avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours avec un
- prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en combloit encore
- tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de croire qu'il avoit pu
- avoir de méchants desseins en demandant cette charge, néanmoins elle ne la
- lui accorderoit pas si elle étoit à sa place, puisque toutes les bontés
- qu'il avoit pour lui méritoient bien du moins que pour toute
- reconnoissance il fît paroître plus de franchise.
- </p>
- <p>
- Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme madame
- de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires qu'il lui
- étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et, témoignant à madame
- de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein que M. de Lauzun
- pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler lui-même, pour voir
- s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand Alcandre approuva ce
- conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans son cabinet, après lui
- avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint de tous ceux qui
- aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant que son dessein
- n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui sembloient pas avoir
- assez d'expérience pour remplir une si grande charge.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha de
- l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là quelque
- chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce que le grand
- Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si elle ne
- l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir lui-même, M. de
- Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces de Sa Majesté, il
- n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il osoit lui assurer
- qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se rendant assez de justice
- pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui en étoient plus dignes que
- lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit un peu froidement le grand
- Alcandre; à quoi il ajouta que cependant madame de Montespan lui avoit
- parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas qu'elle eût fait s'il ne l'en
- avoit priée; qu'il ne concevoit pas pourquoi il faisoit mystère d'une
- chose à laquelle il pouvoit prétendre préférablement à tant d'autres, et
- qu'il vouloit qu'il lui en dît la vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé
- de cette sorte par le grand Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y
- avoit jamais pensé; sur quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un
- air à le faire trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la
- hardiesse qu'il avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit
- que faire de déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout
- dit, et qu'il pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en
- tout ce qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant
- congédié sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein
- de désespoir et de rage.
- </p>
- <p>
- Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de Créqui<a
- id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> <a href="#footnote324"><sup
- class="sml">324</sup></a>, qui, le voyant tout changé, lui demanda ce
- qu'il avoit; à quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit
- la corde au cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur
- de ses amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut
- sorte d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût
- jamais cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la
- bouche. Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit
- que le grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à
- l'heure même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a
- href="#footnotetag324"> (retour) </a> Le duc de Créqui avoit été un des
- quatre gentilshommes qui avoient parlé au roi en faveur du mariage de
- Lauzun et de Mademoiselle.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage peuvent
- inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez mademoiselle de
- Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit accoutumé, tant
- l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du corps. Cependant,
- comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle voulut savoir d'où
- cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien difficile si elle ne
- tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se croyant obligé de lui dire
- ce que c'étoit, lui fit part de la conversation qu'il avoit eue avec le
- grand Alcandre, et de la visite qu'il avoit rendue ensuite à madame de
- Montespan, ne lui cachant rien de tout ce qu'il lui avoit dit de
- désobligeant.
- </p>
- <p>
- La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui
- naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le blâma
- de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient pas
- toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand Alcandre,
- et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût nuisible à
- ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre toujours par
- provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre toutes fois et
- quantes qu'elle en auroit la volonté.
- </p>
- <p>
- Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses
- ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de
- Montespan, résolut de le faire arrêter<a id="footnotetag325"
- name="footnotetag325"></a> <a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.
- Les remontrances de M. de Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il
- ne pourroit ramener autrement cet esprit à la raison, y servirent
- beaucoup. Enfin, après avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore
- pour cet indigne favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin<a
- id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> <a href="#footnote326"><sup
- class="sml">326</sup></a>, major des gardes du corps, qui se transporta à
- l'heure même chez M. de Lauzun, où, ayant appris qu'il étoit allé à Paris,
- il laissa un garde en sentinelle à la porte, avec ordre de le venir
- avertir dès le moment qu'il seroit revenu. M. de Lauzun arriva une heure
- après, et le garde en étant venu avertir le chevalier de Fourbin, il posa
- des gardes autour de la maison, puis entra dedans et le trouva auprès du
- feu, qui ne songeoit guère à son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit
- venir, il s'enquit de lui ce qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la
- part du grand Alcandre pour lui dire de le venir trouver. Le chevalier de
- Fourbin répondit que non, mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il
- étoit fâché d'être chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit
- obligé de faire ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en
- dispenser.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a
- href="#footnotetag325"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier semble
- douter de la part que prit madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun:
- «On croyoit, dit-elle, que madame de Montespan, qui avoit été fort de
- ses amies, avoit changé. On n'en disoit pas la raison: on ne doit pas
- croire que mon affaire, qui ne paroissoit point être désagréable au Roi,
- l'ait pu être à elle.... Je crois que ce fut son malheur seul qui lui
- attira celui-là.» Cependant Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de
- Lauzun avec madame de Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent
- des démêlés avec madame de Montespan. Cela n'est pas venu à ma
- connoissance, et je ne m'en suis pas informée.» On voit que mademoiselle
- de Montpensier s'aveugloit volontairement (<i>Mém.</i>, VI, 346-348).
- Segrais, confident de mademoiselle de Montpensier et disgracié par elle,
- parce qu'il lui parloit trop franchement au sujet de Lauzun, s'explique
- ainsi sur l'arrestation de celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que
- c'étoit madame de Montespan qui avoit empêché que son mariage ne
- s'accomplît avec Mademoiselle, il conçut une haine implacable contre
- elle et il commença à se déchaîner contre sa conduite, non-seulement
- dans toutes les occasions et dans toutes les compagnies où il se
- trouvoit, mais encore à deux pas d'elle, de telle manière qu'elle avoit
- entendu dire des choses très cruelles de sa personne. Madame de
- Maintenon, qui étoit auprès de madame de Montespan, sachant que le Roi
- avoit résolu de faire la guerre aux Hollandois, comme il la fit en 1672,
- lui demanda ce qu'elle prétendoit devenir lorsque la guerre seroit
- déclarée, et si elle ne considéroit pas que M. de Lauzun, qui étoit si
- bien dans l'esprit du Roi et qui auroit lieu d'entretenir souvent le Roi
- par le rang que sa charge lui donnoit, lui rendroit de mauvais offices
- pendant qu'elle resteroit à Versailles. Madame de Montespan, effrayée
- par les sujets de crainte que madame de Maintenon venoit de lui dire,
- lui demanda quel remède on pourroit y apporter. Elle répondit que
- c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en avoit un beau prétexte, en
- représentant au Roi toutes les indignités dont elle savoit que M. de
- Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il n'en falloit pas davantage
- pour obliger le Roi de la délivrer d'un ennemi si redoutable. Elle fit
- ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.» (<i>Mém. anecdotes</i> de
- Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a
- href="#footnotetag326"> (retour) </a> L'<i>État de la France</i> de 1669
- et années suivantes mentionne en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin
- comme «major, reçu lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus
- depuis lui.» Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis
- Gaspard de Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son
- frère aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère
- le plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut
- tué au combat de Casano. (<i>Saint-Simon.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si
- peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user
- encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,
- et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il lui
- avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il
- demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût
- parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au
- désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu faire
- l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin l'ayant
- remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan<a id="footnotetag327"
- name="footnotetag327"></a> <a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>,
- capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand
- Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit
- jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit
- choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le
- traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu
- entièrement sur l'esprit du grand Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a
- href="#footnotetag327"> (retour) </a> Il y avoit deux compagnies de
- mousquetaires à cheval, et toutes deux avoient pour capitaine le roi; le
- capitaine lieutenant de la première étoit Charles de Castelmar, seigneur
- d'Artagnan, dont Gatien des Courtils a publié les mémoires apocryphes;
- le capitaine lieutenant de la seconde étoit un Colbert.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le commandement
- du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise, et de là à
- Pignerolles<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> <a
- href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>, où on l'enferma dans
- une chambre grillée, ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant
- que des livres pour toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on
- annonça que, s'il vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne
- point sortir. Le chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune
- dans un état si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité
- qu'on désespéra de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on
- dépêcha un courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort.
- Mais, six heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection,
- dont on ne témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun
- le comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y
- prenoit plus d'intérêt.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a
- href="#footnotetag328"> (retour) </a> La citadelle de Pignerolles avoit
- pour gouverneur M. de Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il
- avoit été brouillé pour je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se
- réconcilia. Ils mangeoient presque tous les jours ensemble, dit
- Mademoiselle. Mais avant d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à
- force de patience, de ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec
- Fouquet. C'est un passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on
- voit Lauzun raconter son élévation, et son mariage rompu avec
- Mademoiselle, à Fouquet, qui ne l'en peut croire, et le plaint d'une
- captivité qui lui a fait perdre la tête. On eut toutes les peines du
- monde à le désabuser. (<i>Saint-Simon</i>, XX, 438.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les
- plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt,
- souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses bonnes
- amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir sa
- douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et surtout la
- nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours la plus
- pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus malheureuse, en la
- faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne lui apportoient du
- soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de n'oser se plaindre;
- car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit bien qu'il falloit que
- ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit se résoudre d'apprêter à
- rire, non seulement à ses ennemis, mais encore à toute la France, qui
- avoit les yeux tournés sur elle pour voir de quelle façon elle recevroit
- la disgrâce de son bon ami. Cela ne l'empêcha pourtant pas de prendre
- l'homme d'affaires de M. de Lauzun, dont elle fit son intendant, et de
- recevoir à son service son écuyer et ses plus fidèles domestiques, qui
- furent ravis de pouvoir surgir à ce port après le naufrage de leur maître.
- </p>
- <p>
- Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût
- jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être
- touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient
- encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient
- plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge du
- comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la pierre
- d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les autres
- qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les jours dans
- l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on fut tout
- surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La Feuillade<a
- id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> <a href="#footnote329"><sup
- class="sml">329</sup></a>, que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus,
- il lui donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui
- il falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le
- duc de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les
- trouveroit bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir
- remercié sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui
- pour aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a
- href="#footnotetag329"> (retour) </a> Il avoit ce titre depuis janvier
- 1672, que sa femme, Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de
- Roannez par la cession volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier,
- duc de Roannez, son frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du
- mois d'août 1666. Cf. I, p. 243.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit
- répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans
- l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs complimens.
- Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son air brusque dans
- la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on n'avoit plus que faire
- d'avoir recours aux saints pour voir des miracles; que Sa Majesté en
- faisoit de plus grands que tous les saints du paradis; que quand il étoit
- arrivé le matin à son lever, il n'avoit été regardé de personne, parce que
- personne ne croyoit que Sa Majesté dût faire ce qu'elle avoit fait pour
- lui; mais que chacun n'avoit pas plustôt entendu la grâce qu'elle lui
- avoit accordée, qu'on s'étoit empressé à l'envi l'un de l'autre de lui
- faire des offres de service, mais des offres de service à la mode de la
- cour, c'est-à-dire sans que pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir
- prendre les cinquante mille écus dont il avoit tant de besoin.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade, et,
- voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il étoit
- venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que faire à
- Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de lui en
- prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se trouveroit en
- état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour son favori, en
- éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est constant que le
- matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la Feuillade, il
- étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de ses chevaux de
- carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour en ravoir un
- autre.
- </p>
- <p>
- Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un de
- leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en présente
- là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte de
- l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne
- songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se présentèrent
- pour remplir sa place, le duc de Longueville<a id="footnotetag330"
- name="footnotetag330"></a> <a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>
- étoit sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance:
- car il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle
- tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent mille
- livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si illustre.
- Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un je ne sais
- quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni de si belle
- taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne laissoit pas de
- plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il ne parut pas
- plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a
- href="#footnotetag330"> (retour) </a>Charles-Paris d'Orléans, duc de
- Longueville, second fils d'Henri II d'Orléans-Longueville et
- d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du grand Condé; son frère aîné s'étant
- fait prêtre, Charles-Paris avoit hérité du nom et des biens immenses de
- son frère.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La maréchale de La Ferté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
- <a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a> fut de celles-là,
- et, trente-sept ou trente-huit ans<a id="footnotetag332"
- name="footnotetag332"></a> <a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>
- qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas d'espérer qu'il la
- préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et plus belles qu'elle,
- elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire quelques avances, et
- que les avances pourroient lui tenir lieu de mérite. Comme on jouoit chez
- elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous les honnêtes gens et de tous
- ceux qui n'avoient que faire, elle pria le duc de Longueville<a
- id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> <a href="#footnote333"><sup
- class="sml">333</sup></a> de la venir voir; et, lui ayant marqué une
- heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle
- eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec peu
- de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les mystères
- amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que cent
- minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez averti
- un autre qui en auroit été mieux instruit que lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a
- href="#footnotetag331"> (retour) </a> Henri de Saint-Nectaire ou
- Senneterre, duc, pair et maréchal de France, veuf en 1654 de Charlotte
- de Bauves, épousa en secondes noces (25 avril 1655) Madelaine d'Angennes
- de La Loupe, née en 1629 et plus jeune que lui de vingt-neuf ans, qui
- rendit son nom célèbre. Sœur de la comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5),
- elle se distingua par les mêmes scandales. Elle aura son histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a
- href="#footnotetag332"> (retour) </a> C'est quarante-trois ans qu'il
- faudroit dire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a
- href="#footnotetag333"> (retour) </a> Le duc de Longueville, né le 29
- juillet 1649, avoit alors près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit
- mademoiselle de Montpensier, le visage assez beau, une belle tête, de
- beaux cheveux, une vilaine taille. Les gens qui le connoissoient
- particulièrement disent qu'il avoit beaucoup d'esprit; il parloit peu;
- il avoit l'air de mépriser, ce qui ne le faisoit pas aimer.» (<i>Mém.</i>
- de Montp., VI, 359.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit
- pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la trouvant
- à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une poudre
- admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le duc de
- Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de Polleville<a
- id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> <a href="#footnote334"><sup
- class="sml">334</sup></a>, à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria
- qu'elle le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre
- abominable, et qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée.
- Elle demanda aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc
- lui ayant dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette
- poudre étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit
- dire, la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui
- demandant s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte
- de Saulx<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> <a
- href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>, comme il lui eut
- répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit qu'à le lui demander à
- lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas qu'il mît encore de la
- poudre de Polleville.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a
- href="#footnotetag334"> (retour) </a> Le fait dont il est ici parlé
- sommairement est rapporté tout au long dans le pamphlet des <i>Vieilles
- amoureuses</i>, qu'on lira dans ce recueil.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a
- href="#footnotetag335"> (retour) </a> Le comte de Saulx, plus tard duc
- de Lesdiguières, étoit fils de François de Lesdiguières, fils lui-même
- du maréchal de Créqui et de Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa
- Paule-Marguerite-Françoise de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy,
- second cardinal de Retz.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût
- coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit, après
- cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame de
- Cœuvres<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> <a
- href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, il n'en étoit pas
- sorti à son honneur à cause du Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il
- lui en pourroit arriver autant s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce
- reproche fit rire le duc de Longueville, et, comme la force de sa jeunesse
- lui faisoit croire qu'il ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée
- jolie femme à son miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du
- Polleville, mais qu'il parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même
- accident qui étoit arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état
- de la caresser, et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa
- hardiesse, pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce
- qu'elle fût proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que
- ce qui se disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non
- pas du Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a
- href="#footnotetag336"> (retour) </a> Madame de Cœuvres étoit Magdeleine
- de Lyonne; elle avoit épousé, le 10 février 1670, François-Annibal
- d'Estrées, troisième du nom, petit-fils du maréchal.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce qui
- ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui faisant
- entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui n'entendroit
- point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent commerce
- ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, et qu'elle
- auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de son côté, de ne
- lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il l'abandonneroit dès le moment
- qu'il en reconnoîtroit la moindre chose.
- </p>
- <p>
- Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un homme
- étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et que
- d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de beaucoup
- qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur son naturel
- et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès ce jour-là,
- elle congédia le marquis d'Effiat<a id="footnotetag337"
- name="footnotetag337"></a> <a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>,
- qui tâchoit de se mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt
- réussi sans la défense du duc de Longueville.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a
- href="#footnotetag337"> (retour) </a> Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né
- en 1638, mort en 1719, étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut
- célèbre sous le nom de Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de
- Sourdis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât
- pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il
- s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le
- commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la
- conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en
- campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons étant
- tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut fâché
- d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans s'exposer
- à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte que sa raison,
- il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai s'il ne se méprenoit
- pas; et, ayant mis pour cela des espions en campagne, il fut averti d'un
- rendez-vous que ces amans avoient pris ensemble, et il se trouva lui-même
- devant la porte en gros manteau, afin d'être plus sûr si cela étoit vrai
- ou non. Comme il eut vu de ses propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la
- vérité, il résolut de quereller le duc de Longueville à la première
- occasion; et, l'ayant rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille
- qu'il le vouloit voir l'épée à la main. Le duc de Longueville lui
- répondit, sans s'émouvoir, qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se
- pouvoit battre contre ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne
- se jamais commettre avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on
- connoissoit les ancêtres.
- </p>
- <p>
- Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel l'on
- n'avoit pas grande opinion dans le monde<a id="footnotetag338"
- name="footnotetag338"></a> <a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>.
- Cependant, comme il n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé
- au duc de Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans
- même donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville
- sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de
- laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus
- favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et du
- vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a
- href="#footnotetag338"> (retour) </a> L'origine de cette maison ne
- remonte qu'au milieu du XVIe siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils
- du maréchal, n'étoit que le sixième dans les listes généalogiques de la
- famille, qui, du reste, alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit
- aussi aux Montluc.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu
- après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un
- effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances,
- lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de
- colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet effet
- il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de Longueville
- sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, outre l'intrigue
- de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui donnoient de
- l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions l'étant venu
- avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et étoit allé à
- quelque découverte, il se fut poster sur son chemin, tellement que, comme
- il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se présenta devant lui,
- tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre, lui criant de sortir de
- sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc de Longueville, ayant fait
- en même temps arrêter ses porteurs, voulut mettre l'épée à la main; mais
- d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le temps de la tirer du fourreau,
- il lui donna quelques coups de cannes; ce que voyant les porteurs, ils
- tirèrent les bâtons de la chaise et alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût
- jugé à propos d'éviter leur furie par une prompte fuite.
- </p>
- <p>
- Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si
- sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de
- chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à
- un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de s'en
- plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en faire une
- punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à qui on avoit
- fait un tel affront pût se venger par le ministère d'autrui, il lui dit
- qu'il n'y avoit rien à faire que de faire assassiner son ennemi. En effet,
- c'étoit le seul parti qu'il y avoit à prendre en cette occasion: car,
- quoiqu'il ne soit pas généreux de faire des actions de cette nature,
- toutefois, comme c'eût été s'exposer à être battu que de prendre d'Effiat
- en brave homme, il n'étoit pas juste, et surtout à un prince, de recevoir
- deux affronts en un même temps.
- </p>
- <p>
- Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne
- chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une chose
- bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille folie,
- n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes.
- </p>
- <p>
- Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce<a
- id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> <a href="#footnote339"><sup
- class="sml">339</sup></a> qui alarma extrêmement cette dame: car il faut
- savoir qu'elle ne couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux
- goutteux, grand chemin du cocuage, surtout quand on a une femme de bon
- appétit, comme étoit la maréchale.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a
- href="#footnotetag339"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, entre
- crochets, manque à l'édition de 1754; mais il se trouve dans les
- éditions antérieures, 1709, 1740, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il
- l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user de
- grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc de
- Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore qu'un
- enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle fut
- grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à aller
- dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit, elle
- restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne se
- levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne bougeoit
- point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir le sujet de
- ses inquiétudes.
- </p>
- <p>
- Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à
- redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit bien
- aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il lui
- lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit qu'un
- prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de ses
- corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation
- s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup
- de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui
- permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant en
- même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses couches.
- </p>
- <p>
- Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle feignit
- une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui l'accabloit. Enfin,
- le terme étant venu, elle accoucha<a id="footnotetag340"
- name="footnotetag340"></a> <a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>
- dans sa maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a
- href="#footnotetag340"> (retour) </a> Cet enfant, nommé Charles-Louis
- d'Orléans, chevalier de Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en
- novembre 1688.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit présent
- à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux cents
- pistoles qu'il lui donna.
- </p>
- <p>
- Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car
- peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du
- grand Alcandre<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> <a
- href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, on eut recours à lui;
- de sorte qu'on le fut quérir de la même manière et avec la même cérémonie
- qu'on avoit fait la première fois. Il y eut cependant de la distinction
- dans la récompense, car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or,
- au lieu qu'on ne lui en avoit donné que cent la première fois. L'on
- observa toujours la même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu
- jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha
- madame de Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui
- naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le
- grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant
- obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément pour
- lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit résolu d'aller
- accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de
- Maintenon<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> <a
- href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, si bien que le garçon
- qui l'accoucha ne sut pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand
- Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a
- href="#footnotetag341"> (retour) </a> Le second enfant de madame de
- Montespan et de Louis XIV fut Louis-César, comte de Vexin, abbé de
- Saint-Denis, né en 1672, mort le 10 janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º
- Louise-Françoise, née en 1673; 4º Louise-Marie-Anne, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a
- href="#footnotetag342"> (retour) </a> Nous parlerons plus loin de madame
- de Maintenon, dans les notes de l'historiette qui lui est consacrée.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme
- j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de
- se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux
- Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince,
- mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure ou
- deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le vin
- lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis, qui
- parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent leur
- décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand Alcandre, dont
- il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui étoit cause de ce
- malheur<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> <a
- href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.
- </p>
- <p>
- La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de
- douleur, aussi bien que plusieurs autres dames<a id="footnotetag344"
- name="footnotetag344"></a> <a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>
- qui prenoient intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs
- généralement de tout le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré
- par là d'un puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on
- trouva son testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on
- fut tout surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la
- maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en cas
- qu'il vînt à mourir devant que d'être marié.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a
- href="#footnotetag343"> (retour) </a> Il fut tué le 12 juin 1672, près
- du fort de Tolhuis, et par sa faute, au moment où il alloit être nommé
- roi de Pologne. Madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 20 juin 1672) le dit
- expressément, d'accord avec toutes les relations. Là aussi moururent le
- comte de Nogent, beau-frère de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand
- nombre d'autres gentilshommes.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a
- href="#footnotetag344"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit
- «qu'il étoit fort aimé des dames. Madame de Thianges étoit fort de ses
- amies, la maréchale d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient
- aller en Pologne avec lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil
- et témoignèrent une grande douleur.» (<i>Mém.</i>, VI, 359.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la maréchale
- en fut avertie par madame de Bertillac<a id="footnotetag345"
- name="footnotetag345"></a> <a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>,
- sa bonne amie, qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne
- vînt aux oreilles de son mari<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
- <a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. La maréchale pensa
- enrager, voyant que son affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le
- temps console de tout, elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma
- à la fin à en entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant
- que le duc de Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup
- de joye; car, comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de
- Longueville et la sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit
- venoit d'une femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de
- Montespan, il voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer
- ses enfants quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au
- Parlement de Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on
- fût obligé de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et
- contre les lois du royaume.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a
- href="#footnotetag345"> (retour) </a> Femme de M. de Bertillac, qui
- servoit alors à l'armée de Hollande. La <i>Gazette</i> parle de lui deux
- ou trois fois dans des circonstances insignifiantes.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a
- href="#footnotetag346"> (retour) </a> Le secret fut assez exactement
- gardé, à en croire mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de
- Longueville étoit une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il
- disoit à tout le monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la
- mère du chevalier de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique
- tout le monde le sût.» (<i>Mém.</i>, t. 6, p. 361.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un peu
- apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous les
- honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui lui
- pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se contenter des
- restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs autres, et, ayant
- lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui étoit une des plus
- belles femmes de Paris, elles furent confidentes l'une de l'autre et
- goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La maréchale avoit un laquais
- qui fut roué, et qui avoit une des plus belles têtes du monde; et la
- médisance vouloit qu'il eût part dans ses bonnes grâces, parce qu'on
- voyoit qu'elle le distinguoit des autres laquais.
- </p>
- <p>
- Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut pas
- à M. de Bertillac, son beau-père<a id="footnotetag347"
- name="footnotetag347"></a> <a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>,
- qui craignoit que pendant que son fils étoit à l'armée, sa femme<a
- id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> <a href="#footnote348"><sup
- class="sml">348</sup></a> ne vînt à se débaucher. Mais c'étoit une chose
- faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la maréchale du plaisir qu'il
- y avoit à faire une infidélité à son mari, sans vouloir éprouver ce qui en
- étoit. M. de Bertillac y tenoit la main cependant autant qu'il lui étoit
- possible, avoit l'œil sur elle, et lui recommandoit d'avoir l'honneur en
- recommandation; mais comme il étoit beaucoup occupé à la garde des trésors
- du grand Alcandre, que ce prince lui avoit confiés, autant il lui étoit
- difficile de pouvoir répondre de la conduite de sa belle-fille, autant il
- étoit aisé à sa belle-fille de lui en faire accroire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a
- href="#footnotetag347"> (retour) </a> M. de Bertillac le père exerçoit
- seul, depuis 1669, sous le titre de garde du trésor royal, les charges
- de trésorier de l'épargne, que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de
- Castille, M. de Guénégaud, frère du secrétaire d'État, et M. de La
- Bazinière. Lui-même avoit exercé une de ces trois charges, avec M. de
- Tubeuf et M. de Lyonne, et on trouve dans les œuvres de Scarron une
- épître collective qu'il leur adresse pour se faire payer de sa pension.
- Nous aurons à reparler de madame de Bertillac.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a
- href="#footnotetag348"> (retour) </a> Anne-Louise Habert de Montmort,
- fille de l'académicien de ce nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac
- fils.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la
- maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur<a
- id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> <a href="#footnote349"><sup
- class="sml">349</sup></a>, elle dit à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un
- homme qui avoit les reins si souples étoit un admirable acteur, lui
- avouant en même temps qu'elle seroit ravie d'en faire l'expérience
- elle-même. L'ingénuité de la maréchale ayant obligé madame de Bertillac de
- lui parler aussi à cœur ouvert, elle dit qu'elle croyoit bien qu'il y
- auroit beaucoup de plaisir à faire ce qu'elle disoit, mais que pour elle,
- si elle étoit tentée de quelque chose, c'étoit de savoir si Baron<a
- id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> <a href="#footnote350"><sup
- class="sml">350</sup></a>, comédien, avoit autant d'agrément dans la
- conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette confidence fut suivie de
- l'approbation de la maréchale; elle releva le mérite de Baron, afin que
- madame de Bertillac relevât celui du Basque, et, s'encourageant toutes
- deux à tâter de cette aventure autrement que dans l'idée, elles ne furent
- pas plus tôt sorties de la comédie, qu'elles se résolurent d'écrire à ces
- deux hommes, pour les prier de leur accorder un moment de leur
- conversation.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a
- href="#footnotetag349"> (retour) </a> Ce Basque sauteur n'est-il point
- le <i>Cobus</i> de La Bruyère, comme son <i>Roscius</i> est Baron? (Voy.
- l'édit. de La Bruyère donnée dans cette collection, t. 1, 203.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a
- href="#footnotetag350"> (retour) </a> Voy. le 1er vol. de l'<i>Histoire
- amoureuse</i>, p. 5.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
- n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à St-Cloud<a
- id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> <a href="#footnote351"><sup
- class="sml">351</sup></a>, d'où les dames s'en revinrent si contentes
- qu'elles convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois
- qu'ils se verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce
- qui leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce
- n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands
- services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet de
- contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas de
- même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il dit à
- Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit mieux
- être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une heure avec
- elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une femme de grande
- qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de cette chimère.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a
- href="#footnotetag351"> (retour) </a> Le cabaret de La Durier y étoit
- fameux, et c'étoit le lieu ordinaire des <i>cadeaux</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à l'extravagance,
- qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et, ayant su qu'il
- avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le força à prendre
- ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus<a id="footnotetag352"
- name="footnotetag352"></a> <a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>.
- Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père
- en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les emprunter
- de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise d'obliger cette
- dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce qui l'embarrassa
- extrêmement.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a
- href="#footnotetag352"> (retour) </a> Madame de Sévigné met cette
- anecdote sur le compte du duc de Caderousse (voy. la note suivante), et
- Bussy confirme cette imputation (<i>Lettre</i> du 17 fév. 1680 à M. de
- la Rivière): «Caderousse étant allé, le soir même, dans la maison où il
- avoit perdu la veille, dit avec un air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à
- quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il venoit faire là, n'ayant pas un
- quart d'écu, que les gens comme lui ne manquoient jamais de ressources,
- et que la bonne femme... n'avoit plus ni bagues ni joyaux. À la vérité
- il ne voyoit pas que madame de... étoit dans l'alcôve de la chambre avec
- la maîtresse du logis. Vous pouvez vous imaginer ce que peut penser une
- femme passionnée qui se voit traiter de la sorte. Elle tomba en
- défaillance, et, comme elle fut revenue, on la porta dans son carrosse
- et de là dans son lit, où elle est est morte quatre jours après.»
- Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de Bertillac, mais
- madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy. <i>Lettres de Sévigné</i>,
- édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
- elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et, la
- pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle
- s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à
- une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les
- raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien
- qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
- davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa
- belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin
- qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de déguiser
- sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce comédien,
- qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que par soupçon;
- mais, sachant un moment après que c'étoit madame de Bertillac même qui
- avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit déjà parlé au grand
- Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit le parti de les
- rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires.
- </p>
- <p>
- M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit pas
- manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il valoit
- mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un autre. Mais
- madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit de son
- mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac fut fort surpris
- qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils, il n'en reçût que
- des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison. Madame de Bertillac
- poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son mari de lui permettre
- de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne pouvoit plus vivre avec
- M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une manière que s'il n'avoit pas
- été son beau-père, elle auroit cru qu'il auroit été amoureux d'elle, tant
- il étoit devenu jaloux.
- </p>
- <p>
- Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit
- bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son
- père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé
- d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de Bertillac
- qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il connoissoit sa vertu,
- et que c'en étoit assez pour ne rien croire de tous les bruits qui
- couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle, il lui écrivit de se
- donner bien de garde d'aller dans un couvent, à moins qu'elle ne le voulût
- faire mourir de douleur; qu'elle prît patience jusqu'à la fin de la
- campagne, et qu'après cela il donneroit ordre à tout. En effet, il ne fut
- pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut écouter personne à son préjudice.
- Ainsi il vécut avec elle comme à l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit
- point morte quelque temps après, elle auroit pris un si grand ascendant
- sur son esprit, qu'elle auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans
- qu'il y eût jamais trouvé à redire.
- </p>
- <p>
- La mort de madame de Bertillac<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
- <a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a> fit entrer la
- maréchale en elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à
- toutes les vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la
- mort du duc de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne
- crut pas qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on
- ne se trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années
- après<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> <a
- href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, l'ayant mise en
- liberté de vivre à sa mode, elle fit succéder au Basque un nombre infini
- de fripons qui valoient encore moins que lui. Le chevalier au Liscouet<a
- id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> <a href="#footnote355"><sup
- class="sml">355</sup></a> l'entretint jusqu'à ce qu'il en fût las, à qui
- succéda l'abbé de Lignerac<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
- <a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>; et comme elle lui
- faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
- Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille,
- elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré<a
- id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> <a href="#footnote357"><sup
- class="sml">357</sup></a>, qui ne lui donne pas seulement de son Orviétan,
- mais qui lui apprend encore tous les tours de cartes et de souplesse avec
- lesquels ils dupent ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez
- fous de croire qu'on puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé
- depuis si longtemps à l'honnêteté<a id="footnotetag358"
- name="footnotetag358"></a> <a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a
- href="#footnotetag353"> (retour) </a> Toute cette intrigue dura assez
- longtemps, puisque madame de Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de
- Sévigné raconte sa maladie (<i>Lettre</i> du 24 janv. 1680) et sa mort
- (7 fév.), et elle confirme la vérité du récit qu'on vient de lire.
- </p>
- <p>
- «Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
- devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a
- vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui
- a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
- vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
- reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si
- excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît,
- comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
- actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous
- y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
- elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà
- sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.»
- Cf. p. 417.
- </p>
- <p>
- Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
- service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a
- tuée.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a
- href="#footnotetag354"> (retour) </a> À peine deux ans après, car le
- maréchal de La Ferté mourut le 27 septembre 1681.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a
- href="#footnotetag355"> (retour) </a> Philippe-Armand du Liscouet,
- chevalier, vicomte des Planches, étoit fille de Guill. du Liscouet et de
- Marie de Talhouet. Sa sœur épousa le fameux financier Deschiens.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a
- href="#footnotetag356"> (retour) </a> L'abbé de Lignerac, de la famille
- des Robert, seigneurs de Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des
- alliances dans les maisons de Levis, branche de Charlus, et de
- Hautefort.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a
- href="#footnotetag357"> (retour) </a> Fils d'un opérateur. (<i>Note du
- texte.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a
- href="#footnotetag358"> (retour) </a> Ici finit ce pamphlet dans
- l'édition de 1754. La suite que nous en donnons est tirée de l'édition
- de 1709, reproduite dans l'édition de 1740. L'édition de 1754 a
- intercalé à tort ce passage, partie dans l'histoire de Mademoiselle de
- Fontanges, partie dans <i>la France devenue italienne</i>, et l'édition
- Delahays est tombée dans la même faute. Mais si les premières édition de
- la <i>France galante</i> contiennent ces pages, on ne les trouve pas
- dans les premiers textes de <i>la France devenue italienne</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa
- belle-fille<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> <a
- href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, à n'être pas plus
- vertueuse. Cependant, comme elle étoit plus jeune et qu'elle se croyoit
- plus belle, elle ne jugea pas à propos de se jeter à la tête de tout le
- monde, comme faisoit sa belle-mère. Présumant au contraire assez de sa
- beauté pour s'imaginer qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand
- Alcandre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> <a
- href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>, elle commença non pas
- à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si ouvertement, que tout le
- monde ne put voir, sans en rougir pour elle, l'effronterie avec laquelle
- elle le poursuivoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a
- href="#footnotetag359"> (retour) </a> La duchesse de La Ferté étoit
- cette même mademoiselle de La Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé
- ci-dessus, p. 49, note 5. Elle épousa, le 18 mars 1675, Henri-François
- de Saint-Nectaire, duc de La Ferté, fils du maréchal.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a
- href="#footnotetag360"> (retour) </a> Louis, dauphin, fils de Louis XIV
- et de Marie-Thérèse, né le 1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711;
- Montausier fut son gouverneur, Bossuet son précepteur.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La maréchale de La Motte<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
- <a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, sa mère, qui avoit
- été gouvernante du fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de
- ses fille<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> <a
- href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> au duc de Ventadour<a
- id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> <a href="#footnote363"><sup
- class="sml">363</sup></a>, de la conduite de laquelle elle n'étoit pas
- déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci, résolut
- d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de réputation à sa
- maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce que l'expérience
- et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais toutes ses
- remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle, pendant qu'elle
- exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient murmurer les moins
- retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand Alcandre d'assez
- bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus hardies; et ce
- prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la vérité sont fort
- beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que s'il l'avoit vue
- décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré; que quand il
- voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et baissant en même temps
- la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle en avoit, elle mit sa main
- dans un endroit que la bienséance m'empêche de nommer, pendant que le
- prince considéroit sa tête, sans penser peut-être à ce qu'elle faisoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a
- href="#footnotetag361"> (retour) </a> Voy. p. 49. Madame de La Mothe,
- connue avant son mariage sous le nom de mademoiselle de Toussy, et fort
- célèbre dans les poètes du temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de
- Louis de Prie, marquis de Toussy, et de mademoiselle de
- Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle mourut le 6 janvier 1709. Elle
- fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, où il quitta les mains des
- femmes; mais elle conserva le titre de gouvernante des enfants de
- France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le 21 novembre 1650, elle
- étoit veuve depuis le 24 mars 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a
- href="#footnotetag362"> (retour) </a> Charlotte-Éléonore-Magdeleine,
- mariée le 14 mars 1671.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a
- href="#footnotetag363"> (retour) </a> Louis-Charles de Levis, duc de
- Ventadour, étoit fils de Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa
- seconde femme, Marie de La Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il
- mourut en 1717.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
- l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à elle-même,
- et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il vit que sa
- chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La rougeur qui parut
- en même temps sur son visage, avec quelques autres circonstances qu'on
- remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas perdu son temps pendant
- qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant pas plus étonnée pour cela,
- elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa chemise, que cela n'étoit guère
- honnête de faire ce qu'il faisoit devant les dames, et que si son mari
- survenoit par hasard, cela seroit capable de lui donner de la jalousie.
- </p>
- <p>
- Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
- matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle fut
- dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de voir un
- homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle vouloit
- dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit qu'elle venoit
- de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais le fils de son
- père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle ne voulut pas
- faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles n'eurent pas plus tôt
- su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince, que le reste leur fut
- aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un moment que le désordre où
- il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de la duchesse.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte
- qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît d'avoir
- une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire un mot à
- son mari<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> <a
- href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Cependant, ce mari
- étoit un homme qui ne se mettoit guère en peine ni de la réputation de sa
- femme, ni de la sienne propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez
- les courtisanes, il étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de
- tout ce qui pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes
- débauchés comme lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la
- débauche jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie,
- tout aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez
- elles sans trembler.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a
- href="#footnotetag364"> (retour) </a> Henri-François de Saint-Nectaire,
- fils de la trop fameuse maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657,
- suivit, à peine âgé de quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À
- dix-sept ans, il succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du
- pays messin. Il prit part à quelques campagnes avec le titre de
- lieutenant général, et mourut le 1er août 1703.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui
- fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir
- passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille
- désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours<a
- id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> <a href="#footnote365"><sup
- class="sml">365</sup></a>. Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour
- ainsi dire comme des cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils
- coupèrent les parties viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce
- pauvre malheureux, se voyant entre les mains de ces satellites, alarma
- non-seulement toute la maison, mais encore toute la rue par ses cris et
- ses lamentations; mais quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les
- vouloient détourner d'un coup si inhumain, ils n'en voulurent rien
- démordre, et, l'opération étant faite, ils renvoyèrent le malheureux
- oublieur, qui s'en alla mourir chez son maître.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a
- href="#footnotetag365"> (retour) </a> Cabaret célèbre dans la rue nommée
- successivement rue aux Oues (aux Oies) et rue aux Ours.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du grand
- Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de ces
- désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il jugea
- à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de les
- éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de ce
- qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, avouant
- de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la mort.
- </p>
- <p>
- Le marquis de Biran<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> <a
- href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> et le chevalier Colbert<a
- id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> <a href="#footnote367"><sup
- class="sml">367</sup></a>, qui étoient de la débauche et toujours des
- premiers à mettre les autres en train, furent un peu mortifiés avant que
- de partir: car celui-ci, qui étoit fils du fameux M. Colbert, en fut
- régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui donna en présence du monde,
- parce que, comme il étoit grand politique, il étoit bien aise qu'on fût
- dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu savoir un tel déréglement sans
- qu'il fût suivi d'un châtiment proportionné à la faute. A l'égard du
- marquis de Biran, le grand Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit
- que faire de prétendre de sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours
- plus prêt à lui donner des marques de son mépris qu'à faire aucune chose
- qui tendît à sa fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère,
- que ce prince ne s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne
- veuille dire que ce n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder
- le rang de duc, mais à mademoiselle de Laval<a id="footnotetag368"
- name="footnotetag368"></a> <a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>,
- qu'il a épousée.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a
- href="#footnotetag366"> (retour) </a> Gaston Jean-Baptiste-Antoine de
- Roquelaure, fils de Gaston, duc de Roquelaure, et de mademoiselle du
- Lude (Charlotte-Marie de Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran
- jusqu'à la mort de son père, arrivée en mars 1683; gouverneur de
- Lectoure, lieutenant général des armées, commandant en chef en
- Languedoc, il fut nommé maréchal de France le 2 février 1724.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a
- href="#footnotetag367"> (retour) </a> Antoine-Martin, bailli et
- grand-croix de Malte, général des galères de cet ordre, colonel du
- régiment de Champagne après avoir été capitaine-lieutenant des
- mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils de Jean-Baptiste Colbert
- et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25 août 1689, il mourut de sa
- blessure le 2 septembre suivant.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a
- href="#footnotetag368"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, fille
- d'Urbain de Laval, marquis de Lezay, et de Françoise de Sesmaisons,
- épousa le marquis de Biran le 20 mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de
- la courte intrigue qui lui valut la faveur du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens des
- exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La Ferté
- souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons fortes et
- que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que c'étoit
- inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du grand
- Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle n'avoit
- point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un fort
- méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal qui
- l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
- chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une
- chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de
- son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle
- ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient
- craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la
- considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
- d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même
- temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien alloit
- du moins se montrer pitoyable<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
- <a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> en entrant dans ses
- intérêts; mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter
- sur les pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens,
- il lui dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne
- pouvoit plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que
- sans se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât
- seulement à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit
- pouvoit devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a
- href="#footnotetag369"> (retour) </a> Sensible. Nous n'avons plus ce mot
- que dans le sens de «digne de pitié.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son
- mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit savant.
- Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le plus
- grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui dit que
- non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y remédier
- promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut entendu cela,
- elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur la réputation
- qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit entièrement entre ses
- mains; et se nommant en même temps, elle surprit le chirurgien, qui,
- sachant qu'il avoit affaire à une personne de la première qualité, fut
- fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui demanda pardon de ce qu'il
- s'étoit montré si libre en paroles, s'excusant que comme les plus
- abandonnées lui tenoient le même langage qu'elle lui avoit tenu, il avoit
- cru être obligé de lui répondre ce qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur
- de la connoître.
- </p>
- <p>
- La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la
- sortiroit<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> <a
- href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a> bientôt d'affaire; ce
- que le chirurgien lui promit si elle vouloit observer un certain régime de
- vivre. Elle lui dit qu'elle feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même
- fit encore davantage: car elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans
- les remèdes, craignant que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de
- coutume, les veilles n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison
- plus difficile.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a
- href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Sortir</i> pour <i>tirer</i>
- n'étoit pas plus françois alors que maintenant.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit
- beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat<a
- id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> <a href="#footnote371"><sup
- class="sml">371</sup></a>, maître des requêtes, qui lui disoit depuis
- longtemps qu'il l'aimoit sans en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la
- venir voir. L'Avocat étoit fils d'un juif de la ville de Paris, qui, après
- avoir gagné deux millions de bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de
- froid, de peur de donner de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit
- encore de race juive; cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout
- Paris, il faisoit l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe
- sur le corps, comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu
- capable de s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela
- faisoit qu'il ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de
- divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût aucuns
- termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de fusil, ce
- qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en arrière, de peur
- que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand parleur et grand
- menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du monde, offrant service à
- un chacun sans jamais en rendre à personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a
- href="#footnotetag371"> (retour) </a> M. L'Avocat, maître des requêtes,
- étoit fils de Nicolas L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de
- Marguerite Rouillé, et beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en
- parle ainsi (II, p. 411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort
- ridicule, mourut en même temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des
- requêtes, frère de madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit
- des bénéfices et beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu
- toute sa vie la folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être
- amoureux des plus belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses
- soupirs et lui faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un
- grand homme maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa
- vie, et qui, tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes, à
- qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
- croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre du
- sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, lui
- faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens proportionnés à
- son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une si grande
- distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très humble; et pour
- lui donner des témoignages plus essentiels de son attachement, il lui jura
- qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès par-devant lui qu'il ne le
- leur fît gagner, sans entrer en connoissance de cause qui auroit raison ou
- non; que c'étoit ainsi que les bons amis en devoient agir, sans rien
- examiner davantage que le plaisir de leur rendre service.
- </p>
- <p>
- Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en revint
- enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, tâchant
- d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna languissamment sur
- elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire mourir. La duchesse
- lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son dessein, ce qu'il pouvoit
- bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit envoyé quérir, se ressouvenant
- qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il ne pouvoit vivre sans la voir.
- Cette réponse fit que L'Avocat recommença ses complimens, qui n'auroient
- point eu de fin si elle ne les eût interrompus pour lui demander comment
- il gouvernoit Louison d'Arquien<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
- <a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il rougit à cette
- demande, et la duchesse, s'en étant aperçue, lui dit qu'elle estimoit les
- hommes qui avoient de la pudeur; qu'il étoit bien vrai que, cette fille
- étant une courtisane publique, il n'y avoit pas trop d'honneur à la voir;
- mais que le comte de Saulx, le marquis de Biran, le duc de La Ferté même,
- et enfin toute la cour la voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient
- pour lui à la voir qu'à tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne
- l'entretînt pas publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas
- grand mal; mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire,
- l'ayant toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a
- href="#footnotetag372"> (retour) </a> Louison d'Arquien, célèbre
- courtisane.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une
- médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
- si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de
- s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit donc
- qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les plus
- belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent ces
- sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et une
- personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même temps, il
- lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas beaucoup de
- jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y avoit quelques
- jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses dont il lui faisoit
- alors l'application.
- </p>
- <p>
- Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il
- sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
- distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et
- cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit, elle
- croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui donnoit de se
- corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il n'étoit pas malicieux
- de son naturel, et que cette parole lui étoit échappée plutôt par hasard
- qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa colère, en sorte que la
- conversation se termina sans aigreur.
- </p>
- <p>
- Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
- avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une grande
- douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine qu'elle avoit
- prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un verre, il fut
- prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit, avant que de le
- faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la personne du monde qu'il
- aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en santé.
- </p>
- <p>
- La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il faisoit
- cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle amitié qui
- fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette médecine
- l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne pourroit par
- conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des regrets et des
- soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la douleur qu'elle
- ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut par là que se
- termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en même temps, à
- peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se retirer chez lui.
- </p>
- <p>
- Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il
- faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
- duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
- paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï
- parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le sens,
- que voici:
- </p>
- <blockquote>
- <p>
- «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le jour, parce
- qu'il étoit devenu comme ces filles de joie, lesquelles ne peuvent plus
- répondre de ne point faire de folies de leur corps, tant elles y sont
- accoutumées; que le sien étoit tellement habitué à de certaines choses
- qu'il n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à ce
- qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il la prioit
- cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris la médecine comme un
- remède contre l'amour, mais pour lui montrer qu'il seroit amoureux
- d'elle toute la vie.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui avoit
- cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si fou, et,
- étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de l'impatience de
- le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat, après avoir
- souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces sortes de
- remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu, du mal
- qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à celle dont
- il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce qu'il avoit fait
- il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer à toutes sortes de
- tourmens pour l'amour d'elle.
- </p>
- <p>
- La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant à
- se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère de
- chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit
- devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
- affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos
- ni jour ni nuit.
- </p>
- <p>
- Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
- trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la
- première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que sa
- mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la
- troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui ne
- lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il étoit
- brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir à
- l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
- promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
- pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui.
- </p>
- <p>
- Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
- étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger par
- les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût grand,
- car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, non pas
- tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande tendresse.
- L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me semble, ses
- forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une occasion qui
- ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle la duchesse ne
- faisoit aucune résistance.
- </p>
- <p>
- Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le
- chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un
- entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
- quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
- Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
- témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après
- cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne s'entretenant
- que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore plus fou et
- encore plus vain qu'à l'ordinaire.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que
- l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
- retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir
- qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
- peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
- incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser
- persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après
- une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de
- même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs mains.
- Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui.
- Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus
- sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que
- la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première fois,
- d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent d'une
- duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il se
- disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles qu'elles
- fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se joignit
- encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans le monde,
- il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui, l'ayant pris
- jusque-là pour un parent du marquis de Langey<a id="footnotetag373"
- name="footnotetag373"></a> <a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>,
- c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu une
- femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans le
- jugement que l'on fait de son prochain.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a
- href="#footnotetag373"> (retour) </a> Tout le monde connoît, par les
- lettres de madame de Sévigné et par Tallemant, l'histoire du congrès du
- marquis de Langey ou Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à
- une famille qui avoit eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel,
- il comptoit parmi ses ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et
- François de la Noue Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier
- 1628, le marquis de Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon,
- marquise de Courtaumer, née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au
- grand scandale de Paris tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous:
- chacun des deux époux eut le droit de se remarier, et le marquis ayant
- épousé, en 1661, mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut
- d'elle jusqu'à sept enfants, malgré son impuissance judiciairement
- constatée. Aucun ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès
- singulier et sur le marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou,
- récemment publiés par la Société de l'histoire du protestantisme
- françois, 2 vol. in-8, 1857.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison
- d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi que
- j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion pour
- cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour
- détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre auroit
- fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis se
- doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et en fit
- galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.
- </p>
- <p>
- Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa
- réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
- que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour être
- d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le grand
- remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu d'estime
- qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt des
- marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder, à la
- recommandation de M. de Pomponne<a id="footnotetag374"
- name="footnotetag374"></a> <a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>,
- son beau-frère, qui étoit l'un de ses ministres.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a
- href="#footnotetag374"> (retour) </a> Simon Arnauld, marquis de
- Pomponne, fils de Robert Arnauld d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine
- L'Advocat. En 1671 il revint de Suède, où il avoit été envoyé comme
- ambassadeur, pour occuper la place de ministre d'État pour les affaires
- étrangères.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à la
- duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la Motte,
- sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la duchesse de
- Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent d'une
- galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en donnoit à
- cœur joie avec M. de Tilladet<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
- <a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>, cousin germain du
- marquis de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout
- contrefait, mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu
- quelque vent de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien
- qu'il pût la prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire
- un voyage avec la duchesse d'Aumont, sa sœur<a id="footnotetag376"
- name="footnotetag376"></a> <a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>,
- se doutant bien qu'en cas qu'il en fût quelque chose, le galant ne
- manqueroit pas de se rencontrer en chemin. Cependant il monta à cheval
- pour voltiger sur les ailes, et il arrivoit tous les soirs incognito à la
- même hôtellerie où sa femme logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou
- six jours, qu'il vit arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de
- voir madame de Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire
- débotter, ni même de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant
- le duc d'Aumont<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> <a
- href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>, qui étoit aussi du
- voyage, que le hasard l'avoit conduit dans l'hôtellerie; mais le duc de
- Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en devoit penser, ne lui donnant pas
- le temps d'entrer en conversation, il monta en haut en même temps, et,
- mettant l'épée à la main, il surprit toute la compagnie, qui ne songeoit
- guère à lui, et qui le croyoit bien éloigné de là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a
- href="#footnotetag375"> (retour) </a> M. de Tilladet étoit fils de
- Gabriel de Cassagnet, marquis de Tilladet, capitaine au régiment des
- gardes, et de Magdelaine Le Tellier, sœur du chancelier, tante du
- marquis de Louvois.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a
- href="#footnotetag376"> (retour) </a> Françoise-Angélique de La
- Mothe-Houdancourt, mariée le 26 novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et
- de Roche-Baron, duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi,
- dont elle fut la seconde femme.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a
- href="#footnotetag377"> (retour) </a> Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils
- d'Antoine, duc d'Aumont, maréchal de France, et de Catherine Scarron de
- Vaures, né en 1632, mort en 1704. Après la mort de son père, 14 février
- 1669, il prit son titre de duc et pair, résigna sa charge de capitaine
- des gardes du corps, et prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de
- fidélité pour la charge de premier gentilhomme de la chambre. Il avoit
- épousé, le 21 novembre 1660, Madeleine Fare Le Tellier, fille du
- chancelier de France, sœur du marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin
- 1668.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de
- Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le duc
- de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il avoit si
- peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans sa chambre
- un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son ennemi, il ne
- méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité. Ainsi, avec
- l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre, et, ayant
- reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla à la
- duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec son
- mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit
- ponctuellement.
- </p>
- <p>
- Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il
- étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit des
- choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas prendre
- garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en grande
- estime dans le monde.
- </p>
- <p>
- Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme,
- il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les
- plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince de
- Condé<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> <a
- href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>, qui étoit proche
- parent du duc de Ventadour, dit des choses fâcheuses à la maréchale de La
- Motte, qui, prétendant excuser sa fille et le duc d'Aumont, tâchoit de
- déshonorer le duc de Ventadour. Le grand Alcandre défendit les voies de
- fait de part et d'autre, et, ayant pris connoissance de l'affaire, il
- donna le tort au duc, et permit à sa femme de retourner avec lui ou de se
- retirer en religion, selon que bon lui semblerait.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a
- href="#footnotetag378"> (retour) </a> Anne de Levis, duc de Ventadour,
- grand-père du duc dont il est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593,
- Marguerite de Montmorency, sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660.
- Celle-ci étoit fille de Henri de Montmorency, dont une autre fille, née
- d'un second lit, épousa Henri de Bourbon, père du grand Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux
- aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec la
- duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de
- Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se
- soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit couvent
- au faubourg Saint-Marceau<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
- <a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>. M. de Tilladet la
- vit là deux ou trois fois incognito, du consentement de la supérieure.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a
- href="#footnotetag379"> (retour) </a> Il y avoit au faubourg
- Saint-Marceau, rue de Lourcine, un couvent de religieuses cordelières de
- l'ordre de Sainte-Claire. L'abbesse y étoit élective et triennale, et y
- jouissoit de dix mille livres de rentes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la cour,
- et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté trouva
- sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se fût
- consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela en
- meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il auroit
- renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti du
- bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il ne
- se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler de
- l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort étoit de
- s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après, il dit à
- l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en bonne santé
- dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre service.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda
- s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de répondre.
- Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le premier à
- en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les railleries qu'on lui
- en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui en ayant un jour voulu
- faire la guerre, comme naturellement il est fort brutal: «Morb..., Madame,
- lui répondit-il, cela est bien de mauvaise grâce à vous, qui après m'avoir
- mis vous-même dans l'état où je suis, devriez du moins avoir l'honnêteté
- de me ménager. Croyez-moi, ce sera pour la première et pour la dernière
- fois de ma vie que j'aurai affaire à vous; et quoique j'aie vu Louison
- d'Arquien un an tout entier, ce que je veux bien vous avouer maintenant,
- je n'ai jamais eu le moindre sujet de m'en repentir toute ma vie.»
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans un
- emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle lui
- déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les injures aux
- coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit bourgeois comme
- lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa qualité; que quand ce
- qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait encore trop d'honneur; qu'il
- prît la peine de sortir de sa maison, sinon qu'elle l'en feroit sortir par
- les fenêtres; et, le poussant dehors avec le bout des pincettes, L'Avocat,
- qui voyoit qu'il n'y avoit point de raillerie avec elle, se jeta à ses
- pieds, la priant de lui vouloir pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il
- avoit tort, mais qu'il lui étoit dur de voir qu'elle l'insultoit,
- s'imaginant que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par mépris; que c'étoit
- là le sujet de ses plaintes; qu'elle entrât dans ses sentimens, qu'il n'y
- avoit rien à redire à sa délicatesse; et que, si elle avoit été présente à
- ses tourmens, elle auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de
- résignation, qu'elle avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour.
- </p>
- <p>
- Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit
- hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
- défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un
- traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant
- des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
- comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort
- grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses
- larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse.
- </p>
- <p>
- Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire
- que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut cause
- qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa perruque
- et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans l'appartement
- du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec quelques
- gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une querelle
- qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit donné la
- peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les accommoder
- sans les obliger de venir à une assemblée générale des maréchaux de France<a
- id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> <a href="#footnote380"><sup
- class="sml">380</sup></a>; et que comme il y avoit eu quelques procédures
- de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
- Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il
- étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a
- href="#footnotetag380"> (retour) </a> Les maréchaux de France formoient
- un tribunal d'honneur qui jugeoit toutes les contestations personnelles
- soulevées entre gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans
- différentes villes du royaume. Il existe des recueils d'édits concernant
- cette juridiction, établie pour accommoder les différends et empêcher
- les duels le plus possible.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant dit
- qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui répondit
- que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui lui servit
- d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage établi chez
- lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit donc que la
- dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un gentilhomme, qui étoit
- aussi là présent, l'avoit déshonorée par des contes scandaleux, et dont
- elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y eût point de témoins, la
- chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu du gentilhomme, qui
- soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler mal de cette dame, il
- en avoit eu fort grande raison; que, pour justifier cela, il rapportoit
- qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit recherché toutes les occasions de
- lui rendre service, lui en avoit rendu même d'assez considérables, jusqu'à
- lui avoir prêté pour une seule fois deux cents pistoles; mais que, pour
- toute récompense, elle ne lui avoit donné qu'une maladie qui l'avoit tenu
- trois mois entiers sur la litière, dont croyant avoir lieu de se plaindre,
- il avoit publié que cette dame n'étoit pas cruelle, mais que cependant il
- ne vouloit plus de ses faveurs à ce prix-là.
- </p>
- <p>
- L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la sienne,
- crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que quelqu'un eût
- écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté. C'est pourquoi,
- perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit, et, mettant son
- manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se mocquoit de lui, et prit
- le chemin de la porte sans lui rien dire davantage. Le maréchal, qui étoit
- dans son lit, rongé de ses gouttes, ne pouvant courir après lui, le
- rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit point revenir, il dit à son
- capitaine des gardes de ne le pas laisser aller comme cela et qu'il avoit
- besoin de lui pour accommoder cette affaire. L'Avocat fit difficulté de
- revenir, disant au capitaine des gardes que monsieur le maréchal se
- railloit de lui; mais le capitaine des gardes lui ayant dit qu'il n'y
- avoit point de raillerie à cela, et que ce qu'il en faisoit n'étoit que
- parce qu'il eût été bien aise de rendre service à ces personnes-là, il
- rentra dans la chambre, et le maréchal lui demanda depuis quand il ne
- vouloit plus accommoder les gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit
- parce qu'il savoit que, sous prétexte de cette occupation, il négligeoit
- les autres affaires qui étoient du dû de sa charge de maître des requêtes.
- </p>
- <p>
- Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de l'affaire
- en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long les
- particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en prison,
- d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame, qui, pour le
- remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande révérence.
- Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut suivi de point
- en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en prison. Cependant,
- monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit donner de l'encre et du
- papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un billet dont voici la
- copie:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de M. L'Avocat<br /> à la duchesse de La Ferté.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma faute que celle
- que je vous ai faite en sortant de votre chambre: Un gentilhomme, qui
- avoit avec une dame une pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a
- été envoyé en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter de
- tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit que la vérité,
- comme je puis avoir fait. Si une semblable réparation vous peut
- satisfaire, ordonnez-moi seulement dans quelle prison vous voulez que
- j'aille, et j'y obéirai ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie
- votre fidèle prisonnier d'amour.
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet, qui
- étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles choses
- du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse fort aigre;
- mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du mépris, elle
- demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement L'Avocat, qui, outre le
- plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une duchesse, se voyoit privé
- par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui étoit fort commode et ce qui
- lui arrivoit souvent, ne faisant point d'ordinaire<a id="footnotetag381"
- name="footnotetag381"></a> <a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>
- et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il vit enfin que sa
- disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez le duc de
- Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. Il fut
- l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce qu'il avoit
- perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que chez la duchesse
- de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il piqua la table
- assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la femme, qui, étant plus
- réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta tellement la première
- fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus s'exposer à un second
- refus.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a
- href="#footnotetag381"> (retour) </a> «On dit qu'un homme ne fait point
- d'ordinaire quand il n'a point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un
- ordinaire à la gargotte, ou quand il est écorniffleur, quand il va
- quêter ça et là des repas.» (Furetière.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de
- vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac
- pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du
- duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer le
- parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
- maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il
- les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi
- succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans un
- de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, Biran
- lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les plaisirs
- dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une fois chez
- Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit trouvé mille
- fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en vouloit essayer,
- il lui en diroit après son sentiment.
- </p>
- <p>
- Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa
- femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un
- lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut le
- premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit pas
- femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit qu'elle
- étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa femme<a
- id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> <a href="#footnote382"><sup
- class="sml">382</sup></a>, qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse
- de La Ferté; que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre
- lui, que lui qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant
- mis à assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
- pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne se
- rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en même
- temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur disoit, il
- changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de réflexion à
- ce qu'il avoit dit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a
- href="#footnotetag382"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, mariée l'an
- 1683 au marquis de Biran, depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy.
- ci-dessus, p. 426.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de Foix<a
- id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> <a href="#footnote383"><sup
- class="sml">383</sup></a>, et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la
- duchesse de La Ferté pour aller à la foire S.-Germain<a id="footnotetag384"
- name="footnotetag384"></a> <a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>,
- et que si elle en vouloit être, il les y mèneroit toutes deux un matin,
- mais qu'il n'en falloit rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté
- n'en diroit rien pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour
- cela, qu'il ne lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La
- duchesse de Foix, sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la
- partie, et le jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans
- son carrosse, et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit
- autant.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a
- href="#footnotetag383"> (retour) </a> Marie-Charlotte de Roquelaure,
- fille du duc Gaston et de Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit
- épousé, le 8 mars 1674, Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix.
- Née en 1655, elle mourut le 22 janvier 1710.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a
- href="#footnotetag384"> (retour) </a> La foire Saint-Germain avoit le
- privilége d'attirer toute la cour; aussi s'y passoit-il souvent des
- aventures singulières. Loret (<i>Muze historique</i>) en rapporte
- quelques-unes. On a de Colletet un long poème où il en décrit les
- merveilles.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
- carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher
- d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite à
- la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit rien
- dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à ces
- dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que c'étoit, et
- le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas fait accommoder
- son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à ces dames qu'il n'y
- avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; qu'il connoissoit une
- bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter chez elle et se
- reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé.
- </p>
- <p>
- Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y
- accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent
- reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les
- fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez
- spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre,
- deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit
- de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit
- justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes.
- </p>
- <p>
- Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de se
- rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire qu'ils ne
- seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il leur vouloit
- faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, dont la du Pré
- avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en même temps la
- chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix, et, les leur
- présentant, il les pria d'en user si bien avec elles qu'elles ne s'en
- allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de l'étonnement de ces
- deux ducs, et encore plus de celui des deux duchesses, qui, sachant où
- elles étoient, voulurent prendre leur sérieux<a id="footnotetag385"
- name="footnotetag385"></a> <a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>
- avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les obligea à en rire
- avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils dînèrent tous cinq
- ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes fissent mine de n'y
- vouloir pas demeurer davantage.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a
- href="#footnotetag385"> (retour) </a> Locution alors nouvelle, empruntée
- à la langue des précieuses.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris,
- elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
- dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en
- revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient
- toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui
- méritoient bien d'être les abbesses du couvent.
- </p>
- <p>
- Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé en
- ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de
- Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini de
- personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya quérir,
- et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de prison.
- L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien rude
- qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce ne fût
- qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour avoir dit
- la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit que, si le
- chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque d'y employer
- tout son crédit.
- </p>
- <p>
- L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers du
- chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges<a
- id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> <a href="#footnote386"><sup
- class="sml">386</sup></a> et leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait
- cession de biens, et que depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux
- cent mille écus, sans avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges
- firent comprendre à L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors
- de prison, et il en fut rendre compte à la duchesse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a
- href="#footnotetag386"> (retour) </a> Voy. p. 420.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce refus;
- mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit quelquefois ennuyée
- de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit obligée de la peine qu'il
- avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez elle quand il voudroit.
- L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier, lui embrassa les genoux,
- et, lui protestant une fidélité éternelle, il lui dit que sa sœur la
- duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de son mérite; que quand il
- vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer un quart d'heure; qu'elle
- diroit assurément qu'il n'avoit guère d'esprit, parce qu'il ne lui avoit
- jamais pu dire une seule parole, mais qu'il ne se soucioit pas en quelle
- réputation il fût auprès d'elle, pourvu qu'elle voulût bien considérer que
- tant d'indifférence pour une si aimable personne ne pouvoit procéder que
- de l'amitié qu'il lui portoit.
- </p>
- <p>
- Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
- entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté,
- elle le prit et y lut ce qui suit:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de la duchesse de Ventadour<br /> à la duchesse de
- La Ferté.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et il la croit si
- délicate qu'il cherche à la faire recommander par tous ceux qui ont
- quelque crédit auprès de lui. Si j'avois prévu cet accident, j'aurois
- écouté volontiers quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant
- pas le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte conversation
- que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de ne la pas continuer
- davantage; ce qui fait que, ne le croyant pas bien intentionné pour moi,
- j'ai recours à vous pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je
- vous prie de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est toute
- à vous.
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il n'avoit
- jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le contraire
- dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui montrer pour s'en
- divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au gentilhomme que sa sœur
- lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa poche et renvoya le
- laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur qu'elle feroit ce qu'elle
- lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat, qui étoit l'homme du monde
- le plus curieux, voulut savoir ce que contenoit la lettre, et, ne se
- contentant pas de ce que la duchesse lui en disoit, il chercha à lui
- mettre la main dans la poche et l'attrapa. Il lui dit alors qu'il verroit
- à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il n'y avoit pas beaucoup de danger
- pour lui, qui étoit de leurs amis.
- </p>
- <p>
- La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise qu'il
- ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu venir à
- bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit à l'heure
- même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts pour la
- ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour la lire, ce
- que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y trouver des
- choses à quoi il ne s'attendoit pas.
- </p>
- <p>
- Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
- vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire voir
- qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore, il
- feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit qu'il
- n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle; que ce
- n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre; qu'ainsi ce
- n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se brouilleroit, mais avec
- la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut beaucoup de peine à gagner
- cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne croyoit rien de tout ce que
- madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit un défaut commun avec toutes
- les belles femmes, qui étoit de prendre la moindre œillade pour une
- déclaration d'amour, elle lui donna moyen par là de se justifier auprès
- d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau chemin, lui allégua qu'il
- falloit donc que madame de Ventadour eût interprété à son avantage
- quelques regards innocents; et la duchesse, feignant de se confirmer
- toujours de plus en plus dans cette opinion, elle remit insensiblement son
- esprit, de sorte qu'il lui promit de faire tout ce qu'elle voudroit pour
- le gentilhomme en question.
- </p>
- <p>
- <a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> <a href="#footnote387"><sup
- class="sml">387</sup></a> Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à
- la femme de Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des
- désirs à tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes.
- Elle étoit d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a
- coutume de mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De
- fait, tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé
- d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
- qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par
- délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il ne
- vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui fit
- parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
- reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
- d'oreilles de diamans de grand prix.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a
- href="#footnotetag387"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, et que
- nous laissons ici, comme toutes les premières éditions de ce pamphlet, a
- été ensuite reporté, à tort, dans l'histoire de mademoiselle de
- Fontanges, qu'on lira plus loin. Il finit page 464.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que cette
- jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle avoit eu
- du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il la dût
- toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle lui avoit
- reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme il étoit
- assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit répondu
- franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient pour
- observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit
- emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui
- avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle avoit
- quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre; qu'il
- n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les jours
- pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit plus
- reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté quelques
- défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps, qui a
- coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne s'apercevoit pas
- encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand changement en sa personne;
- mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, sans avoir dessein néanmoins de
- le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup de lieu de se louer de la nature,
- il n'étoit pas exempt néanmoins de certains défauts, qui étoient un grand
- remède à l'amour; qu'il en avoit un grand entre autres, dont peut-être il
- ne s'apercevoit pas, mais dont elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être
- plainte néanmoins, parce qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre
- garde de si près avec une personne qu'on aimoit.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire
- d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de
- Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour
- lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il
- avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement
- flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de ne
- pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures qu'on
- reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles que
- celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce reproche à
- terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc ces défauts,
- il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de Montespan fut si
- touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les imperfections dont il
- l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais comme lui.
- </p>
- <p>
- Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de plus
- désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
- sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher
- et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques sentimens
- de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions, elle
- continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que je
- vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
- fortement, le prince de Marsillac<a id="footnotetag388"
- name="footnotetag388"></a> <a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>
- arriva à la porte du cabinet où ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit
- permis d'entrer partout où il seroit, sans en demander permission: ainsi,
- il avoit déjà le pied dans la porte, quand il entendit au son de la voix
- de ce prince qu'il étoit en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien
- aise de savoir s'il trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout
- haut: «Huissier! huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore
- plus haut: «Qui est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer
- moi-même?» Le grand Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit,
- jugea bien, après la permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en
- faisoit n'étoit que par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de
- quitter une conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac
- qu'il pouvoit entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se
- contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit cacher,
- ne courût toute la cour.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a
- href="#footnotetag388"> (retour) </a> Le prince de Marsillac étoit
- François de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <i>Maximes</i> et de
- Andrée de Vivonne. Le prince de Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le
- 12 janvier 1714.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la
- liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
- dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de
- douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de
- M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que
- ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
- jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il
- auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de ses
- dépouilles.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle
- qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
- que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
- temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la
- garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué au
- passage du Rhin<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> <a
- href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Mais il la lui donna
- d'une manière si obligeante, que le présent étoit moins considérable par
- sa grandeur en lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui
- faisant: car il lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour
- accommoder ses affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus
- utile de la vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un
- marchand, et qu'il lui en feroit donner un million.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a
- href="#footnotetag389"> (retour) </a> Voy. plus haut, p. 412. Gui de
- Chaumont, marquis de Guitri, étoit grand maître de la garde-robe en même
- temps que le marquis de Soyecourt.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de son
- amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de
- favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
- méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de l'approcher.
- Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la jalousie à un
- chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement où le grand
- Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la nouvelle passion
- qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges<a id="footnotetag390"
- name="footnotetag390"></a> <a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>,
- qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé
- ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au
- prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes
- grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup de
- peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand
- Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a
- href="#footnotetag390"> (retour) </a> Marie-Angélique de Scorraille,
- demoiselle de Fontanges, étoit la sixième des sept enfants de Jean
- Rigaud de Scorraille, comte de Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas;
- la mère de mademoiselle de Fontanges étoit petite-fille par sa mère du
- maréchal de La Châtre. Née en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de
- vingt ans, le 28 juin 1681.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant plus
- de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, boursillèrent
- entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui faire faire une
- dépense honnête et conforme au poste où elle entroit<a id="footnotetag391"
- name="footnotetag391"></a> <a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.
- Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle les mit en
- pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut parlé de la part
- du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit avec joie la
- déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce prince avoit des
- qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de bien mauvaise humeur
- pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec tout cela elle ne
- pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il venoit de lui dire, tant
- que madame de Montespan posséderoit ses bonnes grâces; qu'elle étoit
- jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit point fâchée que le grand
- Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de gloire à posséder la moindre
- partie de son cœur, elle étoit assez délicate, néanmoins, pour n'en
- vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce n'étoit peut-être pas une véritable
- passion que celle qu'il sentoit pour elle, mais quelque feu passager qui
- seroit aussitôt éteint qu'allumé; que s'il étoit vrai cependant que ce
- prince l'aimât véritablement, ce qu'elle n'osoit croire encore, de peur de
- s'abandonner à une joie mal fondée, il lui en donneroit des marques
- bientôt en n'aimant qu'elle uniquement, comme elle étoit prête de son côté
- de n'aimer que lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a
- href="#footnotetag391"> (retour) </a> Les filles d'honneur de la reine
- avoient deux cents livres de gages: celles de Madame ne pouvoient être
- rétribuées beaucoup plus largement, quoique chez Monsieur et chez Madame
- plusieurs charges fussent plus avantageuses que chez le Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son
- ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de
- l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que
- le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût jamais
- retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une fois, et que
- s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette dame y avoit
- beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne plaisoit pas à ce
- prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant qu'elle entrât dans le
- couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà entrée dans un autre
- malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la renvoyer quérir, et cela à
- la vue de tout son royaume; que depuis ce temps-là elle ne faisoit que lui
- parler des sindérèses de sa conscience, ce qui l'avoit détaché d'elle peu
- à peu, ce prince ne voulant pas s'opposer à son salut; qu'il avoit donc
- aimé madame de Montespan, et qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle
- n'avoit voulu prendre avec lui des airs qui peuvent bien convenir aux
- maîtresses des particuliers, mais non pas à celle d'un grand prince, avec
- qui il est bon d'avoir l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui
- diroit comment elle en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en
- étant pas encore temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en
- repos: c'est pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas
- laisser échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré
- qu'elle s'en repentiroit toute sa vie.
- </p>
- <p>
- Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
- madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
- prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses
- raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du
- présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui
- savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le
- prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute
- prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle.
- </p>
- <p>
- Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue,
- employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
- marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui
- conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais comme
- le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand soin,
- elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le retrouver
- tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle n'en
- viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne heure où
- le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre si bien
- son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder avec lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu désigné.
- Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y rencontrer au
- lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit leur donner le
- temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout proche du lieu
- où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit personnes de la cour
- qui avoient coutume de se faire voir quand le grand Alcandre sortoit, il
- prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de chercher un diamant
- qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les valets de chambre
- viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en étant venu un, il
- lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il fît sortir tous ceux
- qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à l'huissier de n'y laisser
- entrer personne, pas même ceux qui étoient mandés pour le conseil.
- </p>
- <p>
- Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous ces
- importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un grand
- éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. Cependant,
- comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la chambre, on le
- crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres ministres, qu'on
- avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en eurent de la jalousie.
- Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette longue conversation qui
- étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil ce jour-là; ce qui n'étoit
- point encore arrivé, le grand Alcandre étant ponctuel dans tout ce qu'il
- faisoit.
- </p>
- <p>
- Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes
- choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame de
- Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec mademoiselle
- de Fontanges<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> <a
- href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a
- href="#footnotetag392"> (retour) </a> Ici finit le passage intercalé par
- certaines éditions dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p.
- 454.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection et
- en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour n'en
- fût bientôt abreuvée.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna
- au prince de Marsillac la charge de grand-veneur<a id="footnotetag393"
- name="footnotetag393"></a> <a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>,
- pour récompense de la lui avoir procurée.
- </p>
- <p>
- [<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> <a href="#footnote394"><sup
- class="sml">394</sup></a> Cependant, comme il étoit sujet à trouver des
- maîtresses fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit
- grosse; ce qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse<a
- id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> <a href="#footnote395"><sup
- class="sml">395</sup></a>, et à faire sa maison. Comme cette demoiselle,
- bien loin de ressembler à madame de Montespan, dont l'avarice alloit
- jusqu'à la vilenie, étoit généreuse jusqu'à la prodigalité, il fut obligé
- aussi de lui donner un homme pour retenir cette humeur libérale<a
- id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> <a href="#footnote396"><sup
- class="sml">396</sup></a>, et pour prendre garde qu'elle pût subsister
- avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce surintendant fut le
- duc de Noailles<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> <a
- href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, dont on fut
- extrêmement surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui
- le faisoit entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se
- passer honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en
- premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de refuser
- cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné
- préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
- Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut alors
- appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à Dieu.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a
- href="#footnotetag3"> (retour) </a> La charge de grand veneur a toujours
- été exercée par les gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y
- voyons, avant le prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de
- Soyecourt.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a
- href="#footnotetag394"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été intercalé aussi dans l'histoire de mademoiselle de
- Fontanges, à la fin. Mais nous suivons les premières éditions.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a
- href="#footnotetag395"> (retour) </a> Madame de Sévigné, lettre du 6
- avril 1680: «Madame de Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de
- pension; elle en recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le
- Roi y a été publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va
- passer le temps de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses
- sœurs. Voici une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la
- sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement
- sent le congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra.
- Voici ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura
- tout hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
- encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a
- href="#footnotetag396"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle de cette
- prodigalité de madame de Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les
- beautés, de toutes les étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille
- écus, sans que la pensée lui soit venue de faire un présent à madame de
- Coulanges.» (12 janv. 1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du
- voyage que fit mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit
- au-devant de madame la Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort
- diverti à Villers-Cottrets; je ne vois pas que les visites à ce carrosse
- gris (où étoit la favorite) aient été publiques. La passion n'en est pas
- moins grande. On (<i>c'est-à-dire</i> elle) reçut en montant dans ce
- carrosse dix mille louis et un service de campagne de vermeil doré. La
- libéralité est excessive, et on répand comme on reçoit.» (1er mars
- 1680.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a
- href="#footnotetag397"> (retour) </a> Anne-Jules de Noailles, fils
- d'Anne de Noailles et de Louise Boyer, né le 5 février 1650. Après
- s'être fait remarquer dans plusieurs campagnes, il suivit le Roi à la
- conquête, de la Franche-Comté en 1674. En 1677, par la démission de son
- père, il fut fait duc de Noailles et pair de France; en 1678, il obtint
- le gouvernement de Roussillon qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc
- antérieure à l'emploi qu'il avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671
- avec Marie-Françoise de Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un
- enfants.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> <a href="#footnote398"><sup
- class="sml">398</sup></a> Cependant madame de Montespan tâchoit de se
- soutenir encore le mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le
- grand Alcandre de vouloir du moins venir chez elle comme il avoit
- accoutumé, et elle tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit
- encore plus grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour
- madame de Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt
- revenu; et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit
- jamais été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à
- ces faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement
- à sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de
- Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même
- qu'à la plupart de sa famille.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a
- href="#footnotetag398"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été intercalé encore dans les dernières éditions de
- l'histoire de mademoiselle de Fontanges, mais au début.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle tous
- les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença à
- médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il
- falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille qui
- avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit ni
- éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle
- peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce
- qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
- détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit
- toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et qui
- étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en plaignit au
- prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il se sentoit pour
- elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de Fontanges.
- </p>
- <p>
- Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce
- temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner<a id="footnotetag399"
- name="footnotetag399"></a> <a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>,
- ce que l'on a attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une
- personne dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime,
- ou qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant
- une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente. Quoi
- qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses couches,
- dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand Alcandre de
- coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit souvent, lui
- témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la voyoit réduite.
- Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les jours, le pria de
- permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en pleurant que la
- malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus songer qu'à
- l'autre monde.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a
- href="#footnotetag399"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle en effet
- d'une perte de sang continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle
- de Fontanges. Dans sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez
- tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce
- qu'elle lui garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore
- à Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle
- commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant
- mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de
- faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
- de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son
- bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
- soupçons d'empoisonnement: «On dit que <i>la belle beauté</i> a pensé
- être empoisonnée... Elle est toujours languissante.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> <a href="#footnote400"><sup
- class="sml">400</sup></a> Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle
- donnât ordre aux affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit
- sensiblement touché d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce
- qu'elle lui demandoit. Elle se retira dans un couvent au faubourg
- Saint-Jacques<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> <a
- href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, où il envoyoit tous
- les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade y alloit aussi
- deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais il n'en
- rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre dame, qui
- avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou d'autre chose,
- se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de La Feuillade dit
- au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y avoit plus d'espérance.
- En effet, elle mourut peu de jours après, laissant encore plus de soupçon
- après sa mort d'avoir été empoisonnée qu'on n'en avoit eu pendant sa
- maladie: car l'ayant ouverte, on trouva qu'il y avoit de petites marques
- noires attachées aux parties nobles, lesquelles sont des témoignages
- indubitables, à ce que l'on prétend, qu'elle a été empoisonnée].
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a
- href="#footnotetag400"> (retour) </a> Encore un passage intercalé dans
- l'histoire de mademoiselle de Fontanges, dans les mauvaises éditions.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a
- href="#footnotetag401"> (retour) </a> À l'abbaye de Port-Royal de Paris,
- où elle mourut.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
- perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
- duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses frères<a
- id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> <a href="#footnote402"><sup
- class="sml">402</sup></a>; il maria aussi une de ses sœurs<a
- id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> <a href="#footnote403"><sup
- class="sml">403</sup></a> fort avantageusement, et fit encore quantité
- d'autres choses en faveur de sa famille<a id="footnotetag404"
- name="footnotetag404"></a> <a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.
- Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à elle;
- mais<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> <a
- href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a> elle fut tout étonnée
- de voir que madame de Maintenon<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
- <a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a> avoit toute sa
- confiance. Elle en fut au désespoir: car, comme c'étoit elle qui l'avoit
- faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit souffrir que son propre ouvrage
- servît à la détruire elle-même.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a
- href="#footnotetag402"> (retour) </a> Louis Léger de Scorrailles, abbé
- de Valloire, mort en 1692.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a
- href="#footnotetag403"> (retour) </a> Catherine Gasparde, mariée à
- Sébastien de Rosmadec, lieutenant général de Bretagne, gouverneur de
- Nantes, brigadier et mestre de camp de cavalerie.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a
- href="#footnotetag404"> (retour) </a> Par exemple, il donna l'abbaye de
- Chelles à Jeanne de Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et
- qui fut bénite abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du
- voyage que fit à Chelles madame de Fontanges, pour assister à la
- cérémonie d'installation de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie
- pour Chelles; assurément je l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit
- quatre carrosses à six chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient
- avec elle, mais tout cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle
- perdant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant
- quarante mille écus de rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la
- santé et le cœur du Roi qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a
- href="#footnotetag405"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été encore introduit textuellement dans l'histoire de
- mademoiselle de Fontanges. On y retrouve aussi les lignes qui précédent,
- mais légèrement modifiées.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a
- href="#footnotetag406"> (retour) </a> Madame de Maintenon aura plus tard
- son historiette.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas qu'il
- entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être par
- conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un amour
- passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En effet,
- elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette dame
- subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu pour
- elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en fait rien
- paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est toujours le
- reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt pour sa
- propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment de
- tendresse.
- </p>
- <p>
- Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût
- renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan,
- qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur
- tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
- raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté
- surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
- Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
- affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la
- maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une si
- grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés, semblables
- à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait vœu de ne
- refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches, qui vont
- jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la peine de les
- écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui m'est tombé entre
- les mains<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> <a
- href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a> et où on lui rend
- justice, aussi bien qu'à une autre dame<a id="footnotetag408"
- name="footnotetag408"></a> <a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>
- de son calibre<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> <a
- href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>. On y verra quelques
- aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
- main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
- reçue.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a
- href="#footnotetag407"> (retour) </a> C'est le pamphlet connu sous le
- titre de: <i>les Vieilles amoureuses</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a
- href="#footnotetag408"> (retour) </a> Madame de Lionne.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a
- href="#footnotetag409"> (retour) </a> C'est par ces mots que finit, dans
- les éditions de pacotille, l'histoire de mademoiselle de Fontanges.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> <a href="#footnote410"><sup
- class="sml">410</sup></a> Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier,
- après avoir pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun,
- enfin elle a trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous
- les biens du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a
- apaisé la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et
- la comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
- moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il
- est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas
- voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez
- la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle en
- est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle<a
- id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> <a href="#footnote411"><sup
- class="sml">411</sup></a> . Elle a mis des espions auprès de lui, et il
- n'ose faire un pas qu'elle n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui
- qu'en sortant d'une prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble
- pas moins rude. Elle lui a donné deux terres<a id="footnotetag412"
- name="footnotetag412"></a> <a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>
- , du consentement du grand Alcandre; mais c'est tout ce qu'elle a fait
- pour lui, car elle ne sauroit lui donner un sou, ayant perdu tout son
- crédit par ce mariage, personne ne lui voulant plus prêter d'argent, de
- peur qu'on ne dise un jour à venir qu'étant en puissance de mari elle n'a
- pu emprunter valablement. C'est ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou
- cinq ans qu'elle a commencé à bâtir sa maison de Choisi<a
- id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> <a href="#footnote413"><sup
- class="sml">413</sup></a> , sans qu'elle soit achevée, car il faut qu'elle
- prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit encore de
- tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été autrefois, je veux
- dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les dames qu'il l'étoit
- dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est maintenant si peu de
- chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été autrefois par ce qu'il
- est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui lui est commun avec
- beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il faut que toutes choses
- prennent fin. C'est pour cela aussi que la princesse dit aujourd'hui que
- celui-là a menti bien impudemment, qui a dit le premier que tout bon
- cheval ne devient jamais rosse.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a
- href="#footnotetag410"> (retour) </a> Le passage qui suit, jusqu'à la
- fin, manque dans les éditions qui ont pillé cette histoire au profit de
- celle de mademoiselle de Fontanges.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a
- href="#footnotetag411"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier se
- plaint souvent de Lauzun, qui, à son retour de Pignerolles, affecte de
- faire l'empressé auprès des dames et se montre d'une avidité insatiable.
- Voy. surtout t. 7, p. 53 et suiv., édit. citée.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a
- href="#footnotetag412"> (retour) </a> «Le roi permit que je donnasse du
- bien à M. de Lauzun. D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et
- quelques autres de mes terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima
- mieux le duché de Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres,
- la ville et baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles
- terres de la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de
- rente par an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il
- se plaignit que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à
- l'accepter.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a
- href="#footnotetag413"> (retour) </a> Cette maison, que mademoiselle de
- Montpensier acheta du président Gontier, quand ses créanciers le
- forcèrent de la vendre, fut en effet longtemps en construction. Mais le
- luxe qu'y déploya Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la
- description qu'elle en fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle
- ait été plusieurs années avant de la voir terminée.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br />
- </p>
- <p class="mid">
- FIN DU TOME II.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- TABLE DES MATIÉRES
- </h3>
- <h4>
- CONTENUES DANS CE VOLUME.
- </h4>
- <p>
- <a href="#p1">Préface.</a><br /> <a href="#c1">Les agrémens de la jeunesse</a>
- de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle de Mancini.<br /> <a href="#c2">Le
- Palais-Royal</a>, ou les Amours de madame de La Vallière.<br /> <a
- href="#c3">Histoire de l'amour feinte</a> du Roi pour Madame.<br /> <a
- href="#c4">La déroute et l'adieu</a> des filles de joye.<br /> <a href="#c5">Regrets
- des filles d'honneur</a> à madame de La Vallière.<br /> <a href="#c6">La
- Princesse</a>, ou les Amours de Madame.<br /> <a href="#c7">Le Perroquet</a>,
- ou les Amours de Mademoiselle.<br /> <a href="#c8">Junonie</a>, ou les
- Amours de madame de Bagneux.<br /> <a href="#c9">Les fausses prudes</a>, ou
- les Amours de madame de Brancas et autres dames de la cour.<br /> <a
- href="#c10">La France galante</a>, ou Histoires amoureuses de la cour
- (madame de Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.).
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
-<pre xml:space="preserve">
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie
-des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
-Romans historico-satiriques du XVIIe si, by Roger de Bussy-Rabutin
-
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-
-
-Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle (2/4)
-
-Author: Roger de Bussy-Rabutin
-
-Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
-
-
-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
-Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
-https://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica).
-
-
-
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré, avec les
-caractères elzeviriens de P. JANNET.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-PAR BUSSY RABUTIN
-
-Revue et annotée
-
-PAR M. PAUL BOITEAU
-
-_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siècle_
-
-Recueillis et annotés
-
-PAR M. Ch.-L. LIVET
-
-Tome II
-
-[Illustration]
-
-À PARIS
-Chez P. JANNET, Libraire
-MDCCCLVII
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-PRÉFACE.
-
-
-Lorsque parurent pour la première fois les libelles que nous publions,
-ils n'eurent, pour s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme
-élégant du style, ni l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit
-leur succès.
-
-Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés
-qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est
-point à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le
-scandale est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle
-mesure on peut y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui
-sert de contrôle aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les
-uns en France, les autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces
-libelles eurent vite passé la frontière; à défaut des livres, dont un
-nombre fort restreint put pénétrer dans le royaume, les copies se
-multiplièrent, et Dieu sait quel aliment y trouvèrent les conversations!
-Tout hobereau qui, après un voyage à Paris, dont son orgueil faisoit un
-voyage à la cour, rentroit dans sa province, y affirmoit hardiment tous
-les dires des pamphlets; il y croyoit ou feignoit d'y croire, et disoit:
-Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, qui n'avoient pas quitté leur
-pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, admettoient aveuglément comme
-vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par un sentiment de respect,
-s'efforçoient de douter. Mais on voit ce qu'étoient alors ces pamphlets:
-une proie offerte à la malignité, une ample matière livrée aux
-discussions.
-
-À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces
-ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et
-ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à
-leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques
-érudits seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà
-et là et réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés;
-mais ceux-là sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces
-récits échapperoit à plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que
-des traits épars et des lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle
-part ailleurs on ne trouve réunis autant de détails vrais sur les
-relations du Roi avec La Vallière et ses autres maîtresses, de Madame
-avec le comte de Guiche, de Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus
-loin: si l'on excepte les pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un
-mot blessant pour le Roi, où trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce
-prestige inouï qu'exerçoit la royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont
-racontées dans le plus grand détail, et, c'est une remarque fort
-caractéristique qui ne peut échapper à personne, jamais un mot de blâme
-ne lui est adressé, jamais une raillerie ne l'attaque, jamais les
-auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit de ne pas admirer.
-
-Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît
-sous des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire.
-
-Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie
-pourra paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas
-sans preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu
-qu'elle est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir
-entrepris cette publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que
-j'ai eu en vue; je dois dire comment je l'ai trouvée.
-
-Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention
-d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués
-à marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman;
-l'intérêt des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de
-librairie que nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre
-prisé des acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je
-l'ignore. Des exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de
-la cour des mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en
-Hollande? Nul, je crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les
-suppositions ne manquent pas, les preuves font défaut, et nous n'osons
-rien affirmer. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils étoient
-généralement bien informés, et notre commentaire ne laissera pas de
-doute à cet égard.
-
-Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons
-l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des
-descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné,
-l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours
-impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa
-véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel
-discours, tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination
-de l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la
-vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des
-circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions
-le reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en
-observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle
-d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer.
-
-Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces
-libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter
-comme vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des
-lecteurs plus ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur
-étoient soumis, d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les
-vérités, de provoquer l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que
-celle dont s'est acquitté, avec tant d'esprit et de savoir, M. P.
-Boiteau, le commentateur de Bussy. De ce que ces livres ne doivent point
-à leurs auteurs un mérite propre qui les soutienne, et de ce que les
-récits graveleux qu'on y rencontre sont de nature à éloigner le lecteur
-plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous la nécessité d'être grave
-et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué comme son auteur; avec
-autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit de son texte, nous
-avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il présentoit
-permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un cadre plus
-simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le patronne et
-le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont anonymes, et
-ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le même succès,
-mais autant et plus de confiance.
-
-Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette
-édition nouvelle diffère des précédentes.
-
-Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques
-pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est
-ainsi que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ a fini par comprendre, outre
-son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit
-contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit,
-en vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les
-éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, _Alosie_, ou Les
-amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des
-aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; _Junonie_, dont les
-personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que les
-noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au
-XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis,
-toutes les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces,
-dans un ordre plus ou moins arbitraire.
-
-Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués
-à trouver dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, telle que l'ont faite
-les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien
-qu'il nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des
-faits, fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais,
-dès le début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi
-nous avons introduit la pièce intitulée: _les Agrémens de la jeunesse de
-Louis XIV_, qui raconte les amours du grand roi avec Marie de
-Mancini[1], et dont le manuscrit appartient à un amateur distingué,
-aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de
-l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit
-où nous avons emprunté la fin, également inédite, de _la Princesse, ou
-les Amours de Madame_[2]. C'est avec une vive reconnoissance que nous
-les prions l'un et l'autre de recevoir nos remercîments.
-
-[Note 1: Voy. p. 1-24.]
-
-[Note 2: Voy. p. 176-188.]
-
-Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera
-nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions
-publiées jusqu'ici de l'_Histoire amoureuse_ et sur l'histoire de ces
-pamphlets.
-
-Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous
-l'avons collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts
-originaux ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les
-variantes que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons
-restitués, les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour
-les rétablir dans les textes plus anciens où ils avoient paru la
-première fois, et d'où ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à
-ces notes que nous renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une
-supériorité à laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions
-qui ont précédé celle-ci.
-
-Ch.-L. LIVET.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-
-
-
-LES AGRÉMENS
-DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
-OU
-SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI[3].
-
-
-Sans le beau sexe, tout languiroit; les familles seroient éteintes, les
-républiques périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que
-les dames n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de
-héros. Pour moi, qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la
-préférence sur nous, et nos langues, de concert, doivent sans cesse
-publier leurs mérites. Je joins à la mienne ma plume pour écrire leurs
-grandes actions, et pour exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont
-semblablement touchés. Comme j'en connois l'éclat, j'emploie tout mon
-pouvoir pour maintenir ce sexe si admirable dans ses anciens droits.
-Puisque les contester seroit blesser les lois de la nature, les règles
-de la raison, et même les maximes de la religion, il le faut bien croire
-supérieur au nôtre.
-
-[Note 3: Nous donnons cette première pièce, inédite, semble-t-il,
-jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui nous a été communiqué
-par son possesseur, l'autre qui appartient à la Bibliothèque de
-l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes heureuses. Tous
-les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main d'un étranger.
-Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune dans la série
-des amours du grand roi.]
-
-Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il
-rendu l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de
-l'antiquité, qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter
-dans les conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières,
-et un Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi
-si chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que
-j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises
-et magistrales[4] qui ne doivent en quelque sorte qu'occuper le commun
-du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint l'âge de dix-sept ans[5]
-qu'il s'adonna tout entier à faire la félicité de la nièce du cardinal
-Mazarin[6], qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout
-autre âge du roi elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit
-d'opération sur son jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de
-condition; mais ses sentimens étoient si élevés et son génie si étendu,
-qu'elle faisoit l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la
-voir. Son parler étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et
-languissans; son embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très
-matérielle; et cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût
-également plu à tout autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir
-de goût que pour l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix
-qu'il a fait de celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la
-nièce du cardinal.
-
-[Note 4: On retrouvera ces mêmes expressions au début de la pièce
-suivante, le _Palais-Royal_, ou les Amours de mademoiselle de La
-Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant à ces _intrigues
-bourgeoises et magistrales_, ne s'agiroit-il point du touchant récit qui
-a pour titre _Junonie_, et qu'on retrouvera plus loin?]
-
-[Note 5: Louis XIV était né le 5 septembre 1638. C'est donc à la fin de
-l'année 1655 que l'auteur place son récit. Mais cette date est fausse;
-arrivées en France en 1653, Marie Mancini et sa sœur Hortense furent
-mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à Chaillot, selon madame de
-Motteville, et parurent «sur le théâtre de la cour» seulement «après le
-mariage de madame la comtesse de Soissons», c'est-à-dire en février
-1657.]
-
-[Note 6: Marie Mancini, depuis connétable Colonna. Le portrait qu'on
-donne ici d'elle se rapproche assez de celui qu'on trouvera dans la
-pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui que nous trace madame
-de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. 400-401): «Marie, sœur
-cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide. Elle pouvoit espérer
-d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande pour son âge et bien
-droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et son col paroissoient
-si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de la pouvoir louer sur
-cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux, qui étoient grands et
-noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. Sa bouche étoit grande
-et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit très belles, on la pouvoit
-dire alors toute laide.» Voilà pour l'extérieur. Au moral, madame de
-Motteville l'apprécie ainsi: «... Malgré sa laideur, qui, dans ce
-temps-là, étoit excessive, le roi ne laissa pas de se plaire dans sa
-conversation. Cette fille étoit hardie et avoit de l'esprit, mais un
-esprit rude et emporté. Sa passion en corrigea la rudesse... Ses
-sentimens passionnés et ce qu'elle avoit d'esprit, quoique mal tourné,
-suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté de la beauté.» Somaize, dans
-son _Dict. des pretieuses_ (Biblioth. elzev., t. 1, p. 168), parle plus
-longuement de son esprit: «Je puis dire, sans estre soupçonné de
-flatterie, que c'est la personne du monde la plus spirituelle, qu'elle
-n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres... J'oseray adjouster à
-cecy que le ciel ne luy a pas seulement donné un esprit propre aux
-lettres, mais encore capable de régner sur les cœurs des plus puissants
-princes de l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu.» Ajoutons
-quelques mots de madame de la Fayette: «Cet attachement avoit commencé,
-dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait
-naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de Mancini n'en avoit aucune;
-il n'y avoit nul charme dans sa personne et très peu dans son esprit,
-quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit hardi, résolu, emporté,
-libertin (indépendant), et éloigné de toute sorte de civilité et de
-politesse.» (_Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. 64, p.
-382.)]
-
-Ce prince[7] étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu larges;
-sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe. Le
-premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin
-des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard[8], qu'elle reçut avec
-bien du respect et de profondes révérences, auxquelles il répondit très
-galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors il ignoroit
-d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il la prioit
-de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit de la
-mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès ce
-moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine.
-
-[Note 7: «Le Roy est un prince bien fait, grand et fort, qui ne boit
-presque point de vin, qui n'est point débauché.» (Guy Patin, Lettre du
-20 juillet 1658.)]
-
-[Note 8: «Derrière les Tuileries est planté le jardin des Tuileries, et
-au bout celui de Renard... qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve.
-Il consiste en un grand parterre bordé, le long des murailles de la
-ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres, et élevées d'un
-commandement plus que le chemin des rondes, d'où l'on découvre une bonne
-partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste
-et plate campagne, et, de plus, tout ce qui se passe dans le cours.» Le
-roi Louis XIII avoit accordé la jouissance de ce vaste terrain à Renard
-par brevet de l'an 1633; les galants de Cour y alloient fréquemment
-faire des parties de plaisir, des dîners, etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59
-et 60. Cf. _Mém. de Mlle de Montp._, t. 1, p. 234, 235, édit de
-Maëstricht; Loret, _passim_.]
-
-Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en
-liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais
-qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser
-à sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne
-méritoit; que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par
-l'inattention de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger
-à l'heure même, mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers
-favoris comment il en devoit user à son égard pour y parvenir.
-
-Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de
-répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire,
-que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et
-soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant
-vivre éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine,
-reprit le Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec
-lui, je serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son
-maître, comme j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse
-servante, lui dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il
-conservera au Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans
-la manière qu'il convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou
-qu'elle pût régner sans secours, je lui passerois tous ces sentiments,
-et me flatterois, par mon respectueux attachement pour elle, de devenir
-aussi contente que je suis malheureuse, étant à la veille d'épouser un
-homme que, sans le connoître, je ne puis souffrir.--Que me dites-vous,
-Mademoiselle? Vous m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre
-Majesté est, repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour
-dissiper le chagrin que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec
-l'une de mes filles en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle
-je puisse me consoler du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le
-roi; dans ce moment j'y mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez
-pas, je vous quitte aussi pénétré de douleur que vous me paroissez
-l'être.» Comme il étoit aux adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le
-nombre de laquelle il entra sans considérer aucun de ceux qui
-l'accompagnoient. Il rentra avec elle au château, et s'enferma dans son
-cabinet après avoir donné ses ordres pour qu'on fût chercher le Cardinal
-de sa part.
-
-D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage[9],
-s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le Cardinal ne fut pas
-plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne me dites pas
-tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui est un des
-ouvrages parachevés[10] du seigneur, morceau conséquemment qui me
-convient, et vous pensez à la marier à un homme qu'elle ne peut
-souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté tient-elle cette
-nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le Roi brusquement,
-et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon vous encourrez le
-risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, monsieur le
-Cardinal.» Et il lui tourna le dos.
-
-[Note 9: Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons madame de Motteville: «On a
-toujours cru que cette passion (de mademoiselle de Mancini) avoit été
-accompagnée de tant de sagesse, ou plutôt de tant d'ambition, qu'elle
-s'y étoit engagée sans crainte d'elle-même, étant assurée de la vertu du
-roi, et, si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur.»
-(_Mém. de Mottev._, Amst., 1723, IV, p. 524.).]
-
-[Note 10: _Parachevé_, pour _parfait_; _affirmativement_, qu'on trouvera
-quelques lignes plus bas pour _fermement_; enfin, _diligentez-vous_, à
-la page suivante; et cent autres, que nous n'indiquerons plus, voilà de
-ces mots qui, comme nous le disions dans notre première note, trahissent
-à n'en pas douter la plume d'un étranger.]
-
-Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la
-première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna
-à toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les
-traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes
-à mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie:
-
-
-LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE DE MANCINI.
-
-_J'ai fait le Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je
-ne sais que vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand
-amour me rend muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre
-avantage. Le dois-je croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela
-est, diligentez-vous de m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis
-étant digne de pitié._
-
-Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et
-encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre,
-elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances.
-Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que
-le duc de Saint-Aignan[11], qui en avoit été le porteur, s'y opposa,
-disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit le temps de la
-réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du Roi, dont il
-étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement attaché à
-lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la commission
-dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de Mancini
-n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il étoit
-sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs que
-lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en
-être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable.
-
-[Note 11: Le comte de Saint-Aignan joue un grand rôle dans toutes ces
-histoires. Né en 1608, François de Beauvilliers avoit alors cinquante
-ans, et il avoit fait ses preuves dans un grand nombre de combats.
-Galant sans passion, complaisant par politesse, celui qu'on appela
-depuis ironiquement duc de Mercure présente un tel caractère qu'on est
-plus tenté d'accuser sa légèreté que de condamner son infamie. Favori du
-roi, qui le fit duc en 1661, Saint-Aignan étoit fort connu comme bel
-esprit. Ce qu'il a laissé de vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des
-volumes. Quand il mourut, en 1687, il étoit membre de l'Académie
-françoise et protecteur de l'Académie d'Arles, dont les membres ne
-tarissent pas sur son éloge.]
-
-Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas
-autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître
-devant lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de
-mademoiselle de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal
-sur ses fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et,
-plutôt que de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui
-du Cardinal, qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à
-moi à qui vous en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que
-moi.»
-
-Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai
-pour un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de
-Mancini, il la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause,
-à quoi il ne parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit
-écrite au Roi et que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa
-confidente pour la faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui
-en fit l'ouverture, et qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la
-Reine-Régente. Toutes choses faites de même de sa part, n'osant garder
-une lettre qui étoit pour le repos du Roi, il passa dans la chambre de
-sa nièce, où, la trouvant dans le même état que l'avoit trouvée le duc
-de Saint-Aignan, il lui dit: «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens.
-Il vous convient bien de vouloir détruire le repos d'un Roi nécessaire à
-toute l'Europe! Voilà la réponse que vous avez faite à la lettre que
-vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui par le duc de Saint-Aignan. Je
-suis à couvert de toutes ses suites, parce que je suis résolu de faire
-penser que vous n'êtes point née pour monter sur le trône de France[12],
-et que vous ne devez être, tout au plus, que la femme d'un petit
-gentilhomme.»
-
-[Note 12: Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, et malgré les préjugés, la
-conduite de Mazarin, dans toute cette affaire de mariage, est au dessus
-de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il eût consenti à laisser
-épouser au Roi une de ses nièces; et il nous paroît certain qu'il
-préféroit l'intérêt évident de la France, qui se trouvoit dans
-l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de Marie en
-particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui étoient
-connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je sçay à
-n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes
-conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous
-les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour
-elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je
-vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit
-tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir
-inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit
-mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de
-Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party
-à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon
-zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis
-tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me
-combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en
-un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce
-remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je
-souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans
-exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je
-vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour
-vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je
-vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre
-état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin.
-Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M.
-Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et
-une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître.]
-
-Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne
-comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a,
-firent en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit
-pas d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment[13], ainsi qu'on le
-verra par ce qui suit:
-
-
-RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV.
-
-_Si Votre Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en
-revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su
-que lui répondre: j'ai fait auprès de lui le même personnage._
-
-[Note 13: On vient de voir (note précédente) que Mazarin connoissoit
-l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons pas à faire de réserves
-sur l'invraisemblance du langage étrange que prête l'auteur aux deux
-amants.]
-
-Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le
-traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur:
-
-_Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa
-Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je
-ne balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a
-tant de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma
-destinée me voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement,
-je ne pourrois guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes
-agrémens que ceux que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je
-pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile à une personne
-que vous dites aimer, dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à
-mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage, à
-parler sincèrement, que l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec
-lequel je serois très fâchée de me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens.
-Si ceux de Votre Majesté y sont opposés, je ne suis nullement envieuse
-des honneurs chimériques, lorsqu'il s'agira de les mériter au prix de la
-perte d'un bien qui est sans fin._
-
-Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se
-trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si
-c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit,
-piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini
-n'avoit pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet
-pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand
-il eut lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus
-lorsqu'il s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que
-j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit
-se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien,
-car je la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et,
-afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en
-rendrai le public témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du
-jour.» Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages,
-qui furent prêts à quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de
-l'été. Il descendit chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand
-empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à
-Son Éminence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui
-lui dit en le retenant par le bras: «Je suis bien aise de vous voir ici,
-non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui
-m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que
-nous vivions ensemble, de ne point désormais troubler mon repos;
-autrement je répondrai de vous, dussé-je avoir l'Église à dos.»
-
-Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les
-conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle
-posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les
-point gêner pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi
-étoit accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son
-Éminence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle,
-ayant demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle
-doutât de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit
-toujours bien aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier
-sa conduite.
-
-Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui
-porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous
-rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs
-imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant
-que l'article du cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans
-ma participation. Si même une communauté vous renfermoit sans que j'y
-eusse contribué, j'y ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir
-fait sortir. Ainsi, prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une
-amitié inviolable, d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces
-messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient,
-parlez, l'affaire sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle,
-m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point
-assez heureuse pour me promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi
-du monde, ni assez malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine,
-dit le Roi en se jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon
-exposé et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je
-respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible.
-Je ferai usage des deux sitôt que vous aurez agréé la bénédiction
-nuptiale de mon grand aumônier. Voyez si vous voulez que nous la
-recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est
-chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il
-pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Majesté
-qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir
-croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne me vouloir faire.
-Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle union, et les
-intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non, Sire, ce qui
-vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle
-vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos expressions
-et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal extrême si je
-devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire une alliance
-qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos États.--Ah!
-Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce
-que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au
-contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte inclinante à
-faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour ce fait;
-que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose
-point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me
-semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_
-moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds
-sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé,
-ou qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que
-ceux qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens
-lorsqu'ils travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter
-directement, sans considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire,
-vous êtes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de
-votre autorité, que vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se
-contente de vous promener, de vous donner des fêtes, et on cache à vos
-yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit
-tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de
-Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le
-mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu
-conseil il y a trois jours.--Mais comment sçavez-vous cette nouvelle?
-lui demanda le Roi tout outré.--J'ai une personne dans le conseil,
-dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce
-que je le protége auprès de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez
-encore peut-être, dispose de la Reine votre mère et de ses volontés[14]:
-de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui
-sont dans vos États de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils
-ce que bon lui semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager
-auprès de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que
-Votre Majesté épouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.»
-
-[Note 14: Voy les _Mém. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64,
-p. 383: «Le Roi étoit entièrement abandonné à sa passion, et
-l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître ne servit qu'à aigrir
-contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à lui rendre toutes
-sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins à la Reine dans
-l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite pendant la régence, ou
-en lui apprenant tout ce que la médisance avoit inventé contre elle.»]
-
-Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous
-deux. La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en
-approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes.
-Mademoiselle de Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et
-devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de
-l'épouser; mais elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses
-Mémoires[15], que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa Majesté devoit
-elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout,
-remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16],
-qui étoit un peu peste et malin, saisit le trouble où étoient ces deux
-amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son
-Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le
-sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il dit finement:
-«J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de Jésus-Christ,
-paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit
-la paix; mais je vois que je me suis trompé.»
-
-[Note 15: Les _Mémoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676, à
-Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le sujet: Mémoires de M. M.
-Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans plus tard, parut à Leyde
-(1678) une _Apologie, ou les véritables Mémoires de madame Marie de
-Mancini, connétable de Colonne, écrits par elle-même_. Voy., sur
-l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages, Amédée Renée, _Les Nièces
-de Mazarin_, p. 286 (Note).]
-
-[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut érigée en duché que par
-lettres de 1661, par conséquent trois ans après les événements de cette
-histoire.]
-
-Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours,
-interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit
-au Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans
-l'Église quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère
-dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en
-soutiens le fils aînée[17]. Bien loin de traverser deux cœurs qui
-s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je ferai de mon
-mieux pour satisfaire l'un et l'autre.»
-
-[Note 17: Le roi de France, fils aîné de l'Église.]
-
-Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour
-parler et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son
-mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous
-faites bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en
-chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le
-Cardinal le voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un
-ton assuré, dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour,
-comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à
-la marier avec l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de
-vos bontés, je dois faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment
-pour moi, et comme nous sommes à même de parler ouvertement, je veux
-qu'il nous instruise de tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je
-l'entends de même, Mademoiselle, répartit le Roi, et je veux comme vous,
-puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sçache que je vous aime
-si bien qu'à cette heure, et devant lui et ma cour ci-présente, je vous
-engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à
-mon plaisir non plus qu'à mes volontés; et, s'il est vrai que votre
-sentiment est que j'épouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien
-faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mère comme vous le jugerez
-à propos pour rompre ce que vous avez commencé, et pour me mettre en
-état d'épouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma
-volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en roi!» répondit la fortunée de
-peu de jours, comme on le verra par la suite.
-
-Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour
-lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de
-Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas
-long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola
-chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de
-concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir
-d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs
-amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de
-l'Infante, dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne...
-
-Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa
-tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir
-qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le
-menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même
-duc de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que
-sa situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de
-lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que
-ce seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de
-Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à
-ses intérêts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre,
-qu'elle ouvrit et où elle lut ces termes:
-
-
-LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI.
-
-_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler
-jusqu'à vous. Vos ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien
-suppléer au défaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il
-vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que
-vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilité sera plus grande
-quand vous couronnerez mes sentimens de votre présence, jusqu'à ce que
-le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dépositaire.
-Mais d'ici là, il y a du temps, puisqu'une heure est un siècle pour un
-amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc
-pour le rétablissement de ma santé, qui, je crois, ne me viendra que
-quand vous serez auprès de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le
-reste._
-
-La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien
-voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit
-s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des
-effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non
-seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre
-lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle
-projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût
-produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu
-exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres
-avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi
-qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa
-domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la
-demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le
-Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de
-plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé
-parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans
-une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire,
-vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de
-mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus,
-Mademoiselle, que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien
-ce que vouloit dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a
-raison de travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt
-que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma
-compagne; et vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse,
-chose qui sera bientôt.»
-
-La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé
-rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce
-qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de
-tout ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme
-ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût
-bien voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce[18]; mais il
-trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage qu'il
-résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les
-suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince
-étranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit été donnée
-par un Italien de ses amis, lequel, s'étant chargé du dénoûment de la
-scène au préjudice de celle que le Roi méditoit promptement de faire,
-écrivit au prince que, la nièce du Cardinal étant un parti qui lui
-convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son ami, de lui mander
-qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque
-chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sûreté; qu'il le
-serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit tout lieu de se
-louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien son effet que,
-trois semaines après, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini,
-que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris
-leurs mesures pour n'être point contrariés dans une si grande affaire,
-les ordres furent donnés pour son départ sans qu'elle sçût rien, et, le
-jour funeste de la séparation étant venu, le Roi, qui avoit été absent
-quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint comme par un fait exprès
-et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son
-éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura amèrement. Ses
-pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle
-lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous pleurez, et vous
-êtes roi[20]!» Et, se tournant du côté du cocher: «Fouette tes chevaux
-et me mène grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination
-d'un prince qui ne connoît pas son autorité.»
-
-[Note 18: Nous ne saurions trop répéter, et nous ne nous lasserons point
-de le faire, pour combattre un préjugé trop répandu, que Mazarin a fait
-preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprès du
-roi, du plus parfait désintéressement. Toutes ses lettres prouvent non
-seulement qu'il s'est toujours opposé à un mariage qui auroit empêché
-l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit à
-former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en éloigner, comme on l'a
-tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme
-ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la Reine: «Vous verrez ce que
-j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy,
-prenant la peine de lui escrire jusques à la moindre chose en destail,
-affin que le Confident (le Roi) en soit informé et s'instruise comme il
-faut, et luy mesme mette la main à ses affaires; c'est pourquoi il
-seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se fît
-expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien.» Le 26
-août 1659 il lui dit encore: «Je suis ravy de ce que vous me mandés de
-l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au
-monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand
-royaume.» Au Roi lui-même il disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous
-avoue que je ressens une peine extrême d'apprendre, par tous les avis
-qui se reçoivent généralement de tous costez, de quelle manière on parle
-de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que
-vous étiez résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de
-mettre tout en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de
-la terre.» Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même
-reproche, avec la même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait
-tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les
-eût connues, plus il eût approuvé la politique de son ministre.]
-
-[Note 19: Le connétable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le
-_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La cérémonie
-des fiançailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit
-célébré le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de
-France._)]
-
-[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du départ pour l'Italie de
-Marie de Mancini. C'est une erreur. Les célèbres paroles rapportées ici,
-ou des paroles équivalentes, n'ont pu être prononcées qu'au moment où le
-roi envoya ses nièces Hortense, Marianne et Marie, à Brouage, sous la
-surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi,
-quand les négociations avec l'Espagne furent entamées. (Cf. Ed.
-Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)]
-
-Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés
-de son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une
-personne qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité.
-
-Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa
-Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne
-et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte
-fidèlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le
-Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine se sçut grand gré d'avoir
-eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se
-ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantôt donnoit
-un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à lui-même, et des pensions
-qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement de sa maison, n'ayant
-jamais découvert son infidélité dans ses confidences sur le compte de
-mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire
-remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours restée
-à son service.
-
-[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pénible récit
-ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume
-plus exercée.--Pour compléter les quelques notes que nous avons données,
-nous renvoyons le lecteur à un livre spécial: _Les Nièces de Mazarin_,
-de M. Amédée Renée.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LE PALAIS-ROYAL[22]
-OU
-LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE[23]
-
-
-[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapportée dans les
-Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.]
-
-[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du
-Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301. Au 16e siècle, le
-chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria en 1536 et acheta
-la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils, Laurent de La Baume Le
-Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc., fut lieutenant pour le
-Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la
-cavalerie légère de France. Né en 1611, il se distingua aux batailles de
-Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La
-Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit épousé, en 1640, Françoise
-Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande écurie, veuve de P. Bénard,
-seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux
-mille livres de revenu.
-
-De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La
-Vallière, né le 4 janvier 1642;
-
-2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643;
-
-3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de
-Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6
-août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662
-fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orléans, à qui l'avoit donnée
-madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur de Mademoiselle, et
-celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle aimât beaucoup mieux
-demeurer chez elle.» (_Mém. de Mad._, édit. de Maestricht, t. 5, p.
-172.)]
-
-Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de
-plus relevées et de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit
-d'amour avec aussi peu de timidité que dans celui de justice, et
-n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les démarches qu'il a faites,
-ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons désormais
-duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos dieux,
-malgré la jalousie de nos déesses.
-
-[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.]
-
-Commençons par le fidèle portrait du Roi[25]. Il est grand, les épaules
-un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit à tous les
-exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les
-cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux brillans et
-doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément pas beau.
-Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il
-aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui de
-son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment,
-c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce
-caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement
-que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un
-peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les
-hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi,
-mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur,
-gardant sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de
-probité, estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme
-à tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour
-les femmes, il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette
-fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engagé la
-duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses filles, sous
-prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit Marguerite.
-L'artifice réussit[27]. À peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle
-dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi s'étoit rendu avec toute la cour. Il
-lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi épousa.
-On renvoya la duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de
-concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination
-naissante cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas
-belle[29].
-
-[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.]
-
-[Note 26: Voy., dans les Mémoires de Mademoiselle (édit. Maestricht,
-1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit du voyage de Lyon que fit le roi
-pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mère
-Christine de France, l'arrivée de Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture
-du mariage projeté; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce
-passage de notre auteur.]
-
-[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour
-d'Espagne à se décider.]
-
-[Note 28: C'est Marie Thérèse d'Autriche, fille de Philippe IV et
-d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thérèse étoit,
-par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle étoit née, comme Louis XIV,
-en 1638.]
-
-[Note 29: «Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il
-monta à cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop,
-mit pied à terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la
-plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?»
-Il répondit: «Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que
-madame la maréchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aisée du
-monde; elle a le teint...» Il hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il
-dit olivâtre, et ajouta: «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle
-me plaît, et je la trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son
-nom: «La princesse Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les
-hanches grosses pour sa taille; cela paroît moins par devant que par
-derrière, quoique cela soit fort disproportionné.» D'ailleurs elle
-appartenoit à une famille de bossus. La pièce du _Gobbin_, par
-Saint-Amant, avoit été faite contre le duc de Savoie.--Madame de
-Motteville confirme de tous points le récit de Mademoiselle.]
-
-Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries
-Élisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une
-grande beauté. Il fit diverses tentatives pour l'engager à répondre à
-son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa même une
-entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.
-
-[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au
-grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit son nom mêlé dans une
-affaire assez délicate, où étoient mis en cause le pasteur Alex. Morus
-et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)]
-
-Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste
-que l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31],
-fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres qualités attrayantes (car
-elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de danser parfaitement. Ce
-fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien
-cacher son commerce que le Cardinal n'en fût averti. Il suscita un
-chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti du couvent.
-
-[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mém. de madame de
-Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte épousa le
-chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille d'honneur de
-la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit ni une
-éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa
-personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort
-blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de
-ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et
-de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses
-charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,
-pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p.
-suiv.]
-
-Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse[32].
-Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air
-d'une cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en
-l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit
-volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes
-heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils
-s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais il faut dire la vérité,
-que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi l'auroit épousée sans
-les oppositions du Cardinal[35], soufflé par la Reine, qui lui fit
-promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il
-empêcheroit la chose. «Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est
-pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si
-le Roi épouse votre nièce, assurément il la répudiera et vous exilera,
-et je vous jure que cette dernière chose m'inquiète plus que le mariage,
-quoique je voie absolument mes desseins ruinés pour la paix si le Roi
-n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le Cardinal donna dans le panneau,
-promit tout à la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair
-d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le
-Roi a aujourd'hui marqué une aversion invincible pour les démariages, et
-il le déclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se
-seroit pas voulu servir de cet infâme usage. Le Cardinal[37] maria enfin
-sa nièce au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta à ses
-pieds et l'appela son papa; mais enfin il étoit destiné que les deux
-amans se sépareroient. Cette amante désolée, étant pressée de partir et
-montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement à son
-amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excès de sa douleur: «Vous
-pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars
-effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin de cette séparation;
-mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola, selon les apparences.
-Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il
-aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de La Vallière,
-fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de
-Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie, n'y ayant
-rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que
-le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui faire
-donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon
-eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de Saint-Remy. Enfin
-tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui n'étoit pas
-demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le Roi[40].)
-
-[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle
-d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mémoires
-du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes
-platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de
-Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle
-Saint-Simon.]
-
-[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.]
-
-[Note 34: Gouvernante des nièces de Mazarin. Pendant qu'il étoit à
-Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin écrivoit à la reine
-(29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la
-déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (_Négociations de la
-paix des Pyrénées._)]
-
-[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de Brienne, Choisy, Motteville,
-La Fayette, Montglat, etc.]
-
-[Note 36: _Var._ La copie conservée dans les ms. de Conrart (in-fol.
-XVII) porte cette variante précieuse:
-
-«Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce
-mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.»]
-
-[Note 37: Voy. ci-dessus.]
-
-[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart:
-
-«Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son
-père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient
-pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle
-ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en
-carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous
-desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!»]
-
-[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du père de
-mademoiselle de La Vallière et du duc de Montbazon, elles s'expliquent
-par le séjour que faisoit le duc en Touraine, à sa maison de Cousières,
-où il mourut en 1654, à l'âge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET)
-dit à ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas
-dégradé la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire
-qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille
-alliée à celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la
-province.»]
-
-[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]
-
-Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement
-pris le cœur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille
-médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle
-boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux
-bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils
-pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille,
-les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal
-juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de
-vivacité et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup
-de solidité, et même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires
-du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand,
-ferme et généreux, désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui
-veut que son corps aime quelque chose; elle est sincère et fidèle,
-éloignée de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde
-d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable,
-et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant
-qu'il la connût, et qu'elle disoit souvent à une amie qu'elle voudroit
-qu'il ne fût pas d'un rang si élevé. Chacun sçait que la plaisanterie
-que l'on en fit donna la curiosité au Roi de la connoître[42], et, comme
-il est naturel à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi
-l'aima dès lors. Ce n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il
-n'eût eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il
-la vouloit marier à un marquis[44] qu'il lui nomma et qui étoit des amis
-du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles
-femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle;
-mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter.» Trois jours
-après, le Roi fut chez Madame[45], qui étoit malade, et s'arrêta dans
-l'antichambre avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi
-fut si charmé de son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint
-amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant
-et un mois de suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit
-amoureux de Madame, et l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi
-chercha l'occasion de découvrir son amour parce qu'il en étoit fort
-pressé, il la trouva. Il lui auroit été bien facile s'il n'eût considéré
-que sa qualité de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant.
-En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un cœur qu'il
-avoit déjà assez blessé. Ce fut à Versailles, dans le parc, qu'il se
-plaignit que depuis dix ou douze jours sa santé n'étoit pas bonne.
-Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et le lui témoigna avec
-beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne, Mademoiselle, lui
-dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable prince qui n'a pas
-mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous autant qu'il est.
-Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle,
-vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et
-vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut si
-interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle
-aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins?
-«À quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un
-effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si
-tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous
-adorant au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de
-force, je ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je
-vous en tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous
-m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule
-dans votre cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre
-personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa
-couronne, son sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le
-louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu souciée de
-l'usage que j'ai loué ce qui véritablement est à vous; si, par cette
-raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanité, et de
-m'engager à vous répondre sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que
-Votre Majesté sçache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce
-personnage, et que votre sincérité et votre honneur sont les choses qui
-me charment le plus en vous. Je prendrois la liberté de vous blâmer dans
-mon cœur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la
-France une personne assez à moi pour lui dire en confidence que votre
-vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, répliqua le Roi,
-de mépriser les vices jusque dans l'âme des monarques! mais que j'ai
-lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me soupçonner du plus honteux
-de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour
-habile fourbe quand on sçaura par toute la terre que j'ai abusé la fille
-de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis
-le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là une belle chose pour un
-roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce que je suis, et que,
-grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis
-que je vous aime, c'est que je le fais véritablement et que je
-continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez. Mais, hélas!
-je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma vie.--Je ne
-sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je sçais bien
-que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère heureuse.»
-La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui
-avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le
-visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi[46], qui la fut
-revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de même nature,
-après laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de
-diamant[47] valant 50,000 écus, et deux jours après un crochet et une
-montre d'un prix inestimable, avec ce billet:
-
-BILLET.
-
- _Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincèrement.
- Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde
- cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on dit
- que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez
- de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me
- désespérez. Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui
- me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manière
- d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute
- douce, ou soyez toute cruelle._
-
-[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie,
-fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit
-bien, étoit de fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort
-bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort
-maigre, et les cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit
-des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit
-peu d'esprit.» (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.)]
-
-[Note 42: Pour les détails sur ce commencement des amours du roi pour
-mademoiselle de la Vallière, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte
-du roi pour Madame._]
-
-[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du
-maréchal de Grammont et de Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né
-la même année que le roi, en 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise
-Suzanne de Béthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre
-1673, colonel du régiment des gardes et ami particulier du roi. Ses
-amours avec _Madame_ sont ici longuement rappelés.]
-
-[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de
-Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Sévigné annonça à M.
-de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante, merveilleuse,
-miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun épousoit...
-«devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien difficile à
-deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de 1670. Mais nous
-voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se faisoit l'écho étoit
-antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai,
-le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit mis en tête d'épouser M.
-de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit.
-Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais épouser la maîtresse
-d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut, perçoit un sentiment qui
-pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: «Madame de La
-Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été autant de mes amies que
-madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie
-entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de Mademoiselle, édit. de
-Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là d'ailleurs une simple
-conjecture, que nous donnons sous toutes réserves.]
-
-[Note 45: «Madame revint malade de Fontainebleau; elle étoit grosse;
-elle fut obligée de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi
-lui alloit rendre des visites très régulières; elles avoient été assez
-empressées pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour
-demeura à Fontainebleau, s'il étoit amoureux d'elle dans le temps que le
-comte de Guiche faisoit semblant de l'être de La Vallière. L'on ne fut
-pas long-temps à connoître que le roi l'étoit de celle-ci et que l'autre
-étoit passionné pour Madame. C'étoit une affaire que l'on se disoit tout
-bas et que l'on connoissoit visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V,
-206.)]
-
-[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, après ce mot:
-
-«Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
-revoir, etc.»]
-
-[Note 47: Ce dernier mot a été ajouté dans la copie de Conrart.]
-
-Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
-qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus
-elle donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son
-pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il
-en étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté
-l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus
-magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le
-comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La
-Vallière se retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec
-elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à
-un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme
-seroit éternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un
-sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir
-la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de
-douter que son cœur ne fût absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit
-comprendre que ce n'étoit qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit
-cette grâce, que la grandeur ne l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa
-personne, et non pas son royaume; et enfin, après avoir dit: «Ayez pitié
-de ma foiblesse», elle lui accorda cette ravissante grâce pour laquelle
-les plus grands hommes de l'univers font des vœux et des prières[48].
-Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle
-redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut
-penser (et avec raison il eût pu défier mille... et mille
-Saucourts[49]).
-
-[Note 48: «Toute la cour alla à Vaux... Le Roi étoit alors dans la
-première ardeur de la possession de La Vallière, et l'on a cru que ce
-fut là qu'il la vit pour la première fois en particulier; mais il y
-avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis
-duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de cette intrigue.» (Hist.
-de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64,
-p. 403-404.)]
-
-[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de
-Belleforière, marquis de Soyecourt, qui fut reçu en 1670 grand veneur de
-France par la démission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M.
-de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemené, duc de
-Montbazon. Il avoit épousé, en 1656, Marie Renée de Longueil, fille du
-président Longueil de Maisons. Il avait une réputation de grand abatteur
-de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy.
-aussi le _Récit des plaisirs de l'île enchantée_, dans les œuvres de
-Molière.]
-
-Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour,
-qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui
-donneroit de bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria
-qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit
-amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le
-cœur assez perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois?
-dit La Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin,
-je vous l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze
-jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui
-obligea le Roi et mademoiselle La Vallière de ne plus rien
-dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de
-Madame, et combien elle se croyoit indignement traitée. Elle est belle,
-elle est glorieuse et la plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle,
-préférer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, à une fille
-de Roi faite comme je suis!» Elle en parla à Versailles aux deux Reines,
-mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours
-du Roi. La Reine-Mère résolut qu'il en falloit parler à La Vallière. En
-effet, toutes trois lui en parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre
-fille résolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et
-de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla
-deux jours après, et d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une
-chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-là, il y avoit des
-ambassadeurs pour le Roi d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les
-reçoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre
-lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu
-avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un
-ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion[53]!» Le Roi, qui n'avoit
-entendu que ce nom, tourna la tête vers eux tout ému et demanda:
-«Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui repartit que La Vallière étoit en
-religion à Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs étoient expédiés: car,
-dans le transport où cette nouvelle mit le Roi, il n'eût eu aucune
-considération. Il commanda qu'on lui apprêtât un carrosse, et, sans
-l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La Reine, qui le vit partir, lui
-dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah! reprit-il, furieux comme un
-jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui
-m'outragent.» En disant cela il partit et courut à toute bride à
-Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui cria le Roi,
-de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de
-ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes
-l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps,
-alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant
-les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de
-résister!» Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait
-amener. «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit
-son amant couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à
-ceux qui auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il
-lui proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela
-lui sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le
-Roi, en arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer
-mademoiselle de La Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus
-que sa vie. «Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille à vous.»
-Le Roi parut mépriser cette sotte pointe et continua ses visites avec
-plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la
-vue de Madame, des présens très-magnifiques. Cependant le Roi la
-pressoit incessamment de vouloir prendre une maison à elle, et enfin
-elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodément; il lui
-donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-même voir meubler des plus
-riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année;
-il a honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle
-charge[55], lui a fait épouser une héritière qui étoit assez
-considérable pour un prince[56]. La Reine en a pensé mourir de jalousie,
-car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur ces entrefaites, il
-tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva continuellement à
-sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le
-péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur de
-Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils
-arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il
-fallut qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut
-dans celle du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche,
-le Roi, se voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le
-Prince[57] en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et qu'il fît
-réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne
-différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle en
-entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
-cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur
-que jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il
-portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes:
-
-BILLET.
-
- _Tout le monde dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce
- que pour m'affliger. L'on dit aussi que vous êtes inquiet de
- ce dernier bruit[58]: dans ces troubles, je vous demande la
- vie de mon amant et j'abandonne l'État et_ _tout le monde même.
- Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, ne me vouloir point
- voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire si mon
- inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là._
-
-[Note 50: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 51: En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à Londres avoit insulté notre
-ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars 1662, l'ambassadeur
-d'Espagne vint protester en audience solennelle, devant vingt-sept
-ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que le Roi son maître
-ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception dont il s'agit
-ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit Mademoiselle sur
-la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant l'hiver. Moreri se
-trompe en reportant au mois de mai cette audience fameuse. (Voy. la
-Gazette.)]
-
-[Note 52: Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye,
-gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666. Voy. notre édit. du
-_Dict. des Pretieuses_, t. 2, p. 375.]
-
-[Note 53: «Pendant tout cet hiver (de 1661 jusque vers Pâques de 1662)
-il y eut beaucoup d'intrigues et de tracasseries. La Reine Mère étoit
-dans de grandes inquiétudes de l'amour du Roi pour La Vallière; elle
-étoit chez Madame, elle logeoit au Palais-Royal chez Monsieur, et les
-scènes se passoient chez eux sans qu'ils en sussent rien. Je ne sais
-quel chagrin il prit un jour à La Vallière; elle partit de bon matin et
-s'en alla sans que l'on pût découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de
-sermon; le Roi, qui devoit y assister, étoit occupé à la chercher, et il
-ne s'y trouva pas. La Reine Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît
-la raison de l'absence du Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après
-le sermon, la Reine alla à Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur
-le nez, alla à Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il
-avoit appris que s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas
-lui parler; après avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la
-supérieure et ramena La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit
-grand bruit et attira beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir
-pris part, dont je ne dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit.
-citée, V, 209.) D'après la version de Mademoiselle, la jeune Reine
-auroit encore ignoré l'intrigue du Roi: c'est la seule différence
-importante des deux récits. Sur cette première retraite de mademoiselle
-de La Vallière, Cf. La Fayette, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_,
-collect. Petitot, t. 64, p. 412-415; _Mém. de Conrart_, t. 63, p. 282;
-_Motteville_, t. 60, p. 170, 179.]
-
-[Note 54: C'étoit un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain.]
-
-[Note 55: Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallière,
-homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes manières (c'est ce qu'entend
-l'auteur en disant qu'il n'étoit pas honnête homme), étoit gouverneur et
-grand sénéchal de la province de Bourbonnois, capitaine commandant les
-chevau-légers du jeune dauphin, maréchal des camps et armées du Roi.]
-
-[Note 56: Gabrielle Glay de la Cotardaye. Elle mourut dame du palais de
-la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de cinquante-neuf ans. (Voy. la
-_Gazette_), Elle étoit donc née en 1648.]
-
-[Note 57: Le prince de Condé.]
-
-[Note 58: _Var._: Au lieu de cette phrase on lit dans la copie de
-Conrart: «On dit aussi que vous estes inquiet de ce qui se passe à
-Marseille.»]
-
-Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il
-lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit
-faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent
-pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière
-paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille
-faite comme le père[59].
-
-[Note 59: Marie-Anne de Bourbon, née en octobre 1666.--Le Roi avoit eu
-déjà un autre enfant naturel, dont la mère est restée inconnue. Nos
-recherches pour la découvrir nous ont fait connoître, dans les registres
-de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, conservés à l'Hôtel-de-Ville,
-le document suivant, qui explique combien il est difficile d'éclaircir
-ce mystère.
-
- «_Du samedi 5 janvier 1664._
-
-«Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au
-Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de
-Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps,
-premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de
-France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de
-Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne
-d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. COLOMBEL.»
-
-Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier
-1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous
-semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies
-nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et
-mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa
-naissance ni de sa mort.]
-
-Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que
-longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme
-à la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de
-Chevreuse, dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir
-été le temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de
-Luynes[60], qui est une des plus belles femmes de France, mais peu ou
-point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise[61], dont les yeux vont
-tous les jours à la petite guerre, n'y réussit pas mieux que la
-Princesse Palatine[62] et madame de Soissons[63]; mais en vérité le Roi
-en fit confidence à La Vallière et s'en divertit avec elle; aussi
-alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit beaucoup de
-civilité et d'amitié[64]. Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui
-dit-il, si peu de jalousie? Ah! Mademoiselle, il y a peu
-d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle, j'ai le cœur plus jaloux en
-amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai trop bonne opinion de votre
-esprit pour croire que vous aimassiez une grande statue (et une grande
-masse de neige[65]). Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus
-incommode de tous les hommes sur ce chapitre[66], de manière que, sans
-avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en
-souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le
-traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui
-parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds[67], à
-qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer
-plus que la gloire[68]. «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la
-gloire[69] est une maîtresse plus difficile à servir qu'une femme; et
-plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour[70] comme il
-est à cette autre passion, je serois bien plus heureux.» Le Roi soupira
-sans lui répondre rien; mais le jour suivant il vit mademoiselle de la
-Motte[71], qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup
-d'esprit, à qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours
-auprès d'elle; soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le
-monde qu'il en étoit amoureux, et pour le persuader[72] à Madame sa
-mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion d'un si
-grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent pour en
-conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans la
-sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour
-une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses
-noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par
-une heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits
-partout[73]); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable fille,
-qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de
-Richelieu[74], voyoit sans joie la passion du Roi (et reçut mal les avis
-de ses parens[75]). Cependant le Roi continuoit d'aller chez La
-Vallière; mais il y rêvoit et lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque
-parlé. Il n'y eut que monsieur de Vardes et de Bussy qui ne s'y
-trompèrent point, et qui dirent toujours que ce n'étoit qu'un dépit
-amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla plus à la chasse, rioit
-par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il s'en ouvrit au duc de
-Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien connoître qu'il étoit pris
-pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais homme fut à plaindre,
-c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne me gêne, et la
-couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, Saint-Aignan,
-autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne m'aime
-point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, que
-n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais
-parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que
-tous ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés
-que je ne suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi
-n'étoit en cet état que par son extrême passion, et parla si
-obligeamment pour La Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui
-dit qu'il prétendoit avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais
-qu'il vouloit en être aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi
-disoit tout ceci au Duc, et sur les sept heures du soir il fut pris
-d'étranges maux de tête et de vomissemens furieux. Le Duc alla trouver
-La Vallière, et lui raconta mot pour mot tout ce que le Roi lui avoit
-dit. La Vallière lui répondit que le caprice du Roi l'avoit affligée,
-mais qu'après tout elle n'étoit pas d'humeur à lui demander des pardons
-(pour un mal qu'elle n'avoit pas fait[76]), qu'elle avoit lieu de se
-plaindre de lui et qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que
-ce n'étoit point parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de
-lui plaire; qu'elle en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle
-auroit aimé.
-
-[Note 60: Jeanne Marie Colbert, fille aînée du ministre, épousa, le 3
-février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de Luynes, fils de Louis
-Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, et de sa
-première femme, Marie Seguier, fille du chancelier. Louis Charles
-d'Albert, le beau père de Jeanne Marie Colbert, étoit fils de Charles
-d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de Rohan, la fille aînée d'Hercule
-de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de Chevreuse. Les Mémoires de
-Brienne regardent la disgrâce de Fouquet comme «la dernière affaire» de
-madame de Chevreuse. Il répugneroit par trop de penser que cette affaire
-ait été suivie d'une intrigue aussi odieuse que celle dont il s'agit, et
-aussi improbable, dans la première année, dans les premiers mois, du
-mariage de son petit-fils.]
-
-[Note 61: Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en 1663 François de Rohan,
-prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme d'Hercule de
-Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la duchesse de
-Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot et de cette
-Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre elle un si
-scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la terre, fruit
-du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son plaidoyer.
-(Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, _Bibliot. elzev._)]
-
-[Note 62: La Princesse Palatine dont il est ici question n'étoit pas
-Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de Pologne, âgée alors de
-cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645, Édouard, prince palatin du
-Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de vingt ans, dont la sœur cadette
-avoit épousé Henri Jules de Bourbon, prince de Condé. Cette fille aînée
-de la princesse Anne devint, en 1671, femme de Charles Théodore Othon,
-prince de Salm. Elle avoit vingt ans en 1666.]
-
-[Note 63: Olympe Mancini, nièce du cardinal, pour qui le roi avoit eu
-une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: elle étoit alors
-surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. Amédée Renée, _les
-Nièces de Mazarin_.]
-
-[Note 64: _Var_.: La copie de Conrart porte:
-
-«Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de
-Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point
-d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la
-duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le
-roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi
-alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent
-civilitez.»]
-
-[Note 65: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 66: _Var_.: On lit dans la copie de Conrart:
-
-«De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne
-raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit
-patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.»]
-
-[Note 67: Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, premier maître
-d'hôtel du roi depuis trois ans à cette époque (1666), et deux ans plus
-tard maréchal de France. Il avoit alors trente-six ans et le Roi
-vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se distingua par sa piété et
-contribua beaucoup à la retraite définitive de mademoiselle de La
-Vallière.]
-
-[Note 68: _Var._: de n'aimer que sa fortune. (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 69: _Var._: la fortune. (_Ibid._)]
-
-[Note 70: _Var._: que le mien l'est à la gloire, je le serois bien plus
-souvent. (_Ibid._)]
-
-[Note 71: Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique),
-fille de Philippe de La Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de
-France, et de mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de
-Toussy, dont le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la
-seconde enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à
-peine avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur
-de la reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt
-l'étoit de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms.
-Ainsi mademoiselle de Montpensier dit dans ses _Mémoires_ (édit.
-Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit
-entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de
-mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657
-(voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la
-Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle
-parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom
-est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une
-boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le
-bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La
-Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de
-diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me
-soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas
-quitter La Vallière.»]
-
-[Note 72: _Var._: À la maréchale de la Mothe, qui grondoit sa nièce de
-ne pas repondre à l'amitié d'un si grand monarque.» (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 73: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 74: Armand Jean du Plessis, né en 1629, substitué au nom et aux
-armes de du Plessis par le cardinal de Richelieu, son grand-oncle, dont
-il prit le nom et le titre de duc. Il étoit marié depuis 1649 avec
-madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le titre n'est pas indiqué,
-s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né en 1632, et qui avoit
-épouse dès 1652 la fille de cette Catherine Bellier, dame de Beauvais
-(_Cathau la Borgnesse_), qui avoit été le premier caprice de Louis
-XIV.--Cf. t. 1, p. 71.]
-
-[Note 75: Manque dans le ms. de Conrart.]
-
-[Note 76: Manque dans le ms. de Conrart.]
-
-Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut
-voir le lendemain; de Vardes[77] lui dit mille équivoques sur son mal
-fort spirituellement[78]; enfin, ce malade amoureux pria son confident
-d'aller trouver de sa part sa maîtresse, de lui apprendre la cause de
-son mal. Elle le reçut avec une mélancolie extrême et lui avoua qu'elle
-souffroit des maux inconcevables, et qu'il lui feroit plaisir de porter
-ce billet au Roi, dont voici les paroles[79]:
-
-BILLET.
-
- _Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du
- remède, quand il en devroit coûter la vie; mais, mon Dieu!
- qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est
- pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni ses mauvais
- jours!_
-
-[Note 77: Le marquis de Vardes, maître passé en galanterie. Sur ce
-personnage, «l'homme de France le mieux fait et le plus aimable», disent
-les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en
-particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les
-Nièces de Mazarin_, par M. Amédée Renée, p. 189 et suiv.; Mém. de
-Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.]
-
-[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles.
-(_Ibid._)]
-
-[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous paroît
-être celui de la rédaction primitive:
-
-«Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui
-souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.»]
-
-Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit
-pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria:
-«Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne
-pouvez penser.» La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce
-billet; il fit admirer au Duc cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit
-souffrir ce cruel terme de Votre Majesté. Il en parloit encore quand
-mademoiselle de La Vallière entra dans sa chambre avec madame de
-Montausier[80], à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute
-sa faveur; elle se retira par commodité et par respect au bout de la
-chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du
-Roi; elle étoit en habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à
-tout, lui en sut bon gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à
-lui faire entendre que son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut
-si transporté qu'après lui avoir demandé mille pardons, il baisa un
-quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: «Et
-que je serois misérable, Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!»
-Enfin, ils se parlèrent et se contèrent leurs raisons, et furent cinq
-heures à dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre cœur est
-hors de prix! Que nous avons lieu d'être contens! Aimons-nous toujours!
-Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne
-sçais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour
-avec La Vallière, le passa aussi sagement. Après ce raccommodement, il
-n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de
-peine à se persuader de la fidélité et de la tendresse l'un de l'autre
-qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallière a pris avec elle
-mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualité, belle comme un ange,
-qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et le Roi lui fait de
-grands présens. Il en use assez librement devant elle. Madame de
-Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une étrange
-impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la voyant
-passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices, et qui
-est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien surprise,
-dit-elle fort haut à madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru
-que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle fût
-aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le
-Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un
-empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec
-les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi
-s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement
-épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue,
-il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il
-y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. «Hé bien! parce
-que j'aime une fille, il faut que toute la France la haïsse! Mais ce
-n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez
-tout présentement dire à madame de Soissons que je lui défends l'entrée
-du Louvre[85].» Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre.
-«Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à
-l'heure.--Mais si j'osois, répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que
-vous avez eu autrefois quelque considération pour madame de
-Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi, c'est que vous voulez dire
-que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas
-assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré, sinon à l'âge de quinze
-ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi
-je ne me priverai de rien qui puisse être un obstacle à la vengeance que
-je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le veux croire, répondit le
-Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute une grande famille et à
-la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui
-dit-il, si vous croyez que la considération de ce que l'on aime
-l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis à
-monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que
-j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que
-j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que
-son Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une
-Manchini? Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas
-appris à madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce
-qui s'adresse à ce qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces
-petites gens-ci règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est
-être bien misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse
-respecter sa maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut
-venir à bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit,
-j'y réussirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit
-le Duc, Votre Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle
-de La Vallière? Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies
-d'avoir prétexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne
-cause que des désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde,
-c'est assez, je n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus
-malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif
-qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez
-raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a
-désormais qu'à l'insulter, qu'à la piller et qu'à la maltraiter:
-Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amitié pour moi.» En disant
-cela les larmes lui tombèrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc
-alla faire un fidèle récit de tout ceci à La Vallière, qui écrivit par
-lui ce billet:
-
-_Que je vous aime et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me
-fâche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler
-malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher
-prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa
-perte. Voilà mes sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au
-dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir
-plus tôt qu'à l'ordinaire._
-
-[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amenée faire
-cette visite aux flambeaux, assurée de toute la faveur. (_Ibid._) Julie
-d'Angennes, la fille célèbre de la marquise de Rambouillet, femme du
-marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproché la part
-qu'elle a prise aux galanteries du Roi.]
-
-[Note 81: Encore une rédaction abrégée qui nous paroît le vrai texte:
-«Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un
-quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parèrent, se contèrent leurs
-raisons, et furent cinq heures à se dire: que je vous aime! nous avons
-lieu d'être très contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles
-tendres.» (_Ibid._)]
-
-[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit
-succédé à mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle
-de La Vallière. Toutes trois étoient, avec mademoiselle de Barbezières,
-filles d'honneur de Madame.]
-
-[Note 83: Ce nom se trouve dans l'édit. de Londres 1654. Marie de La
-Guiche, fille de Jean François de La Guiche, seigneur de Saint-Géran,
-née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai,
-puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du Dictionn. des précieuses,
-_Biblioth. elzév._, t. 2, aux noms ANGOULÊME et SAINT-GÉRAN.]
-
-[Note 84: Nous empruntons à la copie de Conrart tout ce paragraphe. En
-le comparant au texte des éditions précédentes, on en reconnoîtra la
-supériorité.]
-
-[Note 85: La mesure étoit d'autant plus exorbitante que la comtesse de
-Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la
-Reine, étoit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang
-des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en
-carrosse.]
-
-Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait
-s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de
-Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille
-incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec
-son mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours
-après, le Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après
-minuit avec La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en
-simple jupe auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se
-sentit encore mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda
-avec une horrible froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous
-attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le
-Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle;
-car vous ne vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien
-davantage avec mes ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui
-approchoit bien du mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame,
-qui vous en a tant appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame,
-sans tant de petites raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle
-s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit à grands pas dans la
-chambre. «Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux
-dire, répondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me
-fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez
-aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'écouterez plus
-madame de Soissons ni madame de Navailles[86]», parce qu'il savoit
-qu'elles avoient causé de La Vallière, et comme elle continuoit, et que
-La Vallière n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant même
-qu'elle fût en crédit, le Roi se défit d'elle et de son mari.
-
-[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est
-souvent parlé sous ce nom dans les écrits du temps, épousa en 1651
-Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque qui nous occupe, M.
-de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant des chevau-légers.
-Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse, avec
-1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce, dit Mademoiselle (éd.
-cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils vendirent leurs charges
-et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dépense, ont payé
-leurs dettes et acheté des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge
-de commandant des chevau-légers, et le duc de Saint-Aignan le
-gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achetée par madame
-de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que madame de Navailles»,
-qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si extraordinairement
-occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort et à son mari.» Le
-duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il étoit gouverneur
-de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même année il commanda
-l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements importants et
-plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de France.]
-
-Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des
-deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet
-il en parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce
-moment à la chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un
-Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous
-soit agréable; il n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est,
-Madame, qu'il souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La
-Vallière[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte,
-répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de
-Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez
-pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus
-l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur
-pour elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de
-plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite
-répugnance qui s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre
-l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce
-que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen
-de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi,
-qui étoit aux écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la
-Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit
-de ce prétexte pour sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite
-Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en
-prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en
-parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en
-secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant
-la jeune Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de
-vouloir marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put
-se résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit,
-que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui
-chercher parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la
-cour le plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux
-à mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit
-à rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage.
-Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons,
-alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit à ce
-mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant
-détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà nos deux
-admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs de leurs
-amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le refus
-de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par
-délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de
-Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa
-bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si
-j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit
-un extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air
-charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne
-voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la
-possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si
-je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même,
-qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun
-engagement, quelque avantageux qu'il puisse être[90].» La comtesse étoit
-si charmée de voir des sentimens si tendres et si honnêtes à son amant,
-qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint
-sur le point de leur extase, accompagnée du comte de Guiche, auquel ils
-ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une agréable société,
-chacun se promettant de se servir utilement.
-
-[Note 87: Sans doute à l'occasion de la nouvelle année. C'étoit le 31
-décembre 1666. Voy. la note suivante.]
-
-[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette année,
-la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thérèse, et mourut le
-1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue, nous ne trouvons pas
-ailleurs ce renseignement.]
-
-[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frère du Roi, dont
-on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle étoit fort
-jalouse de La Vallière, parce que, quand le Roi avoit commencé à aimer
-celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-même.]
-
-[Note 90: _Var._: Après cette phrase, on lit dans la copie de Conrart:
-«Madame survint sur ces entrefaites, à qui ils ne firent mystère de
-rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche fut de leur société. Ce
-soir-là, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hélas!
-qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux dames, si elles n'avoient
-eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes que leurs amants.
-Cependant ces deux couples...]
-
-Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un
-commerce plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils
-écrivirent une lettre[91] à la señora Molina[92], que le comte tourna en
-espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit
-d'elle, l'amour qu'il portoit à La Vallière, et mille choses de cette
-nature: car il est à remarquer que le dépit de Madame duroit toujours
-contre La Vallière, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter
-son amant pour elle. La señora Molina fut montrer cette lettre au Roi,
-qui la fit voir à de Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle
-ami. En vérité il faut que l'amour soit une violente passion pour faire
-changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes
-est de bonne foi et la probité même; cependant, s'il eut quelques
-remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre
-jusques à l'hôtel de Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses
-confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de liberté; ils le
-traitèrent de fanfaron qui prétendoit que l'amour ne devoit avoir de
-douceur que pour lui; ils s'en écrivoient souvent en ces termes, le
-Comte et Madame, parce que le Roi avoit apporté quelques obstacles à
-leurs visites.
-
-[Note 91: «Ils écrivirent une lettre à la Reine», lit-on dans les mss.
-de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y est pas même prononcé.]
-
-[Note 92: Dona Maria Molina, première femme de chambre espagnole. Ce
-n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui
-auroit causé le renvoi de madame de Navailles, dénoncée comme coupable
-par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il
-est dit ici; Conrart, résumant madame de La Fayette, cite un entretien
-du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que la comtesse de Soissons
-s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture d'un paquet du Roi son
-père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans qu'on s'en aperçût;
-qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable à
-celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutumé d'être
-cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant enfermée dans cette
-enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté, comme de la poste, à
-la señora Molina, première femme de chambre de la Reine, qui les reçoit
-ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e série.)]
-
-Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille[93], où il fut vu dans
-la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu après
-que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille[94] et de partir dans le même
-jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut
-tout botté. «Hé bien, Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir
-je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous
-seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma
-misérable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans
-la douleur qui me transporte, ni la colère du Roi ni celle des Reines ne
-m'est point redoutable; j'appréhende la rigueur qu'apporté une longue
-absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant,
-non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous
-ai promise, et aussi bien que vous je mépriserai toutes choses; mais,
-mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais.» Et après bien des pleurs et
-des embrassemens il fallut se séparer.
-
-[Note 93: «Madame étoit malade et environnée de toutes ses femmes...
-Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour,
-déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit même aux
-femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le
-reconnoissoient pas.» (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t.
-44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la reine d'Angleterre, ne
-pouvoit être aussi complaisamment aveugle.]
-
-[Note 94: Ce n'est point à Marseille que fut envoyé le comte de Guiche.
-«L'on n'avoit pas trouvé à propos de le chasser, de crainte que cela ne
-fît de méchants bruits; on l'avoit envoyé commander les troupes qui
-étoient à Nancy: c'étoit proprement un honnête exil.» (Mém. de
-Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.)]
-
-Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La
-Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui
-avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit
-faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité
-qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement
-grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier.
-«Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la
-plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les
-bras d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on
-se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus;
-(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien
-cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de
-quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre
-cœur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom
-de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que pouvois-je moins
-dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous marier? Le
-moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous voulez,
-que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y
-opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter
-de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de
-justice en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en
-auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi,
-auroient tout accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon
-amour et à ma sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que
-j'y travaillerois. Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à
-moi? ne croirez-vous pas à mes paroles comme à vos yeux?--Il est
-certain, répliqua La Vallière, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh!
-s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je
-vous déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est
-impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et
-que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous
-m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après
-la perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour
-moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si
-après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que
-pour vous.»
-
-[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous paroît plus
-vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait naître
-sur le trône, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou
-cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer.» Le Roy lui exprima
-les choses les plus tendres. Et c'étoit, comme j'ai dit, en ce temps-là
-que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.»]
-
-Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu
-jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que
-le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit
-qu'à trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à
-s'endormir, quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle
-entendit du bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut
-dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets
-et des échelles de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le
-sçut, qui alla la voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut
-sçue par elle-même, il en fut épouvantablement troublé; il lui donna
-cette même semaine des gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce
-qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha à sa mode, mais les habiles gens
-jugèrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi
-augmenta, et la peur de la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie.
-Madame, qui n'est pas tout à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se
-divertir, quoique le comte de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit
-avec le Roi, elle tâchoit encore à le séduire: en tirant un mouchoir de
-sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit
-écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit écrite
-à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le traitoit
-comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si
-grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que
-de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il
-en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur
-qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de
-rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute
-la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce
-dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son
-infidélité, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le déplaisir de madame de
-Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que
-voici:
-
-_Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne
-craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec
-beaucoup de courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais.
-J'attends de mon désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes
-et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au
-nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez
-honnête homme que l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne
-vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez à souffrir.
-Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos
-pieds._
-
-[Note 97: Ce n'étoit pas sans dessein: «Madame la comtesse de Soissons
-eut quelques démêlés avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi
-que la comtesse de Soissons et Vardes avoient écrit cette lettre (la
-lettre espagnole); Vardes fut envoyé prisonnier à Montpellier (où il
-resta deux ans). Madame de Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi
-que c'étoit le comte de Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit
-parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu
-part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé
-en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chassée, et Madame
-traitée assez mal par le Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à
-ces deux messieurs.» (_Mém. de Montpensier_, édit. cit., 5, 235-236.)]
-
-[Note 98: «Il est à Montpellier.» (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit
-ne paroît pas dans Conrart.]
-
-Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de
-Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant
-pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son
-amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le
-Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se
-souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle
-réussit, car le Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari
-prirent la peine d'en tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et
-depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima.
-
-Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot[99],
-demanda au Roi une audience particulière, laquelle le Roi lui accorda,
-durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout
-le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallière, et lui
-donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi, repartit le Roi, je vous
-donne avis de ma part de donner ordre à votre cerveau, qui est en
-pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a dérobé[100].» Le
-Duc lui fit un très-humble salut, et s'en alla.
-
-[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitué au
-nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il épousa, le 28 février
-1661, Hortense Mancini. Sur cette dévotion dont l'excès ridicule alla
-jusqu'à briser des statues précieuses, voy. la 2e partie des _Mélanges
-curieux_, dans les œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.]
-
-[Note 100: «Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillèrent
-de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en
-séparation de biens. Cette dissipation étoit certaine; M. Mazarin même
-s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux à la mémoire de son
-bienfaiteur, que les biens des ministres étoient mal acquis et un
-pillage sur la misère des peuples et sur la facilité du prince.» (Factum
-pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des œuvres de
-Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, complétement
-dans les idées du duc lui-même. Ce qu'il auroit eu à rendre, d'après
-l'_État des biens délaissés à M. le duc Mazarin et à madame la duchesse
-sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage,
-legs universel, que codicilles_, montoit à dix millions six cent mille
-livres en argent ou en propriétés, plus un revenu de deux cent
-soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient
-vendre, soit en totalité seize millions de francs, représentant au moins
-quarante millions de notre monnoie.]
-
-Le pauvre père Annat[101], confesseur du Roi, soufflé par les Reines,
-l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant
-entendre finement que c'étoit à cause de son commerce. Le Roi, se
-moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le Père, se voyant
-pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui
-dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de jésuite. L'on
-ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir été si peu
-habile.
-
-[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connoître. Né le 5 février
-1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il se retira de la cour,
-quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs à figurer sur les
-_États de la France_, malgré le prétendu congé que lui auroit donné le
-roi.]
-
-Deux ou trois mois[102] après, la Reine-Mère voulut faire son dernier
-effort de larmes, de tendresse et de maternité; après quoi elle supplia
-le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui
-n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrêmement fier,
-lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je
-croyois que vous moins que personne prêcheroit cet Évangile[103];
-cependant, comme je n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me
-semble qu'on en devroit user de même pour les miennes.» La Reine,
-prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette
-conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne
-pouvoit souffrir ces créatures qui, après avoir vécu avec la plus grande
-liberté du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que
-(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en état d'en
-goûter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons
-comme elles[104]). «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus
-hardi que cette femme à parler contre la galanterie des femmes; encore
-une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et
-généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty,
-qui a toujours été la dévotion même[107]).» Ensuite, se tournant vers
-Roquelaure[108]: «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours;
-les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires
-plus secrètement avec quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou
-qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point à elles[109]». Comme le
-Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de
-madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec
-le président Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec
-Pegelin[113], mesdames d'Angoulême[114], de Vitry[115], de Vinne[116],
-de Soubise[117], de Bregy[118], pour les désirés La Feuillade[119], de
-Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humières[122], et rioit de tout son
-cœur.
-
-[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 103: _Var._: Mais, après tout, comme je n'ay jamais glosé sur vos
-affaires, je vous demande d'en être de même sur les miennes. (Ms. de
-Conrart.)]
-
-[Note 104: Manque dans Conrart.]
-
-[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes
-de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.]
-
-[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit épousé en 1624 le prince
-de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-maître de la maison
-du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le siége de Crémone, où il
-commandoit une armée françoise. La princesse de Carignan étoit mère du
-comte de Soissons (Eugène-Maurice de Savoie), qui avoit épousé Olympe
-Mancini le 21 février 1657.]
-
-[Note 107: Cette addition nous est donnée par les ms. de Conrart.]
-
-[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 décembre 1657
-étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du
-Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aimée de
-Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour, qu'elle partageoit,
-paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit Conrart; mais il
-ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les
-Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail.]
-
-[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons,
-l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre
-madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois.
-
-Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit:
-
-«Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos
-dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes
-avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,
-mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le
-Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.»
-
-Voici maintenant le texte de Conrart:
-
-«Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame
-d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la
-princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le
-prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;
-mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les
-Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières
-rioient de tout leur cœur.»]
-
-[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à une
-savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_,
-p. 153 et suiv.--Nous la compléterons par ces quelques lignes tirées du
-portrait qu'elle fit d'elle-même pour mademoiselle de Montpensier: «Le
-peu de justice et de fidélité que je trouve dans le monde, dit-elle,
-fait que je ne puis me remettre à personne pour faire mon portrait; de
-sorte que je veux moi-même vous le donner le plus au naturel qu'il me
-sera possible, dans la plus grande naïveté qui fût jamais. C'est
-pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux
-faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si régulier, de si libre ni
-de si aisé. Ma démarche est tout à fait agréable, et en toutes mes
-actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort
-brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et
-d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire
-que je l'ai non seulement belle et bien colorée, mais infiniment
-agréable par mille petites façons naturelles qu'on ne peut voir en nulle
-autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint
-fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain clair et tout à fait lustrés;
-ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la
-cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourné.»]
-
-[Note 111: Nous avons parlé ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame
-de Luynes. Tambonneau, président à la Chambre des Comptes, nous est
-connu par Tallemant, qui s'étend avec complaisance sur ses malheurs
-domestiques. Long-temps trompé par sa femme, qu'il trompoit à son tour,
-le président menoit de front les affaires, les amourettes et les fêtes.
-Plus difficile pour sa table qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le
-président s'est attiré de la part de Saint-Évremont une épigramme assez
-vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.]
-
-[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont,
-fille d'Antoine III, maréchal de Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars
-1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit
-sœur du comte de Guiche, célèbre dans cette histoire.]
-
-[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de
-Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de
-mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.]
-
-[Note 114: Mariée le 3 novembre 1649 à Louis de Lorraine, duc de
-Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc d'Angoulême,
-Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc
-d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Née
-en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque où nous sommes
-arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans
-qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année 1667.]
-
-[Note 115: Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot, fille de Claude Pot,
-seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de France, et
-d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24 mai 1646,
-à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de Château-Villain,
-qu'elle épousa peu de temps après.]
-
-[Note 116: Quel nom propre est caché derrière ce nom de seigneurie? Les
-dictionnaires généalogiques ne le disent point, et les mémoires n'ont
-pas parlé d'elle.]
-
-[Note 117: La première femme de François de Rohan, prince de Soubise,
-mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot de Rohan, de la même
-famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648 et mourut en 1709,
-ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce
-récit, elle avoit à peine dix-huit ans.]
-
-[Note 118: Voy. dans cette collection, notre édit. du _Dictionnaire des
-Précieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.]
-
-[Note 119: François d'Aubusson, troisième du nom, comte de La Feuillade,
-duc de Roannez, et depuis maréchal de France. Il avoit épousé, en avril
-1667, quelques mois avant ce récit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus
-Gouffier, marquis de Boissy.]
-
-[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, né en
-1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de
-Grandseigne; maréchal de France en 1675; il étoit père de madame de
-Thianges et de madame de Montespan.]
-
-[Note 121: François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc.,
-ministre et secrétaire d'État, né en janvier 1641 Il avoit épousé, en
-1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.]
-
-[Note 122: Louis de Crevant, troisième du nom, premier duc d'Humières,
-fils de Louis Crevant III, marquis d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux.
-Il étoit né en 1628, et avoit épousé, le 8 mars 1653,
-Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il mourut en 1694, avec le titre
-de maréchal de France.]
-
-Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez
-fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme
-un Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de
-tiers, la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais
-en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que
-jamais homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde
-par les fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de
-Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tôt, et une fille
-de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop
-tard pour empêcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la
-plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât des marques du
-désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme un bœuf
-d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été assez
-cruelles pour lui faire déchirer un collet[124] de mille écus, en se
-pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains
-approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier des sceptres
-et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion
-sinon propres, du moins passionnées; il est constant qu'il faillit à
-mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: «Elle est morte!»
-Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente.
-«Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et
-prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de son lit, immobile
-comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris
-si funestes et si douloureux que les dames et les médecins fondoient en
-larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda où étoit le
-Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra
-les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on
-l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit
-garçon[126] qui donna toutes ces douleurs à cette créature, qui
-diminuèrent quelque peu après par des remèdes souverains que les
-médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses
-douleurs, elle demanda à madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de
-l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en étant charmée, et voulant
-qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui étoit toute surprise de
-ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer
-un prince qui aimoit si passionnément. On ne peut dire avec quelle
-ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des
-reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et
-en effet on voit assez qu'elles les ont eues.
-
-[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le récit
-d'ailleurs est le même, mais plus serré et plus simple dans le ms.
-
-Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons
-trop facilement accepté cette date dans notre édit. du _Dict. des
-Précieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667,
-le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de l'Arsenal,
-sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes,
-ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est fourni par M.
-Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de Choisy son fils),
-à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulière sur sa
-mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou au commencement
-de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre, voy. le _Dict.
-des Précieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.]
-
-[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.]
-
-[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.]
-
-[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, né
-le 2 octobre 1667, mort en 1683.]
-
-[Note 127: «Madame de Montausier... lui dit sincèrement ses sentimens
-sur la passion du Roi, car il étoit allé faire un tour au Louvre, où sa
-présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer le gré qu'elle en a sçu à
-madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des
-reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vérité,
-cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques d'amour
-du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.)]
-
-L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le
-Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui
-ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu
-qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de
-la Reine quand elle est en cet état[128]; cependant il étoit tous les
-jours cloué au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-même prendre
-ses bouillons et mangeoit auprès d'elle. Cependant, quelque soin qu'il
-ait pu prendre, La Vallière est demeurée presque percluse d'un côté, qui
-est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur épouvantable qui
-sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer
-le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que
-selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront éternellement. La
-Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le
-cœur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux
-follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]),
-et qui n'auront pas de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche
-aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le
-comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si
-elle ne donne rien à faire, je suis sûr qu'elle donnera bien à penser.
-Cependant le comte a mandé au maréchal son père qu'il le supplioit de
-faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frère, qu'il
-renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort
-cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,
-qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable,
-parce que la femme qu'il a épousée par son ordre[131] est peu aimable
-pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son ordinaire;
-que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle ne le
-touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura
-bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où
-l'on s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de
-résolution[132].
-
-[Note 128: _Var._: «Cependant il n'avoit point mal au cœur de s'y mettre
-jusqu'au col pour La Vallière, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter
-depuis tant d'années; elle est en un pitoyable état. Il ne pensoit pas
-mesme à se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrême; tous les jours il
-étoit cloué au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses
-bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de Conrart.)]
-
-[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de
-Conrart.]
-
-[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frère du comte de Guiche
-et de la princesse de Monaco. Après la mort du comte de Guiche, en 1673,
-il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678, à la mort du
-maréchal son père, le titre de duc de Grammont.]
-
-[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, mariée à treize ans au
-comte de Guiche. «Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme,
-qu'il n'avoit épousée que parceque son père le vouloit, qu'il étoit bien
-aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un
-homme qui vouloit se démarier un jour.» Dès les premiers temps de ce
-mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte
-de Guiche (1658):
-
- Ma jeunesse, vive et prompte,
- Se modère d'aujourd'hui,
- Et trouvoit assez son compte
- Parmi les troupeaux d'autrui.
- Mais un pasteur m'a fait prendre
- Une brebis jeune et tendre,
- Douce et belle à regarder.
- Elle est tout à fait mignonne.
- Bien m'en prend qu'elle soit bonne,
- Car il faut toujours garder
- Tout ce qu'un pasteur nous donne.
-]
-
-[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout différent du texte que
-nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Après la phrase
-qu'on vient de lire, on trouve ce passage:
-
-«Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui
-feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si
-tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du
-Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et
-de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté
-et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans
-doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le
-comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du
-consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit
-raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui
-envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette
-conversation:
-
- Est-il rien de plus beau?»
-
-Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une
-addition dans notre texte.]
-
-Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la
-duchesse de Créqui[133] pour être sa confidente, qui est une des plus
-aimables femmes qui soient à la cour. Elle est grande, brune; elle a les
-yeux pleins d'éclat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit
-infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu être dévote, mais chez
-elle la nature surmonte de fois à autre la grâce; bonne catholique,
-encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père lui pardonnera
-d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé avec lui son
-empire[134]. C'est notre beau légat, dont j'entends parler; chacun sait
-que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a
-que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté, et même
-de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et
-flatteur; son cœur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure
-foi du monde, il aime madame de Crequi passionnément; elle ne lui est
-pas sans doute ingrate; l'Église et la cour retentissent de ses coups,
-car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais à le voir, on
-diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il
-fait de cris et de plaintes.
-
-[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est
-souvent parlé, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de
-Saint-Gelais, dans les écrivains du temps, avoit épousé Charles III,
-premier duc de Créqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut
-mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de la Trémouille, prince de
-Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le
-Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht, à la suite des
-Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa prudence à la
-cour, sa piété.]
-
-[Note 134: Le légat ordinaire du Saint-Siége étoit le cardinal Antoine
-Barberin, grand-aumônier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit
-alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du légat
-extraordinaire qui fut envoyé en France à cette époque, et pour qui des
-fêtes brillantes furent données à Fontainebleau, le card. Fabio Chigi,
-neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entrée à Paris le 9 août
-1664.]
-
-[Note 135: D'une célèbre famille du Maine, d'où sortit entre autres le
-maréchal de Tessé, neveu à la mode de Bretagne du comte de Froullay dont
-il s'agit ici, lequel étoit fils de Charles de Froullay et de Marguerite
-de Beaudan. Il fut, après son père, grand maréchal des logis de la
-maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche à la cour ou son plat,
-deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il
-mourut sans alliance, en 1675, dans un combat près de Trèves.]
-
-Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du
-peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma
-chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu
-mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de
-retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le
-misérable qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue,
-ma chère; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a
-toujours fait paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas!
-il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses
-ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour
-moi.» Après qu'elle eut essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux
-couplets de chanson, qu'elle chanta tristement:
-
- _Iris au bord de la Seine,
- Les yeux baignés de pleurs,
- Disoit à Célimène:
- Conservez vos froideurs,
- Les hommes sont trompeurs._
-
- _Ils vous diront, peut-être,
- Qu'ils aiment tendrement;
- Mais si-tôt que les traitres
- Sont quinze jours absens,
- On les voit inconstans._
-
-«Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de
-tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
-commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah!
-Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des
-gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
-qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute
-qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour
-à tambour battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les
-hommes n'ont qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce
-n'est que par vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles
-seroient bien fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc,
-monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une
-telle. Elles aiment bien mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et
-des larmes. Ainsi il ne faut pas s'étonner si ces commerces se rompent:
-comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en
-perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisément des personnes qui aient
-l'esprit éclairé et au-dessus des bagatelles, dont le cœur soit tendre
-et délicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa
-fidélité.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris
-le plaisir qu'une amour secrète peut donner; mais en vérité, Duchesse,
-je vois bien que notre beau Légat a rendu votre cœur merveilleusement
-savant; vous m'en direz des particularités à Saint-Cloud, où je vous
-prierai de venir passer quelques jours avec moi.» Elle lui accorda, et
-se séparèrent à cette condition.
-
-Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames
-ici de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de
-Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
-sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
-d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un
-effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
-est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:
-
- _Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
- Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
- Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes
- Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!_
-
-L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est
-ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui
-plaît, écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout
-autant qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le
-Roi dit qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se
-railloit de ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres
-faisoient.
-
- _L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens
- Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;
- Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux
- Un jeune prince soit et grand et généreux!
- C'est une qualité que j'aime en un monarque;
- La tendresse d'un roi est une belle marque,
- Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,
- Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer._
-
-Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés,
-et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:
-
- _Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
- Traîne dans un esprit cent vertus après elle;
- Aux nobles actions elle pousse les cœurs,
- Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs._
-
-Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle
-occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie
-ne seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite
-conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon
-de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et
-voyez ce qu'elle ajouta ensuite:
-
- _Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme
- Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?
- Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
- Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
- Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,
- Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._
-
-Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
-d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
-désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
-grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
-que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y
-trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour
-l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en
-aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva
-avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie
-extrême, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit
-qu'il ne l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car,
-continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma
-personne désormais n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui
-peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus
-satisfaits, vous ne cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les
-contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais
-ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout,
-répartit le Roi avec une passion extrême; oui, je sais que je ne
-trouverai jamais en personne ces divins caractères qui m'ont su charmer,
-et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et
-charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les déserts effroyables, on
-pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de
-plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupçons, un prince
-qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en
-personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me
-repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux être
-aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces coquettes aimeroient ma
-personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi à leurs pieds ne leur
-donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon amour leur donneroit de
-tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que votre esprit est
-au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez mieux en moi la
-qualité d'amant passionné que celle de roi grand et puissant; qu'il est
-même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas né sur le trône,
-pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant en vous des
-sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais changer en
-faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit
-détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné à vous
-par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a été
-par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie:
-en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre cœur,
-que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon
-cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer
-un cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis
-heureuse d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes
-sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de
-croire que votre grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé
-votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule
-personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien
-aimer sans le secours des trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je
-dit mille fois en moi-même, que mon cher prince fût sans fortune et sans
-autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie
-avec lui dans une condition privée, éloignés de la cour et de la
-grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si
-injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de
-vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous
-sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vôtres ne doivent
-être entourées que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie,
-répliqua le Roi, m'eût fait entendre toutes ces louanges avec confusion,
-j'avoue cependant que je vous ai écoutée avec un plaisir sans égal; car,
-enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estimé de ce que
-l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que
-celle-là?» Mademoiselle de La Vallière réitéra encore que, quand elle ne
-seroit plus aimée du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas
-qu'il diminuât de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec
-quelle passion le Roi lui répondit[136].
-
-[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans la
-copie de Conrart. Nous donnons à la suite de cette histoire le texte qui
-se trouve dans le manuscrit.]
-
-Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la
-Princesse[137], où il y avoit une bonne partie des dames de la cour et
-grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y arriva,
-sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la
-duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes naïvetés à M. de
-Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en étoit amoureux, en
-eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se
-leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti[141], et
-dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas qu'il la remercioit de ne
-dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit s'il lui étoit arrivé la
-même chose qu'au prince de Courtenai. La Vallière, en riant tout de
-même, lui dit qu'elle avoit aussi à le remercier d'avoir autant d'esprit
-qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas,
-non plus que lui, si un tel malheur lui étoit arrivé. Il est vrai que M.
-Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agréablement et
-plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-là.
-
-[Note 137: Claire-Clémence de Maillé-Brezé, fille du maréchal de Brezé
-et de la sœur du cardinal de Richelieu.]
-
-[Note 138: Voy. plus haut.]
-
-[Note 139: Voy. plus haut.]
-
-[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de
-Louis, prince de Courtenay, et de Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit
-né le 24 mai 1640; il se maria en 1669.]
-
-[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frère du grand Condé.]
-
-Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
-marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit
-venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de
-La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut
-entendu le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des
-remèdes pour tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit
-Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je
-voudrois bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du
-jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes,
-il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout
-pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé
-quérir, et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si
-effectivement mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa
-maigreur n'étoit pas un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu?
-reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en
-doute? Je vous assure que je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la
-longueur de ses années comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en
-homme savant, de la vie, de la mort, des destinées; il ne s'en est
-presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie
-promis une immortalité pour cette fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame,
-quels charmes secrets a cette créature pour inspirer une si grande
-passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui
-les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le pria de lui faire part de
-toutes ses petites nouvelles, et une heure après nos deux dames
-montèrent en carrosse pour Saint-Cloud.
-
-En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari
-secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le
-bonheur de La Vallière en tête, elles ne s'arrêtèrent pas à parler de
-celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus
-grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle connoissoit rien de plus
-heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je
-me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Légat; car il
-est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah!
-reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette créature, et
-qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame,
-répliqua la Duchesse avec du dépit, vous demeurez toujours d'accord que
-monsieur le Cardinal-Légat est incomparablement plus beau et a plus de
-douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse,
-mon cœur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites,
-répliqua Madame, que le Légat a plus de mine et de douceur que le Roi;
-mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas
-avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect.
-Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi
-est agréable avec une personne pour qui il a de la passion.
-Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en
-tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion
-dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le
-premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que d'elle;
-il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle
-d'Attigny[143] disoit à une de mes amies, ces jours passés, étoit vrai,
-comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le
-Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, même le comte de Guiche?--Il est
-bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionné que le Roi.»
-
-[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), étant allé à
-Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y
-trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et fort bien de sa
-personne; il réussit à lui plaire, et tous deux s'attachèrent si bien
-l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus. Brienne regarde aussi le
-marquis de Laigues comme «le mari de conscience de la duchesse». Voy. M.
-Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.]
-
-[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.]
-
-Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
-donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit
-amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces
-termes.
-
-
-APPENDICE
-
-À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE.
-
- Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les
- pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle
- de La Vallière; on y trouvera, outre quelques détails sur
- les amours de madame de Créqui et du Légat, des
- particularités nouvelles.
-
-Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien,
-Madame et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient
-allées se promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur
-amitié leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes
-dans le cœur, commença la conversation par des soupirs et la finit par
-des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et
-aussi tendrement aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy
-que son cœur ne se peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce
-n'est point à monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens.
-Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et
-qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la
-beauté. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur
-est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame
-de Créquy sans doute ne lui est pas ingrate.
-
-Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée
-par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de
-ses nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet
-ingrat, qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me
-quitte sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins
-épouvantables? Je sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne
-s'éloigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller
-contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il
-m'a toujours témoigné, il travailleroit à son retour et à apaiser le
-Roi. Mais, hélas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a
-contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin,
-après avoir essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de
-chanson:
-
- _Iris au bord de la Seine..._
-
-Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des
-hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
-prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.»
-
-La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme,
-pour en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame,
-qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que
-je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien
-qu'il y a mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus
-charmans que ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils
-obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse,
-qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans
-le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être
-les seuls témoins de leurs félicités, ou tout au plus quelque agréable
-confident ou confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous
-les amours sont tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point.
-Il n'y a qu'une certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï
-dire à monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux
-aimé mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais
-quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour
-faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment
-point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et
-je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne leur sont
-chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là être
-amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et
-ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même,
-n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles
-retiennent leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au
-cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame
-une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien
-ordonné, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et
-enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames
-n'accordent aussi franchement les dernières faveurs à leurs amants que
-si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense
-ou à leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces
-commerces se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve
-beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant
-qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes
-qui aient l'esprit délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit
-pas souvent dont le cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et
-tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu
-et leur fidélité. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur
-s'il déplaisoit à leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en
-tête; elles sont ravies quand l'occasion leur présente une entrevue
-secrète; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret
-tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces cœurs-là sont bien
-pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs
-qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vérité,
-Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas expérimenter. Dis-moi,
-je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu si savant?» La Duchesse se
-prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si
-bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit Madame, car vous donnez si bon
-ordre à vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle,
-vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien
-dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre
-âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frère, ou je suis
-bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous
-paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit
-la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès que j'étois à Rome.--Oui,
-dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et que vous êtes méchante
-de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le
-veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le
-Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps,
-quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer; et moi je
-l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu
-as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspiré
-tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si
-vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
-passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle
-humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de
-l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.
-
-[Note 144: Tallemant a parlé longuement des amours du duc de Guise et de
-mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.]
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-HISTOIRE
-DE L'AMOUR FEINTE
-DU ROI POUR MADAME
-
-
-Vous m'avouerez, ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon
-rang ait été le jouet d'une petite fille comme La Vallière; cependant
-c'est ce qui m'est arrivé, et ce que je vais vous apprendre, puisque
-vous n'étiez point à Paris dans ce temps-là[145]. Vous saurez que peu de
-temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
-aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit
-voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son
-cœur, et que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des
-momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela
-en présence de tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le
-trouvassions pas obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un
-jour qu'il étoit bien plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de
-Roquelaure[146], pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de
-lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de
-lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi
-pour le repos de son cœur, et mille choses de cette nature
-qu'effectivement La Vallière disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air
-goguenard à tout ce qu'il dit, il réussit fort à divertir le Roi et
-toute la compagnie; il demanda qui elle étoit, mais, comme il ne l'avoit
-pas remarquée, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand
-plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure.
-
-[Note 145: L'auteur fait allusion au séjour de madame de Créqui à Rome,
-où son mari étoit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espèce
-d'assassinat qui motiva l'envoi en France du légat Chigi; celui-ci, en
-même temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, paroît-il,
-une cour assidue à la femme de l'ambassadeur.]
-
-[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.]
-
-Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer
-mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit à Roquelaure: «Je voudrois
-bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il, mais la
-voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre
-présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux
-yeux mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette
-raillerie la déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le
-Roi lui fît un grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il
-est certain qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut
-pourtant point qu'on en raillât.
-
-[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de
-Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de
-Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en 1672, le marquis de
-Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de madame de Montespan
-étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de Rochechouart; Gaspard,
-fils de René, avoit eu lui-même pour fils Gabriel, père de madame de
-Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de
-madame de Montespan, étoit donc alliée, à un degré fort rapproché, de
-mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit nécessaire de débrouiller
-cette parenté qui explique certains faits postérieurs.]
-
-Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
-spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
-qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi
-sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour
-qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon
-air et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette
-nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être
-continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché
-à mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans
-des chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la
-belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme
-je croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
-d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
-qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
-quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
-pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
-quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit
-venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et
-fournissoit bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit
-pas. Cependant concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque
-plus personne, de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le
-pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu,
-que j'étois aveuglée!
-
-Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
-fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut,
-il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah!
-que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous
-avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la
-jeune Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa
-froideur pour moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir
-qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des
-attaques à la chasse: en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se
-divertissoient bien de ma simplicité; mais achevons.
-
-Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallière lui
-demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui étoit sortie pour
-l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui étoit sa
-particulière amie; elle trouva que La Vallière ne parloit pas comme elle
-devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit à moi. Je
-vous avoue que dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame
-plaisant, de trouver à redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de
-Tonnecharante; mais comme j'avois gardé un dépit secret contre La
-Vallière de ce que le soir précédent le Roi l'avoit presque toujours
-entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement
-devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande différence
-d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue
-depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui
-l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la
-railler avec mépris de sa prétendue passion pour le Roi, et, comme vous
-savez que madame de Maure décidoit souverainement de tout, elle la
-traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans.
-
-[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la
-célèbre amie de madame de Sablé et de mademoiselle de Montpensier.--Voy.
-la note précédente.]
-
-[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prête ici une sorte de
-fierté fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en
-croit les portraits que nous ont laissés d'elle le marquis de Sourdis,
-dans le Recueil de portraits dédiés à Mademoiselle, et Mademoiselle
-elle-même dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, où
-Madame de Maure paroît sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on
-s'accorde à louer sa bonté.]
-
-Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma
-chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
-aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable
-joie se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une
-autre porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je
-n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha
-de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir
-savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un
-moment après, disant qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint
-cependant le soir avec la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de
-nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beauté
-admirable, au milieu duquel étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une
-petite miniature qui représentoit Lucrèce; le visage en étoit de cette
-belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en
-étoit magnifique et enfin toutes tant que nous étions de dames eussions
-tout donné pour avoir ce bijou. À quoi bon le dissimuler? je vous avoue
-que je le crus à moi, et que je n'avois qu'à faire connoître au Roi que
-j'en avois envie pour qu'il le demandât à la Reine, car tout autre que
-lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien
-pour lui persuader qu'il me feroit un présent fort agréable s'il me le
-donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit rien; cependant il le
-prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer à
-toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui dire que nous en
-mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui répondit
-d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas la
-patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez
-moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
-et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la
-mienne lorsque je le lui vis entre les mains!
-
-Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes
-mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce
-bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment
-après elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La
-Vallière comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le
-mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri
-qu'elle fit, à dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi;
-mais, après s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui
-dit: «Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi
-entre vos mains; c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.»
-Voici la Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette
-intrigue. La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en
-étoient; après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi.
-
-Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une
-heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le
-voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette
-montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce
-qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné
-cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
-comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse
-cette créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément
-que le Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette
-incivilité à toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce
-temps-là pour donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la
-tête de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus
-de secret d'une chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez
-après cela, ma chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi.
-
-La duchesse[150] la plaignit, et elles passèrent cinq à six jours
-parlant chacune de leurs affaires, après lequel temps elles revinrent à
-Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle trouva presque toutes
-les femmes de qualité de la cour qui étoient venues visiter la
-Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition[151]. Le Roi vit entrer
-monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit
-éternellement de ses malices pour les femmes, à cause que le soir
-précédent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--«En
-vérité, lui dit le Roi, cette réputation de se faire aimer des femmes et
-puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un
-homme qui manque de probité pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a
-à essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre,
-je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probité en doit
-avoir partout.--En vérité, reprit la première et la plus aimable
-duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le
-nôtre défende nos intérêts si généreusement.--
-
-[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laissée
-à MADAME depuis le commencement de ce récit. On se rappelle que Madame
-s'adressoit à la duchesse de Créqui.]
-
-[Note 151: La Reine mère étoit depuis long-temps atteinte d'un cancer.]
-
-[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu,
-t. 1, p. 74.]
-
-Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
-étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de
-Guise[153] se décria tellement pour deux ou trois affaires de cette
-nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du palais
-qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
-quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
-interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation
-encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla
-penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dévotion
-admirable, et partagea la journée en trois: à Dieu, aux peuples, et à La
-Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes les façons. Mais celle
-qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier de cristal tout
-façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma
-vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci; le seul
-candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière envoya
-au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture avec
-ce billet:
-
- _Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je
- pense que je suis en état de pouvoir faire des présens au
- plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre
- prince, que je sois persuadée que tout ce qui vous vient de
- moi vous est agréable, et que vous estimez plus une marque
- de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de
- votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est
- pourtant pas besoin d'être magnifique pour me plaire._
-
-[Note 153: Henri de Lorraine, deuxième du nom, duc de Guise, pair et
-grand chambellan de France, né en 1614, mort en 1664. Ses prétentions,
-sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont été maintes fois racontées
-et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une allusion à son amour pour
-mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize dédia son _Dictionnaire
-des Précieuses_. Voy. notre édition de ce livre, t. 2, p. 251.]
-
-[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit à un
-chien: _Pille_, _pille_, c'est-à-dire mords. De là _houspilier_.]
-
-Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici
-ce qu'il lui repartit:
-
- _Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des
- présens, et je les reçois avec plus de joie de votre main
- que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de
- tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi
- toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre cœur,
- car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres
- avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit
- que vous me donnez._
-
-Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours
-de suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement
-riches et superbes, avec une échelle[155] et une ceinture de diamans,
-afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et une
-veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien.
-
-[Note 155: Les femmes portoient alors des échelles de rubans,
-c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons le long du busc; les
-diamants remplacent ici les rubans.]
-
-[Note 156: «VESTE. Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de
-soie, qui va jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et
-une poche de chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années,
-plus courtes, et même elles n'avoient point de poches d'homme.»
-(_Richelet._)--Il est à croire que les _vestes_ des femmes différoient
-de celles que portoient les hommes.]
-
-Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses
-troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre.
-Voyant passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut
-une heure et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite
-pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il
-rencontra à douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand
-salut. La semaine suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles,
-ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que
-dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal
-légat[157], qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur,
-mon plaisir diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.»
-
-[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parlé plus haut, amoureux
-de madame de Créqui.]
-
-À moitié chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prépara un
-grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou huit jours à
-Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au lit et à
-tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle de La
-Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle
-n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut
-saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce
-fût au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car
-il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux
-fois son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien
-autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant
-son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce
-misérable l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa
-force, qui en vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la
-chambre à l'autre. Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette
-admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout
-de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée de
-garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle,
-son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les
-jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
-Voici un des billets qu'elle lui écrivit:
-
- _Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi
- charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint
- même mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous
- veux souvent du mal d'être trop aimable. Plaignez donc ce
- cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
- peines que je vous donne de m'aimer triste, absente,
- importune, et, si j'ose dire, jalouse._
-
-[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure à aucun titre à cette époque
-sur l'état de la maison du Roi.]
-
-[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacèrent le mot _précieuse_,
-lorsqu'il fut discrédité.]
-
-En voici la réponse:
-
- _Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous
- vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger
- à partager mes chagrins, et à être touchée de pitié pour les
- maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent être
- adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me fournit;
- ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous
- souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._
-
-Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si
-grande pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de
-l'aller quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires
-importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
-aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction
-qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande;
-celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin
-sans celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi
-rêvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit,
-parce qu'elle ne sçait pas assez bien le françois).
-
-C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
-digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes
-qui, aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons
-toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de
-mademoiselle de La Vallière l'esprit et la modération[160].
-
-[Note 160: À voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu à ce
-qui précède, il n'est pas douteux, ce semble, que le récit n'ait été
-interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherché
-un texte plus complet.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA DEROUTE ET L'ADIEU
-DES
-FILLES DE JOIE
-DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
-Avec leur nom, leur nombre, les particularités de leur prise et de leur
-emprisonnement
-ET LA
-requeste a Madame de la Vallière
-
-
- _J'écris la déroute fameuse
- De la bande autrefois joyeuse,
- Mais qui n'est plus en ce temps-ci
- Qu'une bande fort en souci.
- Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
- Je chante des filles de joie
- L'adieu, les regrets et les pleurs,
- Sans prendre part à leurs malheurs._
-
- _Muse, qui connois cette race,
- Qui t'a souvent fait la grimace
- Et méprisé cent fois tes vers,
- Lorgne-les toutes de travers,_
- _Et fais aussi que je les voie,
- Non plus comme filles de joie,
- Mais en filles qui font pitié;
- Pourtant, vers moi sans amitié,
- Pour cette troupe de sirènes,
- Et pour fruit de toutes mes peines,
- Fais que quelque fille de bien
- M'aime un peu sans m'en dire rien._
-
- _Paris est un séjour commode
- Où chacun peut vivre à sa mode,
- Avec droit d'y manger son pain,
- Comme dans l'empire romain,
- Car on y vit sous un roi juste,
- Comme on faisoit du temps d'Auguste,
- Avec la même liberté,
- Aussi bien l'hiver que l'été;
- Et chacun à sa fantaisie
- Y prend le droit de bourgeoisie;
- Mais comme enfin tout se corrompt,
- Le nom de bourgeois fait affront,
- On veut être encor davantage[161];
- De liberté libertinage
- Se produit insensiblement,
- Et puis il faut un règlement.
- La femme, comme plus fragile,
- Commence un désordre de ville,
- Et veut toujours prendre plus haut_
- _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
- La moindre se fait demoiselle[162];
- Il faut brocards, il faut dentelle,
- Il faut perles et diamans,
- Il faut riches ameublemens,
- Et mille autres telles denrées[163];
- Mais pour les rendre ainsi parées,
- Il faudroit que tous les maris
- Fussent de vrais Jean de Paris.
- De là vient la source maligne
- Qui cause le malheur insigne
- D'être enfin prise au saut du lit
- Et surprise en flagrant délit.
- Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte!
- Sans celles que la fausse porte
- Fait sauver par quelques détroits
- Pour être prise une autre fois.
- Ninon dans un fiacre est prise
- Avec un homme à barbe grise;
- Ninon au carrosse à cinq sous[164]
- Se laisse prendre et file doux;
- Lucrèce en sortant est grippée;
- Babet en dansant est happée;
- On surprend Manon et Cataut
- Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
- Jeanneton aux sergens fait tête.
- On ne vit jamais telle fête.
- Pots, pintes, tables, escabeaux,
- Siéges, chandeliers, cruches, seaux,
- Vaisselle, sans être comptée,
- Volent d'abord sur la montée.
- Tout y fait le saut périlleux,
- Jusqu'aux bouteilles deux à deux;
- Puis Jeanneton court à la broche.
- Cependant un sergent l'accroche;
- Elle l'égratigne et le mord.
- Les voilà tous deux en discord,
- Prêts à s'arracher la prunelle;
- Mais le sergent est plus fort qu'elle:
- Il l'entraîne contre son gré,
- Lui fait sauter plus d'un degré,
- Et, sans entendre raillerie,
- La mène à la Conciergerie.
- On déniche dès le matin
- La fameuse et fière Catin:
- Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
- Elle n'est pas trop à son aise,
- La commodité lui déplaît;
- Mais on s'en sert telle qu'elle est.
- Marquise, comtesse ou baronne,
- Il faut comparoître en personne,
- Et faire entrer au Chatelet,
- À jour ordonné sans délai:
- C'est un arrêt irrévocable.
- On prend au lit, on prend à table;
- Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
- Suffit, la prise est de bon jeu.
- On a beau dire: Je suis telle,_
- _Je suis d'auprès de la Tournelle,
- Mon mari me connoit fort bien;
- Tout ce discours ne sert de rien,
- Il faut aller où l'on vous mène.
- Pourquoi courir la pretantaine,
- Lui disent les sergens railleurs,
- Et venir autre part qu'ailleurs?
- Hé bien! que votre mari vienne,
- Qu'il vous retire et vous retienne,
- S'il ne vous fait le même tour
- Que le procureur de la cour
- Fit l'autre jour à telle dame
- Qui voulut se dire sa femme;
- «Allez, je ne vous connois point,
- Et demeurons en sur ce point»,
- Lui dit-il fort bien en colère.
- À cela que pourriez-vous faire?
- Quand un homme est ainsi fâché,
- Sa femme en porte le péché.
- À propos, chez dame Thomasse,
- Deux femmes de fort bonne race
- Furent prises au trébuchet,
- Et passèrent hier le guichet,
- Et tous les jours, on en attrape
- À l'heure que l'on met la nape:
- Cela veut dire en plein midi[165].
- Ha! qu'un sergent est étourdi,
- De venir frapper à cette heure!
- Personne à table ne demeure;
- Il peut tout seul se mettre là:
- Car aussitôt chacun s'en va,
- Laisse chapon, ragoût et soupe,
- Laisse du vin dedans sa coupe,
- Et fait place à quatre sergents
- Qu'il laisse buvans et mangeans,
- Et souhaite qu'ils en étouffent,
- Tandis que les dames s'épouffent._
-
- _D'autres, avec des Savoyards,
- S'enferment bien de toutes parts,
- Puis sortent par la cheminée;
- De quoi la cohorte étonnée
- Pense que le diable a pris part
- À cet inopiné départ.
- Rien ne sort à porte rompue,
- Elles sont déjà dans la rue;
- Les Savoyards crient haut et bas:
- Sergens, vous ne nous tenez pas;
- Mais les sergens, tout pleins de rage,
- S'en prennent d'abord au ménage;
- Ils renversent et brisent tout;
- Chacun en emporte son bout,
- Mais ce bout ne vaut pas la peine
- De faire une entreprise vaine.
- Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
- Chez elle ils réussiront mieux;
- Elle est dame à se laisser prendre
- Et point difficile à se rendre;
- Tout bretteur se rend maître là,
- Si-tôt qu'il a dit: Me voilà!
- Sergent qui commande à baguette
- N'a pas moins de droit que la brette;
- Ouvrez vite, c'est temps perdu,
- Levez-vous, le lit est vendu,_
- _Lui dit-il en propres paroles.
- Prenez, dit-elle, deux pistoles
- Et me laissez vivre en repos.
- C'est parler for mal à propos.
- Ha! vous ne ferez point affaire,
- Dit le sergent fort en colère.
- Pour qui me prenez-vous ici?
- Pensez-vous échapper ainsi?
- Si je n'avois la retenue,
- Vous iriez à pied par la rue;
- Mais c'est en chaise que l'on sort
- Quand on en veut payer le port.
- Tel est le destin de nos belles
- Et d'autres qui sont avec elles:
- Nicole, Claudine, Margot
- Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
- Martine, la souffle-rôties,
- Toutes servantes addenties,
- Qui deçà, qui delà, font flus,
- Mais elles ne reviennent plus.
- Bon pied, bon-œil et bonne bête
- Fait bien lors un coup de sa tête.
- Comme on déniche des moineaux,
- Ou comme l'on cuit des perdreaux,
- Tout ainsi l'on prend Christoflette,
- Poncette, Gilette, Nisette,
- En sortant de leurs nids à rats;
- L'une échappe de l'embarras,
- On la prend, on lui dit. C'est que[166]
- Il faut venir au Fort l'Évèque,
- Et de prises pour un matin
- J'en compte cent, sans le fretin.
- Guère de gens ne sont en peine
- De s'informer où l'on les mène,
- Excepté quelques perruquiers,
- Quelques parfumeurs et poudriers,
- Quelques faiseurs de confitures,
- Ou bien de mignonnes chaussures,
- De fards, de pommades, de gands,
- De vieilles jupes, vieux rubans,
- Repassez à la friperie,
- Et faiseurs de pâtisserie.
- Hé quoi! si souvent escroqués,
- Faut-il encore qu'ils soient moqués?
- Ô personnes ensorcelées,
- De prêter ainsi leurs denrées
- Sur janvier, février et mars,
- Pour courre après de tels hasards!
- Au contraire, mille personnes
- Prudentes, sages, belles, bonnes,
- Rendront grâce aux bons magistrats
- Qui leur ont sauvé tant de pas,
- Et réduit leurs maris à vivre
- D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
- Ô combien d'argent épargné
- À tel, qui pour être lorgné
- Le faisoit, mettant tout en gage,
- Et trop tôt gueux et trop tard sage!
- Voilà ce que c'est d'écouter
- Un sexe qui vient nous tenter,
- Qui nous fait croire qu'il nous aime,
- Et puis nous perd comme lui-même!
- Ô qu'elles sont en bel état
- Pour un marquisat ou comtat!
- Ainsi fait la vanité sotte
- D'une poupée une marotte,_
- _D'une belle idole un jouet,
- Et du jeu l'on en vient au fouet[167].
- C'est là d'une façon fort belle
- Se faire passer demoiselle.
- Et pourtant une infinité
- Passent en cette qualité;
- Mais la prudente politique
- En va faire une république
- Que l'on veut envoyer à l'eau,
- S'entend pourtant dans un vaisseau.
- Alors toute personne sage
- Fera des vœux pour leur passage,
- Priera les flots, Neptune aussi,
- De les porter bien loin d'ici[168].
- Aux vents, pour moi, je fais prière
- De leur bien souffler au derrière,
- C'est du navire que je dis;
- J'excepte le vent yapis[169]:
- Car ce vent seroit tout contraire,
- Et des poètes d'ordinaire
- Il est invoqué pour les gens
- Qu'on veut revoir en peu de temps._
-
- _Alors aussi d'autre manière
- Tout débauché fera prière;
- Mais prières de débauchés
- Sont souvent autant de péchés;
- Le Ciel, qui le sait, les délaisse
- Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
- Les enfans leur crient au renard[170].
- Pourtant dans ce fameux départ
- On voit blémir un pauvre drôle
- Quand il entend lire le rôle
- Où des premières est Fanchon,
- Qui de ses deux yeux de cochon
- Lui vint percer le cœur et l'âme;
- Alors il ne peut qu'il ne blâme
- Et polices et magistrats.
- Ô! dit-il en parlant tout bas,
- Quelle injustice, quel dommage,
- De faire à Fanchon cet outrage!
- Puis, demeurant droit comme un pieu,
- Il enrage et jure morbieu,
- Et maudit en soi la police.
- De peur qu'il a de la justice;
- Mais il a beau se garder bien,
- Jamais justice ne perd rien.
- Dieu veuille qu'il s'amende
- Et que jamais on ne le pende!
- On en pend de bien plus hupés
- Qu'un sexe pipeur a pipés._
-
- _Enfin nos pies dénichées,
- De leur départ assez fachées,
- De tous côtés d'un œil hagard.
- Regardent le tiers et le quart.
- Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être,
- Ne fait semblant, de les connoître.
- L'une soupire, l'autre rit;
- L'une soupire, une autre maudit;
- Quelque autre fait la grimace
- D'un singe qui demande grâce;
- Une autre sans honte et sans front
- Se moque d'honneur et d'affront.
- La demoiselle et la marquise,
- Mais marquise de bonne prise,
- Ont le bec alors bien gelé,
- Et le caquet mal affilé.
- Elles n'ont point ici par voye,
- Bruns ni blondins qui les cotoye.
- Les sergens sont leurs quinolas[171]
- Qui sont des meneurs par le bras,
- Meneurs de fort mauvaise grâce,
- Et tous meneurs chassant de race,
- Meneurs à leur rompre le cou,
- En les menant devinez où.
- Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172]
- Vers un grand bateau qui ne bouge.
- Là, toutes entrant en complot,
- On crie: À Chaillot! à Chaillot!
- C'est aux Bons Hommes à Surène,
- C'est où ce grand bateau les mène;
- S'il fait beau temps l'on pourra bien
- Passer outre sans dire rien.
- Adieu Paris, comme il nous semble,
- Disent-elles toutes ensemble.
- Hélas! que de gens, de métier
- Sont fâchés en chaque quartier:
- Car ils perdent la chalandise
- Et de baronne et de marquise.
- À présent tout est renversé,
- Notre honneur est bien bas percé:
- Nous donnerions, étant au rôle,
- La qualité pour une obole.
- Du moins que ne nous réduit-on
- À reprendre le chaperon[173]?
- Après avoir été coquettes,
- Quel mal d'être chaperonettes,
- Même de porter le tocquet[174]
- Avecque quelque autre affiquet,
- Tout ainsi que la bourgeoisie,
- Qui de grande peur est saisie
- Qu'on ne règle au temps de jadis
- Et sa coiffure et ses habits;
- Que d'une demi-demoiselle
- On en fasse une péronnelle.
- On en seroit tout aussi bien
- Si le monde n'en disoit rien.
- Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
- On en seroit plus à son aise,
- On ne se ruineroit point
- Pour du brocart[175] et pour du point[176]:
- La chemisette[177], la houbille[178],
- Le corset, quelque autre guenille,
- Un filet à mouche, un jupon
- Pour parer seroit aussi bon.
- Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
- On nous prendra pour la réforme.
- Bon Dieu! que nous avons de soin!
- C'est bien de nous qu'on a besoin!
- Laissons faire le politique.
- Qui règle la chose publique;
- Mais qu'en le laissant faire aussi
- Elle nous chasse loin d'ici!
- Adieu bal, adieu comédie
- Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
- Au Marais, notre rendez-vous,
- Où souvent, avec cent filoux,
- Nous avons joué notre rôle
- À dépouiller un pauvre drôle,
- Étranger ou provincial,
- Où je ne m'acquitai pas mal
- Du beau soin d'escroquer la dupe
- Tantôt d'un bas, puis d'une jupe,
- D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
- D'un rubis, d'un autre bijou,
- D'un anneau, d'une garniture,
- D'un brasselet, d'une coiffure,
- D'un miroir, d'un ameublement,
- D'un cabinet, d'un diamant,
- D'une aiguière, d'un bassin même,
- Selon que plus ou moins on aime.
- Manger enfin carosse et train,
- Le mettre nud comme la main,
- Étoit mon principal office.
- J'en cachois si bien l'artifice,
- Que mon pauvre dupe croyoit
- Que je brulois comme il bruloit;
- Mais bientôt mon cœur, tout de glace.
- Le forçoit de céder la place
- A quelque autre simple niais
- Qu'on prenoit du même biais;
- Mais après toutes nos fredaines,
- Dont nous allons porter les peines,
- Voilà nos plaisirs qui sont morts,
- Et nous en sommes aux remords.
- Adieu promenades de Seine,
- Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
- Ha! que nous allons loin d'Issy,
- De Vaugirard et de Passy!
- Mais c'est où le destin nous mène.
- Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine,
- Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
- Où nous passions des jours si beaux!
- Nous allions en passer aux isles;
- Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
- Il nous faut aller au désert.
- Et comme toute chose sert,
- Nostre disgrâce nous délivre.
- De l'homme brutal, de l'homme ivre,
- De l'homme jaloux, du coquin,
- Et du voleur et du faquin,
- Dont nous souffrons la tyrannie,
- Les bassesses, la vilénie:
- Supplice le plus grand qui soit.
- Hélas! si la femme savoit
- Quelle sujétion a celle
- Qui fait le métier de donzelle,
- Elle n'en tâteroit jamais,
- Vivroit comme moi désormais,
- Qui promets, qui proteste et jure
- D'estre meilleure créature.
- Mes compagnes en font autant;
- Prenez-le pour argent comptant:
- Nous tiendrons un chemin contraire,
- Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
- Ainsi ce beau discours finit.
- Mais elles n'avoient pas tout dit;
- Il falloit encor nous apprendre
- Combien elles en ont fait pendre,
- Combien de galans ébahis
- Par elles se sont vus trahis,
- Et combien de lâches querelles
- Se sont faites pour l'amour d'elles,
- De mauvais coups, d'assassinats,
- De vols qu'elles ne disent pas,
- De marchands affrontés sans honte,
- D'emprunts dont on ne tient nul compte;
- Combien de jeunes gens enfin
- Ont fait par là mauvaise fin;
- Combien de désordre aux familles;
- Combien il s'est perdu de filles,
- Combien d'enfans ou d'avortons:
- Quand finir, si nous les comptons?
- Mais pensons à choses plus hautes,
- Faisons profit de tant de fautes;
- Car des dames de la façon
- Font une fort belle leçon
- A toute fille de boutique
- Qui de demoiselle se pique,
- Et qui hors d'un comptoir tout gras
- Fait la dame à vingt-cinq carats;
- Instruction aux artisannes,
- Aux servantes, aux paysannes,
- A toute autre grisette aussi,
- De ne jamais broncher ainsi;
- Désormais la sage bourgeoise,
- Vivant en liberté françoise,
- Ira partout le front levé,
- Et tiendra le haut du pavé
- Sans peur de se voir affrontée
- Par quelque cambrouse effrontée
- Qui fait par un méchant trotin[180],
- Porter sa jupe de satin.
- L'honneur, la vertu, le mérite,
- Qu'il faudra que chacun imite,
- Feront renaître dans nos jours
- De justes et chastes amours.
- L'impureté sera bannie
- Des plaisirs de la douce vie.
- Tout ira comme il doit aller.
- Mais il faut d'ici détaler,
- Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
- Sans vous la ville est belle et bonne,
- On y va vivre en sûreté
- Dans une honnête liberté;
- Les bons desseins qu'on a pour elle
- La font de plus belle en plus belle.
- Paris est plus qu'il ne paroît,
- Mais jamais ne fut ce qu'il est.
- Les laquais y sont sans épées[181],
- Les maris sans dames fripées,
- Les rues sans boue en ce tems[182],
- Sans embarras et sans auvents[183],
- Et bientôt les modes nouvelles
- Rendront nos casaques plus belles;
- Et ce qui sera de plus beau
- C'est la sûreté du manteau:
- Car bientôt, grace à la police,
- Paris sera purgé de vice,
- Et des vicieuses aussi,
- Qui n'aiment guère tout ceci;
- Mais plaise ou non, ris ou grimace,
- Il faut que justice se fasse,
- Et de la façon qu'on s'y prend
- On fait tout ce qu'on entreprend.
- Il faut que Paris se nettoye
- De boue et de filles de joie.
- Que de voleurs sont étourdis
- De voir faire ce que je dis,
- Et doutent pendant leur asyle
- S'ils doivent demeurer en ville.
- Je ne sais que leur conseiller,
- Sinon de ne plus travailler
- D'un métier bientôt sans pratique
- Quand on n'en tiendra plus boutique.
- Hélas! que de gens affligés
- De se voir ainsi délogés!
- Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
- Sans ces personnes nécessaires,
- Le trafic ne vaudra plus rien,
- Puisqu'il va manquer de soutien:
- A moins que d'aller dans les Indes
- Racheter cent pauvres Dorindes,
- Cent Sylvies et cent Philis,
- Les vols seront mal établis.
- Que fera le laquais en peine
- De la prise d'un point de Gène,
- Et de la bague et des pendans,
- Des nœuds, de la montre et des gans?
- Il n'aura plus devant sa porte
- Personne à présent qui les porte.
- L'économe d'une maison
- N'aura plus de dame Alison
- Chez qui porter toutes les brippes
- Et quelquefois de bonnes nippes
- Que l'on fait perdre tout exprès
- Et qu'on cherche long-temps après.
- Les pauvres filoux sans ressource
- Auront-ils où vuider la bourse
- Qui sera surprise avec art?
- Pour qui tant se mettre au hasard?
- C'étoit pour l'entretien de Lise
- Que tout étoit de bonne prise;
- Sa juppe et tant de linge fin
- N'étoient venus que de larcin;
- Mais présentement que l'on grippe
- Et Lise et toute autre guenippe,
- Il ne sera plus de besoin
- De prendre d'elle tant de soin:
- Le public la prend en sa charge,
- Et pour l'avenir en décharge
- Tous ces gens qui font aujourd'hui
- La charité du bien d'autrui.
- Cela fait tort à leur largesse,
- Leur ôte leur bureau d'adresse[184],
- Met un voleur sur le pavé
- Fort en danger d'être trouvé
- Saisi du vol qu'il vient de faire.
- Il n'est pour lui plus de repaire
- Contre le chevalier du guet
- Qui prend le porteur du paquet.
- Je l'avoue, et ces receleuses
- Lui servoient encor de fileuses
- A filer sa corde plus doux.
- Que de malheur pour les filoux!
- Quel danger leur pend sur la tête!
- Que ne présentent-ils requête[185]?
- Sans doute ils seroient bien reçus
- A faire plainte là-dessus._
-
- _Deffita, leur juge fort tendre,
- Ne condamne point sans entendre;
- Il leur donnera par bonté
- Quelque autre lieu de sûreté.
- Mais soit de respect, soit de crainte,
- Nul n'ose faire cette plainte,
- Et nul pour eux ne veut prier;
- Ainsi donc adieu le métier.
- Toutes les sociétés cessent
- Quand les associés les laissent,
- Et tel cas arrive ici, car
- Cloris part pour Madagascar,
- Et son chevalier de l'Etoile
- Ne sait à quel vent faire voile.
- Quels désordres, quels accidents,
- Qui font, bon gré mal gré ses dens,
- Obéir à la politique
- Qui règle la chose publique!
- Le siècle pour n'être pas d'or
- Ne laisse pas de plaire encor,
- Et plaira toujours davantage
- Par une police si sage.
- Deffita s'y prend comme il faut.
- Bourgeois, voilà ce que vous vaut
- Un magistrat de cette sorte,
- Et qui n'y va pas de main morte.
- Mais revenons à nos moutons;
- Faisons le triage et comptons
- Combien sont nos brebis galeuses;
- Les listes sont assez nombreuses
- Pour les envoyer en troupeau
- Paître dans le monde nouveau.
- Muse, laisse aller cette troupe;
- Il est temps de manger la soupe.
- Il est une heure et plus d'un quart,
- C'est trop rimer pour leur départ;
- Depuis le matin je travaille
- Pour un adieu de rien qui vaille[186]._
-
-[Note 161: La Fontaine a dit:
-
- Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
- Tout prince a des ambassadeurs;
- Tout marquis veut avoir des pages.
-
---Molière a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.]
-
-[Note 162: C'est-à-dire noble. Les filles nobles étoient seules appelées
-«mademoiselle».]
-
-[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes à ce sujet ont
-toujours alimenté la littérature de feuilles volantes. Voy., dans cette
-collection, le _Recueil de poésies françaises du XVe et du XVIe siècle_,
-publié par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et
-les _Variétés historiques et littéraires_, publ. par M. Éd. Fournier.]
-
-[Note 164: Les carrosses à cinq sous étoient des espèces d'omnibus.
-Loret parle de leur établissement. M. de Montmerqué en a écrit
-l'histoire.]
-
-[Note 165: Pendant tout le 17e siècle l'usage se maintint de dîner à
-midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:
-
- J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
-]
-
-[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs
-autres.]
-
-[Note 167: Le fouet étoit alors un châtiment fort commun. Guy-Patin
-(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui «avoit
-eu le fouet au cul d'une charrette», parcequ'elle faisoit passer, pour
-15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une
-aventure du même genre:
-
- Tout à l'heure on me vient de dire
- Chose qui m'a quazi fait rire,
- C'est qu'à midi precizement,
- Par un arrêt du Parlement,
- On a fouetté par les rues
- Une vendeuse de morues,
- Sur le dos, et non pas pas partout,
- Et puis la fleur de lis au bout.
- Cette muette de la halle...
- Brocardoit d'étrange façon
- Ceux qui marchandoient son poisson...
- Quoique d'une façon cruelle
- Son sang coulât de tous côtez,
- Chascun crioit: fouetez! Fouetez!
-
- (_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.)
-]
-
-[Note 168: On les envoyoit souvent en Amérique, au Canada de
-préférence.]
-
-[Note 169: L'Iapyx étoit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux
-navigateurs qui alloient d'Italie en Grèce. Virgile a dit: ..._Undis et
-Iapyge ferri._]
-
-[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmenés par la police.
-Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que
-l'on crioit _houhou_ sur les prostituées. Le cri: Au renard! s'explique
-par le proverbe: Renard est pris, lâchez les poules.]
-
-[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ étoit le valet de cœur. Un
-valet de chambre ou autre homme gagé pour être meneur de dames, dit
-Furetière, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _écuyer_
-chez les grands.]
-
-[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nommé parcequ'il étoit de bois peint en
-rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit
-fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et
-enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent
-détruit et reconstruit depuis.]
-
-[Note 173: Le chaperon étoit la coiffure propre des bourgeoises. Voy.
-les _Anciennes poésies françaises_, publ. par M. de Montaiglon,
-_passim_, et t. 5, p. 12.]
-
-[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.]
-
-[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetière le donne sous la
-forme _brocat_, d'où _brocatelle_.]
-
-[Note 176: Cf. _Variétés histor. et littér._, publiées dans cette
-collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La révolte des passemens._]
-
-[Note 177: Partie du vêtement qui couvroit les bras et tout le buste
-jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des
-chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes
-portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.]
-
-[Note 178: Nicot, Furetière ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le
-trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En
-Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant,
-qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes le portent pour travailler
-aux champs.]
-
-[Note 179: Cf. _Variétés historiques et littéraires_, t. 3, p. 77. La
-Samaritaine étoit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch,
-qui passoit pour avoir été formée par l'amas des immondices de la ville,
-n'avoit pas meilleure réputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les
-_Tracas de Paris_, par G. Colletet.]
-
-[Note 180: Le _trotin_ étoit au laquais ce que le _galopin_ étoit au
-marmiton, de plusieurs degrés un inférieur.]
-
-[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu
-de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été ici tué misérablement par les
-pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux carrosses de ces deux maîtres
-s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le
-cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut sortir du carrosse pour
-l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces coquins, qui le tuèrent
-brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donné une
-déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir de tels abus,
-savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à feu, sur peine
-de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur diverse, et non
-de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration a été envoyée au
-Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été fait. Elle a été
-publiée par tous les carrefours et affichée par toute la ville; mais je
-ne sais pas combien de temps elle sera observée.» (Lettre de Guy Patin,
-16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il
-raconte le même fait et ajoute:
-
- Chacun bénit le réglement
- Tant du Roi que du Parlement;
- Mais si plus de trois mois il dure,
- Ce sera grand coup d'aventure.
-]
-
-[Note 182: «Dès l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et
-Magny, l'on commença à nettoyer les rues de Paris.»]
-
-[Note 183: La même année 1666 fut portée une ordonnance pour supprimer
-les auvents, qui, avançant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans
-des boutiques, et empêchoient, la nuit, la clarté des lanternes. Cf.
-_Variétés histor. et litter._, t. 6, p. 249.]
-
-[Note 184: Le bureau d'adresse étoit à la fois un lieu de conférences
-académiques, un bureau de placement pour les domestiques et
-d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prêt sur dépôt,
-sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de l'établissement fondé
-par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.]
-
-[Note 185: On lit, en tête du 4e volume des _Variétés histor. et
-littér._, publiées dans cette collection, un «Placet des amants au Roi
-contre les voleurs de nuit et les filoux», et, à la suite, une «Reponse
-des filoux au Placet des amants au Roy», jeu d'esprit de mademoiselle de
-Scudéry, daté de 1664.]
-
-[Note 186: Nous n'avons pas trouvé d'exemplaire imprimé à part de cette
-pièce; mais nous avons vu une pièce du même genre, imprimée à Paris le
-17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission
-«d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des
-epistres en vers composées par tel autheur capable qu'il voudra choisir,
-sur toutes sortes de sujets nouveaux et matières divertissantes, tant en
-feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_.»
-Celle-ci, imprimée in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre:
-_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages
-pleines, dont la dernière est signée C. L. P. La page 7 est occupée par
-un sonnet intitulé: «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart
-pour l'Amerique», et signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur:
-«Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce
-petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise
-et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur
-embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs
-et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et
-complimens à leurs entrées, les feux de joye, bals et comedies, et
-autres passe-temps pour les divertir.»
-
-Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous
-publions:
-
- Leur affliction est publique
- Comme leur chaude amour la fut,
- Et toutes, lisant le statut,
- Pestent contre la politique.
- Les demoiselles du Marais,
- Les courtisanes du Palais,
- Les infantes du Roy de cuivre,
- Celles de la butte Saint-Roch,
- Dans ce grand chemin se font suivre
- Des pauvres coquettes sans coq.
-
- Catin, Suzon, Marotte, Lise,
- Dans l'oisiveté de leurs traits,
- Pleurent maint page, maint laquais,
- Dont ils perdent la chalandise...
-
- Le commun escueil d'amitié
- Les change de filles de joye
- En pauvres filles de pitié.
-
- La bourgeoise avec la marchante,
- La demoiselle au cul crotté,
- Suivent cette fatalité,
- Croissent cette nombreuse bande.
- La noblesse s'y trouve aussi,
- Les nymphes à l'amour chancy,
- Enfin toutes les bonnes dames
- Qui se gouvernent un peu mal,
- Ayant brûlé des mêmes flammes,
- Ont toutes un destin égal...
-
-Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit:
-
- Vous, braves traisneurs d'espées,
- Desolés batteurs de pavé,
- Bretteurs qui d'un pauvre observé
- Fistes tant de franches lippées,
- Combien de savoureux morceaux
- Qui vous passoient par les museaux
- Vous sont flambez par cette chance!
- Et si vous estiez nostre appuy,
- Vous voyez, dans la décadence,
- Que nous estions le vostre aussy...
-
- À tant se tut la grande Jeanne,
- S'en allant droit à Scipion,
- D'une grande devotion,
- Avecque sa troupe profane.
- Moy qui voyois leur entretien,
- Et qui remarquois leur maintien,
- J'en fis confidence à la Muse:
- La Muse, avec sincérité,
- Sans s'amuser à faire excuse,
- Le laisse à la postérité.
-
- (Bibl maz., Recueil intitulé: _Poésies diverses_,
- coté a B 18.--T. 1, in-4.)
-]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-REQUÊTE
-DES
-FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES
-À MADAME DE LA VALLIÈRE.
-
-
- _Vénus de notre siècle, adorable déesse,
- Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse,
- Et savez surmonter le plus puissant des rois,
- Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;
- Nous vous avons connu la plus grande du monde;
- C'est à présent en vous que notre espoir se fonde.
- Prenez les intérêts des filles de Cypris,
- Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris.
- Nous vous reconnoissons pour notre impératrice.
- Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice.
- À notre commun bien votre intérêt est joint;
- L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
- Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires
- Pour nous laisser en butte à des coups téméraires;
- Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
- Attireront encor la vengeance des Dieux.
- Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes,
- Ils se verroient brûler par d'effroyables flames;
- Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
- Les hommes les plus saints et les plus innocens,
- Se verroient tous les jours exposés à leur rage;
- Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
- Et leur emportement et leur brutalité
- Auroit toujours querelle avec l'honnêteté.
- Le substitut des Dieux, en sait la conséquence;
- Dessus lui nous avons une entière licence,
- Son empire est ouvert à des gens comme nous;
- Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
- La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
- De peur de renverser l'ordre de la nature;
- Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
- Le mal que nous faisons se convertit en bien.
- Vouloir être plus saint que la sainteté même,
- C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême,
- Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
- Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal.
- Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
- D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse;
- Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser
- Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
- Car nous entretenons par nos soins salutaires
- La moitié de sa garde et de ses mousquetaires,
- Et sans nous ces galans emplumés et poudrés,
- Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés,
- Que n'ont jamais été des hommes de théâtre,
- Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre
- Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain,_
- _Si par quelque malheur nous resserrions la main.
- Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
- À ces commodités de la nature humaine;
- Qu'on finisse des soins pris si mal à propos;
- Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
- Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
- Chaque jour en produit une nouvelle espèce,
- Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
- On verroit à louer quantité de maris.
- Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre;
- Une femme de bien est faite comme une autre;
- L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
- Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas.
- Grande Reine, songez à votre chaste empire:
- Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire;
- Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais
- Votre peuple galant ne finira jamais._
-
-[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA PRINCESSE
-OU
-LES AMOURS DE MADAME.
-
-
-La prison de Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la
-comtesse de Soissons[188] ne laissent pas à douter que l'amour,
-l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'étranges effets
-entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On en parloit
-diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant
-les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des histoires, des
-intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui n'étoient que
-des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés; cependant assez de
-gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vérité de
-tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils forgeoient des
-particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge,
-ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse qu'on ne
-pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais quelle
-apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues de
-tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels
-mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés
-n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
-commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
-lumières imparfaites.
-
-[Note 188: Nous avons parlé plus haut de cet exil collectif dont furent
-punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de
-mademoiselle de La Vallière.]
-
-Manicamp[189], affligé au dernier point de l'absence du comte de Guiche,
-son ami, tâcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus
-forte qu'il pût pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire à
-une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit à ses
-sûretés, elle le mit à plusieurs épreuves. La première fut à la vérité
-cruelle, et il falloit être Manicamp et amoureux pour ne s'en pas
-rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la
-passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous
-estime, et je vous aurois déjà dit que je vous aime si je pouvois être
-assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment voulez-vous que je le
-croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre
-confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si étroit avec le
-comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout
-celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis
-curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais
-j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je
-vous en aurois tenu compte.»
-
-[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une
-sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa tragédie d'_Arricidie_. Il étoit
-de la familie de Longueval. En 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit
-Carmélite.]
-
-Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de
-Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une
-fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus,
-parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des
-lettres[190] qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus
-sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame qu'il étoit
-prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter, il rêva
-quelques momens et commença de parler ainsi:
-
-[Note 190:
-
- L'Intimé. J'en ai sur moi copie.
-
- --Chicaneau. Ah! le trait est touchant!
-
- (_Les Plaideurs._)
-]
-
-«Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y
-faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame
-étant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde
-qui la voyoit ne songeoit qu'à lui proposer des plaisirs conformes à une
-personne de son rang et de son mérite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux
-comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques de
-bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
-comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus
-galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant
-bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous
-les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans
-une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant
-d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se
-préparèrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.
-
-[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du
-Roi, ni de la Reine Mère. La Reine Mère, au moment où il se fit, «y
-avoit moins de répugnance» qu'avant la mort du Cardinal, «qui, de son
-vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût avantageuse à Monsieur.» Quant
-au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller
-épouser les os des Saints-Innocents» (Madem. de Montp., _Mémoires_, t.
-5, p. 188), et madame de Motteville (_Mémoires_, édit. 1723, t. 5, p.
-176) ajoute: «Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette
-alliance. Il dit lui-même qu'il sentoit naturellement pour les Anglois
-l'antipathie que l'on dit avoir été toujours entre les deux nations.»]
-
-[Note 192: Son rang étoit égal à celui de Monsieur, puisqu'elle étoit
-fille de roi; elle étoit, de plus, sa cousine germaine. Son mérite a été
-célébré par Bossuet; mais, à côté de ces louanges d'apparat, il est bon
-de voir comment la jugeoient ses contemporains:
-
-Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, Madame avoit peu à lui
-reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit madame de
-Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler,
-«elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa belle taille,
-quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut qu'après
-l'avoir épousée.
-
-«Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle
-avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que
-tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (_Mém. de
-Montp._)--«Madame avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la
-cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit
-pas. Elle s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la
-bienséance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et
-emportement.» (_Mém. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril
-1661.]
-
-«Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même
-augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à
-ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne
-fut pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il
-ne vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte),
-le regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air
-languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute
-aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose
-qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
-sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne
-élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea
-les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.
-
-«Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et
-chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il
-n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand
-il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par
-aventure il m'annonçoit qu'il étoit amoureux.
-
-«À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
-m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
-fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah!
-cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs
-d'impatience de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne
-sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,
-ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.»
-
-«Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre
-lui-même, et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en
-cette sorte: «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime,
-vous pouvez bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière
-dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous
-surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le
-commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en
-détourner; mais elles auroient été inutiles autant que toutes celles que
-m'a dit ma raison, qui m'y a représenté des dangers effroyables pour ma
-fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte à mes
-desseins. A n'en mentir pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu
-que je devois m'en défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je
-me suis vu sans résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque
-aussitôt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si
-terribles qu'il a mis vingt fois le désespoir dans mon âme; il
-témoignoit tant d'empressement auprès de Madame que tout le monde
-croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit persuadée elle-même; cela a
-duré deux ou trois mois; et assurément ils ont été pour moi deux ou
-trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de
-galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai
-avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins
-maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes la
-raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
-si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
-m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de
-mon rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable
-état ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne
-m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit
-toujours de venir chez Madame; et, soit que son procédé eût été
-jusqu'alors une politique ou qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout
-d'un coup les yeux de sa belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de
-La Vallière. La manière d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de
-jours firent remarquer sa passion à tout le monde: il garda toutes les
-mesures de l'honnêteté, mais il ne s'embarrassa plus des égards qu'on
-croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que
-le cœur étoit pour elle, fut bien étonnée de le voir aller à sa fille
-d'honneur; de l'étonnement elle passa au ressentiment et au dépit de
-voir échapper une si belle conquête; et l'un et l'autre furent si grands
-qu'elle ne put s'empêcher de nous en témoigner quelque chose, à
-mademoiselle de Montalais et à moi.
-
-«Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne
-sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir
-longtemps de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher
-si indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand
-abaissement.» En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté.
-«Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un
-cœur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte
-d'inégalité que vous condamnez n'est comptée pour rien entre les amants.
-Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de
-lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses
-prédécesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il
-veut faire des maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,
-qu'ayant commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande
-chute; cela me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la
-couronne à part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus
-de mérite que lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement
-devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme
-d'un galant homme, et que j'ai une entière confiance à Montalais. Mais
-je vous avoue que je voudrois que le Roi prît un autre
-attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit Montalais; il a
-toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point La Vallière
-qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il
-ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je
-n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de
-Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois aujourd'hui à deux
-conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement, dit Madame, ce
-qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et
-c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
-divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.»
-
-«Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison,
-dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point
-les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura
-pas que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer
-de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en
-s'adressant à moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque
-la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je
-demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi
-changé? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et
-Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze
-jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus
-dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si
-dangereux, si Monsieur ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se
-mirent à jouer au reversis. Voilà l'unique fois que sa personne m'a
-réjoui, car je l'aurois souhaité bien loin en tout autre temps. Le
-lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, où le Roi se trouva. En
-sortant je donnai la main à Montalais, qui me dit assez bas: «On m'a
-donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas quitte, et qu'il faut
-que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je
-n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien instruite, et si
-vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut que je la
-déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant que se
-perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si
-fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le temps
-que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la
-portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de
-ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
-soulagement à l'entretenir.
-
-»A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir
-fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes,
-Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai
-chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la
-comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce que je
-pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens
-de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut
-qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de lui
-rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et qu'elle
-me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me dit
-mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour
-ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
-bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
-encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.
-
-[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis étoient trois frères
-que M. de La Chataigneraie, grand père de M. de La Rochefoucauld, quand
-il étoit capitaine des gardes de Marie de Médicis, avoit fait entrer
-dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient parents. Depuis, Biscaras
-fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un démêlé qu'il
-eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il étoit encore M. de
-Marsillac, amena pour lui une série de mésaventures; d'abord ils furent
-mis l'un et l'autre à la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et
-Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur
-différend fut porté devant le tribunal d'honneur des maréchaux, on
-continua à mettre entre eux une grande différence; on fit même des
-recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce
-fait explique et autorise sa présence ici auprès du roi.]
-
-»Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté
-Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus
-pas fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche,
-parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai,
-répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément.
-J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que
-j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux
-sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque
-chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma
-curiosité; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien
-à la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je,
-pour me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous
-plaît, que vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que
-j'aime une dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que
-vous ne preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire
-que j'aie osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui
-auroit pu lui résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et
-dégagée; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un
-incarnat inimitables; les traits de son visage ont une délicatesse et
-une régularité sans égale; sa bouche est petite et relevée, ses lèvres
-vermeilles, ses dents bien rangées et de la couleur de perles; la beauté
-de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans
-tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde;
-sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes
-les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est
-digne de mille empires; ses sentimens sont grands et élevés, et
-l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle
-paraît plutôt un ange qu'une créature mortelle[194]. Ne croyez pas,
-Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de
-figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes
-de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un
-objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre
-chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'étois plus libre, et
-que l'embrasement étoit trop grand pour le penser éteindre; il ne me
-resta de raison que pour cacher le feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que
-lorsque je me trouvois auprès de cette dame je ne fusse hors de moi, et
-que, si elle a pris garde à ma contenance et à mes petits soins, elle
-n'ait pu aisément remarquer le désordre où me mettoit sa présence. La
-crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si
-mélancolique que j'en perdis l'appétit et le repos, et que je tombai
-dans cette langueur qui m'a défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de
-tant d'inquiétudes que je n'avois plus guère à durer en cet état,
-lorsqu'il a plu à la fortune de me guérir d'un de mes maux. Ce rival,
-auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a
-délivré des persécutions que je souffrois de la première galanterie.
-Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré plus doucement et j'ai
-repris de nouvelles forces pour me préparer à de nouveaux tourmens.»
-
-[Note 194: Comparez à ce portrait celui que trace de madame Henriette
-madame de Motteville: «Elle avoit le teint fort délicat et fort blanc;
-il étoit mêlé d'un incarnat naturel comparable à la rose et au jasmin.
-Ses yeux étoient petits, mais doux et brillants. Son nez n'étoit pas
-laid; sa bouche étoit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur
-et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et
-sa maigreur sembloit menacer sa beauté d'une prompte fin.» (_Mém. de
-Mottev._, édit. 1723, 5, p. 177.)]
-
-«Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me
-dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois
-rien à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne
-connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi!
-Madame, voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas
-encore dit à la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie
-fait ma déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que
-vous le saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente
-de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce
-soit, de l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que
-quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195].
-Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais
-il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins,
-pour faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On
-prétend que ceux qui ont tant de considération n'aiment que
-médiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez,
-vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre
-soit sans mérite; mais il faut donner de certaines bornes à toutes
-choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin
-de moi à ce que j'aime, vous direz bien que je suis téméraire.»
-
-[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expérimenté que
-vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris
-de plus courts chemins...]
-
-«Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui
-dit à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le
-précédoient entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par
-la chambre durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti
-d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil
-que le sien. Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car
-le Roi sortit, après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le
-lendemain dîner à Versailles, et moi je me coulai dans la presse.
-
-«Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on
-renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul
-excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois
-eu avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à
-l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet:
-
- Le Comte de Guiche à Madame.
-
- _C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis
- hier de vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si
- vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous
- en prendre à votre curiosité, et vous souvenir que je n'ai
- pas dû désobéir à la plus belle personne du monde. La
- crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me
- déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi
- que le déplaisir de vous taire que je vous adore.
- Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne
- pense point à tous les malheurs dont vous me pouvez
- accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
- joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la
- grandeur de votre mérite et par celle de ma témérité._
-
-«Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes
-intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le
-lendemain, étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit
-médiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que
-Saint-Hilaire chantoit; j'étois derrière la chaise de Madame, et, comme
-elle se tourna de mon côté: «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être
-entendu que d'elle, je parlai hier à la dame: mon intention étoit de
-vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prévu que je ne le pouvois
-facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un
-billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le
-recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si
-vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai
-assez dit pour vous rassurer.»
-
-«Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva
-pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains
-pour lui aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en
-prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois
-pris ma résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que
-je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte
-de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se
-rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai
-que haut et devant tout le monde.
-
-«Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un
-pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de
-nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent
-bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure
-que je pourrois savoir le succès de mon billet.
-
-«Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
-Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation
-chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me
-fit résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais
-porté, et aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par
-ma destinée. Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y
-trouvâmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle
-Monsieur faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour.
-Madame y arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre
-beauté, qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver
-sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque
-chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état,
-elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si
-obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes
-joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps
-je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans
-l'approcher. J'aurois toujours fait la même chose pendant la collation,
-si Montalais ne se fût approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux
-dans le fond de mon cœur, et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à
-ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver
-chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse,
-elle ne me voulut rien dire davantage, ni même m'écouter.
-
-«Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
-avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit
-passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes
-quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce
-qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit
-en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une
-profonde révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me
-commanda de prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même
-temps, Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi:
-
-«Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
-grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez.
-J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a
-arraché de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie
-de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit
-déjà fait éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que
-la fureur lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de
-sortir du danger où vous êtes.
-
---Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce
-mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable
-princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute.
-Mais si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez
-préparé à toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je
-ne suis pas tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop
-fort dans mon cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me
-tendant la main obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui
-voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant,
-de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu
-que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous étonner.
-Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans être infidèle aux
-sentimens de mon cœur les plus tendres. J'ai remarqué tout ce que votre
-passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en
-userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne
-vous livrerai jamais à personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre
-Altesse ait tant de bonté, et que la disproportion qui est entre nous de
-toute manière vous laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure,
-Madame, que je connois que j'ai de grands reproches à faire à la nature
-et à la fortune, de ce qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une
-personne de votre mérite et de votre rang. Mais, Madame, si un zèle
-ardent et fidèle, si une soumission sans réserve vous peut satisfaire,
-vous pouvez compter là-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous
-plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez
-persuadé que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je
-n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais
-pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé bien, repartit-elle,
-si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous
-permet de croire qu'on vous aime.»
-
-«Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me
-laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des
-mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand
-transport que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet
-état, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force
-de me lever. Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint
-avertir Madame qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où
-Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me
-sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une
-conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot,
-et, s'étant levée de sa place: «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le
-remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade.» A ces
-mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant prié
-Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'écrivis ce billet:
-
- _J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et
- je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune.
- Ma foiblesse étant un effet du respect et de l'étonnement,
- pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodérées agitent
- trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois pour
- un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous
- m'avez dit, vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour
- ma reconnoissance._
-
-«Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement.
-Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu.
-Je vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin
-de cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus
-toujours mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna
-rendez-vous au même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus
-de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y
-serois moins interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut
-sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais
-m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame
-entra peu après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien,
-comte, me dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui
-repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée;
-si Votre Altesse m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu
-bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir
-mourir à mes pieds, tant vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas,
-lui dis-je, destiné à une fin si glorieuse; mais je sais bien que les
-plus grands princes envieroient ma condition présente et que je l'aime
-mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme
-je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces
-pensées-là ne vous rejettent pas en l'état de l'autre jour, car enfin
-vous me mîtes dans une peine extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné
-que trop de temps pour me préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le
-bonheur de vous revoir plus tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le
-pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les précautions que je
-suis obligée de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous
-nous en sauriez bon gré à toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon,
-avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus
-d'intérêt que vous ne pensez, car je suis assurément de vos meilleures
-amies.
-
-«À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce
-que je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus
-le plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de
-quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
-semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa
-douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si
-puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille
-caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de
-moi. À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être
-plus contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des
-mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec
-de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois
-fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties
-entre peu de personnes pour se divertir, et que là nous aurions le temps
-plus commode qu'au Palais Royal pour ménager nos entretiens
-particuliers, et sans le ministère de personne que de Montalais, en qui
-elle se confioit absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui
-étoit demeurée dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit
-escalier, où je la remerciai de tous ses soins.
-
-«Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où
-je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au
-Palais Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable
-et sur le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union
-inséparable. De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que
-nous travaillons de concert à faire en sorte que le Roi quitte La
-Vallière et qu'il s'attache à quelque personne dont nous puissions
-gouverner l'esprit, car celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela
-nous avons trouvé à propos de donner de la jalousie à la Reine par une
-lettre que nous fîmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en
-espagnol. J'ai déguisé mon caractère; et étant dans la chambre de la
-Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai glissé cette lettre dans son
-lit[196]. Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à
-sa maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en
-françois:
-
- A la Reine.
-
- _Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de
- personne que de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière
- est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un
- avis que vos serviteurs fidèles donnent à Votre Majesté._
-
-«On y ajouta:
-
- _C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les
- bras d'une autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont
- la durée ne vous peut être glorieuse._
-
-[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.]
-
-«Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à
-de Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de
-découvrir, sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas
-peur, car de Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous
-dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du
-Roi des soupçons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable
-de cela, mais bien plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit
-malfaisante, et madame de Navailles, à cause de sa vertu
-imprudente[197]. Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait
-toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur
-part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est
-tantôt chez Madame, tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre
-a tout gâté et n'a fait que l'attacher plus fortement à La Vallière.
-Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son côté est amoureux de la
-comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence
-là-dessus; mais à nos façons d'agir, nous ne connoissons que trop nos
-affaires. Cependant je fais ma cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai
-même tâché de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui
-témoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqué qu'il aime à être
-seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur.
-Je lui ai offert de négocier auprès de madame d'Olonne pour lui, et il
-l'a trouvée belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque
-résolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se résoudre à
-rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler franchement, je ne
-crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point rebuté, je lui en
-ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne un amusement.
-Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre chose l'arrête,
-me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas
-heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en
-bonne fortune.
-
-[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux détails que nous avons déjà
-donnés sur l'éloignement de madame de Navailles, ajoutons que la
-comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher à l'écarter.
-Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et madame de Soissons
-surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, très mal
-définies, avoient été réglées par le Roi lui-même, au grand
-mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa
-Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter à
-la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la décision
-prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être mécontente. Poussé
-par elle, son mari provoqua même M. de Navailles.--Sur toutes ces
-intrigues, Voy. _Mém. de Mottev., anno 1661_.]
-
---J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en
-tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes que ce sera un
-miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable:
-vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de deux emportements
-où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque sage conduite que
-vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point.
-Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit pas assez de
-votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un prince de
-qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme
-un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à tous les desseins
-que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous étiez amant,
-reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous
-dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que les
-objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a fait
-souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir dans
-cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait
-comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos
-amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces
-que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de
-plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
-nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
-saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et
-l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
-vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne
-serez plus si sévère à vos amis; adieu.»
-
-[Note 198: On peut avoir oublié que, pendant tout le long récit qui
-précède, Manicamp a laissé la parole au comte de Guiche; il parle
-maintenant en son nom.]
-
-«À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez
-grande sur tout ce qu'il venoit de me dire.
-
-«Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre
-inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à
-ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de
-parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se
-retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
-enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la
-cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on
-disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de
-prendre garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la
-vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de
-toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles
-visions dans la tête sur des fondements imaginaires, que jusques à
-l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il
-négligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux,
-que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour
-s'éclaircir. La cour est toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour
-acquérir la confiance de leur maître, lui troublent son repos par des
-rapports, et qui, pour lui persuader leur fidélité, lui diroient les
-choses les plus affligeantes. Telle fut la destinée de Monsieur, qui
-trouva des gens qui tournèrent ses soupçons en certitude, et qui
-traversèrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en
-telle matière), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et
-toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les premières atteintes de
-ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence
-du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il avoit pu apprendre de
-ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il chassât d'auprès de
-Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces.
-Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui exprimoit sa
-jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient
-plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité du
-comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit
-des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
-respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
-impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il
-falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
-qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes
-qui pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de
-l'ombrage facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement
-l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui,
-tout éclairée qu'elle étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites
-façons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans
-l'extérieur, et qu'en étant avertie à propos, elle n'y tomberoit plus
-assurément. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pût adoucir le
-ressentiment de son frère, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si
-délicat.
-
-«Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce
-qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez
-Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles
-qu'elle aimoit.
-
-«Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il
-le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal,
-votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage;
-si je n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au
-ressentiment de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le
-en Pologne faire la guerre jusqu'à nouvel ordre[199]; et afin que la
-cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
-congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère[200]. Le maréchal
-remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser son fils,
-et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit encore au
-lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons, quand son
-père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se doutant
-bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.
-
-[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit épousé Marie de Gonzague,
-sœur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse
-françoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre
-les Moscovites que contre sa propre armée, qui s'étoit tournée contre
-lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'énergie de sa vaillante
-femme, ressaisit son autorité. Après la mort de sa femme, il abdiqua et
-se retira en France, où il mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On
-voit son tombeau dans l'église de ce nom.]
-
-[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de
-Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage du Rhin en 1672.]
-
-«--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
-vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
-prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des
-autres. Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli
-cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour
-admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connoît votre mérite et
-qu'il veut vous récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à
-aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour
-volontaire dans son armée. Un homme de cervelle comme vous n'est pas
-tout à fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manière
-pour établir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de
-galanteries vous feront grand seigneur.» Il lui dit cent autres choses,
-sans que le comte eût la force de l'interrompre, tant il étoit étourdi
-d'un voyage qu'il croyoit inévitable; et après que son père, d'un air un
-peu plus sérieux, lui eut fait entendre la volonté du Roi, il le laissa
-en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher à
-lui-même, et qui s'imaginoit déjà par avance tout ce qu'il alloit
-souffrir.
-
-«La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
-malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans
-remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla
-chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir
-bientôt, il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer
-ses réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en
-toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, où il parut plus résolu. Il
-me conta ce qu'il venoit d'établir avec Vardes, n'ayant pas jugé à
-propos de me charger de cela, parceque j'étois trop connu pour être son
-ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame.
-
-[Note 201: Le récit de madame de Motteville diffère de celui-ci; nous
-croyons plus volontiers des mémoires signés qu'un pamphlet anonyme.
-Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré sa disgrâce, avoit pu
-emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que
-celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été l'ami du comte de Guiche,
-et, par la comtesse de Soissons, il étoit entré dans la confidence de
-Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exilé, et même depuis son
-retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprès de cette jeune
-princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attachée à lui par la
-crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer
-ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je
-sçais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce
-conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander à
-celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la
-perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour
-l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse, outrée de sa
-trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi à la
-comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui pour
-lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de Guiche et
-Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit naître la
-jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (_Mém. de Mottev._,
-année 1665.)]
-
-«Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné,
-lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier,
-répondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je
-n'ai trouvé que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y
-a quinze jours d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut
-souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai
-avec un peu trop de chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit
-le maître pouvoit assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles
-avec une certaine joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des
-gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car
-nous étions tous assez échauffés de vin. Il me souvient pourtant que
-vous me marchâtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus
-dangereuse. Nous avions remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne
-manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bénite qui
-est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir
-après s'en être mis au visage. Cela nous servit à lui faire une malice
-pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une
-partie de promenade le jour auparavant. Nous prîmes notre temps un matin
-qu'il étoit à Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce même matin je
-me trouvai à la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, après que
-tout le monde se fut retiré, étant demeuré seul avec Madame et
-Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose à nous dire[202],
-elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille
-pleine d'encre et un paquet de noir à noircir et le jetai dans le
-bénitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la
-messe, après que tout le monde se fut retiré, il ne manqua pas, en
-prenant de l'eau bénite, de se noircir toute la main et le front. Cela
-passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit soupçonner qui avoit fait
-cette malice. Son visage ressembloit quasi à un ramoneur de cheminée.
-Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la
-première n'a pu être observée, et que la seconde n'est sue que de Madame
-et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprête à suivre les
-ordres du Roi avec constance, et je suis bien obligé à sa bonté de
-donner lui-même une honnête couleur à mon exil, de le faire passer pour
-une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisiveté. C'est où les
-gens de courage sont réduits en France depuis qu'il a plu à Sa Majesté
-de donner la paix à son royaume, et que moi-même je l'ai prié de
-m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses volontés ne
-me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver. L'amitié
-qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien fondé à
-me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux état, et
-la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage propice
-que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver du
-jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
-maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira
-de tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
-serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis
-malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a
-condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203].»
-
-[Note 202: Dans les éditions imprimées, après ce mot on trouve: «Nous
-exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit est inachevé; nous
-avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a été
-communiqué.]
-
-[Note 203: Depuis cet alinéa, rien n'indique plus que le récit soit
-continué par Manicamp, et bientôt même le nom de Manicamp est prononcé,
-ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.]
-
-Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui,
-l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches
-pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
-son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal
-prit l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et
-celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon
-fils que je vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait.
-Il avoit quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais
-il croyoit se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose
-qui pût faire changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par
-ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il
-exécute.»
-
-Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être
-sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié
-au point où son insolence est montée. À votre considération et des
-services que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de
-Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie
-point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos
-passe-ports, pour donner ordre à votre équipage et à vos affaires, allez
-à Meaux, où vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous
-puisse voir un jour le plus sage de ma cour.»
-
-Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez
-vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
-que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
-succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte
-fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux
-qu'il pouvoit.
-
-Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
-dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il
-en venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son
-inclination. Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de
-fidélité. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du
-comte, qui ne faisoit que bénir et louer la cause de ses peines, et qui
-n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses.
-
-Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses
-extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui
-Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
-supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement,
-elle balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit
-quelqu'un. Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle
-vouloit assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par
-Collogon[204].
-
- Billet de Madame au Comte de Guiche.
-
- _Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent
- beaucoup de protestations; mais je m'y suis obligée puisque
- vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais
- que vous m'aimez. Je ne vous déclare point les miennes de
- peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé de mon
- amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra
- rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je
- souhaite avec passion._
-
-[Note 204: Mademoiselle de Coëtlogon, Louise-Philippe, qui épousa Louis
-d'Oger, comte de Cavoye, grand maréchal de la maison du Roi, dont elle
-resta veuve. Madame de Sévigné a parlé plusieurs fois de son frère, le
-marquis de Coëtlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641,
-elle mourut le 31 mars 1729, âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui
-nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.]
-
-Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes,
-lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
-s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
-lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de
-son éloignement.
-
-Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre
-espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que
-le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses
-conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses
-l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit,
-trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle
-avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de
-savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à
-Votre Altesse[205].
-
-[Note 205: La version donnée dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi
-pour Madame_ (voy. plus haut) diffère de celle-ci et paroît être la
-vraie.]
-
-«Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
-j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous
-faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
-La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui
-demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
-assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
-auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa
-cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre.
-
-«Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de
-Fiesque me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous
-fîmes à Sa Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit
-bien entendu ce qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à
-rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il
-ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai
-qu'elle est digne du cœur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle
-prise votre entretien, elle danse à merveille[206], elle aime la musique
-et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre
-fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut
-tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa
-vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle
-étoit de la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le
-progrès jusques ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour
-La Vallière.»
-
-[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallière figurer dans les
-ballets du temps; toute boîteuse qu'elle étoit, elle dansoit
-parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé à Fontainebleau en
-1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une
-bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le ballet des Muses. Dans
-le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour mademoiselle de la
-Vallière:
-
- Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle;
- Pour elle cependant qui s'ose déclarer?
- La presse n'est pas grande à soupirer pour elle,
- Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer.
- Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
- Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
- Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur,
- On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
- Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage?
- Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien;
- Et je ne pense pas que dans tout le village
- Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien.
-]
-
-Mais cette particularité[207] ne fut pas si secrète qu'elle ne fût sue.
-Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de
-Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant à Pézénas, dont il
-étoit gouverneur, fut arrêté à Pierre-Encize. Cependant le comte de
-Guiche étoit en Pologne, où il signala fort son courage et s'exerça à
-l'amour autant qu'il put. Il étoit infiniment considéré à la cour
-polonoise, où il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs
-contre l'empereur obligea le Roi de France de désirer que sa jeune
-noblesse allât, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires
-dans cette guerre si importante à toute l'Europe.
-
-[Note 207: Cette particularité, c'est-à-dire l'histoire de la lettre
-espagnole, fut révélée au Roi dans les circonstances suivantes: Après le
-passage que nous avons cité plus haut, de madame de Motteville, l'auteur
-ajoute: «La comtesse de Soissons, qui prétendoit avoir sujet de se
-plaindre de Madame, la menaça de dire au Roi tout ce qu'elle disoit
-avoir été fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais
-Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme forcée de la
-prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La comtesse de Soissons, de
-son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de
-Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avouée, en avoit écrit
-d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un
-manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour
-obliger cette princesse à conseiller au roi d'Angleterre, son frère, de
-ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement
-éclaircies par ce grand prince. Il en voulut même des déclarations par
-écrit de la propre main du comte de Guiche, qui en dénia une partie, et
-avoua la lettre écrite par Vardes et mise en espagnol par lui.» (_Mém.
-de Mottev._, année 1665.)]
-
-Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et
-des brigues que le maréchal son père et le chancelier[208], aïeul de sa
-femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il
-revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit regret de lui
-avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur même lui
-témoigna de l'amitié[209]. Il ne tarda guère à renouveler ses anciennes
-amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de
-certaines mesures qui furent assez cachées et assez secrètes. Il
-s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre[210], et sa
-conduite étoit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au
-contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses.
-
-[Note 208: Le chancelier Seguier, père de Charlotte Seguier, qui, de son
-mariage avec Maximilien-François, duc de Sully, eut une fille,
-Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du comte de Guiche.]
-
-[Note 209: «Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le
-Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le reçut favorablement; et
-Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire avec quelque froideur.
-Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir observer les ordres
-qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où seroit Madame) avec
-exactitude. Monsieur crut être obéi... (_Mém. de Mottev._, _anno
-1665_.)]
-
-[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.]
-
-Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce
-mystère. Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé
-chez la Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne
-pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite
-exprès, ne manqua pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le
-fut pas longtemps; ils passèrent bien des heures sans ennui. Mais après
-le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne
-l'attendoit. Mais Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit
-toujours sur les ailes pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas
-troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit
-et vint le dite à Madame, qui dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel
-moyen de vous sauver? Passez dans cette cheminée qui ferme à deux
-volets, et essayez de vous empêcher de tousser et de cracher. Le pauvre
-amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le
-moment que Monsieur entroit. Après divers entretiens, il eut envie de
-manger une orange de Portugal qui étoit sur le manteau de la cheminée.
-Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit être
-l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir
-l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le dedans de cette
-orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et comme il avoit la
-main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne
-jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime de
-l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
-l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement.
-Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte,
-et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher de lui dire
-cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien dorénavant se
-tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de quelque chose
-bien funeste.
-
-[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait été
-employé par Maucroix, Furetière ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son
-Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.]
-
-Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit
-plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien
-à dire contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de
-son fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain,
-le maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui
-maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant
-moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212].»
-
-[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il
-y rédigea des mémoires sur les événements dont il fut témoin depuis le
-mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels même il prit une part active
-pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aidées de
-la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la
-charge de vice-roi de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit
-la survivance. Après la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint
-à la Cour. Sa fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement
-signalés par madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans
-leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la
-_Notice_ qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p.
-279-288). Le comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol
-in-12, Utrecht, 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les
-termina en 1669 (t. 2, p. 35).]
-
-Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de
-l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.
-
-Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
-ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en
-témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être
-sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible
-d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une
-personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la
-satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la
-grandeur de son rang et les disgrâces du comte de Guiche rebutent les
-plus entreprenants et les plus hardis. Néanmoins, comme la témérité est
-souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se présenta sur
-les rangs un amant de meilleur appétit que de belle taille, qui fut
-atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine à cacher
-son feu, mais, comme il étoit trop grand, Madame ne fut pas longtemps à
-s'en apercevoir. Il lui fit une déclaration en peu de mots qu'il étoit
-résolu de l'aimer, malgré l'exemple du comte de Guiche et tous les
-dangers où il pouvoit tomber. Elle lui répondit: «Je sais que vous êtes
-d'une race à ne vous pas rendre pour des défenses et que les accidents
-ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de Boutteville votre
-père[213].»
-
-[Note 213: Il étoit fils de François de Montmorency, comte de
-Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627, avec Fr. de Rosmadec,
-comte des Chapelles, pour s'être battu en duel contre le marquis de
-Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels
-qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit déjà tué le comte de
-Thorigny (1626). De son mariage avec Élisabeth-Angélique de Vienne il
-avoit eu deux filles et un fils. Sa fille aînée épousa le marquis
-d'Etampes de Valençay; la seconde fut la galante duchesse de Châtillon.
-Quand il mourut, sa femme étoit enceinte d'un enfant qui, né le 8
-janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de Montmorency; il fut pair
-et maréchal de France, et, sous le nom de maréchal de Luxembourg, il
-signala fréquemment son courage et ses talents militaires à la fin du
-règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis 1661 avec Catherine de
-Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du
-maréchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency,
-t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit songé à se l'attacher par une
-alliance.]
-
-C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et
-qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit
-si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas un moment de la visiter
-avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire à
-l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six mois sans être
-sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien découvrir. Il
-avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint
-brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un
-petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de
-la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma Madame
-seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit désormais
-toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il
-pourroit s'exposer.
-
-[Note 214: «Le maréchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et
-brillante: il étoit d'une taille contrefaite; de longs et épais sourcils
-venoient se joindre sur ses paupières et lui rendoient la physionomie
-austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p. 411-412.)]
-
-Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
-pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière
-que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
-l'exila tout aussitôt.
-
-Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
-de gens qui voient cette princesse.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LETTRE[215].
-
-
-[Note 215: Cette lettre est celle dont il a été parlé ci-dessus, p.
-78-79.]
-
-_Après avoir vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever
-ma vie dans la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer,
-il n'y a pour le moins rien à craindre._
-
-_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
-avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
-nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de
-l'ambition au désir de notre repos._
-
-_Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert
-des volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à
-être sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont
-autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en
-leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point
-de différence odieuse, par des priviléges dont l'égalité soit blessée;
-on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gênent notre liberté sans
-faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent
-en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir le chagrin, par les
-respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent beaucoup; moins
-encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus ils sont
-impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et toute sorte
-de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une fortune égale.
-Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les
-lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez
-coupable._
-
-[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vérité de cette
-observation, de lire, dans les Mémoires du comte de Guiche (2 vol.
-in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits
-qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le
-pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu
-distingués.»]
-
-_Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles
-regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les
-tirent, comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun
-la consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas
-s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un
-véritable amour-propre._
-
-_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y
-avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa
-suffisance que son désintéressement et sa fermeté[217]. Les choses
-spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la différence
-de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la
-moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
-voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la
-compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais
-il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous
-voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
-affaires que de délicatesse dans les conversations._
-
-[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins
-d'enthousiasme dans ses Mémoires.]
-
-_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
-mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement
-d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce
-n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
-dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre
-à inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne
-mine, le procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
-satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur
-sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
-façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie
-quasi généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de
-continence, qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À
-la vérité on ne trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on
-leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur
-procurer des époux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par
-un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine
-espérance d'une condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais.
-Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au
-dessein d'une infidélité méditée. On se dégoûte avec le temps, et un
-dégoût pour la maîtresse prévient la résolution bien formée d'en faire
-une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se
-retirer quand on ne peut pas conclure; et, moitié par habitude, moitié
-par un honneur qu'on se fait d'être constant, en entretient plusieurs
-ans le misérable reste d'une passion usée. Quelques exemples de cette
-nature font faire de sérieuses réflexions aux plus jeunes filles, qui
-regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition
-comme le veritable état où elles doivent demeurer. Pour les femmes,
-s'étant données une fois, elles croient avoir perdu toute disposition
-d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicité du
-devoir. Elles se feroient conscience de se garder la liberté des
-affections, que les plus prudes se réservent ailleurs séparées de leur
-engagement, et sans aucun égard à leur dépendance. Ici tout paroît
-infidélité, et l'infidélité, qui fait le mérite galant des cours
-agréables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage
-dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs délicats
-et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité de leurs femmes
-d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume,
-affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le
-monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de très
-méchant naturel._
-
-_Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien
-démêler toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien
-plus doux de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que
-j'ai été pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens,
-il se forme quelque disposition à la tendresse, ou du moins un
-éloignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions,
-qui font les plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la
-raison s'il nous ôte les sentimens agréables et nous tient en des
-inutilités ennuyeuses au lieu d'établir un véritable repos!_
-
-_Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les
-voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et
-les raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne
-de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus
-agréable que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez
-assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois
-et d'allées pour former une solitude délicieuse aux heures
-particulières. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en
-public, et tout ce que la foule des villes les plus peuplées nous
-sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures
-destinées à la société; plus réservées qu'en Italie, lorsqu'une
-régularité trop exacte fait retirer les étrangers et remet la famille
-dans un domestique étroit._
-
-_Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par
-un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois
-que manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas._
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE PERROQUET
-OU
-LES AMOURS DE MADEMOISELLE.
-
-
-Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque
-temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218] à Son Altesse
-royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à plusieurs
-personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles
-rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus
-savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
-hardiment.
-
-[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier
-parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet de mariage:
-
-«... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de
-grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que
-M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
-Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait
-quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
-vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
-l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas
-consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de
-Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
-voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit
-royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui
-répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes,
-qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
-rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville
-pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une
-alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de
-Montpensier.]
-
-Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain
-lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je
-sais bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme
-vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps
-conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
-après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son
-Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de
-Lauzun, et lui dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et
-d'où vient qu'un homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une
-occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne
-mérite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer
-votre temps.»
-
-[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er
-volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.]
-
-Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
-moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après
-avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui
-lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah!
-monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même
-pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule
-pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
-dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
-faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la
-fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car
-nous savons que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous
-souffre et qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi,
-quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un
-peu?--Ah! répondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y
-penser. La réponse que je suis obligé de faire à vos discours obligeants
-me met à la torture, tant je vois d'impossibilité à ce que vous me
-dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'écria alors toute la
-compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons,
-parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et
-possédant l'oreille avec les bonnes grâces de votre Roi comme vous
-faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est
-pour vous, et nous aurions tous la dernière joie[220] si vous pouviez
-réussir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez.»
-
-[Note 220: Le mot _dernier_, employé en ce sens, avoit été introduit par
-les Précieuses. Voy. notre édition du Dictionnaire des Précieuses
-(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.]
-
-M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et
-s'en étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus
-apparentes, cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement
-nous aimons ce qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette
-pas de le témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la
-rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus
-l'esprit de l'homme est capable de connoître la valeur et le mérite
-d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent
-enflammer son désir à la possession.
-
-M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses
-amis, où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui
-avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit
-rejeté comme fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut
-un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit,
-et au dessus du commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il
-y voyoit à la vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui
-paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que
-la plus grande gloire est attachée principalement aux plus grands
-obstacles. Il voyoit d'un côté une des plus grandes princesses de
-l'univers, qui avoit méprisé un grand nombre de rois et de
-souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un
-cœur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus
-fière et le courage le plus grand et le plus élevé qu'on pût imaginer.
-N'importe, il passa par-dessus toutes ces considérations, après les
-avoir mûrement pesées pendant un mois; et après avoir très souvent perdu
-le repos pour s'appliquer entièrement au grand projet qu'il avoit déjà
-fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquité,
-lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque
-impossible, ou du moins très difficile; et c'est par là que plusieurs se
-sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un tombeau de gloire. Enfin,
-après avoir repassé mille fois une infinité de pensées qui lui venoient
-en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion au prix inestimable que
-lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez heureux de pouvoir
-réussir, son grand cœur fait un puissant effort et prend dès ce moment
-une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit projeté, voyant bien que
-s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne
-trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever et établir plus
-heureusement sa fortune.
-
-[Note 221: La liste est longue des partis proposés à Mademoiselle et
-refusés par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mémoires_ énumèrent
-tour à tour tant de soupirants rappelle assez la fable du héron et se
-termine de même.
-
-D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
-est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette
-ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui
-attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
-la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère
-du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà
-refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
-Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces
-persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors
-préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son
-âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
-duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat
-obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau
-Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de
-madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.]
-
-Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses
-hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès
-auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
-longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
-plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de
-respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses
-d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand
-esprit goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les
-distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle
-prenoit grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application
-merveilleuse; de manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son
-jeu que couvert et à l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de
-nouvelles matières et de nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui
-faisoit découvrir la façon obligeante avec laquelle il étoit écouté de
-la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir
-qu'elle témoignoit y prendre.
-
-Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon
-d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien
-reçu, mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit
-quelque bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa
-générosité. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses espérances.
-D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse
-et lui le mettoit au désespoir; aussi c'étoit son plus grand
-obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps
-s'étoit passé de cette façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il
-étoit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir
-une leçon bien faite à ceux qui veulent se faire souffrir auprès d'une
-maîtresse; c'est qu'il faut surtout étudier à se faire à son humeur:
-voilà le seul et véritable chemin par où l'on peut sûrement s'insinuer.
-
-[Note 222: Lauzun n'étoit pas encore lieutenant général; il avoit cédé
-sa charge de colonel général des dragons et n'avoit que celle de
-capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres
-emplois et dignités.]
-
-M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou
-s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours
-pour cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui
-seul. Que fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette
-princesse; il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin,
-ayant remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux
-esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle
-étoit curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus
-aisée pour arriver à sa fin.
-
-Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours,
-comme à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit
-médité, il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et,
-parlant des affaires de la cour les moins communes: «Eh bien!
-Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours
-particulière[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il
-possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous
-puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre
-coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du Louvre, et
-pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale,
-qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans
-l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
-cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
-pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
-Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de
-chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je
-veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous
-pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où
-Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
-répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me
-faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun,
-à Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre
-Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de
-votre rang pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la
-liberté de vous dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute
-ma vie, et que je sens augmenter à tous moments, pour le service de
-Votre Altesse Royale.
-
-[Note 223: C'est-à-dire vivre à l'écart, agir _en son particulier_.]
-
-Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne
-puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois
-assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie
-seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il
-est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts de
-Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle,
-vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je
-souhoiterois être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais
-comme mes sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où
-nous sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour
-pouvoir dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je
-conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et généreux
-souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intéressée
-du côté des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle;
-votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en paroît si
-glorieuse et si juste que je serai toujours prêt à toutes sortes
-d'événements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit
-Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, après une si noble
-et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura,
-par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualité dans
-l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce, contentez-vous de
-ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps
-et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de
-votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non
-certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai
-pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de m'en demander
-des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter ce que j'ai
-une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je vais dès à
-présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez, Mademoiselle, que
-je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il
-se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des premiers, de façon,
-Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de votre confidence,
-vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse
-Royale n'a jamais manqué de prudence dans les occasions les plus
-pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus. Enfin, Mademoiselle,
-vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez
-témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la
-première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous posséder. Vous
-êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne manquera pas
-à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mérite.
-Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter
-là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée; et je
-vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment
-où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera possible,
-soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre Altesse
-Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.»
-
-[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La
-locution usitée au XVIIe siècle étoit calquée sur le latin: _aliquid
-contribuere_.]
-
-Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun
-qu'une belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des
-secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la
-corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et
-celui qui les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne
-put résister à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon
-qu'ayant écouté fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit
-tant de plaisir qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la
-flattoit si agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte
-de Lauzun fut en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il
-donc faire? Je suis prête à faire ce que vous me dites; mais le
-moyen?--C'est, Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut
-qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulière avec
-quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua
-Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
-assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
-Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je
-serois fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me
-sacrifierois plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que
-Votre Altesse Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit
-assurée de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le
-cabinet du Roi, soit qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de
-Lauzun, dit Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque
-vous dites qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai
-ma pensée fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais
-aussi il peut bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me
-fourbe, il en sera tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en
-galant homme, il sera mieux récompensé qu'il n'ose peut-être
-espérer.--Quoi! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, après la charmante
-parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il
-bien un courage assez lâche pour manquer à son devoir? Ah! cela ne se
-peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si
-noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grâce
-que je demande dès à présent à Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me
-permette d'espérer de servir d'instrument pour punir un si horrible
-crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous
-serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si
-cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable,
-du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas avoir lieu de
-révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de mon rang à
-qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
-Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun,
-ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon
-confident, vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou
-allié, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que
-feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes
-choses, afin que vous ne prétendiez point de surprise.--Ah!
-Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort à mon courage, s'il m'est
-permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon
-devoir m'est plus cher que parents et amis, de même que la vie ne m'est
-rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua
-notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est
-cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale semblé avoir pris
-plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée nombreuse à
-combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tête, si
-l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en
-apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point à
-m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
-vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant
-assurée, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus
-d'une fois, et peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir
-de tout ce que vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir,
-Mademoiselle! répondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort même
-n'est pas capable de me faire dédire, et quand toutes les puissances
-s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage
-intrépide, sans rien diminuer de mon généreux dessein.»
-
-[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'étoit _mettre sa
-confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un
-semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec
-M. N.]
-
-Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à
-deux choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si
-noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux
-pour en être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me
-confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux
-acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si
-vous êtes disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le
-comte de Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre
-service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me
-préférer à mille autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste
-de ne jamais manquer de parole.»
-
-Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de
-Mademoiselle, qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son
-entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour
-une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en
-point ce qu'il avoit promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit
-pas moins aise de s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit
-donner des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle
-voyoit que cette personne s'étoit entièrement attachée à elle, et
-qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y
-avoit de plus secret. Enfin cette princesse étoit dans une joie qu'elle
-ne pouvoit presque contenir.
-
-Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
-poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler
-ses soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son
-esprit pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit
-toujours autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès
-qui l'animoit toujours.
-
-Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par
-hasard ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque
-nouveauté à apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté
-l'escalier qu'ayant aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette
-princesse, il se prépara pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour
-cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant
-son miroir, ayant la gorge découverte. D'abord il se retira, et il
-referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant.
-Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer,
-cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et
-dans le temps qu'on y vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur
-de Lauzun?» La personne qui y étoit venue voir lui répondit que oui:
-«Qu'il entre!» s'écria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce même
-temps monsieur de Lauzun étant entré et ayant fait une profonde
-révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous
-pas sans faire toutes ces cérémonies? Quoi! poursuivit cette princesse
-en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprès des
-dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que
-l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce
-que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oublié
-depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
-Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de
-Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
-respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je
-prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
-vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
-discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
-Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer
-que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne
-me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
-donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement,
-reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse
-Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À
-l'ouverture de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu
-sitôt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes
-yeux a été votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que
-jamais mes yeux n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de
-manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la
-dernière précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce
-soit; aussi, Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu,
-quoique de loin, comme un rayon du brillant éclat de votre Royale
-personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les
-grâces et les beautés ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui
-peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la
-blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge
-admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me dérober la
-vue, tout cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit
-produit sur moi les mêmes effets que sur les plus grands princes du
-monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir
-considérer attentivement. Je sais que la considération des belles choses
-donne du plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir
-n'aboutit qu'à la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu
-éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur. Hélas! je
-reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualité
-que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls
-d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses[228].
-
-[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'étonnant dans un temps où les
-poètes, faisant l'éloge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur
-sein; où elles-mêmes décrivoient volontiers toutes leurs beautés dans
-leurs portraits.]
-
-[Note 227: Il parut au XVIIe siècle tant de pièces, élégies, sonnets,
-etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur
-d'un art poétique, a fait de la _Jouissance_ un genre de poésie
-particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les femmes elles-mêmes,
-et des plus considérées, faisoient des pièces de ce genre; il en est
-jusqu'à dix que je pourrois citer.]
-
-[Note 228: C'est ce qui faisoit dire à mademoiselle de Montpensier,
-quand on lui annonça l'arrivée du roi d'Angleterre, dont on lui avoit
-proposé l'alliance: «Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs,
-parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a osé dire.»
-Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à cause de ma qualité, puisque
-l'on en a dit à des reines de ma connoissance; c'est à cause de mon
-humeur, que l'on connoît bien éloignée de la coquetterie. Cependant,
-sans être coquette, j'en puis bien écouter d'un roi avec lequel on veut
-me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (_Mém._,
-édit Maëstricht, 1, 236.)]
-
-Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer
-après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le
-plus heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui
-les possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de
-vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que
-la feinte que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit
-enfin par la galanterie du monde la mieux inventée et la mieux
-conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre
-Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pensée! Le respect que je
-dois avoir pour elle, et le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son
-service, ne me feront jamais déguiser ma pensée; je publierai à toute la
-terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez
-donc, Monsieur, répondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les
-souverains qui puissent prétendre légitimement à la possession des
-belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit
-avoir cette prétention, et que le sang ni le rang même n'augmente point
-le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez
-qu'il y en a une infinité qui, sans le secours de la naissance ni du
-sang, se sont mis en état eux-mêmes de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y
-a de plus grand, et cela par leur propre mérite. Et je puis avancer sans
-feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin,
-en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des
-hommes, cette même vertu le peut élever avec justice à quelque chose
-d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais
-bien que si vous saviez de quelle façon vous êtes dans mon esprit, vous
-n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui où vous êtes, s'il
-est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque
-chose[229].--Ha! Mademoiselle, répondit monsieur de Lauzun, que je suis
-heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement
-heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle,
-puisque Votre Altesse Royale a eu la bonté de m'annoncer un si grand
-bonheur, souffrez, de grâce, que je me laisse transporter aux doux
-transports que me cause la joie que je ressens, et que mon âme vous
-fasse connoître par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos
-dernières paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut
-point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je pas raison de
-m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce que je
-pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre
-Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
-que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
-m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui
-dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et
-l'exécution, si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit
-monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout
-pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.»
-
-[Note 229: Tout le passage qui précède semble avoir été inspiré par les
-lignes que voicy, tirées des Mémoires de Mademoiselle: «L'affaire qui me
-paroissoit la plus embarrassante étoit celle de lui faire entendre qu'il
-étoit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer
-quelquefois à l'inégalité de sa qualité et de la mienne. J'ai lu
-l'histoire de France et presque toutes celles qui sont écrites en
-françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des
-personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient épousé des filles,
-des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point
-de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il étoit né d'une plus
-grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mérite et
-plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet
-obstacle par une multitude d'exemples qui se présentoient à mon
-souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comédies de Corneille
-une espèce de destinée pareille à la mienne, et je regardois du côté de
-Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues humaines. J'envoyai à
-Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille... Les œuvres de Corneille
-arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les vers que je vais mettre
-ici; je les appris par cœur:
-
- Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
- Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...»
-
- (_Mém._, édit. citée, VI, 32-34.)
-
-Les vers de Corneille cités ici sont tirés de _La suite du menteur_,
-acte IV, sc. 1re.]
-
-Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais
-il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de
-succès; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière
-conversation, où il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui
-l'enhardit de pousser sa fortune à bout.
-
-Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins
-avec plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il
-remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne
-manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de
-faire pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours
-l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui
-fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette
-princesse, il faisoit paroître tant de respect en toutes ses actions, et
-un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la
-vivacité de son esprit et à la force de son raisonnement, tout cela,
-dis-je, étoit trop puissant pour y résister. Aussi, Mademoiselle, qui,
-mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces
-choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir,
-et par conséquent pour se pouvoir défendre. Elle étoit même ravie quand
-elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit déjà comme
-une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes choses pour avoir sa
-conversation, ne trouvant rien où elle eût un si agréable
-divertissement.
-
-Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
-en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en
-devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
-étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
-assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit
-merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.
-
-Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
-moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y
-demeurer, Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il
-étoit donc un jour avec elle, où, après un assez long entretien, il
-témoigna à cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à
-lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira
-à part, et lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit
-quelque chose à lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à
-Mademoiselle, que j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais
-je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous
-l'avez tout entière, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler
-et demander hardiment tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même
-temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour
-m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste
-que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intérêts me
-faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que
-ce soit votre intérêt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal;
-parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez.»
-
-Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de
-Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette
-manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis
-en tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée[230]; et cette
-pensée s'est si fort imprimée dans mon esprit, que je me la présente
-comme un présage assuré, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose
-faite; et la créance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont
-forcé à prendre la liberté de vous faire une très humble prière: c'est,
-Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les
-apparences, puisque les plus grands du monde ont aspiré à ce haut
-bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir de vos charmes; de
-manière que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie,
-il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit
-n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231].
-Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le
-ciel ne voulût se rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne
-soyez un jour à quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je
-ne sçaurois faire sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination
-en est tellement préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de
-repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que
-je ne rêve à autre chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je
-demande à Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent
-honoré de sa confidence, il me soit permis d'en espérer une seconde.»
-
-[Note 230: Deux partis se présentoient alors pour Mademoiselle, M. de
-Longueville et Monsieur, frère du roi. Mademoiselle avoit écarté le
-premier et ne vouloit pas entendre parler du second.
-
-Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mémoires de
-Mademoiselle_, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs, dans
-tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les _Mémoires_
-c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
-contraire.
-
-«J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à
-Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le
-lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
-qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit
-qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il
-étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
-difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
-qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois
-pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois
-tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus
-parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un
-temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
-faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
-résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il
-me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
-nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui
-dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire
-avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un
-temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
-saurois vous faire d'autre réponse.» (_Mémoires de Mademoiselle_, édit.
-Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.)]
-
-[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne présente pas de suite;
-aucune édition, aucune copie manuscrite ne nous a autorisé à le
-modifier.]
-
-Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit
-en ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois
-choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son
-choix que de ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne
-prétends pas démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire
-de mes pensées les plus secrètes. Que si par hasard je manque de
-prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme
-vous êtes, vous êtes obligé par toutes sortes de raisons à garder le
-secret, et qu'il n'y a pas moins de science à se taire qu'il y en a à
-bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne
-vous parle point de vos galanteries, je souffre même, pour l'estime que
-j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant,
-parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne
-sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de
-cajoler[232] de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple
-pensée pour une chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est
-qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de
-grâce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé
-ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire
-jusqu'au fond de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et
-je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait.
-Et pour faire voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que
-je viens d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les
-effets, et, si mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je
-demande à Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le
-monde saura tôt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de
-l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit
-monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale
-aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume.
-Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrême;
-et comme je suis infiniment plus à vous que le reste des hommes, c'est
-par cette seule raison que je demande la préférence à Votre Altesse
-Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annoncé celui qu'entre les
-hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi à vous
-en féliciter et à vous en témoigner la joie que j'aurai quand je verrai
-approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honoré de
-votre choix et que vous aurez trouvé digne de votre affection[233].»
-
-[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien
-qu'il étoit pris ici dans son véritable sens: «La politesse de notre
-galanterie, dit Huet, évêque d'Avranches, dans son traité _de l'origine
-des romans_, vient, à mon avis, de la grande liberté dans laquelle les
-hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et
-en Espagne, et sont séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle
-presque jamais, de sorte qu'on a négligé de les _cajoler_ agréablement,
-parceque les occasions en étoient fort rares.»]
-
-[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de
-Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit
-assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une manière fort
-claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le dimanche venu, je
-causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parlé si
-souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport à M. son
-frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût pénétré mes
-intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien étonnée de me
-voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au
-Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.» Elle m'écoutoit
-avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez peut-être à qui
-je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous l'eussiez deviné.» Elle
-me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?» Je lui répondis: «Non,
-c'est un homme de très-grande qualité, d'un mérite infini, qui me plaît
-depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connoître mes intentions, il les
-a pénétrées, et, par respect, il n'a osé me le dire.» Je lui dis:
-«Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un après l'autre,
-je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nommé.» Elle le fit, et, après
-m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de gens de qualité à la Cour, et
-que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut duré une heure,
-je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez votre temps, parcequ'il est allé
-à Paris; il en doit revenir ce soir.» L'aveu ne pouvoit être plus
-formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit à
-Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai ici sans faute
-dimanche.» (Voy. _Mém. de Madem._, édit. citée, 6, p. 92-93, et cf. p.
-91.)]
-
-Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
-laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près
-pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit
-Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si
-belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où
-est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce
-n'est pas en soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment
-voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique
-ceci?--Ha! Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme
-est le vôtre n'aura pas bien de la peine à donner une application juste
-à cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est après ces
-choses que l'on désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai,
-répondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne
-sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du désir.
-Ainsi un cœur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit à en
-faire la différence pour savoir connoître leur véritable cause; car je
-n'en ai jamais ouï que d'une même façon et sur un même ton.--Je vois
-bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale
-veut se divertir; mais enfin que répond-elle à ma demande?--Vous seriez
-bien trompé dans votre attente, interrompit la princesse, si c'étoit le
-refus. Mais, puisque je me suis engagée, je veux vous tenir ma parole;
-je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai
-au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois
-pouvoir aspirer à moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? répondit
-monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables.»
-
-La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
-témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une
-partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en
-souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce
-temps va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
-patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
-attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.»
-
-Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si
-c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin
-par la suite et par l'effet qui succéda.
-
-Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte
-de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne s'appliquoit
-qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre
-un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit presque
-toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au Louvre.
-Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit avec
-tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des
-choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une
-solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée
-avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il
-y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette
-princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi
-peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque
-belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une conséquence
-infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du
-monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point
-de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut s'établir dans l'esprit de
-l'objet qu'il aime que l'éloignement et la privation de la vue, cette
-absence et cet éloignement sont beaucoup plus à craindre lorsqu'on a
-quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de
-s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire entièrement, mais encore
-il est nécessaire de ne point lâcher prise que l'on ne s'en voie
-absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient tous les
-avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur
-est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce moyen
-ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le souvenir,
-pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de prévoyance
-pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de conduite
-jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi trouva-t-il le
-secret d'éviter un si funeste et dangereux accident.
-
-[Note 234: «L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on
-eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler
-pour faire un corps d'armée qui seroit commandé par le comte de Lauzun,
-qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques, je le trouvai dans la
-rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse
-au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me
-faisoit, de son côté, une révérence plus gracieuse qu'à l'ordinaire:
-cette pensée me fit un très grand plaisir.» Mademoiselle raconte ensuite
-longuement tous les détails de ce voyage où elle continua à poursuivre
-Lauzun, toujours indifférent, quelquefois brutal, et qui sembloit
-toujours reculer davantage plus elle s'avançoit. Voy. _Mém. de
-Mademoiselle_, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv.]
-
-[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir
-seul..., etc.?]
-
-Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi
-partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son
-entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que
-Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
-le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens
-qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le premier moyen dont il se
-servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua
-pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours.
-Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à cette princesse: «Il ne
-faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage
-de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en
-douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement
-je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle?
-répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et je suis
-assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le
-dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
-la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans
-injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma
-pensée avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne
-pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque
-manière au dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus
-d'éclat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant
-un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous
-en séparer sans la priver de la plus belle partie de son éclat.
-D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi
-pour permettre, à moins que vous ne le vouliez absolument, que vous
-restiez; et je suis persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses
-espérances, car assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce
-qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous
-assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit
-M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits
-seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre.»
-
-[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour
-aller visiter ses nouvelles conquêtes.]
-
-Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir
-de la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au
-Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du
-Saint-Esprit.--Quel peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris;
-nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je
-ne crois pas que vous songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a
-raison, dit M. de Lauzun, qui s'étoit arrêté à la porte de la chambre de
-cette princesse pour lui répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais
-demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agréable que tous
-ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc?
-continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris;
-ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit
-notre comte, Votre Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais
-vous reverra-t-on bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui,
-Mademoiselle, et plus tôt que vous ne pensez et avec de bonnes
-nouvelles.» Et ayant fait une profonde révérence, il s'en alla tout
-droit vers le Roi, à qui il demanda, après plusieurs discours, si
-Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui répondit qu'elle en
-seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous
-savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas
-sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurément d'elle-même,
-et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie à la
-Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant d'honneur à Sa
-Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle qui est en
-état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de paroître
-avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard, s'il lui
-plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point la
-Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
-avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
-rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre
-Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir
-sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se
-préparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air
-proportionné à la qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement
-au dessein de Votre Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire
-savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assuré que la soumission
-qu'elle m'a toujours témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir
-avec joie. Et j'ose avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans
-cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attachée à
-ses intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie
-de se tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui
-en témoignerai ma gratitude.»
-
-Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
-voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement,
-dis-je, pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans
-s'arrêter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant
-entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit
-content, lui dit: «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu
-du Roi ce que vous lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle,
-répondit M. de Lauzun après avoir fait une grande révérence et s'être
-approché un peu plus près, je viens d'être créé chevalier tout
-présentement, et je viens exécuter ma promesse dès ce matin, et mon
-premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans
-doute s'imaginoit bien la vérité de la chose.--Oui, Mademoiselle,
-répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse
-Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se préparer à prendre les
-armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avisé
-de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas résister,
-et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce voyage dont j'ai eu
-l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernière campagne
-qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre ses conquêtes
-que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point quitter qu'il
-n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa Majesté est
-qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de Votre
-Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé de
-vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si grand
-et si important.»
-
-Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y
-avoit rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et
-Mademoiselle, qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une
-merveilleuse attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie
-(car elle prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de
-Lauzun), cette princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc
-dire, monsieur, quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il
-besoin de moi, s'il en avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à
-lui rendre service que moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut
-bien, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées
-et des mousquets que le Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir
-de plus douces, mais de plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat
-et la majesté de sa Cour que le Roi veut éblouir leurs esprits
-naturellement curieux de choses extraordinaires. Et comme Votre Altesse
-Royale a plus de charmes que tout le reste ensemble, c'est d'elle aussi
-qu'il attend le plus grand secours. Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer
-avec justice, que vous seule avez de quoi vaincre agréablement non
-seulement les esprits les plus grossiers, mais tout le monde ensemble.
-Enfin, c'est assez dire quand le plus grand Roi du monde vous choisit
-pour être comme le plus beau et principal instrument qui lui doit
-assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen d'en faire d'autres
-plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit espérer quelque secours
-étranger et hors d'elle-même pour la faire estimer, cette haute estime
-que notre glorieux et invincible monarque fait éclater tous les jours
-pour votre rare mérite lui donneroit un prix au dessus de ce qu'on peut
-se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire, dit Mademoiselle, que
-M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le don d'inventer à
-tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques prières que je
-lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut se faire cette
-violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans le monde qui
-soit capable de si rares inventions, et que lui seul se puisse vanter de
-débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour former un
-entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je ne
-comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous dites,
-et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des choses que
-vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire de belles
-choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage de les
-voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel elles
-y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur lorsqu'on
-a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car je sais
-bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et sachons ce
-que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle, continua M.
-de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine, mais il
-vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un ordre
-pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et
-d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute
-impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous
-pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie
-ce premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour
-n'allât pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur
-et avec empressement, parce que ma charge et les étroites obligations
-que j'ai à mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse
-Royale demeurant ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner
-d'où elle auroit demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle,
-si je vous parle si librement et si j'en ai agi ainsi sans votre
-permission; mais j'ai cru qu'en me servant je ne vous désobligerois pas,
-et que vous ne seriez pas fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime
-tendrement, qui me l'a fait connoître par les discours les plus
-passionnés et les plus sincères du monde.--Non, je n'en suis pas fâchée,
-reprit cette belle, et, bien loin de cela, je veux vous remercier, comme
-d'une chose qui m'est fort agréable. Et pour vous parler franchement,
-cette indifférence que je vous ai témoignée ce matin pour ce voyage a
-été en partie pour voir si vous étiez aussi fort dans mes intérêts que
-vous le dites, et si vous pouviez me quitter sans peine: car je savois
-bien qu'ayant autant d'attache que vous témoignez en avoir pour moi
-depuis si longtemps, et ayant l'esprit que vous avez, vous ne manqueriez
-pas de tenter quelque chose pour cela, et je me promettois même que vous
-y travailleriez sérieusement, et que l'accès libre que vous avez
-par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit agir avec honneur;
-et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement, si j'aurois pu
-vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et souvenez-vous
-que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des preuves
-peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront assez
-pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une
-ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui
-donnez.»
-
-Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut:
-tout ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le
-comte de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que
-non seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il
-faisoit pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de
-reconnoissance tout extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre
-parler Mademoiselle, qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il
-entreprenoit pour son intérêt propre, comme si c'eût été pour elle-même.
-Le voilà donc content autant qu'un homme qui a un grand dessein, et qui
-se voit en état de tout espérer, le puisse être. Il tente tous les
-moyens que son génie lui suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a
-plus qu'une démarche à faire; encore est-il en trop beau chemin pour
-s'arrêter. Il semble même que, n'osant pas se découvrir comme il le
-souhaitoit, cette princesse, pour partager, pour ainsi dire, les peines
-de cette dure violence, qu'elle est obligée de lui faire souffrir; cette
-princesse, dis-je, qui voit dans ses yeux et dans toutes ses actions, et
-qui croit découvrir et pénétrer le favorable motif qui le fait agir, le
-met souvent en train pour l'obliger à parler plus hardiment. Mais comme
-M. de Lauzun ne se croit pas encore assez avancé pour cela, il veut
-ménager toutes choses, afin de ne point bâtir, comme l'on fait souvent,
-sur du sable mouvant. Il continue cependant ses soins avec plus
-d'assiduité que jamais. Et cela est assez rare qu'ayant affaire à une
-princesse du rang de Mademoiselle, dont l'humeur fière étoit tout à fait
-à craindre, il n'a jamais rien perdu du libre accès qu'il trouva d'abord
-auprès de cette princesse; au contraire, il s'y est insinué peu à peu,
-mais toujours de mieux en mieux, de sorte qu'elle le souffre, l'estime,
-et le traite plus obligeamment qu'elle n'a jamais fait homme, non pas
-même les plus grands princes qui ont soupiré pour elle. Elle fait plus,
-car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre congé d'elle, quand il y
-est, qu'elle lui demande avec empressement quand elle le reverra. Il
-n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est permis d'entrer chez
-elle à toute heure et à tous moments. Et je crois même que, si elle eût
-eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été de ne point sortir
-d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible.
-
-C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement
-mille doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents
-témoignages d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de
-découvrir. Cependant le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui
-découvriroit sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit
-fort avancé, et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années.
-Enfin, le jour étant venu auquel le terme expiroit[237], notre comte ne
-manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y fit même
-aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à cette
-princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour tant
-désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas,
-Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me
-l'a promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles
-avec cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui
-n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse,
-fut bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le
-faisoit. Et cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi
-bien que lui, s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en
-ces paroles: «Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter;
-mais, quelque exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je
-me suis trompé moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse
-Royale avoit pris, j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois
-compter selon l'ardeur de mon attente, je suis assuré que j'irois
-jusqu'à l'infini sans en trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle,
-qu'est-ce que vous en ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai
-faite?--Ce que j'en ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et
-la joie que j'en attends me rendra un des plus contents hommes du monde;
-et d'autant plus que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera
-permis.--Eh bien, dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir[238].--Mais
-de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes
-fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre
-comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même
-plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai
-tant demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je
-vous le dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale,
-répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache.
-
-[Note 237: Le récit de Mademoiselle diffère encore de celui-ci en ce
-qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui prête ici:
-
-«Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur
-la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de
-Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à
-vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous
-voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut
-ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui
-rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il
-n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il
-étoit obligé de me dire de ne rien presser...
-
-«Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs
-d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je
-liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument
-je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer
-la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois
-trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût,
-résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus
-me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes
-grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les
-perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me
-plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre
-nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours
-lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue
-que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (_Mém.
-de Montp._, édit. citée, t. VI, p. 126-129.)]
-
-[Note 238: «Un jeudi au soir, je le trouvai chez la reine. Je lui dis:
-«Je suis déterminée, malgré toutes vos raisons, à vous nommer l'homme
-que vous savez.» Il me dit qu'il ne pouvoit plus se défendre de
-m'écouter; il me répondit sérieusement: «Vous me ferez plaisir
-d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en ferois rien, parceque
-les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment que je voulus le
-nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit faire augmenta mon
-embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du papier, je vous
-écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force de vous le dire.
-J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela épaissira la
-glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous le puissiez
-bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit toujours
-semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.» (_Mém. de
-Madem._, édit. citée, t. VI, p. 129.)]
-
-Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se
-dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce
-secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon
-que ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le
-lui dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne
-pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle
-alloit faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que
-le sang qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé.
-Aussi cette princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse
-qu'elle avoit à faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais
-agréablement et dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque
-le temps étoit écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout
-ne pensez pas que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et
-vous le donnerai ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre
-ce moment, malgré l'impatience de M. de Lauzun[239]. Enfin, le soir
-étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit
-pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver
-cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander
-d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui
-dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle
-encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même
-temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna
-à M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une
-action tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel
-est ce que vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas
-qu'il ne soit minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les
-jours de vendredi, comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait
-malheureux; ainsi ne me désobligez pas jusque là, et je verrai si vous
-avez de la considération pour moi, si vous m'obligez en ce
-rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit notre comte, que ce temps me va
-être long! et le moyen d'avoir son bonheur entre les mains sans l'oser
-goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle, si vous m'êtes fidèle; et
-si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous les événements qui
-suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je vous obéirai
-jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai jamais à
-donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre Altesse
-Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte, qui
-tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à
-Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus
-d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements
-qu'il faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui
-avoit fixé étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient
-jusques au fond du cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce
-qui l'acheva d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en
-faveur de cet heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec
-la montre à la main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé. Vous
-voyez, dit-il, Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit
-vient de sonner, et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet
-dessus tout entier, sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il,
-plus transporté que jamais, n'est-il pas encore temps que je me
-réjouisse de mon bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit
-Mademoiselle, après je vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant
-passé: «Il est donc temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du
-privilége que Votre Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque
-minuit et demi?--Oui, répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en
-dites demain des nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons
-ce qu'a produit ce billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé
-de Mademoiselle, se retira chez lui avec une promptitude inconcevable.
-
-[Note 239: «Il se trouva qu'il étoit minuit. Je lui dis: «Il est
-vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain j'écrivis dans une
-feuille de papier: «_C'est vous._» Je le cachetai et le mis dans ma
-poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui dis: «J'ai le nom dont il
-est question écrit dans ma poche, et je ne veux pas vous le donner un
-vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le papier, je vous promets de le
-mettre sous mon lit pour ne le lire qu'après que minuit sera sonné. Je
-m'assure, me dit-il, que vous ne douterez pas que je ne veille jusqu'à
-ce que j'entende l'horloge, et que je n'attende avec impatience que
-l'heure soit venue......» Je lui dis: «Vous vous tromperiez peut-être à
-l'heure, vous ne l'aurez que demain au soir.» Je ne le vis que le
-dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner chez la Reine; il causa avec
-moi, comme avec tous ceux qui étoient au cercle.... Je sortois mon
-papier, je le lui montrois, et, après, je le remettois quelquefois dans
-ma poche et d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa extrêmement de
-le lui donner; il me disoit que le cœur lui battoit... Je lui dis:
-«Voilà le papier.» (_Mém. de Madem._, édit citée, VI, p. 130-131.)]
-
-La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de
-l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne
-mette en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de
-savoir, et cette curiosité produit des effets différens, suivant les
-différens sujets qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit
-très-louable et très-bonne en sa nature. Le moyen dont il se pouvoit
-servir pour en voir la fin étoit fort incertain, et la fin très-douteuse
-et même dangereuse. Sa curiosité étoit louable et bonne, car il vouloit
-savoir s'il se pouvoit faire aimer de Mademoiselle; les moyens dont il
-se servit pour cela sont honnêtes, même fort nobles, et quoique
-jusqu'ici il n'ait eu que de grandes espérances de leurs bons effets,
-néanmoins il n'en a point encore de véritable certitude. Il n'y a donc
-que ce billet qu'il tient entre ses mains qui le puisse instruire de
-tout; et ce sera par la fin qu'il nous sera permis, aussi bien qu'à lui,
-de juger certainement de toutes choses.
-
-Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la
-dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce
-billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de
-la main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si
-cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il
-y avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que
-jusque-là toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort
-bien réussi; mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé,
-Mademoiselle pouvoit n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et
-peut-être pour se moquer de lui, et la grande disproportion qu'il y a
-entre cette princesse et M. de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte.
-Il eut pendant toute cette nuit l'esprit agité de mille pensées
-différentes. Tantôt il repassoit dans son souvenir le procédé de
-Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et un traitement si
-favorable et si extraordinaire pour une personne de sa qualité, qu'il se
-figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que de la sincérité
-de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle elle avoit
-agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque motif
-secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit aisé de
-voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit espérer
-une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès si
-avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui
-étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit
-tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied
-ou s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit,
-la nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit
-combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans
-l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin,
-l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels
-ce pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire
-l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait
-subsister l'amour.
-
-M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et
-agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son
-entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être
-préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César,
-forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur,
-que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes
-les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit
-d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de
-délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs
-de son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands
-combats et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on
-trouve une véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours
-vaincre pour emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une
-glorieuse et vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre
-ennemi ait la moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur
-notre sort.
-
-Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez
-Mademoiselle[240]. Cette princesse ne le vit pas plus tôt dans sa
-chambre avec un visage pâle et où l'image de la mort étoit entièrement
-dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: «D'où vient ce
-changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le plus joyeux
-homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait triste et
-mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous promettiez de
-cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant d'empressement?
-Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les hommes si je
-vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout au contraire
-depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux qui font
-tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte, qui
-jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois
-jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si
-ouvertement. Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre
-Altesse Royale, la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me
-semble, quelque chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va
-rendre le jouet et la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore
-d'où vient le sujet de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire,
-le poignard dans le sein, et vous vous informez de la cause de ma mort!
-Enfin; vous me traitez comme le dernier de tous les hommes, et pour me
-rendre l'affront que vous me faites plus sensible, vous me voulez encore
-forcer à la cruelle confusion de vous le dire moi-même. Ha!
-Mademoiselle, que ce traitement est rude pour une personne qui en a agi
-si sincèrement avec vous! Je n'ai jamais agi envers Votre Altesse royale
-que de la manière que je le dois. Je vous connois comme une des plus
-grandes princesses de toute la terre, et je me connois moi-même comme un
-simple cadet, qui vous doit tout par toutes sortes de raisons. Mais
-quoique cadet et simple gentilhomme, la nature m'a donné un cœur haut et
-assez bien placé pour ne me souffrir rien faire d'indigne.--Mais que
-voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il semble, à vous entendre parler
-que je vous ai fait quelque grand tort en vous accordant une chose qui
-m'est de la dernière importance et dont j'ai fait un secret à toute la
-terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, mais à cette fois je
-vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je vous accorde ce que
-vous me demandez préférablement à tout autre; cependant ce qui peut être
-un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est pour vous que de plaintes!
-En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous satisfaire.--De
-grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, n'insultez pas davantage un
-misérable; que Votre Altesse Royale se divertisse tant qu'il lui plaira
-à mes dépens, j'y consens de tout mon cœur. Mais je lui demande
-seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une raillerie qui donneroit
-lieu à tout le monde après vous de me traiter de fou et de ridicule. Et
-encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes ces marques de votre
-bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré que comme des effets
-de votre générosité et d'une bonté toute particulière, et dont je n'ai
-jamais mérité la moindre partie; et tous les bons accueils, ni l'estime
-que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour moi, ne m'ont jamais fait
-oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si j'en ai usé si librement,
-ç'a été sans dessein, et je vous demande, Mademoiselle, de m'en punir de
-toute autre manière qu'il plaira à Votre Altesse Royale; je subirai son
-jugement jusques à m'éloigner de sa vue pour jamais; je mourrai même
-pour expier les fautes que je puis avoir commises, quoique
-involontairement, envers votre Royale personne. Je ne demande seulement
-à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et qu'elle soit
-persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus soumis à
-ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.»
-
-[Note 240: «Après être sorties de l'église (dans le récit de
-Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous allâmes chez M. le
-dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de Lauzun, qui
-s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me regarder. Son
-embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me mieux chauffer.
-Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le regarder: «Je suis
-toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis encore plus troublé de
-ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour donner dans votre panneau;
-j'ai bien connu que vous vouliez vous divertir...» Je lui répondis:
-«Rien n'est si sûr que les deux mots que je vous ai écrits, ni rien de
-si résolu dans ma tête que l'exécution de cette affaire.» Il n'eut pas
-le temps de répliquer, ou ne se trouva pas la force de soutenir une plus
-longue conversation.» (_Mém. de Madem._, loc. cit.)]
-
-Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que
-vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement,
-voyant qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé
-sa douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse
-en fut effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la
-compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce
-qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que
-d'ailleurs elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M.
-le comte de Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette
-tendresse qu'elle avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se
-découvrit enfin à sa faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout
-son visage l'ayant touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant
-d'un œil plus favorable qu'elle n'avoit encore fait, après avoir
-longtemps gardé le silence, cette princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que
-vous faites un grand tort à la sincérité de mon procédé envers vous, et
-que vous connoissez mal les sentimens que mon cœur a conçus pour vous!
-Si vous saviez l'injure que vous me faites de me traiter ainsi, vous
-vous puniriez vous-même de l'affront que vous me faites. Quoi! vous
-tournez en raillerie la plus grande affection du monde, où j'ai apporté
-toute la sincérité qui m'étoit possible! Je me suis fait violence avant
-que de faire ce que j'ai fait pour vous; mais enfin la tendresse l'a
-emporté sur ma fierté; je m'oublie, s'il faut le dire, pour vous donner
-la plus forte preuve de mes affections que j'aye jamais donnée à
-personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un rang qui n'étoit pas
-inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mériter mon
-estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non seulement je vous
-donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après cela vous dites que
-je me moque de vous et que je hasarde votre réputation; je me hasarde
-bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par dessus toutes ces
-considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon pour vous
-élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez pas
-prétendre, quoique vous méritiez davantage?»
-
-M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit
-d'entendre[241], au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu que
-Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh! Mademoiselle,
-que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et qu'il faut bien
-avouer que les personnes de votre condition ont bien de l'avantage de
-pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour ceux qui en
-sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en idée et en
-imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite le reste
-de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle, faites-moi
-plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de me voir
-languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le désir de
-me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en croit
-indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis
-encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que
-vous êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez
-audacieux pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me
-flatter, seulement pour vous divertir.»
-
-[Note 241: Madame de Nogent, sœur de M. de Lauzun, fut moins difficile à
-persuader: «J'avois écrit sur une carte: Monsieur, M. de Longueville, et
-M. de Lauzun. Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui
-montrai ces trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois
-hommes j'ai envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle
-de se jeter à mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me
-dire.» (_Mém. de Madem._, édit. citée, 6, p. 133.)]
-
-Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que
-son âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit
-étoit des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le
-reconnut aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle
-le témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une
-action toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous
-persuader? Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en
-prends pour vous procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis
-une princesse sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que
-conformément à mes intentions; et je vous en donnerai telle preuve que
-vous n'aurez pas lieu d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous
-traiter aussi favorablement comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour
-vous les sentimens d'une véritable tendresse? Non, poursuivit cette
-princesse, versant quelques larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle
-voyoit M. de Lauzun dans la dernière affliction et toujours obstiné dans
-l'erreur qu'elle se moquoit de lui; non, je ne déguise point ma pensée;
-et puisque mes paroles n'ont pas pu vous persuader les véritables
-sentimens de mon cœur, il faut que j'emprunte le secours de mes yeux, et
-que les larmes que vous me forcez de verser vous en soient des témoins
-auxquels vous ne puissiez rien objecter. Me croyez-vous, Monsieur, après
-vous avoir donné des preuves si fortes de mon amour? Douterez-vous
-encore de la sincérité de mon procédé, après l'avoir ouï de ma bouche,
-et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs soins et leur pouvoir pour
-ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc, s'il vous plaît: cette
-déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez extraordinaire,
-mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien de ma
-promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me disiez
-qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent justement
-prétendre à la possession des grandes princesses, je vous répondis que
-vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il y en avoit
-d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du sang, y
-pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, je
-n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois
-alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire
-heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le
-rendre. Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à
-cela; agissez hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez
-de votre côté, et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai
-rien du mien. Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de
-vous dire, douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle,
-s'écria M. de Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si
-tendre et si obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa
-faveur, qu'est-ce que je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos
-bontés? Quoi! Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre
-Altesse Royale rend le plus heureux, soit le plus ingrat par
-l'impossibilité de ne pouvoir rien faire qui puisse marquer sa
-reconnoissance? La plus grande princesse du monde élèvera un misérable
-jusques au plus haut degré de bonheur, et il n'aura rien que des
-souhaits pour reconnoissance d'un bienfait si extraordinaire? Que vous
-me rendez heureux, Mademoiselle, par l'excès d'une générosité sans
-exemple! Mais que ce haut point de gloire me sera rude, tandis que je ne
-pourrai rien faire pour reconnoître la déclaration que Votre Altesse
-Royale vient de faire en ma faveur! Elle m'est trop avantageuse et a
-trop de charmes pour moi pour demeurer sans réponse, et la gratitude me
-doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un profond respect et le devoir
-même m'ont fait taire si longtemps. Et puisque je ne puis rien faire
-pour Votre Altesse Royale pour lui marquer ma gratitude, je dois lui
-dire du moins et lui découvrir les sentimens de mon cœur. Il est vrai,
-Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer chez Votre
-Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce que je ne faisois
-autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un motif plus doux et
-plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous plaît, à mes
-transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je vous
-considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a
-trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui
-sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes
-les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour
-voir, des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur
-pour aimer. J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion
-lorsqu'elle ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de
-répugnance, car je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de
-toute la terre, je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et
-glorieuse flamme. Je pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse
-Royale me taxe de présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité
-entre votre condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble
-et élevé pour n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu
-se résoudre à s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui,
-Mademoiselle, je l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous
-venez de faire sur le sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais
-osé parler, si votre procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je
-ne visse point d'autre remède à mon mal que la langueur pendant le reste
-de mes jours. J'aimois mieux traîner une vie mourante dans un mortel
-silence, que de risquer à vous déplaire et à m'attirer pour un seul
-moment votre disgrâce par la moindre parole qui vous pût faire connoître
-mon amour. Et comme j'ai fait par le passé, je tâcherai avec soin à
-composer et mes yeux et toutes mes actions, de peur qu'à l'insu de mon
-cœur ils ne vous disent quelque chose de ce qu'il ressent pour vous:
-car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un simple cadet qui n'a que son
-épée pour partage osât aspirer à la possession d'une princesse qui n'a
-jamais su regarder les têtes couronnées qu'avec indifférence, et qui a
-refusé les premiers partis de l'Europe? Quelle apparence, dis-je,
-qu'après le refus de tant de souverains parmi lesquels il y en a qui,
-par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute prétendre avec quelque
-justice à la possession de Votre Altesse Royale... Néanmoins toute la
-terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes ces poursuites,
-comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. Ainsi,
-Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces choses,
-tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque chose des
-sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je pas
-lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez
-téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis
-encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que
-mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon
-âme à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus
-avantageux de vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de
-hasarder une déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire
-l'accès entièrement libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il
-est vrai, Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement
-des peines inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si
-j'aurois pu y résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus
-grand mal modéroit en quelque façon celui que je sentois.»
-
-Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans
-l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait,
-dit cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps
-que j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé
-d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis
-déclarée enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je
-n'ai pas choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de
-plusieurs que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés
-là-dessus m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre
-esprit, vos actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me
-conseiller, et je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je
-vous observe, que, loin de me repentir de ce que je viens de dire, au
-contraire je crains de ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement
-mes affections. Quant à cette inégalité de conditions qui vous fait tant
-de peine, n'y songez point, je vous prie, et soyez assuré que je ne
-laisserai pas imparfaite une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant
-de plaisir, et j'y travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une
-affaire dont je prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos;
-comptez seulement là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous
-venez de parler n'a pu faire sur mon esprit, votre mérite le fait
-excellemment; et mon cœur, qui jusque aujourd'hui s'est conservé dans
-son entière liberté, malgré toutes les recherches des rois et des
-souverains, n'a su cependant éviter de devenir captif d'un simple cadet,
-comme vous dites. Si tous les cadets vous ressembloient, Monsieur, il se
-trouveroit peu d'hommes qui voulussent être les aînés. Je ne prétends
-pas faire votre panégyrique, mais je suis obligée de donner cela
-premièrement à la vérité, secondement à vous-même, afin que vous
-n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, troisièmement au
-choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que je ne l'ai
-fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de moi, et à ma
-propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et je vous
-crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur vous
-que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre bel
-esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et de
-cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde,
-sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que
-j'aie ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est
-ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est
-agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous
-avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple,
-voulu faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre
-intérêt de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre
-belle bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre
-esprit éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque
-votre royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait
-trembler de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me
-prépare à un si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action
-si peu commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux
-pour ne mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et
-que, nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au
-plus suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de
-vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que
-vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute
-la terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de
-temps à un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et
-cette haute estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des
-personnes même qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen,
-Mademoiselle, de trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas
-lieu de vous repentir.
-
---S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me
-point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout
-dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon
-choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je
-suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse
-du monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient
-flatté, mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire
-voir la sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout
-scrupule, et je ne veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez
-seulement à cela, si vous voulez votre fortune, et ne perdez point le
-temps, si vous m'aimez; le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son
-consentement, et soyez assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout
-ce que je pourrai.--Oh! Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun,
-se jetant pour une seconde fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai
-faire pour reconnoître toutes les étroites obligations que j'ai à Votre
-Altesse Royale, après en avoir reçu des preuves si sensibles? Quoi, la
-plus grande princesse de la terre en qualité, en biens et en mérite,
-s'abaissera jusqu'à venir chercher un homme privé pour l'honorer de ses
-bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle lui offre non seulement ses
-bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur privativement à tout
-autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage d'une générosité
-inestimable, cette même princesse lui veut donner sa royale main et
-généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu m'es
-aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me donnant
-tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma juste
-reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais est
-d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et à
-mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir
-quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que
-Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais
-de grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre
-bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je
-l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur,
-si elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de
-celle que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi
-et de mes espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il
-vous plaît, le vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous
-les moments de ma vie. Le don que je vous fais est peu de chose en
-comparaison de ce que j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude
-avec laquelle j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale
-et ne laissera, jamais le moindre doute sur ce sujet.»
-
-Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit
-fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu
-d'espérer, mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit
-obligé cette princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de
-beaucoup toutes ses espérances. De façon que, se voyant entièrement
-assuré de ce côté, et ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement
-aimé de Mademoiselle après la déclaration tendre et sincère qu'il en
-avoit ouï de la propre bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à
-avoir l'agrément du Roi, sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir
-rien conclure. L'occasion s'en présenta peu de temps après, ou pour
-mieux dire il la fit naître lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que
-cela à son entier bonheur.
-
-Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses
-sur le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il
-falloit qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette
-princesse et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus
-éclairés, se douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait
-l'honneur à M. de Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais,
-Lauzun, il semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine;
-car, à t'entendre parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus
-d'accès auprès d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de
-Lauzun, je suis assez heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse
-me fait l'honneur de me traiter d'une manière à me faire croire que, si
-Votre Majesté m'est favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a
-point de semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son
-ris, tu pourrois bien aspirer à devenir mon cousin[242]?--Ah! Sire,
-répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée au-dessus
-de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la mettre au
-jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais trop
-mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce devoir
-et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, qui
-n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre
-Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand
-je me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir
-quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis
-trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous
-les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font
-croire que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces.
-Aussi, Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec
-toutes sortes de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien
-sans l'aveu de Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire
-encore avec tout le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est
-point contraire, je me puis dire le plus heureux de tous les hommes.»
-
-[Note 242: Il semble, au contraire de ce qui est avancé ici, que Lauzun
-n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce grand projet de mariage.
-Il eut la plus grande peine du monde à laisser mademoiselle de
-Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me remettoit toujours
-d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir; à la fin, après
-l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui des longueurs
-qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me donner de
-l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation, de crainte
-qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience de prendre
-le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je crois même que
-je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se rappela dans la
-suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre, et la refit pour
-l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., _édit. citée_).]
-
-Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout
-ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de
-voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de
-parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi:
-«Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire,
-il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous
-fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être
-contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire,
-répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre
-tout, sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils
-sont au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan,
-le Roi le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit
-Lauzun, je ne puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.»
-Le Roi, voyant cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et
-qu'il a toujours honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien,
-Lauzun, pousse ta fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout
-ce que je pourrai, et tu en verras les effets.»
-
-A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni
-qui eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les
-apparences étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se
-promettre un entier bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le
-voilà donc qui s'en va porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il
-avoit du Roi. Jamais cette princesse ne témoigna plus de joie que dans
-cette rencontre. Ils demeurèrent quelques jours dans cet état à se
-donner mutuellement tous les témoignages innocens d'un véritable amour,
-ménageant toutes choses de manière qu'ils pussent achever et finir leurs
-desseins par un heureux mariage.
-
-Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue[243],
-M. de Lauzun s'en alla d'abord chez Mademoiselle, et lui parla ainsi:
-«Enfin je vois bien, Mademoiselle, que le destin, jaloux de mon bonheur,
-s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la mort de Madame va entièrement
-faire avorter tous les glorieux desseins que Votre Altesse Royale avoit
-conçus pour moi. La mort de cette princesse vous a laissé une place plus
-digne de vous, et plus sortable à votre condition que celle que vous
-vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il falloit que dans ce cadet
-vous trouvassiez un grand prince, et votre attente ne pouvoit jamais
-mieux être remplie que par la royale personne de Monsieur, frère unique
-du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez d'un véritable repos
-et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre qualité, s'il n'y en
-a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est d'autant plus
-sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre Altesse
-Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si
-malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet
-étrange revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation:
-c'est, Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le
-don qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois
-infiniment obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit
-fait de celui qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends
-m'acquitter de tout envers elle: vous avez fait paroître une générosité
-sans exemple quand vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable
-gentilhomme, n'ayant rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de
-vos libéralités, a enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même,
-afin de contribuer par cette généreuse restitution au repos de Votre
-Altesse Royale. Je ne veux pas vous donner la peine de vous dégager
-vous-même de votre promesse, je vous crois l'âme trop belle pour en
-avoir la pensée; mais je veux faire mon devoir en me dégageant moi-même.
-Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y ait d'autre motif que celui de
-votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai un cœur tendre et sensible,
-plus que Votre Altesse Royale ne se peut l'imaginer, quoique dans la
-perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie ma ruine. Oui,
-Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies que Votre
-Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous aviez
-animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans la
-douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande
-princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder.
-Après cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la
-puisse remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes
-sortes de raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne
-peut être consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il
-mérite seul vos affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez,
-Mademoiselle, encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que
-votre mariage avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi
-contents que vous le méritez et que je l'ai souhaité.»
-
-[Note 243: Madame Henriette mourut le 30 juin 1670. Plusieurs des faits
-qui précèdent sont postérieurs à cette date. Il est certain qu'il fut
-alors grandement question de marier avec Mademoiselle Monsieur, duc
-d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur désiroit cette alliance pour
-faire entrer dans sa maison les biens immenses de Mademoiselle,
-celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du prince, et qui d'ailleurs
-aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve à ce sujet de grands
-détails dans ses _Mémoires_, édit. citée, t. 6, _initio_.]
-
-M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un
-si véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute
-faire, que dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je
-n'attendois pas un pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon
-repos vous devoit être plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il
-me semble que vous ne cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des
-alarmes qui ont si peu de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour
-vous, et pour vous mettre en état de n'envier le sort de personne. Ce
-n'est pas l'éclat ni la qualité que je cherche; vous savez que j'en ai
-refusé assez souvent, pour n'en pas chercher aujourd'hui. Êtes-vous
-content, Monsieur, et cette déclaration est-elle assez ample pour vous
-ôter tout soupçon? Je veux encore faire davantage, et vous le verrez
-bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant aux pieds de Mademoiselle:
-«Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma légère conduite; ne
-l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai pour Votre Altesse
-royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et vivrois plus en repos
-et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me permettra en nulle
-sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet heureux moment
-qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de Votre Altesse
-Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous laisse jouir
-paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.»
-
-Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute
-apparence de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier
-Monsieur de se désister de sa recherche, et de ne point songer à elle
-autrement que comme ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi
-fit: dont Monsieur parut un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit.
-Cependant Mademoiselle ne manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière
-qu'elle avoit faite au Roi, ce qui acheva de le mettre en repos, dont
-elle eut bien de la joie.
-
-Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de
-sa parole[244]. Sa Majesté, voyant que Mademoiselle le désiroit
-ardemment, y acquiesça volontiers[245], de façon qu'il n'y restoit qu'à
-épouser; et M. de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa
-poche, et la parole du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le
-remettoit qu'afin de faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de
-pompe; de manière que, cela ayant éclaté ouvertement[246], les princes
-et les princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent
-changer[247], en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir Mademoiselle
-au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que cette
-princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que deviendra
-M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, répliqua
-le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me
-promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit
-cette princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi.
-Et pour M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât
-point à sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la
-fortune de personne.
-
-[Note 244: «Lorsque M. de Lauzun m'eut renvoyé ma lettre, je la donnai à
-Bontemps pour la donner au Roi, qui me fit une réponse très honnête. Il
-me disoit qu'il avoit été un peu étonné, qu'il me prioit de ne rien
-faire légèrement, d'y bien songer, et qu'il ne me vouloit gêner en rien;
-qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit des marques de sa tendresse lorsqu'il
-en trouveroit des occasions.» (_Mém. de Madem._, 6, p. 150.)]
-
-[Note 245: «... Le Roi joua cette nuit-là jusqu'à deux heures... Il me
-trouva dans la ruelle de la Reine; il me dit: «Vous voilà encore ici, ma
-cousine? Vous ne savez pas qu'il est deux heures?» Je lui répondis:
-«J'ai à parler à Votre Majesté.» Il sortit entré deux portes, et il me
-dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai des vapeurs.» Je lui demandai s'il
-vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non, me voilà bien.» Le cœur me battoit
-si violemment que je lui dis deux ou trois fois: «Sire! Sire!» Je lui
-dis, à la fin: «Je viens dire à Votre Majesté que je suis toujours dans
-la résolution de faire ce que je me suis donné l'honneur de lui
-écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille ni ne vous défends cette
-affaire; je vous prie d'y bien songer avant de la terminer. J'ai encore,
-me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous devez tenir votre dessein
-secret jusqu'à ce que vous soyez bien déterminée. Bien des gens s'en
-doutent; les ministres m'en ont parlé; M. de Lauzun a des ennemis:
-prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis: «Sire, votre Majesté est
-pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (_Mém._, 6, 156 et suiv.)
-
-Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par
-Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des
-commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois.
-Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle,
-qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel
-du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu
-Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus
-librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui
-donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui
-faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je
-l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous
-êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (_Mém. anecd._ de
-Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)]
-
-[Note 246: La nouvelle de ce mariage, dont le projet avoit été tenu si
-secret jusque-là, éclata vite. On connoît la fameuse lettre adressée à
-M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15 décembre 1670, par Mme de
-Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante..., etc.»
-
-Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de
-Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez
-Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et
-que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la
-cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le
-Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol
-in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle
-acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à
-genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot
-qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de
-faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu!
-Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
-promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
-retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est
-tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
-extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si
-pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère
-impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui
-venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.)
-
-Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette
-visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère
-complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au
-nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que
-recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.]
-
-[Note 247: «Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, dit madame de
-Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut
-reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc lundi que la chose fut
-déclarée. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à complimenter. Le
-mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de
-lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être
-nommé dans le contrat de mariage, qui fut fait le même jour. (Cf. _Mém.
-de Montp._, 6, 201.) Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre
-duchés: le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la première pairie de
-France, et qui donne le premier rang; le duché de Montpensier, dont il
-porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché
-de Châtellerault, tout cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût
-dressé; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier,
-Mademoiselle espéra que le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit;
-mais, sur les sept heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs
-barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa
-réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de
-Lauzun, le Roi leur déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit
-absolument de songer à ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.)]
-
-N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit
-ri à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait
-naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les
-plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se
-sont changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous
-avez fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque
-le Roi lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de
-son amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de
-leurs corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me
-semble, ce que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en
-voit peu de cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois
-qu'elles prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande
-princesse.
-
-N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de
-Mademoiselle et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne
-pouvoient désirer qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient
-projeté?
-
-Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit
-pas de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns
-en parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur
-la bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui
-paroissoit au dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa
-Majesté faisoit pour ôter les discours que l'on auroit faits sur
-l'inégalité de Mademoiselle avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que
-le procédé du Roi n'étoit pas une feinte, mais une vérité, il en voulut
-donner des preuves écrites de sa propre main, non seulement aux
-personnes de la Cour, mais à tout le public[248], par la lettre que je
-rapporte ici, où il s'explique assez ouvertement:
-
-[Note 248: «Les ministres conseillèrent au roi d'écrire une lettre à
-tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les pays étrangers pour leur
-donner part, des raisons qu'il avoit eues de rompre mon affaire.» (_Mém.
-de Mademoiselle_, 6, 236.)]
-
- Lettre du Roi.
-
- _Comme ce qui s'est passé depuis cinq ou six jours par un
- dessein que ma cousine de Montpensier avoit formé d'épouser
- te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon
- corps, fera sans doute grand éclat partout, et que la
- conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement
- interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien
- informés; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres
- qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours
- que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler
- elle-même d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir
- infiniment surprendre, m'écrivit une longue lettre[249] pour
- me déclarer la résolution qu'elle disoit avoir prise de ce
- mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put
- s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant
- cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de l'agréer, d'avoir
- la bonté de ne lui en point parler quand je la rencontrerois
- chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui écrivis,
- fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre
- garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette
- nature, qui irrémédiablement pourroit être suivie de longs
- repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire
- davantage, espérant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec
- tant de considérations que j'avois à lui représenter, la
- ramener par douceur à changer de sentiments. Elle continua
- néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres
- voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser
- extrêmement de donner le consentement qu'elle me demandoit,
- comme là seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le
- bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner
- la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la terre. Enfin,
- voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa
- poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa
- pensée la principale noblesse de mon royaume, elle et le
- Comte de Lauzun me détachèrent quatre personnes de cette
- première noblesse, qui furent les ducs de Créqui et de
- Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de Guitry,
- grand maître de ma garderobe[250], pour me venir représenter
- qu'après avoir consenti au mariage de ma cousine de
- Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficulté,
- mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci, que sa sœur
- souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au
- monde que je mettois une très grande différence entre les
- cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne,
- ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire préféroit
- les grands à tous princes étrangers, et qu'il étoit
- impossible que cette différence ne mortifiât extrêmement
- toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite
- qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non
- seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur
- à des gentilshommes de les épouser, mais même des reines
- douairières de France. Pour conclusion, les instances de ces
- quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si
- persuasives sur le principe de ne pas désobliger toute la
- noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un
- consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les
- épaules d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et
- disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et
- qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment
- l'affaire fut tenue pour conclue; on commença à en faire
- tous les préparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects
- à ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._
-
-[Note 249: On a remarqué sans doute qu'il n'est pas question, dans le
-cours de ce récit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi.
-Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppléé
-pour la plupart.]
-
-[Note 250: «Nous traitâmes à fond de tout ce que nous avions à faire, et
-prîmes la résolution que MM. les ducs de Créquy et de Montauzier, le
-maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi
-pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire.
-Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-là que je ne me
-souviens pas précisément de ce que ces messieurs étoient chargés de dire
-au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là résolution de les faire parler
-fut prise, je dis à M. de Lauzun: «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes
-faire cette affaire?» Il me dit qu'il étoit plus respectueux d'en user
-de cette sorte.» (_Mém. de Montp._, 6, 164.)]
-
-[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alençon, sœur du
-second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de
-Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord été
-assez opposée à cette alliance, qui devint ensuite pour elle un
-précédent sur lequel elle s'appuya pour déroger encore davantage.]
-
-[Note 252: Mademoiselle avoit en réalité quarante-trois ans, et M. de
-Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en mai 1627 et lui en 1633.]
-
- _Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit
- à plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je
- l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point
- voulu parler qu'en présence de témoins, qui furent le duc de
- Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de
- Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main,
- elle désavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil
- discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné et
- témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien
- de possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de
- l'esprit et pour l'obliger à changer de résolution. Mais
- hier, m'étant revenu de divers endroits que là plupart des
- gens se mettoient en tête une opinion qui m'étoit fort
- injurieuse: que toutes les résistances que j'avois faites en
- cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et
- qu'en effet j'avois été bien aise de procurer un si grand
- bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que
- j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me résolus d'abord,
- y voyant ma gloire si intéressée, de rompre ce mariage et de
- n'avoir plus de considération ni pour la satisfaction de la
- princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je puis
- et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je
- lui déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre
- à faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus
- qu'elle épousât aucun prince de mes sujets, mais qu'elle
- pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifiée de France
- qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je
- la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de vous
- dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle
- répandit de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme
- si je lui avois donné cent coups de poignard dans le cœur;
- elle vouloit m'émouvoir; je résistai à tout, et après
- qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Créquy, le
- marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal
- d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon
- intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite
- je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reçut avec
- toute la constance et la soumission que je pouvois
- désirer[254]._
-
-[Note 253: Tous trois ses ministres.]
-
-[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mémoires_, et madame
-de Sévigné, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqué d'insister sur la
-douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermeté avec laquelle
-Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît
-avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et
-d'augmenter son crédit auprès du Roi par une soumission aveugle à ses
-volontés, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire
-sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son
-indifférence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les
-actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier,
-trop prévenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses
-charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de
-sa table et de ses équipages; celle que lui auroit apportée son mariage
-ne devoit lui servir qu'à faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il
-n'en faisoit même pas un mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit
-accroître son crédit: il fut soumis.]
-
-Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit
-qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui
-firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main
-en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté
-en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de
-Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui
-parle, et qui représente M. de Guise.
-
-
-
-
-FABLE.
-
-L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.
-
- _Tout est perdu, disoit un Perroquet,
- Mordant les bâtons de sa cage;
- Tout est perdu, disoit-il plein de rage.
- Moi, tout surpris d'entendre tel caquet,
- Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage,
- Je lui dis: «Parle, que veux-tu
- Avecque ton «Tout est perdu?»
- --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,
- Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit,
- J'étoufferai si je ne cause;
- Voici donc ce que l'on m'a dit:
- «Comme vous le savez, l'espèce volatille,
- Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois,
- Eh bien, vous savez donc que dans cette famille
- De qui nous recevons les lois
- Est une Aiglonne généreuse,
- Grande, fière, majestueuse,
- Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
- Que parmi toute notre espèce
- Elle ne connoît point d'assez haute noblesse
- Qui puisse lui donner un mari de son rang.
- Mille oiseaux pour, elle brûlèrent;
- Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent
- Aucun n'osa se déclarer,
- Aucun n'osa même espérer.
- Mais ce que mille oiseaux n'osèrent,
- Qui sembloient mieux le mériter,
- Un oiseau de moindre puissance,
- Un Moineau (tant partout règne la chance),
- A même pensé l'emporter.
- Ce moineau donc, suivant la règle
- Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,
- Étoit à la suite de l'Aigle,
- Et même avoit près de lui quelque emploi.
- Ce fut là que, suivant la pente naturelle
- Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,
- Il s'occupoit moins à faire sa cour
- Qu'à voltiger de belle en belle,
- Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour
- Sujet de flamme et maîtresse nouvelle.
- Mais le petit ambitieux
- Voulut porter trop haut son vol audacieux;
- Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,
- Il la trouvoit infiniment aimable;
- Enfin il l'aima tout de bon,
- Et, sans consulter la raison,
- Le drôle se mit dans la tête
- De lui faire agréer ses feux
- Et d'entreprendre sa conquête.
- Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,
- Et voyez cependant combien il fut heureux!
- D'une si charmante manière
- Et d'un air si respectueux
- Il sut faire offre de ses vœux,
- Que notre aiglonne noble et fière,
- Pour lui mettant bas la fierté,
- Ne se ressouvient pas de l'inégalité.
- Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- La belle ne dédaigna point
- L'impérieux effort de cet indigne esclave;
- Bien plus, elle approuva son désir indiscret,
- Lui sut bon gré de sa tendresse,
- Rendit caresse pour caresse,
- Et même n'en fit point secret.
- Encor pour un de nous la faute étoit passable:
- Notre plumage vert la rendoit excusable,
- Et d'ailleurs notre qualité
- Rendoit le parti plus sortable;
- Mais pour un si petit oiseau,
- C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!
- Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau,
- Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau;
- Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles
- Il a fait de terribles coups,
- Et que son ramage est si doux,
- Qu'il a bien fait des infidelles,
- Et plus encore de jaloux.
- Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,
- Au prix du dessein surprenant
- Que se proposoit ce galant?
- Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,
- Fut averti de cette indigne ardeur,
- Il prévit bien le déshonneur
- Qui résultoit d'alliance si vile.
- Ayant donc fait venir nos amans étonnés,
- Il les reprend de s'être abandonnés
- Aux mutuels transports d'une égale folie;
- A l'Aiglonne, de ce que sortie
- Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
- Elle s'abaisse et se ravale
- Par un choix si peu glorieux,
- Et au Moineau sa faute sans égale,
- De ce qu'oubliant le respect,
- Il ose bien lever le bec
- Jusqu'à l'alliance royale.
- Pour conclusion, il leur défend
- De faire jamais nid ensemble,
- Malgré l'amour qui les assemble.
- Notre couple, accablé sous un revers si grand,
- À ses commandements se rend,
- Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,
- D'injurieux et de cruel,
- L'ordre prévoyant qui sépare
- Ce qu'unissoit un amour mutuel.
- L'Aiglonne fière et glorieuse
- S'élève dans les airs, affligée et honteuse
- De voir ouvertement son dessein condamné,
- Et le Moineau passionné,
- De désespoir de voir son espérance en poudre,
- Se retira de son côté,
- Et fut contraint de se résoudre
- À rabaisser sa vanité
- Sur des objets de plus d'égalité.
- Voilà donc le récit fidelle
- De ce qui me tient en cervelle.
- Est-ce que je n'ai pas sujet
- De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait?
- Que la nature se dérègle,
- Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,
- L'Aigle s'abaisser au Moineau,
- Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle?
- Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:
- Tout est perdu, pour la troisième fois?»
- Ici le jaseur, hors d'haleine,
- Et quoique avec bien de la peine,
- Mit fin à sa narration.
- J'en trouvai l'histoire plaisante;
- Mais, y faisant réflexion,
- Je la trouvai trop longue et trop piquante.
- Mais quoi! c'étoit un Perroquet;
- Il faut excuser son caquet[255]._
-[Note 255: Ces deux derniers vers font allusion à une chanson fort à la
-mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore à cette époque.
-Le refrain étoit:
-
- Perroquet, perroquet,
- S'en doit rire dans son caquet.
-]
-
- Réponse du Moineau au Perroquet.
-
- _Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet,
- Et jasez dedans votre cage?
- À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.
- D'où vous vient un si grand caquet,
- Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage
- Qui doit vous avoir abattu?
- Dès que je vous ai entendu
- À tort et à travers parler d'une autre chose
- Que de celle qu'on vous apprit,
- J'ai bien vu qu'un Perroquet cause
- Sans savoir, souvent ce qu'il dit.
- Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille
- Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois,
- Et qui a du respect pour toute leur famille,
- Dont elle exécute les lois,
- Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse,
- Grande, belle, et majestueuse,
- Qui joint à la vertu la noblesse du sang,
- Peut bien souvent changer d'espèce;
- Son mérite suffit avecque la noblesse,
- Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.
- Cent oiseaux autrefois brûlèrent
- Pour des Aigles, et les aimèrent
- Sans l'oser jamais déclarer.
- Ceux-ci ne l'osant espérer,
- Mille oiseaux plus petits l'osèrent,
- Qui pouvoient moins le mériter;
- Mais, ayant le cœur de tenter,
- Firent si bien tourner la chance,
- Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.
- Ce n'est pas toujours une règle
- Que l'on puisse manquer de respect à son Roi
- Pour aimer quelquefois un Aigle,
- Sans s'écarter de son emploi.
- C'est entre les oiseaux chose fort naturelle
- De s'adonner aux plaisirs de l'amour;
- Chacun d'eux veut faire sa cour,
- Chacun cherche à charmer sa belle,
- Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,
- Il tâche d'allumer une flamme nouvelle.
- Ce n'est pas être ambitieux,
- Et un jeune Moineau n'est pas audacieux
- Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:
- Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,
- Et il faut aimer tout de bon.
- C'est être privé de raison,
- Et c'est se rompre en vain la tête,
- D'improuver de si justes feux.
- Chacun cherche à faire conquête,
- Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux,
- On cherche seulement à devenir heureux,
- Sans s'arrêter à la manière.
- D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux»,
- On peut faire offre de ses vœux
- À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière,
- Quand elle met bas la fierté,
- Qu'elle veut suppléer à l'inégalité.
- Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- Une Aiglonne ne dédaigne point
- De recevoir les vœux d'un si charmant esclave.
- Un si parfait oiseau ne peut être indiscret;
- Il peut témoigner sa tendresse,
- Et recevoir quelque caresse,
- Sans faire le moindre secret.
- Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,
- Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?
- Ne peut-il pas tenter une jeune beauté?
- D'ailleurs, s'il est de qualité,
- Le parti n'est-il pas sortable?
- Mais, en un mot, il est oiseau,
- Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable
- Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau
- Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.
- L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:
- Elle est sensible aux moindres coups;
- Les feux d'un Moineau lui sont doux
- Quand elle les connoît fidèles;
- Et, s'il se trouve des jaloux,
- Elle entend leurs discours comme des bagatelles.
- Qu'y a-t-il donc de surprenant?
- Un jeune oiseau qui est galant,
- Qu'on connoît généreux et de noble famille,
- Qui sert son prince avec ardeur,
- Qui ne fait rien qu'avec honneur,
- Son alliance est-elle vile?
- S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés,
- Ce sont des envieux, qui sont abandonnés
- Aux cruels mouvements d'une étrange folie.
- Quoiqu'une Aiglonne soit sortie
- D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,
- Croyez-vous qu'elle se ravale
- Et qu'il lui soit peu glorieux
- De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale,
- Qui a pour elle du respect,
- Qui n'a point d'aile ni de bec
- Que pour cette Aiglonne royale?
- Où est cette loi qui défend
- Que l'on ne puisse mettre ensemble
- Deux oiseaux que l'amour assemble
- Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?
- C'est une injustice qu'on rend,
- Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,
- Et qu'on peut appeler cruel,
- De quelque raison qu'il se pare,
- Que de blâmer un amour mutuel.
- L'Aiglonne, quoique glorieuse,
- Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse?
- Un feu si naturel sera-t-il condamné?
- Mais un Moineau passionné
- Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,
- Qui a le dieu Mars à côté,
- Dont le cœur fier s'est pu résoudre
- À modérer sa vanité
- Et le traiter avec égalité,
- Si ce moineau est si fidèle,
- Qu'est-ce qui vous donne sujet
- De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait?
- Si votre cerveau se dérègle,
- Pour avoir bu par trop de vin nouveau,
- Faut-il en faire souffrir l'Aigle?
- Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,
- Et parler mieux une autre fois.
- Lorsque j'aurai repris haleine,
- Vous pourrez vous donner la peine
- De poursuivre pourtant votre narration.
- L'histoire en est assez plaisante,
- Et, sans faire réflexion
- Si elle peut être piquante,
- Puisque ce n'est qu'un Perroquet,
- On se moque de son caquet._
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-JUNONIE
-OU
-LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.
-
-
-Tous les malheurs que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas
-qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples.
-
-Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes
-considérables de Paris tâchoient de réunir deux des plus anciennes
-familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne se pussent
-rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.
-
-[Note 256: Au temps du traité des Pyrénées et du mariage de Louis XIV,
-en 1660.]
-
-Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain[257] et de
-Bagneux[258]. Ils possédoient les premières charges de la robe, et le
-sujet de leur différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans
-charges, M. de Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit
-produit entre eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire,
-qu'ils avoient fait paroître en plusieurs occasions.
-
-[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur
-d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du
-roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui, fille de Jean de Créqui II,
-seigneur de Ramboval, etc.]
-
-[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, étoit avocat général en la
-Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connoître celle que
-poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl.
-elzev., t. 2, p. 172.]
-
-M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le
-monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa
-naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec
-les qualités qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils
-unique.
-
-Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de
-son père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans
-l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les
-armes.
-
-En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin
-conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit
-la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une
-charge comme la sienne.
-
-Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la
-joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût
-moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se
-croyoit le plus heureux des hommes de posséder une personne si
-accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle
-croyoit être obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle
-étoit aussi très-contente.
-
-Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère
-indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner.
-Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à
-deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant
-propres alors à prendre le bain.
-
-Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil[259], qui avoit
-aussi une maison en ce lieu-là. Un jour que le temps étoit extrêmement
-beau, des amis du mari de cette dame et d'elle les y allèrent voir.
-Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y arrivèrent avant la chaleur,
-et, pour profiter du temps, on alla d'abord se promener.
-
-[Note 259: La maison de Vandeuil étoit de Picardie. Un arrêt du mois de
-décembre 1666 maintient dans leur noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur
-du Crocq; ses deux neveux, Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et
-Alexandre, seigneur de Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de
-ceux-ci, seigneur d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit
-femme cette dame de Vandeuil dont il est parlé ici.]
-
-Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée
-que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison
-de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de
-madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules.
-
-Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde
-une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de
-Fosseuse[260], qui étoit celui qui avoit fait cette partie, les
-commencemens d'une violente passion: il demeura interdit à la vue d'une
-personne à laquelle il lui sembloit que rien ne pouvoit être comparable.
-
-[Note 260: Frère de mademoiselle de Fosseuse, fille d'honneur de la
-Reine. (_Airs et vaudevilles de cour_, Paris, Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)]
-
-Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit
-de madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la
-connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée
-chez elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de
-blesser mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement
-une mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le
-charmèrent, et il en devint violemment amoureux.
-
-D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement
-de sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec
-quelque joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant
-trouvé aussi en lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des
-autres. Aussi avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper
-avantageusement: avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien
-fait peut avoir, il avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit
-être né pour quelque chose d'extraordinaire.
-
-Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand
-matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu
-avec le mari de madame de Vandeuil, se retira seule.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire
-ce qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir
-de ce lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son
-amour. Il sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps
-après que madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il
-alloit s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne,
-il entra dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte.
-
-Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant
-que c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui
-répondit alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et
-plus que je ne croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce
-malheureux chevalier de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient
-vous demander pardon de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que
-tout ce qu'il a jamais vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le
-dire; et puisque vous le savez, ordonnez-moi que je meure si vous
-voulez, mais n'accusez de la hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une
-passion que vous avez causée et que je sens bien qui ne finira qu'avec
-ma vie.»
-
-Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille
-aventure. Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier
-de tous les hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se
-retiroit, elle seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle
-appela une de ses femmes, nommée Bonneville.
-
-Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit
-transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de
-madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit
-pour le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille
-larmes: «Ce n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il
-d'un air qui marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à
-ce que vous faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait
-été dans votre chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus
-de pitié pour vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois
-seul malheureux.»
-
-Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la
-chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après
-avoir conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une
-telle chose venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et
-même qu'elle pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux,
-s'étant remise le mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle
-lui donna quelques ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle
-étoit lui permit d'imaginer.
-
-Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de
-Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup
-de la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un
-ton de colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion
-que vous méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule
-considération m'y a obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour
-qui j'avois conçu de l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque
-par votre procédé vous vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis
-faire, si vous m'obéissez en vous retirant, c'est de ne me venger de
-votre indiscrétion qu'en vous laissant la honte que vous devez en avoir
-toute votre vie.» En achevant ces paroles, et en lui faisant mille
-autres reproches, elle lui commanda encore de se retirer.
-
-Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux
-auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir
-l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si
-grandes d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que
-sa passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit
-pu se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa
-beauté avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force
-d'un véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion
-où le mépris avoit part.
-
-Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination
-secrète qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son
-ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit
-aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose
-criminelle; mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas
-entièrement ce que la violence de sa passion lui avoit fait commettre,
-elle ne continua pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit
-seulement considérer qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu,
-qu'un autre homme que son mari eût de l'affection pour elle.
-
-Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de
-Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit
-eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté
-le jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de
-chez madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant
-de la réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit
-couchée.
-
-Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent
-vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut
-étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de
-quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de
-Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M.
-de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit,
-demanda le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi
-ils lui dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et,
-quoique aucun d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même
-comment il étoit fait, il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu
-d'inquiétude. Comme il pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il
-l'avoit épousée, il doutoit toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit
-que sa satisfaction ne fût tout à fait tranquille, et lui avoit donné un
-extrême penchant à la jalousie.
-
-Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en
-partie madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle
-personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion
-qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été
-coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les
-peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les
-apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre
-l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier
-empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le
-désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue.
-
-Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se
-reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans
-ses résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois
-au chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées
-excitoient dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit
-pas entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de
-grandes agitations.
-
-Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit
-son bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel
-de Soissons[261], et madame de Bagneux s'alloit souvent promener dans le
-jardin de l'hôtel. Elle fut bien surprise, quelques jours après son
-retour, d'y voir le chevalier de Fosseuse, qui y avoit été tous les
-jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant bien douté que c'étoit le lieu
-où il pourroit la voir plus tôt. Voyant qu'elle étoit seule, il
-l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une impatience digne de
-la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le bonheur de la revoir,
-et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir ce bonheur, elle lui
-avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il ne croyoit pas la
-pouvoir remercier jamais assez de ses bontés.
-
-[Note 261: «Le jardin qui servoit de vue, dit Sauval, aux deux
-appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit de longueur
-quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou d'Orléans
-jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, orné d'un
-grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une place où
-le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce grand
-jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t. 2, p.
-216.)]
-
-D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion
-qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui
-répondit, affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des
-choses qui l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir
-dans sa chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et
-qu'elle étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son
-ressentiment et qu'il osât encore se présenter devant elle.
-
-Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah!
-Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je
-ne mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru
-mourir au moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.»
-
-Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde,
-achevèrent de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son
-inclination pour le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler
-davantage sa tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit
-sentie d'abord pour lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la
-vaincre, et l'état où son âme venoit de retomber en le revoyant. Mais
-elle le conjura ensuite, par la sincérité qu'elle lui témoignoit et par
-toute l'estime qu'il pouvoit avoir pour elle, de ne s'obstiner point à
-lui donner des marques d'une passion qui donneroit atteinte à sa
-réputation et troubleroit indubitablement le repos de sa vie, si son
-mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à laquelle elle lui dit,
-avec toute la fermeté dont elle étoit alors capable, qu'elle étoit
-résolue de ne point répondre.
-
-Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un
-cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce
-qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas
-pouvoir vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en
-fut frappé comme d'un coup mortel.
-
-Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne
-l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu
-d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui
-en ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que,
-sa passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de
-son mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son
-bonheur, et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit
-enfin à recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître
-encore mille scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien
-les suites de la foiblesse qu'elle avoit.
-
-Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de
-l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée,
-prenoit les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa
-maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils
-eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en
-observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de
-voir souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente
-ménageant si bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y
-avoit presque point de semaine qu'ils ne se vissent.
-
-En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de
-Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal[262], vint
-le voir. M. de Bagneux s'étoit marié depuis qu'ils ne s'étoient vus, et
-il ne put le lui apprendre sans le mener à la chambre de sa femme.
-
-[Note 262: C'étoit l'époque où la veuve du premier roi de Portugal de la
-maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, régente du royaume, alloit
-résigner le pouvoir entre les mains de son fils aîné, l'incapable
-Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23 juin 1662).]
-
-Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite
-plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si
-aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de
-Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir
-par les suites qu'elle en craignit.
-
-Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce
-avec le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en
-deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit
-donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de
-Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par
-l'intérêt de son amour.
-
-C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit
-sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche,
-et en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son
-estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre
-que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus
-que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la
-regardoit.
-
-Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit
-madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il
-lui répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle
-étoit incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit
-bien, par l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce
-il n'auroit pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout
-ce qu'il y avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la
-conjurer de croire que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant
-d'admiration qu'il en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur
-qu'elle-même si la bonté qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de
-l'adorer, lui causoit jamais aucun chagrin.
-
-Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de
-se trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir
-accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre
-une personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils
-fussent remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût
-aussi connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de
-jalousie, quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du
-baron de Villefranche lui déplaisoit.
-
-Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur.
-Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il
-lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite;
-mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse.
-
-Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses
-soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville
-dans ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il
-ménagea si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle
-lui promit de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de
-Bagneux, et lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le
-chevalier de Fosseuse.
-
-Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui
-donna de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir
-découvert que madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il
-pouvoit brouiller le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit
-peut-être moins rigoureuse.
-
-Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant
-l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit
-point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la
-fidélité du chevalier de Fosseuse.
-
-Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils
-résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le
-baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de
-Bagneux.
-
-Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après,
-le chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez
-elle. Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été
-ce portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement.
-
-Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où
-étoit ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de
-Fosseuse lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien
-faite. Elle pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui
-faisoit une si grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de
-son amour qui ne lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la
-résolution de ne le revoir jamais.
-
-C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant
-trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je
-croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous
-accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion;
-mais je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être
-délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous
-êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je
-vous regardois seulement.»
-
-Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna
-aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il
-fut longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de
-ces reproches, et accablé d'une douleur incroyable.
-
-Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se
-ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne
-doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame
-de Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche,
-et que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut
-affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit
-tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel.
-
-Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se
-plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune
-audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et
-qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne
-de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution
-qu'elle avoit prise.
-
-Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame
-de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et
-fit tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de
-Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de
-Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes
-les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges
-que lui tendoit la perfidie des hommes.
-
-Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle
-voyoit augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins.
-
-Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère
-qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne
-des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort,
-par le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent
-arrêter, et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes,
-que beaucoup de personnes tiennent honorables, firent travailler
-vivement à lui faire son procès.
-
-Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse
-l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour
-l'intérêt qu'y avoit madame de Bagneux.
-
-Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas
-que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si
-elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire,
-elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en
-sentoit la dernière douleur.
-
-Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce
-service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le
-bonheur de son rival.
-
-Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder
-madame de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si
-véritablement elle croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit
-plus douter de son inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins
-malheureux si elle avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel
-qu'elle se l'imaginât, que si le bonheur du baron de Villefranche étoit
-la cause de l'état où il étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit
-que ce qu'il avoit résolu paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre
-prix, et que, s'il y périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit
-au moins regretté.
-
-Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne
-lui point parler et à ne le point entendre.
-
-Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non,
-Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la
-confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre
-beauté a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché
-que pour vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux
-que les miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je
-n'étois pas indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon
-bonheur à vous adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute
-votre injustice et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit
-de lui répondre, sa douleur redoubla, et il partit avec plus de
-désespoir.
-
-Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de
-Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer
-en des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le
-sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le
-conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa
-suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens,
-leur ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite
-lui-même en cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit
-qu'assurément il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances
-imaginables pour l'obliger de se faire connoître à lui.
-
-Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit
-été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle
-apprit qu'il l'avoit été.
-
-Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le
-chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi
-triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec
-plus d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu
-depuis qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue
-inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas
-comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce
-moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de
-Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère,
-et de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le
-regarda. Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés
-de personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître
-qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce
-qu'il avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son
-amour; qu'il auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur
-la place qu'il croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la
-vérité il avoit été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un
-service qu'elle n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de
-lui faire voir combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le
-traitoit si mal par le changement de son cœur en faveur du baron de
-Villefranche; et enfin il se plaignit à elle de son injuste procédé
-envers lui, soit qu'elle le crût coupable, ou que son inclination pour
-lui fût diminuée, et la conjura de vouloir au moins avoir la bonté de
-lui apprendre son crime ou son malheur; ajoutant, avec une extrême
-soumission, que, s'il ne se pouvoit justifier, il se croyoit lui-même
-indigne de ses bontés et de se présenter jamais devant elle, et que,
-s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit été, il obéiroit à ses
-ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne voulant point mériter sa
-haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien qu'il n'y survivroit
-guère.
-
-Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de
-faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait
-auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité,
-elle ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet
-de sa jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle
-ajouta qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui
-rendre; qu'il la connoissoit assez pour ne pas douter de sa
-reconnoissance, et qu'elle ne lui eût une éternelle obligation; mais que
-ce service n'exigeoit point de retour en de pareilles choses, son
-procédé témoignant une légèreté naturelle; qu'il seroit toujours prêt à
-en faire autant, et qu'elle ne le pourroit jamais regarder que comme un
-homme capable de recevoir tous les jours de nouvelles idées; et enfin
-qu'elle avoit quelque joie qu'il eût éteint lui-même dans son cœur une
-affection qu'elle avoit souvent condamnée, mais qu'elle n'avoit pu
-vaincre, et que ce qu'il venoit de faire eût sans doute augmentée.
-
-Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame
-de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire
-connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne
-pouvant la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu
-se justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura
-dans une perplexité horrible.
-
-Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que
-le chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix,
-qu'elle se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait.
-Elle avoit toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes
-choses pour le voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui
-s'opposoit dans son cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui
-pardonner.
-
-Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant
-rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle
-s'y regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente,
-elle tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté
-sur elle, comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui
-tiennent à l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle
-croyoit l'être ce jour-là.
-
-Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle
-croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie
-s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles
-lui en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un
-de ses amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait
-d'un homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur
-disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle
-de leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les
-laisser dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra.
-
-Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit
-montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle
-conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui
-savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en
-continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit
-aimé. Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs
-discours, elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de
-lui dire, et lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et
-de qui il étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui.
-
-Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette
-conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre
-des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse
-fût coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche,
-qui avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait,
-l'eût laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle
-n'osoit espérer un changement si heureux.
-
-Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette
-dispute venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de
-donner un éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût
-jamais été. Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent
-d'avouer qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame
-de Bagneux n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite,
-qu'il s'étoit bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit
-point souvenu où ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que
-le peu de soin qu'il avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque
-qu'il ne songeoit plus à la personne de qui il étoit, et qu'elle en
-avoit entièrement effacé le souvenir dans son cœur.
-
-Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans
-faire semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être
-bien obligée de lui avoir conservé des restes si précieux.
-
-Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de
-Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de
-consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir
-le chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas
-qu'elle ne seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit
-d'arriver, et qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre
-côté, il ne pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous
-les hommes, qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit
-tout ce qu'un amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel
-pour lui et de plus avantageux pour son rival.
-
-Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification
-du chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours
-été aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva
-la même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle
-lui apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle
-avoit de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause
-qu'elle avoit reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et
-ils admirèrent ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été
-brouillés si longtemps.
-
-Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence
-parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire
-pour madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire
-connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des
-marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne
-possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce
-n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de
-facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction.
-
-La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de
-faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs
-terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi
-fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie
-qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre
-cette résolution.
-
-Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage,
-les grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de
-ceux qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande
-complaisance.
-
-Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir,
-ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit
-les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa
-maîtresse.
-
-La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit
-désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la
-voir. Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver
-en quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une
-chose dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie.
-
-Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel
-résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame
-de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit
-s'y rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit
-lui-même le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours
-éperdûment.
-
-Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au
-temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et
-ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux
-qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son
-voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce
-qu'il en partît.
-
-Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un
-et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée
-par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup
-de chagrin.
-
-Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de
-Bagneux, et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il
-obligea le baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne
-qu'il connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il
-n'eût point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa
-femme.
-
-Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps
-considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de
-Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur
-conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de
-Fosseuse donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit
-souhaiter de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle
-avoit pour lui la même tendresse.
-
-Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il
-pensa mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu
-y réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il
-voyoit bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette
-visite; à peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour
-ne point montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris
-congé d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans
-que le chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put
-néanmoins s'en éloigner tant qu'elle y demeura.
-
-Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les
-sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il
-crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui
-aient jamais été.
-
-M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes
-choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au
-chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir
-médiocre d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient
-une foible consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient
-qu'accroître en eux le désir de se revoir.
-
-Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et
-y ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable
-de son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là[263]. Le
-chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. de Bagneux ne manqueroit pas
-d'aller voir cette entrée, pria madame de Bagneux de faire semblant
-d'être indisposée le jour qu'elle se devoit faire, et lui permettre de
-l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir le bonheur d'être à ses
-pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie, et de lui conter les
-ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame de Bagneux préféra
-facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée; elle feignit une
-indisposition dès le jour précédent.
-
-[Note 263: Voy. p. 80.]
-
-Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il
-n'étoit pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de
-Bagneux, n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal,
-crut qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron
-de Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette
-cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il
-résolut de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y
-alloit aussi.
-
-La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche
-la foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain
-M. de Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames,
-furent au lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe.
-
-Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame
-de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il
-la trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne
-convenoit en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde
-malade. Il la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se
-croyant asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent
-avec plus de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir
-avoir une conversation aussi longue et hors de toute appréhension.
-
-Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa
-propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut
-commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le
-mal qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer
-avant que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de
-troubler la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en
-retourna chez lui.
-
-M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne
-douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner
-lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer
-une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne
-fût alors auprès de sa femme.
-
-Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de
-personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans
-des résolutions épouvantables.
-
-Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui
-entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut
-toute troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de
-Bagneux venoit d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler
-d'étonnement, et le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris
-qu'elle, ne croyant pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les
-trouvât ensemble, n'y ayant point d'autre montée pour sortir de cette
-chambre que celle par laquelle il devoit monter.
-
-Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà
-proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour
-détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville,
-l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui
-servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la
-chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande
-obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le
-chevalier de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et
-pendant que, transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui
-causoient cette obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux
-baron de Villefranche et le fit sortir de la chambre.
-
-Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit.
-M. de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne
-vît personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de
-Fosseuse, le trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons
-qu'il avoit eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses
-n'étoient point sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa
-éclater.
-
-Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir
-comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la
-dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre
-de sa femme ou dans la rue.
-
-Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses
-soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs
-jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce
-temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il
-venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui
-fit prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la
-plus revoir.
-
-Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où
-elle avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit
-chère, elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui
-témoigna seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui
-point demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui
-disant qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle
-mourroit infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit.
-
-Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de
-Villefranche, lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse
-et madame de Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de
-Fosseuse eût échappé à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il
-y eût été exposé, quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi
-exposée, la voyant toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle
-faisoit pour le chevalier de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et
-dans sa jalousie, que cette nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de
-se voir vengé, par ce coup, d'une maîtresse cruelle et d'un rival
-heureux.
-
-Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus
-vivre en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il
-n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui
-inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de
-Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux.
-
-Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre
-mal le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien
-faire qui pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de
-Villefranche, elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le
-seul moyen dont elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la
-délicatesse du cœur de madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les
-apparences qu'un puissant doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse
-qui pût la détacher de l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle
-espéroit, en lui donnant de nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il
-lui demandoit.
-
-En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant
-être fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en
-attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui
-s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il
-paroissoit par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse
-même, qui le leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand
-état; qu'elle avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de
-celui où elle lui dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu
-effectivement les entendre; et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit
-tant de particularités de ce qui s'étoit véritablement passé entre elle
-et le chevalier de Fosseuse, et qui ne pouvoient être sues que d'eux et
-de Bonneville, qu'elle ne douta point de la perfidie du chevalier de
-Fosseuse, et qu'elle crut qu'il n'avoit pu se voir aimé d'une personne
-comme elle sans le publier dans le monde.
-
-Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes
-de lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune
-défiance.
-
-Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le
-chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit
-au dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne
-laissa pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette
-résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit
-facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit
-cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur
-étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui
-donnoit la pensée où elle étoit.
-
-Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient
-voir le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier
-de Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent
-depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance
-qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être
-bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me
-perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez
-d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que
-j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en
-éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que
-comme une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle
-s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui
-entroient, pour n'être pas obligée de l'écouter.
-
-Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les
-marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent
-pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si
-accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il
-étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris
-garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur
-intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au
-dernier point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il
-se voyoit alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne
-l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu
-le croire capable d'un pareil procédé.
-
-Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie,
-il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les
-particularités du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en
-justifier, quoiqu'il la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle
-l'avoit déjà cru coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle
-avoit vu elle-même sa justification, et qu'il lui demandât souvent avec
-beaucoup de douleur si elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard
-lui fît voir son innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le
-bonheur. La douleur où il étoit lui fit abandonner la poursuite d'une
-charge qu'il sollicitoit. La cour étoit à Fontainebleau: il ne put se
-résoudre à quitter l'intérêt de son amour pour celui de sa fortune.
-
-Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce
-qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle
-étoit, n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès
-d'elle, comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première
-fois contre le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême
-à lui marquer plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent
-choses combien il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui
-plaire, et quelle obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit
-enfin l'entendre.
-
-Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors
-incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle
-croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit
-inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche.
-D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de
-Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage,
-il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus
-confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes.
-
-En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit
-qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui
-l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son
-départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la
-seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il
-résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin
-s'il pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa
-passion pour elle ou l'abandonner pour toujours.
-
-Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa
-tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si
-fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant
-plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui
-reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de
-Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue
-dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force.
-
-Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné
-chez lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que
-Bonneville lui avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et
-d'elle, et tout ce qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que,
-nonobstant cet engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu
-pour lui que des rigueurs insupportables; mais que ses derniers
-traitemens lui avoient procuré le repos, et qu'il étoit entièrement
-guéri de la passion qu'il avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne
-pouvoit s'empêcher de lui reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il
-lui disoit étoit une preuve certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître
-alors qu'il avoit été l'objet de la jalousie de son mari, pendant que le
-chevalier de Fosseuse étoit aimé d'elle, sans en murmurer, et qu'il
-avoit eu entre ses mains un moyen infaillible de se venger de ses
-rigueurs sans s'en être voulu servir, et enfin qu'il trouveroit d'autres
-cœurs que le sien qui seroient et plus justes et plus reconnoissants.
-
-Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement
-et une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle
-devoit en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche
-oubliât facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta
-presque point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose
-qui la rendroit malheureuse toute sa vie.
-
-Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de
-reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit
-éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable,
-elle la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit
-innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et
-tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît
-bien qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans
-s'exposer davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un
-temps. Mais elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le
-pourroit voir sans que le baron de Villefranche pût en avoir
-connoissance.
-
-À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes
-nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée.
-Elle lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par
-lequel elle lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où
-elle étoit priée.
-
-La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque
-de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout
-ce qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce
-changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis.
-
-Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame
-de Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle
-avoit reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui
-apprit ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère
-moins affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent
-un temps sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce
-commandement lui fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut
-dans un état de beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes.
-
-Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce
-qu'elle souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de
-connoître qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de
-Bagneux, pour lui ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne
-lui parlât pas avec sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de
-la voir sans une entière nécessité, lui donna la lettre du baron de
-Villefranche.
-
-Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à
-qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à
-sa maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une
-autre pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et
-ayant su que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant
-demandée, croyant lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna
-celle du baron de Villefranche.
-
-L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre
-que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il
-regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans
-cette lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de
-tendresse et de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il
-avec une colère horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie
-de vos amans. Y a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une
-femme plus coupable que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que
-devroient vous inspirer votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai
-les derniers remèdes, et peut-être que toute votre vie vous vous
-repentirez de m'avoir fait une telle offense.» Ensuite il lui fit toutes
-les menaces que l'on peut attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui
-défendit de revoir le chevalier de Fosseuse ni de lui parler.
-
-Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant
-tantôt son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt
-fondant en larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit
-pitié à M. de Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la
-regardant moins sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais
-se sentant plus que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant
-d'ailleurs supporter la vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de
-forces qui lui restoient, et se retira dans sa chambre, accablée d'une
-douleur mortelle.
-
-Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois
-appréhendés lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes
-pensées que l'on peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un
-accablement sans pareil et des souffrances d'esprit épouvantables, qui
-lui firent souvent désirer la mort, comme le seul remède à ses maux.
-Elle ne pouvoit considérer combien elle auroit de peine à faire oublier
-jamais à son mari les soupçons qu'il pouvoit avoir de sa vertu, sans
-désespérer de pouvoir avoir le reste de sa vie un véritable repos avec
-lui et de mettre fin à ses reproches.
-
-Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord
-entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses
-sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise
-de son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se
-représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur
-possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre
-du baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il
-en étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en
-ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit
-enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune
-chose qui pût la faire souvenir de lui.
-
-Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses
-résolutions. Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi
-pure et aussi grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce
-qu'elle pouvoit y opposer, et il y avoit des momens que la résolution
-qu'elle avoit prise de ne le revoir jamais faisoit une partie de sa
-tristesse.
-
-Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande
-mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles,
-conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état,
-de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant
-alors, et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au
-recouvrement de sa santé.
-
-M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien
-aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant
-d'ailleurs regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne
-verroit presque que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit
-entièrement détachée des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de
-son mari, qu'elle vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit,
-témoigna le souhaiter ardemment.
-
-La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à
-Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le
-chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois.
-
-Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence.
-Comme M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme
-et d'y employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit
-point eu d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment
-devoir pour elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir.
-
-Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui
-voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût
-qu'elle pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables
-sentimens et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car,
-se voyant au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la
-première fois, elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir,
-quelque effort qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que
-lui donnoient ces pensées.
-
-Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde.
-Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu
-recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui
-disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment
-elle ne pensoit plus à lui.
-
-Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses
-lettres à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle
-remarqueroit par sa persévérance la constance de son amour.
-
-Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle
-serroit ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour
-entrée dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué
-qu'elle n'étoit point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans.
-Elle fut étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut
-d'abord un regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les
-regarda comme des choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin
-elle se laissa vaincre à la curiosité de les lire.
-
-Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce
-qu'elle vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers
-sentimens se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec
-des agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de
-son cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et
-permit dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les
-lettres du chevalier de Fosseuse.
-
-A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli
-que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un
-remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il
-n'y eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur
-passion devint encore plus ardente.
-
-Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui
-permettre de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver
-le moyen en un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de
-voir le chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient
-arrivées, le lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la
-chambre pour quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse
-qu'elle iroit voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la
-maison qu'elle avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous
-prétexte de voir cette dame.
-
-Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un
-lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale
-de se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir.
-Mais madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie,
-empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de
-choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé
-la permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui
-l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de
-Bagneux venoit.
-
-S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme
-étoit chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit
-d'y aller, ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour
-la forme, un de ses gens.
-
-Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de
-Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée,
-comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant
-rien faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le
-chevalier de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire,
-considérant en quel danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit
-étoit exposée.
-
-Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne
-sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux,
-qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis
-de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où
-il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une
-surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il
-eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du
-chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris
-une profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de
-se satisfaire.
-
-Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et
-alla à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en
-des termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente.
-
-Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant
-que son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une
-certitude de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer
-davantage chez madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit
-découvert celui de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle
-devoit faire, elle prit aussi congé d'elle.
-
-Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son
-malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle
-venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus
-capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis
-quand on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour
-vous en punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et,
-transporté de rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison.
-
-Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée
-aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une
-personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le
-touchât encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les
-plus violentes dont un esprit puisse être agité.
-
-Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de
-Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la
-douleur s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur
-assistance elle eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après
-dans un nouvel évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau
-soulagée, après avoir jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant,
-elle retomba encore au même état; et enfin, cette même douleur, qui
-s'étoit auparavant resserrée, venant à s'épandre tout d'un coup, elle
-ouvrit les yeux avec une langueur mortelle, accablée d'une fièvre
-horrible.
-
-Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit
-ayant recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent
-à son imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit.
-Ensuite elle fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une
-tendresse que l'état où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre,
-quoique néanmoins avec des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle
-reconnoissoit qu'il étoit la cause de ses malheurs; mais son cœur étoit
-alors tellement rempli de sa passion qu'elle ne pouvoit plus combattre
-pour l'en chasser, ni condamner les sentimens qu'elle lui avoit
-inspirés.
-
-Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa
-vie fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus
-violente.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de
-M. de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en
-retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter.
-Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et
-s'aller offrir à la colère de M. de Bagneux.
-
-Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours
-après, combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit
-oublier tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de
-France et d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et
-d'y passer le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que
-très-misérable, ne voulant pas être cause que, si madame de Bagneux
-guérissoit de cette maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de
-pareils malheurs. Et, quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de
-savoir si elle en relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de
-ne le pas attendre, de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût
-exécuter sa résolution.
-
-Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre
-Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant
-beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire
-qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en
-quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il
-partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume.
-
-M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après
-les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger
-où étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui
-avoit inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit
-intéresser à sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit
-soin qu'on y apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en
-amant qui tremble pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui
-croit avoir de justes sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui
-persuader que l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son
-affection; que la douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit
-entièrement pour l'avenir, et qu'il seroit incapable de lui témoigner
-jamais aucuns soupçons qui pussent lui déplaire.
-
-Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle
-lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre
-que sa mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus
-penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui
-paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au
-milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit
-été digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte
-passion lui ôtoit l'envie de guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit
-jamais chasser cette passion de son cœur, et que, si elle survivoit à la
-connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible
-avec laquelle elle seroit obligée de cacher ses sentimens, elle seroit
-tous les jours exposée à tous les chagrins qu'il voudroit lui faire
-souffrir, et qu'il auroit lui-même une continuelle inquiétude.
-
-Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien
-qu'elle eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces
-choses et à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt
-dans un état pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées
-par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner
-aucun regret à la vie.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LES
-FAUSSES PRUDES
-OU
-LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264]
-ET AUTRES DAMES DE LA COUR.
-
-
-[Note 264: Madame de Brancas étoit femme de Charles de Brancas, le plus
-jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de
-Brancas étoit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mère. Madame
-de Sévigné a fait connoître ses distractions, et La Bruyère l'a rendu
-fameux sous le nom de _Ménalque_.
-
-Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des
-parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et
-l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de
-Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de
-La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le
-_Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_,
-_Oradour_ (d').]
-
- _Je n'ai pas de ces hauts desseins
- D'écrire les actes des saints,
- Ma Muse est encore trop jeunette;
- Il ne lui faut qu'une musette,
- Et les discours moins sérieux
- La divertissent cent fois mieux.
- Moi qui ne veux pas la contraindre,
- Je ne veux pas encor me plaindre
- Avec de lamentables vers
- De voir un siècle si pervers.
- Tout ce que je demande d'elle
- Est de conter quelque nouvelle
- Comme les dames de la cour
- Traitent les mystères d'amour.
- Maintenant il me prend envie
- De décrire toute leur vie,
- Pendant que dans un triste exil
- J'ai le temps d'en ourdir le fil.
- On ne sauroit m'en faire accroire:
- Je sais le fin de leur histoire,
- Je sais leur pratique et leurs brigues,
- Et je puis vous jurer ma foi
- Que nul ne la sait mieux que moi.
- Je sais leurs secrètes intrigues,
- Et comme chacun en ce jour
- Se comporte dans cette cour.
- Avance-toi, Muse, et m'inspire
- Quelque chose digne de rire,
- Le sujet le mérite bien.
- Déjà dans plus d'un entretien
- Nous en avons ri, ce me semble,
- Quand nous étions tous deux ensemble.
- Mais nous les mettrons en courroux,
- Me diras-tu, filons plus doux.
- Et moi je n'en veux rien démordre.
- Disons toutes choses par ordre;
- Surtout dans cette occasion
- Évitons la confusion,
- Et ne faisons pas un mélange;
- Distinguons le démon de l'ange.
- À part scrupules superflus,
- Puisqu'en ce temps il n'en est plus!
- Il me prend un éclat de rire
- D'en avoir ici tant à dire
- Qu'il faut avec moi confesser
- Que j'aurois peine à commencer.
- Pendant que j'ai le vent en poupe,
- Prenons-en une de la troupe,
- Et la séparons du monceau,
- Pour le premier coup de pinceau.
- Nous dauberons quelque autre ensuite,
- Et, suivant notre réussite,
- Sans nous arrêter en chemin
- Nous les passerons sous la main.
- Mais donc pour entrer en matière,
- Qui choisirons-nous la première?
- Prenons Madame de Brancas.
- Je sais que chacun en fait cas;
- C'est une belle assez fameuse
- Pour rendre notre histoire heureuse.
- Je m'en vais doncque l'exposer.
- Écoutez, je vais commencer._
-
- _Vêtu d'une étroite culotte,
- Son père[265], faiseur de calotte,
- En vendit, dit-on, à Lyon,
- Quasi pour près d'un million.
- Ainsi se voyant en avance,
- Il se mêla de la finance,
- Et tout le reste de ses ans
- Fut un de ces gros partisans.
- Il avoit dedans sa famille
- Une belle et charmante fille,
- Belle, à ce qu'on en a écrit,
- Mais on ne dit rien de l'esprit,
- Lorsque Madame la Princesse[266]
- La prit pour être la maîtresse
- Du feu bonhomme d'Assigny[267],
- Qui crut trouver la pie au nid.
- Avant ce fameux mariage
- Qu'on fit à la fleur de son âge,
- Toutes ses premières amours,
- Qui n'eurent pas longtemps leurs cours,
- Furent avec laquais et pages
- Et maints semblables personnages
- Du fameux hôtel de Condé,
- Et non avec son accordé.
- Avant qu'il fût jour chez Madame,
- Chacun sait que cette bonne âme
- Avoit joué, je ne mens pas,
- Dedans le plus haut galetas,
- Plus de deux heures à la boule,
- Avec des balles que l'on roule,
- Et plus elles sont près du but
- Elle confesse avoir perdu.
- Sitôt qu'elle fut épousée,
- Son mari, d'une âme rusée,
- L'envoie auprès de sa maman
- Et la retient là près d'un an.
- C'est au fond de la Normandie
- Que ce mari la congédie;
- Si c'eût été plus en deçà,
- On eût su ce qui s'y passa.
- J'ai su d'un auteur très sincère
- Qu'elle battit sa belle-mère,
- Qui, l'aimant toujours tendrement,
- Souffrit cela patiemment.
- Après deux ou trois ans d'épreuve,
- Par bonheur elle devint veuve.
- On dit qu'elle en jeta des pleurs,
- Qu'elle feignit quelques douleurs;
- Mais, sans parler à la volée,
- Elle en fut bientôt consolée.
- Depuis elle vint à Paris,
- Heureux séjour pour les Cloris,
- Où, quoique sous un sombre voile,
- Elle brilla comme une étoile.
- Les sieurs de Malta[268] et Jeannin[269],
- Friands du sexe féminin,
- Ne l'avoient à peine aperçue,
- Que leur âme en parut émue,
- Et chacun s'en crut le vainqueur.
- Tous deux lui touchèrent le cœur,
- Pour tous deux elle eut l'âme atteinte,
- Et ce ne fut pas sans contrainte
- Qu'elle répondit à leurs vœux,
- Les voulant conserver tous deux.
- Pas un n'eut l'âme trop saisie
- Des mouvements de jalousie.
- Elle les ménagea si bien
- Qu'ils ne se dirent jamais rien.
- Jeannin la menoit en campagne
- Dans une maison de cocagne
- Que l'on appelle l'Amireau,
- Non pas séjour de houbereau,
- Mais une maison de délices,
- Où Brancas offrit ses services
- À cette jeune déité,
- Qui n'eut point d'inhumanité
- Pour un galant si plein de charmes:
- Elle rendit bientôt les armes.
- Après un mal assez amer,
- Brancas revient pour prendre l'air
- Dedans cette maison fameuse,
- Mais maison pour lui bien heureuse,
- Puisqu'en cet illustre séjour
- Il prit et donna de l'amour;
- Souvent lui conta des fleurettes,
- Et, dans ces douces amusettes,
- Il lui récitoit quelques vers,
- Qu'il pilloit des auteurs divers.
- Un jour qu'il causoit avec elle,
- Afin de lui prouver son zèle
- Et tous les violents transports
- Qu'il ressentoit peut-être alors,
- Il lui fit voir une élégie,
- Mais forte et pleine d'énergie,
- Qu'elle prit pour un madrigal,
- Qui lui porta le coup fatal,
- Dont elle ne se put défendre;
- Elle acheva lors de se prendre.
- Le reste, ne se conte plus,
- J'en serois moi-même confus.
- Le voir, l'aimer, devenir grosse,
- Je ne vous dis point chose fausse,
- Se firent dès le même jour
- Qu'il lui témoigna de l'amour.
- Il n'est pourtant rien de plus vrai
- Qu'on n'y mit pas plus de délai,
- Et que dans la même journée
- La chose se vit terminée.
- Sitôt que monsieur de Brancas
- S'aperçut de ce vilain cas,
- Par un motif de conscience,
- Ou bien poussé par la finance,
- Sur quoi l'on ne pouvoit gloser,
- Il fit dessein de l'épouser.
- Bien que la dame se vît grosse,
- Elle ne vouloit point de noce,
- Pourtant elle y consentit: car
- Voyant que le duc de Villars
- Étoit prêt de faire naufrage,
- Elle approuva ce mariage:
- Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret,
- Sans quelque espoir du tabouret[270].
- Six mois après l'affaire faite,
- Elle mit au monde Branquette[271],
- Ce jeune miracle d'amour
- Qui brille à présent dans la cour,
- Devant qui même la plus belle
- N'oseroit lever la prunelle,
- Et qui pourroit conter à soi
- Le cœur même de notre Roi[272].
- Ses beaux cheveux de couleur blonde
- Et son teint le plus beau du monde
- Réjouirent fort son papa,
- Parce que Jeannin et Malta,
- Dont il étoit en défiance,
- N'avoient aucune ressemblance
- À ce beau teint, à ces cheveux
- Dignes de mille et mille vœux.
- Monsieur de Laon[273], qui dans l'Église
- Fait une figure de mise,
- Et qui, comme l'on peut juger,
- Sait bien plus que son pain manger,
- Ou, pour parler sans menterie,
- Un grand laquais nommé La Brie[274],
- Furent père, à ce que l'on dit,
- D'une fille du même lit[275].
- Mais sans choquer la révérence,
- On croit avec plus d'apparence,
- Qu'elle vint de ce grand prélat,
- Qui fit cela sans nul éclat;
- Et ce qui fait qu'aucun n'en doute,
- C'est que malgré la sœur Écoute,
- Et la mortification
- Que l'on souffre en religion,
- Elle ne perd jamais l'envie
- De finir tristement sa vie,
- Et de donner dans ce saint lieu
- De grandes louanges à Dieu:
- Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse,
- Que ce dessein lui vient de race,
- Quoique d'autres légèrement
- En jugent peut-être autrement.
- Pour encor mieux faire la fausse,
- Chacun dit qu'elle en devint grosse
- En l'absence de son mari,
- Qui depuis en fut bien marri,
- Et qui contre son ordinaire
- En parut un peu en colère;
- Mais étant un fort bon parent[276],
- Il en usa modérément,
- Et ne s'en prit rien qu'à La Brie,
- Qu'il chassa, dit-on, de furie,
- Ce qui fit beaucoup plus d'éclat
- Que s'il s'en fût pris au prélat.
- Mais notre adorable comtesse,
- Pour autoriser sa grossesse,
- Lui soutint, jurant de sa part,
- Que déjà devant son départ
- Sa fille avoit été conçue,
- Qu'elle s'en étoit aperçue.
- Le temps pourtant s'accordoit mal;
- Mais dans un endroit si fatal
- On n'examina pas la chose;
- On lui fit croire que la glose
- De ce doute fâcheux qu'il prit
- Étoit une absence d'esprit,
- Et dans ses grandes rêveries[277],
- Il se forgeoit ces niaiseries.
- Lors le mari le crut assez:
- Vous le croirez si vous voulez.
- À ces deux-là, qui la quittèrent,
- Deux autres fameux succédèrent:
- Chavigny, autrement de Pont[278],
- Et d'Elbeuf[279], homme assez profond
- Dans la science de la chasse,
- Qui remplissoit fort bien sa place,
- Lorsqu'il appliquoit ses efforts
- Après quelque grand bruit d'alors.
- Il lui contoit pour l'ordinaire
- Tous les faits de son chien Cerbère,
- S'il s'étoit jeté tout à coup
- Sur quelque cerf ou quelque loup,
- Si le chevreuil ou bien le lièvre
- Avoit eu ce jour-là la fièvre,
- En se voyant dessus ses fins
- À la merci de ses mâtins.
- L'autre, qui paraissoit plus sage,
- Étoit aussi d'un autre usage.
- C'étoit un homme libéral,
- Qui donnoit tout, ou bien, ou mal;
- Même l'on dit, entre autre chose
- (Que personne de vous ne glose),
- Qu'avant que de lui dire adieu,
- Il lui meubla son prié-Dieu[280],
- Mais des plus beaux bijoux du monde,
- De tout ce que la terre et l'onde
- Fournissent de plus précieux,
- Et de plus éclatant aux yeux.
- Combien cet amant plein de zèle
- A-t-il souffert de maux pour elle!
- Il a blanchi dessous le faix,
- Outre sa dépense et ses frais.
- Quelle auroit donc été sa peine,
- S'il eût aimé quelque inhumaine!
- Sans rendre ces deux mécontents,
- Elle avoit dès ce même temps
- L'abbé Nardy, amant de Galle[281],
- Dont l'âme n'est point libérale,
- Qui la voyoit comme voisin
- Depuis le soir jusqu'au matin.
- Dedans ce temps-là même encore,
- Malta, qui l'aime et qui l'adore,
- Revint, mais plus secrètement
- Montrer qu'il étoit son amant,
- Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres;
- Et parmi tant de bons apôtres,
- Sans savoir d'où cela venoit,
- Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit,
- Lâcherai-je cette parole?
- Que la dame avoit la vérole.
- On consulta dessus ce fait
- Un homme en ce métier parfait,
- Qui la voulut prendre en sa charge:
- C'est le sage monsieur Le Large,
- Homme qui n'a point de pareil
- En tout ce que voit le soleil.
- Sans songer d'où le mal procède,
- On résout d'y donner remède;
- L'on convient pour cela de prix.
- Le jour même, dit-on, fut pris
- Mais la guérison fut remise
- Malgré quelque potion prise,
- À cause que dans cet instant
- L'argent n'étoit pas bien comptant.
- Comme elle avoit un cœur de roche,
- Pour éviter quelque reproche
- Qu'on lui faisoit en son quartier,
- Même gens de galant métier,
- Pour tromper tant de sentinelles,
- Elle prend celui des Tournelles,
- Et sans avoir d'autre raison,
- Elle abandonne sa maison;
- Puis prend la rue de Vienne,
- Quartier plus propre à la fredaine,
- Et déjà beaucoup plus fameux
- Pour tous les larcins amoureux.
- Bien que personne ne la suive,
- Elle ne se croit pas oisive:
- Messieurs Paget[252] et Monerot[283]
- Y furent bientôt pris au mot.
- Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue,
- Et l'un et l'autre d'eux se tue
- De lui faire mille présents.
- Elle, pour les rendre contents,
- De peur que l'un des deux s'offense,
- Avoit beaucoup de complaisance;
- Elle prenoit à toute main,
- Croyoit qu'il eût été vilain
- De refuser avec audace
- Des présents faits de bonne grâce.
- Ils avoient dans leur passion
- Tous deux de l'émulation:
- Si l'un envoyoit une table
- D'une fabrique inimitable,
- L'autre renvoyoit dès le soir
- Un parfaitement beau miroir;
- Si l'un d'eux chômoit une fête,
- L'autre se mettoit dans la tête
- Depuis le soir jusqu'au matin
- De la régaler d'un festin.
- Mais les fortunes bien prospères
- Sont celles qui ne durent guères:
- Bientôt une adroite beauté
- Eut tout ce mystère gâté,
- Et par une intrigue nouvelle
- Lui ravit ses amans fidèles.
- C'est d'Olonne[284] qui fit ce coup
- Environ entre chien et loup.
- Jamais rien ne fut plus sensible
- Que ce larcin irrémissible;
- Mais dans l'espoir de se venger
- Elle n'y voulut pas songer:
- Sans bruit elle se laissa faire.
- Le sieur Fleuri[285], vilain compère
- (Ceci soit dit sans l'offenser),
- Et plus laid qu'on ne peut penser,
- Le diable (Dieu me le pardonne),
- Armé des armes qu'on lui donne,
- Non, n'est pas si laid que celui
- Qui charmoit alors son ennui.
- Sa mine étoit plus dégoûtante
- Que les courroies d'une tente;
- Son teint d'un vieil mort et huileux
- Éclatoit d'un lustre terreux;
- Ses cheveux, sa barbe maussade,
- Son haleine pire que cade[286],
- Et le tout d'un monstre infernal,
- S'il n'avoit été libéral,
- L'auroient certes, comme je pense,
- Fait haïr de toute la France.
- Il faisoit donc quelques présents,
- Mais qui pourtant n'étoient pas grands:
- Des essences et des pommades,
- Des citrons doux pour les malades,
- Des raisins doux de Languedoc
- Pour le carême, c'étoit hoc,
- Et quelque autre chose semblable,
- Non pas d'un prix inimitable;
- Mais pour être parfait amant,
- Suffit de donner seulement.
- Bien que Fleuri logeât chez elle,
- Elle ne lui fut pas fidèle.
- Comme un cent ne suffisoit pas,
- D'Épagni[287] eut le même cas,
- Du même temps, à la même heure,
- Homme encore laid, ou je meure,
- Qui, sans le bon monsieur Fleuri,
- Qui sur lui l'auroit enchéri,
- Il auroit été, si je n'erre,
- Le plus laid homme de la terre,
- Commençant à s'émanciper,
- Lui montroit l'art de bien piper,
- À quelque jeu que ce pût être
- Sans que l'on pût le reconnoître.
- C'est où bien des gens ont recours
- Et qui lui fut d'un grand secours.
- Avant qu'elle eût cette science,
- Elle perdit, mais d'importance.
- Mais vous allez tous admirer
- Comme elle s'en sut bien payer.
- Au carnaval, temps de remarque,
- Notre jeune et vaillant monarque,
- Pour chasser mille ennuis fâcheux,
- Dansoit un ballet somptueux:
- Brancas, cette jeune merveille,
- Qui a le pas fin et l'oreille,
- Dans ce ballet, non par hasard,
- Représentoit, dit-on, un art[288],
- Oui, c'étoit la Géométrie:
- Son habit couleur de prairie,
- Et qui valoit son pesant d'or,
- M'en fait ressouvenir encor.
- En attendant, comme je pense,
- Que son tour vint d'entrer en danse,
- Hélas! monsieur de Relabbé
- La fit bien venir à jubé;
- Sans vous conter des hyperboles
- Lui gagna dix-huit cents pistoles.
- Après un semblable malheur,
- On ne dansa pas de bon cœur.
- La somme n'étant pas payée,
- Elle en fut moins mortifiée,
- Car, comme cet homme de cour
- Alla la voir un autre jour,
- Il se paya d'une monnoie
- Qu'il reçut même avecque joie,
- Et qu'on entend à demi-mot
- À moins que de passer pour sot.
- Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire,
- Puisque lui-même en fait l'histoire.
- Dans ce temps-là monsieur Jeannin
- La revit, sans qu'aucun venin
- D'une immortelle jalousie
- Lui vint troubler la fantaisie;
- Elle le reçut de bon œil,
- Et l'eût aimé jusqu'au cercueil,
- Sans qu'une méchante personne
- Le lui ravit: ce fut d'Olonne
- Qui luit prit encor celui-ci
- Et bien d'autres qu'on sait aussi.
- Monsieur de Beaufort[289], ce grand homme,
- Que l'on connoît dès qu'on le nomme,
- Depuis les plus petits enfans
- Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents,
- La consola de cette perte;
- Tous les jours elle étoit alerte
- Pour épier où ce héros
- Lui pourroit parler en repos.
- J'aurois de quoi vous faire rire,
- Si je voulois ici vous dire
- Mille et mille discours sans fin,
- Et les rendez-vous du jardin
- Du fameux hôtel de Vendôme[290],
- Où, bien souvent, comme un fantôme
- J'ai connu ce maître paillard
- L'attendre tout seul à l'écart.
- Mais, hélas! la beauté qu'il aime
- Le publie trop elle-même
- Pour vous le réciter ainsi.
- Peut-être savez-vous aussi
- Les discours que de leur fenêtre
- Ils se faisoient sans trop paroître,
- Parce que monsieur de Brancas
- Dessus ce point ne railloit pas,
- De quoi pourtant chacun s'étonne,
- Le voyant si bonne personne.
- Monsieur le maréchal d'Estrez[291],
- Qui, je crois, comme vous savez,
- N'a pas l'âme trop libérale,
- Etoit encor de sa cabale.
- Jugez un peu s'il l'aimoit bien,
- Puisqu'il lui fit présent d'un chien,
- Mais d'un joli chien de Boulogne,
- Petit et de camuse trogne.
- Mais comme son affection
- Augmentoit sa prétention,
- Il lui fit un don plus solide:
- C'étoit un petit coffre vide,
- Mais ajusté fort joliment,
- Et qui, dit-on, étoit d'argent.
- Après, contrefaisant la prude,
- Elle mit toute son étude
- À corrompre monsieur Fouquet[292];
- Déjà de plus d'un affiquet
- Elle orne sa divine tresse,
- Elle le flatte et le caresse;
- Mais lui, toujours comme un glaçon,
- Ne mordoit point à l'hameçon.
- Jamais on ne le sut surprendre.
- Il avoit une amitié tendre
- Pour son bonhomme de mari
- Dont on ne l'a jamais guéri.
- Tout ce que l'amour nous suggère
- Près de lui ne servoit de guère;
- Malgré tous ses divins appas
- Cet amant ne l'écouta pas.
- Alors on voit qu'elle s'écrie:
- «Voilà ma science finie
- Sans que tu me sois converti,
- Et j'en aurai le démenti!
- Dussé-je mourir dans la peine,
- Je veux que ton âme inhumaine,
- Plus fière que dame à certon[293],
- Chante dessus un autre ton.»
- Alors, le prenant de furie
- Dans cette grande galerie
- Que nous prenons à Saint-Mandé[294],
- L'œil en feu comme un possédé,
- Malgré ce qu'il put entreprendre,
- Elle le force de se rendre.
- Et l'on dit, malgré qu'il en eût,
- Qu'elle en fit ce qu'elle voulut;
- Et lorsqu'il eut quitté sa patte,
- Après l'avoir nommée ingrate
- Et fait quelques discours confus,
- Il jura de ne tomber plus.
- Son serment ne fut pas frivole,
- Car depuis il lui tint parole.
- Alors que ce surintendant[295]
- Fut frappé de cet accident
- Qui, par une chute commune,
- Entraîna plus d'une fortune,
- Dieu sait quels furent ses regrets!
- Cela m'importe fort peu; mais,
- À ce que l'on me persuade,
- Elle fut tout à fait malade,
- Et même, à ne vous mentir point,
- Elle en perdit son embonpoint.
- Depuis, lorsque ses amis virent
- Que les choses se ralentirent,
- Recouvrant un peu de santé,
- On vit renaître sa beauté.
- À peine chacun la découvre
- Qu'elle alla loger dans le Louvre,
- Et sans savoir quasi pourquoi
- On la voit bien auprès du Roi.
- D'autres n'en disent pas de même,
- Disant que c'est elle qui l'aime,
- Et qu'elle s'efforce en tous lieux
- De se trouver devant ses yeux;
- Que d'une manière obligeante,
- Près de lui fait toujours l'amante,
- Et que, redoublant ses appas,
- Fait très souvent le premier pas.
- La raison sur quoi l'on se fonde,
- C'est que le plus grand Roi du monde,
- Qui d'un regard peut tout charmer,
- Et qui n'a, pour se faire aimer,
- Qu'à jeter l'œil sur la plus belle,
- Qui ne connoît point de cruelle,
- Ne voudroit pas faire un tel choix.
- Lors l'on entendit une voix,
- Qui dit d'un ton digne de marque,
- Nous parlant de ce grand monarque:
- «Hélas! pourquoi s'en étonner,
- Puisqu'on le veut abandonner
- Aux caresses d'une importune
- Qui n'étoit plus bonne fortune,
- Et qui désormais au cercueil
- Ne peut entrer qu'avec un œil[296]?»
- Une raison si convainquante
- Fit que l'on eut bien de la pente
- À croire que ce Roi fameux
- Pourroit bien répondre à ses vœux,
- Quoique l'on soutienne en cachette
- Que le tout n'est que pour Branquette,
- Dont je donne certificat,
- Étant un mets plus délicat,
- Plus savoureux et plus d'élite
- Pour un prince de ce mérite.
- Cependant monsieur de Brancas
- Ferme l'œil à tout ce tracas,
- Et d'une âme toute pieuse,
- Pour mener une vie heureuse
- Et libre de tous les chagrins,
- Vers le ciel élevant ses mains,
- Offre à Dieu tout ce que peut faire
- Et la jeune fille et la mère,
- Et sans en concevoir de fiel
- Reçoit tout comme don du ciel,
- Soit qu'il eût à souffrir des princes,
- Ou des gouverneurs des provinces,
- Des prélats, des abbés, des rois,
- Des partisans et des bourgeois._
-
- _Voilà mon histoire finie;
- Jugez si dans ma litanie
- Ce jeune miracle d'amour
- Ne pourra pas entrer un jour.
- Vous qui connaissez cette belle,
- Contez-lui comme une nouvelle
- Tout ce que mon histoire en dit,
- Puisque je mourrois de dépit
- Si, sans choquer sa modestie,
- Elle n'en étoit avertie,
- Espérant avoir le bonheur
- De lui montrer un jour l'auteur._
-
-[Note 265: Mathieu Garnier. Sa succession, dit le _Catalogue des
-partisans_, a été «un des principaux piliers de la maltôte de son temps,
-tant par création de nouveaux offices que par attribution de droits et
-taxes sur les anciens.» Cf. _Courrier de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 1,
-p. 167.]
-
-[Note 266: Marguerite de Montmorency, femme du prince de Condé.]
-
-[Note 267: Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné qu'il faut lire: M. d'Acigné
-étoit de la maison de Brissac; c'est d'Isigny. François de Brecey,
-seigneur d'Isigny en Normandie, fut en effet le premier mari de Suzanne
-Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer de lui.]
-
-[Note 268: Ce n'est pas Maltha, mais Matha qu'il faut lire. Charles de
-Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en Saintonge, ami de l'abbé
-chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de M. Moreau, dans sa
-savante édition des _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p.
-250, 251, 294.]
-
-[Note 269: Petit-fils, par sa mère, du président Jeannin de Castille. La
-femme de Chalais, à qui Richelieu fit trancher la tête, étoit sa sœur.]
-
-[Note 270: L'espoir qu'elle avoit de voir son mari devenir duc, par la
-mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint pas les honneurs dus aux
-duchesses, dont le plus particulier étoit d'avoir un tabouret chez la
-reine.]
-
-[Note 271: Branquette, c'est-à-dire mademoiselle de Brancas, épousa, le
-2 février 1667, le prince d'Harcourt, et mourut en 1673.]
-
-[Note 272: Un couplet satirique du temps disoit en effet:
-
- Brancas vend sa fille au roy
- Et sa femme au gros Louvoy.
-
-Voy. le _Dict des Préc._, t. 2, au mot _Brancas_.]
-
-[Note 273: César d'Estrées, évêque-duc de Laon, pair de France en 1653.
-Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il fut reçu à l'Académie
-françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.]
-
-[Note 274: Le même nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que
-nous avons cité dans notre édition du _Dictionnaire des Précieuses_, t.
-2, au mot _Brancas_.]
-
-[Note 275: La seconde fille, avouée du moins, de madame de Brancas,
-épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars;
-elle n'entra donc point en religion.]
-
-[Note 276: La mère du comte de Brancas étoit Julienne Hippolyte
-d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et tante de César
-d'Estrées, évêque de Laon.]
-
-[Note 277: Nous avons déjà dit que le comte de Brancas sembloit être
-l'original du portrait que La Bruyère a tracé du distrait, sous le nom
-de Ménalque.]
-
-[Note 278: Armand-Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de
-Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon Le Bouthillier de Chavigny
-et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658, Élisabeth Bossuet, et mourut
-en 1684.]
-
-[Note 279: Charles de Lorraine, troisième du nom, duc d'Elbeuf,
-gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652.]
-
-[Note 280: Nous écrivons _prié-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver
-la mesure du vers, et surtout parce que la deuxième forme n'étoit pas
-encore admise. Richelet ne donne que la première; Furetière admet les
-deux, et le Dictionnaire de Trévoux, qui les conserve, n'emploie pas la
-seconde dans ses exemples.]
-
-[Note 281: Je proposerois de lire: «amant de balle», c'est-à-dire «de
-pacotille», comme dans le vers de Molière:
-
- Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
-]
-
-[Note 282: Maître des requêtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1,
-p. 16, et _Dictionnaire des Précieuses_, t. 2, p. 318.]
-
-[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.]
-
-[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p.
-1-153.]
-
-[Note 285: Peut-être est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de
-Savoie, qui vint en France vers cette époque, et avec qui _Mademoiselle_
-se lia à Fontainebleau. Voy. ses _Mémoires_, édit. Maëstricht, t. 4.]
-
-[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile à
-comprendre.]
-
-[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner
-des renseignements précis. Nous connoissons sous ce nom un abbé
-d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où, pour le remercier de
-quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui disoit:
-
- Adieu, cher abbé de mon âme;
- Cupidon vous doint belle dame,
- Car maints prelats de ce temps-cy
- Aiment belles dames aussy,
- Et j'en connois d'assez peu sages
- Pour enganymeder leurs pages.
-]
-
-[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully,
-fut dansé pour la première fois par Sa Majesté le 8 janvier 1663.]
-
-[Note 289: François de Vendôme, duc de Beaufort, le roi des Halles.]
-
-[Note 290: Cet hôtel étoit situé dans la rue Saint-Honoré, non loin du
-couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui l'avoit fait construire,
-l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur
-considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.)]
-
-[Note 291: François-Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, maréchal de
-France, né en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.]
-
-[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, étoit fort peu délicat
-cependant en matière d'amour.]
-
-[Note 293: Peut-être faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re édit., comme
-toutes les autres, donne: _dame à certon_. Mais ce texte de 1668 est si
-mauvais qu'on a dû presque toujours le modifier.]
-
-[Note 294: La maison que Fouquet avoit bâtie à Saint-Mandé étoit le lieu
-ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est là que l'on saisit la
-fameuse cassette où tant de lettres compromettantes furent trouvées et
-que le roi fit généreusement brûler.]
-
-[Note 295: Nous n'avons pas à rappeler ici les détails de la chute de
-Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son arrestation à Nantes. Cette
-chute, comme le dit l'auteur,
-
- Entraîna plus d'une fortune.
-
-Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de
-ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches
-présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son
-malheur.]
-
-[Note 296: Madame de Beauvais, une des premières femmes qui
-s'attachèrent à le séduire, étoit borgne.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA
-FRANCE GALANTE
-OU
-HISTOIRES AMOUREUSES
-DE LA COUR.
-(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._)
-
-
-Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il
-étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de
-suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien
-auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt.
-Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur
-de n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce
-que la bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à
-courir après les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les
-méprisèrent, d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si
-ce n'est que le tempérament l'emporta sur la réflexion.
-
-[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui étoit celui du roi Henri IV
-dans le pamphlet célèbre attribué à la princesse de Conti, a été depuis
-appliqué à Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος);
-et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de
-France_, l'éditeur de Cologne, rappelant le succès des _Conquêtes
-amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu
-en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on
-veut parler du Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le
-nom du Roi à celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.]
-
-Madame de Montespan[298] fut de celles-là. Elle passoit pour une des
-plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus
-d'agrément dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles
-qualités étoient effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée
-aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus
-rien. Elle étoit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son
-alliance autant que sa beauté avoit été causé que M. de Montespan
-l'avoit recherchée en mariage, et l'avoit préférée à quantité d'autres
-qui auroient beaucoup mieux accommodé ses affaires.
-
-[Note 298: Madame de Montespan étoit Françoise-Athénaïs de Rochechouart,
-fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née
-en 1641, elle épousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan,
-marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.
-
-Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de
-Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de
-Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis
-Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant
-de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur
-de dix-huit cent mille écus.»]
-
-[Note 299: «J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable,
-dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et
-d'esprit fort agréable, que les Mortemart.» (_Mém. de Montpensier_, VII,
-42.)]
-
-Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir
-prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands
-desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce
-temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté,
-mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit
-entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de
-chercher parti ailleurs.
-
-Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300],
-elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand Alcandre, qui lui
-témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire qu'il pouvoit
-être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui
-approchât de l'amour[301]. Monsieur surprit par là un grand nombre de
-personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le
-chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir
-bientôt le prince à ses premières inclinations; et comme il avoit son
-étoile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut
-toute la part dans ses bonnes grâces.
-
-[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.]
-
-[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.]
-
-Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que
-pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée
-quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,
-qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de
-mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui
-s'en consola avec le chevalier de Lorraine.
-
-La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de
-toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun[302], favori du grand
-Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort
-médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes
-qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi
-qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le
-quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit
-auprès du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan,
-qui avoit ouï parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par
-expérience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit
-effectivement, ne dédaigna pas les offres de service qu'il lui fit.
-Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mêlée avec sa
-curiosité, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui
-vouloir accorder la dernière faveur; et pendant qu'elle le faisoit
-attendre, il arriva une affaire à ce favori qui le devoit perdre auprès
-de son maître, s'il n'eût été plus heureux que sage.
-
-[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.]
-
-Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes,
-n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes
-du commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se
-sentoit épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien
-aise de satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la
-princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possédoit les bonnes grâces;
-et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à cause de ses grandes
-qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver l'amitié de la
-princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de madame de
-Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit découvert
-la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement[304], et la
-menaça, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de réputation dans
-le monde.
-
-[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.]
-
-[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cité de l'abbé de Choisy, qui
-montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un
-corridor, à la porte de madame de Monaco.]
-
-Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent
-penser à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et,
-prenant en même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle
-n'avoit point fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de
-Lauzun à la guerre, où il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand
-Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux
-ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et
-en devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit
-point à l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il
-voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour
-jouir paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne
-seroit pas dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du
-moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un
-perfide plutôt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé;
-mais qu'il étoit bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper
-dorénavant.
-
-[Note 305: Il étoit alors colonel-général des dragons.]
-
-Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et
-que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa
-pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie
-continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il
-extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à
-celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé.
-M. de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui;
-qu'il savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable
-de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous
-les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de
-lui dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire
-encore quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand
-Alcandre le prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre
-heures pour se résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il
-verroit ce qu'il auroit à faire.
-
-L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un
-désespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit
-d'arriver à l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir
-avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa
-un grand miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de
-Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un
-fou dont elle alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit
-souffert lui-même des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit
-tout cela, considérant bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les
-bonnes grâces d'une dame qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit.
-
-Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il
-étoit résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne
-lui donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en
-colère contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel
-état qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M.
-de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui
-répondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la
-charge de général des dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il
-l'avoit bien prévu, il en avoit la démission dans sa poche. Il la tira
-en même temps et la lui jeta sur une table auprès de laquelle il étoit
-assis; ce qui fâcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya à
-l'heure même à la Bastille. On fut étonné de sa disgrâce, personne ne
-sachant encore ce qui étoit arrivé, et devinant encore moins jusqu'où
-avoit été la brutalité de ce favori.
-
-Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement
-qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine
-de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler
-dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces
-du grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on
-s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la
-possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,
-n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui
-revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun
-demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le
-grand Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit
-eu pour lui.
-
-Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde
-qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand
-Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son
-attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses
-dernières faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de
-Lauzun de l'infidélité de la princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne
-songeât à s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours après.
-Cette dame étoit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et
-ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mégarde;
-puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers
-elle, faisant semblant de lui demander pardon.
-
-La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;
-mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de
-Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit
-comprendre à tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter
-contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit
-intérêt de conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son
-ressentiment en reproches, sans y vouloir répondre que par des
-soumissions et des excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées
-de les accommoder, la princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour
-ne leur pas donner à connoître clairement que son chagrin procédoit
-d'ailleurs[306].
-
-La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que
-tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en
-consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament
-ne la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas
-d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle
-y succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout
-Paris, à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle
-s'en trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit
-essayé jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua
-sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être
-pour ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine
-qu'elle avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes[307], faisant
-voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui l'imitent
-dans ses débauches.
-
-[Note 306: Saint-Simon fait le même récit (t. 20, édit. Sautelet).]
-
-[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.]
-
-Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature
-de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu
-quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour
-récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au
-chevalier de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la
-maison de sa femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il
-n'eut point de repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des
-plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à
-craindre pour lui. Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit
-entièrement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se
-souvenir malgré lui.
-
-Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M.
-de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur
-des hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit
-considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la
-beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière
-commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues
-possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute
-particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à
-ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et,
-comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence
-est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible
-pour s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit
-une fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de
-son côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle
-avoit de la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame
-de Montespan faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia
-une espèce d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence
-d'amitié; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but,
-n'avoit garde d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique
-obstacle à ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque
-chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec
-madame de La Vallière, qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle
-entroit adroitement dans tous ses intérêts et avoit une complaisance
-toute particulière pour elle. De fait, elle blâmoit non-seulement le
-grand Alcandre de son indifférence, mais lui fournissoit encore des
-moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans
-commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est comme impossible de les
-rapatrier.
-
-Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de
-Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit
-de coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces
-nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan,
-croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa
-vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections
-de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans
-tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui
-tenant lieu d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa
-nature[308], elle conçut que madame de Montespan la jouoit, et que le
-grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-là.
-
-[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignité familière:
-«Elle est une bonne religieuse et passe présentement pour avoir beaucoup
-d'esprit; la grâce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui
-ont été plus avantageux que ceux de l'autre.» (VI, 355.)]
-
-D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de
-si près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion
-ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en
-plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop
-bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame
-de Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il
-devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle,
-sans désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint.
-
-Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde
-de satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La
-Vallière: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en
-étant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois
-que, si elle vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien
-exiger de lui au delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec
-madame de Montespan comme par le passé, et que, si elle témoignoit la
-moindre chose de désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre
-d'autres mesures.
-
-La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle
-vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point
-vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le
-monde par sa conduite, parce que tout le monde commençoit à être
-persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à peu et se
-donnoit entièrement à madame de Montespan.
-
-[Note 309: Madame de La Vallière vit madame de Montespan prendre sa
-place sans lui en témoigner de jalousie. Madame de Sévigné, dans sa
-lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec quel regret elle se
-voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter la cour: «Le Roi
-pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier instamment de venir
-à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite;
-le Roi a causé une heure avec elle et a fort pleuré. Madame de Montespan
-fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux.»
-
-Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les
-instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille
-du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de
-Montespan (_Mém._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là qu'elle
-reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en 1676, madame
-de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur Louise de la
-Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi.
-(Sévigné, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La même année nous voyons madame
-de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La Vallière,
-gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la haranguer
-de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu,
-ajoute madame de Sévigné (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas
-étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris tout le
-monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite.]
-
-Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne
-pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa
-maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de
-grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa
-tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme
-contribuoit plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de
-recommandable en lui.
-
-Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre,
-ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien
-accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que,
-quoiqu'il l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un
-soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le
-maltraita extrêmement de paroles; et s'étant plainte de son procédé au
-grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses
-enfans[310] dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand
-deuil, comme si véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y
-avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya
-deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.
-
-[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui
-mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui
-obtint du Roi les plus hautes dignités et fut connu sous le nom de duc
-d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de
-Crussol, fille du duc d'Usez.]
-
-Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa
-femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde
-savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha
-pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit.
-Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort
-avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut
-de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à
-l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer
-le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
-
-Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en
-étoit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce
-prince, leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à
-rechercher ses bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit,
-elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame
-de La Vallière, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que
-lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se
-fut pas plus tôt aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir
-à s'en éloigner. De quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont[311],
-il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit
-avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle
-avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.
-
-[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.]
-
-Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde,
-résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des
-Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où
-elle vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à
-croire, parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des
-choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive
-mettre son espérance.
-
-Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan:
-celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans
-les bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus
-tendres affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit
-toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame
-approchant, le grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que
-rarement, espérant qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que
-s'il demeuroit à Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.
-
-Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le
-grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse
-et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux
-accoucheur de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle
-pour en accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps
-que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce
-qu'on ne désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de
-pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit
-quérir avoit l'air honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien
-que de bon, dit à cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle
-voudroit; et, s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec
-elle, d'où étant descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris,
-on le conduisit dans un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau.
-
-On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant
-que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre
-éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché
-sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre.
-Clément lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il
-tâta la malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir,
-il demanda au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils
-étoient étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de
-manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de
-lui donner quelque chose.
-
-Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans
-la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à
-une armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui
-étant allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même,
-lui disant de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore
-au logis. Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit
-point à boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de
-vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups
-l'un après l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au
-grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre
-lui ayant répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit
-pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée
-promptement, il falloit qu'il bût à sa santé.
-
-Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et,
-ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela
-rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand
-Alcandre, qui l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque
-moment à Clément si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail
-fut assez rude, quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan
-étant accouchée d'un garçon[312], le grand Alcandre en témoigna beaucoup
-de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à madame de Montespan,
-de peur que cela ne fût nuisible à sa santé.
-
-[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, né le 31 mars 1670,
-légitimé par lettres du 19 décembre 1673. «J'ai ouï conter à M. de
-Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'étoit à minuit
-sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on
-n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et
-il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui
-l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne
-criât.» (_Mém._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle
-de Montpensier lui abandonna la principauté de Dombes et le comté d'Eu
-pour obtenir la liberté de Lauzun et la permission de l'épouser. Madame
-de Montespan, qui avoit négocié cette affaire dans l'intérêt de son
-fils, ne promit rien en laissant tout espérer. Mademoiselle, le contrat
-passé, eut grand'peine à obtenir la mise en liberté du marquis.]
-
-Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre
-lui versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du
-lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si
-tout alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que
-l'accouchée n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui
-donna une bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les
-yeux après cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena
-chez lui avec les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les
-yeux, comme on avoit fait en l'amenant.
-
-Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre;
-et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il
-n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de
-véritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en
-elle des défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur
-quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en
-dégoûter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec
-elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle,
-elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes
-prises, elle avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où
-il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle.
-
-Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût
-bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de
-peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle
-étoit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du
-grand Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de
-Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y
-prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de
-Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun
-pour la duchesse de Créqui[315], ce qui commença à jeter ouvertement de
-la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit à toute force que madame
-de Montespan se désistât de parler en faveur de la duchesse de
-Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en désister
-honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva étrange que M. de
-Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, fût venu à
-la traverse prendre les intérêts de la duchesse de Créqui. C'étoit au
-grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa
-maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un ni l'autre,
-demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils
-s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se
-déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un
-et à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs
-prières, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M.
-de Lauzun commença à tenir des discours si désavantageux de madame de
-Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer
-vengeance.
-
-[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.]
-
-[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du
-marquis de Pons, épousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis,
-petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua à son nom et
-à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, mariée en
-1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la
-Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame d'honneur de la Reine
-par madame de Créqui.]
-
-[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.]
-
-Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une
-sévère réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé
-contre elle qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien
-(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de
-Montausier à la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner
-contre elle, et en fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand
-Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en
-reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre
-n'entendoit point raillerie là-dessus, lui promit d'être sage à
-l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein étoit de bien vivre
-dorénavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien
-ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.
-
-En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner,
-il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun
-de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.
-
-Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur
-l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition
-démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée
-d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand
-Alcandre, dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur[316],
-confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà
-dans un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement
-riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont
-elle sortoit que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa
-sœur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si
-grand mariage, il fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant
-pas qu'il n'eût grand besoin de son crédit en cette rencontre.
-
-[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.]
-
-Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît
-présumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit
-néanmoins étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât
-pas les mains si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque
-endroit où il eût intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il
-dépêcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc
-de Lorraine, qui étoit dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent
-mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses héritiers,
-s'il vouloit lui céder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne
-voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien,
-goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout faire
-pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi,
-Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand
-Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le
-duc de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et
-hommage de la duché de Lorraine.
-
-[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mémoires de
-Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les
-droits du duc de Lorraine.]
-
-Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit
-que, dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit
-écouté quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la
-part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il
-lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il
-avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les
-choses en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage,
-qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans
-exemple; que ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se
-seroient alliés au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que
-beaucoup de personnes qui n'étoient pas de meilleure maison que lui
-étoient arrivées à cet honneur.
-
-Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien
-hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant
-réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse
-du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages
-qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt
-à en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit
-engagée dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé,
-sut lui représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence
-en France entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et
-pairs (ce qui lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les
-princes étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas
-longtemps une sœur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva
-de le résoudre.
-
-[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.]
-
-Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de
-Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se
-disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage.
-Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir
-été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que
-mademoiselle de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de
-Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les
-parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que
-leur parent épousât cette princesse[319]. On vit donc arriver ces
-ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là ayant
-eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la
-grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât
-être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils
-le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la
-noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir
-parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services.
-
-[Note 319: Ce n'étoient pas des parents de Lauzun, mais des
-gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur
-dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le texte et la note 1.]
-
-Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché
-ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui
-l'on avoit accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre
-paroissant se laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il
-vouloit bien, à leur considération, comme étant de la première noblesse
-de son royaume, que leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de
-Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se
-portoit volontiers à cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout
-à fait.
-
-On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer
-que ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes
-en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de
-Lauzun. À quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une
-manière à lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences,
-la princesse réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.
-
-La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le
-royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser
-d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui
-en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent
-mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.
-
-Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en
-cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au
-même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et,
-cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils
-furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas
-permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât.
-Le grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne
-savoit pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par
-leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens
-de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces
-princes, et l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté,
-quoiqu'elle parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret
-de rompre son affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la
-maison royale, il ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du
-grand Alcandre, sur lequel elle vouloit régenter toute seule.
-
-Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,
-qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une
-nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là
-qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas
-qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de
-son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il
-avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces.
-
-M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi
-auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant
-bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez
-madame de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage
-et la passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit
-qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il
-devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à
-leur honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit
-employer tout le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire
-revenir d'un amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont
-il ne connoissoit pas l'indignité.
-
-Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en
-fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du
-grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après
-lesquelles il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas
-plutôt appris cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute
-l'eau de la Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de
-Lauzun n'eût approché son visage contre le sien pour lui dire à
-l'oreille qu'il n'étoit pas temps de se désespérer ainsi, mais de
-prendre des mesures qui les pussent mettre à couvert l'un et l'autre de
-la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une
-extrême diligence, parce que la perte d'un seul moment entraînoit une
-étrange suite; que, pour lui, il étoit d'avis que, sans s'arrêter aux
-ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrètement; que, quand la
-chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà
-consenti, et qu'en tout cas cela n'empêcheroit pas toujours leur
-intelligence et leur commerce.
-
-La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si
-agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y
-appelèrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne
-pouvoient prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs
-affaires et à leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils
-devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient
-beaucoup à ses avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on
-convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le
-grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer
-de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en même temps pour y
-aller.
-
-Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en
-particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne
-fût pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit
-honnêtement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans
-son cabinet, après en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec
-lui. La princesse se jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de
-son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa
-confusion, elle lui dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit
-combler de honte, si lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse,
-approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit
-sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui étoit difficile de
-rompre; que, quoiqu'il ne fût pas trop bienséant à une personne de son
-sexe de parler de la sorte, le mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit
-pu refuser lui-même ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse;
-qu'enfin, quiconque considéreroit que ses feux étoient légitimes et
-approuvés par son Roi n'y trouveroit peut-être pas tant à redire que
-l'on pourroit bien s'imaginer.
-
-Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever
-sans qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de
-parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit
-rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la
-sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou
-de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans
-l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à
-son mariage, il en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que
-c'étoit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne
-concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait paroître un courage
-au-dessus de son sexe, se pouvoit résoudre à une action qui la devoit
-combler d'infamie.
-
-Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez
-elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé
-M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle
-auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable
-de le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre
-les cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été
-épousés dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de
-la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.
-
-Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en
-fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320],
-ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour l'avertir de tout ce qui
-se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en témoigna une
-grande colère. M. de Louvois et madame de Montespan, qui étoient
-d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tâchèrent
-encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit
-maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui
-commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à s'en venger par
-toutes sortes de moyens.
-
-[Note 320: «M. de Louvois et M. Le Tellier, son père, avoient toujours
-été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais
-pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier;
-pour l'autre, qui vouloit être le maître de la guerre, et que toutes les
-charges qui la regardoient et les commandements dépendissent de lui, il
-ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit
-pousser sa fortune par là et qui étoit incapable de se soumettre à lui.
-La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit
-beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui
-avoit empêché qu'il ne fût grand maître de l'artillerie, lorsque le
-comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille démêlés ensemble, et M. de
-Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on
-l'accusoit fort d'avoir contribué à sa prison.» (_Mém._ de Montp., t. 6,
-p. 346.)]
-
-[Note 321: On a tout lieu de penser que la sœur même de Lauzun, madame
-de Louvois, étoit gagnée par Louvois et trahissoit son frère. «S'ils
-croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de
-l'argent dans les os, ils me les casseroient.» Mademoiselle dit
-ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût pas ami de M. de Lauzun, madame
-de Nogent a toujours continué de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle
-lui avoit promis, peu de temps après sa prison, qu'elle ne feroit jamais
-rien pour sa liberté sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela
-et qu'elle en eût connoissance, il en seroit averti.» (_Mém._, VI, 344
-et 345.)]
-
-Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son
-ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte
-de M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui
-ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de
-vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui
-comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le
-faire observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite.
-
-M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle
-épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement,
-s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il
-avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout
-cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une
-occasion qui fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y
-avoit déjà longtemps.
-
-Le comte de Guiche[322], fils aîné du maréchal de Grammont, étoit
-colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son
-père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des desseins approchans de
-ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé aimer la femme de
-Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour qui le grand
-Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de revenir, à
-condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la charge du
-comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus
-considérable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crédit auprès du
-grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand
-Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes.
-Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu qu'il
-commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été
-autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens
-l'importuner de nouvelles grâces.
-
-[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrâce est l'objet du
-premier pamphlet de ce volume.]
-
-[Note 323: «Le régiment des gardes françoises est le premier et le plus
-considérable de l'infanterie. Il est composé de trente compagnies, et
-chaque compagnie de deux cents hommes.» (_État de la France._)--D'après
-Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel
-du régiment des gardes, mais celle de grand-maître de l'artillerie,
-qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.]
-
-Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour
-le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de
-lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas
-son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de
-ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de
-Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand
-Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère;
-qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de
-Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il
-l'en avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours
-avec un prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en
-combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de
-croire qu'il avoit pu avoir de méchants desseins en demandant cette
-charge, néanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle étoit à sa
-place, puisque toutes les bontés qu'il avoit pour lui méritoient bien du
-moins que pour toute reconnoissance il fît paroître plus de franchise.
-
-Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme
-madame de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires
-qu'il lui étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et,
-témoignant à madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein
-que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler
-lui-même, pour voir s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand
-Alcandre approuva ce conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans
-son cabinet, après lui avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint
-de tous ceux qui aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant
-que son dessein n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui
-sembloient pas avoir assez d'expérience pour remplir une si grande
-charge.
-
-M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha
-de l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là
-quelque chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce
-que le grand Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si
-elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir
-lui-même, M. de Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces
-de Sa Majesté, il n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il
-osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se
-rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui
-en étoient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit
-un peu froidement le grand Alcandre; à quoi il ajouta que cependant
-madame de Montespan lui avoit parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas
-qu'elle eût fait s'il ne l'en avoit priée; qu'il ne concevoit pas
-pourquoi il faisoit mystère d'une chose à laquelle il pouvoit prétendre
-préférablement à tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dît la
-vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé de cette sorte par le grand
-Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pensé; sur
-quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air à le faire
-trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la hardiesse qu'il
-avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de
-déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il
-pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce
-qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant congédié
-sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de
-désespoir et de rage.
-
-Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de
-Créqui[324], qui, le voyant tout changé, lui demanda ce qu'il avoit; à
-quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit la corde au
-cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur de ses
-amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut sorte
-d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût jamais
-cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la bouche.
-Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit que le
-grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à l'heure
-même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui.
-
-[Note 324: Le duc de Créqui avoit été un des quatre gentilshommes qui
-avoient parlé au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.]
-
-Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage
-peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez
-mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit
-accoutumé, tant l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du
-corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle
-voulut savoir d'où cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien
-difficile si elle ne tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se
-croyant obligé de lui dire ce que c'étoit, lui fit part de la
-conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite
-qu'il avoit rendue ensuite à madame de Montespan, ne lui cachant rien de
-tout ce qu'il lui avoit dit de désobligeant.
-
-La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui
-naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le
-blâma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient
-pas toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand
-Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût
-nuisible à ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre
-toujours par provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre
-toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volonté.
-
-Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses
-ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de
-Montespan, résolut de le faire arrêter[325]. Les remontrances de M. de
-Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il ne pourroit ramener
-autrement cet esprit à la raison, y servirent beaucoup. Enfin, après
-avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne
-favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin[326], major des
-gardes du corps, qui se transporta à l'heure même chez M. de Lauzun, où,
-ayant appris qu'il étoit allé à Paris, il laissa un garde en sentinelle
-à la porte, avec ordre de le venir avertir dès le moment qu'il seroit
-revenu. M. de Lauzun arriva une heure après, et le garde en étant venu
-avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison,
-puis entra dedans et le trouva auprès du feu, qui ne songeoit guère à
-son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce
-qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour
-lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin répondit que non,
-mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il étoit fâché d'être
-chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit obligé de faire
-ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser.
-
-[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit
-madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun: «On croyoit, dit-elle, que
-madame de Montespan, qui avoit été fort de ses amies, avoit changé. On
-n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne
-paroissoit point être désagréable au Roi, l'ait pu être à elle.... Je
-crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-là.» Cependant
-Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de
-Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent des démêlés avec madame
-de Montespan. Cela n'est pas venu à ma connoissance, et je ne m'en suis
-pas informée.» On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit
-volontairement (_Mém._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle
-de Montpensier et disgracié par elle, parce qu'il lui parloit trop
-franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de
-celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que c'étoit madame de Montespan qui
-avoit empêché que son mariage ne s'accomplît avec Mademoiselle, il
-conçut une haine implacable contre elle et il commença à se déchaîner
-contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans
-toutes les compagnies où il se trouvoit, mais encore à deux pas d'elle,
-de telle manière qu'elle avoit entendu dire des choses très cruelles de
-sa personne. Madame de Maintenon, qui étoit auprès de madame de
-Montespan, sachant que le Roi avoit résolu de faire la guerre aux
-Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prétendoit
-devenir lorsque la guerre seroit déclarée, et si elle ne considéroit pas
-que M. de Lauzun, qui étoit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit
-lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit,
-lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit à Versailles.
-Madame de Montespan, effrayée par les sujets de crainte que madame de
-Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remède on pourroit y
-apporter. Elle répondit que c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en
-avoit un beau prétexte, en représentant au Roi toutes les indignités
-dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il
-n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la délivrer d'un
-ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.»
-(_Mém. anecdotes_ de Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)]
-
-[Note 326: L'_État de la France_ de 1669 et années suivantes mentionne
-en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme «major, reçu
-lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus depuis lui.»
-Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis Gaspard de
-Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frère
-aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère le
-plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tué
-au combat de Casano. (_Saint-Simon._)]
-
-Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si
-peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user
-encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,
-et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il
-lui avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il
-demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût
-parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au
-désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu
-faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin
-l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327],
-capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand
-Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit
-jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit
-choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le
-traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu
-entièrement sur l'esprit du grand Alcandre.
-
-[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires à cheval, et
-toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la
-première étoit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien
-des Courtils a publié les mémoires apocryphes; le capitaine lieutenant
-de la seconde étoit un Colbert.]
-
-M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le
-commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise,
-et de là à Pignerolles[328], où on l'enferma dans une chambre grillée,
-ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour
-toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on annonça que, s'il
-vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne point sortir. Le
-chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune dans un état
-si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité qu'on désespéra
-de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on dépêcha un
-courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six
-heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection, dont on ne
-témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun le
-comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y
-prenoit plus d'intérêt.
-
-[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de
-Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit été brouillé pour
-je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se réconcilia. Ils
-mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant
-d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à force de patience, de
-ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un
-passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on voit Lauzun raconter
-son élévation, et son mariage rompu avec Mademoiselle, à Fouquet, qui ne
-l'en peut croire, et le plaint d'une captivité qui lui a fait perdre la
-tête. On eut toutes les peines du monde à le désabuser. (_Saint-Simon_,
-XX, 438.)]
-
-Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les
-plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt,
-souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses
-bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir
-sa douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et
-surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours
-la plus pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus
-malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne
-lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de
-n'oser se plaindre; car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit
-bien qu'il falloit que ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit
-se résoudre d'apprêter à rire, non seulement à ses ennemis, mais encore
-à toute la France, qui avoit les yeux tournés sur elle pour voir de
-quelle façon elle recevroit la disgrâce de son bon ami. Cela ne
-l'empêcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun,
-dont elle fit son intendant, et de recevoir à son service son écuyer et
-ses plus fidèles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir à ce
-port après le naufrage de leur maître.
-
-Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût
-jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être
-touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient
-encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient
-plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge
-du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la
-pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les
-autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les
-jours dans l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on
-fut tout surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La
-Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus, il lui
-donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui il
-falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le duc
-de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit
-bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir remercié
-sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui pour
-aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit.
-
-[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme,
-Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de Roannez par la cession
-volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son
-frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'août 1666.
-Cf. I, p. 243.]
-
-Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit
-répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans
-l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs
-complimens. Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son
-air brusque dans la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on
-n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des
-miracles; que Sa Majesté en faisoit de plus grands que tous les saints
-du paradis; que quand il étoit arrivé le matin à son lever, il n'avoit
-été regardé de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majesté
-dût faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas
-plustôt entendu la grâce qu'elle lui avoit accordée, qu'on s'étoit
-empressé à l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service,
-mais des offres de service à la mode de la cour, c'est-à-dire sans que
-pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante
-mille écus dont il avoit tant de besoin.
-
-Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade,
-et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il
-étoit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que
-faire à Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de
-lui en prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se
-trouveroit en état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour
-son favori, en éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est
-constant que le matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la
-Feuillade, il étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de
-ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour
-en ravoir un autre.
-
-Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un
-de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en
-présente là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte
-de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne
-songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se
-présentèrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] étoit
-sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance: car
-il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle
-tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent
-mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si
-illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un
-je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni
-de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne
-laissoit pas de plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il
-ne parut pas plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa
-personne.
-
-[Note 330: Charles-Paris d'Orléans, duc de Longueville, second fils
-d'Henri II d'Orléans-Longueville et d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du
-grand Condé; son frère aîné s'étant fait prêtre, Charles-Paris avoit
-hérité du nom et des biens immenses de son frère.]
-
-La maréchale de La Ferté[331] fut de celles-là, et, trente-sept ou
-trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas
-d'espérer qu'il la préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et
-plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire
-quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de
-mérite. Comme on jouoit chez elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous
-les honnêtes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le
-duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqué une
-heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle
-eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec
-peu de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les
-mystères amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que
-cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez
-averti un autre qui en auroit été mieux instruit que lui.
-
-[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et maréchal
-de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, épousa en secondes noces
-(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, née en 1629 et plus
-jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom célèbre. Sœur de la
-comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mêmes
-scandales. Elle aura son histoire.]
-
-[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.]
-
-[Note 333: Le duc de Longueville, né le 29 juillet 1649, avoit alors
-près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le
-visage assez beau, une belle tête, de beaux cheveux, une vilaine taille.
-Les gens qui le connoissoient particulièrement disent qu'il avoit
-beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mépriser, ce qui ne
-le faisoit pas aimer.» (_Mém._ de Montp., VI, 359.)]
-
-Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit
-pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la
-trouvant à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une
-poudre admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le
-duc de Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de
-Polleville[334], à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria qu'elle
-le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre abominable, et
-qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée. Elle demanda
-aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant
-dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre
-étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire,
-la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui demandant
-s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte de
-Saulx[335], comme il lui eut répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit
-qu'à le lui demander à lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas
-qu'il mît encore de la poudre de Polleville.
-
-[Note 334: Le fait dont il est ici parlé sommairement est rapporté tout
-au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce
-recueil.]
-
-[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguières, étoit fils
-de François de Lesdiguières, fils lui-même du maréchal de Créqui et de
-Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa Paule-Marguerite-Françoise
-de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.]
-
-Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût
-coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit,
-après cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame
-de Cœuvres[336], il n'en étoit pas sorti à son honneur à cause du
-Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant
-s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de
-Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il
-ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée jolie femme à son
-miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du Polleville, mais qu'il
-parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même accident qui étoit
-arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état de la caresser,
-et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa hardiesse,
-pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce qu'elle fût
-proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que ce qui se
-disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non pas du
-Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire.
-
-[Note 336: Madame de Cœuvres étoit Magdeleine de Lyonne; elle avoit
-épousé, le 10 février 1670, François-Annibal d'Estrées, troisième du
-nom, petit-fils du maréchal.]
-
-Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce
-qui ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui
-faisant entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui
-n'entendroit point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent
-commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement,
-et qu'elle auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de
-son côté, de ne lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il
-l'abandonneroit dès le moment qu'il en reconnoîtroit la moindre chose.
-
-Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un
-homme étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et
-que d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de
-beaucoup qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur
-son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès
-ce jour-là, elle congédia le marquis d'Effiat[337], qui tâchoit de se
-mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt réussi sans la
-défense du duc de Longueville.
-
-[Note 337: Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né en 1638, mort en 1719,
-étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut célèbre sous le nom de
-Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.]
-
-Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât
-pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il
-s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le
-commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la
-conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en
-campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons
-étant tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut
-fâché d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans
-s'exposer à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte
-que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai
-s'il ne se méprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en
-campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris
-ensemble, et il se trouva lui-même devant la porte en gros manteau, afin
-d'être plus sûr si cela étoit vrai ou non. Comme il eut vu de ses
-propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vérité, il résolut de
-quereller le duc de Longueville à la première occasion; et, l'ayant
-rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille qu'il le vouloit voir
-l'épée à la main. Le duc de Longueville lui répondit, sans s'émouvoir,
-qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se pouvoit battre contre
-ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne se jamais commettre
-avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les
-ancêtres.
-
-Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel
-l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il
-n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé au duc de
-Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans même
-donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville
-sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de
-laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus
-favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et
-du vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse.
-
-[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe
-siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal, n'étoit que le
-sixième dans les listes généalogiques de la famille, qui, du reste,
-alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit aussi aux Montluc.]
-
-Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu
-après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un
-effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances,
-lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de
-colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet
-effet il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de
-Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant,
-outre l'intrigue de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui
-donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions
-l'étant venu avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et
-étoit allé à quelque découverte, il se fut poster sur son chemin,
-tellement que, comme il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se
-présenta devant lui, tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre,
-lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc
-de Longueville, ayant fait en même temps arrêter ses porteurs, voulut
-mettre l'épée à la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le
-temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce
-que voyant les porteurs, ils tirèrent les bâtons de la chaise et
-alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût jugé à propos d'éviter leur furie
-par une prompte fuite.
-
-Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si
-sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de
-chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à
-un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de
-s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en
-faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à
-qui on avoit fait un tel affront pût se venger par le ministère
-d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien à faire que de faire
-assassiner son ennemi. En effet, c'étoit le seul parti qu'il y avoit à
-prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas généreux de faire
-des actions de cette nature, toutefois, comme c'eût été s'exposer à être
-battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'étoit pas juste, et
-surtout à un prince, de recevoir deux affronts en un même temps.
-
-Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne
-chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une
-chose bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille
-folie, n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes.
-
-Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce[339]
-qui alarma extrêmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne
-couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux goutteux, grand chemin
-du cocuage, surtout quand on a une femme de bon appétit, comme étoit la
-maréchale.
-
-[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque à l'édition
-de 1754; mais il se trouve dans les éditions antérieures, 1709, 1740,
-etc.]
-
-Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il
-l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user
-de grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc
-de Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore
-qu'un enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle
-fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à
-aller dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit,
-elle restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne
-se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne
-bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir
-le sujet de ses inquiétudes.
-
-Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à
-redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit
-bien aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il
-lui lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit
-qu'un prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de
-ses corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation
-s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup
-de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui
-permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant
-en même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses
-couches.
-
-Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle
-feignit une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui
-l'accabloit. Enfin, le terme étant venu, elle accoucha[340] dans sa
-maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari.
-
-[Note 340: Cet enfant, nommé Charles-Louis d'Orléans, chevalier de
-Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en novembre 1688.]
-
-Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit
-présent à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux
-cents pistoles qu'il lui donna.
-
-Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car
-peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du
-grand Alcandre[341], on eut recours à lui; de sorte qu'on le fut quérir
-de la même manière et avec la même cérémonie qu'on avoit fait la
-première fois. Il y eut cependant de la distinction dans la récompense,
-car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne
-lui en avoit donné que cent la première fois. L'on observa toujours la
-même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu'à quatre
-cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha madame de
-Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui
-naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons,
-le grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et
-étant obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec
-Clément pour lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit
-résolu d'aller accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la
-marquise de Maintenon[342], si bien que le garçon qui l'accoucha ne sut
-pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand Alcandre.
-
-[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut
-Louis-César, comte de Vexin, abbé de Saint-Denis, né en 1672, mort le 10
-janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º Louise-Françoise, née en 1673; 4º
-Louise-Marie-Anne, etc.]
-
-[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les
-notes de l'historiette qui lui est consacrée.]
-
-Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme
-j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de
-se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux
-Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince,
-mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure
-ou deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le
-vin lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis,
-qui parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent
-leur décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand
-Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui
-étoit cause de ce malheur[343].
-
-La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de
-douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient
-intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs généralement de tout
-le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré par là d'un
-puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son
-testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout
-surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la
-maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en
-cas qu'il vînt à mourir devant que d'être marié.
-
-[Note 343: Il fut tué le 12 juin 1672, près du fort de Tolhuis, et par
-sa faute, au moment où il alloit être nommé roi de Pologne. Madame de
-Sévigné (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressément, d'accord avec
-toutes les relations. Là aussi moururent le comte de Nogent, beau-frère
-de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres
-gentilshommes.]
-
-[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit «qu'il étoit fort aimé des
-dames. Madame de Thianges étoit fort de ses amies, la maréchale
-d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec
-lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil et témoignèrent une
-grande douleur.» (_Mém._, VI, 359.)]
-
-Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la
-maréchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie,
-qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vînt aux
-oreilles de son mari[346]. La maréchale pensa enrager, voyant que son
-affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout,
-elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma à la fin à en
-entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de
-Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup de joye; car,
-comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la
-sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une
-femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il
-voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer ses enfants
-quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de
-Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on fût obligé
-de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et contre les
-lois du royaume.
-
-[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors à l'armée de
-Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des
-circonstances insignifiantes.]
-
-[Note 346: Le secret fut assez exactement gardé, à en croire
-mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de Longueville étoit
-une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il disoit à tout le
-monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la mère du chevalier
-de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique tout le monde le
-sût.» (_Mém._, t. 6, p. 361.)]
-
-Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un
-peu apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous
-les honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui
-lui pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se
-contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs
-autres, et, ayant lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui
-étoit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes
-l'une de l'autre et goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La
-maréchale avoit un laquais qui fut roué, et qui avoit une des plus
-belles têtes du monde; et la médisance vouloit qu'il eût part dans ses
-bonnes grâces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres
-laquais.
-
-Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut
-pas à M. de Bertillac, son beau-père[347], qui craignoit que pendant que
-son fils étoit à l'armée, sa femme[348] ne vînt à se débaucher. Mais
-c'étoit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la
-maréchale du plaisir qu'il y avoit à faire une infidélité à son mari,
-sans vouloir éprouver ce qui en étoit. M. de Bertillac y tenoit la main
-cependant autant qu'il lui étoit possible, avoit l'œil sur elle, et lui
-recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il étoit
-beaucoup occupé à la garde des trésors du grand Alcandre, que ce prince
-lui avoit confiés, autant il lui étoit difficile de pouvoir répondre de
-la conduite de sa belle-fille, autant il étoit aisé à sa belle-fille de
-lui en faire accroire.
-
-[Note 347: M. de Bertillac le père exerçoit seul, depuis 1669, sous le
-titre de garde du trésor royal, les charges de trésorier de l'épargne,
-que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Guénégaud,
-frère du secrétaire d'État, et M. de La Bazinière. Lui-même avoit exercé
-une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on
-trouve dans les œuvres de Scarron une épître collective qu'il leur
-adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons à reparler de
-madame de Bertillac.]
-
-[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'académicien de ce
-nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac fils.]
-
-Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la
-maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit
-à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples
-étoit un admirable acteur, lui avouant en même temps qu'elle seroit
-ravie d'en faire l'expérience elle-même. L'ingénuité de la maréchale
-ayant obligé madame de Bertillac de lui parler aussi à cœur ouvert, elle
-dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir à faire ce
-qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle étoit tentée de quelque
-chose, c'étoit de savoir si Baron[350], comédien, avoit autant
-d'agrément dans la conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette
-confidence fut suivie de l'approbation de la maréchale; elle releva le
-mérite de Baron, afin que madame de Bertillac relevât celui du Basque,
-et, s'encourageant toutes deux à tâter de cette aventure autrement que
-dans l'idée, elles ne furent pas plus tôt sorties de la comédie,
-qu'elles se résolurent d'écrire à ces deux hommes, pour les prier de
-leur accorder un moment de leur conversation.
-
-[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyère,
-comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'édit. de La Bruyère donnée dans
-cette collection, t. 1, 203.)]
-
-[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.]
-
-Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
-n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à
-St-Cloud[351], d'où les dames s'en revinrent si contentes qu'elles
-convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois qu'ils se
-verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce qui
-leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce
-n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands
-services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet
-de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas
-de même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il
-dit à Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit
-mieux être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une
-heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une
-femme de grande qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de
-cette chimère.
-
-[Note 351: Le cabaret de La Durier y étoit fameux, et c'étoit le lieu
-ordinaire des _cadeaux_.]
-
-Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à
-l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et,
-ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le
-força à prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus[352].
-Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père
-en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les
-emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise
-d'obliger cette dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce
-qui l'embarrassa extrêmement.
-
-[Note 352: Madame de Sévigné met cette anecdote sur le compte du duc de
-Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation
-(_Lettre_ du 17 fév. 1680 à M. de la Rivière): «Caderousse étant allé,
-le soir même, dans la maison où il avoit perdu la veille, dit avec un
-air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il
-venoit faire là, n'ayant pas un quart d'écu, que les gens comme lui ne
-manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus
-ni bagues ni joyaux. À la vérité il ne voyoit pas que madame de... étoit
-dans l'alcôve de la chambre avec la maîtresse du logis. Vous pouvez vous
-imaginer ce que peut penser une femme passionnée qui se voit traiter de
-la sorte. Elle tomba en défaillance, et, comme elle fut revenue, on la
-porta dans son carrosse et de là dans son lit, où elle est est morte
-quatre jours après.» Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de
-Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy.
-_Lettres de Sévigné_, édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419.]
-
-Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
-elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et,
-la pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle
-s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à
-une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les
-raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien
-qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
-davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa
-belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin
-qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de
-déguiser sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce
-comédien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que
-par soupçon; mais, sachant un moment après que c'étoit madame de
-Bertillac même qui avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit
-déjà parlé au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit
-le parti de les rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires.
-
-M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit
-pas manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il
-valoit mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un
-autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur
-l'esprit de son mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac
-fut fort surpris qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils,
-il n'en reçût que des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison.
-Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son
-mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne
-pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une
-manière que s'il n'avoit pas été son beau-père, elle auroit cru qu'il
-auroit été amoureux d'elle, tant il étoit devenu jaloux.
-
-Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit
-bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son
-père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé
-d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de
-Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il
-connoissoit sa vertu, et que c'en étoit assez pour ne rien croire de
-tous les bruits qui couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle,
-il lui écrivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent, à
-moins qu'elle ne le voulût faire mourir de douleur; qu'elle prît
-patience jusqu'à la fin de la campagne, et qu'après cela il donneroit
-ordre à tout. En effet, il ne fut pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut
-écouter personne à son préjudice. Ainsi il vécut avec elle comme à
-l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit point morte quelque temps
-après, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle
-auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y eût jamais trouvé
-à redire.
-
-La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la maréchale en
-elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à toutes les
-vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la mort du duc
-de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas
-qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on ne se
-trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années
-après[354], l'ayant mise en liberté de vivre à sa mode, elle fit
-succéder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins
-que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu'à ce qu'il en
-fût las, à qui succéda l'abbé de Lignerac[356]; et comme elle lui
-faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
-Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille,
-elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré[357], qui ne
-lui donne pas seulement de son Orviétan, mais qui lui apprend encore
-tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent
-ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on
-puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé depuis si
-longtemps à l'honnêteté[358].
-
-[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de
-Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Sévigné raconte sa maladie
-(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fév.), et elle confirme la
-vérité du récit qu'on vient de lire.
-
-«Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
-devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a
-vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui
-a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
-vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
-reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si
-excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît,
-comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
-actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous
-y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
-elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà
-sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.»
-Cf. p. 417.
-
-Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
-service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a
-tuée.»]
-
-[Note 354: À peine deux ans après, car le maréchal de La Ferté mourut le
-27 septembre 1681.]
-
-[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches,
-étoit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa sœur
-épousa le fameux financier Deschiens.]
-
-[Note 356: L'abbé de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de
-Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons
-de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.]
-
-[Note 357: Fils d'un opérateur. (_Note du texte._)]
-
-[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'édition de 1754. La suite que
-nous en donnons est tirée de l'édition de 1709, reproduite dans
-l'édition de 1740. L'édition de 1754 a intercalé à tort ce passage,
-partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la
-France devenue italienne_, et l'édition Delahays est tombée dans la même
-faute. Mais si les premières édition de la _France galante_ contiennent
-ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France
-devenue italienne_.]
-
-L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa
-belle-fille[359], à n'être pas plus vertueuse. Cependant, comme elle
-étoit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas à
-propos de se jeter à la tête de tout le monde, comme faisoit sa
-belle-mère. Présumant au contraire assez de sa beauté pour s'imaginer
-qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand Alcandre[360], elle
-commença non pas à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si
-ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle,
-l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit.
-
-[Note 359: La duchesse de La Ferté étoit cette même mademoiselle de La
-Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé ci-dessus, p. 49, note 5. Elle
-épousa, le 18 mars 1675, Henri-François de Saint-Nectaire, duc de La
-Ferté, fils du maréchal.]
-
-[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse, né le
-1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur,
-Bossuet son précepteur.]
-
-La maréchale de La Motte[361], sa mère, qui avoit été gouvernante du
-fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de ses fille[362]
-au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'étoit pas
-déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci,
-résolut d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de
-réputation à sa maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce
-que l'expérience et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais
-toutes ses remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle,
-pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient
-murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand
-Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus
-hardies; et ce prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la
-vérité sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que
-s'il l'avoit vue décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré;
-que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et
-baissant en même temps la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle
-en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la bienséance m'empêche
-de nommer, pendant que le prince considéroit sa tête, sans penser
-peut-être à ce qu'elle faisoit.
-
-[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous
-le nom de mademoiselle de Toussy, et fort célèbre dans les poètes du
-temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de Louis de Prie, marquis de
-Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle
-mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668,
-où il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de
-gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le
-21 novembre 1650, elle étoit veuve depuis le 24 mars 1657.]
-
-[Note 362: Charlotte-Éléonore-Magdeleine, mariée le 14 mars 1671.]
-
-[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, étoit fils de
-Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La
-Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il mourut en 1717.]
-
-Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
-l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à
-elle-même, et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il
-vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La
-rougeur qui parut en même temps sur son visage, avec quelques autres
-circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas
-perdu son temps pendant qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant
-pas plus étonnée pour cela, elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa
-chemise, que cela n'étoit guère honnête de faire ce qu'il faisoit devant
-les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable
-de lui donner de la jalousie.
-
-Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
-matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle
-fut dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de
-voir un homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle
-vouloit dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit
-qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais
-le fils de son père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle
-ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles
-n'eurent pas plus tôt su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince,
-que le reste leur fut aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un
-moment que le désordre où il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de
-la duchesse.
-
-Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte
-qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît
-d'avoir une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire
-un mot à son mari[364]. Cependant, ce mari étoit un homme qui ne se
-mettoit guère en peine ni de la réputation de sa femme, ni de la sienne
-propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez les courtisanes, il
-étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui
-pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes débauchés comme
-lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la débauche
-jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie, tout
-aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez
-elles sans trembler.
-
-[Note 364: Henri-François de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse
-maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657, suivit, à peine âgé de
-quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À dix-sept ans, il
-succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il
-prit part à quelques campagnes avec le titre de lieutenant général, et
-mourut le 1er août 1703.]
-
-Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui
-fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir
-passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille
-désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365].
-Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour ainsi dire comme des
-cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils coupèrent les parties
-viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se
-voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la
-maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais
-quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les vouloient détourner d'un
-coup si inhumain, ils n'en voulurent rien démordre, et, l'opération
-étant faite, ils renvoyèrent le malheureux oublieur, qui s'en alla
-mourir chez son maître.
-
-[Note 365: Cabaret célèbre dans la rue nommée successivement rue aux
-Oues (aux Oies) et rue aux Ours.]
-
-Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du
-grand Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de
-ces désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il
-jugea à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de
-les éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de
-ce qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre,
-avouant de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la
-mort.
-
-Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui étoient de la
-débauche et toujours des premiers à mettre les autres en train, furent
-un peu mortifiés avant que de partir: car celui-ci, qui étoit fils du
-fameux M. Colbert, en fut régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui
-donna en présence du monde, parce que, comme il étoit grand politique,
-il étoit bien aise qu'on fût dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu
-savoir un tel déréglement sans qu'il fût suivi d'un châtiment
-proportionné à la faute. A l'égard du marquis de Biran, le grand
-Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prétendre de
-sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prêt à lui donner
-des marques de son mépris qu'à faire aucune chose qui tendît à sa
-fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère, que ce prince ne
-s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne veuille dire que ce
-n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc,
-mais à mademoiselle de Laval[368], qu'il a épousée.
-
-[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston,
-duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de
-Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu'à la mort de son
-père, arrivée en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant général
-des armées, commandant en chef en Languedoc, il fut nommé maréchal de
-France le 2 février 1724.]
-
-[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, général des
-galères de cet ordre, colonel du régiment de Champagne après avoir été
-capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils
-de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25
-août 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.]
-
-[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de
-Lezay, et de Françoise de Sesmaisons, épousa le marquis de Biran le 20
-mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de la courte intrigue qui lui valut
-la faveur du Roi.]
-
-Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens
-des exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La
-Ferté souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons
-fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que
-c'étoit inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du
-grand Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle
-n'avoit point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un
-fort méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal
-qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
-chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une
-chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de
-son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle
-ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient
-craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la
-considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
-d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même
-temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien
-alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intérêts;
-mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter sur les
-pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui
-dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit
-plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans
-se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât seulement
-à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit
-devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger.
-
-[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de «digne
-de pitié.»]
-
-Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son
-mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit
-savant. Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le
-plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui
-dit que non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y
-remédier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut
-entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur
-la réputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit
-entièrement entre ses mains; et se nommant en même temps, elle surprit
-le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire à une personne de la
-première qualité, fut fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui
-demanda pardon de ce qu'il s'étoit montré si libre en paroles,
-s'excusant que comme les plus abandonnées lui tenoient le même langage
-qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru être obligé de lui répondre ce
-qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connoître.
-
-La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la
-sortiroit[370] bientôt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si
-elle vouloit observer un certain régime de vivre. Elle lui dit qu'elle
-feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même fit encore davantage: car
-elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remèdes, craignant
-que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles
-n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison plus difficile.
-
-[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'étoit pas plus françois alors que
-maintenant.]
-
-Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit
-beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat[371],
-maître des requêtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans
-en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat étoit fils
-d'un juif de la ville de Paris, qui, après avoir gagné deux millions de
-bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de froid, de peur de donner
-de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit encore de race juive;
-cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout Paris, il faisoit
-l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps,
-comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu capable de
-s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il
-ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de
-divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût
-aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de
-fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en
-arrière, de peur que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand
-parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du
-monde, offrant service à un chacun sans jamais en rendre à personne.
-
-[Note 371: M. L'Avocat, maître des requêtes, étoit fils de Nicolas
-L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de Marguerite Rouillé, et
-beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p.
-411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en même
-temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des requêtes, frère de
-madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bénéfices et
-beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la
-folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être amoureux des plus
-belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses soupirs et lui
-faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un grand homme
-maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa vie, et qui,
-tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.»]
-
-La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes,
-à qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
-croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre
-du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et,
-lui faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens
-proportionnés à son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une
-si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très
-humble; et pour lui donner des témoignages plus essentiels de son
-attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès
-par-devant lui qu'il ne le leur fît gagner, sans entrer en connoissance
-de cause qui auroit raison ou non; que c'étoit ainsi que les bons amis
-en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur
-rendre service.
-
-Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en
-revint enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et,
-tâchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna
-languissamment sur elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire
-mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son
-dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit
-envoyé quérir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il
-ne pouvoit vivre sans la voir. Cette réponse fit que L'Avocat recommença
-ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les eût
-interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison
-d'Arquien[372]. Il rougit à cette demande, et la duchesse, s'en étant
-aperçue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur;
-qu'il étoit bien vrai que, cette fille étant une courtisane publique, il
-n'y avoit pas trop d'honneur à la voir; mais que le comte de Saulx, le
-marquis de Biran, le duc de La Ferté même, et enfin toute la cour la
-voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient pour lui à la voir qu'à
-tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne l'entretînt pas
-publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal;
-mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant
-toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.
-
-[Note 372: Louison d'Arquien, célèbre courtisane.]
-
-M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une
-médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
-si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de
-s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit
-donc qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les
-plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent
-ces sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et
-une personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même
-temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas
-beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y
-avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses
-dont il lui faisoit alors l'application.
-
-Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il
-sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
-distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et
-cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit,
-elle croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui
-donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il
-n'étoit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui étoit
-échappée plutôt par hasard qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa
-colère, en sorte que la conversation se termina sans aigreur.
-
-Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
-avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une
-grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine
-qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un
-verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit,
-avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la
-personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en
-santé.
-
-La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il
-faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle
-amitié qui fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette
-médecine l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne
-pourroit par conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des
-regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la
-douleur qu'elle ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut
-par là que se termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en
-même temps, à peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se
-retirer chez lui.
-
-Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il
-faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
-duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
-paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï
-parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le
-sens, que voici:
-
- «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le
- jour, parce qu'il étoit devenu comme ces filles de joie,
- lesquelles ne peuvent plus répondre de ne point faire de
- folies de leur corps, tant elles y sont accoutumées; que le
- sien étoit tellement habitué à de certaines choses qu'il
- n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à
- ce qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il
- la prioit cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris
- la médecine comme un remède contre l'amour, mais pour lui
- montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie.»
-
-La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui
-avoit cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si
-fou, et, étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de
-l'impatience de le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat,
-après avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces
-sortes de remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu,
-du mal qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à
-celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce
-qu'il avoit fait il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer
-à toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle.
-
-La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant
-à se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère
-de chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit
-devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
-affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos
-ni jour ni nuit.
-
-Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
-trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la
-première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que
-sa mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la
-troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui
-ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il
-étoit brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir
-à l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
-promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
-pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui.
-
-Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
-étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger
-par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût
-grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa,
-non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande
-tendresse. L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me
-semble, ses forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une
-occasion qui ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle
-la duchesse ne faisoit aucune résistance.
-
-Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le
-chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un
-entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
-quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
-Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
-témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après
-cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne
-s'entretenant que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore
-plus fou et encore plus vain qu'à l'ordinaire.
-
-Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que
-l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
-retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir
-qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
-peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
-incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser
-persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après
-une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de
-même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs
-mains. Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui.
-Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus
-sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que
-la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première
-fois, d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent
-d'une duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il
-se disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles
-qu'elles fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se
-joignit encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans
-le monde, il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui,
-l'ayant pris jusque-là pour un parent du marquis de Langey[373],
-c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu
-une femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans
-le jugement que l'on fait de son prochain.
-
-[Note 373: Tout le monde connoît, par les lettres de madame de Sévigné
-et par Tallemant, l'histoire du congrès du marquis de Langey ou
-Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à une famille qui avoit
-eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel, il comptoit parmi ses
-ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et François de la Noue
-Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier 1628, le marquis de
-Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer,
-née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au grand scandale de Paris
-tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux époux
-eut le droit de se remarier, et le marquis ayant épousé, en 1661,
-mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu'à
-sept enfants, malgré son impuissance judiciairement constatée. Aucun
-ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès singulier et sur le
-marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou, récemment publiés par
-la Société de l'histoire du protestantisme françois, 2 vol. in-8, 1857.]
-
-Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison
-d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi
-que j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion
-pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour
-détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre
-auroit fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis
-se doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et
-en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.
-
-Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa
-réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
-que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour
-être d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le
-grand remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu
-d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt
-des marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder,
-à la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frère, qui étoit
-l'un de ses ministres.
-
-[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld
-d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de
-Suède, où il avoit été envoyé comme ambassadeur, pour occuper la place
-de ministre d'État pour les affaires étrangères.]
-
-L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à
-la duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la
-Motte, sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la
-duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent
-d'une galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en
-donnoit à cœur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis
-de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout contrefait,
-mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent
-de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien qu'il pût la
-prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage
-avec la duchesse d'Aumont, sa sœur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il
-en fût quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en
-chemin. Cependant il monta à cheval pour voltiger sur les ailes, et il
-arrivoit tous les soirs incognito à la même hôtellerie où sa femme
-logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou six jours, qu'il vit
-arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de voir madame de
-Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire débotter, ni même
-de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc
-d'Aumont[377], qui étoit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit
-dans l'hôtellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en
-devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il
-monta en haut en même temps, et, mettant l'épée à la main, il surprit
-toute la compagnie, qui ne songeoit guère à lui, et qui le croyoit bien
-éloigné de là.
-
-[Note 375: M. de Tilladet étoit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de
-Tilladet, capitaine au régiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier,
-sœur du chancelier, tante du marquis de Louvois.]
-
-[Note 376: Françoise-Angélique de La Mothe-Houdancourt, mariée le 26
-novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont,
-premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde
-femme.]
-
-[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont,
-maréchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, né en 1632, mort
-en 1704. Après la mort de son père, 14 février 1669, il prit son titre
-de duc et pair, résigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et
-prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de fidélité pour la charge de
-premier gentilhomme de la chambre. Il avoit épousé, le 21 novembre 1660,
-Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, sœur du
-marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.]
-
-Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de
-Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le
-duc de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il
-avoit si peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans
-sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son
-ennemi, il ne méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité.
-Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre,
-et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla
-à la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec
-son mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit
-ponctuellement.
-
-Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il
-étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit
-des choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas
-prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en
-grande estime dans le monde.
-
-Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme,
-il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les
-plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince
-de Condé[378], qui étoit proche parent du duc de Ventadour, dit des
-choses fâcheuses à la maréchale de La Motte, qui, prétendant excuser sa
-fille et le duc d'Aumont, tâchoit de déshonorer le duc de Ventadour. Le
-grand Alcandre défendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant
-pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit à sa
-femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon
-lui semblerait.
-
-[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-père du duc dont il
-est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency,
-sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660. Celle-ci étoit fille de Henri
-de Montmorency, dont une autre fille, née d'un second lit, épousa Henri
-de Bourbon, père du grand Condé.]
-
-Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux
-aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec
-la duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de
-Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se
-soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit
-couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit là deux ou
-trois fois incognito, du consentement de la supérieure.
-
-[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un
-couvent de religieuses cordelières de l'ordre de Sainte-Claire.
-L'abbesse y étoit élective et triennale, et y jouissoit de dix mille
-livres de rentes.]
-
-Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la
-cour, et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté
-trouva sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se
-fût consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela
-en meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il
-auroit renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti
-du bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il
-ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler
-de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort
-étoit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après,
-il dit à l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en
-bonne santé dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre
-service.
-
-Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda
-s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de
-répondre. Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le
-premier à en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les
-railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui
-en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort
-brutal: «Morb..., Madame, lui répondit-il, cela est bien de mauvaise
-grâce à vous, qui après m'avoir mis vous-même dans l'état où je suis,
-devriez du moins avoir l'honnêteté de me ménager. Croyez-moi, ce sera
-pour la première et pour la dernière fois de ma vie que j'aurai affaire
-à vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que
-je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet
-de m'en repentir toute ma vie.»
-
-La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans
-un emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle
-lui déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les
-injures aux coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit
-bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa
-qualité; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait
-encore trop d'honneur; qu'il prît la peine de sortir de sa maison, sinon
-qu'elle l'en feroit sortir par les fenêtres; et, le poussant dehors avec
-le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de
-raillerie avec elle, se jeta à ses pieds, la priant de lui vouloir
-pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui étoit
-dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit
-n'étoit que par mépris; que c'étoit là le sujet de ses plaintes; qu'elle
-entrât dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien à redire à sa
-délicatesse; et que, si elle avoit été présente à ses tourmens, elle
-auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de résignation, qu'elle
-avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour.
-
-Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit
-hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
-défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un
-traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant
-des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
-comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort
-grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses
-larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse.
-
-Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire
-que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut
-cause qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa
-perruque et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans
-l'appartement du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec
-quelques gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une
-querelle qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit
-donné la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les
-accommoder sans les obliger de venir à une assemblée générale des
-maréchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procédures
-de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
-Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il
-étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment.
-
-[Note 380: Les maréchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui
-jugeoit toutes les contestations personnelles soulevées entre
-gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans différentes villes du
-royaume. Il existe des recueils d'édits concernant cette juridiction,
-établie pour accommoder les différends et empêcher les duels le plus
-possible.]
-
-L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant
-dit qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui
-répondit que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui
-lui servit d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage
-établi chez lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit
-donc que la dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un
-gentilhomme, qui étoit aussi là présent, l'avoit déshonorée par des
-contes scandaleux, et dont elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y
-eût point de témoins, la chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu
-du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler
-mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour
-justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit
-recherché toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu
-même d'assez considérables, jusqu'à lui avoir prêté pour une seule fois
-deux cents pistoles; mais que, pour toute récompense, elle ne lui avoit
-donné qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litière,
-dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publié que cette dame
-n'étoit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses
-faveurs à ce prix-là.
-
-L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la
-sienne, crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que
-quelqu'un eût écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté.
-C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit,
-et, mettant son manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se
-mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire
-davantage. Le maréchal, qui étoit dans son lit, rongé de ses gouttes, ne
-pouvant courir après lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit
-point revenir, il dit à son capitaine des gardes de ne le pas laisser
-aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette
-affaire. L'Avocat fit difficulté de revenir, disant au capitaine des
-gardes que monsieur le maréchal se railloit de lui; mais le capitaine
-des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie à cela, et
-que ce qu'il en faisoit n'étoit que parce qu'il eût été bien aise de
-rendre service à ces personnes-là, il rentra dans la chambre, et le
-maréchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les
-gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous
-prétexte de cette occupation, il négligeoit les autres affaires qui
-étoient du dû de sa charge de maître des requêtes.
-
-Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de
-l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long
-les particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en
-prison, d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame,
-qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande
-révérence. Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut
-suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en
-prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit
-donner de l'encre et du papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un
-billet dont voici la copie:
-
- Billet de M. L'Avocat à la duchesse de La Ferté.
-
- _Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma
- faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre
- chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une
- pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a été envoyé
- en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter
- de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit
- que la vérité, comme je puis avoir fait. Si une semblable
- réparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans
- quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obéirai
- ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie votre
- fidèle prisonnier d'amour._
-
-La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet,
-qui étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles
-choses du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse
-fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du
-mépris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement
-L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une
-duchesse, se voyoit privé par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui
-étoit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point
-d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il
-vit enfin que sa disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez
-le duc de Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme.
-Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce
-qu'il avoit perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que
-chez la duchesse de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il
-piqua la table assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la
-femme, qui, étant plus réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta
-tellement la première fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus
-s'exposer à un second refus.
-
-[Note 381: «On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a
-point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un ordinaire à la gargotte,
-ou quand il est écorniffleur, quand il va quêter ça et là des repas.»
-(Furetière.)]
-
-Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de
-vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac
-pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du
-duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer
-le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
-maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il
-les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi
-succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans
-un de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres,
-Biran lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les
-plaisirs dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une
-fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit
-trouvé mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en
-vouloit essayer, il lui en diroit après son sentiment.
-
-Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa
-femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un
-lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut
-le premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit
-pas femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit
-qu'elle étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa
-femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Ferté;
-que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui
-qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant mis à
-assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
-pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne
-se rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en
-même temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur
-disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de
-réflexion à ce qu'il avoit dit.
-
-[Note 382: Marie-Louise de Laval, mariée l'an 1683 au marquis de Biran,
-depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.]
-
-À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de
-Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La
-Ferté pour aller à la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit
-être, il les y mèneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit
-rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté n'en diroit rien
-pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne
-lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La duchesse de Foix,
-sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la partie, et le
-jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse,
-et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit autant.
-
-[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de
-Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit épousé, le 8 mars 1674,
-Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix. Née en 1655, elle mourut
-le 22 janvier 1710.]
-
-[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilége d'attirer toute la
-cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulières. Loret
-(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long
-poème où il en décrit les merveilles.]
-
-Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
-carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher
-d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite
-à la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit
-rien dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à
-ces dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que
-c'étoit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas
-fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à
-ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue;
-qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter
-chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé.
-
-Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y
-accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent
-reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les
-fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez
-spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre,
-deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit
-de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit
-justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes.
-
-Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de
-se rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire
-qu'ils ne seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il
-leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville,
-dont la du Pré avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en
-même temps la chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix,
-et, les leur présentant, il les pria d'en user si bien avec elles
-qu'elles ne s'en allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de
-l'étonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux
-duchesses, qui, sachant où elles étoient, voulurent prendre leur
-sérieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les
-obligea à en rire avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils
-dînèrent tous cinq ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes
-fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage.
-
-[Note 385: Locution alors nouvelle, empruntée à la langue des
-précieuses.]
-
-Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris,
-elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
-dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en
-revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient
-toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui
-méritoient bien d'être les abbesses du couvent.
-
-Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé
-en ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de
-Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini
-de personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya
-quérir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de
-prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien
-rude qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce
-ne fût qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour
-avoir dit la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit
-que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque
-d'y employer tout son crédit.
-
-L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers
-du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et
-leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait cession de biens, et que
-depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux cent mille écus, sans
-avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre à
-L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors de prison, et il
-en fut rendre compte à la duchesse.
-
-[Note 386: Voy. p. 420.]
-
-Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce
-refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit
-quelquefois ennuyée de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit
-obligée de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez
-elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier,
-lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidélité éternelle, il
-lui dit que sa sœur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de
-son mérite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer
-un quart d'heure; qu'elle diroit assurément qu'il n'avoit guère
-d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais
-qu'il ne se soucioit pas en quelle réputation il fût auprès d'elle,
-pourvu qu'elle voulût bien considérer que tant d'indifférence pour une
-si aimable personne ne pouvoit procéder que de l'amitié qu'il lui
-portoit.
-
-Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
-entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté,
-elle le prit et y lut ce qui suit:
-
- Billet de la duchesse de Ventadour à la duchesse de La
- Ferté.
-
- _Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et
- il la croit si délicate qu'il cherche à la faire recommander
- par tous ceux qui ont quelque crédit auprès de lui. Si
- j'avois prévu cet accident, j'aurois écouté volontiers
- quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas
- le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte
- conversation que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de
- ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le
- croyant pas bien intentionné pour moi, j'ai recours à vous
- pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie
- de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est
- toute à vous._
-
-La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il
-n'avoit jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le
-contraire dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui
-montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au
-gentilhomme que sa sœur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa
-poche et renvoya le laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur
-qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat,
-qui étoit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que
-contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui
-en disoit, il chercha à lui mettre la main dans la poche et l'attrapa.
-Il lui dit alors qu'il verroit à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il
-n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui étoit de leurs amis.
-
-La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise
-qu'il ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu
-venir à bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit
-à l'heure même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts
-pour la ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour
-la lire, ce que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y
-trouver des choses à quoi il ne s'attendoit pas.
-
-Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
-vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire
-voir qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore,
-il feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit
-qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle;
-que ce n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre;
-qu'ainsi ce n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se
-brouilleroit, mais avec la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut
-beaucoup de peine à gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne
-croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit
-un défaut commun avec toutes les belles femmes, qui étoit de prendre la
-moindre œillade pour une déclaration d'amour, elle lui donna moyen par
-là de se justifier auprès d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau
-chemin, lui allégua qu'il falloit donc que madame de Ventadour eût
-interprété à son avantage quelques regards innocents; et la duchesse,
-feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion,
-elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire
-tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question.
-
-[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à la femme de
-Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des désirs à
-tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes. Elle étoit
-d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a coutume de
-mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De fait,
-tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé
-d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
-qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par
-délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il
-ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui
-fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
-reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
-d'oreilles de diamans de grand prix.
-
-[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme
-toutes les premières éditions de ce pamphlet, a été ensuite reporté, à
-tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus
-loin. Il finit page 464.]
-
-Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que
-cette jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle
-avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il
-la dût toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle
-lui avoit reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme
-il étoit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit
-répondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient
-pour observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit
-emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui
-avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle
-avoit quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre;
-qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les
-jours pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit
-plus reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté
-quelques défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps,
-qui a coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne
-s'apercevoit pas encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand
-changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire,
-sans avoir dessein néanmoins de le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup
-de lieu de se louer de la nature, il n'étoit pas exempt néanmoins de
-certains défauts, qui étoient un grand remède à l'amour; qu'il en avoit
-un grand entre autres, dont peut-être il ne s'apercevoit pas, mais dont
-elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être plainte néanmoins, parce
-qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si près avec une
-personne qu'on aimoit.
-
-Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire
-d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de
-Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour
-lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il
-avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement
-flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de
-ne pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures
-qu'on reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles
-que celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce
-reproche à terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc
-ces défauts, il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de
-Montespan fut si touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les
-imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais
-comme lui.
-
-Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de
-plus désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
-sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher
-et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques
-sentimens de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions,
-elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que
-je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
-fortement, le prince de Marsillac[388] arriva à la porte du cabinet où
-ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout où il
-seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit déjà le pied dans
-la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il étoit
-en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien aise de savoir s'il
-trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout haut: «Huissier!
-huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: «Qui
-est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-même?» Le grand
-Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit, jugea bien, après la
-permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en faisoit n'étoit que
-par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de quitter une
-conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit
-entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se
-contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit
-cacher, ne courût toute la cour.
-
-[Note 388: Le prince de Marsillac étoit François de La Rochefoucauld,
-fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andrée de Vivonne. Le prince de
-Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.]
-
-Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la
-liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
-dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de
-douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de
-M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que
-ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
-jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il
-auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de
-ses dépouilles.
-
-Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle
-qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
-que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
-temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la
-garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué
-au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manière si
-obligeante, que le présent étoit moins considérable par sa grandeur en
-lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui faisant: car il
-lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses
-affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus utile de la
-vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un marchand,
-et qu'il lui en feroit donner un million.
-
-[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri,
-étoit grand maître de la garde-robe en même temps que le marquis de
-Soyecourt.]
-
-Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de
-son amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de
-favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
-méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de
-l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la
-jalousie à un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement
-où le grand Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la
-nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390],
-qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé
-ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au
-prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes
-grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup
-de peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand
-Alcandre.
-
-[Note 390: Marie-Angélique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, étoit
-la sixième des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de
-Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas; la mère de mademoiselle de
-Fontanges étoit petite-fille par sa mère du maréchal de La Châtre. Née
-en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de vingt ans, le 28 juin 1681.]
-
-En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant
-plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur,
-boursillèrent entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui
-faire faire une dépense honnête et conforme au poste où elle
-entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle
-les mit en pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut
-parlé de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit
-avec joie la déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce
-prince avoit des qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de
-bien mauvaise humeur pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec
-tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il
-venoit de lui dire, tant que madame de Montespan posséderoit ses bonnes
-grâces; qu'elle étoit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit
-point fâchée que le grand Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de
-gloire à posséder la moindre partie de son cœur, elle étoit assez
-délicate, néanmoins, pour n'en vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce
-n'étoit peut-être pas une véritable passion que celle qu'il sentoit pour
-elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitôt éteint qu'allumé;
-que s'il étoit vrai cependant que ce prince l'aimât véritablement, ce
-qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner à une joie mal
-fondée, il lui en donneroit des marques bientôt en n'aimant qu'elle
-uniquement, comme elle étoit prête de son côté de n'aimer que lui.
-
-[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de
-gages: celles de Madame ne pouvoient être rétribuées beaucoup plus
-largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges
-fussent plus avantageuses que chez le Roi.]
-
-Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son
-ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de
-l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence
-que le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût
-jamais retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une
-fois, et que s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette
-dame y avoit beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne
-plaisoit pas à ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant
-qu'elle entrât dans le couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà
-entrée dans un autre malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la
-renvoyer quérir, et cela à la vue de tout son royaume; que depuis ce
-temps-là elle ne faisoit que lui parler des sindérèses de sa conscience,
-ce qui l'avoit détaché d'elle peu à peu, ce prince ne voulant pas
-s'opposer à son salut; qu'il avoit donc aimé madame de Montespan, et
-qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec
-lui des airs qui peuvent bien convenir aux maîtresses des particuliers,
-mais non pas à celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir
-l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle
-en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en étant pas encore
-temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est
-pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser
-échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré qu'elle
-s'en repentiroit toute sa vie.
-
-Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
-madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
-prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses
-raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du
-présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui
-savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le
-prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute
-prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle.
-
-Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue,
-employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
-marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui
-conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais
-comme le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand
-soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le
-retrouver tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle
-n'en viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne
-heure où le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre
-si bien son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder
-avec lui.
-
-Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu
-désigné. Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y
-rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit
-leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout
-proche du lieu où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit
-personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand
-Alcandre sortoit, il prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de
-chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les
-valets de chambre viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en
-étant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il
-fît sortir tous ceux qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à
-l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas même ceux qui étoient
-mandés pour le conseil.
-
-Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous
-ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un
-grand éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan.
-Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la
-chambre, on le crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres
-ministres, qu'on avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en
-eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette
-longue conversation qui étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil
-ce jour-là; ce qui n'étoit point encore arrivé, le grand Alcandre étant
-ponctuel dans tout ce qu'il faisoit.
-
-Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes
-choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame
-de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec
-mademoiselle de Fontanges[392].
-
-[Note 392: Ici finit le passage intercalé par certaines éditions dans
-l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.]
-
-Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection
-et en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour
-n'en fût bientôt abreuvée.
-
-Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna
-au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour récompense
-de la lui avoir procurée.
-
-[[394] Cependant, comme il étoit sujet à trouver des maîtresses
-fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit grosse; ce
-qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse[395], et à faire sa
-maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler à madame de
-Montespan, dont l'avarice alloit jusqu'à la vilenie, étoit généreuse
-jusqu'à la prodigalité, il fut obligé aussi de lui donner un homme pour
-retenir cette humeur libérale[396], et pour prendre garde qu'elle pût
-subsister avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce
-surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrêmement
-surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit
-entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se passer
-honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en
-premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de
-refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné
-préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
-Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut
-alors appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à
-Dieu.]
-
-[Note 393: La charge de grand veneur a toujours été exercée par les
-gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y voyons, avant le
-prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.]
-
-[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé aussi
-dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, à la fin. Mais nous
-suivons les premières éditions.]
-
-[Note 395: Madame de Sévigné, lettre du 6 avril 1680: «Madame de
-Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en
-recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a été
-publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps
-de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une
-manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la sévérité du
-confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement sent le
-congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici
-ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura tout
-hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
-encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.»]
-
-[Note 396: Madame de Sévigné parle de cette prodigalité de madame de
-Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les beautés, de toutes les
-étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille écus, sans que la pensée
-lui soit venue de faire un présent à madame de Coulanges.» (12 janv.
-1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du voyage que fit
-mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la
-Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort diverti à Villers-Cottrets;
-je ne vois pas que les visites à ce carrosse gris (où étoit la favorite)
-aient été publiques. La passion n'en est pas moins grande. On
-(_c'est-à-dire_ elle) reçut en montant dans ce carrosse dix mille louis
-et un service de campagne de vermeil doré. La libéralité est excessive,
-et on répand comme on reçoit.» (1er mars 1680.)]
-
-[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise
-Boyer, né le 5 février 1650. Après s'être fait remarquer dans plusieurs
-campagnes, il suivit le Roi à la conquête, de la Franche-Comté en 1674.
-En 1677, par la démission de son père, il fut fait duc de Noailles et
-pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon
-qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc antérieure à l'emploi qu'il
-avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671 avec Marie-Françoise de
-Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.]
-
-[[398] Cependant madame de Montespan tâchoit de se soutenir encore le
-mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le grand Alcandre de
-vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutumé, et elle
-tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit encore plus
-grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de
-Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt revenu;
-et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais
-été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à ces
-faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement à
-sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de
-Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même
-qu'à la plupart de sa famille.]
-
-[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a été intercalé encore
-dans les dernières éditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges,
-mais au début.]
-
-Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle
-tous les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença
-à médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il
-falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille
-qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit
-ni éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle
-peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce
-qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
-détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit
-toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et
-qui étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en
-plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il
-se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de
-Fontanges.
-
-Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce
-temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a
-attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne
-dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime, ou
-qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant
-une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente.
-Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses
-couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand
-Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit
-souvent, lui témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la
-voyoit réduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les
-jours, le pria de permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en
-pleurant que la malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus
-songer qu'à l'autre monde.
-
-[Note 399: Madame de Sévigné parle en effet d'une perte de sang
-continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle de Fontanges. Dans
-sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez tout ce que la
-fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui
-garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore à
-Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle
-commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant
-mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de
-faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
-de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son
-bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
-soupçons d'empoisonnement: «On dit que _la belle beauté_ a pensé être
-empoisonnée... Elle est toujours languissante.»]
-
-[[400] Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle donnât ordre aux
-affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit sensiblement touché
-d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit.
-Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], où il
-envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade
-y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais
-il n'en rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre
-dame, qui avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou
-d'autre chose, se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de
-La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y
-avoit plus d'espérance. En effet, elle mourut peu de jours après,
-laissant encore plus de soupçon après sa mort d'avoir été empoisonnée
-qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva
-qu'il y avoit de petites marques noires attachées aux parties nobles,
-lesquelles sont des témoignages indubitables, à ce que l'on prétend,
-qu'elle a été empoisonnée].
-
-[Note 400: Encore un passage intercalé dans l'histoire de mademoiselle
-de Fontanges, dans les mauvaises éditions.]
-
-[Note 401: À l'abbaye de Port-Royal de Paris, où elle mourut.]
-
-Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
-perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
-duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses
-frères[402]; il maria aussi une de ses sœurs[403] fort avantageusement,
-et fit encore quantité d'autres choses en faveur de sa famille[404].
-Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à
-elle; mais[405] elle fut tout étonnée de voir que madame de
-Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au désespoir: car,
-comme c'étoit elle qui l'avoit faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit
-souffrir que son propre ouvrage servît à la détruire elle-même.
-
-[Note 402: Louis Léger de Scorrailles, abbé de Valloire, mort en 1692.]
-
-[Note 403: Catherine Gasparde, mariée à Sébastien de Rosmadec,
-lieutenant général de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et
-mestre de camp de cavalerie.]
-
-[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles à Jeanne de
-Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et qui fut bénite
-abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du voyage que fit à
-Chelles madame de Fontanges, pour assister à la cérémonie d'installation
-de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurément je
-l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit quatre carrosses à six
-chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient avec elle, mais tout
-cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle perdant tout son sang,
-pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant quarante mille écus de
-rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la santé et le cœur du Roi
-qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.)]
-
-[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a été encore introduit
-textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y
-retrouve aussi les lignes qui précédent, mais légèrement modifiées.]
-
-[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.]
-
-Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas
-qu'il entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être
-par conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un
-amour passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En
-effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette
-dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu
-pour elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en
-fait rien paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est
-toujours le reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt
-pour sa propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment
-de tendresse.
-
-Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût
-renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan,
-qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur
-tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
-raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté
-surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
-Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
-affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la
-maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une
-si grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés,
-semblables à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait
-vœu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches,
-qui vont jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la
-peine de les écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui
-m'est tombé entre les mains[407] et où on lui rend justice, aussi bien
-qu'à une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques
-aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
-main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
-reçue.
-
-[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles
-amoureuses_.]
-
-[Note 408: Madame de Lionne.]
-
-[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les éditions de pacotille,
-l'histoire de mademoiselle de Fontanges.]
-
-[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, après avoir
-pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a
-trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous les biens
-du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apaisé
-la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et la
-comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
-moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il
-est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas
-voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez
-la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle
-en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle[411].
-Elle a mis des espions auprès de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle
-n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une
-prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude.
-Elle lui a donné deux terres[412], du consentement du grand Alcandre;
-mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui
-donner un sou, ayant perdu tout son crédit par ce mariage, personne ne
-lui voulant plus prêter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour à venir
-qu'étant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est
-ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou cinq ans qu'elle a commencé à
-bâtir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit achevée, car il faut
-qu'elle prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit
-encore de tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été
-autrefois, je veux dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les
-dames qu'il l'étoit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est
-maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été
-autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui
-lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il
-faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la
-princesse dit aujourd'hui que celui-là a menti bien impudemment, qui a
-dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.]
-
-[Note 410: Le passage qui suit, jusqu'à la fin, manque dans les éditions
-qui ont pillé cette histoire au profit de celle de mademoiselle de
-Fontanges.]
-
-[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui,
-à son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empressé auprès des
-dames et se montre d'une avidité insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et
-suiv., édit. citée.]
-
-[Note 412: «Le roi permit que je donnasse du bien à M. de Lauzun.
-D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et quelques autres de mes
-terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duché de
-Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres, la ville et
-baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de
-la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par
-an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il se plaignit
-que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à l'accepter.»]
-
-[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du
-président Gontier, quand ses créanciers le forcèrent de la vendre, fut
-en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y déploya
-Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en
-fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait été plusieurs
-années avant de la voir terminée.]
-
-FIN DU TOME II.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-TABLE DES MATIÉRES
-CONTENUES DANS CE VOLUME.
-
-
-Préface.
-Les agrémens de la jeunesse de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle
-de Mancini.
-Le Palais-Royal, ou les Amours de madame de La Vallière.
-Histoire de l'amour feinte du Roi pour Madame.
-La déroute et l'adieu des filles de joye.
-Regrets des filles d'honneur à madame de La Vallière.
-La Princesse, ou les Amours de Madame.
-Le Perroquet, ou les Amours de Mademoiselle.
-Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux.
-Les fausses prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames
-de la cour.
-La France galante, ou Histoires amoureuses de la cour (madame de
-Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.).
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-
-
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-des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin
-
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
-Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4)
-
-Author: Roger de Bussy-Rabutin
-
-Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
-
-
-
-Produced by Sbastien Blondeel, Carlo Traverso, Rnald
-Lvesque and the Online Distributed Proofreading Team at
-https://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothque nationale
-de France (BnF/Gallica).
-
-
-
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-Paris. Imprim par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honor, avec les
-caractres elzeviriens de P. JANNET.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-PAR BUSSY RABUTIN
-
-Revue et annote
-
-PAR M. PAUL BOITEAU
-
-_Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle_
-
-Recueillis et annots
-
-PAR M. Ch.-L. LIVET
-
-Tome II
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-Chez P. JANNET, Libraire
-MDCCCLVII
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-PRFACE.
-
-
-Lorsque parurent pour la premire fois les libelles que nous publions,
-ils n'eurent, pour s'accrditer auprs des lecteurs, ni le charme
-lgant du style, ni l'autorit du nom de Bussy; le scandale seul fit
-leur succs.
-
-Il se trouve peut-tre encore, aprs deux sicles, des lecteurs attards
-qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aeux: ce n'est
-point eux que nous nous adressons; nos vises sont plus hautes. Le
-scandale est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle
-mesure on peut y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui
-sert de contrle aux rcits du pamphltaire. Composs on ne sait o, les
-uns en France, les autres l'tranger, et publis en Hollande, ces
-libelles eurent vite pass la frontire; dfaut des livres, dont un
-nombre fort restreint put pntrer dans le royaume, les copies se
-multiplirent, et Dieu sait quel aliment y trouvrent les conversations!
-Tout hobereau qui, aprs un voyage Paris, dont son orgueil faisoit un
-voyage la cour, rentroit dans sa province, y affirmoit hardiment tous
-les dires des pamphlets; il y croyoit ou feignoit d'y croire, et disoit:
-Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres, qui n'avoient pas quitt leur
-pays, ceux-ci, par esprit d'opposition, admettoient aveuglment comme
-vraies toutes ces turpitudes; ceux-l, par un sentiment de respect,
-s'efforoient de douter. Mais on voit ce qu'toient alors ces pamphlets:
-une proie offerte la malignit, une ample matire livre aux
-discussions.
-
- un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces
-ouvrages? Osons le dire: ce sont de prcieux documents historiques, et
-ceux mme qui affectent de les mpriser les ont lus, et y ont appris,
-leur insu peut-tre, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques
-rudits seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner
-et l et runir en gerbe les mmes faits qu'on trouve ici rassembls;
-mais ceux-l sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces
-rcits chapperoit plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que
-des traits pars et des lignes confuses: o seroit le tableau?--Nulle
-part ailleurs on ne trouve runis autant de dtails vrais sur les
-relations du Roi avec La Vallire et ses autres matresses, de Madame
-avec le comte de Guiche, de Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus
-loin: si l'on excepte les pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un
-mot blessant pour le Roi, o trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce
-prestige inou qu'exeroit la royaut? Toutes les foiblesses du Roi sont
-racontes dans le plus grand dtail, et, c'est une remarque fort
-caractristique qui ne peut chapper personne, jamais un mot de blme
-ne lui est adress, jamais une raillerie ne l'attaque, jamais les
-auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit de ne pas admirer.
-
-Or, sans parler des vnements, une tendance si manifeste, qui parot
-sous des plumes diffrentes, est un fait prcieux acquis l'histoire.
-
-Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie
-pourra parotre exagre; mais ce n'est pas sans rflexion, ce n'est pas
-sans preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas t convaincu
-qu'elle est fonde, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir
-entrepris cette publication. Je le rpte, c'est l'histoire seule que
-j'ai eu en vue; je dois dire comment je l'ai trouve.
-
-Les auteurs de ces libelles, on le conoit, n'ont point eu la prtention
-d'tre des historiens. Le succs du livre de Bussy les a seul provoqus
- marcher sur ses traces, ils ont exploit la vogue de son roman;
-l'intrt des libraires a fait le reste. C'est donc une opration de
-librairie que nous devons tous ces petits volumes composs dans un genre
-pris des acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je
-l'ignore. Des exils franais les leur ont-ils fournis? Ont-ils reu de
-la cour des mmoires? Ont-ils crit en France et fait imprimer en
-Hollande? Nul, je crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les
-suppositions ne manquent pas, les preuves font dfaut, et nous n'osons
-rien affirmer. Mais ce qui est certain, c'est qu'ils toient
-gnralement bien informs, et notre commentaire ne laissera pas de
-doute cet gard.
-
-Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons
-l'authenticit des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des
-descriptions, des conversations ou des lettres: le fait tant donn,
-l'auteur en a souvent tir des consquences qu'il restera toujours
-impossible de vrifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa
-vracit et tendent diminuer la confiance. Telle entrevue, tel
-discours, tel billet, n'a peut-tre jamais exist que dans l'imagination
-de l'crivain; s'il est rest, en les inventant, dans les limites de la
-vraisemblance, s'il n'a pas dmenti les caractres ou introduit des
-circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions
-le reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en
-observant sa manire les lois du roman, il n'a point failli au rle
-d'historien que nous croyons pouvoir aprs coup lui imposer.
-
-Notre proccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces
-libelles, a t de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter
-comme vraies les donnes; nous avons cru utile de prsenter des
-lecteurs plus ou moins ports au doute le contrle des faits qui leur
-toient soumis, d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les
-vrits, de provoquer l'examen. Notre tche toit donc tout autre que
-celle dont s'est acquitt, avec tant d'esprit et de savoir, M. P.
-Boiteau, le commentateur de Bussy. De ce que ces livres ne doivent point
- leurs auteurs un mrite propre qui les soutienne, et de ce que les
-rcits graveleux qu'on y rencontre sont de nature loigner le lecteur
-plutt qu' l'attirer, il rsultoit pour nous la ncessit d'tre grave
-et svre, l o il pouvoit parotre enjou comme son auteur; avec
-autant de soin qu'il visoit rester dans l'esprit de son texte, nous
-avons cherch nous sparer du ntre. Le tableau qu'il prsentoit
-permettoit une riche bordure; ceux qui suivent rclament un cadre plus
-simple. Le livre de Bussy est sign, le nom de son auteur le patronne et
-le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont anonymes, et
-ils ont besoin d'tre accrdits pour obtenir, non pas le mme succs,
-mais autant et plus de confiance.
-
-Quelques mots encore sont ncessaires pour faire connotre en quoi cette
-dition nouvelle diffre des prcdentes.
-
-Tout le monde sait que chacun des diteurs de Bussy a ajout quelques
-pices nouvelles son oeuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est
-ainsi que l'_Histoire amoureuse des Gaules_ a fini par comprendre, outre
-son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit
-contemporains, soit postrieurs sa mort, mais que son nom protgeoit,
-en vertu de cet axiome: Le pavillon couvre la marchandise. Toutes les
-ditions n'ont pas donn les mmes ouvrages. Ainsi, _Alosie_, ou Les
-amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des
-aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; _Junonie_, dont les
-personnages n'toient gure plus relevs, s'est conserve parce que les
-noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosit. Ce n'est qu'au
-XVIIIe sicle que le texte a t dfinitivement arrt, et, depuis,
-toutes les ditions qui se sont succd ont reproduit les mmes pices,
-dans un ordre plus ou moins arbitraire.
-
-Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitus
- trouver dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, telle que l'ont faite
-les libraires. Nous avons d suivre, cet gard, la tradition, bien
-qu'il nous et paru prfrable de supprimer tel crit o le nombre des
-faits, fort limit, a fait place des descriptions moins utiles; mais,
-ds le dbut, on verra que nous avons combl quelques lacunes. Ainsi
-nous avons introduit la pice intitule: _les Agrmens de la jeunesse de
-Louis XIV_, qui raconte les amours du grand roi avec Marie de
-Mancini[1], et dont le manuscrit appartient un amateur distingu,
-aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pntr de
-l'intrt qu'offrent ces livres aux rudits, nous a confi le manuscrit
-o nous avons emprunt la fin, galement indite, de _la Princesse, ou
-les Amours de Madame_[2]. C'est avec une vive reconnoissance que nous
-les prions l'un et l'autre de recevoir nos remercments.
-
-[Note 1: Voy. p. 1-24.]
-
-[Note 2: Voy. p. 176-188.]
-
-Le volume qui suit, augment aussi, sera prcd d'un avis qui indiquera
-nos additions, et suivi d'une tude bibliographique sur les ditions
-publies jusqu'ici de l'_Histoire amoureuse_ et sur l'histoire de ces
-pamphlets.
-
-Notre soin ne s'est pas born donner un texte bien complet; nous
-l'avons collationn avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts
-originaux ou les premires ditions; des notes nombreuses indiquent les
-variantes que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons
-restitus, les morceaux que nous avons enlevs certains pamphlets pour
-les rtablir dans les textes plus anciens o ils avoient paru la
-premire fois, et d'o ils avoient t maladroitement enlevs. C'est
-ces notes que nous renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une
-supriorit laquelle nous prtendons hardiment sur toutes les ditions
-qui ont prcd celle-ci.
-
-Ch.-L. LIVET.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-HISTOIRE
-AMOUREUSE
-DES GAULES
-
-
-
-
-LES AGRMENS
-DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
-OU
-SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI[3].
-
-
-Sans le beau sexe, tout languiroit; les familles seroient teintes, les
-rpubliques priroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que
-les dames n'en produiroient plus les modles, ne produisant plus de
-hros. Pour moi, qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la
-prfrence sur nous, et nos langues, de concert, doivent sans cesse
-publier leurs mrites. Je joins la mienne ma plume pour crire leurs
-grandes actions, et pour exprimer leur vertu, dont nos coeurs sont
-semblablement touchs. Comme j'en connois l'clat, j'emploie tout mon
-pouvoir pour maintenir ce sexe si admirable dans ses anciens droits.
-Puisque les contester seroit blesser les lois de la nature, les rgles
-de la raison, et mme les maximes de la religion, il le faut bien croire
-suprieur au ntre.
-
-[Note 3: Nous donnons cette premire pice, indite, semble-t-il,
-jusqu' ce jour, d'aprs deux manuscrits, l'un qui nous a t communiqu
-par son possesseur, l'autre qui appartient la Bibliothque de
-l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes heureuses. Tous
-les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main d'un tranger.
-Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune dans la srie
-des amours du grand roi.]
-
-Louis XIV l'avoit non seulement respect, mais encore s'en toit-il
-rendu l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les hros de
-l'antiquit, qui galoit les dieux du paganisme, qui toit un Jupiter
-dans les conseils, un Mars dans les armes, un Apollon par ses lumires,
-et un Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi
-si chri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que
-j'entreprends de dcrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises
-et magistrales[4] qui ne doivent en quelque sorte qu'occuper le commun
-du peuple. peine Louis XIV eut-il atteint l'ge de dix-sept ans[5]
-qu'il s'adonna tout entier faire la flicit de la nice du cardinal
-Mazarin[6], qui, sans tre belle, le sut si bien engager, qu' tout
-autre ge du roi elle l'et gouvern, tellement son esprit faisoit
-d'opration sur son jeune coeur. Elle n'avoit nul air d'une personne de
-condition; mais ses sentimens toient si levs et son gnie si tendu,
-qu'elle faisoit l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la
-voir. Son parler toit autant doux que ses yeux toient tendres et
-languissans; son embonpoint toit si considrable qu'il la rendoit trs
-matrielle; et cependant, ajuste dans ses habits de cour, elle et
-galement plu tout autre qu' Louis XIV, qui alors tmoignoit n'avoir
-de got que pour l'esprit, opinion qu'il a confirme depuis par le choix
-qu'il a fait de celles qui ont remplac la Mancini. Ainsi se nommoit la
-nice du cardinal.
-
-[Note 4: On retrouvera ces mmes expressions au dbut de la pice
-suivante, le _Palais-Royal_, ou les Amours de mademoiselle de La
-Vallire, qui certes n'est pas de la mme main. Quant ces _intrigues
-bourgeoises et magistrales_, ne s'agiroit-il point du touchant rcit qui
-a pour titre _Junonie_, et qu'on retrouvera plus loin?]
-
-[Note 5: Louis XIV tait n le 5 septembre 1638. C'est donc la fin de
-l'anne 1655 que l'auteur place son rcit. Mais cette date est fausse;
-arrives en France en 1653, Marie Mancini et sa soeur Hortense furent
-mises au couvent des filles de Sainte-Marie, Chaillot, selon madame de
-Motteville, et parurent sur le thtre de la cour seulement aprs le
-mariage de madame la comtesse de Soissons, c'est--dire en fvrier
-1657.]
-
-[Note 6: Marie Mancini, depuis conntable Colonna. Le portrait qu'on
-donne ici d'elle se rapproche assez de celui qu'on trouvera dans la
-pice suivante; mais il s'accorde mal avec celui que nous trace madame
-de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p. 400-401): Marie, soeur
-cadette de la comtesse de Soissons, toit laide. Elle pouvoit esprer
-d'tre de belle taille, parce qu'elle toit grande pour son ge et bien
-droite; mais elle toit si maigre, et ses bras et son col paroissoient
-si longs et si dcharns, qu'il toit impossible de la pouvoir louer sur
-cet article. Elle toit brune et jaune; ses yeux, qui toient grands et
-noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes. Sa bouche toit grande
-et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit trs belles, on la pouvoit
-dire alors toute laide. Voil pour l'extrieur. Au moral, madame de
-Motteville l'apprcie ainsi: ... Malgr sa laideur, qui, dans ce
-temps-l, toit excessive, le roi ne laissa pas de se plaire dans sa
-conversation. Cette fille toit hardie et avoit de l'esprit, mais un
-esprit rude et emport. Sa passion en corrigea la rudesse... Ses
-sentimens passionns et ce qu'elle avoit d'esprit, quoique mal tourn,
-supplrent ce qui lui manquoit du ct de la beaut. Somaize, dans
-son _Dict. des pretieuses_ (Biblioth. elzev., t. 1, p. 168), parle plus
-longuement de son esprit: Je puis dire, sans estre souponn de
-flatterie, que c'est la personne du monde la plus spirituelle, qu'elle
-n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons livres... J'oseray adjouster
-cecy que le ciel ne luy a pas seulement donn un esprit propre aux
-lettres, mais encore capable de rgner sur les coeurs des plus puissants
-princes de l'Europe. Ce que je veux dire est assez connu. Ajoutons
-quelques mots de madame de la Fayette: Cet attachement avoit commenc,
-dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la reconnoissance l'avoit fait
-natre plutt que la beaut. Mademoiselle de Mancini n'en avoit aucune;
-il n'y avoit nul charme dans sa personne et trs peu dans son esprit,
-quoiqu'elle en et infiniment. Elle l'avoit hardi, rsolu, emport,
-libertin (indpendant), et loign de toute sorte de civilit et de
-politesse. (_Histoire de madame Henriette_, collect. Petitot, t. 64, p.
-382.)]
-
-Ce prince[7] toit bien fait, quoiqu'il et les paules un peu larges;
-sa physionomie toit noble, son air majestueux et son regard fixe. Le
-premier coup d'oeil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin
-des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard[8], qu'elle reut avec
-bien du respect et de profondes rvrences, auxquelles il rpondit trs
-galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors il ignoroit
-d'tre si riche en sujets si accomplis et si parachevs; qu'il la prioit
-de trouver bon qu'il s'excust sur l'insulte qu'il lui faisoit de la
-mettre en parallle aux gens qui lui toient subordonns, et que ds ce
-moment-l il la reconnoissoit pour sa souveraine.
-
-[Note 7: Le Roy est un prince bien fait, grand et fort, qui ne boit
-presque point de vin, qui n'est point dbauch. (Guy Patin, Lettre du
-20 juillet 1658.)]
-
-[Note 8: Derrire les Tuileries est plant le jardin des Tuileries, et
-au bout celui de Renard... qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve.
-Il consiste en un grand parterre bord, le long des murailles de la
-ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres, et leves d'un
-commandement plus que le chemin des rondes, d'o l'on dcouvre une bonne
-partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste
-et plate campagne, et, de plus, tout ce qui se passe dans le cours. Le
-roi Louis XIII avoit accord la jouissance de ce vaste terrain Renard
-par brevet de l'an 1633; les galants de Cour y alloient frquemment
-faire des parties de plaisir, des dners, etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59
-et 60. Cf. _Mm. de Mlle de Montp._, t. 1, p. 234, 235, dit de
-Mastricht; Loret, _passim_.]
-
-Une telle dclaration loigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en
-libert, il lui dit qu'il et cru le cardinal dans ses intrts; mais
-qu'il s'toit tromp, ne lui ayant pas donn la satisfaction d'adresser
- sa chre nice des voeux de sa part que personne autre qu'elle ne
-mritoit; que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par
-l'inattention de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger
- l'heure mme, mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers
-favoris comment il en devoit user son gard pour y parvenir.
-
-Mademoiselle de Mancini, qui jusque l n'avoit pas eu la libert de
-rpondre, arrta tout court le Roi en lui disant: S'il est vrai, Sire,
-que ce que Votre Majest me fait l'honneur de me dire parte du coeur et
-soit sincre, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant
-vivre loigne de mon oncle.--Je ne prtends pas l'loigner, ma reine,
-reprit le Roi; mais s'il toit mon pouvoir d'tre avec vous comme avec
-lui, je serois au dernier priode de ma joie.--Vous tes, Sire, son
-matre, comme j'ai l'honneur d'tre votre soumise et respectueuse
-servante, lui dit-elle. Si Votre Majest a pour moi quelques bonts, il
-conservera au Cardinal celle dont il a besoin pour rgir ses tats dans
-la manire qu'il convient; si elle toit dans un ge plus avanc ou
-qu'elle pt rgner sans secours, je lui passerois tous ces sentiments,
-et me flatterois, par mon respectueux attachement pour elle, de devenir
-aussi contente que je suis malheureuse, tant la veille d'pouser un
-homme que, sans le connotre, je ne puis souffrir.--Que me dites-vous,
-Mademoiselle? Vous m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer Votre
-Majest est, repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour
-dissiper le chagrin que m'en a donn la nouvelle, je suis venue ici avec
-l'une de mes filles en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle
-je puisse me consoler du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le
-roi; dans ce moment j'y mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez
-pas, je vous quitte aussi pntr de douleur que vous me paroissez
-l'tre. Comme il toit aux adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le
-nombre de laquelle il entra sans considrer aucun de ceux qui
-l'accompagnoient. Il rentra avec elle au chteau, et s'enferma dans son
-cabinet aprs avoir donn ses ordres pour qu'on ft chercher le Cardinal
-de sa part.
-
-D'un autre ct, mademoiselle de Mancini, qui toit fort sage[9],
-s'toit retire bien contente de sa rencontre. Le Cardinal ne fut pas
-plutt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: Vous ne me dites pas
-tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nice aimable, qui est un des
-ouvrages parachevs[10] du seigneur, morceau consquemment qui me
-convient, et vous pensez la marier un homme qu'elle ne peut
-souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majest tient-elle cette
-nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-mme, reprit le Roi brusquement,
-et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon vous encourrez le
-risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes, monsieur le
-Cardinal. Et il lui tourna le dos.
-
-[Note 9: Sage, est-ce ambitieuse? coutons madame de Motteville: On a
-toujours cru que cette passion (de mademoiselle de Mancini) avoit t
-accompagne de tant de sagesse, ou plutt de tant d'ambition, qu'elle
-s'y toit engage sans crainte d'elle-mme, tant assure de la vertu du
-roi, et, si elle en doutoit, ce doute ne lui faisoit pas de peur.
-(_Mm. de Mottev._, Amst., 1723, IV, p. 524.).]
-
-[Note 10: _Parachev_, pour _parfait_; _affirmativement_, qu'on trouvera
-quelques lignes plus bas pour _fermement_; enfin, _diligentez-vous_,
-la page suivante; et cent autres, que nous n'indiquerons plus, voil de
-ces mots qui, comme nous le disions dans notre premire note, trahissent
- n'en pas douter la plume d'un tranger.]
-
-Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la
-premire fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna
- toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun et march sur les
-traces de Son minence, Sa Majest jugea propos d'crire en ces termes
- mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie:
-
-
-LETTRE DE LOUIS XIV MADEMOISELLE DE MANCINI.
-
-_J'ai fait le Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je
-ne sais que vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand
-amour me rend muet; cependant mon coeur me dit mille choses votre
-avantage. Le dois-je croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela
-est, diligentez-vous de m'en apprendre la nouvelle, l'tat o je suis
-tant digne de piti._
-
-Mademoiselle de Mancini fut interdite l'ouverture de cette lettre, et
-encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y rpondre,
-elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances.
-Cependant elle s'y croyoit oblige, et l'et fait sur-le-champ sans que
-le duc de Saint-Aignan[11], qui en avoit t le porteur, s'y opposa,
-disant mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit le temps de la
-rflexion, afin, par ce retard, de connotre l'amour du Roi, dont il
-toit bien aise de se servir pour tre plus particulirement attach
-lui. Il rapporta Sa Majest que, s'tant acquitt de la commission
-dont elle l'avoit charg, il avoit remarqu que mademoiselle de Mancini
-n'avoit pas jug propos de lui rpondre l'heure mme, et qu'il toit
-sorti de chez elle piqu vivement de son inattention aux honneurs que
-lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle mritoit d'en
-tre aime par un certain je ne sais quoi qui la rendoit aimable.
-
-[Note 11: Le comte de Saint-Aignan joue un grand rle dans toutes ces
-histoires. N en 1608, Franois de Beauvilliers avoit alors cinquante
-ans, et il avoit fait ses preuves dans un grand nombre de combats.
-Galant sans passion, complaisant par politesse, celui qu'on appela
-depuis ironiquement duc de Mercure prsente un tel caractre qu'on est
-plus tent d'accuser sa lgret que de condamner son infamie. Favori du
-roi, qui le fit duc en 1661, Saint-Aignan toit fort connu comme bel
-esprit. Ce qu'il a laiss de vers, imprims ou manuscrits, formeroit des
-volumes. Quand il mourut, en 1687, il toit membre de l'Acadmie
-franoise et protecteur de l'Acadmie d'Arles, dont les membres ne
-tarissent pas sur son loge.]
-
-Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'toit pas
-autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point parotre
-devant lui qu'il n'et une rponse. Le Duc obit, et, tant prs de
-mademoiselle de Mancini, il pensa, pour ter tout soupon au Cardinal
-sur ses frquentes visites mademoiselle sa nice, devoir le voir, et,
-plutt que de passer dans l'appartement de sa nice, il fut dans celui
-du Cardinal, qui, le voyant, lui dit: Vous vous trompez, ce n'est pas
-moi qui vous en voulez. Voyez ma nice: elle vous recevra mieux que
-moi.
-
-Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: En tout cas, je la verrai
-pour un grand sujet, et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de
-Mancini, il la trouva qui se dsesproit. Il voulut en savoir la cause,
- quoi il ne parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit
-crite au Roi et que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donne sa
-confidente pour la faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui
-en fit l'ouverture, et qui, aprs l'avoir lue, l'alla communiquer la
-Reine-Rgente. Toutes choses faites de mme de sa part, n'osant garder
-une lettre qui toit pour le repos du Roi, il passa dans la chambre de
-sa nice, o, la trouvant dans le mme tat que l'avoit trouve le duc
-de Saint-Aignan, il lui dit: Revenez, mademoiselle, de vos garemens.
-Il vous convient bien de vouloir dtruire le repos d'un Roi ncessaire
-toute l'Europe! Voil la rponse que vous avez faite la lettre que
-vous avez reue de lui; envoyez-la-lui par le duc de Saint-Aignan. Je
-suis couvert de toutes ses suites, parce que je suis rsolu de faire
-penser que vous n'tes point ne pour monter sur le trne de France[12],
-et que vous ne devez tre, tout au plus, que la femme d'un petit
-gentilhomme.
-
-[Note 12: Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici, et malgr les prjugs, la
-conduite de Mazarin, dans toute cette affaire de mariage, est au dessus
-de tout loge. Nous ne pouvons croire qu'il et consenti laisser
-pouser au Roi une de ses nices; et il nous parot certain qu'il
-prfroit l'intrt vident de la France, qui se trouvoit dans
-l'alliance espagnole, l'intrt douteux de sa maison, de Marie en
-particulier, dont l'indpendance et les sentiments hostiles lui toient
-connus. Je say, crivoit Mazarin au Roi, le 21 aot 1659, je say
-n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes
-conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habilet, que tous
-les hommes du monde, qu'elle est persuade que je n'ay nulle amiti pour
-elle, et cela parce que je ne puis adhrer ses extravagances. Enfin je
-vous diray, sans aucun dguisement ny exagration, qu'elle a l'esprit
-tourn. Le 28 aot, il ajoutoit: Il est insupportable de me veoir
-inquit par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit
-mettre en pices pour me soulager; et il rappeloit au Roi une lettre de
-Cadillac o il disoit Sa Majest (16 juil. 1659): Je n'ay autre party
- prendre, pour vous donner une dernire marque de ma fidlit et de mon
-zle pour votre service, qu' me sacrifier, et, aprs vous avoir remis
-tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, vous et la Reine de me
-combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en
-un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce
-remde que j'auray appliqu votre mal produise la gurison que je
-souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans
-exagration que, sans user des termes de respect et de soumission que je
-vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable celle que j'ay pour
-vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je
-vous voyois rien faire qui pt noircir votre honneur et exposer votre
-tat et votre personne. Tel est le ton gnral des lettres de Mazarin.
-Sa lettre du 28, trs longue et trs pressante, fut mal reue de S. M.
-Le Cardinal, dans une dernire lettre, rpond au Roi avec une dignit et
-une fermet qu'on ne sauroit trop reconnotre.]
-
-Ces paroles, qui furent dites d'une manire pntrante pour une personne
-comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a,
-firent en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dpendit
-pas d'elle alors de le sacrifier son ressentiment[13], ainsi qu'on le
-verra par ce qui suit:
-
-
-RPONSE LA LETTRE DE LOUIS XIV.
-
-_Si Votre Majest a capot mon oncle, il me vient de capoter en
-revanche, et, s'il ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su
-que lui rpondre: j'ai fait auprs de lui le mme personnage._
-
-[Note 13: On vient de voir (note prcdente) que Mazarin connoissoit
-l'aversion de sa nice pour lui.--Nous n'avons pas faire de rserves
-sur l'invraisemblance du langage trange que prte l'auteur aux deux
-amants.]
-
-Cet article est ce qu'elle avoit ajout au haut de sa lettre aprs le
-traitement du Cardinal; mais voil quelle toit sa principale teneur:
-
-_Sire, je suis pntre trs sensiblement de l'honneur que me fait Sa
-Majest. Je voudrois bien que mon tat et quelque rapport au sien: je
-ne balancerois pas le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a
-tant de disproportion entre Votre Majest et moi que, quand mme ma
-destine me voudroit lever au trne que vous remplissez si dignement,
-je ne pourrois gure me promettre d'y terminer mes jours avec les mmes
-agrmens que ceux que je pourrois y goter en y entrant. Ainsi, Sire, je
-pense qu'il vous sera plus glorieux de donner un asile une personne
-que vous dites aimer, dans un clotre, que de l'exposer dans le monde
-mille dangers. Non pas que je le craigne, puisque je n'envisage,
-parler sincrement, que l'intrest de l'auteur de mon tre, d'avec
-lequel je serois trs fche de me sparer. Voil, Sire, mes sentimens.
-Si ceux de Votre Majest y sont opposs, je ne suis nullement envieuse
-des honneurs chimriques, lorsqu'il s'agira de les mriter au prix de la
-perte d'un bien qui est sans fin._
-
-Cette lettre fut reue du Roi si respectueusement, que la Reine, se
-trouvant l'ouverture, ce qui toit un fait exprs, lui demanda si
-c'toit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui rpondit,
-piqu de ce qu'elle l'avoit surprise, que l'esprit d'une Mancini
-n'avoit pas moins de mrite qu'une reine, et se retira dans son cabinet
-pour faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand
-il eut lu les premires lignes ajoutes! Elle s'augmenta bien plus
-lorsqu'il s'arrta l'article du clotre. Quoi! disoit-il, ce que
-j'aime si tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit
-se renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien,
-car je la ferai reine, malgr tous ceux qui y trouveront redire; et,
-afin que nul n'ignore mes sentimens pour elle, ds ce moment j'en
-rendrai le public tmoin en l'allant voir dans la plus belle heure du
-jour. Et, pour n'y pas manquer, il donna ses ordres pour ses quipages,
-qui furent prts quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de
-l't. Il descendit chez elle que le Cardinal y toit; mais le grand
-empressement du Roi pour voir mademoiselle de Mancini ta la libert
-Son minence de sortir sans se trouver sur les pas de Sa Majest, qui
-lui dit en le retenant par le bras: Je suis bien aise de vous voir ici,
-non que j'y vienne pour vous, n'y ayant que mademoiselle votre nice qui
-m'y attire. Je vous conseille, monsieur le Cardinal, si vous voulez que
-nous vivions ensemble, de ne point dsormais troubler mon repos;
-autrement je rpondrai de vous, duss-je avoir l'glise dos.
-
-Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi toit instruit de toutes les
-conversations qu'il avoit eues avec sa nice, ne savoit pas quelle
-posture tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prtexte de ne les
-point gner pour les laisser en libert; il les quitta, et, comme le Roi
-toit accompagn de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son
-minence; mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle,
-ayant demand au Roi, par grce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle
-doutt de ses bonts pour elle ni de sa sagesse, mais elle toit
-toujours bien aise d'avoir avec Sa Majest quelqu'un qui pt justifier
-sa conduite.
-
-Comme ils furent mme de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui
-porta la parole. Enfin, dit-il, j'ai toutes les grces du monde vous
-rendre. Votre rponse ma lettre m'a fait tous les plaisirs
-imaginables, et je vous avoue que je n'y ai rien trouv de dplaisant
-que l'article du clotre, o je vous saurois mauvais gr d'entrer sans
-ma participation. Si mme une communaut vous renfermoit sans que j'y
-eusse contribu, j'y ferois mettre le feu, s'entend aprs vous en avoir
-fait sortir. Ainsi, prenez garde ce que vous ferez. Je vous aime d'une
-amiti inviolable, d'une amiti si forte, que je vous dclare devant ces
-messieurs que je n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient,
-parlez, l'affaire sera bientt termine.--Votre Majest, reprit-elle,
-m'honore infiniment de me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point
-assez heureuse pour me promettre de devenir l'pouse du plus grand Roi
-du monde, ni assez malheureuse pour tre sa matresse.--Quoi! ma reine,
-dit le Roi en se jetant son col, vous doutez de la sincrit de mon
-expos et de mes sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je
-respecte votre corps, je l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible.
-Je ferai usage des deux sitt que vous aurez agr la bndiction
-nuptiale de mon grand aumnier. Voyez si vous voulez que nous la
-recevions ensemble. Il nous faut battre le fer pendant qu'il est
-chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire, repartit-elle, demain il
-pourra tre froid, et de plus j'ai eu l'honneur d'crire Votre Majest
-qu'il y auroit trop de disproportion entre elle et moi pour devoir
-croire que je suis digne de l'honneur qu'elle tmoigne me vouloir faire.
-Toutes les ttes couronnes s'opposeroient une telle union, et les
-intrts des tats de Votre Majest y persisteroient. Non, Sire, ce qui
-vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance qu'elle
-vous est destine. Comme je vous aime, pour rpondre vos expressions
-et que vous m'en donnez la libert, je me voudrois un mal extrme si je
-devenois la cause de vos disgrces. N'hsitez point faire une alliance
-qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos tats.--Ah!
-Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus dur que ce
-que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle, bien au
-contraire; mais considrez que la Reine votre mre se porte inclinante
-faire ce mariage, et que des courriers sont dj partis pour ce fait;
-que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose
-point.--Comment! dit le Roi en colre, on me marieroit sans moi! Il me
-semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire _oui_
-moi-mme, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds
-sur ce que me dit Votre Majest si elle toit dans un ge plus avanc,
-ou qu'elle connt mieux son tat; mais elle est jeune, et si jeune que
-ceux qui l'environnent pensent lui procurer des plaisirs innocens
-lorsqu'ils travaillent faire leurs intrts et les augmenter
-directement, sans considrer que les vtres en souffrent. Oui, Sire,
-vous tes si peu instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de
-votre autorit, que vous ignorez ce qui se fait votre nom. On se
-contente de vous promener, de vous donner des ftes, et on cache vos
-yeux ce que je voudrois que vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit
-tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce qu'on vous dit? reprit mademoiselle de
-Mancini; il faut croire qu'on ne vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le
-mariage que je viens de vous apprendre, pour lequel la Reine a tenu
-conseil il y a trois jours.--Mais comment savez-vous cette nouvelle?
-lui demanda le Roi tout outr.--J'ai une personne dans le conseil,
-dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui s'y passe, en vertu de ce
-que je le protge auprs de mon oncle, qui, comme bien vous ignorez
-encore peut-tre, dispose de la Reine votre mre et de ses volonts[14]:
-de sorte que le Cardinal, qui remplit les postes les plus minens qui
-sont dans vos tats de toutes ses cratures, fait dans tous vos conseils
-ce que bon lui semble; et, comme il est de son intrt de se mnager
-auprs de la Reine, il lui fait sa cour en donnant les mains ce que
-Votre Majest pouse l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.
-
-[Note 14: Voy les _Mm. de Mme de La Fayette_, collect. Petitot, t. 64,
-p. 383: Le Roi toit entirement abandonn sa passion, et
-l'opposition qu'il (le Cardinal) fit parotre ne servit qu' aigrir
-contre lui l'esprit de sa nice et la porter lui rendre toutes
-sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins la Reine dans
-l'esprit du Roi, soit en lui dcriant sa conduite pendant la rgence, ou
-en lui apprenant tout ce que la mdisance avoit invent contre elle.]
-
-Comme elle en toit l, le Cardinal entra, qui les tonna fort tous
-deux. La compagnie du Roi, qui s'toit beaucoup loigne d'eux, s'en
-approcha, et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indiffrentes.
-Mademoiselle de Mancini et bien souhait s'entretenir avec son oncle et
-devant la compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de
-l'pouser; mais elle disoit en elle-mme, comme il parot par ses
-Mmoires[15], que, si le roi l'aimoit vritablement, Sa Majest devoit
-elle-mme l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en tout,
-remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan[16],
-qui toit un peu peste et malin, saisit le trouble o toient ces deux
-amoureux pour le leur augmenter, et entreprit de faire jaser Son
-minence, qui, de son ct, ne demandoit pas mieux que d'en apprendre le
-sujet. En adressant la parole toute la compagnie, il dit finement:
-J'eusse cru qu'un prince de l'glise, sous-vicaire de Jsus-Christ,
-paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble, y mettroit
-la paix; mais je vois que je me suis tromp.
-
-[Note 15: Les _Mmoires de Marie de Mancini_ n'ont paru qu'en 1676,
-Cologne, sous ce titre, en dsaccord avec le sujet: Mmoires de M. M.
-Colonne, grand conntable de Naples. Deux ans plus tard, parut Leyde
-(1678) une _Apologie, ou les vritables Mmoires de madame Marie de
-Mancini, conntable de Colonne, crits par elle-mme_. Voy., sur
-l'autorit que peuvent prsenter ces ouvrages, Amde Rene, _Les Nices
-de Mazarin_, p. 286 (Note).]
-
-[Note 16: La terre de Saint-Aignan ne fut rige en duch que par
-lettres de 1661, par consquent trois ans aprs les vnements de cette
-histoire.]
-
-Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent ce discours,
-interdirent Son minence; mais, comme elle fut revenue elle, elle dit
-au Duc: Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans
-l'glise quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphre
-dans nos fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en
-soutiens le fils ane[17]. Bien loin de traverser deux coeurs qui
-s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nice, je ferai de mon
-mieux pour satisfaire l'un et l'autre.
-
-[Note 17: Le roi de France, fils an de l'glise.]
-
-Mademoiselle de Mancini, qui toit bien aise de cette occasion pour
-parler et faire connotre au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son
-mariage avec l'Infante, dit au Cardinal: Vous tes Italien, vous nous
-faites bonne mine et mauvais jeu. Le Roi, qui ne vouloit pas rester en
-chemin, prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le
-Cardinal le voult tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un
-ton assur, dit: Si Votre Majest m'a parl sincrement de son amour,
-comme je le crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille
-la marier avec l'Infante; et puisque, autorise (regardant le roi) de
-vos bonts, je dois faire la guerre mon oncle sur son peu de sentiment
-pour moi, et comme nous sommes mme de parler ouvertement, je veux
-qu'il nous instruise de tout ce qui se passe mon prjudice.--Je
-l'entends de mme, Mademoiselle, rpartit le Roi, et je veux comme vous,
-puisque nous y sommes, que monsieur le Cardinal sache que je vous aime
-si bien qu' cette heure, et devant lui et ma cour ci-prsente, je vous
-engage ma foi. Et vous, monsieur le Cardinal, ne vous opposez point
-mon plaisir non plus qu' mes volonts; et, s'il est vrai que votre
-sentiment est que j'pouse l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien
-faire. Ainsi, arrangez-vous avec la Reine ma mre comme vous le jugerez
- propos pour rompre ce que vous avez commenc, et pour me mettre en
-tat d'pouser mademoiselle de Mancini avant un mois. C'est ma
-volont.--Voil ce qui s'appelle parler en roi! rpondit la fortune de
-peu de jours, comme on le verra par la suite.
-
-Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour
-lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de
-Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas
-long-temps aprs Sa Majest, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola
-chez la Reine, laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de
-concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir
-d'pouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs
-amours, ils pussent sans aucun empchement faire le mariage de
-l'Infante, dont on avoit dj reu des nouvelles de la cour d'Espagne...
-
-Comme ils en toient l, le Roi, qui de jour autre sentoit que sa
-tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir
-qu'avec elle, et, tant retenu par une indisposition lgre dont on le
-menaoit de suites fcheuses s'il sortoit, il lui crivit par le mme
-duc de Saint-Aignan qu'il toit dans le dernier des chagrins de ce que
-sa situation l'empchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de
-lui en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que
-ce seroit le seul moyen de lui donner la sant. Comme le duc de
-Saint-Aignan craignoit que la confidence du Roi ne ft prjudiciable
-ses intrts, il alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre,
-qu'elle ouvrit et o elle lut ces termes:
-
-
-LETTRE DU ROI MADEMOISELLE DE MANCINI.
-
-_Je suis malade, Mademoiselle: c'est la cause qui m'empche de voler
-jusqu' vous. Vos ailes, que je ne crois point arrtes, devroient bien
-suppler au dfaut des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il
-vous semblera par ce doute qu'effectivement je doute de la faveur que
-vous me faites. Je suis sensible, mais ma sensibilit sera plus grande
-quand vous couronnerez mes sentimens de votre prsence, jusqu' ce que
-le jour heureux que j'attends avec impatience m'en rende le dpositaire.
-Mais d'ici l, il y a du temps, puisqu'une heure est un sicle pour un
-amant comme moi, qui ne peux vivre absent de vous. Je vous attends donc
-pour le rtablissement de ma sant, qui, je crois, ne me viendra que
-quand vous serez auprs de moi. Le duc de Saint-Aignan vous dira le
-reste._
-
-La Reine fut au dsespoir de la teneur de cette lettre. Elle et bien
-voulu la retenir; mais, comme le Roi avanoit en ge et que son crdit
-s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des
-effets contraires au rtablissement d'une sant qui intressoit non
-seulement la France, mais encore toutes les ttes couronnes, d'entre
-lesquelles elle considroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle
-projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance et
-produit la paix gnrale et donn Sa Majest une princesse d'une vertu
-exemplaire, et dont la beaut n'toit pas mpriser, parmi d'autres
-avantages. Elle considroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi
-qu'elle esproit qu'un jour les Espagnols pourroient bien tre sous sa
-domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut la
-demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le
-Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majest prit tant de
-plaisir la voir que, malade qu'il toit, il parut avec une sant
-parfaite, ce qui fut bientt rpandu dans le public. Chacun en fut dans
-une joie extrme, et la Reine, entre autres, qui on fut tout dire,
-vint en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du ct de
-mademoiselle de Mancini, qui elle dit: Vous faites plus,
-Mademoiselle, que tous les mdecins de France. Le Roi, qui comprit bien
-ce que vouloit dire sa mre, lui rpondit sur-le-champ: Mademoiselle a
-raison de travailler de mme pour moi, parce qu'elle y a plus d'intrt
-que qui que ce soit, la regardant comme une personne qui doit tre ma
-compagne; et vous devez, Madame, vous attendre la voir mon pouse,
-chose qui sera bientt.
-
-La Reine se retira pique, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit os
-rien dire et qui s'toit contente de faire des rvrences sur tout ce
-qu'elle avoit dit, fut bien aise, tant chez elle, de s'entretenir de
-tout ce qu'elle avoit ou avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme
-ils furent ensemble, elle lui rapporta tout fidlement. Le Cardinal et
-bien voulu, par ostentation, faire plaisir sa nice[18]; mais il
-trouvoit tant de difficults pour l'accomplissement de ce mariage qu'il
-rsolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que les
-suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il mnagea un prince
-tranger[19] pour le fait duquel la connoissance lui avoit t donne
-par un Italien de ses amis, lequel, s'tant charg du dnoment de la
-scne au prjudice de celle que le Roi mditoit promptement de faire,
-crivit au prince que, la nice du Cardinal tant un parti qui lui
-convenoit, il se croyoit oblig, comme il toit son ami, de lui mander
-qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit en cela quelque
-chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute sret; qu'il le
-serviroit auprs du Cardinal d'une faon qu'il auroit tout lieu de se
-louer de sa ngociation. Cette lettre produisit si bien son effet que,
-trois semaines aprs, le prince envoya demander mademoiselle de Mancini,
-que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la Reine et lui avoient pris
-leurs mesures pour n'tre point contraris dans une si grande affaire,
-les ordres furent donns pour son dpart sans qu'elle st rien, et, le
-jour funeste de la sparation tant venu, le Roi, qui avoit t absent
-quelques jours, qui on avoit tout cach, vint comme par un fait exprs
-et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse, qui, jugeant bien son
-loignement, auquel il n'auroit pu remdier, pleura amrement. Ses
-pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit, firent qu'elle
-lui dit, aussi fche que lui l'toit: Je pars, vous pleurez, et vous
-tes roi[20]! Et, se tournant du ct du cocher: Fouette tes chevaux
-et me mne grand train, ne me convenant pas de rester sous la domination
-d'un prince qui ne connot pas son autorit.
-
-[Note 18: Nous ne saurions trop rpter, et nous ne nous lasserons point
-de le faire, pour combattre un prjug trop rpandu, que Mazarin a fait
-preuve, dans toute cette affaire, comme dans toute sa conduite auprs du
-roi, du plus parfait dsintressement. Toutes ses lettres prouvent non
-seulement qu'il s'est toujours oppos un mariage qui auroit empch
-l'union de la France et de l'Espagne, mais aussi qu'il cherchoit
-former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en loigner, comme on l'a
-tant dit; on trouvera dans sa correspondance plusieurs passages comme
-ceux qui suivent. Le 22 aot, il dit la Reine: Vous verrez ce que
-j'escris M. Le Tellier sur ce sujet, et surtout ce qui se passe icy,
-prenant la peine de lui escrire jusques la moindre chose en destail,
-affin que le Confident (le Roi) en soit inform et s'instruise comme il
-faut, et luy mesme mette la main ses affaires; c'est pourquoi il
-seroit bon qu'il ft lire plus d'une fois mes depesches, et qu'il se ft
-expliquer certaines choses que peut-estre il n'entendra pas bien. Le 26
-aot 1659 il lui dit encore: Je suis ravy de ce que vous me mands de
-l'application du Confident aux affaires; car je ne souhaite rien au
-monde avec plus de passion que de le voir capable de gouverner ce grand
-royaume. Au Roi lui-mme il disoit (lettre du 16 juil. 1659): Je vous
-avoue que je ressens une peine extrme d'apprendre, par tous les avis
-qui se reoivent gnralement de tous costez, de quelle manire on parle
-de vous dans un temps que vous m'avez fait l'honneur de me dclarer que
-vous tiez rsolu d'avoir une extrme application aux affaires, et de
-mettre tout en oeuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de
-la terre. Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le mme
-reproche, avec la mme svrit. Comment donc croire que le Cardinal ait
-tenu le Roi loin des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les
-et connues, plus il et approuv la politique de son ministre.]
-
-[Note 19: Le conntable Colonna. (_Note du manuscrit._)--Voy. le
-_Dictionnaire des Precieuses_, 2e vol., au mot MANCINI.--La crmonie
-des fianailles avoit eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'toit
-clbr le 11, par procureur, dans la chapelle de la Reine. (_Gaz. de
-France._)]
-
-[Note 20: Il semble qu'il soit ici question du dpart pour l'Italie de
-Marie de Mancini. C'est une erreur. Les clbres paroles rapportes ici,
-ou des paroles quivalentes, n'ont pu tre prononces qu'au moment o le
-roi envoya ses nices Hortense, Marianne et Marie, Brouage, sous la
-surveillance de madame de Venelle, pour faire oublier Marie au roi,
-quand les ngociations avec l'Espagne furent entames. (Cf. Ed.
-Fournier, _l'Esprit dans l'hist._, Paris, Dentu, 1857, p. 167-171.)]
-
-Tous ceux qui furent tmoins de son dpart furent tout fait pntrs
-de son tour d'esprit et du peu de fermet du Roi sur le compte d'une
-personne qui en avoit tant et qu'on et aime pour sa vivacit.
-
-Ainsi se passrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa
-Majest en fut bientt console par son mariage avec l'Infante d'Espagne
-et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte
-fidlement dans l'_Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal_[21]. Le
-Cardinal fut lou de sa conduite, et la Reine se sut grand gr d'avoir
-eu le secret de tout rompre. Le duc de Saint-Aignan fut le seul qui se
-ressentit des effets heureux des amours de Louis XIV, qui tantt donnoit
-un bnfice l'un des siens, et la Reine lui-mme, et des pensions
-qui n'ont pas peu contribu l'enrichissement de sa maison, n'ayant
-jamais dcouvert son infidlit dans ses confidences sur le compte de
-mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion de la faire
-remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est toujours reste
- son service.
-
-[Note 21: Il est impossible que l'auteur de ce lourd et pnible rcit
-ait crit l'histoire qui suit, et qui vient certainement d'une plume
-plus exerce.--Pour complter les quelques notes que nous avons donnes,
-nous renvoyons le lecteur un livre spcial: _Les Nices de Mazarin_,
-de M. Amde Rene.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LE PALAIS-ROYAL[22]
-OU
-LES AMOURS DE MME DE LA VALLIRE[23]
-
-
-[Note 22: L'histoire de ce libelle est longuement rapporte dans les
-Mmoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre Introduction.]
-
-[Note 23: La famille de La Baume Le Blanc tire son origine du
-Bourbonnois, o l'on trouve son nom ds l'an 1301. Au 16e sicle, le
-chef de la race s'tablit en Touraine, o il se maria en 1536 et acheta
-la terre de La Vallire. Son arrire petit-fils, Laurent de La Baume Le
-Blanc, chevalier, seigneur de La Vallire, etc., fut lieutenant pour le
-Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la mestre de camp de la
-cavalerie lgre de France. N en 1611, il se distingua aux batailles de
-Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement; en 1650, sa terre de La
-Vallire fut rige en chtellenie. Il avoit pous, en 1640, Franoise
-Le Prvost, fille d'un cuyer de la grande curie, veuve de P. Bnard,
-seigneur de Rezay, conseiller au Parlement; elle lui apportoit deux
-mille livres de revenu.
-
-De ce mariage: 1 Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La
-Vallire, n le 4 janvier 1642;
-
-2 Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, n le 19 aot 1643;
-
-3 Franoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de
-Chteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, ne le samedi 6
-aot 1644 et baptise Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nomme en 1662
-fille d'honneur de MADAME, duchesse d'Orlans, qui l'avoit donne
-madame de Choisy. Elle avoit t leve avec la soeur de Mademoiselle, et
-celle-ci la menoit souvent la cour, quoiqu'elle aimt beaucoup mieux
-demeurer chez elle. (_Mm. de Mad._, dit. de Maestricht, t. 5, p.
-172.)]
-
-Laissons un peu les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de
-plus releves et de plus clatantes; voyons donc le Roi dans son lit
-d'amour avec aussi peu de timidit que dans celui de justice, et
-n'oublions rien, s'il se peut, de toutes les dmarches qu'il a faites,
-ni des soins du duc de Saint-Aignan[24], que nous appellerons dsormais
-duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accoupl nos dieux,
-malgr la jalousie de nos desses.
-
-[Note 24: Voy. ci-dessus, p. 8.]
-
-Commenons par le fidle portrait du Roi[25]. Il est grand, les paules
-un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort adroit tous les
-exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un monarque, les
-cheveux presque noirs, marqu de petite vrole, les yeux brillans et
-doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurment pas beau.
-Il a extrmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce qu'il
-aime, et l'on diroit qu'il rserve le feu de son esprit, comme celui de
-son corps, pour cela. Ce qui aide persuader qu'il en a infiniment,
-c'est qu'il n'a jamais donn son attache qu' des personnes de ce
-caractre. Il a avou que rien dans la vie ne le touche si sensiblement
-que les plaisirs que l'amour donne, et c'est l son penchant. Il est un
-peu dur, beaucoup avare, l'humeur ddaigneuse et mprisante, avec les
-hommes assez de vanit, un peu d'envie et pas commode s'il n'toit roi,
-mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur,
-gardant sa parole avec une fidlit extrme, reconnoissant, plein de
-probit, estimant ceux qui en ont, hassant ceux qui en manquent, ferme
- tout ce qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible toit pour
-les femmes, il n'en a jamais aim grand nombre. Sa premire amourette
-fut la princesse de Savoie[26]. Le cardinal Mazarin avoit engag la
-duchesse de Savoie venir Lyon avec les princesses ses filles, sous
-prtexte de faire pouser l'ane au roi. Elle s'appeloit Marguerite.
-L'artifice russit[27]. peine la cour d'Espagne en fut avertie qu'elle
-dpcha Pimentel Lyon, o le Roi s'toit rendu avec toute la cour. Il
-lui offrit l'infante Marie-Victoire[28] d'Autriche, que le Roi pousa.
-On renvoya la duchesse fort mcontente. Le Roi n'avoit pas laiss de
-concevoir de l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination
-naissante cdt la politique. Au reste, la princesse n'toit pas
-belle[29].
-
-[Note 25: Voy. ci-dessus, p. 4.]
-
-[Note 26: Voy., dans les Mmoires de Mademoiselle (dit. Maestricht,
-1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le rcit du voyage de Lyon que fit le roi
-pour voir Marguerite de Savoie, petite-fille de Henri IV par sa mre
-Christine de France, l'arrive de Pimentel, envoy d'Espagne, la rupture
-du mariage projet; mademoiselle de Montpensier confirme longuement ce
-passage de notre auteur.]
-
-[Note 27: C'est que Mazarin n'avoit eu d'autre but que d'amener la cour
-d'Espagne se dcider.]
-
-[Note 28: C'est Marie Thrse d'Autriche, fille de Philippe IV et
-d'lisabeth de France. Comme Marguerite de Savoie, Marie Thrse toit,
-par sa mre, petite fille de Henri IV. Elle toit ne, comme Louis XIV,
-en 1638.]
-
-[Note 29: Quand on sut Madame Royale proche, on le vint dire au Roi. Il
-monta cheval et s'en alla au devant d'elle... Le Roi revint au galop,
-mit pied terre et s'approcha du carrosse de la Reine avec une mine la
-plus gaye et la plus satisfaite. La Reine lui dit: Eh bien! mon fils?
-Il rpondit: Elle est bien plus petite (la princesse Marguerite) que
-madame la marchale de Villeroy. Elle a la taille la plus aise du
-monde; elle a le teint... Il hsita... Il ne pouvoit trouver le mot; il
-dit olivtre, et ajouta: Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle
-me plat, et je la trouve ma fantaisie.--Mademoiselle ajoute en son
-nom: La princesse Marguerite, quand elle marche, parot avoir les
-hanches grosses pour sa taille; cela parot moins par devant que par
-derrire, quoique cela soit fort disproportionn. D'ailleurs elle
-appartenoit une famille de bossus. La pice du _Gobbin_, par
-Saint-Amant, avoit t faite contre le duc de Savoie.--Madame de
-Motteville confirme de tous points le rcit de Mademoiselle.]
-
-Elle n'avoit pas t sa premire inclination: il avoit vu aux Tuileries
-lisabeth de Tarneau[30], fille d'un avocat au Parlement, et d'une
-grande beaut. Il fit diverses tentatives pour l'engager rpondre
-son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle refusa mme une
-entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.
-
-[Note 30: Nous connoissons un avocat de ce nom, mais qui plaidoit au
-grand Conseil. Il toit protestant, et on voit son nom ml dans une
-affaire assez dlicate, o toient mis en cause le pasteur Alex. Morus
-et l'crivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)]
-
-Une troisime fut moins fire, et elle remplit quelque temps le poste
-que l'autre avoit refus. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt[31],
-fille d'honneur de la Reine-Mre. Entre autres qualits attrayantes (car
-elle toit fort jolie), elle possdoit celle de danser parfaitement. Ce
-fut dans cet exercice que le Roi en devint amoureux. Il ne put si bien
-cacher son commerce que le Cardinal n'en ft averti. Il suscita un
-chagrin la demoiselle, qui prit aussitt le parti du couvent.
-
-[Note 31: Sur mademoiselle d'Argencourt, voy. Mm. de madame de
-Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte pousa le
-chevalier Garnier, elle lui succda dans la charge de fille d'honneur de
-la Reine Mre. Cette amourette est de 1657. Elle n'avoit ni une
-clatante beaut, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa
-personne toit aimable. Sa peau n'toit ni fort dlicate, ni fort
-blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de
-ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mlange de douceur et
-de vivacit si agrable qu'il toit difficile de se dfendre de ses
-charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,
-pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, _ibid._, et p.
-suiv.]
-
-Le Roi chercha s'en consoler dans les bras d'une autre matresse[32].
-Il choisit mademoiselle de Mancini[33], laide, grosse, petite, et l'air
-d'une cabaretire, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en
-l'entendant on oublioit qu'elle toit laide, et l'on s'y plaisoit
-volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes
-heures, et souvent madame de Venelle[34] les surprenoit comme ils
-s'apprtoient goter de grands plaisirs; mais il faut dire la vrit,
-que leurs joies n'ont t qu'imparfaites. Le Roi l'auroit pouse sans
-les oppositions du Cardinal[35], souffl par la Reine, qui lui fit
-promettre, un jour qu'il souhaita d'elle des marques de son amour, qu'il
-empcheroit la chose. Ce que je vous demande, lui disoit-elle, n'est
-pas une si grande preuve de votre passion que vous pensez; car enfin, si
-le Roi pouse votre nice, assurment il la rpudiera et vous exilera,
-et je vous jure que cette dernire chose m'inquite plus que le mariage,
-quoique je voie absolument mes desseins ruins pour la paix si le Roi
-n'pouse la fille du Roi d'Espagne. Le Cardinal donna dans le panneau,
-promit tout la Reine pour avoir tout: tant il est vrai que chair
-d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut pas Italien[36], car le
-Roi a aujourd'hui marqu une aversion invincible pour les dmariages, et
-il le dclare si souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se
-seroit pas voulu servir de cet infme usage. Le Cardinal[37] maria enfin
-sa nice au duc de Colonna[38]. Notre prince pleura, cria, se jeta ses
-pieds et l'appela son papa; mais enfin il toit destin que les deux
-amans se spareroient. Cette amante dsole, tant presse de partir et
-montant pour cet effet en carrosse, dit fort spirituellement son
-amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par l'excs de sa douleur: Vous
-pleurez, vous tes roi, et cependant je suis malheureuse, et je pars
-effectivement. Le Roi faillit mourir de chagrin de cette sparation;
-mais il toit jeune, et la fin il s'en consola, selon les apparences.
-Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement. Il est vrai qu'il
-aime plus que jamais on n'a aim: c'est mademoiselle de La Vallire,
-fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon l'ordre de
-Melchisdech, vous me dispenserez de raconter sa gnalogie, n'y ayant
-rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en passant que
-le duc de Montbazon avoit promis au pre de cette fille de lui faire
-donner sa noblesse[39]; mais il mourut avant que monsieur de Montbazon
-et excut sa parole. Sa veuve pousa monsieur de Saint-Remy. Enfin
-tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallire, qui n'toit pas
-demoiselle il y a cinq ans, est prsentement noble comme le Roi[40].)
-
-[Note 32: Ces mots, fort compromettants pour la vertu de mademoiselle
-d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu d'accord avec les Mmoires
-du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du Roi que des passions toutes
-platoniques. C'est entre ces deux amours que l'on place l'aventure de
-Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la Borgnesse, comme l'appelle
-Saint-Simon.]
-
-[Note 33: Voy. ci-dessus, p. 3.]
-
-[Note 34: Gouvernante des nices de Mazarin. Pendant qu'il toit
-Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin crivoit la reine
-(29 juillet 1659): Madame de Venel fait tout ce qu'elle peut, mais la
-dfrence qu'on a pour elle est fort mdiocre. (_Ngociations de la
-paix des Pyrnes._)]
-
-[Note 35: Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mm de Brienne, Choisy, Motteville,
-La Fayette, Montglat, etc.]
-
-[Note 36: _Var._ La copie conserve dans les ms. de Conrart (in-fol.
-XVII) porte cette variante prcieuse:
-
-Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce
-mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqu souvent.]
-
-[Note 37: Voy. ci-dessus.]
-
-[Note 38: _Var._: Ms. de Conrart:
-
-Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son
-pre; mais enfin il estoit destin que ces deux coeurs ne s'espouseroient
-pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle
-ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en
-carrosse pour partir: Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous
-desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!]
-
-[Note 39: Voy. la note, p. 1. Quant aux relations possibles du pre de
-mademoiselle de La Vallire et du duc de Montbazon, elles s'expliquent
-par le sjour que faisoit le duc en Touraine, sa maison de Cousires,
-o il mourut en 1654, l'ge de 86 ans. Bayle (art. de _Marie_ TOUCHET)
-dit ce sujet: L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas
-dgrad la noblesse de mademoiselle de La Vallire, pour n'en faire
-qu'une petite bourgeoise de Tours? Cependant elle toit d'une famille
-allie celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la
-province.]
-
-[Note 40: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]
-
-Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement
-pris le coeur d'un Roi fier et superbe[41]. Elle est d'une taille
-mdiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, cause qu'elle
-bote; elle est blonde et blanche, marque de petite vrole, les yeux
-bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils
-pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille,
-les dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal
-juger du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de
-vivacit et de feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup
-de solidit, et mme du savoir, sachant presque toutes les histoires
-du monde: aussi a-t-elle le temps de les lire; elle a le coeur grand,
-ferme et gnreux, dsintress, tendre et pitoyable, et sans doute qui
-veut que son corps aime quelque chose; elle est sincre et fidle,
-loigne de toute coquetterie, et plus capable que personne du monde
-d'un grand engagement; elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable,
-et il est certain qu'elle aima le Roi par inclination plus d'un an avant
-qu'il la connt, et qu'elle disoit souvent une amie qu'elle voudroit
-qu'il ne ft pas d'un rang si lev. Chacun sait que la plaisanterie
-que l'on en fit donna la curiosit au Roi de la connotre[42], et, comme
-il est naturel un coeur gnreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi
-l'aima ds lors. Ce n'est pas que sa personne lui plt, car, comme s'il
-n'et eu que de la reconnoissance, il dit au comte de Guiche[43] qu'il
-la vouloit marier un marquis[44] qu'il lui nomma et qui toit des amis
-du comte, ce qui lui fit repartir au Roi que son ami aimoit les belles
-femmes. Eh bon Dieu! dit le Roi, il est vrai qu'elle n'est pas belle;
-mais je lui ferai assez de bien pour la faire souhaiter. Trois jours
-aprs, le Roi fut chez Madame[45], qui toit malade, et s'arrta dans
-l'antichambre avec La Vallire, laquelle il parla long-temps. Le Roi
-fut si charm de son esprit, que ds ce moment sa reconnoissance devint
-amour. Il ne fut qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant
-et un mois de suite, ce qui fit dire tout le monde qu'il toit
-amoureux de Madame, et l'obligea mme de le croire; mais, comme le Roi
-chercha l'occasion de dcouvrir son amour parce qu'il en toit fort
-press, il la trouva. Il lui auroit t bien facile s'il n'et considr
-que sa qualit de Roi, mais il regardoit bien autrement celle d'amant.
-En effet, il parut si timide qu'il toucha plus que jamais un coeur qu'il
-avoit dj assez bless. Ce fut Versailles, dans le parc, qu'il se
-plaignit que depuis dix ou douze jours sa sant n'toit pas bonne.
-Mademoiselle de La Vallire parut afflige, et le lui tmoigna avec
-beaucoup de tendresse. Hlas! que vous tes bonne, Mademoiselle, lui
-dit-il, de vous intresser la sant d'un misrable prince qui n'a pas
-mrit une seule de vos plaintes, s'il n'toit vous autant qu'il est.
-Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui charma la belle,
-vous tes matresse absolue de ma vie, de ma mort et de mon repos, et
-vous pouvez tout pour ma fortune. La Vallire rougit et fut si
-interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle
-aimoit ses genoux, tout passionn: peut-on pas s'embarrasser moins?
- quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un
-effet de votre insensibilit et de mon malheur; vous n'tes pas si
-tendre que vous paroissez, et, si cela est, que je suis plaindre vous
-adorant au point que je fais!--Moi! Sire, rpliqua-t-elle avec assez de
-force, je ne suis point insensible ce que vous ressentez pour moi, je
-vous en tiendrai compte dans mon coeur si c'est vritablement que vous
-m'aimez; mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule
-dans votre coeur cause de l'estime particulire que j'ai eue pour votre
-personne, et qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa
-couronne, son sceptre et son diadme, qu'il est presque dfendu de le
-louer pour sa personne, que cependant je me suis si peu soucie de
-l'usage que j'ai lou ce qui vritablement est vous; si, par cette
-raison, vous croyez qu'il sera facile de flatter ma vanit, et de
-m'engager vous rpondre srieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que
-Votre Majest sache qu'il ne vous seroit pas glorieux de faire ce
-personnage, et que votre sincrit et votre honneur sont les choses qui
-me charment le plus en vous. Je prendrois la libert de vous blmer dans
-mon coeur tout comme un autre homme, si je n'avois pas dans toute la
-France une personne assez moi pour lui dire en confidence que votre
-vertu n'est pas parfaite.--Que j'estime vos sentimens, rpliqua le Roi,
-de mpriser les vices jusque dans l'me des monarques! mais que j'ai
-lieu de me plaindre de vous si vous pouvez me souponner du plus honteux
-de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle gloire y a-t-il de passer pour
-habile fourbe quand on saura par toute la terre que j'ai abus la fille
-de France la plus charmante; l'on dira aussi qu'infailliblement je suis
-le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce l une belle chose pour un
-roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis n ce que je suis, et que,
-grces Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et, puisque je vous dis
-que je vous aime, c'est que je le fais vritablement et que je
-continuerai avec une fermet que sans doute vous estimerez. Mais, hlas!
-je parle en homme heureux, et peut-tre ne le serai-je de ma vie.--Je ne
-sais pas ce que vous serez, rpliqua La Vallire, mais je sais bien
-que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai gure heureuse.
-La pluie qui survint en abondance interrompit cette conversation, qui
-avoit dj dur trois heures. On remarqua beaucoup de tristesse sur le
-visage de La Vallire et d'inquitude sur celui du Roi[46], qui la fut
-revoir le lendemain, et eut avec elle une conversation de mme nature,
-aprs laquelle il lui envoya une paire de boucles d'oreilles de
-diamant[47] valant 50,000 cus, et deux jours aprs un crochet et une
-montre d'un prix inestimable, avec ce billet:
-
-BILLET.
-
- _Voulez-vous ma mort? Dites-le-moi sincrement.
- Mademoiselle; il faudra vous satisfaire. Tout le monde
- cherche avec empressement ce qui peut m'inquiter. L'on dit
- que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez
- de bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me
- dsesprez. Vous avez une espce de tendresse pour moi qui
- me fait enrager. Au nom de Dieu, changez votre manire
- d'agir pour un prince qui se meurt pour vous; ou soyez toute
- douce, ou soyez toute cruelle._
-
-[Note 41: MADEMOISELLE, dans ses Mmoires, dit: Elle toit bien jolie,
-fort aimable de sa figure. Quoiqu'elle ft un peu boiteuse, elle dansoit
-bien, toit de fort bonne grce cheval; l'habit lui en seyoit fort
-bien. Les juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort
-maigre, et les cravates la faisoient paratre plus grasse. Elle faisoit
-des mines fort spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit
-peu d'esprit. (d. de Maestricht, VI, 351, 352.)]
-
-[Note 42: Pour les dtails sur ce commencement des amours du roi pour
-mademoiselle de la Vallire, voy. plus loin: _Histoire de l'amour feinte
-du roi pour Madame._]
-
-[Note 43: Armand de Grammont et de Toulongeon, comte de Guiche, fils du
-marchal de Grammont et de Franoise Marguerite du Plessis-Chivray, n
-la mme anne que le roi, en 1638, mari en 1658 Marguerite Louise
-Suzanne de Bthune, dont il n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre
-1673, colonel du rgiment des gardes et ami particulier du roi. Ses
-amours avec _Madame_ sont ici longuement rappels.]
-
-[Note 44: Ne seroit-ce point Antonin Nompar de Caumont, marquis de
-Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de Svign annona M.
-de Coulanges cette nouvelle tonnante, surprenante, merveilleuse,
-miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun pousoit...
-devinez qui? Madame de Coulanges dit: Voil qui est bien difficile
-deviner: c'est madame de La Vallire.--La lettre est de 1670. Mais nous
-voyons ici que le bruit dont madame de Svign se faisoit l'cho toit
-antrieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le combattre, il est vrai,
-le rpte aussi: On dit mme qu'elle s'toit mis en tte d'pouser M.
-de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui firent courir ce bruit.
-Il a le coeur trop bien fait pour vouloir jamais pouser la matresse
-d'un autre, mme du roi. Deux pages plus haut, peroit un sentiment qui
-pourroit bien s'expliquer par un peu de jalousie: Madame de La
-Vallire, dit Mademoiselle, n'a jamais t autant de mes amies que
-madame de Montespan. Il n'avoit jamais couru de bruits d'une galanterie
-entre madame de Montespan et Lauzun. (Mm. de Mademoiselle, dit. de
-Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est l d'ailleurs une simple
-conjecture, que nous donnons sous toutes rserves.]
-
-[Note 45: Madame revint malade de Fontainebleau; elle toit grosse;
-elle fut oblige de garder le lit ou la chambre tout l'hiver... Le roi
-lui alloit rendre des visites trs rgulires; elles avoient t assez
-empresses pour laisser tout le monde en doute, pendant que la cour
-demeura Fontainebleau, s'il toit amoureux d'elle dans le temps que le
-comte de Guiche faisoit semblant de l'tre de La Vallire. L'on ne fut
-pas long-temps connotre que le roi l'toit de celle-ci et que l'autre
-toit passionn pour Madame. C'toit une affaire que l'on se disoit tout
-bas et que l'on connoissoit visiblement. (Mm. de Madem., d. cite, V,
-206.)]
-
-[Note 46: _Var._: La copie de Conrart porte, aprs ce mot:
-
-Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
-revoir, etc.]
-
-[Note 47: Ce dernier mot a t ajout dans la copie de Conrart.]
-
-Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
-qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus
-elle donne son coeur, et que, lorsqu'elle l'a donn, il n'est plus en son
-pouvoir de refuser rien son amant, se rsolut enfin de savoir o il
-en toit avec sa matresse. Elle a avou elle-mme que toute sa fiert
-l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'toit mis le plus
-magnifique qu'il et jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le
-comte de Guiche entretenoit. Alors les filles qui toient avec La
-Vallire se retirrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec
-elle. Il lui dit tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire
-un homme qui a de l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme
-seroit ternelle, qu'il ne lui demandoit point cette faveur par un
-sentiment que les hommes ont d'ordinaire, que ce n'toit que pour avoir
-la satisfaction de se dire mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de
-douter que son coeur ne ft absolument lui. Elle, de son ct, lui fit
-comprendre que ce n'toit qu' la seule tendresse qu'elle accordoit
-cette grce, que la grandeur ne l'blouissoit pas, qu'elle aimoit sa
-personne, et non pas son royaume; et enfin, aprs avoir dit: Ayez piti
-de ma foiblesse, elle lui accorda cette ravissante grce pour laquelle
-les plus grands hommes de l'univers font des voeux et des prires[48].
-Jamais fille ne chanta si haut les abois d'une virginit mourante; elle
-redoubla son chant plusieurs fois. Le Roi toit plus brave qu'on ne peut
-penser (et avec raison il et pu dfier mille... et mille
-Saucourts[49]).
-
-[Note 48: Toute la cour alla Vaux... Le Roi toit alors dans la
-premire ardeur de la possession de La Vallire, et l'on a cru que ce
-fut l qu'il la vit pour la premire fois en particulier; mais il y
-avoit dj long-temps qu'il la voyoit dans la chambre du comte (depuis
-duc) de Saint-Aignan, qui toit le confident de cette intrigue. (Hist.
-de madame Henriette, par madame de La Fayette, collect. Petitot, t. 64,
-p. 403-404.)]
-
-[Note 49: Manque dans la copie de Conrart.--Antoine Maximilien de
-Belleforire, marquis de Soyecourt, qui fut reu en 1670 grand veneur de
-France par la dmission de Louis, chevalier de Rohan, qu'on appeloit M.
-de Rohan, fils de Louis VII de Rohan, prince de Guemen, duc de
-Montbazon. Il avoit pous, en 1656, Marie Rene de Longueil, fille du
-prsident Longueil de Maisons. Il avait une rputation de grand abatteur
-de bois, et c'est ainsi qu'en parlent Tallemant et les chansons. Voy.
-aussi le _Rcit des plaisirs de l'le enchante_, dans les oeuvres de
-Molire.]
-
-Il sentit, aprs la faveur reue, de si grands redoublemens d'amour,
-qu'il lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui
-donneroit de bon coeur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria
-qu'ils cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit
-amoureux d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le
-coeur assez perfide pour aider la tromper. Mais si je vous en priois?
-dit La Vallire.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin,
-je vous l'ai dit, je suis tout vous. Ils continurent encore quinze
-jours ce commerce secret. Mais le hasard le fit dcouvrir (ce qui
-obligea le Roi et mademoiselle La Vallire de ne plus rien
-dissimuler)[50]. On ne peut exprimer les dpits, les emportemens de
-Madame, et combien elle se croyoit indignement traite. Elle est belle,
-elle est glorieuse et la plus fire de la cour. Quoi! disoit-elle,
-prfrer une petite bourgeoise de Tours, laide et boiteuse, une fille
-de Roi faite comme je suis! Elle en parla Versailles aux deux Reines,
-mais en femme vertueuse, qui ne vouloit pas servir de commode aux amours
-du Roi. La Reine-Mre rsolut qu'il en falloit parler La Vallire. En
-effet, toutes trois lui en parlrent avec tant d'aigreur que la pauvre
-fille rsolut de s'aller camper le reste de ses jours dans un couvent et
-de mortifier son corps pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla
-deux jours aprs, et d'abord qu'elle y fut entre elle demanda une
-chambre et s'y alla fondre en larmes. En ce temps-l, il y avoit des
-ambassadeurs pour le Roi d'Espagne Paris, dans la salle o l'on les
-reoit d'ordinaire[51]; plusieurs personnes de qualit y toient, entre
-lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, aprs s'tre entretenu
-avec le marquis de Sourdis[52], qui parloit bas, reprit assez haut d'un
-ton tonn: Quoi! La Vallire en religion[53]! Le Roi, qui n'avoit
-entendu que ce nom, tourna la tte vers eux tout mu et demanda:
-Qu'est-ce, dites-moi? Le Duc lui repartit que La Vallire toit en
-religion Chaillot. Par bonheur les ambassadeurs toient expdis: car,
-dans le transport o cette nouvelle mit le Roi, il n'et eu aucune
-considration. Il commanda qu'on lui apprtt un carrosse, et, sans
-l'attendre, il monta aussitt cheval. La Reine, qui le vit partir, lui
-dit qu'il n'toit gure matre de lui. Ah! reprit-il, furieux comme un
-jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame, je le serai de ceux qui
-m'outragent. En disant cela il partit et courut toute bride
-Chaillot, o il la demanda. Elle vint la grille. Ah! lui cria le Roi,
-de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de la vie de
-ceux qui vous aiment! Elle voulut lui rpondre, mais ses larmes
-l'empchrent. Il la pria de sortir; elle s'en dfendit long-temps,
-allguant le mauvais traitement de Madame. Enfin, dit-elle en levant
-les yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de
-rsister! Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait
-amener. Voil, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit
-son amant couronn, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connotre
-ceux qui auront l'insolence de vous dplaire; je n'excepte personne. Il
-lui proposa sur le chemin de lui donner un htel et un train; mais cela
-lui sembla trop clatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le
-Roi, en arrivant, dit Madame qu'il la prioit de considrer
-mademoiselle de La Vallire comme une fille qu'il lui recommandoit plus
-que sa vie. Oui, dit Madame, je la regarderai comme une fille vous.
-Le Roi parut mpriser cette sotte pointe et continua ses visites avec
-plus d'attachement qu'auparavant; il lui envoya continuellement, la
-vue de Madame, des prsens trs-magnifiques. Cependant le Roi la
-pressoit incessamment de vouloir prendre une maison elle, et enfin
-elle y consentit, afin de le voir, disoit-elle, plus commodment; il lui
-donna le Palais Biron[54], qu'il alla lui-mme voir meubler des plus
-riches meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'anne;
-il a honor son frre, qui n'est pas honnte homme, d'une belle
-charge[55], lui a fait pouser une hritire qui toit assez
-considrable pour un prince[56]. La Reine en a pens mourir de jalousie,
-car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallire. Sur ces entrefaites, il
-tomba malade Versailles: pendant sa maladie il rva continuellement
-sa matresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le mettre dans le
-pril. Aprs qu'il n'y eut plus rien craindre, monsieur de
-Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla qurir; mais, comme ils
-arrivrent, la chambre toit toute pleine de monde, de sorte qu'il
-fallut qu'elle restt dans la prochaine; et d'abord que le duc parut
-dans celle du Roi, qui lui fit connotre que La Vallire toit proche,
-le Roi, se voulant dfaire de la compagnie, fit civilit Monsieur le
-Prince[57] en lui disant qu'il toit ncessaire qu'il vt et qu'il ft
-rponse un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce moyen ne
-diffra pas un moment la vue de La Vallire. Hlas! lui dit-elle en
-entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
-cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur
-que jamais. Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit crite, et qu'il
-portoit sur son coeur; elle toit conue en ces termes:
-
-BILLET.
-
- _Tout le monde dit que vous tes fort mal; peut-tre n'est-ce
- que pour m'affliger. L'on dit aussi que vous tes inquiet de
- ce dernier bruit[58]: dans ces troubles, je vous demande la
- vie de mon amant et j'abandonne l'tat et_ _tout le monde mme.
- Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit, ne me vouloir point
- voir? Adieu, envoyez-moi qurir demain, c'est--dire si mon
- inquitude me permet de vivre jusqu' ce jour-l._
-
-[Note 50: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 51: En 1661, l'ambassadeur d'Espagne Londres avoit insult notre
-ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars 1662, l'ambassadeur
-d'Espagne vint protester en audience solennelle, devant vingt-sept
-ambassadeurs et envoys des princes de l'Europe, que le Roi son matre
-ne disputeroit jamais le pas la France. La rception dont il s'agit
-ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit Mademoiselle sur
-la retraite de La Vallire, qui eut lieu pendant l'hiver. Moreri se
-trompe en reportant au mois de mai cette audience fameuse. (Voy. la
-Gazette.)]
-
-[Note 52: Charles d'Escoubleau, marquis de Sourdis et d'Alluye,
-gouverneur de l'Orlanois, mort 78 ans, en 1666. Voy. notre dit. du
-_Dict. des Pretieuses_, t. 2, p. 375.]
-
-[Note 53: Pendant tout cet hiver (de 1661 jusque vers Pques de 1662)
-il y eut beaucoup d'intrigues et de tracasseries. La Reine Mre toit
-dans de grandes inquitudes de l'amour du Roi pour La Vallire; elle
-toit chez Madame, elle logeoit au Palais-Royal chez Monsieur, et les
-scnes se passoient chez eux sans qu'ils en sussent rien. Je ne sais
-quel chagrin il prit un jour La Vallire; elle partit de bon matin et
-s'en alla sans que l'on pt dcouvrir o elle toit. C'toit un jour de
-sermon; le Roi, qui devoit y assister, toit occup la chercher, et il
-ne s'y trouva pas. La Reine Mre apprhendoit que la Reine ne dcouvrt
-la raison de l'absence du Roi; elle toit dans un chagrin mortel. Aprs
-le sermon, la Reine alla Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur
-le nez, alla Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses o il
-avoit appris que s'toit jete La Vallire. La tourire ne voulut pas
-lui parler; aprs avoir essuy quelques refus, il parvint voir la
-suprieure et ramena La Vallire dans son carrosse. Cette retraite fit
-grand bruit et attira beaucoup d'affaires ceux qui y pouvoient avoir
-pris part, dont je ne dois ni ne veux parler. (Mm. de Madem., dit.
-cite, V, 209.) D'aprs la version de Mademoiselle, la jeune Reine
-auroit encore ignor l'intrigue du Roi: c'est la seule diffrence
-importante des deux rcits. Sur cette premire retraite de mademoiselle
-de La Vallire, Cf. La Fayette, _Hist. d'Henriette d'Angleterre_,
-collect. Petitot, t. 64, p. 412-415; _Mm. de Conrart_, t. 63, p. 282;
-_Motteville_, t. 60, p. 170, 179.]
-
-[Note 54: C'toit un des plus beaux htels du faubourg Saint-Germain.]
-
-[Note 55: Jean Franois de La Baume Le Blanc, marquis de La Vallire,
-homme d'un esprit peu cultiv et de lourdes manires (c'est ce qu'entend
-l'auteur en disant qu'il n'toit pas honnte homme), toit gouverneur et
-grand snchal de la province de Bourbonnois, capitaine commandant les
-chevau-lgers du jeune dauphin, marchal des camps et armes du Roi.]
-
-[Note 56: Gabrielle Glay de la Cotardaye. Elle mourut dame du palais de
-la reine, le 21 mai 1707, l'ge de cinquante-neuf ans. (Voy. la
-_Gazette_), Elle toit donc ne en 1648.]
-
-[Note 57: Le prince de Cond.]
-
-[Note 58: _Var._: Au lieu de cette phrase on lit dans la copie de
-Conrart: On dit aussi que vous estes inquiet de ce qui se passe
-Marseille.]
-
-Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il
-lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excs que son amante lui fit
-faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent
-pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallire
-paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille
-faite comme le pre[59].
-
-[Note 59: Marie-Anne de Bourbon, ne en octobre 1666.--Le Roi avoit eu
-dj un autre enfant naturel, dont la mre est reste inconnue. Nos
-recherches pour la dcouvrir nous ont fait connotre, dans les registres
-de l'glise de Saint-Germain-l'Auxerrois, conservs l'Htel-de-Ville,
-le document suivant, qui explique combien il est difficile d'claircir
-ce mystre.
-
- _Du samedi 5 janvier 1664._
-
-Fut baptis Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant verge au
-Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de
-Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps,
-premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzime, Roy de
-France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de
-Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mre, tenant pour Anne
-d'Autriche, Reyne Mre de Sa Majest. COLOMBEL.
-
-Dans ce Louis, fils d'un sergent verge, qui est baptis le 5 janvier
-1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mre, il nous
-semble impossible de ne pas reconnotre cet enfant que les gnalogies
-nomment Louis de Bourbon, qu'elles font natre le 27 dcembre 1663 et
-mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parl d'ailleurs ni de sa
-naissance ni de sa mort.]
-
-Mais pour en revenir la maladie du Roi, qui fut plus violente que
-longue, il faut savoir qu'au retour de sa sant il n'y eut pas de femme
- la cour qui ne travaillt lui donner de l'amour. Madame de
-Chevreuse, dont la personne est le tombeau des plaisirs, aprs en avoir
-t le temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de
-Luynes[60], qui est une des plus belles femmes de France, mais peu ou
-point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise[61], dont les yeux vont
-tous les jours la petite guerre, n'y russit pas mieux que la
-Princesse Palatine[62] et madame de Soissons[63]; mais en vrit le Roi
-en fit confidence La Vallire et s'en divertit avec elle; aussi
-alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit beaucoup de
-civilit et d'amiti[64]. Le Roi le sut et en eut du chagrin. Quoi! lui
-dit-il, si peu de jalousie? Ah! Mademoiselle, il y a peu
-d'amour.--Excusez-moi, lui rpondit-elle, j'ai le coeur plus jaloux en
-amiti que qui que ce puisse tre, mais j'ai trop bonne opinion de votre
-esprit pour croire que vous aimassiez une grande statue (et une grande
-masse de neige[65]). Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus
-incommode de tous les hommes sur ce chapitre[66], de manire que, sans
-avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en
-souffrit quelque temps avec une patience extrme, mais enfin elle le
-traita mal Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui
-part un dsespoir pouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds[67],
-qui il dit qu'il toit le plus heureux de tous les hommes de n'aimer
-plus que la gloire[68]. Ah! Sire, rpliqua spirituellement Belfonds, la
-gloire[69] est une matresse plus difficile servir qu'une femme; et
-plt au ciel m'avoir donn un coeur aussi sensible l'amour[70] comme il
-est cette autre passion, je serois bien plus heureux. Le Roi soupira
-sans lui rpondre rien; mais le jour suivant il vit mademoiselle de la
-Motte[71], qui est une beaut enjoue, fort agrable et qui a beaucoup
-d'esprit, qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours
-auprs d'elle; soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le
-monde qu'il en toit amoureux, et pour le persuader[72] Madame sa
-mre, qui grondoit sa fille de ne pas rpondre la passion d'un si
-grand monarque. Toutes les amies de la Marchale s'assemblrent pour en
-confrer (et, aprs lui avoir bien dit que nous n'tions plus dans la
-sotte, simplicit de nos pres, o une simple galanterie passoit pour
-une injure et o une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses
-noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par
-une heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits
-partout[73]); enfin ils querellrent outrance cette aimable fille,
-qui, dans son coeur ayant une secrte attache pour le marquis de
-Richelieu[74], voyoit sans joie la passion du Roi (et reut mal les avis
-de ses parens[75]). Cependant le Roi continuoit d'aller chez La
-Vallire; mais il y rvoit et lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque
-parl. Il n'y eut que monsieur de Vardes et de Bussy qui ne s'y
-tromprent point, et qui dirent toujours que ce n'toit qu'un dpit
-amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla plus la chasse, rioit
-par force et se donnoit mille maux plaisir. Il s'en ouvrit au duc de
-Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien connotre qu'il toit pris
-pour sa vie. Oui, disoit-il au Duc, si jamais homme fut plaindre,
-c'est moi; je ne fais rien qui ne me cote et qui ne me gne, et la
-couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime, Saint-Aignan,
-autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne m'aime
-point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant, que
-n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais
-parle sincrement: suis-je indigne d'tre aim? Ne voyez-vous pas que
-tous ceux qui ont aim de cette cour sont incomparablement plus aims
-que je ne suis? Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi
-n'toit en cet tat que par son extrme passion, et parla si
-obligeamment pour La Vallire que le Roi l'en aima encore mieux, et lui
-dit qu'il prtendoit avoir pour sa matresse une foi inviolable, mais
-qu'il vouloit en tre aim. C'toit sur les deux heures que le Roi
-disoit tout ceci au Duc, et sur les sept heures du soir il fut pris
-d'tranges maux de tte et de vomissemens furieux. Le Duc alla trouver
-La Vallire, et lui raconta mot pour mot tout ce que le Roi lui avoit
-dit. La Vallire lui rpondit que le caprice du Roi l'avoit afflige,
-mais qu'aprs tout elle n'toit pas d'humeur lui demander des pardons
-(pour un mal qu'elle n'avoit pas fait[76]), qu'elle avoit lieu de se
-plaindre de lui et qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que
-ce n'toit point parce qu'il toit son roi qu'elle avoit pris soin de
-lui plaire; qu'elle en auroit us tout de mme pour un autre qu'elle
-auroit aim.
-
-[Note 60: Jeanne Marie Colbert, fille ane du ministre, pousa, le 3
-fvrier 1667, Charles Honor d'Albert, duc de Luynes, fils de Louis
-Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et de Chaulnes, et de sa
-premire femme, Marie Seguier, fille du chancelier. Louis Charles
-d'Albert, le beau pre de Jeanne Marie Colbert, toit fils de Charles
-d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de Rohan, la fille ane d'Hercule
-de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de Chevreuse. Les Mmoires de
-Brienne regardent la disgrce de Fouquet comme la dernire affaire de
-madame de Chevreuse. Il rpugneroit par trop de penser que cette affaire
-ait t suivie d'une intrigue aussi odieuse que celle dont il s'agit, et
-aussi improbable, dans la premire anne, dans les premiers mois, du
-mariage de son petit-fils.]
-
-[Note 61: Anne de Rohan-Chabot, qui pousa en 1663 Franois de Rohan,
-prince de Soubise, fils an de la seconde femme d'Hercule de
-Rohan-Montbazon: il toit donc, par son pre, frre de la duchesse de
-Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot toit fille de Henri Chabot et de cette
-Marguerite de Rohan dont la mre, ne Sully, soutint contre elle un si
-scandaleux procs au sujet de Tancrde, vil enfant de la terre, fruit
-du libertinage de quelque valet, comme dit Patru dans son plaidoyer.
-(Voy. notre dit. de Saint-Amant, I, 457, _Bibliot. elzev._)]
-
-[Note 62: La Princesse Palatine dont il est ici question n'toit pas
-Anne Marie de Gonzague, soeur de la reine de Pologne, ge alors de
-cinquante ans, et qui avoit pous, en 1645, douard, prince palatin du
-Rhin, mais sa fille ane, alors ge de vingt ans, dont la soeur cadette
-avoit pous Henri Jules de Bourbon, prince de Cond. Cette fille ane
-de la princesse Anne devint, en 1671, femme de Charles Thodore Othon,
-prince de Salm. Elle avoit vingt ans en 1666.]
-
-[Note 63: Olympe Mancini, nice du cardinal, pour qui le roi avoit eu
-une inclination avant d'aimer Marie de Mancini: elle toit alors
-surintendante de la maison de la jeune reine. Voy. Amde Rene, _les
-Nices de Mazarin_.]
-
-[Note 64: _Var_.: La copie de Conrart porte:
-
-Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de
-Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point
-d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la
-duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vrit, le
-roy en fit des trophes La Vallire et s'en divertit avec elle. Aussi
-alla-t-elle voir sans faon la Princesse Palatine et lui fit cent
-civilitez.]
-
-[Note 65: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 66: _Var_.: On lit dans la copie de Conrart:
-
-De manire que, durant un mois, il pressa La Vallire sans avoir bonne
-raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit
-patience et traita le roy Vincennes comme un Basque.]
-
-[Note 67: Bernardin de Gigault, marquis de Bellefonds, premier matre
-d'htel du roi depuis trois ans cette poque (1666), et deux ans plus
-tard marchal de France. Il avoit alors trente-six ans et le Roi
-vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se distingua par sa pit et
-contribua beaucoup la retraite dfinitive de mademoiselle de La
-Vallire.]
-
-[Note 68: _Var._: de n'aimer que sa fortune. (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 69: _Var._: la fortune. (_Ibid._)]
-
-[Note 70: _Var._: que le mien l'est la gloire, je le serois bien plus
-souvent. (_Ibid._)]
-
-[Note 71: Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt (Franoise Anglique),
-fille de Philippe de La Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, marchal de
-France, et de mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de
-Toussy, dont le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle toit la
-seconde enfant. Elle ne pouvoit donc tre ne avant 1652; en 1666
-peine avoit-elle quatorze ans. Elle toit dj en 1663 fille d'honneur
-de la reine Marie-Thrse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt
-l'toit de la Reine-Mre. Il y a souvent confusion entre ces deux noms.
-Ainsi mademoiselle de Montpensier dit dans ses _Mmoires_ (dit.
-Maestricht, IV, 143): Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui toit
-entre chez la Reine-Mre comme fille d'honneur la place de
-mademoiselle de La Porte. Or, mademoiselle de La Porte pousa en 1657
-(voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la
-Mothe-Argencourt qu'elle fut remplace. Au tome 5, p. 222-223, elle
-parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom
-est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous parot plutt une
-boutade de petite fille qu'un acte de dpit d'une matresse jalouse: Le
-bruit courut que le Roi alloit toujours ses fentres pour parler La
-Mothe et qu'il lui avoit port un jour des pendants d'oreille de
-diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: Je ne me
-soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas
-quitter La Vallire.]
-
-[Note 72: _Var._: la marchale de la Mothe, qui grondoit sa nice de
-ne pas repondre l'amiti d'un si grand monarque. (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 73: Manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 74: Armand Jean du Plessis, n en 1629, substitu au nom et aux
-armes de du Plessis par le cardinal de Richelieu, son grand-oncle, dont
-il prit le nom et le titre de duc. Il toit mari depuis 1649 avec
-madame veuve de Pons. Peut-tre, puisque le titre n'est pas indiqu,
-s'agit-il du marquis de Richelieu, son pre, n en 1632, et qui avoit
-pouse ds 1652 la fille de cette Catherine Bellier, dame de Beauvais
-(_Cathau la Borgnesse_), qui avoit t le premier caprice de Louis
-XIV.--Cf. t. 1, p. 71.]
-
-[Note 75: Manque dans le ms. de Conrart.]
-
-[Note 76: Manque dans le ms. de Conrart.]
-
-Cependant le Roi passa une fort mchante nuit, et toute la cour le fut
-voir le lendemain; de Vardes[77] lui dit mille quivoques sur son mal
-fort spirituellement[78]; enfin, ce malade amoureux pria son confident
-d'aller trouver de sa part sa matresse, de lui apprendre la cause de
-son mal. Elle le reut avec une mlancolie extrme et lui avoua qu'elle
-souffroit des maux inconcevables, et qu'il lui feroit plaisir de porter
-ce billet au Roi, dont voici les paroles[79]:
-
-BILLET.
-
- _Si l'on savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du
- remde, quand il en devroit coter la vie; mais, mon Dieu!
- qu'il est inutile de vous dire ce que je vous dis, ce n'est
- pas moi qui donne Votre Majest ses bons ni ses mauvais
- jours!_
-
-[Note 77: Le marquis de Vardes, matre pass en galanterie. Sur ce
-personnage, l'homme de France le mieux fait et le plus aimable, disent
-les Mmoires de Daniel de Cosnac, sur ses nombreuses intrigues, et en
-particulier sur ses amours avec la comtesse de Soissons, voy. _Les
-Nices de Mazarin_, par M. Amde Rene, p. 189 et suiv.; Mm. de
-Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.]
-
-[Note 78: _Var._: Madame lui dit cent equivoques fort spirituelles.
-(_Ibid._)]
-
-[Note 79: _Var._: Le texte de Conrart, beaucoup plus rapide, nous parot
-tre celui de la rdaction primitive:
-
-Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa matresse, et elle, qui
-souffroit encore plus que luy, donna ce billet son confident.]
-
-Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine toit
-pour lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'cria:
-Saint-Aignan, je suis bien foible, et je le suis plus que vous ne
-pouvez penser. La Reine se retira, et le Roi relut vingt fois ce
-billet; il fit admirer au Duc cette manire d'crire, mais il ne pouvoit
-souffrir ce cruel terme de Votre Majest. Il en parloit encore quand
-mademoiselle de La Vallire entra dans sa chambre avec madame de
-Montausier[80], laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute
-sa faveur; elle se retira par commodit et par respect au bout de la
-chambre avec le Duc. Mademoiselle de La Vallire se mit sur le lit du
-Roi; elle toit en habillement nglig, et le Roi, qui prend garde
-tout, lui en sut bon gr. Elle le regarda avec une langueur passionne
-lui faire entendre que son coeur seroit ternellement lui; le Roi fut
-si transport qu'aprs lui avoir demand mille pardons, il baisa un
-quart d'heure ses mains sans lui rien dire que ces trois paroles: Et
-que je serois misrable, Mademoiselle, si vous n'aviez piti de moi!
-Enfin, ils se parlrent et se contrent leurs raisons, et furent cinq
-heures dire: Que je vous aime! Que vous aviez de tort! Votre coeur est
-hors de prix! Que nous avons lieu d'tre contens! Aimons-nous toujours!
-Ils s'en tinrent aux paroles tendres, et ma foi je le crois, mais je ne
-sais pas si le Roi, qui le lendemain se leva pour passer tout le jour
-avec La Vallire, le passa aussi sagement. Aprs ce raccommodement, il
-n'y a jamais eu de vie plus heureuse que la leur; ils ont pris tant de
-peine se persuader de la fidlit et de la tendresse l'un de l'autre
-qu'ils n'ont plus lieu d'en douter[81]. La Vallire a pris avec elle
-mademoiselle d'Attigny[82], fille de haute qualit, belle comme un ange,
-qui l'a toujours fortement aime. C'est sa chre, et le Roi lui fait de
-grands prsens. Il en use assez librement devant elle. Madame de
-Soissons, qui a t autrefois aime du Roi, a support avec une trange
-impatience la faveur de La Vallire, en sorte qu'un jour, la voyant
-passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses dlices, et qui
-est fille d'un avocat au Parlement nomm Brisac: Je suis bien surprise,
-dit-elle fort haut madame de Ventadour[83]; j'avois toujours bien cru
-que La Vallire toit boiteuse, mais je ne savois pas qu'elle ft
-aveugle. La Vallire, qui l'entendit, sentit cela fort sensiblement. Le
-Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui demanda avec un
-empressement d'amiti ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit le sujet avec
-les paroles du monde les plus piquantes pour madame de Soissons. Le Roi
-s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un emportement
-pouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans la rue,
-il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais quand il
-y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre[84]. H bien! parce
-que j'aime une fille, il faut que toute la France la hasse! Mais ce
-n'est pas aux plaintes que je m'en veux tenir; je veux que vous alliez
-tout prsentement dire madame de Soissons que je lui dfends l'entre
-du Louvre[85]. Le Duc lui demanda s'il avoit bien song cet ordre.
-Oui, reprit le Roi, si bien que je veux que vous l'excutiez tout
-l'heure.--Mais si j'osois, rpliqua le Duc, vous faire ressouvenir que
-vous avez eu autrefois quelque considration pour madame de
-Soissons.--Je vous entends, rpliqua le Roi, c'est que vous voulez dire
-que je l'ai aime. Non, croyez que je ne l'ai jamais fait; elle n'a pas
-assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspir, sinon l'ge de quinze
-ans, o elle m'entretenoit des couleurs qui me plaisoient le plus; aussi
-je ne me priverai de rien qui puisse tre un obstacle la vengeance que
-je dois mademoiselle de La Vallire.--Je le veux croire, rpondit le
-Duc; mais, Sire, n'avez-vous point gard toute une grande famille et
-la mmoire de son oncle!--Que vous me connoissez peu, Saint-Aignan, lui
-dit-il, si vous croyez que la considration de ce que l'on aime
-l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera permis
-monsieur celui-ci, madame celle-l, d'insulter une personne que
-j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que
-j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mpriser ce que
-son Roi estime? Aprs tout, une Vallire ne vaut-elle pas bien une
-Manchini? Je m'tonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas
-appris madame de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce
-qui s'adresse ce qu'on aime que ce qui touche soi-mme. Ma foi, ces
-petites gens-ci rgleront bientt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est
-tre bien misrable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse
-respecter sa matresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut
-venir bout? Je proteste pourtant qu'en quelque manire que ce soit,
-j'y russirai, et je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit
-le Duc, Votre Majest a-t-elle bien pens aux intrts de mademoiselle
-de La Vallire? Ne croyez-vous point que les Reines vont tre ravies
-d'avoir prtexte de crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne
-cause que des dsordres?--Ha! reprit le Roi, le plus afflig du monde,
-c'est assez, je n'ai plus rien dire, sinon que je suis le plus
-malheureux de tous les hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chtif
-qu'il soit, qui ne venge ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez
-raison, les Reines feroient rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a
-dsormais qu' l'insulter, qu' la piller et qu' la maltraiter:
-Mesdames le trouveront bon, tant elles ont d'amiti pour moi. En disant
-cela les larmes lui tombrent des yeux de chagrin et de rage. Le Duc
-alla faire un fidle rcit de tout ceci La Vallire, qui crivit par
-lui ce billet:
-
-_Que je vous aime et que vous mritez de l'tre, mon cher! mais il me
-fche de troubler vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler
-malheur ce qui ne l'est point? Non, je me reprends: tant que mon cher
-prince m'aimera, je n'en aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa
-perte. Voil mes sentimens, conformez-y les vtres, et nous mettons au
-dessus de ces gens qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir
-plus tt qu' l'ordinaire._
-
-[Note 80: _Var._: avec madame de Montauzier, qui l'avoit amene faire
-cette visite aux flambeaux, assure de toute la faveur. (_Ibid._) Julie
-d'Angennes, la fille clbre de la marquise de Rambouillet, femme du
-marquis, puis duc de Montausier. On lui a justement reproch la part
-qu'elle a prise aux galanteries du Roi.]
-
-[Note 81: Encore une rdaction abrge qui nous parot le vrai texte:
-Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une de ses mains plus d'un
-quart d'heure sans lui parler. Enfin ils parrent, se contrent leurs
-raisons, et furent cinq heures se dire: que je vous aime! nous avons
-lieu d'tre trs contents! Ils s'en tinrent, dit-on, aux paroles
-tendres. (_Ibid._)]
-
-[Note 82: C'est mademoiselle d'Artigny qu'il faut lire. Elle avoit
-succd mademoiselle de Montalet dans les confidences de mademoiselle
-de La Vallire. Toutes trois toient, avec mademoiselle de Barbezires,
-filles d'honneur de Madame.]
-
-[Note 83: Ce nom se trouve dans l'dit. de Londres 1654. Marie de La
-Guiche, fille de Jean Franois de La Guiche, seigneur de Saint-Gran,
-ne en 1623, avoit pous en 1645 Charles de Levis, marquis d'Annonai,
-puis duc de Ventadour. Voy. notre dit. du Dictionn. des prcieuses,
-_Biblioth. elzv._, t. 2, aux noms ANGOULME et SAINT-GRAN.]
-
-[Note 84: Nous empruntons la copie de Conrart tout ce paragraphe. En
-le comparant au texte des ditions prcdentes, on en reconnotra la
-supriorit.]
-
-[Note 85: La mesure toit d'autant plus exorbitante que la comtesse de
-Soissons, sans parler de son titre de surintendante de la maison de la
-Reine, toit, par son mariage avec un prince du sang, au premier rang
-des personnes qui avoient le droit d'entrer au Louvre, et d'y entrer en
-carrosse.]
-
-Le Roi n'eut pas plutt lu ce billet qu'il partit aussitt, et Dieu sait
-s'ils se dirent et se firent des amitis. Cependant le Roi vit madame de
-Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, laquelle il fit mille
-incivilits. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un diffrend avec
-son mari. Le roi donna tout le bon ct Bellefonds. Quinze jours
-aprs, le Roi, qui avoit pass depuis midi jusques quatre heures aprs
-minuit avec La Vallire, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en
-simple jupe auprs du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se
-sentit encore mcontent contre elle pour La Vallire, il lui demanda
-avec une horrible froideur pourquoi elle n'toit pas couche. Je vous
-attendois, lui dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui rpondit le
-Roi, de m'attendre bien souvent.--Je le sais bien, lui rpondit-elle;
-car vous ne vous plaisez gure avec moi, et vous vous plaisez bien
-davantage avec mes ennemies. Le Roi la regarda avec une fiert qui
-approchoit bien du mpris, et lui dit d'un ton moqueur: Hlas! Madame,
-qui vous en a tant appris? et en la quittant: Couchez-vous, Madame,
-sans tant de petites raisons. La Reine fut si vivement touche, qu'elle
-s'alla jeter aux pieds du Roi, qui marchoit grands pas dans la
-chambre. Eh bien, Madame, que voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux
-dire, rpondit la Reine, que je vous aimerai toujours, quoi que vous me
-fassiez.--Et moi, lui dit le Roi, j'en userai si bien que vous n'y aurez
-aucune peine; mais si vous voulez m'obliger, vous n'couterez plus
-madame de Soissons ni madame de Navailles[86], parce qu'il savoit
-qu'elles avoient caus de La Vallire, et comme elle continuoit, et que
-La Vallire n'avoit jamais eu d'inclination pour elle, avant mme
-qu'elle ft en crdit, le Roi se dfit d'elle et de son mari.
-
-[Note 86: Suzanne de Beaudan, mademoiselle de Neuillan, dont il est
-souvent parl sous ce nom dans les crits du temps, pousa en 1651
-Philippe de Montault, duc de Navailles. l'poque qui nous occupe, M.
-de Navailles toit gouverneur du Havre et commandant des chevau-lgers.
-Madame de Navailles toit dame d'honneur de la reine Marie-Thrse, avec
-1,200 livres de gages. Cette espce de disgrce, dit Mademoiselle (d.
-cit., V, 278), n'a pas ruin leurs affaires. Ils vendirent leurs charges
-et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu de dpense, ont pay
-leurs dettes et achet des terres. Le duc de Chaulnes acheta la charge
-de commandant des chevau-lgers, et le duc de Saint-Aignan le
-gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut achete par madame
-de Montausier, quoi elle toit plus propre que madame de Navailles,
-qui, est-il dit la page prcdente, s'est si extraordinairement
-occupe de mesquins mnages que cela lui a fait tort et son mari. Le
-duc de Navailles revint bientt en faveur; en 1669 il toit gouverneur
-de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la mme anne il commanda
-l'arme de Candie, et, aprs plusieurs commandements importants et
-plusieurs succs militaires, il fut mme fait marchal de France.]
-
-Deux mois aprs, le Roi se mit en tte que La Vallire ft reue des
-deux Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon oeil. Pour cet effet
-il en parla madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi ds ce
-moment la chambre de la jeune Reine. Madame, lui dit-elle, c'est un
-Roi qui veut que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous
-soit agrable; il n'a pas t en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est,
-Madame, qu'il souhaite que Votre Majest reoive mademoiselle de La
-Vallire[87], qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en quitte,
-rpliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame de
-Montausier, dire Votre Majest que cette complaisance que vous aurez
-pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus
-l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur
-pour elle ne le gurira pas: ainsi Votre Majest feroit quelque chose de
-plus glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite
-rpugnance qui s'oppose aux volonts du Roi, et si elle vouloit suivre
-l'exemple de tant d'illustres femmes qui en ont dignement us avec ce
-que leurs maris aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen
-de voir cette fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle. Le Roi,
-qui toit aux coutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la
-Reine qu'elle en rougit et saigna du nez, de manire qu'elle se servit
-de ce prtexte pour sortir. Trois jours aprs elle accoucha d'une petite
-Moresque velue qui pensa la faire mourir[88]. Toute la cour fut en
-prires; la Reine-Mre fondoit en larmes auprs de son lit; le Roi en
-parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallire en
-secret, et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant
-la jeune Reine le pria, en prsence de sa mre et de son confesseur, de
-vouloir marier La Vallire; le Roi, qui ne sauroit tre fourbe, ne put
-se rsoudre le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit,
-que si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui
-chercher parti. Ils pensrent monsieur de Vardes, comme l'homme de la
-cour le plus propre se faire bien aimer; mais de Vardes toit amoureux
- mourir de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit
- rire, disant qu'on se moquoit, qu'il n'toit pas propre au mariage.
-Madame[89], qui savoit la passion de Vardes pour madame de Soissons,
-alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant consentoit ce
-mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en le faisant
-dtourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voil nos deux
-admirables qui lient une grande amiti et s'ouvrent leurs coeurs de leurs
-amours. Vardes vint voir la comtesse, laquelle il fit valoir le refus
-de La Vallire avec un million: car, lui dit-il, ce n'est point par
-dlicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de
-Moret mon pre, qui toit un des plus honntes hommes de France, pousa
-bien une des matresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si
-j'en ferois difficult; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit
-un extrme plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air
-charmant et passionn, ce sont vos yeux qui m'en empchent, qui ne
-voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la
-possession de votre illustre coeur, de laquelle je me rendrois indigne si
-je pouvois consentir vous dplaire. Ainsi je vous jure par vous-mme,
-qui tes une chose sacre pour moi, que jamais je ne penserai aucun
-engagement, quelque avantageux qu'il puisse tre[90]. La comtesse toit
-si charme de voir des sentimens si tendres et si honntes son amant,
-qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa joie. Madame survint
-sur le point de leur extase, accompagne du comte de Guiche, auquel ils
-ne firent mystre de rien. Voil l'tablissement d'une agrable socit,
-chacun se promettant de se servir utilement.
-
-[Note 87: Sans doute l'occasion de la nouvelle anne. C'toit le 31
-dcembre 1666. Voy. la note suivante.]
-
-[Note 88: Nous sommes maintenant en 1667. Le 2 janvier de cette anne,
-la reine eut une fille, qui porta son nom, Marie-Thrse, et mourut le
-1er mars 1672.--Qu'elle ft noire et velue, nous ne trouvons pas
-ailleurs ce renseignement.]
-
-[Note 89: Henriette d'Angleterre, femme de Monsieur, frre du Roi, dont
-on lira plus loin les intrigues avec le comte de Guiche. Elle toit fort
-jalouse de La Vallire, parce que, quand le Roi avoit commenc aimer
-celle-ci, il avoit feint de la rechercher elle-mme.]
-
-[Note 90: _Var._: Aprs cette phrase, on lit dans la copie de Conrart:
-Madame survint sur ces entrefaites, qui ils ne firent mystre de
-rien; elle loua sa fidlit. Le comte de Guiche fut de leur socit. Ce
-soir-l, ces deux blondins voulurent faire merveilles; mais, hlas!
-qu'elles furent petites! Cela auroit dplu aux dames, si elles n'avoient
-eu leurs maris qui toient meilleurs gendarmes que leurs amants.
-Cependant ces deux couples...]
-
-Cependant nos deux couples d'amants rsolurent de faire rompre un
-commerce plus honnte et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils
-crivirent une lettre[91] la seora Molina[92], que le comte tourna en
-espagnol, par laquelle ils lui mandoient le mpris que le Roi faisoit
-d'elle, l'amour qu'il portoit La Vallire, et mille choses de cette
-nature: car il est remarquer que le dpit de Madame duroit toujours
-contre La Vallire, et que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ter
-son amant pour elle. La seora Molina fut montrer cette lettre au Roi,
-qui la fit voir de Vardes, et s'en plaignit lui comme un fidle
-ami. En vrit il faut que l'amour soit une violente passion pour faire
-changer les inclinations en un moment, car il est constant que de Vardes
-est de bonne foi et la probit mme; cependant, s'il eut quelques
-remords de cette perfidie envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre
-jusques l'htel de Soissons, o il trouva sa matresse et ses
-confidens, lesquels railloient le Roi avec beaucoup de libert; ils le
-traitrent de fanfaron qui prtendoit que l'amour ne devoit avoir de
-douceur que pour lui; ils s'en crivoient souvent en ces termes, le
-Comte et Madame, parce que le Roi avoit apport quelques obstacles
-leurs visites.
-
-[Note 91: Ils crivirent une lettre la Reine, lit-on dans les mss.
-de Conrart. Le nom de la seora Molina n'y est pas mme prononc.]
-
-[Note 92: Dona Maria Molina, premire femme de chambre espagnole. Ce
-n'est pas ainsi que madame de La Fayette raconte cet incident, qui
-auroit caus le renvoi de madame de Navailles, dnonce comme coupable
-par de Vardes lui-mme, au lieu d'avoir suivi cette calomnie, comme il
-est dit ici; Conrart, rsumant madame de La Fayette, cite un entretien
-du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit que la comtesse de Soissons
-s'toit rencontre chez la Reine l'ouverture d'un paquet du Roi son
-pre, en avoit ramass et serr l'enveloppe sans qu'on s'en apert;
-qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne tout semblable
-celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient accoutum d'tre
-cachetes, et que, cette lettre contrefaite tant enferme dans cette
-enveloppe vritable, le paquet en avoit t port, comme de la poste,
-la seora Molina, premire femme de chambre de la Reine, qui les reoit
-ordinairement. (p. 282, collect. Petitot, t. 48, 2e srie.)]
-
-Ce fut en ce temps-l qu'il se dguisa en fille[93], o il fut vu dans
-la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce fut un peu aprs
-que le Roi lui ordonna d'aller Marseille[94] et de partir dans le mme
-jour sans aller chez Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut
-tout bott. H bien, Madame, s'cria-t-il de la porte, pour vous voir
-je brave le Roi et les puissances souveraines; trop heureux si vous
-seule, qui me tenez lieu de tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma
-misrable fortune me porte, vous me voudrez du bien. Oui, Madame, dans
-la douleur qui me transporte, ni la colre du Roi ni celle des Reines ne
-m'est point redoutable; j'apprhende la rigueur qu'apport une longue
-absence.--Non, repartit Madame toute fondue en larmes en l'embrassant,
-non, non, cher comte, rien ne diminuera jamais l'affection que je vous
-ai promise, et aussi bien que vous je mpriserai toutes choses; mais,
-mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez jamais. Et aprs bien des pleurs et
-des embrassemens il fallut se sparer.
-
-[Note 93: Madame toit malade et environne de toutes ses femmes...
-Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour,
-dguis en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit mme aux
-femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le
-reconnoissoient pas. (_Hist. de Mme Henriette_, collect. Petitot, t.
-44, p. 410.) L'oeil pntrant d'une mre, de la reine d'Angleterre, ne
-pouvoit tre aussi complaisamment aveugle.]
-
-[Note 94: Ce n'est point Marseille que fut envoy le comte de Guiche.
-L'on n'avoit pas trouv propos de le chasser, de crainte que cela ne
-ft de mchants bruits; on l'avoit envoy commander les troupes qui
-toient Nancy: c'toit proprement un honnte exil. (Mm. de
-Mademoiselle, d. cite, 5, 233.)]
-
-Peu de temps aprs on trama de furieuses malices contre la vie de La
-Vallire, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui
-avoit connu la grandeur de sa passion la proposition qu'on lui avoit
-faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduit
-qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'et extrmement
-grond de l'avoir mise en libert devant les Reines de se marier.
-tes-vous, lui dit-elle, celui mme que j'ai vu me jurer que la mort la
-plus cruelle ne l'est pas l'gal de voir ce que l'on aime entre les
-bras d'un autre? tes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on
-se devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'tes plus;
-(mais pour mon malheur je suis encore ce que j'tois; je vois bien
-cependant qu'il est temps que je travaille trouver dans mon courage de
-quoi me consoler de la perte que je ferai bientt de votre
-coeur[95]).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma place, et au nom
-de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez rpondu. Que pouvois-je moins
-dire, voyant une Reine l'extrmit me conjurer de vous marier? Le
-moyen d'avoir la duret de lui dire, aussi cruellement que vous voulez,
-que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y
-opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter
-de votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de
-justice en m'assurant sur la fidlit de votre coeur. Combien y en
-auroit-il eu qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi,
-auroient tout accord une pauvre reine mourante? Mais, grces mon
-amour et ma sincrit, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que
-j'y travaillerois. Aprs cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous
-moi? ne croirez-vous pas mes paroles comme vos yeux?--Il est
-certain, rpliqua La Vallire, que je vous crois beaucoup de vertu. Eh!
-s'il se peut, mon cher prince, ayez autant d'amour[96]; car enfin, je
-vous dclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est
-impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vtre, et
-que je renoncerai plutt la vie qu'aux charmantes esprances que vous
-m'avez donnes: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'aprs
-la perte de votre coeur, il n'y a plus rien faire en la vie pour
-moi.--Quelle indignit! s'cria le Roi en lui embrassant les genoux, si
-aprs ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que
-pour vous.
-
-[Note 95: Ce passage manque dans la copie de Conrart.]
-
-[Note 96: On lit dans la copie de Conrart un texte qui nous parot plus
-vrai: Croyez une bonne fois que, puisque mon malheur vous a fait natre
-sur le trne, je ne veux jamais penser au mariage. Ainsy, aimez-moy ou
-cessez, je sens bien que je ne puis plus rien aimer. Le Roy lui exprima
-les choses les plus tendres. Et c'toit, comme j'ai dit, en ce temps-l
-que le roi passoit presque toutes les nuits avec elle.]
-
-Aprs qu'il l'eut assure d'une constance ternelle, il lui dit adieu
-jusques au lendemain. C'toit, comme j'ai dj dit, dans ce temps-l que
-le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit
-qu' trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commenoit
-s'endormir, quand sa petite chienne l'veilla par ses jappemens; elle
-entendit du bruit ses fentres et marcher dans sa chambre; elle courut
-dans celle de ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets
-et des chelles de cordes. Cela fit grand bruit. Ds le matin le Roi le
-sut, qui alla la voir pour tre clairci de la vrit. Quand il l'eut
-sue par elle-mme, il en fut pouvantablement troubl; il lui donna
-cette mme semaine des gardes et un matre d'htel pour goter tout ce
-qu'elle mangeroit. Chacun en philosopha sa mode, mais les habiles gens
-jugrent bien de qui ce coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi
-augmenta, et la peur de la perdre le fit plir mille fois en compagnie.
-Madame, qui n'est pas tout fait de cette trempe, ne laissoit pas de se
-divertir, quoique le comte de Guiche ft absent. Un jour qu'elle causoit
-avec le Roi, elle tchoit encore le sduire: en tirant un mouchoir de
-sa poche, elle laissa tomber une lettre[97] que monsieur de Vardes avoit
-crite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit crite
- la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallire, et le traitoit
-comme son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut si
-grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant que
-de Vardes, qui il s'toit confi, toit complice de cette malice; il
-en parla Madame sans aucun emportement, mais avec une extrme douleur
-qui faisoit connotre la bont de son coeur. Elle, qui ne se soucioit de
-rien pourvu qu'elle pt justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute
-la mene de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya qurir ce
-dernier, et, aprs lui avoir fait de sanglans reproches de son
-infidlit, l'exila[98]. On ne peut s'imaginer le dplaisir de madame de
-Soissons cette nouvelle, que de Vardes lui apprit par un billet que
-voici:
-
-_Je vous reprsenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne
-craignois de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec
-beaucoup de courage s'il ne me sparoit pas de vous pour jamais.
-J'attends de mon dsespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes
-et qui me donnera le repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au
-nom de Dieu, Madame, souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez
-honnte homme que l'amour rend misrable; et, par un gnreux effort, ne
-vous abattez point de toutes les traverses que vous aurez souffrir.
-Ah! Madame, si je vous voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon coeur vos
-pieds._
-
-[Note 97: Ce n'toit pas sans dessein: Madame la comtesse de Soissons
-eut quelques dmls avec Madame; celle-ci, pour s'en venger, dit au roi
-que la comtesse de Soissons et Vardes avoient crit cette lettre (la
-lettre espagnole); Vardes fut envoy prisonnier Montpellier (o il
-resta deux ans). Madame de Soissons en fut enrage. Elle avoua au roi
-que c'toit le comte de Guiche qui l'avoit crite, parce qu'il savoit
-parfaitement l'espagnol; qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu
-part. Vardes demeura toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoy
-en Pologne; madame la comtesse de Soissons fut chasse, et Madame
-traite assez mal par le Roi. Voil ce qu'un dml de femmes attira
-ces deux messieurs. (_Mm. de Montpensier_, dit. cit., 5, 235-236.)]
-
-[Note 98: Il est Montpellier. (Ms. de Conrart.).--Le billet qui suit
-ne parot pas dans Conrart.]
-
-Madame l'alla voir et tcha de la consoler, l'assurant que monsieur de
-Vardes reviendroit bientt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant
-pas l'excution de ses promesses, et aprs lui avoir bien recommand son
-amant et reproch ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le
-Roi dans un de ses emportemens, qui elle dcouvrit tout, ne se
-souciant pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle
-russit, car le Roi donna ordre son exil; mais elle et son mari
-prirent la peine d'en tter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et
-depuis tout ceci le Roi ne l'aima ni l'estima.
-
-Pendant tout ce dsordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dvot[99],
-demanda au Roi une audience particulire, laquelle le Roi lui accorda,
-durant laquelle il l'entretint d'une vision qu'il avoit eue, comme tout
-le royaume alloit se bouleverser s'il ne quittoit La Vallire, et lui
-donnoit avis de la part de Dieu.--Et moi, repartit le Roi, je vous
-donne avis de ma part de donner ordre votre cerveau, qui est en
-pitoyable tat, et de rendre tout ce que votre oncle a drob[100]. Le
-Duc lui fit un trs-humble salut, et s'en alla.
-
-[Note 99: Armand Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, substitu au
-nom et aux armes du cardinal de Mazarin quand il pousa, le 28 fvrier
-1661, Hortense Mancini. Sur cette dvotion dont l'excs ridicule alla
-jusqu' briser des statues prcieuses, voy. la 2e partie des _Mlanges
-curieux_, dans les oeuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.]
-
-[Note 100: Les parents et les amis de madame Mazarin lui conseillrent
-de se servir de la dissipation de son mari pour le poursuivre en
-sparation de biens. Cette dissipation toit certaine; M. Mazarin mme
-s'en faisoit un devoir, sur ce principe injurieux la mmoire de son
-bienfaiteur, que les biens des ministres toient mal acquis et un
-pillage sur la misre des peuples et sur la facilit du prince. (Factum
-pour dame Hortense Mancini, duchesse Mazarin, au t. 8 des oeuvres de
-Saint-vremont, p. 229.) Louis XIV entroit, on le voit, compltement
-dans les ides du duc lui-mme. Ce qu'il auroit eu rendre, d'aprs
-l'_tat des biens dlaisss M. le duc Mazarin et madame la duchesse
-sa femme par feu M. le cardinal Mazarin, tant par le contrat de mariage,
-legs universel, que codicilles_, montoit dix millions six cent mille
-livres en argent ou en proprits, plus un revenu de deux cent
-soixante-dix mille livres en charges et gouvernements qui se pouvoient
-vendre, soit en totalit seize millions de francs, reprsentant au moins
-quarante millions de notre monnoie.]
-
-Le pauvre pre Annat[101], confesseur du Roi, souffl par les Reines,
-l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir quitter la cour, faisant
-entendre finement que c'toit cause de son commerce. Le Roi, se
-moquant de lui, lui accorda tout franc son cong. Le Pre, se voyant
-pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant soupira, et lui
-dit qu'il ne vouloit dsormais que son cur, et point de jsuite. L'on
-ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir t si peu
-habile.
-
-[Note 101: Les Provinciales l'ont fait assez connotre. N le 5 fvrier
-1590, confesseur du roi de 1654 1670, qu'il se retira de la cour,
-quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs figurer sur les
-_tats de la France_, malgr le prtendu cong que lui auroit donn le
-roi.]
-
-Deux ou trois mois[102] aprs, la Reine-Mre voulut faire son dernier
-effort de larmes, de tendresse et de maternit; aprs quoi elle supplia
-le Roi de penser au scandale que son amour public faisoit. Le Roi, qui
-n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est extrmement fier,
-lui repartit: H quoi, Madame, doit-on croire tout ce que l'on dit? Je
-croyois que vous moins que personne prcheroit cet vangile[103];
-cependant, comme je n'ai jamais glos sur les affaires des autres, il me
-semble qu'on en devroit user de mme pour les miennes. La Reine,
-prudente, se tut. Le soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette
-conversation, la drapa des mieux, car il dit tout franchement qu'il ne
-pouvoit souffrir ces cratures qui, aprs avoir vcu avec la plus grande
-libert du monde, veulent censurer les actions des autres: parce que
-(les plaisirs les quittent, elles enragent qu'on soit en tat d'en
-goter, et quand nous serons las d'aimer et de vivre, nous parlerons
-comme elles[104]). Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus
-hardi que cette femme parler contre la galanterie des femmes; encore
-une duchesse d'Aiguillon[105], une princesse de Carignan[106], et
-gnralement toutes celles de la cour (except la princesse de Conty,
-qui a toujours t la dvotion mme[107]). Ensuite, se tournant vers
-Roquelaure[108]: Ma foi, la galanterie a toujours t et sera toujours;
-les femmes dont on ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires
-plus secrtement avec quelque malhonnte homme, sans consquence, ou
-qu'elles sont si sottes qu'on ne s'adresse point elles[109]. Comme le
-Roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames, de
-madame de Chastillon et monsieur le Prince[110], madame de Luynes avec
-le prsident Tambonneau[111], la princesse de Monaco[112] avec
-Pegelin[113], mesdames d'Angoulme[114], de Vitry[115], de Vinne[116],
-de Soubise[117], de Bregy[118], pour les dsirs La Feuillade[119], de
-Vivonne[120], Le Tellier[121], d'Humires[122], et rioit de tout son
-coeur.
-
-[Note 102: Jours. (Ms. de Conrart.)]
-
-[Note 103: _Var._: Mais, aprs tout, comme je n'ay jamais glos sur vos
-affaires, je vous demande d'en tre de mme sur les miennes. (Ms. de
-Conrart.)]
-
-[Note 104: Manque dans Conrart.]
-
-[Note 105: La duchesse d'Aiguillon est assez connue par les Historiettes
-de Tallemant des Raux, les Lettres de Guy Patin, etc., etc.]
-
-[Note 106: Marie de Bourbon-Soissons, qui avoit pous en 1624 le prince
-de Carignan, qu'on appeloit le prince Thomas, grand-matre de la maison
-du roi. Celui-ci mourut en 1656, pendant le sige de Crmone, o il
-commandoit une arme franoise. La princesse de Carignan toit mre du
-comte de Soissons (Eugne-Maurice de Savoie), qui avoit pous Olympe
-Mancini le 21 fvrier 1657.]
-
-[Note 107: Cette addition nous est donne par les ms. de Conrart.]
-
-[Note 108: Gaston, duc de Roquelaure, qui depuis le 15 dcembre 1657
-toit veuf de cette belle Charlotte-Marie de Daillon (mademoiselle du
-Lude) dont parlent avec admiration tous les contemporains. Aime de
-Vardes, elle n'avoit pu rsister son amour, qu'elle partageoit,
-parot-il. L'infidlit de Vardes l'auroit tue, dit Conrart; mais il
-ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en couches, et les
-Mmoires de Mademoiselle confirment ce dtail.]
-
-[Note 109: Aux noms qui se trouvent dans le texte que nous suivons,
-l'dition donne Cologne en 1680 par J. Le Blanc (in-12) ajoute, entre
-madame de Vitry et madame de Vinnes, madame de Valentinois.
-
-Le texte est tout diffrent dans l'dition de Londres, 1754; on y lit:
-
-Comme le roi toit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos
-dames, de madame de Chtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes
-avec le prsident Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,
-mesdames d'Angoulme, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le
-Tellier, d'Humires, et il rioit de tout son coeur.
-
-Voici maintenant le texte de Conrart:
-
-Le roi, qui toit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame
-d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la
-princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le
-prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;
-mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brgy et de Vitry, pour les
-Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humires
-rioient de tout leur coeur.]
-
-[Note 110: Nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur une
-savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er volume de cette _Histoire_,
-p. 153 et suiv.--Nous la complterons par ces quelques lignes tires du
-portrait qu'elle fit d'elle-mme pour mademoiselle de Montpensier: Le
-peu de justice et de fidlit que je trouve dans le monde, dit-elle,
-fait que je ne puis me remettre personne pour faire mon portrait; de
-sorte que je veux moi-mme vous le donner le plus au naturel qu'il me
-sera possible, dans la plus grande navet qui ft jamais. C'est
-pourquoi je puis dire que j'ai la taille des plus belles et des mieux
-faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de si rgulier, de si libre ni
-de si ais. Ma dmarche est tout fait agrable, et en toutes mes
-actions j'ai un air infiniment spirituel... Mes yeux sont bruns, fort
-brillants et bien fendus; le regard en est fort doux, et plein de feu et
-d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et, pour la bouche, je puis dire
-que je l'ai non seulement belle et bien colore, mais infiniment
-agrable par mille petites faons naturelles qu'on ne peut voir en nulle
-autre bouche... J'ai un fort joli petit menton; je n'ai pas le teint
-fort blanc; mes cheveux sont d'un chtain clair et tout fait lustrs;
-ma gorge est plus belle que laide... On ne peut pas avoir la jambe ni la
-cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le pied mieux tourn.]
-
-[Note 111: Nous avons parl ailleurs (voy. ci-dessus, p. 47) de madame
-de Luynes. Tambonneau, prsident la Chambre des Comptes, nous est
-connu par Tallemant, qui s'tend avec complaisance sur ses malheurs
-domestiques. Long-temps tromp par sa femme, qu'il trompoit son tour,
-le prsident menoit de front les affaires, les amourettes et les ftes.
-Plus difficile pour sa table qu'un profs en l'ordre des Coteaux, le
-prsident s'est attir de la part de Saint-vremont une pigramme assez
-vive et qui ne confirme pas mal certaines assertions de Tallemant.]
-
-[Note 112: La princesse de Monaco, Catherine-Charlotte de Grammont,
-fille d'Antoine III, marchal de Grammont; elle avoit pous, le 30 mars
-1660, Louis Grimaldi, prince de Monaco, duc de Valentinois. Elle toit
-soeur du comte de Guiche, clbre dans cette histoire.]
-
-[Note 113: Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun, marquis de
-Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des amours de
-mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.]
-
-[Note 114: Marie le 3 novembre 1649 Louis de Lorraine, duc de
-Joyeuse, qui elle avoit apport le titre de duc d'Angoulme,
-Franoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de Valois, duc
-d'Angoulme, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari en 1654. Ne
-en 1630, elle avoit pass la premire jeunesse l'poque o nous sommes
-arrivs, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un fils de 17 ans
-qui s'toit mari au mois de mai de cette mme anne 1667.]
-
-[Note 115: Marie-Louise-lisabeth-Aime Pot, fille de Claude Pot,
-seigneur de Rhodes, grand-matre des crmonies de France, et
-d'Anne-Louise-Henriette de La Chtre. Elle fut fiance, le 24 mai 1646,
- Franois-Marie de L'Hpital, duc de Vitry et de Chteau-Villain,
-qu'elle pousa peu de temps aprs.]
-
-[Note 116: Quel nom propre est cach derrire ce nom de seigneurie? Les
-dictionnaires gnalogiques ne le disent point, et les mmoires n'ont
-pas parl d'elle.]
-
-[Note 117: La premire femme de Franois de Rohan, prince de Soubise,
-mourut en 1660. En 1663, il pousa Anne Chabot de Rohan, de la mme
-famille que lui par sa mre. Elle toit ne en 1648 et mourut en 1709,
-ayant le titre de dame du palais de la reine depuis 1679. Au temps de ce
-rcit, elle avoit peine dix-huit ans.]
-
-[Note 118: Voy. dans cette collection, notre dit. du _Dictionnaire des
-Prcieuses_, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80 et suiv.]
-
-[Note 119: Franois d'Aubusson, troisime du nom, comte de La Feuillade,
-duc de Roannez, et depuis marchal de France. Il avoit pous, en avril
-1667, quelques mois avant ce rcit, Charlotte Gouffier, fille d'Artus
-Gouffier, marquis de Boissy.]
-
-[Note 120: Louis-Victor de Rochechouart, duc de Vivonne-Mortemart, n en
-1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de Mortemart, et de Diane de
-Grandseigne; marchal de France en 1675; il toit pre de madame de
-Thianges et de madame de Montespan.]
-
-[Note 121: Franois-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, etc.,
-ministre et secrtaire d'tat, n en janvier 1641 Il avoit pous, en
-1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en juillet 1691.]
-
-[Note 122: Louis de Crevant, troisime du nom, premier duc d'Humires,
-fils de Louis Crevant III, marquis d'Humires, et d'Isabeau Phelippeaux.
-Il toit n en 1628, et avoit pous, le 8 mars 1653,
-Louise-Antoinette-Thrse de La Chtre. Il mourut en 1694, avec le titre
-de marchal de France.]
-
-Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez
-fcheux: car, comme il toit seul avec sa matresse, propre, beau comme
-un Adonis, qu'il toit dans un de ces momens o on ne peut souffrir de
-tiers, la pauvre crature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais
-en fut prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que
-jamais homme ne fut si embarrass que notre monarque: il appela du monde
-par les fentres, tout effray, et cria qu'on allt dire mesdames de
-Montausier et de Choisi[123] qu'elles vinssent au plus tt, et une fille
-de La Vallire courut la sage-femme ordinaire. Tout le monde vint trop
-tard pour empcher que la veste en broderie de perles et de diamans, la
-plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portt des marques du
-dsordre. Les dames arrivant, trouvrent le Roi suant comme un boeuf
-d'avoir soutenu La Vallire dans les douleurs, et qui avoient t assez
-cruelles pour lui faire dchirer un collet[124] de mille cus, en se
-pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que d'autres mains
-approchassent d'elle que celles qui sont destines manier des sceptres
-et des couronnes[125]). Enfin le Roi fit des choses en cette occasion
-sinon propres, du moins passionnes; il est constant qu'il faillit
-mourir lorsque madame de Choisi cria comme une folle: Elle est morte!
-Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut une syncope violente.
-Au nom de Dieu, s'cria le Roi fondu en larmes, rendez-la moi, et
-prenez tout ce que j'ai. Il toit genoux au pied de son lit, immobile
-comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il faisoit des cris
-si funestes et si douloureux que les dames et les mdecins fondoient en
-larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle regarda o toit le
-Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit: elle lui serra
-les mains, quoique trs foiblement, mais la douleur du Roi augmenta; on
-l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un petit
-garon[126] qui donna toutes ces douleurs cette crature, qui
-diminurent quelque peu aprs par des remdes souverains que les
-mdecins y apportrent. D'abord qu'elle eut quelque soulagement de ses
-douleurs, elle demanda madame de Montausier ce qu'il lui sembloit de
-l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en tant charme, et voulant
-qu'on l'en entretnt. Madame de Montausier, qui toit toute surprise de
-ce qu'elle voyoit, lui dit sincrement[127] qu'on ne pouvoit trop aimer
-un prince qui aimoit si passionnment. On ne peut dire avec quelle
-ardeur il remercia nos dames; il les assura qu'il auroit des
-reconnoissances royales des services qu'elles lui venoient de rendre, et
-en effet on voit assez qu'elles les ont eues.
-
-[Note 123: Ce dernier nom manque dans la copie de Conrart: le rcit
-d'ailleurs est le mme, mais plus serr et plus simple dans le ms.
-
-Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-mme avons
-trop facilement accept cette date dans notre dit. du _Dict. des
-Prcieuses_, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an 1667,
-le prouve dj. Ajoutons qu'il existe la Bibliothque de l'Arsenal,
-sous le n 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de Chaulnes,
-ambassadeur Rome en 1668; et enfin (ce dtail nous est fourni par M.
-Desnoiresterres, qui publie les mmoires de l'abb de Choisy son fils),
- la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote singulire sur sa
-mort. Madame de Choisy mourut donc la fin de 1668 ou au commencement
-de 1669. Pour d'autres dtails sur cette femme clbre, voy. le _Dict.
-des Prcieuses_, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p. 203-205.]
-
-[Note 124: De deux mille escus, dit la copie de Conrart.]
-
-[Note 125: Cette phrase manque dans le ms. de Conrart.]
-
-[Note 126: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, amiral de France, n
-le 2 octobre 1667, mort en 1683.]
-
-[Note 127: Madame de Montausier... lui dit sincrement ses sentimens
-sur la passion du Roi, car il toit all faire un tour au Louvre, o sa
-prsence toit ncessaire. On peut s'imaginer le gr qu'elle en a su
-madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en auroit des
-reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En vrit,
-cette dame a eu raison de faire valoir La Vallire les marques d'amour
-du Roi, tant certain... (Copie de Conrart.)]
-
-L'on ne peut assez faire valoir La Vallire les marques d'amour que le
-Roi lui avoit donnes, tant certain que naturellement il a un coeur qui
-ne sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu
-qu'il a tmoign des rpugnances horribles d'entrer dans la chambre de
-la Reine quand elle est en cet tat[128]; cependant il toit tous les
-jours clou au chevet du lit de la belle, lui faisoit lui-mme prendre
-ses bouillons et mangeoit auprs d'elle. Cependant, quelque soin qu'il
-ait pu prendre, La Vallire est demeure presque percluse d'un ct, qui
-est bien plus foible que l'autre, avec une maigreur pouvantable qui
-sent son bois, de manire qu'il n'y a plus que l'esprit qui fait aimer
-le corps; il est vrai que c'est tous les jours de plus en plus, et que
-selon les apparences ces deux coeurs s'aimeront ternellement. La
-Vallire sera toujours la grande passion du Roi, (qui lui occupera le
-coeur et l'esprit]; pour les autres, ce ne seront que de petits feux
-follets, [qui ne seront seulement que pour satisfaire son corps[129]),
-et qui n'auront pas de dure. Je pense aussi que le comte de Guiche
-aimera toujours Madame, mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le
-comte; car cette belle princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si
-elle ne donne rien faire, je suis sr qu'elle donnera bien penser.
-Cependant le comte a mand au marchal son pre qu'il le supplioit de
-faire donner ses charges au comte de Louvigny[130] son frre, qu'il
-renonce pour jamais revenir en France, qu'il fuira plus que la mort
-cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,
-qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agrable,
-parce que la femme qu'il a pouse par son ordre[131] est peu aimable
-pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme son ordinaire;
-que c'est une foible raison d'allguer sa beaut, puisqu'elle ne le
-touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura
-bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui o
-l'on s'aime. Le Marchal a eu de la douleur, mais il s'est arm de
-rsolution[132].
-
-[Note 128: _Var._: Cependant il n'avoit point mal au coeur de s'y mettre
-jusqu'au col pour La Vallire, la veste en fait foi, qu'il n'a pu porter
-depuis tant d'annes; elle est en un pitoyable tat. Il ne pensoit pas
-mesme se laver, quoiqu'il en eust un besoin extrme; tous les jours il
-toit clou au chevet de son lit; il luy donnoit luy-mesme ses
-bouillons. Mais quel que soin... (Copie de Conrart.)]
-
-[Note 129: Les passages entre crochets manquent dans la copie de
-Conrart.]
-
-[Note 130: Antoine Charles, comte de Louvigny, frre du comte de Guiche
-et de la princesse de Monaco. Aprs la mort du comte de Guiche, en 1673,
-il prit le nom de comte de Guiche, et enfin, en 1678, la mort du
-marchal son pre, le titre de duc de Grammont.]
-
-[Note 131: Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, marie treize ans au
-comte de Guiche. Le comte de Guiche se soucioit si peu de sa femme,
-qu'il n'avoit pouse que parceque son pre le vouloit, qu'il toit bien
-aise de ne la jamais voir, et on disoit qu'il vivoit avec elle comme un
-homme qui vouloit se dmarier un jour. Ds les premiers temps de ce
-mariage, Benserade, dans son ballet d'Alcidiane, faisoit dire au comte
-de Guiche (1658):
-
- Ma jeunesse, vive et prompte,
- Se modre d'aujourd'hui,
- Et trouvoit assez son compte
- Parmi les troupeaux d'autrui.
- Mais un pasteur m'a fait prendre
- Une brebis jeune et tendre,
- Douce et belle regarder.
- Elle est tout fait mignonne.
- Bien m'en prend qu'elle soit bonne,
- Car il faut toujours garder
- Tout ce qu'un pasteur nous donne.
-]
-
-[Note 132: _Var._: Le ms. de Conrart est ici tout diffrent du texte que
-nous avons suivi. Il est surtout beaucoup plus court. Aprs la phrase
-qu'on vient de lire, on trouve ce passage:
-
-Pour Vardes, il a t si constant pour feu madame d'Elboeuf, qu'on lui
-feroit tort de douter qu'il le ft pour une femme qu'il aime si
-tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du
-Roi et de La Vallire o il se trouve le plus de constance, de vertu et
-de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermet
-et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amiti sera sans
-doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le
-comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du
-consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit
-raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallire et de les lui
-envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette
-conversation:
-
- Est-il rien de plus beau?
-
-Il nous semble qu'il y a plutt ici une suppression qu'il n'y auroit une
-addition dans notre texte.]
-
-Le chagrin de Madame a t bien plus violent; elle a choisi madame la
-duchesse de Crqui[133] pour tre sa confidente, qui est une des plus
-aimables femmes qui soient la cour. Elle est grande, brune; elle a les
-yeux pleins d'clat et de langueur, la bouche belle et de l'esprit
-infiniment, un peu mlancolique; elle a voulu tre dvote, mais chez
-elle la nature surmonte de fois autre la grce; bonne catholique,
-encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Pre lui pardonnera
-d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partag avec lui son
-empire[134]. C'est notre beau lgat, dont j'entends parler; chacun sait
-que c'est plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a
-que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beaut, et mme
-de l'esprit; il en a extraordinairement; il est doux, insinuant et
-flatteur; son coeur est tendre pour les femmes; il est de la meilleure
-foi du monde, il aime madame de Crequi passionnment; elle ne lui est
-pas sans doute ingrate; l'glise et la cour retentissent de ses coups,
-car le comte de Froulay[135] est aussi fort amoureux; mais le voir, on
-diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enrags, tant il
-fait de cris et de plaintes.
-
-[Note 133: Armande de Saint-Gelais de Lusignan de Lansac, dont il est
-souvent parl, avant son mariage, sous le nom de mademoiselle de
-Saint-Gelais, dans les crivains du temps, avoit pous Charles III,
-premier duc de Crqui, dont elle eut une fille, Magdelaine qui fut
-marie en 1657 Charles Belgique Holland de la Trmouille, prince de
-Tarente. On trouve son portrait, par le marquis de Sourdis, dans le
-Recueil de Mademoiselle. (Voy. dit. de Mastricht, la suite des
-Mmoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beaut, sa prudence la
-cour, sa pit.]
-
-[Note 134: Le lgat ordinaire du Saint-Sige toit le cardinal Antoine
-Barberin, grand-aumnier de France; mais comme le cardinal Antoine avoit
-alors soixante ans, on voit facilement qu'il est ici question du lgat
-extraordinaire qui fut envoy en France cette poque, et pour qui des
-ftes brillantes furent donnes Fontainebleau, le card. Fabio Chigi,
-neveu du pape Alexandre VII. Il avoit fait son entre Paris le 9 aot
-1664.]
-
-[Note 135: D'une clbre famille du Maine, d'o sortit entre autres le
-marchal de Tess, neveu la mode de Bretagne du comte de Froullay dont
-il s'agit ici, lequel toit fils de Charles de Froullay et de Marguerite
-de Beaudan. Il fut, aprs son pre, grand marchal des logis de la
-maison du roi, avec 3,000 livres de gages, bouche la cour ou son plat,
-deux pistoles par jour quand la cour marche, et autres appointements. Il
-mourut sans alliance, en 1675, dans un combat prs de Trves.]
-
-Mais laissons-le l pour couter Madame, qui se plaint la Duchesse du
-peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: Eh bien, ma
-chre, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, aprs avoir reu
-mille et mille marques de ma tendresse, m'a quitte sans espoir de
-retour, et m'abandonne des chagrins pouvantables? Je sais que le
-misrable qu'il est n'est loign que par les ordres du Roi. Je l'avoue,
-ma chre; mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a
-toujours fait parotre, il travailleroit apaiser le Roi. Mais, hlas!
-il fait trop bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses
-ressentimens contre ses ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour
-moi. Aprs qu'elle eut essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux
-couplets de chanson, qu'elle chanta tristement:
-
- _Iris au bord de la Seine,
- Les yeux baigns de pleurs,
- Disoit Climne:
- Conservez vos froideurs,
- Les hommes sont trompeurs._
-
- _Ils vous diront, peut-tre,
- Qu'ils aiment tendrement;
- Mais si-tt que les traitres
- Sont quinze jours absens,
- On les voit inconstans._
-
-Voil, ma chre, dit-elle la Duchesse, ce que je pense en gnral de
-tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
-commerce secret o il se trouve de la fidlit et de la constance.--Ah!
-Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des
-gens heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
-qu'eux-mmes pour tre les tmoins de leur fidlit, et sans doute
-qu'elle est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour
- tambour battant soit tendre et sincre; non, il ne l'est jamais: les
-hommes n'ont qu'une certaine envie de dbusquer leurs rivaux, et ce
-n'est que par vanit que les femmes retiennent leurs esclaves; elles
-seroient bien fches si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc,
-monsieur le comte, monsieur le chevalier est amoureux de madame une
-telle. Elles aiment bien mieux l'clat et la dpense que des soupirs et
-des larmes. Ainsi il ne faut pas s'tonner si ces commerces se rompent:
-comme l'on trouve partout des belles, on en retrouve autant que l'on en
-perd. Mais, Madame, on ne trouve pas aisment des personnes qui aient
-l'esprit clair et au-dessus des bagatelles, dont le coeur soit tendre
-et dlicat, qui n'aiment leur amant que pour sa vertu, son amour et sa
-fidlit.--Jamais, interrompit Madame, jamais je n'avois si bien compris
-le plaisir qu'une amour secrte peut donner; mais en vrit, Duchesse,
-je vois bien que notre beau Lgat a rendu votre coeur merveilleusement
-savant; vous m'en direz des particularits Saint-Cloud, o je vous
-prierai de venir passer quelques jours avec moi. Elle lui accorda, et
-se sparrent cette condition.
-
-Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus son aise que ces dames
-ici de la joie qu'il a d'aimer et d'tre aim: c'est avec le duc de
-Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
-sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
-d'une prompte inclination, le Roi crivit ceci sur ses tablettes par un
-effet de sa mmoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
-est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:
-
- _Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer
- Aussitt qu'on le voit prend droit de nous charmer,
- Et qu'un premier coup d'oeil n'allume point les flammes
- O le ciel en naissant a destin nos mes!_
-
-L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est
-ravissant. Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui
-plat, crivt aussi quelque chose de son amour. Elle s'en dfendit tout
-autant qu'elle put, et la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le
-Roi dit qu'il toit bien rsolu de satisfaire son coeur, et qu'il se
-railloit de ces gens qui passoient leur vie blmer ce que les autres
-faisoient.
-
- _L'on ne peut vous blmer des tendres mouvemens
- O l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;
- Et qu'il est mal ais que sans tre amoureux
- Un jeune prince soit et grand et gnreux!
- C'est une qualit que j'aime en un monarque;
- La tendresse d'un roi est une belle marque,
- Et je crois que d'un prince on doit tout prsumer,
- Ds qu'on voit que son coeur est capable d'aimer._
-
-Le Roi rendit bien les loges que madame de Montausier lui avoit donns,
-et obligea le Duc inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:
-
- _Oui, cette passion, de toutes la plus belle,
- Trane dans un esprit cent vertus aprs elle;
- Aux nobles actions elle pousse les coeurs,
- Et tous les grands hros ont senti ses ardeurs._
-
-Madame de Montausier tait trop spirituelle pour manquer une si belle
-occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connotre que sa joie
-ne seroit pas parfaite si La Vallire ne voyoit cette petite
-conversation en vers. Le Roi lui en sut bon gr, et dit qu'il seroit bon
-de l'embarrasser, en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et
-voyez ce qu'elle ajouta ensuite:
-
- _Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme
- Qu'un mrite charmant allume dans notre me?
- Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,
- Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?
- Non, non, tous les plaisirs se gotent le suivre,
- Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre._
-
-Le mme qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
-d'impatience de voir la rponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
-dsordre, qu'il en et eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
-grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
-que l'on aime est de consquence aux vritables Amants. Il fut ravi d'y
-trouver des vers d'un caractre si passionn, qu'il les crut faits pour
-l'encourager son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps lui en
-aller donner des preuves. Il fut aussitt chez elle; mais s'il la trouva
-avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mlancolie
-extrme, qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit
-qu'il ne l'aimt pas toujours avec autant d'ardeur: car,
-continua-t-elle, ne croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma
-personne dsormais n'est pas trop agrable; j'ai perdu presque ce qui
-peut plaire, et enfin je crains avec raison que, vos yeux n'tant plus
-satisfaits, vous ne cherchiez dans les beauts de votre cour de quoi les
-contenter. Cependant, ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais
-ailleurs ce que vous trouvez en moi.--J'entends, j'entends tout,
-rpartit le Roi avec une passion extrme; oui, je sais que je ne
-trouverai jamais en personne ces divins caractres qui m'ont su charmer,
-et que je ne trouverai jamais qu'en vous cet esprit admirable et
-charmant qui fait qu'auprs de vous, dans les dserts effroyables, on
-pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au contraire, avec beaucoup de
-plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos injustes soupons, un prince
-qui vous adore, et croyez que je sais que je ne trouverai jamais en
-personne ce coeur que j'estime tant, et sur la bonne foi duquel je me
-repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime comme je veux tre
-aim. Quelle peine aurois-je discerner si ces coquettes aimeroient ma
-personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi leurs pieds ne leur
-donneroit pas plus de plaisir que l'excs de mon amour leur donneroit de
-tendresse? Mais pour vous, je suis persuad que votre esprit est
-au-dessus des couronnes et des diadmes; que vous aimez mieux en moi la
-qualit d'amant passionn que celle de roi grand et puissant; qu'il est
-mme des momens o vous voudriez que je ne fusse pas n sur le trne,
-pour me possder en libert: jugez donc si, connoissant en vous des
-sentiments si vertueux et si hroques, je pourrois jamais changer en
-faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie pourroit
-dtruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donn vous
-par l'clat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a t
-par des qualits si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la vie:
-en un mot, cela a t par votre me, par votre esprit et par votre coeur,
-que vous m'avez fait perdre la libert.--Que vous avez de bont, mon
-cher prince, d'employer toute la force de votre loquence pour assurer
-un coeur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis
-heureuse d'aimer un prince qui connot et qui pntre si bien mes
-sentimens! Oui, continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de
-croire que votre grandeur ne m'blouit point, que je n'ai point regard
-votre couronne en vous aimant, et que je n'ai envisag que votre seule
-personne: elle n'est, croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien
-aimer sans le secours des trnes ni des sceptres; et plt au ciel, ai-je
-dit mille fois en moi-mme, que mon cher prince ft sans fortune et sans
-autre bien que ceux que la vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie
-avec lui dans une condition prive, loigns de la cour et de la
-grandeur! Mais mon amour ne m'a pas fait faire long-temps un souhait si
-injuste: je connois trop bien qu'aucun autre des mortels n'est digne de
-vous commander; que le ciel ne pouvoit rien mettre au-dessus de vous
-sans injustice; que des vertus aussi illustres que les vtres ne doivent
-tre entoures que de pourpre et de couronnes.--Quoique la modestie,
-rpliqua le Roi, m'et fait entendre toutes ces louanges avec confusion,
-j'avoue cependant que je vous ai coute avec un plaisir sans gal; car,
-enfin, rien dans le monde n'est si doux que se voir estim de ce que
-l'on aime; et peut-on s'imaginer une plus grande satisfaction que
-celle-l? Mademoiselle de La Vallire ritra encore que, quand elle ne
-seroit plus aime du Roi, elle prendroit le parti de la retraite, en cas
-qu'il diminut de sa tendresse pour elle; et on ne peut s'imaginer avec
-quelle passion le Roi lui rpondit[136].
-
-[Note 136: Tout le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans la
-copie de Conrart. Nous donnons la suite de cette histoire le texte qui
-se trouve dans le manuscrit.]
-
-Aprs que le Roi fut parti, La Vallire alla chez madame la
-Princesse[137], o il y avoit une bonne partie des dames de la cour et
-grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps aprs le Roi y arriva,
-sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame la
-duchesse de Mazarin[138] y dit deux ou trois grandes navets M. de
-Roquelaure[139]; le prince de Courtenai[140], qui en toit amoureux, en
-eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperut; il se
-leva avec un emportement de rire d'auprs le prince de Conti[141], et
-dit mademoiselle de La Vallire demi-bas qu'il la remercioit de ne
-dire que d'agrables choses, et qu'il mourroit s'il lui toit arriv la
-mme chose qu'au prince de Courtenai. La Vallire, en riant tout de
-mme, lui dit qu'elle avoit aussi le remercier d'avoir autant d'esprit
-qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien qu'elle ne se consoleroit pas,
-non plus que lui, si un tel malheur lui toit arriv. Il est vrai que M.
-Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne peut traiter plus agrablement et
-plus malicieusement un chapitre qu'ils firent celui-l.
-
-[Note 137: Claire-Clmence de Maill-Brez, fille du marchal de Brez
-et de la soeur du cardinal de Richelieu.]
-
-[Note 138: Voy. plus haut.]
-
-[Note 139: Voy. plus haut.]
-
-[Note 140: Louis-Charles, prince de Courtenay, comte de Cesy, fils de
-Louis, prince de Courtenay, et de Lucrce-Chrtienne de Harlay. Il toit
-n le 24 mai 1640; il se maria en 1669.]
-
-[Note 141: Armand de Bourbon, prince de Conti, frre du grand Cond.]
-
-Cependant madame de Crqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
-marqu pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui toit
-venu voir une des filles de Madame qui toit malade: c'est le mdecin de
-La Vallire, lequel a de l'esprit et du factieux. Aprs qu'il eut
-entendu le mal de cette demoiselle: Courage, lui dit-il, j'ai des
-remdes pour tout, mme pour le coeur des amans.--H! bon Dieu, reprit
-Madame, enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je
-voudrois bien gurir, pourvu qu'il ne m'en cott que quelques herbes du
-jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en cote bien moins que des herbes,
-il ne m'en cote que des paroles. Enfin, Chison, qui sacrifioit tout
-pour le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoy
-qurir, et qu'il lui avoit demand avec une extrme motion si
-effectivement mademoiselle de La Vallire pouvoit vivre, et si sa
-maigreur n'toit pas un mauvais prsage.--Et que lui avez-vous rpondu?
-reprit Madame.--Quoi? reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en tre en
-doute? Je vous assure que je l'ai assur avec autant de hardiesse de la
-longueur de ses annes comme si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parl en
-homme savant, de la vie, de la mort, des destines; il ne s'en est
-presque rien fallu, lorsque j'ai vu la joie du Roi, que je ne lui aie
-promis une immortalit pour cette fille.--Vrai Dieu! s'cria Madame,
-quels charmes secrets a cette crature pour inspirer une si grande
-passion?--Je vous assure, reprit Chison, que ce n'est pas son corps qui
-les fournit. Madame, en congdiant Chison, le pria de lui faire part de
-toutes ses petites nouvelles, et une heure aprs nos deux dames
-montrent en carrosse pour Saint-Cloud.
-
-En y allant elles rencontrrent madame de Chevreuse avec son mari
-secret, M. de l'Aigles[142]; mais comme elles n'avoient alors que le
-bonheur de La Vallire en tte, elles ne s'arrtrent pas parler de
-celui de ces deux personnes, quoique je n'en connoisse pas de plus
-grand. Elle demanda donc la Duchesse si elle connoissoit rien de plus
-heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit hardiment la Duchesse, je
-me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je vois le Lgat; car il
-est certain qu'il est mille et mille fois plus charmant que le Roi.--Ah!
-reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable pour cette crature, et
-qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien contester!--Mais, Madame,
-rpliqua la Duchesse avec du dpit, vous demeurez toujours d'accord que
-monsieur le Cardinal-Lgat est incomparablement plus beau et a plus de
-douceur, et, je pense, plus d'esprit que le Roi; pour de la tendresse,
-mon coeur en est bien content.--Il est certain ce que vous dites,
-rpliqua Madame, que le Lgat a plus de mine et de douceur que le Roi;
-mais pour de l'esprit, il faut que vous sachiez qu'on n'en peut pas
-avoir plus que le Roi n'en a avec ce qu'il aime, ni plus de respect.
-Encore une fois, Madame, vous ne savez pas combien le particulier du Roi
-est agrable avec une personne pour qui il a de la passion.
-Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule personne en
-tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de passion
-dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme dans le
-premier; il lui sacrifie toutes choses et parot ne dpendre que d'elle;
-il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que mademoiselle
-d'Attigny[143] disoit une de mes amies, ces jours passs, toit vrai,
-comme je le crois, je ne connois personne qui aime si bien que le
-Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse, mme le comte de Guiche?--Il est
-bien aimable, reprit Madame, mais il n'est pas si passionn que le Roi.
-
-[Note 142: Le marquis de Laigues (et non l'Aigle), tant all
-Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au nom des Frondeurs, y
-trouva madame de Chevreuse. Laigues toit jeune et fort bien de sa
-personne; il russit lui plaire, et tous deux s'attachrent si bien
-l'un l'autre qu'ils ne se quittrent plus. Brienne regarde aussi le
-marquis de Laigues comme le mari de conscience de la duchesse. Voy. M.
-Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.]
-
-[Note 143: Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.]
-
-Aprs cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
-donne, de lui conter un peu comme elle dcouvrit que le Roi toit
-amoureux de La Vallire. Madame lui accorda et lui satisfit en ces
-termes.
-
-
-APPENDICE
-
- L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIRE.
-
- Nous donnons ici, comme nous l'avons annonc plus haut, les
- pages qui terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle
- de La Vallire; on y trouvera, outre quelques dtails sur
- les amours de madame de Crqui et du Lgat, des
- particularits nouvelles.
-
-Mais pendant qu'ils gotoient tant de dlices dans leur entretien,
-Madame et la duchesse de Crquy n'en avoient pas tant. Elles toient
-alles se promener toutes deux pour se parler dans la libert que leur
-amiti leur donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes
-dans le coeur, commena la conversation par des soupirs et la finit par
-des larmes. La Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et
-aussi tendrement aim: car il faut dire la louange de madame de Crquy
-que son coeur ne se peut donner demi; et puis, vous dire le vrai, ce
-n'est point monsieur le Lgat qui l'on feroit de petits prsens.
-Chacun sait qu'il a la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et
-qu'il n'y a que les anges qui lui puissent disputer l'avantage de la
-beaut. Son esprit est admirable, doux infiniment et flatteur; son coeur
-est tendre pour les femmes, et il aime avec une passion extrme. Madame
-de Crquy sans doute ne lui est pas ingrate.
-
-Pour ne nous loigner pas de l'affliction de Madame, qui toit cause
-par le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de
-ses nouvelles: Eh bien! ma chre, disoit-elle, que pensez-vous de cet
-ingrat, qui, aprs avoir reu mille et mille marques de ma tendresse, me
-quitte sans espoir de retour, et m'abandonne des chagrins
-pouvantables? Je sais que vous me direz que le misrable qu'il est ne
-s'loigne que par les ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller
-contre. Je l'avoue, mais aussi avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il
-m'a toujours tmoign, il travailleroit son retour et apaiser le
-Roi. Mais, hlas! l'aversion qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a
-contre ses ennemis l'emportent sur la passion qu'il a pour moi. Enfin,
-aprs avoir essuy ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de
-chanson:
-
- _Iris au bord de la Seine..._
-
-Voil, ma chre, dit-elle la Duchesse, ce que je pense en gnral des
-hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
-prudence, ou plutt la froideur de votre me.
-
-La Duchesse rougit, et son coeur fit voir dans ses yeux que la flamme,
-pour en tre sche, n'en toit pas moins ardente. De manire que Madame,
-qui est adroite, reprit finement, et cependant selon son coeur: Quoi que
-je dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien
-qu'il y a mille et mille agrables commerces secrets qui sont bien plus
-charmans que ceux o il y a tant de galanterie et d'clat qu'ils
-obligent tout le monde d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse,
-qu'il est bien vrai ce que vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans
-le monde qui ne font point de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mmes tre
-les seuls tmoins de leurs flicits, ou tout au plus quelque agrable
-confident ou confidente.--Pensez-vous en vrit me persuader que tous
-les amours sont tendres et sincres?--Non, Madame, ils ne le sont point.
-Il n'y a qu'une certaine manire de dbusquer ses rivaux, et j'ai ou
-dire monsieur le duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux
-aim mademoiselle de Pons[144] que lorsque personne ne le croyoit. Mais
-quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il l'aima depuis pour
-faire dpit ceux qui en parloient. J'en connois mille qui n'aiment
-point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des rivaux, et
-je pense mme que les faveurs secrtes de leurs matresses ne leur sont
-chres qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce l tre
-amoureux? L'amour ne veut que le mystre, le silence et le secret, et
-ces gens-l ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de mme,
-n'aimant pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanit qu'elles
-retiennent leurs coeurs; elles seroient bien fches si l'on ne disoit au
-cercle: Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame
-une telle. Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien
-ordonn, qu'un saisissement, qu'une plainte de n'tre pas aime, et
-enfin qu'une lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames
-n'accordent aussi franchement les dernires faveurs leurs amants que
-si elles les aimoient; mais c'est pour les obliger faire de la dpense
-ou leur donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'tonner si ces
-commerces se rompent, si une absence dtruit tout; et si l'on trouve
-beaucoup de femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant
-qu'on en perd. Mais, Madame, on ne retrouve pas aisment des personnes
-qui aient l'esprit dlicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit
-pas souvent dont le coeur se donne sans rserve, qui soient sincres et
-tendres, qui n'aiment en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu
-et leur fidlit. Les femmes dont je vous parle chasseroient un empereur
-s'il dplaisoit leur amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en
-tte; elles sont ravies quand l'occasion leur prsente une entrevue
-secrte; elles s'abandonnent aux transports; elles se redisent en secret
-tout ce que leurs amans leur ont dit, et enfin ces coeurs-l sont bien
-pris.--Jamais, reprit Madame, je n'avois si bien compris les plaisirs
-qu'un amour secret donne, comme je fais maintenant; mais en vrit,
-Duchesse, tu en parles trop bien pour ne les pas exprimenter. Dis-moi,
-je te prie, pour qui ton coeur s'est rendu si savant? La Duchesse se
-prit rire, et lui demanda qui elle croyoit dans la cour qui l'avoit si
-bien instruite!--H! je ne sai pas, dit Madame, car vous donnez si bon
-ordre vos affaires que vous passez ici pour prude. Mais, ma belle,
-vous avez t Rome. Je doute que, s'il y a quelque aimable Italien
-dont les passions sont violentes, il n'ait fait quelque effet dans votre
-me. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre beau-frre, ou je suis
-bien trompe; il vous voit assiduement, et l'un et l'autre vous
-paroissez fort amis, comme gens de nouvelle connoissance.--Aussi, reprit
-la Duchesse, cela est, car il m'a connue ds que j'tois Rome.--Oui,
-dit Madame, vous aima-t-il ds ce temps-l?--Et que vous tes mchante
-de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous l'avoue, puisque je le
-veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je confesse donc que le
-Lgat est plus aimable mille fois par l'esprit que par le corps,
-quoiqu'il le soit infiniment, mme autant qu'on peut aimer; et moi je
-l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point assez; tu
-as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a inspir
-tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez si
-vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
-passion du Lgat avec plaisir. Et sur ce chapitre elle prit sa belle
-humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut Madame de
-l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.
-
-[Note 144: Tallemant a parl longuement des amours du duc de Guise et de
-mademoiselle de Pons. Voy. dit in-18, tom. 7, p. 111 et suiv.]
-
-[Illustration]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-HISTOIRE
-DE L'AMOUR FEINTE
-DU ROI POUR MADAME
-
-
-Vous m'avouerez, ma chre, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon
-rang ait t le jouet d'une petite fille comme La Vallire; cependant
-c'est ce qui m'est arriv, et ce que je vais vous apprendre, puisque
-vous n'tiez point Paris dans ce temps-l[145]. Vous saurez que peu de
-temps aprs que je fus marie Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
-aimer, le Roi, qui, je pense, toit de mme pour la Reine, me venoit
-voir assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilit de son
-coeur, et que depuis le dpart de madame de Colonne il toit bien des
-momens dans la vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela
-en prsence de tout--fait belles femmes, et, quoique nous ne le
-trouvassions pas obligeant, c'toit qui le divertiroit le mieux. Un
-jour qu'il toit bien plus ennuy qu' l'ordinaire, monsieur de
-Roquelaure[146], pour le tirer de sa rverie, s'avisa malheureusement de
-lui faire une plaisanterie de ce qu'une de mes filles toit charme de
-lui, en la contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi
-pour le repos de son coeur, et mille choses de cette nature
-qu'effectivement La Vallire disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air
-goguenard tout ce qu'il dit, il russit fort divertir le Roi et
-toute la compagnie; il demanda qui elle toit, mais, comme il ne l'avoit
-pas remarque, il ne s'en informa pas davantage; seulement il prit grand
-plaisir aux bouffonneries du sieur Roquelaure.
-
-[Note 145: L'auteur fait allusion au sjour de madame de Crqui Rome,
-o son mari toit ambassadeur en ce temps; il y fut victime d'une espce
-d'assassinat qui motiva l'envoi en France du lgat Chigi; celui-ci, en
-mme temps qu'il apportoit au Roi une satisfaction, faisoit, parot-il,
-une cour assidue la femme de l'ambassadeur.]
-
-[Note 146: Voy. t. 1, p. 163 et suiv.]
-
-Trois jours aprs, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer
-mademoiselle de Tonnecharante[147]; il dit Roquelaure: Je voudrois
-bien que ce ft celle-l qui m'aimt.--Non, Sire, lui dit-il, mais la
-voil, en lui montrant La Vallire, laquelle il dit, en notre
-prsence tous, d'un ton fort plaisant: Eh! venez, mon illustre aux
-yeux mourans, qui ne savez aimer moins qu'un monarque! Cette
-raillerie la dconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le
-Roi lui ft un grand salut et lui parlt le plus civilement du monde. Il
-est certain qu'elle ne plut point ce jour-l au Roi; mais il ne voulut
-pourtant point qu'on en raillt.
-
-[Note 147: Gabrielle de Rochechouart, de la branche des comtes de
-Tonnay-Charente, toit fille unique de Jean-Claude de Rochechouart et de
-Marie Phelippeaux de la Vrillire. Elle pousa, en 1672, le marquis de
-Blainville, fils de Colbert. Son pre et le pre de madame de Montespan
-toient, l'un et l'autre, petits-fils de Ren de Rochechouart; Gaspard,
-fils de Ren, avoit eu lui-mme pour fils Gabriel, pre de madame de
-Montespan, et Louis, comte de Maure. La comtesse de Maure, tante de
-madame de Montespan, toit donc allie, un degr fort rapproch, de
-mademoiselle de Tonnay-Charente. Il toit ncessaire de dbrouiller
-cette parent qui explique certains faits postrieurs.]
-
-Six jours aprs, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
-spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
-qui l'engagea. Comme il et eu honte de venir voir cette fille chez moi
-sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire toute sa cour
-qu'il toit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon
-air et ma beaut, et enfin je fus salue de toutes mes amies de cette
-nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'tre
-continuellement chez moi, et, ds qu'il voyoit quelqu'un, d'tre attach
- mon oreille me dire des bagatelles; et aprs cela, il retomboit dans
-des chagrins pouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la
-belle, en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme
-je croyois que ce n'toit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
-d'ailleurs j'tois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
-qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
-quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
-pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
-quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'toit pas content. Il la faisoit
-venir souvent, et effectivement il toit bien plus agrable et
-fournissoit bien davantage la conversation que lors qu'elle n'y toit
-pas. Cependant concevez que j'en tois la malheureuse, ne voyant presque
-plus personne, de peur qu'on avoit de lui dplaire; il n'y avoit que le
-pauvre comte de Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu,
-que j'tois aveugle!
-
-Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
-fivre, que La Vallire toit auprs d'elle, d'abord que le Roi le sut,
-il en fut tout mu et se leva pour l'aller qurir. Le comte me dit: Ah!
-que le Roi, Madame, est honnte homme, s'il n'a point d'amour! Je vous
-avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dt le contraire; la
-jeune Reine mme me le persuadoit bien mieux que les autres par sa
-froideur pour moi, qu'elle prtendoit venir de ce que j'avois ri un soir
-qu'elle pensa tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des
-attaques la chasse: en vrit, quand j'y pense, nos deux illustres se
-divertissoient bien de ma simplicit; mais achevons.
-
-Un jour que la comtesse de Maure[148] me vint voir, La Vallire lui
-demanda si elle n'avoit point vu la Tonnecharante, qui toit sortie pour
-l'aller voir. Vous connoissez bien l'esprit de la comtesse, qui toit sa
-particulire amie; elle trouva que La Vallire ne parloit pas comme elle
-devoit de sa parente et de son amie[149]; elle s'en plaignit moi. Je
-vous avoue que dans mon me je trouvai le caprice de cette dame
-plaisant, de trouver redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de
-Tonnecharante; mais comme j'avois gard un dpit secret contre La
-Vallire de ce que le soir prcdent le Roi l'avoit presque toujours
-entretenue, je lui en fis un si grand bruit, en la reprenant aigrement
-devant madame de Maure, en lui disant que je faisois grande diffrence
-d'elle avec toutes mes filles, et que je la trouvois fort entendue
-depuis quelque temps, qu'elle en pleura de rage et de chagrin. Ce qui
-l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle nous avoit entendu la
-railler avec mpris de sa prtendue passion pour le Roi, et, comme vous
-savez que madame de Maure dcidoit souverainement de tout, elle la
-traita de fille qui la fin aimeroit les hros des romans.
-
-[Note 148: Anne Doni d'Attichi, femme de Louis, comte de Maure, la
-clbre amie de madame de Sabl et de mademoiselle de Montpensier.--Voy.
-la note prcdente.]
-
-[Note 148: Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur lui prte ici une sorte de
-fiert fort susceptible que n'avoit point madame de Maure, si l'on en
-croit les portraits que nous ont laisss d'elle le marquis de Sourdis,
-dans le Recueil de portraits ddis Mademoiselle, et Mademoiselle
-elle-mme dans son petit roman de la _Princesse de Paphlagonie_, o
-Madame de Maure parot sous le nom de _Reine de Misnie_. Partout on
-s'accorde louer sa bont.]
-
-Nous n'avions pas encore dcid ce chapitre, que le Roi entra dans ma
-chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
-aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable
-joie se dissipa bientt, lorsqu'il aperut La Vallire entrer par une
-autre porte, les yeux gros et rouges force de pleurer! Non je
-n'entreprendrai point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tcha
-de cacher pour lui dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir
-savoir ses chagrins. Je pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un
-moment aprs, disant qu'il m'avoit vue, et que c'toit assez. Il revint
-cependant le soir avec la Reine-Mre, qui toit suivie de plusieurs de
-nos dames. Elle nous montra un bracelet de diamans d'une beaut
-admirable, au milieu duquel toit un petit chef-d'oeuvre: c'toit une
-petite miniature qui reprsentoit Lucrce; le visage en toit de cette
-belle Italienne qui a tant fait de bruit dans l'univers; la bordure en
-toit magnifique et enfin toutes tant que nous tions de dames eussions
-tout donn pour avoir ce bijou. quoi bon le dissimuler? je vous avoue
-que je le crus moi, et que je n'avois qu' faire connotre au Roi que
-j'en avois envie pour qu'il le demandt la Reine, car tout autre que
-lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En effet, je ne manquai rien
-pour lui persuader qu'il me feroit un prsent fort agrable s'il me le
-donnoit. Il toit si triste qu'il ne me rpondit rien; cependant il le
-prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit, et l'alla montrer
-toutes nos filles. Il s'adressa La Vallire pour lui dire que nous en
-mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle lui rpondit
-d'un ton languissant, prcieux et admirable. Le Roi n'eut pas la
-patience ni la prudence d'attendre le demander qu'il ft hors de chez
-moi; car avec un grand srieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
-et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la
-mienne lorsque je le lui vis entre les mains!
-
-Aprs que tout le monde fut parti, je ne pus m'empcher de dire toutes
-mes filles que je serois bien attrape si je n'avois pas le lendemain ce
-bijou mon lever. La Vallire rougit et ne rpondit rien; un moment
-aprs elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La
-Vallire comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le
-mettre dans sa poche, lorsque la Tonnecharente l'empcha par un cri
-qu'elle fit, dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi;
-mais, aprs s'tre remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui
-dit: Eh! bien, Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi
-entre vos mains; c'est une chose dlicate, pensez-y plus d'une fois.
-Voici la Tonnecharante aux prires de lui dire la vrit de toute cette
-intrigue. La Vallire lui dit sans faon les choses au point qu'elles en
-toient; aprs quoi elle crivit toute cette aventure au Roi.
-
-Le lendemain il vint chez moi ds les deux heures, et parla prs d'une
-heure elle. Il voulut ds ce jour-l la tirer de chez moi; elle ne le
-voulut pas. Il souhaita qu'elle prt ces boucles d'oreilles et cette
-montre, et qu'elle entrt dans ma chambre avec tous ses atours; ce
-qu'elle fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donn
-cela.--Moi, rpondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
-comme le Roi souhaita que j'allasse Versailles et que j'y menasse
-cette crature, j'attendis la chapitrer devant les Reines. Assurment
-que le Roi s'en douta, et ce fut ce mme jour qu'il nous fit cette
-incivilit toutes, de nous laisser la pluie qui survint dans ce
-temps-l pour donner la main La Vallire, laquelle il couvrit la
-tte de son chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus
-de secret d'une chose dont nous prtendions faire bien du mystre. Jugez
-aprs cela, ma chre, de l'obligation que je dois avoir au Roi.
-
-La duchesse[150] la plaignit, et elles passrent cinq six jours
-parlant chacune de leurs affaires, aprs lequel temps elles revinrent
-Paris. Madame alla descendre au Louvre, o elle trouva presque toutes
-les femmes de qualit de la cour qui toient venues visiter la
-Reine-Mre, qui avoit une lgre indisposition[151]. Le Roi vit entrer
-monsieur de Roquelaure, auquel il demanda si l'on parleroit
-ternellement de ses malices pour les femmes, cause que le soir
-prcdent il avoit rompu avec madame de Gersay[152] fort mal.--En
-vrit, lui dit le Roi, cette rputation de se faire aimer des femmes et
-puis se moquer d'elles ne me charmeroit point; qui peut autoriser un
-homme qui manque de probit pour elles? car enfin, si parce que l'on n'a
- essuyer que leurs plaintes et leurs larmes il faut n'en rien craindre,
-je trouve cela horrible; et puis, quiconque a de la probit en doit
-avoir partout.--En vrit, reprit la premire et la plus aimable
-duchesse de France, cela est bien glorieux pour nous, qu'un roi comme le
-ntre dfende nos intrts si gnreusement.--
-
-[Note 150: L'auteur prend ici brusquement la parole, qu'il avoit laisse
- MADAME depuis le commencement de ce rcit. On se rappelle que Madame
-s'adressoit la duchesse de Crqui.]
-
-[Note 151: La Reine mre toit depuis long-temps atteinte d'un cancer.]
-
-[Note 152: Voy., sur le marquis de Jarsay, dont la femme est ici en jeu,
-t. 1, p. 74.]
-
-Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
-toient faites comme vous.--Aprs tout, dit la Reine, monsieur de
-Guise[153] se dcria tellement pour deux ou trois affaires de cette
-nature que quand il est mort il n'et pas trouv une lingre du palais
-qui l'et voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
-quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
-interrompit le Roi; ah! l'homme de bien! Il continua cette conversation
-encore une heure, toujours pillant[154] Roquelaure. Ensuite il alla
-penser pour se confesser le lendemain, qu'il communia avec une dvotion
-admirable, et partagea la journe en trois: Dieu, aux peuples, et La
-Vallire, laquelle il donna la fte de toutes les faons. Mais celle
-qui m'auroit le plus agr, c'est un meuble entier de cristal tout
-faonn: il est certain que tous les meubles que j'ai jamais vus en ma
-vie doivent cder la beaut et l'clat de celui-ci; le seul
-candlabre est de deux mille louis. Deux jours aprs La Vallire envoya
-au Roi, par un gentilhomme de son frre, un habit et la garniture avec
-ce billet:
-
- _Je vous avoue que je me sens un peu de vanit lors que je
- pense que je suis en tat de pouvoir faire des prsens au
- plus grand roi du monde; car vous voulez bien, mon illustre
- prince, que je sois persuade que tout ce qui vous vient de
- moi vous est agrable, et que vous estimez plus une marque
- de ma tendresse et de mon amiti que tous les trsors de
- votre royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est
- pourtant pas besoin d'tre magnifique pour me plaire._
-
-[Note 153: Henri de Lorraine, deuxime du nom, duc de Guise, pair et
-grand chambellan de France, n en 1614, mort en 1664. Ses prtentions,
-sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont t maintes fois racontes
-et chansonnes. On a vu plus haut (p. 93) une allusion son amour pour
-mademoiselle de Pons. C'est lui que Somaize ddia son _Dictionnaire
-des Prcieuses_. Voy. notre dition de ce livre, t. 2, p. 251.]
-
-[Note 154: Piller, railler, agacer. Terme pris de la chasse; on dit un
-chien: _Pille_, _pille_, c'est--dire mords. De l _houspilier_.]
-
-Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallire; voici
-ce qu'il lui repartit:
-
- _Oui, ma chre mignonne, vous tes en tat de me faire des
- prsens, et je les reois avec plus de joie de votre main
- que je ne ferois de tout l'empire de l'univers par celles de
- tous les hommes; mais, ma belle enfant, conservez-moi
- toujours le glorieux don que vous m'avez fait de votre coeur,
- car c'est celui-l qui m'oblige regarder tous les autres
- avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit
- que vous me donnez._
-
-Elle en eut une grande commodit, car il le porta plus de quinze jours
-de suite. Il lui en envoya peu de temps aprs six merveilleusement
-riches et superbes, avec une chelle[155] et une ceinture de diamans,
-afin de monter avec plus de facilit au haut du mont Parnasse, et une
-veste[156] comme celle de la Reine, qui lui sied fort bien.
-
-[Note 155: Les femmes portoient alors des chelles de rubans,
-c'est--dire des noeuds de rubans fixs par chelons le long du busc; les
-diamants remplacent ici les rubans.]
-
-[Note 156: VESTE. Espce de camisole qui est ordinairement d'toffe de
-soie, qui va jusqu' mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et
-une poche de chaque ct. Les vestes toient, il y a quelques annes,
-plus courtes, et mme elles n'avoient point de poches d'homme.
-(_Richelet._)--Il est croire que les _vestes_ des femmes diffroient
-de celles que portoient les hommes.]
-
-Elle toit dans cet tat lorsque le Roi alla la revue qu'il fit de ses
-troupes Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre.
-Voyant passer le carrosse de La Vallire, il s'avana au galop et fut
-une heure et demie la portire, chapeau bas, quoiqu'il ft une petite
-pluie que nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il
-rencontra douze pas de l celui des Reines, auquel il fit un grand
-salut. La semaine suivante, ils allrent tous deux seuls Versailles,
-ne voulant point que mademoiselle d'Artigny y ft, tant il est vrai que
-dans l'amour le secret est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal
-lgat[157], qui disoit un jour monsieur de Crqui: Parbleu, Monsieur,
-mon plaisir diminueroit de la moiti si je croyois qu'on m'entendt.
-
-[Note 157: Le cardinal Chigi, dont nous avons parl plus haut, amoureux
-de madame de Crqui.]
-
- moiti chemin, Des Fontaines[158], par ordre du roi, lui prpara un
-grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restrent six ou huit jours
-Versailles, et se divertirent la chasse, la promenade, au lit et
-tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant Paris, mademoiselle de La
-Vallire tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si elle
-n'et pas t matresse du Roi; mais, cause de cela, il la fallut
-saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce
-ft au pied; le Roi, qui voulut y tre, fit plus de mal que de bien, car
-il cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux
-fois son coup. Son amant devint ple comme un linge; mais ce fut bien
-autre chose quand on vit que mademoiselle de la Vallire, en retirant
-son pied, fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, anim comme si ce
-misrable l'et fait exprs, lui donna un coup de pied de toute sa
-force, qui en vrit est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la
-chambre l'autre. Le Roi se jeta sa place, et prit le pied de cette
-admirable[159], en attendant un autre chirurgien, qui lui tira le bout
-de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant oblige de
-garder le lit un mois. Le Roi diffra dix jours, pour l'amour d'elle,
-son voyage Fontainebleau, aprs lequel il fallut partir; mais tous les
-jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
-Voici un des billets qu'elle lui crivit:
-
- _Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi
- charmant que vous! on n'a pas un moment de repos, on craint
- mme mille choses qui ne peuvent pas arriver; enfin je vous
- veux souvent du mal d'tre trop aimable. Plaignez donc ce
- coeur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
- peines que je vous donne de m'aimer triste, absente,
- importune, et, si j'ose dire, jalouse._
-
-[Note 158: Le sieur Des Fontaines ne figure aucun titre cette poque
-sur l'tat de la maison du Roi.]
-
-[Note 159: _Admirable_, _illustre_, remplacrent le mot _prcieuse_,
-lorsqu'il fut discrdit.]
-
-En voici la rponse:
-
- _Le triste tat o mon coeur me rduit depuis que je ne vous
- vois pas, mon enfant, est assez pitoyable pour vous obliger
- partager mes chagrins, et tre touche de piti pour les
- maux que votre absence me fait souffrir, qui ne peuvent tre
- adoucis par tous les divertissemens que mon coeur me fournit;
- ainsi je puis tre persuad qu'il est des momens o vous
- souffrez tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir._
-
-Une heure aprs que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si
-grande pour voir sa matresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de
-l'aller qurir, ne le pouvant pas lui-mme raison de quelques affaires
-importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
-aussitt, et deux jours aprs nos deux amans gotrent la satisfaction
-qu'il y a de se voir aprs une si petite absence. Leur joie fut grande;
-celle de la Reine ne fut pas de mme, qui avoit dj assez de chagrin
-sans celui-l, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi
-rvoit tout haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit,
-parce qu'elle ne sait pas assez bien le franois).
-
-C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
-digne d'tre sur nos ttes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes
-qui, aussi bien que lui, n'aient t vaincus par l'amour: admirons
-toujours sa bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de
-mademoiselle de La Vallire l'esprit et la modration[160].
-
-[Note 160: voir cette sorte de conclusion qui se rattache si peu ce
-qui prcde, il n'est pas douteux, ce semble, que le rcit n'ait t
-interrompu, et qu'il y ait ici une lacune.--Nous avons vainement cherch
-un texte plus complet.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA DEROUTE ET L'ADIEU
-DES
-FILLES DE JOIE
-DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
-Avec leur nom, leur nombre, les particularits de leur prise et de leur
-emprisonnement
-ET LA
-requeste a Madame de la Vallire
-
-
- _J'cris la droute fameuse
- De la bande autrefois joyeuse,
- Mais qui n'est plus en ce temps-ci
- Qu'une bande fort en souci.
- Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
- Je chante des filles de joie
- L'adieu, les regrets et les pleurs,
- Sans prendre part leurs malheurs._
-
- _Muse, qui connois cette race,
- Qui t'a souvent fait la grimace
- Et mpris cent fois tes vers,
- Lorgne-les toutes de travers,_
- _Et fais aussi que je les voie,
- Non plus comme filles de joie,
- Mais en filles qui font piti;
- Pourtant, vers moi sans amiti,
- Pour cette troupe de sirnes,
- Et pour fruit de toutes mes peines,
- Fais que quelque fille de bien
- M'aime un peu sans m'en dire rien._
-
- _Paris est un sjour commode
- O chacun peut vivre sa mode,
- Avec droit d'y manger son pain,
- Comme dans l'empire romain,
- Car on y vit sous un roi juste,
- Comme on faisoit du temps d'Auguste,
- Avec la mme libert,
- Aussi bien l'hiver que l't;
- Et chacun sa fantaisie
- Y prend le droit de bourgeoisie;
- Mais comme enfin tout se corrompt,
- Le nom de bourgeois fait affront,
- On veut tre encor davantage[161];
- De libert libertinage
- Se produit insensiblement,
- Et puis il faut un rglement.
- La femme, comme plus fragile,
- Commence un dsordre de ville,
- Et veut toujours prendre plus haut_
- _Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
- La moindre se fait demoiselle[162];
- Il faut brocards, il faut dentelle,
- Il faut perles et diamans,
- Il faut riches ameublemens,
- Et mille autres telles denres[163];
- Mais pour les rendre ainsi pares,
- Il faudroit que tous les maris
- Fussent de vrais Jean de Paris.
- De l vient la source maligne
- Qui cause le malheur insigne
- D'tre enfin prise au saut du lit
- Et surprise en flagrant dlit.
- Dieu! qu'on en prend de la sorte!
- Sans celles que la fausse porte
- Fait sauver par quelques dtroits
- Pour tre prise une autre fois.
- Ninon dans un fiacre est prise
- Avec un homme barbe grise;
- Ninon au carrosse cinq sous[164]
- Se laisse prendre et file doux;
- Lucrce en sortant est grippe;
- Babet en dansant est happe;
- On surprend Manon et Cataut
- Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
- Jeanneton aux sergens fait tte.
- On ne vit jamais telle fte.
- Pots, pintes, tables, escabeaux,
- Siges, chandeliers, cruches, seaux,
- Vaisselle, sans tre compte,
- Volent d'abord sur la monte.
- Tout y fait le saut prilleux,
- Jusqu'aux bouteilles deux deux;
- Puis Jeanneton court la broche.
- Cependant un sergent l'accroche;
- Elle l'gratigne et le mord.
- Les voil tous deux en discord,
- Prts s'arracher la prunelle;
- Mais le sergent est plus fort qu'elle:
- Il l'entrane contre son gr,
- Lui fait sauter plus d'un degr,
- Et, sans entendre raillerie,
- La mne la Conciergerie.
- On dniche ds le matin
- La fameuse et fire Catin:
- Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
- Elle n'est pas trop son aise,
- La commodit lui dplat;
- Mais on s'en sert telle qu'elle est.
- Marquise, comtesse ou baronne,
- Il faut comparotre en personne,
- Et faire entrer au Chatelet,
- jour ordonn sans dlai:
- C'est un arrt irrvocable.
- On prend au lit, on prend table;
- Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
- Suffit, la prise est de bon jeu.
- On a beau dire: Je suis telle,_
- _Je suis d'auprs de la Tournelle,
- Mon mari me connoit fort bien;
- Tout ce discours ne sert de rien,
- Il faut aller o l'on vous mne.
- Pourquoi courir la pretantaine,
- Lui disent les sergens railleurs,
- Et venir autre part qu'ailleurs?
- H bien! que votre mari vienne,
- Qu'il vous retire et vous retienne,
- S'il ne vous fait le mme tour
- Que le procureur de la cour
- Fit l'autre jour telle dame
- Qui voulut se dire sa femme;
- Allez, je ne vous connois point,
- Et demeurons en sur ce point,
- Lui dit-il fort bien en colre.
- cela que pourriez-vous faire?
- Quand un homme est ainsi fch,
- Sa femme en porte le pch.
- propos, chez dame Thomasse,
- Deux femmes de fort bonne race
- Furent prises au trbuchet,
- Et passrent hier le guichet,
- Et tous les jours, on en attrape
- l'heure que l'on met la nape:
- Cela veut dire en plein midi[165].
- Ha! qu'un sergent est tourdi,
- De venir frapper cette heure!
- Personne table ne demeure;
- Il peut tout seul se mettre l:
- Car aussitt chacun s'en va,
- Laisse chapon, ragot et soupe,
- Laisse du vin dedans sa coupe,
- Et fait place quatre sergents
- Qu'il laisse buvans et mangeans,
- Et souhaite qu'ils en touffent,
- Tandis que les dames s'pouffent._
-
- _D'autres, avec des Savoyards,
- S'enferment bien de toutes parts,
- Puis sortent par la chemine;
- De quoi la cohorte tonne
- Pense que le diable a pris part
- cet inopin dpart.
- Rien ne sort porte rompue,
- Elles sont dj dans la rue;
- Les Savoyards crient haut et bas:
- Sergens, vous ne nous tenez pas;
- Mais les sergens, tout pleins de rage,
- S'en prennent d'abord au mnage;
- Ils renversent et brisent tout;
- Chacun en emporte son bout,
- Mais ce bout ne vaut pas la peine
- De faire une entreprise vaine.
- Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
- Chez elle ils russiront mieux;
- Elle est dame se laisser prendre
- Et point difficile se rendre;
- Tout bretteur se rend matre l,
- Si-tt qu'il a dit: Me voil!
- Sergent qui commande baguette
- N'a pas moins de droit que la brette;
- Ouvrez vite, c'est temps perdu,
- Levez-vous, le lit est vendu,_
- _Lui dit-il en propres paroles.
- Prenez, dit-elle, deux pistoles
- Et me laissez vivre en repos.
- C'est parler for mal propos.
- Ha! vous ne ferez point affaire,
- Dit le sergent fort en colre.
- Pour qui me prenez-vous ici?
- Pensez-vous chapper ainsi?
- Si je n'avois la retenue,
- Vous iriez pied par la rue;
- Mais c'est en chaise que l'on sort
- Quand on en veut payer le port.
- Tel est le destin de nos belles
- Et d'autres qui sont avec elles:
- Nicole, Claudine, Margot
- Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
- Martine, la souffle-rties,
- Toutes servantes addenties,
- Qui de, qui del, font flus,
- Mais elles ne reviennent plus.
- Bon pied, bon-oeil et bonne bte
- Fait bien lors un coup de sa tte.
- Comme on dniche des moineaux,
- Ou comme l'on cuit des perdreaux,
- Tout ainsi l'on prend Christoflette,
- Poncette, Gilette, Nisette,
- En sortant de leurs nids rats;
- L'une chappe de l'embarras,
- On la prend, on lui dit. C'est que[166]
- Il faut venir au Fort l'vque,
- Et de prises pour un matin
- J'en compte cent, sans le fretin.
- Gure de gens ne sont en peine
- De s'informer o l'on les mne,
- Except quelques perruquiers,
- Quelques parfumeurs et poudriers,
- Quelques faiseurs de confitures,
- Ou bien de mignonnes chaussures,
- De fards, de pommades, de gands,
- De vieilles jupes, vieux rubans,
- Repassez la friperie,
- Et faiseurs de ptisserie.
- H quoi! si souvent escroqus,
- Faut-il encore qu'ils soient moqus?
- personnes ensorceles,
- De prter ainsi leurs denres
- Sur janvier, fvrier et mars,
- Pour courre aprs de tels hasards!
- Au contraire, mille personnes
- Prudentes, sages, belles, bonnes,
- Rendront grce aux bons magistrats
- Qui leur ont sauv tant de pas,
- Et rduit leurs maris vivre
- D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
- combien d'argent pargn
- tel, qui pour tre lorgn
- Le faisoit, mettant tout en gage,
- Et trop tt gueux et trop tard sage!
- Voil ce que c'est d'couter
- Un sexe qui vient nous tenter,
- Qui nous fait croire qu'il nous aime,
- Et puis nous perd comme lui-mme!
- qu'elles sont en bel tat
- Pour un marquisat ou comtat!
- Ainsi fait la vanit sotte
- D'une poupe une marotte,_
- _D'une belle idole un jouet,
- Et du jeu l'on en vient au fouet[167].
- C'est l d'une faon fort belle
- Se faire passer demoiselle.
- Et pourtant une infinit
- Passent en cette qualit;
- Mais la prudente politique
- En va faire une rpublique
- Que l'on veut envoyer l'eau,
- S'entend pourtant dans un vaisseau.
- Alors toute personne sage
- Fera des voeux pour leur passage,
- Priera les flots, Neptune aussi,
- De les porter bien loin d'ici[168].
- Aux vents, pour moi, je fais prire
- De leur bien souffler au derrire,
- C'est du navire que je dis;
- J'excepte le vent yapis[169]:
- Car ce vent seroit tout contraire,
- Et des potes d'ordinaire
- Il est invoqu pour les gens
- Qu'on veut revoir en peu de temps._
-
- _Alors aussi d'autre manire
- Tout dbauch fera prire;
- Mais prires de dbauchs
- Sont souvent autant de pchs;
- Le Ciel, qui le sait, les dlaisse
- Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
- Les enfans leur crient au renard[170].
- Pourtant dans ce fameux dpart
- On voit blmir un pauvre drle
- Quand il entend lire le rle
- O des premires est Fanchon,
- Qui de ses deux yeux de cochon
- Lui vint percer le coeur et l'me;
- Alors il ne peut qu'il ne blme
- Et polices et magistrats.
- ! dit-il en parlant tout bas,
- Quelle injustice, quel dommage,
- De faire Fanchon cet outrage!
- Puis, demeurant droit comme un pieu,
- Il enrage et jure morbieu,
- Et maudit en soi la police.
- De peur qu'il a de la justice;
- Mais il a beau se garder bien,
- Jamais justice ne perd rien.
- Dieu veuille qu'il s'amende
- Et que jamais on ne le pende!
- On en pend de bien plus hups
- Qu'un sexe pipeur a pips._
-
- _Enfin nos pies dniches,
- De leur dpart assez faches,
- De tous cts d'un oeil hagard.
- Regardent le tiers et le quart.
- Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse tre,
- Ne fait semblant, de les connotre.
- L'une soupire, l'autre rit;
- L'une soupire, une autre maudit;
- Quelque autre fait la grimace
- D'un singe qui demande grce;
- Une autre sans honte et sans front
- Se moque d'honneur et d'affront.
- La demoiselle et la marquise,
- Mais marquise de bonne prise,
- Ont le bec alors bien gel,
- Et le caquet mal affil.
- Elles n'ont point ici par voye,
- Bruns ni blondins qui les cotoye.
- Les sergens sont leurs quinolas[171]
- Qui sont des meneurs par le bras,
- Meneurs de fort mauvaise grce,
- Et tous meneurs chassant de race,
- Meneurs leur rompre le cou,
- En les menant devinez o.
- Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge[172]
- Vers un grand bateau qui ne bouge.
- L, toutes entrant en complot,
- On crie: Chaillot! Chaillot!
- C'est aux Bons Hommes Surne,
- C'est o ce grand bateau les mne;
- S'il fait beau temps l'on pourra bien
- Passer outre sans dire rien.
- Adieu Paris, comme il nous semble,
- Disent-elles toutes ensemble.
- Hlas! que de gens, de mtier
- Sont fchs en chaque quartier:
- Car ils perdent la chalandise
- Et de baronne et de marquise.
- prsent tout est renvers,
- Notre honneur est bien bas perc:
- Nous donnerions, tant au rle,
- La qualit pour une obole.
- Du moins que ne nous rduit-on
- reprendre le chaperon[173]?
- Aprs avoir t coquettes,
- Quel mal d'tre chaperonettes,
- Mme de porter le tocquet[174]
- Avecque quelque autre affiquet,
- Tout ainsi que la bourgeoisie,
- Qui de grande peur est saisie
- Qu'on ne rgle au temps de jadis
- Et sa coiffure et ses habits;
- Que d'une demi-demoiselle
- On en fasse une pronnelle.
- On en seroit tout aussi bien
- Si le monde n'en disoit rien.
- Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
- On en seroit plus son aise,
- On ne se ruineroit point
- Pour du brocart[175] et pour du point[176]:
- La chemisette[177], la houbille[178],
- Le corset, quelque autre guenille,
- Un filet mouche, un jupon
- Pour parer seroit aussi bon.
- Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
- On nous prendra pour la rforme.
- Bon Dieu! que nous avons de soin!
- C'est bien de nous qu'on a besoin!
- Laissons faire le politique.
- Qui rgle la chose publique;
- Mais qu'en le laissant faire aussi
- Elle nous chasse loin d'ici!
- Adieu bal, adieu comdie
- Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
- Au Marais, notre rendez-vous,
- O souvent, avec cent filoux,
- Nous avons jou notre rle
- dpouiller un pauvre drle,
- tranger ou provincial,
- O je ne m'acquitai pas mal
- Du beau soin d'escroquer la dupe
- Tantt d'un bas, puis d'une jupe,
- D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
- D'un rubis, d'un autre bijou,
- D'un anneau, d'une garniture,
- D'un brasselet, d'une coiffure,
- D'un miroir, d'un ameublement,
- D'un cabinet, d'un diamant,
- D'une aiguire, d'un bassin mme,
- Selon que plus ou moins on aime.
- Manger enfin carosse et train,
- Le mettre nud comme la main,
- toit mon principal office.
- J'en cachois si bien l'artifice,
- Que mon pauvre dupe croyoit
- Que je brulois comme il bruloit;
- Mais bientt mon coeur, tout de glace.
- Le foroit de cder la place
- A quelque autre simple niais
- Qu'on prenoit du mme biais;
- Mais aprs toutes nos fredaines,
- Dont nous allons porter les peines,
- Voil nos plaisirs qui sont morts,
- Et nous en sommes aux remords.
- Adieu promenades de Seine,
- Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
- Ha! que nous allons loin d'Issy,
- De Vaugirard et de Passy!
- Mais c'est o le destin nous mne.
- Adieu Pont Neuf[179], Samaritaine,
- Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
- O nous passions des jours si beaux!
- Nous allions en passer aux isles;
- Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
- Il nous faut aller au dsert.
- Et comme toute chose sert,
- Nostre disgrce nous dlivre.
- De l'homme brutal, de l'homme ivre,
- De l'homme jaloux, du coquin,
- Et du voleur et du faquin,
- Dont nous souffrons la tyrannie,
- Les bassesses, la vilnie:
- Supplice le plus grand qui soit.
- Hlas! si la femme savoit
- Quelle sujtion a celle
- Qui fait le mtier de donzelle,
- Elle n'en tteroit jamais,
- Vivroit comme moi dsormais,
- Qui promets, qui proteste et jure
- D'estre meilleure crature.
- Mes compagnes en font autant;
- Prenez-le pour argent comptant:
- Nous tiendrons un chemin contraire,
- Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
- Ainsi ce beau discours finit.
- Mais elles n'avoient pas tout dit;
- Il falloit encor nous apprendre
- Combien elles en ont fait pendre,
- Combien de galans bahis
- Par elles se sont vus trahis,
- Et combien de lches querelles
- Se sont faites pour l'amour d'elles,
- De mauvais coups, d'assassinats,
- De vols qu'elles ne disent pas,
- De marchands affronts sans honte,
- D'emprunts dont on ne tient nul compte;
- Combien de jeunes gens enfin
- Ont fait par l mauvaise fin;
- Combien de dsordre aux familles;
- Combien il s'est perdu de filles,
- Combien d'enfans ou d'avortons:
- Quand finir, si nous les comptons?
- Mais pensons choses plus hautes,
- Faisons profit de tant de fautes;
- Car des dames de la faon
- Font une fort belle leon
- A toute fille de boutique
- Qui de demoiselle se pique,
- Et qui hors d'un comptoir tout gras
- Fait la dame vingt-cinq carats;
- Instruction aux artisannes,
- Aux servantes, aux paysannes,
- A toute autre grisette aussi,
- De ne jamais broncher ainsi;
- Dsormais la sage bourgeoise,
- Vivant en libert franoise,
- Ira partout le front lev,
- Et tiendra le haut du pav
- Sans peur de se voir affronte
- Par quelque cambrouse effronte
- Qui fait par un mchant trotin[180],
- Porter sa jupe de satin.
- L'honneur, la vertu, le mrite,
- Qu'il faudra que chacun imite,
- Feront renatre dans nos jours
- De justes et chastes amours.
- L'impuret sera bannie
- Des plaisirs de la douce vie.
- Tout ira comme il doit aller.
- Mais il faut d'ici dtaler,
- Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
- Sans vous la ville est belle et bonne,
- On y va vivre en sret
- Dans une honnte libert;
- Les bons desseins qu'on a pour elle
- La font de plus belle en plus belle.
- Paris est plus qu'il ne parot,
- Mais jamais ne fut ce qu'il est.
- Les laquais y sont sans pes[181],
- Les maris sans dames fripes,
- Les rues sans boue en ce tems[182],
- Sans embarras et sans auvents[183],
- Et bientt les modes nouvelles
- Rendront nos casaques plus belles;
- Et ce qui sera de plus beau
- C'est la sret du manteau:
- Car bientt, grace la police,
- Paris sera purg de vice,
- Et des vicieuses aussi,
- Qui n'aiment gure tout ceci;
- Mais plaise ou non, ris ou grimace,
- Il faut que justice se fasse,
- Et de la faon qu'on s'y prend
- On fait tout ce qu'on entreprend.
- Il faut que Paris se nettoye
- De boue et de filles de joie.
- Que de voleurs sont tourdis
- De voir faire ce que je dis,
- Et doutent pendant leur asyle
- S'ils doivent demeurer en ville.
- Je ne sais que leur conseiller,
- Sinon de ne plus travailler
- D'un mtier bientt sans pratique
- Quand on n'en tiendra plus boutique.
- Hlas! que de gens affligs
- De se voir ainsi dlogs!
- Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
- Sans ces personnes ncessaires,
- Le trafic ne vaudra plus rien,
- Puisqu'il va manquer de soutien:
- A moins que d'aller dans les Indes
- Racheter cent pauvres Dorindes,
- Cent Sylvies et cent Philis,
- Les vols seront mal tablis.
- Que fera le laquais en peine
- De la prise d'un point de Gne,
- Et de la bague et des pendans,
- Des noeuds, de la montre et des gans?
- Il n'aura plus devant sa porte
- Personne prsent qui les porte.
- L'conome d'une maison
- N'aura plus de dame Alison
- Chez qui porter toutes les brippes
- Et quelquefois de bonnes nippes
- Que l'on fait perdre tout exprs
- Et qu'on cherche long-temps aprs.
- Les pauvres filoux sans ressource
- Auront-ils o vuider la bourse
- Qui sera surprise avec art?
- Pour qui tant se mettre au hasard?
- C'toit pour l'entretien de Lise
- Que tout toit de bonne prise;
- Sa juppe et tant de linge fin
- N'toient venus que de larcin;
- Mais prsentement que l'on grippe
- Et Lise et toute autre guenippe,
- Il ne sera plus de besoin
- De prendre d'elle tant de soin:
- Le public la prend en sa charge,
- Et pour l'avenir en dcharge
- Tous ces gens qui font aujourd'hui
- La charit du bien d'autrui.
- Cela fait tort leur largesse,
- Leur te leur bureau d'adresse[184],
- Met un voleur sur le pav
- Fort en danger d'tre trouv
- Saisi du vol qu'il vient de faire.
- Il n'est pour lui plus de repaire
- Contre le chevalier du guet
- Qui prend le porteur du paquet.
- Je l'avoue, et ces receleuses
- Lui servoient encor de fileuses
- A filer sa corde plus doux.
- Que de malheur pour les filoux!
- Quel danger leur pend sur la tte!
- Que ne prsentent-ils requte[185]?
- Sans doute ils seroient bien reus
- A faire plainte l-dessus._
-
- _Deffita, leur juge fort tendre,
- Ne condamne point sans entendre;
- Il leur donnera par bont
- Quelque autre lieu de sret.
- Mais soit de respect, soit de crainte,
- Nul n'ose faire cette plainte,
- Et nul pour eux ne veut prier;
- Ainsi donc adieu le mtier.
- Toutes les socits cessent
- Quand les associs les laissent,
- Et tel cas arrive ici, car
- Cloris part pour Madagascar,
- Et son chevalier de l'Etoile
- Ne sait quel vent faire voile.
- Quels dsordres, quels accidents,
- Qui font, bon gr mal gr ses dens,
- Obir la politique
- Qui rgle la chose publique!
- Le sicle pour n'tre pas d'or
- Ne laisse pas de plaire encor,
- Et plaira toujours davantage
- Par une police si sage.
- Deffita s'y prend comme il faut.
- Bourgeois, voil ce que vous vaut
- Un magistrat de cette sorte,
- Et qui n'y va pas de main morte.
- Mais revenons nos moutons;
- Faisons le triage et comptons
- Combien sont nos brebis galeuses;
- Les listes sont assez nombreuses
- Pour les envoyer en troupeau
- Patre dans le monde nouveau.
- Muse, laisse aller cette troupe;
- Il est temps de manger la soupe.
- Il est une heure et plus d'un quart,
- C'est trop rimer pour leur dpart;
- Depuis le matin je travaille
- Pour un adieu de rien qui vaille[186]._
-
-[Note 161: La Fontaine a dit:
-
- Tout bourgeois veut btir comme les grands seigneurs,
- Tout prince a des ambassadeurs;
- Tout marquis veut avoir des pages.
-
---Molire a souvent pris le mot _bourgeois_ dans un sens injurieux.]
-
-[Note 162: C'est--dire noble. Les filles nobles toient seules appeles
-mademoiselle.]
-
-[Note 163: Les reproches faits de tout temps aux femmes ce sujet ont
-toujours aliment la littrature de feuilles volantes. Voy., dans cette
-collection, le _Recueil de posies franaises du XVe et du XVIe sicle_,
-publi par M. Anat. de Montaiglon, _passim_, et surtout t. 5, p. 5, et
-les _Varits historiques et littraires_, publ. par M. d. Fournier.]
-
-[Note 164: Les carrosses cinq sous toient des espces d'omnibus.
-Loret parle de leur tablissement. M. de Montmerqu en a crit
-l'histoire.]
-
-[Note 165: Pendant tout le 17e sicle l'usage se maintint de dner
-midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:
-
- J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
-]
-
-[Note 166: Vers faux, tel dans le texte.--On en remarquera plusieurs
-autres.]
-
-[Note 167: Le fouet toit alors un chtiment fort commun. Guy-Patin
-(Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de la rue au Fer qui avoit
-eu le fouet au cul d'une charrette, parcequ'elle faisoit passer, pour
-15 sous de gain, des louis qui n'avoient pas le poids. Loret raconte une
-aventure du mme genre:
-
- Tout l'heure on me vient de dire
- Chose qui m'a quazi fait rire,
- C'est qu' midi precizement,
- Par un arrt du Parlement,
- On a fouett par les rues
- Une vendeuse de morues,
- Sur le dos, et non pas pas partout,
- Et puis la fleur de lis au bout.
- Cette muette de la halle...
- Brocardoit d'trange faon
- Ceux qui marchandoient son poisson...
- Quoique d'une faon cruelle
- Son sang coult de tous ctez,
- Chascun crioit: fouetez! Fouetez!
-
- (_Muse hist._, Gaz. du 9 juin 1657.)
-]
-
-[Note 168: On les envoyoit souvent en Amrique, au Canada de
-prfrence.]
-
-[Note 169: L'Iapyx toit le vent qui souffloit de l'ouest, favorable aux
-navigateurs qui alloient d'Italie en Grce. Virgile a dit: ..._Undis et
-Iapyge ferri._]
-
-[Note 170: On crioit au renard sur les gens emmens par la police.
-Dubois (_Sylvius_), dans sa _Grammatica latino-gallica_, rapporte que
-l'on crioit _houhou_ sur les prostitues. Le cri: Au renard! s'explique
-par le proverbe: Renard est pris, lchez les poules.]
-
-[Note 171: Au jeu de reversis, le _quinola_ toit le valet de coeur. Un
-valet de chambre ou autre homme gag pour tre meneur de dames, dit
-Furetire, porte le sobriquet de _quinola_: ce qu'on appelle _cuyer_
-chez les grands.]
-
-[Note 172: Le pont Rouge, ainsi nomm parcequ'il toit de bois peint en
-rouge, portoit aussi les noms de pont Barbier, parceque Barbier l'avoit
-fait construire; de pont Sainte-Anne, en l'honneur d'Anne d'Autriche; et
-enfin de pont des Tuileries. Il fut construit en 1632, et souvent
-dtruit et reconstruit depuis.]
-
-[Note 173: Le chaperon toit la coiffure propre des bourgeoises. Voy.
-les _Anciennes posies franaises_, publ. par M. de Montaiglon,
-_passim_, et t. 5, p. 12.]
-
-[Note 174: Bonnet d'enfant, et surtout de petite fille ou de servante.]
-
-[Note 175: Richelet n'a point admis ce mot; Furetire le donne sous la
-forme _brocat_, d'o _brocatelle_.]
-
-[Note 176: Cf. _Varits histor. et littr._, publies dans cette
-collection, t. 1, p. 223 et suiv.: _La rvolte des passemens._]
-
-[Note 177: Partie du vtement qui couvroit les bras et tout le buste
-jusqu' la ceinture. Les hommes portoient dessous leurs pourpoints des
-chemisettes de futaine, de basin, de ratine, de ouate; les femmes
-portoient la chemisette de serge par-dessus leur corps de cotte.]
-
-[Note 178: Nicot, Furetire ni Richelet ne donnent ce mot; nous ne le
-trouvons que dans les patois de Normandie, de Picardie et d'Anjou. En
-Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en toile, ouverte par devant,
-qui ne va que jusqu' la ceinture: les femmes le portent pour travailler
-aux champs.]
-
-[Note 179: Cf. _Varits historiques et littraires_, t. 3, p. 77. La
-Samaritaine toit un des ornements du Pont-Neuf. La butte Saint-Roch,
-qui passoit pour avoir t forme par l'amas des immondices de la ville,
-n'avoit pas meilleure rputation que les abords du Pont-Neuf. Voy. les
-_Tracas de Paris_, par G. Colletet.]
-
-[Note 180: Le _trotin_ toit au laquais ce que le _galopin_ toit au
-marmiton, de plusieurs degrs un infrieur.]
-
-[Note 181: Un gentilhomme, M. de Tilladet, capitaine aux gardes, neveu
-de M. Le Tellier, secrtaire d'tat, a t ici tu misrablement par les
-pages et laquais de M. d'pernon. Les deux carrosses de ces deux matres
-s'toient rencontrez et entreheurtez. Ces laquais vouloient tuer le
-cocher de M. de Tilladet. Le matre voulut sortir du carrosse pour
-l'empcher, et fut aussitt accabl de ces coquins, qui le turent
-brutalement. Le Roi veut que justice soit faite, et a donn une
-dclaration contre les laquais pour empcher l'avenir de tels abus,
-savoir, qu'ils ne porteront plus d'espe ni aucune arme feu, sur peine
-de la vie; qu'ils seront dornavant habillez de couleur diverse, et non
-de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette dclaration a t envoye au
-Parlement pour tre verifie et publie. Cela a t fait. Elle a t
-publie par tous les carrefours et affiche par toute la ville; mais je
-ne sais pas combien de temps elle sera observe. (Lettre de Guy Patin,
-16 janv. 1655.)--Cf. Loret, _Muse histor._, Gaz. du 23 janv. 1655. Il
-raconte le mme fait et ajoute:
-
- Chacun bnit le rglement
- Tant du Roi que du Parlement;
- Mais si plus de trois mois il dure,
- Ce sera grand coup d'aventure.
-]
-
-[Note 182: Ds l'an 1666, dit le _Dict. de Paris_, par Hurtaut et
-Magny, l'on commena nettoyer les rues de Paris.]
-
-[Note 183: La mme anne 1666 fut porte une ordonnance pour supprimer
-les auvents, qui, avanant trop dans les rues, obscurcissoient le dedans
-des boutiques, et empchoient, la nuit, la clart des lanternes. Cf.
-_Varits histor. et litter._, t. 6, p. 249.]
-
-[Note 184: Le bureau d'adresse toit la fois un lieu de confrences
-acadmiques, un bureau de placement pour les domestiques et
-d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de prt sur dpt,
-sorte de mont-de-pit. C'est ce dernier ct de l'tablissement fond
-par Renaudot que l'auteur compare les lieux de recel des voleurs.]
-
-[Note 185: On lit, en tte du 4e volume des _Varits histor. et
-littr._, publies dans cette collection, un Placet des amants au Roi
-contre les voleurs de nuit et les filoux, et, la suite, une Reponse
-des filoux au Placet des amants au Roy, jeu d'esprit de mademoiselle de
-Scudry, dat de 1664.]
-
-[Note 186: Nous n'avons pas trouv d'exemplaire imprim part de cette
-pice; mais nous avons vu une pice du mme genre, imprime Paris le
-17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin, qui avoit obtenu la permission
-d'imprimer, vendre et debiter par tous les lieux de ce royaume, des
-epistres en vers composes par tel autheur capable qu'il voudra choisir,
-sur toutes sortes de sujets nouveaux et matires divertissantes, tant en
-feuilles volantes que recueils, sous le titre de: _Muse de la cour_.
-Celle-ci, imprime in-4, sur une, puis sur deux colonnes, a pour titre:
-_L'adieu des filles de joye de la ville de Paris_. Elle occupe six pages
-pleines, dont la dernire est signe C. L. P. La page 7 est occupe par
-un sonnet intitul: Consolation aux dnes et donzelles sur leur depart
-pour l'Amerique, et sign M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur:
-Je pretens vous faire part au premier jour (si vous voyez de bon oeil ce
-petit effort de ma muse) de tout ce qui s'est fait et pass la prise
-et magnifique conduite de ces belles et joyeuses dames, leur
-embarquement, les receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs
-et villages de leur route, les deputez qui leur feront harangues et
-complimens leurs entres, les feux de joye, bals et comedies, et
-autres passe-temps pour les divertir.
-
-Voici quelques traits qui se rapportent assez la pice que nous
-publions:
-
- Leur affliction est publique
- Comme leur chaude amour la fut,
- Et toutes, lisant le statut,
- Pestent contre la politique.
- Les demoiselles du Marais,
- Les courtisanes du Palais,
- Les infantes du Roy de cuivre,
- Celles de la butte Saint-Roch,
- Dans ce grand chemin se font suivre
- Des pauvres coquettes sans coq.
-
- Catin, Suzon, Marotte, Lise,
- Dans l'oisivet de leurs traits,
- Pleurent maint page, maint laquais,
- Dont ils perdent la chalandise...
-
- Le commun escueil d'amiti
- Les change de filles de joye
- En pauvres filles de piti.
-
- La bourgeoise avec la marchante,
- La demoiselle au cul crott,
- Suivent cette fatalit,
- Croissent cette nombreuse bande.
- La noblesse s'y trouve aussi,
- Les nymphes l'amour chancy,
- Enfin toutes les bonnes dames
- Qui se gouvernent un peu mal,
- Ayant brl des mmes flammes,
- Ont toutes un destin gal...
-
-Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit:
-
- Vous, braves traisneurs d'espes,
- Desols batteurs de pav,
- Bretteurs qui d'un pauvre observ
- Fistes tant de franches lippes,
- Combien de savoureux morceaux
- Qui vous passoient par les museaux
- Vous sont flambez par cette chance!
- Et si vous estiez nostre appuy,
- Vous voyez, dans la dcadence,
- Que nous estions le vostre aussy...
-
- tant se tut la grande Jeanne,
- S'en allant droit Scipion,
- D'une grande devotion,
- Avecque sa troupe profane.
- Moy qui voyois leur entretien,
- Et qui remarquois leur maintien,
- J'en fis confidence la Muse:
- La Muse, avec sincrit,
- Sans s'amuser faire excuse,
- Le laisse la postrit.
-
- (Bibl maz., Recueil intitul: _Posies diverses_,
- cot a B 18.--T. 1, in-4.)
-]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-REQUTE
-DES
-FILLES D'HONNEUR PERSCUTES
- MADAME DE LA VALLIRE.
-
-
- _Vnus de notre sicle, adorable desse,
- Vous qui d'un seul regard inspirez la tendresse,
- Et savez surmonter le plus puissant des rois,
- Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;
- Nous vous avons connu la plus grande du monde;
- C'est prsent en vous que notre espoir se fonde.
- Prenez les intrts des filles de Cypris,
- Et ne permettez pas qu'on en fasse mpris.
- Nous vous reconnoissons pour notre impratrice.
- Montrez-vous digne enfin d'en tre protectrice.
- notre commun bien votre intrt est joint;
- L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
- Nous sommes l'tat toutes trop ncessaires
- Pour nous laisser en butte des coups tmraires;
- Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
- Attireront encor la vengeance des Dieux.
- Si notre tendre amour n'chauffoit point leurs mes,
- Ils se verroient brler par d'effroyables flames;
- Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
- Les hommes les plus saints et les plus innocens,
- Se verroient tous les jours exposs leur rage;
- Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
- Et leur emportement et leur brutalit
- Auroit toujours querelle avec l'honntet.
- Le substitut des Dieux, en sait la consquence;
- Dessus lui nous avons une entire licence,
- Son empire est ouvert des gens comme nous;
- Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
- La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
- De peur de renverser l'ordre de la nature;
- Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
- Le mal que nous faisons se convertit en bien.
- Vouloir tre plus saint que la saintet mme,
- C'est se tromper l'esprit par une erreur extrme,
- Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
- Quand il en touffe un qui seroit plus fatal.
- Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
- D'un jeune lieutenant[187] que la poursuite cesse;
- Empchez dsormais qu'on ne puisse offenser
- Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
- Car nous entretenons par nos soins salutaires
- La moiti de sa garde et de ses mousquetaires,
- Et sans nous ces galans emplums et poudrs,
- Qui paroissent toujours plus jolis, plus dors,
- Que n'ont jamais t des hommes de thtre,
- Ces gens que leur habit fait qu'on les idoltre
- Seroient bientt casss ou quitteroient demain,_
- _Si par quelque malheur nous resserrions la main.
- Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
- ces commodits de la nature humaine;
- Qu'on finisse des soins pris si mal propos;
- Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
- Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
- Chaque jour en produit une nouvelle espce,
- Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
- On verroit louer quantit de maris.
- Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le ntre;
- Une femme de bien est faite comme une autre;
- L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
- Et souvent l'on parot tout ce que l'on n'est pas.
- Grande Reine, songez votre chaste empire:
- Dans ce triste sjour, sans vos soins, il expire;
- Mais si vous l'honorez de vos soins, dsormais
- Votre peuple galant ne finira jamais._
-
-[Note 187: Le lieutenant de police, M. Deffita.]
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA PRINCESSE
-OU
-LES AMOURS DE MADAME.
-
-
-La prison de Vardes, l'loignement du comte de Guiche et celui de la
-comtesse de Soissons[188] ne laissent pas douter que l'amour,
-l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit d'tranges effets
-entre quelques personnes des plus leves du royaume. On en parloit
-diversement la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice, assurant
-les conjectures sur ce qui avoit clat, et faisant des histoires, des
-intrigues, des commerces, des vrits, des aventures qui n'toient que
-des choses imaginaires sur des fondemens mal assurs; cependant assez de
-gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils savoient la vrit de
-tout cela, et, pour parotre mieux instruits, ils forgeoient des
-particularits vraisemblables; et, joignant l'effronterie au mensonge,
-ils dbitoient leurs visions d'une manire si audacieuse qu'on ne
-pouvoit presque s'empcher de leur donner quelque foi. Mais quelle
-apparence y avoit-il que ces actions particulires fussent connues de
-tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intrt les cacher? De tels
-mystres ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intresss
-n'avoient garde d'en rvler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
-commenc, n'et tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
-lumires imparfaites.
-
-[Note 188: Nous avons parl plus haut de cet exil collectif dont furent
-punies les intrigues faites pour entraver les amours du Roi et de
-mademoiselle de La Vallire.]
-
-Manicamp[189], afflig au dernier point de l'absence du comte de Guiche,
-son ami, tcha de lier avec une dame de la cour une intelligence la plus
-forte qu'il pt pour adoucir son chagrin; et comme il avoit affaire
-une personne qui vouloit aussi l'engager, mais qui songeoit ses
-srets, elle le mit plusieurs preuves. La premire fut la vrit
-cruelle, et il falloit tre Manicamp et amoureux pour ne s'en pas
-rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les plus tendres paroles que la
-passion pt mettre sa bouche: Eh bien, Manicamp, dit-elle, je vous
-estime, et je vous aurois dj dit que je vous aime si je pouvois tre
-assure que vous fussiez tout moi. Mais comment voulez-vous que je le
-croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de douter de votre
-confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si troit avec le
-comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures, et surtout
-celles qui ont caus son loignement. Je vous avoue que je suis
-curieuse, et que je voudrois savoir la vrit de cette intrigue; mais
-j'aurois voulu que de vous-mme vous m'en eussiez cont le secret, et je
-vous en aurois tenu compte.
-
-[Note 189: Voy. t. 1, pp. 64, 301 et suiv.--M. de Manicamp avoit une
-soeur qui Le Vert ddia, en 1646, sa tragdie d'_Arricidie_. Il toit
-de la familie de Longueval. En 1656, sa soeur, au dire de Loret, se fit
-Carmlite.]
-
-Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du coeur de
-Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa matresse pour garder encore une
-fidlit exacte son ami; il toit en tat de la contenter l dessus,
-parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des
-lettres[190] qui toient de l'histoire, dans le dessein de la faire plus
-srement qu'elle n'toit. Et, aprs avoir tmoign la dame qu'il toit
-prt de la satisfaire, et elle qu'elle l'toit de l'couter, il rva
-quelques momens et commena de parler ainsi:
-
-[Note 190:
-
- L'Intim. J'en ai sur moi copie.
-
- --Chicaneau. Ah! le trait est touchant!
-
- (_Les Plaideurs._)
-]
-
-Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour[191], on y
-faisoit tous les jours de nouvelles parties de divertissemens, et Madame
-tant une princesse jeune et accomplie, comme vous savez, tout le monde
-qui la voyoit ne songeoit qu' lui proposer des plaisirs conformes une
-personne de son rang et de son mrite[192]. Le Roi, qui ouvroit les yeux
-comme les autres ses belles qualits, lui donnoit mille marques de
-bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
-comtesse de Soissons, la principale part tout ce qu'il faisoit de plus
-galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, tant
-bien auprs du Roi, en reurent souvent des grces et toient de tous
-les plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulirement. Ce fut dans
-une vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant
-d'amour et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se
-prparrent des infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.
-
-[Note 191: Le mariage de Monsieur n'accrut la joie ni de Madame, ni du
-Roi, ni de la Reine Mre. La Reine Mre, au moment o il se fit, y
-avoit moins de rpugnance qu'avant la mort du Cardinal, qui, de son
-vivant, ne croyoit pas que l'affaire ft avantageuse Monsieur. Quant
-au Roi, il disoit Monsieur qu'il ne devoit pas se presser d'aller
-pouser les os des Saints-Innocents (Madem. de Montp., _Mmoires_, t.
-5, p. 188), et madame de Motteville (_Mmoires_, dit. 1723, t. 5, p.
-176) ajoute: Le Roi n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette
-alliance. Il dit lui-mme qu'il sentoit naturellement pour les Anglois
-l'antipathie que l'on dit avoir t toujours entre les deux nations.]
-
-[Note 192: Son rang toit gal celui de Monsieur, puisqu'elle toit
-fille de roi; elle toit, de plus, sa cousine germaine. Son mrite a t
-clbr par Bossuet; mais, ct de ces louanges d'apparat, il est bon
-de voir comment la jugeoient ses contemporains:
-
-Si mademoiselle de La Vallire toit boiteuse, Madame avoit peu lui
-reprocher. Sa taille n'toit pas sans dfaut, dit madame de
-Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son franc-parler,
-elle avoit trouv le secret de se faire louer sur sa belle taille,
-quoiqu'elle ft bossue, et Monsieur mme ne s'en aperut qu'aprs
-l'avoir pouse.
-
-Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne ft trs aimable; elle
-avoit si bonne grce tout ce qu'elle faisoit, et toit si honnte, que
-tous ceux qui l'approchoient en toient satisfaits. (_Mm. de
-Montp._)--Madame avoit le don de plaire, elle toit l'ornement de la
-cour, et, comme le monde l'aimoit, elle, de son ct, ne le hassoit
-pas. Elle s'abandonnoit tout ce que l'ge de seize ans et la
-biensance lui pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec lgret et
-emportement. (_Mm. de Mott._) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril
-1661.]
-
-Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-mme
-augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit la voir, sans songer
-ce qui lui en arriveroit. Mais la pente au prcipice toit grande; il ne
-fut pas longtemps sans reconnotre qu'il avoit fait plus de chemin qu'il
-ne vouloit. Madame, d'un autre ct (sans savoir les penses du comte),
-le regardoit d'une manire ne le pas dsesprer: elle a un certain air
-languissant, et quand elle parle quelqu'un, comme elle est toute
-aimable, on diroit qu'elle demande le coeur, quelque indiffrente chose
-qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
-sensible comme l'toit le comte: la beaut et le rang de la personne
-levrent dans son me tant de brillantes esprances, qu'il n'envisagea
-les prils de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.
-
-Enfin il s'abandonna tout l'amour. Je le vis quelquefois rveur et
-chagrin; et, lui ayant un jour demand ce qu'il avoit, il me dit qu'il
-n'toit pas temps de l'expliquer, qu'il me rpondroit prcisment quand
-il seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'toit alors, et que par
-aventure il m'annonoit qu'il toit amoureux.
-
- mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
-m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
-fier, qu' le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. Ah!
-cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs
-d'impatience de vous voir! Et s'approchant de mon oreille: Je ne
-sentois pas toute ma joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas,
-ne vous ayant pas ici pour vous en confier le secret.
-
-Mes gens s'tant retirs, le comte ferma la porte de ma chambre
-lui-mme, et m'ayant pri de ne l'interrompre point, il me parla en
-cette sorte: Bien que je ne vous aie pas nomm la personne que j'aime,
-vous pouvez bien connotre que ce ne peut tre que Madame, de la manire
-dont je vous parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous
-surprend pas. Je sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le
-commencement de ma passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en
-dtourner; mais elles auroient t inutiles autant que toutes celles que
-m'a dit ma raison, qui m'y a reprsent des dangers effroyables pour ma
-fortune et pour ma vie, sans donner seulement la moindre atteinte mes
-desseins. A n'en mentir pas, j'aimois dj trop quand je me suis aperu
-que je devois m'en dfendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je
-me suis vu sans rsistance; j'ai senti que j'tois jaloux presque
-aussitt que je me suis vu amant. Le Roi m'a donn des chagrins si
-terribles qu'il a mis vingt fois le dsespoir dans mon me; il
-tmoignoit tant d'empressement auprs de Madame que tout le monde
-croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en toit persuade elle-mme; cela a
-dur deux ou trois mois; et assurment ils ont t pour moi deux ou
-trois sicles de souffrance. Tandis que le Roi faisoit tant de
-galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je remarquai
-avec une rage extrme qu'elle les recevoit avec joie. J'en devins
-maigre, hve, sec et dfait, dans le temps que vous m'en demandtes la
-raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
-si j'tois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
-m'alloit abandonner, et j'allois tre la victime de mon silence et de
-mon rival (car je n'avois encore rien dit Madame que par le pitoyable
-tat ou j'tois) lorsque je reus une consolation laquelle je ne
-m'attendois pas. Le Roi, qui avoit son dessein form, continuoit
-toujours de venir chez Madame; et, soit que son procd et t
-jusqu'alors une politique ou qu'il devnt scrupuleux, il dtourna tout
-d'un coup les yeux de sa belle-soeur et les attacha sur mademoiselle de
-La Vallire. La manire d'agir de ce prince fut si clatante que peu de
-jours firent remarquer sa passion tout le monde: il garda toutes les
-mesures de l'honntet, mais il ne s'embarrassa plus des gards qu'on
-croyoit qu'il avoit pour Madame; et cette princesse, qui s'imaginoit que
-le coeur toit pour elle, fut bien tonne de le voir aller sa fille
-d'honneur; de l'tonnement elle passa au ressentiment et au dpit de
-voir chapper une si belle conqute; et l'un et l'autre furent si grands
-qu'elle ne put s'empcher de nous en tmoigner quelque chose,
-mademoiselle de Montalais et moi.
-
-Un jour que le roi entretenoit sa belle trente pas de Madame: Je ne
-sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prtend nous faire servir
-longtemps de prtexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher
-si indignement, et de voir tant de fiert rduite un si grand
-abaissement. En achevant ces paroles, elle se tourna de mon ct.
-Madame, lui dis-je, l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un
-coeur; il en bannit toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte
-d'ingalit que vous condamnez n'est compte pour rien entre les amants.
-Le Roi ne peut aimer dans son royaume que des personnes au-dessous de
-lui; il y a peu de princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses
-prdcesseurs, il faut qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il
-veut faire des matresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement,
-qu'ayant commenc d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande
-chute; cela me fait connotre, ce que je ne croyois pas de lui, que, la
-couronne part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus
-de mrite que lui, et plus de coeur et de fermet. Je parle librement
-devant vous, comte, dit-elle, parce que je crois que vous avez l'me
-d'un galant homme, et que j'ai une entire confiance Montalais. Mais
-je vous avoue que je voudrois que le Roi prt un autre
-attachement.--Qu'importe Votre Altesse? reprit Montalais; il a
-toujours peu prs les mmes dfrences, il ne voit point La Vallire
-qu'aprs vous avoir rendu visite; si vous aimez les divertissemens, il
-ne tient qu' vous d'tre des parties qu'il fera. Du reste, Madame, je
-n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du dernier voyage de
-Fontainebleau je me suis dout de ce que je vois aujourd'hui deux
-conversations qu'il a eues avec elle.--Voil justement, dit Madame, ce
-qui me fche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire la dupe.--Et
-c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
-divertissement agrable, si elle veut regarder cela indiffremment.
-
-Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: Vous avez raison,
-dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point
-les plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura
-pas que sa conduite m'ait donn le moindre chagrin. Mais, pour changer
-de discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en
-s'adressant moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque
-la mort peinte sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je
-demeurois immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi
-chang? Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrte et
-Montalais le sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze
-jours.--Ah! Madame, que voulez-vous savoir? lui dis-je. Je n'en pus
-dire davantage, et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si
-dangereux, si Monsieur ne ft arriv avec plusieurs femmes, qui se
-mirent jouer au reversis. Voil l'unique fois que sa personne m'a
-rjoui, car je l'aurois souhait bien loin en tout autre temps. Le
-lendemain, Madame vint jouer chez la Reine, o le Roi se trouva. En
-sortant je donnai la main Montalais, qui me dit assez bas: On m'a
-donn ordre de vous dire que vous n'en tes pas quitte, et qu'il faut
-que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi, ajouta-t-elle, je
-n'ai plus de curiosit pour cela; je pense en tre bien instruite, et si
-vous m'en croyez, vous en direz la vrit.--Si on veut que je la
-dclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obissant que se
-perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez pas si
-fou, me dit-elle; allez, vous me faites piti, adieu. Je n'eus le temps
-que de lui serrer la main sans lui rpondre, car elle se trouva la
-portire du carrosse, o elle monta, et je crus qu'ayant compassion de
-ma peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
-soulagement l'entretenir.
-
-A deux jours de l, je suivis le Roi chez Madame, qui, aprs lui avoir
-fait son compliment, s'en alla chez La Vallire, o Vardes,
-Biscaras[193] et quelques autres le suivirent. Pour moi, je demeurai
-chez Madame, o j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis que la
-comtesse de Soissons toit en conversation avec Madame, je fis ce que je
-pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les sentimens
-de mon coeur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle fut
-qu'elle vouloit bien tre de mes amies, mais que je prisse garde de lui
-rien demander qui ft contre les intentions de sa matresse, et qu'elle
-me plaignoit de me voir prendre une vise si dangereuse. Elle me dit
-mille choses de bon sens l-dessus, auxquelles j'ai souvent pens pour
-ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
-bons yeux qu'elle pour dcouvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
-encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.
-
-[Note 193: MM. de Biscaras, de Cusac et de Rotondis toient trois frres
-que M. de La Chataigneraie, grand pre de M. de La Rochefoucauld, quand
-il toit capitaine des gardes de Marie de Mdicis, avoit fait entrer
-dans sa compagnie, parce qu'ils lui toient parents. Depuis, Biscaras
-fut officier dans la compagnie des gendarmes de Mazarin. Un dml qu'il
-eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps qu'il toit encore M. de
-Marsillac, amena pour lui une srie de msaventures; d'abord ils furent
-mis l'un et l'autre la Bastille, Marsillac conduit par un exempt et
-Biscaras par un simple garde. Marsillac sortit le premier, et quand leur
-diffrend fut port devant le tribunal d'honneur des marchaux, on
-continua mettre entre eux une grande diffrence; on fit mme des
-recherches sur la noblesse de Biscaras; elle fut enfin confirme, et ce
-fait explique et autorise sa prsence ici auprs du roi.]
-
-Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde tant parti except
-Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus
-pas fait cette rflexion que Madame me dit: Eh bien, comte de Guiche,
-parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas prcisment ce que je dirai,
-rpondis-je, mais je sais bien que je vous obirai toujours aveuglment.
-J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que
-j'ai pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux
-sans confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque
-chose, et parce que vous venez de me dire vous avez redoubl ma
-curiosit; mais assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien
- la satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je,
-pour me rsoudre tout fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous
-plat, que vous me l'avez ordonn. Il y a six mois, poursuivis-je, que
-j'aime une dame qui touche assez prs Votre Altesse pour craindre que
-vous ne preniez ses intrts contre moi, et que vous ne trouviez dire
-que j'aie os lever mes yeux et mes penses jusqu' elle. Mais qui
-auroit pu lui rsister, Madame? Elle est d'une taille mdiocre et
-dgage; son teint, sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un
-incarnat inimitables; les traits de son visage ont une dlicatesse et
-une rgularit sans gale; sa bouche est petite et releve, ses lvres
-vermeilles, ses dents bien ranges et de la couleur de perles; la beaut
-de ses yeux ne se peut exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans
-tout ensemble; ses cheveux sont d'un blond cendr le plus beau du monde;
-sa gorge, ses bras et ses mains sont d'une blancheur surpasser toutes
-les autres; toute jeune qu'elle est, son esprit vaste et clair est
-digne de mille empires; ses sentimens sont grands et levs, et
-l'assemblage de tant de belles choses fait un effet si admirable qu'elle
-parat plutt un ange qu'une crature mortelle[194]. Ne croyez pas,
-Madame, que je parle en amant; elle est telle que je la viens de
-figurer, et si je pouvois vous faire comprendre son air et les charmes
-de son humeur, vous demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un
-objet plus adorable. Je la vis quelque temps sans imaginer faire autre
-chose que l'admirer; mais je sentis enfin que je n'tois plus libre, et
-que l'embrasement toit trop grand pour le penser teindre; il ne me
-resta de raison que pour cacher le feu qui me dvoroit. Ce n'est pas que
-lorsque je me trouvois auprs de cette dame je ne fusse hors de moi, et
-que, si elle a pris garde ma contenance et mes petits soins, elle
-n'ait pu aisment remarquer le dsordre o me mettoit sa prsence. La
-crainte de me faire le rival du plus redoutable du royaume me rendit si
-mlancolique que j'en perdis l'apptit et le repos, et que je tombai
-dans cette langueur qui m'a dfigur pendant deux mois. J'tois rong de
-tant d'inquitudes que je n'avois plus gure durer en cet tat,
-lorsqu'il a plu la fortune de me gurir d'un de mes maux. Ce rival,
-auquel je n'osois rien disputer, a pris un autre attachement, et m'a
-dlivr des perscutions que je souffrois de la premire galanterie.
-Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respir plus doucement et j'ai
-repris de nouvelles forces pour me prparer de nouveaux tourmens.
-
-[Note 194: Comparez ce portrait celui que trace de madame Henriette
-madame de Motteville: Elle avoit le teint fort dlicat et fort blanc;
-il toit ml d'un incarnat naturel comparable la rose et au jasmin.
-Ses yeux toient petits, mais doux et brillants. Son nez n'toit pas
-laid; sa bouche toit vermeille, et ses dents avoient toute la blancheur
-et la finesse qu'on leur pouvoit souhaiter. Mais son visage trop long et
-sa maigreur sembloit menacer sa beaut d'une prompte fin. (_Mm. de
-Mottev._, dit. 1723, 5, p. 177.)]
-
-Madame voyant que j'avois cess de parler: Est-ce l tout, comte? me
-dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois
-rien la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne
-connois point non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi!
-Madame, voudriez-vous bien me rduire dclarer ce que je n'ai pas
-encore dit la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie
-fait ma dclaration, pour savoir son nom; je promets Votre Altesse que
-vous le saurez aussitt que je lui aurai parl.--Et bien, je me contente
-de cela, reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manire que ce
-soit, de l'instruire au plus tt de vos sentimens, de peur que
-quelqu'autre moins respectueux que vous ne vous donne de l'esprit[195].
-Jusques cette heure vous avez aim comme on fait dans les livres, mais
-il me semble que dans notre sicle on a pris de plus courts chemins,
-pour faire la guerre l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On
-prtend que ceux qui ont tant de considration n'aiment que
-mdiocrement; quand votre passion sera aussi grande que vous le croyez,
-vous parlerez sans doute. Ce n'est pas qu'une discrtion comme la vtre
-soit sans mrite; mais il faut donner de certaines bornes toutes
-choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand vous saurez combien il y a loin
-de moi ce que j'aime, vous direz bien que je suis tmraire.
-
-[Note 195: _Var._: De peur que quelque autre, moins expriment que
-vous, ne vous dame le pion. Il me semble que dans notre ville on a pris
-de plus courts chemins...]
-
-Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezire entra, qui
-dit Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le
-prcdoient entrrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par
-la chambre durant notre conversation, me demanda si j'tois bien sorti
-d'affaire. Je lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil
-que le sien. Nous n'emes pas loisir de nous entretenir davantage, car
-le Roi sortit, aprs avoir pri Madame de se tenir prte pour aller le
-lendemain dner Versailles, et moi je me coulai dans la presse.
-
-Je ne fus pas plus tt rentr chez moi, que je donnai ordre qu'on
-renvoyt tous ceux qui me viendroient demander, et vous ftes le seul
-except. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois
-eu avec Madame, et, aprs avoir fait cent rsolutions opposes l'une
-l'autre, je me dterminai enfin lui crire ce billet:
-
- Le Comte de Guiche Madame.
-
- _C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis
- hier de vous-mme ne vous l'a que trop fait connotre. Si
- vous trouvez que cet aveu soit trop hardi, vous devez vous
- en prendre votre curiosit, et vous souvenir que je n'ai
- pas d dsobir la plus belle personne du monde. La
- crainte de vous dplaire me feroit encore balancer me
- dclarer, s'il toit quelque chose de plus funeste pour moi
- que le dplaisir de vous taire que je vous adore.
- Pardonnez-moi, divine princesse, si je vous dis que je ne
- pense point tous les malheurs dont vous me pouvez
- accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
- joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la
- grandeur de votre mrite et par celle de ma tmrit._
-
-Aprs avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme mes
-intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le
-lendemain, tant Versailles, o le nombre de courtisans toit
-mdiocre, je pris mon temps de m'approcher de Madame, tandis que
-Saint-Hilaire chantoit; j'tois derrire la chaise de Madame, et, comme
-elle se tourna de mon ct: Madame, lui dis-je assez bas pour n'tre
-entendu que d'elle, je parlai hier la dame: mon intention toit de
-vous satisfaire en toutes choses; mais, ayant prvu que je ne le pouvois
-facilement en ce lieu, j'ai mis ce qu'il faut que vous sachiez dans un
-billet que je vous donnerai avant que de sortir d'ici. J'ose vous le
-recommander, Madame: il y va de ma fortune et de la perte de ma vie, si
-vous le montrez.--Il me semble, me repartit-elle, que je vous en ai
-assez dit pour vous rassurer.
-
-Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure aprs elle se leva
-pour aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains
-pour lui aider marcher. J'tois dans une motion si grande, qu'il m'en
-prenoit des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois
-pris ma rsolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que
-je vous ai dit, et je remarquai que, m'ayant lch la main sous prtexte
-de prendre un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se
-rappuya sur mon bras. De tout le reste de la journe je ne lui parlai
-que haut et devant tout le monde.
-
-Je retournai Paris avec la gat d'un homme qui s'est dcharg d'un
-pesant fardeau. Aussitt que je fus dans mon lit, je fus afflig de
-nouvelles inquitudes, qui se reprsentoient mon souvenir par cent
-bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure
-que je pourrois savoir le succs de mon billet.
-
-Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
-Palais-Royal, lorsque vous vntes me dire qu'il y avoit grande collation
-chez Monsieur, o les hommes et les dames seroient fort pars. Cela me
-fit rsoudre prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais
-port, et aller recevoir de bonne grce tout ce qui m'toit prpar par
-ma destine. Le Roi mena La Vallire sur le soir chez Monsieur; nous y
-trouvmes la Comtesse de Soissons, madame de Montespan, prs de laquelle
-Monsieur faisoit fort l'empress, et plusieurs autres dames de la Cour.
-Madame y arriva un moment aprs, si pare de pierreries et de sa propre
-beaut, qu'elle effaa toutes les autres. Je m'avanai pour me trouver
-sur son passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque
-chose de si soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet tat,
-elle eut quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tte si
-obligeant que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes
-joies sont peu tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps
-je me trouvai le plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans
-l'approcher. J'aurois toujours fait la mme chose pendant la collation,
-si Montalais ne se ft approche de moi, laquelle voyoit par mes yeux
-dans le fond de mon coeur, et ne m'et averti de prendre garde moi et
-ce que je faisois; elle y ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver
-chez Madame le lendemain au soir, et, quelque question que je lui fisse,
-elle ne me voulut rien dire davantage, ni mme m'couter.
-
-Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
-avec une exactitude extrme. Montalais me vint recevoir dans un petit
-passage, d'o elle me mena dans sa chambre, o nous nous entretnmes
-quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce
-qu'on vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-mme; elle toit
-en robe de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une
-profonde rvrence; et, aprs que je lui eus donn un fauteuil, elle me
-commanda de prendre un sige et de me mettre auprs d'elle. Dans le mme
-temps, Montalais s'tant un peu loigne de nous, elle parla ainsi:
-
-Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
-grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prpariez.
-J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brler, Monsieur l'a
-arrach de mes mains et lu d'un bout l'autre. Si je ne m'tois servie
-de tout le pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit
-dj fait clater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que
-la fureur lui a mis la bouche. C'est vous penser aux moyens de
-sortir du danger o vous tes.
-
---Madame, lui dis-je en me jetant ses pieds, je ne fuirai point ce
-mortel danger qui me menace; et si j'ai pu dplaire mon adorable
-princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute.
-Mais si vous n'tes point du parti de mes ennemis, vous me verrez
-prpar toutes choses avec une fermet qui vous fera connotre que je
-ne suis pas tout--fait indigne d'tre vous.--Votre parti est trop
-fort dans mon coeur, reprit-elle en me commandant de me lever et me
-tendant la main obligeamment, pour me ranger du ct de ceux qui
-voudroient vous nuire. Ne craignez rien, poursuivit-elle en rougissant,
-de tout ce que je vous viens de dire de votre billet: personne ne l'a vu
-que moi. J'ai voulu vous donner d'abord cette allarme pour vous tonner.
-Croyez que je ne saurois vous mal traiter sans tre infidle aux
-sentimens de mon coeur les plus tendres. J'ai remarqu tout ce que votre
-passion et votre respect vous ont fait faire, et, tant que vous en
-userez comme vous devez, je vous sacrifierai bien des choses et je ne
-vous livrerai jamais personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre
-Altesse ait tant de bont, et que la disproportion qui est entre nous de
-toute manire vous laisse abaisser jusqu' moi? C'est cette heure,
-Madame, que je connois que j'ai de grands reproches faire la nature
-et la fortune, de ce qu'elles m'ont refus de quoi offrir une
-personne de votre mrite et de votre rang. Mais, Madame, si un zle
-ardent et fidle, si une soumission sans rserve vous peut satisfaire,
-vous pouvez compter l-dessus et en tirer telles preuves qu'il vous
-plaira.--Comte, rpondit-elle, j'y aurai recours quand il faudra; soyez
-persuad que, si je puis quelque chose pour votre fortune, je
-n'pargnerai ni mes soins ni mon crdit.--Ah! Madame, lui dis-je, jamais
-pense ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--H bien, repartit-elle,
-si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose pour vous, on vous
-permet de croire qu'on vous aime.
-
-Et alors, voyant que Montalais n'toit plus dans la chambre, je me
-laissai aller ma joie, et, genoux comme j'tois, je pris une des
-mains de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand
-transport que j'en demeurai tout perdu. Je fus une demi-heure en cet
-tat, sans pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force
-de me lever. Je commenois un peu revenir, lorsque Montalais vint
-avertir Madame qu'il toit temps qu'elle retournt dans sa chambre, o
-Monsieur alloit venir. Je ne fus pas fch de cet avis, car je me
-sentois en un abattement si grand, que je serois mal sorti d'une
-conversation plus longue. Elle ne me donna pas le temps de dire un mot,
-et, s'tant leve de sa place: Venez, Montalais, dit-elle, je vous le
-remets entre les mains; ayez en soin, je crois qu'il est malade. A ces
-mots elle sortit de la chambre et je n'osai la suivre; mais ayant pri
-Montalais de me donner de l'encre et du papier, j'crivis ce billet:
-
- _J'avois assez de rsolution pour souffrir ma disgrce, et
- je n'ai pas assez de force pour soutenir ma bonne fortune.
- Ma foiblesse tant un effet du respect et de l'tonnement,
- pardonnez-moi, belle princesse: les joies immodres agitent
- trop violemment d'abord, et c'en toit trop la fois pour
- un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous
- m'avez dit, vous me donnerez bientt un quart d'heure pour
- ma reconnoissance._
-
-Je donnai ce billet Montalais, qui me promit de le rendre srement.
-Aprs cela, elle me fit sortir par le mme endroit par o j'tois venu.
-Je vous avoue que la joie de mon aventure toit trouble par le chagrin
-de cette motion, qui m'avoit tout fait interdit, et que j'eus
-toujours mille inquitudes jusqu' trois jours de l, qu'on me donna
-rendez-vous au mme endroit et la mme heure. Je m'y rendis avec plus
-de joie, parce que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y
-serois moins interrompu. La nuit toit claire et sereine; elle me parut
-sans doute mille fois plus belle que le jour, et, sitt que Montalais
-m'eut introduit, je n'eus pas beaucoup de temps rver, car Madame
-entra peu aprs dans cette mme chambre o je l'attendois.--H bien,
-comte, me dit-elle d'un visage assez gai, tes-vous guri?--Madame, lui
-repartis-je, les maux que cause la joie ne sont pas des maux de dure;
-si Votre Altesse m'et donn un peu plus de temps, j'en serois revenu
-bien plus vite.--Il est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir
-mourir mes pieds, tant vous me partes languissant.--Je ne suis pas,
-lui dis-je, destin une fin si glorieuse; mais je sais bien que les
-plus grands princes envieroient ma condition prsente et que je l'aime
-mieux que la leur.--Ce que vous me dites, reprit-elle, est assez comme
-je souhaite qu'il soit; mais, poursuivit-elle en riant, que ces
-penses-l ne vous rejettent pas en l'tat de l'autre jour, car enfin
-vous me mtes dans une peine extrme.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donn
-que trop de temps pour me prparer mon bonheur, et je croyois avoir le
-bonheur de vous revoir plus tt.--Cela n'est pas si ais que vous le
-pourriez croire, dit-elle; si vous saviez toutes les prcautions que je
-suis oblige de prendre pour cela et tous les soins de Montalais, vous
-nous en sauriez bon gr toutes deux. Mais dites-moi, tout de bon,
-avez-vous eu beaucoup d'impatience de me revoir? Vous y aviez plus
-d'intrt que vous ne pensez, car je suis assurment de vos meilleures
-amies.
-
- ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce
-que je pus pour lui bien reprsenter la grandeur de ma passion, et j'eus
-le plaisir de voir que je la persuadois. Nous emes une conversation de
-quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
-semble que j'avois un esprit nouveau auprs d'elle. Ses beaux yeux, sa
-douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animrent si
-puissamment l'entretenir agrablement, qu'elle me tmoigna par mille
-caresses et mille paroles obligeantes qu'elle toit trs-contente de
-moi. la fin, aprs nous tre dit que deux amans ne pouvoient pas tre
-plus contens l'un de l'autre que nous ne l'tions, nous prmes des
-mesures pour ma conduite. Elle me dit de lier amiti plus troite avec
-de Vardes que je n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois
-fois la semaine chez la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties
-entre peu de personnes pour se divertir, et que l nous aurions le temps
-plus commode qu'au Palais Royal pour mnager nos entretiens
-particuliers, et sans le ministre de personne que de Montalais, en qui
-elle se confioit absolument. Et aprs cela je sortis; et Montalais, qui
-toit demeure dans un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit
-escalier, o je la remerciai de tous ses soins.
-
-Depuis ce temps-l j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, o
-je trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au
-Palais Royal. Nous avons li entre nous quatre une socit fort agrable
-et sur le pied d'une bonne amiti; nous nous sommes promis une union
-insparable. De mme je ne ferai point de difficult de vous dire que
-nous travaillons de concert faire en sorte que le Roi quitte La
-Vallire et qu'il s'attache quelque personne dont nous puissions
-gouverner l'esprit, car celle-ci est fire et inaccessible. Pour cela
-nous avons trouv propos de donner de la jalousie la Reine par une
-lettre que nous fmes il y a huit jours, et que j'ai traduite en
-espagnol. J'ai dguis mon caractre; et tant dans la chambre de la
-Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai gliss cette lettre dans son
-lit[196]. Elle a t trouve par la Molina, qui, au lieu de la donner
-sa matresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en
-franois:
-
- A la Reine.
-
- _Le Roi se prcipite dans un drglement qui n'est ignor de
- personne que de Votre Majest; mademoiselle de La Vallire
- est l'objet de son amour et de son attachement. C'est un
- avis que vos serviteurs fidles donnent Votre Majest._
-
-On y ajouta:
-
- _C'est vous savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les
- bras d'une autre, ou si vous voulez empcher une chose dont
- la dure ne vous peut tre glorieuse._
-
-[Note 196: Voy. dans ce volume, p. 63.]
-
-Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parl
-de Vardes, lui a montr la lettre et lui a recommand de tcher de
-dcouvrir, sans bruit, qui peut en tre l'auteur. Cela ne me fait pas
-peur, car de Vardes lui-mme, qui en a fait l'original en franois, nous
-dit hier qu'il avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du
-Roi des soupons sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable
-de cela, mais bien plutt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit
-malfaisante, et madame de Navailles, cause de sa vertu
-imprudente[197]. Vardes n'a point tch de le dsabuser, et fait
-toujours semblant d'en chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur
-part, font voir au Roi une des plus belles personnes de France, qui est
-tantt chez Madame, tantt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre
-a tout gt et n'a fait que l'attacher plus fortement La Vallire.
-Nous le voyons tous les jours, car Vardes de son ct est amoureux de la
-comtesse de Soissons. Nous ne nous sommes fait aucune confidence
-l-dessus; mais nos faons d'agir, nous ne connoissons que trop nos
-affaires. Cependant je fais ma cour fort rgulirement Monsieur; j'ai
-mme tch de me mettre de ses parties pour avoir plus d'occasion de lui
-tmoigner quelque complaisance. Mais j'ai remarqu qu'il aime tre
-seul parmi les dames, et je suis bien aise qu'il soit de cette humeur.
-Je lui ai offert de ngocier auprs de madame d'Olonne pour lui, et il
-l'a trouve belle et aimable deux ou trois fois. Je l'ai vu presque
-rsolu en cette affaire; mais il craint tout, il ne peut se rsoudre
-rien; il fait difficult sur tout, et, vous parler franchement, je ne
-crois pas qu'il aime conclure. Je ne me suis point rebut, je lui en
-ai parl dix fois; car j'ai grand intrt qu'il se donne un amusement.
-Madame de Montespan me l'a dbauch, et comme la moindre chose l'arrte,
-me voil dlivr de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne suis pas
-heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser en
-bonne fortune.
-
-[Note 197: Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux dtails que nous avons dj
-donns sur l'loignement de madame de Navailles, ajoutons que la
-comtesse de Soissons avoit de fortes raisons pour chercher l'carter.
-Madame de Navailles toit dame d'honneur, et madame de Soissons
-surintendante de la maison de la reine; leurs fonctions, trs mal
-dfinies, avoient t rgles par le Roi lui-mme, au grand
-mcontentement de madame de Navailles. Sur les explications de Sa
-Majest, la dame d'honneur, assure de pouvoir continuer prsenter
-la Reine la serviette table, et la chemise, s'applaudit de la dcision
-prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'tre mcontente. Pouss
-par elle, son mari provoqua mme M. de Navailles.--Sur toutes ces
-intrigues, Voy. _Mm. de Mottev., anno 1661_.]
-
---J'avoue, lui dis-je[198], que votre bonheur est si grand que j'en
-tremble pour vous; je le vois environn de tant d'abmes que ce sera un
-miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une issue favorable:
-vous avez tenir bride en main et vous dfendre de deux emportements
-o vous peut porter un tat si glorieux, et, quelque sage conduite que
-vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous quitte point.
-Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'toit pas assez de
-votre amour, sans vous mler de traverser les plaisirs d'un prince de
-qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous conseille, comme
-un homme qui vous aime, de ne prendre point de part tous les desseins
-que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous tiez amant,
-reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus, je vous
-dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un coeur tant que les
-objets sont prsens. Je ne saurois aimer le Roi aprs ce qu'il m'a fait
-souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intrt de l'entretenir dans
-cette pense. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont fait
-comprendre que, si on peut lui donner une matresse qui soit de nos
-amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grces
-que le Roi fera; nous nous rendrons si ncessaires ses affaires de
-plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
-nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
-saviez comme moi la charmante diversit des penses que l'amour et
-l'ambition produisent dans une me, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
-vous y verrons peut-tre comme les autres; et quand cela sera, vous ne
-serez plus si svre vos amis; adieu.
-
-[Note 198: On peut avoir oubli que, pendant tout le long rcit qui
-prcde, Manicamp a laiss la parole au comte de Guiche; il parle
-maintenant en son nom.]
-
- ces mots il s'en alla, et me laissa une matire de rverie assez
-grande sur tout ce qu'il venoit de me dire.
-
-Trois mois se passrent sans que le comte part avoir la moindre
-inquitude. Il est vrai qu'il toit tellement occup son amour et
-ses intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il toit sans cesse de
-parties de plaisir; il faisoit une dpense effroyable en habits; il se
-retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
-enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire souponner la
-cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on
-disoit, je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de
-prendre garde lui fort exactement. Mais comme la prosprit endort la
-vigilance et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de
-toutes choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles
-visions dans la tte sur des fondements imaginaires, que jusques
-l'heure qu'il me parloit il n'avoit pas fait un pas sans prcaution. Il
-ngligea si bien ce que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux,
-que Monsieur en prit de l'ombrage et mit des gens aux coutes pour
-s'claircir. La cour est toute pleine de ces lches flatteurs qui, pour
-acqurir la confiance de leur matre, lui troublent son repos par des
-rapports, et qui, pour lui persuader leur fidlit, lui diroient les
-choses les plus affligeantes. Telle fut la destine de Monsieur, qui
-trouva des gens qui tournrent ses soupons en certitude, et qui
-traversrent tellement l'esprit de ce jeune prince (encore novice en
-telle matire), qu'il oublia sa naissance, son courage, son pouvoir, et
-toutes voies biensantes pour se venger. Dans les premires atteintes de
-ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre au Roi de l'insolence
-du comte, et, aprs avoir exagr tout ce qu'il avoit pu apprendre de
-ses dmarches, lui en demanda justice, et qu'il chasst d'auprs de
-Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter de tels commerces.
-Le Roi fut touch de l'air naf dont son frre lui exprimoit sa
-jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins devoient
-plutt s'touffer que de parotre; que nanmoins, si la tmrit du
-comte avoit clat, il n'y avoit pas de milieu tenir; qu'il y avoit
-des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
-respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
-impunment; que sans examiner si le comte toit coupable ou non, il
-falloit l'envoyer si loin, qu' peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
-qu'au reste c'toit lui d'loigner doucement de Madame les personnes
-qui pourroient lui tre suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de
-l'ombrage facilement; que surtout il avoit mnager dlicatement
-l'esprit de Madame sur ce chapitre; que c'toit une jeune personne qui,
-tout claire qu'elle toit, avoit peut-tre ignor que ces petites
-faons libres, mais innocentes dans le fond, ne l'toient pas dans
-l'extrieur, et qu'en tant avertie propos, elle n'y tomberoit plus
-assurment. Enfin le Roi n'oublia rien de ce qui pt adoucir le
-ressentiment de son frre, et lui rassurer l'esprit sur un sujet si
-dlicat.
-
-Le jour mme que Monsieur toit en colre, et qu'il avoit oubli ce
-qu'on venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezires de chez
-Madame, qui ne souffrit pas sans larmes l'loignement de deux filles
-qu'elle aimoit.
-
-Cependant le Roi envoya qurir le marchal de Grammont. D'abord qu'il
-le vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: Monsieur le marchal,
-votre fils est un extravagant, il aura bien de la peine devenir sage;
-si je n'avois de la considration pour vous, je l'abandonnerois au
-ressentiment de mon frre, pour qui il a manqu de respect. Envoyez-le
-en Pologne faire la guerre jusqu' nouvel ordre[199]; et afin que la
-cause de son dpart ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
-cong de faire ce voyage pour lui et pour son frre[200]. Le marchal
-remercia le Roi de sa bont, sans prendre aucun soin d'excuser son fils,
-et l'assura qu'il alloit excuter ses ordres. Le comte toit encore au
-lit, parcequ'il toit revenu fort tard de l'htel de Soissons, quand son
-pre entra dans sa chambre, d'o leurs gens se retirrent, se doutant
-bien que le marchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.
-
-[Note 199: Jean-Casimir, roi de Pologne, avoit pous Marie de Gonzague,
-soeur de la princesse Palatine. Cette alliance du roi avec une princesse
-franoise explique pourquoi la France soutint Jean Casimir tant contre
-les Moscovites que contre sa propre arme, qui s'toit tourne contre
-lui avec Lubomirski. Jean Casimir, soutenu par l'nergie de sa vaillante
-femme, ressaisit son autorit. Aprs la mort de sa femme, il abdiqua et
-se retira en France, o il mourut abb de Saint-Germain-des-Prs.--On
-voit son tombeau dans l'glise de ce nom.]
-
-[Note 200: Le comte de Louvigny, depuis comte de Guiche et duc de
-Grammont, aprs la mort de son an, tu au passage du Rhin en 1672.]
-
---H bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
-vous tes un homme bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
-prendra le mme soin de votre femme que vous prenez de celles des
-autres. Vous avez assez bien russi, poursuivit-il; vous tes un joli
-cavalier et surtout fort prudent, vous avez fait votre cour
-admirablement. Le Roi vient de me dire qu'il connot votre mrite et
-qu'il veut vous rcompenser, et pour cela que vous vous prpariez
-aller voir si le Roi de Pologne voudra bien vous recevoir pour
-volontaire dans son arme. Un homme de cervelle comme vous n'est pas
-tout fait indigne d'un tel emploi. Vous vous y prenez de bonne manire
-pour tablir votre fortune; vous vous imaginez que ces sortes de
-galanteries vous feront grand seigneur. Il lui dit cent autres choses,
-sans que le comte et la force de l'interrompre, tant il toit tourdi
-d'un voyage qu'il croyoit invitable; et aprs que son pre, d'un air un
-peu plus srieux, lui eut fait entendre la volont du Roi, il le laissa
-en repos, s'il y en avoit pour un homme qu'on alloit arracher
-lui-mme, et qui s'imaginoit dj par avance tout ce qu'il alloit
-souffrir.
-
-La premire chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
-malheur, et je n'eus pas grande consolation lui donner sur un mal sans
-remde, hors de le flatter de l'esprance du retour. Aprs cela il alla
-chez Vardes, auquel ayant dit la ncessit o il toit de partir
-bientt, il l'engagea de rendre ses lettres Madame et de lui renvoyer
-ses rponses, et Vardes lui promit de le servir fidlement en cela et en
-toutes choses[201]. Je le trouvai chez lui, o il parut plus rsolu. Il
-me conta ce qu'il venoit d'tablir avec Vardes, n'ayant pas jug
-propos de me charger de cela, parceque j'tois trop connu pour tre son
-ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que moi chez Madame.
-
-[Note 201: Le rcit de madame de Motteville diffre de celui-ci; nous
-croyons plus volontiers des mmoires signs qu'un pamphlet anonyme.
-Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgr sa disgrce, avoit pu
-emporter toute la correspondance du comte de Guiche et de Madame, que
-celle-ci lui avoit confie. Vardes avoit t l'ami du comte de Guiche,
-et, par la comtesse de Soissons, il toit entr dans la confidence de
-Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de l'exil, et mme depuis son
-retour, sous le nom d'ami, il le voulut perdre auprs de cette jeune
-princesse, et qu'ayant fait dessein de la tenir attache lui par la
-crainte des maux qu'il pourroit lui faire, il lui conseilla de retirer
-ses lettres et celles du comte de Guiche des mains de Montalais. Je
-sais avec certitude que Madame, ne connoissant point la malice de ce
-conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un billet pour les demander
-celle qui les avoit; que, quand il s'en vit possesseur, il eut la
-perfidie de les garder malgr Madame, qui fit tout ce qu'elle put pour
-l'obliger les lui rendre, et que cette princesse, outre de sa
-trahison, en voulut du mal, non seulement lui, mais aussi la
-comtesse de Soissons, qu'elle souponna d'tre de concert avec lui pour
-lui faire cet outrage. Les dames se brouillrent; le comte de Guiche et
-Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit natre la
-jalousie et la haine entre ces quatre personnes. (_Mm. de Mottev._,
-anne 1665.)]
-
-Aprs cela, me voyant tte tte avec lui: N'avez-vous point examin,
-lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrce?--Depuis hier,
-rpondit-il, j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passes, je
-n'ai trouv que deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous tiez il y
-a quinze jours d'un repas o l'on s'chauffa boire: il vous peut
-souvenir qu'on y dit que les yeux de Madame toient beaux; j'en parlai
-avec un peu trop de chaleur, et mme je dis que le cavalier qui en toit
-le matre pouvoit assurment se dire heureux, et je profrai ces paroles
-avec une certaine joie fire, qui auroit t fort indiscrte parmi des
-gens de sang-froid, et possible cela passa-t-il sans tre remarqu, car
-nous tions tous assez chauffs de vin. Il me souvient pourtant que
-vous me marchtes sur le pied. L'autre chose dont je me doute est plus
-dangereuse. Nous avions remarqu, Madame et moi, que Monsieur ne
-manquoit jamais de tremper presque toute sa main dans l'eau bnite qui
-est dans la chapelle du Palais-Royal, et de s'essuyer son mouchoir
-aprs s'en tre mis au visage. Cela nous servit lui faire une malice
-pour nous venger de sa mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une
-partie de promenade le jour auparavant. Nous prmes notre temps un matin
-qu'il toit Saint-Cloud, pour ne revenir que le soir. Ce mme matin je
-me trouvai la messe dans la chapelle du Palais-Royal, et, aprs que
-tout le monde se fut retir, tant demeur seul avec Madame et
-Montalais, comme si nous eussions eu quelque chose nous dire[202],
-elles sortirent toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille
-pleine d'encre et un paquet de noir noircir et le jetai dans le
-bnitier, en sorte que le lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la
-messe, aprs que tout le monde se fut retir, il ne manqua pas, en
-prenant de l'eau bnite, de se noircir toute la main et le front. Cela
-passa assez doucement, parcequ'on ne pouvoit souponner qui avoit fait
-cette malice. Son visage ressembloit quasi un ramoneur de chemine.
-Ces deux actions ne me rendent pas beaucoup coupable, puisque la
-premire n'a pu tre observe, et que la seconde n'est sue que de Madame
-et de moi. Cependant, me dit-il, il faut que je m'apprte suivre les
-ordres du Roi avec constance, et je suis bien oblig sa bont de
-donner lui-mme une honnte couleur mon exil, de le faire passer pour
-une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter l'oisivet. C'est o les
-gens de courage sont rduits en France depuis qu'il a plu Sa Majest
-de donner la paix son royaume, et que moi-mme je l'ai pri de
-m'accorder mon loignement. L'obissance que je dois ses volonts ne
-me permet pas de songer un retardement de l'aller trouver. L'amiti
-qu'il a pour Monsieur, son frre, fait que je ne serois pas bien fond
-me justifier. N'avez-vous pas piti de me voir en ce malheureux tat, et
-la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montr son visage propice
-que pour me rendre misrable. Il n'importe, le Roi peut me priver du
-jour, il est le matre de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
-matresse de mon coeur; elle l'a accept, j'espre qu'elle le garantira
-de tout vnement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
-serai bien consol au moins de lui crire. Ah! grand Dieu! que je suis
-malheureux! C'est ce coup qu'il faut que j'obisse quoi le Roi m'a
-condamn. Adieu, cher ami, je vais au Louvre[203].
-
-[Note 202: Dans les ditions imprimes, aprs ce mot on trouve: Nous
-excutmes ce que nous avions rsolu.--Le rcit est inachev; nous
-avons pu le complter l'aide d'un manuscrit du temps qui nous a t
-communiqu.]
-
-[Note 203: Depuis cet alina, rien n'indique plus que le rcit soit
-continu par Manicamp, et bientt mme le nom de Manicamp est prononc,
-ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.]
-
-Le marchal de Grammont, qui avoit t trouver le comte chez lui,
-l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques dmarches
-pour dtromper sa Majest de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
-son fils; mais il n'y avoit rien gagn. Le comte arrive. Le marchal
-prit l'occasion qu'il n'y avoit auprs du Roi que le valet de chambre et
-celui de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: Sire, voici mon
-fils que je vous amne, suivant le commandement que vous m'en avez fait.
-Il avoit quelque bonne raison dire pour justifier son innocence, mais
-il croyoit se rendre criminel de songer s'expliquer sur quelque chose
-qui pt faire changer de rsolution Votre Majest. Il vous demande par
-ma bouche son passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il
-excute.
-
-Le Roi lui rpondit: Mon cousin, je vous plains, il vous doit tre
-sensible que votre fils, que j'ai honor de mon amiti, se soit oubli
-au point o son insolence est monte. votre considration et des
-services que vous m'avez rendus, j'use entirement de clmence. Comte de
-Guiche, ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie
-point que je ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos
-passe-ports, pour donner ordre votre quipage et vos affaires, allez
- Meaux, o vous recevrez mes ordres. Faites par vos actions que je vous
-puisse voir un jour le plus sage de ma cour.
-
-Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, toit, comme vous pouvez
-vous imaginer, dans un grand dsordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
-que son ami toit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
-succs de ses affaires, et l'toit all attendre chez lui, o le comte
-fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux
-qu'il pouvoit.
-
-Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
-dernires paroles du Roi lui firent juger que c'toit avec peine qu'il
-en venoit l, mais que la politique l'emportoit par dessus son
-inclination. Ils se jurrent mille protestations d'amiti et de
-fidlit. Le marquis se chargea d'assurer Madame de la constance du
-comte, qui ne faisoit que bnir et louer la cause de ses peines, et qui
-n'accusoit enfin que sa mauvaise fortune de toutes ses traverses.
-
-Le comte partit pour Meaux, o il fut huit jours dans des tristesses
-extrmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, qui
-Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
-supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son loignement,
-elle balana longtemps si elle lui criroit ou si elle lui enverroit
-quelqu'un. Elle estima que le dernier toit le plus sr, et, comme elle
-vouloit assurer le comte de son amiti, elle fit crire ces lignes par
-Collogon[204].
-
- Billet de Madame au Comte de Guiche.
-
- _Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent
- beaucoup de protestations; mais je m'y suis oblige puisque
- vous souffrez pour moy. Vos peines_ _sont grandes; je sais
- que vous m'aimez. Je ne vous dclare point les miennes de
- peur d'augmenter les vtres. Soyez seulement persuad de mon
- amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra
- rendre plus heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je
- souhaite avec passion._
-
-[Note 204: Mademoiselle de Cotlogon, Louise-Philippe, qui pousa Louis
-d'Oger, comte de Cavoye, grand marchal de la maison du Roi, dont elle
-resta veuve. Madame de Svign a parl plusieurs fois de son frre, le
-marquis de Cotlogon, et de l'influence qu'avoit son mari. Ne en 1641,
-elle mourut le 31 mars 1729, ge de 88 ans; elle toit, l'poque qui
-nous occupe, fille d'honneur de la jeune Reine.]
-
-Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affid au comte que Vardes,
-lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
-s'acquitter de cet honnte emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
-lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consol de
-son loignement.
-
-Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minut la lettre
-espagnole, continuoient faire leurs efforts pour dtourner l'amour que
-le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallire, et, dans diverses
-confrences, blmrent son inconstance, jusques dire que peu de choses
-l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dpit,
-trouvoit que La Vallire toit devenue insolente depuis le rang qu'elle
-avoit, et fit cet entretien Madame: Vous tes peut-tre en peine de
-savoir d'o vient l'amour du Roi pour La Vallire. Je le veux dire
-Votre Altesse[205].
-
-[Note 205: La version donne dans l'_Histoire de l'amour feinte du Roi
-pour Madame_ (voy. plus haut) diffre de celle-ci et parot tre la
-vraie.]
-
-Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
-j'tois avec le Roi et mes filles derrire et un peu loignes, nous
-faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
-La Vallire survint, et, se mlant dans notre entretien, le Roi lui
-demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
-assez bien ordonns, et dit demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
-auroit le plus de penchant, parce qu'il toit mieux fait qu'aucun de sa
-cour et qu'elle prfroit toujours sa conversation toute autre.
-
-Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment aprs, la comtesse de
-Fiesque me rendit visite. Aprs quelques petits compliments que nous
-fmes Sa Majest, je tirai le Roi part et lui demandai s'il avoit
-bien entendu ce qu'avoit dit La Vallire la promenade. Il se prit
-rire et me dit que cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il
-ne laissoit pas de l'aimer. Je lui repartis navement: Il est vrai
-qu'elle est digne du coeur d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle
-prise votre entretien, elle danse merveille[206], elle aime la musique
-et toutes sortes d'instruments; on dit la cour qu'elle est votre
-fidle. Je prenois plaisir lui faire ces contes. Cela lui plut
-tellement qu'il ne put s'empcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa
-vie. Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle
-toit de la meilleure race de son royaume. Voil, Madame, tout le
-progrs jusques ici et le succs en peu de mots de l'amour du Roi pour
-La Vallire.
-
-[Note 206: On voit souvent mademoiselle de La Vallire figurer dans les
-ballets du temps; toute boteuse qu'elle toit, elle dansoit
-parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dans Fontainebleau en
-1661, elle reprsentoit une nymphe; au ballet des Arts, en 1663, une
-bergre; et, en 1666, encore une bergre dans le ballet des Muses. Dans
-le ballet des Arts, le pote parloit ainsi pour mademoiselle de la
-Vallire:
-
- Non, sans doute, il n'est point de bergre plus belle;
- Pour elle cependant qui s'ose dclarer?
- La presse n'est pas grande soupirer pour elle,
- Quoiqu'elle soit si propre faire soupirer.
- Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
- Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
- Pour peu qu'il ft permis de fouiller dans son coeur,
- On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
- Mais pourquoi l dessus s'tendre davantage?
- Suffit qu'on ne sauroit en dire trop de bien;
- Et je ne pense pas que dans tout le village
- Il se rencontre un coeur mieux plac que le sien.
-]
-
-Mais cette particularit[207] ne fut pas si secrte qu'elle ne ft sue.
-Le Roi ordonna au comte de Soissons de se retirer en son gouvernement de
-Brie et de Champagne, et le marquis de Vardes, allant Pznas, dont il
-toit gouverneur, fut arrt Pierre-Encize. Cependant le comte de
-Guiche toit en Pologne, o il signala fort son courage et s'exera
-l'amour autant qu'il put. Il toit infiniment considr la cour
-polonoise, o il fit beaucoup de connoissances. La guerre des Turcs
-contre l'empereur obligea le Roi de France de dsirer que sa jeune
-noblesse allt, avec les secours qu'il donnoit, servir de volontaires
-dans cette guerre si importante toute l'Europe.
-
-[Note 207: Cette particularit, c'est--dire l'histoire de la lettre
-espagnole, fut rvle au Roi dans les circonstances suivantes: Aprs le
-passage que nous avons cit plus haut, de madame de Motteville, l'auteur
-ajoute: La comtesse de Soissons, qui prtendoit avoir sujet de se
-plaindre de Madame, la menaa de dire au Roi tout ce qu'elle disoit
-avoir t fait par elle et par le comte de Guiche contre lui. Mais
-Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut comme force de la
-prvenir et d'avouer tout le pass au Roi... La comtesse de Soissons, de
-son ct, pour se justifier au Roi, lui apprit aussi que le comte de
-Guiche, outre cette lettre que Madame avoit avoue, en avoit crit
-d'autres Madame, o il le traitoit de fanfaron, parloit de lui d'un
-manire qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce qu'il pouvoit pour
-obliger cette princesse conseiller au roi d'Angleterre, son frre, de
-ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces choses furent amplement
-claircies par ce grand prince. Il en voulut mme des dclarations par
-crit de la propre main du comte de Guiche, qui en dnia une partie, et
-avoua la lettre crite par Vardes et mise en espagnol par lui. (_Mm.
-de Mottev._, anne 1665.)]
-
-Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considration de ses services et
-des brigues que le marchal son pre et le chancelier[208], aeul de sa
-femme, avoient faites pour dtromper l'esprit du Roi, il consentit qu'il
-revnt la cour, aprs qu'on lui et assur qu'il avoit regret de lui
-avoir dplu. Enfin il y fut parfaitement bien reu. Monsieur mme lui
-tmoigna de l'amiti[209]. Il ne tarda gure renouveler ses anciennes
-amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda pour Madame de
-certaines mesures qui furent assez caches et assez secrtes. Il
-s'habilloit tantt d'une manire et tantt d'une autre[210], et sa
-conduite toit si adroite que Monsieur n'en prenoit aucun ombrage. Au
-contraire, il lui faisoit confidence de ses aventures amoureuses.
-
-[Note 208: Le chancelier Seguier, pre de Charlotte Seguier, qui, de son
-mariage avec Maximilien-Franois, duc de Sully, eut une fille,
-Marguerite-Louise-Suzanne de Bthune, femme du comte de Guiche.]
-
-[Note 209: Le comte de Guiche revint donc en France et alla trouver le
-Roi Marsal (au sige de Marsal), qui le reut favorablement; et
-Monsieur le traita comme il devoit, c'est--dire avec quelque froideur.
-Le comte de Guiche, son retour, montra vouloir observer les ordres
-qu'il avoit reus (de ne pas se montrer aux lieux o seroit Madame) avec
-exactitude. Monsieur crut tre obi... (_Mm. de Mottev._, _anno
-1665_.)]
-
-[Note 210: Voyez ci-dessus, p. 64.]
-
-Il lui en arriva un jour une qui faillit bien dcouvrir tout ce
-mystre. Monsieur avoit t toute l'aprs-midi au Louvre et avoit soup
-chez la Reine-Mre. Madame feignit d'tre incommode du rhume pour ne
-pas sortir. Le comte de Guiche, pour qui cette maladie toit faite
-exprs, ne manqua pas d'aller donner ses soins la malade, qui ne le
-fut pas longtemps; ils passrent bien des heures sans ennui. Mais aprs
-le souper, Monsieur revint au Palais-Royal et un peu plus tt qu'on ne
-l'attendoit. Mais Collogon toit la fidle confidente. Elle toit
-toujours sur les ailes pour dcouvrir si quelqu'un ne pouvoit pas
-troubler les plaisirs de ces amants. Elle entendit Monsieur qui venoit
-et vint le dite Madame, qui dit au comte: Nous sommes perdus! Quel
-moyen de vous sauver? Passez dans cette chemine qui ferme deux
-volets, et essayez de vous empcher de tousser et de cracher. Le pauvre
-amant n'eut pas le loisir de songer davantage et s'y enferma dans le
-moment que Monsieur entroit. Aprs divers entretiens, il eut envie de
-manger une orange de Portugal qui toit sur le manteau de la chemine.
-Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez juger quelle devoit tre
-l'inquitude de ces deux amants, et lequel des deux pouvoit avoir
-l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mang le dedans de cette
-orange, il voulut jeter le reste dans la chemine, et comme il avoit la
-main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon prince, ne
-jetez pas, je vous supplie, cette corce: c'est ce que j'aime de
-l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
-l'chapprent belle. Monsieur s'en retourna peu aprs son appartement.
-Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder[211] de la sorte,
-et, comme il ne cloit rien Manicamp, il ne put s'empcher de lui dire
-cette aventure. Manicamp lui reprsenta qu'il devoit bien dornavant se
-tenir sur ses gardes, et que c'toit un avant-coureur de quelque chose
-bien funeste.
-
-[Note 211: _Hasarder_ pour _se hasarder_. Quoique ce dernier ait t
-employ par Maucroix, Furetire ne l'a pas admis dans la 2e dit. de son
-Dictionnaire. On le trouve dans Richelet.]
-
-Mais enfin, par malheur et sans qu'on st comment, Monsieur en apprit
-plus qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le marchal, qui n'eut rien
- dire contre son ressentiment, sinon qu'il toit le matre de la vie de
-son fils, et que, s'il vouloit sa tte, il la lui donnoit. Le lendemain,
-le marchal et le comte allrent trouver le Roi son lever, qui
-maltraita fort le comte de Guiche et lui dit: loignez-vous de devant
-moi et ne revenez en France de votre vie sans mon mandement[212].
-
-[Note 212: Ce fut alors que le comte de Guiche se retira en Hollande. Il
-y rdigea des mmoires sur les vnements dont il fut tmoin depuis le
-mois de mai 1665 jusqu'en 1667, et auxquels mme il prit une part active
-pendant la guerre navale que soutinrent les Provinces-Unies, aides de
-la France, contre l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la
-charge de vice-roi de Navarre que possdoit son pre, et dont il avoit
-la survivance. Aprs la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint
- la Cour. Sa fatuit, son dsir de se singulariser, ont t vivement
-signals par madame de Svign, Bussy-Rabutin et madame de Scudry, dans
-leurs Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqu, la
-_Notice_ qui prcde les Mmoires du marchal de Grammont (t. 56, p.
-279-288). Le comte de Guiche dit lui-mme, dans ses Mmoires (2 vol
-in-12, Utrecht, 1744), qu'il commena les crire en 1666 et les
-termina en 1669 (t. 2, p. 35).]
-
-Cet infortun cavalier fut priv par ce dsastre encore une fois de
-l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.
-
-Il fallut obir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
-ni mme de lui faire parler. Il s'en alla comme un dsespr. Elle en
-tmoigna de sensibles dplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit tre
-sans amiti, et particulirement Madame, qui est fort susceptible
-d'amour, et qui en fait un ordinaire proportionn aux dsirs d'une
-personne de son inclination et de sa naissance, Monsieur ne la
-satisfaisant pas, elle veut toujours avoir quelques suffragants. Mais la
-grandeur de son rang et les disgrces du comte de Guiche rebutent les
-plus entreprenants et les plus hardis. Nanmoins, comme la tmrit est
-souvent la cause du bonheur de ceux qui se hasardent, il se prsenta sur
-les rangs un amant de meilleur apptit que de belle taille, qui fut
-atteint des beaux yeux de cette princesse. Il eut de la peine cacher
-son feu, mais, comme il toit trop grand, Madame ne fut pas longtemps
-s'en apercevoir. Il lui fit une dclaration en peu de mots qu'il toit
-rsolu de l'aimer, malgr l'exemple du comte de Guiche et tous les
-dangers o il pouvoit tomber. Elle lui rpondit: Je sais que vous tes
-d'une race ne vous pas rendre pour des dfenses et que les accidents
-ne vous branleront pas, tmoin monsieur de Boutteville votre
-pre[213].
-
-[Note 213: Il toit fils de Franois de Montmorency, comte de
-Boutteville, qui eut la tte tranche en 1627, avec Fr. de Rosmadec,
-comte des Chapelles, pour s'tre battu en duel contre le marquis de
-Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans un des nombreux duels
-qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit dj tu le comte de
-Thorigny (1626). De son mariage avec lisabeth-Anglique de Vienne il
-avoit eu deux filles et un fils. Sa fille ane pousa le marquis
-d'Etampes de Valenay; la seconde fut la galante duchesse de Chtillon.
-Quand il mourut, sa femme toit enceinte d'un enfant qui, n le 8
-janvier 1628, reut le nom de Franois-Henri de Montmorency; il fut pair
-et marchal de France, et, sous le nom de marchal de Luxembourg, il
-signala frquemment son courage et ses talents militaires la fin du
-rgne de Louis XIV. Il toit mari depuis 1661 avec Catherine de
-Clermont-Tallard, hritire de Luxembourg. Desormeaux (_Hist. du
-marchal de Luxembourg_), dans son Histoire de la maison de Montmorency,
-t. 4, p. 106, prtend que Mazarin auroit song se l'attacher par une
-alliance.]
-
-C'est celui qu'on appelloit Coligny, frre de madame de Chtillon, et
-qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg[214]. Comme le cavalier se vit
-si bien trait de sa matresse, il ne perdit pas un moment de la visiter
-avec toutes les assiduits qu'un nouvel amant doit avoir pour plaire
-l'objet de son coeur. Cette pratique a dur plus de six mois sans tre
-sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien dcouvrir. Il
-avoit mme surpris les esprits les plus jaloux. Un jour Monsieur survint
-brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle contemploit un
-petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre une lettre de
-la mme personne. Monsieur se saisit du portrait, et blma Madame
-seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit dsormais
-toute visite, et qu'elle le prpareroit viter le danger o il
-pourroit s'exposer.
-
-[Note 214: Le marchal de Luxembourg n'avoit pas une figure heureuse et
-brillante: il toit d'une taille contrefaite; de longs et pais sourcils
-venoient se joindre sur ses paupires et lui rendoient la physionomie
-austre. (Desormeaux, ouvrage cit, p. 411-412.)]
-
-Cet vnement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
-pour quelques jours de voir Madame; mais il mnagea son temps de manire
-que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
-l'exila tout aussitt.
-
-Personne n'a os se dclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
-de gens qui voient cette princesse.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LETTRE[215].
-
-
-[Note 215: Cette lettre est celle dont il a t parl ci-dessus, p.
-78-79.]
-
-_Aprs avoir vcu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever
-ma vie dans la libert d'une rpublique, o, s'il n'y a rien esprer,
-il n'y a pour le moins rien craindre._
-
-_Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
-avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
-nature nous rappelle nous, et nous revenons des sentimens de
-l'ambition au dsir de notre repos._
-
-_Il est doux de vivre dans un pays o les lois nous mettent couvert
-des volonts des hommes, et o, pour tre sr de tout, il n'y ait qu'
-tre sr de soi-mme. Ajoutez cette douceur que les magistrats sont
-autoriss dans leur adresse par le bien public, et peu distingus en
-leurs personnes par des avantages particuliers[216]; on n'y voit point
-de diffrence odieuse, par des privilges dont l'galit soit blesse;
-on n'y voit point de factieuses grandeurs qui gnent notre libert sans
-faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui gouvernent nous mettent
-en repos sans qu'ils pensent mme en adoucir le chagrin, par les
-respects qu'on leur rend trs peu, mais qui exigent beaucoup; moins
-encore ils sont svres dans les ordres de l'tat, plus ils sont
-imprieux avec les nations trangres; parmi les citoyens et toute sorte
-de particuliers, ils usent de la facilit qu'apporte une fortune gale.
-Le crdit n'tant point insolent, la conduite n'est jamais dure si les
-lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que vous ne soyez
-coupable._
-
-[Note 216: Il suffit, pour se convaincre de la vrit de cette
-observation, de lire, dans les Mmoires du comte de Guiche (2 vol.
-in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les portraits
-qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point que le
-pouvoir toit alors occup, en Hollande, par des hommes peu
-distingus.]
-
-_Pour les contributions, elles sont vritablement grandes, mais elles
-regardent toujours le bien public, et sont communes ceux qui les
-tirent, comme ceux sur qui elles sont tires. Elles laissent chacun
-la consolation de ne contribuer que pour soi-mme; ainsi on ne doit pas
-s'tonner de l'amour du pays, puisque c'est, le bien prendre, un
-vritable amour-propre._
-
-_C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui parot y
-avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est gal sa
-suffisance que son dsintressement et sa fermet[217]. Les choses
-spirituelles sont conduites avec une pareille modration; la diffrence
-de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas la
-moindre altration dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
-voies, et ceux qu'on croit gars, plus plaints que has, attirent la
-compassion de la charit, et jamais la perscution d'un faux zle. Mais
-il n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose dsirer; nous
-voyons moins d'honntes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
-affaires que de dlicatesse dans les conversations._
-
-[Note 217: Jean de Witt. Le comte de Guiche parle de lui avec moins
-d'enthousiasme dans ses Mmoires.]
-
-_Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
-mauvais qu'on les prfre eux; leur compagnie peut faire l'amusement
-d'un honnte homme, et est trop peu anime pour en troubler le repos. Ce
-n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
-dont la douceur vous plairoit, o vous trouveriez un air touchant propre
- inspirer des secrtes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne
-mine, le procd raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
-satisfaisant, mais il n'y a rien esprer davantage, ou pour leur
-sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
-faon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie
-quasi gnralement tabli, et je ne sais quelle vieille tradition de
-continence, qui passe de mre en fille comme une espce de religion.
-la vrit on ne trouve pas redire la galanterie des filles, qu'on
-leur laisse employer bonnement, avec d'autres aides innocentes, leur
-procurer des poux. Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par
-un mariage heureux; quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine
-esprance d'une condition, qui se diffre toujours et n'arrive jamais.
-Les longs amusemens ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au
-dessein d'une infidlit mdite. On se dgote avec le temps, et un
-dgot pour la matresse prvient la rsolution bien forme d'en faire
-une femme. Ainsi, dans la crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se
-retirer quand on ne peut pas conclure; et, moiti par habitude, moiti
-par un honneur qu'on se fait d'tre constant, en entretient plusieurs
-ans le misrable reste d'une passion use. Quelques exemples de cette
-nature font faire de srieuses rflexions aux plus jeunes filles, qui
-regardent le mariage comme une aventure, et leur naturelle condition
-comme le veritable tat o elles doivent demeurer. Pour les femmes,
-s'tant donnes une fois, elles croient avoir perdu toute disposition
-d'elles-mmes, et ne connoissent plus autre chose que la simplicit du
-devoir. Elles se feroient conscience de se garder la libert des
-affections, que les plus prudes se rservent ailleurs spares de leur
-engagement, et sans aucun gard leur dpendance. Ici tout parot
-infidlit, et l'infidlit, qui fait le mrite galant des cours
-agrables, est le plus gros des vices chez cette bonne nation, fort sage
-dans la conduite du gouvernement, peu savante dans les plaisirs dlicats
-et les moeurs polies. Les maris payent cette fidlit de leurs femmes
-d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la coutume,
-affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de tout le
-monde comme une malheureuse, et le mari dcri comme un homme de trs
-mchant naturel._
-
-_Une misrable exprience me donne assez de discernement pour bien
-dmler toutes ces choses, et me fait regretter un temps o il est bien
-plus doux de sentir que de connotre; quelquefois je rappelle ce que
-j'ai t pour ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens,
-il se forme quelque disposition la tendresse, ou du moins un
-loignement de l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions,
-qui font les plaisirs de notre vie! Fcheux empire que celui de la
-raison s'il nous te les sentimens agrables et nous tient en des
-inutilits ennuyeuses au lieu d'tablir un vritable repos!_
-
-_Je ne vous parlerai gure de la beaut de La Haye. Il suffit que les
-voyageurs en sont charms aprs avoir vu les magnificences de Paris et
-les rarets d'Italie. D'un ct vous allez la mer par un chemin digne
-de la grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus
-agrable que j'aie vu de toute ma vie; dans le mme lieu vous voyez
-assez de maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois
-et d'alles pour former une solitude dlicieuse aux heures
-particulires. On y trouve l'innocence des plaisirs des champs en
-public, et tout ce que la foule des villes les plus peuples nous
-sauroit fournir. Les maisons sont plus libres qu'en France, aux heures
-destines la socit; plus rserves qu'en Italie, lorsqu'une
-rgularit trop exacte fait retirer les trangers et remet la famille
-dans un domestique troit._
-
-_Pour dire tout, on diroit des vrits qu'on ne croiroit point; et par
-un mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois
-que manquer tre cru de ce que vous ne connoissez pas._
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE PERROQUET
-OU
-LES AMOURS DE MADEMOISELLE.
-
-
-Vous devez sans doute, cher lecteur, avoir ou dire qu'il y a quelque
-temps on parla de marier M. le comte de Saint-Paul[218] Son Altesse
-royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion plusieurs
-personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de pareilles
-rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme plus
-savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
-hardiment.
-
-[Note 218: Fils de madame de Longueville. Mademoiselle de Montpensier
-parle ainsi, dans ses Mmoires, de ce projet de mariage:
-
-... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donn de
-grandes marques d'estime et d'amiti; depuis que je l'eus revue et que
-M. de Lauzun fut arrt, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
-Puisieux et mademoiselle de Vertus d'pouser son fils. On lui avoit fait
-quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
-vouloient ter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
-l'empereur vouloit bien dmarier sa soeur, et... il ne vouloit pas
-consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'pousoit sa soeur. Madame de
-Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
-voulois faire l'honneur son fils de l'pouser; qu'il n'y avoit
-royaume, ni soeur de l'empereur quoi elle ne me prfrt...--Je lui
-rpondis que je ne voulois pas me marier. Nous ayons cit ces lignes,
-qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
-rappellent les dmarches antrieures faites par madame de Longueville
-pour assurer son fils, peine g de vingt ans, moins l'honneur d'une
-alliance disproportionne que les immenses richesses de mademoiselle de
-Montpensier.]
-
-Il y avoit en ce mme temps une fort clbre compagnie, en un certain
-lieu de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurment l'endroit, mais je
-sais bien que c'toit des intimes de M. le comte de Lauzun[219], comme
-vous jugerez par leurs discours, lesquels, aprs avoir longtemps
-convers ensemble, tombrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
-aprs en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son
-Altesse royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa M. de
-Lauzun, et lui dit: Et vous, monsieur de Lauzun, quoi songez-vous, et
-d'o vient qu'un homme d'esprit comme vous tes s'oublie dans une
-occasion si belle et si noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne
-mrite pas bien que vous y songiez? Vous pourriez bien plus mal employer
-votre temps.
-
-[Note 219: Voy., sur M. de Lauzun, une note de M. Boiteau dans le 1er
-volume de l'_Histoire amoureuse_, p. 132 et suiv.]
-
-Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
-moindre que le sien auroit eu assez de peine rpondre. En effet, aprs
-avoir recul deux ou trois pas: Quoi! monsieur, rpondit-il celui qui
-lui avoit parl, moi! que dites-vous? moi, songer Mademoiselle! Ah!
-monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-mme
-pour concevoir un dessein dont le bruit m'pouvante, et dont la seule
-pense me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
-dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
-faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la
-fortune? Cette princesse n'est pas inaccessible, et vous surtout, car
-nous savons que vous tes assez bien avec elle, et mme qu'elle vous
-souffre et qu'elle vous coute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi,
-quel mal y auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un
-peu?--Ah! rpondit M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y
-penser. La rponse que je suis oblig de faire vos discours obligeants
-me met la torture, tant je vois d'impossibilit ce que vous me
-dites.--Vous y songerez si vous voulez, s'cria alors toute la
-compagnie; nous sommes tous de vos amis, et nous vous le conseillons,
-parcequ'ayant eu tant d'esprit et de conduite que vous en avez et
-possdant l'oreille avec les bonnes grces de votre Roi comme vous
-faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous nous croyez; c'est
-pour vous, et nous aurions tous la dernire joie[220] si vous pouviez
-russir, et vous n'agirez pas sagement si vous ne nous croyez.
-
-[Note 220: Le mot _dernier_, employ en ce sens, avoit t introduit par
-les Prcieuses. Voy. notre dition du Dictionnaire des Prcieuses
-(_Bibl. elzev._); Paris, Jannet, 2 vol in-16, t. 1.]
-
-M. de Lauzun ayant rpondu tous comme il avoit fait au premier, et
-s'en tant dfendu par des raisons les plus fortes et les plus
-apparentes, cette illustre compagnie se spara. Or, comme naturellement
-nous aimons ce qui nous flatte, quoique la biensance ne nous permette
-pas de le tmoigner, nous nous dfendons souvent d'une chose et la
-rejetons avec ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus
-l'esprit de l'homme est capable de connotre la valeur et le mrite
-d'une chose qu'on lui propose pour son avancement, plus il sent
-enflammer son dsir la possession.
-
-M. le comte de Lauzun s'toit retir chez lui aprs avoir quitt ses
-amis, o il ne fut pas plus tt arriv que tout ce dialogue qu'on lui
-avoit fait sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit
-rejet comme fcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut
-un peu moins rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit,
-et au dessus du commun, il commena ne dsesprer pas entirement; il
-y voyoit la vrit beaucoup de difficult, mais plus la chose lui
-paroissoit difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que
-la plus grande gloire est attache principalement aux plus grands
-obstacles. Il voyoit d'un ct une des plus grandes princesses de
-l'univers, qui avoit mpris un grand nombre de rois et de
-souverains[221], comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un
-coeur digne d'elle. Il trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus
-fire et le courage le plus grand et le plus lev qu'on pt imaginer.
-N'importe, il passa par-dessus toutes ces considrations, aprs les
-avoir mrement peses pendant un mois; et aprs avoir trs souvent perdu
-le repos pour s'appliquer entirement au grand projet qu'il avoit dj
-fait, il fit ce que faisoient ces fameux courages de l'antiquit,
-lesquels n'entreprenoient jamais que ce qui paroissoit presque
-impossible, ou du moins trs difficile; et c'est par l que plusieurs se
-sont immortaliss et se sont fait eux-mmes un tombeau de gloire. Enfin,
-aprs avoir repass mille fois une infinit de penses qui lui venoient
-en foule dans l'esprit, et ayant fait rflexion au prix inestimable que
-lui offroient dj ses travaux, s'il toit assez heureux de pouvoir
-russir, son grand coeur fait un puissant effort et prend ds ce moment
-une forte rsolution d'excuter ce qu'il avoit projet, voyant bien que
-s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit de sa vie, et qu'il ne
-trouveroit jamais de si glorieux moyens pour lever et tablir plus
-heureusement sa fortune.
-
-[Note 221: La liste est longue des partis proposs Mademoiselle et
-refuss par elle: la complaisance avec laquelle ses _Mmoires_ numrent
-tour tour tant de soupirants rappelle assez la fable du hron et se
-termine de mme.
-
-D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
-est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'pouser l'empereur: cette
-ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition la Cour, et lui
-attire les rprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
-la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frre
-du Roi, choue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit dj
-refus et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
-Charles son neveu, et se prsente lui-mme; Turenne se joint ces
-perscuteurs et appuie auprs d'elle le roi de Portugal: elle et alors
-prfr pouser le duc de Savoie. Cond lui-mme la trouve, malgr son
-ge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
-duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce clibat
-obstin. C'est alors qu'elle songe Lauzun. Elle refuse de nouveau
-Monsieur, frre du Roi, et aussi, malgr les dmarches ritres de
-madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.]
-
-Le voil donc qui recommence redoubler ses soins pour rendre ses
-hommages Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine trouver accs
-auprs de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
-longtemps charme. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
-plus tard qu'il lui toit possible. Il ne lui parloit nanmoins que de
-respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses
-d'esprit capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand
-esprit gote les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui peine les
-distingue et ne gote que celles qui sont mdiocres, Mademoiselle
-prenoit grand plaisir couter M. de Lauzun avec une application
-merveilleuse; de manire que notre comte, qui ne jouoit autrement son
-jeu que couvert et l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de
-nouvelles matires et de nouveaux entretiens; son esprit clair lui
-faisoit dcouvrir la faon obligeante avec laquelle il toit cout de
-la princesse, et lui fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir
-qu'elle tmoignoit y prendre.
-
-Cependant M. de Lauzun commenoit dj concevoir quelque rayon
-d'esprance, quoiqu' la vrit foible. Il est vrai qu'il toit bien
-reu, mais il l'toit auparavant; que si la princesse lui tmoignoit
-quelque bont, ce n'toit ou pouvoit n'tre qu'un effet de sa
-gnrosit. Ainsi il n'avoit pas un grand fondement en ses esprances.
-D'ailleurs la grande disproportion qu'il y avoit entre cette princesse
-et lui le mettoit au dsespoir; aussi c'toit son plus grand
-obstacle[222]. Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps
-s'toit pass de cette faon, lorsqu'il lui vint dans la pense qu'il
-toit temps de commencer son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir
-une leon bien faite ceux qui veulent se faire souffrir auprs d'une
-matresse; c'est qu'il faut surtout tudier se faire son humeur:
-voil le seul et vritable chemin par o l'on peut srement s'insinuer.
-
-[Note 222: Lauzun n'toit pas encore lieutenant gnral; il avoit cd
-sa charge de colonel gnral des dragons et n'avoit que celle de
-capitaine des gardes du corps. Il n'obtint que plus tard ses autres
-emplois et dignits.]
-
-M. le comte de Lauzun voulut, quelque prix que ce ft, mourir ou
-s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours
-pour cela; il s'toit fait une rgle de ne rien emprunter que de lui
-seul. Que fait-il? Son gnie s'attache considrer attentivement cette
-princesse; il s'y attache srieusement pendant quelque temps, et enfin,
-ayant remarqu que cette princesse aimoit et la cour et les beaux
-esprits, et que naturellement (comme cela est ordinaire son sexe) elle
-toit curieuse, il se rsolut de prendre cette route, comme la plus
-aise pour arriver sa fin.
-
-Il toit un jour chez la princesse, o, aprs mille beaux discours,
-comme son ordinaire, qui servirent comme de prlude ce qu'il avoit
-mdit, il tomba merveilleusement bien propos sur son dessein, et,
-parlant des affaires de la cour les moins communes: Eh bien!
-Mademoiselle, lui dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle tre toujours
-particulire[223] et ne jamais faire de commerce avec la Cour? Est-il
-possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui vous
-puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des quatre
-coins de la terre, pour voir la majest et la magnificence du Louvre, et
-pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison royale,
-qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait dans
-l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
-cela, joint la dlicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
-pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
-Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'tre la Cour sans sortir de
-chez elle, et vous pouvez, en tant le plus bel ornement du Louvre, je
-veux dire en la privant de la prsence de votre royale personne, vous
-pouvez seule en composer une tout entire au Luxembourg ou ailleurs o
-Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
-rpondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me
-faire part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun,
- Dieu ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois Votre
-Altesse Royale! Je sais trop comme je dois parler des personnes de
-votre rang pour manquer jamais mon devoir. Et ce que je prends la
-libert de vous dire n'est qu'un foible effet du zle que j'ai eu toute
-ma vie, et que je sens augmenter tous moments, pour le service de
-Votre Altesse Royale.
-
-[Note 223: C'est--dire vivre l'cart, agir _en son particulier_.]
-
-Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un dsir, mais un dsir que je ne
-puis exprimer, de vous voir matresse de tout l'univers, et si j'tois
-assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose[224], ma vie
-seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant il
-est vrai, Mademoiselle, que je veux dsormais m'attacher aux intrts de
-Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, rpondit Mademoiselle,
-vous tes trop gnreux, et vous me comblez de civilits. Je
-souhoiterois tre en tat de vous tmoigner ma reconnoissance; mais
-comme mes sentiments sont hors du commun et trs-rares dans le sicle o
-nous sommes, il faudroit tre quelque chose de plus que je ne suis pour
-pouvoir dignement les reconnotre. Souvenez-vous au moins que je
-conserverai toute ma vie le souvenir de vos bons et gnreux
-souhaits.--Ce n'est pas, dit M. de Lauzun, une reconnoissance intresse
-du ct des biens de la fortune qui me fait parler ainsi, Mademoiselle;
-votre royale personne en est le seul motif, et la cause m'en parot si
-glorieuse et si juste que je serai toujours prt toutes sortes
-d'vnements pour tenir ma parole.--Mais, monsieur de Lauzun, reprit
-Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour vous, aprs une si noble
-et si gnreuse dclaration? Quoi! sera-t-il dit qu'un gentilhomme aura,
-par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma qualit dans
-l'impossibilit de lui pouvoir rpondre? Ah! de grce, contentez-vous de
-ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et attendez du temps
-et de la fortune quelque chose de mieux, et vous souvenez surtout de
-votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en souviendrai.--Non
-certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun, je ne l'oublierai
-pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grce de m'en demander
-des preuves, elle verra de quelle manire je sais excuter ce que j'ai
-une fois rsolu. Et pour mieux lui marquer ma sincrit, je vais ds
-prsent lui donner le moyen de m'prouver. Vous savez, Mademoiselle, que
-je suis assez heureux pour tre bien dans l'esprit de mon Roi, et qu'il
-se passe peu de choses la Cour que je ne sache des premiers, de faon,
-Mademoiselle, que je prtends, si vous m'honorez de votre confidence,
-vous instruire de tout. Je ne vous parle point de secret: Votre Altesse
-Royale n'a jamais manqu de prudence dans les occasions les plus
-pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer l-dessus. Enfin, Mademoiselle,
-vous tes aime du Roi, et le serez encore davantage si vous voulez
-tmoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa table, et la
-premire dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous possder. Vous
-tes une princesse marier: indubitablement Sa Majest ne manquera pas
- vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre mrite.
-Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut compter
-l-dessus, comme sur une personne qui lui est entirement dvoue; et je
-vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un moment
-o il s'agira de votre intrt, sans faire tout ce qui me sera possible,
-soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espre bien que Votre Altesse
-Royale s'apercevra bientt de mes soins pour elle.
-
-[Note 224: _Contribuer quelque chose_, et non: _en quelque chose_.--La
-locution usite au XVIIe sicle toit calque sur le latin: _aliquid
-contribuere_.]
-
-Cet heureux commencement ne peut promettre M. le comte de Lauzun
-qu'une belle et glorieuse fin; il parle Mademoiselle de savoir des
-secrets, de confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la
-corde du mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et
-celui qui les disoit ajouta tant d'loquence et d'agrment, qu'elle ne
-put rsister tant d'ennemis qui l'attaquoient la fois; de faon
-qu'ayant cout fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit
-tant de plaisir qu'enfin elle se rendit un discours si doux et qui la
-flattoit si agrablement. Le premier tmoignage qu'en reut M. le comte
-de Lauzun fut en cette manire: He bien, comte de Lauzun, que faut-il
-donc faire? Je suis prte faire ce que vous me dites; mais le
-moyen?--C'est, Mademoiselle, rpondit-il d'abord, qu'il faut
-qu'auparavant vous fassiez une confidence[225] particulire avec
-quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais o prendre, rpliqua
-Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
-assurer?--Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
-Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je
-serois fidle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me
-sacrifierois plutt que de manquer de fidlit. Et de plus, aprs que
-Votre Altesse Royale auroit commenc se fier moi, elle seroit
-assure de n'ignorer pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le
-cabinet du Roi, soit qu'elle ft la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de
-Lauzun, dit Mademoiselle, continuant sourire, je suis rsolue, puisque
-vous dites qu'il le faut, me choisir un confident qui je dcouvrirai
-ma pense fort ingnuement, pour l'obliger en faire de mme. Mais
-aussi il peut bien s'attendre que si je viens dcouvrir qu'il me
-fourbe, il en sera tt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en
-galant homme, il sera mieux rcompens qu'il n'ose peut-tre
-esprer.--Quoi! Mademoiselle, rpartit M. de Lauzun, aprs la charmante
-parole que Votre Altesse Royale vient de prononcer, se trouveroit-il
-bien un courage assez lche pour manquer son devoir? Ah! cela ne se
-peut, Mademoiselle, et le ciel est trop juste pour permettre une si
-noire injustice. Que si par un malheureux hasard cela arrivoit, la grce
-que je demande ds prsent Votre Altesse Royale, c'est qu'elle me
-permette d'esprer de servir d'instrument pour punir un si horrible
-crime, ou de demeurer dans une si glorieuse entreprise.--Eh bien, vous
-serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, si
-cela est capable de vous satisfaire, et vous seul punirez ce coupable,
-du moins s'il le devient. Mais aussi ne prtendez pas avoir lieu de
-rvoquer votre parole; car ce n'est pas des personnes de mon rang
-qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
-Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, rpondit M. de Lauzun,
-ou j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon
-confident, vous y trouviez un vritable ami, ou un parent proche ou
-alli, enfin quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-mme, que
-feriez-vous en cette rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes
-choses, afin que vous ne prtendiez point de surprise.--Ah!
-Mademoiselle, Votre Altesse Royale fait tort mon courage, s'il m'est
-permis de lui parler ainsi avec tout le respect que je lui dois, et mon
-devoir m'est plus cher que parents et amis, de mme que la vie ne m'est
-rien en comparaison de mon honneur. Mais enfin, Mademoiselle, continua
-notre incomparable comte, ne m'est-il point permis de demander quel est
-cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse Royale sembl avoir pris
-plaisir de m'animer, comme si j'avois une arme nombreuse
-combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez en tte, si
-l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit en
-apparence, j'ai t bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point
-m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
-vous me verrez toujours ferme et inbranlable.--Je suis pourtant
-assure, dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus
-d'une fois, et peut-tre sera-t-il assez fort pour vous faire repentir
-de tout ce que vous avez avanc sur ce chapitre.--Moi repentir,
-Mademoiselle! rpondit M. de Lauzun; toute la terre ni la mort mme
-n'est pas capable de me faire ddire, et quand toutes les puissances
-s'armeroient pour ma perte, je les verrois venir avec un courage
-intrpide, sans rien diminuer de mon gnreux dessein.
-
-[Note 225: _Faire confidence avec quelqu'un_, c'toit _mettre sa
-confiance en quelqu'un_.--Nous disons encore maintenant, avec un
-semblable emploi du mot _confidence_: Il est en grande _confidence_ avec
-M. N.]
-
-Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette faon: Prparez-vous donc
-deux choses, ou vous ddire, ou vous punir vous-mme de ce crime si
-noir que vous vouliez punir sur un autre, si vous tes assez malheureux
-pour en tre jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me
-confier; je n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux
-acquitter. Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si
-vous tes dispos me servir fidlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le
-comte de Lauzun; je suis dispos tout ce qu'il faudra faire pour votre
-service. Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me
-prfrer mille autres qui le mritent mieux que moi, je lui proteste
-de ne jamais manquer de parole.
-
-Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tt pris cong de
-Mademoiselle, qu'il commena rver sur l'heureux succs de son
-entreprise; enfin il pouvoit se vanter d'avoir assez bien russi pour
-une simple tentative; aussi ne manqua-t-il point excuter de point en
-point ce qu'il avoit promis cette princesse, qu'il d'ailleurs n'toit
-pas moins aise de s'tre assure d'une personne qui seule lui pouvoit
-donner des nouvelles assures de tout ce qui se passoit la Cour. Elle
-voyoit que cette personne s'toit entirement attache elle, et
-qu'elle prenoit un soin particulier de l'informer de tout ce qu'il y
-avoit de plus secret. Enfin cette princesse toit dans une joie qu'elle
-ne pouvoit presque contenir.
-
-Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
-poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours redoubler
-ses soins auprs d'elle, connut enfin qu'il toit assez bien dans son
-esprit pour esprer d'y pouvoir un jour tre mieux, si le sort lui toit
-toujours autant favorable qu'il avoit t, et c'toit le dsir du succs
-qui l'animoit toujours.
-
-Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu' son ordinaire, soit par
-hasard ou de dessein form, ou bien qu'il et effectivement quelque
-nouveaut apprendre Mademoiselle, il n'eut pas plutt mont
-l'escalier qu'ayant aussitt travers jusqu' la chambre de cette
-princesse, il se prpara pour y entrer comme il avoit accoutum, et pour
-cet effet, ayant entr'ouvert la porte, il aperut cette princesse devant
-son miroir, ayant la gorge dcouverte. D'abord il se retira, et il
-referma la porte, le respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant.
-Mademoiselle, qui entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer,
-cria assez haut et demanda avec beaucoup d'empressement qui c'toit; et
-dans le temps qu'on y vnt voir elle demanda: N'est-ce point monsieur
-de Lauzun? La personne qui y toit venue voir lui rpondit que oui:
-Qu'il entre! s'cria cette princesse par plusieurs fois. Dans ce mme
-temps monsieur de Lauzun tant entr et ayant fait une profonde
-rvrence, Mademoiselle lui dit: H! pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous
-pas sans faire toutes ces crmonies? Quoi! poursuivit cette princesse
-en souriant, est-ce par la fuite que l'on fait sa cour auprs des
-dames?--Mademoiselle, rpondit-il, j'ai su jusques aujourd'hui ce que
-l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu apprendre tout ce
-que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je l'ai oubli
-depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
-Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? rpondit monsieur de
-Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
-respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer un combat o je
-prvois ma perte tout entire?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
-vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
-discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
-Mademoiselle, rpartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer
-que trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne
-me point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
-donnera la permission.--Je serois fort aise que ce ft prsentement,
-reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse
-Royale me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obir.
-l'ouverture de la porte de votre chambre, commena-t-il, je n'ai pas eu
-sitt fait le premier pas, que le premier objet qui s'est prsent mes
-yeux a t votre Royale personne, mais dans un tat si clatant que
-jamais mes yeux n'ont t si surpris; et cette surprise ou la crainte de
-manquer de respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la
-dernire prcipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce
-soit; aussi, Mademoiselle, l'entre de votre chambre, j'ai aperu,
-quoique de loin, comme un rayon du brillant clat de votre Royale
-personne; je veux dire, Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les
-grces et les beauts ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui
-peut flatter la vue: car, quoique vous soyez charmante toujours, la
-blancheur des lis que vous cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge
-admirable, ce sein de neige[226], dont vous n'avez pas pu me drober la
-vue, tout cela joint la majest sans gale de votre taille, auroit
-produit sur moi les mmes effets que sur les plus grands princes du
-monde; je n'aurois pu voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir
-considrer attentivement. Je sais que la considration des belles choses
-donne du plaisir, que le plaisir allume le dsir, et enfin que le dsir
-n'aboutit qu' la jouissance[227]. En un mot, je n'aurois jamais pu
-viter ce charme, qui par consquent auroit fait mon malheur. Hlas! je
-reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse qualit
-que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu' eux seuls
-d'aspirer sans crime la possession de ces belles choses[228].
-
-[Note 226: Un pareil langage n'a rien d'tonnant dans un temps o les
-potes, faisant l'loge des dames, ne manquoient jamais de chanter leur
-sein; o elles-mmes dcrivoient volontiers toutes leurs beauts dans
-leurs portraits.]
-
-[Note 227: Il parut au XVIIe sicle tant de pices, lgies, sonnets,
-etc., sous ce titre de _Jouissances_, que le sieur de La Croix, auteur
-d'un art potique, a fait de la _Jouissance_ un genre de posie
-particulier, comme l'pithalame ou la ballade. Les femmes elles-mmes,
-et des plus considres, faisoient des pices de ce genre; il en est
-jusqu' dix que je pourrois citer.]
-
-[Note 228: C'est ce qui faisoit dire mademoiselle de Montpensier,
-quand on lui annona l'arrive du roi d'Angleterre, dont on lui avoit
-propos l'alliance: Je meurs d'envie qu'il me dise des douceurs,
-parceque je ne sais encore ce que c'est; personne ne m'en a os dire.
-Toutefois elle ajoutoit: Ce n'est pas cause de ma qualit, puisque
-l'on en a dit des reines de ma connoissance; c'est cause de mon
-humeur, que l'on connot bien loigne de la coquetterie. Cependant,
-sans tre coquette, j'en puis bien couter d'un roi avec lequel on veut
-me marier; ainsi je souhaiterois fort qu'il m'en pt dire. (_Mm._,
-dit Mastricht, 1, 236.)]
-
-Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut lgitimement aspirer
-aprs ces beauts de Votre Altesse Royale, celui-l est sans doute le
-plus heureux homme du monde; plus forte raison le bonheur de celui qui
-les possdera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de
-vous, monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que
-la feinte que vous avez faite la porte de ma chambre se termineroit
-enfin par la galanterie du monde la mieux invente et la mieux
-conduite.--Ha! Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre
-Altesse Royale juge mal de moi si elle a cette pense! Le respect que je
-dois avoir pour elle, et le voeu que j'ai fait de finir ma vie pour son
-service, ne me feront jamais dguiser ma pense; je publierai toute la
-terre quand il en sera besoin ce que je viens d'avancer.--Vous croyez
-donc, Monsieur, rpondit Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les
-souverains qui puissent prtendre lgitimement la possession des
-belles choses? Quoi! ne savez-vous pas que c'est le seul mrite qui doit
-avoir cette prtention, et que le sang ni le rang mme n'augmente point
-le prix d'une personne, si elle n'a que cela pour partage? Vous savez
-qu'il y en a une infinit qui, sans le secours de la naissance ni du
-sang, se sont mis en tat eux-mmes de pouvoir aspirer tout ce qu'il y
-a de plus grand, et cela par leur propre mrite. Et je puis avancer sans
-feinte que monsieur le comte de Lauzun, autrement monsieur de Peguillin,
-en est un des premiers, et que, sa vertu le distinguant du commun des
-hommes, cette mme vertu le peut lever avec justice quelque chose
-d'extraordinaire. Je ne veux pas vous en dire davantage; mais je sais
-bien que si vous saviez de quelle faon vous tes dans mon esprit, vous
-n'auriez pas sujet d'envier un autre rang que celui o vous tes, s'il
-est vrai que vous comptiez mon estime pour vous pour quelque
-chose[229].--Ha! Mademoiselle, rpondit monsieur de Lauzun, que je suis
-heureux d'avoir l'honneur de vous avoir plu! Mais que je suis doublement
-heureux d'avoir quelque part dans votre estime! Oui, Mademoiselle,
-puisque Votre Altesse Royale a eu la bont de m'annoncer un si grand
-bonheur, souffrez, de grce, que je me laisse transporter aux doux
-transports que me cause la joie que je ressens, et que mon me vous
-fasse connotre par quelque puissant effort l'extase dans laquelle vos
-dernires paroles l'ont mise: car, s'il est vrai, comme il n'en faut
-point douter, que votre me soit sincre, n'ai-je pas raison de
-m'estimer le plus fortun de tous les hommes? Et qu'est-ce que je
-pourrois faire pour reconnotre tant d'obligations que j'ai Votre
-Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
-que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
-m'acquitter de la moindre de vos bonts?--Je ne vous demande rien, lui
-dit Mademoiselle, sinon la continuation de ces mmes souhaits, et
-l'excution, si l'occasion s'en prsente.--Oui, Mademoiselle, rpondit
-monsieur de Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'excuterai tout
-pour le service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.
-
-[Note 229: Tout le passage qui prcde semble avoir t inspir par les
-lignes que voicy, tires des Mmoires de Mademoiselle: L'affaire qui me
-paroissoit la plus embarrassante toit celle de lui faire entendre qu'il
-toit plus heureux qu'il ne pensoit. Je ne laissois pas de songer
-quelquefois l'ingalit de sa qualit et de la mienne. J'ai lu
-l'histoire de France et presque toutes celles qui sont crites en
-franois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le royaume que des
-personnes d'une moindre qualit que la sienne avoient pous des filles,
-des soeurs, des petites-filles, des veuves de rois; qu'il n'y avoit point
-de diffrence de ces gens-l lui que celle qu'il toit n d'une plus
-grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il avoit plus de mrite et
-plus d'lvation dans l'me qu'ils n'en avoient eu. Je surmontai cet
-obstacle par une multitude d'exemples qui se prsentoient mon
-souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les comdies de Corneille
-une espce de destine pareille la mienne, et je regardois du ct de
-Dieu ce que le pote avoit imagin par des vues humaines. J'envoyai
-Paris, acheter toutes les oeuvres de Corneille... Les oeuvres de Corneille
-arrives, je ne fus pas longtemps trouver les vers que je vais mettre
-ici; je les appris par coeur:
-
- Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
- Lyse, c'est un accord bientt fait que le ntre...
-
- (_Mm._, dit. cite, VI, 32-34.)
-
-Les vers de Corneille cits ici sont tirs de _La suite du menteur_,
-acte IV, sc. 1re.]
-
-Voil une belle avance pour notre nouvel amant, et, mon avis, jamais
-il ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de
-succs; aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernire
-conversation, o il trouva tout sujet d'esprer. Et ce fut ce qui
-l'enhardit de pousser sa fortune bout.
-
-Il passa quelque temps dans cet tat, et toujours rendre ses soins
-avec plus d'assiduit qu' l'ordinaire Mademoiselle. Et mesure qu'il
-remarquoit que cette princesse prenoit plaisir le souffrir, il ne
-manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de
-faire pour se maintenir dans ses bonnes grces. Et il en avoit toujours
-l'occasion en main, par cent belles choses que son gnie lui
-fournissoit; et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette
-princesse, il faisoit parotre tant de respect en toutes ses actions, et
-un tel enjouement dans son humeur, qu'enfin tout cela, joint la
-vivacit de son esprit et la force de son raisonnement, tout cela,
-dis-je, toit trop puissant pour y rsister. Aussi, Mademoiselle, qui,
-mieux que qui que ce soit, avoit un esprit capable de juger de ces
-choses, y trouvoit trop de quoi se plaire pour n'y pas prendre plaisir,
-et par consquent pour se pouvoir dfendre. Elle toit mme ravie quand
-elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle le regardoit dj comme
-une conqute assure, et elle auroit quitt toutes choses pour avoir sa
-conversation, ne trouvant rien o elle et un si agrable
-divertissement.
-
-Ils en toient l, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
-en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, mesure qu'il en
-devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
-toit vrai ou faux, s'il en toit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
-assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui russit
-merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.
-
-Un jour qu'il toit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
-moins qu'il pouvoit, et s'il tmoignoit de l'empressement pour y
-demeurer, Mademoiselle n'en faisoit gure moins pour le retenir; il
-toit donc un jour avec elle, o, aprs un assez long entretien, il
-tmoigna cette princesse qu'il avoit quelque chose de particulier
-lui dire. Mademoiselle, qui n'eut pas de peine le reconnotre, le tira
- part, et lui ayant dit qu'elle toit prte l'couter s'il avoit
-quelque chose lui dire: Il est vrai, rpondit monsieur de Lauzun
-Mademoiselle, que j'ai une grce demander Votre Altesse Royale; mais
-je n'ose pas le faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous
-l'avez tout entire, Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu' parler
-et demander hardiment tout ce qui dpend de moi, et vous assurer en mme
-temps de tout.--Quoique Votre Altesse Royale ait assez de bont pour
-m'accorder ma demande, poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste
-que j'en abuse, et si tout autre motif que celui de vos intrts me
-faisoit agir, je serois sans doute moins hardi et plus circonspect.--Que
-ce soit votre intrt ou le mien, dit Mademoiselle, tout m'est gal;
-parlez seulement avec assurance d'obtenir tout ce que vous demanderez.
-
-Monsieur le comte de Lauzun rpondit ces discours si obligeants de
-Mademoiselle par une profonde rvrence, et poursuivit aprs en cette
-manire: Il y a dj quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis
-en tte que Votre Altesse Royale doit tre bientt marie[230]; et cette
-pense s'est si fort imprime dans mon esprit, que je me la prsente
-comme un prsage assur, ou, pour mieux m'exprimer, comme une chose
-faite; et la crance que j'y donne et la joie que je m'en promets m'ont
-forc prendre la libert de vous faire une trs humble prire: c'est,
-Mademoiselle, que comme c'est une chose infaillible selon toutes les
-apparences, puisque les plus grands du monde ont aspir ce haut
-bonheur, votre renomme a publi partout le pouvoir de vos charmes; de
-manire que, parmi tous ceux qui ont appris les merveilles de votre vie,
-il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a point dont l'esprit
-n'ait t agrablement surpris, et qui ne soupirent pour vous[231].
-Ainsi, dans cette foule de soupirants, il ne se peut, moins que le
-ciel ne voult se rendre coupable de la dernire injustice, que vous ne
-soyez un jour quelqu'un, et je sais que ce sera bientt: car enfin je
-ne saurois faire sortir cette pense de mon esprit, et mon imagination
-en est tellement proccupe, qu' tous moments, et mme dans le peu de
-repos que je prends, je n'en suis pas exempt. Il y a dj long-temps que
-je ne rve autre chose; de faon, Mademoiselle, que la grce que je
-demande Votre Altesse Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent
-honor de sa confidence, il me soit permis d'en esprer une seconde.
-
-[Note 230: Deux partis se prsentoient alors pour Mademoiselle, M. de
-Longueville et Monsieur, frre du roi. Mademoiselle avoit cart le
-premier et ne vouloit pas entendre parler du second.
-
-Tout le passage qui suit se retrouve dans les _Mmoires de
-Mademoiselle_, mais avec une diffrence qu'on remarque, d'ailleurs, dans
-tout le cours de son rcit et de celui-ci: c'est que dans les _Mmoires_
-c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
-contraire.
-
-J'allai Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire
-Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-l Paris, et m'en retournai le
-lendemain Saint-Germain, o M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
-qu'il me supplioit trs humblement de ne lui plus parler. Il me dit
-qu'il avoit t assez malheureux pour avoir dplu Monsieur, parcequ'il
-toit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
-difficults que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
-qu'il vouloit que je fisse me mettoit au dsespoir; que je ne voulois
-pas absolument pouser Monsieur.--Il me rpondit toujours que j'avois
-tort, que je devois obir, qu'il me demandoit en grce de ne lui plus
-parler, qu'il me fuiroit...--Je lui rpondis: Au moins, marquez-moi un
-temps, c'est--dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
-faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
-rsolution ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...--Il
-me dit; Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
-ncessairement que ce soit moi qui prenne le premier cong...--Je lui
-dis: Rpondez-moi sur le temps, parce que srement je romprai l'affaire
-avec Monsieur.--Il me dit: Ce n'est ni vous ni moi fixer un
-temps, ni rgler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
-saurois vous faire d'autre rponse. (_Mmoires de Mademoiselle_, dit.
-Mastricht, 6, p. 109 et suiv.)]
-
-[Note 231: Tout ce texte est fort mauvais et ne prsente pas de suite;
-aucune dition, aucune copie manuscrite ne nous a autoris le
-modifier.]
-
-Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincre, rpondit
-en ces paroles: Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois
-choisi quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit dmentir son
-choix que de ne lui pas confier tout sans rserve. Pour moi, qui ne
-prtends pas dmentir le mien, je veux vous faire l'unique dpositaire
-de mes penses les plus secrtes. Que si par hasard je manque de
-prudence en parlant, souvenez-vous qu'en qualit d'homme d'honneur comme
-vous tes, vous tes oblig par toutes sortes de raisons garder le
-secret, et qu'il n'y a pas moins de science se taire qu'il y en a
-bien parler. A propos, dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne
-vous parle point de vos galanteries, je souffre mme, pour l'estime que
-j'ai pour vous, que vous m'en disiez toujours quelques unes en passant,
-parce que je sais bien qu'un esprit galant et de cour comme le vtre ne
-sauroit s'en passer. Il n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de
-cajoler[232] de si bonne grce, jusqu' vouloir faire passer une simple
-pense pour une chose inbranlable et assure, lors mme qu'elle n'est
-qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, rpliqua monsieur de Lauzun, de
-grce que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pens
-ce que je viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire
-jusqu'au fond de mon coeur, elle verroit bien la vrit de la chose, et
-je m'assure qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait.
-Et pour faire voir Votre Altesse Royale que je suis persuad de ce que
-je viens d'allguer, c'est qu'assurment elle en verra bientt les
-effets, et, si mes voeux sont exaucez, le temps en sera court. Et je
-demande Votre Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le
-monde saura tt ou tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de
-l'apprendre.--Quoi? interrompit la princesse.--Celui, poursuivit
-monsieur de Lauzun, pour qui de tous vos soupirants Votre Altesse Royale
-aura plus de penchant de tous ceux de la Cour, ou bien hors du royaume.
-Tout le monde le saura un jour, et l'apprendra avec un plaisir extrme;
-et comme je suis infiniment plus vous que le reste des hommes, c'est
-par cette seule raison que je demande la prfrence Votre Altesse
-Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant annonc celui qu'entre les
-hommes elle veut rendre le plus heureux, je sois le premier aussi vous
-en fliciter et vous en tmoigner la joie que j'aurai quand je verrai
-approcher le moment qui vous doit donner celui que vous aurez honor de
-votre choix et que vous aurez trouv digne de votre affection[233].
-
-[Note 232: Voici un exemple de l'emploi du mot _cajoler_ qui montre bien
-qu'il toit pris ici dans son vritable sens: La politesse de notre
-galanterie, dit Huet, vque d'Avranches, dans son trait _de l'origine
-des romans_, vient, mon avis, de la grande libert dans laquelle les
-hommes vivent avec les femmes. Elles sont presque recluses en Italie et
-en Espagne, et sont spares par tant d'obstacles qu'on ne leur parle
-presque jamais, de sorte qu'on a nglig de les _cajoler_ agrablement,
-parceque les occasions en toient fort rares.]
-
-[Note 233: M. de Lauzun ne pouvoit douter des sentiments de
-Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui montroit
-assez, et elle s'toit mme dj explique ce sujet d'une manire fort
-claire avec madame de Nogent, soeur du comte: ... Le dimanche venu, je
-causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui avois parl si
-souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient rapport M. son
-frre, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'et pntr mes
-intentions... Ce jour-l, je lui disois: Vous seriez bien tonne de me
-voir dans peu marie? J'en veux demander, lui dis-je, la permission au
-Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures. Elle m'coutoit
-avec une trs grande attention. Je lui dis: Vous pensez peut-tre qui
-je me marierai? je ne serois pas fche que vous l'eussiez devin. Elle
-me dit: C'est sans doute M. de Longueville? Je lui rpondis: Non,
-c'est un homme de trs-grande qualit, d'un mrite infini, qui me plat
-depuis longtemps. J'ai voulu lui faire connotre mes intentions, il les
-a pntres, et, par respect, il n'a os me le dire. Je lui dis:
-Regardez tout ce qu'il y a de gens ici, nommez-les l'un aprs l'autre,
-je vous dirai oui lorsque vous l'aurez nomm. Elle le fit, et, aprs
-m'avoir parl de tout ce qu'il y avoit de gens de qualit la Cour, et
-que je lui avois toujours dit que non, et que cela eut dur une heure,
-je lui dis tout d'un coup: Vous perdez votre temps, parcequ'il est all
- Paris; il en doit revenir ce soir. L'aveu ne pouvoit tre plus
-formel, car, quelques jours auparavant, M. de Lauzun avoit dit
-Mademoiselle: Je m'en vais Paris, et je serai ici sans faute
-dimanche. (Voy. _Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 92-93, et cf. p.
-91.)]
-
-Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
-laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop prs
-pour perdre la moindre de ses actions. Mais, monsieur de Lauzun, dit
-Mademoiselle, d'o vient que vous soupirez? Vous me prdites de si
-belles choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et o
-est donc cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce
-n'est pas en soupirant que l'on reoit de la joie et du plaisir. Comment
-voulez-vous donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique
-ceci?--Ha! Mademoiselle, rpondit-il, un esprit aussi intelligent comme
-est le vtre n'aura pas bien de la peine donner une application juste
- cette action, surtout quand elle se souviendra que c'est aprs ces
-choses que l'on dsire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai,
-rpondit Mademoiselle; mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne
-sont pas moins les effets de la crainte que de la joie et du dsir.
-Ainsi un coeur qui pousse des soupirs embarrasse fort un esprit en
-faire la diffrence pour savoir connotre leur vritable cause; car je
-n'en ai jamais ou que d'une mme faon et sur un mme ton.--Je vois
-bien, Mademoiselle, dit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale
-veut se divertir; mais enfin que rpond-elle ma demande?--Vous seriez
-bien tromp dans votre attente, interrompit la princesse, si c'toit le
-refus. Mais, puisque je me suis engage, je veux vous tenir ma parole;
-je vous assure que je vous la tiendrai ponctuellement, et je vous dirai
-au vrai celui que j'aimerois le plus de tous ceux que je croirois
-pouvoir aspirer moi.--Mais quand sera-ce, Mademoiselle? rpondit
-monsieur de Lauzun avec un transport et un empressement inconcevables.
-
-La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
-tmoignt pas ouvertement, et qui mme faisoit parotre au dehors une
-partie de la joie qu'elle en avoit au fond du coeur, lui dit, toujours en
-souriant, que ce seroit dans trois mois.--Ha! Mademoiselle, que ce
-temps va tre long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
-patience une rude preuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
-attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.
-
-Voil le premier progrs de ce moyen qu'il a invent pour savoir si
-c'toit tout de bon qu'il devoit esprer ou non. Vous en verrez la fin
-par la suite et par l'effet qui succda.
-
-Peu de temps aprs l'on parla du voyage de Flandres[234], et M. le comte
-de Lauzun, qui ne songeoit qu' plaire Mademoiselle, ne s'appliquoit
-qu' en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et sans perdre
-un moment de ce qu'il devoit au Roi son matre. Il toit presque
-toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle toit au Louvre.
-Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les dbitoit avec
-tant de grce, que, quoiqu'il les dt le dernier et qu'il y mlt des
-choses srieuses (et il y falloit une grande prsence d'esprit et une
-solidit de jugement toute particulire), nanmoins la manire aise
-avec laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agrables qu'il
-y ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connotre cette
-princesse qu'il n'toit pas tout fait indigne de son attention. Aussi
-peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agrablement quelque
-belle compagnie que ce soit[235]. Enfin, on peut tirer une consquence
-infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit captif l'esprit du
-monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe. Comme il n'est point
-de plus fcheux obstacle un amant qui veut s'tablir dans l'esprit de
-l'objet qu'il aime que l'loignement et la privation de la vue, cette
-absence et cet loignement sont beaucoup plus craindre lorsqu'on a
-quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas seulement besoin de
-s'insinuer dans un coeur que l'on veut rduire entirement, mais encore
-il est ncessaire de ne point lcher prise que l'on ne s'en voie
-absolument le matre. Nous en avons mme vu qui avoient tous les
-avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi leur
-est-il arriv que, de paisibles possesseurs qu'ils toient, par ce moyen
-ils ont perdu et l'objet et les esprances, et souvent mme le souvenir,
-pour s'tre absents. M. le comte de Lauzun avoit trop de prvoyance
-pour ignorer toutes ces choses, et il avoit tmoign trop de conduite
-jusques cet endroit, pour en manquer l'avenir; aussi trouva-t-il le
-secret d'viter un si funeste et dangereux accident.
-
-[Note 234: L'on parla de faire un voyage en Flandres, et, quoique l'on
-et la paix, le Roi, qui ne marche pas sans troupe, en fit assembler
-pour faire un corps d'arme qui seroit command par le comte de Lauzun,
-qu'il fit lieutenant gnral. Le jour de Pques, je le trouvai dans la
-rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de voir venir son carrosse
-au mien, ni l'honntet avec laquelle je le saluai. Il me parut qu'il me
-faisoit, de son ct, une rvrence plus gracieuse qu' l'ordinaire:
-cette pense me fit un trs grand plaisir. Mademoiselle raconte ensuite
-longuement tous les dtails de ce voyage o elle continua poursuivre
-Lauzun, toujours indiffrent, quelquefois brutal, et qui sembloit
-toujours reculer davantage plus elle s'avanoit. Voy. _Mm. de
-Mademoiselle_, dit de Mastricht, 6, p. 51 et suiv.]
-
-[Note 235: Ne faudroit-il pas lire: qu'il seroit capable d'entretenir
-seul..., etc.?]
-
-Notre incomparable amant voyant donc qu'il toit oblig de suivre le Roi
-partout o il iroit, et par consquent contraint de quitter son
-entreprise, qu'il voyoit dj si avance, s'avisa de faire en sorte que
-Mademoiselle ft le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
-le roi fit en 1671[236]; et, pour cet effet, il se servit de deux moyens
-qu'il tenoit pour assurs, comme il arriva. Le premier moyen dont il se
-servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir un jour. Il ne manqua
-pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire tomber sur ce discours.
-Ayant enfin trouv lieu de le faire, il dit cette princesse: Il ne
-faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse royale sera du voyage
-de Flandres; la chose est trop juste et trop raisonnable pour en
-douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi le veut; autrement
-je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous, Mademoiselle?
-rpondit-il; vraiment le Roi ne le dsire que de reste, et je suis
-assur qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me le
-dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
-la Cour est partout o vous tes, et que toute autre vous peut sans
-injustice parotre indiffrente. Mais, s'il m'est permis de dire ma
-pense avec tout le respect que je dois Votre Altesse Royale, vous ne
-pouvez pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque
-manire au dessein que le Roi a de parotre en ce pays-l avec le plus
-d'clat qu'il lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant
-un des plus beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous
-en sparer sans la priver de la plus belle partie de son clat.
-D'ailleurs, je sais que Votre Altesse Royale est trop considre du Roi
-pour permettre, moins que vous ne le vouliez absolument, que vous
-restiez; et je suis persuad que vous aimez trop le Roi pour tromper ses
-esprances, car assurment il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce
-qu'il vous plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous
-assurer que je n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, rpondit
-M. de Lauzun, s'il ne faut que cela, je suis assur que mes souhaits
-seront accomplis et que Votre Altesse royale verra la Flandre.
-
-[Note 236: Il s'agit ici du voyage que fit en effet le Roi en 1671, pour
-aller visiter ses nouvelles conqutes.]
-
-Il prit cong l-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir
-de la chambre de cette princesse: Je m'en vais demander un ordre au
-Roi; ce n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du
-Saint-Esprit.--Quel peut-il donc tre? dit Mademoiselle avec un souris;
-nous n'en avons point d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je
-ne crois pas que vous songiez celui-l.--Votre Altesse Royale a
-raison, dit M. de Lauzun, qui s'toit arrt la porte de la chambre de
-cette princesse pour lui rpondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais
-demander au roi m'est infiniment plus cher et plus agrable que tous
-ceux que Votre Altesse royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc?
-continua Mademoiselle en s'approchant de lui et continuant son souris;
-ne peut-on point le savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit
-notre comte, Votre Altesse sera la premire qui je le dirai.--Mais
-vous reverra-t-on bientt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui,
-Mademoiselle, et plus tt que vous ne pensez et avec de bonnes
-nouvelles. Et ayant fait une profonde rvrence, il s'en alla tout
-droit vers le Roi, qui il demanda, aprs plusieurs discours, si
-Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui rpondit qu'elle en
-seroit si elle vouloit. Ha, Sire, poursuivit notre amoureux comte, vous
-savez que les princes et surtout les princesses du sang ne marchent pas
-sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas assurment d'elle-mme,
-et puis il est important qu'elle en soit, afin de tenir compagnie la
-Reine. Il n'y en a point, la Cour, qui fasse tant d'honneur Sa
-Majest, comme tant la premire princesse du sang et celle qui est en
-tat, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de parotre
-avec plus d'clat et de pompe. Ainsi Votre Majest aura gard, s'il lui
-plat, qu'il est de consquence que Mademoiselle ne quitte point la
-Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
-avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
-rien rsoudre d'elle-mme, par le profond respect qu'elle a pour Votre
-Majest. Il seroit fcheux que cette princesse ft oblige de partir
-sans avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se
-prparer, parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air
-proportionn la qualit et au dsir qu'elle a de satisfaire pleinement
-au dessein de Votre Majest. Vous n'avez donc, Sire, qu' lui faire
-savoir vos ordres par quelqu'un, et je suis assur que la soumission
-qu'elle m'a toujours tmoigne pour vos volonts les lui fera recevoir
-avec joie. Et j'ose avancer mme que, si Votre Majest paroissoit sans
-cette princesse, elle en seroit inconsolable; tant elle est attache
-ses intrts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie
-de se tenir prte pour accompagner la Reine son voyage, et que je lui
-en tmoignerai ma gratitude.
-
-Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
-voyant tous ses desseins si heureusement russir, si heureusement,
-dis-je, pour ne s'loigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans
-s'arrter un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant
-entrer en sa chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit
-content, lui dit: Vous voil donc, Monsieur? Apparemment vous avez reu
-du Roi ce que vous lui avez demand?--Il est vrai, Mademoiselle,
-rpondit M. de Lauzun aprs avoir fait une grande rvrence et s'tre
-approch un peu plus prs, je viens d'tre cr chevalier tout
-prsentement, et je viens excuter ma promesse ds ce matin, et mon
-premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit Mademoiselle en riant, qui sans
-doute s'imaginoit bien la vrit de la chose.--Oui, Mademoiselle,
-rpondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu de mots. Votre Altesse
-Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plat, se prparer prendre les
-armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les Flamands, s'est avis
-de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne puissent pas rsister,
-et c'est pour cela que Sa Majest veut faire ce voyage dont j'ai eu
-l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la dernire campagne
-qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put tendre ses conqutes
-que sur quelques provinces, il a rsolu de ne les point quitter qu'il
-n'en soit le matre absolu, et l'ordre que j'ai reu de Sa Majest est
-qu'elle vous prie de vous disposer l'accompagner. C'est de Votre
-Altesse Royale qu'il espre ses principales forces; il m'a command de
-vous exhorter de sa part ne le pas abandonner dans un dessein si grand
-et si important.
-
-Notre amoureux comte disoit si agrablement toutes choses qu'il n'y
-avoit rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et
-Mademoiselle, qui y prenoit un indicible plaisir, l'coutoit avec une
-merveilleuse attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie
-(car elle prvoyoit bien que c'en toit une de l'invention de M. de
-Lauzun), cette princesse impatiente lui demanda: Que voulez-vous donc
-dire, monsieur, quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il
-besoin de moi, s'il en avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre
-lui rendre service que moi, puisque c'est votre mtier.--Il s'en faut
-bien, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des pes
-et des mousquets que le Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir
-de plus douces, mais de plus dangereuses armes; c'est par le grand clat
-et la majest de sa Cour que le Roi veut blouir leurs esprits
-naturellement curieux de choses extraordinaires. Et comme Votre Altesse
-Royale a plus de charmes que tout le reste ensemble, c'est d'elle aussi
-qu'il attend le plus grand secours. Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer
-avec justice, que vous seule avez de quoi vaincre agrablement non
-seulement les esprits les plus grossiers, mais tout le monde ensemble.
-Enfin, c'est assez dire quand le plus grand Roi du monde vous choisit
-pour tre comme le plus beau et principal instrument qui lui doit
-assurer ses conqutes, et lui faciliter le moyen d'en faire d'autres
-plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit esprer quelque secours
-tranger et hors d'elle-mme pour la faire estimer, cette haute estime
-que notre glorieux et invincible monarque fait clater tous les jours
-pour votre rare mrite lui donneroit un prix au dessus de ce qu'on peut
-se figurer de grand et d'aimable.--C'est--dire, dit Mademoiselle, que
-M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le don d'inventer
-tout moment les plus agrables galanteries, et, quelques prires que je
-lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut se faire cette
-violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans le monde qui
-soit capable de si rares inventions, et que lui seul se puisse vanter de
-dbiter tout ce qu'il y a de beau et de recherch, pour former un
-entretien digne des plus beaux esprits du sicle? Pour moi, je ne
-comprends pas, continua-t-elle, d'o vous prenez tout ce que vous dites,
-et je ne puis m'empcher d'tre surprise par la nouveaut des choses que
-vous faites paratre.--Ah! qu'il est ais de parler et de dire de belles
-choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage de les
-voir clater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel elles
-y paroissent, et qu'il est ais et glorieux de devenir docteur lorsqu'on
-a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous l dessus, car je sais
-bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et sachons ce
-que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a prie, Mademoiselle, continua M.
-de Lauzun, de vous disposer faire le voyage avec la Reine, mais il
-vous en prie trs instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un ordre
-pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et
-d'une faon fort enjoue; car il m'auroit t trop rude et sans doute
-impossible de pouvoir trouver du repos sans tre toujours auprs de vous
-pour vous rendre mes trs humbles respects. Et je bnirai toute ma vie
-ce premier moment o j'ai t assez heureux pour faire que la Cour
-n'allt pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaill avec chaleur
-et avec empressement, parce que ma charge et les troites obligations
-que j'ai mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse
-Royale demeurant ici, c'toit m'arracher moi-mme que de m'loigner
-d'o elle auroit demeur. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle,
-si je vous parle si librement et si j'en ai agi ainsi sans votre
-permission; mais j'ai cru qu'en me servant je ne vous dsobligerois pas,
-et que vous ne seriez pas fche d'aller avec un Roi qui vous aime
-tendrement, qui me l'a fait connotre par les discours les plus
-passionns et les plus sincres du monde.--Non, je n'en suis pas fche,
-reprit cette belle, et, bien loin de cela, je veux vous remercier, comme
-d'une chose qui m'est fort agrable. Et pour vous parler franchement,
-cette indiffrence que je vous ai tmoigne ce matin pour ce voyage a
-t en partie pour voir si vous tiez aussi fort dans mes intrts que
-vous le dites, et si vous pouviez me quitter sans peine: car je savois
-bien qu'ayant autant d'attache que vous tmoignez en avoir pour moi
-depuis si longtemps, et ayant l'esprit que vous avez, vous ne manqueriez
-pas de tenter quelque chose pour cela, et je me promettois mme que vous
-y travailleriez srieusement, et que l'accs libre que vous avez
-par-dessus tous les autres auprs du Roi vous feroit agir avec honneur;
-et je ne sais pas mme, si vous en aviez agi autrement, si j'aurois pu
-vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et souvenez-vous
-que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des preuves
-peut-tre plus tt que vous ne l'esprez, et qui vous surprendront assez
-pour vous faire connotre que vous ne vous tes pas attach une
-ingrate, mais une personne qui mrite peut-tre les soins que vous lui
-donnez.
-
-Voyez, de grce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut:
-tout ce que nous faisons et entreprenons russit notre avantage. M. le
-comte de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que
-non seulement tout lui russissoit merveille, mais encore ce qu'il
-faisoit pour lui seul lui faisoit mriter des sentiments de
-reconnoissance tout extraordinaires; et vous eussiez dit, entendre
-parler Mademoiselle, qu'elle lui toit oblige de tout ce qu'il
-entreprenoit pour son intrt propre, comme si c'et t pour elle-mme.
-Le voil donc content autant qu'un homme qui a un grand dessein, et qui
-se voit en tat de tout esprer, le puisse tre. Il tente tous les
-moyens que son gnie lui suggre, tout lui est favorable. Enfin il n'a
-plus qu'une dmarche faire; encore est-il en trop beau chemin pour
-s'arrter. Il semble mme que, n'osant pas se dcouvrir comme il le
-souhaitoit, cette princesse, pour partager, pour ainsi dire, les peines
-de cette dure violence, qu'elle est oblige de lui faire souffrir; cette
-princesse, dis-je, qui voit dans ses yeux et dans toutes ses actions, et
-qui croit dcouvrir et pntrer le favorable motif qui le fait agir, le
-met souvent en train pour l'obliger parler plus hardiment. Mais comme
-M. de Lauzun ne se croit pas encore assez avanc pour cela, il veut
-mnager toutes choses, afin de ne point btir, comme l'on fait souvent,
-sur du sable mouvant. Il continue cependant ses soins avec plus
-d'assiduit que jamais. Et cela est assez rare qu'ayant affaire une
-princesse du rang de Mademoiselle, dont l'humeur fire toit tout fait
- craindre, il n'a jamais rien perdu du libre accs qu'il trouva d'abord
-auprs de cette princesse; au contraire, il s'y est insinu peu peu,
-mais toujours de mieux en mieux, de sorte qu'elle le souffre, l'estime,
-et le traite plus obligeamment qu'elle n'a jamais fait homme, non pas
-mme les plus grands princes qui ont soupir pour elle. Elle fait plus,
-car il ne se met pas sitt en devoir de prendre cong d'elle, quand il y
-est, qu'elle lui demande avec empressement quand elle le reverra. Il
-n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est permis d'entrer chez
-elle toute heure et tous moments. Et je crois mme que, si elle et
-eu envie de lui faire quelque dfense, 'auroit t de ne point sortir
-d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible.
-
-C'est de cette faon que M. le comte de Lauzun passoit agrablement
-mille doux moments tous les jours, donner et recevoir d'innocents
-tmoignages d'un amour cach et qu'il n'toit pas encore temps de
-dcouvrir. Cependant le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui
-dcouvriroit sincrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus toit
-fort avanc, et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'annes.
-Enfin, le jour tant venu auquel le terme expiroit[237], notre comte ne
-manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y fit mme
-aller beaucoup plus matin qu' son ordinaire, chose qu'il dit cette
-princesse aprs l'avoir salue: Enfin, Mademoiselle, voici ce jour tant
-dsir arriv, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas,
-Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se ddise de sa parole; elle me
-l'a promis trop solennellement pour y manquer. Il pronona ces paroles
-avec cet agrment ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui
-n'toit pas fche du soin qu'il avoit lui faire tenir sa promesse,
-fut bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le
-faisoit. Et cette princesse lui ayant demand, quoiqu'elle le st aussi
-bien que lui, s'il y avoit dj trois mois, notre amant lui rpondit en
-ces paroles: Il est vrai, Mademoiselle, que j'ai tch bien compter;
-mais, quelque exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assur que je
-me suis tromp moi-mme, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse
-Royale avoit pris, j'ai laiss passer trois annes. Et si je voulois
-compter selon l'ardeur de mon attente, je suis assur que j'irois
-jusqu' l'infini sans en trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle,
-qu'est-ce que vous en ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai
-faite?--Ce que j'en ferai? rpliqua M. de Lauzun; je m'en rjouirai, et
-la joie que j'en attends me rendra un des plus contents hommes du monde;
-et d'autant plus que je serai le premier qui ce glorieux avantage sera
-permis.--Eh bien, dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir[238].--Mais
-de quelle faon? rpondit-il.--Je vous l'crirai sur une vitre de mes
-fentres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? rpliqua notre
-comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura mme
-plus tt que moi, et ce n'est que l'honneur de la prfrence que j'ai
-tant demand Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je
-vous le dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira Votre Altesse Royale,
-rpondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache.
-
-[Note 237: Le rcit de Mademoiselle diffre encore de celui-ci en ce
-qu'il retire Lauzun l'initiative qu'on lui prte ici:
-
-Lorsque nous fmes retourns Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur
-la porte; je lui dis, comme je passois: J'ai rompu l'affaire de
-Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup
-vous dire. Il me rpondit d'une manire gracieuse: Ce sera quand vous
-voudrez. Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut
-ponctuel me venir couter l'heure que je lui avois marque. Je lui
-rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il
-n'toit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me rpondit qu'il
-toit oblig de me dire de ne rien presser...
-
-Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs
-d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je
-liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument
-je voulois excuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer
-la personne que j'avois choisie. Il me rpondit que je le faisois
-trembler. Il me disoit: Si, par caprice, je n'approuve votre got,
-rsolue et entte comme vous tes, je vois bien que vous n'oserez plus
-me voir. Je suis trop intress me conserver l'honneur de vos bonnes
-grces pour couter une confidence qui me mettroit au hasard de les
-perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon coeur de ne me
-plus parler de cette affaire. Plus il se dfendoit de s'entendre
-nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours
-lorsqu'il m'avoit prcisment rpondu ce qu'il avoit me dire, j'avoue
-que j'tois fort embarrasse moi-mme de lui dire: C'est vous. (_Mm.
-de Montp._, dit. cite, t. VI, p. 126-129.)]
-
-[Note 238: Un jeudi au soir, je le trouvai chez la reine. Je lui dis:
-Je suis dtermine, malgr toutes vos raisons, vous nommer l'homme
-que vous savez. Il me dit qu'il ne pouvoit plus se dfendre de
-m'couter; il me rpondit srieusement: Vous me ferez plaisir
-d'attendre demain. Je lui rpondis que je n'en ferois rien, parceque
-les vendredis m'toient malheureux. Dans le moment que je voulus le
-nommer, la peine que je conus que cela lui pourroit faire augmenta mon
-embarras. Je lui dis: Si j'avois une critoire et du papier, je vous
-crirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force de vous le dire.
-J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela paissira la
-glace; j'crirai le nom en grosses lettres, afin que vous le puissiez
-bien lire. Aprs nous tre entretenus longtemps, il faisoit toujours
-semblant de badiner, et moi je lui parlois bien srieusement. (_Mm. de
-Madem._, dit. cite, t. VI, p. 129.)]
-
-Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque faon se
-ddire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce
-secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit le lui dire; de faon
-que ce que notre amant demandoit savoir, Mademoiselle souhaitoit de le
-lui dire, quoiqu'elle n'en ft pas le semblant; et je trouve qu'elle ne
-pouvoit se considrer telle qu'elle toit sans consulter ce qu'elle
-alloit faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que
-le sang qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle commenc.
-Aussi cette princesse prend tout coup ses rsolutions sur la rponse
-qu'elle avoit faire M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais
-agrablement et dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque
-le temps toit coul: Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout
-ne pensez pas que je vous le dise; je vous l'crirai sur du papier et
-vous le donnerai ce soir, je vous le promets. Il fallut encore attendre
-ce moment, malgr l'impatience de M. de Lauzun[239]. Enfin, le soir
-tant arriv, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit
-pour lors la puce l'oreille, ne manqua pas, aussitt qu'il vit arriver
-cette princesse, de se rendre auprs d'elle et de dbuter par demander
-d'abord le billet aprs lequel il soupiroit. Enfin, Mademoiselle, lui
-dit-il, voici le soir arriv; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle
-encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus. Et en mme
-temps ayant tir un billet ploy et cachet de son cachet, elle le donna
- M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une
-action tout fait touchante: Voil, Monsieur, le billet dans lequel
-est ce que vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas
-qu'il ne soit minuit pass, parce que j'ai remarqu souvent que les
-jours de vendredi, comme il est aujourd'hui, me sont tout fait
-malheureux; ainsi ne me dsobligez pas jusque l, et je verrai si vous
-avez de la considration pour moi, si vous m'obligez en ce
-rencontre.--Oh! Mademoiselle, rpondit notre comte, que ce temps me va
-tre long! et le moyen d'avoir son bonheur entre les mains sans l'oser
-goter?--Je verrai par l, dit Mademoiselle, si vous m'tes fidle; et
-si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous les vnements qui
-suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je vous obirai
-jusques la fin, rpondit M. de Lauzun, et je ne manquerai jamais
-donner des preuves de ma fidlit et de mon devoir Votre Altesse
-Royale. Peu de temps aprs, onze heures frapprent; notre comte, qui
-tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer
-Mademoiselle, et pendant tout ce temps-l, jamais homme ne tmoigna plus
-d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements
-qu'il faisoit remarquer cette princesse pour le temps qu'elle lui
-avoit fix toient autant de puissans aiguillons qui la peroient
-jusques au fond du coeur. Elle toit ravie de le voir; aussi ce fut ce
-qui l'acheva d'enflammer, et qui fit dclarer toutes ses affections en
-faveur de cet heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec
-la montre la main dire Mademoiselle que minuit toit pass. Vous
-voyez, dit-il, Mademoiselle, comme je suis fidle vos ordres; minuit
-vient de sonner, et cependant voil encore ce billet avec votre cachet
-dessus tout entier, sans que j'y aie touch. Mais enfin, continua-t-il,
-plus transport que jamais, n'est-il pas encore temps que je me
-rjouisse de mon bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit
-Mademoiselle, aprs je vous permets de l'ouvrir. Ce quart d'heure tant
-pass: Il est donc temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du
-privilge que Votre Altesse Royale m'a donn, puisqu'il est presque
-minuit et demi?--Oui, rpondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en
-dites demain des nouvelles. Adieu, jusqu' ce temps-l, o nous verrons
-ce qu'a produit ce billet tant dsir. M. de Lauzun, ayant pris cong
-de Mademoiselle, se retira chez lui avec une promptitude inconcevable.
-
-[Note 239: Il se trouva qu'il toit minuit. Je lui dis: Il est
-vendredi, je ne vous dirai plus rien. Le lendemain j'crivis dans une
-feuille de papier: _C'est vous._ Je le cachetai et le mis dans ma
-poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui dis: J'ai le nom dont il
-est question crit dans ma poche, et je ne veux pas vous le donner un
-vendredi. Il me rpondit: Donnez-moi le papier, je vous promets de le
-mettre sous mon lit pour ne le lire qu'aprs que minuit sera sonn. Je
-m'assure, me dit-il, que vous ne douterez pas que je ne veille jusqu'
-ce que j'entende l'horloge, et que je n'attende avec impatience que
-l'heure soit venue...... Je lui dis: Vous vous tromperiez peut-tre
-l'heure, vous ne l'aurez que demain au soir. Je ne le vis que le
-dimanche, la messe. Il vint l'aprs-dner chez la Reine; il causa avec
-moi, comme avec tous ceux qui toient au cercle.... Je sortois mon
-papier, je le lui montrois, et, aprs, je le remettois quelquefois dans
-ma poche et d'autres fois dans mon manchon. Il me pressa extrmement de
-le lui donner; il me disoit que le coeur lui battoit... Je lui dis:
-Voil le papier. (_Mm. de Madem._, dit cite, VI, p. 130-131.)]
-
-La curiosit est comme une chose naturellement attache l'esprit de
-l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne
-mette en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tte de
-savoir, et cette curiosit produit des effets diffrens, suivant les
-diffrens sujets qui la causent. Celle de M. de Lauzun toit
-trs-louable et trs-bonne en sa nature. Le moyen dont il se pouvoit
-servir pour en voir la fin toit fort incertain, et la fin trs-douteuse
-et mme dangereuse. Sa curiosit toit louable et bonne, car il vouloit
-savoir s'il se pouvoit faire aimer de Mademoiselle; les moyens dont il
-se servit pour cela sont honntes, mme fort nobles, et quoique
-jusqu'ici il n'ait eu que de grandes esprances de leurs bons effets,
-nanmoins il n'en a point encore de vritable certitude. Il n'y a donc
-que ce billet qu'il tient entre ses mains qui le puisse instruire de
-tout; et ce sera par la fin qu'il nous sera permis, aussi bien qu' lui,
-de juger certainement de toutes choses.
-
-Il ne fut pas plus tt arriv chez lui, o il s'toit rendu avec la
-dernire promptitude, que la premire chose qu'il fit fut d'ouvrir ce
-billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom crit de
-la main de Mademoiselle. Je vous laisse juger de son tonnement, et si
-cette vue ne lui donna pas bien penser: car enfin il est certain qu'il
-y avoit de quoi craindre aussi bien que d'esprer. Il est vrai que
-jusque-l toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort
-bien russi; mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimul,
-Mademoiselle pouvoit n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et
-peut-tre pour se moquer de lui, et la grande disproportion qu'il y a
-entre cette princesse et M. de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte.
-Il eut pendant toute cette nuit l'esprit agit de mille penses
-diffrentes. Tantt il repassoit dans son souvenir le procd de
-Mademoiselle, et il y trouvoit mille bonts et un traitement si
-favorable et si extraordinaire pour une personne de sa qualit, qu'il se
-figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que de la sincrit
-de cette princesse; et la manire obligeante avec laquelle elle avoit
-agi avec lui, lui disoit tous momens qu'il y avoit quelque motif
-secret qui l'avoit pousse toutes ces choses, mais qu'il toit ais de
-voir qu'assurment elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit esprer
-une glorieuse fin aprs un si heureux commencement et des progrs si
-avantageux. Il n'y avoit donc que l'ingalit des conditions qui lui
-toit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il toit
-tellement embarrass sur ce qu'il devoit faire, s'il lcheroit le pied
-ou s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai dj dit,
-la nuit entire dans des inquitudes horribles, et son coeur, qui avoit
-combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, toit encore dans
-l'irrsolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin,
-l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels
-ce pauvre coeur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire
-l'esprance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait
-subsister l'amour.
-
-M. le comte de Lauzun, dont l'me toit la gne, anim d'un doux et
-agrable espoir, prend une forte rsolution de voir la fin de son
-entreprise quelque prix que ce soit. Pour cet effet, aprs s'tre
-prpar toutes sortes d'vnemens, il veut, comme, un autre Csar,
-forcer le destin; faisant mme voir par l, comme fit ce grand empereur,
-que son grand coeur n'est pas moins dispos rsister hardiment toutes
-les attaques de la mauvaise fortune qu' recevoir agrablement le fruit
-d'un heureux succs. Il veut que ce coeur, qui se promet un sicle de
-dlices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs
-de son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands
-combats et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on
-trouve une vritable gloire, et qu'il n'est pas mme besoin de toujours
-vaincre pour emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une
-glorieuse et vigoureuse rsistance, et de ne souffrir jamais que notre
-ennemi ait la moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur
-notre sort.
-
-Ce tant dsir matin tant enfin arriv, il s'en va, sans tarder, chez
-Mademoiselle[240]. Cette princesse ne le vit pas plus tt dans sa
-chambre avec un visage ple et o l'image de la mort toit entirement
-dpeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit: D'o vient ce
-changement si prompt? Hier vous tiez le plus gai et le plus joyeux
-homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout fait triste et
-mlancolique. Quoi! est-ce l cette joie que vous vous promettiez de
-cette confidence pour laquelle vous avez tmoign tant d'empressement?
-Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les hommes si je
-vous dcouvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout au contraire
-depuis que vous le savez. Voil justement l'ordinaire de ceux qui font
-tant les zls.--Oh! Mademoiselle, rpondit alors notre comte, qui
-jusque l avoit cout fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois
-jamais cru, que Votre Altesse Royale se ft moque de moi si
-ouvertement. Quoi! Mademoiselle, pour m'tre entirement vou Votre
-Altesse Royale, la fidlit avec laquelle j'en ai agi mritoit, ce me
-semble, quelque chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va
-rendre le jouet et la rise de toute la Cour; et vous me demandez encore
-d'o vient le sujet de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire,
-le poignard dans le sein, et vous vous informez de la cause de ma mort!
-Enfin; vous me traitez comme le dernier de tous les hommes, et pour me
-rendre l'affront que vous me faites plus sensible, vous me voulez encore
-forcer la cruelle confusion de vous le dire moi-mme. Ha!
-Mademoiselle, que ce traitement est rude pour une personne qui en a agi
-si sincrement avec vous! Je n'ai jamais agi envers Votre Altesse royale
-que de la manire que je le dois. Je vous connois comme une des plus
-grandes princesses de toute la terre, et je me connois moi-mme comme un
-simple cadet, qui vous doit tout par toutes sortes de raisons. Mais
-quoique cadet et simple gentilhomme, la nature m'a donn un coeur haut et
-assez bien plac pour ne me souffrir rien faire d'indigne.--Mais que
-voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il semble, vous entendre parler
-que je vous ai fait quelque grand tort en vous accordant une chose qui
-m'est de la dernire importance et dont j'ai fait un secret toute la
-terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant, mais cette fois je
-vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je vous accorde ce que
-vous me demandez prfrablement tout autre; cependant ce qui peut tre
-un sujet de joie beaucoup d'autres n'en est pour vous que de plaintes!
-En vrit, je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous satisfaire.--De
-grce, Mademoiselle, rpondit M. de Lauzun, n'insultez pas davantage un
-misrable; que Votre Altesse Royale se divertisse tant qu'il lui plaira
- mes dpens, j'y consens de tout mon coeur. Mais je lui demande
-seulement qu'elle ait la bont de rvoquer une raillerie qui donneroit
-lieu tout le monde aprs vous de me traiter de fou et de ridicule. Et
-encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reu toutes ces marques de votre
-bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honor que comme des effets
-de votre gnrosit et d'une bont toute particulire, et dont je n'ai
-jamais mrit la moindre partie; et tous les bons accueils, ni l'estime
-que Votre Altesse Royale a tmoign avoir pour moi, ne m'ont jamais fait
-oublier qui vous tes, ni qui je suis. Que si j'en ai us si librement,
-'a t sans dessein, et je vous demande, Mademoiselle, de m'en punir de
-toute autre manire qu'il plaira Votre Altesse Royale; je subirai son
-jugement jusques m'loigner de sa vue pour jamais; je mourrai mme
-pour expier les fautes que je puis avoir commises, quoique
-involontairement, envers votre Royale personne. Je ne demande seulement
- Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et qu'elle soit
-persuade que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus soumis
-ses volonts, ni si insparable de ses intrts que moi.
-
-[Note 240: Aprs tre sorties de l'glise (dans le rcit de
-Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous allmes chez M. le
-dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M. de Lauzun, qui
-s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me regarder. Son
-embarras augmenta le mien. Je me jetai genoux pour me mieux chauffer.
-Il toit tout auprs de moi. Je lui dis, sans le regarder: Je suis
-toute transie de froid. Il me rpondit: Je suis encore plus troubl de
-ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour donner dans votre panneau;
-j'ai bien connu que vous vouliez vous divertir... Je lui rpondis:
-Rien n'est si sr que les deux mots que je vous ai crits, ni rien de
-si rsolu dans ma tte que l'excution de cette affaire. Il n'eut pas
-le temps de rpliquer, ou ne se trouva pas la force de soutenir une plus
-longue conversation. (_Mm. de Madem._, loc. cit.)]
-
-Mademoiselle, qui jusque l avoit feint de ne point entendre ce que
-vouloit dire M. de Lauzun, et qui mme en avoit ri au commencement,
-voyant qu'il parloit tout de bon et que la manire dont il avoit exprim
-sa douleur toit effectivement sincre et sans feinte, cette princesse
-en fut effectivement touche, et cette humeur riante faisant place la
-compassion, se changea en un moment en un vritable srieux. Et comme ce
-qu'elle avoit fait d'abord n'toit que pour l'prouver, et que
-d'ailleurs elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du coeur de M.
-le comte de Lauzun, elle ne s'en crut pas plutt assure, que cette
-tendresse qu'elle avoit pris soin de cacher au fond de son coeur se
-dcouvrit enfin sa faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout
-son visage l'ayant touche jusques au vif, Mademoiselle le regardant
-d'un oeil plus favorable qu'elle n'avoit encore fait, aprs avoir
-longtemps gard le silence, cette princesse lui dit: Ha! Monsieur, que
-vous faites un grand tort la sincrit de mon procd envers vous, et
-que vous connoissez mal les sentimens que mon coeur a conus pour vous!
-Si vous saviez l'injure que vous me faites de me traiter ainsi, vous
-vous puniriez vous-mme de l'affront que vous me faites. Quoi! vous
-tournez en raillerie la plus grande affection du monde, o j'ai apport
-toute la sincrit qui m'toit possible! Je me suis fait violence avant
-que de faire ce que j'ai fait pour vous; mais enfin la tendresse l'a
-emport sur ma fiert; je m'oublie, s'il faut le dire, pour vous donner
-la plus forte preuve de mes affections que j'aye jamais donne
-personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un rang qui n'toit pas
-infrieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu pour mriter mon
-estime; cependant ils ont travaill en vain, et non seulement je vous
-donne cette estime, mais je me donne moi-mme! Aprs cela vous dites que
-je me moque de vous et que je hasarde votre rputation; je me hasarde
-bien plutt moi-mme. Nanmoins je passe par dessus toutes ces
-considrations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon pour vous
-lever un rang o, selon toutes les apparences, vous ne dviez pas
-prtendre, quoique vous mritiez davantage?
-
-M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit
-d'entendre[241], au moins en faisoit-il semblant, aprs avoir vu que
-Mademoiselle ne parloit plus, rpondit en ces termes: Oh! Mademoiselle,
-que vous tes ingnieuse tourmenter un malheureux! et qu'il faut bien
-avouer que les personnes de votre condition ont bien de l'avantage de
-pouvoir se divertir si agrablement, mais cruellement pour ceux qui en
-sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en ide et en
-imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite le reste
-de mes jours. Et de grce, encore une fois, Mademoiselle, faites-moi
-plutt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de me voir
-languir et tre la rise de tout le monde. J'ai toujours eu le dsir de
-me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en croit
-indigne, que du moins elle ait gard ma bonne volont... Je le dis
-encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que
-vous tes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais t assez
-audacieux pour aspirer ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me
-flatter, seulement pour vous divertir.
-
-[Note 241: Madame de Nogent, soeur de M. de Lauzun, fut moins difficile
-persuader: J'avois crit sur une carte: Monsieur, M. de Longueville, et
-M. de Lauzun. Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui
-montrai ces trois noms, et je lui dis: Devinez lequel de ces trois
-hommes j'ai envie d'pouser? Elle ne me fit d'autre rponse que celle
-de se jeter mes pieds et me rpter qu'elle n'avoit que cela me
-dire. (_Mm. de Madem._, dit. cite, 6, p. 133.)]
-
-Il pronona ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que
-son me toit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit
-toit des plus aigus, et Mademoiselle, qui l'observoit de prs, le
-reconnut aisment, de faon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle
-le tmoigna assez par ces paroles: Quoi! dit cette princesse avec une
-action toute passionne, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous
-persuader? Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en
-prends pour vous procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis
-une princesse sincre, et ce que je vous ai dj dit n'est que
-conformment mes intentions; et je vous en donnerai telle preuve que
-vous n'aurez pas lieu d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous
-traiter aussi favorablement comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour
-vous les sentimens d'une vritable tendresse? Non, poursuivit cette
-princesse, versant quelques larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle
-voyoit M. de Lauzun dans la dernire affliction et toujours obstin dans
-l'erreur qu'elle se moquoit de lui; non, je ne dguise point ma pense;
-et puisque mes paroles n'ont pas pu vous persuader les vritables
-sentimens de mon coeur, il faut que j'emprunte le secours de mes yeux, et
-que les larmes que vous me forcez de verser vous en soient des tmoins
-auxquels vous ne puissiez rien objecter. Me croyez-vous, Monsieur, aprs
-vous avoir donn des preuves si fortes de mon amour? Douterez-vous
-encore de la sincrit de mon procd, aprs l'avoir ou de ma bouche,
-et que mes yeux mme n'ont pas pargn leurs soins et leur pouvoir pour
-ne vous laisser aucun doute? Rpondez-moi donc, s'il vous plat: cette
-dclaration si ingnue, et, ce me semble, assez extraordinaire,
-mrite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien de ma
-promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me disiez
-qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent justement
-prtendre la possession des grandes princesses, je vous rpondis que
-vous vous trompiez, qu'ils n'toient pas les seuls, et qu'il y en avoit
-d'autres qui, par leur propre mrite et sans le secours du sang, y
-pouvoient prtendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit, je
-n'en voyois point qui le pt mieux prtendre que vous. Je vous parlois
-alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire
-heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le
-rendre. Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert
-cela; agissez hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez
-de votre ct, et assurez-vous ma foi de princesse que je n'oublierai
-rien du mien. tes-vous content, Monsieur? Et aprs ce que je viens de
-vous dire, douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle,
-s'cria M. de Lauzun, se jetant ses pieds, ravi d'un discours si
-tendre et si obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa
-faveur, qu'est-ce que je pourrois faire pour reconnotre l'excs de vos
-bonts? Quoi! Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre
-Altesse Royale rend le plus heureux, soit le plus ingrat par
-l'impossibilit de ne pouvoir rien faire qui puisse marquer sa
-reconnoissance? La plus grande princesse du monde lvera un misrable
-jusques au plus haut degr de bonheur, et il n'aura rien que des
-souhaits pour reconnoissance d'un bienfait si extraordinaire? Que vous
-me rendez heureux, Mademoiselle, par l'excs d'une gnrosit sans
-exemple! Mais que ce haut point de gloire me sera rude, tandis que je ne
-pourrai rien faire pour reconnotre la dclaration que Votre Altesse
-Royale vient de faire en ma faveur! Elle m'est trop avantageuse et a
-trop de charmes pour moi pour demeurer sans rponse, et la gratitude me
-doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un profond respect et le devoir
-mme m'ont fait taire si longtemps. Et puisque je ne puis rien faire
-pour Votre Altesse Royale pour lui marquer ma gratitude, je dois lui
-dire du moins et lui dcouvrir les sentimens de mon coeur. Il est vrai,
-Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur d'entrer chez Votre
-Altesse Royale, j'ai remarqu tant de charmes, que ce que je ne faisois
-autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un motif plus doux et
-plus agrable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous plat, mes
-transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je vous
-considrai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a
-trop de charmes pour s'en pouvoir dfendre; les beauts de votre me qui
-sont jointes celles de votre corps font un admirable compos de toutes
-les beauts ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour
-voir, des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un coeur
-pour aimer. J'ai fait tous mes efforts pour me dfendre de cette passion
-lorsqu'elle ne faisoit encore que natre; non pas par quelque sorte de
-rpugnance, car je sais trop qu'outre que vous mritez les adorations de
-toute la terre, je ne pouvois jamais tre embras d'une si digne et
-glorieuse flamme. Je pourrois ajouter cela, quoique Votre Altesse
-Royale me taxe de prsomption, que, si la nature a mis tant d'ingalit
-entre votre condition et la mienne, elle m'a donn un coeur assez noble
-et lev pour n'aspirer qu' de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu
-se rsoudre s'attacher autre qu' Votre Altesse Royale. Oui,
-Mademoiselle, je l'avoue vos pieds, aprs l'aveu sincre que vous
-venez de faire sur le sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais
-os parler, si votre procd ne m'en avoit donn la licence, quoique je
-ne visse point d'autre remde mon mal que la langueur pendant le reste
-de mes jours. J'aimois mieux traner une vie mourante dans un mortel
-silence, que de risquer vous dplaire et m'attirer pour un seul
-moment votre disgrce par la moindre parole qui vous pt faire connotre
-mon amour. Et comme j'ai fait par le pass, je tcherai avec soin
-composer et mes yeux et toutes mes actions, de peur qu' l'insu de mon
-coeur ils ne vous disent quelque chose de ce qu'il ressent pour vous:
-car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un simple cadet qui n'a que son
-pe pour partage ost aspirer la possession d'une princesse qui n'a
-jamais su regarder les ttes couronnes qu'avec indiffrence, et qui a
-refus les premiers partis de l'Europe? Quelle apparence, dis-je,
-qu'aprs le refus de tant de souverains parmi lesquels il y en a qui,
-par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute prtendre avec quelque
-justice la possession de Votre Altesse Royale... Nanmoins toute la
-terre sait qu'elle a eu toujours un coeur ferme toutes ces poursuites,
-comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle. Ainsi,
-Mademoiselle, aprs une connoissance si parfaite de toutes ces choses,
-tout le monde ne m'auroit-il pas blm, si on avoit su quelque chose des
-sentimens de mon me envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je pas
-lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'tois assez
-tmraire pour vous le dcouvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis
-encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prvoyois que
-mon cruel silence alloit tre indubitablement suivi, je prparois mon
-me une forte et respectueuse rsistance. Il m'toit bien plus
-avantageux de vous aimer d'un amour cach et votre insu, que de
-hasarder une dclaration capable de vous dplaire et de m'interdire
-l'accs entirement libre que j'avois auprs de Votre Altesse Royale. Il
-est vrai, Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois vritablement
-des peines inconcevables, et, parler coeur ouvert, je ne sais pas si
-j'aurois pu y rsister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus
-grand mal modroit en quelque faon celui que je sentois.
-
-Mademoiselle, qui jusque l l'avoit cout fort attentivement sans
-l'interrompre, prit la parole en cet endroit: Le choix que j'ai fait,
-dit cette princesse, n'est pas un choix fait la hte; il y a longtemps
-que j'y travaille, et j'y ai fait rflexion plus que vous n'avez pens
-d'abord. Je vous ai observ de prs auparavant, et je ne me suis
-dclare enfin qu'aprs avoir bien song ce que j'allois faire. Je
-n'ai pas choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de
-plusieurs que si ce n'toit que le mien seul; et ceux que j'ai consults
-l-dessus m'ont entirement confirme dans mon dessein. C'est votre
-esprit, vos actions, votre vertu, c'est de vous-mme que j'ai voulu me
-conseiller, et je vous ai trouv si raisonnable en tout depuis que je
-vous observe, que, loin de me repentir de ce que je viens de dire, au
-contraire je crains de ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement
-mes affections. Quant cette ingalit de conditions qui vous fait tant
-de peine, n'y songez point, je vous prie, et soyez assur que je ne
-laisserai pas imparfaite une chose laquelle j'ai travaill avec tant
-de plaisir, et j'y travaillerai jusqu' la fin avec soin, et comme une
-affaire dont je prtends faire votre fortune et le sujet de mon repos;
-comptez seulement l-dessus. Ce que l'clat des couronnes dont vous
-venez de parler n'a pu faire sur mon esprit, votre mrite le fait
-excellemment; et mon coeur, qui jusque aujourd'hui s'est conserv dans
-son entire libert, malgr toutes les recherches des rois et des
-souverains, n'a su cependant viter de devenir captif d'un simple cadet,
-comme vous dites. Si tous les cadets vous ressembloient, Monsieur, il se
-trouveroit peu d'hommes qui voulussent tre les ans. Je ne prtends
-pas faire votre pangyrique, mais je suis oblige de donner cela
-premirement la vrit, secondement vous-mme, afin que vous
-n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger, troisimement au
-choix que j'ai fait, pour faire voir toute la terre que je ne l'ai
-fait qu'aprs un long examen, aprs l'avoir trouv digne de moi, et ma
-propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et je vous
-crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la mme chose sur vous
-que vous vous tes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre bel
-esprit s'est imagin de moi, de mes prtentions et de ma qualit, et de
-cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde,
-sans qu'il ait t en mon pouvoir de vous en empcher; souffrez que
-j'aie ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est
-ingnieuse se donner du plaisir, et que le prtexte de revanche est
-agrablement excut! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous
-avez, par un effet de votre bont et d'une gnrosit sans exemple,
-voulu faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre
-intrt de l'lever, par des louanges excessives, aussi haut que votre
-belle bouche le pourra, afin que l'approbation particulire que votre
-esprit clair en fera fasse natre celle de tout l'univers. Et puisque
-votre royale main me destine une place dont le seul souvenir me fait
-trembler de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me
-prpare un si haut bonheur ne soit pas la seule agir dans une action
-si peu commune: c'est--dire, Mademoiselle, qu'tant assez malheureux
-pour ne mriter pas seulement que Votre Altesse Royale pense moi, et
-que, nonobstant toutes ces raisons, elle a la bont de me destiner au
-plus suprme degr de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de
-vous-mme, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que
-vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par l que toute
-la terre me verra avec moins de peine et de tourment mont en peu de
-temps un si haut fate de grandeur; et cette lvation si prompte et
-cette haute estime me feront trouver l'accs libre chez les esprits des
-personnes mme qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen,
-Mademoiselle, de trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas
-lieu de vous repentir.
-
---S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me
-point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout
-dire, il suffit de vous aimer tendrement pour tre aussi contente de mon
-choix que je me le promets. Et pour vous obliger en faire autant, je
-suis assure de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse
-du monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient
-flatt, mais vous verrez bientt les effets. Et je m'en vais vous faire
-voir la sincrit de mon coeur d'une manire qui vous tera tout
-scrupule, et je ne veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez
-seulement cela, si vous voulez votre fortune, et ne perdez point le
-temps, si vous m'aimez; le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son
-consentement, et soyez assur du mien, et que je m'en vais y faire tout
-ce que je pourrai.--Oh! Mademoiselle, s'cria alors le comte de Lauzun,
-se jetant pour une seconde fois ses pieds, qu'est-ce que je pourrai
-faire pour reconnotre toutes les troites obligations que j'ai Votre
-Altesse Royale, aprs en avoir reu des preuves si sensibles? Quoi, la
-plus grande princesse de la terre en qualit, en biens et en mrite,
-s'abaissera jusqu' venir chercher un homme priv pour l'honorer de ses
-bonnes grces? Ah! c'est trop. Mais elle lui offre non seulement ses
-bonnes grces, son amiti, mais aussi son coeur privativement tout
-autre, et ses affections! Et pour dernier tmoignage d'une gnrosit
-inestimable, cette mme princesse lui veut donner sa royale main et
-gnralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu m'es
-aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me donnant
-tout, tu me laisses dans l'impossibilit de pouvoir tmoigner ma juste
-reconnoissance que par de seuls dsirs! Le prsent que tu me fais est
-d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et mes forces et
-mon peu de mrite s'il toit moindre, parce que je pourrois concevoir
-quelque sorte d'esprance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que
-Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur mme; mais
-de grce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excs de votre
-bont, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je
-l'tois moins, parce que je goterois ma fortune avec toute sa douceur,
-si elle toit mdiocre, au lieu que je me vois accabl sous le poids de
-celle que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi
-et de mes esprances. Et comme je n'ai rien que de vous, agrez, s'il
-vous plat, le voeu solennel que je fais Votre Altesse Royale de tous
-les moments de ma vie. Le don que je vous fais est peu de chose en
-comparaison de ce que j'en ai reu, mais il est sincre, et l'exactitude
-avec laquelle j'excuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale
-et ne laissera, jamais le moindre doute sur ce sujet.
-
-Vous voyez quel admirable progrs en si peu de temps M. de Lauzun avoit
-fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu
-d'esprer, mais encore il n'avoit rien craindre, puisqu'il avoit
-oblig cette princesse se dclarer d'une manire qui surpassoit de
-beaucoup toutes ses esprances. De faon que, se voyant entirement
-assur de ce ct, et ne pouvant plus douter qu'il ne ft vritablement
-aim de Mademoiselle aprs la dclaration tendre et sincre qu'il en
-avoit ou de la propre bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'
-avoir l'agrment du Roi, sans quoi il lui toit impossible de pouvoir
-rien conclure. L'occasion s'en prsenta peu de temps aprs, ou pour
-mieux dire il la fit natre lui-mme, voyant qu'il ne manquoit plus que
-cela son entier bonheur.
-
-Il toit un jour auprs du Roi, o, aprs avoir dit beaucoup de choses
-sur le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connotre qu'il
-falloit qu'il y et quelque chose de plus qu' l'ordinaire entre cette
-princesse et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus
-clairs, se douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait
-l'honneur M. de Lauzun de l'aimer, Sa Majest lui dit en riant: Mais,
-Lauzun, il semble que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine;
-car, t'entendre parler d'elle, il faut ncessairement que tu aies plus
-d'accs auprs d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, rpondit M. de
-Lauzun, je suis assez heureux pour n'y tre pas mal, et cette princesse
-me fait l'honneur de me traiter d'une manire me faire croire que, si
-Votre Majest m'est favorable, je puis prtendre un bonheur qui n'a
-point de semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son
-ris, tu pourrois bien aspirer devenir mon cousin[242]?--Ah! Sire,
-rpondit M. de Lauzun, Dieu ne plaise que j'eusse une pense au-dessus
-de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la mettre au
-jour de moi-mme, s'il toit vrai que je l'eusse conue; je sais trop
-mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce devoir
-et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet, qui
-n'a rien qu'il ne tienne des libralits toutes royales de Votre
-Majest; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand
-je me suis vou son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir
-quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis
-trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas tre indiffrent. Tous
-les bienfaits que je reois tous les jours de Votre Majest me font
-croire que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grces.
-Aussi, Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec
-toutes sortes de raisons, ne veulent pas que je prtende jamais rien
-sans l'aveu de Votre Majest. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire
-encore avec tout le respect que je vous dois, si Votre Majest ne m'est
-point contraire, je me puis dire le plus heureux de tous les hommes.
-
-[Note 242: Il semble, au contraire de ce qui est avanc ici, que Lauzun
-n'ait jamais os parler lui-mme au Roi de ce grand projet de mariage.
-Il eut la plus grande peine du monde laisser mademoiselle de
-Montpensier crire ce sujet Sa Majest. Il me remettoit toujours
-d'une journe une autre, sans y vouloir consentir; la fin, aprs
-l'avoir extrmement press, et m'tre fche contre lui des longueurs
-qu'il apportoit une affaire qu'il devoit savoir me donner de
-l'inquitude, j'crivis ma lettre avec tant de prcipitation, de crainte
-qu'il ne changet de sentiment, que je n'eus pas la patience de prendre
-le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je crois mme que
-je ne me donnai pas celui de la relire. Mademoiselle se rappela dans la
-suite quels toient peu prs les termes de sa lettre, et la refit pour
-l'insrer dans ses Mmoires (t. 6, p. 147 et suiv., _dit. cite_).]
-
-Madame de Montespan, qui toit l et qui avoit cout, sans parler, tout
-ce dialogue, et qui toit, aussi bien que le Roi, ravie d'tonnement de
-voir la faon passionne et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de
-parler, fut sensiblement touche, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi:
-Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous sa fortune? Laissez-le faire,
-il n'y a point de personne qui ait plus de mrite que lui; que cela vous
-fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'tre
-contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire,
-rpondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre
-tout, sans qu'ils soient obligs tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils
-sont au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan,
-le Roi le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit
-Lauzun, je ne puis rien que je n'aie la permission du Roi mon matre.
-Le Roi, voyant cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et
-qu'il a toujours honor d'une cordiale amiti, lui dit: Eh bien,
-Lauzun, pousse ta fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout
-ce que je pourrai, et tu en verras les effets.
-
-A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni
-qui eut de si heureux progrs dans une entreprise o toutes les
-apparences toient directement opposes? Et ne pouvoit-il pas se
-promettre un entier bonheur o tout autre auroit trouv sa perte! Le
-voil donc qui s'en va porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il
-avoit du Roi. Jamais cette princesse ne tmoigna plus de joie que dans
-cette rencontre. Ils demeurrent quelques jours dans cet tat se
-donner mutuellement tous les tmoignages innocens d'un vritable amour,
-mnageant toutes choses de manire qu'ils pussent achever et finir leurs
-desseins par un heureux mariage.
-
-Or ce fut dans ce temps-l que, la mort de Madame tant survenue[243],
-M. de Lauzun s'en alla d'abord chez Mademoiselle, et lui parla ainsi:
-Enfin je vois bien, Mademoiselle, que le destin, jaloux de mon bonheur,
-s'est aujourd'hui dclar contre moi; la mort de Madame va entirement
-faire avorter tous les glorieux desseins que Votre Altesse Royale avoit
-conus pour moi. La mort de cette princesse vous a laiss une place plus
-digne de vous, et plus sortable votre condition que celle que vous
-vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais il falloit que dans ce cadet
-vous trouvassiez un grand prince, et votre attente ne pouvoit jamais
-mieux tre remplie que par la royale personne de Monsieur, frre unique
-du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez d'un vritable repos
-et d'un bonheur solide et plus proportionn votre qualit, s'il n'y en
-a point qui le soit votre mrite. Ma chute m'est d'autant plus
-sensible que je tombe du plus haut degr de gloire o Votre Altesse
-Royale m'avoit lev dans la plus grande confusion de me voir si
-malheureusement frustr du fruit de mes esprances. Mais dans cet
-trange revers de fortune j'y trouve encore une espce de consolation:
-c'est, Mademoiselle, qu'ayant tout reu de Votre Altesse Royale par le
-don qu'elle m'avoit dj fait de sa royale personne, je lui tois
-infiniment oblig et redevable par l'ingalit du prsent qu'elle avoit
-fait de celui qu'elle avoit reu. Mais aujourd'hui je prtends
-m'acquitter de tout envers elle: vous avez fait parotre une gnrosit
-sans exemple quand vous vous tes donne un simple cadet; ce misrable
-gentilhomme, n'ayant rien vous offrir pour s'acquitter envers vous de
-vos libralits, a enfin rsolu de vous rendre vous-mme vous-mme,
-afin de contribuer par cette gnreuse restitution au repos de Votre
-Altesse Royale. Je ne veux pas vous donner la peine de vous dgager
-vous-mme de votre promesse, je vous crois l'me trop belle pour en
-avoir la pense; mais je veux faire mon devoir en me dgageant moi-mme.
-Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y ait d'autre motif que celui de
-votre intrt qui me fasse agir ainsi; j'ai un coeur tendre et sensible,
-plus que Votre Altesse Royale ne se peut l'imaginer, quoique dans la
-perte que je vais faire aujourd'hui je prvoie ma ruine. Oui,
-Mademoiselle, la langueur va succder toutes les joies que Votre
-Altesse Royale avoit causes par ses bonts, et ce coeur que vous aviez
-anim par de si hautes et glorieuses esprances se va plonger dans la
-douleur et se va desscher et consumer petit feu. Allez donc, grande
-princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous cder.
-Aprs cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la
-puisse remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes
-sortes de raisons, et, aprs la perte que Monsieur vient de faire, il ne
-peut tre consol que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il
-mrite seul vos affections, et vous seule tes digne des siennes. Allez,
-Mademoiselle, encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que
-votre mariage avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi
-contents que vous le mritez et que je l'ai souhait.
-
-[Note 243: Madame Henriette mourut le 30 juin 1670. Plusieurs des faits
-qui prcdent sont postrieurs cette date. Il est certain qu'il fut
-alors grandement question de marier avec Mademoiselle Monsieur, duc
-d'Anjou, frre du Roi. Mais si Monsieur dsiroit cette alliance pour
-faire entrer dans sa maison les biens immenses de Mademoiselle,
-celle-ci, qui connoissoit l'arrire-pense du prince, et qui d'ailleurs
-aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve ce sujet de grands
-dtails dans ses _Mmoires_, dit. cite, t. 6, _initio_.]
-
-M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit parotre tant d'amour et un
-si vritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute
-faire, que dans le mme instant Mademoiselle lui rpondit: Je
-n'attendois pas un pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon
-repos vous devoit tre plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il
-me semble que vous ne cherchez qu' m'inquiter de plus en plus par des
-alarmes qui ont si peu de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour
-vous, et pour vous mettre en tat de n'envier le sort de personne. Ce
-n'est pas l'clat ni la qualit que je cherche; vous savez que j'en ai
-refus assez souvent, pour n'en pas chercher aujourd'hui. tes-vous
-content, Monsieur, et cette dclaration est-elle assez ample pour vous
-ter tout soupon? Je veux encore faire davantage, et vous le verrez
-bientt. ces mots, M. de Lauzun se jetant aux pieds de Mademoiselle:
-Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma lgre conduite; ne
-l'imputez, de grce, qu' l'amour excessif que j'ai pour Votre Altesse
-royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et vivrois plus en repos
-et sans inquitude; mais la force de mon amour ne me permettra en nulle
-sorte de n'tre pas alarm que je ne sois parvenu cet heureux moment
-qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de Votre Altesse
-Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous laisse jouir
-paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.
-
-Peu de jours aprs, Mademoiselle, comme elle vouloit ter toute
-apparence de crainte M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier
-Monsieur de se dsister de sa recherche, et de ne point songer elle
-autrement que comme ayant l'honneur d'tre sa parente, ce que le Roi
-fit: dont Monsieur parut un peu fch, sans savoir d'o cela provenoit.
-Cependant Mademoiselle ne manqua pas de dire M. de Lauzun la prire
-qu'elle avoit faite au Roi, ce qui acheva de le mettre en repos, dont
-elle eut bien de la joie.
-
-Or, voulant mettre fin leurs dsirs, ils demandrent au Roi l'effet de
-sa parole[244]. Sa Majest, voyant que Mademoiselle le dsiroit
-ardemment, y acquiesa volontiers[245], de faon qu'il n'y restoit qu'
-pouser; et M. de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevque en sa
-poche, et la parole du Roi. Ce qui toit si assur pour lui, il ne le
-remettoit qu'afin de faire cette crmonie avec plus d'clat et de
-pompe; de manire que, cela ayant clat ouvertement[246], les princes
-et les princesses du sang firent tant auprs du Roi qu'ils le firent
-changer[247], en sorte que Sa Majest ayant mand un soir Mademoiselle
-au Louvre, il lui en fit ses excuses. La premire parole que cette
-princesse profra aprs avoir ou ce rude arrt fut: Et que deviendra
-M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte, rpliqua
-le Roi, qu'il aura lieu d'tre satisfait. Mais, ma cousine, me
-promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien, dit
-cette princesse afflige, en sortant brusquement de la chambre du Roi.
-Et pour M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songet
-point sa perte, et qu'il le mettroit dans un tat qu'il n'envieroit la
-fortune de personne.
-
-[Note 244: Lorsque M. de Lauzun m'eut renvoy ma lettre, je la donnai
-Bontemps pour la donner au Roi, qui me fit une rponse trs honnte. Il
-me disoit qu'il avoit t un peu tonn, qu'il me prioit de ne rien
-faire lgrement, d'y bien songer, et qu'il ne me vouloit gner en rien;
-qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit des marques de sa tendresse lorsqu'il
-en trouveroit des occasions. (_Mm. de Madem._, 6, p. 150.)]
-
-[Note 245: ... Le Roi joua cette nuit-l jusqu' deux heures... Il me
-trouva dans la ruelle de la Reine; il me dit: Vous voil encore ici, ma
-cousine? Vous ne savez pas qu'il est deux heures? Je lui rpondis:
-J'ai parler Votre Majest. Il sortit entr deux portes, et il me
-dit: Il faut que je m'appuie, j'ai des vapeurs. Je lui demandai s'il
-vouloit s'asseoir. Il me dit: Non, me voil bien. Le coeur me battoit
-si violemment que je lui dis deux ou trois fois: Sire! Sire! Je lui
-dis, la fin: Je viens dire Votre Majest que je suis toujours dans
-la rsolution de faire ce que je me suis donn l'honneur de lui
-crire... Il me dit: Je ne vous conseille ni ne vous dfends cette
-affaire; je vous prie d'y bien songer avant de la terminer. J'ai encore,
-me dit-il, un autre avis vous donner: Vous devez tenir votre dessein
-secret jusqu' ce que vous soyez bien dtermine. Bien des gens s'en
-doutent; les ministres m'en ont parl; M. de Lauzun a des ennemis:
-prenez l-dessus vos mesures. Je lui rpondis: Sire, votre Majest est
-pour nous, personne ne sauroit nous nuire. (_Mm._, 6, 156 et suiv.)
-
-Le secret de ce mariage, exactement gard par Lauzun et par
-Mademoiselle, avoit t surpris par Guilloire, secrtaire des
-commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois.
-Lauzun avoit su cette indiscrtion et l'avoit apprise Mademoiselle,
-qui ne consentit garder Guilloire auprs d'elle que sur l'avis formel
-du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit mme entretenu
-Mademoiselle ce sujet. M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus
-librement que moi Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui
-donnoit auprs d'elle, lui dit tout ce qu'un vritable zle pouvoit lui
-faire dire l-dessus; et un jour, tant dans l'antichambre, je
-l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: Vous
-tes la rise et l'opprobre de toute l'Europe. (_Mm. anecd._ de
-Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)]
-
-[Note 246: La nouvelle de ce mariage, dont le projet avoit t tenu si
-secret jusque-l, clata vite. On connot la fameuse lettre adresse
-M. de Coulanges ce sujet, le lundi 15 dcembre 1670, par Mme de
-Svign: Je m'en vais vous mander la chose la plus tonnante..., etc.
-
-Le jeudi 18 dcembre, Mme de Svign alla complimenter mademoiselle de
-Montpensier: Ce mme jeudi, j'allai ds neuf heures du matin chez
-Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier la campagne, et
-que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la
-crmonie. Cela toit ainsi rsolu le mercredi au soir, car pour le
-Louvre cela fut chang ds le mardi. (Cf. Segrais, oeuvres, 1755, 2 vol
-in-18, t. 1, p. 80.)--Mademoiselle crivoit; elle me fit entrer, elle
-acheva sa lettre, et puis, comme elle toit au lit, elle me fit mettre
-genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot mot
-qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transporte de la joie de
-faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: Mon Dieu!
-Mademoiselle, vous voil bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
-promptement cette affaire ds lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
-retardement donne le temps tout le royaume de parler, et que c'est
-tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
-extraordinaire? Elle me dit que j'avois raison, mais elle toit si
-pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une lgre
-impression... dix heures elle se donna au reste de la France, qui
-venoit lui faire compliment. (Mad. de Svign, lettre du 24 dc. 1670.)
-
-Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mmoires, ne parle point de cette
-visite et de cette prdiction de madame de Svign; mais elle numre
-complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au
-nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que
-recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.]
-
-[Note 247: Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, dit madame de
-Svign, c'est ce qui arriva hier au soir aux Tuileries; mais il faut
-reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc lundi que la chose fut
-dclare. Le mardi se passa parler, s'tonner, complimenter. Le
-mercredi, Mademoiselle fit une donation M. de Lauzun, avec dessein de
-lui donner les titres, les noms et les ornements ncessaires pour tre
-nomm dans le contrat de mariage, qui fut fait le mme jour. (Cf. _Mm.
-de Montp._, 6, 201.) Elle lui donna donc, en attendant mieux, quatre
-duchs: le premier, c'est le comt d'Eu, qui est la premire pairie de
-France, et qui donne le premier rang; le duch de Montpensier, dont il
-porta hier le nom toute la journe; le duch de Saint-Fargeau, le duch
-de Chtellerault, tout cela estim vingt-deux millions. Le contrat ft
-dress; il y prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin, qui toit hier,
-Mademoiselle espra que le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit;
-mais, sur les sept heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs
-barbons firent entendre Sa Majest que cette affaire faisoit tort sa
-rputation; en sorte qu'aprs avoir fait venir Mademoiselle et M. de
-Lauzun, le Roi leur dclara devant M. le Prince qu'il leur dfendoit
-absolument de songer ce mariage. (Lettre du vendredi 19 dc. 1670.)]
-
-N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-l avoit
-ri ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sret, ils ont fait
-naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les
-plaisirs que ces deux coeurs toient la veille de goter ensemble se
-sont changs en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous
-avez fait rflexion sur cette premire parole de Mademoiselle, lorsque
-le Roi lui annona ce funeste arrt, elle demanda quel seroit le sort de
-son amant, et aprs: Que deviendrai-je moi-mme? comme si l'union de
-leurs corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voil, ce me
-semble, ce que l'on doit appeler amour sincre et vritable, et l'on en
-voit peu de cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois
-qu'elles prissent cette leon pour elles, l'imitation d'une si grande
-princesse.
-
-N'avouerez-vous pas que voil tous les soins et les peines de
-Mademoiselle et de M. de Lauzun bien mal rcompenss, lorsqu'ils ne
-pouvoient dsirer qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient
-projet?
-
-Peu de jours aprs, quoique ce mariage ft rompu, le bruit ne laissoit
-pas de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns
-en parloient d'une faon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur
-la bont que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui
-paroissoit au dehors n'toit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa
-Majest faisoit pour ter les discours que l'on auroit faits sur
-l'ingalit de Mademoiselle avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que
-le procd du Roi n'toit pas une feinte, mais une vrit, il en voulut
-donner des preuves crites de sa propre main, non seulement aux
-personnes de la Cour, mais tout le public[248], par la lettre que je
-rapporte ici, o il s'explique assez ouvertement:
-
-[Note 248: Les ministres conseillrent au roi d'crire une lettre
-tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les pays trangers pour leur
-donner part, des raisons qu'il avoit eues de rompre mon affaire. (_Mm.
-de Mademoiselle_, 6, 236.)]
-
- Lettre du Roi.
-
- _Comme ce qui s'est pass depuis cinq ou six jours par un
- dessein que ma cousine de Montpensier avoit form d'pouser
- te comte de Lauzun, l'un des capitaines des gardes de mon
- corps, fera sans doute grand clat partout, et que la
- conduite que j'y ai tenue pourroit tre malignement
- interprte, et blme par ceux qui n'en seroient pas bien
- informs; j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres
- qui me servent au dehors. Il y a environ dix ou douze jours
- que ma cousine, n'ayant pas encore la hardiesse de me parler
- elle-mme d'une chose qu'elle connaissoit bien me devoir
- infiniment surprendre, m'crivit une longue lettre[249] pour
- me dclarer la rsolution qu'elle disoit avoir prise de ce
- mariage, me suppliant par toutes les raisons dont elle put
- s'aviser d'y vouloir donner mon consentement, me conjurant
- cependant, jusqu' ce qu'il m'et plu de l'agrer, d'avoir
- la bont de ne lui en point parler quand je la rencontrerois
- chez la Reine. Ma rponse, par un billet que je lui crivis,
- fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre
- garde de ne rien prcipiter dans une affaire de cette
- nature, qui irrmdiablement pourroit tre suivie de longs
- repentirs. Je me contentois de ne lui en point dire
- davantage, esprant de pouvoir mieux de vive voix, et, avec
- tant de considrations que j'avois lui reprsenter, la
- ramener par douceur changer de sentiments. Elle continua
- nanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres
- voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, me presser
- extrmement de donner le consentement qu'elle me demandoit,
- comme l seule chose qui pouvoit, disoit-elle, faire tout le
- bonheur et le repos de sa vie, comme mon refus de le donner
- la rendroit la plus malheureuse qui ft sur la terre. Enfin,
- voyant, qu'elle avanoit trop peu son gr dans sa
- poursuite, aprs avoir trouv moyen d'intresser dans sa
- pense la principale noblesse de mon royaume, elle et le
- Comte de Lauzun me dtachrent quatre personnes de cette
- premire noblesse, qui furent les ducs de Crqui et de
- Montauzier, le marchal d'Albret et le marquis de Guitry,
- grand matre de ma garderobe[250], pour me venir reprsenter
- qu'aprs avoir consenti au mariage de ma cousine de
- Guise[251], non seulement sans y faire aucune difficult,
- mais avec plaisir, si je rsistois celui-ci, que sa soeur
- souhaitoit si ardemment, je ferois connotre videmment au
- monde que je mettois une trs grande diffrence entre les
- cadets de maison souveraine et les officiers de ma couronne,
- ce que l'Espagne ne faisoit point, au contraire prfroit
- les grands tous princes trangers, et qu'il toit
- impossible que cette diffrence ne mortifit extrmement
- toute la noblesse de mon royaume. Ils m'allgurent ensuite
- qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non
- seulement de princesses du sang royal qui ont fait l'honneur
- des gentilshommes de les pouser, mais mme des reines
- douairires de France. Pour conclusion, les instances de ces
- quatre personnes furent si pressantes en leurs raisons et si
- persuasives sur le principe de ne pas dsobliger toute la
- noblesse franoise, que je me rendis la fin et donnai un
- consentement au moins tacite ce mariage, haussant les
- paules d'tonnement sur l'emportement de ma cousine, et
- disant seulement qu'elle avoit quarante-cinq ans[252] et
- qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Ds ce moment
- l'affaire fut tenue pour conclue; on commena en faire
- tous les prparatifs; toute la Cour fut rendre ses respects
- ma cousine, et fit des complimens au comte de Lauzun._
-
-[Note 249: On a remarqu sans doute qu'il n'est pas question, dans le
-cours de ce rcit, de la lettre de mademoiselle de Montpensier au Roi.
-Beaucoup d'autres circonstances sont omises; nos notes y ont suppl
-pour la plupart.]
-
-[Note 250: Nous traitmes fond de tout ce que nous avions faire, et
-prmes la rsolution que MM. les ducs de Crquy et de Montauzier, le
-marchal d'Albret et M. de Guitry, iroient le lendemain trouver le Roi
-pour le supplier de ma part de trouver bon que j'achevasse mon affaire.
-Il se passa tant de circonstances, dans ces moments-l que je ne me
-souviens pas prcisment de ce que ces messieurs toient chargs de dire
-au Roi. Je sais pourtant que, lorsque l rsolution de les faire parler
-fut prise, je dis M. de Lauzun: Pourquoi n'allons-nous pas nous-mmes
-faire cette affaire? Il me dit qu'il toit plus respectueux d'en user
-de cette sorte. (_Mm. de Montp._, 6, 164.)]
-
-[Note 251: Il s'agit du mariage de mademoiselle d'Alenon, soeur du
-second lit de mademoiselle de Montpensier, avec Louis-Joseph de
-Lorraine, duc de Guise, le 15 mai 1667. Mademoiselle avoit d'abord t
-assez oppose cette alliance, qui devint ensuite pour elle un
-prcdent sur lequel elle s'appuya pour droger encore davantage.]
-
-[Note 252: Mademoiselle avoit en ralit quarante-trois ans, et M. de
-Lauzun trente-sept ans. Elle toit ne en mai 1627 et lui en 1633.]
-
- _Le jour suivant il me fut rapport que ma cousine avoit dit
- plusieurs personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je
- l'avois voulu. Je la fis appeler, et ne lui ayant point
- voulu parler qu'en prsence de tmoins, qui furent le duc de
- Montauzier, les sieurs Le Tellier, de Lionne, de
- Louvois[253], n'en ayant pu trouver d'autres sous ma main,
- elle dsavoua fortement d'avoir jamais tenu un pareil
- discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit tmoign et
- tmoigneroit toujours tout le monde qu'il n'y avoit rien
- de possible que je n'eusse fait pour lui ter son dessein de
- l'esprit et pour l'obliger changer de rsolution. Mais
- hier, m'tant revenu de divers endroits que l plupart des
- gens se mettoient en tte une opinion qui m'toit fort
- injurieuse: que toutes les rsistances que j'avois faites en
- cette affaire n'toient qu'une feinte et une comdie, et
- qu'en effet j'avois t bien aise de procurer un si grand
- bien au comte de Lauzun, que chacun croit que j'aime et que
- j'estime beaucoup, comme il est vrai, je me rsolus d'abord,
- y voyant ma gloire si intresse, de rompre ce mariage et de
- n'avoir plus de considration ni pour la satisfaction de la
- princesse, ni pour la satisfaction du comte, qui je puis
- et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je
- lui dclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passt outre
- faire ce mariage; que je ne consentirois point non plus
- qu'elle poust aucun prince de mes sujets, mais qu'elle
- pouvoit choisir dans toute la noblesse qualifie de France
- qui elle voudroit, hors du seul comte de Lauzun, et que je
- la mnerois moi-mme l'glise. Il est superflu de vous
- dire avec quelle douleur elle reut la chose, combien elle
- rpandit de larmes et de sanglots et se jeta genoux, comme
- si je lui avois donn cent coups de poignard dans le coeur;
- elle vouloit m'mouvoir; je rsistai tout, et aprs
- qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de Crquy, le
- marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le marchal
- d'Albret ne s'tant pas trouv, je leur dclarai mon
- intention, pour la dire au comte de Lauzun, auquel ensuite
- je la fis entendre, et je puis dire qu'il la reut avec
- toute la constance et la soumission que je pouvois
- dsirer[254]._
-
-[Note 253: Tous trois ses ministres.]
-
-[Note 254: Mademoiselle de Montpensier, dans ses _Mmoires_, et madame
-de Svign, dans ses _Lettres_, n'ont pas manqu d'insister sur la
-douleur bruyante de Mademoiselle et sur la facile fermet avec laquelle
-Lauzun supporta le refus du Roi. Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne parot
-avoir vu dans toute cette affaire, qu'une occasion de fortifier et
-d'augmenter son crdit auprs du Roi par une soumission aveugle ses
-volonts, soumission dont il ne manquoit, dans aucun cas, de lui faire
-sentir le prix. Poursuivi par mademoiselle de Montpensier, pour qui son
-indiffrence est fort visible dans toutes les paroles, dans tous les
-actes que rapporte de lui, en les admirant, mademoiselle de Montpensier,
-trop prvenue en faveur de sa passion, le comte de Lauzun avoit, par ses
-charges et ses gouvernements, une fortune qui pouvoit suffire au luxe de
-sa table et de ses quipages; celle que lui auroit apporte son mariage
-ne devoit lui servir qu' faire avec plus d'clat sa cour au Roi, et il
-n'en faisoit mme pas un mystre Mademoiselle. Sa soumission devoit
-accrotre son crdit: il fut soumis.]
-
-Cette lettre ta tout le soupon au public, et comme l'on vit
-qu'effectivement il n'y avoit plus rien prtendre, il y en eut qui
-firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main
-en main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est reprsent
-en aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de
-Lauzun en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui
-parle, et qui reprsente M. de Guise.
-
-
-
-
-FABLE.
-
-L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.
-
- _Tout est perdu, disoit un Perroquet,
- Mordant les btons de sa cage;
- Tout est perdu, disoit-il plein de rage.
- Moi, tout surpris d'entendre tel caquet,
- Qu'il n'avoit point appris dedans son esclavage,
- Je lui dis: Parle, que veux-tu
- Avecque ton Tout est perdu?
- --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,
- Et aprs ce qu'hier certain oiseau m'apprit,
- J'toufferai si je ne cause;
- Voici donc ce que l'on m'a dit:
- Comme vous le savez, l'espce volatille,
- Reconnat de tout temps les Aigles pour ses Rois,
- Eh bien, vous savez donc que dans cette famille
- De qui nous recevons les lois
- Est une Aiglonne gnreuse,
- Grande, fire, majestueuse,
- Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
- Que parmi toute notre espce
- Elle ne connot point d'assez haute noblesse
- Qui puisse lui donner un mari de son rang.
- Mille oiseaux pour, elle brlrent;
- Mais parmi tous ceux qui l'aimrent
- Aucun n'osa se dclarer,
- Aucun n'osa mme esprer.
- Mais ce que mille oiseaux n'osrent,
- Qui sembloient mieux le mriter,
- Un oiseau de moindre puissance,
- Un Moineau (tant partout rgne la chance),
- A mme pens l'emporter.
- Ce moineau donc, suivant la rgle
- Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,
- toit la suite de l'Aigle,
- Et mme avoit prs de lui quelque emploi.
- Ce fut l que, suivant la pente naturelle
- Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,
- Il s'occupoit moins faire sa cour
- Qu' voltiger de belle en belle,
- Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour
- Sujet de flamme et matresse nouvelle.
- Mais le petit ambitieux
- Voulut porter trop haut son vol audacieux;
- Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,
- Il la trouvoit infiniment aimable;
- Enfin il l'aima tout de bon,
- Et, sans consulter la raison,
- Le drle se mit dans la tte
- De lui faire agrer ses feux
- Et d'entreprendre sa conqute.
- Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,
- Et voyez cependant combien il fut heureux!
- D'une si charmante manire
- Et d'un air si respectueux
- Il sut faire offre de ses voeux,
- Que notre aiglonne noble et fire,
- Pour lui mettant bas la fiert,
- Ne se ressouvient pas de l'ingalit.
- Ou, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- La belle ne ddaigna point
- L'imprieux effort de cet indigne esclave;
- Bien plus, elle approuva son dsir indiscret,
- Lui sut bon gr de sa tendresse,
- Rendit caresse pour caresse,
- Et mme n'en fit point secret.
- Encor pour un de nous la faute toit passable:
- Notre plumage vert la rendoit excusable,
- Et d'ailleurs notre qualit
- Rendoit le parti plus sortable;
- Mais pour un si petit oiseau,
- C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!
- Il est vrai que c'toit un aimable Moineau,
- Quoiqu' ce qu'on m'a dit, il n'toit pas fort beau;
- Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles
- Il a fait de terribles coups,
- Et que son ramage est si doux,
- Qu'il a bien fait des infidelles,
- Et plus encore de jaloux.
- Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,
- Au prix du dessein surprenant
- Que se proposoit ce galant?
- Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,
- Fut averti de cette indigne ardeur,
- Il prvit bien le dshonneur
- Qui rsultoit d'alliance si vile.
- Ayant donc fait venir nos amans tonns,
- Il les reprend de s'tre abandonns
- Aux mutuels transports d'une gale folie;
- A l'Aiglonne, de ce que sortie
- Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
- Elle s'abaisse et se ravale
- Par un choix si peu glorieux,
- Et au Moineau sa faute sans gale,
- De ce qu'oubliant le respect,
- Il ose bien lever le bec
- Jusqu' l'alliance royale.
- Pour conclusion, il leur dfend
- De faire jamais nid ensemble,
- Malgr l'amour qui les assemble.
- Notre couple, accabl sous un revers si grand,
- ses commandements se rend,
- Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,
- D'injurieux et de cruel,
- L'ordre prvoyant qui spare
- Ce qu'unissoit un amour mutuel.
- L'Aiglonne fire et glorieuse
- S'lve dans les airs, afflige et honteuse
- De voir ouvertement son dessein condamn,
- Et le Moineau passionn,
- De dsespoir de voir son esprance en poudre,
- Se retira de son ct,
- Et fut contraint de se rsoudre
- rabaisser sa vanit
- Sur des objets de plus d'galit.
- Voil donc le rcit fidelle
- De ce qui me tient en cervelle.
- Est-ce que je n'ai pas sujet
- De dire que l'amour n sait plus ce qu'il fait?
- Que la nature se drgle,
- Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,
- L'Aigle s'abaisser au Moineau,
- Et le Moineau s'lever jusqu' l'Aigle?
- Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:
- Tout est perdu, pour la troisime fois?
- Ici le jaseur, hors d'haleine,
- Et quoique avec bien de la peine,
- Mit fin sa narration.
- J'en trouvai l'histoire plaisante;
- Mais, y faisant rflexion,
- Je la trouvai trop longue et trop piquante.
- Mais quoi! c'toit un Perroquet;
- Il faut excuser son caquet[255]._
-[Note 255: Ces deux derniers vers font allusion une chanson fort la
-mode quarante ans auparavant, et qu'on chantoit encore cette poque.
-Le refrain toit:
-
- Perroquet, perroquet,
- S'en doit rire dans son caquet.
-]
-
- Rponse du Moineau au Perroquet.
-
- _Ah! ah! vous parlez donc, monsieur le Perroquet,
- Et jasez dedans votre cage?
- ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.
- D'o vous vient un si grand caquet,
- Vous qui depuis longtemps souffrez un esclavage
- Qui doit vous avoir abattu?
- Ds que je vous ai entendu
- tort et travers parler d'une autre chose
- Que de celle qu'on vous apprit,
- J'ai bien vu qu'un Perroquet cause
- Sans savoir, souvent ce qu'il dit.
- Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille
- Qui reconnot toujours les Aigles pour ses rois,
- Et qui a du respect pour toute leur famille,
- Dont elle excute les lois,
- Un jeune oiseau dont l'me est gnreuse,
- Grande, belle, et majestueuse,
- Qui joint la vertu la noblesse du sang,
- Peut bien souvent changer d'espce;
- Son mrite suffit avecque la noblesse,
- Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.
- Cent oiseaux autrefois brlrent
- Pour des Aigles, et les aimrent
- Sans l'oser jamais dclarer.
- Ceux-ci ne l'osant esprer,
- Mille oiseaux plus petits l'osrent,
- Qui pouvoient moins le mriter;
- Mais, ayant le coeur de tenter,
- Firent si bien tourner la chance,
- Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.
- Ce n'est pas toujours une rgle
- Que l'on puisse manquer de respect son Roi
- Pour aimer quelquefois un Aigle,
- Sans s'carter de son emploi.
- C'est entre les oiseaux chose fort naturelle
- De s'adonner aux plaisirs de l'amour;
- Chacun d'eux veut faire sa cour,
- Chacun cherche charmer sa belle,
- Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,
- Il tche d'allumer une flamme nouvelle.
- Ce n'est pas tre ambitieux,
- Et un jeune Moineau n'est pas audacieux
- Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:
- Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,
- Et il faut aimer tout de bon.
- C'est tre priv de raison,
- Et c'est se rompre en vain la tte,
- D'improuver de si justes feux.
- Chacun cherche faire conqute,
- Et, sans se mettre en peine o l'on porte ses yeux,
- On cherche seulement devenir heureux,
- Sans s'arrter la manire.
- D'ailleurs, quand on dit: Je le veux,
- On peut faire offre de ses voeux
- la plus belle Aiglonne, et mme la plus fire,
- Quand elle met bas la fiert,
- Qu'elle veut suppler l'ingalit.
- Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- Une Aiglonne ne ddaigne point
- De recevoir les voeux d'un si charmant esclave.
- Un si parfait oiseau ne peut tre indiscret;
- Il peut tmoigner sa tendresse,
- Et recevoir quelque caresse,
- Sans faire le moindre secret.
- Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,
- Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?
- Ne peut-il pas tenter une jeune beaut?
- D'ailleurs, s'il est de qualit,
- Le parti n'est-il pas sortable?
- Mais, en un mot, il est oiseau,
- Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable
- Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau
- Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.
- L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:
- Elle est sensible aux moindres coups;
- Les feux d'un Moineau lui sont doux
- Quand elle les connot fidles;
- Et, s'il se trouve des jaloux,
- Elle entend leurs discours comme des bagatelles.
- Qu'y a-t-il donc de surprenant?
- Un jeune oiseau qui est galant,
- Qu'on connot gnreux et de noble famille,
- Qui sert son prince avec ardeur,
- Qui ne fait rien qu'avec honneur,
- Son alliance est-elle vile?
- S'il y a des oiseaux qui s'en sont tonns,
- Ce sont des envieux, qui sont abandonns
- Aux cruels mouvements d'une trange folie.
- Quoiqu'une Aiglonne soit sortie
- D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,
- Croyez-vous qu'elle se ravale
- Et qu'il lui soit peu glorieux
- De choisir un Moineau dont l'me est sans gale,
- Qui a pour elle du respect,
- Qui n'a point d'aile ni de bec
- Que pour cette Aiglonne royale?
- O est cette loi qui dfend
- Que l'on ne puisse mettre ensemble
- Deux oiseaux que l'amour assemble
- Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?
- C'est une injustice qu'on rend,
- Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,
- Et qu'on peut appeler cruel,
- De quelque raison qu'il se pare,
- Que de blmer un amour mutuel.
- L'Aiglonne, quoique glorieuse,
- Pour aimer le Moineau doit-elle tre honteuse?
- Un feu si naturel sera-t-il condamn?
- Mais un Moineau passionn
- Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,
- Qui a le dieu Mars ct,
- Dont le coeur fier s'est pu rsoudre
- modrer sa vanit
- Et le traiter avec galit,
- Si ce moineau est si fidle,
- Qu'est-ce qui vous donne sujet
- De dclamer si fort contre tout ce qu'il fait?
- Si votre cerveau se drgle,
- Pour avoir bu par trop de vin nouveau,
- Faut-il en faire souffrir l'Aigle?
- Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,
- Et parler mieux une autre fois.
- Lorsque j'aurai repris haleine,
- Vous pourrez vous donner la peine
- De poursuivre pourtant votre narration.
- L'histoire en est assez plaisante,
- Et, sans faire rflexion
- Si elle peut tre piquante,
- Puisque ce n'est qu'un Perroquet,
- On se moque de son caquet._
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-JUNONIE
-OU
-LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.
-
-
-Tous les malheurs que l'amour a causs jusqu' prsent n'empchent pas
-qu'on n'en ait encore de nouveaux exemples.
-
-Pendant la confrence de Saint-Jean-de-Luz[256], plusieurs personnes
-considrables de Paris tchoient de runir deux des plus anciennes
-familles, et, pour y russir mieux et empcher qu'elles ne se pussent
-rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.
-
-[Note 256: Au temps du trait des Pyrnes et du mariage de Louis XIV,
-en 1660.]
-
-Les chefs de ces deux familles toient MM. de Chartrain[257] et de
-Bagneux[258]. Ils possdoient les premires charges de la robe, et le
-sujet de leur diffrend venoit de ce qu'tant encore jeunes et sans
-charges, M. de Bagneux avoit t prfr M. de Chartrain, ce qui avoit
-produit entre eux une haine secrte et un dsir secret de s'entrenuire,
-qu'ils avoient fait parotre en plusieurs occasions.
-
-[Note 257: M. de Chartrain descendoit de Gilles de Chartrain, seigneur
-d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent gentilshommes de la maison du
-roi, qui avoit pous Jeanne de Crqui, fille de Jean de Crqui II,
-seigneur de Ramboval, etc.]
-
-[Note 258: M. Chapelier, sieur de Bagneux, toit avocat gnral en la
-Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous fait connotre celle que
-poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les _Courriers de la Fronde_, Bibl.
-elzev., t. 2, p. 172.]
-
-M. de Chartrain avoit une fille dont la beaut toit admire de tout le
-monde et qui avoit t recherche par plusieurs personnes de sa
-naissance et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec
-les qualits qu'il possdoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'tre fils
-unique.
-
-Son inclination lui avoit fait prendre l'pe, contre le sentiment de
-son pre: ce qui faisoit dsirer M. de Bagneux qu'il se marit, dans
-l'esprance qu'tant mari il lui feroit plus facilement quitter les
-armes.
-
-En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain tant enfin
-conclu par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'pe et prit
-la robe, M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donn une
-charge comme la sienne.
-
-Aprs leurs noces, les nouveaux poux passrent plusieurs mois dans la
-joie et dans les ftes et les divertissemens. Quoique leur mariage et
-moins t d'affection que d'obissance, le jeune M. de Bagneux se
-croyoit le plus heureux des hommes de possder une personne si
-accomplie; et sa femme n'oublioit rien de toutes les choses quoi elle
-croyoit tre oblige par son devoir, pour lui faire connotre qu'elle
-toit aussi trs-contente.
-
-Quelque temps aprs qu'ils furent maris, elle eut une lgre
-indisposition, pour laquelle les mdecins lui ordonnrent de se baigner.
-Elle rsolut d'aller une maison que son mari avoit, qui n'toit qu'
-deux lieues de Paris, proche de la rivire, la saison et le temps tant
-propres alors prendre le bain.
-
-Elle fit amiti avec une dame nomme madame de Vandeuil[259], qui avoit
-aussi une maison en ce lieu-l. Un jour que le temps toit extrmement
-beau, des amis du mari de cette dame et d'elle les y allrent voir.
-Comme ce lieu toit proche de Paris, ils y arrivrent avant la chaleur,
-et, pour profiter du temps, on alla d'abord se promener.
-
-[Note 259: La maison de Vandeuil toit de Picardie. Un arrt du mois de
-dcembre 1666 maintient dans leur noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur
-du Crocq; ses deux neveux, Timolon de Vandeuil, seigneur de Cond, et
-Alexandre, seigneur de Forcy; puis enfin Franois de Vandeuil, cousin de
-ceux-ci, seigneur d'tailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci toit
-femme cette dame de Vandeuil dont il est parl ici.]
-
-Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivire, qui n'en toit spare
-que par une balustrade, et, insensiblement s'tant loigns de la maison
-de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui toit derrire celle de
-madame de Bagneux, o elle se promenoit entre des saules.
-
-Quoiqu'elle ft nglige, sa beaut et son air causrent tout le monde
-une surprise extraordinaire, et jetrent dans le coeur du chevalier de
-Fosseuse[260], qui toit celui qui avoit fait cette partie, les
-commencemens d'une violente passion: il demeura interdit la vue d'une
-personne laquelle il lui sembloit que rien ne pouvoit tre comparable.
-
-[Note 260: Frre de mademoiselle de Fosseuse, fille d'honneur de la
-Reine. (_Airs et vaudevilles de cour_, Paris, Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)]
-
-Aprs le dn, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit
-de madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la
-connotre, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journe
-chez elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de
-blesser mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement
-une mlancolie douce, accompagne d'un esprit plein de bont, qui le
-charmrent, et il en devint violemment amoureux.
-
-D'autre ct, si le chevalier de Fosseuse avoit t pris si fortement
-de sa beaut et des charmes de son esprit, elle avoit remarqu avec
-quelque joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant
-trouv aussi en lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des
-autres. Aussi avoit-il dans sa personne tout ce qui peut proccuper
-avantageusement: avec toutes les qualits qu'un cavalier jeune et bien
-fait peut avoir, il avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit
-tre n pour quelque chose d'extraordinaire.
-
-Aprs souper, madame de Bagneux, qui toit oblige de se lever de grand
-matin cause de son bain, voyant que son mari s'toit engag au jeu
-avec le mari de madame de Vandeuil, se retira seule.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire
-ce qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrme douleur de partir
-de ce lieu sans le lui tmoigner, s'abandonna la violence de son
-amour. Il sortit secrtement de chez madame de Vandeuil quelque temps
-aprs que madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considrer quoi il
-alloit s'exposer, il alla son logis, o, sans la demander personne,
-il entra dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte.
-
-Madame de Bagneux, qui toit couche et qui entendit marcher, croyant
-que c'toit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. Oui, Madame, lui
-rpondit alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et
-plus que je ne croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce
-malheureux chevalier de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient
-vous demander pardon de vous avoir trouve plus adorable mille fois que
-tout ce qu'il a jamais vu. Je m'expose tout, Madame, pour vous le
-dire; et puisque vous le savez, ordonnez-moi que je meure si vous
-voulez, mais n'accusez de la hardiesse que j'ai prise que l'excs d'une
-passion que vous avez cause et que je sens bien qui ne finira qu'avec
-ma vie.
-
-Madame de Bagneux fut dans le dernier tonnement d'une pareille
-aventure. Aprs avoir trait le chevalier de Fosseuse comme le dernier
-de tous les hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se
-retiroit, elle seroit oblige de le faire repentir de sa hardiesse, elle
-appela une de ses femmes, nomme Bonneville.
-
-Le chevalier de Fosseuse aperut alors jusqu'o son amour l'avoit
-transport et combien de choses il toit expos. Il approcha du lit de
-madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avanoit
-pour le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille
-larmes: Ce n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il
-d'un air qui marquoit l'tat de son me, que je vous conjure de penser
-ce que vous faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait
-t dans votre chambre pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus
-de piti pour vous que pour moi, et nanmoins je souhaite que je sois
-seul malheureux.
-
-Bonneville, qui avoit entendu sa matresse l'appeler, entra dans la
-chambre et lui demanda ce qu'elle dsiroit. Madame de Bagneux, aprs
-avoir conu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une
-telle chose venoit tre sue, on la pourroit tourner criminellement, et
-mme qu'elle pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux,
-s'tant remise le mieux qu'elle put pour se dfaire de Bonneville, elle
-lui donna quelques ordres pour le lendemain, tels que le trouble o elle
-toit lui permit d'imaginer.
-
-Mais aprs que Bonneville se fut retire, s'adressant au chevalier de
-Fosseuse, qui toit dans le mme tat d'un criminel qui attend le coup
-de la mort: Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un
-ton de colre, que 'ait t le dessein de vous pargner la confusion
-que vous mritez qui m'ait fait changer de rsolution: ma seule
-considration m'y a oblige, quoique je sois fche qu'une personne pour
-qui j'avois conu de l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque
-par votre procd vous vous en tes rendu indigne, tout ce que je puis
-faire, si vous m'obissez en vous retirant, c'est de ne me venger de
-votre indiscrtion qu'en vous laissant la honte que vous devez en avoir
-toute votre vie. En achevant ces paroles, et en lui faisant mille
-autres reproches, elle lui commanda encore de se retirer.
-
-Le chevalier de Fosseuse, accabl de ces reproches, se jeta genoux
-auprs du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjure de vouloir
-l'entendre, il lui reprsenta si fortement, et avec des marques si
-grandes d'une me remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que
-sa passion ne l'avoit pas laiss matre de sa raison, mais qu'il n'avoit
-pu se rsoudre s'loigner d'elle sans lui dclarer l'effet que sa
-beaut avoit fait sur son coeur, qu'elle commena d'attribuer la force
-d'un vritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrtion
-o le mpris avoit part.
-
-Il se fit ensuite un horrible combat dans son coeur. L'inclination
-secrte qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succdant son
-ressentiment, lui fit sentir de la joie de connotre qu'elle en toit
-aime. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose
-criminelle; mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas
-entirement ce que la violence de sa passion lui avoit fait commettre,
-elle ne continua pas de le traiter avec la mme rigueur, et lui fit
-seulement considrer qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu,
-qu'un autre homme que son mari et de l'affection pour elle.
-
-Elle l'obligea ensuite de se retirer, apprhendant le retour de M. de
-Bagneux, qui ne lui avoit pas donn peu d'inquitude, de quoi elle avoit
-eu un extrme sujet. Ayant vu qu'elle s'toit retire, il avoit quitt
-le jeu presqu'en mme temps que le chevalier de Fosseuse toit sorti de
-chez madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant
-de la rveiller, il alla dans une chambre proche de celle o elle toit
-couche.
-
-Lorsqu'il rentra, ses gens fermrent les portes aussitt qu'ils l'eurent
-vu rentr. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouves fermes, fut
-trangement embarrass. Il se les fit ouvrir, comme s'il ft venu de
-quitter M. de Bagneux, lequel toit entr dans la chambre de madame de
-Bagneux un instant aprs que le chevalier de Fosseuse en toit sorti. M.
-de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit,
-demanda le lendemain ses gens qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi
-ils lui dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et,
-quoique aucun d'eux ne lui pt dire qui il toit, ni presque mme
-comment il toit fait, il eut des soupons qui ne lui donnrent pas peu
-d'inquitude. Comme il pouvoit douter que sa femme l'aimt lorsqu'il
-l'avoit pouse, il doutoit toujours d'en tre aim, ce qui empchoit
-que sa satisfaction ne ft tout fait tranquille, et lui avoit donn un
-extrme penchant la jalousie.
-
-Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apais en
-partie madame de Bagneux, il n'en fut pas de mme du ct de cette belle
-personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion
-qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle et t
-coupable des dernires fautes, et, faisant ensuite rflexion sur les
-peines et les dangers o un engagement l'exposeroit selon toutes les
-apparences, elle prit des rsolutions capables de la dfendre contre
-l'amour mme, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier
-empire. Elle dsavoua les sentimens de son coeur, et n'accusa que le
-dsordre o elle avoit t de la foiblesse qu'elle avoit eue.
-
-Elle fut encore prs de deux mois achever de prendre son bain et se
-reposer aprs l'avoir pris. Pendant ce temps-l, elle se fortifia dans
-ses rsolutions, encore qu'elle ne pt s'empcher de penser quelquefois
-au chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces penses
-excitoient dans son me lui faisoit croire que, si son ide n'en toit
-pas entirement efface, au moins elle n'y pourroit jamais causer de
-grandes agitations.
-
-Enfin elle retourna Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit
-son bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'htel
-de Soissons[261], et madame de Bagneux s'alloit souvent promener dans le
-jardin de l'htel. Elle fut bien surprise, quelques jours aprs son
-retour, d'y voir le chevalier de Fosseuse, qui y avoit t tous les
-jours depuis qu'il l'avoit vue, s'tant bien dout que c'toit le lieu
-o il pourroit la voir plus tt. Voyant qu'elle toit seule, il
-l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une impatience digne de
-la passion qu'il avoit os lui faire connotre, le bonheur de la revoir,
-et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir ce bonheur, elle lui
-avoit fait la grce de penser quelquefois lui, il ne croyoit pas la
-pouvoir remercier jamais assez de ses bonts.
-
-[Note 261: Le jardin qui servoit de vue, dit Sauval, aux deux
-appartements principaux de l'htel de Soissons, avoit de longueur
-quarante-cinq toises, et rgnoit depuis la rue de Nesle ou d'Orlans
-jusqu' la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu, orn d'un
-grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant ct une place o
-le roi et les princes venoient assez souvent joter. Outre ce grand
-jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits. (Liv. VII, t. 2, p.
-216.)]
-
-D'abord elle suivit la rsolution qu'elle avoit prise: malgr l'motion
-qu'elle avoit sentie la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui
-rpondit, affectant un ton de colre, que, si elle lui avoit dit des
-choses qui l'avoient flatt, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir
-dans sa chambre, ce n'avoit t que pour le faire retirer sans clat, et
-qu'elle toit bien tonne de le voir apprhender si peu son
-ressentiment et qu'il ost encore se prsenter devant elle.
-
-Le chevalier de Fosseuse fut surpris trangement de cette rponse. Ah!
-Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je
-ne mourus pas ce jour-l en sortant de votre chambre? J'aurois cru
-mourir au moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.
-
-Ces paroles, accompagnes d'un air le plus passionn du monde,
-achevrent de faire renatre dans le coeur de madame de Bagneux son
-inclination pour le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler
-davantage sa tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit
-sentie d'abord pour lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la
-vaincre, et l'tat o son me venoit de retomber en le revoyant. Mais
-elle le conjura ensuite, par la sincrit qu'elle lui tmoignoit et par
-toute l'estime qu'il pouvoit avoir pour elle, de ne s'obstiner point
-lui donner des marques d'une passion qui donneroit atteinte sa
-rputation et troubleroit indubitablement le repos de sa vie, si son
-mari venoit en avoir le moindre soupon, et laquelle elle lui dit,
-avec toute la fermet dont elle toit alors capable, qu'elle toit
-rsolue de ne point rpondre.
-
-Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un
-coeur d'un si haut prix; il ne put le cacher madame de Bagneux. Mais ce
-qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas
-pouvoir vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en
-fut frapp comme d'un coup mortel.
-
-Sa douleur fut remarque de madame de Bagneux encore plus que la joie ne
-l'avoit t. Elle excita en elle une piti contre laquelle elle fit peu
-d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui
-en tant la force. Il lui reprsenta si bien et avec tant d'amour que,
-sa passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de
-son mrite, et qu'il pouvoit cacher tout le monde son amour et son
-bonheur, et empcher que personne en et connoissance, qu'elle consentit
-enfin recevoir ses voeux, aprs nanmoins lui avoir fait connotre
-encore mille scrupules, et lui avoir tmoign qu'elle apprhendoit bien
-les suites de la foiblesse qu'elle avoit.
-
-Il s'tablit ensuite entre eux un commerce trs-doux. Bonneville, de
-l'esprit de laquelle madame de Bagneux toit entirement assure,
-prenoit les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa
-matresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies o ils
-eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'apert de leur amour en
-observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de
-voir souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente
-mnageant si bien les temps que M. de Bagneux toit absent, qu'il n'y
-avoit presque point de semaine qu'ils ne se vissent.
-
-En ce temps-l un des amis de M. de Bagneux, nomm le baron de
-Villefranche, qu'il y avoit peu qui toit revenu de Portugal[262], vint
-le voir. M. de Bagneux s'toit mari depuis qu'ils ne s'toient vus, et
-il ne put le lui apprendre sans le mener la chambre de sa femme.
-
-[Note 262: C'toit l'poque o la veuve du premier roi de Portugal de la
-maison de Bragance, dona Luisa de Guzman, rgente du royaume, alloit
-rsigner le pouvoir entre les mains de son fils an, l'incapable
-Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorit (23 juin 1662).]
-
-Le baron de Villefranche fut bloui de sa beaut. Il lui fit ensuite
-plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si
-aimable qu'en peu de temps il fut touch du mme mal que le chevalier de
-Fosseuse. Madame de Bagneux s'en apert et en eut beaucoup de dplaisir
-par les suites qu'elle en craignit.
-
-Elle apprhenda que cette nouvelle passion ne traverst son commerce
-avec le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en
-deviendroit plus dfiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit
-donner au chevalier de Fosseuse mme, ou par le soin que le baron de
-Villefranche prendroit, l'avenir, de savoir toutes ses actions, par
-l'intrt de son amour.
-
-C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit
-sincrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche,
-et en mme temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son
-estime, et qu'elle toit incapable d'tre jamais sensible pour un autre
-que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus
-que par le pass, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la
-regardoit.
-
-Le chevalier de Fosseuse fut extrmement surpris de ce que lui apprenoit
-madame de Bagneux; mais son procd gnreux le rassura en partie. Il
-lui rpondit que, sans la grce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle
-toit incapable de changer, il seroit trs-malheureux; qu'il croyoit
-bien, par l'effet que sa beaut avoit fait sur lui, que sans cette grce
-il n'auroit pas seulement craindre le baron de Villefranche, mais tout
-ce qu'il y avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la
-conjurer de croire que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant
-d'admiration qu'il en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur
-qu'elle-mme si la bont qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de
-l'adorer, lui causoit jamais aucun chagrin.
-
-Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit gure de
-se trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir
-accoutum d'aller, o il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre
-une personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils
-fussent remarqus de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en et
-aussi connoissance, lequel en tmoignoit sa femme une sorte de
-jalousie, quoiqu'elle ft voir par plusieurs choses que la passion du
-baron de Villefranche lui dplaisoit.
-
-Ce malheureux amant fut longtemps se plaindre en vain de sa rigueur.
-Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il
-lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connt bien qu'il avoit du mrite;
-mais son coeur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse.
-
-Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses
-soins toient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville
-dans ses intrts, sa fortune changeroit peut-tre en peu de temps: il
-mnagea si bien l'esprit de cette fille, qui toit intresse, qu'elle
-lui promit de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprs de madame de
-Bagneux, et lui apprit ce qui s'toit pass entre sa matresse et le
-chevalier de Fosseuse.
-
-Cette connoissance lui donna d'abord du dpit, mais ensuite elle lui
-donna de l'espoir. Il crut que c'toit beaucoup pour lui d'avoir
-dcouvert que madame de Bagneux n'toit pas insensible, et que, s'il
-pouvoit brouiller le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit
-peut-tre moins rigoureuse.
-
-Il communiqua sa pense Bonneville, qui lui dit que, connoissant
-l'humeur et la dlicatesse de sa matresse, elle croyoit qu'il n'y avoit
-point de moyen plus sr pour y russir que de la faire douter de la
-fidlit du chevalier de Fosseuse.
-
-Aprs avoir cherch longtemps des biais pour excuter ce dessein, ils
-rsolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le
-baron de Villefranche avoit aime, et de le faire trouver par madame de
-Bagneux.
-
-Cet artifice russit ainsi qu'ils avoient souhait. Peu de jours aprs,
-le chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez
-elle. Sitt qu'il fut sorti, elle trouva l'endroit o ils avoient t
-ce portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement.
-
-Elle entra d'abord dans une dfiance terrible, et ouvrit la bote o
-toit ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de
-Fosseuse lorsqu'elle y aperut la peinture d'une personne jeune et bien
-faite. Elle pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui
-faisoit une si grande infidlit. Il lui avoit donn mille marques de
-son amour qui ne lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la
-rsolution de ne le revoir jamais.
-
-C'toit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'tant
-trouv dguis un bal o elle toit, il voulut lui parler. Si je
-croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dpit, je vous
-accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernire confusion;
-mais je veux avoir seule celle de vous avoir aim, trop heureuse d'tre
-dlivre par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous
-tes rendu si indigne, que je me croirois dshonore l'avenir si je
-vous regardois seulement.
-
-Le chevalier de Fosseuse ne put lui rpondre, parce qu'elle s'loigna
-aussitt; et d'ailleurs il avoit t si surpris de ces paroles, qu'il
-fut longtemps sans le pouvoir croire lui-mme, pntr jusqu'au vif de
-ces reproches, et accabl d'une douleur incroyable.
-
-Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se
-ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne
-doutant plus que ce ne ft la cause de sa disgrce. Il crut que madame
-de Bagneux avoit chang de sentimens en faveur du baron de Villefranche,
-et que sa colre avoit t un artifice pour rompre avec lui. Il en fut
-afflig comme s'il en avoit eu des preuves assures, et il en souffroit
-tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel.
-
-Il chercha ensuite les occasions de parler madame de Bagneux et de se
-plaindre elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune
-audience. Encore qu'elle ne pt le chasser entirement de son esprit et
-qu'elle regrettt quelquefois la perte d'un coeur qu'elle avoit cru digne
-de son affection, le dpit la faisoit demeurer ferme dans la rsolution
-qu'elle avoit prise.
-
-Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche quel point madame
-de Bagneux toit irrite, lequel redoubla ses soins auprs d'elle, et
-fit tout ce qu'il put pour tcher de lui faire oublier le chevalier de
-Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit vritablement. Mais madame de
-Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes
-les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piges
-que lui tendoit la perfidie des hommes.
-
-Ces diffrentes penses, jointes la jalousie de son mari qu'elle
-voyoit augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins.
-
-Une chose l'en accabla et lui donna une extrme affliction. Un frre
-qu'elle avoit, qui toit avanc dans les armes, tua en duel une personne
-des plus considrables d'une province o il toit. Les parens du mort,
-par le crdit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent
-arrter, et aussitt, aids par la rigueur des lois contre ces crimes,
-que beaucoup de personnes tiennent honorables, firent travailler
-vivement lui faire son procs.
-
-Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse
-l'apprit comme les autres, mais avec un extrme dplaisir, pour
-l'intrt qu'y avoit madame de Bagneux.
-
-Son procd envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas
-que, si elle et pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si
-elle n'et pas apprhend ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire,
-elle n'auroit point refus si opinitrement de l'entendre, et il en
-sentoit la dernire douleur.
-
-Son amour lui inspira le dessein de sauver son frre, esprant que ce
-service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le
-bonheur de son rival.
-
-Peu de temps aprs avoir form ce dessein, il voulut encore aborder
-madame de Bagneux, dsirant de savoir, avant que de partir, si
-vritablement elle croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit
-plus douter de son inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins
-malheureux si elle avoit ces soupons contre lui, quelque criminel
-qu'elle se l'imagint, que si le bonheur du baron de Villefranche toit
-la cause de l'tat o il toit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit
-que ce qu'il avoit rsolu parotroit madame de Bagneux de tout autre
-prix, et que, s'il y prissoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit
-au moins regrett.
-
-Mais il la trouva la mme qu'auparavant, c'est--dire aussi ferme ne
-lui point parler et ne le point entendre.
-
-Ne pouvant plus tre matre des mouvemens de sa jalousie: Non, non,
-Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la
-confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre
-beaut a touch d'autres coeurs que le mien, qui ne pouvoit tre touch
-que pour vous; le vtre a t capable de recevoir enfin d'autres voeux
-que les miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je
-n'tois pas indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon
-bonheur vous adorer et vous en donner des marques, nonobstant toute
-votre injustice et votre inconstance. Et enfin, voyant qu'elle refusoit
-de lui rpondre, sa douleur redoubla, et il partit avec plus de
-dsespoir.
-
-Il apprit, aussitt qu'il fut arriv au lieu ou le frre de madame de
-Bagneux toit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transfrer
-en des prisons plus sres. Il rsolut de prendre cette occasion pour le
-sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le
-conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa
-suite, qu'il le dlivra, sans tre connu de lui, ni pas un des siens,
-leur ayant tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite
-lui-mme en cet tat en un lieu o le frre de madame de Bagneux lui dit
-qu'assurment il seroit en sret, et o il fit toutes les instances
-imaginables pour l'obliger de se faire connotre lui.
-
-Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frre avoit
-t sauv, elle ne fut gure moins surprise de la manire dont elle
-apprit qu'il l'avoit t.
-
-Quelques jours aprs qu'elle en eut reu les nouvelles, elle vit le
-chevalier de Fosseuse l'glise o elle avoit accoutum d'aller, aussi
-triste que d'ordinaire, mais nanmoins qui sembloit la regarder avec
-plus d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu
-depuis qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue
-inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas
-comprises. Elle y fit rflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce
-moment, elle ne put s'empcher d'admirer l'action du chevalier de
-Fosseuse, ne doutant plus que ce ne ft lui qui avoit sauv son frre,
-et de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manire qu'elle le
-regarda. Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'toient observs
-de personne, il l'aborda en sortant, et, aprs lui avoir fait connotre
-qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pense, il lui dit que ce
-qu'il avoit fait n'toit pas un effet de son dsespoir, mais de son
-amour; qu'il auroit fait la mme chose s'il et eu encore dans son coeur
-la place qu'il croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu' la
-vrit il avoit t bien aise de trouver une occasion de lui rendre un
-service qu'elle n'avoit point reu de son rival. Il ne put s'empcher de
-lui faire voir combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le
-traitoit si mal par le changement de son coeur en faveur du baron de
-Villefranche; et enfin il se plaignit elle de son injuste procd
-envers lui, soit qu'elle le crt coupable, ou que son inclination pour
-lui ft diminue, et la conjura de vouloir au moins avoir la bont de
-lui apprendre son crime ou son malheur; ajoutant, avec une extrme
-soumission, que, s'il ne se pouvoit justifier, il se croyoit lui-mme
-indigne de ses bonts et de se prsenter jamais devant elle, et que,
-s'il n'toit plus pour elle ce qu'il avoit t, il obiroit ses
-ordres, quelque cruels qu'ils pussent tre, ne voulant point mriter sa
-haine par ses importunits, quoiqu'il sentt bien qu'il n'y survivroit
-gure.
-
-Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de
-faire pour elle, ne put lui parler avec la mme aigreur qu'elle et fait
-auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ter de l'esprit son infidlit,
-elle ne put lui parler avec douceur. Aprs l'avoir dtromp sur le sujet
-de sa jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle
-ajouta qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui
-rendre; qu'il la connoissoit assez pour ne pas douter de sa
-reconnoissance, et qu'elle ne lui et une ternelle obligation; mais que
-ce service n'exigeoit point de retour en de pareilles choses, son
-procd tmoignant une lgret naturelle; qu'il seroit toujours prt
-en faire autant, et qu'elle ne le pourroit jamais regarder que comme un
-homme capable de recevoir tous les jours de nouvelles ides; et enfin
-qu'elle avoit quelque joie qu'il et teint lui-mme dans son coeur une
-affection qu'elle avoit souvent condamne, mais qu'elle n'avoit pu
-vaincre, et que ce qu'il venoit de faire et sans doute augmente.
-
-Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame
-de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tcher de lui faire
-connotre qu'il n'toit point coupable, mais inutilement, rien ne
-pouvant la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu
-se justifier envers elle, il ne put entirement s'en plaindre et demeura
-dans une perplexit horrible.
-
-Madame de Bagneux, de son ct, n'avoit pas un trouble mdiocre. Ce que
-le chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix,
-qu'elle se repentit presque de lui avoir parl comme elle avoit fait.
-Elle avoit toujours pour lui la mme inclination, et et donn toutes
-choses pour le voir innocent. Il n'y avoit que la dlicatesse qui
-s'opposoit dans son coeur le croire entirement, ou au moins lui
-pardonner.
-
-Le lendemain, possde de ces penses, tant en visite et s'tant
-rencontre proche d'un miroir, loigne du reste de la compagnie, elle
-s'y regarda, et, s'tant trouve dans une beaut dont elle fut contente,
-elle tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours port
-sur elle, comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chres ou qui
-tiennent l'esprit, pour voir si cette rivale toit aussi belle qu'elle
-croyoit l'tre ce jour-l.
-
-Pendant qu'elle toit devant ce miroir, et charme de l'avantage qu'elle
-croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie
-s'approchrent d'elle, et aperurent qu'elle tenoit un portrait. Elles
-lui en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne ft celui d'un
-de ses amans. Elle voulut leur assurer que ce n'toit point le portrait
-d'un homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi ce qu'elle leur
-disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle
-de leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les
-laisser dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra.
-
-Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit
-montr plusieurs fois, comme tant une chose qui toit alors de nulle
-consquence, la personne de qui il toit tant morte. Ces dames, qui
-savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en
-continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit
-aim. Madame de Bagneux n'en tant point convenue, aprs plusieurs
-discours, elles lui donnrent l'explication de ce qu'elles venoient de
-lui dire, et lui apprirent comment il leur avoit montr ce portrait, et
-de qui il toit, et qu'infailliblement il venoit de lui.
-
-Madame de Bagneux eut bien de la peine cacher le trouble que cette
-conversation causoit dans son me. Elle ne sentoit pas une joie mdiocre
-des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse
-ft coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche,
-qui avoit t la voir quelques jours avant qu'elle trouvt ce portrait,
-l'et laiss tomber et qu'il n'et os le lui demander; mais elle
-n'osoit esprer un changement si heureux.
-
-Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette
-dispute venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de
-donner un claircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui et
-jamais t. Ces dames lui firent reconnotre ce portrait et l'obligrent
-d'avouer qu'il toit lui. quoi il ajouta, pour empcher que madame
-de Bagneux n'et aucun soupon de la tromperie qu'il lui avoit faite,
-qu'il s'toit bien aperu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'toit
-point souvenu o 'avoit t, et voulut ensuite lui faire entendre que
-le peu de soin qu'il avoit eu de tcher de le recouvrer toit une marque
-qu'il ne songeoit plus la personne de qui il toit, et qu'elle en
-avoit entirement effac le souvenir dans son coeur.
-
-Madame de Bagneux s'abandonna la joie. Elle dit en raillant, sans
-faire semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui tre
-bien oblige de lui avoir conserv des restes si prcieux.
-
-Le baron de Villefranche, qui voyoit d'o procdoit la joie de madame de
-Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit t quelque sorte de
-consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir
-le chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas
-qu'elle ne seroit pas longtemps lui apprendre tout ce qui venoit
-d'arriver, et qu'il ne ft bientt plus heureux qu'auparavant. D'autre
-ct, il ne pouvoit voir, sans croire tre le plus malheureux de tous
-les hommes, qu'il avoit servi lui-mme le justifier, et il en auguroit
-tout ce qu'un amant afflig et dsespr peut imaginer de plus cruel
-pour lui et de plus avantageux pour son rival.
-
-Cette conversation avoit fait voir madame de Bagneux la justification
-du chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en et toujours
-t aime fidlement. L'ayant aborde quelques jours aprs, il la trouva
-la mme qu'elle toit avant qu'elle crt qu'il lui toit infidle. Elle
-lui apprit ce qu'ils devoient la fortune; comment le chagrin qu'elle
-avoit de croire qu'une autre et partag son coeur avoit t cause
-qu'elle avoit reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et
-ils admirrent ensemble par quelle trange erreur ils avoient t
-brouills si longtemps.
-
-Ils gotrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence
-parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire
-pour madame de Bagneux, en sauvant son frre, avoit achev de lui faire
-connotre la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des
-marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne
-possdt toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce
-n'toit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de
-facilit, rien ne manquoit leur satisfaction.
-
-La mort du pre de M. de Bagneux les spara. M. de Bagneux fut oblig de
-faire un voyage en diverses provinces, o il lui avoit laiss plusieurs
-terres considrables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi
-fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie
-qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi lui faire prendre
-cette rsolution.
-
-Quoique madame de Bagneux et bien dsir de ne point faire ce voyage,
-les grands biens que M. de Bagneux avoit de son ct, en comparaison de
-ceux qu'elle lui avoit apports, l'obligeoient une grande
-complaisance.
-
-Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privs du plaisir de se voir,
-ils tchrent s'en consoler en s'crivant souvent. Bonneville recevoit
-les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa
-matresse.
-
-La passion du chevalier de Fosseuse, qui toit trs violente, lui fit
-dsirer, quelque temps aprs que madame de Bagneux fut partie, de la
-voir. Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver
-en quelque lieu o il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une
-chose dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie.
-
-Elle le dit Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel
-rsolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame
-de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit
-s'y rendre, il empcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit
-lui-mme le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours
-perdment.
-
-Il suivit la rsolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au
-temps que madame de Bagneux avoit marqu au chevalier de Fosseuse, et
-ayant prtext quelque affaire plus loin, il tmoigna M. de Bagneux
-qu'il s'estimoit bien heureux de s'tre trouv sur sa route, et que, son
-voyage n'ayant rien de press, il demeureroit en ce lieu jusqu' ce
-qu'il en partt.
-
-Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un
-et l'autre eurent de la peine croire qu'une pareille chose ft arrive
-par hasard, et selon leurs diffrens intrts ils en conurent beaucoup
-de chagrin.
-
-Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprs de madame de
-Bagneux, et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il
-obligea le baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne
-qu'il connoissoit, qui demeuroit deux lieues d'o ils toient, qu'il
-n'et point t voir sans la considration de l'loigner d'auprs de sa
-femme.
-
-Pendant qu'ils furent en cette visite, o il leur fallut un temps
-considrable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de
-Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur
-conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de
-Fosseuse donna madame de Bagneux tous les tmoignages qu'elle pouvoit
-souhaiter de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle
-avoit pour lui la mme tendresse.
-
-Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'toient vus. Il
-pensa mourir de dsespoir avoir tant fait pour l'empcher sans avoir pu
-y russir, et peut-tre mme de leur en avoir facilit l'occasion. Il
-voyoit bien qu'il avoit t cause que M. de Bagneux avoit fait cette
-visite; peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modration pour
-ne point montrer sa rage madame de Bagneux. Il partit aprs avoir pris
-cong d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans
-que le chevalier de Fosseuse esprt de la voir davantage. Il ne put
-nanmoins s'en loigner tant qu'elle y demeura.
-
-Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrme d'amour. Les
-sentimens tendres o il l'avoit trouve, et mille nouveaux charmes qu'il
-crut y avoir dcouverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui
-aient jamais t.
-
-M. de Bagneux fut prs de deux ans en son voyage, quoiqu'il ft toutes
-choses possibles pour l'abrger. Ce temps dura plusieurs sicles au
-chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un dsir
-mdiocre d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'crivoient leur toient
-une foible consolation dans une si longue sparation, et ne faisoient
-qu'accrotre en eux le dsir de se revoir.
-
-Enfin, les affaires de M. de Bagneux tant faites, il revint Paris et
-y ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable
-de son retour. L'entre de M. le Lgat se fit en ce temps-l[263]. Le
-chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M. de Bagneux ne manqueroit pas
-d'aller voir cette entre, pria madame de Bagneux de faire semblant
-d'tre indispose le jour qu'elle se devoit faire, et lui permettre de
-l'aller voir ce jour-l, o il pourroit avoir le bonheur d'tre ses
-pieds tout le temps que dureroit cette crmonie, et de lui conter les
-ennuis que lui avoit causs sa longue absence. Madame de Bagneux prfra
-facilement le plaisir de le voir celui de l'entre; elle feignit une
-indisposition ds le jour prcdent.
-
-[Note 263: Voy. p. 80.]
-
-Le baron de Villefranche avoit t malade avant son retour, et il
-n'toit pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de
-Bagneux, n'tant pas persuad que sa femme se trouvt effectivement mal,
-crut qu'elle feignoit de l'tre pour donner occasion de la voir au baron
-de Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette
-crmonie cause du mauvais tat de sa sant. Dans ce soupon, il
-rsolut de n'aller point voir l'entre si le baron de Villefranche n'y
-alloit aussi.
-
-La curiosit et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche
-la foiblesse o il toit; il s'engagea cette partie, et le lendemain
-M. de Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames,
-furent au lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe.
-
-Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame
-de Bagneux du divertissement dont il toit cause qu'elle se privoit. Il
-la trouva avec des charmes infinis, et en un tat de beaut qui ne
-convenoit en aucune manire une personne qui et t le moins du monde
-malade. Il la remercia de la grce qu'elle lui avoit accorde, et, se
-croyant asseurs de n'tre point interrompus, leurs coeurs s'expliqurent
-avec plus de libert, et ils gotrent une vritable joie de pouvoir
-avoir une conversation aussi longue et hors de toute apprhension.
-
-Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodit du lieu, ou par sa
-propre disposition, se trouva mal peu de temps aprs que la marche fut
-commence. Il tcha quelque temps de rsister, mais, craignant que le
-mal qu'il sentoit n'augmentt, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer
-avant que d'tre incommod; et sans en rien dire personne, de peur de
-troubler la compagnie avec laquelle il toit venu, il sortit et s'en
-retourna chez lui.
-
-M. de Bagneux s'aperut, peu de temps aprs, qu'il s'toit retir. Il ne
-douta plus que madame de Bagneux n'et feint d'tre malade pour donner
-lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer
-une si belle occasion aprs l'avoir si fort espre, et enfin qu'il ne
-ft alors auprs de sa femme.
-
-Il ne put tre matre de sa jalousie; il sortit sans prendre cong de
-personne, transport de rage et de fureur, et arriva son logis dans
-des rsolutions pouvantables.
-
-Bonneville, qui toit une fentre, d'o l'on pouvoit voir ceux qui
-entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tt. Elle courut
-toute trouble la chambre de sa matresse, et lui dit que M. de
-Bagneux venoit d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler
-d'tonnement, et le chevalier de Fosseuse n'en fut gure moins surpris
-qu'elle, ne croyant pas pouvoir empcher que M. de Bagneux ne les
-trouvt ensemble, n'y ayant point d'autre monte pour sortir de cette
-chambre que celle par laquelle il devoit monter.
-
-Ils toient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux toit dj
-proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pens aucun moyen pour
-dtourner un clat qui et sans doute t terrible. Enfin Bonneville,
-l'entendant approcher, alla tirer devant les fentres les rideaux qui
-servoient ordinairement empcher que le grand jour ne donnt dans la
-chambre, ce qui, joint ce qu'il toit dj tard, y causa une grande
-obscurit, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le
-chevalier de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pt moins voir; et
-pendant que, transport de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui
-causoient cette obscurit et l'empchoient de voir, elle prit le faux
-baron de Villefranche et le fit sortir de la chambre.
-
-Madame de Bagneux, qui toit moiti morte, s'toit jete sur son lit.
-M. de Bagneux s'en approcha aussitt qu'il vit clair. Encore qu'il ne
-vt personne et qu'il n'et point entendu sortir le chevalier de
-Fosseuse, le trouble o il remarqua qu'elle toit augmenta les soupons
-qu'il avoit eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses
-n'toient point sans mystre; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa
-clater.
-
-Le chevalier de Fosseuse eut une inquitude extraordinaire de savoir
-comment s'toit pass le reste de cette trange aventure, ayant la
-dernire apprhension que M. de Bagneux ne l'et aperu dans la chambre
-de sa femme ou dans la rue.
-
-Il ne put pourtant le savoir si tt. M. de Bagneux fit connotre ses
-soupons sa femme par la mauvaise humeur o il fut durant plusieurs
-jours. Elle eut bien de la peine se mnager avec lui pendant ce
-temps-l, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il
-venoit savoir enfin ce qu'il avoit t si prs de dcouvrir, et lui
-fit prendre la rsolution de dfendre au chevalier de Fosseuse de la
-plus revoir.
-
-Mais quelques jours aprs, le voyant sensiblement touch du danger o
-elle avoit t, et connoissant par sa douleur combien elle lui toit
-chre, elle n'eut pas la force de lui faire cette dfense. Elle lui
-tmoigna seulement les apprhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui
-point demander des choses l'avenir o elle pt tre ainsi expose, lui
-disant qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle
-mourroit infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit.
-
-Bonneville, qui toit toujours dans les intrts du baron de
-Villefranche, lui apprit d'o elle avoit tir le chevalier de Fosseuse
-et madame de Bagneux. Il fut fch en lui-mme que le chevalier de
-Fosseuse et chapp la fureur de M. de Bagneux, et et souhait qu'il
-y et t expos, quand mme madame de Bagneux et d y tre aussi
-expose, la voyant toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle
-faisoit pour le chevalier de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et
-dans sa jalousie, que cette nouvelle augmenta, il et eu de la joie de
-se voir veng, par ce coup, d'une matresse cruelle et d'un rival
-heureux.
-
-Emport de ses sentimens, il dit Bonneville qu'il ne pouvoit plus
-vivre en cet tat, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il
-n'auroit plus de considration et feroit tout ce que sa passion lui
-inspireroit, et la pria surtout de tcher d'loigner le chevalier de
-Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux.
-
-Bonneville fut bien embarrasse trouver encore un moyen pour mettre
-mal le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien
-faire qui pt nuire sa matresse. Se voyant presse par le baron de
-Villefranche, elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le
-seul moyen dont elle s'toit dj servie; que, connoissant la
-dlicatesse du coeur de madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les
-apparences qu'un puissant doute de la fidlit du chevalier de Fosseuse
-qui pt la dtacher de l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle
-esproit, en lui donnant de nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il
-lui demandoit.
-
-En effet, peu de jours aprs elle dit madame de Bagneux, tmoignant
-tre fche elle-mme de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en
-attendant M. de Bagneux, s'toient entretenues de presque tout ce qui
-s'toit pass entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il
-paroissoit par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse
-mme, qui le leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand
-tat; qu'elle avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de
-celui o elle lui dit qu'ils parloient, et d'o l'on auroit pu
-effectivement les entendre; et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit
-tant de particularits de ce qui s'toit vritablement pass entre elle
-et le chevalier de Fosseuse, et qui ne pouvoient tre sues que d'eux et
-de Bonneville, qu'elle ne douta point de la perfidie du chevalier de
-Fosseuse, et qu'elle crut qu'il n'avoit pu se voir aim d'une personne
-comme elle sans le publier dans le monde.
-
-Elle se plaignit de ce procd, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes
-de lchet, Bonneville, de qui elle toit bien loigne d'avoir aucune
-dfiance.
-
-Ce fut alors qu'elle prit une vritable rsolution de rompre avec le
-chevalier de Fosseuse et de l'oublier entirement. Comme elle l'aimoit
-au dernier point avant que Bonneville lui et dit ces choses, elle ne
-laissa pas de sentir un cruel dplaisir d'tre oblige de prendre cette
-rsolution; mais, se croyant si fort offense, son ressentiment vainquit
-facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit
-cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son coeur
-toit partag, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui
-donnoit la pense o elle toit.
-
-Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient
-voir le lendemain dans le jardin de l'htel de Soissons, o le chevalier
-de Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et o ils s'toient vus souvent
-depuis. Elle y alla pour ne point diffrer au moins la seule vengeance
-qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: C'est tre
-bien lche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me
-perdre pour satisfaire sa vanit. On ne peut regarder avec assez
-d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que
-j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en
-teindrai jusqu' la mmoire, et vous ne devez plus me regarder que
-comme une personne qui vous dtestera le reste de sa vie. Aussitt elle
-s'loigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui
-entroient, pour n'tre pas oblige de l'couter.
-
-Si elle ft demeure pour entendre ce qu'il et pu lui rpondre, les
-marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit cause eussent
-pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si
-accabl de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu o il
-toit lorsque madame de Bagneux lui avoit parl. Il avoit toujours pris
-garde avec un soin incroyable que personne et aucun soupon de leur
-intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au
-dernier point, sa rputation lui toit infiniment chre; et nanmoins il
-se voyoit alors accus de manque de secret et de fidlit, et, ce qui ne
-l'affligeoit gure moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle et jamais pu
-le croire capable d'un pareil procd.
-
-Comme madame de Bagneux toit absolument persuade qu'il l'avoit trahie,
-il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dt les
-particularits du crime dont elle l'accusoit et qu'il tcht s'en
-justifier, quoiqu'il la conjurt plusieurs fois de se souvenir qu'elle
-l'avoit dj cru coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle
-avoit vu elle-mme sa justification, et qu'il lui demandt souvent avec
-beaucoup de douleur si elle vouloit qu'il attendt encore que le hasard
-lui ft voir son innocence, dont il n'auroit peut-tre jamais le
-bonheur. La douleur o il toit lui fit abandonner la poursuite d'une
-charge qu'il sollicitoit. La cour toit Fontainebleau: il ne put se
-rsoudre quitter l'intrt de son amour pour celui de sa fortune.
-
-Cependant le baron de Villefranche, qui Bonneville avoit appris ce
-qu'elle avoit persuad madame de Bagneux et la rsolution o elle
-toit, n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduit auprs
-d'elle, comme il avoit fait lorsqu'elle avoit t irrite la premire
-fois contre le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrme
- lui marquer plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent
-choses combien il toit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui
-plaire, et quelle obligation il auroit ses bonts si elle daignoit
-enfin l'entendre.
-
-Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle toit alors
-incapable d'avoir d'autres penses que celle que la lchet dont elle
-croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit us envers elle lui avoit
-inspire, ce qui affligeoit extrmement le baron de Villefranche.
-D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de
-Fosseuse tcht se justifier, et mme, de peur de l'irriter davantage,
-il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus
-confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes.
-
-En ce temps-l Bonneville reut des lettres par lesquelles elle apprit
-qu'un frre qu'elle avoit, dont elle toit hritire, toit mort; ce qui
-l'obligea de partir aussitt pour en aller recueillir la succession. Son
-dpart mit le baron de Villefranche au dsespoir; se voyant priv de la
-seule chose qui l'avoit entretenu jusque-l dans quelque esprance, il
-rsolut de mettre fin ses peines de faon ou d'autre, de voir enfin
-s'il pouvoit tre aim de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa
-passion pour elle ou l'abandonner pour toujours.
-
-Ayant trouv l'occasion de lui parler telle qu'il dsiroit, il pressa
-tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui dplurent si
-fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout fait. N'tant
-plus matre de lui-mme, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui
-reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de
-Fosseuse, et il lui et donn sur l'heure ce cruel dplaisir, si la vue
-dont il toit encore charm ne lui en et t la force.
-
-Mais il ne put se refuser cette satisfaction aprs qu'il fut retourn
-chez lui: il lui crivit une lettre o il lui manda tout ce que
-Bonneville lui avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et
-d'elle, et tout ce qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que,
-nonobstant cet engagement, il l'avoit adore pendant qu'elle n'avoit eu
-pour lui que des rigueurs insupportables; mais que ses derniers
-traitemens lui avoient procur le repos, et qu'il toit entirement
-guri de la passion qu'il avoit eue pour elle; nanmoins qu'il ne
-pouvoit s'empcher de lui reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il
-lui disoit toit une preuve certaine, puisqu'elle pouvoit reconnotre
-alors qu'il avoit t l'objet de la jalousie de son mari, pendant que le
-chevalier de Fosseuse toit aim d'elle, sans en murmurer, et qu'il
-avoit eu entre ses mains un moyen infaillible de se venger de ses
-rigueurs sans s'en tre voulu servir, et enfin qu'il trouveroit d'autres
-coeurs que le sien qui seroient et plus justes et plus reconnoissants.
-
-Lorsque madame de Bagneux reut cette lettre, elle en eut un tonnement
-et une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle
-devoit en apprhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche
-oublit facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta
-presque point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose
-qui la rendroit malheureuse toute sa vie.
-
-Elle eut nanmoins, dans un si grand dplaisir, la consolation de
-reconnotre l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit
-teint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable,
-elle la sentit rallume, et mme avec augmentation; ds qu'elle le vit
-innocent, elle ne put diffrer de lui apprendre qu'il toit justifi, et
-tout ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, quoiqu'elle vt
-bien qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans
-s'exposer davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un
-temps. Mais elle fut extrmement en peine s'imaginer comment elle le
-pourroit voir sans que le baron de Villefranche pt en avoir
-connoissance.
-
- la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes
-nomme Florence, qu'elle connoissoit tre entirement dsintresse.
-Elle lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par
-lequel elle lui marqua de se trouver le lendemain en masque un bal o
-elle toit prie.
-
-La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille sa douleur. Cette marque
-de bont de madame de Bagneux effaa dans un moment en son esprit tout
-ce qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce
-changement, il lui sembla que c'toit assez de voir ses malheurs finis.
-
-Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame
-de Bagneux le recevoir d'une manire tendre, qui le confirma qu'elle
-avoit reconnu son innocence, il fut trangement surpris lorsqu'elle lui
-apprit ce que le baron de Villefranche lui avoit crit, et ne fut gure
-moins afflig lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent
-un temps sans se voir. Ayant t priv longtemps de ce bonheur, ce
-commandement lui fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut
-dans un tat de beaut qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes.
-
-Toutefois l'intrt de madame de Bagneux le fit rsoudre tout ce
-qu'elle souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins trs-heureux de
-connotre qu'il en toit toujours extrmement aim. Mme madame de
-Bagneux, pour lui ter toutes les penses qu'il et pu avoir qu'elle ne
-lui parlt pas avec sincrit ou qu'elle voult le priver du plaisir de
-la voir sans une entire ncessit, lui donna la lettre du baron de
-Villefranche.
-
-Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre Florence,
-qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit
-sa matresse dans le mme temps qu'on en donna madame de Bagneux une
-autre pour son mari, et, M. de Bagneux tant survenu dans ce moment, et
-ayant su que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant
-demande, croyant lui donner celle qui toit pour lui, elle lui donna
-celle du baron de Villefranche.
-
-L'tonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre
-que l'avoit t celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reue. Il
-regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouv dans
-cette lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui toit plein de
-tendresse et de passion, l'ayant lu aussi: Voil, Madame, lui dit-il
-avec une colre horrible, des reproches et des remercmens d'une partie
-de vos amans. Y a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une
-femme plus coupable que vous? Car, enfin, sont-ce l les sentimens que
-devroient vous inspirer votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai
-les derniers remdes, et peut-tre que toute votre vie vous vous
-repentirez de m'avoir fait une telle offense. Ensuite il lui fit toutes
-les menaces que l'on peut attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui
-dfendit de revoir le chevalier de Fosseuse ni de lui parler.
-
-Madame de Bagneux tomba sur des siges presque vanouie, regardant
-tantt son mari avec des yeux o la confusion toit peinte, et tantt
-fondant en larmes et jetant de profonds soupirs. Un si trange tat fit
-piti M. de Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la
-regardant moins svrement, il sembla attendre qu'elle se dfendt. Mais
-se sentant plus que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant
-d'ailleurs supporter la vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de
-forces qui lui restoient, et se retira dans sa chambre, accable d'une
-douleur mortelle.
-
-Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois
-apprhends lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes
-penses que l'on peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un
-accablement sans pareil et des souffrances d'esprit pouvantables, qui
-lui firent souvent dsirer la mort, comme le seul remde ses maux.
-Elle ne pouvoit considrer combien elle auroit de peine faire oublier
-jamais son mari les soupons qu'il pouvoit avoir de sa vertu, sans
-dsesprer de pouvoir avoir le reste de sa vie un vritable repos avec
-lui et de mettre fin ses reproches.
-
-Ces penses, qui furent les premires qu'elle eut, l'occuprent d'abord
-entirement et l'empchrent presque de faire des rflexions sur ses
-sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise
-de son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se
-reprsenter son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur
-possible, et prit des rsolutions inbranlables pour l'avenir.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre
-du baron de Ville-franche avoit caus, voulut lui tmoigner combien il
-en toit afflig et lui crivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en
-ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et dfendit
-enfin Florence de lui en prsenter jamais, ni de lui parler d'aucune
-chose qui pt la faire souvenir de lui.
-
-Toutefois son coeur la faisoit souvent penser lui contre ses
-rsolutions. Les marques qu'il lui avoit donnes d'une passion aussi
-pure et aussi grande qui ait jamais t combattoient contre tout ce
-qu'elle pouvoit y opposer, et il y avoit des momens que la rsolution
-qu'elle avoit prise de ne le revoir jamais faisoit une partie de sa
-tristesse.
-
-Tant de sujets d'ennui lui causrent en peu de temps une si grande
-mlancolie, que ses mdecins, aprs plusieurs remdes inutiles,
-conseillrent M. de Bagneux, qui toit afflig de la voir en cet tat,
-de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commenant
-alors, et la beaut des jours de cette saison pouvant contribuer au
-recouvrement de sa sant.
-
-M. de Bagneux couta ce conseil avec beaucoup d'approbation, tant bien
-aise d'loigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et esprant
-d'ailleurs regagner plus facilement son esprit en un lieu o elle ne
-verroit presque que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit
-entirement dtache des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de
-son mari, qu'elle vouloit tcher de gurir des sentimens o il toit,
-tmoigna le souhaiter ardemment.
-
-La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'tre souvent
-Paris, ils allrent cette maison qu'ils y avoient proche, et o le
-chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la premire fois.
-
-Ils y vcurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence.
-Comme M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme
-et d'y employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit
-point eu d'elle des soupons criminels, et n'avoit pas cess un moment
-devoir pour elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir.
-
-Madame de Bagneux, de son ct, qui avoit fait le mme dessein et qui
-voyoit combien elle avoit intrt d'empcher que son mari ne crt
-qu'elle penst encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses vritables
-sentimens et tmoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car,
-se voyant au lieu o elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la
-premire fois, elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir,
-quelque effort qu'elle ft pour ne s'en point souvenir, que celui que
-lui donnoient ces penses.
-
-Cependant le chevalier de Fosseuse toit le plus malheureux du monde.
-Depuis que madame de Bagneux toit partie, elle n'avoit point voulu
-recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui
-disoit, d'une manire qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment
-elle ne pensoit plus lui.
-
-Il trouvoit nanmoins quelque consolation donner toujours de ses
-lettres Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle
-remarqueroit par sa persvrance la constance de son amour.
-
-Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle
-serroit ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux tant un jour
-entre dans la chambre o toit cette cassette, et ayant remarqu
-qu'elle n'toit point ferme, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans.
-Elle fut trangement trouble lorqu'elle y aperut ces lettres, et eut
-d'abord un regret extrme de les avoir trouves. Ensuite elle les
-regarda comme des choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin
-elle se laissa vaincre la curiosit de les lire.
-
-Elles lui semblrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce
-qu'elle vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientt ses premiers
-sentimens se rveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec
-des agitations extraordinaires, elle ne put rsister aux mouvemens de
-son coeur: elle oublia toutes les rsolutions qu'elle avoit prises, et
-permit ds le premier jour Florence de lui rendre l'avenir les
-lettres du chevalier de Fosseuse.
-
-A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'toit plus rempli
-que d'un dsespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un
-remde non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il
-n'y eut presque plus de jours qu'ils ne s'crivissent, et par l leur
-passion devint encore plus ardente.
-
-Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui
-permettre de la voir. Quoiquelle vt d'extrmes difficults en trouver
-le moyen en un lieu o son mari ne la quittoit presque point, l'envie de
-voir le chevalier de Fosseuse, aprs tant de choses qui leur toient
-arrives, le lui fit trouver. M. de Bagneux toit oblig de garder la
-chambre pour quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse
-qu'elle iroit voir le lendemain madame de Vandeuil, qui toit alors la
-maison qu'elle avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous
-prtexte de voir cette dame.
-
-Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un
-lieu o il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie gale
-de se revoir et n'eurent pas une impatience mdiocre de s'entretenir.
-Mais madame de Vandeuil, qui se croyoit oblige de leur tenir compagnie,
-empcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de
-choses; et comme, aprs les premiers entretiens, elle leur eut demand
-la permission d'crire une lettre pour l'envoyer par un homme qui
-l'attendoit, et qu'ils commenoient se parler, on vint dire que M. de
-Bagneux venoit.
-
-S'tant trouv ce jour-l moins incommod, et ayant su que sa femme
-toit chez cette dame, il lui toit venu tout d'un coup dans l'esprit
-d'y aller, ennuy d'tre seul, et il avoit envoy devant, seulement pour
-la forme, un de ses gens.
-
-Il n'y eut jamais d'tat pareil celui o se trouvrent alors madame de
-Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accable,
-comme un dernier coup de malheur, lequel toit invitable, ne voulant
-rien faire qui pt dcouvrir sa crainte madame de Vandeuil. Et le
-chevalier de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire,
-considrant en quel danger il toit cause que la personne qu'il adoroit
-toit expose.
-
-Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvt avec sa femme, s'il ne
-sortoit promptement, il prit cong de madame de Vandeuil. M. de Bagneux,
-qui avoit suivi celui qu'il avoit envoy, n'toit qu' deux pas du logis
-de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble o
-il toit redoubla la vue de M. de Bagneux, qui eut de son ct une
-surprise infinie, laquelle se tourna dans le mme moment en fureur. S'il
-et eu des armes, il et tch au pril de sa vie de se venger du
-chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris
-une profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'tat de
-se satisfaire.
-
-Transport d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et
-alla la chambre de sa femme, o il fit mille menaces, et s'emporta en
-des termes d'un cruel ressentiment, comme si elle et t prsente.
-
-Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant
-que son mari n'toit point entr, sa crainte s'toit change en une
-certitude de ce qui toit arriv. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer
-davantage chez madame de Vandeuil sans tomber en un tat qui lui auroit
-dcouvert celui de son me, toute trouble, et sans savoir ce qu'elle
-devoit faire, elle prit aussi cong d'elle.
-
-Ayant trouv M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son
-malheur. Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle
-venoit pour s'excuser, n'esprez plus de pardon de moi, je ne suis plus
-capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis
-quand on est ainsi offens, et je ne trouverai rien de trop cruel pour
-vous en punir. Ensuite il lui fit mille menaces pouvantables, et,
-transport de rage, la menaa plusieurs fois du fer et du poison.
-
-Pendant que madame de Bagneux, qui toit entre demi-morte, toit tombe
-aussitt vanouie et toit dans un tat peu diffrent de celui d'une
-personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le
-toucht encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les
-plus violentes dont un esprit puisse tre agit.
-
-Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de
-Bagneux avoit fait, survinrent aussitt et la secoururent. Mais la
-douleur s'toit si fort saisie de son coeur, qu'aprs que par leur
-assistance elle eut recouvr le sentiment, elle retomba un moment aprs
-dans un nouvel vanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau
-soulage, aprs avoir jet quelques soupirs, sa douleur se renouvelant,
-elle retomba encore au mme tat; et enfin, cette mme douleur, qui
-s'toit auparavant resserre, venant s'pandre tout d'un coup, elle
-ouvrit les yeux avec une langueur mortelle, accable d'une fivre
-horrible.
-
-Ce fut alors qu'elle commena de souffrir vritablement, son esprit
-ayant recouvr quelque libert. Les penses qu'avoit son mari causrent
- son imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit.
-Ensuite elle fit rflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une
-tendresse que l'tat o elle toit ne sembloit pas lui devoir permettre,
-quoique nanmoins avec des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle
-reconnoissoit qu'il toit la cause de ses malheurs; mais son coeur toit
-alors tellement rempli de sa passion qu'elle ne pouvoit plus combattre
-pour l'en chasser, ni condamner les sentimens qu'elle lui avoit
-inspirs.
-
-Des penses si diverses et si confuses la travaillrent si fort que sa
-vie fut d'abord en danger, ne s'tant jamais vu une maladie plus
-violente.
-
-Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout apprhend de la rencontre de
-M. de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en
-retourner Paris, toit dans un dsespoir qui ne se peut reprsenter.
-Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et
-s'aller offrir la colre de M. de Bagneux.
-
-Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours
-aprs, combien madame de Bagneux toit malade. Cette nouvelle lui fit
-oublier tout ce qui pouvoit lui tre cher. Il rsolut de sortir de
-France et d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et
-d'y passer le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit tre que
-trs-misrable, ne voulant pas tre cause que, si madame de Bagneux
-gurissoit de cette maladie, elle ft jamais expose pour lui de
-pareils malheurs. Et, quoique sa passion lui et bien fait souhaiter de
-savoir si elle en relveroit avant que de s'en loigner, il rsolut de
-ne le pas attendre, de peur que, si elle en gurissoit, il ne pt
-excuter sa rsolution.
-
-Et en effet, aprs l'avoir dite, et cout ce que lui avoit pu apprendre
-Florence, qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant
-beaucoup de larmes, de l'apprendre madame de Bagneux, et de lui dire
-qu'il alloit har la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en
-quelque tat qu'elle ft, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il
-partit avec un illustre disgroci qui sortit du royaume.
-
-M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes penses. Quelques jours aprs
-les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrme danger
-o toit sa femme, il en fut vivement afflig, et le mme amour qui lui
-avoit inspir de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit
-intresser sa gurison. Outre tous les remdes possibles qu'il prit
-soin qu'on y apportt, il parut devant elle plusieurs fois, plutt en
-amant qui tremble pour la vie de sa matresse qu'en mari irrit et qui
-croit avoir de justes sujets de plaintes. Il tcha autant de fois de lui
-persuader que l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excs de son
-affection; que la douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit
-entirement pour l'avenir, et qu'il seroit incapable de lui tmoigner
-jamais aucuns soupons qui pussent lui dplaire.
-
-Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle
-lui dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre
-que sa mort ne devoit pas lui tre dsagrable. Elle ne pouvoit plus
-penser qu'au chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui
-paroissant un si grand sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au
-milieu de son mal elle en avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit
-t digne de l'inclination qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte
-passion lui toit l'envie de gurir; elle sentoit qu'elle ne pourroit
-jamais chasser cette passion de son coeur, et que, si elle survivoit la
-connoissance que M. de Bagneux en avoit, outre la contrainte terrible
-avec laquelle elle seroit oblige de cacher ses sentimens, elle seroit
-tous les jours expose tous les chagrins qu'il voudroit lui faire
-souffrir, et qu'il auroit lui-mme une continuelle inquitude.
-
-Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agite. Aussi, bien
-qu'elle et plusieurs relches, venant toujours repenser toutes ces
-choses et en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitt
-dans un tat pire que le premier, et, ses forces tant enfin puises
-par le mal, elle mourut dans ces sentimens confus, et sans tmoigner
-aucun regret la vie.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LES
-FAUSSES PRUDES
-OU
-LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS[264]
-ET AUTRES DAMES DE LA COUR.
-
-
-[Note 264: Madame de Brancas toit femme de Charles de Brancas, le plus
-jeune fils de Georges de Brancas, premier duc de Villars. Charles de
-Brancas toit, depuis 1661, chevalier d'honneur de la Reine-Mre. Madame
-de Svign a fait connotre ses distractions, et La Bruyre l'a rendu
-fameux sous le nom de _Mnalque_.
-
-Sa femme toit une des trois filles de Mathieu Garnier, trsorier des
-parties casuelles; de ses deux soeurs, l'une pousa M. d'Oradour, et
-l'autre, veuve de M. d'Orgres, devint ensuite madame Mol de
-Champltreux. Leur frre, le chevalier Garnier, pousa mademoiselle de
-La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le
-_Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, aux mots _Brancas_, _Garnier_,
-_Oradour_ (d').]
-
- _Je n'ai pas de ces hauts desseins
- D'crire les actes des saints,
- Ma Muse est encore trop jeunette;
- Il ne lui faut qu'une musette,
- Et les discours moins srieux
- La divertissent cent fois mieux.
- Moi qui ne veux pas la contraindre,
- Je ne veux pas encor me plaindre
- Avec de lamentables vers
- De voir un sicle si pervers.
- Tout ce que je demande d'elle
- Est de conter quelque nouvelle
- Comme les dames de la cour
- Traitent les mystres d'amour.
- Maintenant il me prend envie
- De dcrire toute leur vie,
- Pendant que dans un triste exil
- J'ai le temps d'en ourdir le fil.
- On ne sauroit m'en faire accroire:
- Je sais le fin de leur histoire,
- Je sais leur pratique et leurs brigues,
- Et je puis vous jurer ma foi
- Que nul ne la sait mieux que moi.
- Je sais leurs secrtes intrigues,
- Et comme chacun en ce jour
- Se comporte dans cette cour.
- Avance-toi, Muse, et m'inspire
- Quelque chose digne de rire,
- Le sujet le mrite bien.
- Dj dans plus d'un entretien
- Nous en avons ri, ce me semble,
- Quand nous tions tous deux ensemble.
- Mais nous les mettrons en courroux,
- Me diras-tu, filons plus doux.
- Et moi je n'en veux rien dmordre.
- Disons toutes choses par ordre;
- Surtout dans cette occasion
- vitons la confusion,
- Et ne faisons pas un mlange;
- Distinguons le dmon de l'ange.
- part scrupules superflus,
- Puisqu'en ce temps il n'en est plus!
- Il me prend un clat de rire
- D'en avoir ici tant dire
- Qu'il faut avec moi confesser
- Que j'aurois peine commencer.
- Pendant que j'ai le vent en poupe,
- Prenons-en une de la troupe,
- Et la sparons du monceau,
- Pour le premier coup de pinceau.
- Nous dauberons quelque autre ensuite,
- Et, suivant notre russite,
- Sans nous arrter en chemin
- Nous les passerons sous la main.
- Mais donc pour entrer en matire,
- Qui choisirons-nous la premire?
- Prenons Madame de Brancas.
- Je sais que chacun en fait cas;
- C'est une belle assez fameuse
- Pour rendre notre histoire heureuse.
- Je m'en vais doncque l'exposer.
- coutez, je vais commencer._
-
- _Vtu d'une troite culotte,
- Son pre[265], faiseur de calotte,
- En vendit, dit-on, Lyon,
- Quasi pour prs d'un million.
- Ainsi se voyant en avance,
- Il se mla de la finance,
- Et tout le reste de ses ans
- Fut un de ces gros partisans.
- Il avoit dedans sa famille
- Une belle et charmante fille,
- Belle, ce qu'on en a crit,
- Mais on ne dit rien de l'esprit,
- Lorsque Madame la Princesse[266]
- La prit pour tre la matresse
- Du feu bonhomme d'Assigny[267],
- Qui crut trouver la pie au nid.
- Avant ce fameux mariage
- Qu'on fit la fleur de son ge,
- Toutes ses premires amours,
- Qui n'eurent pas longtemps leurs cours,
- Furent avec laquais et pages
- Et maints semblables personnages
- Du fameux htel de Cond,
- Et non avec son accord.
- Avant qu'il ft jour chez Madame,
- Chacun sait que cette bonne me
- Avoit jou, je ne mens pas,
- Dedans le plus haut galetas,
- Plus de deux heures la boule,
- Avec des balles que l'on roule,
- Et plus elles sont prs du but
- Elle confesse avoir perdu.
- Sitt qu'elle fut pouse,
- Son mari, d'une me ruse,
- L'envoie auprs de sa maman
- Et la retient l prs d'un an.
- C'est au fond de la Normandie
- Que ce mari la congdie;
- Si c'et t plus en de,
- On et su ce qui s'y passa.
- J'ai su d'un auteur trs sincre
- Qu'elle battit sa belle-mre,
- Qui, l'aimant toujours tendrement,
- Souffrit cela patiemment.
- Aprs deux ou trois ans d'preuve,
- Par bonheur elle devint veuve.
- On dit qu'elle en jeta des pleurs,
- Qu'elle feignit quelques douleurs;
- Mais, sans parler la vole,
- Elle en fut bientt console.
- Depuis elle vint Paris,
- Heureux sjour pour les Cloris,
- O, quoique sous un sombre voile,
- Elle brilla comme une toile.
- Les sieurs de Malta[268] et Jeannin[269],
- Friands du sexe fminin,
- Ne l'avoient peine aperue,
- Que leur me en parut mue,
- Et chacun s'en crut le vainqueur.
- Tous deux lui touchrent le coeur,
- Pour tous deux elle eut l'me atteinte,
- Et ce ne fut pas sans contrainte
- Qu'elle rpondit leurs voeux,
- Les voulant conserver tous deux.
- Pas un n'eut l'me trop saisie
- Des mouvements de jalousie.
- Elle les mnagea si bien
- Qu'ils ne se dirent jamais rien.
- Jeannin la menoit en campagne
- Dans une maison de cocagne
- Que l'on appelle l'Amireau,
- Non pas sjour de houbereau,
- Mais une maison de dlices,
- O Brancas offrit ses services
- cette jeune dit,
- Qui n'eut point d'inhumanit
- Pour un galant si plein de charmes:
- Elle rendit bientt les armes.
- Aprs un mal assez amer,
- Brancas revient pour prendre l'air
- Dedans cette maison fameuse,
- Mais maison pour lui bien heureuse,
- Puisqu'en cet illustre sjour
- Il prit et donna de l'amour;
- Souvent lui conta des fleurettes,
- Et, dans ces douces amusettes,
- Il lui rcitoit quelques vers,
- Qu'il pilloit des auteurs divers.
- Un jour qu'il causoit avec elle,
- Afin de lui prouver son zle
- Et tous les violents transports
- Qu'il ressentoit peut-tre alors,
- Il lui fit voir une lgie,
- Mais forte et pleine d'nergie,
- Qu'elle prit pour un madrigal,
- Qui lui porta le coup fatal,
- Dont elle ne se put dfendre;
- Elle acheva lors de se prendre.
- Le reste, ne se conte plus,
- J'en serois moi-mme confus.
- Le voir, l'aimer, devenir grosse,
- Je ne vous dis point chose fausse,
- Se firent ds le mme jour
- Qu'il lui tmoigna de l'amour.
- Il n'est pourtant rien de plus vrai
- Qu'on n'y mit pas plus de dlai,
- Et que dans la mme journe
- La chose se vit termine.
- Sitt que monsieur de Brancas
- S'aperut de ce vilain cas,
- Par un motif de conscience,
- Ou bien pouss par la finance,
- Sur quoi l'on ne pouvoit gloser,
- Il fit dessein de l'pouser.
- Bien que la dame se vt grosse,
- Elle ne vouloit point de noce,
- Pourtant elle y consentit: car
- Voyant que le duc de Villars
- toit prt de faire naufrage,
- Elle approuva ce mariage:
- Ce qu'elle n'et fait qu' regret,
- Sans quelque espoir du tabouret[270].
- Six mois aprs l'affaire faite,
- Elle mit au monde Branquette[271],
- Ce jeune miracle d'amour
- Qui brille prsent dans la cour,
- Devant qui mme la plus belle
- N'oseroit lever la prunelle,
- Et qui pourroit conter soi
- Le coeur mme de notre Roi[272].
- Ses beaux cheveux de couleur blonde
- Et son teint le plus beau du monde
- Rjouirent fort son papa,
- Parce que Jeannin et Malta,
- Dont il toit en dfiance,
- N'avoient aucune ressemblance
- ce beau teint, ces cheveux
- Dignes de mille et mille voeux.
- Monsieur de Laon[273], qui dans l'glise
- Fait une figure de mise,
- Et qui, comme l'on peut juger,
- Sait bien plus que son pain manger,
- Ou, pour parler sans menterie,
- Un grand laquais nomm La Brie[274],
- Furent pre, ce que l'on dit,
- D'une fille du mme lit[275].
- Mais sans choquer la rvrence,
- On croit avec plus d'apparence,
- Qu'elle vint de ce grand prlat,
- Qui fit cela sans nul clat;
- Et ce qui fait qu'aucun n'en doute,
- C'est que malgr la soeur coute,
- Et la mortification
- Que l'on souffre en religion,
- Elle ne perd jamais l'envie
- De finir tristement sa vie,
- Et de donner dans ce saint lieu
- De grandes louanges Dieu:
- Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse,
- Que ce dessein lui vient de race,
- Quoique d'autres lgrement
- En jugent peut-tre autrement.
- Pour encor mieux faire la fausse,
- Chacun dit qu'elle en devint grosse
- En l'absence de son mari,
- Qui depuis en fut bien marri,
- Et qui contre son ordinaire
- En parut un peu en colre;
- Mais tant un fort bon parent[276],
- Il en usa modrment,
- Et ne s'en prit rien qu' La Brie,
- Qu'il chassa, dit-on, de furie,
- Ce qui fit beaucoup plus d'clat
- Que s'il s'en ft pris au prlat.
- Mais notre adorable comtesse,
- Pour autoriser sa grossesse,
- Lui soutint, jurant de sa part,
- Que dj devant son dpart
- Sa fille avoit t conue,
- Qu'elle s'en toit aperue.
- Le temps pourtant s'accordoit mal;
- Mais dans un endroit si fatal
- On n'examina pas la chose;
- On lui fit croire que la glose
- De ce doute fcheux qu'il prit
- toit une absence d'esprit,
- Et dans ses grandes rveries[277],
- Il se forgeoit ces niaiseries.
- Lors le mari le crut assez:
- Vous le croirez si vous voulez.
- ces deux-l, qui la quittrent,
- Deux autres fameux succdrent:
- Chavigny, autrement de Pont[278],
- Et d'Elbeuf[279], homme assez profond
- Dans la science de la chasse,
- Qui remplissoit fort bien sa place,
- Lorsqu'il appliquoit ses efforts
- Aprs quelque grand bruit d'alors.
- Il lui contoit pour l'ordinaire
- Tous les faits de son chien Cerbre,
- S'il s'toit jet tout coup
- Sur quelque cerf ou quelque loup,
- Si le chevreuil ou bien le livre
- Avoit eu ce jour-l la fivre,
- En se voyant dessus ses fins
- la merci de ses mtins.
- L'autre, qui paraissoit plus sage,
- toit aussi d'un autre usage.
- C'toit un homme libral,
- Qui donnoit tout, ou bien, ou mal;
- Mme l'on dit, entre autre chose
- (Que personne de vous ne glose),
- Qu'avant que de lui dire adieu,
- Il lui meubla son pri-Dieu[280],
- Mais des plus beaux bijoux du monde,
- De tout ce que la terre et l'onde
- Fournissent de plus prcieux,
- Et de plus clatant aux yeux.
- Combien cet amant plein de zle
- A-t-il souffert de maux pour elle!
- Il a blanchi dessous le faix,
- Outre sa dpense et ses frais.
- Quelle auroit donc t sa peine,
- S'il et aim quelque inhumaine!
- Sans rendre ces deux mcontents,
- Elle avoit ds ce mme temps
- L'abb Nardy, amant de Galle[281],
- Dont l'me n'est point librale,
- Qui la voyoit comme voisin
- Depuis le soir jusqu'au matin.
- Dedans ce temps-l mme encore,
- Malta, qui l'aime et qui l'adore,
- Revint, mais plus secrtement
- Montrer qu'il toit son amant,
- Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres;
- Et parmi tant de bons aptres,
- Sans savoir d'o cela venoit,
- Hlas, mon Dieu! l'on s'aperoit,
- Lcherai-je cette parole?
- Que la dame avoit la vrole.
- On consulta dessus ce fait
- Un homme en ce mtier parfait,
- Qui la voulut prendre en sa charge:
- C'est le sage monsieur Le Large,
- Homme qui n'a point de pareil
- En tout ce que voit le soleil.
- Sans songer d'o le mal procde,
- On rsout d'y donner remde;
- L'on convient pour cela de prix.
- Le jour mme, dit-on, fut pris
- Mais la gurison fut remise
- Malgr quelque potion prise,
- cause que dans cet instant
- L'argent n'toit pas bien comptant.
- Comme elle avoit un coeur de roche,
- Pour viter quelque reproche
- Qu'on lui faisoit en son quartier,
- Mme gens de galant mtier,
- Pour tromper tant de sentinelles,
- Elle prend celui des Tournelles,
- Et sans avoir d'autre raison,
- Elle abandonne sa maison;
- Puis prend la rue de Vienne,
- Quartier plus propre la fredaine,
- Et dj beaucoup plus fameux
- Pour tous les larcins amoureux.
- Bien que personne ne la suive,
- Elle ne se croit pas oisive:
- Messieurs Paget[252] et Monerot[283]
- Y furent bientt pris au mot.
- Ds aussitt qu'ils l'eurent vue,
- Et l'un et l'autre d'eux se tue
- De lui faire mille prsents.
- Elle, pour les rendre contents,
- De peur que l'un des deux s'offense,
- Avoit beaucoup de complaisance;
- Elle prenoit toute main,
- Croyoit qu'il et t vilain
- De refuser avec audace
- Des prsents faits de bonne grce.
- Ils avoient dans leur passion
- Tous deux de l'mulation:
- Si l'un envoyoit une table
- D'une fabrique inimitable,
- L'autre renvoyoit ds le soir
- Un parfaitement beau miroir;
- Si l'un d'eux chmoit une fte,
- L'autre se mettoit dans la tte
- Depuis le soir jusqu'au matin
- De la rgaler d'un festin.
- Mais les fortunes bien prospres
- Sont celles qui ne durent gures:
- Bientt une adroite beaut
- Eut tout ce mystre gt,
- Et par une intrigue nouvelle
- Lui ravit ses amans fidles.
- C'est d'Olonne[284] qui fit ce coup
- Environ entre chien et loup.
- Jamais rien ne fut plus sensible
- Que ce larcin irrmissible;
- Mais dans l'espoir de se venger
- Elle n'y voulut pas songer:
- Sans bruit elle se laissa faire.
- Le sieur Fleuri[285], vilain compre
- (Ceci soit dit sans l'offenser),
- Et plus laid qu'on ne peut penser,
- Le diable (Dieu me le pardonne),
- Arm des armes qu'on lui donne,
- Non, n'est pas si laid que celui
- Qui charmoit alors son ennui.
- Sa mine toit plus dgotante
- Que les courroies d'une tente;
- Son teint d'un vieil mort et huileux
- clatoit d'un lustre terreux;
- Ses cheveux, sa barbe maussade,
- Son haleine pire que cade[286],
- Et le tout d'un monstre infernal,
- S'il n'avoit t libral,
- L'auroient certes, comme je pense,
- Fait har de toute la France.
- Il faisoit donc quelques prsents,
- Mais qui pourtant n'toient pas grands:
- Des essences et des pommades,
- Des citrons doux pour les malades,
- Des raisins doux de Languedoc
- Pour le carme, c'toit hoc,
- Et quelque autre chose semblable,
- Non pas d'un prix inimitable;
- Mais pour tre parfait amant,
- Suffit de donner seulement.
- Bien que Fleuri loget chez elle,
- Elle ne lui fut pas fidle.
- Comme un cent ne suffisoit pas,
- D'pagni[287] eut le mme cas,
- Du mme temps, la mme heure,
- Homme encore laid, ou je meure,
- Qui, sans le bon monsieur Fleuri,
- Qui sur lui l'auroit enchri,
- Il auroit t, si je n'erre,
- Le plus laid homme de la terre,
- Commenant s'manciper,
- Lui montroit l'art de bien piper,
- quelque jeu que ce pt tre
- Sans que l'on pt le reconnotre.
- C'est o bien des gens ont recours
- Et qui lui fut d'un grand secours.
- Avant qu'elle et cette science,
- Elle perdit, mais d'importance.
- Mais vous allez tous admirer
- Comme elle s'en sut bien payer.
- Au carnaval, temps de remarque,
- Notre jeune et vaillant monarque,
- Pour chasser mille ennuis fcheux,
- Dansoit un ballet somptueux:
- Brancas, cette jeune merveille,
- Qui a le pas fin et l'oreille,
- Dans ce ballet, non par hasard,
- Reprsentoit, dit-on, un art[288],
- Oui, c'toit la Gomtrie:
- Son habit couleur de prairie,
- Et qui valoit son pesant d'or,
- M'en fait ressouvenir encor.
- En attendant, comme je pense,
- Que son tour vint d'entrer en danse,
- Hlas! monsieur de Relabb
- La fit bien venir jub;
- Sans vous conter des hyperboles
- Lui gagna dix-huit cents pistoles.
- Aprs un semblable malheur,
- On ne dansa pas de bon coeur.
- La somme n'tant pas paye,
- Elle en fut moins mortifie,
- Car, comme cet homme de cour
- Alla la voir un autre jour,
- Il se paya d'une monnoie
- Qu'il reut mme avecque joie,
- Et qu'on entend demi-mot
- moins que de passer pour sot.
- Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire,
- Puisque lui-mme en fait l'histoire.
- Dans ce temps-l monsieur Jeannin
- La revit, sans qu'aucun venin
- D'une immortelle jalousie
- Lui vint troubler la fantaisie;
- Elle le reut de bon oeil,
- Et l'et aim jusqu'au cercueil,
- Sans qu'une mchante personne
- Le lui ravit: ce fut d'Olonne
- Qui luit prit encor celui-ci
- Et bien d'autres qu'on sait aussi.
- Monsieur de Beaufort[289], ce grand homme,
- Que l'on connot ds qu'on le nomme,
- Depuis les plus petits enfans
- Jusqu' ceux qui n'ont point de dents,
- La consola de cette perte;
- Tous les jours elle toit alerte
- Pour pier o ce hros
- Lui pourroit parler en repos.
- J'aurois de quoi vous faire rire,
- Si je voulois ici vous dire
- Mille et mille discours sans fin,
- Et les rendez-vous du jardin
- Du fameux htel de Vendme[290],
- O, bien souvent, comme un fantme
- J'ai connu ce matre paillard
- L'attendre tout seul l'cart.
- Mais, hlas! la beaut qu'il aime
- Le publie trop elle-mme
- Pour vous le rciter ainsi.
- Peut-tre savez-vous aussi
- Les discours que de leur fentre
- Ils se faisoient sans trop parotre,
- Parce que monsieur de Brancas
- Dessus ce point ne railloit pas,
- De quoi pourtant chacun s'tonne,
- Le voyant si bonne personne.
- Monsieur le marchal d'Estrez[291],
- Qui, je crois, comme vous savez,
- N'a pas l'me trop librale,
- Etoit encor de sa cabale.
- Jugez un peu s'il l'aimoit bien,
- Puisqu'il lui fit prsent d'un chien,
- Mais d'un joli chien de Boulogne,
- Petit et de camuse trogne.
- Mais comme son affection
- Augmentoit sa prtention,
- Il lui fit un don plus solide:
- C'toit un petit coffre vide,
- Mais ajust fort joliment,
- Et qui, dit-on, toit d'argent.
- Aprs, contrefaisant la prude,
- Elle mit toute son tude
- corrompre monsieur Fouquet[292];
- Dj de plus d'un affiquet
- Elle orne sa divine tresse,
- Elle le flatte et le caresse;
- Mais lui, toujours comme un glaon,
- Ne mordoit point l'hameon.
- Jamais on ne le sut surprendre.
- Il avoit une amiti tendre
- Pour son bonhomme de mari
- Dont on ne l'a jamais guri.
- Tout ce que l'amour nous suggre
- Prs de lui ne servoit de gure;
- Malgr tous ses divins appas
- Cet amant ne l'couta pas.
- Alors on voit qu'elle s'crie:
- Voil ma science finie
- Sans que tu me sois converti,
- Et j'en aurai le dmenti!
- Duss-je mourir dans la peine,
- Je veux que ton me inhumaine,
- Plus fire que dame certon[293],
- Chante dessus un autre ton.
- Alors, le prenant de furie
- Dans cette grande galerie
- Que nous prenons Saint-Mand[294],
- L'oeil en feu comme un possd,
- Malgr ce qu'il put entreprendre,
- Elle le force de se rendre.
- Et l'on dit, malgr qu'il en et,
- Qu'elle en fit ce qu'elle voulut;
- Et lorsqu'il eut quitt sa patte,
- Aprs l'avoir nomme ingrate
- Et fait quelques discours confus,
- Il jura de ne tomber plus.
- Son serment ne fut pas frivole,
- Car depuis il lui tint parole.
- Alors que ce surintendant[295]
- Fut frapp de cet accident
- Qui, par une chute commune,
- Entrana plus d'une fortune,
- Dieu sait quels furent ses regrets!
- Cela m'importe fort peu; mais,
- ce que l'on me persuade,
- Elle fut tout fait malade,
- Et mme, ne vous mentir point,
- Elle en perdit son embonpoint.
- Depuis, lorsque ses amis virent
- Que les choses se ralentirent,
- Recouvrant un peu de sant,
- On vit renatre sa beaut.
- peine chacun la dcouvre
- Qu'elle alla loger dans le Louvre,
- Et sans savoir quasi pourquoi
- On la voit bien auprs du Roi.
- D'autres n'en disent pas de mme,
- Disant que c'est elle qui l'aime,
- Et qu'elle s'efforce en tous lieux
- De se trouver devant ses yeux;
- Que d'une manire obligeante,
- Prs de lui fait toujours l'amante,
- Et que, redoublant ses appas,
- Fait trs souvent le premier pas.
- La raison sur quoi l'on se fonde,
- C'est que le plus grand Roi du monde,
- Qui d'un regard peut tout charmer,
- Et qui n'a, pour se faire aimer,
- Qu' jeter l'oeil sur la plus belle,
- Qui ne connot point de cruelle,
- Ne voudroit pas faire un tel choix.
- Lors l'on entendit une voix,
- Qui dit d'un ton digne de marque,
- Nous parlant de ce grand monarque:
- Hlas! pourquoi s'en tonner,
- Puisqu'on le veut abandonner
- Aux caresses d'une importune
- Qui n'toit plus bonne fortune,
- Et qui dsormais au cercueil
- Ne peut entrer qu'avec un oeil[296]?
- Une raison si convainquante
- Fit que l'on eut bien de la pente
- croire que ce Roi fameux
- Pourroit bien rpondre ses voeux,
- Quoique l'on soutienne en cachette
- Que le tout n'est que pour Branquette,
- Dont je donne certificat,
- tant un mets plus dlicat,
- Plus savoureux et plus d'lite
- Pour un prince de ce mrite.
- Cependant monsieur de Brancas
- Ferme l'oeil tout ce tracas,
- Et d'une me toute pieuse,
- Pour mener une vie heureuse
- Et libre de tous les chagrins,
- Vers le ciel levant ses mains,
- Offre Dieu tout ce que peut faire
- Et la jeune fille et la mre,
- Et sans en concevoir de fiel
- Reoit tout comme don du ciel,
- Soit qu'il et souffrir des princes,
- Ou des gouverneurs des provinces,
- Des prlats, des abbs, des rois,
- Des partisans et des bourgeois._
-
- _Voil mon histoire finie;
- Jugez si dans ma litanie
- Ce jeune miracle d'amour
- Ne pourra pas entrer un jour.
- Vous qui connaissez cette belle,
- Contez-lui comme une nouvelle
- Tout ce que mon histoire en dit,
- Puisque je mourrois de dpit
- Si, sans choquer sa modestie,
- Elle n'en toit avertie,
- Esprant avoir le bonheur
- De lui montrer un jour l'auteur._
-
-[Note 265: Mathieu Garnier. Sa succession, dit le _Catalogue des
-partisans_, a t un des principaux piliers de la maltte de son temps,
-tant par cration de nouveaux offices que par attribution de droits et
-taxes sur les anciens. Cf. _Courrier de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 1,
-p. 167.]
-
-[Note 266: Marguerite de Montmorency, femme du prince de Cond.]
-
-[Note 267: Ce n'est pas d'Assigny ou Acign qu'il faut lire: M. d'Acign
-toit de la maison de Brissac; c'est d'Isigny. Franois de Brecey,
-seigneur d'Isigny en Normandie, fut en effet le premier mari de Suzanne
-Garnier. Celle-ci n'eut pas se louer de lui.]
-
-[Note 268: Ce n'est pas Maltha, mais Matha qu'il faut lire. Charles de
-Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en Saintonge, ami de l'abb
-chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de M. Moreau, dans sa
-savante dition des _Courriers de la Fronde_, Bibl. elzev., t. 2, p.
-250, 251, 294.]
-
-[Note 269: Petit-fils, par sa mre, du prsident Jeannin de Castille. La
-femme de Chalais, qui Richelieu fit trancher la tte, toit sa soeur.]
-
-[Note 270: L'espoir qu'elle avoit de voir son mari devenir duc, par la
-mort de son frre, fut tromp, et elle n'obtint pas les honneurs dus aux
-duchesses, dont le plus particulier toit d'avoir un tabouret chez la
-reine.]
-
-[Note 271: Branquette, c'est--dire mademoiselle de Brancas, pousa, le
-2 fvrier 1667, le prince d'Harcourt, et mourut en 1673.]
-
-[Note 272: Un couplet satirique du temps disoit en effet:
-
- Brancas vend sa fille au roy
- Et sa femme au gros Louvoy.
-
-Voy. le _Dict des Prc._, t. 2, au mot _Brancas_.]
-
-[Note 273: Csar d'Estres, vque-duc de Laon, pair de France en 1653.
-Il toit n le 5 fvrier 1628. En 1657 il fut reu l'Acadmie
-franoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette compagnie.]
-
-[Note 274: Le mme nom du laquais se retrouve dans un vaudeville que
-nous avons cit dans notre dition du _Dictionnaire des Prcieuses_, t.
-2, au mot _Brancas_.]
-
-[Note 275: La seconde fille, avoue du moins, de madame de Brancas,
-pousa, le 5 fvrier 1680, son cousin Louis de Brancas, duc de Villars;
-elle n'entra donc point en religion.]
-
-[Note 276: La mre du comte de Brancas toit Julienne Hippolyte
-d'Estres, fille d'Antoine, marquis de Coeuvres, et tante de Csar
-d'Estres, vque de Laon.]
-
-[Note 277: Nous avons dj dit que le comte de Brancas sembloit tre
-l'original du portrait que La Bruyre a trac du distrait, sous le nom
-de Mnalque.]
-
-[Note 278: Armand-Lon Le Bouthillier, comte de Chavigny, seigneur de
-Pons, matre des requtes, toit fils de Lon Le Bouthillier de Chavigny
-et d'Anne Phelippeaux. Il pousa, en 1658, lisabeth Bossuet, et mourut
-en 1684.]
-
-[Note 279: Charles de Lorraine, troisime du nom, duc d'Elbeuf,
-gouverneur de Picardie, n en 1620, mort en 1652.]
-
-[Note 280: Nous crivons _pri-Dieu_ et non _prie-Dieu_ pour conserver
-la mesure du vers, et surtout parce que la deuxime forme n'toit pas
-encore admise. Richelet ne donne que la premire; Furetire admet les
-deux, et le Dictionnaire de Trvoux, qui les conserve, n'emploie pas la
-seconde dans ses exemples.]
-
-[Note 281: Je proposerois de lire: amant de balle, c'est--dire de
-pacotille, comme dans le vers de Molire:
-
- Allez, rimeur de balle, opprobre du mtier.
-]
-
-[Note 282: Matre des requtes, puis intendant des finances. Voy. t. 1,
-p. 16, et _Dictionnaire des Prcieuses_, t. 2, p. 318.]
-
-[Note 283: Partisan fameux, comme Paget.]
-
-[Note 284: Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et sur sa femme, t. 1, p.
-1-153.]
-
-[Note 285: Peut-tre est-ce ce marquis de Fleuri, grand personnage de
-Savoie, qui vint en France vers cette poque, et avec qui _Mademoiselle_
-se lia Fontainebleau. Voy. ses _Mmoires_, dit. Mastricht, t. 4.]
-
-[Note 286: Pour _cacade_, dans un sens maintenant perdu, mais facile
-comprendre.]
-
-[Note 287: Sur cette simple mention, il nous est impossible de donner
-des renseignements prcis. Nous connoissons sous ce nom un abb
-d'Espagny qui Scarron a adress une ptre o, pour le remercier de
-quelques sarcelles envoyes par ce prlat, il lui disoit:
-
- Adieu, cher abb de mon me;
- Cupidon vous doint belle dame,
- Car maints prelats de ce temps-cy
- Aiment belles dames aussy,
- Et j'en connois d'assez peu sages
- Pour enganymeder leurs pages.
-]
-
-[Note 288: _Le Ballet des Arts_, paroles de Benserade, musique de Lully,
-fut dans pour la premire fois par Sa Majest le 8 janvier 1663.]
-
-[Note 289: Franois de Vendme, duc de Beaufort, le roi des Halles.]
-
-[Note 290: Cet htel toit situ dans la rue Saint-Honor, non loin du
-couvent des Capucins. Le duc de Mercoeur, qui l'avoit fait construire,
-l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et d'un bois d'une grandeur
-considrable. (Sauval, t. 2, p. 68.)]
-
-[Note 291: Franois-Annibal d'Estres, marquis de Coeuvres, marchal de
-France, n en 1573, mort le 5 mai 1670. Voy. ci-dessus, p. 243.]
-
-[Note 292: Fouquet, surintendant des finances, toit fort peu dlicat
-cependant en matire d'amour.]
-
-[Note 293: Peut-tre faut-il lire: _dame Alecton_?--La 1re dit., comme
-toutes les autres, donne: _dame certon_. Mais ce texte de 1668 est si
-mauvais qu'on a d presque toujours le modifier.]
-
-[Note 294: La maison que Fouquet avoit btie Saint-Mand toit le lieu
-ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est l que l'on saisit la
-fameuse cassette o tant de lettres compromettantes furent trouves et
-que le roi fit gnreusement brler.]
-
-[Note 295: Nous n'avons pas rappeler ici les dtails de la chute de
-Fouquet, la fte qu'il donna Vaux, son arrestation Nantes. Cette
-chute, comme le dit l'auteur,
-
- Entrana plus d'une fortune.
-
-Madame du Plessis-Bellire et l'abb de Belesbat, principaux agents de
-ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches
-prsents, les crivains qu'il pensionnoit, eurent surtout dplorer son
-malheur.]
-
-[Note 296: Madame de Beauvais, une des premires femmes qui
-s'attachrent le sduire, toit borgne.]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LA
-FRANCE GALANTE
-OU
-HISTOIRES AMOUREUSES
-DE LA COUR.
-(_Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc._)
-
-
-Jamais cour ne fut si galante que celle du grand Alcandre[297]. Comme il
-toit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir de
-suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien
-auprs des dames. Mais celles-ci leur en pargnrent la peine bientt.
-Soit qu'elles se plussent faire des avances, ou qu'elles eussent peur
-de n'tre pas du nombre des lues, l'on remarqua que sans attendre ce
-que la biensance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps
-courir aprs les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les
-mprisrent, d'o se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si
-ce n'est que le temprament l'emporta sur la rflexion.
-
-[Note 297: Le nom de _grand Alcandre_, qui toit celui du roi Henri IV
-dans le pamphlet clbre attribu la princesse de Conti, a t depuis
-appliqu Louis XIV, _l'homme puissant_ (du grec Alk et anr, andros);
-et quand parurent, en 1695, les _Intrigues amoureuses de la cour de
-France_, l'diteur de Cologne, rappelant le succs des _Conqutes
-amoureuses du grand Alcandre_, ajoute: Ce livre... a t si bien reu
-en France que le nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on
-veut parler du Roi. Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le
-nom du Roi celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.]
-
-Madame de Montespan[298] fut de celles-l. Elle passoit pour une des
-plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit encore plus
-d'agrment dans l'esprit que dans le visage[299]. Mais toutes ces belles
-qualits toient effaces par les dfauts de l'me, qui toit accoutume
-aux plus insignes fourberies, tellement que le vice ne lui cotoit plus
-rien. Elle toit d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son
-alliance autant que sa beaut avoit t caus que M. de Montespan
-l'avoit recherche en mariage, et l'avoit prfre quantit d'autres
-qui auroient beaucoup mieux accommod ses affaires.
-
-[Note 298: Madame de Montespan toit Franoise-Athnas de Rochechouart,
-fille de Gabriel, marquis de Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Ne
-en 1641, elle pousa, en 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan,
-marquis de Montespan et d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.
-
-Celui-ci toit le troisime fils de Roger-Hector de Pardaillan de
-Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et hritire de
-Sbastien Zamet. La mort de ses deux frres ans laissa le marquis
-Henri-Louis matre d'une fortune considrable, qui lui toit venue tant
-de son pre que de son grand-pre maternel, lequel se disoit seigneur
-de dix-huit cent mille cus.]
-
-[Note 299: J'ai beaucoup d'inclination pour elle, qui est fort aimable,
-dit mademoiselle de Montpensier; c'est une race de beaucoup d'esprit, et
-d'esprit fort agrable, que les Mortemart. (_Mm. de Montpensier_, VII,
-42.)]
-
-Madame de Montespan, qui n'avoit souhait d'tre marie que pour pouvoir
-prendre l'essor, ne fut pas plus tt la cour qu'elle fit de grands
-desseins sur le coeur du grand Alcandre. Mais comme il toit pris en ce
-temps-l, et que madame de La Vallire, personne d'une mdiocre beaut,
-mais qui avoit mille autres bonnes qualits en rcompense, le possdoit
-entirement, elle fit bien des avances inutiles et fut oblige de
-chercher parti ailleurs.
-
-Comme elle mprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne[300],
-elle jeta les yeux sur Monsieur, frre du grand Alcandre, qui lui
-tmoigna de la bonne volont, plutt pour faire croire qu'il pouvoit
-tre amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour elle qui
-approcht de l'amour[301]. Monsieur surprit par l un grand nombre de
-personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour le beau sexe; mais le
-chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel attachement, fit revenir
-bientt le prince ses premires inclinations; et comme il avoit son
-toile, madame de Montespan n'eut que des apparences, pendant qu'il eut
-toute la part dans ses bonnes grces.
-
-[Note 300: Voy. ci-dessus, p. 151.]
-
-[Note 301: Voy. t. 1, p. 111.]
-
-Madame de Montespan, qui ne s'toit retranche au coeur de Monsieur que
-pour n'avoir pu russir sur celui du Roi, en fut encore plus dgote
-quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,
-qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle rsolut de
-mpriser qui la mprisoit, et fit de grands reproches Monsieur, qui
-s'en consola avec le chevalier de Lorraine.
-
-La beaut de madame de Montespan toit cependant le sujet des dsirs de
-toute la cour, et particulirement de M. de Lauzun[302], favori du grand
-Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine fort
-mdiocre, mais qui rcompensoit ces deux dfauts par deux grandes
-qualits, c'est--dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi
-qui faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le
-quittoit pas volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur o il toit
-auprs du Roi le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan,
-qui avoit ou parler de ses belles qualits, et qui vouloit savoir par
-exprience si on ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit
-effectivement, ne ddaigna pas les offres de service qu'il lui fit.
-Cependant, comme il y avoit beaucoup de politique mle avec sa
-curiosit, elle le fit languir pendant cinq ou six semaines sans lui
-vouloir accorder la dernire faveur; et pendant qu'elle le faisoit
-attendre, il arriva une affaire ce favori qui le devoit perdre auprs
-de son matre, s'il n'et t plus heureux que sage.
-
-[Note 302: Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et suiv.]
-
-Le grand Alcandre, tout lev qu'il toit par dessus les autres hommes,
-n'toit pas d'une autre humeur ni d'un autre temprament que les hommes
-du commun. Quoiqu'il aimt passionnment madame de La Vallire, il se
-sentoit pris quelquefois de la beaut de quelques dames et toit bien
-aise de satisfaire son envie. Il toit dans ces sentimens pour la
-princesse de Monaco[303], dont M. de Lauzun possdoit les bonnes grces;
-et comme M. de Lauzun se croyoit capable, cause de ses grandes
-qualits que j'ai remarques ci-devant, de conserver l'amiti de la
-princesse de Monaco et de se mettre bien dans le coeur de madame de
-Montespan, il dfendit la princesse de Monaco, qui lui avoit dcouvert
-la passion du grand Alcandre, d'y rpondre aucunement[304], et la
-menaa, s'il s'apercevoit du contraire, de la perdre de rputation dans
-le monde.
-
-[Note 303: Voy. t. 1, p. 134 et 138.]
-
-[Note 304: Voy. t. 1, p. 134, le passage cit de l'abb de Choisy, qui
-montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV se morfondre dans un
-corridor, la porte de madame de Monaco.]
-
-Ces menaces, au lieu de plaire la princesse de Monaco, lui firent
-penser sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et,
-prenant en mme temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle
-n'avoit point fait auparavant, elle le fit rsoudre d'envoyer M. de
-Lauzun la guerre, o il avoit une grande charge[305]. Ainsi le grand
-Alcandre ayant dit M. de Lauzun qu'il se tnt prt partir dans deux
-ou trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris cette nouvelle; et
-en devinant la cause aussitt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit
-point l'arme, moins qu'il ne lui en donnt le commandement; qu'il
-voyoit bien cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'toit pour
-jouir paisiblement de sa matresse pendant son absence; mais qu'il ne
-seroit pas dit qu'on le trompt si grossirement, sans qu'il ft voir du
-moins qu'il s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action toit d'un
-perfide plutt que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estim;
-mais qu'il toit bien aise de le connotre, afin de ne s'y pas tromper
-dornavant.
-
-[Note 305: Il toit alors colonel-gnral des dragons.]
-
-Quoique le grand Alcandre et toujours accoutum de parler en matre, et
-que personne n'et os jusque-l lui faire aucun reproche, il ne laissa
-pas d'couter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie
-continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il
-extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit son matre, et
-celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit lev.
-M. de Lauzun lui rpondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui;
-qu'il savoit bien encore que c'toit lui seul qui il toit redevable
-de sa fortune, n'ayant jamais fait sa cour aucun ministre, comme tous
-les autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empchoit pas de
-lui dire ses vrits. Et, continuant sur le mme ton, il alloit dire
-encore quantit de choses ridicules et extravagantes, quand le grand
-Alcandre le prvint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre
-heures pour se rsoudre partir, et que, s'il ne lui obissoit, il
-verroit ce qu'il auroit faire.
-
-L'ayant quitt aprs ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un
-dsespoir inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit
-d'arriver l'intelligence que la princesse de Monaco commenoit d'avoir
-avec lui, il s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouve, il cassa
-un grand miroir, comme s'il et t bien veng par l. La princesse de
-Monaco s'en plaignit au grand Alcandre, qui lui rpondit que c'toit un
-fou dont elle alloit tre assez venge par son absence; qu'il en avoit
-souffert lui-mme des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit
-tout cela, considrant bien qu'il devoit tre au dsespoir de perdre les
-bonnes grces d'une dame qui avoit autant de mrite qu'elle en avoit.
-
-Au bout des vingt-quatre heures, il demanda M. de Lauzun quoi il
-toit rsolu: quoi ayant rpondu que c'toit ne point partir s'il ne
-lui donnoit le commandement de l'arme, le grand Alcandre se mit en
-colre contre lui, et le menaa tout de nouveau de le rduire en tel
-tat qu'il auroit lieu de se repentir de l'avoir pouss bout. Mais M.
-de Lauzun, n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui
-rpondit que tout le mal qu'il lui pouvoit faire toit de lui ter la
-charge de gnral des dragons qu'il lui avoit donne, et que, comme il
-l'avoit bien prvu, il en avoit la dmission dans sa poche. Il la tira
-en mme temps et la lui jeta sur une table auprs de laquelle il toit
-assis; ce qui fcha tellement le grand Alcandre, qu'il l'envoya
-l'heure mme la Bastille. On fut tonn de sa disgrce, personne ne
-sachant encore ce qui toit arriv, et devinant encore moins jusqu'o
-avoit t la brutalit de ce favori.
-
-Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement
-qu'elle avoit apport son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine
-de le consoler, croyant qu'aprs sa folie, dont on commenoit parler
-dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grces
-du grand Alcandre. Cependant sa disgrce ne dura pas si longtemps qu'on
-s'toit imagin, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouv dans la
-possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,
-n'eut pas plutt pass sa fantaisie qu'il pardonna M. de Lauzun, qui
-revint la cour avec plus de crdit que jamais; dont nanmoins chacun
-demeura assez tonn, ne croyant pas que, de l'humeur dont toit le
-grand Alcandre, il dt jamais oublier le manque de respect qu'il avoit
-eu pour lui.
-
-Le retour de M. de Lauzun la cour ayant fait concevoir tout le monde
-qu'il falloit qu'il et un grand ascendant sur l'esprit du grand
-Alcandre, chacun s'empressa de lui donner des marques de son
-attachement. Madame de Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses
-dernires faveurs. Cette nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de
-Lauzun de l'infidlit de la princesse de Monaco, n'empcha pas qu'il ne
-songet s'en venger. Il en trouva l'occasion quelques jours aprs.
-Cette dame toit assise avec plusieurs autres sur un lit de gazon, et
-ayant la main sur l'herbe: il mit son talon dessus, comme par mgarde;
-puis ayant fait une pirouette pour appuyer davantage, il se tourna vers
-elle, faisant semblant de lui demander pardon.
-
-La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;
-mais, y tant encore moins sensible qu' un rire moqueur que M. de
-Lauzun affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit
-comprendre tous ceux qui toient l qu'on ne pouvoit tant s'emporter
-contre un homme sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit
-intrt de conserver sa rputation parmi les dames, laissa vaporer son
-ressentiment en reproches, sans y vouloir rpondre que par des
-soumissions et des excuses; et les dames qui toient l s'tant mles
-de les accommoder, la princesse de Monaco fut oblige de s'apaiser, pour
-ne leur pas donner connotre clairement que son chagrin procdoit
-d'ailleurs[306].
-
-La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que
-tter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha s'en
-consoler par la conqute de quelque autre. Mais, comme son temprament
-ne la rendoit pas cruelle, et que son apptit ne lui permettoit pas
-d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle
-y succomba la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout
-Paris, la manire des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle
-s'en trouveroit mieux que de quantit de gens de qualit dont elle avoit
-essay jusque-l. Mais celui-ci s'tant trouv malade, il lui communiqua
-sa maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-tre
-pour ne pas savoir d'abord ce que c'toit, peut-tre aussi par la peine
-qu'elle avoit se dcouvrir, elle mourut dans les remdes[307], faisant
-voir par sa mort quelle apprhension doivent avoir celles qui l'imitent
-dans ses dbauches.
-
-[Note 306: Saint-Simon fait le mme rcit (t. 20, dit. Sautelet).]
-
-[Note 307: Mme de Monaco mourut en juin 1678. Voy. t. 1, p. 138.]
-
-Les parens de la princesse de Monaco cachrent avec grand soin la nature
-de sa maladie; mais Monsieur, frre du grand Alcandre, qui avoit eu
-quelque commerce avec elle, quoique de peu de dure, et qui, pour
-rcompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au
-chevalier de Lorraine, lui avoit donn la charge de surintendante de la
-maison de sa femme, eut peur d'tre envelopp dans son malheur. Ainsi il
-n'eut point de repos jusqu' ce qu'il et assembl quatre personnes des
-plus habiles dans ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien
-craindre pour lui. Ils l'assurrent que non, ce qui remit son esprit
-entirement et lui fit oublier cette personne, dont il avoit peur de se
-souvenir malgr lui.
-
-Le grand Alcandre souponna l'intrigue de madame de Montespan et de M.
-de Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manires dans le coeur
-des hommes, la rflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit
-considrer de plus prs qu'il n'avoit fait jusque-l le mrite et la
-beaut de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallire
-commenoit lui donner du dgot, malheur insparable des longues
-possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute
-particulire sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperut bientt
-ses regards et ses actions qu'il n'toit pas insensible pour elle; et,
-comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la prsence
-est la chose du monde la plus ncessaire, elle fit tout son possible
-pour s'tablir la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit
-une fois dans la confidence de madame de La Vallire, qui cherchoit de
-son ct se dcharger sur quelque bonne amie du dplaisir qu'elle
-avoit de la tideur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame
-de Montespan faisoit madame de La Vallire lui ayant plu, il se lia
-une espce d'amiti entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence
-d'amiti; car je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but,
-n'avoit garde d'aimer madame de La Vallire, elle qui toit l'unique
-obstacle ses desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit dj quelque
-chose de tendre pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec
-madame de La Vallire, qui en toit charme pareillement, parce qu'elle
-entroit adroitement dans tous ses intrts et avoit une complaisance
-toute particulire pour elle. De fait, elle blmoit non-seulement le
-grand Alcandre de son indiffrence, mais lui fournissoit encore des
-moyens pour le faire revenir, sachant bien que quand deux amans
-commencent se dgoter l'un de l'autre, il est comme impossible de les
-rapatrier.
-
-Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de
-Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallire qu'il n'avoit
-de coutume, et madame de La Vallire, se faisant l'application de ces
-nouvelles assiduits, en aimoit encore davantage madame de Montespan,
-croyant que c'toit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa
-vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les vritables affections
-de son coeur, elle s'aperut bientt qu'il y avoit du dguisemen dans
-tout ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui
-tenant lieu d'esprit, dont elle n'toit pas trop bien partage de sa
-nature[308], elle conut que madame de Montespan la jouoit, et que le
-grand Alcandre toit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru jusque-l.
-
-[Note 308: Mademoiselle de Montpensier dit, avec sa malignit familire:
-Elle est une bonne religieuse et passe prsentement pour avoir beaucoup
-d'esprit; la grce fait plus que la nature, et les effets de l'une lui
-ont t plus avantageux que ceux de l'autre. (VI, 355.)]
-
-D'abord que ce soupon se fut empar de son esprit, elle les observa de
-si prs, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion
-ne lui permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en
-plaignit tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il toit de trop
-bonne foi pour l'abuser davantage; qu'il toit vrai qu'il aimoit madame
-de Montespan, mais que cela n'empchoit pas qu'il ne l'aimt comme il
-devoit; qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle,
-sans dsirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas tre contraint.
-
-Cette rponse, qui toit d'un matre plutt que d'un amant, n'eut garde
-de satisfaire une matresse aussi dlicate qu'toit madame de La
-Vallire: elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en
-tant pas plus attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois
-que, si elle vouloit qu'il continut de l'aimer, elle ne devoit rien
-exiger de lui au del de sa volont; qu'il dsiroit qu'elle vct avec
-madame de Montespan comme par le pass, et que, si elle tmoignoit la
-moindre chose de dsobligeant cette dame, elle l'obligeroit prendre
-d'autres mesures.
-
-La volont du grand Alcandre servit de loi madame de La Vallire. Elle
-vcut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point
-vraisemblablement attendre d'une rivale[309], et elle surprit tout le
-monde par sa conduite, parce que tout le monde commenoit tre
-persuad que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu peu et se
-donnoit entirement madame de Montespan.
-
-[Note 309: Madame de La Vallire vit madame de Montespan prendre sa
-place sans lui en tmoigner de jalousie. Madame de Svign, dans sa
-lettre sa fille du 22 fvrier 1671, nous dit avec quel regret elle se
-voit abandonne du Roi, et prend le parti de quitter la cour: Le Roi
-pleura fort et envoya M. Colbert Chaillot la prier instamment de venir
- Versailles, et qu'il pt lui parler encore. M. Colbert l'y a conduite;
-le Roi a caus une heure avec elle et a fort pleur. Madame de Montespan
-fut au-devant d'elle, les bras ouverts et les larmes aux yeux.
-
-Madame de La Vallire resta encore quelque temps la cour, sur les
-instances du Roi. Enfin elle se dcida entrer en religion. La veille
-du jour o elle quitta jamais la cour, elle soupa chez madame de
-Montespan (_Mm._ de madem. de Montp., VI, 355), et c'est l qu'elle
-reut les adieux de Mademoiselle. Quelques annes aprs, en 1676, madame
-de Montespan alloit encore visiter aux Carmlites soeur Louise de la
-Misricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir du Roi.
-(Svign, _Lettre_ du 29 avril 1676.) La mme anne nous voyons madame
-de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frre de madame de La Vallire,
-gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vnt la haranguer
-de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point voulu,
-ajoute madame de Svign (_Lettre_ du 17 mai 1676). Il n'est donc pas
-tonnant que madame de La Vallire et son frre aient surpris tout le
-monde par leur conduite vis--vis de la nouvelle favorite.]
-
-Cependant, comme le grand Alcandre toit un amant dlicat et qu'il ne
-pouvoit souffrir qu'un mari partaget avec lui les faveurs de sa
-matresse, il rsolut de l'loigner sous prtexte de lui donner de
-grands emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa
-tout ce qu'on lui offrit, se doutant bien que le mrite de sa femme
-contribuoit plus son lvation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de
-recommandable en lui.
-
-Madame de Montespan, qui avoit pris got aux caresses du grand Alcandre,
-ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien
-accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel dsespoir que,
-quoiqu'il l'aimt tendrement, il ne laissa pas de lui donner un
-soufflet. Madame de Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le
-maltraita extrmement de paroles; et s'tant plainte de son procd au
-grand Alcandre, il exila M. de Montespan, qui s'en alla avec ses
-enfans[310] dans son pays, proche les Pyrnes. Il prit l le grand
-deuil, comme si vritablement il et perdu sa femme, et, comme il y
-avoit beaucoup de dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya
-deux cent mille francs pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.
-
-[Note 310: Madame de Montespan avoit eu deux enfants, une fille qui
-mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de Gondrin de Pardaillan, qui
-obtint du Roi les plus hautes dignits et fut connu sous le nom de duc
-d'Antin. Il pousa la petite-fille de M. de Montausier, mademoiselle de
-Crussol, fille du duc d'Usez.]
-
-Cependant, quelque temps aprs que M. de Montespan fut parti, madame sa
-femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imagint bien que tout le monde
-savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empcha
-pas qu'elle n'et de la confusion qu'on la vt en l'tat o elle toit.
-Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui toit fort
-avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut
-de s'habiller comme les hommes, la rserve d'une jupe, sur laquelle,
-l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer
-le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
-
-Cela n'empcha pourtant pas que toute la cour ne vt bien ce qui en
-toit; mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce
-prince, leur encens passa jusqu' sa matresse, chacun commenant
-rechercher ses bonnes grces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit,
-elle se fit des amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame
-de La Vallire, qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que
-lui, n'avoit jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se
-fut pas plus tt aperu du crdit de sa rivale, que chacun prit plaisir
- s'en loigner. De quoi s'tant plainte au marchal de Grammont[311],
-il lui rpondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit
-avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle
-avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.
-
-[Note 311: Voy. t. 1, p. 135 et suiv.]
-
-Madame de La Vallire, se voyant ainsi abandonne de tout le monde,
-rsolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des
-Carmlites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps aprs, o
-elle vit, dit-on, en grande saintet, ce que je n'ai pas de peine
-croire, parce qu'ayant prouv, comme elle a fait, l'inconstance des
-choses du monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive
-mettre son esprance.
-
-Sa retraite satisfit galement le grand Alcandre et madame de Montespan:
-celle-ci, parce qu'elle apprhendoit toujours qu'elle ne rentrt dans
-les bonnes grces du grand Alcandre, dont elle avoit possd les plus
-tendres affections; celui-l, parce que sa prsence lui reprochoit
-toujours son inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame
-approchant, le grand Alcandre se retira Paris, o il n'alloit que
-rarement, esprant qu'elle y pourroit accoucher plus secrtement que
-s'il demeuroit Saint-Germain, o il avoit coutume de demeurer.
-
-Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le
-grand Alcandre et elle se confioient particulirement, monta en carrosse
-et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nomm Clment, fameux
-accoucheur de femmes, qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle
-pour en accoucher une qui toit en travail. Elle lui dit en mme temps
-que, s'il vouloit venir, il falloit qu'on lui bandt les yeux, parce
-qu'on ne dsiroit cas qu'il st o il alloit. Clment, qui de
-pareilles choses arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit
-qurir avoit l'air honnte, et que cette aventure ne lui prsageoit rien
-que de bon, dit cette femme qu'il toit prt de faire tout ce qu'elle
-voudroit; et, s'tant laiss bander les yeux, il monta en carrosse avec
-elle, d'o tant descendu aprs avoir fait plusieurs tours dans Paris,
-on le conduisit dans un appartement superbe, o on lui ta son bandeau.
-
-On ne lui donna pas cependant le temps de considrer le lieu; et devant
-que de lui laisser voir clair, une fille qui toit dans la chambre
-teignit les bougies; aprs quoi le grand Alcandre, qui s'toit cach
-sous le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre.
-Clment lui rpondit qu'il ne craignoit rien; et, s'tant approch, il
-tta la malade, et voyant que l'enfant n'toit pas encore prt venir,
-il demanda au grand Alcandre, qui toit auprs de lui, si le lieu o ils
-toient toit la maison de Dieu, o il n'toit permis ni de boire ni de
-manger; que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de
-lui donner quelque chose.
-
-Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui toient dans
-la chambre s'entremt de le servir, s'en fut en mme temps lui-mme
-une armoire, o il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui
-tant all chercher du pain d'un autre ct, il le lui donna de mme,
-lui disant de n'pargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore
-au logis. Aprs que Clment eut mang, il demanda si on ne lui donneroit
-point boire. Le grand Alcandre fut qurir lui-mme une bouteille de
-vin dans l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups
-l'un aprs l'autre. Comme Clment eut bu le premier coup, il demanda au
-grand Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre
-lui ayant rpondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit
-pourtant pas si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle ft dlivre
-promptement, il falloit qu'il bt sa sant.
-
-Le grand Alcandre ne jugea pas propos de rpliquer ce discours, et,
-ayant pris dans ce temps-l une douleur madame de Montespan, cela
-rompit la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand
-Alcandre, qui l'exhortoit prendre courage, et il demandoit chaque
-moment Clment si l'affaire ne seroit pas bientt faite. Le travail
-fut assez rude, quoiqu'il ne ft pas bien long, et, madame de Montespan
-tant accouche d'un garon[312], le grand Alcandre en tmoigna beaucoup
-de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dt sitt madame de Montespan,
-de peur que cela ne ft nuisible sa sant.
-
-[Note 312: Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine, n le 31 mars 1670,
-lgitim par lettres du 19 dcembre 1673. J'ai ou conter M. de
-Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du Maine, c'toit minuit
-sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier d'avril si l'on veut, on
-n'eut pas le temps de l'emmailloter; on l'entortilla dans un lange, et
-il le prit dans son manteau et le porta dans son carrosse, qui
-l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il mouroit de peur qu'il ne
-crit. (_Mm._ de Montpensier, t. 6, p. 352.) On sait que mademoiselle
-de Montpensier lui abandonna la principaut de Dombes et le comt d'Eu
-pour obtenir la libert de Lauzun et la permission de l'pouser. Madame
-de Montespan, qui avoit ngoci cette affaire dans l'intrt de son
-fils, ne promit rien en laissant tout esprer. Mademoiselle, le contrat
-pass, eut grand'peine obtenir la mise en libert du marquis.]
-
-Clment ayant fait tout ce qui toit de son mtier, le grand Alcandre
-lui versa lui-mme boire; aprs quoi il se remit sous le rideau du
-lit, parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clment vt si
-tout alloit bien avant que de s'en aller. Clment ayant assur que
-l'accouche n'avoit rien craindre, celle qui l'toit all qurir lui
-donna une bourse o il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les
-yeux aprs cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena
-chez lui avec les mmes crmonies: je veux dire qu'on lui banda les
-yeux, comme on avoit fait en l'amenant.
-
-Cependant M. de Lauzun tchoit de se consoler dans les bras d'une autre;
-et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il
-n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'et jamais eu de
-vritable passion pour madame de Montespan, soit qu'il et reconnu en
-elle des dfauts cachs que son mari publioit tre fort grands, mais sur
-quoi on ne l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intrt en
-dgoter. Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'tant plus son amant, vcut avec
-elle en bon ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle,
-elle ne le pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donn de si grandes
-prises, elle avoit peur qu'il ne la perdt auprs du grand Alcandre, o
-il n'avoit pas moins de pouvoir qu'elle.
-
-Cependant, comme on n'aime jamais gure ceux qu'on apprhende, elle et
-bien voulu en tre dfaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de
-peur de n'tre pas assez puissante pour en venir bout. Comme elle
-toit dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du
-grand Alcandre vint vaquer par la mort de la duchesse de
-Montausier[313], et, les duchesses de Richelieu et de Crqui y
-prtendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de
-Montespan se dclara pour la duchesse de Richelieu[314], et M. de Lauzun
-pour la duchesse de Crqui[315], ce qui commena jeter ouvertement de
-la division entre eux: car M. de Lauzun vouloit toute force que madame
-de Montespan se dsistt de parler en faveur de la duchesse de
-Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant pas s'en dsister
-honntement aprs avoir fait les premiers pas, trouva trange que M. de
-Lauzun, aprs avoir su qu'elle avoit entrepris cette affaire, ft venu
-la traverse prendre les intrts de la duchesse de Crqui. C'toit au
-grand Alcandre dcider ou en faveur de son favori, ou en faveur de sa
-matresse; mais ce prince, ne voulant mcontenter ni l'un ni l'autre,
-demeura longtemps sans donner cette charge, esprant qu'ils
-s'accorderoient ensemble, et que leur runion lui donneroit lieu de se
-dterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire l'un
-et l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'gard leurs
-prires, ils s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et mme M.
-de Lauzun commena tenir des discours si dsavantageux de madame de
-Montespan, qu'elle ne les put apprendre sans dsirer d'en tirer
-vengeance.
-
-[Note 313: Madame de Montausier mourut le 14 novembre 1671.]
-
-[Note 314: Anne Poussart, fille du marquis de Fors du Vigean, veuve du
-marquis de Pons, pousa en secondes noces Armand-Jean du Plessis,
-petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le substitua son nom et
- son titre de duc de Richelieu. La duchesse de Richelieu, marie en
-1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame d'honneur de la
-Dauphine, et fut remplace dans sa charge de dame d'honneur de la Reine
-par madame de Crqui.]
-
-[Note 315: Voy. ci-dessus, p. 80.]
-
-Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une
-svre rprimande M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus anim
-contre elle qu'il voyoit que son crdit l'emportoit par dessus le sien
-(car le grand Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de
-Montausier la duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se dchaner
-contre elle, et en fit des mdisances en plusieurs rencontres. Le grand
-Alcandre, l'ayant su par une autre que par madame de Montespan, en
-reprit encore aigrement M. de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre
-n'entendoit point raillerie l-dessus, lui promit d'tre sage
-l'avenir; et, pour lui faire voir que son dessein toit de bien vivre
-dornavant avec madame de Montespan, il le pria de les remettre bien
-ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.
-
-En effet, ayant dispos l'esprit de madame de Montespan lui pardonner,
-il les fit embrasser le lendemain en sa prsence, obligeant M. de Lauzun
-de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.
-
-Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur
-l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition
-dmesure, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller la pense
-d'pouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand
-Alcandre, dans laquelle il y avoit dj longtemps que sa soeur[316],
-confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse toit dj
-dans un ge assez avanc; mais, comme elle toit extraordinairement
-riche, et que M. de Lauzun estimoit plus cette qualit et le sang dont
-elle sortoit que tous les agrmens du corps et de l'esprit, il pria sa
-soeur de lui continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir un si
-grand mariage, il fit mille avances madame de Montespan, ne doutant
-pas qu'il n'et grand besoin de son crdit en cette rencontre.
-
-[Note 316: Madame de Nogent. Voy. p. 222 et 248.]
-
-Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui ft
-prsumer beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit
-nanmoins toit de grande consquence, il avoit peur qu'il n'y donnt
-pas les mains si facilement. Ainsi, il songea le gagner par quelque
-endroit o il et intrt lui-mme, ce qu'il fit de cette manire: il
-dpcha un gentilhomme en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc
-de Lorraine, qui toit dpouill de ses tats, pour lui offrir cinq cent
-mille livres de rente en fonds de terre pour lui et pour ses hritiers,
-s'il vouloit lui cder ses droits[317]. Le duc de Lorraine, qui ne
-voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son bien,
-gota cette proposition, d'autant plus que c'toit un homme tout faire
-pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'tat o il toit. Ainsi,
-Lauzun, se voyant en tat de russir, en tmoigna quelque chose au grand
-Alcandre, qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le
-duc de Lorraine cdt ses prtentions quelqu'un qui lui rendt foi et
-hommage de la duch de Lorraine.
-
-[Note 317: Il n'est nullement question, dans les Mmoires de
-Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter le titre et les
-droits du duc de Lorraine.]
-
-Le grand Alcandre ayant approuv la chose, M. de Lauzun lui dcouvrit
-que, dans la pense qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit
-cout quelques propositions de mariage qui lui avoient t faites de la
-part de mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa soeur; qu'il
-lui demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tt, mais qu'il
-avoit cru ne le pouvoir faire qu'il n'et tch auparavant de mettre les
-choses en tat de russir; que c'toit lui approuver ce mariage,
-qui, tout extraordinaire qu'il paroissoit, n'toit pas nanmoins sans
-exemple; que ce ne seroit pas l la premire fois que des mortels se
-seroient allis au sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que
-beaucoup de personnes qui n'toient pas de meilleure maison que lui
-toient arrives cet honneur.
-
-Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien
-hardie pour un homme de la vole de M. de Lauzun. Cependant, faisant
-rflexion sur ce que ce n'toit pas l la premire fois qu'une princesse
-du sang royal auroit pous un simple gentilhomme, et sur les avantages
-qu'il pouvoit retirer lui-mme de cette alliance, il s'accoutuma bientt
- en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit
-engage dans ses intrts, trouvant le grand Alcandre dj bien branl,
-sut lui reprsenter si adroitement qu'il n'y avoit point de diffrence
-en France entre les gentilshommes, quand ils toient une fois ducs et
-pairs (ce qui lui toit ais de faire en faveur de M. de Lauzun) et les
-princes trangers, l'un desquels il avoit donn il n'y avoit pas
-longtemps une soeur de mademoiselle de Montpensier[318], qu'elle acheva
-de le rsoudre.
-
-[Note 318: Voy. ci-dessus, p. 271.]
-
-Quand le grand Alcandre eut ainsi donn son consentement madame de
-Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se
-disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit ce mariage.
-Cependant il ne crut rien de plus propre cela que de parotre y avoir
-t forc. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que
-mademoiselle de Montpensier vnt elle-mme le prier de lui donner M. de
-Lauzun en mariage; l'autre, que les plus considrables d'entre les
-parens de M. de Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que
-leur parent poust cette princesse[319]. On vit donc arriver ces
-ambassadeurs et cette ambassadrice tous en mme temps; et, ceux-l ayant
-eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique la
-grce qu'ils avoient lui demander en faveur de leur parent semblt
-tre au-dessus de leur mrite et mme au-dessus de leurs esprances, ils
-le prioient nanmoins de considrer que ce seroit le moyen de porter la
-noblesse aux plus grandes choses, chacun esprant dornavant de pouvoir
-parvenir un si grand honneur pour rcompense de ses services.
-
-[Note 319: Ce n'toient pas des parents de Lauzun, mais des
-gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse, demander cette faveur
-dont tout le corps toit honor. Voy., p. 271, le texte et la note 1.]
-
-Ils reprsentrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touch
-ci-devant, savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes qui
-l'on avoit accord la mme grce, tellement que, le grand Alcandre
-paroissant se laisser aller leurs prires, il leur rpondit qu'il
-vouloit bien, leur considration, comme tant de la premire noblesse
-de son royaume, que leur parent et l'honneur d'pouser mademoiselle de
-Montpensier, mais qu'il vouloit cependant savoir d'elle-mme si elle se
-portoit volontiers cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout
- fait.
-
-On fit donc entrer en mme temps cette princesse, qui, sans considrer
-que ce n'toit gure la coutume que les femmes demandassent les hommes
-en mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'pouser M. de
-Lauzun. quoi le grand Alcandre s'tant oppos d'abord, mais d'une
-manire lui faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences,
-la princesse ritra ses prires, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.
-
-La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le
-royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser
-d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui
-en paroissoit si indigne, qu't ses vertus caches, il y en avoit cent
-mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.
-
-Cependant, quoiqu'il et beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en
-cette rencontre; car, au lieu d'pouser mademoiselle de Montpensier au
-mme temps, il s'amusa faire de grands prparatifs pour ses noces; et,
-cela les retardant de quelques jours, le prince de Cond et son fils
-furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas
-permettre qu'une chose si honteuse toute la maison royale s'achevt.
-Le grand Alcandre fut fort branl ces remontrances, et, comme il ne
-savoit pour ainsi dire quoi se rsoudre, tant combattu d'un ct par
-leurs raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donne aux parens
-de M. de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances celles de ces
-princes, et l'obligea se rtracter. Madame de Montespan, de son ct,
-quoiqu'elle part agir ouvertement pour M. de Lauzun, tchoit en secret
-de rompre son affaire, craignant que, s'il toit une fois alli la
-maison royale, il ne prt encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du
-grand Alcandre, sur lequel elle vouloit rgenter toute seule.
-
-Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,
-qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volont. Mais comme c'toit une
-ncessit de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit l
-qu'aprs avoir bien fait rflexion sur son mariage, il ne vouloit pas
-qu'il s'achevt; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de
-son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-l, s'il
-avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grces.
-
-M. de Lauzun, reconnoissant ce langage que quelqu'un l'avoit desservi
-auprs de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le flchir, s'imaginant
-bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en mme temps chez
-madame de Montespan, qu'il souponnoit, il lui dit tout ce que la rage
-et la passion peuvent faire dire d'emport et d'extravagant. Il lui dit
-qu'il avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il
-devoit savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute
-leur honneur, la pouvoient bien faire leurs amans; qu'il alloit
-employer tout le crdit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire
-revenir d'un amour qui le perdoit de rputation dans le monde, et dont
-il ne connoissoit pas l'indignit.
-
-Il lui dit encore plusieurs choses de la mme force; aprs quoi il s'en
-fut chez mademoiselle de Montpensier, qui il annona la volont du
-grand Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit des douceurs aprs
-lesquelles il y avoit nombre d'annes qu'elle soupiroit, n'eut pas
-plutt appris cette nouvelle qu'elle tomba vanouie, de sorte que toute
-l'eau de la Seine n'auroit pas t capable de la faire revenir, si M. de
-Lauzun n'et approch son visage contre le sien pour lui dire
-l'oreille qu'il n'toit pas temps de se dsesprer ainsi, mais de
-prendre des mesures qui les pussent mettre couvert l'un et l'autre de
-la haine de leurs ennemis; que cela ne consistoit cependant que dans une
-extrme diligence, parce que la perte d'un seul moment entranoit une
-trange suite; que, pour lui, il toit d'avis que, sans s'arrter aux
-ordres du grand Alcandre, ils se mariassent secrtement; que, quand la
-chose seroit faite, il y consentiroit bien, puisqu'il y avoit dj
-consenti, et qu'en tout cas cela n'empcheroit pas toujours leur
-intelligence et leur commerce.
-
-La princesse revint de sa pamoison un discours si loquent et si
-agrable; et, s'tant enferms tous deux dans un cabinet, ils y
-appelrent la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne
-pouvoient prendre une rsolution plus avantageuse au bien de leurs
-affaires et leur contentement. On dit mme qu'elle fut d'avis qu'ils
-devoient consommer leur mariage d'avance, et, comme ils dfroient
-beaucoup ses avis, la chose fut excute sur-le-champ. Aprs cela on
-convint, dans ce conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le
-grand Alcandre, pour essayer si elle ne pourroit point lui faire changer
-de sentiment; et en effet, elle monta en carrosse en mme temps pour y
-aller.
-
-Le grand Alcandre, tant averti qu'elle demandoit lui parler en
-particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit tre; et, quoiqu'il ne
-ft pas rsolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit
-honntement se dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans
-son cabinet, aprs en avoir fait sortir tous ceux qui y toient avec
-lui. La princesse se jeta l ses pieds; et, se cachant le visage de
-son mouchoir, moins cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa
-confusion, elle lui dit qu'elle faisoit l un personnage qui la devoit
-combler de honte, si lui-mme ne lui avoit donn de la hardiesse,
-approuvant comme il avoit fait les desseins de M. de Lauzun; que c'toit
-sur cela qu'elle avoit pris des engagemens qu'il lui toit difficile de
-rompre; que, quoiqu'il ne ft pas trop biensant une personne de son
-sexe de parler de la sorte, le mrite de M. de Lauzun, qui il n'avoit
-pu refuser lui-mme ses affections, pouvoit bien lui servir d'excuse;
-qu'enfin, quiconque considreroit que ses feux toient lgitimes et
-approuvs par son Roi n'y trouveroit peut-tre pas tant redire que
-l'on pourroit bien s'imaginer.
-
-Le grand Alcandre, qui lui avoit command plusieurs fois de se lever
-sans qu'elle et voulu lui obir, lui dit, voyant qu'elle avoit cess de
-parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit
-rien lui rpondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la
-sorte, et attendant avec une crainte inconcevable l'arrt de sa mort ou
-de sa vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans
-l'incertitude, lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir
-son mariage, il en toit assez puni par les remords qu'il en avoit; que
-c'toit une chose dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne
-concevoit pas comment elle, qui avoit toujours fait parotre un courage
-au-dessus de son sexe, se pouvoit rsoudre une action qui la devoit
-combler d'infamie.
-
-Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette rponse, s'en retourna chez
-elle la rage dans le coeur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouv
-M. de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle
-auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'toit capable
-de le flchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre
-les crmonies. Un prtre fut bientt trouv pour cela; et, ayant t
-pouss dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de
-la fortune quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.
-
-Cependant il ne put tre fait si secrtement que le grand Alcandre n'en
-ft averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois[320],
-ennemi jur de M. de Lauzun, avoit gagn pour l'avertir de tout ce qui
-se passeroit dans sa maison[321]. Le grand Alcandre en tmoigna une
-grande colre. M. de Louvois et madame de Montespan, qui toient
-d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M. de Lauzun, tchrent
-encore de l'animer davantage; car il faut savoir que M. de Lauzun avoit
-maltrait M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que ce ministre, qui
-commenoit dj entrer en grande faveur, cherchoit s'en venger par
-toutes sortes de moyens.
-
-[Note 320: M. de Louvois et M. Le Tellier, son pre, avoient toujours
-t fort contraires M. de Lauzun: celui-ci ne lui avoit jamais
-pardonn l'amour qu'il avoit eu pour sa fille, madame de Villequier;
-pour l'autre, qui vouloit tre le matre de la guerre, et que toutes les
-charges qui la regardoient et les commandements dpendissent de lui, il
-ne pouvoit souffrir la grande ambition de M. de Lauzun, qui vouloit
-pousser sa fortune par l et qui toit incapable de se soumettre lui.
-La grande inclination que le Roi avoit pour lui, tout cela lui donnoit
-beaucoup de jalousie contre M. de Lauzun. On disoit que c'toit lui qui
-avoit empch qu'il ne ft grand matre de l'artillerie, lorsque le
-comte de Lude le fut. Ils avoient eu mille dmls ensemble, et M. de
-Lauzun prenoit toujours les affaires d'une grande hauteur; ainsi on
-l'accusoit fort d'avoir contribu sa prison. (_Mm._ de Montp., t. 6,
-p. 346.)]
-
-[Note 321: On a tout lieu de penser que la soeur mme de Lauzun, madame
-de Louvois, toit gagne par Louvois et trahissoit son frre. S'ils
-croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et de son mari, que j'eusse de
-l'argent dans les os, ils me les casseroient. Mademoiselle dit
-ailleurs: Quoique M. de Louvois ne ft pas ami de M. de Lauzun, madame
-de Nogent a toujours continu de commercer avec lui; et j'ai su qu'elle
-lui avoit promis, peu de temps aprs sa prison, qu'elle ne feroit jamais
-rien pour sa libert sans son ordre, et que si je voulois agir pour cela
-et qu'elle en et connoissance, il en seroit averti. (_Mm._, VI, 344
-et 345.)]
-
-Ils conseillrent nanmoins au grand Alcandre de dissimuler son
-ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte
-de M. de Lauzun, ou qu'ils apprhendassent de choquer la princesse, qui
-ne pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donn une fois sujet de
-vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui
-comme il faisoit auparavant; mais il donna ordre M. de Louvois de le
-faire observer de si prs qu'il pt lui rendre compte de sa conduite.
-
-M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle
-pouse, auxquels il n'avoit dj que trop de disposition naturellement,
-s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il
-avoit presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout
-cela avec une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientt une
-occasion qui fut cause de sa disgrce, que l'on mditoit nanmoins il y
-avoit dj longtemps.
-
-Le comte de Guiche[322], fils an du marchal de Grammont, toit
-colonel du rgiment des gardes du grand Alcandre, en survivance de son
-pre, et le grand Alcandre l'ayant exil pour des desseins approchans de
-ceux de M. de Lauzun, c'est--dire pour avoir os aimer la femme de
-Monsieur, enfin, la considration du marchal, pour qui le grand
-Alcandre avoit beaucoup d'amiti, il permit son fils de revenir,
-condition nanmoins qu'il se dferoit de sa charge. Or, la charge du
-comte de Guiche tant sans contredit la plus belle et la plus
-considrable de toute la cour[323], ceux qui avoient du crdit auprs du
-grand Alcandre y prtendoient; M. de Lauzun entre autres, que le grand
-Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de ses gardes.
-Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se ft aperu qu'il
-commenoit n'tre plus si bien dans son esprit qu'il avoit t
-autrefois, ou qu'il ne voult pas toute heure et tous momens
-l'importuner de nouvelles grces.
-
-[Note 322: L'histoire de ses amours et de sa disgrce est l'objet du
-premier pamphlet de ce volume.]
-
-[Note 323: Le rgiment des gardes franoises est le premier et le plus
-considrable de l'infanterie. Il est compos de trente compagnies, et
-chaque compagnie de deux cents hommes. (_tat de la France._)--D'aprs
-Saint-Simon (t. 20, dit. Sautelet), ce n'est pas la charge de colonel
-du rgiment des gardes, mais celle de grand-matre de l'artillerie,
-qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf. ci-dessus, p. 390, _note_ 1.]
-
-Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour
-le faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de
-lui pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas
-son entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de
-ne pas dire au grand Alcandre qu'il lui et fait cette prire. Madame de
-Montespan le lui promit; mais, allant en mme temps trouver le grand
-Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'toit plus rien que mystre;
-qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de
-Guiche, mais qu'il avoit exig en mme temps de ne lui pas dire qu'il
-l'en avoit prie; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces dtours
-avec un prince qui l'avoit combl de tant de grces, et qui l'en
-combloit encore tous les jours; que, quoiqu'il n'y et pas lieu de
-croire qu'il avoit pu avoir de mchants desseins en demandant cette
-charge, nanmoins elle ne la lui accorderoit pas si elle toit sa
-place, puisque toutes les bonts qu'il avoit pour lui mritoient bien du
-moins que pour toute reconnoissance il ft parotre plus de franchise.
-
-Quoique le procd de M. de Lauzun ne ft rien dans le fond, comme
-madame de Montespan nanmoins y donnoit les couleurs les plus noires
-qu'il lui toit possible, le grand Alcandre y fit rflexion, et,
-tmoignant madame de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein
-que M. de Lauzun pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler
-lui-mme, pour voir s'il useroit toujours des mmes dtours. Le grand
-Alcandre approuva ce conseil, et, s'tant enferm avec M. de Lauzun dans
-son cabinet, aprs lui avoir parl de choses et d'autres, il l'entretint
-de tous ceux qui aspiroient la charge du comte de Guiche, lui disant
-que son dessein n'toit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui
-sembloient pas avoir assez d'exprience pour remplir une si grande
-charge.
-
-M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tcha
-de l'y confirmer, ajoutant ce qu'il avoit dit de ces personnes-l
-quelque chose leur dsavantage. Mais, comme il ne venoit point ce
-que le grand Alcandre dsiroit de lui, c'est--dire lui demander si
-elle ne l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir
-lui-mme, M. de Lauzun lui rpondit qu'aprs avoir reu tant de grces
-de Sa Majest, il n'avoit garde d'en prtendre de nouvelles; qu'ainsi il
-osoit lui assurer qu'il n'en avoit pas eu seulement la pense, se
-rendant assez de justice pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui
-en toient plus dignes que lui.--Cette modestie vous sied bien, rpondit
-un peu froidement le grand Alcandre; quoi il ajouta que cependant
-madame de Montespan lui avoit parl pour lui, ce qu'il ne croyoit pas
-qu'elle et fait s'il ne l'en avoit prie; qu'il ne concevoit pas
-pourquoi il faisoit mystre d'une chose laquelle il pouvoit prtendre
-prfrablement tant d'autres, et qu'il vouloit qu'il lui en dt la
-vrit. M. de Lauzun, se voyant press de cette sorte par le grand
-Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y avoit jamais pens; sur
-quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un air le faire
-trembler, lui dit qu'il s'tonnoit extrmement de la hardiesse qu'il
-avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit que faire de
-dguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout dit, et qu'il
-pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en tout ce
-qu'il lui pourroit dire. En mme temps il se leva, et l'ayant congdi
-sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein de
-dsespoir et de rage.
-
-Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de
-Crqui[324], qui, le voyant tout chang, lui demanda ce qu'il avoit;
-quoi il lui rpondit qu'il toit un malheureux, qu'il avoit la corde au
-cou, et que celui qui voudroit l'trangler seroit le meilleur de ses
-amis. Il s'en fut de l chez madame de Montespan, o il n'y eut sorte
-d'injures qu'il ne lui dt, et mme de si grossires, qu'on n'et jamais
-cru que c'toit un homme de qualit qui les et pu avoir la bouche.
-Madame de Montespan lui dit que, si ce n'toit qu'elle esproit que le
-grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dvisageroit l'heure
-mme, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre lui.
-
-[Note 324: Le duc de Crqui avoit t un des quatre gentilshommes qui
-avoient parl au roi en faveur du mariage de Lauzun et de Mademoiselle.]
-
-Aprs qu'il lui eut encore dit tout ce que le dsespoir et la rage
-peuvent inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez
-mademoiselle de Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit
-accoutum, tant l'abattement de l'esprit avoit contribu celui du
-corps. Cependant, comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle
-voulut savoir d'o cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien
-difficile si elle ne tchoit d'y apporter remde. M. de Lauzun, se
-croyant oblig de lui dire ce que c'toit, lui fit part de la
-conversation qu'il avoit eue avec le grand Alcandre, et de la visite
-qu'il avoit rendue ensuite madame de Montespan, ne lui cachant rien de
-tout ce qu'il lui avoit dit de dsobligeant.
-
-La princesse, qui l'ge avoit donn plus d'exprience qu' lui, qui
-naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le
-blma de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vrits n'toient
-pas toujours bonnes dire. Elle apprhenda le ressentiment du grand
-Alcandre, et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne ft
-nuisible ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre
-toujours par provision, de peur qu'il ne lui ft pas permis d'en prendre
-toutes fois et quantes qu'elle en auroit la volont.
-
-Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses
-ordres ritrs tant de fois, s'toit encore dchan contre madame de
-Montespan, rsolut de le faire arrter[325]. Les remontrances de M. de
-Louvois, qui ne cessoit de lui reprsenter qu'il ne pourroit ramener
-autrement cet esprit la raison, y servirent beaucoup. Enfin, aprs
-avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore pour cet indigne
-favori, l'ordre en fut donn au chevalier de Fourbin[326], major des
-gardes du corps, qui se transporta l'heure mme chez M. de Lauzun, o,
-ayant appris qu'il toit all Paris, il laissa un garde en sentinelle
- la porte, avec ordre de le venir avertir ds le moment qu'il seroit
-revenu. M. de Lauzun arriva une heure aprs, et le garde en tant venu
-avertir le chevalier de Fourbin, il posa des gardes autour de la maison,
-puis entra dedans et le trouva auprs du feu, qui ne songeoit gure
-son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit venir, il s'enquit de lui ce
-qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la part du grand Alcandre pour
-lui dire de le venir trouver. Le chevalier de Fourbin rpondit que non,
-mais qu'il lui envoyoit demander son pe; qu'il toit fch d'tre
-charg d'une telle commission, mais que, comme il toit oblig de faire
-ce que son matre lui commandoit, il n'avoit pu s'en dispenser.
-
-[Note 325: Mademoiselle de Montpensier semble douter de la part que prit
-madame de Montespan la disgrce du Lauzun: On croyoit, dit-elle, que
-madame de Montespan, qui avoit t fort de ses amies, avoit chang. On
-n'en disoit pas la raison: on ne doit pas croire que mon affaire, qui ne
-paroissoit point tre dsagrable au Roi, l'ait pu tre elle.... Je
-crois que ce fut son malheur seul qui lui attira celui-l. Cependant
-Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de Lauzun avec madame de
-Montespan: Il avoit, ce que l'on dit, souvent des dmls avec madame
-de Montespan. Cela n'est pas venu ma connoissance, et je ne m'en suis
-pas informe. On voit que mademoiselle de Montpensier s'aveugloit
-volontairement (_Mm._, VI, 346-348). Segrais, confident de mademoiselle
-de Montpensier et disgraci par elle, parce qu'il lui parloit trop
-franchement au sujet de Lauzun, s'explique ainsi sur l'arrestation de
-celui-ci: Lorsque M. de Lauzun sut que c'toit madame de Montespan qui
-avoit empch que son mariage ne s'accomplt avec Mademoiselle, il
-conut une haine implacable contre elle et il commena se dchaner
-contre sa conduite, non-seulement dans toutes les occasions et dans
-toutes les compagnies o il se trouvoit, mais encore deux pas d'elle,
-de telle manire qu'elle avoit entendu dire des choses trs cruelles de
-sa personne. Madame de Maintenon, qui toit auprs de madame de
-Montespan, sachant que le Roi avoit rsolu de faire la guerre aux
-Hollandois, comme il la fit en 1672, lui demanda ce qu'elle prtendoit
-devenir lorsque la guerre seroit dclare, et si elle ne considroit pas
-que M. de Lauzun, qui toit si bien dans l'esprit du Roi et qui auroit
-lieu d'entretenir souvent le Roi par le rang que sa charge lui donnoit,
-lui rendroit de mauvais offices pendant qu'elle resteroit Versailles.
-Madame de Montespan, effraye par les sujets de crainte que madame de
-Maintenon venoit de lui dire, lui demanda quel remde on pourroit y
-apporter. Elle rpondit que c'toit de le faire arrter, et qu'elle en
-avoit un beau prtexte, en reprsentant au Roi toutes les indignits
-dont elle savoit que M. de Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il
-n'en falloit pas davantage pour obliger le Roi de la dlivrer d'un
-ennemi si redoutable. Elle fit ses plaintes et M. de Lauzun fut arrt.
-(_Mm. anecdotes_ de Segrais; oeuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)]
-
-[Note 326: L'_tat de la France_ de 1669 et annes suivantes mentionne
-en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin comme major, reu
-lieutenant, et prcdant tous les lieutenants reus depuis lui.
-Melchior, chevalier de Forbin, toit fils du marquis Gaspard de
-Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son frre
-an, marquis de Janson, toit gouverneur d'Antibes, et son frre le
-plus jeune, cardinal vque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut tu
-au combat de Casano. (_Saint-Simon._)]
-
-Il est ais de juger de la surprise de M. de Lauzun un compliment, si
-peu attendu; car, quoiqu'il et donn lieu au grand Alcandre d'en user
-encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,
-et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amiti qu'il
-lui avoit toujours tmoigne prvaudroit pardessus son ressentiment. Il
-demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pt
-parler; mais lui ayant dit que cela lui toit dfendu, il s'abandonna au
-dsespoir. On le garda vue pendant toute la nuit, comme on et pu
-faire l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin
-l'ayant remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan[327],
-capitaine-lieutenant de la premire compagnie des mousquetaires du grand
-Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit
-jamais t de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit
-choisi que pour lui faire pice; infrant en mme temps que, pour le
-traiter avec tant de cruaut, il falloit que ses ennemis eussent prvalu
-entirement sur l'esprit du grand Alcandre.
-
-[Note 327: Il y avoit deux compagnies de mousquetaires cheval, et
-toutes deux avoient pour capitaine le roi; le capitaine lieutenant de la
-premire toit Charles de Castelmar, seigneur d'Artagnan, dont Gatien
-des Courtils a publi les mmoires apocryphes; le capitaine lieutenant
-de la seconde toit un Colbert.]
-
-M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le
-commandement du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun Pierre-Encise,
-et de l Pignerolles[328], o on l'enferma dans une chambre grille,
-ne lui laissant parler qui que ce soit, et n'ayant que des livres pour
-toute compagnie, avec son valet de chambre, qui l'on annona que, s'il
-vouloit demeurer avec lui, il falloit se rsoudre ne point sortir. Le
-chagrin qu'il eut de se voir tomb d'une si haute fortune dans un tat
-si dplorable, le rduisit bientt une telle extrmit qu'on dsespra
-de sa vie. Il tomba mme en lthargie; de sorte qu'on dpcha un
-courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort. Mais, six
-heures aprs, il en vint un autre qui apprit sa rsurrection, dont on ne
-tmoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le gnral, chacun le
-comptant dj comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y
-prenoit plus d'intrt.
-
-[Note 328: La citadelle de Pignerolles avoit pour gouverneur M. de
-Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il avoit t brouill pour
-je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se rconcilia. Ils
-mangeoient presque tous les jours ensemble, dit Mademoiselle. Mais avant
-d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu dj, force de patience, de
-ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec Fouquet. C'est un
-passage charmant dans Saint-Simon que celui o l'on voit Lauzun raconter
-son lvation, et son mariage rompu avec Mademoiselle, Fouquet, qui ne
-l'en peut croire, et le plaint d'une captivit qui lui a fait perdre la
-tte. On eut toutes les peines du monde le dsabuser. (_Saint-Simon_,
-XX, 438.)]
-
-Cependant, mademoiselle de Montpensier, tant au dsespoir que les
-plaisirs quoi elle s'toit attendue avec lui fussent disparus si tt,
-souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire parotre. Ses
-bonnes amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir
-sa douleur; mais comme elles n'toient pas toujours avec elle, et
-surtout la nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours
-la plus pressante, elles contribuoient plutt la rendre plus
-malheureuse, en la faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne
-lui apportoient du soulagement. Son plus grand mal toit cependant de
-n'oser se plaindre; car, comme son mariage toit secret, elle jugeoit
-bien qu'il falloit que ses peines fussent secrtes, si elle ne vouloit
-se rsoudre d'apprter rire, non seulement ses ennemis, mais encore
- toute la France, qui avoit les yeux tourns sur elle pour voir de
-quelle faon elle recevroit la disgrce de son bon ami. Cela ne
-l'empcha pourtant pas de prendre l'homme d'affaires de M. de Lauzun,
-dont elle fit son intendant, et de recevoir son service son cuyer et
-ses plus fidles domestiques, qui furent ravis de pouvoir surgir ce
-port aprs le naufrage de leur matre.
-
-Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'et
-jamais t son favori, coutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en tre
-touch, et mme sans y rpondre; ce qui toit cause que ceux qui toient
-encore de ses amis, dont le nombre nanmoins toit trs petit, n'osoient
-plus lui en parler. On n'osoit mme presque plus lui demander la charge
-du comte de Guiche, parce que, chacun sachant que 'avoit t l la
-pierre d'achoppement, on craignoit qu'elle ne ft le mme effet pour les
-autres qu'elle avoit fait pour lui. Comme on toit cependant tous les
-jours dans l'attente pour voir qui le grand Alcandre la donneroit, on
-fut tout surpris qu'un matin, son lever, il dit au duc de La
-Feuillade[329], que, s'il pouvoit trouver cinquante mille cus, il lui
-donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, qui il
-falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa dmission. Le duc
-de la Feuillade rpondit en riant au grand Alcandre qu'il les trouveroit
-bien s'il lui vouloit servir de caution; et aprs l'avoir remerci
-srieusement de la grce qu'il lui faisoit, il prit cong de lui pour
-aller chercher Paris la somme qu'il lui demandoit.
-
-[Note 329: Il avoit ce titre depuis janvier 1672, que sa femme,
-Charlotte Gouffier, lui avoit apport le duch de Roannez par la cession
-volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier, duc de Roannez, son
-frre. Le Roi approuva cette cession par lettres du mois d'aot 1666.
-Cf. I, p. 243.]
-
-Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'toit
-rpandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans
-l'antichambre et sur le degr, qui lui en vinrent faire leurs
-complimens. Mais les ayant peine couts, il s'en retourna avec son
-air brusque dans la chambre du grand Alcandre, qui il dit qu'on
-n'avoit plus que faire d'avoir recours aux saints pour voir des
-miracles; que Sa Majest en faisoit de plus grands que tous les saints
-du paradis; que quand il toit arriv le matin son lever, il n'avoit
-t regard de personne, parce que personne ne croyoit que Sa Majest
-dt faire ce qu'elle avoit fait pour lui; mais que chacun n'avoit pas
-plustt entendu la grce qu'elle lui avoit accorde, qu'on s'toit
-empress l'envi l'un de l'autre de lui faire des offres de service,
-mais des offres de service la mode de la cour, c'est--dire sans que
-pas un lui et offert sa bourse pour y pouvoir prendre les cinquante
-mille cus dont il avoit tant de besoin.
-
-Le grand Alcandre se mit rire de la saillie du duc de la Feuillade,
-et, voyant qu'il s'en retournoit avec autant de prcipitation qu'il
-toit venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que
-faire Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de
-lui en prter, mais condition qu'il le lui rendroit quand il se
-trouveroit en tat. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaiss en un jour
-son favori, en leva un autre presque en aussi peu de temps: car il est
-constant que le matin que le grand Alcandre fit ce prsent au duc de la
-Feuillade, il toit si mal dans ses affaires, que, lui tant mort un de
-ses chevaux de carrosse, il n'avoit point trouv d'argent chez lui pour
-en ravoir un autre.
-
-Quoique la disgrce de M. de Lauzun et priv les dames de la cour d'un
-de leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment l'autre, il s'en
-prsente l de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte
-de l'autre, et elles ne l'eurent pas plutt perdu de vue qu'elles ne
-songrent plus ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se
-prsentrent pour remplir sa place, le duc de Longueville[330] toit
-sans doute le plus considrable pour le bien et pour la naissance: car
-il descendoit de princes qui avoient possd la couronne avant qu'elle
-tombt dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent
-mille livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si
-illustre. Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagne d'un
-je ne sais quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne ft ni
-de si belle taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne
-laissoit pas de plaire gnralement toutes les femmes: de sorte qu'il
-ne parut pas plutt la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa
-personne.
-
-[Note 330: Charles-Paris d'Orlans, duc de Longueville, second fils
-d'Henri II d'Orlans-Longueville et d'Anne-Genevive de Bourbon, soeur du
-grand Cond; son frre an s'tant fait prtre, Charles-Paris avoit
-hrit du nom et des biens immenses de son frre.]
-
-La marchale de La Fert[331] fut de celles-l, et, trente-sept ou
-trente-huit ans[332] qu'elle avoit sur la tte ne lui permettant pas
-d'esprer qu'il la prfrt tant d'autres qui toient plus jeunes et
-plus belles qu'elle, elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire
-quelques avances, et que les avances pourroient lui tenir lieu de
-mrite. Comme on jouoit chez elle, et que c'toit le rendez-vous de tous
-les honntes gens et de tous ceux qui n'avoient que faire, elle pria le
-duc de Longueville[333] de la venir voir; et, lui ayant marqu une
-heure, pour le lendemain, o il ne devoit encore y avoir personne, elle
-eut le plaisir de l'entretenir tout son aise. Cependant ce fut avec
-peu de profit, car le jeune prince toit encore si neuf dans les
-mystres amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent oeillades ni ce que
-cent minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent nanmoins assez
-averti un autre qui en auroit t mieux instruit que lui.
-
-[Note 331: Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre, duc, pair et marchal
-de France, veuf en 1654 de Charlotte de Bauves, pousa en secondes noces
-(25 avril 1655) Madelaine d'Angennes de La Loupe, ne en 1629 et plus
-jeune que lui de vingt-neuf ans, qui rendit son nom clbre. Soeur de la
-comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5), elle se distingua par les mmes
-scandales. Elle aura son histoire.]
-
-[Note 332: C'est quarante-trois ans qu'il faudroit dire.]
-
-[Note 333: Le duc de Longueville, n le 29 juillet 1649, avoit alors
-prs de vingt-trois ans. Il avoit, dit mademoiselle de Montpensier, le
-visage assez beau, une belle tte, de beaux cheveux, une vilaine taille.
-Les gens qui le connoissoient particulirement disent qu'il avoit
-beaucoup d'esprit; il parloit peu; il avoit l'air de mpriser, ce qui ne
-le faisoit pas aimer. (_Mm._ de Montp., VI, 359.)]
-
-Cependant, comme la marchale, toute vieille qu'elle toit, ne lui avoit
-pas dplu, il la fut revoir le lendemain la mme heure; et, la
-trouvant sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire prsent d'une
-poudre admirable. La marchale lui demanda quelle poudre c'toit, et, le
-duc de Longueville lui ayant dit que c'toit de la poudre de
-Polleville[334], peine eut-il lch la parole qu'elle s'cria qu'elle
-le dispensoit de lui en envoyer; que c'toit une poudre abominable, et
-qu'il faudroit faire brler celui qui l'avoit invente. Elle demanda
-aussitt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc lui ayant
-dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette poudre
-toit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit dire,
-la pria de lui expliquer cette nigme; et, la marchale lui demandant
-s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui toit arriv au comte de
-Saulx[335], comme il lui eut rpondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit
-qu' le lui demander lui-mme, et qu'aprs cela elle ne croyoit pas
-qu'il mt encore de la poudre de Polleville.
-
-[Note 334: Le fait dont il est ici parl sommairement est rapport tout
-au long dans le pamphlet des _Vieilles amoureuses_, qu'on lira dans ce
-recueil.]
-
-[Note 335: Le comte de Saulx, plus tard duc de Lesdiguires, toit fils
-de Franois de Lesdiguires, fils lui-mme du marchal de Crqui et de
-Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx pousa Paule-Marguerite-Franoise
-de Gondi de Retz, nice de Paul de Gondy, second cardinal de Retz.]
-
-Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques ce qu'elle ft
-coiffe; mais, celle qui la coiffoit s'en tant alle, elle lui dit,
-aprs cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame
-de Coeuvres[336], il n'en toit pas sorti son honneur cause du
-Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il lui en pourroit arriver autant
-s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce reproche fit rire le duc de
-Longueville, et, comme la force de sa jeunesse lui faisoit croire qu'il
-ne hassoit pas l marchale, qu'il avoit trouve jolie femme son
-miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-l du Polleville, mais qu'il
-parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le mme accident qui toit
-arriv au comte de Saulx. L-dessus, il se mit en tat de la caresser,
-et la marchale, feignant de lui savoir mauvais gr de sa hardiesse,
-pour l'animer encore davantage, se dfendit jusques ce qu'elle ft
-proche d'un lit, o elle se laissa tomber. Elle prouva l que ce qui se
-disoit du comte de Saulx toit un effet de sa foiblesse, et non pas du
-Polleville, comme il avoit t bien aise de le faire accroire.
-
-[Note 336: Madame de Coeuvres toit Magdeleine de Lyonne; elle avoit
-pous, le 10 fvrier 1670, Franois-Annibal d'Estres, troisime du
-nom, petit-fils du marchal.]
-
-Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce
-qui ne dplut pas la marchale, qui lui recommanda le secret, lui
-faisant entendre qu'elle avoit affaire un mari difficile et qui
-n'entendroit point de raillerie s'il venoit dcouvrir qu'ils eussent
-commerce ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement,
-et qu'elle auroit lieu d'en tre contente; mais il lui recommanda, de
-son ct, de ne lui point faire d'infidlit, ajoutant qu'il
-l'abandonneroit ds le moment qu'il en reconnotroit la moindre chose.
-
-Cette loi fut dure pour la marchale, qui avoit cru jusque-l qu'un
-homme toit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et
-que d'ailleurs elle venoit d'prouver qu'il ne s'en falloit pas de
-beaucoup qu'il n'en valt deux autres, elle rsolut de faire effort sur
-son naturel et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, ds
-ce jour-l, elle congdia le marquis d'Effiat[337], qui tchoit de se
-mettre bien auprs d'elle, et qui y auroit bientt russi sans la
-dfense du duc de Longueville.
-
-[Note 337: Antoine Ruz, marquis d'Effiat, n en 1638, mort en 1719,
-toit fils de Martin Ruz, dont le frre an fut clbre sous le nom de
-Cinq-Mars. Sa mre toit Isabelle d'Escoubleau de Sourdis.]
-
-Le marquis d'Effiat toit un petit homme ttu, brave, quoiqu'il n'aimt
-pas la guerre, adonn ses plaisirs et peu capable de raison quand il
-s'toit mis une fois une chose en tte. Il trouva de la duret dans le
-commandement de la marchale, avec qui il s'toit vu la veille de la
-conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y et quelque autre amant en
-campagne, il souponna aussitt le duc de Longueville. Ses soupons
-tant tombs sur lui, quoique cette dame en vt bien d'autres, il fut
-fch d'avoir affaire un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans
-s'exposer d'tranges suites. Cependant, sa passion tant plus forte
-que sa raison, il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai
-s'il ne se mprenoit pas; et, ayant mis pour cela des espions en
-campagne, il fut averti d'un rendez-vous que ces amans avoient pris
-ensemble, et il se trouva lui-mme devant la porte en gros manteau, afin
-d'tre plus sr si cela toit vrai ou non. Comme il eut vu de ses
-propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la vrit, il rsolut de
-quereller le duc de Longueville la premire occasion; et, l'ayant
-rencontr bientt aprs, il lui dit l'oreille qu'il le vouloit voir
-l'pe la main. Le duc de Longueville lui rpondit, sans s'mouvoir,
-qu'il devoit apprendre se connotre; qu'il se pouvoit battre contre
-ses gaux, mais que, pour lui, il avoit appris ne se jamais commettre
-avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on connoissoit les
-anctres.
-
-Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel
-l'on n'avoit pas grande opinion dans le monde[338]. Cependant, comme il
-n'toit pas tout seul dans l'endroit o il avoit parl au duc de
-Longueville, il s'loigna sans faire semblant de rien et sans mme
-donner aucun soupon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville
-sortit peu de temps aprs; mais comme il avoit quantit de pages et de
-laquais sa suite, d'Effiat crut propos d'attendre une occasion plus
-favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et
-du vol qu'il lui avoit fait de sa matresse.
-
-[Note 338: L'origine de cette maison ne remonte qu'au milieu du XVIe
-sicle; et le marquis d'Effiat, petit-fils du marchal, n'toit que le
-sixime dans les listes gnalogiques de la famille, qui, du reste,
-allie aux Sourdis, comme nous avons vu, l'toit aussi aux Montluc.]
-
-Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'toit point venu
-aprs lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'toit qu'un
-effet de son jugement, si bien qu'il commena en faire des mdisances,
-lesquelles tant rapportes d'Effiat le mirent dans un tel excs de
-colre qu'il rsolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet
-effet il dpcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de
-Longueville sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant,
-outre l'intrigue de la marchale, quelques amourettes en ville qui lui
-donnoient de l'occupation. Deux ou trois jours aprs, un de ces espions
-l'tant venu avertir que le duc toit sorti tout seul en chaise, et
-toit all quelque dcouverte, il se fut poster sur son chemin,
-tellement que, comme il s'en revenoit deux heures aprs minuit, il se
-prsenta devant lui, tenant un bton d'une main et l'pe de l'autre,
-lui criant de sortir de sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc
-de Longueville, ayant fait en mme temps arrter ses porteurs, voulut
-mettre l'pe la main; mais d'Effiat le chargeant devant qu'il et le
-temps de la tirer du fourreau, il lui donna quelques coups de cannes; ce
-que voyant les porteurs, ils tirrent les btons de la chaise et
-alloient assommer d'Effiat, s'il n'et jug propos d'viter leur furie
-par une prompte fuite.
-
-Il est ais de comprendre le dsespoir du duc aprs un affront si
-sensible, et combien il dsira de se venger. Il dfendit aux porteurs de
-chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-mme qu'
-un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de
-s'en plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'et pas manqu d'en
-faire une punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince
-qui on avoit fait un tel affront pt se venger par le ministre
-d'autrui, il lui dit qu'il n'y avoit rien faire que de faire
-assassiner son ennemi. En effet, c'toit le seul parti qu'il y avoit
-prendre en cette occasion: car, quoiqu'il ne soit pas gnreux de faire
-des actions de cette nature, toutefois, comme c'et t s'exposer tre
-battu que de prendre d'Effiat en brave homme, il n'toit pas juste, et
-surtout un prince, de recevoir deux affronts en un mme temps.
-
-Quoi qu'il en soit, le duc s'tant dtermin suivre ce conseil, il ne
-chercha plus que les occasions de le faire russir. Mais c'toit une
-chose bien difficile, parce que d'Effiat, aprs avoir fait une pareille
-folie, n'alloit plus que bien accompagn et se tenoit sur ses gardes.
-
-Cependant il arriva que la marchale de La Fert devint grosse, ce[339]
-qui alarma extrmement cette dame: car il faut savoir qu'elle ne
-couchoit point avec son mari, qui toit un vieux goutteux, grand chemin
-du cocuage, surtout quand on a une femme de bon apptit, comme toit la
-marchale.
-
-[Note 339: Tout le passage qui suit, entre crochets, manque l'dition
-de 1754; mais il se trouve dans les ditions antrieures, 1709, 1740,
-etc.]
-
-Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit le savoir, il
-l'enfermeroit aussitt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user
-de grande prcaution pour le lui cacher. Mais elle le dcouvrit au duc
-de Longueville, qui, ravi de se voir renatre, quoiqu'il ne ft encore
-qu'un enfant lui-mme, en aima plus tendrement la marchale. Comme elle
-fut grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre
-aller dans la chambre du marchal, et, demeurant jouer toute la nuit,
-elle restoit le jour au lit, o elle se faisoit apporter manger, et ne
-se levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne
-bougeoit point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent dcouvrir
-le sujet de ses inquitudes.
-
-Quoique le marchal ne se dfit de rien, il ne laissa pas de trouver
-redire cette manire de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit
-bien aise de lui parler, elle se hasarda venir dans sa chambre, o il
-lui lava la tte comme il faut. Mais la marchale, qui ne demandoit
-qu'un prtexte pour n'y plus revenir, feignant d'tre fort offense de
-ses corrections, les reut tout en colre; si bien que la conversation
-s'chauffant de paroles autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup
-de pauvrets: ce qui donna lieu la marchale de lui dire qu'elle lui
-permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant
-en mme temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'aprs ses
-couches.
-
-Comme elle fut six semaines ou deux mois prs de son terme, elle
-feignit une indisposition pour se dlivrer de la compagnie qui
-l'accabloit. Enfin, le terme tant venu, elle accoucha[340] dans sa
-maison, tout de mme que si elle et t grosse de son mari.
-
-[Note 340: Cet enfant, nomm Charles-Louis d'Orlans, chevalier de
-Longueville, fut tu au sige de Philisbourg en novembre 1688.]
-
-Ce fut Clment qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui toit
-prsent l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux
-cents pistoles qu'il lui donna.
-
-Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines cet accoucheur; car
-peu de temps aprs, madame de Montespan tant encore devenue grosse du
-grand Alcandre[341], on eut recours lui; de sorte qu'on le fut qurir
-de la mme manire et avec la mme crmonie qu'on avoit fait la
-premire fois. Il y eut cependant de la distinction dans la rcompense,
-car on lui donna cette fois-l deux cents louis d'or, au lieu qu'on ne
-lui en avoit donn que cent la premire fois. L'on observa toujours la
-mme chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu jusqu' quatre
-cents louis d'or pour le quatrime enfant dont il accoucha madame de
-Montespan. Mais, soit que cela part violent cette dame, qui
-naturellement toit fort mnagre, ou qu'elle en et d'autres raisons,
-le grand Alcandre l'ayant encore laisse grosse quelque temps aprs, et
-tant oblig de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec
-Clment pour lui envoyer un de ses garons Maintenon, o elle avoit
-rsolu d'aller accoucher. Elle passa l pour une des bonnes amies de la
-marquise de Maintenon[342], si bien que le garon qui l'accoucha ne sut
-pas qu'il avoit accouch la matresse du grand Alcandre.
-
-[Note 341: Le second enfant de madame de Montespan et de Louis XIV fut
-Louis-Csar, comte de Vexin, abb de Saint-Denis, n en 1672, mort le 10
-janvier 1683. Elle eut ensuite: 3 Louise-Franoise, ne en 1673; 4
-Louise-Marie-Anne, etc.]
-
-[Note 342: Nous parlerons plus loin de madame de Maintenon, dans les
-notes de l'historiette qui lui est consacre.]
-
-Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'pioit, comme
-j'ai dj dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut oblig de
-se prparer suivre le grand Alcandre, qui avoit dclar la guerre aux
-Hollandois. Cette campagne fut extrmement glorieuse ce grand prince,
-mais fatale ce duc: car, s'tant amus faire la dbauche une heure
-ou deux avant que le grand Alcandre ft passer le Rhin ses troupes, le
-vin lui fit tirer mal propos un coup de pistolet contre les ennemis,
-qui parloient dj de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent
-leur dcharge sur lui et sur les principaux de l'arme du grand
-Alcandre, dont il y en eut beaucoup de tus, et lui entre autres, qui
-toit cause de ce malheur[343].
-
-La nouvelle en tant porte Paris, la marchale en pensa mourir de
-douleur, aussi bien que plusieurs autres dames[344] qui prenoient
-intrt sa personne. Il fut regrett d'ailleurs gnralement de tout
-le monde, except de d'Effiat, qui se voyoit dlivr par l d'un
-puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on trouva son
-testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on fut tout
-surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la
-marchale pour tre lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en
-cas qu'il vnt mourir devant que d'tre mari.
-
-[Note 343: Il fut tu le 12 juin 1672, prs du fort de Tolhuis, et par
-sa faute, au moment o il alloit tre nomm roi de Pologne. Madame de
-Svign (_Lettre_ du 20 juin 1672) le dit expressment, d'accord avec
-toutes les relations. L aussi moururent le comte de Nogent, beau-frre
-de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand nombre d'autres
-gentilshommes.]
-
-[Note 344: Mademoiselle de Montpensier dit qu'il toit fort aim des
-dames. Madame de Thianges toit fort de ses amies, la marchale
-d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient aller en Pologne avec
-lui. Quand il mourut, elles en portrent le deuil et tmoignrent une
-grande douleur. (_Mm._, VI, 359.)]
-
-Comme cette nouvelle fut bientt publie par toute la ville, la
-marchale en fut avertie par madame de Bertillac[345], sa bonne amie,
-qui, en mme temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne vnt aux
-oreilles de son mari[346]. La marchale pensa enrager, voyant que son
-affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le temps console de tout,
-elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma la fin en
-entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant que le duc de
-Longueville avoit un fils de la marchale, en eut beaucoup de joye; car,
-comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de Longueville et la
-sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit venoit d'une
-femme marie aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de Montespan, il
-voulut que cela lui servt de planche pour faire lgitimer ses enfants
-quand la volont lui en prendroit. Il envoya donc ordre au Parlement de
-Paris de lgitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on ft oblig
-de nommer la mre, ce qui toit nanmoins contre l'usage et contre les
-lois du royaume.
-
-[Note 345: Femme de M. de Bertillac, qui servoit alors l'arme de
-Hollande. La _Gazette_ parle de lui deux ou trois fois dans des
-circonstances insignifiantes.]
-
-[Note 346: Le secret fut assez exactement gard, en croire
-mademoiselle de Montpensier: La mre du chevalier de Longueville toit
-une femme de qualit dont le mari toit vivant. Il disoit tout le
-monde, en ce temps-l: Ne savez-vous point qui est la mre du chevalier
-de Longueville? Personne ne lui rpondoit, quoique tout le monde le
-st. (_Mm._, t. 6, p. 361.)]
-
-Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apports furent un
-peu apaiss, la marchale, qui voyoit sa rputation perdue parmi tous
-les honntes gens, rsolut de faire banqueroute toute la pudeur qui
-lui pouvoit rester. Elle tta de tous ceux qui voulurent bien se
-contenter des restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs
-autres, et, ayant li une forte amiti avec madame de Bertillac, qui
-toit une des plus belles femmes de Paris, elles furent confidentes
-l'une de l'autre et gotrent de bien des sortes de plaisirs. La
-marchale avoit un laquais qui fut rou, et qui avoit une des plus
-belles ttes du monde; et la mdisance vouloit qu'il et part dans ses
-bonnes grces, parce qu'on voyoit qu'elle le distinguoit des autres
-laquais.
-
-Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la marchale ne plut
-pas M. de Bertillac, son beau-pre[347], qui craignoit que pendant que
-son fils toit l'arme, sa femme[348] ne vnt se dbaucher. Mais
-c'toit une chose faite, et elle n'avoit pu entendre parler la
-marchale du plaisir qu'il y avoit faire une infidlit son mari,
-sans vouloir prouver ce qui en toit. M. de Bertillac y tenoit la main
-cependant autant qu'il lui toit possible, avoit l'oeil sur elle, et lui
-recommandoit d'avoir l'honneur en recommandation; mais comme il toit
-beaucoup occup la garde des trsors du grand Alcandre, que ce prince
-lui avoit confis, autant il lui toit difficile de pouvoir rpondre de
-la conduite de sa belle-fille, autant il toit ais sa belle-fille de
-lui en faire accroire.
-
-[Note 347: M. de Bertillac le pre exeroit seul, depuis 1669, sous le
-titre de garde du trsor royal, les charges de trsorier de l'pargne,
-que possdoient avant lui Nicolas Jeannin de Castille, M. de Gungaud,
-frre du secrtaire d'tat, et M. de La Bazinire. Lui-mme avoit exerc
-une de ces trois charges, avec M. de Tubeuf et M. de Lyonne, et on
-trouve dans les oeuvres de Scarron une ptre collective qu'il leur
-adresse pour se faire payer de sa pension. Nous aurons reparler de
-madame de Bertillac.]
-
-[Note 348: Anne-Louise Habert de Montmort, fille de l'acadmicien de ce
-nom, marie en 1666 avec M. de Bertillac fils.]
-
-Cependant madame de Bertillac tant alle un jour la comdie avec la
-marchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur[349], elle dit
- l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un homme qui avoit les reins si souples
-toit un admirable acteur, lui avouant en mme temps qu'elle seroit
-ravie d'en faire l'exprience elle-mme. L'ingnuit de la marchale
-ayant oblig madame de Bertillac de lui parler aussi coeur ouvert, elle
-dit qu'elle croyoit bien qu'il y auroit beaucoup de plaisir faire ce
-qu'elle disoit, mais que pour elle, si elle toit tente de quelque
-chose, c'toit de savoir si Baron[350], comdien, avoit autant
-d'agrment dans la conversation qu'il en avoit sur le thtre. Cette
-confidence fut suivie de l'approbation de la marchale; elle releva le
-mrite de Baron, afin que madame de Bertillac relevt celui du Basque,
-et, s'encourageant toutes deux tter de cette aventure autrement que
-dans l'ide, elles ne furent pas plus tt sorties de la comdie,
-qu'elles se rsolurent d'crire ces deux hommes, pour les prier de
-leur accorder un moment de leur conversation.
-
-[Note 349: Ce Basque sauteur n'est-il point le _Cobus_ de La Bruyre,
-comme son _Roscius_ est Baron? (Voy. l'dit. de La Bruyre donne dans
-cette collection, t. 1, 203.)]
-
-[Note 350: Voy. le 1er vol. de l'_Histoire amoureuse_, p. 5.]
-
-Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
-n'ayant pas manqu d'y rpondre civilement, l'entrevue se fit
-St-Cloud[351], d'o les dames s'en revinrent si contentes qu'elles
-convinrent avec eux que ce ne seroit pas l la dernire fois qu'ils se
-verroient. Elles se firent part aprs cela l'une l'autre de ce qui
-leur toit arriv, et elles furent obliges de tomber d'accord que ce
-n'toit pas toujours des gens de qualit qu'on tiroit les plus grands
-services. l'gard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet
-de contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas
-de mme du Basque, qui trouvoit que la marchale toit insatiable. Il
-dit Baron que, quoiqu'il fatigut beaucoup la comdie, il aimeroit
-mieux tre oblig d'y danser tous les jours, que d'tre seulement une
-heure avec elle. Baron le consola sur le bonheur d'tre bien avec une
-femme de grande qualit, et il fut assez fou pour se laisser repatre de
-cette chimre.
-
-[Note 351: Le cabaret de La Durier y toit fameux, et c'toit le lieu
-ordinaire des _cadeaux_.]
-
-Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller
-l'extravagance, qu'elle ne pouvoit plus tre un moment sans Baron; et,
-ayant su qu'il avoit perdu une somme fort considrable au jeu, elle le
-fora prendre ses pierreries, qui valoient bien vingt mille cus[352].
-Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-pre
-en ayant eu affaire pour quelque assemble, elle le pria de les
-emprunter de sa belle-fille, et M. de Bertillac, tant bien aise
-d'obliger cette dame, dit madame de Bertillac de les lui prter, ce
-qui l'embarrassa extrmement.
-
-[Note 352: Madame de Svign met cette anecdote sur le compte du duc de
-Caderousse (voy. la note suivante), et Bussy confirme cette imputation
-(_Lettre_ du 17 fv. 1680 M. de la Rivire): Caderousse tant all,
-le soir mme, dans la maison o il avoit perdu la veille, dit avec un
-air ddaigneux qu'on dit qu'il a, quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il
-venoit faire l, n'ayant pas un quart d'cu, que les gens comme lui ne
-manquoient jamais de ressources, et que la bonne femme... n'avoit plus
-ni bagues ni joyaux. la vrit il ne voyoit pas que madame de... toit
-dans l'alcve de la chambre avec la matresse du logis. Vous pouvez vous
-imaginer ce que peut penser une femme passionne qui se voit traiter de
-la sorte. Elle tomba en dfaillance, et, comme elle fut revenue, on la
-porta dans son carrosse et de l dans son lit, o elle est est morte
-quatre jours aprs. Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de
-Bertillac, mais madame de Rambures, belle-mre de Caderousse. Voy.
-_Lettres de Svign_, dit. Monmerqu.--Cf. ci-dessous, p. 419.]
-
-Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
-elle toit joueuse, elle les avoit joues ou engages quelque part; et,
-la pressant de lui dire o c'toit, afin qu'il les pt retirer, elle
-s'embarrassa encore davantage, disant tantt qu'elle les avoit prtes
-une de ses amies, tantt qu'elles toient chez le joaillier, qui les
-raccommodoit. M. de Bertillac, qui toit homme d'exprience, vit bien
-qu'il y avoit quelque mystre l-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
-davantage, il fut oblig de divulguer l'affaire dans la famille de sa
-belle-fille, qui la tourna de tant de cts, qu'elle avoua la fin
-qu'elle les avoit donnes Baron, ce qu'elle tcha nanmoins de
-dguiser sous le nom de prter. Les parens furent en mme temps chez ce
-comdien, qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que
-par soupon; mais, sachant un moment aprs que c'toit madame de
-Bertillac mme qui avoit t oblige de le dire, et que mme on en avoit
-dj parl au grand Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit
-le parti de les rendre, et vita par l de se faire beaucoup d'affaires.
-
-M. de Bertillac, croyant que son fils, qui toit l'arme, ne pouvoit
-pas manquer d'tre averti de ce qui se passoit, se mit en tte qu'il
-valoit mieux que ce ft lui qui lui en donnt les premiers avis qu'un
-autre. Mais madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur
-l'esprit de son mari, l'ayant prvenu par une lettre, M. de Bertillac
-fut fort surpris qu'au lieu de remercmens qu'il attendoit de son fils,
-il n'en ret que des plaintes, comme si sa femme et encore eu raison.
-Madame de Bertillac poussa l'artifice encore plus loin: elle manda son
-mari de lui permettre de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne
-pouvoit plus vivre avec M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une
-manire que s'il n'avoit pas t son beau-pre, elle auroit cru qu'il
-auroit t amoureux d'elle, tant il toit devenu jaloux.
-
-Ces nouvelles fchrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui toit
-bien loign de la croire infidle; et, attribuant toute la faute son
-pre, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il toit press
-d'aller consoler cette chre pouse. Cependant il manda M. de
-Bertillac qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il
-connoissoit sa vertu, et que c'en toit assez pour ne rien croire de
-tous les bruits qui couroient son dsavantage. Pour ce qui est d'elle,
-il lui crivit de se donner bien de garde d'aller dans un couvent,
-moins qu'elle ne le voult faire mourir de douleur; qu'elle prt
-patience jusqu' la fin de la campagne, et qu'aprs cela il donneroit
-ordre tout. En effet, il ne fut pas plus tt revenu, qu'il ne voulut
-couter personne son prjudice. Ainsi il vcut avec elle comme
-l'ordinaire, de sorte que si elle n'toit point morte quelque temps
-aprs, elle auroit pris un si grand ascendant sur son esprit, qu'elle
-auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans qu'il y et jamais trouv
- redire.
-
-La mort de madame de Bertillac[353] fit entrer la marchale en
-elle-mme. Elle dit ses amis qu'elle vouloit renoncer toutes les
-vanits du monde; mais, comme elle en avoit dit autant la mort du duc
-de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne crut pas
-qu'elle tnt mieux parole cette fois-l que l'autre, en quoi l'on ne se
-trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques annes
-aprs[354], l'ayant mise en libert de vivre sa mode, elle fit
-succder au Basque un nombre infini de fripons qui valoient encore moins
-que lui. Le chevalier au Liscouet[355] l'entretint jusqu' ce qu'il en
-ft las, qui succda l'abb de Lignerac[356]; et comme elle lui
-faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
-Enfin l'abb de Lignerac ayant quitt la belle-mre pour la belle fille,
-elle est rduite aujourd'hui se livrer au petit du Pr[357], qui ne
-lui donne pas seulement de son Orvitan, mais qui lui apprend encore
-tous les tours de cartes et de souplesse avec lesquels ils dupent
-ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez fous de croire qu'on
-puisse jouer honntement chez une femme qui a renonc depuis si
-longtemps l'honntet[358].
-
-[Note 353: Toute cette intrigue dura assez longtemps, puisque madame de
-Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de Svign raconte sa maladie
-(_Lettre_ du 24 janv. 1680) et sa mort (7 fv.), et elle confirme la
-vrit du rcit qu'on vient de lire.
-
-Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
-devenue passionne, pour ses pchs passs, de l'insensible C...; il l'a
-vue s'enflammer et non pas se dfendre; il a t d'abord au fait et lui
-a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
-vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
-reconnoissance l'obligea de dire d'o ils venoient. Ce procd a si
-excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benot,
-comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
-actuellement enfle et gangrene, de sorte qu'elle est l'agonie. Nous
-y passmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
-elle est mal pleure; le pre et le mari voudroient qu'elle ft dj
-sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.
-Cf. p. 417.
-
-Et ailleurs: Nous fmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
-service de cette pauvre B... Il est trs vrai que c'est C... qui l'a
-tue.]
-
-[Note 354: peine deux ans aprs, car le marchal de La Fert mourut le
-27 septembre 1681.]
-
-[Note 355: Philippe-Armand du Liscouet, chevalier, vicomte des Planches,
-toit fille de Guill. du Liscouet et de Marie de Talhouet. Sa soeur
-pousa le fameux financier Deschiens.]
-
-[Note 356: L'abb de Lignerac, de la famille des Robert, seigneurs de
-Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des alliances dans les maisons
-de Levis, branche de Charlus, et de Hautefort.]
-
-[Note 357: Fils d'un oprateur. (_Note du texte._)]
-
-[Note 358: Ici finit ce pamphlet dans l'dition de 1754. La suite que
-nous en donnons est tire de l'dition de 1709, reproduite dans
-l'dition de 1740. L'dition de 1754 a intercal tort ce passage,
-partie dans l'histoire de Mademoiselle de Fontanges, partie dans _la
-France devenue italienne_, et l'dition Delahays est tombe dans la mme
-faute. Mais si les premires dition de la _France galante_ contiennent
-ces pages, on ne les trouve pas dans les premiers textes de _la France
-devenue italienne_.]
-
-L'exemple de la marchale avoit excit la duchesse de La Fert, sa
-belle-fille[359], n'tre pas plus vertueuse. Cependant, comme elle
-toit plus jeune et qu'elle se croyoit plus belle, elle ne jugea pas
-propos de se jeter la tte de tout le monde, comme faisoit sa
-belle-mre. Prsumant au contraire assez de sa beaut pour s'imaginer
-qu'elle pouvoit toucher le coeur du fils du grand Alcandre[360], elle
-commena non pas lui faire la cour, mais lui faire l'amour si
-ouvertement, que tout le monde ne put voir, sans en rougir pour elle,
-l'effronterie avec laquelle elle le poursuivoit.
-
-[Note 359: La duchesse de La Fert toit cette mme mademoiselle de La
-Mothe-Houdancourt dont nous avons parl ci-dessus, p. 49, note 5. Elle
-pousa, le 18 mars 1675, Henri-Franois de Saint-Nectaire, duc de La
-Fert, fils du marchal.]
-
-[Note 360: Louis, dauphin, fils de Louis XIV et de Marie-Thrse, n le
-1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711; Montausier fut son gouverneur,
-Bossuet son prcepteur.]
-
-La marchale de La Motte[361], sa mre, qui avoit t gouvernante du
-fils du grand Alcandre, et qui avoit mari une autre de ses fille[362]
-au duc de Ventadour[363], de la conduite de laquelle elle n'toit pas
-dj trop contente, s'apercevant bientt des desseins de celle-ci,
-rsolut d'en arrter le cours, pour conserver ce qui restoit de
-rputation sa maison. Elle dit donc la duchesse de La Fert tout ce
-que l'exprience et l'autorit d'une mre lui pouvoient faire dire; mais
-toutes ses remontrances ne servirent qu' la faire cacher d'elle,
-pendant qu'elle exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient
-murmurer les moins retenus; car, un jour, ayant trouv le fils du grand
-Alcandre d'assez bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus
-hardies; et ce prince ayant lou la beaut de ses cheveux, qui la
-vrit sont fort beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que
-s'il l'avoit vue dcoiffe il les trouveroit encore bien plus son gr;
-que quand il voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et
-baissant en mme temps la tte pour lui faire voir la quantit qu'elle
-en avoit, elle mit sa main dans un endroit que la biensance m'empche
-de nommer, pendant que le prince considroit sa tte, sans penser
-peut-tre ce qu'elle faisoit.
-
-[Note 361: Voy. p. 49. Madame de La Mothe, connue avant son mariage sous
-le nom de mademoiselle de Toussy, et fort clbre dans les potes du
-temps, Bois-Robert et autres, toit fille de Louis de Prie, marquis de
-Toussy, et de mademoiselle de Saint-Gelais-Lusignan. Ne en 1624, elle
-mourut le 6 janvier 1709. Elle fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668,
-o il quitta les mains des femmes; mais elle conserva le titre de
-gouvernante des enfants de France, avec 3,600 livres de gages. Marie le
-21 novembre 1650, elle toit veuve depuis le 24 mars 1657.]
-
-[Note 362: Charlotte-lonore-Magdeleine, marie le 14 mars 1671.]
-
-[Note 363: Louis-Charles de Levis, duc de Ventadour, toit fils de
-Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa seconde femme, Marie de La
-Guiche, fille du marchal de ce nom. Il mourut en 1717.]
-
-Comme ce prince toit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
-l'action de la duchesse de La Fert lui fit plus de honte qu'
-elle-mme, et, se retirant en arrire, sa confusion augmenta quand il
-vit que sa chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La
-rougeur qui parut en mme temps sur son visage, avec quelques autres
-circonstances qu'on remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas
-perdu son temps pendant qu'elle s'toit baisse; mais, n'en paroissant
-pas plus tonne pour cela, elle dit ce prince, qui raccommodoit sa
-chemise, que cela n'toit gure honnte de faire ce qu'il faisoit devant
-les dames, et que si son mari survenoit par hasard, cela seroit capable
-de lui donner de la jalousie.
-
-Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
-matire lui toit dsagrable; tellement qu'aprs s'en tre all, elle
-fut dire deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de
-voir un homme qui n'toit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle
-vouloit dire par l et que cependant on vouloit le savoir, elle dit
-qu'elle venoit de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais
-le fils de son pre. On la pressa d'expliquer cette nigme, ce qu'elle
-ne voulut pas faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles
-n'eurent pas plus tt su l'aventure qui toit arrive ce jeune prince,
-que le reste leur fut ais deviner. Ainsi elles comprirent dans un
-moment que le dsordre o il s'toit trouv toit l'ouvrage des mains de
-la duchesse.
-
-Le grand Alcandre, en ayant t averti, dit la marchale de La Motte
-qu'il n'toit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertt
-d'avoir une conduite plus honnte, sinon qu'il seroit oblig d'en dire
-un mot son mari[364]. Cependant, ce mari toit un homme qui ne se
-mettoit gure en peine ni de la rputation de sa femme, ni de la sienne
-propre, et, pourvu qu'il bt et qu'il allt chez les courtisanes, il
-toit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de tout ce qui
-pouvoit arriver. Il toit toujours avec un tas de jeunes dbauchs comme
-lui, et tous leurs beaux faits n'toient que de pousser la dbauche
-jusqu' la dernire extrmit, tellement que les filles de joie, tout
-aguerries qu'elles devoient tre, ne les voyoient point entrer chez
-elles sans trembler.
-
-[Note 364: Henri-Franois de Saint-Nectaire, fils de la trop fameuse
-marchale de La Fert, n le 23 janvier 1657, suivit, peine g de
-quinze ans, le roi la conqute de Hollande. dix-sept ans, il
-succdoit son pre dans le gouvernement de Metz et du pays messin. Il
-prit part quelques campagnes avec le titre de lieutenant gnral, et
-mourut le 1er aot 1703.]
-
-Ils firent en ce temps-l une dbauche qui alla un peu trop loin et qui
-fit beaucoup de bruit et la cour et dans la ville: car, aprs avoir
-pass toute la journe chez des courtisanes o ils avoient fait mille
-dsordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours[365].
-Ils se prirent l de vin, et, tant sols pour ainsi dire comme des
-cochons, ils firent monter un oublieur, qui ils couprent les parties
-viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce pauvre malheureux, se
-voyant entre les mains de ces satellites, alarma non-seulement toute la
-maison, mais encore toute la rue par ses cris et ses lamentations; mais
-quoiqu'il survnt beaucoup de monde qui les vouloient dtourner d'un
-coup si inhumain, ils n'en voulurent rien dmordre, et, l'opration
-tant faite, ils renvoyrent le malheureux oublieur, qui s'en alla
-mourir chez son matre.
-
-[Note 365: Cabaret clbre dans la rue nomme successivement rue aux
-Oues (aux Oies) et rue aux Ours.]
-
-Cet excs de dbauche, ou plutt cet excs de rage, ayant t su du
-grand Alcandre, il en fut en une colre pouvantable. Mais la plupart de
-ces dsesprs appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il
-jugea propos, la considration de leurs parens, de se contenter de
-les loigner. Les parens trouvrent cet arrt si doux, en comparaison de
-ce qu'ils mritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre,
-avouant de bonne foi qu'un crime si norme ne mritoit pas moins que la
-mort.
-
-Le marquis de Biran[366] et le chevalier Colbert[367], qui toient de la
-dbauche et toujours des premiers mettre les autres en train, furent
-un peu mortifis avant que de partir: car celui-ci, qui toit fils du
-fameux M. Colbert, en fut rgal d'une vole de coups de bton qu'il lui
-donna en prsence du monde, parce que, comme il toit grand politique,
-il toit bien aise qu'on ft dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu
-savoir un tel drglement sans qu'il ft suivi d'un chtiment
-proportionn la faute. A l'gard du marquis de Biran, le grand
-Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit que faire de prtendre de
-sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours plus prt lui donner
-des marques de son mpris qu' faire aucune chose qui tendt sa
-fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a gure, que ce prince ne
-s'est pas ressouvenu de sa parole, moins qu'on ne veuille dire que ce
-n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder le rang de duc,
-mais mademoiselle de Laval[368], qu'il a pouse.
-
-[Note 366: Gaston Jean-Baptiste-Antoine de Roquelaure, fils de Gaston,
-duc de Roquelaure, et de mademoiselle du Lude (Charlotte-Marie de
-Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran jusqu' la mort de son
-pre, arrive en mars 1683; gouverneur de Lectoure, lieutenant gnral
-des armes, commandant en chef en Languedoc, il fut nomm marchal de
-France le 2 fvrier 1724.]
-
-[Note 367: Antoine-Martin, bailli et grand-croix de Malte, gnral des
-galres de cet ordre, colonel du rgiment de Champagne aprs avoir t
-capitaine-lieutenant des mousquetaires du Roi, toit le troisime fils
-de Jean-Baptiste Colbert et de Marie Charron. Bless Valcourt le 25
-aot 1689, il mourut de sa blessure le 2 septembre suivant.]
-
-[Note 368: Marie-Louise de Laval, fille d'Urbain de Laval, marquis de
-Lezay, et de Franoise de Sesmaisons, pousa le marquis de Biran le 20
-mai 1683. Il sera reparl d'elle et de la courte intrigue qui lui valut
-la faveur du Roi.]
-
-Le bruit qu'avoit fait cette dbauche tant un peu apais, les parens
-des exils sollicitrent leur retour, pendant que la duchesse de La
-Fert souhaitoit que son mari ne revnt pas si tt, par des raisons
-fortes et que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que
-c'toit inutilement qu'elle avoit prtendu la conqute du fils du
-grand Alcandre, elle s'toit rabattue sur le premier venu, dont elle
-n'avoit point lieu du tout d'tre contente. Quelqu'un lui avoit fait un
-fort mchant prsent, et comme elle ne connoissoit rien un certain mal
-qui l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
-chirurgien pour en tre claircie. Y tant arrive toute seule avec une
-chaise porteurs, ce qui ne faisoit rien prsumer de bon d'une femme de
-son air, elle lui exposa son affaire sans faon, lui disant qu'elle
-ressentoit depuis quelques jours quelques incommodits qui lui faisoient
-craindre que son mari, qui toit un peu dbauch, n'et pas eu toute la
-considration qu'il toit oblig d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
-d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en mme
-temps exhibition de ses pices, elle s'attendoit que le chirurgien
-alloit du moins se montrer pitoyable[369] en entrant dans ses intrts;
-mais celui-ci, tant accoutum tous les jours entendre rejeter sur les
-pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens, il lui
-dit qu'il toit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne pouvoit
-plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que sans
-se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songet seulement
- se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit pouvoit
-devenir pire, si par hasard elle venoit le ngliger.
-
-[Note 369: Sensible. Nous n'avons plus ce mot que dans le sens de digne
-de piti.]
-
-Cet arrt tonna la duchesse, qui avoit ou parler plusieurs fois son
-mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'exprience le rendoit
-savant. Ainsi, tant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit toit le
-plus grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui
-dit que non, mais que, comme il lui avoit dj dit, il falloit y
-remdier promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut
-entendu cela, elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur
-la rputation qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit
-entirement entre ses mains; et se nommant en mme temps, elle surprit
-le chirurgien, qui, sachant qu'il avoit affaire une personne de la
-premire qualit, fut fch de lui avoir parl si nettement. Il lui
-demanda pardon de ce qu'il s'toit montr si libre en paroles,
-s'excusant que comme les plus abandonnes lui tenoient le mme langage
-qu'elle lui avoit tenu, il avoit cru tre oblig de lui rpondre ce
-qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur de la connotre.
-
-La duchesse lui pardonna aisment, condition nanmoins qu'il la
-sortiroit[370] bientt d'affaire; ce que le chirurgien lui promit si
-elle vouloit observer un certain rgime de vivre. Elle lui dit qu'elle
-feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et mme fit encore davantage: car
-elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans les remdes, craignant
-que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de coutume, les veilles
-n'chauffassent son sang et ne rendissent la gurison plus difficile.
-
-[Note 370: _Sortir_ pour _tirer_ n'toit pas plus franois alors que
-maintenant.]
-
-Cependant, quoiqu'elle ne voult voir personne, comme elle se seroit
-beaucoup ennuye d'tre toute seule, elle permit M. L'Avocat[371],
-matre des requtes, qui lui disoit depuis longtemps qu'il l'aimoit sans
-en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la venir voir. L'Avocat toit fils
-d'un juif de la ville de Paris, qui, aprs avoir gagn deux millions de
-bien par ses usures, s'toit laiss mourir de froid, de peur de donner
-de l'argent pour avoir un fagot. Sa mre toit encore de race juive;
-cependant, comme s'il n'et pas t connu de tout Paris, il faisoit
-l'homme de qualit. On lui avoit mis une charge de robe sur le corps,
-comme on fait une selle un cheval; mais il toit si peu capable de
-s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela faisoit qu'il
-ne se plaisoit qu'avec les gens d'pe, qui il servoit de
-divertissement. Il affectoit de parotre chasseur, quoiqu'il ne st
-aucuns termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de
-fusil, ce qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tte en
-arrire, de peur que le feu ne prt ses cheveux; au reste, grand
-parleur et grand menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du
-monde, offrant service un chacun sans jamais en rendre personne.
-
-[Note 371: M. L'Avocat, matre des requtes, toit fils de Nicolas
-L'Avocat de Sauveterre, matre des comptes, et de Marguerite Rouill, et
-beau-frre d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en parle ainsi (II, p.
-411, dit. Sautelet): Un bonhomme, mais fort ridicule, mourut en mme
-temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, matre des requtes, frre de
-madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit des bnfices et
-beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu toute sa vie la
-folie du beau monde, et de ne rien faire qu'tre amoureux des plus
-belles et des plus hautes huppes, qui rioient de ses soupirs et lui
-faisoient des tours horribles. C'toit, avec cela, un grand homme
-maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit t toute sa vie, et qui,
-tout vieux qu'il toit, vouloit encore tre galant.]
-
-La rputation o il toit de n'tre pas trop dangereux avec les femmes,
- qui l'on disoit mme qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
-croire la duchesse de La Fert qu'il s'apercevroit moins qu'un autre
-du sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et,
-lui faisant valoir cette grce, elle en reut des remerciemens
-proportionns son esprit. Il lui protesta qu'aprs des marques d'une
-si grande distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur trs
-humble; et pour lui donner des tmoignages plus essentiels de son
-attachement, il lui jura qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procs
-par-devant lui qu'il ne le leur ft gagner, sans entrer en connoissance
-de cause qui auroit raison ou non; que c'toit ainsi que les bons amis
-en devoient agir, sans rien examiner davantage que le plaisir de leur
-rendre service.
-
-Aprs mille autres protestations de service de la mme sorte, il en
-revint enfin l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et,
-tchant d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna
-languissamment sur elle, lui demandant si elle toit rsolue de le faire
-mourir. La duchesse lui dit qu'apparemment ce n'toit pas l son
-dessein, ce qu'il pouvoit bien juger lui-mme, puisqu'elle l'avoit
-envoy qurir, se ressouvenant qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il
-ne pouvoit vivre sans la voir. Cette rponse fit que L'Avocat recommena
-ses complimens, qui n'auroient point eu de fin si elle ne les et
-interrompus pour lui demander comment il gouvernoit Louison
-d'Arquien[372]. Il rougit cette demande, et la duchesse, s'en tant
-aperue, lui dit qu'elle estimoit les hommes qui avoient de la pudeur;
-qu'il toit bien vrai que, cette fille tant une courtisane publique, il
-n'y avoit pas trop d'honneur la voir; mais que le comte de Saulx, le
-marquis de Biran, le duc de La Fert mme, et enfin toute la cour la
-voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvnient pour lui la voir qu'
-tant de personnes de qualit; que pourvu qu'il ne l'entretnt pas
-publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas grand mal;
-mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire, l'ayant
-toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.
-
-[Note 372: Louison d'Arquien, clbre courtisane.]
-
-M. L'Avocat, matre des requtes, soutint hautement que c'toit une
-mdisance, et mme il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
-si la duchesse, qui le voyoit embarrass, ne lui et donn moyen de
-s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit
-donc qu'il n'y avoit jamais t que par compagnie, et, croyant dire les
-plus belles choses du monde, il lui jura que, quelque beaut qu'eussent
-ces sortes de femmes-l, il faisoit bien de la diffrence entre elles et
-une personne de son mrite; et tchant de faire son portrait en mme
-temps, il lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mmoire, s'il n'avoit pas
-beaucoup de jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y
-avoit quelques jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses
-dont il lui faisoit alors l'application.
-
-Cependant elle fut toute prte de se scandaliser de la comparaison qu'il
-sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
-distinction qu'il y et apporte, elle ne laissoit pas de la choquer, et
-cela apparemment parce que, sachant elle-mme la vie qu'elle menoit,
-elle croyoit que c'toit un avertissement secret que L'Avocat lui
-donnoit de se corriger. Cependant, comme elle fit rflexion qu'il
-n'toit pas malicieux de son naturel, et que cette parole lui toit
-chappe plutt par hasard qu' aucun mchant dessein, elle calma sa
-colre, en sorte que la conversation se termina sans aigreur.
-
-Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
-avoit pris ce jour-l un grand remde. Elle se plaignit fort d'une
-grande douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant une mdecine
-qu'elle avoit prise, dont il restoit encore environ la moiti dans un
-verre, il fut prendre ce verre et avala ce qui toit dedans. Il dit,
-avant que de le faire, qu'il ne vouloit pas qu'il ft dit que la
-personne du monde qu'il aimoit le plus souffrit pendant qu'il toit en
-sant.
-
-La duchesse ne put s'empcher de rire de cette extravagance, qu'il
-faisoit cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle
-amiti qui fut jamais. Mais, faisant rflexion ensuite que cette
-mdecine l'empcheroit peut-tre de sortir le lendemain, et qu'il ne
-pourroit par consquent voir la duchesse ce jour-l, il poussa des
-regrets et des soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la
-douleur qu'elle ressentoit, si elle et os tmoigner sa pense. Ce fut
-par l que se termina cette comdie; car des tranches l'ayant pris en
-mme temps, peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se
-retirer chez lui.
-
-Comme il y avoit du mercure dans la mdecine, il fut tourment comme il
-faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
-duchesse, il lui crivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
-paroles, n'tant jamais tomb entre mes mains, mais dont ayant assez ou
-parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le
-sens, que voici:
-
- Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le
- jour, parce qu'il toit devenu comme ces filles de joie,
- lesquelles ne peuvent plus rpondre de ne point faire de
- folies de leur corps, tant elles y sont accoutumes; que le
- sien toit tellement habitu de certaines choses qu'il
- n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardt la chambre jusqu'
- ce qu'il ft entirement remis de son indisposition; qu'il
- la prioit cependant d'tre persuade qu'il n'avoit pas pris
- la mdecine comme un remde contre l'amour, mais pour lui
- montrer qu'il seroit amoureux d'elle toute la vie.
-
-La duchesse lut et relut ce billet, s'tonnant comment un homme qui
-avoit cinquante ans passs, et qui avoit vu le monde, pouvoit tre si
-fou, et, tant bien aise de continuer s'en divertir, elle eut de
-l'impatience de le revoir et qu'il ft quitt de la sottise. L'Avocat,
-aprs avoir souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces
-sortes de remdes, lui vint dire qu'enfin il toit quitte, grce Dieu,
-du mal qu'il avoit endur; qu'il lui souhaitoit une sant pareille
-celle dont il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce
-qu'il avoit fait il dt avancer sa gurison, il toit prt de se dvouer
- toutes sortes de tourmens pour l'amour d'elle.
-
-La duchesse le remercia de sa bonne volont, et lui dit que, commenant
- se porter mieux, il y avoit esprance que son mal ne seroit plus gure
-de chose; que cependant, mesure que le corps se gurissoit, l'esprit
-devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
-affaire presse, et, ne sachant o les trouver, elle n'avoit aucun repos
-ni jour ni nuit.
-
-Quoique L'Avocat ft fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
-trois choses contribuoient nanmoins le rendre peu son aise: la
-premire, que son pre avoit laiss beaucoup d'enfans; la seconde, que
-sa mre juive, qui avoit emport la moiti du bien, vivoit toujours; la
-troisime, qu'il avoit une charge qui lui avoit cot beaucoup, et qui
-ne lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il
-toit brouill le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir
- l'heure mme les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
-promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
-pas sa parole, ce qui toit une chose bien extraordinaire pour lui.
-
-Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
-tant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger
-par les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il ft
-grand, car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa,
-non pas tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande
-tendresse. L'Avocat en tant excit des choses qui surpassoient, ce me
-semble, ses forces naturelles, il chercha ne pas laisser chapper une
-occasion qui ne se prsentoit pas tous les jours chez lui, et laquelle
-la duchesse ne faisoit aucune rsistance.
-
-Enfin, soit que la duchesse ne se souvnt plus du rgime de vivre que le
-chirurgien lui avoit ordonn, ou qu'elle s'imagint d'avoir quelqu'un
-entre ses bras de plus agrable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
-quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
-Comme L'Avocat n'toit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
-tmoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Aprs
-cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne
-s'entretenant que des grandeurs o il toit appel, il en devint encore
-plus fou et encore plus vain qu' l'ordinaire.
-
-Cependant, comme il avoit soin de sa sant et qu'il avoit ou dire que
-l'excs en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
-retourner chez la duchesse, au bout desquels il commena s'apercevoir
-qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
-peine croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
-incrdules avoient cru quand ils avoient vu, il commena se laisser
-persuader qu'il en pouvoit bien tre quelque chose, surtout quand, aprs
-une consultation o il avoit appel Janot et deux autres chirurgiens de
-mme trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs
-mains. Ce fut un trange retour pour un homme enfl de vanit comme lui.
-Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, quoi il toit le plus
-sensible, ou au dpit ou la joie: car si d'un ct il lui sembloit que
-la duchesse en avoit mal us en le mnageant si peu pour la premire
-fois, d'un autre ct il considroit que c'toit toujours un prsent
-d'une duchesse; et comme la vanit avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il
-se disoit en mme temps que les faveurs de telles personnes, quelles
-qu'elles fussent, toient toujours considrables. Une autre rflexion se
-joignit encore celle-ci: savoir que, cet accident tant rpandu dans
-le monde, il alloit rtablir sa renomme chez toutes les femmes, qui,
-l'ayant pris jusque-l pour un parent du marquis de Langey[373],
-c'est--dire pour un homme qu'il auroit fallu dmarier, s'il avoit eu
-une femme, elles seroient obliges d'avouer qu'on se trompe souvent dans
-le jugement que l'on fait de son prochain.
-
-[Note 373: Tout le monde connot, par les lettres de madame de Svign
-et par Tallemant, l'histoire du congrs du marquis de Langey ou
-Langeais. Ren de Cordouan tenoit par son pre une famille qui avoit
-eu de glorieuses alliances, et, du ct maternel, il comptoit parmi ses
-anctres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et Franois de la Noue
-Bras-de-fer, marchal de France. N le 27 janvier 1628, le marquis de
-Langey pousa, en 1653, Marie de Saint-Simon, marquise de Courtaumer,
-ne vers 1639; en 1657, le congrs eut lieu, au grand scandale de Paris
-tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous: chacun des deux poux
-eut le droit de se remarier, et le marquis ayant pous, en 1661,
-mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut d'elle jusqu'
-sept enfants, malgr son impuissance judiciairement constate. Aucun
-ouvrage ne donne plus de dtails sur ce procs singulier et sur le
-marquis de Langeais que les Mmoires de Jean Rou, rcemment publis par
-la Socit de l'histoire du protestantisme franois, 2 vol. in-8, 1857.]
-
-Aussi toit-ce pour cette raison-l qu'il avoit entretenu Louison
-d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproch la duchesse, ainsi
-que j'ai rapport ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion
-pour cela de sa bravoure, et il fallut cette dernire circonstance pour
-dtromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre
-auroit fait, il se mit dans les remdes publiquement, et, ses bons amis
-se doutant de son incommodit, il les confirma dans leurs soupons, et
-en fit galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.
-
-Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse sa
-rputation, fut plus nuisible sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
-que pour avoir t mal pans dans les commencemens, ou peut-tre pour
-tre d'un temprament difficile gurir, il fut oblig d'entrer dans le
-grand remde, le grand Alcandre, ayant su son dsordre, perdit le peu
-d'estime qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prvt
-des marchands de la ville de Paris, qu'il toit dispos de lui accorder,
- la recommandation de M. de Pomponne[374], son beau-frre, qui toit
-l'un de ses ministres.
-
-[Note 374: Simon Arnauld, marquis de Pomponne, fils de Robert Arnauld
-d'Andilli, pousa, en 1660, Catherine L'Advocat. En 1671 il revint de
-Sude, o il avoit t envoy comme ambassadeur, pour occuper la place
-de ministre d'tat pour les affaires trangres.]
-
-L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer
-la duchesse de La Fert, donna un grand chagrin la marchale de la
-Motte, sa mre, qui d'ailleurs n'toit gure plus contente de la
-duchesse de Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait prsent
-d'une galanterie, mais qui, sous prtexte qu'il toit dbauch, s'en
-donnoit coeur joie avec M. de Tilladet[375], cousin germain du marquis
-de Louvois. Le duc de Ventadour toit un petit homme tout contrefait,
-mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu quelque vent
-de l'intrigue de sa femme, il rsolut de l'observer si bien qu'il pt la
-prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire un voyage
-avec la duchesse d'Aumont, sa soeur[376], se doutant bien qu'en cas qu'il
-en ft quelque chose, le galant ne manqueroit pas de se rencontrer en
-chemin. Cependant il monta cheval pour voltiger sur les ailes, et il
-arrivoit tous les soirs incognito la mme htellerie o sa femme
-logeoit. Il n'eut pas fait ce mange cinq ou six jours, qu'il vit
-arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si press de voir madame de
-Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire dbotter, ni mme
-de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant le duc
-d'Aumont[377], qui toit aussi du voyage, que le hasard l'avoit conduit
-dans l'htellerie; mais le duc de Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en
-devoit penser, ne lui donnant pas le temps d'entrer en conversation, il
-monta en haut en mme temps, et, mettant l'pe la main, il surprit
-toute la compagnie, qui ne songeoit gure lui, et qui le croyoit bien
-loign de l.
-
-[Note 375: M. de Tilladet toit fils de Gabriel de Cassagnet, marquis de
-Tilladet, capitaine au rgiment des gardes, et de Magdelaine Le Tellier,
-soeur du chancelier, tante du marquis de Louvois.]
-
-[Note 376: Franoise-Anglique de La Mothe-Houdancourt, marie le 26
-novembre 1669 Louis-Marie d'Aumont et de Roche-Baron, duc d'Aumont,
-premier gentilhomme de la chambre du roi, dont elle fut la seconde
-femme.]
-
-[Note 377: Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils d'Antoine, duc d'Aumont,
-marchal de France, et de Catherine Scarron de Vaures, n en 1632, mort
-en 1704. Aprs la mort de son pre, 14 fvrier 1669, il prit son titre
-de duc et pair, rsigna sa charge de capitaine des gardes du corps, et
-prta, la date du 11 mars 1669, serment de fidlit pour la charge de
-premier gentilhomme de la chambre. Il avoit pous, le 21 novembre 1660,
-Madeleine Fare Le Tellier, fille du chancelier de France, soeur du
-marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin 1668.]
-
-Le duc d'Aumont, qui avoit pous en premires noces la soeur de M. de
-Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le
-duc de Ventadour son beau-frre, prenant pour prtexte que, comme il
-avoit si peu de considration pour lui que de venir attaquer jusque dans
-sa chambre un homme qui ne lui avoit jamais donn sujet d'tre son
-ennemi, il ne mritoit pas qu'il ft nulle rflexion sur leur proximit.
-Ainsi, avec l'aide de ses gens, il empcha qu'il n'arrivt du dsordre,
-et, ayant reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla
- la duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec
-son mari, qui la vouloit emmener toute force; quoi elle obit
-ponctuellement.
-
-Ce refus de madame de Ventadour outra entirement son mari, et, comme il
-toit beaucoup mutin, il dfia le duc d'Aumont au combat, qui il dit
-des choses tout fait outrageantes; mais quoi il crut ne devoir pas
-prendre garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'toit pas en
-grande estime dans le monde.
-
-Cependant, le duc de Ventadour ayant t oblig de partir sans sa femme,
-il fut se plaindre au grand Alcandre du procd du duc d'Aumont; et les
-plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince
-de Cond[378], qui toit proche parent du duc de Ventadour, dit des
-choses fcheuses la marchale de La Motte, qui, prtendant excuser sa
-fille et le duc d'Aumont, tchoit de dshonorer le duc de Ventadour. Le
-grand Alcandre dfendit les voies de fait de part et d'autre, et, ayant
-pris connoissance de l'affaire, il donna le tort au duc, et permit sa
-femme de retourner avec lui ou de se retirer en religion, selon que bon
-lui semblerait.
-
-[Note 378: Anne de Levis, duc de Ventadour, grand-pre du duc dont il
-est ici parl, avoit pous, le 26 juin 1593, Marguerite de Montmorency,
-sa cousine, qui mourut le 3 dcembre 1660. Celle-ci toit fille de Henri
-de Montmorency, dont une autre fille, ne d'un second lit, pousa Henri
-de Bourbon, pre du grand Cond.]
-
-Ces deux partis n'accommodoient gure la duchesse, qui en et bien mieux
-aim un troisime s'il et t son choix, qui toit de demeurer avec
-la duchesse d'Aumont, sa soeur, o elle et pu voir tous les jours M. de
-Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononc, ce fut elle se
-soumettre son jugement, ce qu'elle fit en se retirant un petit
-couvent au faubourg Saint-Marceau[379]. M. de Tilladet la vit l deux ou
-trois fois incognito, du consentement de la suprieure.
-
-[Note 379: Il y avoit au faubourg Saint-Marceau, rue de Lourcine, un
-couvent de religieuses cordelires de l'ordre de Sainte-Claire.
-L'abbesse y toit lective et triennale, et y jouissoit de dix mille
-livres de rentes.]
-
-Peu de temps aprs, les exils dont j'ai parl tantt revinrent la
-cour, et ils furent obligs de se montrer plus sages. Le duc de La Fert
-trouva sa femme gurie, mais L'Avocat ne l'toit pas; et quoi qu'il se
-ft consol d'abord, dans l'esprance, comme j'ai dit, d'tre aprs cela
-en meilleure rputation dans le monde, il lui en cota si cher, qu'il
-auroit renonc de bon coeur toutes les vanits du monde et tre sorti
-du bourbier o il toit. Enfin son chirurgien l'ayant tir d'affaire, il
-ne se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ou parler
-de l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort
-toit de s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-aprs,
-il dit l'un et l'autre qu'il toit bien fch de n'avoir pas t en
-bonne sant dans ce temps-l, et qu'il auroit tch de leur rendre
-service.
-
-Cependant, comme il avoit la couleur d'un vritable mort, chacun demanda
-s'il revenoit de l'autre monde; quoi il fut fort embarrass de
-rpondre. Mais s'tant la fin aguerri toutes ces demandes, il fut le
-premier en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les
-railleries qu'on lui en faisoit. Cependant, la duchesse de La Fert lui
-en ayant un jour voulu faire la guerre, comme naturellement il est fort
-brutal: Morb..., Madame, lui rpondit-il, cela est bien de mauvaise
-grce vous, qui aprs m'avoir mis vous-mme dans l'tat o je suis,
-devriez du moins avoir l'honntet de me mnager. Croyez-moi, ce sera
-pour la premire et pour la dernire fois de ma vie que j'aurai affaire
- vous; et quoique j'aie vu Louison d'Arquien un an tout entier, ce que
-je veux bien vous avouer maintenant, je n'ai jamais eu le moindre sujet
-de m'en repentir toute ma vie.
-
-La duchesse de La Fert ne put souffrir ses reproches sans entrer dans
-un emportement pouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle
-lui dchargea un coup de toute sa force, et, faisant succder les
-injures aux coups, elle lui dit que c'toit bien faire un petit
-bourgeois comme lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa
-qualit; que quand ce qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait
-encore trop d'honneur; qu'il prt la peine de sortir de sa maison, sinon
-qu'elle l'en feroit sortir par les fentres; et, le poussant dehors avec
-le bout des pincettes, L'Avocat, qui voyoit qu'il n'y avoit point de
-raillerie avec elle, se jeta ses pieds, la priant de lui vouloir
-pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il avoit tort, mais qu'il lui toit
-dur de voir qu'elle l'insultoit, s'imaginant que ce qu'elle en faisoit
-n'toit que par mpris; que c'toit l le sujet de ses plaintes; qu'elle
-entrt dans ses sentimens, qu'il n'y avoit rien redire sa
-dlicatesse; et que, si elle avoit t prsente ses tourmens, elle
-auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de rsignation, qu'elle
-avoueroit qu'il toit un vritable martyr d'amour.
-
-Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui toit
-hautaine et mprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
-dfendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer un
-traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le coeur gros; poussant
-des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
-comme il avoit passer la cour de l'htel de La Fert, qui est fort
-grande, et qu'il craignoit l de rencontrer quelqu'un, il retnt ses
-larmes jusqu' ce qu'il ft dans son carrosse.
-
-Comme il y montoit, il vint un des gens du marchal de La Fert lui dire
-que son matre vouloit lui parler avant qu'il s'en allt; ce qui fut
-cause qu'il tcha encore de les retenir. Et aprs avoir raccommod sa
-perruque et son rabat, qui toient un peu en dsordre, il monta dans
-l'appartement du marchal, o il trouva une dame fort bien faite avec
-quelques gentilshommes, qui toient l les uns et les autres pour une
-querelle qu'ils avoient ensemble. Le marchal lui dit qu'il lui avoit
-donn la peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les
-accommoder sans les obliger de venir une assemble gnrale des
-marchaux de France[380]; et que comme il y avoit eu quelques procdures
-de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
-Alcandre lui avoit attribu la connoissance de ces sortes de choses), il
-toit bien aise qu'il lui en dt son sentiment.
-
-[Note 380: Les marchaux de France formoient un tribunal d'honneur qui
-jugeoit toutes les contestations personnelles souleves entre
-gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans diffrentes villes du
-royaume. Il existe des recueils d'dits concernant cette juridiction,
-tablie pour accommoder les diffrends et empcher les duels le plus
-possible.]
-
-L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le marchal lui ayant
-dit qu'il avoit d voir les informations, le matre des requtes lui
-rpondit que son secrtaire ne les lui avoit pas encore donnes; ce qui
-lui servit d'excuse lgitime, le marchal sachant que c'toit un usage
-tabli chez lui que de laisser tout faire son secrtaire. Il lui dit
-donc que la dame qu'il voyoit l devant lui se plaignoit qu'un
-gentilhomme, qui toit aussi l prsent, l'avoit dshonore par des
-contes scandaleux, et dont elle demandoit rparation; que quoiqu'il n'y
-et point de tmoins, la chose toit nanmoins avre par le propre aveu
-du gentilhomme, qui soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler
-mal de cette dame, il en avoit eu fort grande raison; que, pour
-justifier cela, il rapportoit qu'il l'avoit aime passionnment, avoit
-recherch toutes les occasions de lui rendre service, lui en avoit rendu
-mme d'assez considrables, jusqu' lui avoir prt pour une seule fois
-deux cents pistoles; mais que, pour toute rcompense, elle ne lui avoit
-donn qu'une maladie qui l'avoit tenu trois mois entiers sur la litire,
-dont croyant avoir lieu de se plaindre, il avoit publi que cette dame
-n'toit pas cruelle, mais que cependant il ne vouloit plus de ses
-faveurs ce prix-l.
-
-L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la
-sienne, crut que son intrigue toit dcouverte, et qu'il falloit que
-quelqu'un et cout au travers de la porte de la duchesse de La Fert.
-C'est pourquoi, perdant toute sorte de contenance, il rougit, il plit,
-et, mettant son manteau sur son nez, il dit au marchal qu'il se
-mocquoit de lui, et prit le chemin de la porte sans lui rien dire
-davantage. Le marchal, qui toit dans son lit, rong de ses gouttes, ne
-pouvant courir aprs lui, le rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit
-point revenir, il dit son capitaine des gardes de ne le pas laisser
-aller comme cela et qu'il avoit besoin de lui pour accommoder cette
-affaire. L'Avocat fit difficult de revenir, disant au capitaine des
-gardes que monsieur le marchal se railloit de lui; mais le capitaine
-des gardes lui ayant dit qu'il n'y avoit point de raillerie cela, et
-que ce qu'il en faisoit n'toit que parce qu'il et t bien aise de
-rendre service ces personnes-l, il rentra dans la chambre, et le
-marchal lui demanda depuis quand il ne vouloit plus accommoder les
-gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit parce qu'il savoit que, sous
-prtexte de cette occupation, il ngligeoit les autres affaires qui
-toient du d de sa charge de matre des requtes.
-
-Aprs que L'Avocat se fut excus le mieux qu'il put, on parla de
-l'affaire en question, et, sans attendre qu'on en dduist tout au long
-les particularits, il conclut que le gentilhomme seroit envoy en
-prison, d'o il ne sortiroit qu'aprs avoir demand pardon la dame,
-qui, pour le remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande
-rvrence. Comme c'toit l l'avis du marchal, ce qu'il avoit dit fut
-suivi de point en point, de sorte que le gentilhomme fut envoy en
-prison. Cependant, monsieur L'Avocat s'tant retir chez lui, se fit
-donner de l'encre et du papier, et crivit la duchesse de La Fert un
-billet dont voici la copie:
-
- Billet de M. L'Avocat la duchesse de La Fert.
-
- _Je ne vous pouvois faire une plus grande rparation de ma
- faute que celle que je vous ai faite en sortant de votre
- chambre: Un gentilhomme, qui avoit avec une dame une
- pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a t envoy
- en prison, et je l'ai condamn, outre cela, se rtracter
- de tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'et peut-tre dit
- que la vrit, comme je puis avoir fait. Si une semblable
- rparation vous peut satisfaire, ordonnez-moi seulement dans
- quelle prison vous voulez que j'aille, et j'y obirai
- ponctuellement, ayant rsolu d'tre toute ma vie votre
- fidle prisonnier d'amour._
-
-La duchesse de La Fert reconnut le caractre de L'Avocat ce billet,
-qui toit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles
-choses du monde. Elle fut tente mille fois de lui faire une rponse
-fort aigre; mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du
-mpris, elle demeura dans le silence. Cela affligea extrmement
-L'Avocat, qui, outre le plaisir qu'il se faisoit d'tre bien avec une
-duchesse, se voyoit priv par l d'aller dner chez elle, ce qui lui
-toit fort commode et ce qui lui arrivoit souvent, ne faisant point
-d'ordinaire[381] et la duchesse logeant fort prs de chez lui. Comme il
-vit enfin que sa disgrce duroit toujours, il s'adonna entirement chez
-le duc de Ventadour, qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme.
-Il fut l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant l ce
-qu'il avoit perdu, c'est--dire autant de qualits tout au moins que
-chez la duchesse de La Fert, une belle femme et une bonne table, il
-piqua la table assidument, et tcha de se mettre bien auprs de la
-femme, qui, tant plus rserve que sa soeur dans ses plaisirs, le rebuta
-tellement la premire fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus
-s'exposer un second refus.
-
-[Note 381: On dit qu'un homme ne fait point d'ordinaire quand il n'a
-point de pot-au-feu, quand il envoie qurir un ordinaire la gargotte,
-ou quand il est corniffleur, quand il va quter a et l des repas.
-(Furetire.)]
-
-Cependant, le duc et la duchesse de La Fert continuoient toujours de
-vivre comme ils avoient commenc. La duchesse avoit l'abb de Lignerac
-pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mrite. Pour ce qui est du
-duc, il ne s'arrtoit nulle part, et comme il n'toit pas homme filer
-le parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
-matresses dans les lieux publics. Sa passion tant l bien assouvie, il
-les battoit le plus souvent aprs les avoir caresses et faisoit ainsi
-succder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la dbauche dans
-un de ces endroits-l avec le duc de Foix, Biran et quelques autres,
-Biran lui dit qu'il s'tonnoit de ce que lui, qui aimoit goter les
-plaisirs dans leur naturel, n'et pas fait venir coucher sa femme une
-fois chez Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pr; qu'il y auroit
-trouv mille fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en
-vouloit essayer, il lui en diroit aprs son sentiment.
-
-Quoique le duc de La Fert ne ft pas trop dlicat sur le chapitre de sa
-femme, il trouva redire que Biran lui parlt de la faire venir dans un
-lieu de dbauche, et le duc de Foix, qui toit beau-frre de Biran, fut
-le premier le condamner, ajoutant que la duchesse de La Fert n'toit
-pas femme venir dans ces sortes de lieux-l. Biran lui rpondit
-qu'elle toit personne y venir tout comme une autre, et mme sa
-femme[382], qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse de La Fert;
-que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre lui, que lui
-qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'tant mis
-assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
-pour un homme infiniment agrable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne
-se rtracta pas cependant de ce qu'il avoit avanc, mais, formant en
-mme temps la rsolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur
-disoit, il changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de
-rflexion ce qu'il avoit dit.
-
-[Note 382: Marie-Louise de Laval, marie l'an 1683 au marquis de Biran,
-depuis duc et marchal de Roquelaure. Voy. ci-dessus, p. 426.]
-
- cinq ou six jours de l, Biran fut voir sa soeur la duchesse de
-Foix[383], et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la duchesse de La
-Fert pour aller la foire S.-Germain[384], et que si elle en vouloit
-tre, il les y mneroit toutes deux un matin, mais qu'il n'en falloit
-rien dire son mari; que la duchesse de La Fert n'en diroit rien
-pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour cela, qu'il ne
-lui apprendroit que quand ils seroient la foire. La duchesse de Foix,
-sans s'informer autrement de ces raisons-l, accepta la partie, et le
-jour tant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans son carrosse,
-et fut qurir de l la duchesse de La Fert, qui il en dit autant.
-
-[Note 383: Marie-Charlotte de Roquelaure, fille du duc Gaston et de
-Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit pous, le 8 mars 1674,
-Henri-Franois de Foix de Candale, duc de Foix. Ne en 1655, elle mourut
-le 22 janvier 1710.]
-
-[Note 384: La foire Saint-Germain avoit le privilge d'attirer toute la
-cour; aussi s'y passoit-il souvent des aventures singulires. Loret
-(_Muze historique_) en rapporte quelques-unes. On a de Colletet un long
-pome o il en dcrit les merveilles.]
-
-Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
-carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crirent au cocher
-d'arrter, qui leur obit aussitt, tout cela n'tant qu'une pice faite
- la main par Biran, afin de montrer leurs maris qu'il ne leur avoit
-rien dit qu'il ne ft sr d'excuter. Cependant, ayant donn la main
-ces dames, il ft fort de l'empress, demanda son cocher ce que
-c'toit, et le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas
-fait accommoder son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant
-ces dames qu'il n'y avoit point d'apparence de demeurer dans la rue;
-qu'il connoissoit une bourgeoise tout auprs de l; qu'il falloit monter
-chez elle et se reposer, en attendant que le carrosse ft raccommod.
-
-Ces dames n'ayant point d'autre parti prendre que celui-l, elles s'y
-accordrent volontiers, et tant montes dans une maison, elles y furent
-reues par une femme qui leur fit beaucoup de civilits. Cette femme les
-fit entrer dans une chambre fort propre, o elle les entretint assez
-spirituellement, pendant que Biran fut crire, dans une autre chambre,
-deux billets aux ducs de Foix et de La Fert, par lesquels il les prioit
-de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pr, qui toit
-justement le lieu o il avoit fait entrer leurs femmes.
-
-Les Ducs de Foix et de la Fert, ayant reu ces billets, se htrent de
-se rendre au lieu dsign. Biran courut au devant d'eux, leur dire
-qu'ils ne seroient pas fchs de la peine qu'ils avoient prise; qu'il
-leur vouloit faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville,
-dont la du Pr avoit fait la dcouverte depuis peu. Il leur ouvrit en
-mme temps la chambre o toient les duchesses de La Fert et de Foix,
-et, les leur prsentant, il les pria d'en user si bien avec elles
-qu'elles ne s'en allassent pas mcontentes. Il est ais de juger de
-l'tonnement de ces deux ducs, et encore plus de celui des deux
-duchesses, qui, sachant o elles toient, voulurent prendre leur
-srieux[385] avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les
-obligea en rire avec lui. Aprs il envoya qurir dner, et ils
-dnrent tous cinq ensemble dans cet honnte lieu, quoique les femmes
-fissent mine de n'y vouloir pas demeurer davantage.
-
-[Note 385: Locution alors nouvelle, emprunte la langue des
-prcieuses.]
-
-Comme elles virent nanmoins que c'toit l la volont de leurs maris,
-elles s'y laissrent rsoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
-dner, elles dirent la du Pr de leur faire passer ses religieuses en
-revue: ce que la du Pr fit, parce que, se doutant bien qu'elles toient
-toutes de mme confrairie, elle ne vouloit pas dsobir celles qui
-mritoient bien d'tre les abbesses du couvent.
-
-Cependant la disgrce de M. L'Avocat duroit toujours; mais tant arriv
-en ce temps-l un malheur au chevalier de Lignerac, (frre de l'abb de
-Lignerac), qui avoit t mis en prison la requte d'un nombre infini
-de personnes qu'il avoit attrapes, la duchesse de La Fert l'envoya
-qurir, et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le ft sortir de
-prison. L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abb et d'elle, trouva bien
-rude qu'il fallt s'employer pour le frre de son rival, et que sa grce
-ne ft qu' ce prix-l; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour
-avoir dit la vrit, il n'osoit la dire cette fois-l, et il lui promit
-que, si le chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque
-d'y employer tout son crdit.
-
-L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les cranciers
-du chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges[386] et
-leur ayant fait voir qu'il avoit dj fait cession de biens, et que
-depuis ce temps-l il avoit encore emprunt deux cent mille cus, sans
-avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges firent comprendre
-L'Avocat qu'il leur toit impossible de le mettre hors de prison, et il
-en fut rendre compte la duchesse.
-
-[Note 386: Voy. p. 420.]
-
-Il apprhendoit bien qu'elle ne le voult rendre responsable de ce
-refus; mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'toit
-quelquefois ennuye de ne le point voir, lui dit qu'elle lui toit
-oblige de la peine qu'il avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez
-elle quand il voudroit. L'Avocat se jeta ses pieds pour la remercier,
-lui embrassa les genoux, et, lui protestant une fidlit ternelle, il
-lui dit que sa soeur la duchesse de Vantadour n'avoit pas la moiti de
-son mrite; que quand il vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer
-un quart d'heure; qu'elle diroit assurment qu'il n'avoit gure
-d'esprit, parce qu'il ne lui avoit jamais pu dire une seule parole, mais
-qu'il ne se soucioit pas en quelle rputation il ft auprs d'elle,
-pourvu qu'elle voult bien considrer que tant d'indiffrence pour une
-si aimable personne ne pouvoit procder que de l'amiti qu'il lui
-portoit.
-
-Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
-entra, et ayant prsent un billet de sa part la duchesse de La Fert,
-elle le prit et y lut ce qui suit:
-
- Billet de la duchesse de Ventadour la duchesse de La
- Fert.
-
- _Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et
- il la croit si dlicate qu'il cherche la faire recommander
- par tous ceux qui ont quelque crdit auprs de lui. Si
- j'avois prvu cet accident, j'aurois cout volontiers
- quantit de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant pas
- le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte
- conversation que la sienne, je l'ai pri un peu rudement de
- ne la pas continuer davantage; ce qui fait que, ne le
- croyant pas bien intentionn pour moi, j'ai recours vous
- pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je vous prie
- de faire la vtre propre. Vous obligerez une soeur qui est
- toute vous._
-
-La duchesse de La Fert, qui L'Avocat venoit de protester qu'il
-n'avoit jamais pu dire une douceur la duchesse de Ventadour, voyant le
-contraire dans cette lettre, fut tente plus d'une fois de la lui
-montrer pour s'en divertir; mais, craignant que cela ne nuist au
-gentilhomme que sa soeur lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa
-poche et renvoya le laquais, qui elle commanda de dire sa soeur
-qu'elle feroit ce qu'elle lui mandoit. Le laquais tant sorti, L'Avocat,
-qui toit l'homme du monde le plus curieux, voulut savoir ce que
-contenoit la lettre, et, ne se contentant pas de ce que la duchesse lui
-en disoit, il chercha lui mettre la main dans la poche et l'attrapa.
-Il lui dit alors qu'il verroit ce coup-l leurs secrets; mais qu'il
-n'y avoit pas beaucoup de danger pour lui, qui toit de leurs amis.
-
-La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, et t bien aise
-qu'il ne l'et pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu
-venir bout, elle lui dit qu'il la dsobligeroit s'il ne la lui rendoit
- l'heure mme. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts
-pour la ravoir, plus elle toit de consquence, se tira l'cart pour
-la lire, ce que la duchesse ne pouvant empcher, il fut tout surpris d'y
-trouver des choses quoi il ne s'attendoit pas.
-
-Il dit en mme temps la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
-vrai, qu'il ne lui avoit jamais parl de rien, et que, pour lui faire
-voir qu'il ne l'avoit jamais estime et qu'il ne l'estimoit pas encore,
-il feroit perdre son affaire son ami. La duchesse de La Fert lui dit
-qu'il n'en feroit rien, pour peu qu'il et de considration pour elle;
-que ce n'toit plus l'affaire de sa soeur, mais la sienne propre;
-qu'ainsi ce n'toit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se
-brouilleroit, mais avec la duchesse de La Fert. Madame de La Fert eut
-beaucoup de peine gagner cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne
-croyoit rien de tout ce que madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit
-un dfaut commun avec toutes les belles femmes, qui toit de prendre la
-moindre oeillade pour une dclaration d'amour, elle lui donna moyen par
-l de se justifier auprs d'elle. Ainsi, L'Avocat, tant en si beau
-chemin, lui allgua qu'il falloit donc que madame de Ventadour et
-interprt son avantage quelques regards innocents; et la duchesse,
-feignant de se confirmer toujours de plus en plus dans cette opinion,
-elle remit insensiblement son esprit, de sorte qu'il lui promit de faire
-tout ce qu'elle voudroit pour le gentilhomme en question.
-
-[387] Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna la femme de
-Monsieur une fille d'honneur dont la beaut causa bientt des dsirs
-tous les courtisans et de la jalousie toutes ses compagnes. Elle toit
-d'une taille ravissante, si bien que la mdisance, qui a coutume de
-mordre sur toutes choses, se trouva en dfaut ce coup-l. De fait,
-tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut oblig
-d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
-qui aimoit alors madame de Montespan, plutt par habitude que par
-dlicatesse, ne l'et pas plutt vue qu'il en fut charm. Mais comme il
-ne vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui
-fit parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
-reues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
-d'oreilles de diamans de grand prix.
-
-[Note 387: Tout le passage qui suit, et que nous laissons ici, comme
-toutes les premires ditions de ce pamphlet, a t ensuite report,
-tort, dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, qu'on lira plus
-loin. Il finit page 464.]
-
-Cependant, madame de Montespan toit dans des alarmes mortelles que
-cette jeune beaut ne lui enlevt le coeur de ce prince, avec qui elle
-avoit eu du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prtendant qu'il
-la dt toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle
-lui avoit reproch qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme
-il toit assez naturel, et qu'il n'aimoit pas tre gn, il lui avoit
-rpondu franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient
-pour observer tant de crmonies; ce qui avoit t cause qu'elle s'toit
-emporte, mme jusqu' lui dire des choses fort dsobligeantes. Elle lui
-avoit d'abord reproch tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle
-avoit quitt maison, enfans, mari et jusqu' son honneur pour le suivre;
-qu'il n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui tmoignt tous les
-jours pour l'engager; mais qu'il toit devenu si froid, qu'il n'toit
-plus reconnoissable; que si c'toit que les annes lui eussent apport
-quelques dfauts, il ne s'en devoit pas prendre elle, mais au temps,
-qui a coutume de dtruire toutes choses; que cependant elle ne
-s'apercevoit pas encore, grce Dieu, qu'il y et un si grand
-changement en sa personne; mais que pour lui, elle lui pouvoit dire,
-sans avoir dessein nanmoins de le fcher, que, quoiqu'il et beaucoup
-de lieu de se louer de la nature, il n'toit pas exempt nanmoins de
-certains dfauts, qui toient un grand remde l'amour; qu'il en avoit
-un grand entre autres, dont peut-tre il ne s'apercevoit pas, mais dont
-elle s'toit bien aperue, sans s'en tre plainte nanmoins, parce
-qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre garde de si prs avec une
-personne qu'on aimoit.
-
-Le grand Alcandre, qui personne n'avoit jamais os rien dire
-d'approchant, fut extrmement touch de se l'entendre dire par madame de
-Montespan, pour qui il n'avoit gure moins fait qu'elle avoit fait pour
-lui: car, si elle avoit quitt maison, enfans et mari pour le suivre, il
-avoit quitt pour elle le soin de sa rputation, qui toit extrmement
-fltrie pour avoir aim une femme qu'il avoit de si grandes raisons de
-ne pas regarder comme il avoit fait. Nanmoins, bien que les injures
-qu'on reoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles
-que celles que l'on reoit des autres, il ne laissa pas tomber ce
-reproche terre, et, demandant madame de Montespan quels toient donc
-ces dfauts, il lui reprocha lui-mme les siens, dont madame de
-Montespan fut si touche, qu'elle lui rpondit que si elle avoit les
-imperfections dont il l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais
-comme lui.
-
-Comme c'toit dire par l au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de
-plus dsobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
-sensible. Il lui rpondit de son ct des choses qui la devoient toucher
-et la faire rentrer en elle-mme, si elle et eu encore quelques
-sentimens de vertu; mais, s'tant entirement abandonne ses passions,
-elle continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tt, sans ce que
-je vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
-fortement, le prince de Marsillac[388] arriva la porte du cabinet o
-ils toient. Le grand Alcandre lui avoit permis d'entrer partout o il
-seroit, sans en demander permission: ainsi, il avoit dj le pied dans
-la porte, quand il entendit au son de la voix de ce prince qu'il toit
-en colre. Il s'arrta tout court, et tant bien aise de savoir s'il
-trouveroit bon qu'il entrt, il commena crier tout haut: Huissier!
-huissier! Et comme il n'y en avoit point, il dit encore plus haut: Qui
-est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer moi-mme? Le grand
-Alcandre, qui prtoit l'oreille ce qu'il disoit, jugea bien, aprs la
-permission qu'il lui avoit donne, que ce qu'il en faisoit n'toit que
-par discrtion; et tant bien aise d'avoir lieu de quitter une
-conversation si dsagrable, il dit au prince de Marsillac qu'il pouvoit
-entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tcha de se
-contraindre, de peur que le bruit de sa disgrce, qu'elle vouloit
-cacher, ne court toute la cour.
-
-[Note 388: Le prince de Marsillac toit Franois de La Rochefoucauld,
-fils de l'auteur des _Maximes_ et de Andre de Vivonne. Le prince de
-Marsillac, n le 15 juin 1634, mourut le 12 janvier 1714.]
-
-tant sortie un moment aprs, elle laissa le grand Alcandre dans la
-libert d'ouvrir son coeur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
-dans sa confiance, et qui il avoit donn en moins d'un an pour plus de
-douze cent mille francs de charges: car incontinent aprs la disgrce de
-M. de Lauzun, il l'avoit oblig de prendre le gouvernement de Berri, que
-ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
-jamais t de ses amis, il avoit peur qu'on ne dt dans le monde qu'il
-auroit pouss le grand Alcandre le faire arrter afin de profiter de
-ses dpouilles.
-
-Le grand Alcandre trouva que sa dlicatesse toit d'autant plus belle
-qu'elle toit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
-que d'un grand coeur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
-temps de l, il lui donna encore la charge de grand matre de la
-garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit t tu
-au passage du Rhin[389]. Mais il la lui donna d'une manire si
-obligeante, que le prsent toit moins considrable par sa grandeur en
-lui-mme que par la bont qu'il lui tmoigna en le lui faisant: car il
-lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour accommoder ses
-affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui toit plus utile de la
-vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-mme un marchand,
-et qu'il lui en feroit donner un million.
-
-[Note 389: Voy. plus haut, p. 412. Gui de Chaumont, marquis de Guitri,
-toit grand matre de la garde-robe en mme temps que le marquis de
-Soyecourt.]
-
-Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de
-son amiti, et les autres courtisans le regardoient comme une espce de
-favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
-mprisoit tout le monde, comme s'il n'y et personne digne de
-l'approcher. Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la
-jalousie un chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement
-o le grand Alcandre toit tomb pour madame de Montespan et par la
-nouvelle passion qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges[390],
-qui toit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parl
-ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqu l'un et l'autre au
-prince de Marsillac, voulut que ce ft lui qui lui mnaget les bonnes
-grces de cette fille; quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup
-de peine, n'tant venue la Cour que dans le dessein de plaire au grand
-Alcandre.
-
-[Note 390: Marie-Anglique de Scorraille, demoiselle de Fontanges, toit
-la sixime des sept enfants de Jean Rigaud de Scorraille, comte de
-Roussille, et d'Aime-lonore de Plas; la mre de mademoiselle de
-Fontanges toit petite-fille par sa mre du marchal de La Chtre. Ne
-en 1661, on sait qu'elle mourut l'ge de vingt ans, le 28 juin 1681.]
-
-En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant
-plus de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur,
-boursillrent entre eux pour pouvoir l'envoyer la cour et pour lui
-faire faire une dpense honnte et conforme au poste o elle
-entroit[391]. Or, comme ils lui avoient donn des leons l-dessus, elle
-les mit en pratique ds le moment que le prince de Marsillac lui eut
-parl de la part du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit
-avec joie la dclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce
-prince avoit des qualits si touchantes qu'il faudroit qu'elle ft de
-bien mauvaise humeur pour n'tre pas charme de sa passion; mais qu'avec
-tout cela elle ne pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il
-venoit de lui dire, tant que madame de Montespan possderoit ses bonnes
-grces; qu'elle toit jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit
-point fche que le grand Alcandre st que, quoiqu'il y et beaucoup de
-gloire possder la moindre partie de son coeur, elle toit assez
-dlicate, nanmoins, pour n'en vouloir ce prix-l; qu'aussi bien ce
-n'toit peut-tre pas une vritable passion que celle qu'il sentoit pour
-elle, mais quelque feu passager qui seroit aussitt teint qu'allum;
-que s'il toit vrai cependant que ce prince l'aimt vritablement, ce
-qu'elle n'osoit croire encore, de peur de s'abandonner une joie mal
-fonde, il lui en donneroit des marques bientt en n'aimant qu'elle
-uniquement, comme elle toit prte de son ct de n'aimer que lui.
-
-[Note 391: Les filles d'honneur de la reine avoient deux cents livres de
-gages: celles de Madame ne pouvoient tre rtribues beaucoup plus
-largement, quoique chez Monsieur et chez Madame plusieurs charges
-fussent plus avantageuses que chez le Roi.]
-
-Le prince de Marsillac, qui vouloit russir du premier coup dans son
-ambassade amoureuse, rpondit cela que, si l'on pouvoit juger de
-l'avenir par les choses passes, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence
-que le grand Alcandre, qui toit mcontent de madame de Montespan, dt
-jamais retourner vers elle; qu'il toit constant quand il aimoit une
-fois, et que s'il avoit quitt madame de La Vallire, c'est que cette
-dame y avoit beaucoup contribu par une ingalit d'esprit qui ne
-plaisoit pas ce prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant
-qu'elle entrt dans le couvent o elle toit religieuse, elle toit dj
-entre dans un autre malgr lui; qu'il avoit t oblig mme de la
-renvoyer qurir, et cela la vue de tout son royaume; que depuis ce
-temps-l elle ne faisoit que lui parler des sindrses de sa conscience,
-ce qui l'avoit dtach d'elle peu peu, ce prince ne voulant pas
-s'opposer son salut; qu'il avoit donc aim madame de Montespan, et
-qu'il l'aimeroit peut-tre toujours, si elle n'avoit voulu prendre avec
-lui des airs qui peuvent bien convenir aux matresses des particuliers,
-mais non pas celle d'un grand prince, avec qui il est bon d'avoir
-l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui diroit comment elle
-en devoit user quand elle en seroit l; mais que n'en tant pas encore
-temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en repos: c'est
-pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas laisser
-chapper une si belle occasion; qu'autrement il toit assur qu'elle
-s'en repentiroit toute sa vie.
-
-Il lui conta l-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
-madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
-prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutt que toutes ses
-raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui toit oblige du
-prsent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parl ci-devant, elle lui
-savoit encore bien meilleur gr de ce qu'il lui avoit fait dire par le
-prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle toit toute
-prte se donner lui, pourvu qu'il voult bien se donner elle.
-
-Cependant, madame de Montespan, qui se dfioit de cette intrigue,
-employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
-marquis de Louvois, qui en toit, et mme des plus affectionns, lui
-conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais
-comme le grand Alcandre tenoit sa colre et qu'il la fuyoit avec grand
-soin, elle dit au marquis de Louvois qu'il lui toit impossible de le
-retrouver tte tte, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle
-n'en viendroit jamais bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne
-heure o le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre
-si bien son temps qu'elle ne le laisst pas aller sans se raccommoder
-avec lui.
-
-Madame de Montespan, ayant approuv ce conseil, se rendit au lieu
-dsign. Le grand Alcandre y tant venu, il fut tout surpris de l'y
-rencontrer au lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit
-leur donner le temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout
-proche du lieu o ils toient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit
-personnes de la cour qui avoient coutume de se faire voir quand le grand
-Alcandre sortoit, il prt une bougie de dessus un guridon, feignant de
-chercher un diamant qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les
-valets de chambre viendroient lui pour lui aider le chercher, et en
-tant venu un, il lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il
-ft sortir tous ceux qui toient dans la chambre, et qu'il dt
-l'huissier de n'y laisser entrer personne, pas mme ceux qui toient
-mands pour le conseil.
-
-Ainsi, sans qu'on s'aperut que cela vnt de lui, il se dfit de tous
-ces importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-l, il y et un
-grand claircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan.
-Cependant, comme l'on savoit que M. de Louvois toit demeur dans la
-chambre, on le crut enferm avec le prince; de sorte que les autres
-ministres, qu'on avoit renvoys sans les vouloir laisser entrer, en
-eurent de la jalousie. Et de fait, ils ne surent quoi attribuer cette
-longue conversation qui toit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil
-ce jour-l; ce qui n'toit point encore arriv, le grand Alcandre tant
-ponctuel dans tout ce qu'il faisoit.
-
-Cependant, quoique cet claircissement semblt avoir raccommod toutes
-choses, et que le grand Alcandre retournt son ordinaire chez madame
-de Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec
-mademoiselle de Fontanges[392].
-
-[Note 392: Ici finit le passage intercal par certaines ditions dans
-l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p. 454.]
-
-Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection
-et en reut de la sienne; ce qui ne put tre si secret que toute la cour
-n'en ft bientt abreuve.
-
-Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conqute, qu'il donna
-au prince de Marsillac la charge de grand-veneur[393], pour rcompense
-de la lui avoir procure.
-
-[[394] Cependant, comme il toit sujet trouver des matresses
-fcondes, il sut bientt que mademoiselle de Fontanges toit grosse; ce
-qui l'obligea lui donner le titre de duchesse[395], et faire sa
-maison. Comme cette demoiselle, bien loin de ressembler madame de
-Montespan, dont l'avarice alloit jusqu' la vilenie, toit gnreuse
-jusqu' la prodigalit, il fut oblig aussi de lui donner un homme pour
-retenir cette humeur librale[396], et pour prendre garde qu'elle pt
-subsister avec cent mille cus par mois qu'il lui donnoit. Ce
-surintendant fut le duc de Noailles[397], dont on fut extrmement
-surpris: sa dvotion sembloit incompatible avec un emploi qui le faisoit
-entrer dans beaucoup de petits dtails dont il auroit pu se passer
-honntement. Mais comme chacun s'toit mis sur le pied de songer en
-premier lieu sa fortune, et ensuite Dieu, ce duc, bien loin de
-refuser cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donn
-prfrablement beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
-Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa matresse, qui fut
-alors appele Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit
-Dieu.]
-
-[Note 393: La charge de grand veneur a toujours t exerce par les
-gentilhommes des plus qualifis de la cour; nous y voyons, avant le
-prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de Soyecourt.]
-
-[Note 394: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal aussi
-dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges, la fin. Mais nous
-suivons les premires ditions.]
-
-[Note 395: Madame de Svign, lettre du 6 avril 1680: Madame de
-Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de pension; elle en
-recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le Roi y a t
-publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va passer le temps
-de Pques une abbaye que le Roi a donne une de ses soeurs. Voici une
-manire de sparation qui fera bien de l'honneur la svrit du
-confesseur. Il y a des gens qui disent que cet tablissement sent le
-cong. En vrit, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra. Voici
-ce qui est prsent: Madame de Montespan est enrage; elle pleura tout
-hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
-encore plus outrag par la haute faveur de madame de Maintenon.]
-
-[Note 396: Madame de Svign parle de cette prodigalit de madame de
-Fontanges: Je vous ai parl de toutes les beauts, de toutes les
-trennes; Fontanges en a donn pour vingt mille cus, sans que la pense
-lui soit venue de faire un prsent madame de Coulanges. (12 janv.
-1680.) Dans une autre lettre, o elle parle du voyage que fit
-mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit au-devant de madame la
-Dauphine, on lit: On mande qu'on s'est fort diverti Villers-Cottrets;
-je ne vois pas que les visites ce carrosse gris (o toit la favorite)
-aient t publiques. La passion n'en est pas moins grande. On
-(_c'est--dire_ elle) reut en montant dans ce carrosse dix mille louis
-et un service de campagne de vermeil dor. La libralit est excessive,
-et on rpand comme on reoit. (1er mars 1680.)]
-
-[Note 397: Anne-Jules de Noailles, fils d'Anne de Noailles et de Louise
-Boyer, n le 5 fvrier 1650. Aprs s'tre fait remarquer dans plusieurs
-campagnes, il suivit le Roi la conqute, de la Franche-Comt en 1674.
-En 1677, par la dmission de son pre, il fut fait duc de Noailles et
-pair de France; en 1678, il obtint le gouvernement de Roussillon
-qu'avoit eu son pre. Sa faveur toit donc antrieure l'emploi qu'il
-avoit accept. Mari depuis le 13 aot 1671 avec Marie-Franoise de
-Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un enfants.]
-
-[[398] Cependant madame de Montespan tchoit de se soutenir encore le
-mieux qu'il lui toit possible; elle avoit pri le grand Alcandre de
-vouloir du moins venir chez elle comme il avoit accoutum, et elle
-tchoit d'insinuer tout le monde que son crdit toit encore plus
-grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour madame de
-Fontanges n'toit qu'un amour passager et dont il seroit bientt revenu;
-et qu'enfin il reviendroit elle plus amoureux qu'il n'avoit jamais
-t. Ses partisans tchoient d'ailleurs de donner quelque crdit ces
-faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entirement
-sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grces de madame de
-Fontanges, qui procura des tablissements aux uns et aux autres, de mme
-qu' la plupart de sa famille.]
-
-[Note 398: Le passage qui suit, entre crochets, a t intercal encore
-dans les dernires ditions de l'histoire de mademoiselle de Fontanges,
-mais au dbut.]
-
-Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se dtachoit d'elle
-tous les jours de plus en plus, en conut tant de rage qu'elle commena
- mdire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit chacun qu'il
-falloit que le grand Alcandre ne ft gure dlicat, d'aimer une fille
-qui avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit
-ni ducation, et qu'enfin, proprement parler, ce n'toit qu'une belle
-peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fcheuses, ce
-qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
-dtourna encore davantage de revenir elle. En effet, il lui voyoit
-toujours le mme esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et
-qui toit encore tout prt de lui faire mille algarades. Il s'en
-plaignit au prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il
-se sentoit pour elle, et qui en sut faire sa cour ensuite madame de
-Fontanges.
-
-Cependant cette fille vint accoucher peu de temps aprs, et on prit ce
-temps-l, ce qu'on croit, pour l'empoisonner[399], ce que l'on a
-attribu madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une personne
-dans le chagrin o elle toit dt se porter un si grand crime, ou
-qu'on croie que, dans le poste o toit madame de Fontanges, et ayant
-une rivale sur les bras, elle ne dt mourir que d'une mort violente.
-Quoi qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent aprs ses
-couches, dont il lui resta une perte de sang, ce qui empcha le grand
-Alcandre de coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit
-souvent, lui tmoignant le dplaisir o il toit de l'tat o il la
-voyoit rduite. Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les
-jours, le pria de permettre qu'elle se retirt de la cour, ajoutant en
-pleurant que la malice de ses ennemis toit cause qu'elle ne devoit plus
-songer qu' l'autre monde.
-
-[Note 399: Madame de Svign parle en effet d'une perte de sang
-continuelle qui avoit ruin la sant de mademoiselle de Fontanges. Dans
-sa lettre du 1er mai 1680 elle dit mme: Vous savez tout ce que la
-fortune a souffl sur la duchesse de Fontanges. Voici ce qu'elle lui
-garde: une perte de sang si considrable qu'elle est encore
-Maubuisson, dans son lit, avec une fivre qui s'y est mle. Elle
-commence mme enfler; son beau visage est un peu bouffi. Cependant
-mademoiselle de Fontanges revint la cour et retrouva une apparence de
-faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
-de Fontanges, au dire de madame de Svign, ne cessoit de pleurer son
-bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
-soupons d'empoisonnement: On dit que _la belle beaut_ a pens tre
-empoisonne... Elle est toujours languissante.]
-
-[[400] Le grand Alcandre, qui toit bien aise qu'elle donnt ordre aux
-affaires de son salut, et qui d'ailleurs toit sensiblement touch
-d'tre prsent ses souffrances, lui accorda ce qu'elle lui demandoit.
-Elle se retira dans un couvent au faubourg Saint-Jacques[401], o il
-envoyoit tous les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade
-y alloit aussi deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais
-il n'en rapportoit jamais que de mchantes nouvelles; car cette pauvre
-dame, qui avoit toutes les parties nobles gtes, soit de poison ou
-d'autre chose, se voyoit dcliner tous les jours; de sorte que le duc de
-La Feuillade dit au grand Alcandre que c'en toit fait et qu'il n'y
-avoit plus d'esprance. En effet, elle mourut peu de jours aprs,
-laissant encore plus de soupon aprs sa mort d'avoir t empoisonne
-qu'on n'en avoit eu pendant sa maladie: car l'ayant ouverte, on trouva
-qu'il y avoit de petites marques noires attaches aux parties nobles,
-lesquelles sont des tmoignages indubitables, ce que l'on prtend,
-qu'elle a t empoisonne].
-
-[Note 400: Encore un passage intercal dans l'histoire de mademoiselle
-de Fontanges, dans les mauvaises ditions.]
-
-[Note 401: l'abbaye de Port-Royal de Paris, o elle mourut.]
-
-Le grand Alcandre tmoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
-perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
-duroit encore aprs sa mort, il donna une abbaye un de ses
-frres[402]; il maria aussi une de ses soeurs[403] fort avantageusement,
-et fit encore quantit d'autres choses en faveur de sa famille[404].
-Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir
-elle; mais[405] elle fut tout tonne de voir que madame de
-Maintenon[406] avoit toute sa confiance. Elle en fut au dsespoir: car,
-comme c'toit elle qui l'avoit faite ce qu'elle toit, elle ne pouvoit
-souffrir que son propre ouvrage servt la dtruire elle-mme.
-
-[Note 402: Louis Lger de Scorrailles, abb de Valloire, mort en 1692.]
-
-[Note 403: Catherine Gasparde, marie Sbastien de Rosmadec,
-lieutenant gnral de Bretagne, gouverneur de Nantes, brigadier et
-mestre de camp de cavalerie.]
-
-[Note 404: Par exemple, il donna l'abbaye de Chelles Jeanne de
-Scorrailles, qui toit religieuse Faremoustier, et qui fut bnite
-abbesse le 25 aot 1680. Madame de Svign parle du voyage que fit
-Chelles madame de Fontanges, pour assister la crmonie d'installation
-de sa soeur: Madame de Fontanges est partie pour Chelles; assurment je
-l'irois voir si j'tois Livry. Elle avoit quatre carrosses six
-chevaux, le sien huit. Toutes ses soeurs toient avec elle, mais tout
-cela si triste qu'on en avoit piti: la belle perdant tout son sang,
-ple, change, accable de tristesse, mprisant quarante mille cus de
-rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la sant et le coeur du Roi
-qu'elle n'a pas. (Lettre du 17 juillet 1680.)]
-
-[Note 405: Le passage qui suit, entre crochets, a t encore introduit
-textuellement dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. On y
-retrouve aussi les lignes qui prcdent, mais lgrement modifies.]
-
-[Note 406: Madame de Maintenon aura plus tard son historiette.]
-
-Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas
-qu'il entrt aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit tre
-par consquent de plus longue dure, puisqu'elle ne dpendoit point d'un
-amour passager, qui commence et finit souvent tout en un mme jour. En
-effet, elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette
-dame subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu
-pour elle a dgnr en une espce de mpris. Cependant il ne lui en
-fait rien parotre, sachant qu'une certaine honntet de biensance est
-toujours le reste de l'amour d'un honnte homme, qui en use ainsi plutt
-pour sa propre rputation, que pour conserver encore quelque sentiment
-de tendresse.
-
-Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renonc l'amour, chacun y dt
-renoncer de mme, et que les dames, l'exemple de madame de Montespan,
-qui fait maintenant la prude, dussent tre prudes aussi; mais leur
-temprament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
-raisons, elles continuent toujours la mme vie. La duchesse de La Fert
-surtout est plus emporte que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
-Vantadour, sa soeur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
-affaires avec plus de discrtion et de conduite. Pour ce qui est de la
-marchale de La Fert, elle est qui plus donne, et est revtue d'une
-si grande humilit, depuis certains malheurs qui lui sont arrivs,
-semblables ceux que j'ai rapports de sa belle-fille, qu'elle a fait
-voeu de ne refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses dbauches,
-qui vont jusqu' l'excs, feroient un gros volume, si on se donnoit la
-peine de les crire. On en verra un chantillon dans un manuscrit qui
-m'est tomb entre les mains[407] et o on lui rend justice, aussi bien
-qu' une autre dame[408] de son calibre[409]. On y verra quelques
-aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
-main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
-reue.
-
-[Note 407: C'est le pamphlet connu sous le titre de: _les Vieilles
-amoureuses_.]
-
-[Note 408: Madame de Lionne.]
-
-[Note 409: C'est par ces mots que finit, dans les ditions de pacotille,
-l'histoire de mademoiselle de Fontanges.]
-
-[[410] Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier, aprs avoir
-pleur pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun, enfin elle a
-trouv moyen d'obtenir sa libert: car, considrant que tous les biens
-du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a apais
-la colre du grand Alcandre moyennant la principaut de Dombes et la
-comt d'Eu qu'elle a assures au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
-moyen-l M. de Lauzun est revenu, non pas la cour, mais Paris, o il
-est oblig de vivre en homme priv. En effet, le grand Alcandre n'a pas
-voulu permettre que son mariage se dclart; mais il est si souvent chez
-la princesse, que c'est tout de mme que s'il y logeoit. Cependant elle
-en est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais song elle[411].
-Elle a mis des espions auprs de lui, et il n'ose faire un pas qu'elle
-n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui qu'en sortant d'une
-prison il est rentr dans une autre, qui ne lui semble pas moins rude.
-Elle lui a donn deux terres[412], du consentement du grand Alcandre;
-mais c'est tout ce qu'elle a fait pour lui, car elle ne sauroit lui
-donner un sou, ayant perdu tout son crdit par ce mariage, personne ne
-lui voulant plus prter d'argent, de peur qu'on ne dise un jour venir
-qu'tant en puissance de mari elle n'a pu emprunter valablement. C'est
-ce qui fait qu'il y a bientt quatre ou cinq ans qu'elle a commenc
-btir sa maison de Choisi[413], sans qu'elle soit acheve, car il faut
-qu'elle prenne cette dpense sur son revenu. Mais elle se consoleroit
-encore de tout cela, si M. de Lauzun toit le mme qu'il a t
-autrefois, je veux dire s'il toit toujours aussi brave homme avec les
-dames qu'il l'toit dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est
-maintenant si peu de chose, qu'on auroit peine juger de ce qu'il a t
-autrefois par ce qu'il est aujourd'hui. Cependant, c'est un dfaut qui
-lui est commun avec beaucoup d'autres: car on sait par exprience qu'il
-faut que toutes choses prennent fin. C'est pour cela aussi que la
-princesse dit aujourd'hui que celui-l a menti bien impudemment, qui a
-dit le premier que tout bon cheval ne devient jamais rosse.]
-
-[Note 410: Le passage qui suit, jusqu' la fin, manque dans les ditions
-qui ont pill cette histoire au profit de celle de mademoiselle de
-Fontanges.]
-
-[Note 411: Mademoiselle de Montpensier se plaint souvent de Lauzun, qui,
- son retour de Pignerolles, affecte de faire l'empress auprs des
-dames et se montre d'une avidit insatiable. Voy. surtout t. 7, p. 53 et
-suiv., dit. cite.]
-
-[Note 412: Le roi permit que je donnasse du bien M. de Lauzun.
-D'abord il fut dit de lui donner Chtellerault et quelques autres de mes
-terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima mieux le duch de
-Saint-Fargeau, qui toit alors afferm 22,000 livres, la ville et
-baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles terres de
-la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de rente par
-an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'tre content, il se plaignit
-que je lui avois donn si peu qu'il avoit eu peine l'accepter.]
-
-[Note 413: Cette maison, que mademoiselle de Montpensier acheta du
-prsident Gontier, quand ses cranciers le forcrent de la vendre, fut
-en effet longtemps en construction. Mais le luxe qu'y dploya
-Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la description qu'elle en
-fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle ait t plusieurs
-annes avant de la voir termine.]
-
-FIN DU TOME II.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-TABLE DES MATIRES
-CONTENUES DANS CE VOLUME.
-
-
-Prface.
-Les agrmens de la jeunesse de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle
-de Mancini.
-Le Palais-Royal, ou les Amours de madame de La Vallire.
-Histoire de l'amour feinte du Roi pour Madame.
-La droute et l'adieu des filles de joye.
-Regrets des filles d'honneur madame de La Vallire.
-La Princesse, ou les Amours de Madame.
-Le Perroquet, ou les Amours de Mademoiselle.
-Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux.
-Les fausses prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames
-de la cour.
-La France galante, ou Histoires amoureuses de la cour (madame de
-Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.).
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie
-des Romans historico-satiriques du XVIIe sicle (2/4), by Roger de Bussy-Rabutin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
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-Foundation
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie des
-Romans historico-satiriques du XVIIe siecle, by Roger de Bussy-Rabutin
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire amoureuse des Gaules suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe siecle (2/4)
-
-Author: Roger de Bussy-Rabutin
-
-Release Date: May 13, 2009 [EBook #28789]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
-
-
-
-Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Rénald
-Lévesque and the Online Distributed Proofreading Team at
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-
-
-
-
-
-
-</pre>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- HISTOIRE
- </h3>
- <h5>
- AMOUREUSE
- </h5>
- <h2>
- DES GAULES
- </h2>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <hr />
- <p class="mid">
- Paris. Imprimé par GUIRAUDET ET JOUAUST, 338, r. S.-Honoré,<br /> avec les
- caractères elzeviriens de P. JANNET.
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h4>
- AMOUREUSE
- </h4>
- <h1>
- DES GAULES
- </h1>
- <h3>
- PAR BUSSY RABUTIN
- </h3>
- <h5>
- Revue et annotée
- </h5>
- <h4>
- PAR M. PAUL BOITEAU
- </h4>
- <p class="mid">
- <span class="sml"><i>Suivie des Romans historico-satiriques du XVIIe
- siècle</i><br /> Recueillis et annotés</span>
- </p>
- <h4>
- PAR M. Ch.-L. LIVET
- </h4>
- <hr class="short" />
- <h3>
- Tome II
- </h3>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/logo.png" />
- </p>
- <p class="mid">
- À PARIS<br /> Chez P. JANNET, Libraire
- </p>
- <hr class="short" />
- <p class="mid">
- MDCCCLVII
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /> <a name="p1" id="p1"></a>
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- PRÉFACE.
- </h3>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>orsque parurent
- pour la première fois les libelles que nous publions, ils n'eurent, pour
- s'accréditer auprès des lecteurs, ni le charme élégant du style, ni
- l'autorité du nom de Bussy; le scandale seul fit leur succès.
- </p>
- <p>
- Il se trouve peut-être encore, après deux siècles, des lecteurs attardés
- qui cherchent dans ces livres ce qu'y voyoient leurs aïeux: ce n'est point
- à eux que nous nous adressons; nos visées sont plus hautes. Le scandale
- est devenu de l'histoire, et c'est pour montrer dans quelle mesure on peut
- y ajouter foi que nous y avons joint le commentaire qui sert de contrôle
- aux récits du pamphlétaire. Composés on ne sait où, les uns en France, les
- autres à l'étranger, et publiés en Hollande, ces libelles eurent vite
- passé la frontière; à défaut des livres, dont un nombre fort restreint put
- pénétrer dans le royaume, les copies se multiplièrent, et Dieu sait quel
- aliment y trouvèrent les conversations! Tout hobereau qui, après un voyage
- à Paris, dont son orgueil faisoit un voyage à la cour, rentroit dans sa
- province, y affirmoit hardiment tous les dires des pamphlets; il y croyoit
- ou feignoit d'y croire, et disoit: Je l'ai vu. Quel honneur! Des autres,
- qui n'avoient pas quitté leur pays, ceux-ci, par esprit d'opposition,
- admettoient aveuglément comme vraies toutes ces turpitudes; ceux-là, par
- un sentiment de respect, s'efforçoient de douter. Mais on voit ce
- qu'étoient alors ces pamphlets: une proie offerte à la malignité, une
- ample matière livrée aux discussions.
- </p>
- <p>
- À un intervalle de deux cents ans, que sont maintenant pour nous ces
- ouvrages? Osons le dire: ce sont de précieux documents historiques, et
- ceux même qui affectent de les mépriser les ont lus, et y ont appris, à
- leur insu peut-être, plus qu'ils ne veulent en convenir. Quelques érudits
- seuls, qui ont beaucoup lu et beaucoup retenu, ont pu glaner çà et là et
- réunir en gerbe les mêmes faits qu'on trouve ici rassemblés; mais ceux-là
- sont rares, et sans ces pamphlets le lien de tous ces récits échapperoit à
- plusieurs, beaucoup n'auroient dans l'esprit que des traits épars et des
- lignes confuses: où seroit le tableau?--Nulle part ailleurs on ne trouve
- réunis autant de détails vrais sur les relations du Roi avec La Vallière
- et ses autres maîtresses, de Madame avec le comte de Guiche, de
- Mademoiselle avec Lauzun, etc.--Je vais plus loin: si l'on excepte les
- pamphlets de la Fronde, qui n'ont jamais un mot blessant pour le Roi, où
- trouvera-t-on mieux qu'ici la preuve de ce prestige inouï qu'exerçoit la
- royauté? Toutes les foiblesses du Roi sont racontées dans le plus grand
- détail, et, c'est une remarque fort caractéristique qui ne peut échapper à
- personne, jamais un mot de blâme ne lui est adressé, jamais une raillerie
- ne l'attaque, jamais les auteurs n'invoquent la morale pour avoir le droit
- de ne pas admirer.
- </p>
- <p>
- Or, sans parler des événements, une tendance si manifeste, qui paroît sous
- des plumes différentes, est un fait précieux acquis à l'histoire.
- </p>
- <p>
- Cette opinion de l'importance historique des libelles que je publie pourra
- paroître exagérée; mais ce n'est pas sans réflexion, ce n'est pas sans
- preuves, que je me la suis faite; si je n'avois pas été convaincu qu'elle
- est fondée, j'ai trop l'horreur des scandales pour avoir entrepris cette
- publication. Je le répète, c'est l'histoire seule que j'ai eu en vue; je
- dois dire comment je l'ai trouvée.
- </p>
- <p>
- Les auteurs de ces libelles, on le conçoit, n'ont point eu la prétention
- d'être des historiens. Le succès du livre de Bussy les a seul provoqués à
- marcher sur ses traces, ils ont exploité la vogue de son roman; l'intérêt
- des libraires a fait le reste. C'est donc à une opération de librairie que
- nous devons tous ces petits volumes composés dans un genre prisé des
- acheteurs. Comment les auteurs ont recueilli les faits, je l'ignore. Des
- exilés français les leur ont-ils fournis? Ont-ils reçu de la cour des
- mémoires? Ont-ils écrit en France et fait imprimer en Hollande? Nul, je
- crois, n'en sait rien. Pour nous du moins, si les suppositions ne manquent
- pas, les preuves font défaut, et nous n'osons rien affirmer. Mais ce qui
- est certain, c'est qu'ils étoient généralement bien informés, et notre
- commentaire ne laissera pas de doute à cet égard.
- </p>
- <p>
- Toutefois nous devons faire une distinction. Quand nous constatons
- l'authenticité des faits, nous n'avons garde d'entendre parler des
- descriptions, des conversations ou des lettres: le fait étant donné,
- l'auteur en a souvent tiré des conséquences qu'il restera toujours
- impossible de vérifier, et qui, pour cette raison, compromettent sa
- véracité et tendent à diminuer la confiance. Telle entrevue, tel discours,
- tel billet, n'a peut-être jamais existé que dans l'imagination de
- l'écrivain; s'il est resté, en les inventant, dans les limites de la
- vraisemblance, s'il n'a pas démenti les caractères ou introduit des
- circonstances qui se contredisent, il n'a rien fait dont nous puissions le
- reprendre, il ne nous a pas fourni d'armes contre lui, et, tout en
- observant à sa manière les lois du roman, il n'a point failli au rôle
- d'historien que nous croyons pouvoir après coup lui imposer.
- </p>
- <p>
- Notre préoccupation unique, dans le commentaire qui accompagne ces
- libelles, a été de montrer dans quelle mesure on pouvoit en accepter comme
- vraies les données; nous avons cru utile de présenter à des lecteurs plus
- ou moins portés au doute le contrôle des faits qui leur étoient soumis,
- d'indiquer parfois les erreurs, de confirmer les vérités, de provoquer
- l'examen. Notre tâche étoit donc tout autre que celle dont s'est acquitté,
- avec tant d'esprit et de savoir, M. P. Boiteau, le commentateur de Bussy.
- De ce que ces livres ne doivent point à leurs auteurs un mérite propre qui
- les soutienne, et de ce que les récits graveleux qu'on y rencontre sont de
- nature à éloigner le lecteur plutôt qu'à l'attirer, il résultoit pour nous
- la nécessité d'être grave et sévère, là où il pouvoit paroître enjoué
- comme son auteur; avec autant de soin qu'il visoit à rester dans l'esprit
- de son texte, nous avons cherché à nous séparer du nôtre. Le tableau qu'il
- présentoit permettoit une riche bordure; ceux qui suivent réclament un
- cadre plus simple. Le livre de Bussy est signé, le nom de son auteur le
- patronne et le pousse merveilleusement; les libelles qu'on va lire sont
- anonymes, et ils ont besoin d'être accrédités pour obtenir, non pas le
- même succès, mais autant et plus de confiance.
- </p>
- <p>
- Quelques mots encore sont nécessaires pour faire connoître en quoi cette
- édition nouvelle diffère des précédentes.
- </p>
- <p>
- Tout le monde sait que chacun des éditeurs de Bussy a ajouté quelques
- pièces nouvelles à son œuvre, qui leur servoit de passe-port. C'est ainsi
- que l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i> a fini par comprendre, outre
- son livre, qui ouvroit la marche, un certain nombre de pamphlets, soit
- contemporains, soit postérieurs à sa mort, mais que son nom protégeoit, en
- vertu de cet axiome: «Le pavillon couvre la marchandise.» Toutes les
- éditions n'ont pas donné les mêmes ouvrages. Ainsi, <i>Alosie</i>, ou Les
- amours de M. T. P., qui avoit paru sans clef et qui racontoit des
- aventures toutes bourgeoises, a bien vite disparu; <i>Junonie</i>, dont
- les personnages n'étoient guère plus relevés, s'est conservée parce que
- les noms propres qui s'y trouvoient piquoient la curiosité. Ce n'est qu'au
- XVIIIe siècle que le texte a été définitivement arrêté, et, depuis, toutes
- les éditions qui se sont succédé ont reproduit les mêmes pièces, dans un
- ordre plus ou moins arbitraire.
- </p>
- <p>
- Les lecteurs sont en droit de nous demander tout ce qu'ils sont habitués à
- trouver dans l'<i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, telle que l'ont faite
- les libraires. Nous avons dû suivre, à cet égard, la tradition, bien qu'il
- nous eût paru préférable de supprimer tel écrit où le nombre des faits,
- fort limité, a fait place à des descriptions moins utiles; mais, dès le
- début, on verra que nous avons comblé quelques lacunes. Ainsi nous avons
- introduit la pièce intitulée: <i>les Agrémens de la jeunesse de Louis XIV</i>,
- qui raconte les amours du grand roi avec Marie de Mancini<a
- id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> <a href="#footnote1"><sup
- class="sml">1</sup></a>, et dont le manuscrit appartient à un amateur
- distingué, aussi obligeant qu'il est modeste. Un autre amateur, pénétré de
- l'intérêt qu'offrent ces livres aux érudits, nous a confié le manuscrit où
- nous avons emprunté la fin, également inédite, de <i>la Princesse, ou les
- Amours de Madame</i><a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> <a
- href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. C'est avec une vive
- reconnoissance que nous les prions l'un et l'autre de recevoir nos
- remercîments.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a
- href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voy. p. 1-24.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a
- href="#footnotetag2"> (retour) </a> Voy. p. 176-188.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le volume qui suit, augmenté aussi, sera précédé d'un avis qui indiquera
- nos additions, et suivi d'une étude bibliographique sur les éditions
- publiées jusqu'ici de l'<i>Histoire amoureuse</i> et sur l'histoire de ces
- pamphlets.
- </p>
- <p>
- Notre soin ne s'est pas borné à donner un texte bien complet; nous l'avons
- collationné avec une scrupuleuse exactitude sur les manuscripts originaux
- ou les premières éditions; des notes nombreuses indiquent les variantes
- que nous avons ainsi recueillies, les passages que nous avons restitués,
- les morceaux que nous avons enlevés à certains pamphlets pour les rétablir
- dans les textes plus anciens où ils avoient paru la première fois, et d'où
- ils avoient été maladroitement enlevés. C'est à ces notes que nous
- renvoyons pour prouver, en faveur de notre texte, une supériorité à
- laquelle nous prétendons hardiment sur toutes les éditions qui ont précédé
- celle-ci.<span class="rig"> Ch.-L. LIVET.</span>
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco01.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c1" id="c1"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head02.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h4>
- AMOUREUSE
- </h4>
- <h1>
- DES GAULES
- </h1>
- <hr class="short" />
- <h3>
- LES AGRÉMENS<br /> DE LA JEUNESSE DE LOUIS XIV
- </h3>
- <h4>
- OU<br /> SON AMOUR POUR Mlle DE MANCINI<a id="footnotetag3"
- name="footnotetag3"></a> <a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span>ans le beau sexe,
- tout languiroit; les familles seroient éteintes, les républiques
- périroient et les vertus seroient sans sectateurs, parce que les dames
- n'en produiroient plus les modèles, ne produisant plus de héros. Pour moi,
- qui suis vrai et qui les aime, je leur donne la préférence sur nous, et
- nos langues, de concert, doivent sans cesse publier leurs mérites. Je
- joins à la mienne ma plume pour écrire leurs grandes actions, et pour
- exprimer leur vertu, dont nos cœurs sont semblablement touchés. Comme j'en
- connois l'éclat, j'emploie tout mon pouvoir pour maintenir ce sexe si
- admirable dans ses anciens droits. Puisque les contester seroit blesser
- les lois de la nature, les règles de la raison, et même les maximes de la
- religion, il le faut bien croire supérieur au nôtre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a
- href="#footnotetag3"> (retour) </a> Nous donnons cette première pièce,
- inédite, semble-t-il, jusqu'à ce jour, d'après deux manuscrits, l'un qui
- nous a été communiqué par son possesseur, l'autre qui appartient à la
- Bibliothèque de l'Arsenal; ce dernier nous a fourni quelques variantes
- heureuses. Tous les deux, d'ailleurs, par leur style, trahissent la main
- d'un étranger. Ils n'ont de valeur que parce qu'ils comblent une lacune
- dans la série des amours du grand roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Louis XIV l'avoit non seulement respecté, mais encore s'en étoit-il rendu
- l'esclave, ce magnanime prince qui surpassoit les héros de l'antiquité,
- qui égaloit les dieux du paganisme, qui étoit un Jupiter dans les
- conseils, un Mars dans les armées, un Apollon par ses lumières, et un
- Hercule par ses travaux. C'est de ce puissant monarque, de ce roi si
- chéri, non seulement de ses sujets, mais de tout l'univers, que
- j'entreprends de décrire les amours, oubliant volontiers les bourgeoises
- et magistrales<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> <a
- href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> qui ne doivent en quelque
- sorte qu'occuper le commun du peuple. À peine Louis XIV eut-il atteint
- l'âge de dix-sept ans<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> <a
- href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a> qu'il s'adonna tout entier
- à faire la félicité de la nièce du cardinal Mazarin<a id="footnotetag6"
- name="footnotetag6"></a> <a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>,
- qui, sans être belle, le sçut si bien engager, qu'à tout autre âge du roi
- elle l'eût gouverné, tellement son esprit faisoit d'opération sur son
- jeune cœur. Elle n'avoit nul air d'une personne de condition; mais ses
- sentimens étoient si élevés et son génie si étendu, qu'elle faisoit
- l'admiration de tous ceux qui avoient le bonheur de la voir. Son parler
- étoit autant doux que ses yeux étoient tendres et languissans; son
- embonpoint étoit si considérable qu'il la rendoit très matérielle; et
- cependant, ajustée dans ses habits de cour, elle eût également plu à tout
- autre qu'à Louis XIV, qui alors témoignoit n'avoir de goût que pour
- l'esprit, opinion qu'il a confirmée depuis par le choix qu'il a fait de
- celles qui ont remplacé la Mancini. Ainsi se nommoit la nièce du cardinal.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a
- href="#footnotetag4"> (retour) </a> On retrouvera ces mêmes expressions
- au début de la pièce suivante, le <i>Palais-Royal</i>, ou les Amours de
- mademoiselle de La Vallière, qui certes n'est pas de la même main. Quant
- à ces <i>intrigues bourgeoises et magistrales</i>, ne s'agiroit-il point
- du touchant récit qui a pour titre <i>Junonie</i>, et qu'on retrouvera
- plus loin?
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a
- href="#footnotetag5"> (retour) </a> Louis XIV était né le 5 septembre
- 1638. C'est donc à la fin de l'année 1655 que l'auteur place son récit.
- Mais cette date est fausse; arrivées en France en 1653, Marie Mancini et
- sa sœur Hortense furent mises au couvent des filles de Sainte-Marie, à
- Chaillot, selon madame de Motteville, et parurent «sur le théâtre de la
- cour» seulement «après le mariage de madame la comtesse de Soissons»,
- c'est-à-dire en février 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a
- href="#footnotetag6"> (retour) </a> Marie Mancini, depuis connétable
- Colonna. Le portrait qu'on donne ici d'elle se rapproche assez de celui
- qu'on trouvera dans la pièce suivante; mais il s'accorde mal avec celui
- que nous trace madame de Motteville (collect. Petitot, t. 39, p.
- 400-401): «Marie, sœur cadette de la comtesse de Soissons, étoit laide.
- Elle pouvoit espérer d'être de belle taille, parce qu'elle étoit grande
- pour son âge et bien droite; mais elle étoit si maigre, et ses bras et
- son col paroissoient si longs et si décharnés, qu'il étoit impossible de
- la pouvoir louer sur cet article. Elle étoit brune et jaune; ses yeux,
- qui étoient grands et noirs, n'ayant point de feu, paroissoient rudes.
- Sa bouche étoit grande et plate, et, hormis les dents, qu'elle avoit
- très belles, on la pouvoit dire alors toute laide.» Voilà pour
- l'extérieur. Au moral, madame de Motteville l'apprécie ainsi: «...
- Malgré sa laideur, qui, dans ce temps-là, étoit excessive, le roi ne
- laissa pas de se plaire dans sa conversation. Cette fille étoit hardie
- et avoit de l'esprit, mais un esprit rude et emporté. Sa passion en
- corrigea la rudesse... Ses sentimens passionnés et ce qu'elle avoit
- d'esprit, quoique mal tourné, suppléèrent à ce qui lui manquoit du côté
- de la beauté.» Somaize, dans son <i>Dict. des pretieuses</i> (Biblioth.
- elzev., t. 1, p. 168), parle plus longuement de son esprit: «Je puis
- dire, sans estre soupçonné de flatterie, que c'est la personne du monde
- la plus spirituelle, qu'elle n'ignore rien, qu'elle a lu tous les bons
- livres... J'oseray adjouster à cecy que le ciel ne luy a pas seulement
- donné un esprit propre aux lettres, mais encore capable de régner sur
- les cœurs des plus puissants princes de l'Europe. Ce que je veux dire
- est assez connu.» Ajoutons quelques mots de madame de la Fayette: «Cet
- attachement avoit commencé, dit-elle, pendant le voyage de Calais, et la
- reconnoissance l'avoit fait naître plutôt que la beauté. Mademoiselle de
- Mancini n'en avoit aucune; il n'y avoit nul charme dans sa personne et
- très peu dans son esprit, quoiqu'elle en eût infiniment. Elle l'avoit
- hardi, résolu, emporté, libertin (indépendant), et éloigné de toute
- sorte de civilité et de politesse.» (<i>Histoire de madame Henriette</i>,
- collect. Petitot, t. 64, p. 382.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce prince<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> <a href="#footnote7"><sup
- class="sml">7</sup></a> étoit bien fait, quoiqu'il eût les épaules un peu
- larges; sa physionomie étoit noble, son air majestueux et son regard fixe.
- Le premier coup d'œil qu'il jeta sur cette demoiselle fut dans le jardin
- des Tuileries, qui se nommoit le jardin de Renard<a id="footnotetag8"
- name="footnotetag8"></a> <a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>,
- qu'elle reçut avec bien du respect et de profondes révérences, auxquelles
- il répondit très galamment. Il s'en approcha pour lui dire que jusqu'alors
- il ignoroit d'être si riche en sujets si accomplis et si parachevés; qu'il
- la prioit de trouver bon qu'il s'excusât sur l'insulte qu'il lui faisoit
- de la mettre en parallèle aux gens qui lui étoient subordonnés, et que dès
- ce moment-là il la reconnoissoit pour sa souveraine.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a
- href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Le Roy est un prince bien fait,
- grand et fort, qui ne boit presque point de vin, qui n'est point
- débauché.» (Guy Patin, Lettre du 20 juillet 1658.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a><a
- href="#footnotetag8"> (retour) </a> «Derrière les Tuileries est planté
- le jardin des Tuileries, et au bout celui de Renard... qui occupe tout
- le bastion de la Porte-Neuve. Il consiste en un grand parterre bordé, le
- long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes
- d'arbres, et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes,
- d'où l'on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que
- fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et, de plus, tout ce qui
- se passe dans le cours.» Le roi Louis XIII avoit accordé la jouissance
- de ce vaste terrain à Renard par brevet de l'an 1633; les galants de
- Cour y alloient fréquemment faire des parties de plaisir, des dîners,
- etc. Voy. Sauval, t. 2, p. 59 et 60. Cf. <i>Mém. de Mlle de Montp.</i>,
- t. 1, p. 234, 235, édit de Maëstricht; Loret, <i>passim</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Une telle déclaration éloigna de lui toute sa cour, et, comme il fut en
- liberté, il lui dit qu'il eût cru le cardinal dans ses intérêts; mais
- qu'il s'étoit trompé, ne lui ayant pas donné la satisfaction d'adresser à
- sa chère nièce des vœux de sa part que personne autre qu'elle ne méritoit;
- que, ne connoissant point les attributs de sa couronne, par l'inattention
- de ceux qui l'approchoient, il ne pouvoit pas s'en venger à l'heure même,
- mais qu'il se feroit instruire par ses particuliers favoris comment il en
- devoit user à son égard pour y parvenir.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini, qui jusque là n'avoit pas eu la liberté de
- répondre, arrêta tout court le Roi en lui disant: «S'il est vrai, Sire,
- que ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire parte du cœur et
- soit sincère, je dois me soustraire de dessous ses yeux, ne pouvant vivre
- éloignée de mon oncle.--Je ne prétends pas l'éloigner, ma reine, reprit le
- Roi; mais s'il étoit à mon pouvoir d'être avec vous comme avec lui, je
- serois au dernier période de ma joie.--Vous êtes, Sire, son maître, comme
- j'ai l'honneur d'être votre soumise et respectueuse servante, lui
- dit-elle. Si Votre Majesté a pour moi quelques bontés, il conservera au
- Cardinal celle dont il a besoin pour régir ses États dans la manière qu'il
- convient; si elle étoit dans un âge plus avancé ou qu'elle pût régner sans
- secours, je lui passerois tous ces sentiments, et me flatterois, par mon
- respectueux attachement pour elle, de devenir aussi contente que je suis
- malheureuse, étant à la veille d'épouser un homme que, sans le connoître,
- je ne puis souffrir.--Que me dites-vous, Mademoiselle? Vous
- m'accablez.--Ce que j'ai l'honneur d'exposer à Votre Majesté est,
- repartit-elle; et cela est si vrai, Sire, que, pour dissiper le chagrin
- que m'en a donné la nouvelle, je suis venue ici avec l'une de mes filles
- en qui j'ai le plus de confiance, afin qu'avec elle je puisse me consoler
- du malheur qui me suit.--Rassurez-vous, dit le roi; dans ce moment j'y
- mettrai ordre, et, pour que vous n'en doutiez pas, je vous quitte aussi
- pénétré de douleur que vous me paroissez l'être.» Comme il étoit aux
- adieux, sa cour vint le rejoindre, dans le nombre de laquelle il entra
- sans considérer aucun de ceux qui l'accompagnoient. Il rentra avec elle au
- château, et s'enferma dans son cabinet après avoir donné ses ordres pour
- qu'on fût chercher le Cardinal de sa part.
- </p>
- <p>
- D'un autre côté, mademoiselle de Mancini, qui étoit fort sage<a
- id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> <a href="#footnote9"><sup
- class="sml">9</sup></a>, s'étoit retirée bien contente de sa rencontre. Le
- Cardinal ne fut pas plutôt venu que le Roi lui dit d'un ton haut: «Vous ne
- me dites pas tout, monsieur le Cardinal; vous avez une nièce aimable, qui
- est un des ouvrages parachevés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
- <a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a> du seigneur, morceau
- conséquemment qui me convient, et vous pensez à la marier à un homme
- qu'elle ne peut souffrir, sans m'en parler!--De qui Votre Majesté
- tient-elle cette nouvelle? demanda le Cardinal.--D'elle-même, reprit le
- Roi brusquement, et j'entends qu'il n'en soit plus fait mention, sinon
- vous encourrez le risque de ma haine. Pensez-y une fois pour toutes,
- monsieur le Cardinal.» Et il lui tourna le dos.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a><a
- href="#footnotetag9"> (retour) </a> Sage, est-ce ambitieuse? Écoutons
- madame de Motteville: «On a toujours cru que cette passion (de
- mademoiselle de Mancini) avoit été accompagnée de tant de sagesse, ou
- plutôt de tant d'ambition, qu'elle s'y étoit engagée sans crainte
- d'elle-même, étant assurée de la vertu du roi, et, si elle en doutoit,
- ce doute ne lui faisoit pas de peur.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, Amst.,
- 1723, IV, p. 524.).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a><a
- href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Parachevé</i>, pour <i>parfait</i>;
- <i>affirmativement</i>, qu'on trouvera quelques lignes plus bas pour <i>fermement</i>;
- enfin, <i>diligentez-vous</i>, à la page suivante; et cent autres, que
- nous n'indiquerons plus, voilà de ces mots qui, comme nous le disions
- dans notre première note, trahissent à n'en pas douter la plume d'un
- étranger.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le pauvre Cardinal, qui tomba de son haut de voir le Roi parler pour la
- première fois si affirmativement, se retira tout confus. Le Roi ordonna à
- toute sa cour de le laisser seul, et, comme chacun eût marché sur les
- traces de Son Éminence, Sa Majesté jugea à propos d'écrire en ces termes à
- mademoiselle de Mancini, qui pensa en mourir de joie:
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h4>
- LETTRE DE LOUIS XIV À MADEMOISELLE<br /> DE MANCINI.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'ai fait le
- Cardinal capot; il n'a su que me dire sur ma science et je ne sais que
- vous apprendre de mes sentimens. Je suis roi, et le grand amour me rend
- muet; cependant mon cœur me dit mille choses à votre avantage. Le dois-je
- croire, mademoiselle? Serai-je heureux? Si cela est, diligentez-vous de
- m'en apprendre la nouvelle, l'état où je suis étant digne de pitié.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini fut interdite à l'ouverture de cette lettre, et
- encore plus quand elle l'eut lue; mais son embarras fut pour y répondre,
- elle qui n'avoit jamais eu de relations avec de telles puissances.
- Cependant elle s'y croyoit obligée, et l'eût fait sur-le-champ sans que le
- duc de Saint-Aignan<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> <a
- href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>, qui en avoit été le
- porteur, s'y opposa, disant à mademoiselle de Mancini qu'il lui laissoit
- le temps de la réflexion, afin, par ce retard, de connoître l'amour du
- Roi, dont il étoit bien aise de se servir pour être plus particulièrement
- attaché à lui. Il rapporta à Sa Majesté que, s'étant acquitté de la
- commission dont elle l'avoit chargé, il avoit remarqué que mademoiselle de
- Mancini n'avoit pas jugé à propos de lui répondre à l'heure même, et qu'il
- étoit sorti de chez elle piqué vivement de son inattention aux honneurs
- que lui faisoit un grand roi comme lui; que cependant elle méritoit d'en
- être aimée par un certain je ne sçais quoi qui la rendoit aimable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a><a
- href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le comte de Saint-Aignan joue un
- grand rôle dans toutes ces histoires. Né en 1608, François de
- Beauvilliers avoit alors cinquante ans, et il avoit fait ses preuves
- dans un grand nombre de combats. Galant sans passion, complaisant par
- politesse, celui qu'on appela depuis ironiquement duc de Mercure
- présente un tel caractère qu'on est plus tenté d'accuser sa légèreté que
- de condamner son infamie. Favori du roi, qui le fit duc en 1661,
- Saint-Aignan étoit fort connu comme bel esprit. Ce qu'il a laissé de
- vers, imprimés ou manuscrits, formeroit des volumes. Quand il mourut, en
- 1687, il étoit membre de l'Académie françoise et protecteur de
- l'Académie d'Arles, dont les membres ne tarissent pas sur son éloge.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi, qui ne sut que penser de son raisonnement, qui n'étoit pas
- autrement clair, lui ordonna d'y retourner et de ne point paroître devant
- lui qu'il n'eût une réponse. Le Duc obéit, et, étant près de mademoiselle
- de Mancini, il pensa, pour ôter tout soupçon au Cardinal sur ses
- fréquentes visites à mademoiselle sa nièce, devoir le voir, et, plutôt que
- de passer dans l'appartement de sa nièce, il fut dans celui du Cardinal,
- qui, le voyant, lui dit: «Vous vous trompez, ce n'est pas à moi à qui vous
- en voulez. Voyez ma nièce: elle vous recevra mieux que moi.»
- </p>
- <p>
- Le Duc interdit, reprenant la parole, dit: «En tout cas, je la verrai pour
- un grand sujet», et sortit. Comme il fut chez mademoiselle de Mancini, il
- la trouva qui se désespéroit. Il voulut en savoir la cause, à quoi il ne
- parvint point. Elle le chargea de la lettre qu'elle avoit écrite au Roi et
- que le Cardinal avoit vue, puisque, l'ayant donnée à sa confidente pour la
- faire rendre au Duc, elle la porta au Cardinal, qui en fit l'ouverture, et
- qui, après l'avoir lue, l'alla communiquer à la Reine-Régente. Toutes
- choses faites de même de sa part, n'osant garder une lettre qui étoit pour
- le repos du Roi, il passa dans la chambre de sa nièce, où, la trouvant
- dans le même état que l'avoit trouvée le duc de Saint-Aignan, il lui dit:
- «Revenez, mademoiselle, de vos égaremens. Il vous convient bien de vouloir
- détruire le repos d'un Roi nécessaire à toute l'Europe! Voilà la réponse
- que vous avez faite à la lettre que vous avez reçue de lui; envoyez-la-lui
- par le duc de Saint-Aignan. Je suis à couvert de toutes ses suites, parce
- que je suis résolu de faire penser que vous n'êtes point née pour monter
- sur le trône de France<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> <a
- href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>, et que vous ne devez
- être, tout au plus, que la femme d'un petit gentilhomme.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a><a
- href="#footnotetag12"> (retour) </a> Quoi qu'on ait pu dire jusqu'ici,
- et malgré les préjugés, la conduite de Mazarin, dans toute cette affaire
- de mariage, est au dessus de tout éloge. Nous ne pouvons croire qu'il
- eût consenti à laisser épouser au Roi une de ses nièces; et il nous
- paroît certain qu'il préféroit l'intérêt évident de la France, qui se
- trouvoit dans l'alliance espagnole, à l'intérêt douteux de sa maison, de
- Marie en particulier, dont l'indépendance et les sentiments hostiles lui
- étoient connus. «Je sçay, écrivoit Mazarin au Roi, le 21 août 1659, je
- sçay à n'en pouvoir douter qu'elle ne m'ayme pas, qu'elle mesprise mes
- conseils, qu'elle croit avoir plus d'esprit, plus d'habileté, que tous
- les hommes du monde, qu'elle est persuadée que je n'ay nulle amitié pour
- elle, et cela parce que je ne puis adhérer à ses extravagances. Enfin je
- vous diray, sans aucun déguisement ny exagération, qu'elle a l'esprit
- tourné.» Le 28 août, il ajoutoit: «Il est insupportable de me veoir
- inquiété par une personne qui, par toutes sortes de raisons, se devroit
- mettre en pièces pour me soulager»; et il rappeloit au Roi une lettre de
- Cadillac où il disoit à Sa Majesté (16 juil. 1659): «Je n'ay autre party
- à prendre, pour vous donner une dernière marque de ma fidélité et de mon
- zèle pour votre service, qu'à me sacrifier, et, après vous avoir remis
- tous les bienfaits dont il a plu au feu Roy, à vous et à la Reine de me
- combler, me mettre dans un vaisseau avec ma famille, pour m'en aller en
- un coing de l'Italie passer le reste de mes jours et prier Dieu que ce
- remède que j'auray appliqué à votre mal produise la guérison que je
- souhaite plus que toutes les choses du monde, pouvant dire sans
- exagération que, sans user des termes de respect et de soumission que je
- vous dois, il n'y a pas de tendresse comparable à celle que j'ay pour
- vous, et qu'il me seroit impossible de ne pas mourir de regret si je
- vous voyois rien faire qui pût noircir votre honneur et exposer votre
- état et votre personne.» Tel est le ton général des lettres de Mazarin.
- Sa lettre du 28, très longue et très pressante, fut mal reçue de S. M.
- Le Cardinal, dans une dernière lettre, répond au Roi avec une dignité et
- une fermeté qu'on ne sauroit trop reconnoître.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces paroles, qui furent dites d'une manière pénétrante pour une personne
- comme elle, qui avoit plus d'ambition que toute autre femme n'en a, firent
- en elle un si grand changement pour son oncle, qu'il ne dépendit pas
- d'elle alors de le sacrifier à son ressentiment<a id="footnotetag13"
- name="footnotetag13"></a> <a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>,
- ainsi qu'on le verra par ce qui suit:
- </p>
- <h4>
- RÉPONSE À LA LETTRE DE LOUIS XIV.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i Votre
- Majesté a capoté mon oncle, il me vient de capoter en revanche, et, s'il
- ne la capote point, c'est qu'il la craint. Il n'a su que lui répondre:
- j'ai fait auprès de lui le même personnage.
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a><a
- href="#footnotetag13"> (retour) </a> On vient de voir (note précédente)
- que Mazarin connoissoit l'aversion de sa nièce pour lui.--Nous n'avons
- pas à faire de réserves sur l'invraisemblance du langage étrange que
- prête l'auteur aux deux amants.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet article est ce qu'elle avoit ajouté au haut de sa lettre après le
- traitement du Cardinal; mais voilà quelle étoit sa principale teneur:
- </p>
- <p class="ital">
- Sire, je suis pénétrée très sensiblement de l'honneur que me fait Sa
- Majesté. Je voudrois bien que mon état eût quelque rapport au sien: je ne
- balancerois pas à le couronner du fruit de ses faveurs; mais il y a tant
- de disproportion entre Votre Majesté et moi que, quand même ma destinée me
- voudroit élever au trône que vous remplissez si dignement, je ne pourrois
- guère me promettre d'y terminer mes jours avec les mêmes agrémens que ceux
- que je pourrois y goûter en y entrant. Ainsi, Sire, je pense qu'il vous
- sera plus glorieux de donner un asile à une personne que vous dites aimer,
- dans un cloître, que de l'exposer dans le monde à mille dangers. Non pas
- que je le craigne, puisque je n'envisage, à parler sincèrement, que
- l'intérest de l'auteur de mon être, d'avec lequel je serois très fâchée de
- me séparer. Voilà, Sire, mes sentimens. Si ceux de Votre Majesté y sont
- opposés, je ne suis nullement envieuse des honneurs chimériques, lorsqu'il
- s'agira de les mériter au prix de la perte d'un bien qui est sans fin.
- </p>
- <p>
- Cette lettre fut reçue du Roi si respectueusement, que la Reine, se
- trouvant à l'ouverture, ce qui étoit un fait exprès, lui demanda si
- c'étoit une de ses lettres qu'il venoit de recevoir. Il lui répondit,
- piqué de ce qu'elle l'avoit surprise, que «l'esprit d'une Mancini n'avoit
- pas moins de mérite qu'une reine», et se retira dans son cabinet pour
- faire la lecture de cette lettre. Mais quelle fut sa surprise quand il eut
- lu les premières lignes ajoutées! Elle s'augmenta bien plus lorsqu'il
- s'arrêta à l'article du cloître. «Quoi! disoit-il, ce que j'aime si
- tendrement, et ce qu'il y a de plus parfait au monde, voudroit se
- renfermer, et cela parce que je suis roi! Non, elle n'en fera rien, car je
- la ferai reine, malgré tous ceux qui y trouveront à redire; et, afin que
- nul n'ignore mes sentimens pour elle, dès ce moment j'en rendrai le public
- témoin en l'allant voir dans la plus belle heure du jour.» Et, pour n'y
- pas manquer, il donna ses ordres pour ses équipages, qui furent prêts à
- quatre heures du soir, dans les plus beaux jours de l'été. Il descendit
- chez elle que le Cardinal y étoit; mais le grand empressement du Roi pour
- voir mademoiselle de Mancini ôta la liberté à Son Éminence de sortir sans
- se trouver sur les pas de Sa Majesté, qui lui dit en le retenant par le
- bras: «Je suis bien aise de vous voir ici, non que j'y vienne pour vous,
- n'y ayant que mademoiselle votre nièce qui m'y attire. Je vous conseille,
- monsieur le Cardinal, si vous voulez que nous vivions ensemble, de ne
- point désormais troubler mon repos; autrement je répondrai de vous,
- dussé-je avoir l'Église à dos.»
- </p>
- <p>
- Le Cardinal, qui voyoit bien que le Roi étoit instruit de toutes les
- conversations qu'il avoit eues avec sa nièce, ne savoit pas quelle posture
- tenir devant l'un et l'autre. Il prit le prétexte de ne les point gêner
- pour les laisser en liberté; il les quitta, et, comme le Roi étoit
- accompagné de quatre seigneurs, ceux-ci voulurent suivre Son Éminence;
- mais la vertu de mademoiselle de Mancini leur fut un obstacle, ayant
- demandé au Roi, par grâce, qu'ils restassent avec lui; non qu'elle doutât
- de ses bontés pour elle ni de sa sagesse, mais elle étoit toujours bien
- aise d'avoir avec Sa Majesté quelqu'un qui pût justifier sa conduite.
- </p>
- <p>
- Comme ils furent à même de discourir ensemble, le Roi fut le premier qui
- porta la parole. «Enfin, dit-il, j'ai toutes les grâces du monde à vous
- rendre. Votre réponse à ma lettre m'a fait tous les plaisirs imaginables,
- et je vous avoue que je n'y ai rien trouvé de déplaisant que l'article du
- cloître, où je vous saurois mauvais gré d'entrer sans ma participation. Si
- même une communauté vous renfermoit sans que j'y eusse contribué, j'y
- ferois mettre le feu, s'entend après vous en avoir fait sortir. Ainsi,
- prenez garde à ce que vous ferez. Je vous aime d'une amitié inviolable,
- d'une amitié si forte, que je vous déclare devant ces messieurs que je
- n'aurai de reine que vous. Si le parti vous convient, parlez, l'affaire
- sera bientôt terminée.--Votre Majesté, reprit-elle, m'honore infiniment de
- me dire ce qu'elle me dit; mais je ne suis point assez heureuse pour me
- promettre de devenir l'épouse du plus grand Roi du monde, ni assez
- malheureuse pour être sa maîtresse.--Quoi! ma reine, dit le Roi en se
- jetant à son col, vous doutez de la sincérité de mon exposé et de mes
- sentiments pour vous! J'aime votre esprit et je respecte votre corps, je
- l'admire, et l'un et l'autre me rend sensible. Je ferai usage des deux
- sitôt que vous aurez agréé la bénédiction nuptiale de mon grand aumônier.
- Voyez si vous voulez que nous la recevions ensemble. Il nous faut battre
- le fer pendant qu'il est chaud.--S'il est chaud aujourd'hui, Sire,
- repartit-elle, demain il pourra être froid, et de plus j'ai eu l'honneur
- d'écrire à Votre Majesté qu'il y auroit trop de disproportion entre elle
- et moi pour devoir croire que je suis digne de l'honneur qu'elle témoigne
- me vouloir faire. Toutes les têtes couronnées s'opposeroient à une telle
- union, et les intérêts des États de Votre Majesté y persisteroient. Non,
- Sire, ce qui vous convient est l'infante d'Espagne, et je crois par avance
- qu'elle vous est destinée. Comme je vous aime, pour répondre à vos
- expressions et que vous m'en donnez la liberté, je me voudrois un mal
- extrême si je devenois la cause de vos disgrâces. N'hésitez point à faire
- une alliance qui augmentera le fondement de votre couronne et de vos
- États.--Ah! Madame, quel discours me tenez-vous! Se peut-il rien de plus
- dur que ce que vous me dites! Vous voulez donc ma mort?--Non, reprit-elle,
- bien au contraire; mais considérez que la Reine votre mère se porte
- inclinante à faire ce mariage, et que des courriers sont déjà partis pour
- ce fait; que je tiens cela du bon endroit, et que je ne vous en impose
- point.--Comment! dit le Roi en colère, on me marieroit sans moi! Il me
- semble que cela ne se peut, s'il est vrai qu'il me faille dire <i>oui</i>
- moi-même, que je ne prononcerai que pour vous.--Je ferois quelque fonds
- sur ce que me dit Votre Majesté si elle étoit dans un âge plus avancé, ou
- qu'elle connût mieux son état; mais elle est jeune, et si jeune que ceux
- qui l'environnent pensent à lui procurer des plaisirs innocens lorsqu'ils
- travaillent à faire leurs intérêts et à les augmenter directement, sans
- considérer que les vôtres en souffrent. Oui, Sire, vous êtes si peu
- instruit de votre grandeur, de votre pouvoir et de votre autorité, que
- vous ignorez ce qui se fait à votre nom. On se contente de vous promener,
- de vous donner des fêtes, et on cache à vos yeux ce que je voudrois que
- vous sussiez.--Il me semble qu'on me dit tout, reprit le Roi.--Qu'est-ce
- qu'on vous dit? reprit mademoiselle de Mancini; il faut croire qu'on ne
- vous dit rien, lorsqu'on vous a tu le mariage que je viens de vous
- apprendre, pour lequel la Reine a tenu conseil il y a trois jours.--Mais
- comment sçavez-vous cette nouvelle? lui demanda le Roi tout outré.--J'ai
- une personne dans le conseil, dit-elle, qui me rend compte de tout ce qui
- s'y passe, en vertu de ce que je le protége auprès de mon oncle, qui,
- comme bien vous ignorez encore peut-être, dispose de la Reine votre mère
- et de ses volontés<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> <a
- href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>: de sorte que le
- Cardinal, qui remplit les postes les plus éminens qui sont dans vos États
- de toutes ses créatures, fait dans tous vos conseils ce que bon lui
- semble; et, comme il est de son intérêt de se ménager auprès de la Reine,
- il lui fait sa cour en donnant les mains à ce que Votre Majesté épouse
- l'infante d'Espagne, que vous aurez par procureur.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a><a
- href="#footnotetag14"> (retour) </a> Voy les <i>Mém. de Mme de La
- Fayette</i>, collect. Petitot, t. 64, p. 383: «Le Roi étoit entièrement
- abandonné à sa passion, et l'opposition qu'il (le Cardinal) fit paroître
- ne servit qu'à aigrir contre lui l'esprit de sa nièce et à la porter à
- lui rendre toutes sortes de mauvais services. Elle n'en rendit pas moins
- à la Reine dans l'esprit du Roi, soit en lui décriant sa conduite
- pendant la régence, ou en lui apprenant tout ce que la médisance avoit
- inventé contre elle.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme elle en étoit là, le Cardinal entra, qui les étonna fort tous deux.
- La compagnie du Roi, qui s'étoit beaucoup éloignée d'eux, s'en approcha,
- et tous ensemble s'entretinrent d'affaires indifférentes. Mademoiselle de
- Mancini eût bien souhaité s'entretenir avec son oncle et devant la
- compagnie de l'honneur que lui vouloit faire le Roi de l'épouser; mais
- elle disoit en elle-même, comme il paroît par ses Mémoires<a
- id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> <a href="#footnote15"><sup
- class="sml">15</sup></a>, que, si le roi l'aimoit véritablement, Sa
- Majesté devoit elle-même l'en instruire. Le Cardinal, qui les observoit en
- tout, remarquoit bien leur amour et leur embarras. Le duc de Saint-Aignan<a
- id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> <a href="#footnote16"><sup
- class="sml">16</sup></a>, qui étoit un peu peste et malin, saisit le
- trouble où étoient ces deux amoureux pour le leur augmenter, et entreprit
- de faire jaser Son Éminence, qui, de son côté, ne demandoit pas mieux que
- d'en apprendre le sujet. En adressant la parole à toute la compagnie, il
- dit finement: «J'eusse cru qu'un prince de l'Église, sous-vicaire de
- Jésus-Christ, paroissant en quelque endroit, loin d'y apporter le trouble,
- y mettroit la paix; mais je vois que je me suis trompé.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a><a
- href="#footnotetag15"> (retour) </a> Les <i>Mémoires de Marie de Mancini</i>
- n'ont paru qu'en 1676, à Cologne, sous ce titre, en désaccord avec le
- sujet: Mémoires de M. M. Colonne, grand connétable de Naples. Deux ans
- plus tard, parut à Leyde (1678) une <i>Apologie, ou les véritables
- Mémoires de madame Marie de Mancini, connétable de Colonne, écrits par
- elle-même</i>. Voy., sur l'autorité que peuvent présenter ces ouvrages,
- Amédée Renée, <i>Les Nièces de Mazarin</i>, p. 286 (Note).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a><a
- href="#footnotetag16"> (retour) </a> La terre de Saint-Aignan ne fut
- érigée en duché que par lettres de 1661, par conséquent trois ans après
- les événements de cette histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi et mademoiselle de Mancini, qui rougirent à ce discours,
- interdirent Son Éminence; mais, comme elle fut revenue à elle, elle dit au
- Duc: «Vous nous connoissez mal; nous faisons nos devoirs dans l'Église
- quand le cas le requiert; nous ne sortons point de notre sphère dans nos
- fonctions, puisqu'il est vrai que dans mon particulier j'en soutiens le
- fils aînée<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> <a
- href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>. Bien loin de traverser
- deux cœurs qui s'aiment, continua-t-il en regardant le Roi et sa nièce, je
- ferai de mon mieux pour satisfaire l'un et l'autre.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a><a
- href="#footnotetag17"> (retour) </a> Le roi de France, fils aîné de
- l'Église.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mademoiselle de Mancini, qui étoit bien aise de cette occasion pour parler
- et faire connoître au Roi qu'elle avoit tout lieu de craindre son mariage
- avec l'Infante, dit au Cardinal: «Vous êtes Italien, vous nous faites
- bonne mine et mauvais jeu.» Le Roi, qui ne vouloit pas rester en chemin,
- prit la parole pour dire qu'il ne croyoit pas que monsieur le Cardinal le
- voulût tromper. Elle, voyant qu'il ne disoit pas cela d'un ton assuré,
- dit: «Si Votre Majesté m'a parlé sincèrement de son amour, comme je le
- crois, elle ne doit point douter que mon oncle travaille à la marier avec
- l'Infante; et puisque, autorisée (regardant le roi) de vos bontés, je dois
- faire la guerre à mon oncle sur son peu de sentiment pour moi, et comme
- nous sommes à même de parler ouvertement, je veux qu'il nous instruise de
- tout ce qui se passe à mon préjudice.--Je l'entends de même, Mademoiselle,
- répartit le Roi, et je veux comme vous, puisque nous y sommes, que
- monsieur le Cardinal sçache que je vous aime si bien qu'à cette heure, et
- devant lui et ma cour ci-présente, je vous engage ma foi. Et vous,
- monsieur le Cardinal, ne vous opposez point à mon plaisir non plus qu'à
- mes volontés; et, s'il est vrai que votre sentiment est que j'épouse
- l'Infante d'Espagne, le mien est de n'en rien faire. Ainsi, arrangez-vous
- avec la Reine ma mère comme vous le jugerez à propos pour rompre ce que
- vous avez commencé, et pour me mettre en état d'épouser mademoiselle de
- Mancini avant un mois. C'est ma volonté.--Voilà ce qui s'appelle parler en
- roi!» répondit la fortunée de peu de jours, comme on le verra par la
- suite.
- </p>
- <p>
- Le Cardinal fit quelques objections, mais qui ne firent aucun effet pour
- lors. Le Roi sortit avec sa cour, satisfait d'avoir vu mademoiselle de
- Mancini et de ce qu'il avoit fait pour elle. Le Cardinal ne resta pas
- long-temps après Sa Majesté, car il ne l'eut pas perdu de vue qu'il vola
- chez la Reine, à laquelle il apprit tout ce qu'il avoit entendu, et, de
- concert avec elle, ils convinrent qu'il falloit donner au Roi l'espoir
- d'épouser mademoiselle de Mancini, afin que, durant le temps de leurs
- amours, ils pussent sans aucun empêchement faire le mariage de l'Infante,
- dont on avoit déjà reçu des nouvelles de la cour d'Espagne...
- </p>
- <p>
- Comme ils en étoient là, le Roi, qui de jour à autre sentoit que sa
- tendresse s'augmentoit pour l'aimable Italienne, ne pouvoit s'entretenir
- qu'avec elle, et, étant retenu par une indisposition légère dont on le
- menaçoit de suites fâcheuses s'il sortoit, il lui écrivit par le même duc
- de Saint-Aignan qu'il étoit dans le dernier des chagrins de ce que sa
- situation l'empêchoit de la voir; que si la sienne lui permettoit de lui
- en donner la satisfaction au Louvre, qu'il y seroit sensible, et que ce
- seroit le seul moyen de lui donner la santé. Comme le duc de Saint-Aignan
- craignoit que la confidence du Roi ne fût préjudiciable à ses intérêts, il
- alla trouver la Reine et lui communiqua la lettre, qu'elle ouvrit et où
- elle lut ces termes:
- </p>
- <h4>
- LETTRE DU ROI À MADEMOISELLE DE MANCINI.
- </h4>
- <p class="ital">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e suis malade,
- Mademoiselle: c'est la cause qui m'empêche de voler jusqu'à vous. Vos
- ailes, que je ne crois point arrêtées, devroient bien suppléer au défaut
- des miennes, s'il est vrai que vous m'aimez. Mais il vous semblera par ce
- doute qu'effectivement je doute de la faveur que vous me faites. Je suis
- sensible, mais ma sensibilité sera plus grande quand vous couronnerez mes
- sentimens de votre présence, jusqu'à ce que le jour heureux que j'attends
- avec impatience m'en rende le dépositaire. Mais d'ici là, il y a du temps,
- puisqu'une heure est un siècle pour un amant comme moi, qui ne peux vivre
- absent de vous. Je vous attends donc pour le rétablissement de ma santé,
- qui, je crois, ne me viendra que quand vous serez auprès de moi. Le duc de
- Saint-Aignan vous dira le reste.
- </p>
- <p>
- La Reine fut au désespoir de la teneur de cette lettre. Elle eût bien
- voulu la retenir; mais, comme le Roi avançoit en âge et que son crédit
- s'augmentoit de plus en plus, elle craignit, en la retenant, faire des
- effets contraires au rétablissement d'une santé qui intéressoit non
- seulement la France, mais encore toutes les têtes couronnées, d'entre
- lesquelles elle considéroit celle d'Espagne, attendu le mariage qu'elle
- projetoit faire avec l'Infante et le Roi, sachant que l'alliance eût
- produit la paix générale et donné à Sa Majesté une princesse d'une vertu
- exemplaire, et dont la beauté n'étoit pas à mépriser, parmi d'autres
- avantages. Elle considéroit que ce mariage seroit si avantageux au Roi
- qu'elle espéroit qu'un jour les Espagnols pourroient bien être sous sa
- domination, ce qu'ils craignoient fort. De sorte que la lettre fut à la
- demoiselle de Mancini, et elle produisit l'effet qu'en avoit attendu le
- Roi. Comme ils furent ensemble, on remarqua que Sa Majesté prit tant de
- plaisir à la voir que, malade qu'il étoit, il parut avec une santé
- parfaite, ce qui fut bientôt répandu dans le public. Chacun en fut dans
- une joie extrême, et la Reine, entre autres, à qui on fut tout dire, vint
- en faire au Roi son compliment, et ensuite se tourna du côté de
- mademoiselle de Mancini, à qui elle dit: «Vous faites plus, Mademoiselle,
- que tous les médecins de France.» Le Roi, qui comprit bien ce que vouloit
- dire sa mère, lui répondit sur-le-champ: «Mademoiselle a raison de
- travailler de même pour moi, parce qu'elle y a plus d'intérêt que qui que
- ce soit, la regardant comme une personne qui doit être ma compagne; et
- vous devez, Madame, vous attendre à la voir mon épouse, chose qui sera
- bientôt.»
- </p>
- <p>
- La Reine se retira piquée, et mademoiselle de Mancini, qui n'avoit osé
- rien dire et qui s'étoit contentée de faire des révérences sur tout ce
- qu'elle avoit dit, fut bien aise, étant chez elle, de s'entretenir de tout
- ce qu'elle avoit ouï avec le Cardinal, qu'elle fit venir; et, comme ils
- furent ensemble, elle lui rapporta tout fidèlement. Le Cardinal eût bien
- voulu, par ostentation, faire plaisir à sa nièce<a id="footnotetag18"
- name="footnotetag18"></a> <a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>;
- mais il trouvoit tant de difficultés pour l'accomplissement de ce mariage
- qu'il résolut de rompre pour toujours un commerce dont il craignoit que
- les suites ne fussent pas heureuses: de sorte qu'il ménagea un prince
- étranger<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> <a
- href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> pour le fait duquel la
- connoissance lui avoit été donnée par un Italien de ses amis, lequel,
- s'étant chargé du dénoûment de la scène au préjudice de celle que le Roi
- méditoit promptement de faire, écrivit au prince que, la nièce du Cardinal
- étant un parti qui lui convenoit, il se croyoit obligé, comme il étoit son
- ami, de lui mander qu'il ne feroit pas mal d'y songer; que, s'il pouvoit
- en cela quelque chose pour lui, il pouvoit disposer de lui en toute
- sûreté; qu'il le serviroit auprès du Cardinal d'une façon qu'il auroit
- tout lieu de se louer de sa négociation. Cette lettre produisit si bien
- son effet que, trois semaines après, le prince envoya demander
- mademoiselle de Mancini, que le Cardinal accorda sur-le-champ. Comme la
- Reine et lui avoient pris leurs mesures pour n'être point contrariés dans
- une si grande affaire, les ordres furent donnés pour son départ sans
- qu'elle sçût rien, et, le jour funeste de la séparation étant venu, le
- Roi, qui avoit été absent quelques jours, à qui on avoit tout caché, vint
- comme par un fait exprès et se trouva lorsqu'elle montoit en carrosse,
- qui, jugeant bien son éloignement, auquel il n'auroit pu remédier, pleura
- amèrement. Ses pleurs, qui l'instruisirent du malheur qui la suivoit,
- firent qu'elle lui dit, aussi fâchée que lui l'étoit: «Je pars, vous
- pleurez, et vous êtes roi<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
- <a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a>!» Et, se tournant du
- côté du cocher: «Fouette tes chevaux et me mène grand train, ne me
- convenant pas de rester sous la domination d'un prince qui ne connoît pas
- son autorité.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a><a
- href="#footnotetag18"> (retour) </a> Nous ne saurions trop répéter, et
- nous ne nous lasserons point de le faire, pour combattre un préjugé trop
- répandu, que Mazarin a fait preuve, dans toute cette affaire, comme dans
- toute sa conduite auprès du roi, du plus parfait désintéressement.
- Toutes ses lettres prouvent non seulement qu'il s'est toujours opposé à
- un mariage qui auroit empêché l'union de la France et de l'Espagne, mais
- aussi qu'il cherchoit à former le jeune Roi aux affaires, loin de l'en
- éloigner, comme on l'a tant dit; on trouvera dans sa correspondance
- plusieurs passages comme ceux qui suivent. Le 22 août, il dit à la
- Reine: «Vous verrez ce que j'escris à M. Le Tellier sur ce sujet, et
- surtout ce qui se passe icy, prenant la peine de lui escrire jusques à
- la moindre chose en destail, affin que le Confident (le Roi) en soit
- informé et s'instruise comme il faut, et luy mesme mette la main à ses
- affaires; c'est pourquoi il seroit bon qu'il fît lire plus d'une fois
- mes depesches, et qu'il se fît expliquer certaines choses que peut-estre
- il n'entendra pas bien.» Le 26 août 1659 il lui dit encore: «Je suis
- ravy de ce que vous me mandés de l'application du Confident aux
- affaires; car je ne souhaite rien au monde avec plus de passion que de
- le voir capable de gouverner ce grand royaume.» Au Roi lui-même il
- disoit (lettre du 16 juil. 1659): «Je vous avoue que je ressens une
- peine extrême d'apprendre, par tous les avis qui se reçoivent
- généralement de tous costez, de quelle manière on parle de vous dans un
- temps que vous m'avez fait l'honneur de me déclarer que vous étiez
- résolu d'avoir une extrême application aux affaires, et de mettre tout
- en œuvre pour devenir en toutes choses le plus grand roy de la terre.»
- Dans une lettre du 23 juillet, il fait au roi le même reproche, avec la
- même sévérité. Comment donc croire que le Cardinal ait tenu le Roi loin
- des affaires? Il est certain d'ailleurs que plus il les eût connues,
- plus il eût approuvé la politique de son ministre.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a><a
- href="#footnotetag19"> (retour) </a> Le connétable Colonna. (<i>Note du
- manuscrit.</i>)--Voy. le <i>Dictionnaire des Precieuses</i>, 2e vol., au
- mot <span class="sc">Mancini</span>.--La cérémonie des fiançailles avoit
- eu lieu le 9 avril 1661 et le mariage s'étoit célébré le 11, par
- procureur, dans la chapelle de la Reine. (<i>Gaz. de France.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a><a
- href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il semble qu'il soit ici question
- du départ pour l'Italie de Marie de Mancini. C'est une erreur. Les
- célèbres paroles rapportées ici, ou des paroles équivalentes, n'ont pu
- être prononcées qu'au moment où le roi envoya ses nièces Hortense,
- Marianne et Marie, à Brouage, sous la surveillance de madame de Venelle,
- pour faire oublier Marie au roi, quand les négociations avec l'Espagne
- furent entamées. (Cf. Ed. Fournier, <i>l'Esprit dans l'hist.</i>, Paris,
- Dentu, 1857, p. 167-171.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Tous ceux qui furent témoins de son départ furent tout à fait pénétrés de
- son tour d'esprit et du peu de fermeté du Roi sur le compte d'une personne
- qui en avoit tant et qu'on eût aimée pour sa vivacité.
- </p>
- <p>
- Ainsi se passèrent les amours du Roi et de mademoiselle de Mancini. Sa
- Majesté en fut bientôt consolée par son mariage avec l'Infante d'Espagne
- et quelques autres inclinations qu'il fit ensuite, que je rapporte
- fidèlement dans l'<i>Histoire ou les plaisirs du Palais-Royal</i><a
- id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> <a href="#footnote21"><sup
- class="sml">21</sup></a>. Le Cardinal fut loué de sa conduite, et la Reine
- se sçut grand gré d'avoir eu le secret de tout rompre. Le duc de
- Saint-Aignan fut le seul qui se ressentit des effets heureux des amours de
- Louis XIV, qui tantôt donnoit un bénéfice à l'un des siens, et la Reine à
- lui-même, et des pensions qui n'ont pas peu contribué à l'enrichissement
- de sa maison, n'ayant jamais découvert son infidélité dans ses confidences
- sur le compte de mademoiselle de Mancini, qui n'avoit point eu d'occasion
- de la faire remarquer, non plus que celle de sa confidente, qui est
- toujours restée à son service.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a><a
- href="#footnotetag21"> (retour) </a> Il est impossible que l'auteur de
- ce lourd et pénible récit ait écrit l'histoire qui suit, et qui vient
- certainement d'une plume plus exercée.--Pour compléter les quelques
- notes que nous avons données, nous renvoyons le lecteur à un livre
- spécial: <i>Les Nièces de Mazarin</i>, de M. Amédée Renée.
- </p>
- </blockquote>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c2" id="c2"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h1>
- LE PALAIS-ROYAL<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a> <a
- href="#footnote22"><sup class="sml">22</sup></a>
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MME DE LA VALLIÈRE<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a>
- <a href="#footnote23"><sup class="sml">23</sup></a>
- </h3>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>aissons un peu
- les intrigues des particuliers, pour nous entretenir de plus relevées et
- de plus éclatantes; voyons donc le Roi dans son lit d'amour avec aussi peu
- de timidité que dans celui de justice, et n'oublions rien, s'il se peut,
- de toutes les démarches qu'il a faites, ni des soins du duc de
- Saint-Aignan<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a> <a
- href="#footnote24"><sup class="sml">24</sup></a>, que nous appellerons
- désormais duc de Mercure, comme celui qui par ses peines a accouplé nos
- dieux, malgré la jalousie de nos déesses.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote22" name="footnote22"><b>Note 22: </b></a><a
- href="#footnotetag22"> (retour) </a> L'histoire de ce libelle est
- longuement rapportée dans les Mémoires de Daniel de Cosnac. Voy. notre
- Introduction.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote23" name="footnote23"><b>Note 23: </b></a><a
- href="#footnotetag23"> (retour) </a> La famille de La Baume Le Blanc
- tire son origine du Bourbonnois, où l'on trouve son nom dès l'an 1301.
- Au 16e siècle, le chef de la race s'établit en Touraine, où il se maria
- en 1536 et acheta la terre de La Vallière. Son arrière petit-fils,
- Laurent de La Baume Le Blanc, chevalier, seigneur de La Vallière, etc.,
- fut lieutenant pour le Roi au gouvernement d'Amboise et lieutenant de la
- mestre de camp de la cavalerie légère de France. Né en 1611, il se
- distingua aux batailles de Rocroy et de Sedan et dans son gouvernement;
- en 1650, sa terre de La Vallière fut érigée en châtellenie. Il avoit
- épousé, en 1640, Françoise Le Prévost, fille d'un écuyer de la grande
- écurie, veuve de P. Bénard, seigneur de Rezay, conseiller au Parlement;
- elle lui apportoit deux mille livres de revenu.<br />
- </p>
- <p>
- De ce mariage: 1º Jean François de La Baume Le Blanc, marquis de La
- Vallière, né le 4 janvier 1642;
- </p>
- <p>
- 2º Jean Michel Emard de La Baume Le Blanc, né le 19 août 1643;
- </p>
- <p>
- 3º Françoise Louise de La Baume Le Blanc, dame des baronnies de
- Châteaux, en Anjou, et de Saint-Christophe, en Touraine, née le samedi 6
- août 1644 et baptisée à Saint-Saturnin de Tours. Elle fut nommée en 1662
- fille d'honneur de <span class="sc">Madame</span>, duchesse d'Orléans, à
- qui l'avoit donnée madame de Choisy. Elle avoit été élevée avec la sœur
- de Mademoiselle, et celle-ci la menoit souvent à la cour, «quoiqu'elle
- aimât beaucoup mieux demeurer chez elle.» (<i>Mém. de Mad.</i>, édit. de
- Maestricht, t. 5, p. 172.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote24" name="footnote24"><b>Note 24: </b></a><a
- href="#footnotetag24"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 8.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Commençons par le fidèle portrait du Roi<a id="footnotetag25"
- name="footnotetag25"></a> <a href="#footnote25"><sup class="sml">25</sup></a>.
- Il est grand, les épaules un peu larges, la jambe belle, danse bien, fort
- adroit à tous les exercices du corps; il a assez l'air et le port d'un
- monarque, les cheveux presque noirs, marqué de petite vérole, les yeux
- brillans et doux, la bouche rouge, et avec tout cela il n'est assurément
- pas beau. Il a extrêmement de l'esprit, son geste est admirable avec ce
- qu'il aime, et l'on diroit qu'il réserve le feu de son esprit, comme celui
- de son corps, pour cela. Ce qui aide à persuader qu'il en a infiniment,
- c'est qu'il n'a jamais donné son attache qu'à des personnes de ce
- caractère. Il a avoué que rien dans la vie ne le touche si sensiblement
- que les plaisirs que l'amour donne, et c'est là son penchant. Il est un
- peu dur, beaucoup avare, l'humeur dédaigneuse et méprisante, avec les
- hommes assez de vanité, un peu d'envie et pas commode s'il n'étoit roi,
- mais beaucoup de courage, infatigable, variable, plein d'honneur, gardant
- sa parole avec une fidélité extrême, reconnoissant, plein de probité,
- estimant ceux qui en ont, haïssant ceux qui en manquent, ferme à tout ce
- qu'il a entrepris. Quoique j'aie dit que son foible étoit pour les femmes,
- il n'en a jamais aimé grand nombre. Sa première amourette fut la princesse
- de Savoie<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a> <a
- href="#footnote26"><sup class="sml">26</sup></a>. Le cardinal Mazarin
- avoit engagé la duchesse de Savoie à venir à Lyon avec les princesses ses
- filles, sous prétexte de faire épouser l'aînée au roi. Elle s'appeloit
- Marguerite. L'artifice réussit<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a>
- <a href="#footnote27"><sup class="sml">27</sup></a>. À peine la cour
- d'Espagne en fut avertie qu'elle dépêcha Pimentel à Lyon, où le Roi
- s'étoit rendu avec toute la cour. Il lui offrit l'infante Marie-Victoire<a
- id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a> <a href="#footnote28"><sup
- class="sml">28</sup></a> d'Autriche, que le Roi épousa. On renvoya la
- duchesse fort mécontente. Le Roi n'avoit pas laissé de concevoir de
- l'amour pour sa fille; mais il fallut que cette inclination naissante
- cédât à la politique. Au reste, la princesse n'étoit pas belle<a
- id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a> <a href="#footnote29"><sup
- class="sml">29</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote25" name="footnote25"><b>Note 25: </b></a><a
- href="#footnotetag25"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 4.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote26" name="footnote26"><b>Note 26: </b></a><a
- href="#footnotetag26"> (retour) </a> Voy., dans les Mémoires de
- Mademoiselle (édit. Maestricht, 1776, t. 4, p. 241 et suiv.), le récit
- du voyage de Lyon que fit le roi pour voir Marguerite de Savoie,
- petite-fille de Henri IV par sa mère Christine de France, l'arrivée de
- Pimentel, envoyé d'Espagne, la rupture du mariage projeté; mademoiselle
- de Montpensier confirme longuement ce passage de notre auteur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote27" name="footnote27"><b>Note 27: </b></a><a
- href="#footnotetag27"> (retour) </a> C'est que Mazarin n'avoit eu
- d'autre but que d'amener la cour d'Espagne à se décider.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote28" name="footnote28"><b>Note 28: </b></a><a
- href="#footnotetag28"> (retour) </a> C'est Marie Thérèse d'Autriche,
- fille de Philippe IV et d'Élisabeth de France. Comme Marguerite de
- Savoie, Marie Thérèse étoit, par sa mère, petite fille de Henri IV. Elle
- étoit née, comme Louis XIV, en 1638.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote29" name="footnote29"><b>Note 29: </b></a><a
- href="#footnotetag29"> (retour) </a> «Quand on sut Madame Royale proche,
- on le vint dire au Roi. Il monta à cheval et s'en alla au devant
- d'elle... Le Roi revint au galop, mit pied à terre et s'approcha du
- carrosse de la Reine avec une mine la plus gaye et la plus satisfaite.
- La Reine lui dit: «Eh bien! mon fils?» Il répondit: «Elle est bien plus
- petite (la princesse Marguerite) que madame la maréchale de Villeroy.
- Elle a la taille la plus aisée du monde; elle a le teint...» Il
- hésita... Il ne pouvoit trouver le mot; il dit olivâtre, et ajouta:
- «Cela lui sied bien. Elle a de beaux yeux, elle me plaît, et je la
- trouve à ma fantaisie.»--Mademoiselle ajoute en son nom: «La princesse
- Marguerite, quand elle marche, paroît avoir les hanches grosses pour sa
- taille; cela paroît moins par devant que par derrière, quoique cela soit
- fort disproportionné.» D'ailleurs elle appartenoit à une famille de
- bossus. La pièce du <i>Gobbin</i>, par Saint-Amant, avoit été faite
- contre le duc de Savoie.--Madame de Motteville confirme de tous points
- le récit de Mademoiselle.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle n'avoit pas été sa première inclination: il avoit vu aux Tuileries
- Élisabeth de Tarneau<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a> <a
- href="#footnote30"><sup class="sml">30</sup></a>, fille d'un avocat au
- Parlement, et d'une grande beauté. Il fit diverses tentatives pour
- l'engager à répondre à son amour. Comme elle se piquoit de sagesse, elle
- refusa même une entrevue, pour ne pas mettre sa vertu en danger.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote30" name="footnote30"><b>Note 30: </b></a><a
- href="#footnotetag30"> (retour) </a> Nous connoissons un avocat de ce
- nom, mais qui plaidoit au grand Conseil. Il étoit protestant, et on voit
- son nom mêlé dans une affaire assez délicate, où étoient mis en cause le
- pasteur Alex. Morus et l'écrivain Samuel Chappuzeau. (Mss. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Une troisième fut moins fière, et elle remplit quelque temps le poste que
- l'autre avoit refusé. Elle se nommoit de la Mothe-Argencourt<a
- id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a> <a href="#footnote31"><sup
- class="sml">31</sup></a>, fille d'honneur de la Reine-Mère. Entre autres
- qualités attrayantes (car elle étoit fort jolie), elle possédoit celle de
- danser parfaitement. Ce fut dans cet exercice que le Roi en devint
- amoureux. Il ne put si bien cacher son commerce que le Cardinal n'en fût
- averti. Il suscita un chagrin à la demoiselle, qui prit aussitôt le parti
- du couvent.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote31" name="footnote31"><b>Note 31: </b></a><a
- href="#footnotetag31"> (retour) </a> Sur mademoiselle d'Argencourt, voy.
- Mém. de madame de Motteville, Loret, etc. Quand mademoiselle de La Porte
- épousa le chevalier Garnier, elle lui succéda dans la charge de fille
- d'honneur de la Reine Mère. Cette amourette est de 1657. «Elle n'avoit
- ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire; mais toute sa
- personne étoit aimable. Sa peau n'étoit ni fort délicate, ni fort
- blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds, avec la noirceur de
- ses sourcils et le brun de son teint, faisoient un mélange de douceur et
- de vivacité si agréable qu'il étoit difficile de se défendre de ses
- charmes. (Mad. de Motteville, collect. Petitot, t. 39, p. 401.) Voy.,
- pour la suite de cette intrigue, madame de Motteville, <i>ibid.</i>, et
- p. suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi chercha à s'en consoler dans les bras d'une autre maîtresse<a
- id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a> <a href="#footnote32"><sup
- class="sml">32</sup></a>. Il choisit mademoiselle de Mancini<a
- id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a> <a href="#footnote33"><sup
- class="sml">33</sup></a>, laide, grosse, petite, et l'air d'une
- cabaretière, mais de l'esprit comme un ange, ce qui faisoit qu'en
- l'entendant on oublioit qu'elle étoit laide, et l'on s'y plaisoit
- volontiers. Comme elle aimoit le Roi, ils passoient, dit-on, de bonnes
- heures, et souvent madame de Venelle<a id="footnotetag34"
- name="footnotetag34"></a> <a href="#footnote34"><sup class="sml">34</sup></a>
- les surprenoit comme ils s'apprêtoient à goûter de grands plaisirs; mais
- il faut dire la vérité, que leurs joies n'ont été qu'imparfaites. Le Roi
- l'auroit épousée sans les oppositions du Cardinal<a id="footnotetag35"
- name="footnotetag35"></a> <a href="#footnote35"><sup class="sml">35</sup></a>,
- soufflé par la Reine, qui lui fit promettre, un jour qu'il souhaita d'elle
- des marques de son amour, qu'il empêcheroit la chose. «Ce que je vous
- demande, lui disoit-elle, n'est pas une si grande preuve de votre passion
- que vous pensez; car enfin, si le Roi épouse votre nièce, assurément il la
- répudiera et vous exilera, et je vous jure que cette dernière chose
- m'inquiète plus que le mariage, quoique je voie absolument mes desseins
- ruinés pour la paix si le Roi n'épouse la fille du Roi d'Espagne.» Le
- Cardinal donna dans le panneau, promit tout à la Reine pour avoir tout:
- tant il est vrai que chair d'autrui ne nous est rien! Cette fois il ne fut
- pas Italien<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a> <a
- href="#footnote36"><sup class="sml">36</sup></a>, car le Roi a aujourd'hui
- marqué une aversion invincible pour les démariages, et il le déclare si
- souvent qu'il donne bien lieu de croire qu'il ne se seroit pas voulu
- servir de cet infâme usage. Le Cardinal<a id="footnotetag37"
- name="footnotetag37"></a> <a href="#footnote37"><sup class="sml">37</sup></a>
- maria enfin sa nièce au duc de Colonna<a id="footnotetag38"
- name="footnotetag38"></a> <a href="#footnote38"><sup class="sml">38</sup></a>.
- Notre prince pleura, cria, se jeta à ses pieds et l'appela son papa; mais
- enfin il étoit destiné que les deux amans se sépareroient. Cette amante
- désolée, étant pressée de partir et montant pour cet effet en carrosse,
- dit fort spirituellement à son amant, qu'elle voyoit plus mort que vif par
- l'excès de sa douleur: «Vous pleurez, vous êtes roi, et cependant je suis
- malheureuse, et je pars effectivement.» Le Roi faillit à mourir de chagrin
- de cette séparation; mais il étoit jeune, et à la fin il s'en consola,
- selon les apparences. Il ne se consoleroit pas aujourd'hui si facilement.
- Il est vrai qu'il aime plus que jamais on n'a aimé: c'est mademoiselle de
- La Vallière, fille de la maison de Madame. (Quoiqu'elle ne soit pas selon
- l'ordre de Melchisédech, vous me dispenserez de raconter sa généalogie,
- n'y ayant rien de si illustre que sa personne. Je dirai seulement en
- passant que le duc de Montbazon avoit promis au père de cette fille de lui
- faire donner sa noblesse<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a> <a
- href="#footnote39"><sup class="sml">39</sup></a>; mais il mourut avant que
- monsieur de Montbazon eût exécuté sa parole. Sa veuve épousa monsieur de
- Saint-Remy. Enfin tout ce qu'on en peut dire, c'est que La Vallière, qui
- n'étoit pas demoiselle il y a cinq ans, est présentement noble comme le
- Roi<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a> <a href="#footnote40"><sup
- class="sml">40</sup></a>.)
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote32" name="footnote32"><b>Note 32: </b></a><a
- href="#footnotetag32"> (retour) </a> Ces mots, fort compromettants pour
- la vertu de mademoiselle d'Argencourt et de Marie de Mancini, sont peu
- d'accord avec les Mémoires du temps, qui n'ont vu dans ces liaisons du
- Roi que des passions toutes platoniques. C'est entre ces deux amours que
- l'on place l'aventure de Louis XIV et de madame de Beauvais, Cateau la
- Borgnesse, comme l'appelle Saint-Simon.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote33" name="footnote33"><b>Note 33: </b></a><a
- href="#footnotetag33"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 3.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote34" name="footnote34"><b>Note 34: </b></a><a
- href="#footnotetag34"> (retour) </a> Gouvernante des nièces de Mazarin.
- Pendant qu'il étoit à Saint-Jean-de-Luz, pour le mariage du roi, Mazarin
- écrivoit à la reine (29 juillet 1659): «Madame de Venel fait tout ce
- qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle est fort médiocre.» (<i>Négociations
- de la paix des Pyrénées.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote35" name="footnote35"><b>Note 35: </b></a><a
- href="#footnotetag35"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 10. Cf. Mém de
- Brienne, Choisy, Motteville, La Fayette, Montglat, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote36" name="footnote36"><b>Note 36: </b></a><a
- href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Var.</i> La copie conservée dans
- les ms. de Conrart (in-fol. XVII) porte cette variante précieuse:<br />
- </p>
- <p>
- «Car le Roi a toujours paru avoir une trop grande aversion pour ce
- mariage pour l'avoir voulu faire, et il s'en est expliqué souvent.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote37" name="footnote37"><b>Note 37: </b></a><a
- href="#footnotetag37"> (retour) </a> Voy. ci-dessus.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote38" name="footnote38"><b>Note 38: </b></a><a
- href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Ms. de Conrart:<br />
- </p>
- <p>
- «Le roy pleura, cria, se jetta aux pieds du cardinal, l'appelant son
- père; mais enfin il estoit destiné que ces deux cœurs ne s'espouseroient
- pas. Mademoiselle de Mancini, voyant son amant plus mort que vif, elle
- ne se sentant pas mieux, luy dit fort spirituellement, montant en
- carrosse pour partir: «Vous m'aimez, Sire, vous pleurez, vous vous
- desesperez, vous estes le roy, et cependant je pars!»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote39" name="footnote39"><b>Note 39: </b></a><a
- href="#footnotetag39"> (retour) </a> Voy. la note, p. 1. Quant aux
- relations possibles du père de mademoiselle de La Vallière et du duc de
- Montbazon, elles s'expliquent par le séjour que faisoit le duc en
- Touraine, à sa maison de Cousières, où il mourut en 1654, à l'âge de 86
- ans. Bayle (art. de <i>Marie</i> <span class="sc">Touchet</span>) dit à
- ce sujet: «L'historien des Amours du Palais-Royal n'a-t-il pas dégradé
- la noblesse de mademoiselle de La Vallière, pour n'en faire qu'une
- petite bourgeoise de Tours? Cependant elle étoit d'une famille alliée à
- celle de Beauvau le Rivau, l'une des plus nobles de la province.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote40" name="footnote40"><b>Note 40: </b></a><a
- href="#footnotetag40"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il faut un peu dire comment est faite une personne qui a si fortement pris
- le cœur d'un Roi fier et superbe<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a>
- <a href="#footnote41"><sup class="sml">41</sup></a>. Elle est d'une taille
- médiocre, fort menue; elle ne marche pas de bon air, à cause qu'elle
- boîte; elle est blonde et blanche, marquée de petite vérole, les yeux
- bruns; les regards en sont languissans, et quelquefois aussi sont-ils
- pleins de feu, de joie et d'esprit; la bouche grande, assez vermeille, les
- dents pas belles, point de gorge, les bras plats, qui font assez mal juger
- du reste de son corps. Son esprit est brillant, beaucoup de vivacité et de
- feu. Elle pousse les choses plaisamment; elle a beaucoup de solidité, et
- même du sçavoir, sçachant presque toutes les histoires du monde: aussi
- a-t-elle le temps de les lire; elle a le cœur grand, ferme et généreux,
- désintéressé, tendre et pitoyable, et sans doute qui veut que son corps
- aime quelque chose; elle est sincère et fidèle, éloignée de toute
- coquetterie, et plus capable que personne du monde d'un grand engagement;
- elle aime ses amis avec une ardeur inconcevable, et il est certain qu'elle
- aima le Roi par inclination plus d'un an avant qu'il la connût, et qu'elle
- disoit souvent à une amie qu'elle voudroit qu'il ne fût pas d'un rang si
- élevé. Chacun sçait que la plaisanterie que l'on en fit donna la curiosité
- au Roi de la connoître<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a> <a
- href="#footnote42"><sup class="sml">42</sup></a>, et, comme il est naturel
- à un cœur généreux d'aimer ceux qui l'aiment, le Roi l'aima dès lors. Ce
- n'est pas que sa personne lui plût, car, comme s'il n'eût eu que de la
- reconnoissance, il dit au comte de Guiche<a id="footnotetag43"
- name="footnotetag43"></a> <a href="#footnote43"><sup class="sml">43</sup></a>
- qu'il la vouloit marier à un marquis<a id="footnotetag44"
- name="footnotetag44"></a> <a href="#footnote44"><sup class="sml">44</sup></a>
- qu'il lui nomma et qui étoit des amis du comte, ce qui lui fit repartir au
- Roi que son ami aimoit les belles femmes. «Eh bon Dieu! dit le Roi, il est
- vrai qu'elle n'est pas belle; mais je lui ferai assez de bien pour la
- faire souhaiter.» Trois jours après, le Roi fut chez Madame<a
- id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a> <a href="#footnote45"><sup
- class="sml">45</sup></a>, qui étoit malade, et s'arrêta dans l'antichambre
- avec La Vallière, à laquelle il parla long-temps. Le Roi fut si charmé de
- son esprit, que dès ce moment sa reconnoissance devint amour. Il ne fut
- qu'un moment avec Madame. Il y retourna le jour suivant et un mois de
- suite, ce qui fit dire à tout le monde qu'il étoit amoureux de Madame, et
- l'obligea même de le croire; mais, comme le Roi chercha l'occasion de
- découvrir son amour parce qu'il en étoit fort pressé, il la trouva. Il lui
- auroit été bien facile s'il n'eût considéré que sa qualité de Roi, mais il
- regardoit bien autrement celle d'amant. En effet, il parut si timide qu'il
- toucha plus que jamais un cœur qu'il avoit déjà assez blessé. Ce fut à
- Versailles, dans le parc, qu'il se plaignit que depuis dix ou douze jours
- sa santé n'étoit pas bonne. Mademoiselle de La Vallière parut affligée, et
- le lui témoigna avec beaucoup de tendresse. «Hélas! que vous êtes bonne,
- Mademoiselle, lui dit-il, de vous intéresser à la santé d'un misérable
- prince qui n'a pas mérité une seule de vos plaintes, s'il n'étoit à vous
- autant qu'il est. Oui, Mademoiselle, continua-t-il avec un trouble qui
- charma la belle, vous êtes maîtresse absolue de ma vie, de ma mort et de
- mon repos, et vous pouvez tout pour ma fortune.» La Vallière rougit et fut
- si interdite qu'elle en demeura muette. Elle voyoit un grand Roi qu'elle
- aimoit à ses genoux, tout passionné: peut-on pas s'embarrasser à moins? «À
- quoi attribuerai-je ce silence, Mademoiselle? reprit-il. Ah! c'est un
- effet de votre insensibilité et de mon malheur; vous n'êtes pas si tendre
- que vous paroissez, et, si cela est, que je suis à plaindre vous adorant
- au point que je fais!--Moi! Sire, répliqua-t-elle avec assez de force, je
- ne suis point insensible à ce que vous ressentez pour moi, je vous en
- tiendrai compte dans mon cœur si c'est véritablement que vous m'aimez;
- mais aussi, si, parceque l'on m'a voulu tourner en ridicule dans votre
- cœur à cause de l'estime particulière que j'ai eue pour votre personne, et
- qu'il semble que l'on ne doit regarder en un roi que sa couronne, son
- sceptre et son diadème, qu'il est presque défendu de le louer pour sa
- personne, que cependant je me suis si peu souciée de l'usage que j'ai loué
- ce qui véritablement est à vous; si, par cette raison, vous croyez qu'il
- sera facile de flatter ma vanité, et de m'engager à vous répondre
- sérieusement sur ce chapitre, ah! Sire, que Votre Majesté sçache qu'il ne
- vous seroit pas glorieux de faire ce personnage, et que votre sincérité et
- votre honneur sont les choses qui me charment le plus en vous. Je
- prendrois la liberté de vous blâmer dans mon cœur tout comme un autre
- homme, si je n'avois pas dans toute la France une personne assez à moi
- pour lui dire en confidence que votre vertu n'est pas parfaite.--Que
- j'estime vos sentimens, répliqua le Roi, de mépriser les vices jusque dans
- l'âme des monarques! mais que j'ai lieu de me plaindre de vous si vous
- pouvez me soupçonner du plus honteux de tous les crimes! Vrai Dieu! quelle
- gloire y a-t-il de passer pour habile fourbe quand on sçaura par toute la
- terre que j'ai abusé la fille de France la plus charmante; l'on dira aussi
- qu'infailliblement je suis le plus grand de tous les trompeurs. Est-ce là
- une belle chose pour un roi? Non, Mademoiselle, croyez que je suis né ce
- que je suis, et que, grâces à Dieu, j'ai de l'honneur et de la vertu; et,
- puisque je vous dis que je vous aime, c'est que je le fais véritablement
- et que je continuerai avec une fermeté que sans doute vous estimerez.
- Mais, hélas! je parle en homme heureux, et peut-être ne le serai-je de ma
- vie.--Je ne sçais pas ce que vous serez, répliqua La Vallière, mais je
- sçais bien que, si le trouble de mon esprit continue, je ne serai guère
- heureuse.» La pluie qui survint en abondance interrompit cette
- conversation, qui avoit déjà duré trois heures. On remarqua beaucoup de
- tristesse sur le visage de La Vallière et d'inquiétude sur celui du Roi<a
- id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a> <a href="#footnote46"><sup
- class="sml">46</sup></a>, qui la fut revoir le lendemain, et eut avec elle
- une conversation de même nature, après laquelle il lui envoya une paire de
- boucles d'oreilles de diamant<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a>
- <a href="#footnote47"><sup class="sml">47</sup></a> valant 50,000 écus, et
- deux jours après un crochet et une montre d'un prix inestimable, avec ce
- billet:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>oulez-vous ma
- mort? Dites-le-moi sincèrement. Mademoiselle; il faudra vous satisfaire.
- Tout le monde cherche avec empressement ce qui peut m'inquiéter. L'on
- dit que Madame n'est point cruelle, que la fortune me veut assez de
- bien; mais on ne dit pas que je vous aime et que vous me désespérez.
- Vous avez une espèce de tendresse pour moi qui me fait enrager. Au nom
- de Dieu, changez votre manière d'agir pour un prince qui se meurt pour
- vous; ou soyez toute douce, ou soyez toute cruelle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote41" name="footnote41"><b>Note 41: </b></a><a
- href="#footnotetag41"> (retour) </a> <span class="sc">Mademoiselle</span>,
- dans ses Mémoires, dit: «Elle étoit bien jolie, fort aimable de sa
- figure. Quoiqu'elle fût un peu boiteuse, elle dansoit bien, étoit de
- fort bonne grâce à cheval; l'habit lui en seyoit fort bien. Les
- juste-au-corps lui cachoient la gorge, qu'elle avoit fort maigre, et les
- cravates la faisoient paraître plus grasse. Elle faisoit des mines fort
- spirituelles, et les connoisseurs disent qu'elle avoit peu d'esprit.»
- (Éd. de Maestricht, VI, 351, 352.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote42" name="footnote42"><b>Note 42: </b></a><a
- href="#footnotetag42"> (retour) </a> Pour les détails sur ce
- commencement des amours du roi pour mademoiselle de la Vallière, voy.
- plus loin: <i>Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote43" name="footnote43"><b>Note 43: </b></a><a
- href="#footnotetag43"> (retour) </a> Armand de Grammont et de
- Toulongeon, comte de Guiche, fils du maréchal de Grammont et de
- Françoise Marguerite du Plessis-Chivray, né la même année que le roi, en
- 1638, marié en 1658 à Marguerite Louise Suzanne de Béthune, dont il
- n'eut pas d'enfants, mort le 29 novembre 1673, colonel du régiment des
- gardes et ami particulier du roi. Ses amours avec <i>Madame</i> sont ici
- longuement rappelés.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote44" name="footnote44"><b>Note 44: </b></a><a
- href="#footnotetag44"> (retour) </a> Ne seroit-ce point Antonin Nompar
- de Caumont, marquis de Puyguilhem, depuis duc de Lauzun? Quand madame de
- Sévigné annonça à M. de Coulanges cette nouvelle étonnante, surprenante,
- merveilleuse, miraculeuse, et le reste, elle lui dit que M. de Lauzun
- épousoit... «devinez qui?» Madame de Coulanges dit: «Voilà qui est bien
- difficile à deviner: c'est madame de La Vallière.»--La lettre est de
- 1670. Mais nous voyons ici que le bruit dont madame de Sévigné se
- faisoit l'écho étoit antérieur. Mademoiselle de Montpensier, pour le
- combattre, il est vrai, le répète aussi: «On dit même qu'elle s'étoit
- mis en tête d'épouser M. de Lauzun. Je crois que ce sont ses ennemis qui
- firent courir ce bruit. Il a le cœur trop bien fait pour vouloir jamais
- épouser la maîtresse d'un autre, même du roi.» Deux pages plus haut,
- perçoit un sentiment qui pourroit bien s'expliquer par un peu de
- jalousie: «Madame de La Vallière, dit Mademoiselle, n'a jamais été
- autant de mes amies que madame de Montespan.» Il n'avoit jamais couru de
- bruits d'une galanterie entre madame de Montespan et Lauzun. (Mém. de
- Mademoiselle, édit. de Maestricht, 1776, VI, 353 et 355.) C'est là
- d'ailleurs une simple conjecture, que nous donnons sous toutes réserves.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote45" name="footnote45"><b>Note 45: </b></a><a
- href="#footnotetag45"> (retour) </a> «Madame revint malade de
- Fontainebleau; elle étoit grosse; elle fut obligée de garder le lit ou
- la chambre tout l'hiver... Le roi lui alloit rendre des visites très
- régulières; elles avoient été assez empressées pour laisser tout le
- monde en doute, pendant que la cour demeura à Fontainebleau, s'il étoit
- amoureux d'elle dans le temps que le comte de Guiche faisoit semblant de
- l'être de La Vallière. L'on ne fut pas long-temps à connoître que le roi
- l'étoit de celle-ci et que l'autre étoit passionné pour Madame. C'étoit
- une affaire que l'on se disoit tout bas et que l'on connoissoit
- visiblement.» (Mém. de Madem., éd. citée, V, 206.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote46" name="footnote46"><b>Note 46: </b></a><a
- href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Var.</i>: La copie de Conrart
- porte, après ce mot:<br />
- </p>
- <p>
- «Il mit son chapeau sur sa teste, et lui alla la teste nue. Il la fut
- revoir, etc.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote47" name="footnote47"><b>Note 47: </b></a><a
- href="#footnotetag47"> (retour) </a> Ce dernier mot a été ajouté dans la
- copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi, qui est le plus impatient de tous les hommes lorsqu'il aime, et
- qui a pour maxime que plus une femme a d'esprit et de sagesse et plus elle
- donne son cœur, et que, lorsqu'elle l'a donné, il n'est plus en son
- pouvoir de refuser rien à son amant, se résolut enfin de sçavoir où il en
- étoit avec sa maîtresse. Elle a avoué elle-même que toute sa fierté
- l'abandonna et qu'il ne l'aborda qu'en tremblant. Il s'étoit mis le plus
- magnifique qu'il eût jamais fait, et l'alla voir chez Madame, que le comte
- de Guiche entretenoit. Alors les filles qui étoient avec La Vallière se
- retirèrent par respect, si bien qu'il demeura seul avec elle. Il lui dit
- tout ce qu'un amour tendre et violent peut faire dire à un homme qui a de
- l'esprit et de la passion, l'assura que sa flamme seroit éternelle, qu'il
- ne lui demandoit point cette faveur par un sentiment que les hommes ont
- d'ordinaire, que ce n'étoit que pour avoir la satisfaction de se dire
- mille fois le jour qu'il n'avoit plus lieu de douter que son cœur ne fût
- absolument à lui. Elle, de son côté, lui fit comprendre que ce n'étoit
- qu'à la seule tendresse qu'elle accordoit cette grâce, que la grandeur ne
- l'éblouissoit pas, qu'elle aimoit sa personne, et non pas son royaume; et
- enfin, après avoir dit: «Ayez pitié de ma foiblesse», elle lui accorda
- cette ravissante grâce pour laquelle les plus grands hommes de l'univers
- font des vœux et des prières<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a>
- <a href="#footnote48"><sup class="sml">48</sup></a>. Jamais fille ne
- chanta si haut les abois d'une virginité mourante; elle redoubla son chant
- plusieurs fois. Le Roi étoit plus brave qu'on ne peut penser (et avec
- raison il eût pu défier mille... et mille Saucourts<a id="footnotetag49"
- name="footnotetag49"></a> <a href="#footnote49"><sup class="sml">49</sup></a>).
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote48" name="footnote48"><b>Note 48: </b></a><a
- href="#footnotetag48"> (retour) </a> «Toute la cour alla à Vaux... Le
- Roi étoit alors dans la première ardeur de la possession de La Vallière,
- et l'on a cru que ce fut là qu'il la vit pour la première fois en
- particulier; mais il y avoit déjà long-temps qu'il la voyoit dans la
- chambre du comte (depuis duc) de Saint-Aignan, qui étoit le confident de
- cette intrigue.» (Hist. de madame Henriette, par madame de La Fayette,
- collect. Petitot, t. 64, p. 403-404.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote49" name="footnote49"><b>Note 49: </b></a><a
- href="#footnotetag49"> (retour) </a> Manque dans la copie de
- Conrart.--Antoine Maximilien de Belleforière, marquis de Soyecourt, qui
- fut reçu en 1670 grand veneur de France par la démission de Louis,
- chevalier de Rohan, qu'on appeloit M. de Rohan, fils de Louis VII de
- Rohan, prince de Guemené, duc de Montbazon. Il avoit épousé, en 1656,
- Marie Renée de Longueil, fille du président Longueil de Maisons. Il
- avait une réputation de grand abatteur de bois, et c'est ainsi qu'en
- parlent Tallemant et les chansons. Voy. aussi le <i>Récit des plaisirs
- de l'île enchantée</i>, dans les œuvres de Molière.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il sentit, après la faveur reçue, de si grands redoublemens d'amour, qu'il
- lui jura que, si elle lui demandoit sa couronne, il la lui donneroit de
- bon cœur. Il la retourna voir le jour suivant; elle le pria qu'ils
- cachassent leur commerce, et lui dit que Madame le croyoit amoureux
- d'elle. Il est certain qu'il lui dit qu'il ne pouvoit avoir le cœur assez
- perfide pour aider à la tromper. «Mais si je vous en priois? dit La
- Vallière.--Ah! que vous m'embarrasseriez! dit le Roi; mais enfin, je vous
- l'ai dit, je suis tout à vous.» Ils continuèrent encore quinze jours ce
- commerce secret. Mais le hasard le fit découvrir (ce qui obligea le Roi et
- mademoiselle La Vallière de ne plus rien dissimuler)<a id="footnotetag50"
- name="footnotetag50"></a> <a href="#footnote50"><sup class="sml">50</sup></a>.
- On ne peut exprimer les dépits, les emportemens de Madame, et combien elle
- se croyoit indignement traitée. Elle est belle, elle est glorieuse et la
- plus fière de la cour. «Quoi! disoit-elle, préférer une petite bourgeoise
- de Tours, laide et boiteuse, à une fille de Roi faite comme je suis!» Elle
- en parla à Versailles aux deux Reines, mais en femme vertueuse, qui ne
- vouloit pas servir de commode aux amours du Roi. La Reine-Mère résolut
- qu'il en falloit parler à La Vallière. En effet, toutes trois lui en
- parlèrent avec tant d'aigreur que la pauvre fille résolut de s'aller
- camper le reste de ses jours dans un couvent et de mortifier son corps
- pour les plaisirs qu'elle avoit pris. Elle y alla deux jours après, et
- d'abord qu'elle y fut entrée elle demanda une chambre et s'y alla fondre
- en larmes. En ce temps-là, il y avoit des ambassadeurs pour le Roi
- d'Espagne à Paris, dans la salle où l'on les reçoit d'ordinaire<a
- id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a> <a href="#footnote51"><sup
- class="sml">51</sup></a>; plusieurs personnes de qualité y étoient, entre
- lesquelles se trouva le duc de Saint-Aignan, qui, après s'être entretenu
- avec le marquis de Sourdis<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a>
- <a href="#footnote52"><sup class="sml">52</sup></a>, qui parloit bas,
- reprit assez haut d'un ton étonné: «Quoi! La Vallière en religion<a
- id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a> <a href="#footnote53"><sup
- class="sml">53</sup></a>!» Le Roi, qui n'avoit entendu que ce nom, tourna
- la tête vers eux tout ému et demanda: «Qu'est-ce, dites-moi?» Le Duc lui
- repartit que La Vallière étoit en religion à Chaillot. Par bonheur les
- ambassadeurs étoient expédiés: car, dans le transport où cette nouvelle
- mit le Roi, il n'eût eu aucune considération. Il commanda qu'on lui
- apprêtât un carrosse, et, sans l'attendre, il monta aussitôt à cheval. La
- Reine, qui le vit partir, lui dit qu'il n'étoit guère maître de lui. «Ah!
- reprit-il, furieux comme un jeune lion, si je ne le suis de moi, Madame,
- je le serai de ceux qui m'outragent.» En disant cela il partit et courut à
- toute bride à Chaillot, où il la demanda. Elle vint à la grille. «Ah! lui
- cria le Roi, de la porte, tout fondu en larmes, vous avez peu de soin de
- la vie de ceux qui vous aiment!» Elle voulut lui répondre, mais ses larmes
- l'empêchèrent. Il la pria de sortir; elle s'en défendit long-temps,
- alléguant le mauvais traitement de Madame. «Enfin, dit-elle en levant les
- yeux au ciel, qu'on est foible quand on aime! Et le moyen de résister!»
- Elle sortit et se mit dans le carrosse que le Roi avoit fait amener.
- «Voilà, dit-elle en y montant, pour tout achever.--Non, reprit son amant
- couronné, je suis roi, Dieu merci, et je le ferai connoître à ceux qui
- auront l'insolence de vous déplaire; je n'excepte personne.» Il lui
- proposa sur le chemin de lui donner un hôtel et un train; mais cela lui
- sembla trop éclatant, elle l'en remercia fort civilement. Enfin le Roi, en
- arrivant, dit à Madame qu'il la prioit de considérer mademoiselle de La
- Vallière comme une fille qu'il lui recommandoit plus que sa vie. «Oui, dit
- Madame, je la regarderai comme une fille à vous.» Le Roi parut mépriser
- cette sotte pointe et continua ses visites avec plus d'attachement
- qu'auparavant; il lui envoya continuellement, à la vue de Madame, des
- présens très-magnifiques. Cependant le Roi la pressoit incessamment de
- vouloir prendre une maison à elle, et enfin elle y consentit, afin de le
- voir, disoit-elle, plus commodément; il lui donna le Palais Biron<a
- id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a> <a href="#footnote54"><sup
- class="sml">54</sup></a>, qu'il alla lui-même voir meubler des plus riches
- meubles qui soient en France. Elle en change quatre fois l'année; il a
- honoré son frère, qui n'est pas honnête homme, d'une belle charge<a
- id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a> <a href="#footnote55"><sup
- class="sml">55</sup></a>, lui a fait épouser une héritière qui étoit assez
- considérable pour un prince<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a>
- <a href="#footnote56"><sup class="sml">56</sup></a>. La Reine en a pensé
- mourir de jalousie, car elle aime le Roi et le Roi aime La Vallière. Sur
- ces entrefaites, il tomba malade à Versailles: pendant sa maladie il rêva
- continuellement à sa maîtresse, qui ne vouloit pas le voir de peur de le
- mettre dans le péril. Après qu'il n'y eut plus rien à craindre, monsieur
- de Saint-Aignan, par l'ordre du Roi, l'alla quérir; mais, comme ils
- arrivèrent, la chambre étoit toute pleine de monde, de sorte qu'il fallut
- qu'elle restât dans la prochaine; et d'abord que le duc parut dans celle
- du Roi, qui lui fit connoître que La Vallière étoit proche, le Roi, se
- voulant défaire de la compagnie, fit civilité à Monsieur le Prince<a
- id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a> <a href="#footnote57"><sup
- class="sml">57</sup></a> en lui disant qu'il étoit nécessaire qu'il vît et
- qu'il fît réponse à un paquet qu'on venoit de lui apporter, et par ce
- moyen ne différa pas un moment la vue de La Vallière. «Hélas! lui dit-elle
- en entrant, d'un ton le plus tendre du monde, la fortune me redonne mon
- cher prince.--Oui, mon bel enfant, pour vous aimer avec plus d'ardeur que
- jamais.» Il lui montra la lettre qu'elle lui avoit écrite, et qu'il
- portoit sur son cœur; elle étoit conçue en ces termes:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out le monde
- dit que vous êtes fort mal; peut-être n'est-ce que pour m'affliger. L'on
- dit aussi que vous êtes inquiet de ce dernier bruit<a id="footnotetag58"
- name="footnotetag58"></a> <a href="#footnote58"><sup class="sml">58</sup></a>:
- dans ces troubles, je vous demande la vie de mon amant et j'abandonne
- l'État et tout le monde même. Pourquoi, si vous m'aimez comme l'on dit,
- ne me vouloir point voir? Adieu, envoyez-moi quérir demain, c'est-à-dire
- si mon inquiétude me permet de vivre jusqu'à ce jour-là.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote50" name="footnote50"><b>Note 50: </b></a><a
- href="#footnotetag50"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote51" name="footnote51"><b>Note 51: </b></a><a
- href="#footnotetag51"> (retour) </a> En 1661, l'ambassadeur d'Espagne à
- Londres avoit insulté notre ambassadeur, le comte d'Estrades. Le 24 mars
- 1662, l'ambassadeur d'Espagne vint protester en audience solennelle,
- devant vingt-sept ambassadeurs et envoyés des princes de l'Europe, que
- le Roi son maître ne disputeroit jamais le pas à la France. La réception
- dont il s'agit ici concorde parfaitement, par sa date, avec ce que dit
- Mademoiselle sur la retraite de La Vallière, qui eut lieu pendant
- l'hiver. Moreri se trompe en reportant au mois de mai cette audience
- fameuse. (Voy. la Gazette.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote52" name="footnote52"><b>Note 52: </b></a><a
- href="#footnotetag52"> (retour) </a> Charles d'Escoubleau, marquis de
- Sourdis et d'Alluye, gouverneur de l'Orléanois, mort à 78 ans, en 1666.
- Voy. notre édit. du <i>Dict. des Pretieuses</i>, t. 2, p. 375.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote53" name="footnote53"><b>Note 53: </b></a><a
- href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Pendant tout cet hiver (de 1661
- jusque vers Pâques de 1662) il y eut beaucoup d'intrigues et de
- tracasseries. La Reine Mère étoit dans de grandes inquiétudes de l'amour
- du Roi pour La Vallière; elle étoit chez Madame, elle logeoit au
- Palais-Royal chez Monsieur, et les scènes se passoient chez eux sans
- qu'ils en sussent rien. Je ne sais quel chagrin il prit un jour à La
- Vallière; elle partit de bon matin et s'en alla sans que l'on pût
- découvrir où elle étoit. C'étoit un jour de sermon; le Roi, qui devoit y
- assister, étoit occupé à la chercher, et il ne s'y trouva pas. La Reine
- Mère appréhendoit que la Reine ne découvrît la raison de l'absence du
- Roi; elle étoit dans un chagrin mortel. Après le sermon, la Reine alla à
- Chaillot, et le Roi, avec un manteau gris sur le nez, alla à
- Saint-Cloud, dans un petit couvent de religieuses où il avoit appris que
- s'étoit jetée La Vallière. La tourière ne voulut pas lui parler; après
- avoir essuyé quelques refus, il parvint à voir la supérieure et ramena
- La Vallière dans son carrosse. Cette retraite fit grand bruit et attira
- beaucoup d'affaires à ceux qui y pouvoient avoir pris part, dont je ne
- dois ni ne veux parler.» (Mém. de Madem., édit. citée, V, 209.) D'après
- la version de Mademoiselle, la jeune Reine auroit encore ignoré
- l'intrigue du Roi: c'est la seule différence importante des deux récits.
- Sur cette première retraite de mademoiselle de La Vallière, Cf. La
- Fayette, <i>Hist. d'Henriette d'Angleterre</i>, collect. Petitot, t. 64,
- p. 412-415; <i>Mém. de Conrart</i>, t. 63, p. 282; <i>Motteville</i>, t.
- 60, p. 170, 179.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote54" name="footnote54"><b>Note 54: </b></a><a
- href="#footnotetag54"> (retour) </a> C'étoit un des plus beaux hôtels du
- faubourg Saint-Germain.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote55" name="footnote55"><b>Note 55: </b></a><a
- href="#footnotetag55"> (retour) </a> Jean François de La Baume Le Blanc,
- marquis de La Vallière, homme d'un esprit peu cultivé et de lourdes
- manières (c'est ce qu'entend l'auteur en disant qu'il n'étoit pas
- honnête homme), étoit gouverneur et grand sénéchal de la province de
- Bourbonnois, capitaine commandant les chevau-légers du jeune dauphin,
- maréchal des camps et armées du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote56" name="footnote56"><b>Note 56: </b></a><a
- href="#footnotetag56"> (retour) </a> Gabrielle Glay de la Cotardaye.
- Elle mourut dame du palais de la reine, le 21 mai 1707, à l'âge de
- cinquante-neuf ans. (Voy. la <i>Gazette</i>), Elle étoit donc née en
- 1648.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote57" name="footnote57"><b>Note 57: </b></a><a
- href="#footnotetag57"> (retour) </a> Le prince de Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote58" name="footnote58"><b>Note 58: </b></a><a
- href="#footnotetag58"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Au lieu de cette
- phrase on lit dans la copie de Conrart: «On dit aussi que vous estes
- inquiet de ce qui se passe à Marseille.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi baisa cette lettre devant elle mille et mille fois, lui dit qu'il
- lui devoit la vie et sa joie; mais quelque excès que son amante lui fit
- faire le fit tomber malade presque comme devant. Cependant ils ne furent
- pas sans effet, puisqu'au bout de neuf mois mademoiselle de La Vallière
- paya ses plaisirs par des douleurs, en mettant au monde une petite fille
- faite comme le père<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a> <a
- href="#footnote59"><sup class="sml">59</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote59" name="footnote59"><b>Note 59: </b></a><a
- href="#footnotetag59"> (retour) </a> Marie-Anne de Bourbon, née en
- octobre 1666.--Le Roi avoit eu déjà un autre enfant naturel, dont la
- mère est restée inconnue. Nos recherches pour la découvrir nous ont fait
- connoître, dans les registres de l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois,
- conservés à l'Hôtel-de-Ville, le document suivant, qui explique combien
- il est difficile d'éclaircir ce mystère.<br />
- </p>
- <p>
- «<i>Du samedi 5 janvier 1664.</i>
- </p>
- <p>
- «Fut baptisé Louis, filz de M. Laurent Limosin, sergeant à verge au
- Chastellet de Paris, et de Claude Lescuier, sa femme, et ouvriers de
- Monseigneur le Daulphin, rue du Cocq. Le Parein Mre Alexandre Bontemps,
- premier vallet de chambre du Roy, tenant pour Louis quatorzième, Roy de
- France et de Navarre; la mareine dame Catherine du Tost, dame de
- Braguemont, femme de chambre de la Reyne Mère, tenant pour Anne
- d'Autriche, Reyne Mère de Sa Majesté. <span class="rig">COLOMBEL</span>.»
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- Dans ce Louis, fils d'un sergent à verge, qui est baptisé le 5 janvier
- 1664, et qui a pour parrain le Roi, pour marraine la Reine Mère, il nous
- semble impossible de ne pas reconnoître cet enfant que les généalogies
- nomment Louis de Bourbon, qu'elles font naître le 27 décembre 1663 et
- mourir le 15 juillet 1666.--Les gazettes n'ont parlé d'ailleurs ni de sa
- naissance ni de sa mort.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais pour en revenir à la maladie du Roi, qui fut plus violente que
- longue, il faut savoir qu'au retour de sa santé il n'y eut pas de femme à
- la cour qui ne travaillât à lui donner de l'amour. Madame de Chevreuse,
- dont la personne est le tombeau des plaisirs, après en avoir été le
- temple, ne pouvant plus rien pour elle, produisit madame de Luynes<a
- id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a> <a href="#footnote60"><sup
- class="sml">60</sup></a>, qui est une des plus belles femmes de France,
- mais peu ou point d'esprit. Madame la duchesse de Soubise<a
- id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a> <a href="#footnote61"><sup
- class="sml">61</sup></a>, dont les yeux vont tous les jours à la petite
- guerre, n'y réussit pas mieux que la Princesse Palatine<a
- id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a> <a href="#footnote62"><sup
- class="sml">62</sup></a> et madame de Soissons<a id="footnotetag63"
- name="footnotetag63"></a> <a href="#footnote63"><sup class="sml">xxx</sup></a>;
- mais en vérité le Roi en fit confidence à La Vallière et s'en divertit
- avec elle; aussi alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui
- fit beaucoup de civilité et d'amitié<a id="footnotetag64"
- name="footnotetag64"></a> <a href="#footnote64"><sup class="sml">64</sup></a>.
- Le Roi le sut et en eut du chagrin. «Quoi! lui dit-il, si peu de jalousie?
- Ah! Mademoiselle, il y a peu d'amour.--Excusez-moi, lui répondit-elle,
- j'ai le cœur plus jaloux en amitié que qui que ce puisse être, mais j'ai
- trop bonne opinion de votre esprit pour croire que vous aimassiez une
- grande statue (et une grande masse de neige<a id="footnotetag65"
- name="footnotetag65"></a> <a href="#footnote65"><sup class="sml">65</sup></a>).
- Cela ne satisfit point le roi, qui est le plus incommode de tous les
- hommes sur ce chapitre<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a> <a
- href="#footnote66"><sup class="sml">66</sup></a>, de manière que, sans
- avoir nulle bonne raison, il picota cette fille un mois durant. Elle en
- souffrit quelque temps avec une patience extrême, mais enfin elle le
- traita mal à Vincennes; il le souffrit assez patiemment, quoiqu'il lui
- parût un désespoir épouvantable dans les yeux. Il vit Belfonds<a
- id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a> <a href="#footnote67"><sup
- class="sml">67</sup></a>, à qui il dit qu'il étoit le plus heureux de tous
- les hommes de n'aimer plus que la gloire<a id="footnotetag68"
- name="footnotetag68"></a> <a href="#footnote68"><sup class="sml">68</sup></a>.
- «Ah! Sire, répliqua spirituellement Belfonds, la gloire<a
- id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a> <a href="#footnote69"><sup
- class="sml">69</sup></a> est une maîtresse plus difficile à servir qu'une
- femme; et plût au ciel m'avoir donné un cœur aussi sensible à l'amour<a
- id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a> <a href="#footnote70"><sup
- class="sml">70</sup></a> comme il est à cette autre passion, je serois
- bien plus heureux.» Le Roi soupira sans lui répondre rien; mais le jour
- suivant il vit mademoiselle de la Motte<a id="footnotetag71"
- name="footnotetag71"></a> <a href="#footnote71"><sup class="sml">71</sup></a>,
- qui est une beauté enjouée, fort agréable et qui a beaucoup d'esprit, à
- qui il dit beaucoup de choses obligeantes, et fut toujours auprès d'elle;
- soupira souvent et en fit assez pour faire dire dans le monde qu'il en
- étoit amoureux, et pour le persuader<a id="footnotetag72"
- name="footnotetag72"></a> <a href="#footnote72"><sup class="sml">72</sup></a>
- à Madame sa mère, qui grondoit sa fille de ne pas répondre à la passion
- d'un si grand monarque. Toutes les amies de la Maréchale s'assemblèrent
- pour en conférer (et, après lui avoir bien dit que nous n'étions plus dans
- la sotte, simplicité de nos pères, où une simple galanterie passoit pour
- une injure et où une fille n'entendoit parler d'amour que le jour de ses
- noces; aujourd'hui le monde est plus fin et plus raisonnable, et, par une
- heureuse vicissitude, l'amour et la galanterie se sont introduits partout<a
- id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a> <a href="#footnote73"><sup
- class="sml">73</sup></a>); enfin ils querellèrent à outrance cette aimable
- fille, qui, dans son cœur ayant une secrète attache pour le marquis de
- Richelieu<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a> <a
- href="#footnote74"><sup class="sml">74</sup></a>, voyoit sans joie la
- passion du Roi (et reçut mal les avis de ses parens<a id="footnotetag75"
- name="footnotetag75"></a> <a href="#footnote75"><sup class="sml">75</sup></a>).
- Cependant le Roi continuoit d'aller chez La Vallière; mais il y rêvoit et
- lisoit, ou sortoit sans lui avoir presque parlé. Il n'y eut que monsieur
- de Vardes et de Bussy qui ne s'y trompèrent point, et qui dirent toujours
- que ce n'étoit qu'un dépit amoureux. En effet, le Roi devint jaune, n'alla
- plus à la chasse, rioit par force et se donnoit mille maux à plaisir. Il
- s'en ouvrit au duc de Saint-Aignan en des termes qui faisoient bien
- connoître qu'il étoit pris pour sa vie. «Oui, disoit-il au Duc, si jamais
- homme fut à plaindre, c'est moi; je ne fais rien qui ne me coûte et qui ne
- me gêne, et la couronne, en de certains momens, m'incommode. J'aime,
- Saint-Aignan, autant qu'on peut aimer, et ne connois que trop que l'on ne
- m'aime point, ou si foiblement que je ne serai jamais content. Cependant,
- que n'ai-je point fait pour me bien faire aimer? Parle, Saint-Aignan, mais
- parle sincèrement: suis-je indigne d'être aimé? Ne voyez-vous pas que tous
- ceux qui ont aimé de cette cour sont incomparablement plus aimés que je ne
- suis?» Le duc, qui a de l'esprit, connut bien que le Roi n'étoit en cet
- état que par son extrême passion, et parla si obligeamment pour La
- Vallière que le Roi l'en aima encore mieux, et lui dit qu'il prétendoit
- avoir pour sa maîtresse une foi inviolable, mais qu'il vouloit en être
- aimé. C'étoit sur les deux heures que le Roi disoit tout ceci au Duc, et
- sur les sept heures du soir il fut pris d'étranges maux de tête et de
- vomissemens furieux. Le Duc alla trouver La Vallière, et lui raconta mot
- pour mot tout ce que le Roi lui avoit dit. La Vallière lui répondit que le
- caprice du Roi l'avoit affligée, mais qu'après tout elle n'étoit pas
- d'humeur à lui demander des pardons (pour un mal qu'elle n'avoit pas fait<a
- id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a> <a href="#footnote76"><sup
- class="sml">76</sup></a>), qu'elle avoit lieu de se plaindre de lui et
- qu'il n'en avoit point de se plaindre d'elle, et que ce n'étoit point
- parce qu'il étoit son roi qu'elle avoit pris soin de lui plaire; qu'elle
- en auroit usé tout de même pour un autre qu'elle auroit aimé.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote60" name="footnote60"><b>Note 60: </b></a><a
- href="#footnotetag60"> (retour) </a> Jeanne Marie Colbert, fille aînée
- du ministre, épousa, le 3 février 1667, Charles Honoré d'Albert, duc de
- Luynes, fils de Louis Charles d'Albert, duc de Luynes, de Chevreuse et
- de Chaulnes, et de sa première femme, Marie Seguier, fille du
- chancelier. Louis Charles d'Albert, le beau père de Jeanne Marie
- Colbert, étoit fils de Charles d'Albert, duc de Luynes, et de Marie de
- Rohan, la fille aînée d'Hercule de Rohan-Montbazon, depuis duchesse de
- Chevreuse. Les Mémoires de Brienne regardent la disgrâce de Fouquet
- comme «la dernière affaire» de madame de Chevreuse. Il répugneroit par
- trop de penser que cette affaire ait été suivie d'une intrigue aussi
- odieuse que celle dont il s'agit, et aussi improbable, dans la première
- année, dans les premiers mois, du mariage de son petit-fils.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote61" name="footnote61"><b>Note 61: </b></a><a
- href="#footnotetag61"> (retour) </a> Anne de Rohan-Chabot, qui épousa en
- 1663 François de Rohan, prince de Soubise, fils aîné de la seconde femme
- d'Hercule de Rohan-Montbazon: il étoit donc, par son père, frère de la
- duchesse de Chevreuse. Anne de Rohan-Chabot étoit fille de Henri Chabot
- et de cette Marguerite de Rohan dont la mère, née Sully, soutint contre
- elle un si scandaleux procès au sujet de Tancrède, «vil enfant de la
- terre, fruit du libertinage de quelque valet», comme dit Patru dans son
- plaidoyer. (Voy. notre édit. de Saint-Amant, I, 457, <i>Bibliot. elzev.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote62" name="footnote62"><b>Note 62: </b></a><a
- href="#footnotetag62"> (retour) </a> La Princesse Palatine dont il est
- ici question n'étoit pas Anne Marie de Gonzague, sœur de la reine de
- Pologne, âgée alors de cinquante ans, et qui avoit épousé, en 1645,
- Édouard, prince palatin du Rhin, mais sa fille aînée, alors âgée de
- vingt ans, dont la sœur cadette avoit épousé Henri Jules de Bourbon,
- prince de Condé. Cette fille aînée de la princesse Anne devint, en 1671,
- femme de Charles Théodore Othon, prince de Salm. Elle avoit vingt ans en
- 1666.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote63" name="footnote63"><b>Note 63: </b></a><a
- href="#footnotetag63"> (retour) </a> Olympe Mancini, nièce du cardinal,
- pour qui le roi avoit eu une inclination avant d'aimer Marie de Mancini:
- elle étoit alors surintendante de la maison de la jeune reine. Voy.
- Amédée Renée, <i>les Nièces de Mazarin</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote64" name="footnote64"><b>Note 64: </b></a><a
- href="#footnotetag64"> (retour) </a> <i>Var</i>.: La copie de Conrart
- porte:<br />
- </p>
- <p>
- «Madame de Chevreuse, ne pouvant rien pour elle, produisit madame de
- Luynes, qui est une des plus belles du royaume, avec peu ou point
- d'esprit. La princesse Palatine, madame de Soissons et madame la
- duchesse de Soubize, tout cela y fit ses efforts; mais, en vérité, le
- roy en fit des trophées à La Vallière et s'en divertit avec elle. Aussi
- alla-t-elle voir sans façon la Princesse Palatine et lui fit cent
- civilitez.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote65" name="footnote65"><b>Note 65: </b></a><a
- href="#footnotetag65"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote66" name="footnote66"><b>Note 66: </b></a><a
- href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Var</i>.: On lit dans la copie
- de Conrart:<br />
- </p>
- <p>
- «De manière que, durant un mois, il pressa La Vallière sans avoir bonne
- raison d'elle; elle en souffrit quelque temps, mais enfin elle perdit
- patience et traita le roy à Vincennes comme un Basque.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote67" name="footnote67"><b>Note 67: </b></a><a
- href="#footnotetag67"> (retour) </a> Bernardin de Gigault, marquis de
- Bellefonds, premier maître d'hôtel du roi depuis trois ans à cette
- époque (1666), et deux ans plus tard maréchal de France. Il avoit alors
- trente-six ans et le Roi vingt-huit. Le marquis de Bellefonds se
- distingua par sa piété et contribua beaucoup à la retraite définitive de
- mademoiselle de La Vallière.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote68" name="footnote68"><b>Note 68: </b></a><a
- href="#footnotetag68"> (retour) </a> <i>Var.</i>: de n'aimer que sa
- fortune. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote69" name="footnote69"><b>Note 69: </b></a><a
- href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>Var.</i>: la fortune. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote70" name="footnote70"><b>Note 70: </b></a><a
- href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Var.</i>: que le mien l'est à la
- gloire, je le serois bien plus souvent. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote71" name="footnote71"><b>Note 71: </b></a><a
- href="#footnotetag71"> (retour) </a> Mademoiselle de La
- Mothe-Houdancourt (Françoise Angélique), fille de Philippe de La
- Mothe-Houdancourt, duc de Cardonne, maréchal de France, et de
- mademoiselle de Toussy, fille de Louis de Prie, marquis de Toussy, dont
- le mariage eut lieu en novembre 1650, et dont elle étoit la seconde
- enfant. Elle ne pouvoit donc être née avant 1652; en 1666 à peine
- avoit-elle quatorze ans. Elle étoit déjà en 1663 fille d'honneur de la
- reine Marie-Thérèse, comme mademoiselle de La Mothe-Argencourt l'étoit
- de la Reine-Mère. Il y a souvent confusion entre ces deux noms. Ainsi
- mademoiselle de Montpensier dit dans ses <i>Mémoires</i> (édit.
- Maestricht, IV, 143): «Mademoiselle de La Mothe-Houdancourt qui étoit
- entrée chez la Reine-Mère comme fille d'honneur à la place de
- mademoiselle de La Porte.» Or, mademoiselle de La Porte épousa en 1657
- (voy. Loret) le chevalier Garnier, et c'est par mademoiselle de la
- Mothe-Argencourt qu'elle fut remplacée. Au tome 5, p. 222-223, elle
- parle encore de mademoiselle de La Mothe-Houdancourt. Cette fois le nom
- est exact, et un trait que rapporte Mademoiselle nous paroît plutôt une
- boutade de petite fille qu'un acte de dépit d'une maîtresse jalouse: «Le
- bruit courut que le Roi alloit toujours à ses fenêtres pour parler à La
- Mothe et qu'il lui avoit porté un jour des pendants d'oreille de
- diamant, qu'elle les lui avoit jetes au nez, et lui avoit dit: «Je ne me
- soucie ni de vous, ni de vos pendants, puisque vous ne voulez pas
- quitter La Vallière.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote72" name="footnote72"><b>Note 72: </b></a><a
- href="#footnotetag72"> (retour) </a> <i>Var.</i>: À la maréchale de la
- Mothe, qui grondoit sa nièce de ne pas repondre à l'amitié d'un si grand
- monarque.» (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote73" name="footnote73"><b>Note 73: </b></a><a
- href="#footnotetag73"> (retour) </a> Manque dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote74" name="footnote74"><b>Note 74: </b></a><a
- href="#footnotetag74"> (retour) </a>Armand Jean du Plessis, né en 1629,
- substitué au nom et aux armes de du Plessis par le cardinal de
- Richelieu, son grand-oncle, dont il prit le nom et le titre de duc. Il
- étoit marié depuis 1649 avec madame veuve de Pons. Peut-être, puisque le
- titre n'est pas indiqué, s'agit-il du marquis de Richelieu, son père, né
- en 1632, et qui avoit épouse dès 1652 la fille de cette Catherine
- Bellier, dame de Beauvais (<i>Cathau la Borgnesse</i>), qui avoit été le
- premier caprice de Louis XIV.--Cf. t. 1, p. 71.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote75" name="footnote75"><b>Note 75: </b></a><a
- href="#footnotetag75"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote76" name="footnote76"><b>Note 76: </b></a><a
- href="#footnotetag76"> (retour) </a> Manque dans le ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant le Roi passa une fort méchante nuit, et toute la cour le fut
- voir le lendemain; de Vardes<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a>
- <a href="#footnote77"><sup class="sml">77</sup></a> lui dit mille
- équivoques sur son mal fort spirituellement<a id="footnotetag78"
- name="footnotetag78"></a> <a href="#footnote78"><sup class="sml">78</sup></a>;
- enfin, ce malade amoureux pria son confident d'aller trouver de sa part sa
- maîtresse, de lui apprendre la cause de son mal. Elle le reçut avec une
- mélancolie extrême et lui avoua qu'elle souffroit des maux inconcevables,
- et qu'il lui feroit plaisir de porter ce billet au Roi, dont voici les
- paroles<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a> <a
- href="#footnote79"><sup class="sml">79</sup></a>:
- </p>
- <h4>
- BILLET.
- </h4>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/S.png" /></span><br />i l'on
- savoit la cause de vos maux, l'on y apporteroit du remède, quand il en
- devroit coûter la vie; mais, mon Dieu! qu'il est inutile de vous dire ce
- que je vous dis, ce n'est pas moi qui donne à Votre Majesté ses bons ni
- ses mauvais jours!
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote77" name="footnote77"><b>Note 77: </b></a><a
- href="#footnotetag77"> (retour) </a> Le marquis de Vardes, maître passé
- en galanterie. Sur ce personnage, «l'homme de France le mieux fait et le
- plus aimable», disent les Mémoires de Daniel de Cosnac, sur ses
- nombreuses intrigues, et en particulier sur ses amours avec la comtesse
- de Soissons, voy. <i>Les Nièces de Mazarin</i>, par M. Amédée Renée, p.
- 189 et suiv.; Mém. de Conrart, p. 250 et 278.--Cf. t. 1, p. 270.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote78" name="footnote78"><b>Note 78: </b></a><a
- href="#footnotetag78"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Madame lui dit cent
- equivoques fort spirituelles. (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote79" name="footnote79"><b>Note 79: </b></a><a
- href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le texte de Conrart,
- beaucoup plus rapide, nous paroît être celui de la rédaction primitive:<br />
- </p>
- <p>
- «Enfin le Roy pria le Duc d'aller voir sa maîtresse, et elle, qui
- souffroit encore plus que luy, donna ce billet à son confident.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Duc alla promptement porter ce billet au Roi. La jeune Reine étoit pour
- lors sur son lit, et d'abord qu'il l'eut vu il s'écria: «Saint-Aignan, je
- suis bien foible, et je le suis plus que vous ne pouvez penser.» La Reine
- se retira, et le Roi relut vingt fois ce billet; il fit admirer au Duc
- cette manière d'écrire, mais il ne pouvoit souffrir ce cruel terme de
- Votre Majesté. Il en parloit encore quand mademoiselle de La Vallière
- entra dans sa chambre avec madame de Montausier<a id="footnotetag80"
- name="footnotetag80"></a> <a href="#footnote80"><sup class="sml">80</sup></a>,
- à laquelle cette visite aux flambeaux a servi de toute sa faveur; elle se
- retira par commodité et par respect au bout de la chambre avec le Duc.
- Mademoiselle de La Vallière se mit sur le lit du Roi; elle étoit en
- habillement négligé, et le Roi, qui prend garde à tout, lui en sut bon
- gré. Elle le regarda avec une langueur passionnée à lui faire entendre que
- son cœur seroit éternellement à lui; le Roi fut si transporté qu'après lui
- avoir demandé mille pardons, il baisa un quart d'heure ses mains sans lui
- rien dire que ces trois paroles: «Et que je serois misérable,
- Mademoiselle, si vous n'aviez pitié de moi!» Enfin, ils se parlèrent et se
- contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à dire: Que je vous aime!
- Que vous aviez de tort! Votre cœur est hors de prix! Que nous avons lieu
- d'être contens! Aimons-nous toujours! Ils s'en tinrent aux paroles
- tendres, et ma foi je le crois, mais je ne sçais pas si le Roi, qui le
- lendemain se leva pour passer tout le jour avec La Vallière, le passa
- aussi sagement. Après ce raccommodement, il n'y a jamais eu de vie plus
- heureuse que la leur; ils ont pris tant de peine à se persuader de la
- fidélité et de la tendresse l'un de l'autre qu'ils n'ont plus lieu d'en
- douter<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a> <a href="#footnote81"><sup
- class="sml">81</sup></a>. La Vallière a pris avec elle mademoiselle
- d'Attigny<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a> <a
- href="#footnote82"><sup class="sml">82</sup></a>, fille de haute qualité,
- belle comme un ange, qui l'a toujours fortement aimée. C'est sa chère, et
- le Roi lui fait de grands présens. Il en use assez librement devant elle.
- Madame de Soissons, qui a été autrefois aimée du Roi, a supporté avec une
- étrange impatience la faveur de La Vallière, en sorte qu'un jour, la
- voyant passer devant une fille dont madame de Soissons fait ses délices,
- et qui est fille d'un avocat au Parlement nommé Brisac: «Je suis bien
- surprise, dit-elle fort haut à madame de Ventadour<a id="footnotetag83"
- name="footnotetag83"></a> <a href="#footnote83"><sup class="sml">83</sup></a>;
- j'avois toujours bien cru que La Vallière étoit boiteuse, mais je ne
- savois pas qu'elle fût aveugle.» La Vallière, qui l'entendit, sentit cela
- fort sensiblement. Le Roi l'alla voir, qui, la trouvant fort triste, lui
- demanda avec un empressement d'amitié ce qui l'affligeoit. Elle lui en dit
- le sujet avec les paroles du monde les plus piquantes pour madame de
- Soissons. Le Roi s'anima encore davantage, et sortit de chez elle avec un
- emportement épouvantable contre madame de Soissons. D'abord qu'il fut dans
- la rue, il fit appeler le Duc, qu'il fit monter dans son carrosse. Mais
- quand il y fut il ne lui dit rien, et descendirent au Louvre<a
- id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a> <a href="#footnote84"><sup
- class="sml">84</sup></a>. «Hé bien! parce que j'aime une fille, il faut
- que toute la France la haïsse! Mais ce n'est pas aux plaintes que je m'en
- veux tenir; je veux que vous alliez tout présentement dire à madame de
- Soissons que je lui défends l'entrée du Louvre<a id="footnotetag85"
- name="footnotetag85"></a> <a href="#footnote85"><sup class="sml">85x</sup></a>.»
- Le Duc lui demanda s'il avoit bien songé à cet ordre. «Oui, reprit le Roi,
- si bien que je veux que vous l'exécutiez tout à l'heure.--Mais si j'osois,
- répliqua le Duc, vous faire ressouvenir que vous avez eu autrefois quelque
- considération pour madame de Soissons.--Je vous entends, répliqua le Roi,
- c'est que vous voulez dire que je l'ai aimée. Non, croyez que je ne l'ai
- jamais fait; elle n'a pas assez d'esprit pour m'avoir jamais rien inspiré,
- sinon à l'âge de quinze ans, où elle m'entretenoit des couleurs qui me
- plaisoient le plus; aussi je ne me priverai de rien qui puisse être un
- obstacle à la vengeance que je dois à mademoiselle de La Vallière.--Je le
- veux croire, répondit le Duc; mais, Sire, n'avez-vous point égard à toute
- une grande famille et à la mémoire de son oncle!--Que vous me connoissez
- peu, Saint-Aignan, lui dit-il, si vous croyez que la considération de ce
- que l'on aime l'emporte par dessus celle d'une famille! Quoi! il sera
- permis à monsieur celui-ci, à madame celle-là, d'insulter une personne que
- j'honore? Est ce avoir du respect pour moi que d'en manquer pour ce que
- j'aime? Peut-on pousser une insolence plus loin que de mépriser ce que son
- Roi estime? Après tout, une Vallière ne vaut-elle pas bien une Manchini?
- Je m'étonne que de Vardes, qui sait si bien aimer, n'a pas appris à madame
- de Soissons que l'on sent incomparablement davantage ce qui s'adresse à ce
- qu'on aime que ce qui touche soi-même. Ma foi, ces petites gens-ci
- règleront bientôt ce que je dois aimer. Pardieu! c'est être bien
- misérable; il n'y a pas un petit gentilhomme qui ne fasse respecter sa
- maîtresse par ses amis et ses vassaux, et un roi n'en peut venir à bout?
- Je proteste pourtant qu'en quelque manière que ce soit, j'y réussirai, et
- je commencerai par madame de Soissons.--Mais, lui dit le Duc, Votre
- Majesté a-t-elle bien pensé aux intérêts de mademoiselle de La Vallière?
- Ne croyez-vous point que les Reines vont être ravies d'avoir prétexte de
- crier contre elle, et de pouvoir dire qu'elle ne cause que des
- désordres?--Ha! reprit le Roi, le plus affligé du monde, c'est assez, je
- n'ai plus rien à dire, sinon que je suis le plus malheureux de tous les
- hommes. En effet, y a-t-il quelqu'un, pour chétif qu'il soit, qui ne venge
- ce qu'il aime? et moi je ne puis. Vous avez raison, les Reines feroient
- rage contre cette pauvre fille, et l'on n'a désormais qu'à l'insulter,
- qu'à la piller et qu'à la maltraiter: Mesdames le trouveront bon, tant
- elles ont d'amitié pour moi.» En disant cela les larmes lui tombèrent des
- yeux de chagrin et de rage. Le Duc alla faire un fidèle récit de tout ceci
- à La Vallière, qui écrivit par lui ce billet:
- </p>
- <blockquote class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/Q.png" /></span>ue je vous aime
- et que vous méritez de l'être, mon cher! mais il me fâche de troubler
- vos plaisirs par mes malheurs. Pourquoi appeler malheur ce qui ne l'est
- point? Non, je me reprends: tant que mon cher prince m'aimera, je n'en
- aurai jamais; rien ne me peut affliger que sa perte. Voilà mes
- sentimens, conformez-y les vôtres, et nous mettons au dessus de ces gens
- qui ne sauroient nous nuire. Adieu, venez ce soir plus tôt qu'à
- l'ordinaire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote80" name="footnote80"><b>Note 80: </b></a><a
- href="#footnotetag80"> (retour) </a> <i>Var.</i>: avec madame de
- Montauzier, qui l'avoit amenée faire cette visite aux flambeaux, assurée
- de toute la faveur. (<i>Ibid.</i>) Julie d'Angennes, la fille célèbre de
- la marquise de Rambouillet, femme du marquis, puis duc de Montausier. On
- lui a justement reproché la part qu'elle a prise aux galanteries du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote81" name="footnote81"><b>Note 81: </b></a><a
- href="#footnotetag81"> (retour) </a> Encore une rédaction abrégée qui
- nous paroît le vrai texte: «Le roy fut si transi d'amour qu'il baisa une
- de ses mains plus d'un quart d'heure sans lui parler. Enfin ils
- parèrent, se contèrent leurs raisons, et furent cinq heures à se dire:
- que je vous aime! nous avons lieu d'être très contents! Ils s'en
- tinrent, dit-on, aux paroles tendres.» (<i>Ibid.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote82" name="footnote82"><b>Note 82: </b></a><a
- href="#footnotetag82"> (retour) </a> C'est mademoiselle d'Artigny qu'il
- faut lire. Elle avoit succédé à mademoiselle de Montalet dans les
- confidences de mademoiselle de La Vallière. Toutes trois étoient, avec
- mademoiselle de Barbezières, filles d'honneur de Madame.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote83" name="footnote83"><b>Note 83: </b></a><a
- href="#footnotetag83"> (retour) </a> Ce nom se trouve dans l'édit. de
- Londres 1654. Marie de La Guiche, fille de Jean François de La Guiche,
- seigneur de Saint-Géran, née en 1623, avoit épousé en 1645 Charles de
- Levis, marquis d'Annonai, puis duc de Ventadour. Voy. notre édit. du
- Dictionn. des précieuses, <i>Biblioth. elzév.</i>, t. 2, aux noms <span
- class="sc">Angoulême</span> et <span class="sc">Saint-Géran</span>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote84" name="footnote84"><b>Note 84: </b></a><a
- href="#footnotetag84"> (retour) </a> Nous empruntons à la copie de
- Conrart tout ce paragraphe. En le comparant au texte des éditions
- précédentes, on en reconnoîtra la supériorité.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote85" name="footnote85"><b>Note 85: </b></a><a
- href="#footnotetag85"> (retour) </a> La mesure étoit d'autant plus
- exorbitante que la comtesse de Soissons, sans parler de son titre de
- surintendante de la maison de la Reine, étoit, par son mariage avec un
- prince du sang, au premier rang des personnes qui avoient le droit
- d'entrer au Louvre, et d'y entrer en carrosse.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le Roi n'eut pas plutôt lu ce billet qu'il partit aussitôt, et Dieu sait
- s'ils se dirent et se firent des amitiés. Cependant le Roi vit madame de
- Soissons dans les jardins de Saint-Cloud, à laquelle il fit mille
- incivilités. Dans ce temps, madame de Bellefonds eut un différend avec son
- mari. Le roi donna tout le bon côté à Bellefonds. Quinze jours après, le
- Roi, qui avoit passé depuis midi jusques à quatre heures après minuit avec
- La Vallière, vint se coucher; il trouva la jeune Reine en simple jupe
- auprès du feu, avec madame de Chevreuse. Comme le Roi se sentit encore
- mécontent contre elle pour La Vallière, il lui demanda avec une horrible
- froideur pourquoi elle n'étoit pas couchée. «Je vous attendois, lui
- dit-elle tristement.--Vous avez la mine, lui répondit le Roi, de
- m'attendre bien souvent.--Je le sçais bien, lui répondit-elle; car vous ne
- vous plaisez guère avec moi, et vous vous plaisez bien davantage avec mes
- ennemies.» Le Roi la regarda avec une fierté qui approchoit bien du
- mépris, et lui dit d'un ton moqueur: «Hélas! Madame, qui vous en a tant
- appris?» et en la quittant: «Couchez-vous, Madame, sans tant de petites
- raisons.» La Reine fut si vivement touchée, qu'elle s'alla jeter aux pieds
- du Roi, qui marchoit à grands pas dans la chambre. «Eh bien, Madame, que
- voulez-vous dire? lui dit-il.--Je veux dire, répondit la Reine, que je
- vous aimerai toujours, quoi que vous me fassiez.--Et moi, lui dit le Roi,
- j'en userai si bien que vous n'y aurez aucune peine; mais si vous voulez
- m'obliger, vous n'écouterez plus madame de Soissons ni madame de Navailles<a
- id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a> <a href="#footnote86"><sup
- class="sml">86</sup></a>», parce qu'il savoit qu'elles avoient causé de La
- Vallière, et comme elle continuoit, et que La Vallière n'avoit jamais eu
- d'inclination pour elle, avant même qu'elle fût en crédit, le Roi se défit
- d'elle et de son mari.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote86" name="footnote86"><b>Note 86: </b></a><a
- href="#footnotetag86"> (retour) </a> Suzanne de Beaudan, mademoiselle de
- Neuillan, dont il est souvent parlé sous ce nom dans les écrits du
- temps, épousa en 1651 Philippe de Montault, duc de Navailles. À l'époque
- qui nous occupe, M. de Navailles étoit gouverneur du Havre et commandant
- des chevau-légers. Madame de Navailles étoit dame d'honneur de la reine
- Marie-Thérèse, avec 1,200 livres de gages. «Cette espèce de disgrâce,
- dit Mademoiselle (éd. cit., V, 278), n'a pas ruiné leurs affaires. Ils
- vendirent leurs charges et leur gouvernement bien cher; ils ont fait peu
- de dépense, ont payé leurs dettes et acheté des terres. Le duc de
- Chaulnes acheta la charge de commandant des chevau-légers, et le duc de
- Saint-Aignan le gouvernement du Havre, et celle de dame d'honneur fut
- achetée par madame de Montausier, à quoi elle étoit plus propre que
- madame de Navailles», qui, est-il dit à la page précédente, «s'est si
- extraordinairement occupée de mesquins ménages que cela lui a fait tort
- et à son mari.» Le duc de Navailles revint bientôt en faveur; en 1669 il
- étoit gouverneur de La Rochelle, du pays d'Aunis et du Brouage; la même
- année il commanda l'armée de Candie, et, après plusieurs commandements
- importants et plusieurs succès militaires, il fut même fait maréchal de
- France.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Deux mois après, le Roi se mit en tête que La Vallière fût reçue des deux
- Reines, et souhaita qu'elles la vissent de bon œil. Pour cet effet il en
- parla à madame de Montausier, qui alla par ordre du Roi dès ce moment à la
- chambre de la jeune Reine. «Madame, lui dit-elle, c'est un Roi qui veut
- que je m'acquitte d'une commission que je doute qui vous soit agréable; il
- n'a pas été en mon pouvoir de m'en dispenser: c'est, Madame, qu'il
- souhaite que Votre Majesté reçoive mademoiselle de La Vallière<a
- id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a> <a href="#footnote87"><sup
- class="sml">87</sup></a>, qui veut vous rendre ses respects.--Je l'en
- quitte, répliqua la Reine, il n'est pas besoin.--Si j'osois, ajouta madame
- de Montausier, dire à Votre Majesté que cette complaisance que vous aurez
- pour le Roi le touchera sans doute, et qu'au contraire votre refus
- l'aigrira; enfin, Madame, si le Roi aime cette fille, votre froideur pour
- elle ne le guérira pas: ainsi Votre Majesté feroit quelque chose de plus
- glorieux pour elle si elle vouloit surmonter cette petite répugnance qui
- s'oppose aux volontés du Roi, et si elle vouloit suivre l'exemple de tant
- d'illustres femmes qui en ont dignement usé avec ce que leurs maris
- aimoient.--Mais, Madame, interrompit la Reine, le moyen de voir cette
- fille! j'aime le Roi et le Roi n'aime qu'elle.» Le Roi, qui étoit aux
- écoutes, entra brusquement; sa vue surprit si fort la Reine qu'elle en
- rougit et saigna du nez, de manière qu'elle se servit de ce prétexte pour
- sortir. Trois jours après elle accoucha d'une petite Moresque velue qui
- pensa la faire mourir<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a> <a
- href="#footnote88"><sup class="sml">88</sup></a>. Toute la cour fut en
- prières; la Reine-Mère fondoit en larmes auprès de son lit; le Roi en
- parut triste, mais il ne discontinua point de voir La Vallière en secret,
- et de lui donner mille et mille marques de son amour. Cependant la jeune
- Reine le pria, en présence de sa mère et de son confesseur, de vouloir
- marier La Vallière; le Roi, qui ne sçauroit être fourbe, ne put se
- résoudre à le leur accorder, et ne leur fit que dire, tout interdit, que
- si elle vouloit il ne s'y opposeroit pas, et qu'ils pouvoient lui chercher
- parti. Ils pensèrent à monsieur de Vardes, comme l'homme de la cour le
- plus propre à se faire bien aimer; mais de Vardes étoit amoureux à mourir
- de madame de Soissons: ainsi, quand on lui en parla, il se mit à rire,
- disant qu'on se moquoit, qu'il n'étoit pas propre au mariage. Madame<a
- id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a> <a href="#footnote89"><sup
- class="sml">89</sup></a>, qui savoit la passion de Vardes pour madame de
- Soissons, alla voir la Comtesse, comme la plaignant si son amant
- consentoit à ce mariage, et lui offroit ses services en cette occasion, en
- le faisant détourner par le comte de Guiche, intime ami du marquis. Voilà
- nos deux admirables qui lient une grande amitié et s'ouvrent leurs cœurs
- de leurs amours. Vardes vint voir la comtesse, à laquelle il fit valoir le
- refus de La Vallière avec un million: «car, lui dit-il, ce n'est point par
- délicatesse, je me moque de son commerce avec le Roi; feu le comte de
- Moret mon père, qui étoit un des plus honnêtes hommes de France, épousa
- bien une des maîtresses de Henri IV, de laquelle je suis sorti: jugez si
- j'en ferois difficulté; d'ailleurs, ne l'aimant point, le Roi me feroit un
- extrême plaisir de la divertir. Mais, Madame, reprit-il avec un air
- charmant et passionné, ce sont vos yeux qui m'en empêchent, qui ne
- voudroient plus me regarder avec douceur, ou, pour mieux dire, c'est la
- possession de votre illustre cœur, de laquelle je me rendrois indigne si
- je pouvois consentir à vous déplaire. Ainsi je vous jure par vous-même,
- qui êtes une chose sacrée pour moi, que jamais je ne penserai à aucun
- engagement, quelque avantageux qu'il puisse être<a id="footnotetag90"
- name="footnotetag90"></a> <a href="#footnote90"><sup class="sml">90</sup></a>.»
- La comtesse étoit si charmée de voir des sentimens si tendres et si
- honnêtes à son amant, qu'elle ne savoit que lui dire pour lui exprimer sa
- joie. Madame survint sur le point de leur extase, accompagnée du comte de
- Guiche, auquel ils ne firent mystère de rien. Voilà l'établissement d'une
- agréable société, chacun se promettant de se servir utilement.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote87" name="footnote87"><b>Note 87: </b></a><a
- href="#footnotetag87"> (retour) </a> Sans doute à l'occasion de la
- nouvelle année. C'étoit le 31 décembre 1666. Voy. la note suivante.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote88" name="footnote88"><b>Note 88: </b></a><a
- href="#footnotetag88"> (retour) </a> Nous sommes maintenant en 1667. Le
- 2 janvier de cette année, la reine eut une fille, qui porta son nom,
- Marie-Thérèse, et mourut le 1er mars 1672.--Qu'elle fût noire et velue,
- nous ne trouvons pas ailleurs ce renseignement.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote89" name="footnote89"><b>Note 89: </b></a><a
- href="#footnotetag89"> (retour) </a> Henriette d'Angleterre, femme de
- Monsieur, frère du Roi, dont on lira plus loin les intrigues avec le
- comte de Guiche. Elle étoit fort jalouse de La Vallière, parce que,
- quand le Roi avoit commencé à aimer celle-ci, il avoit feint de la
- rechercher elle-même.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote90" name="footnote90"><b>Note 90: </b></a><a
- href="#footnotetag90"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Après cette phrase, on
- lit dans la copie de Conrart: «Madame survint sur ces entrefaites, à qui
- ils ne firent mystère de rien; elle loua sa fidélité. Le comte de Guiche
- fut de leur société. Ce soir-là, ces deux blondins voulurent faire
- merveilles; mais, hélas! qu'elles furent petites! Cela auroit déplu aux
- dames, si elles n'avoient eu leurs maris qui étoient meilleurs gendarmes
- que leurs amants. Cependant ces deux couples...
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant nos deux couples d'amants résolurent de faire rompre un commerce
- plus honnête et plus spirituel que le leur. Pour cet effet, ils écrivirent
- une lettre<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a> <a
- href="#footnote91"><sup class="sml">91</sup></a> à la señora Molina<a
- id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a> <a href="#footnote92"><sup
- class="sml">92</sup></a>, que le comte tourna en espagnol, par laquelle
- ils lui mandoient le mépris que le Roi faisoit d'elle, l'amour qu'il
- portoit à La Vallière, et mille choses de cette nature: car il est à
- remarquer que le dépit de Madame duroit toujours contre La Vallière, et
- que la Comtesse enrageoit qu'on lui vouloit ôter son amant pour elle. La
- señora Molina fut montrer cette lettre au Roi, qui la fit voir à de
- Vardes, et s'en plaignit à lui comme à un fidèle ami. En vérité il faut
- que l'amour soit une violente passion pour faire changer les inclinations
- en un moment, car il est constant que de Vardes est de bonne foi et la
- probité même; cependant, s'il eut quelques remords de cette perfidie
- envers son Roi, ce ne fut que depuis le Louvre jusques à l'hôtel de
- Soissons, où il trouva sa maîtresse et ses confidens, lesquels railloient
- le Roi avec beaucoup de liberté; ils le traitèrent de fanfaron qui
- prétendoit que l'amour ne devoit avoir de douceur que pour lui; ils s'en
- écrivoient souvent en ces termes, le Comte et Madame, parce que le Roi
- avoit apporté quelques obstacles à leurs visites.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote91" name="footnote91"><b>Note 91: </b></a><a
- href="#footnotetag91"> (retour) </a> «Ils écrivirent une lettre à la
- Reine», lit-on dans les mss. de Conrart. Le nom de la señora Molina n'y
- est pas même prononcé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote92" name="footnote92"><b>Note 92: </b></a><a
- href="#footnotetag92"> (retour) </a> Dona Maria Molina, première femme
- de chambre espagnole. Ce n'est pas ainsi que madame de La Fayette
- raconte cet incident, qui auroit causé le renvoi de madame de Navailles,
- dénoncée comme coupable par de Vardes lui-même, au lieu d'avoir suivi
- cette calomnie, comme il est dit ici; Conrart, résumant madame de La
- Fayette, cite un entretien du Roi et de Madame. Celle-ci auroit dit «que
- la comtesse de Soissons s'étoit rencontrée chez la Reine à l'ouverture
- d'un paquet du Roi son père, en avoit ramassé et serré l'enveloppe sans
- qu'on s'en aperçût; qu'on avoit fait faire un cachet aux armes d'Espagne
- tout semblable à celui dont les lettres du roi d'Espagne avoient
- accoutumé d'être cachetées, et que, cette lettre contrefaite étant
- enfermée dans cette enveloppe véritable, le paquet en avoit été porté,
- comme de la poste, à la señora Molina, première femme de chambre de la
- Reine, qui les reçoit ordinairement.» (p. 282, collect. Petitot, t. 48,
- 2e série.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce fut en ce temps-là qu'il se déguisa en fille<a id="footnotetag93"
- name="footnotetag93"></a> <a href="#footnote93"><sup class="sml">93</sup></a>,
- où il fut vu dans la chambre de Madame par la Reine d'Angleterre, et ce
- fut un peu après que le Roi lui ordonna d'aller à Marseille<a
- id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a> <a href="#footnote94"><sup
- class="sml">94</sup></a> et de partir dans le même jour sans aller chez
- Madame. Dieu sait s'il observa cet ordre; il y fut tout botté. «Hé bien,
- Madame, s'écria-t-il de la porte, pour vous voir je brave le Roi et les
- puissances souveraines; trop heureux si vous seule, qui me tenez lieu de
- tout, m'assurez qu'en quelque lieu que ma misérable fortune me porte, vous
- me voudrez du bien. Oui, Madame, dans la douleur qui me transporte, ni la
- colère du Roi ni celle des Reines ne m'est point redoutable; j'appréhende
- la rigueur qu'apporté une longue absence.--Non, repartit Madame toute
- fondue en larmes en l'embrassant, non, non, cher comte, rien ne diminuera
- jamais l'affection que je vous ai promise, et aussi bien que vous je
- mépriserai toutes choses; mais, mon cher, aimez-moi et ne m'oubliez
- jamais.» Et après bien des pleurs et des embrassemens il fallut se
- séparer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote93" name="footnote93"><b>Note 93: </b></a><a
- href="#footnotetag93"> (retour) </a> «Madame étoit malade et environnée
- de toutes ses femmes... Elle faisoit entrer le comte de Guiche,
- quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure,
- et il la disoit même aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les
- jours et qui ne le reconnoissoient pas.» (<i>Hist. de Mme Henriette</i>,
- collect. Petitot, t. 44, p. 410.) L'œil pénétrant d'une mère, de la
- reine d'Angleterre, ne pouvoit être aussi complaisamment aveugle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote94" name="footnote94"><b>Note 94: </b></a><a
- href="#footnotetag94"> (retour) </a> Ce n'est point à Marseille que fut
- envoyé le comte de Guiche. «L'on n'avoit pas trouvé à propos de le
- chasser, de crainte que cela ne fît de méchants bruits; on l'avoit
- envoyé commander les troupes qui étoient à Nancy: c'étoit proprement un
- honnête exil.» (Mém. de Mademoiselle, éd. citée, 5, 233.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Peu de temps après on trama de furieuses malices contre la vie de La
- Vallière, et le Roi, qui l'aimoit avec plus d'ardeur que jamais, et qui
- avoit connu la grandeur de sa passion à la proposition qu'on lui avoit
- faite de la marier, l'alloit voir trois fois par jour avec une assiduité
- qui marquoit bien son amour. Ce n'est pas qu'elle ne l'eût extrêmement
- grondé de l'avoir mise en liberté devant les Reines de se marier.
- «Êtes-vous, lui dit-elle, celui même que j'ai vu me jurer que la mort la
- plus cruelle ne l'est pas à l'égal de voir ce que l'on aime entre les bras
- d'un autre? Êtes-vous celui qui disoit que dans ces occasions l'on se
- devoit servir des poignards et des poisons? Non, vous ne l'êtes plus;
- (mais pour mon malheur je suis encore ce que j'étois; je vois bien
- cependant qu'il est temps que je travaille à trouver dans mon courage de
- quoi me consoler de la perte que je ferai bientôt de votre cœur<a
- id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a> <a href="#footnote95"><sup
- class="sml">95</sup></a>).--Mais, lui disoit le Roi, mettez-vous en ma
- place, et au nom de Dieu apprenez-moi ce que vous auriez répondu. Que
- pouvois-je moins dire, voyant une Reine à l'extrémité me conjurer de vous
- marier? Le moyen d'avoir la dureté de lui dire, aussi cruellement que vous
- voulez, que je n'en ferois rien? N'est-ce pas assez de dire que je ne m'y
- opposerois pas, si vous le vouliez? Est-ce que je devois encore douter de
- votre tendresse pour ne m'y pas fier? Non: je vous faisois plus de justice
- en m'assurant sur la fidélité de votre cœur. Combien y en auroit-il eu
- qui, n'ayant plus tant d'aversion pour la trahison que moi, auroient tout
- accordé à une pauvre reine mourante? Mais, grâces à mon amour et à ma
- sincérité, je ne pus jamais obtenir sur moi de dire que j'y travaillerois.
- Après cette scrupuleuse vertu, vous fierez-vous à moi? ne croirez-vous pas
- à mes paroles comme à vos yeux?--Il est certain, répliqua La Vallière, que
- je vous crois beaucoup de vertu. Eh! s'il se peut, mon cher prince, ayez
- autant d'amour<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a> <a
- href="#footnote96"><sup class="sml">96</sup></a>; car enfin, je vous
- déclare aujourd'hui qu'il m'est facile de mourir, mais qu'il m'est
- impossible de me retirer d'un engagement aussi puissant que le vôtre, et
- que je renoncerai plutôt à la vie qu'aux charmantes espérances que vous
- m'avez données: ainsi, aimez-moi; si vous cessez, je sens bien qu'après la
- perte de votre cœur, il n'y a plus rien à faire en la vie pour
- moi.--Quelle indignité! s'écria le Roi en lui embrassant les genoux, si
- après ce que je viens d'entendre je pouvois vivre pour une autre que pour
- vous.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote95" name="footnote95"><b>Note 95: </b></a><a
- href="#footnotetag95"> (retour) </a> Ce passage manque dans la copie de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote96" name="footnote96"><b>Note 96: </b></a><a
- href="#footnotetag96"> (retour) </a> On lit dans la copie de Conrart un
- texte qui nous paroît plus vrai: «Croyez une bonne fois que, puisque mon
- malheur vous a fait naître sur le trône, je ne veux jamais penser au
- mariage. Ainsy, aimez-moy ou cessez, je sens bien que je ne puis plus
- rien aimer.» Le Roy lui exprima les choses les plus tendres. Et c'étoit,
- comme j'ai dit, en ce temps-là que le roi passoit presque toutes les
- nuits avec elle.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après qu'il l'eut assurée d'une constance éternelle, il lui dit adieu
- jusques au lendemain. C'étoit, comme j'ai déjà dit, dans ce temps-là que
- le roi passoit presque toutes les nuits avec elle; il ne la quittoit qu'à
- trois heures. Il n'en venoit que de partir, elle commençoit à s'endormir,
- quand sa petite chienne l'éveilla par ses jappemens; elle entendit du
- bruit à ses fenêtres et marcher dans sa chambre; elle courut dans celle de
- ses filles; tous les gens de la maison virent des crochets et des échelles
- de cordes. Cela fit grand bruit. Dès le matin le Roi le sçut, qui alla la
- voir pour être éclairci de la vérité. Quand il l'eut sçue par elle-même,
- il en fut épouvantablement troublé; il lui donna cette même semaine des
- gardes et un maître d'hôtel pour goûter tout ce qu'elle mangeroit. Chacun
- en philosopha à sa mode, mais les habiles gens jugèrent bien de qui ce
- coup venoit. Depuis cet accident, l'amour du Roi augmenta, et la peur de
- la perdre le fit pâlir mille fois en compagnie. Madame, qui n'est pas tout
- à fait de cette trempe, ne laissoit pas de se divertir, quoique le comte
- de Guiche fût absent. Un jour qu'elle causoit avec le Roi, elle tâchoit
- encore à le séduire: en tirant un mouchoir de sa poche, elle laissa tomber
- une lettre<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a> <a
- href="#footnote97"><sup class="sml">97</sup></a> que monsieur de Vardes
- avoit écrite, laquelle disoit positivement toute la lettre qu'on avoit
- écrite à la senora Molina de l'amour du Roi pour La Vallière, et le
- traitoit comme à son ordinaire de jeune fanfaron. Jamais surprise ne fut
- si grande que celle qu'eut le Roi en lisant cette lettre et connoissant
- que de Vardes, à qui il s'étoit confié, étoit complice de cette malice; il
- en parla à Madame sans aucun emportement, mais avec une extrême douleur
- qui faisoit connoître la bonté de son cœur. Elle, qui ne se soucioit de
- rien pourvu qu'elle pût justifier le comte de Guiche, avoua au Roi toute
- la menée de madame de Soissons et de Vardes. Le Roi envoya quérir ce
- dernier, et, après lui avoir fait de sanglans reproches de son infidélité,
- l'exila<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a> <a
- href="#footnote98"><sup class="sml">98</sup></a>. On ne peut s'imaginer le
- déplaisir de madame de Soissons à cette nouvelle, que de Vardes lui apprit
- par un billet que voici:
- </p>
- <p class="ital">
- Je vous représenterois, Madame, quelle est ma douleur, si je ne craignois
- de vous envelopper dans mon malheur, que je recevrois avec beaucoup de
- courage s'il ne me séparoit pas de vous pour jamais. J'attends de mon
- désespoir une prompte mort, qui finira mes infortunes et qui me donnera le
- repos qu'il y a si long-temps que j'ai perdu. Au nom de Dieu, Madame,
- souvenez-vous quelquefois de moi, comme d'un assez honnête homme que
- l'amour rend misérable; et, par un généreux effort, ne vous abattez point
- de toutes les traverses que vous aurez à souffrir. Ah! Madame, si je vous
- voyois dans ce moment, j'ouvrirois mon cœur à vos pieds.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote97" name="footnote97"><b>Note 97: </b></a><a
- href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce n'étoit pas sans dessein:
- «Madame la comtesse de Soissons eut quelques démêlés avec Madame;
- celle-ci, pour s'en venger, dit au roi que la comtesse de Soissons et
- Vardes avoient écrit cette lettre (la lettre espagnole); Vardes fut
- envoyé prisonnier à Montpellier (où il resta deux ans). Madame de
- Soissons en fut enragée. Elle avoua au roi que c'étoit le comte de
- Guiche qui l'avoit écrite, parce qu'il savoit parfaitement l'espagnol;
- qu'elle l'avoit su, et que Madame y avoit eu part. Vardes demeura
- toujours en prison. Le comte de Guiche fut envoyé en Pologne; madame la
- comtesse de Soissons fut chassée, et Madame traitée assez mal par le
- Roi. Voilà ce qu'un démêlé de femmes attira à ces deux messieurs.» (<i>Mém.
- de Montpensier</i>, édit. cit., 5, 235-236.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote98" name="footnote98"><b>Note 98: </b></a><a
- href="#footnotetag98"> (retour) </a> «Il est à Montpellier.» (Ms. de
- Conrart.).--Le billet qui suit ne paroît pas dans Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame l'alla voir et tâcha de la consoler, l'assurant que monsieur de
- Vardes reviendroit bientôt. Cela la remit un peu; mais enfin, ne voyant
- pas l'exécution de ses promesses, et après lui avoir bien recommandé son
- amant et reproché ses trahisons, elle perdit patience et alla trouver le
- Roi dans un de ses emportemens, à qui elle découvrit tout, ne se souciant
- pas de se perdre si elle perdoit le comte de Guiche. Elle réussit, car le
- Roi donna ordre à son exil; mais elle et son mari prirent la peine d'en
- tâter; il n'y eut que Madame qui s'en sauva, et depuis tout ceci le Roi ne
- l'aima ni l'estima.
- </p>
- <p>
- Pendant tout ce désordre, le duc Mazarin, qui faisoit le dévot<a
- id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a> <a href="#footnote99"><sup
- class="sml">99</sup></a>, demanda au Roi une audience particulière,
- laquelle le Roi lui accorda, durant laquelle il l'entretint d'une vision
- qu'il avoit eue, comme tout le royaume alloit se bouleverser s'il ne
- quittoit La Vallière, et lui donnoit avis de la part de Dieu.--«Et moi,
- repartit le Roi, je vous donne avis de ma part de donner ordre à votre
- cerveau, qui est en pitoyable état, et de rendre tout ce que votre oncle a
- dérobé<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a> <a
- href="#footnote100"><sup class="sml">100</sup></a>.» Le Duc lui fit un
- très-humble salut, et s'en alla.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote99" name="footnote99"><b>Note 99: </b></a><a
- href="#footnotetag99"> (retour) </a> Armand Charles de La Porte, duc de
- La Meilleraye, substitué au nom et aux armes du cardinal de Mazarin
- quand il épousa, le 28 février 1661, Hortense Mancini. Sur cette
- dévotion dont l'excès ridicule alla jusqu'à briser des statues
- précieuses, voy. la 2e partie des <i>Mélanges curieux</i>, dans les
- œuvres de Saint-Evremont, t. 8, 1753, in-18.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote100" name="footnote100"><b>Note 100: </b></a><a
- href="#footnotetag100"> (retour) </a> «Les parents et les amis de madame
- Mazarin lui conseillèrent de se servir de la dissipation de son mari
- pour le poursuivre en séparation de biens. Cette dissipation étoit
- certaine; M. Mazarin même s'en faisoit un devoir, sur ce principe
- injurieux à la mémoire de son bienfaiteur, que les biens des ministres
- étoient mal acquis et un pillage sur la misère des peuples et sur la
- facilité du prince.» (Factum pour dame Hortense Mancini, duchesse
- Mazarin, au t. 8 des œuvres de Saint-Évremont, p. 229.) Louis XIV
- entroit, on le voit, complétement dans les idées du duc lui-même. Ce
- qu'il auroit eu à rendre, d'après l'<i>État des biens délaissés à M. le
- duc Mazarin et à madame la duchesse sa femme par feu M. le cardinal
- Mazarin, tant par le contrat de mariage, legs universel, que codicilles</i>,
- montoit à dix millions six cent mille livres en argent ou en propriétés,
- plus un revenu de deux cent soixante-dix mille livres en charges et
- gouvernements qui se pouvoient vendre, soit en totalité seize millions
- de francs, représentant au moins quarante millions de notre monnoie.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le pauvre père Annat<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a> <a
- href="#footnote101"><sup class="sml">101</sup></a>, confesseur du Roi,
- soufflé par les Reines, l'alla aussi trouver, et feignit de vouloir
- quitter la cour, faisant entendre finement que c'étoit à cause de son
- commerce. Le Roi, se moquant de lui, lui accorda tout franc son congé. Le
- Père, se voyant pris, voulut raccommoder l'affaire; mais le Roi en riant
- soupira, et lui dit qu'il ne vouloit désormais que son curé, et point de
- jésuite. L'on ne peut dire le mal que tout son ordre lui voulut d'avoir
- été si peu habile.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote101" name="footnote101"><b>Note 101: </b></a><a
- href="#footnotetag101"> (retour) </a> Les Provinciales l'ont fait assez
- connoître. Né le 5 février 1590, confesseur du roi de 1654 à 1670, qu'il
- se retira de la cour, quatre mois avant sa mort. Il continue d'ailleurs
- à figurer sur les <i>États de la France</i>, malgré le prétendu congé
- que lui auroit donné le roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Deux ou trois mois<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a> <a
- href="#footnote102"><sup class="sml">102</sup></a> après, la Reine-Mère
- voulut faire son dernier effort de larmes, de tendresse et de maternité;
- après quoi elle supplia le Roi de penser au scandale que son amour public
- faisoit. Le Roi, qui n'entend point raillerie sur ce chapitre, et qui est
- extrêmement fier, lui repartit: «Hé quoi, Madame, doit-on croire tout ce
- que l'on dit? Je croyois que vous moins que personne prêcheroit cet
- Évangile<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a> <a
- href="#footnote103"><sup class="sml">103</sup></a>; cependant, comme je
- n'ai jamais glosé sur les affaires des autres, il me semble qu'on en
- devroit user de même pour les miennes.» La Reine, prudente, se tut. Le
- soir, au cabinet, le Roi, se souvenant de cette conversation, la drapa des
- mieux, car il dit tout franchement qu'il ne pouvoit souffrir ces créatures
- qui, après avoir vécu avec la plus grande liberté du monde, veulent
- censurer les actions des autres: parce que (les plaisirs les quittent,
- elles enragent qu'on soit en état d'en goûter, et quand nous serons las
- d'aimer et de vivre, nous parlerons comme elles<a id="footnotetag104"
- name="footnotetag104"></a> <a href="#footnote104"><sup class="sml">104</sup></a>).
- «Voyez madame de Chevreuse, dit-il: rien n'est plus hardi que cette femme
- à parler contre la galanterie des femmes; encore une duchesse d'Aiguillon<a
- id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a> <a href="#footnote105"><sup
- class="sml">105</sup></a>, une princesse de Carignan<a id="footnotetag106"
- name="footnotetag106"></a> <a href="#footnote106"><sup class="sml">106</sup></a>,
- et généralement toutes celles de la cour (excepté la princesse de Conty,
- qui a toujours été la dévotion même<a id="footnotetag107"
- name="footnotetag107"></a> <a href="#footnote107"><sup class="sml">107</sup></a>).»
- Ensuite, se tournant vers Roquelaure<a id="footnotetag108"
- name="footnotetag108"></a> <a href="#footnote108"><sup class="sml">108</sup></a>:
- «Ma foi, la galanterie a toujours été et sera toujours; les femmes dont on
- ne parle point, c'est qu'elles font leurs affaires plus secrètement avec
- quelque malhonnête homme, sans conséquence, ou qu'elles sont si sottes
- qu'on ne s'adresse point à elles<a id="footnotetag109"
- name="footnotetag109"></a> <a href="#footnote109"><sup class="sml">109</sup></a>».
- Comme le Roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos dames,
- de madame de Chastillon et monsieur le Prince<a id="footnotetag110"
- name="footnotetag110"></a> <a href="#footnote110"><sup class="sml">110</sup></a>,
- madame de Luynes avec le président Tambonneau<a id="footnotetag111"
- name="footnotetag111"></a> <a href="#footnote111"><sup class="sml">111</sup></a>,
- la princesse de Monaco<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a> <a
- href="#footnote112"><sup class="sml">112</sup></a> avec Pegelin<a
- id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a> <a href="#footnote113"><sup
- class="sml">113</sup></a>, mesdames d'Angoulême<a id="footnotetag114"
- name="footnotetag114"></a> <a href="#footnote114"><sup class="sml">114</sup></a>,
- de Vitry<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a> <a
- href="#footnote115"><sup class="sml">115</sup></a>, de Vinne<a
- id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a> <a href="#footnote116"><sup
- class="sml">116</sup></a>, de Soubise<a id="footnotetag117"
- name="footnotetag117"></a> <a href="#footnote117"><sup class="sml">117</sup></a>,
- de Bregy<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a> <a
- href="#footnote118"><sup class="sml">118</sup></a>, pour les désirés La
- Feuillade<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a> <a
- href="#footnote119"><sup class="sml">119</sup></a>, de Vivonne<a
- id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a> <a href="#footnote120"><sup
- class="sml">120</sup></a>, Le Tellier<a id="footnotetag121"
- name="footnotetag121"></a> <a href="#footnote121"><sup class="sml">121</sup></a>,
- d'Humières<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a> <a
- href="#footnote122"><sup class="sml">122</sup></a>, et rioit de tout son
- cœur.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote102" name="footnote102"><b>Note 102: </b></a><a
- href="#footnotetag102"> (retour) </a> Jours. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote103" name="footnote103"><b>Note 103: </b></a><a
- href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Mais, après tout,
- comme je n'ay jamais glosé sur vos affaires, je vous demande d'en être
- de même sur les miennes. (Ms. de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote104" name="footnote104"><b>Note 104: </b></a><a
- href="#footnotetag104"> (retour) </a> Manque dans Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote105" name="footnote105"><b>Note 105: </b></a><a
- href="#footnotetag105"> (retour) </a> La duchesse d'Aiguillon est assez
- connue par les Historiettes de Tallemant des Réaux, les Lettres de Guy
- Patin, etc., etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote106" name="footnote106"><b>Note 106: </b></a><a
- href="#footnotetag106"> (retour) </a> Marie de Bourbon-Soissons, qui
- avoit épousé en 1624 le prince de Carignan, qu'on appeloit le prince
- Thomas, grand-maître de la maison du roi. Celui-ci mourut en 1656,
- pendant le siége de Crémone, où il commandoit une armée françoise. La
- princesse de Carignan étoit mère du comte de Soissons (Eugène-Maurice de
- Savoie), qui avoit épousé Olympe Mancini le 21 février 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote107" name="footnote107"><b>Note 107: </b></a><a
- href="#footnotetag107"> (retour) </a> Cette addition nous est donnée par
- les ms. de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote108" name="footnote108"><b>Note 108: </b></a><a
- href="#footnotetag108"> (retour) </a> Gaston, duc de Roquelaure, qui
- depuis le 15 décembre 1657 étoit veuf de cette belle Charlotte-Marie de
- Daillon (mademoiselle du Lude) dont parlent avec admiration tous les
- contemporains. Aimée de Vardes, elle n'avoit pu résister à son amour,
- qu'elle partageoit, paroît-il. L'infidélité de Vardes l'auroit tuée, dit
- Conrart; mais il ajoute, ce qui combat son dire, qu'elle mourut en
- couches, et les Mémoires de Mademoiselle confirment ce détail.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote109" name="footnote109"><b>Note 109: </b></a><a
- href="#footnotetag109"> (retour) </a> Aux noms qui se trouvent dans le
- texte que nous suivons, l'édition donnée à Cologne en 1680 par J. Le
- Blanc (in-12) ajoute, entre madame de Vitry et madame de Vinnes, madame
- de Valentinois.<br />
- </p>
- <p>
- Le texte est tout différent dans l'édition de Londres, 1754; on y lit:
- </p>
- <p>
- «Comme le roi étoit en belle humeur, il parla un peu de toutes nos
- dames, de madame de Châtillon et de Monsieur le prince, madame de Luynes
- avec le président Tambonneau, la princesse de Monaco avec Pegevin,
- mesdames d'Angoulême, de Vitry, de Vinne, de Soubize, de Vivonne; Le
- Tellier, d'Humières, et il rioit de tout son cœur.»
- </p>
- <p>
- Voici maintenant le texte de Conrart:
- </p>
- <p>
- «Le roi, qui étoit en belle humeur, parla de toutes les dames: madame
- d'Arpajeux, que l'on croyoit si insensible, et le marquis de Piennes; la
- princesse de Monaco et Peguilin, madame de Chastillon et monsieur le
- prince, madame de Ventadour la prude et l'archevesque de Bourges;
- mesdames d'Angoulesme, de Valentinois, de Brégy et de Vitry, pour les
- Soubise, d'Asserac, les Destrades, La Feuillade, Vivonne et d'Humières
- rioient de tout leur cœur.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote110" name="footnote110"><b>Note 110: </b></a><a
- href="#footnotetag110"> (retour) </a> Nous ne pouvons mieux faire que de
- renvoyer le lecteur à une savante note de M. P. Boiteau, dans le 1er
- volume de cette <i>Histoire</i>, p. 153 et suiv.--Nous la compléterons
- par ces quelques lignes tirées du portrait qu'elle fit d'elle-même pour
- mademoiselle de Montpensier: «Le peu de justice et de fidélité que je
- trouve dans le monde, dit-elle, fait que je ne puis me remettre à
- personne pour faire mon portrait; de sorte que je veux moi-même vous le
- donner le plus au naturel qu'il me sera possible, dans la plus grande
- naïveté qui fût jamais. C'est pourquoi je puis dire que j'ai la taille
- des plus belles et des mieux faites qu'on puisse voir. Il n'y a rien de
- si régulier, de si libre ni de si aisé. Ma démarche est tout à fait
- agréable, et en toutes mes actions j'ai un air infiniment spirituel...
- Mes yeux sont bruns, fort brillants et bien fendus; le regard en est
- fort doux, et plein de feu et d'esprit. J'ai le nez assez bien fait, et,
- pour la bouche, je puis dire que je l'ai non seulement belle et bien
- colorée, mais infiniment agréable par mille petites façons naturelles
- qu'on ne peut voir en nulle autre bouche... J'ai un fort joli petit
- menton; je n'ai pas le teint fort blanc; mes cheveux sont d'un châtain
- clair et tout à fait lustrés; ma gorge est plus belle que laide... On ne
- peut pas avoir la jambe ni la cuisse mieux faite que je ne l'ai, ni le
- pied mieux tourné.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote111" name="footnote111"><b>Note 111: </b></a><a
- href="#footnotetag111"> (retour) </a> Nous avons parlé ailleurs (voy.
- ci-dessus, p. 47) de madame de Luynes. Tambonneau, président à la
- Chambre des Comptes, nous est connu par Tallemant, qui s'étend avec
- complaisance sur ses malheurs domestiques. Long-temps trompé par sa
- femme, qu'il trompoit à son tour, le président menoit de front les
- affaires, les amourettes et les fêtes. Plus difficile pour sa table
- qu'un profès en l'ordre des Coteaux, le président s'est attiré de la
- part de Saint-Évremont une épigramme assez vive et qui ne confirme pas
- mal certaines assertions de Tallemant.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote112" name="footnote112"><b>Note 112: </b></a><a
- href="#footnotetag112"> (retour) </a> La princesse de Monaco,
- Catherine-Charlotte de Grammont, fille d'Antoine III, maréchal de
- Grammont; elle avoit épousé, le 30 mars 1660, Louis Grimaldi, prince de
- Monaco, duc de Valentinois. Elle étoit sœur du comte de Guiche, célèbre
- dans cette histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote113" name="footnote113"><b>Note 113: </b></a><a
- href="#footnotetag113"> (retour) </a> Antonin Nompar de Caumont, duc de
- Lauzun, marquis de Puyguilhem.--Nous le retrouverons dans l'Histoire des
- amours de mademoiselle de Montpensier. Voy. t. 1, p. 132 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote114" name="footnote114"><b>Note 114: </b></a><a
- href="#footnotetag114"> (retour) </a> Mariée le 3 novembre 1649 à Louis
- de Lorraine, duc de Joyeuse, à qui elle avoit apporté le titre de duc
- d'Angoulême, Françoise-Marie de Valois, fille de Louis-Emmanuel de
- Valois, duc d'Angoulême, et de Henriette de La Guiche, perdit son mari
- en 1654. Née en 1630, elle avoit passé la première jeunesse à l'époque
- où nous sommes arrivés, et n'avoit pas moins de 37 ans; elle avoit un
- fils de 17 ans qui s'étoit marié au mois de mai de cette même année
- 1667.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote115" name="footnote115"><b>Note 115: </b></a><a
- href="#footnotetag115"> (retour) </a> Marie-Louise-Élisabeth-Aimée Pot,
- fille de Claude Pot, seigneur de Rhodes, grand-maître des cérémonies de
- France, et d'Anne-Louise-Henriette de La Châtre. Elle fut fiancée, le 24
- mai 1646, à François-Marie de L'Hôpital, duc de Vitry et de
- Château-Villain, qu'elle épousa peu de temps après.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote116" name="footnote116"><b>Note 116: </b></a><a
- href="#footnotetag116"> (retour) </a> Quel nom propre est caché derrière
- ce nom de seigneurie? Les dictionnaires généalogiques ne le disent
- point, et les mémoires n'ont pas parlé d'elle.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote117" name="footnote117"><b>Note 117: </b></a><a
- href="#footnotetag117"> (retour) </a> La première femme de François de
- Rohan, prince de Soubise, mourut en 1660. En 1663, il épousa Anne Chabot
- de Rohan, de la même famille que lui par sa mère. Elle étoit née en 1648
- et mourut en 1709, ayant le titre de dame du palais de la reine depuis
- 1679. Au temps de ce récit, elle avoit à peine dix-huit ans.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote118" name="footnote118"><b>Note 118: </b></a><a
- href="#footnotetag118"> (retour) </a> Voy. dans cette collection, notre
- édit. du <i>Dictionnaire des Précieuses</i>, t. 1, p. 38, et t. 2, p. 80
- et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote119" name="footnote119"><b>Note 119: </b></a><a
- href="#footnotetag119"> (retour) </a> François d'Aubusson, troisième du
- nom, comte de La Feuillade, duc de Roannez, et depuis maréchal de
- France. Il avoit épousé, en avril 1667, quelques mois avant ce récit,
- Charlotte Gouffier, fille d'Artus Gouffier, marquis de Boissy.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote120" name="footnote120"><b>Note 120: </b></a><a
- href="#footnotetag120"> (retour) </a> Louis-Victor de Rochechouart, duc
- de Vivonne-Mortemart, né en 1636 de Gabriel de Rochechouart, duc de
- Mortemart, et de Diane de Grandseigne; maréchal de France en 1675; il
- étoit père de madame de Thianges et de madame de Montespan.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote121" name="footnote121"><b>Note 121: </b></a><a
- href="#footnotetag121"> (retour) </a> François-Michel Le Tellier,
- marquis de Louvois, etc., ministre et secrétaire d'État, né en janvier
- 1641 Il avoit épousé, en 1662, Anne de Souvray. Il mourut subitement en
- juillet 1691.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote122" name="footnote122"><b>Note 122: </b></a><a
- href="#footnotetag122"> (retour) </a> Louis de Crevant, troisième du
- nom, premier duc d'Humières, fils de Louis Crevant III, marquis
- d'Humières, et d'Isabeau Phelippeaux. Il étoit né en 1628, et avoit
- épousé, le 8 mars 1653, Louise-Antoinette-Thérèse de La Châtre. Il
- mourut en 1694, avec le titre de maréchal de France.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le jour suivant, sa joie se changea en douleur par un accident assez
- fâcheux: car, comme il étoit seul avec sa maîtresse, propre, beau comme un
- Adonis, qu'il étoit dans un de ces momens où on ne peut souffrir de tiers,
- la pauvre créature fut prise de ce mal qui fait tant crier, mais en fut
- prise avec tant de violence et des convulsions si terribles que jamais
- homme ne fut si embarrassé que notre monarque: il appela du monde par les
- fenêtres, tout effrayé, et cria qu'on allât dire à mesdames de Montausier
- et de Choisi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a> <a
- href="#footnote123"><sup class="sml">123</sup></a> qu'elles vinssent au
- plus tôt, et une fille de La Vallière courut à la sage-femme ordinaire.
- Tout le monde vint trop tard pour empêcher que la veste en broderie de
- perles et de diamans, la plus magnifique qui se soit jamais vue, ne portât
- des marques du désordre. Les dames arrivant, trouvèrent le Roi suant comme
- un bœuf d'avoir soutenu La Vallière dans les douleurs, et qui avoient été
- assez cruelles pour lui faire déchirer un collet<a id="footnotetag124"
- name="footnotetag124"></a> <a href="#footnote124"><sup class="sml">124</sup></a>
- de mille écus, en se pendant au cou du Roi; (elle ne pouvoit souffrir que
- d'autres mains approchassent d'elle que celles qui sont destinées à manier
- des sceptres et des couronnes<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a>
- <a href="#footnote125"><sup class="sml">125</sup></a>). Enfin le Roi fit
- des choses en cette occasion sinon propres, du moins passionnées; il est
- constant qu'il faillit à mourir lorsque madame de Choisi cria comme une
- folle: «Elle est morte!» Madame de Montausier le crut aussi, tant elle eut
- une syncope violente. «Au nom de Dieu, s'écria le Roi fondu en larmes,
- rendez-la moi, et prenez tout ce que j'ai.» Il étoit à genoux au pied de
- son lit, immobile comme une statue, sinon dans de certains momens, qu'il
- faisoit des cris si funestes et si douloureux que les dames et les
- médecins fondoient en larmes. La nuit, enfin, elle revint. D'abord elle
- regarda où étoit le Roi; madame de Montausier le fit approcher de son lit:
- elle lui serra les mains, quoique très foiblement, mais la douleur du Roi
- augmenta; on l'en arracha par force, et on le mit sur un lit. Ce fut un
- petit garçon<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a> <a
- href="#footnote126"><sup class="sml">126</sup></a> qui donna toutes ces
- douleurs à cette créature, qui diminuèrent quelque peu après par des
- remèdes souverains que les médecins y apportèrent. D'abord qu'elle eut
- quelque soulagement de ses douleurs, elle demanda à madame de Montausier
- ce qu'il lui sembloit de l'amour du Roi; et elle lui en parla comme en
- étant charmée, et voulant qu'on l'en entretînt. Madame de Montausier, qui
- étoit toute surprise de ce qu'elle voyoit, lui dit sincèrement<a
- id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a> <a href="#footnote127"><sup
- class="sml">127</sup></a> qu'on ne pouvoit trop aimer un prince qui aimoit
- si passionnément. On ne peut dire avec quelle ardeur il remercia nos
- dames; il les assura qu'il auroit des reconnoissances royales des services
- qu'elles lui venoient de rendre, et en effet on voit assez qu'elles les
- ont eues.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote123" name="footnote123"><b>Note 123: </b></a><a
- href="#footnotetag123"> (retour) </a> Ce dernier nom manque dans la
- copie de Conrart: le récit d'ailleurs est le même, mais plus serré et
- plus simple dans le ms.<br />
- </p>
- <p>
- Les biographies font mourir madame de Choisy en 1660, et nous-même avons
- trop facilement accepté cette date dans notre édit. du <i>Dict. des
- Précieuses</i>, t. 2 p. 203. Ce passage, qui rapporte un fait de l'an
- 1667, le prouve déjà. Ajoutons qu'il existe à la Bibliothèque de
- l'Arsenal, sous le nº 148 B. L, in-fol. ms., une lettre d'elle au duc de
- Chaulnes, ambassadeur à Rome en 1668; et enfin (ce détail nous est
- fourni par M. Desnoiresterres, qui publie les mémoires de l'abbé de
- Choisy son fils), à la date du 1er juin 1669 Bussy rapporte une anecdote
- singulière sur sa mort. Madame de Choisy mourut donc à la fin de 1668 ou
- au commencement de 1669. Pour d'autres détails sur cette femme célèbre,
- voy. le <i>Dict. des Précieuses</i>, t. 1, p. 55, 117, 205, et t. 2 p.
- 203-205.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote124" name="footnote124"><b>Note 124: </b></a><a
- href="#footnotetag124"> (retour) </a> De deux mille escus, dit la copie
- de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote125" name="footnote125"><b>Note 125: </b></a><a
- href="#footnotetag125"> (retour) </a> Cette phrase manque dans le ms. de
- Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote126" name="footnote126"><b>Note 126: </b></a><a
- href="#footnotetag126"> (retour) </a> Louis de Bourbon, comte de
- Vermandois, amiral de France, né le 2 octobre 1667, mort en 1683.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote127" name="footnote127"><b>Note 127: </b></a><a
- href="#footnotetag127"> (retour) </a> «Madame de Montausier... lui dit
- sincèrement ses sentimens sur la passion du Roi, car il étoit allé faire
- un tour au Louvre, où sa présence étoit nécessaire. On peut s'imaginer
- le gré qu'elle en a sçu à madame de Montausier. Le Roi l'assura qu'il en
- auroit des reconnoissances toutes royales, et en effet il les a eues. En
- vérité, cette dame a eu raison de faire valoir à La Vallière les marques
- d'amour du Roi, étant certain...» (Copie de Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'on ne peut assez faire valoir à La Vallière les marques d'amour que le
- Roi lui avoit données, étant certain que naturellement il a un cœur qui ne
- sauroit souffrir les ordures d'un accouchement, et l'on a toujours vu
- qu'il a témoigné des répugnances horribles d'entrer dans la chambre de la
- Reine quand elle est en cet état<a id="footnotetag128"
- name="footnotetag128"></a> <a href="#footnote128"><sup class="sml">128</sup></a>;
- cependant il étoit tous les jours cloué au chevet du lit de la belle, lui
- faisoit lui-même prendre ses bouillons et mangeoit auprès d'elle.
- Cependant, quelque soin qu'il ait pu prendre, La Vallière est demeurée
- presque percluse d'un côté, qui est bien plus foible que l'autre, avec une
- maigreur épouvantable qui sent son bois, de manière qu'il n'y a plus que
- l'esprit qui fait aimer le corps; il est vrai que c'est tous les jours de
- plus en plus, et que selon les apparences ces deux cœurs s'aimeront
- éternellement. La Vallière sera toujours la grande passion du Roi, (qui
- lui occupera le cœur et l'esprit); pour les autres, ce ne seront que de
- petits feux follets, (qui ne seront seulement que pour satisfaire son
- corps<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a> <a
- href="#footnote129"><sup class="sml">129</sup></a>), et qui n'auront pas
- de durée. Je pense aussi que le comte de Guiche aimera toujours Madame,
- mais je ne dis pas que Madame aimera toujours le comte; car cette belle
- princesse n'aime pas les vieux soupirs, et, si elle ne donne rien à faire,
- je suis sûr qu'elle donnera bien à penser. Cependant le comte a mandé au
- maréchal son père qu'il le supplioit de faire donner ses charges au comte
- de Louvigny<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a> <a
- href="#footnote130"><sup class="sml">130</sup></a> son frère, qu'il
- renonce pour jamais à revenir en France, qu'il fuira plus que la mort
- cette terre ingrate et malheureuse, qu'il n'aime ni n'estime son Roi,
- qu'il n'a que des amis sans vertu, qu'il n'a aucun engagement agréable,
- parce que la femme qu'il a épousée par son ordre<a id="footnotetag131"
- name="footnotetag131"></a> <a href="#footnote131"><sup class="sml">131</sup></a>
- est peu aimable pour lui, qu'il vivroit toujours mal avec elle comme à son
- ordinaire; que c'est une foible raison d'alléguer sa beauté, puisqu'elle
- ne le touche point; qu'aussi il le conjure de vendre son bien, qu'il saura
- bien le remplacer; qu'il n'y eut jamais un si beau pays que celui où l'on
- s'aime. Le Maréchal a eu de la douleur, mais il s'est armé de résolution<a
- id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a> <a href="#footnote132"><sup
- class="sml">132</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote128" name="footnote128"><b>Note 128: </b></a><a
- href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Var.</i>: «Cependant il n'avoit
- point mal au cœur de s'y mettre jusqu'au col pour La Vallière, la veste
- en fait foi, qu'il n'a pu porter depuis tant d'années; elle est en un
- pitoyable état. Il ne pensoit pas mesme à se laver, quoiqu'il en eust un
- besoin extrême; tous les jours il étoit cloué au chevet de son lit; il
- luy donnoit luy-mesme ses bouillons. Mais quel que soin...» (Copie de
- Conrart.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote129" name="footnote129"><b>Note 129: </b></a><a
- href="#footnotetag129"> (retour) </a> Les passages entre crochets
- manquent dans la copie de Conrart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote130" name="footnote130"><b>Note 130: </b></a><a
- href="#footnotetag130"> (retour) </a> Antoine Charles, comte de
- Louvigny, frère du comte de Guiche et de la princesse de Monaco. Après
- la mort du comte de Guiche, en 1673, il prit le nom de comte de Guiche,
- et enfin, en 1678, à la mort du maréchal son père, le titre de duc de
- Grammont.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote131" name="footnote131"><b>Note 131: </b></a><a
- href="#footnotetag131"> (retour) </a> Marguerite-Louise-Suzanne de
- Béthune, mariée à treize ans au comte de Guiche. «Le comte de Guiche se
- soucioit si peu de sa femme, qu'il n'avoit épousée que parceque son père
- le vouloit, qu'il étoit bien aise de ne la jamais voir, et on disoit
- qu'il vivoit avec elle comme un homme qui vouloit se démarier un jour.»
- Dès les premiers temps de ce mariage, Benserade, dans son ballet
- d'Alcidiane, faisoit dire au comte de Guiche (1658):
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Ma jeunesse, vive et prompte,
- </p>
- <p class="i16">
- Se modère d'aujourd'hui,
- </p>
- <p class="i16">
- Et trouvoit assez son compte
- </p>
- <p class="i16">
- Parmi les troupeaux d'autrui.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais un pasteur m'a fait prendre
- </p>
- <p class="i16">
- Une brebis jeune et tendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Douce et belle à regarder.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle est tout à fait mignonne.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien m'en prend qu'elle soit bonne,
- </p>
- <p class="i16">
- Car il faut toujours garder
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce qu'un pasteur nous donne.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote132" name="footnote132"><b>Note 132: </b></a><a
- href="#footnotetag132"> (retour) </a> <i>Var.</i>: Le ms. de Conrart est
- ici tout différent du texte que nous avons suivi. Il est surtout
- beaucoup plus court. Après la phrase qu'on vient de lire, on trouve ce
- passage:<br />
- </p>
- <p>
- «Pour Vardes, il a été si constant pour feu madame d'Elbœuf, qu'on lui
- feroit tort de douter qu'il le fût pour une femme qu'il aime si
- tendrement. Mais de toutes les amours du Palais-Royal, c'est celles du
- Roi et de La Vallière où il se trouve le plus de constance, de vertu et
- de tendresse. Et comme ils ont tous deux beaucoup d'esprit, de fermeté
- et de grandeur, leurs passions sont plus fortes et leur amitié sera sans
- doute plus grande que celle de Madame et de la princesse de Bade pour le
- comte de Froulay. Madame de Montausier lui envoya des tablettes, du
- consentement du Roi, qui dit vingt fois que madame de Montausier avoit
- raison et qu'il seroit admirable d'embarrasser La Vallière et de les lui
- envoyer par un visage inconnu. Voici ce qu'elle ajouta au bas de cette
- conversation:
- </p>
- <p class="mid">
- Est-il rien de plus beau?»
- </p>
- <p>
- Il nous semble qu'il y a plutôt ici une suppression qu'il n'y auroit une
- addition dans notre texte.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le chagrin de Madame a été bien plus violent; elle a choisi madame la
- duchesse de Créqui<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a> <a
- href="#footnote133"><sup class="sml">133</sup></a> pour être sa
- confidente, qui est une des plus aimables femmes qui soient à la cour.
- Elle est grande, brune; elle a les yeux pleins d'éclat et de langueur, la
- bouche belle et de l'esprit infiniment, un peu mélancolique; elle a voulu
- être dévote, mais chez elle la nature surmonte de fois à autre la grâce;
- bonne catholique, encore meilleure romaine, je ne sais si le Saint Père
- lui pardonnera d'avoir entrepris jusque sur ses terres, et d'avoir partagé
- avec lui son empire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a> <a
- href="#footnote134"><sup class="sml">134</sup></a>. C'est notre beau
- légat, dont j'entends parler; chacun sait que c'est plus belle mine
- d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les anges qui lui
- puissent disputer l'avantage de la beauté, et même de l'esprit; il en a
- extraordinairement; il est doux, insinuant et flatteur; son cœur est
- tendre pour les femmes; il est de la meilleure foi du monde, il aime
- madame de Crequi passionnément; elle ne lui est pas sans doute ingrate;
- l'Église et la cour retentissent de ses coups, car le comte de Froulay<a
- id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a> <a href="#footnote135"><sup
- class="sml">135</sup></a> est aussi fort amoureux; mais à le voir, on
- diroit que l'amour seroit le Dieu des malades ou des enragés, tant il fait
- de cris et de plaintes.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote133" name="footnote133"><b>Note 133: </b></a><a
- href="#footnotetag133"> (retour) </a> Armande de Saint-Gelais de
- Lusignan de Lansac, dont il est souvent parlé, avant son mariage, sous
- le nom de mademoiselle de Saint-Gelais, dans les écrivains du temps,
- avoit épousé Charles III, premier duc de Créqui, dont elle eut une
- fille, Magdelaine qui fut mariée en 1657 à Charles Belgique Holland de
- la Trémouille, prince de Tarente. On trouve son portrait, par le marquis
- de Sourdis, dans le Recueil de Mademoiselle. (Voy. édit. de Maëstricht,
- à la suite des Mémoires, t. 8, p. 282.) Le marquis vante sa beauté, sa
- prudence à la cour, sa piété.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote134" name="footnote134"><b>Note 134: </b></a><a
- href="#footnotetag134"> (retour) </a> Le légat ordinaire du Saint-Siége
- étoit le cardinal Antoine Barberin, grand-aumônier de France; mais comme
- le cardinal Antoine avoit alors soixante ans, on voit facilement qu'il
- est ici question du légat extraordinaire qui fut envoyé en France à
- cette époque, et pour qui des fêtes brillantes furent données à
- Fontainebleau, le card. Fabio Chigi, neveu du pape Alexandre VII. Il
- avoit fait son entrée à Paris le 9 août 1664.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote135" name="footnote135"><b>Note 135: </b></a><a
- href="#footnotetag135"> (retour) </a> D'une célèbre famille du Maine,
- d'où sortit entre autres le maréchal de Tessé, neveu à la mode de
- Bretagne du comte de Froullay dont il s'agit ici, lequel étoit fils de
- Charles de Froullay et de Marguerite de Beaudan. Il fut, après son père,
- grand maréchal des logis de la maison du roi, avec 3,000 livres de
- gages, bouche à la cour ou son plat, deux pistoles par jour quand la
- cour marche, et autres appointements. Il mourut sans alliance, en 1675,
- dans un combat près de Trèves.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais laissons-le là pour écouter Madame, qui se plaint à la Duchesse du
- peu de soin que le comte a de lui donner de ses nouvelles: «Eh bien, ma
- chère, dit-elle, que pensez-vous de cet ingrat, qui, après avoir reçu
- mille et mille marques de ma tendresse, m'a quittée sans espoir de retour,
- et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je sais que le misérable
- qu'il est n'est éloigné que par les ordres du Roi. Je l'avoue, ma chère;
- mais aussi avouez que, s'il m'aimoit autant comme il m'a toujours fait
- paroître, il travailleroit à apaiser le Roi. Mais, hélas! il fait trop
- bien voir que l'aversion qu'il a pour lui, et ses ressentimens contre ses
- ennemis, se rapportent sur l'amour qu'il a pour moi.» Après qu'elle eut
- essuyé ses beaux yeux, elle fit ces deux couplets de chanson, qu'elle
- chanta tristement:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <i>Iris au bord de la Seine,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Les yeux baignés de pleurs,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Disoit à Célimène:</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Conservez vos froideurs,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Les hommes sont trompeurs.</i>
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- <i>Ils vous diront, peut-être,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Qu'ils aiment tendrement;</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Mais si-tôt que les traitres</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>Sont quinze jours absens,</i>
- </p>
- <p class="i16">
- <i>On les voit inconstans.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- «Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général de
- tous les hommes; ce n'est pas que je ne connoisse bien qu'il est quelque
- commerce secret où il se trouve de la fidélité et de la constance.--Ah!
- Madame, reprit la Duchesse, que vous avez de raison, et qu'il est des gens
- heureux dans le monde qui ne font point de bruit, qui ne veulent
- qu'eux-mêmes pour être les témoins de leur fidélité, et sans doute qu'elle
- est grande! Mais j'avoue que je ne me puis persuader que l'amour à tambour
- battant soit tendre et sincère; non, il ne l'est jamais: les hommes n'ont
- qu'une certaine envie de débusquer leurs rivaux, et ce n'est que par
- vanité que les femmes retiennent leurs esclaves; elles seroient bien
- fâchées si l'on ne disoit en cour: Monsieur le duc, monsieur le comte,
- monsieur le chevalier est amoureux de madame une telle. Elles aiment bien
- mieux l'éclat et la dépense que des soupirs et des larmes. Ainsi il ne
- faut pas s'étonner si ces commerces se rompent: comme l'on trouve partout
- des belles, on en retrouve autant que l'on en perd. Mais, Madame, on ne
- trouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit éclairé et au-dessus
- des bagatelles, dont le cœur soit tendre et délicat, qui n'aiment leur
- amant que pour sa vertu, son amour et sa fidélité.--Jamais, interrompit
- Madame, jamais je n'avois si bien compris le plaisir qu'une amour secrète
- peut donner; mais en vérité, Duchesse, je vois bien que notre beau Légat a
- rendu votre cœur merveilleusement savant; vous m'en direz des
- particularités à Saint-Cloud, où je vous prierai de venir passer quelques
- jours avec moi.» Elle lui accorda, et se séparèrent à cette condition.
- </p>
- <p>
- Allons retrouver le Roi, qui cause bien plus à son aise que ces dames ici
- de la joie qu'il a d'aimer et d'être aimé: c'est avec le duc de
- Saint-Aignan et madame de Montausier qu'il s'entretenoit pour lors; et,
- sur une contestation qu'il y avoit entre le Duc et la dame, des effets
- d'une prompte inclination, le Roi écrivit ceci sur ses tablettes par un
- effet de sa mémoire ou de son esprit, j'ignore lequel, mais toujours
- est-il certain qu'il leur montra ces quatre vers:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Aussitôt qu'on le voit prend droit de nous charmer,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et qu'un premier coup d'œil n'allume point les flammes</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Où le ciel en naissant a destiné nos âmes!</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- L'on doit bien penser combien cela est divin, combien cela est ravissant.
- Il voulut que madame de Montausier, qui fait tout ce qui lui plaît,
- écrivît aussi quelque chose de son amour. Elle s'en défendit tout autant
- qu'elle put, et à la fin elle fit aussi ceux-ci, sur ce que le Roi dit
- qu'il étoit bien résolu de satisfaire son cœur, et qu'il se railloit de
- ces gens qui passoient leur vie à blâmer ce que les autres faisoient.
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>L'on ne peut vous blâmer des tendres mouvemens</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Où l'on voit qu'aujourd'hui penchent vos sentimens;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et qu'il est mal aisé que sans être amoureux</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Un jeune prince soit et grand et généreux!</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>C'est une qualité que j'aime en un monarque;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>La tendresse d'un roi est une belle marque,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et je crois que d'un prince on doit tout présumer,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Dès qu'on voit que son cœur est capable d'aimer.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Le Roi rendit bien les éloges que madame de Montausier lui avoit donnés,
- et obligea le Duc à inspirer aussi sa Muse, qui lui dicta ceux-ci:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Oui, cette passion, de toutes la plus belle,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Traîne dans un esprit cent vertus après elle;</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Aux nobles actions elle pousse les cœurs,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Madame de Montausier était trop spirituelle pour manquer une si belle
- occasion de faire sa cour au Roi, en lui faisant connoître que sa joie ne
- seroit pas parfaite si La Vallière ne voyoit cette petite conversation en
- vers. Le Roi lui en sut bon gré, et dit qu'il seroit bon de l'embarrasser,
- en lui envoyant par un inconnu, ce qu'ils firent, et voyez ce qu'elle
- ajouta ensuite:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <i>Est-il rien de plus beau qu'une innocente flamme</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Qu'un mérite charmant allume dans notre âme?</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre,</i>
- </p>
- <p class="i10">
- <i>Et vivre sans aimer, proprement, n'est pas vivre.</i>
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Le même qui porta les tablettes les rapporta, et le Roi marqua autant
- d'impatience de voir la réponse, et ouvrit les tablettes avec autant de
- désordre, qu'il en eût eu des nouvelles du gain ou de la perte d'une
- grande bataille, tant il est vrai que la moindre chose de la part de ce
- que l'on aime est de conséquence aux véritables Amants. Il fut ravi d'y
- trouver des vers d'un caractère si passionné, qu'il les crut faits pour
- l'encourager à son amour; aussi ne tarda-t-il pas long-temps à lui en
- aller donner des preuves. Il fut aussitôt chez elle; mais s'il la trouva
- avec sa tendresse ordinaire, il la trouva aussi en une mélancolie extrême,
- qui ne venoit, lui disoit-elle, que de la peur qu'elle avoit qu'il ne
- l'aimât pas toujours avec autant d'ardeur: «car, continua-t-elle, ne
- croyez pas que mon miroir ne m'apprenne bien que ma personne désormais
- n'est pas trop agréable; j'ai perdu presque ce qui peut plaire, et enfin
- je crains avec raison que, vos yeux n'étant plus satisfaits, vous ne
- cherchiez dans les beautés de votre cour de quoi les contenter. Cependant,
- ne vous trompez pas; vous ne trouverez jamais ailleurs ce que vous trouvez
- en moi.--J'entends, j'entends tout, répartit le Roi avec une passion
- extrême; oui, je sais que je ne trouverai jamais en personne ces divins
- caractères qui m'ont su charmer, et que je ne trouverai jamais qu'en vous
- cet esprit admirable et charmant qui fait qu'auprès de vous, dans les
- déserts effroyables, on pourroit passer sa vie sans chagrin, et, au
- contraire, avec beaucoup de plaisir. Cessez donc d'outrager, par vos
- injustes soupçons, un prince qui vous adore, et croyez que je sais que je
- ne trouverai jamais en personne ce cœur que j'estime tant, et sur la bonne
- foi duquel je me repose; et je m'imagine qu'il n'y a que lui qui aime
- comme je veux être aimé. Quelle peine aurois-je à discerner si ces
- coquettes aimeroient ma personne ou ma grandeur, si la joie de voir un roi
- à leurs pieds ne leur donneroit pas plus de plaisir que l'excès de mon
- amour leur donneroit de tendresse? Mais pour vous, je suis persuadé que
- votre esprit est au-dessus des couronnes et des diadèmes; que vous aimez
- mieux en moi la qualité d'amant passionné que celle de roi grand et
- puissant; qu'il est même des momens où vous voudriez que je ne fusse pas
- né sur le trône, pour me posséder en liberté: jugez donc si, connoissant
- en vous des sentiments si vertueux et si héroïques, je pourrois jamais
- changer en faveur de quelque beau petit visage que la moindre maladie
- pourroit détruire? Non, non, Madame, croyez que je ne me suis point donné
- à vous par l'éclat de votre teint, et par le brillant de vos yeux; cela a
- été par des qualités si belles que vous ne me perdrez jamais qu'avec la
- vie: en un mot, cela a été par votre âme, par votre esprit et par votre
- cœur, que vous m'avez fait perdre la liberté.--Que vous avez de bonté, mon
- cher prince, d'employer toute la force de votre éloquence pour assurer un
- cœur qui ne craint trop que parce qu'il aime trop! Que je suis heureuse
- d'aimer un prince qui connoît et qui pénètre si bien mes sentimens! Oui,
- continua-t-elle en l'embrassant, vous avez raison de croire que votre
- grandeur ne m'éblouit point, que je n'ai point regardé votre couronne en
- vous aimant, et que je n'ai envisagé que votre seule personne: elle n'est,
- croyez-moi, que trop aimable pour se faire bien aimer sans le secours des
- trônes ni des sceptres; et plût au ciel, ai-je dit mille fois en moi-même,
- que mon cher prince fût sans fortune et sans autre bien que ceux que la
- vertu lui donne, et pouvoir passer ma vie avec lui dans une condition
- privée, éloignés de la cour et de la grandeur! Mais mon amour ne m'a pas
- fait faire long-temps un souhait si injuste: je connois trop bien qu'aucun
- autre des mortels n'est digne de vous commander; que le ciel ne pouvoit
- rien mettre au-dessus de vous sans injustice; que des vertus aussi
- illustres que les vôtres ne doivent être entourées que de pourpre et de
- couronnes.--Quoique la modestie, répliqua le Roi, m'eût fait entendre
- toutes ces louanges avec confusion, j'avoue cependant que je vous ai
- écoutée avec un plaisir sans égal; car, enfin, rien dans le monde n'est si
- doux que se voir estimé de ce que l'on aime; et peut-on s'imaginer une
- plus grande satisfaction que celle-là?» Mademoiselle de La Vallière
- réitéra encore que, quand elle ne seroit plus aimée du Roi, elle prendroit
- le parti de la retraite, en cas qu'il diminuât de sa tendresse pour elle;
- et on ne peut s'imaginer avec quelle passion le Roi lui répondit<a
- id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a> <a href="#footnote136"><sup
- class="sml">136</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote136" name="footnote136"><b>Note 136: </b></a><a
- href="#footnotetag136"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, jusqu'à
- la fin, manque dans la copie de Conrart. Nous donnons à la suite de
- cette histoire le texte qui se trouve dans le manuscrit.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après que le Roi fut parti, La Vallière alla chez madame la Princesse<a
- id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a> <a href="#footnote137"><sup
- class="sml">137</sup></a>, où il y avoit une bonne partie des dames de la
- cour et grand nombre d'hommes bien faits. Quelque temps après le Roi y
- arriva, sur le visage duquel il paroissoit une grande satisfaction. Madame
- la duchesse de Mazarin<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a> <a
- href="#footnote138"><sup class="sml">138</sup></a> y dit deux ou trois
- grandes naïvetés à M. de Roquelaure<a id="footnotetag139"
- name="footnotetag139"></a> <a href="#footnote139"><sup class="sml">139</sup></a>;
- le prince de Courtenai<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a> <a
- href="#footnote140"><sup class="sml">140</sup></a>, qui en étoit amoureux,
- en eut tant de honte qu'il en rougit, et que le Roi s'en aperçut; il se
- leva avec un emportement de rire d'auprès le prince de Conti<a
- id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a> <a href="#footnote141"><sup
- class="sml">141</sup></a>, et dit à mademoiselle de La Vallière à demi-bas
- qu'il la remercioit de ne dire que d'agréables choses, et qu'il mourroit
- s'il lui étoit arrivé la même chose qu'au prince de Courtenai. La
- Vallière, en riant tout de même, lui dit qu'elle avoit aussi à le
- remercier d'avoir autant d'esprit qu'il en avoit, et qu'elle sentoit bien
- qu'elle ne se consoleroit pas, non plus que lui, si un tel malheur lui
- étoit arrivé. Il est vrai que M. Bussy, qui les entendoit, dit qu'on ne
- peut traiter plus agréablement et plus malicieusement un chapitre qu'ils
- firent celui-là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote137" name="footnote137"><b>Note 137: </b></a><a
- href="#footnotetag137"> (retour) </a> Claire-Clémence de Maillé-Brezé,
- fille du maréchal de Brezé et de la sœur du cardinal de Richelieu.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote138" name="footnote138"><b>Note 138: </b></a><a
- href="#footnotetag138"> (retour) </a> Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote139" name="footnote139"><b>Note 139: </b></a><a
- href="#footnotetag139"> (retour) </a> Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote140" name="footnote140"><b>Note 140: </b></a><a
- href="#footnotetag140"> (retour) </a> Louis-Charles, prince de
- Courtenay, comte de Cesy, fils de Louis, prince de Courtenay, et de
- Lucrèce-Chrétienne de Harlay. Il étoit né le 24 mai 1640; il se maria en
- 1669.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote141" name="footnote141"><b>Note 141: </b></a><a
- href="#footnotetag141"> (retour) </a> Armand de Bourbon, prince de
- Conti, frère du grand Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Créqui alla trouver Madame au jour qu'elle lui avoit
- marqué pour leur partie de Saint-Cloud. Elle y trouva Chison, qui étoit
- venu voir une des filles de Madame qui étoit malade: c'est le médecin de
- La Vallière, lequel a de l'esprit et du facétieux. Après qu'il eut entendu
- le mal de cette demoiselle: «Courage, lui dit-il, j'ai des remèdes pour
- tout, même pour le cœur des amans.--Hé! bon Dieu, reprit Madame,
- enseignez-les-moi promptement, pour dix ou douze que j'ai que je voudrois
- bien guérir, pourvu qu'il ne m'en coûtât que quelques herbes du
- jardin.--Ah! Madame, reprit-il, il m'en coûte bien moins que des herbes,
- il ne m'en coûte que des paroles.» Enfin, Chison, qui sacrifioit tout pour
- le divertissement de Madame, lui conta que le Roi l'avoit envoyé quérir,
- et qu'il lui avoit demandé avec une extrême émotion si effectivement
- mademoiselle de La Vallière pouvoit vivre, et si sa maigreur n'étoit pas
- un mauvais présage.--Et que lui avez-vous répondu? reprit Madame.--Quoi?
- reprit-il, Votre Altesse pouvoit-elle en être en doute? Je vous assure que
- je l'ai assuré avec autant de hardiesse de la longueur de ses années comme
- si j'avois eu lettre de Dieu. J'ai parlé en homme savant, de la vie, de la
- mort, des destinées; il ne s'en est presque rien fallu, lorsque j'ai vu la
- joie du Roi, que je ne lui aie promis une immortalité pour cette
- fille.--Vrai Dieu! s'écria Madame, quels charmes secrets a cette créature
- pour inspirer une si grande passion?--Je vous assure, reprit Chison, que
- ce n'est pas son corps qui les fournit.» Madame, en congédiant Chison, le
- pria de lui faire part de toutes ses petites nouvelles, et une heure après
- nos deux dames montèrent en carrosse pour Saint-Cloud.
- </p>
- <p>
- En y allant elles rencontrèrent madame de Chevreuse avec son mari secret,
- M. de l'Aigles<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a> <a
- href="#footnote142"><sup class="sml">142</sup></a>; mais comme elles
- n'avoient alors que le bonheur de La Vallière en tête, elles ne
- s'arrêtèrent pas à parler de celui de ces deux personnes, quoique je n'en
- connoisse pas de plus grand. Elle demanda donc à la Duchesse si elle
- connoissoit rien de plus heureux que cette fille.--Oui, Madame, reprit
- hardiment la Duchesse, je me crois encore plus heureuse qu'elle lorsque je
- vois le Légat; car il est certain qu'il est mille et mille fois plus
- charmant que le Roi.--Ah! reprit Madame, que le Roi est pourtant aimable
- pour cette créature, et qu'il y a peu de gens qui lui puissent rien
- contester!--Mais, Madame, répliqua la Duchesse avec du dépit, vous
- demeurez toujours d'accord que monsieur le Cardinal-Légat est
- incomparablement plus beau et a plus de douceur, et, je pense, plus
- d'esprit que le Roi; pour de la tendresse, mon cœur en est bien
- content.--Il est certain ce que vous dites, répliqua Madame, que le Légat
- a plus de mine et de douceur que le Roi; mais pour de l'esprit, il faut
- que vous sachiez qu'on n'en peut pas avoir plus que le Roi n'en a avec ce
- qu'il aime, ni plus de respect. Encore une fois, Madame, vous ne savez pas
- combien le particulier du Roi est agréable avec une personne pour qui il a
- de la passion. Imaginez-vous que l'on diroit qu'il n'y a que cette seule
- personne en tout l'univers, qu'il regarde avec tout autant d'amour et de
- passion dans le dernier moment d'une visite de sept ou huit heures comme
- dans le premier; il lui sacrifie toutes choses et paroît ne dépendre que
- d'elle; il a mille et mille petits soins; enfin, si tout ce que
- mademoiselle d'Attigny<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a> <a
- href="#footnote143"><sup class="sml">143</sup></a> disoit à une de mes
- amies, ces jours passés, étoit vrai, comme je le crois, je ne connois
- personne qui aime si bien que le Roi.--Quoi, Madame, reprit la Duchesse,
- même le comte de Guiche?--Il est bien aimable, reprit Madame, mais il
- n'est pas si passionné que le Roi.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote142" name="footnote142"><b>Note 142: </b></a><a
- href="#footnotetag142"> (retour) </a> Le marquis de Laigues (et non
- l'Aigle), étant allé à Bruxelles en 1649, pour traiter avec l'Espagne au
- nom des Frondeurs, y trouva madame de Chevreuse. Laigues étoit jeune et
- fort bien de sa personne; il réussit à lui plaire, et tous deux
- s'attachèrent si bien l'un à l'autre qu'ils ne se quittèrent plus.
- Brienne regarde aussi le marquis de Laigues comme «le mari de conscience
- de la duchesse». Voy. M. Cousin, Vie de madame de Chevreuse, p. 225.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote143" name="footnote143"><b>Note 143: </b></a><a
- href="#footnotetag143"> (retour) </a> Lisez: d'Artigny. Voy. plus haut.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après cela, la Duchesse la pria de lui tenir la parole qu'elle lui avoit
- donnée, de lui conter un peu comme elle découvrit que le Roi étoit
- amoureux de La Vallière. Madame lui accorda et lui satisfit en ces termes.
- </p>
- <hr />
- <h3>
- APPENDICE
- </h3>
- <h4>
- À L'HISTOIRE DE Mlle DE LA VALLIÈRE.
- </h4>
- <p>
- Nous donnons ici, comme nous l'avons annoncé plus haut, les pages qui
- terminent dans Conrart l'histoire de mademoiselle de La Vallière; on y
- trouvera, outre quelques détails sur les amours de madame de Créqui et du
- Légat, des particularités nouvelles.
- </p>
- <p>
- Mais pendant qu'ils goûtoient tant de délices dans leur entretien, Madame
- et la duchesse de Créquy n'en avoient pas tant. Elles étoient allées se
- promener toutes deux pour se parler dans la liberté que leur amitié leur
- donnoit, quand Madame, qui n'avoit que des choses tristes dans le cœur,
- commença la conversation par des soupirs et la finit par des larmes. La
- Duchesse regrette aussi un amant, encore plus aimable et aussi tendrement
- aimé: car il faut dire à la louange de madame de Créquy que son cœur ne se
- peut donner à demi; et puis, à vous dire le vrai, ce n'est point à
- monsieur le Légat à qui l'on feroit de petits présens. Chacun sait qu'il a
- la plus belle mine d'homme que l'on puisse voir, et qu'il n'y a que les
- anges qui lui puissent disputer l'avantage de la beauté. Son esprit est
- admirable, doux infiniment et flatteur; son cœur est tendre pour les
- femmes, et il aime avec une passion extrême. Madame de Créquy sans doute
- ne lui est pas ingrate.
- </p>
- <p>
- Pour ne nous éloigner pas de l'affliction de Madame, qui étoit causée par
- le peu de soin que le comte de Guiche avoit pris de lui donner de ses
- nouvelles: «Eh bien! ma chère, disoit-elle, que pensez-vous de cet ingrat,
- qui, après avoir reçu mille et mille marques de ma tendresse, me quitte
- sans espoir de retour, et m'abandonne à des chagrins épouvantables? Je
- sais que vous me direz que le misérable qu'il est ne s'éloigne que par les
- ordres cruels du Roi, et qu'il n'a pu aller contre. Je l'avoue, mais aussi
- avouez-moi que, s'il aimoit autant qu'il m'a toujours témoigné, il
- travailleroit à son retour et à apaiser le Roi. Mais, hélas! l'aversion
- qu'il a pour lui et le ressentiment qu'il a contre ses ennemis l'emportent
- sur la passion qu'il a pour moi. Enfin, après avoir essuyé ses beaux yeux,
- elle fit ces deux couplets de chanson:
- </p>
- <p class="mid">
- <i>Iris au bord de la Seine...</i>
- </p>
- <p>
- Voilà, ma chère, dit-elle à la Duchesse, ce que je pense en général des
- hommes. Je vous trouve si sage de n'en aimer aucun, que j'admire votre
- prudence, ou plutôt la froideur de votre âme.»
- </p>
- <p>
- La Duchesse rougit, et son cœur fit voir dans ses yeux que la flamme, pour
- en être sèche, n'en étoit pas moins ardente. De manière que Madame, qui
- est adroite, reprit finement, et cependant selon son cœur: «Quoi que je
- dise contre les hommes, il est pourtant vrai que je connois bien qu'il y a
- mille et mille agréables commerces secrets qui sont bien plus charmans que
- ceux où il y a tant de galanterie et d'éclat qu'ils obligent tout le monde
- d'en causer.--Ah! Madame, reprit la Duchesse, qu'il est bien vrai ce que
- vous dites, et qu'il y a de gens heureux dans le monde qui ne font point
- de bruit! Ils ne veulent qu'eux-mêmes à être les seuls témoins de leurs
- félicités, ou tout au plus quelque agréable confident ou
- confidente.--Pensez-vous en vérité me persuader que tous les amours sont
- tendres et sincères?--Non, Madame, ils ne le sont point. Il n'y a qu'une
- certaine manière de débusquer ses rivaux, et j'ai ouï dire à monsieur le
- duc de Guise bien des fois qu'il n'a jamais mieux aimé mademoiselle de
- Pons<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a> <a
- href="#footnote144"><sup class="sml">144</sup></a> que lorsque personne ne
- le croyoit. Mais quand quelqu'un le sut, sa tendresse changea, et il
- l'aima depuis pour faire dépit à ceux qui en parloient. J'en connois mille
- qui n'aiment point, et ce qu'ils en font n'est que pour faire enrager des
- rivaux, et je pense même que les faveurs secrètes de leurs maîtresses ne
- leur sont chères qu'autant qu'elles sont publiques. Ah! Madame, est-ce là
- être amoureux? L'amour ne veut que le mystère, le silence et le secret, et
- ces gens-là ne le veulent pas souffrir. Les femmes font de même, n'aimant
- pas plus que les hommes, et ce n'est que par vanité qu'elles retiennent
- leurs cœurs; elles seroient bien fâchées si l'on ne disoit au cercle:
- Monsieur le duc, monsieur le chevalier, est amoureux de madame une telle.
- Elles aiment bien mieux une magnifique collation, un bal bien ordonné,
- qu'un saisissement, qu'une plainte de n'être pas aimée, et enfin qu'une
- lettre tendre et touchante. Ce n'est pas que ces dames n'accordent aussi
- franchement les dernières faveurs à leurs amants que si elles les
- aimoient; mais c'est pour les obliger à faire de la dépense ou à leur
- donner de quoi en faire. Aussi ne faut-il pas s'étonner si ces commerces
- se rompent, si une absence détruit tout; et si l'on trouve beaucoup de
- femmes belles et de cette humeur, on en retrouve autant qu'on en perd.
- Mais, Madame, on ne retrouve pas aisément des personnes qui aient l'esprit
- délicat et au-dessus de la bagatelle. L'on n'en voit pas souvent dont le
- cœur se donne sans réserve, qui soient sincères et tendres, qui n'aiment
- en leurs amans que leur ardent amour, leur vertu et leur fidélité. Les
- femmes dont je vous parle chasseroient un empereur s'il déplaisoit à leur
- amant. Elles n'ont que ce qu'elles aiment en tête; elles sont ravies quand
- l'occasion leur présente une entrevue secrète; elles s'abandonnent aux
- transports; elles se redisent en secret tout ce que leurs amans leur ont
- dit, et enfin ces cœurs-là sont bien pris.--Jamais, reprit Madame, je
- n'avois si bien compris les plaisirs qu'un amour secret donne, comme je
- fais maintenant; mais en vérité, Duchesse, tu en parles trop bien pour ne
- les pas expérimenter. Dis-moi, je te prie, pour qui ton cœur s'est rendu
- si savant?» La Duchesse se prit à rire, et lui demanda qui elle croyoit
- dans la cour qui l'avoit si bien instruite!--Hé! je ne sçai pas, dit
- Madame, car vous donnez si bon ordre à vos affaires que vous passez ici
- pour prude. Mais, ma belle, vous avez été à Rome. Je doute que, s'il y a
- quelque aimable Italien dont les passions sont violentes, il n'ait fait
- quelque effet dans votre âme. Mais je suis bien folle, ma foi! c'est votre
- beau-frère, ou je suis bien trompée; il vous voit assiduement, et l'un et
- l'autre vous paroissez fort amis, comme gens de nouvelle
- connoissance.--Aussi, reprit la Duchesse, cela est, car il m'a connue dès
- que j'étois à Rome.--Oui, dit Madame, vous aima-t-il dès ce temps-là?--Et
- que vous êtes méchante de me vouloir embarrasser! Mais enfin, je vous
- l'avoue, puisque je le veux bien, et vous ne me volez point mon secret; je
- confesse donc que le Légat est plus aimable mille fois par l'esprit que
- par le corps, quoiqu'il le soit infiniment, même autant qu'on peut aimer;
- et moi je l'estime plus que personne.--Ah! Duchesse, tu n'en dis point
- assez; tu as bien plus que de l'estime: car, enfin, jamais l'estime n'a
- inspiré tout ce que tu viens de dire.--Eh bien! reprit la Duchesse, croyez
- si vous voulez que quelque chose de plus tendre m'ait fait ressentir la
- passion du Légat avec plaisir.» Et sur ce chapitre elle prit sa belle
- humeur et conta cette affaire tout autant qu'il plut à Madame de
- l'entendre, et la Duchesse l'avoua avec certitude.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote144" name="footnote144"><b>Note 144: </b></a><a
- href="#footnotetag144"> (retour) </a> Tallemant a parlé longuement des
- amours du duc de Guise et de mademoiselle de Pons. Voy. édit in-18, tom.
- 7, p. 111 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco02.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c3" id="c3"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head04.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h2>
- HISTOIRE
- </h2>
- <h5>
- DE L'AMOUR FEINTE
- </h5>
- <h1>
- DU ROI POUR MADAME
- </h1>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous m'avouerez,
- ma chère, qu'il est plaisant qu'une princesse de mon rang ait été le jouet
- d'une petite fille comme La Vallière; cependant c'est ce qui m'est arrivé,
- et ce que je vais vous apprendre, puisque vous n'étiez point à Paris dans
- ce temps-là<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a> <a
- href="#footnote145"><sup class="sml">145</sup></a>. Vous saurez que peu de
- temps après que je fus mariée à Monsieur, lequel je ne pus jamais bien
- aimer, le Roi, qui, je pense, étoit de même pour la Reine, me venoit voir
- assez souvent et se plaignoit peu galamment de l'inutilité de son cœur, et
- que depuis le départ de madame de Colonne il étoit bien des momens dans la
- vie qui lui sembloient longs; il nous disoit souvent cela en présence de
- tout-à-fait belles femmes, et, quoique nous ne le trouvassions pas
- obligeant, c'étoit à qui le divertiroit le mieux. Un jour qu'il étoit bien
- plus ennuyé qu'à l'ordinaire, monsieur de Roquelaure<a id="footnotetag146"
- name="footnotetag146"></a> <a href="#footnote146"><sup class="sml">146</sup></a>,
- pour le tirer de sa rêverie, s'avisa malheureusement de lui faire une
- plaisanterie de ce qu'une de mes filles étoit charmée de lui, en la
- contrefaisant, et disant qu'elle ne vouloit plus voir le Roi pour le repos
- de son cœur, et mille choses de cette nature qu'effectivement La Vallière
- disoit. Comme vous savez qu'il donne l'air goguenard à tout ce qu'il dit,
- il réussit fort à divertir le Roi et toute la compagnie; il demanda qui
- elle étoit, mais, comme il ne l'avoit pas remarquée, il ne s'en informa
- pas davantage; seulement il prit grand plaisir aux bouffonneries du sieur
- Roquelaure.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote145" name="footnote145"><b>Note 145: </b></a><a
- href="#footnotetag145"> (retour) </a> L'auteur fait allusion au séjour
- de madame de Créqui à Rome, où son mari étoit ambassadeur en ce temps;
- il y fut victime d'une espèce d'assassinat qui motiva l'envoi en France
- du légat Chigi; celui-ci, en même temps qu'il apportoit au Roi une
- satisfaction, faisoit, paroît-il, une cour assidue à la femme de
- l'ambassadeur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote146" name="footnote146"><b>Note 146: </b></a><a
- href="#footnotetag146"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 163 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Trois jours après, le Roi, sortant de sa chambre, vit passer mademoiselle
- de Tonnecharante<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a> <a
- href="#footnote147"><sup class="sml">147</sup></a>; il dit à Roquelaure:
- «Je voudrois bien que ce fût celle-là qui m'aimât.--Non, Sire, lui dit-il,
- mais la voilà», en lui montrant La Vallière, à laquelle il dit, en notre
- présence à tous, d'un ton fort plaisant: «Eh! venez, mon illustre aux yeux
- mourans, qui ne savez aimer à moins qu'un monarque!» Cette raillerie la
- déconcerta; elle ne revint pas de cet embarras, quoique le Roi lui fît un
- grand salut et lui parlât le plus civilement du monde. Il est certain
- qu'elle ne plut point ce jour-là au Roi; mais il ne voulut pourtant point
- qu'on en raillât.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote147" name="footnote147"><b>Note 147: </b></a><a
- href="#footnotetag147"> (retour) </a> Gabrielle de Rochechouart, de la
- branche des comtes de Tonnay-Charente, étoit fille unique de Jean-Claude
- de Rochechouart et de Marie Phelippeaux de la Vrillière. Elle épousa, en
- 1672, le marquis de Blainville, fils de Colbert. Son père et le père de
- madame de Montespan étoient, l'un et l'autre, petits-fils de René de
- Rochechouart; Gaspard, fils de René, avoit eu lui-même pour fils
- Gabriel, père de madame de Montespan, et Louis, comte de Maure. La
- comtesse de Maure, tante de madame de Montespan, étoit donc alliée, à un
- degré fort rapproché, de mademoiselle de Tonnay-Charente. Il étoit
- nécessaire de débrouiller cette parenté qui explique certains faits
- postérieurs.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Six jours après, il advint mieux pour elle; car elle l'entretint fort
- spirituellement deux heures durant, et ce fut cette conversation fatale
- qui l'engagea. Comme il eût eu honte de venir voir cette fille chez moi
- sans me voir, que fit-il? Il trouva moyen de faire dire à toute sa cour
- qu'il étoit amoureux de moi; il en parloit incessamment; il louoit mon air
- et ma beauté, et enfin je fus saluée de toutes mes amies de cette
- nouvelle. Cependant il ne m'en donnoit point d'autres preuves que d'être
- continuellement chez moi, et, dès qu'il voyoit quelqu'un, d'être attaché à
- mon oreille à me dire des bagatelles; et après cela, il retomboit dans des
- chagrins épouvantables. Il me mettoit souvent sur le chapitre de la belle,
- en m'obligeant de lui dire jusques aux moindres choses; et comme je
- croyois que ce n'étoit que par ce qu'on lui en avoit dit, et que
- d'ailleurs j'étois bien aise de le divertir, je l'en entretenois autant
- qu'il le vouloit. Il la voyoit souvent en particulier, et prenoit
- quelquefois un ton de raillerie pour autoriser ses conversations; mais
- pour peu que je continuasse, je voyois bien par la mine qu'il faisoit
- quand quelqu'un la choquoit, qu'il n'étoit pas content. Il la faisoit
- venir souvent, et effectivement il étoit bien plus agréable et fournissoit
- bien davantage à la conversation que lors qu'elle n'y étoit pas. Cependant
- concevez que j'en étois la malheureuse, ne voyant presque plus personne,
- de peur qu'on avoit de lui déplaire; il n'y avoit que le pauvre comte de
- Guiche qui venoit toujours hardiment me voir. Bon Dieu, que j'étois
- aveuglée!
- </p>
- <p>
- Il me souvient qu'un jour que mademoiselle de Tonnecharante avoit la
- fièvre, que La Vallière étoit auprès d'elle, d'abord que le Roi le sçut,
- il en fut tout ému et se leva pour l'aller quérir. Le comte me dit: «Ah!
- que le Roi, Madame, est honnête homme, s'il n'a point d'amour!» Je vous
- avoue que je ne le croyois pas, quoique chacun dît le contraire; la jeune
- Reine même me le persuadoit bien mieux que les autres par sa froideur pour
- moi, qu'elle prétendoit venir de ce que j'avois ri un soir qu'elle pensa
- tomber ici en dansant; Monsieur m'en donna aussi des attaques à la chasse:
- en vérité, quand j'y pense, nos deux illustres se divertissoient bien de
- ma simplicité; mais achevons.
- </p>
- <p>
- Un jour que la comtesse de Maure<a id="footnotetag148"
- name="footnotetag148"></a> <a href="#footnote148"><sup class="sml">148</sup></a>
- me vint voir, La Vallière lui demanda si elle n'avoit point vu la
- Tonnecharante, qui étoit sortie pour l'aller voir. Vous connoissez bien
- l'esprit de la comtesse, qui étoit sa particulière amie; elle trouva que
- La Vallière ne parloit pas comme elle devoit de sa parente et de son amie<a
- id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a> <a href="#footnote149"><sup
- class="sml">149</sup></a>; elle s'en plaignit à moi. Je vous avoue que
- dans mon âme je trouvai le caprice de cette dame plaisant, de trouver à
- redire qu'on n'avoit point dit mademoiselle de Tonnecharante; mais comme
- j'avois gardé un dépit secret contre La Vallière de ce que le soir
- précédent le Roi l'avoit presque toujours entretenue, je lui en fis un si
- grand bruit, en la reprenant aigrement devant madame de Maure, en lui
- disant que je faisois grande différence d'elle avec toutes mes filles, et
- que je la trouvois fort entendue depuis quelque temps, qu'elle en pleura
- de rage et de chagrin. Ce qui l'outragea plus sensiblement, c'est qu'elle
- nous avoit entendu la railler avec mépris de sa prétendue passion pour le
- Roi, et, comme vous savez que madame de Maure décidoit souverainement de
- tout, elle la traita de fille qui à la fin aimeroit les héros des romans.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote148" name="footnote148"><b>Note 148: </b></a><a
- href="#footnotetag148"> (retour) </a> Anne Doni d'Attichi, femme de
- Louis, comte de Maure, la célèbre amie de madame de Sablé et de
- mademoiselle de Montpensier.--Voy. la note précédente.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote149" name="footnote149"><b>Note 149: </b></a><a
- href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voy. ci-dessus p. 100.--L'auteur
- lui prête ici une sorte de fierté fort susceptible que n'avoit point
- madame de Maure, si l'on en croit les portraits que nous ont laissés
- d'elle le marquis de Sourdis, dans le Recueil de portraits dédiés à
- Mademoiselle, et Mademoiselle elle-même dans son petit roman de la <i>Princesse
- de Paphlagonie</i>, où Madame de Maure paroît sous le nom de <i>Reine de
- Misnie</i>. Partout on s'accorde à louer sa bonté.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Nous n'avions pas encore décidé ce chapitre, que le Roi entra dans ma
- chambre. Je vous avoue, duchesse, que dans ce moment il me parut plus
- aimable que tout ce que j'ai jamais vu. Mais Dieu! que cette aimable joie
- se dissipa bientôt, lorsqu'il aperçut La Vallière entrer par une autre
- porte, les yeux gros et rouges à force de pleurer! Non je n'entreprendrai
- point de vous dire quel fut ce changement, qu'il tâcha de cacher pour lui
- dire en riant qu'il l'aimoit assez pour vouloir savoir ses chagrins. Je
- pense qu'elle lui fit bien ma cour: il sortit un moment après, disant
- qu'il m'avoit vue, et que c'étoit assez. Il revint cependant le soir avec
- la Reine-Mère, qui étoit suivie de plusieurs de nos dames. Elle nous
- montra un bracelet de diamans d'une beauté admirable, au milieu duquel
- étoit un petit chef-d'œuvre: c'étoit une petite miniature qui représentoit
- Lucrèce; le visage en étoit de cette belle Italienne qui a tant fait de
- bruit dans l'univers; la bordure en étoit magnifique et enfin toutes tant
- que nous étions de dames eussions tout donné pour avoir ce bijou. À quoi
- bon le dissimuler? je vous avoue que je le crus à moi, et que je n'avois
- qu'à faire connoître au Roi que j'en avois envie pour qu'il le demandât à
- la Reine, car tout autre que lui ne l'auroit jamais pu obtenir d'elle. En
- effet, je ne manquai rien pour lui persuader qu'il me feroit un présent
- fort agréable s'il me le donnoit. Il étoit si triste qu'il ne me répondit
- rien; cependant il le prit des mains de madame de Soissons, qui le tenoit,
- et l'alla montrer à toutes nos filles. Il s'adressa à La Vallière pour lui
- dire que nous en mourions toutes d'envie, et ce qu'elle en trouvoit; elle
- lui répondit d'un ton languissant, précieux et admirable. Le Roi n'eut pas
- la patience ni la prudence d'attendre à le demander qu'il fût hors de chez
- moi; car avec un grand sérieux il vint prier la Reine de le lui troquer,
- et elle le lui donna avec bien de la joie. Dieu sait quelle fut la mienne
- lorsque je le lui vis entre les mains!
- </p>
- <p>
- Après que tout le monde fut parti, je ne pus m'empêcher de dire à toutes
- mes filles que je serois bien attrapée si je n'avois pas le lendemain ce
- bijou à mon lever. La Vallière rougit et ne répondit rien; un moment après
- elle partit, et la Tonnecharante la suivit doucement. Elle vit La Vallière
- comme je vous vois regarder ce bracelet, le baiser, puis le mettre dans sa
- poche, lorsque la Tonnecharente l'empêcha par un cri qu'elle fit, à
- dessein de lui faire peur. Je pense qu'elle en eut aussi; mais, après
- s'être remise, elle ne chercha point de finesse, elle lui dit: «Eh! bien,
- Mademoiselle, vous voyez que vous avez le secret du Roi entre vos mains;
- c'est une chose délicate, pensez-y plus d'une fois.» Voici la
- Tonnecharante aux prières de lui dire la vérité de toute cette intrigue.
- La Vallière lui dit sans façon les choses au point qu'elles en étoient;
- après quoi elle écrivit toute cette aventure au Roi.
- </p>
- <p>
- Le lendemain il vint chez moi dès les deux heures, et parla près d'une
- heure à elle. Il voulut dès ce jour-là la tirer de chez moi; elle ne le
- voulut pas. Il souhaita qu'elle prît ces boucles d'oreilles et cette
- montre, et qu'elle entrât dans ma chambre avec tous ses atours; ce qu'elle
- fit. Je lui demandai devant le Roi qui lui pouvoit avoir donné
- cela.--«Moi», répondit le Roi peu civilement. Je demeurai muette; mais,
- comme le Roi souhaita que j'allasse à Versailles et que j'y menasse cette
- créature, j'attendis à la chapitrer devant les Reines. Assurément que le
- Roi s'en douta, et ce fut ce même jour qu'il nous fit cette incivilité à
- toutes, de nous laisser à la pluie qui survint dans ce temps-là pour
- donner la main à La Vallière, à laquelle il couvrit la tête de son
- chapeau. Ainsi il se moqua de nos desseins, et ne fit plus de secret d'une
- chose dont nous prétendions faire bien du mystère. Jugez après cela, ma
- chère, de l'obligation que je dois avoir au Roi.
- </p>
- <p>
- La duchesse<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a> <a
- href="#footnote150"><sup class="sml">150</sup></a> la plaignit, et elles
- passèrent cinq à six jours parlant chacune de leurs affaires, après lequel
- temps elles revinrent à Paris. Madame alla descendre au Louvre, où elle
- trouva presque toutes les femmes de qualité de la cour qui étoient venues
- visiter la Reine-Mère, qui avoit une légère indisposition<a
- id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a> <a href="#footnote151"><sup
- class="sml">151</sup></a>. Le Roi vit entrer monsieur de Roquelaure,
- auquel il demanda si l'on parleroit éternellement de ses malices pour les
- femmes, à cause que le soir précédent il avoit rompu avec madame de Gersay<a
- id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a> <a href="#footnote152"><sup
- class="sml">152</sup></a> fort mal.--«En vérité, lui dit le Roi, cette
- réputation de se faire aimer des femmes et puis se moquer d'elles ne me
- charmeroit point; qui peut autoriser un homme qui manque de probité pour
- elles? car enfin, si parce que l'on n'a à essuyer que leurs plaintes et
- leurs larmes il faut n'en rien craindre, je trouve cela horrible; et puis,
- quiconque a de la probité en doit avoir partout.--En vérité, reprit la
- première et la plus aimable duchesse de France, cela est bien glorieux
- pour nous, qu'un roi comme le nôtre défende nos intérêts si
- généreusement.--
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote150" name="footnote150"><b>Note 150: </b></a><a
- href="#footnotetag150"> (retour) </a> L'auteur prend ici brusquement la
- parole, qu'il avoit laissée à <span class="sc">Madame</span> depuis le
- commencement de ce récit. On se rappelle que Madame s'adressoit à la
- duchesse de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote151" name="footnote151"><b>Note 151: </b></a><a
- href="#footnotetag151"> (retour) </a> La Reine mère étoit depuis
- long-temps atteinte d'un cancer.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote152" name="footnote152"><b>Note 152: </b></a><a
- href="#footnotetag152"> (retour) </a> Voy., sur le marquis de Jarsay,
- dont la femme est ici en jeu, t. 1, p. 74.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ah! Madame, dit le Roi, je n'en aurois pas besoin si toutes les femmes
- étoient faites comme vous.--Après tout, dit la Reine, monsieur de Guise<a
- id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a> <a href="#footnote153"><sup
- class="sml">153</sup></a> se décria tellement pour deux ou trois affaires
- de cette nature que quand il est mort il n'eût pas trouvé une lingère du
- palais qui l'eût voulu croire.--Mais, Madame, lui dit Roquelaure en riant,
- quand un confesseur commande de rompre?--Ah! la bonne conscience!
- interrompit le Roi; ah! l'homme de bien!» Il continua cette conversation
- encore une heure, toujours pillant<a id="footnotetag154"
- name="footnotetag154"></a> <a href="#footnote154"><sup class="sml">154</sup></a>
- Roquelaure. Ensuite il alla penser pour se confesser le lendemain, qu'il
- communia avec une dévotion admirable, et partagea la journée en trois: à
- Dieu, aux peuples, et à La Vallière, à laquelle il donna la fête de toutes
- les façons. Mais celle qui m'auroit le plus agréé, c'est un meuble entier
- de cristal tout façonné: il est certain que tous les meubles que j'ai
- jamais vus en ma vie doivent céder à la beauté et à l'éclat de celui-ci;
- le seul candélabre est de deux mille louis. Deux jours après La Vallière
- envoya au Roi, par un gentilhomme de son frère, un habit et la garniture
- avec ce billet:
- </p>
- <p class="ital">
- Je vous avoue que je me sens un peu de vanité lors que je pense que je
- suis en état de pouvoir faire des présens au plus grand roi du monde; car
- vous voulez bien, mon illustre prince, que je sois persuadée que tout ce
- qui vous vient de moi vous est agréable, et que vous estimez plus une
- marque de ma tendresse et de mon amitié que tous les trésors de votre
- royaume. Pensez un peu, en vous habillant, qu'il n'est pourtant pas besoin
- d'être magnifique pour me plaire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote153" name="footnote153"><b>Note 153: </b></a><a
- href="#footnotetag153"> (retour) </a> Henri de Lorraine, deuxième du
- nom, duc de Guise, pair et grand chambellan de France, né en 1614, mort
- en 1664. Ses prétentions, sa jactance, ses nombreuses amourettes, ont
- été maintes fois racontées et chansonnées. On a vu plus haut (p. 93) une
- allusion à son amour pour mademoiselle de Pons. C'est à lui que Somaize
- dédia son <i>Dictionnaire des Précieuses</i>. Voy. notre édition de ce
- livre, t. 2, p. 251.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote154" name="footnote154"><b>Note 154: </b></a><a
- href="#footnotetag154"> (retour) </a> Piller, railler, agacer. Terme
- pris de la chasse; on dit à un chien: <i>Pille</i>, <i>pille</i>,
- c'est-à-dire mords. De là <i>houspilier</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette lettre plut au Roi, comme tout ce qui vient de La Vallière; voici ce
- qu'il lui repartit:
- </p>
- <p class="ital">
- Oui, ma chère mignonne, vous êtes en état de me faire des présens, et je
- les reçois avec plus de joie de votre main que je ne ferois de tout
- l'empire de l'univers par celles de tous les hommes; mais, ma belle
- enfant, conservez-moi toujours le glorieux don que vous m'avez fait de
- votre cœur, car c'est celui-là qui m'oblige à regarder tous les autres
- avec plaisir. Ayez un peu d'envie de me voir avec l'habit que vous me
- donnez.
- </p>
- <p>
- Elle en eut une grande commodité, car il le porta plus de quinze jours de
- suite. Il lui en envoya peu de temps après six merveilleusement riches et
- superbes, avec une échelle<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a>
- <a href="#footnote155"><sup class="sml">155</sup></a> et une ceinture de
- diamans, afin de monter avec plus de facilité au haut du mont Parnasse, et
- une veste<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a> <a
- href="#footnote156"><sup class="sml">156</sup></a> comme celle de la
- Reine, qui lui sied fort bien.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote155" name="footnote155"><b>Note 155: </b></a><a
- href="#footnotetag155"> (retour) </a> Les femmes portoient alors des
- échelles de rubans, c'est-à-dire des nœuds de rubans fixés par échelons
- le long du busc; les diamants remplacent ici les rubans.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote156" name="footnote156"><b>Note 156: </b></a><a
- href="#footnotetag156"> (retour) </a> «<span class="sc">Veste.</span>
- Espèce de camisole qui est ordinairement d'étoffe de soie, qui va
- jusqu'à mi-cuisse, avec des boutons le long du devant et une poche de
- chaque côté. Les vestes étoient, il y a quelques années, plus courtes,
- et même elles n'avoient point de poches d'homme.» (<i>Richelet.</i>)--Il
- est à croire que les <i>vestes</i> des femmes différoient de celles que
- portoient les hommes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle étoit dans cet état lorsque le Roi alla à la revue qu'il fit de ses
- troupes à Vincennes devant messieurs les ambassadeurs d'Angleterre. Voyant
- passer le carrosse de La Vallière, il s'avança au galop et fut une heure
- et demie à la portière, chapeau bas, quoiqu'il fît une petite pluie que
- nous trouvions fort incommode, et, en s'en retournant, il rencontra à
- douze pas de là celui des Reines, auquel il fit un grand salut. La semaine
- suivante, ils allèrent tous deux seuls à Versailles, ne voulant point que
- mademoiselle d'Artigny y fût, tant il est vrai que dans l'amour le secret
- est plaisant. Cela me fait souvenir du cardinal légat<a id="footnotetag157"
- name="footnotetag157"></a> <a href="#footnote157"><sup class="sml">157</sup></a>,
- qui disoit un jour à monsieur de Créqui: «Parbleu, Monsieur, mon plaisir
- diminueroit de la moitié si je croyois qu'on m'entendît.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote157" name="footnote157"><b>Note 157: </b></a><a
- href="#footnotetag157"> (retour) </a> Le cardinal Chigi, dont nous avons
- parlé plus haut, amoureux de madame de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- À moitié chemin, Des Fontaines<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a>
- <a href="#footnote158"><sup class="sml">158</sup></a>, par ordre du roi,
- lui prépara un grand repas, duquel il eut cent louis. Ils restèrent six ou
- huit jours à Versailles, et se divertirent à la chasse, à la promenade, au
- lit et à tout ce qu'ils voulurent. En s'en revenant à Paris, mademoiselle
- de La Vallière tomba de cheval, qui ne se seroit pas fait grand mal si
- elle n'eût pas été maîtresse du Roi; mais, à cause de cela, il la fallut
- saigner promptement. Je ne sais par quelle raison elle vouloit que ce fût
- au pied; le Roi, qui voulut y être, fit plus de mal que de bien, car il
- cria tant aux oreilles du chirurgien que la peur lui fit manquer deux fois
- son coup. Son amant devint pâle comme un linge; mais ce fut bien autre
- chose quand on vit que mademoiselle de la Vallière, en retirant son pied,
- fit rompre le bout de la lancette. Le Roi, animé comme si ce misérable
- l'eût fait exprès, lui donna un coup de pied de toute sa force, qui en
- vérité est beaucoup dire, et l'envoya d'un bout de la chambre à l'autre.
- Le Roi se jeta à sa place, et prit le pied de cette admirable<a
- id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a> <a href="#footnote159"><sup
- class="sml">159</sup></a>, en attendant un autre chirurgien, qui lui tira
- le bout de la lancette et la saigna fort bien. Elle fut pourtant obligée
- de garder le lit un mois. Le Roi différa dix jours, pour l'amour d'elle,
- son voyage à Fontainebleau, après lequel il fallut partir; mais tous les
- jours elle avoit des nouvelles du Roi, et le Roi en avoit des siennes.
- Voici un des billets qu'elle lui écrivit:
- </p>
- <p class="ital">
- Mon Dieu! qu'il est incommode d'aimer un prince aussi charmant que vous!
- on n'a pas un moment de repos, on craint même mille choses qui ne peuvent
- pas arriver; enfin je vous veux souvent du mal d'être trop aimable.
- Plaignez donc ce cœur que vous rendez malheureux; excusez-le de toutes les
- peines que je vous donne de m'aimer triste, absente, importune, et, si
- j'ose dire, jalouse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote158" name="footnote158"><b>Note 158: </b></a><a
- href="#footnotetag158"> (retour) </a> Le sieur Des Fontaines ne figure à
- aucun titre à cette époque sur l'état de la maison du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote159" name="footnote159"><b>Note 159: </b></a><a
- href="#footnotetag159"> (retour) </a> <i>Admirable</i>, <i>illustre</i>,
- remplacèrent le mot <i>précieuse</i>, lorsqu'il fut discrédité.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- En voici la réponse:
- </p>
- <p class="ital">
- Le triste état où mon cœur me réduit depuis que je ne vous vois pas, mon
- enfant, est assez pitoyable pour vous obliger à partager mes chagrins, et
- à être touchée de pitié pour les maux que votre absence me fait souffrir,
- qui ne peuvent être adoucis par tous les divertissemens que mon cœur me
- fournit; ainsi je puis être persuadé qu'il est des momens où vous souffrez
- tout ce qu'une personne qui aime peut souffrir.
- </p>
- <p>
- Une heure après que ce billet fut parti, l'impatience du Roi fut si grande
- pour voir sa maîtresse qu'il pria le duc de Saint-Aignan de l'aller
- quérir, ne le pouvant pas lui-même à raison de quelques affaires
- importantes qu'on traitoit pour lors dans le conseil. Le duc partit
- aussitôt, et deux jours après nos deux amans goûtèrent la satisfaction
- qu'il y a de se voir après une si petite absence. Leur joie fut grande;
- celle de la Reine ne fut pas de même, qui avoit déjà assez de chagrin sans
- celui-là, d'avoir presque entendu toutes les nuits que le Roi rêvoit tout
- haut de cette petite pute (c'est ainsi qu'elle la nommoit, parce qu'elle
- ne sçait pas assez bien le françois).
- </p>
- <p>
- C'est une bonne princesse; le Roi est un grand prince, personne n'est
- digne d'être sur nos têtes que lui; jamais on n'a vu de grands hommes qui,
- aussi bien que lui, n'aient été vaincus par l'amour: admirons toujours sa
- bonne foi, sa tendresse et sa grande constance, et de mademoiselle de La
- Vallière l'esprit et la modération<a id="footnotetag160"
- name="footnotetag160"></a> <a href="#footnote160"><sup class="sml">160</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote160" name="footnote160"><b>Note 160: </b></a><a
- href="#footnotetag160"> (retour) </a> À voir cette sorte de conclusion
- qui se rattache si peu à ce qui précède, il n'est pas douteux, ce
- semble, que le récit n'ait été interrompu, et qu'il y ait ici une
- lacune.--Nous avons vainement cherché un texte plus complet.
- </p>
- </blockquote>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c4" id="c4"></a> <br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head05.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- LA DEROUTE ET L'ADIEU
- </h3>
- <h5>
- DES
- </h5>
- <h1>
- FILLES DE JOIE
- </h1>
- <h4>
- DE LA VILLE ET FAUBOURGS DE PARIS
- </h4>
- <h5>
- Avec leur nom, leur nombre, les particularités<br /> de leur prise et de
- leur emprisonnement
- </h5>
- <h5>
- ET LA
- </h5>
- <h4>
- <span class="sc">requeste a Madame de la Vallière</span>
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>'écris la
- déroute fameuse<br /> De la bande autrefois joyeuse,<br /> Mais qui
- n'est plus en ce temps-ci<br /> Qu'une bande fort en souci.<br />
- Quoiqu'il en soit, quoiqu'on en croie,
- </p>
- <p class="i16">
- Je chante des filles de joie
- </p>
- <p class="i16">
- L'adieu, les regrets et les pleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans prendre part à leurs malheurs.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Muse, qui connois cette race,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui t'a souvent fait la grimace
- </p>
- <p class="i16">
- Et méprisé cent fois tes vers,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorgne-les toutes de travers,
- </p>
- <p class="i16">
- Et fais aussi que je les voie,
- </p>
- <p class="i16">
- Non plus comme filles de joie,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais en filles qui font pitié;
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant, vers moi sans amitié,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour cette troupe de sirènes,
- </p>
- <p class="i16">
- Et pour fruit de toutes mes peines,
- </p>
- <p class="i16">
- Fais que quelque fille de bien
- </p>
- <p class="i16">
- M'aime un peu sans m'en dire rien.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Paris est un séjour commode
- </p>
- <p class="i16">
- Où chacun peut vivre à sa mode,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec droit d'y manger son pain,
- </p>
- <p class="i16">
- Comme dans l'empire romain,
- </p>
- <p class="i16">
- Car on y vit sous un roi juste,
- </p>
- <p class="i16">
- Comme on faisoit du temps d'Auguste,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec la même liberté,
- </p>
- <p class="i16">
- Aussi bien l'hiver que l'été;
- </p>
- <p class="i16">
- Et chacun à sa fantaisie
- </p>
- <p class="i16">
- Y prend le droit de bourgeoisie;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais comme enfin tout se corrompt,
- </p>
- <p class="i16">
- Le nom de bourgeois fait affront,
- </p>
- <p class="i16">
- On veut être encor davantage<a id="footnotetag161"
- name="footnotetag161"></a> <a href="#footnote161"><sup class="sml">161</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- De liberté libertinage
- </p>
- <p class="i16">
- Se produit insensiblement,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis il faut un règlement.
- </p>
- <p class="i16">
- La femme, comme plus fragile,
- </p>
- <p class="i16">
- Commence un désordre de ville,
- </p>
- <p class="i16">
- Et veut toujours prendre plus haut
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle ne doit et qu'il ne faut.
- </p>
- <p class="i16">
- La moindre se fait demoiselle<a id="footnotetag162"
- name="footnotetag162"></a> <a href="#footnote162"><sup class="sml">162</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut brocards, il faut dentelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut perles et diamans,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut riches ameublemens,
- </p>
- <p class="i16">
- Et mille autres telles denrées<a id="footnotetag163"
- name="footnotetag163"></a> <a href="#footnote163"><sup class="sml">163</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pour les rendre ainsi parées,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faudroit que tous les maris
- </p>
- <p class="i16">
- Fussent de vrais Jean de Paris.
- </p>
- <p class="i16">
- De là vient la source maligne
- </p>
- <p class="i16">
- Qui cause le malheur insigne
- </p>
- <p class="i16">
- D'être enfin prise au saut du lit
- </p>
- <p class="i16">
- Et surprise en flagrant délit.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô Dieu! qu'on en prend de la sorte!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans celles que la fausse porte
- </p>
- <p class="i16">
- Fait sauver par quelques détroits
- </p>
- <p class="i16">
- Pour être prise une autre fois.
- </p>
- <p class="i16">
- Ninon dans un fiacre est prise
- </p>
- <p class="i16">
- Avec un homme à barbe grise;
- </p>
- <p class="i16">
- Ninon au carrosse à cinq sous<a id="footnotetag164"
- name="footnotetag164"></a> <a href="#footnote164"><sup class="sml">164</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Se laisse prendre et file doux;
- </p>
- <p class="i16">
- Lucrèce en sortant est grippée;
- </p>
- <p class="i16">
- Babet en dansant est happée;
- </p>
- <p class="i16">
- On surprend Manon et Cataut
- </p>
- <p class="i16">
- Qui vont l'une en bas l'autre en haut;
- </p>
- <p class="i16">
- Jeanneton aux sergens fait tête.
- </p>
- <p class="i16">
- On ne vit jamais telle fête.
- </p>
- <p class="i16">
- Pots, pintes, tables, escabeaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Siéges, chandeliers, cruches, seaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Vaisselle, sans être comptée,
- </p>
- <p class="i16">
- Volent d'abord sur la montée.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout y fait le saut périlleux,
- </p>
- <p class="i16">
- Jusqu'aux bouteilles deux à deux;
- </p>
- <p class="i16">
- Puis Jeanneton court à la broche.
- </p>
- <p class="i16">
- Cependant un sergent l'accroche;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle l'égratigne et le mord.
- </p>
- <p class="i16">
- Les voilà tous deux en discord,
- </p>
- <p class="i16">
- Prêts à s'arracher la prunelle;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais le sergent est plus fort qu'elle:
- </p>
- <p class="i16">
- Il l'entraîne contre son gré,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui fait sauter plus d'un degré,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, sans entendre raillerie,
- </p>
- <p class="i16">
- La mène à la Conciergerie.
- </p>
- <p class="i16">
- On déniche dès le matin
- </p>
- <p class="i16">
- La fameuse et fière Catin:
- </p>
- <p class="i16">
- Quoiqu'on la fasse aller en chaise.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'est pas trop à son aise,
- </p>
- <p class="i16">
- La commodité lui déplaît;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais on s'en sert telle qu'elle est.
- </p>
- <p class="i16">
- Marquise, comtesse ou baronne,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut comparoître en personne,
- </p>
- <p class="i16">
- Et faire entrer au Chatelet,
- </p>
- <p class="i16">
- À jour ordonné sans délai:
- </p>
- <p class="i16">
- C'est un arrêt irrévocable.
- </p>
- <p class="i16">
- On prend au lit, on prend à table;
- </p>
- <p class="i16">
- Pourvu qu'on soit en mauvais lieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit, la prise est de bon jeu.
- </p>
- <p class="i16">
- On a beau dire: Je suis telle,
- </p>
- <p class="i16">
- Je suis d'auprès de la Tournelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Mon mari me connoit fort bien;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce discours ne sert de rien,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut aller où l'on vous mène.
- </p>
- <p class="i16">
- Pourquoi courir la pretantaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui disent les sergens railleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Et venir autre part qu'ailleurs?
- </p>
- <p class="i16">
- Hé bien! que votre mari vienne,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il vous retire et vous retienne,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il ne vous fait le même tour
- </p>
- <p class="i16">
- Que le procureur de la cour
- </p>
- <p class="i16">
- Fit l'autre jour à telle dame
- </p>
- <p class="i16">
- Qui voulut se dire sa femme;
- </p>
- <p class="i16">
- «Allez, je ne vous connois point,
- </p>
- <p class="i16">
- Et demeurons en sur ce point»,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui dit-il fort bien en colère.
- </p>
- <p class="i16">
- À cela que pourriez-vous faire?
- </p>
- <p class="i16">
- Quand un homme est ainsi fâché,
- </p>
- <p class="i16">
- Sa femme en porte le péché.
- </p>
- <p class="i16">
- À propos, chez dame Thomasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Deux femmes de fort bonne race
- </p>
- <p class="i16">
- Furent prises au trébuchet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et passèrent hier le guichet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous les jours, on en attrape
- </p>
- <p class="i16">
- À l'heure que l'on met la nape:
- </p>
- <p class="i16">
- Cela veut dire en plein midi<a id="footnotetag165"
- name="footnotetag165"></a> <a href="#footnote165"><sup class="sml">165</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! qu'un sergent est étourdi,
- </p>
- <p class="i16">
- De venir frapper à cette heure!
- </p>
- <p class="i16">
- Personne à table ne demeure;
- </p>
- <p class="i16">
- Il peut tout seul se mettre là:
- </p>
- <p class="i16">
- Car aussitôt chacun s'en va,
- </p>
- <p class="i16">
- Laisse chapon, ragoût et soupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Laisse du vin dedans sa coupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Et fait place à quatre sergents
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il laisse buvans et mangeans,
- </p>
- <p class="i16">
- Et souhaite qu'ils en étouffent,
- </p>
- <p class="i16">
- Tandis que les dames s'épouffent.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- D'autres, avec des Savoyards,
- </p>
- <p class="i16">
- S'enferment bien de toutes parts,
- </p>
- <p class="i16">
- Puis sortent par la cheminée;
- </p>
- <p class="i16">
- De quoi la cohorte étonnée
- </p>
- <p class="i16">
- Pense que le diable a pris part
- </p>
- <p class="i16">
- À cet inopiné départ.
- </p>
- <p class="i16">
- Rien ne sort à porte rompue,
- </p>
- <p class="i16">
- Elles sont déjà dans la rue;
- </p>
- <p class="i16">
- Les Savoyards crient haut et bas:
- </p>
- <p class="i16">
- Sergens, vous ne nous tenez pas;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais les sergens, tout pleins de rage,
- </p>
- <p class="i16">
- S'en prennent d'abord au ménage;
- </p>
- <p class="i16">
- Ils renversent et brisent tout;
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun en emporte son bout,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais ce bout ne vaut pas la peine
- </p>
- <p class="i16">
- De faire une entreprise vaine.
- </p>
- <p class="i16">
- Ils vont chez la belle aux beaux yeux;
- </p>
- <p class="i16">
- Chez elle ils réussiront mieux;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle est dame à se laisser prendre
- </p>
- <p class="i16">
- Et point difficile à se rendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout bretteur se rend maître là,
- </p>
- <p class="i16">
- Si-tôt qu'il a dit: Me voilà!
- </p>
- <p class="i16">
- Sergent qui commande à baguette
- </p>
- <p class="i16">
- N'a pas moins de droit que la brette;
- </p>
- <p class="i16">
- Ouvrez vite, c'est temps perdu,
- </p>
- <p class="i16">
- Levez-vous, le lit est vendu,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui dit-il en propres paroles.
- </p>
- <p class="i16">
- Prenez, dit-elle, deux pistoles
- </p>
- <p class="i16">
- Et me laissez vivre en repos.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est parler for mal à propos.
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! vous ne ferez point affaire,
- </p>
- <p class="i16">
- Dit le sergent fort en colère.
- </p>
- <p class="i16">
- Pour qui me prenez-vous ici?
- </p>
- <p class="i16">
- Pensez-vous échapper ainsi?
- </p>
- <p class="i16">
- Si je n'avois la retenue,
- </p>
- <p class="i16">
- Vous iriez à pied par la rue;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais c'est en chaise que l'on sort
- </p>
- <p class="i16">
- Quand on en veut payer le port.
- </p>
- <p class="i16">
- Tel est le destin de nos belles
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'autres qui sont avec elles:
- </p>
- <p class="i16">
- Nicole, Claudine, Margot
- </p>
- <p class="i16">
- Et Perrette? et Jeanne au pied-bot,
- </p>
- <p class="i16">
- Martine, la souffle-rôties,
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes servantes addenties,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui deçà, qui delà, font flus,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais elles ne reviennent plus.
- </p>
- <p class="i16">
- Bon pied, bon-œil et bonne bête
- </p>
- <p class="i16">
- Fait bien lors un coup de sa tête.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme on déniche des moineaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou comme l'on cuit des perdreaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ainsi l'on prend Christoflette,
- </p>
- <p class="i16">
- Poncette, Gilette, Nisette,
- </p>
- <p class="i16">
- En sortant de leurs nids à rats;
- </p>
- <p class="i16">
- L'une échappe de l'embarras,
- </p>
- <p class="i16">
- On la prend, on lui dit. C'est que<a id="footnotetag166"
- name="footnotetag166"></a> <a href="#footnote166"><sup class="sml">166</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut venir au Fort l'Évêque,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de prises pour un matin
- </p>
- <p class="i16">
- J'en compte cent, sans le fretin.
- </p>
- <p class="i16">
- Guère de gens ne sont en peine
- </p>
- <p class="i16">
- De s'informer où l'on les mène,
- </p>
- <p class="i16">
- Excepté quelques perruquiers,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelques parfumeurs et poudriers,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelques faiseurs de confitures,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou bien de mignonnes chaussures,
- </p>
- <p class="i16">
- De fards, de pommades, de gands,
- </p>
- <p class="i16">
- De vieilles jupes, vieux rubans,
- </p>
- <p class="i16">
- Repassez à la friperie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et faiseurs de pâtisserie.
- </p>
- <p class="i16">
- Hé quoi! si souvent escroqués,
- </p>
- <p class="i16">
- Faut-il encore qu'ils soient moqués?
- </p>
- <p class="i16">
- Ô personnes ensorcelées,
- </p>
- <p class="i16">
- De prêter ainsi leurs denrées
- </p>
- <p class="i16">
- Sur janvier, février et mars,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour courre après de tels hasards!
- </p>
- <p class="i16">
- Au contraire, mille personnes
- </p>
- <p class="i16">
- Prudentes, sages, belles, bonnes,
- </p>
- <p class="i16">
- Rendront grâce aux bons magistrats
- </p>
- <p class="i16">
- Qui leur ont sauvé tant de pas,
- </p>
- <p class="i16">
- Et réduit leurs maris à vivre
- </p>
- <p class="i16">
- D'un air qu'il ne les faut pas suivre.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô combien d'argent épargné
- </p>
- <p class="i16">
- À tel, qui pour être lorgné
- </p>
- <p class="i16">
- Le faisoit, mettant tout en gage,
- </p>
- <p class="i16">
- Et trop tôt gueux et trop tard sage!
- </p>
- <p class="i16">
- Voilà ce que c'est d'écouter
- </p>
- <p class="i16">
- Un sexe qui vient nous tenter,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui nous fait croire qu'il nous aime,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis nous perd comme lui-même!
- </p>
- <p class="i16">
- Ô qu'elles sont en bel état
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un marquisat ou comtat!
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi fait la vanité sotte
- </p>
- <p class="i16">
- D'une poupée une marotte,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une belle idole un jouet,
- </p>
- <p class="i16">
- Et du jeu l'on en vient au fouet<a id="footnotetag167"
- name="footnotetag167"></a> <a href="#footnote167"><sup class="sml">167</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est là d'une façon fort belle
- </p>
- <p class="i16">
- Se faire passer demoiselle.
- </p>
- <p class="i16">
- Et pourtant une infinité
- </p>
- <p class="i16">
- Passent en cette qualité;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais la prudente politique
- </p>
- <p class="i16">
- En va faire une république
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on veut envoyer à l'eau,
- </p>
- <p class="i16">
- S'entend pourtant dans un vaisseau.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors toute personne sage
- </p>
- <p class="i16">
- Fera des vœux pour leur passage,
- </p>
- <p class="i16">
- Priera les flots, Neptune aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- De les porter bien loin d'ici<a id="footnotetag168"
- name="footnotetag168"></a> <a href="#footnote168"><sup class="sml">168</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Aux vents, pour moi, je fais prière
- </p>
- <p class="i16">
- De leur bien souffler au derrière,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est du navire que je dis;
- </p>
- <p class="i16">
- J'excepte le vent yapis<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a>
- <a href="#footnote169"><sup class="sml">169</sup></a>:
- </p>
- <p class="i16">
- Car ce vent seroit tout contraire,
- </p>
- <p class="i16">
- Et des poètes d'ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- Il est invoqué pour les gens
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on veut revoir en peu de temps.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Alors aussi d'autre manière
- </p>
- <p class="i16">
- Tout débauché fera prière;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais prières de débauchés
- </p>
- <p class="i16">
- Sont souvent autant de péchés;
- </p>
- <p class="i16">
- Le Ciel, qui le sait, les délaisse
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne s'en hausse ni s'en baisse;
- </p>
- <p class="i16">
- Les enfans leur crient au renard<a id="footnotetag170"
- name="footnotetag170"></a> <a href="#footnote170"><sup class="sml">170</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant dans ce fameux départ
- </p>
- <p class="i16">
- On voit blémir un pauvre drôle
- </p>
- <p class="i16">
- Quand il entend lire le rôle
- </p>
- <p class="i16">
- Où des premières est Fanchon,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de ses deux yeux de cochon
- </p>
- <p class="i16">
- Lui vint percer le cœur et l'âme;
- </p>
- <p class="i16">
- Alors il ne peut qu'il ne blâme
- </p>
- <p class="i16">
- Et polices et magistrats.
- </p>
- <p class="i16">
- Ô! dit-il en parlant tout bas,
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle injustice, quel dommage,
- </p>
- <p class="i16">
- De faire à Fanchon cet outrage!
- </p>
- <p class="i16">
- Puis, demeurant droit comme un pieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Il enrage et jure morbieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Et maudit en soi la police.
- </p>
- <p class="i16">
- De peur qu'il a de la justice;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais il a beau se garder bien,
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais justice ne perd rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Dieu veuille qu'il s'amende
- </p>
- <p class="i16">
- Et que jamais on ne le pende!
- </p>
- <p class="i16">
- On en pend de bien plus hupés
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'un sexe pipeur a pipés.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Enfin nos pies dénichées,
- </p>
- <p class="i16">
- De leur départ assez fachées,
- </p>
- <p class="i16">
- De tous côtés d'un œil hagard.
- </p>
- <p class="i16">
- Regardent le tiers et le quart.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais tiers ni quart, tel qu'il puisse être,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne fait semblant, de les connoître.
- </p>
- <p class="i16">
- L'une soupire, l'autre rit;
- </p>
- <p class="i16">
- L'une soupire, une autre maudit;
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque autre fait la grimace
- </p>
- <p class="i16">
- D'un singe qui demande grâce;
- </p>
- <p class="i16">
- Une autre sans honte et sans front
- </p>
- <p class="i16">
- Se moque d'honneur et d'affront.
- </p>
- <p class="i16">
- La demoiselle et la marquise,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais marquise de bonne prise,
- </p>
- <p class="i16">
- Ont le bec alors bien gelé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et le caquet mal affilé.
- </p>
- <p class="i16">
- Elles n'ont point ici par voye,
- </p>
- <p class="i16">
- Bruns ni blondins qui les cotoye.
- </p>
- <p class="i16">
- Les sergens sont leurs quinolas<a id="footnotetag171"
- name="footnotetag171"></a> <a href="#footnote171"><sup class="sml">171</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sont des meneurs par le bras,
- </p>
- <p class="i16">
- Meneurs de fort mauvaise grâce,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous meneurs chassant de race,
- </p>
- <p class="i16">
- Meneurs à leur rompre le cou,
- </p>
- <p class="i16">
- En les menant devinez où.
- </p>
- <p class="i16">
- Je croi qu'ils vont droit au Pont-Rouge<a id="footnotetag172"
- name="footnotetag172"></a> <a href="#footnote172"><sup class="sml">172</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Vers un grand bateau qui ne bouge.
- </p>
- <p class="i16">
- Là, toutes entrant en complot,
- </p>
- <p class="i16">
- On crie: À Chaillot! à Chaillot!
- </p>
- <p class="i16">
- C'est aux Bons Hommes à Surène,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est où ce grand bateau les mène;
- </p>
- <p class="i16">
- S'il fait beau temps l'on pourra bien
- </p>
- <p class="i16">
- Passer outre sans dire rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu Paris, comme il nous semble,
- </p>
- <p class="i16">
- Disent-elles toutes ensemble.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! que de gens, de métier
- </p>
- <p class="i16">
- Sont fâchés en chaque quartier:
- </p>
- <p class="i16">
- Car ils perdent la chalandise
- </p>
- <p class="i16">
- Et de baronne et de marquise.
- </p>
- <p class="i16">
- À présent tout est renversé,
- </p>
- <p class="i16">
- Notre honneur est bien bas percé:
- </p>
- <p class="i16">
- Nous donnerions, étant au rôle,
- </p>
- <p class="i16">
- La qualité pour une obole.
- </p>
- <p class="i16">
- Du moins que ne nous réduit-on
- </p>
- <p class="i16">
- À reprendre le chaperon<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a>
- <a href="#footnote173"><sup class="sml">173</sup></a>?
- </p>
- <p class="i16">
- Après avoir été coquettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Quel mal d'être chaperonettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Même de porter le tocquet<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a>
- <a href="#footnote174"><sup class="sml">174</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Avecque quelque autre affiquet,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ainsi que la bourgeoisie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de grande peur est saisie
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on ne règle au temps de jadis
- </p>
- <p class="i16">
- Et sa coiffure et ses habits;
- </p>
- <p class="i16">
- Que d'une demi-demoiselle
- </p>
- <p class="i16">
- On en fasse une péronnelle.
- </p>
- <p class="i16">
- On en seroit tout aussi bien
- </p>
- <p class="i16">
- Si le monde n'en disoit rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, soit qu'il jase ou qu'il se taise,
- </p>
- <p class="i16">
- On en seroit plus à son aise,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne se ruineroit point
- </p>
- <p class="i16">
- Pour du brocart<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a> <a
- href="#footnote175"><sup class="sml">175</sup></a> et pour du point<a
- id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a> <a href="#footnote176"><sup
- class="sml">176</sup></a>:
- </p>
- <p class="i16">
- La chemisette<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a> <a
- href="#footnote177"><sup class="sml">177</sup></a>, la houbille<a
- id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a> <a href="#footnote178"><sup
- class="sml">178</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Le corset, quelque autre guenille,
- </p>
- <p class="i16">
- Un filet à mouche, un jupon
- </p>
- <p class="i16">
- Pour parer seroit aussi bon.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais zeste, attendez-nous sous l'orme!
- </p>
- <p class="i16">
- On nous prendra pour la réforme.
- </p>
- <p class="i16">
- Bon Dieu! que nous avons de soin!
- </p>
- <p class="i16">
- C'est bien de nous qu'on a besoin!
- </p>
- <p class="i16">
- Laissons faire le politique.
- </p>
- <p class="i16">
- Qui règle la chose publique;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais qu'en le laissant faire aussi
- </p>
- <p class="i16">
- Elle nous chasse loin d'ici!
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu bal, adieu comédie
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu, puisqu'il faut qu'on le die,
- </p>
- <p class="i16">
- Au Marais, notre rendez-vous,
- </p>
- <p class="i16">
- Où souvent, avec cent filoux,
- </p>
- <p class="i16">
- Nous avons joué notre rôle
- </p>
- <p class="i16">
- À dépouiller un pauvre drôle,
- </p>
- <p class="i16">
- Étranger ou provincial,
- </p>
- <p class="i16">
- Où je ne m'acquitai pas mal
- </p>
- <p class="i16">
- Du beau soin d'escroquer la dupe
- </p>
- <p class="i16">
- Tantôt d'un bas, puis d'une jupe,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un mouchoir, d'un collier, d'un lou,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un rubis, d'un autre bijou,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un anneau, d'une garniture,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un brasselet, d'une coiffure,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un miroir, d'un ameublement,
- </p>
- <p class="i16">
- D'un cabinet, d'un diamant,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une aiguière, d'un bassin même,
- </p>
- <p class="i16">
- Selon que plus ou moins on aime.
- </p>
- <p class="i16">
- Manger enfin carosse et train,
- </p>
- <p class="i16">
- Le mettre nud comme la main,
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit mon principal office.
- </p>
- <p class="i16">
- J'en cachois si bien l'artifice,
- </p>
- <p class="i16">
- Que mon pauvre dupe croyoit
- </p>
- <p class="i16">
- Que je brulois comme il bruloit;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais bientôt mon cœur, tout de glace.
- </p>
- <p class="i16">
- Le forçoit de céder la place
- </p>
- <p class="i16">
- A quelque autre simple niais
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on prenoit du même biais;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais après toutes nos fredaines,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont nous allons porter les peines,
- </p>
- <p class="i16">
- Voilà nos plaisirs qui sont morts,
- </p>
- <p class="i16">
- Et nous en sommes aux remords.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu promenades de Seine,
- </p>
- <p class="i16">
- Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Surenne!
- </p>
- <p class="i16">
- Ha! que nous allons loin d'Issy,
- </p>
- <p class="i16">
- De Vaugirard et de Passy!
- </p>
- <p class="i16">
- Mais c'est où le destin nous mène.
- </p>
- <p class="i16">
- Adieu Pont Neuf<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a> <a
- href="#footnote179"><sup class="sml">179</sup></a>, Samaritaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
- </p>
- <p class="i16">
- Où nous passions des jours si beaux!
- </p>
- <p class="i16">
- Nous allions en passer aux isles;
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'on ne nous veut plus aux villes,
- </p>
- <p class="i16">
- Il nous faut aller au désert.
- </p>
- <p class="i16">
- Et comme toute chose sert,
- </p>
- <p class="i16">
- Nostre disgrâce nous délivre.
- </p>
- <p class="i16">
- De l'homme brutal, de l'homme ivre,
- </p>
- <p class="i16">
- De l'homme jaloux, du coquin,
- </p>
- <p class="i16">
- Et du voleur et du faquin,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont nous souffrons la tyrannie,
- </p>
- <p class="i16">
- Les bassesses, la vilénie:
- </p>
- <p class="i16">
- Supplice le plus grand qui soit.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! si la femme savoit
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle sujétion a celle
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fait le métier de donzelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'en tâteroit jamais,
- </p>
- <p class="i16">
- Vivroit comme moi désormais,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui promets, qui proteste et jure
- </p>
- <p class="i16">
- D'estre meilleure créature.
- </p>
- <p class="i16">
- Mes compagnes en font autant;
- </p>
- <p class="i16">
- Prenez-le pour argent comptant:
- </p>
- <p class="i16">
- Nous tiendrons un chemin contraire,
- </p>
- <p class="i16">
- Pourvu qu'on-nous le fasse faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi ce beau discours finit.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais elles n'avoient pas tout dit;
- </p>
- <p class="i16">
- Il falloit encor nous apprendre
- </p>
- <p class="i16">
- Combien elles en ont fait pendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de galans ébahis
- </p>
- <p class="i16">
- Par elles se sont vus trahis,
- </p>
- <p class="i16">
- Et combien de lâches querelles
- </p>
- <p class="i16">
- Se sont faites pour l'amour d'elles,
- </p>
- <p class="i16">
- De mauvais coups, d'assassinats,
- </p>
- <p class="i16">
- De vols qu'elles ne disent pas,
- </p>
- <p class="i16">
- De marchands affrontés sans honte,
- </p>
- <p class="i16">
- D'emprunts dont on ne tient nul compte;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de jeunes gens enfin
- </p>
- <p class="i16">
- Ont fait par là mauvaise fin;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de désordre aux familles;
- </p>
- <p class="i16">
- Combien il s'est perdu de filles,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien d'enfans ou d'avortons:
- </p>
- <p class="i16">
- Quand finir, si nous les comptons?
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pensons à choses plus hautes,
- </p>
- <p class="i16">
- Faisons profit de tant de fautes;
- </p>
- <p class="i16">
- Car des dames de la façon
- </p>
- <p class="i16">
- Font une fort belle leçon
- </p>
- <p class="i16">
- A toute fille de boutique
- </p>
- <p class="i16">
- Qui de demoiselle se pique,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui hors d'un comptoir tout gras
- </p>
- <p class="i16">
- Fait la dame à vingt-cinq carats;
- </p>
- <p class="i16">
- Instruction aux artisannes,
- </p>
- <p class="i16">
- Aux servantes, aux paysannes,
- </p>
- <p class="i16">
- A toute autre grisette aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- De ne jamais broncher ainsi;
- </p>
- <p class="i16">
- Désormais la sage bourgeoise,
- </p>
- <p class="i16">
- Vivant en liberté françoise,
- </p>
- <p class="i16">
- Ira partout le front levé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tiendra le haut du pavé
- </p>
- <p class="i16">
- Sans peur de se voir affrontée
- </p>
- <p class="i16">
- Par quelque cambrouse effrontée
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fait par un méchant trotin<a id="footnotetag180"
- name="footnotetag180"></a> <a href="#footnote180"><sup class="sml">180</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Porter sa jupe de satin.
- </p>
- <p class="i16">
- L'honneur, la vertu, le mérite,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il faudra que chacun imite,
- </p>
- <p class="i16">
- Feront renaître dans nos jours
- </p>
- <p class="i16">
- De justes et chastes amours.
- </p>
- <p class="i16">
- L'impureté sera bannie
- </p>
- <p class="i16">
- Des plaisirs de la douce vie.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ira comme il doit aller.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais il faut d'ici détaler,
- </p>
- <p class="i16">
- Rebut du sexe, on vous l'ordonne;
- </p>
- <p class="i16">
- Sans vous la ville est belle et bonne,
- </p>
- <p class="i16">
- On y va vivre en sûreté
- </p>
- <p class="i16">
- Dans une honnête liberté;
- </p>
- <p class="i16">
- Les bons desseins qu'on a pour elle
- </p>
- <p class="i16">
- La font de plus belle en plus belle.
- </p>
- <p class="i16">
- Paris est plus qu'il ne paroît,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais jamais ne fut ce qu'il est.
- </p>
- <p class="i16">
- Les laquais y sont sans épées<a id="footnotetag181"
- name="footnotetag181"></a> <a href="#footnote181"><sup class="sml">181</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Les maris sans dames fripées,
- </p>
- <p class="i16">
- Les rues sans boue en ce tems<a id="footnotetag182"
- name="footnotetag182"></a> <a href="#footnote182"><sup class="sml">182</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans embarras et sans auvents<a id="footnotetag183"
- name="footnotetag183"></a> <a href="#footnote183"><sup class="sml">183</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et bientôt les modes nouvelles
- </p>
- <p class="i16">
- Rendront nos casaques plus belles;
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce qui sera de plus beau
- </p>
- <p class="i16">
- C'est la sûreté du manteau:
- </p>
- <p class="i16">
- Car bientôt, grace à la police,
- </p>
- <p class="i16">
- Paris sera purgé de vice,
- </p>
- <p class="i16">
- Et des vicieuses aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'aiment guère tout ceci;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais plaise ou non, ris ou grimace,
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut que justice se fasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de la façon qu'on s'y prend
- </p>
- <p class="i16">
- On fait tout ce qu'on entreprend.
- </p>
- <p class="i16">
- Il faut que Paris se nettoye
- </p>
- <p class="i16">
- De boue et de filles de joie.
- </p>
- <p class="i16">
- Que de voleurs sont étourdis
- </p>
- <p class="i16">
- De voir faire ce que je dis,
- </p>
- <p class="i16">
- Et doutent pendant leur asyle
- </p>
- <p class="i16">
- S'ils doivent demeurer en ville.
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne sais que leur conseiller,
- </p>
- <p class="i16">
- Sinon de ne plus travailler
- </p>
- <p class="i16">
- D'un métier bientôt sans pratique
- </p>
- <p class="i16">
- Quand on n'en tiendra plus boutique.
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! que de gens affligés
- </p>
- <p class="i16">
- De se voir ainsi délogés!
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'ils seront mal dans leurs affaires!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans ces personnes nécessaires,
- </p>
- <p class="i16">
- Le trafic ne vaudra plus rien,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'il va manquer de soutien:
- </p>
- <p class="i16">
- A moins que d'aller dans les Indes
- </p>
- <p class="i16">
- Racheter cent pauvres Dorindes,
- </p>
- <p class="i16">
- Cent Sylvies et cent Philis,
- </p>
- <p class="i16">
- Les vols seront mal établis.
- </p>
- <p class="i16">
- Que fera le laquais en peine
- </p>
- <p class="i16">
- De la prise d'un point de Gène,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de la bague et des pendans,
- </p>
- <p class="i16">
- Des nœuds, de la montre et des gans?
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'aura plus devant sa porte
- </p>
- <p class="i16">
- Personne à présent qui les porte.
- </p>
- <p class="i16">
- L'économe d'une maison
- </p>
- <p class="i16">
- N'aura plus de dame Alison
- </p>
- <p class="i16">
- Chez qui porter toutes les brippes
- </p>
- <p class="i16">
- Et quelquefois de bonnes nippes
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on fait perdre tout exprès
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'on cherche long-temps après.
- </p>
- <p class="i16">
- Les pauvres filoux sans ressource
- </p>
- <p class="i16">
- Auront-ils où vuider la bourse
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sera surprise avec art?
- </p>
- <p class="i16">
- Pour qui tant se mettre au hasard?
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit pour l'entretien de Lise
- </p>
- <p class="i16">
- Que tout étoit de bonne prise;
- </p>
- <p class="i16">
- Sa juppe et tant de linge fin
- </p>
- <p class="i16">
- N'étoient venus que de larcin;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais présentement que l'on grippe
- </p>
- <p class="i16">
- Et Lise et toute autre guenippe,
- </p>
- <p class="i16">
- Il ne sera plus de besoin
- </p>
- <p class="i16">
- De prendre d'elle tant de soin:
- </p>
- <p class="i16">
- Le public la prend en sa charge,
- </p>
- <p class="i16">
- Et pour l'avenir en décharge
- </p>
- <p class="i16">
- Tous ces gens qui font aujourd'hui
- </p>
- <p class="i16">
- La charité du bien d'autrui.
- </p>
- <p class="i16">
- Cela fait tort à leur largesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Leur ôte leur bureau d'adresse<a id="footnotetag184"
- name="footnotetag184"></a> <a href="#footnote184"><sup class="sml">184</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Met un voleur sur le pavé
- </p>
- <p class="i16">
- Fort en danger d'être trouvé
- </p>
- <p class="i16">
- Saisi du vol qu'il vient de faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'est pour lui plus de repaire
- </p>
- <p class="i16">
- Contre le chevalier du guet
- </p>
- <p class="i16">
- Qui prend le porteur du paquet.
- </p>
- <p class="i16">
- Je l'avoue, et ces receleuses
- </p>
- <p class="i16">
- Lui servoient encor de fileuses
- </p>
- <p class="i16">
- A filer sa corde plus doux.
- </p>
- <p class="i16">
- Que de malheur pour les filoux!
- </p>
- <p class="i16">
- Quel danger leur pend sur la tête!
- </p>
- <p class="i16">
- Que ne présentent-ils requête<a id="footnotetag185"
- name="footnotetag185"></a> <a href="#footnote185"><sup class="sml">185</sup></a>?
- </p>
- <p class="i16">
- Sans doute ils seroient bien reçus
- </p>
- <p class="i16">
- A faire plainte là-dessus.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Deffita, leur juge fort tendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne condamne point sans entendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Il leur donnera par bonté
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque autre lieu de sûreté.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais soit de respect, soit de crainte,
- </p>
- <p class="i16">
- Nul n'ose faire cette plainte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et nul pour eux ne veut prier;
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi donc adieu le métier.
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes les sociétés cessent
- </p>
- <p class="i16">
- Quand les associés les laissent,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tel cas arrive ici, car
- </p>
- <p class="i16">
- Cloris part pour Madagascar,
- </p>
- <p class="i16">
- Et son chevalier de l'Etoile
- </p>
- <p class="i16">
- Ne sait à quel vent faire voile.
- </p>
- <p class="i16">
- Quels désordres, quels accidents,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui font, bon gré mal gré ses dens,
- </p>
- <p class="i16">
- Obéir à la politique
- </p>
- <p class="i16">
- Qui règle la chose publique!
- </p>
- <p class="i16">
- Le siècle pour n'être pas d'or
- </p>
- <p class="i16">
- Ne laisse pas de plaire encor,
- </p>
- <p class="i16">
- Et plaira toujours davantage
- </p>
- <p class="i16">
- Par une police si sage.
- </p>
- <p class="i16">
- Deffita s'y prend comme il faut.
- </p>
- <p class="i16">
- Bourgeois, voilà ce que vous vaut
- </p>
- <p class="i16">
- Un magistrat de cette sorte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui n'y va pas de main morte.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais revenons à nos moutons;
- </p>
- <p class="i16">
- Faisons le triage et comptons
- </p>
- <p class="i16">
- Combien sont nos brebis galeuses;
- </p>
- <p class="i16">
- Les listes sont assez nombreuses
- </p>
- <p class="i16">
- Pour les envoyer en troupeau
- </p>
- <p class="i16">
- Paître dans le monde nouveau.
- </p>
- <p class="i16">
- Muse, laisse aller cette troupe;
- </p>
- <p class="i16">
- Il est temps de manger la soupe.
- </p>
- <p class="i16">
- Il est une heure et plus d'un quart,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est trop rimer pour leur départ;
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le matin je travaille
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un adieu de rien qui vaille<a id="footnotetag186"
- name="footnotetag186"></a> <a href="#footnote186"><sup class="sml">186</sup></a>.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote161" name="footnote161"><b>Note 161: </b></a><a
- href="#footnotetag161"> (retour) </a> La Fontaine a dit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Tout prince a des ambassadeurs;
- </p>
- <p class="i16">
- Tout marquis veut avoir des pages.
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- --Molière a souvent pris le mot <i>bourgeois</i> dans un sens injurieux.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote162" name="footnote162"><b>Note 162: </b></a><a
- href="#footnotetag162"> (retour) </a> C'est-à-dire noble. Les filles
- nobles étoient seules appelées «mademoiselle».
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote163" name="footnote163"><b>Note 163: </b></a><a
- href="#footnotetag163"> (retour) </a> Les reproches faits de tout temps
- aux femmes à ce sujet ont toujours alimenté la littérature de feuilles
- volantes. Voy., dans cette collection, le <i>Recueil de poésies
- françaises du XVe et du XVIe siècle</i>, publié par M. Anat. de
- Montaiglon, <i>passim</i>, et surtout t. 5, p. 5, et les <i>Variétés
- historiques et littéraires</i>, publ. par M. Éd. Fournier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote164" name="footnote164"><b>Note 164: </b></a><a
- href="#footnotetag164"> (retour) </a> Les carrosses à cinq sous étoient
- des espèces d'omnibus. Loret parle de leur établissement. M. de
- Montmerqué en a écrit l'histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote165" name="footnote165"><b>Note 165: </b></a><a
- href="#footnotetag165"> (retour) </a> Pendant tout le 17e siècle l'usage
- se maintint de dîner à midi. Dans la satire du Repas, Boileau dit:
- </p>
- <p class="mid">
- J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote166" name="footnote166"><b>Note 166: </b></a><a
- href="#footnotetag166"> (retour) </a> Vers faux, tel dans le texte.--On
- en remarquera plusieurs autres.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote167" name="footnote167"><b>Note 167: </b></a><a
- href="#footnotetag167"> (retour) </a> Le fouet étoit alors un châtiment
- fort commun. Guy-Patin (Lettre du 6 juin 1664) parle d'une personne de
- la rue au Fer qui «avoit eu le fouet au cul d'une charrette»,
- parcequ'elle faisoit passer, pour 15 sous de gain, des louis qui
- n'avoient pas le poids. Loret raconte une aventure du même genre:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Tout à l'heure on me vient de dire
- </p>
- <p class="i16">
- Chose qui m'a quazi fait rire,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est qu'à midi precizement,
- </p>
- <p class="i16">
- Par un arrêt du Parlement,
- </p>
- <p class="i16">
- On a fouetté par les rues
- </p>
- <p class="i16">
- Une vendeuse de morues,
- </p>
- <p class="i16">
- Sur le dos, et non pas pas partout,
- </p>
- <p class="i16">
- Et puis la fleur de lis au bout.
- </p>
- <p class="i16">
- Cette muette de la halle...
- </p>
- <p class="i16">
- Brocardoit d'étrange façon
- </p>
- <p class="i16">
- Ceux qui marchandoient son poisson...
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique d'une façon cruelle
- </p>
- <p class="i16">
- Son sang coulât de tous côtez,
- </p>
- <p class="i16">
- Chascun crioit: fouetez! Fouetez!<span class="rig"> (<i>Muse hist.</i>,
- Gaz. du 9 juin 1657.)</span>
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote168" name="footnote168"><b>Note 168: </b></a><a
- href="#footnotetag168"> (retour) </a> On les envoyoit souvent en
- Amérique, au Canada de préférence.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote169" name="footnote169"><b>Note 169: </b></a><a
- href="#footnotetag169"> (retour) </a> L'Iapyx étoit le vent qui
- souffloit de l'ouest, favorable aux navigateurs qui alloient d'Italie en
- Grèce. Virgile a dit: ...<i>Undis et Iapyge ferri.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote170" name="footnote170"><b>Note 170: </b></a><a
- href="#footnotetag170"> (retour) </a> On crioit au renard sur les gens
- emmenés par la police. Dubois (<i>Sylvius</i>), dans sa <i>Grammatica
- latino-gallica</i>, rapporte que l'on crioit <i>houhou</i> sur les
- prostituées. Le cri: Au renard! s'explique par le proverbe: Renard est
- pris, lâchez les poules.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote171" name="footnote171"><b>Note 171: </b></a><a
- href="#footnotetag171"> (retour) </a> Au jeu de reversis, le <i>quinola</i>
- étoit le valet de cœur. Un valet de chambre ou autre homme gagé pour
- être meneur de dames, dit Furetière, porte le sobriquet de <i>quinola</i>:
- ce qu'on appelle <i>écuyer</i> chez les grands.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote172" name="footnote172"><b>Note 172: </b></a><a
- href="#footnotetag172"> (retour) </a> Le pont Rouge, ainsi nommé
- parcequ'il étoit de bois peint en rouge, portoit aussi les noms de pont
- Barbier, parceque Barbier l'avoit fait construire; de pont Sainte-Anne,
- en l'honneur d'Anne d'Autriche; et enfin de pont des Tuileries. Il fut
- construit en 1632, et souvent détruit et reconstruit depuis.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote173" name="footnote173"><b>Note 173: </b></a><a
- href="#footnotetag173"> (retour) </a> Le chaperon étoit la coiffure
- propre des bourgeoises. Voy. les <i>Anciennes poésies françaises</i>,
- publ. par M. de Montaiglon, <i>passim</i>, et t. 5, p. 12.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote174" name="footnote174"><b>Note 174: </b></a><a
- href="#footnotetag174"> (retour) </a> Bonnet d'enfant, et surtout de
- petite fille ou de servante.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote175" name="footnote175"><b>Note 175: </b></a><a
- href="#footnotetag175"> (retour) </a> Richelet n'a point admis ce mot;
- Furetière le donne sous la forme <i>brocat</i>, d'où <i>brocatelle</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote176" name="footnote176"><b>Note 176: </b></a><a
- href="#footnotetag176"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés histor. et littér.</i>,
- publiées dans cette collection, t. 1, p. 223 et suiv.: <i>La révolte des
- passemens.</i>
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote177" name="footnote177"><b>Note 177: </b></a><a
- href="#footnotetag177"> (retour) </a> Partie du vêtement qui couvroit
- les bras et tout le buste jusqu'à la ceinture. Les hommes portoient
- dessous leurs pourpoints des chemisettes de futaine, de basin, de
- ratine, de ouate; les femmes portoient la chemisette de serge par-dessus
- leur corps de cotte.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote178" name="footnote178"><b>Note 178: </b></a><a
- href="#footnotetag178"> (retour) </a> Nicot, Furetière ni Richelet ne
- donnent ce mot; nous ne le trouvons que dans les patois de Normandie, de
- Picardie et d'Anjou. En Anjou, c'est une sorte de blouse courte, en
- toile, ouverte par devant, qui ne va que jusqu'à la ceinture: les femmes
- le portent pour travailler aux champs.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote179" name="footnote179"><b>Note 179: </b></a><a
- href="#footnotetag179"> (retour) </a> Cf. <i>Variétés historiques et
- littéraires</i>, t. 3, p. 77. La Samaritaine étoit un des ornements du
- Pont-Neuf. La butte Saint-Roch, qui passoit pour avoir été formée par
- l'amas des immondices de la ville, n'avoit pas meilleure réputation que
- les abords du Pont-Neuf. Voy. les <i>Tracas de Paris</i>, par G.
- Colletet.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote180" name="footnote180"><b>Note 180: </b></a><a
- href="#footnotetag180"> (retour) </a> Le <i>trotin</i> étoit au laquais
- ce que le <i>galopin</i> étoit au marmiton, de plusieurs degrés un
- inférieur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote181" name="footnote181"><b>Note 181: </b></a><a
- href="#footnotetag181"> (retour) </a> Un gentilhomme, M. de Tilladet,
- capitaine aux gardes, neveu de M. Le Tellier, secrétaire d'État, a été
- ici tué misérablement par les pages et laquais de M. d'Épernon. Les deux
- carrosses de ces deux maîtres s'étoient rencontrez et entreheurtez. Ces
- laquais vouloient tuer le cocher de M. de Tilladet. Le maître voulut
- sortir du carrosse pour l'empêcher, et fut aussitôt accablé de ces
- coquins, qui le tuèrent brutalement. Le Roi veut que justice soit faite,
- et a donné une déclaration contre les laquais pour empêcher à l'avenir
- de tels abus, savoir, qu'ils ne porteront plus d'espée ni aucune arme à
- feu, sur peine de la vie; qu'ils seront dorénavant habillez de couleur
- diverse, et non de gris, afin qu'ils soient reconnus. Cette déclaration
- a été envoyée au Parlement pour être verifiée et publiée. Cela a été
- fait. Elle a été publiée par tous les carrefours et affichée par toute
- la ville; mais je ne sais pas combien de temps elle sera observée.»
- (Lettre de Guy Patin, 16 janv. 1655.)--Cf. Loret, <i>Muse histor.</i>,
- Gaz. du 23 janv. 1655. Il raconte le même fait et ajoute:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Chacun bénit le réglement
- </p>
- <p class="i16">
- Tant du Roi que du Parlement;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais si plus de trois mois il dure,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce sera grand coup d'aventure.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote182" name="footnote182"><b>Note 182: </b></a><a
- href="#footnotetag182"> (retour) </a> «Dès l'an 1666, dit le <i>Dict. de
- Paris</i>, par Hurtaut et Magny, l'on commença à nettoyer les rues de
- Paris.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote183" name="footnote183"><b>Note 183: </b></a><a
- href="#footnotetag183"> (retour) </a> La même année 1666 fut portée une
- ordonnance pour supprimer les auvents, qui, avançant trop dans les rues,
- obscurcissoient le dedans des boutiques, et empêchoient, la nuit, la
- clarté des lanternes. Cf. <i>Variétés histor. et litter.</i>, t. 6, p.
- 249.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote184" name="footnote184"><b>Note 184: </b></a><a
- href="#footnotetag184"> (retour) </a> Le bureau d'adresse étoit à la
- fois un lieu de conférences académiques, un bureau de placement pour les
- domestiques et d'enseignement pour tout le monde, et enfin un lieu de
- prêt sur dépôt, sorte de mont-de-piété. C'est à ce dernier côté de
- l'établissement fondé par Renaudot que l'auteur compare les lieux de
- recel des voleurs.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote185" name="footnote185"><b>Note 185: </b></a><a
- href="#footnotetag185"> (retour) </a> On lit, en tête du 4e volume des
- <i>Variétés histor. et littér.</i>, publiées dans cette collection, un
- «Placet des amants au Roi contre les voleurs de nuit et les filoux», et,
- à la suite, une «Reponse des filoux au Placet des amants au Roy», jeu
- d'esprit de mademoiselle de Scudéry, daté de 1664.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote186" name="footnote186"><b>Note 186: </b></a><a
- href="#footnotetag186"> (retour) </a> Nous n'avons pas trouvé
- d'exemplaire imprimé à part de cette pièce; mais nous avons vu une pièce
- du même genre, imprimée à Paris le 17 juillet 1657, pour Alex. Lesselin,
- qui avoit obtenu la permission «d'imprimer, vendre et debiter par tous
- les lieux de ce royaume, des epistres en vers composées par tel autheur
- capable qu'il voudra choisir, sur toutes sortes de sujets nouveaux et
- matières divertissantes, tant en feuilles volantes que recueils, sous le
- titre de: <i>Muse de la cour</i>.» Celle-ci, imprimée in-4, sur une,
- puis sur deux colonnes, a pour titre: <i>L'adieu des filles de joye de
- la ville de Paris</i>. Elle occupe six pages pleines, dont la dernière
- est signée C. L. P. La page 7 est occupée par un sonnet intitulé:
- «Consolation aux dônes et donzelles sur leur depart pour l'Amerique», et
- signé M. T.--La page 8 porte cet avis au lecteur: «Je pretens vous faire
- part au premier jour (si vous voyez de bon œil ce petit effort de ma
- muse) de tout ce qui s'est fait et passé à la prise et magnifique
- conduite de ces belles et joyeuses dames, leur embarquement, les
- receptions qui leur seront faites aux villes, bourgs et villages de leur
- route, les deputez qui leur feront harangues et complimens à leurs
- entrées, les feux de joye, bals et comedies, et autres passe-temps pour
- les divertir.»
- </p>
- <p>
- Voici quelques traits qui se rapportent assez à la pièce que nous
- publions:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Leur affliction est publique
- </p>
- <p class="i16">
- Comme leur chaude amour la fut,
- </p>
- <p class="i16">
- Et toutes, lisant le statut,
- </p>
- <p class="i16">
- Pestent contre la politique.
- </p>
- <p class="i16">
- Les demoiselles du Marais,
- </p>
- <p class="i16">
- Les courtisanes du Palais,
- </p>
- <p class="i16">
- Les infantes du Roy de cuivre,
- </p>
- <p class="i16">
- Celles de la butte Saint-Roch,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce grand chemin se font suivre
- </p>
- <p class="i16">
- Des pauvres coquettes sans coq.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Catin, Suzon, Marotte, Lise,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans l'oisiveté de leurs traits,
- </p>
- <p class="i16">
- Pleurent maint page, maint laquais,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont ils perdent la chalandise...
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Le commun escueil d'amitié
- </p>
- <p class="i16">
- Les change de filles de joye
- </p>
- <p class="i16">
- En pauvres filles de pitié.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- La bourgeoise avec la marchante,
- </p>
- <p class="i16">
- La demoiselle au cul crotté,
- </p>
- <p class="i16">
- Suivent cette fatalité,
- </p>
- <p class="i16">
- Croissent cette nombreuse bande.
- </p>
- <p class="i16">
- La noblesse s'y trouve aussi,
- </p>
- <p class="i16">
- Les nymphes à l'amour chancy,
- </p>
- <p class="i16">
- Enfin toutes les bonnes dames
- </p>
- <p class="i16">
- Qui se gouvernent un peu mal,
- </p>
- <p class="i16">
- Ayant brûlé des mêmes flammes,
- </p>
- <p class="i16">
- Ont toutes un destin égal...
- </p>
- <br />
- <p>
- Une des femmes fait ses adieux au nom de la troupe, et dit:
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Vous, braves traisneurs d'espées,
- </p>
- <p class="i16">
- Desolés batteurs de pavé,
- </p>
- <p class="i16">
- Bretteurs qui d'un pauvre observé
- </p>
- <p class="i16">
- Fistes tant de franches lippées,
- </p>
- <p class="i16">
- Combien de savoureux morceaux
- </p>
- <p class="i16">
- Qui vous passoient par les museaux
- </p>
- <p class="i16">
- Vous sont flambez par cette chance!
- </p>
- <p class="i16">
- Et si vous estiez nostre appuy,
- </p>
- <p class="i16">
- Vous voyez, dans la décadence,
- </p>
- <p class="i16">
- Que nous estions le vostre aussy...
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- À tant se tut la grande Jeanne,
- </p>
- <p class="i16">
- S'en allant droit à Scipion,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une grande devotion,
- </p>
- <p class="i16">
- Avecque sa troupe profane.
- </p>
- <p class="i16">
- Moy qui voyois leur entretien,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui remarquois leur maintien,
- </p>
- <p class="i16">
- J'en fis confidence à la Muse:
- </p>
- <p class="i16">
- La Muse, avec sincérité,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans s'amuser à faire excuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Le laisse à la postérité.
- </p>
- <br />
- <p>
- (Bibl maz., Recueil intitulé: <i>Poésies diverses</i>, coté a B
- 18.--T. 1, in-4.)
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco03.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c5" id="c5"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- REQUÊTE
- </h1>
- <h5>
- DES
- </h5>
- <h2>
- FILLES D'HONNEUR PERSÉCUTÉES
- </h2>
- <h4>
- À MADAME DE LA VALLIÈRE.
- </h4>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i8">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>énus de
- notre siècle, adorable déesse,<br /> Vous qui d'un seul regard
- inspirez la tendresse,<br /> Et savez surmonter le plus puissant des
- rois,<br /> Depuis cinq ans entiers nous vivons sous vos lois;<br />
- Nous vous avons connu la plus grande du monde;
- </p>
- <p class="i8">
- C'est à présent en vous que notre espoir se fonde.
- </p>
- <p class="i8">
- Prenez les intérêts des filles de Cypris,
- </p>
- <p class="i8">
- Et ne permettez pas qu'on en fasse mépris.
- </p>
- <p class="i8">
- Nous vous reconnoissons pour notre impératrice.
- </p>
- <p class="i8">
- Montrez-vous digne enfin d'en être protectrice.
- </p>
- <p class="i8">
- À notre commun bien votre intérêt est joint;
- </p>
- <p class="i8">
- L'on ne vous verra point, si l'on ne nous voit point.
- </p>
- <p class="i8">
- Nous sommes à l'État toutes trop nécessaires
- </p>
- <p class="i8">
- Pour nous laisser en butte à des coups téméraires;
- </p>
- <p class="i8">
- Les jeunes gens sans nous, par un crime odieux,
- </p>
- <p class="i8">
- Attireront encor la vengeance des Dieux.
- </p>
- <p class="i8">
- Si notre tendre amour n'échauffoit point leurs âmes,
- </p>
- <p class="i8">
- Ils se verroient brûler par d'effroyables flames;
- </p>
- <p class="i8">
- Les femmes, les maris, les filles, les enfans,
- </p>
- <p class="i8">
- Les hommes les plus saints et les plus innocens,
- </p>
- <p class="i8">
- Se verroient tous les jours exposés à leur rage;
- </p>
- <p class="i8">
- Ils enfreindroient les loix du plus saint mariage,
- </p>
- <p class="i8">
- Et leur emportement et leur brutalité
- </p>
- <p class="i8">
- Auroit toujours querelle avec l'honnêteté.
- </p>
- <p class="i8">
- Le substitut des Dieux, en sait la conséquence;
- </p>
- <p class="i8">
- Dessus lui nous avons une entière licence,
- </p>
- <p class="i8">
- Son empire est ouvert à des gens comme nous;
- </p>
- <p class="i8">
- Par prudence il permet les plaisirs les plus doux;
- </p>
- <p class="i8">
- La vertu ne nous fait ni de tort ni d'injure
- </p>
- <p class="i8">
- De peur de renverser l'ordre de la nature;
- </p>
- <p class="i8">
- Dans ce royaume-ci comme dedans le sien,
- </p>
- <p class="i8">
- Le mal que nous faisons se convertit en bien.
- </p>
- <p class="i8">
- Vouloir être plus saint que la sainteté même,
- </p>
- <p class="i8">
- C'est se tromper l'esprit par une erreur extrême,
- </p>
- <p class="i8">
- Et l'on ne doit jamais faire cesser un mal
- </p>
- <p class="i8">
- Quand il en étouffe un qui seroit plus fatal.
- </p>
- <p class="i8">
- Faites donc retirer le bras qui nous oppresse;
- </p>
- <p class="i8">
- D'un jeune lieutenant<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a>
- <a href="#footnote187"><sup class="sml">187</sup></a> que la
- poursuite cesse;
- </p>
- <p class="i8">
- Empêchez désormais qu'on ne puisse offenser
- </p>
- <p class="i8">
- Un corps qui sert au Roi plus qu'on ne peut penser:
- </p>
- <p class="i8">
- Car nous entretenons par nos soins salutaires
- </p>
- <p class="i8">
- La moitié de sa garde et de ses mousquetaires,
- </p>
- <p class="i8">
- Et sans nous ces galans emplumés et poudrés,
- </p>
- <p class="i8">
- Qui paroissent toujours plus jolis, plus dorés,
- </p>
- <p class="i8">
- Que n'ont jamais été des hommes de théâtre,
- </p>
- <p class="i8">
- Ces gens que leur habit fait qu'on les idolâtre
- </p>
- <p class="i8">
- Seroient bientôt cassés ou quitteroient demain,
- </p>
- <p class="i8">
- Si par quelque malheur nous resserrions la main.
- </p>
- <p class="i8">
- Qu'on ne s'oppose plus avecque tant de peine
- </p>
- <p class="i8">
- À ces commodités de la nature humaine;
- </p>
- <p class="i8">
- Qu'on finisse des soins pris si mal à propos;
- </p>
- <p class="i8">
- Que les femmes d'honneur puissent vivre en repos.
- </p>
- <p class="i8">
- Aussi bien c'est en vain que le monde s'empresse;
- </p>
- <p class="i8">
- Chaque jour en produit une nouvelle espèce,
- </p>
- <p class="i8">
- Et si l'on vouloit bien en purger tout Paris,
- </p>
- <p class="i8">
- On verroit à louer quantité de maris.
- </p>
- <p class="i8">
- Croyez-moi, c'est un sexe inconnu que le nôtre;
- </p>
- <p class="i8">
- Une femme de bien est faite comme une autre;
- </p>
- <p class="i8">
- L'honneur le plus brillant n'a que de faux appas,
- </p>
- <p class="i8">
- Et souvent l'on paroît tout ce que l'on n'est pas.
- </p>
- <p class="i8">
- Grande Reine, songez à votre chaste empire:
- </p>
- <p class="i8">
- Dans ce triste séjour, sans vos soins, il expire;
- </p>
- <p class="i8">
- Mais si vous l'honorez de vos soins, désormais
- </p>
- <p class="i8">
- Votre peuple galant ne finira jamais.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote187" name="footnote187"><b>Note 187: </b></a><a
- href="#footnotetag187"> (retour) </a> Le lieutenant de police, M.
- Deffita.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco04.png" />
- </p>
- <p>
- <a name="c6" id="c6"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- LA PRINCESSE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADAME.
- </h3>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/L.png" /></span>a prison de
- Vardes, l'éloignement du comte de Guiche et celui de la comtesse de
- Soissons<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a> <a
- href="#footnote188"><sup class="sml">188</sup></a> ne laissent pas à
- douter que l'amour, l'ambition, la jalousie et la haine n'eussent produit
- d'étranges effets entre quelques personnes des plus élevées du royaume. On
- en parloit diversement à la cour, et chacun raisonnoit selon son caprice,
- assurant les conjectures sur ce qui avoit éclaté, et faisant des
- histoires, des intrigues, des commerces, des vérités, des aventures qui
- n'étoient que des choses imaginaires sur des fondemens mal assurés;
- cependant assez de gens s'empressoient de persuader aux autres qu'ils
- savoient la vérité de tout cela, et, pour paroître mieux instruits, ils
- forgeoient des particularités vraisemblables; et, joignant l'effronterie
- au mensonge, ils débitoient leurs visions d'une manière si audacieuse
- qu'on ne pouvoit presque s'empêcher de leur donner quelque foi. Mais
- quelle apparence y avoit-il que ces actions particulières fussent connues
- de tout le monde, tandis qu'on avoit tant d'intérêt à les cacher? De tels
- mystères ne pouvoient avoir de solitude assez profonde, les intéressés
- n'avoient garde d'en révéler le secret, et si l'amour, qui avoit tout
- commencé, n'eût tout dit, on n'auroit eu de cette histoire que des
- lumières imparfaites.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote188" name="footnote188"><b>Note 188: </b></a><a
- href="#footnotetag188"> (retour) </a> Nous avons parlé plus haut de cet
- exil collectif dont furent punies les intrigues faites pour entraver les
- amours du Roi et de mademoiselle de La Vallière.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Manicamp<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a> <a
- href="#footnote189"><sup class="sml">189</sup></a>, affligé au dernier
- point de l'absence du comte de Guiche, son ami, tâcha de lier avec une
- dame de la cour une intelligence la plus forte qu'il pût pour adoucir son
- chagrin; et comme il avoit affaire à une personne qui vouloit aussi
- l'engager, mais qui songeoit à ses sûretés, elle le mit à plusieurs
- épreuves. La première fut à la vérité cruelle, et il falloit être Manicamp
- et amoureux pour ne s'en pas rebuter. Un jour qu'il la pressoit par les
- plus tendres paroles que la passion pût mettre à sa bouche: «Eh bien,
- Manicamp, dit-elle, je vous estime, et je vous aurois déjà dit que je vous
- aime si je pouvois être assurée que vous fussiez tout à moi. Mais comment
- voulez-vous que je le croie, poursuivit-elle, dans de si grands sujets de
- douter de votre confiance? Vous avez eu toute votre vie un commerce si
- étroit avec le comte de Guiche, que vous ne pouviez ignorer ses aventures,
- et surtout celles qui ont causé son éloignement. Je vous avoue que je suis
- curieuse, et que je voudrois savoir la vérité de cette intrigue; mais
- j'aurois voulu que de vous-même vous m'en eussiez conté le secret, et je
- vous en aurois tenu compte.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote189" name="footnote189"><b>Note 189: </b></a><a
- href="#footnotetag189"> (retour) </a> Voy. t. 1, pp. 64, 301 et
- suiv.--M. de Manicamp avoit une sœur à qui Le Vert dédia, en 1646, sa
- tragédie d'<i>Arricidie</i>. Il étoit de la familie de Longueval. En
- 1656, sa sœur, au dire de Loret, se fit Carmélite.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il n'en fallut pas davantage pour bannir tout scrupule du cœur de
- Manicamp: il avoit trop d'amour pour sa maîtresse pour garder encore une
- fidélité exacte à son ami; il étoit en état de la contenter là dessus,
- parce qu'il avoit dans sa poche un paquet de toutes les copies des lettres<a
- id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a> <a href="#footnote190"><sup
- class="sml">190</sup></a> qui étoient de l'histoire, dans le dessein de la
- faire plus sûrement qu'elle n'étoit. Et, après avoir témoigné à la dame
- qu'il étoit prêt de la satisfaire, et elle qu'elle l'étoit de l'écouter,
- il rêva quelques momens et commença de parler ainsi:
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote190" name="footnote190"><b>Note 190: </b></a><a
- href="#footnotetag190"> (retour) </a>
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p>
- <span class="sc">L'Intimé.</span> J'en ai sur moi copie.
- </p>
- <p>
- --<span class="sc">Chicaneau.</span> Ah! le trait est touchant!
- </p>
- <p class="i20">
- (<i>Les Plaideurs.</i>)
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- «Le mariage de Monsieur ayant accru la joie de la cour<a
- id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a> <a href="#footnote191"><sup
- class="sml">191</sup></a>, on y faisoit tous les jours de nouvelles
- parties de divertissemens, et Madame étant une princesse jeune et
- accomplie, comme vous savez, tout le monde qui la voyoit ne songeoit qu'à
- lui proposer des plaisirs conformes à une personne de son rang et de son
- mérite<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a> <a
- href="#footnote192"><sup class="sml">192</sup></a>. Le Roi, qui ouvroit
- les yeux comme les autres à ses belles qualités, lui donnoit mille marques
- de bienveillance, et, selon les apparences, elle avoit toujours, avec la
- comtesse de Soissons, la principale part à tout ce qu'il faisoit de plus
- galant pour les dames; le comte de Guiche et le marquis de Vardes, étant
- bien auprès du Roi, en reçurent souvent des grâces et étoient de tous les
- plaisirs, comme des gens qu'il aimoit particulièrement. Ce fut dans une
- vie si douce et si charmante que ces deux malheureux prirent tant d'amour
- et d'ambition qu'ils en perdirent la raison, et qu'ils se préparèrent des
- infortunes qui, possible, ne finiront qu'avec eux.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote191" name="footnote191"><b>Note 191: </b></a><a
- href="#footnotetag191"> (retour) </a> Le mariage de <span class="sc">Monsieur</span>
- n'accrut la joie ni de Madame, ni du Roi, ni de la Reine Mère. La Reine
- Mère, au moment où il se fit, «y avoit moins de répugnance» qu'avant la
- mort du Cardinal, «qui, de son vivant, ne croyoit pas que l'affaire fût
- avantageuse à Monsieur.» Quant au Roi, il disoit à Monsieur qu'il ne
- devoit pas se presser d'aller épouser les os des Saints-Innocents»
- (Madem. de Montp., <i>Mémoires</i>, t. 5, p. 188), et madame de
- Motteville (<i>Mémoires</i>, édit. 1723, t. 5, p. 176) ajoute: «Le Roi
- n'avoit pas beaucoup d'inclination pour cette alliance. Il dit lui-même
- qu'il sentoit naturellement pour les Anglois l'antipathie que l'on dit
- avoir été toujours entre les deux nations.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote192" name="footnote192"><b>Note 192: </b></a><a
- href="#footnotetag192"> (retour) </a> Son rang étoit égal à celui de
- Monsieur, puisqu'elle étoit fille de roi; elle étoit, de plus, sa
- cousine germaine. Son mérite a été célébré par Bossuet; mais, à côté de
- ces louanges d'apparat, il est bon de voir comment la jugeoient ses
- contemporains:
- </p>
- <p>
- Si mademoiselle de La Vallière étoit boiteuse, <span class="sc">Madame</span>
- avoit peu à lui reprocher. «Sa taille n'étoit pas sans défaut», dit
- madame de Motteville; mais, dit mademoiselle de Montpensier avec son
- franc-parler, «elle avoit trouvé le secret de se faire louer sur sa
- belle taille, quoiqu'elle fût bossue, et Monsieur même ne s'en aperçut
- qu'après l'avoir épousée.
- </p>
- <p>
- «Au moral, on ne sauroit disconvenir qu'elle ne fût très aimable; elle
- avoit si bonne grâce à tout ce qu'elle faisoit, et étoit si honnête, que
- tous ceux qui l'approchoient en étoient satisfaits.» (<i>Mém. de Montp.</i>)--«Madame
- avoit le don de plaire, elle étoit l'ornement de la cour, et, comme le
- monde l'aimoit, elle, de son côté, ne le haïssoit pas. Elle
- s'abandonnoit à tout ce que l'âge de seize ans et la bienséance lui
- pouvoit alors permettre. Elle le faisoit avec légèreté et emportement.»
- (<i>Mém. de Mott.</i>) Son mariage avoit eu lieu le 1er avril 1661.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Le comte de Guiche voyoit tous les jours Madame, et sentoit en lui-même
- augmenter sans cesse le plaisir qu'il prenoit à la voir, sans songer à ce
- qui lui en arriveroit. Mais la pente au précipice étoit grande; il ne fut
- pas longtemps sans reconnoître qu'il avoit fait plus de chemin qu'il ne
- vouloit. Madame, d'un autre côté (sans savoir les pensées du comte), le
- regardoit d'une manière à ne le pas désespérer: elle a un certain air
- languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute
- aimable, on diroit qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose
- qu'elle puisse dire. Cette douceur est un puissant charme pour un homme
- sensible comme l'étoit le comte: la beauté et le rang de la personne
- élevèrent dans son âme tant de brillantes espérances, qu'il n'envisagea
- les périls de son entreprise que pour s'en promettre plus de gloire.
- </p>
- <p>
- «Enfin il s'abandonna tout à l'amour. Je le vis quelquefois rêveur et
- chagrin; et, lui ayant un jour demandé ce qu'il avoit, il me dit qu'il
- n'étoit pas temps de l'expliquer, qu'il me répondroit précisément quand il
- seroit plus ou moins heureux qu'il ne l'étoit alors, et que par aventure
- il m'annonçoit qu'il étoit amoureux.
- </p>
- <p>
- «À mon retour d'un voyage de trois semaines, je trouvai le comte qui
- m'attendoit chez moi; mais il me parut si brillant, si magnifique et si
- fier, qu'à le voir seulement je devinai une partie de ses affaires. «Ah!
- cher ami, me dit-il d'abord, il y a trois jours que je meurs d'impatience
- de vous voir!» Et s'approchant de mon oreille: «Je ne sentois pas toute ma
- joie ni ma bonne fortune, poursuivit-il tout bas, ne vous ayant pas ici
- pour vous en confier le secret.»
- </p>
- <p>
- «Mes gens s'étant retirés, le comte ferma la porte de ma chambre lui-même,
- et m'ayant prié de ne l'interrompre point, il me parla en cette sorte:
- «Bien que je ne vous aie pas nommé la personne que j'aime, vous pouvez
- bien connoître que ce ne peut être que Madame, de la manière dont je vous
- parle; ainsi je crois que l'aveu que je vous fais ne vous surprend pas. Je
- sais que si je vous avois ouvert mes sentimens dans le commencement de ma
- passion, vous m'auriez dit mille choses pour m'en détourner; mais elles
- auroient été inutiles autant que toutes celles que m'a dit ma raison, qui
- m'y a représenté des dangers effroyables pour ma fortune et pour ma vie,
- sans donner seulement la moindre atteinte à mes desseins. A n'en mentir
- pas, j'aimois déjà trop quand je me suis aperçu que je devois m'en
- défendre, et je n'ai voulu m'abstenir qu'alors que je me suis vu sans
- résistance; j'ai senti que j'étois jaloux presque aussitôt que je me suis
- vu amant. Le Roi m'a donné des chagrins si terribles qu'il a mis vingt
- fois le désespoir dans mon âme; il témoignoit tant d'empressement auprès
- de Madame que tout le monde croyoit qu'il l'aimoit et qu'elle en étoit
- persuadée elle-même; cela a duré deux ou trois mois; et assurément ils ont
- été pour moi deux ou trois siècles de souffrance. Tandis que le Roi
- faisoit tant de galanteries pour Madame, je la voyois tous les jours et je
- remarquai avec une rage extrême qu'elle les recevoit avec joie. J'en
- devins maigre, hâve, sec et défait, dans le temps que vous m'en demandâtes
- la raison; et, ce qui pensa me faire mourir, ce fut que le Roi me demanda
- si j'étois malade, et Madame m'en fit la guerre. Enfin ma prudence
- m'alloit abandonner, et j'allois être la victime de mon silence et de mon
- rival (car je n'avois encore rien dit à Madame que par le pitoyable état
- ou j'étois) lorsque je reçus une consolation à laquelle je ne m'attendois
- pas. Le Roi, qui avoit son dessein formé, continuoit toujours de venir
- chez Madame; et, soit que son procédé eût été jusqu'alors une politique ou
- qu'il devînt scrupuleux, il détourna tout d'un coup les yeux de sa
- belle-sœur et les attacha sur mademoiselle de La Vallière. La manière
- d'agir de ce prince fut si éclatante que peu de jours firent remarquer sa
- passion à tout le monde: il garda toutes les mesures de l'honnêteté, mais
- il ne s'embarrassa plus des égards qu'on croyoit qu'il avoit pour Madame;
- et cette princesse, qui s'imaginoit que le cœur étoit pour elle, fut bien
- étonnée de le voir aller à sa fille d'honneur; de l'étonnement elle passa
- au ressentiment et au dépit de voir échapper une si belle conquête; et
- l'un et l'autre furent si grands qu'elle ne put s'empêcher de nous en
- témoigner quelque chose, à mademoiselle de Montalais et à moi.
- </p>
- <p>
- «Un jour que le roi entretenoit sa belle à trente pas de Madame: «Je ne
- sais, nous dit-elle tout bas, si l'on prétend nous faire servir longtemps
- de prétexte; j'ai honte pour les gens de les voir s'attacher si
- indignement, et de voir tant de fierté réduite à un si grand abaissement.»
- En achevant ces paroles, elle se tourna de mon côté. «Madame, lui dis-je,
- l'amour unit toutes choses quand il s'empare d'un cœur; il en bannit
- toutes les craintes et les scrupules, et cette sorte d'inégalité que vous
- condamnez n'est comptée pour rien entre les amants. Le Roi ne peut aimer
- dans son royaume que des personnes au-dessous de lui; il y a peu de
- princesses qui puissent l'attacher; et, comme ses prédécesseurs, il faut
- qu'il porte sa galanterie aux demoiselles s'il veut faire des
- maîtresses.--Il me semble, reprit-elle assez brusquement, qu'ayant
- commencé d'aimer en Roi, il ne devoit pas faire une si grande chute; cela
- me fait connoître, ce que je ne croyois pas de lui, que, la couronne à
- part, il y a des gentilshommes dans son royaume qui ont plus de mérite que
- lui, et plus de cœur et de fermeté. Je parle librement devant vous, comte,
- dit-elle, parce que je crois que vous avez l'âme d'un galant homme, et que
- j'ai une entière confiance à Montalais. Mais je vous avoue que je voudrois
- que le Roi prît un autre attachement.--Qu'importe à Votre Altesse? reprit
- Montalais; il a toujours à peu près les mêmes déférences, il ne voit point
- La Vallière qu'après vous avoir rendu visite; si vous aimez les
- divertissemens, il ne tient qu'à vous d'être des parties qu'il fera. Du
- reste, Madame, je n'ai jamais cru que vous y dussiez prendre part, et du
- dernier voyage de Fontainebleau je me suis douté de ce que je vois
- aujourd'hui à deux conversations qu'il a eues avec elle.--Voilà justement,
- dit Madame, ce qui me fâche de cette aventure, dont ils m'ont voulu faire
- la dupe.--Et c'est pourquoi, repartis-je, Votre Altesse se peut faire un
- divertissement agréable, si elle veut regarder cela indifféremment.»
- </p>
- <p>
- «Et alors Madame, se repentant d'en avoir tant dit: «Vous avez raison,
- dit-elle, je ferai semblant d'ignorer la chose, je ne troublerai point les
- plaisirs du Roi; et je ferai si bien mon personnage, qu'il ne saura pas
- que sa conduite m'ait donné le moindre chagrin. Mais, pour changer de
- discours, qu'avez-vous eu si longtemps, continua-t-elle en s'adressant à
- moi, que vous aviez la tristesse dans les yeux, et presque la mort peinte
- sur le visage? Dites-nous, poursuivit-elle, voyant que je demeurois
- immobile et que je ne faisois que soupirer, qui vous a ainsi changé?
- Parlez librement, je suis de vos amies, je serai discrète et Montalais le
- sera aussi, car vous ne revenez au monde que depuis quinze jours.--Ah!
- Madame, que voulez-vous savoir?» lui dis-je. Je n'en pus dire davantage,
- et je ne sais comment je serois sorti d'un pas si dangereux, si Monsieur
- ne fût arrivé avec plusieurs femmes, qui se mirent à jouer au reversis.
- Voilà l'unique fois que sa personne m'a réjoui, car je l'aurois souhaité
- bien loin en tout autre temps. Le lendemain, Madame vint jouer chez la
- Reine, où le Roi se trouva. En sortant je donnai la main à Montalais, qui
- me dit assez bas: «On m'a donné ordre de vous dire que vous n'en êtes pas
- quitte, et qu'il faut que vous disiez ce que l'on veut savoir. Pour moi,
- ajouta-t-elle, je n'ai plus de curiosité pour cela; je pense en être bien
- instruite, et si vous m'en croyez, vous en direz la vérité.--Si on veut
- que je la déclare, repartis-je, ne vaut-il pas mieux mourir en obéissant
- que se perdre par un silence qui me causeroit mille douleurs?--Ne soyez
- pas si fou, me dit-elle; allez, vous me faites pitié, adieu.» Je n'eus le
- temps que de lui serrer la main sans lui répondre, car elle se trouva à la
- portière du carrosse, où elle monta, et je crus qu'ayant compassion de ma
- peine je lui en pouvois faire confidence, ou du moins trouver quelque
- soulagement à l'entretenir.
- </p>
- <p>
- »A deux jours de là, je suivis le Roi chez Madame, qui, après lui avoir
- fait son compliment, s'en alla chez La Vallière, où Vardes, Biscaras<a
- id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a> <a href="#footnote193"><sup
- class="sml">193</sup></a> et quelques autres le suivirent. Pour moi, je
- demeurai chez Madame, où j'eus le loisir d'entretenir Montalais. Tandis
- que la comtesse de Soissons étoit en conversation avec Madame, je fis ce
- que je pus pour gagner l'esprit de cette fille; je lui exprimai les
- sentimens de mon cœur les plus secrets, et tout ce que je pus tirer d'elle
- fut qu'elle vouloit bien être de mes amies, mais que je prisse garde de
- lui rien demander qui fût contre les intentions de sa maîtresse, et
- qu'elle me plaignoit de me voir prendre une visée si dangereuse. Elle me
- dit mille choses de bon sens là-dessus, auxquelles j'ai souvent pensé pour
- ma conduite, et je n'ai jamais pu savoir d'elle si Madame avoit d'aussi
- bons yeux qu'elle pour découvrir ma passion. Je la conjurai de me dire
- encore quelque chose, lorsque la comtesse sortit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote193" name="footnote193"><b>Note 193: </b></a><a
- href="#footnotetag193"> (retour) </a> MM. de Biscaras, de Cusac et de
- Rotondis étoient trois frères que M. de La Chataigneraie, grand père de
- M. de La Rochefoucauld, quand il étoit capitaine des gardes de Marie de
- Médicis, avoit fait entrer dans sa compagnie, parce qu'ils lui étoient
- parents. Depuis, Biscaras fut officier dans la compagnie des gendarmes
- de Mazarin. Un démêlé qu'il eut avec M. de La Rochefoucauld, du temps
- qu'il étoit encore M. de Marsillac, amena pour lui une série de
- mésaventures; d'abord ils furent mis l'un et l'autre à la Bastille,
- Marsillac conduit par un exempt et Biscaras par un simple garde.
- Marsillac sortit le premier, et quand leur différend fut porté devant le
- tribunal d'honneur des maréchaux, on continua à mettre entre eux une
- grande différence; on fit même des recherches sur la noblesse de
- Biscaras; elle fut enfin confirmée, et ce fait explique et autorise sa
- présence ici auprès du roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- »Ce fut alors que me trouvant seul, tout le monde étant parti excepté
- Montalais, je tremblai de l'assaut que l'on m'alloit donner. Je n'eus pas
- fait cette réflexion que Madame me dit: «Eh bien, comte de Guiche,
- parlerez-vous aujourd'hui?--Je ne sais pas précisément ce que je dirai,
- répondis-je, mais je sais bien que je vous obéirai toujours aveuglément.
- J'aurois bien voulu vous taire mes folies, par le profond respect que j'ai
- pour Votre Altesse, et parce que je ne puis faire de tels aveux sans
- confusion.--Je me doutois bien, reprit-elle, qu'il y avoit quelque chose,
- et parce que vous venez de me dire vous avez redoublé ma curiosité; mais
- assurez-vous encore une fois que vous ne hasarderez rien à la
- satisfaire.--J'avois besoin de cette assurance, Madame, lui dis-je, pour
- me résoudre tout à fait; mais vous vous souviendrez, s'il vous plaît, que
- vous me l'avez ordonné. Il y a six mois, poursuivis-je, que j'aime une
- dame qui touche assez près à Votre Altesse pour craindre que vous ne
- preniez ses intérêts contre moi, et que vous ne trouviez à dire que j'aie
- osé élever mes yeux et mes pensées jusqu'à elle. Mais qui auroit pu lui
- résister, Madame? Elle est d'une taille médiocre et dégagée; son teint,
- sans le secours de l'art, est d'un blanc et d'un incarnat inimitables; les
- traits de son visage ont une délicatesse et une régularité sans égale; sa
- bouche est petite et relevée, ses lèvres vermeilles, ses dents bien
- rangées et de la couleur de perles; la beauté de ses yeux ne se peut
- exprimer: ils sont bleus, brillans et languissans tout ensemble; ses
- cheveux sont d'un blond cendré le plus beau du monde; sa gorge, ses bras
- et ses mains sont d'une blancheur à surpasser toutes les autres; toute
- jeune qu'elle est, son esprit vaste et éclairé est digne de mille empires;
- ses sentimens sont grands et élevés, et l'assemblage de tant de belles
- choses fait un effet si admirable qu'elle paraît plutôt un ange qu'une
- créature mortelle<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a> <a
- href="#footnote194"><sup class="sml">194</sup></a>. Ne croyez pas, Madame,
- que je parle en amant; elle est telle que je la viens de figurer, et si je
- pouvois vous faire comprendre son air et les charmes de son humeur, vous
- demeureriez d'accord qu'il n'y a pas au monde un objet plus adorable. Je
- la vis quelque temps sans imaginer faire autre chose que l'admirer; mais
- je sentis enfin que je n'étois plus libre, et que l'embrasement étoit trop
- grand pour le penser éteindre; il ne me resta de raison que pour cacher le
- feu qui me dévoroit. Ce n'est pas que lorsque je me trouvois auprès de
- cette dame je ne fusse hors de moi, et que, si elle a pris garde à ma
- contenance et à mes petits soins, elle n'ait pu aisément remarquer le
- désordre où me mettoit sa présence. La crainte de me faire le rival du
- plus redoutable du royaume me rendit si mélancolique que j'en perdis
- l'appétit et le repos, et que je tombai dans cette langueur qui m'a
- défiguré pendant deux mois. J'étois rongé de tant d'inquiétudes que je
- n'avois plus guère à durer en cet état, lorsqu'il a plu à la fortune de me
- guérir d'un de mes maux. Ce rival, auquel je n'osois rien disputer, a pris
- un autre attachement, et m'a délivré des persécutions que je souffrois de
- la première galanterie. Ainsi, me voyant moins malheureux, j'ai respiré
- plus doucement et j'ai repris de nouvelles forces pour me préparer à de
- nouveaux tourmens.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote194" name="footnote194"><b>Note 194: </b></a><a
- href="#footnotetag194"> (retour) </a> Comparez à ce portrait celui que
- trace de madame Henriette madame de Motteville: «Elle avoit le teint
- fort délicat et fort blanc; il étoit mêlé d'un incarnat naturel
- comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux étoient petits, mais doux et
- brillants. Son nez n'étoit pas laid; sa bouche étoit vermeille, et ses
- dents avoient toute la blancheur et la finesse qu'on leur pouvoit
- souhaiter. Mais son visage trop long et sa maigreur sembloit menacer sa
- beauté d'une prompte fin.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, édit. 1723, 5, p.
- 177.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Madame voyant que j'avois cessé de parler: «Est-ce là tout, comte? me
- dit-elle; le nom de cette belle, ne le saurons-nous point? Je ne vois rien
- à la cour semblable au portrait que vous avez fait, et je ne connois point
- non plus ce rival qui vous a fait tant de peine.--Quoi! Madame,
- voudriez-vous bien me réduire à déclarer ce que je n'ai pas encore dit à
- la personne que j'aime? Du moins attendez que je lui aie fait ma
- déclaration, pour savoir son nom; je promets à Votre Altesse que vous le
- saurez aussitôt que je lui aurai parlé.--Et bien, je me contente de cela,
- reprit-elle; mais je vous conseille, de quelque manière que ce soit, de
- l'instruire au plus tôt de vos sentimens, de peur que quelqu'autre moins
- respectueux que vous ne vous donne de l'esprit<a id="footnotetag195"
- name="footnotetag195"></a> <a href="#footnote195"><sup class="sml">195</sup></a>.
- Jusques à cette heure vous avez aimé comme on fait dans les livres, mais
- il me semble que dans notre siècle on a pris de plus courts chemins, pour
- faire la guerre à l'amour, que l'on ne faisoit autrefois. On prétend que
- ceux qui ont tant de considération n'aiment que médiocrement; quand votre
- passion sera aussi grande que vous le croyez, vous parlerez sans doute. Ce
- n'est pas qu'une discrétion comme la vôtre soit sans mérite; mais il faut
- donner de certaines bornes à toutes choses.--Ha! Madame, lui dis-je, quand
- vous saurez combien il y a loin de moi à ce que j'aime, vous direz bien
- que je suis téméraire.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote195" name="footnote195"><b>Note 195: </b></a><a
- href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Var.</i>: De peur que quelque
- autre, moins expérimenté que vous, ne vous dame le pion. Il me semble
- que dans notre ville on a pris de plus courts chemins...
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Je voulois poursuivre, lorsque mademoiselle de Barbezière entra, qui dit
- à Madame que le Roi alloit repasser. Tandis que ceux qui le précédoient
- entrèrent, Montalais, qui n'avoit fait qu'aller et venir par la chambre
- durant notre conversation, me demanda si j'étois bien sorti d'affaire. Je
- lui dis qu'on ne pouvoit faillir avec un aussi bon conseil que le sien.
- Nous n'eûmes pas loisir de nous entretenir davantage, car le Roi sortit,
- après avoir prié Madame de se tenir prête pour aller le lendemain dîner à
- Versailles, et moi je me coulai dans la presse.
- </p>
- <p>
- «Je ne fus pas plus tôt rentré chez moi, que je donnai ordre qu'on
- renvoyât tous ceux qui me viendroient demander, et vous fûtes le seul
- excepté. Je repassai mille fois dans mon esprit l'entretien que j'avois eu
- avec Madame, et, après avoir fait cent résolutions opposées l'une à
- l'autre, je me déterminai enfin à lui écrire ce billet:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Le Comte de Guiche à Madame.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- C'est vous que j'aime, Madame; le portrait que je vous fis hier de
- vous-même ne vous l'a que trop fait connoître. Si vous trouvez que cet
- aveu soit trop hardi, vous devez vous en prendre à votre curiosité, et
- vous souvenir que je n'ai pas dû désobéir à la plus belle personne du
- monde. La crainte de vous déplaire me feroit encore balancer à me
- déclarer, s'il étoit quelque chose de plus funeste pour moi que le
- déplaisir de vous taire que je vous adore. Pardonnez-moi, divine
- princesse, si je vous dis que je ne pense point à tous les malheurs dont
- vous me pouvez accabler, pour me punir. Je n'ai l'esprit rempli que de la
- joie de vous faire juger que ma passion est infinie par la grandeur de
- votre mérite et par celle de ma témérité.
- </p>
- <p>
- «Après avoir relu ce billet, que je trouvai assez conforme à mes
- intentions, je le cachetai le plus proprement que je pus; et le lendemain,
- étant à Versailles, où le nombre de courtisans étoit médiocre, je pris mon
- temps de m'approcher de Madame, tandis que Saint-Hilaire chantoit; j'étois
- derrière la chaise de Madame, et, comme elle se tourna de mon côté:
- «Madame, lui dis-je assez bas pour n'être entendu que d'elle, je parlai
- hier à la dame: mon intention étoit de vous satisfaire en toutes choses;
- mais, ayant prévu que je ne le pouvois facilement en ce lieu, j'ai mis ce
- qu'il faut que vous sachiez dans un billet que je vous donnerai avant que
- de sortir d'ici. J'ose vous le recommander, Madame: il y va de ma fortune
- et de la perte de ma vie, si vous le montrez.--Il me semble, me
- repartit-elle, que je vous en ai assez dit pour vous rassurer.»
- </p>
- <p>
- «Elle ne m'en dit pas davantage; un quart d'heure après elle se leva pour
- aller voir les ouvrages de filigrane, et je pris une de ses mains pour lui
- aider à marcher. J'étois dans une émotion si grande, qu'il m'en prenoit
- des tressaillemens de moment en moment; toutefois comme j'avois pris ma
- résolution, je lui coulai doucement dans la main le billet que je vous ai
- dit, et je remarquai que, m'ayant lâché la main sous prétexte de prendre
- un mouchoir, elle le mit doucement dans sa poche et se rappuya sur mon
- bras. De tout le reste de la journée je ne lui parlai que haut et devant
- tout le monde.
- </p>
- <p>
- «Je retournai à Paris avec la gaîté d'un homme qui s'est déchargé d'un
- pesant fardeau. Aussitôt que je fus dans mon lit, je fus affligé de
- nouvelles inquiétudes, qui se représentoient à mon souvenir par cent
- bizarres images, et je ne fis que me tourmenter, en attendant l'heure que
- je pourrois savoir le succès de mon billet.
- </p>
- <p>
- «Le jour arriva, que je ne savois encore si je suivrois le Roi au
- Palais-Royal, lorsque vous vîntes me dire qu'il y avoit grande collation
- chez Monsieur, où les hommes et les dames seroient fort parés. Cela me fit
- résoudre à prendre l'habit le plus magnifique que j'aie jamais porté, et
- aller recevoir de bonne grâce tout ce qui m'étoit préparé par ma destinée.
- Le Roi mena La Vallière sur le soir chez Monsieur; nous y trouvâmes la
- Comtesse de Soissons, madame de Montespan, près de laquelle Monsieur
- faisoit fort l'empressé, et plusieurs autres dames de la Cour. Madame y
- arriva un moment après, si parée de pierreries et de sa propre beauté,
- qu'elle effaça toutes les autres. Je m'avançai pour me trouver sur son
- passage; je la regardai avec des yeux qui marquoient quelque chose de si
- soumis et si rempli de crainte, que, me voyant en cet état, elle eut
- quelque compassion de moi, et me fit un petit signe de tête si obligeant
- que j'en fus une demi-heure hors de moi, tant les grandes joies sont peu
- tranquilles. On dansa, on joua, et pendant tout ce temps je me trouvai le
- plus souvent que je pouvois en vue de Madame sans l'approcher. J'aurois
- toujours fait la même chose pendant la collation, si Montalais ne se fût
- approchée de moi, laquelle voyoit par mes yeux dans le fond de mon cœur,
- et ne m'eût averti de prendre garde à moi et à ce que je faisois; elle y
- ajouta l'ordre de ne pas manquer de me trouver chez Madame le lendemain au
- soir, et, quelque question que je lui fisse, elle ne me voulut rien dire
- davantage, ni même m'écouter.
- </p>
- <p>
- «Vous pouvez croire que je ne manquai pas de me rendre au Palais-Royal
- avec une exactitude extrême. Montalais me vint recevoir dans un petit
- passage, d'où elle me mena dans sa chambre, où nous nous entretînmes
- quelque temps. Je la conjurai de me dire si elle ne savoit point ce qu'on
- vouloit faire de moi, lorsque Madame entra elle-même; elle étoit en robe
- de chambre, mais propre et magnifique. D'abord je lui fis une profonde
- révérence; et, après que je lui eus donné un fauteuil, elle me commanda de
- prendre un siége et de me mettre auprès d'elle. Dans le même temps,
- Montalais s'étant un peu éloignée de nous, elle parla ainsi:
- </p>
- <p>
- «Comte, votre malheur a pris soin de me venger de vous; je le trouve si
- grand, que je veux bien vous en avertir, afin que vous vous y prépariez.
- J'ai lu votre billet, et, comme je le voulois brûler, Monsieur l'a arraché
- de mes mains et lu d'un bout à l'autre. Si je ne m'étois servie de tout le
- pouvoir que j'ai sur lui et de toute mon adresse, il auroit déjà fait
- éclater sa vengeance contre vous. Je ne vous dis point ce que la fureur
- lui a mis à la bouche. C'est à vous à penser aux moyens de sortir du
- danger où vous êtes.
- </p>
- <p>
- --Madame, lui dis-je en me jetant à ses pieds, je ne fuirai point ce
- mortel danger qui me menace; et si j'ai pu déplaire à mon adorable
- princesse, je donnerai librement ma vie pour l'expiation de ma faute. Mais
- si vous n'êtes point du parti de mes ennemis, vous me verrez préparé à
- toutes choses avec une fermeté qui vous fera connoître que je ne suis pas
- tout-à-fait indigne d'être à vous.--Votre parti est trop fort dans mon
- cœur, reprit-elle en me commandant de me lever et me tendant la main
- obligeamment, pour me ranger du côté de ceux qui voudroient vous nuire. Ne
- craignez rien, poursuivit-elle en rougissant, de tout ce que je vous viens
- de dire de votre billet: personne ne l'a vu que moi. J'ai voulu vous
- donner d'abord cette allarme pour vous étonner. Croyez que je ne saurois
- vous mal traiter sans être infidèle aux sentimens de mon cœur les plus
- tendres. J'ai remarqué tout ce que votre passion et votre respect vous ont
- fait faire, et, tant que vous en userez comme vous devez, je vous
- sacrifierai bien des choses et je ne vous livrerai jamais à
- personne.--Est-il possible, lui dis-je, que Votre Altesse ait tant de
- bonté, et que la disproportion qui est entre nous de toute manière vous
- laisse abaisser jusqu'à moi? C'est à cette heure, Madame, que je connois
- que j'ai de grands reproches à faire à la nature et à la fortune, de ce
- qu'elles m'ont refusé de quoi offrir à une personne de votre mérite et de
- votre rang. Mais, Madame, si un zèle ardent et fidèle, si une soumission
- sans réserve vous peut satisfaire, vous pouvez compter là-dessus et en
- tirer telles preuves qu'il vous plaira.--Comte, répondit-elle, j'y aurai
- recours quand il faudra; soyez persuadé que, si je puis quelque chose pour
- votre fortune, je n'épargnerai ni mes soins ni mon crédit.--Ah! Madame,
- lui dis-je, jamais pensée ambitieuse ne se mettra avec ma passion.--Hé
- bien, repartit-elle, si pour vous satisfaire il faut faire quelque chose
- pour vous, on vous permet de croire qu'on vous aime.»
- </p>
- <p>
- «Et alors, voyant que Montalais n'étoit plus dans la chambre, je me
- laissai aller à ma joie, et, à genoux comme j'étois, je pris une des mains
- de Madame, sur laquelle j'attachai ma bouche avec un si grand transport
- que j'en demeurai tout éperdu. Je fus une demi-heure en cet état, sans
- pouvoir prononcer une parole et sans avoir seulement la force de me lever.
- Je commençois un peu à revenir, lorsque Montalais vint avertir Madame
- qu'il étoit temps qu'elle retournât dans sa chambre, où Monsieur alloit
- venir. Je ne fus pas fâché de cet avis, car je me sentois en un abattement
- si grand, que je serois mal sorti d'une conversation plus longue. Elle ne
- me donna pas le temps de dire un mot, et, s'étant levée de sa place:
- «Venez, Montalais, dit-elle, je vous le remets entre les mains; ayez en
- soin, je crois qu'il est malade.» A ces mots elle sortit de la chambre et
- je n'osai la suivre; mais ayant prié Montalais de me donner de l'encre et
- du papier, j'écrivis ce billet:
- </p>
- <p class="ital">
- J'avois assez de résolution pour souffrir ma disgrâce, et je n'ai pas
- assez de force pour soutenir ma bonne fortune. Ma foiblesse étant un effet
- du respect et de l'étonnement, pardonnez-moi, belle princesse: les joies
- immodérées agitent trop violemment d'abord, et c'en étoit trop à la fois
- pour un homme. Si vous voulez bien que je croie ce que vous m'avez dit,
- vous me donnerez bientôt un quart d'heure pour ma reconnoissance.
- </p>
- <p>
- «Je donnai ce billet à Montalais, qui me promit de le rendre sûrement.
- Après cela, elle me fit sortir par le même endroit par où j'étois venu. Je
- vous avoue que la joie de mon aventure étoit troublée par le chagrin de
- cette émotion, qui m'avoit tout à fait interdit, et que j'eus toujours
- mille inquiétudes jusqu'à trois jours de là, qu'on me donna rendez-vous au
- même endroit et à la même heure. Je m'y rendis avec plus de joie, parce
- que Monsieur soupoit au Louvre et que je crus que j'y serois moins
- interrompu. La nuit étoit claire et sereine; elle me parut sans doute
- mille fois plus belle que le jour, et, sitôt que Montalais m'eut
- introduit, je n'eus pas beaucoup de temps à rêver, car Madame entra peu
- après dans cette même chambre où je l'attendois.--Hé bien, comte, me
- dit-elle d'un visage assez gai, êtes-vous guéri?--Madame, lui repartis-je,
- les maux que cause la joie ne sont pas des maux de durée; si Votre Altesse
- m'eût donné un peu plus de temps, j'en serois revenu bien plus vite.--Il
- est vrai, reprit-elle, que je croyois vous voir mourir à mes pieds, tant
- vous me parûtes languissant.--Je ne suis pas, lui dis-je, destiné à une
- fin si glorieuse; mais je sais bien que les plus grands princes
- envieroient ma condition présente et que je l'aime mieux que la leur.--Ce
- que vous me dites, reprit-elle, est assez comme je souhaite qu'il soit;
- mais, poursuivit-elle en riant, que ces pensées-là ne vous rejettent pas
- en l'état de l'autre jour, car enfin vous me mîtes dans une peine
- extrême.--Vous ne m'avez, lui dis-je, donné que trop de temps pour me
- préparer à mon bonheur, et je croyois avoir le bonheur de vous revoir plus
- tôt.--Cela n'est pas si aisé que vous le pourriez croire, dit-elle; si
- vous saviez toutes les précautions que je suis obligée de prendre pour
- cela et tous les soins de Montalais, vous nous en sauriez bon gré à toutes
- deux. Mais dites-moi, tout de bon, avez-vous eu beaucoup d'impatience de
- me revoir? Vous y aviez plus d'intérêt que vous ne pensez, car je suis
- assurément de vos meilleures amies.
- </p>
- <p>
- «À ces mots elle me tendit sa main en rougissant. Alors je fis tout ce que
- je pus pour lui bien représenter la grandeur de ma passion, et j'eus le
- plaisir de voir que je la persuadois. Nous eûmes une conversation de
- quatre heures, la plus tendre et la plus touchante du monde; et il me
- semble que j'avois un esprit nouveau auprès d'elle. Ses beaux yeux, sa
- douceur, et cent choses favorables et spirituelles, m'animèrent si
- puissamment à l'entretenir agréablement, qu'elle me témoigna par mille
- caresses et mille paroles obligeantes qu'elle étoit très-contente de moi.
- À la fin, après nous être dit que deux amans ne pouvoient pas être plus
- contens l'un de l'autre que nous ne l'étions, nous prîmes des mesures pour
- ma conduite. Elle me dit de lier amitié plus étroite avec de Vardes que je
- n'avois fait jusque alors, et d'aller deux ou trois fois la semaine chez
- la comtesse de Soissons; qu'on y feroit des parties entre peu de personnes
- pour se divertir, et que là nous aurions le temps plus commode qu'au
- Palais Royal pour ménager nos entretiens particuliers, et sans le
- ministère de personne que de Montalais, en qui elle se confioit
- absolument. Et après cela je sortis; et Montalais, qui étoit demeurée dans
- un cabinet, me vint conduire jusqu'au petit escalier, où je la remerciai
- de tous ses soins.
- </p>
- <p>
- «Depuis ce temps-là j'ai vu de Vardes chez la comtesse de Soissons, où je
- trouve infailliblement Madame, quand elle n'est pas au Louvre ou au Palais
- Royal. Nous avons lié entre nous quatre une société fort agréable et sur
- le pied d'une bonne amitié; nous nous sommes promis une union inséparable.
- De même je ne ferai point de difficulté de vous dire que nous travaillons
- de concert à faire en sorte que le Roi quitte La Vallière et qu'il
- s'attache à quelque personne dont nous puissions gouverner l'esprit, car
- celle-ci est fière et inaccessible. Pour cela nous avons trouvé à propos
- de donner de la jalousie à la Reine par une lettre que nous fîmes il y a
- huit jours, et que j'ai traduite en espagnol. J'ai déguisé mon caractère;
- et étant dans la chambre de la Reine, il y a quatre ou cinq jours, j'ai
- glissé cette lettre dans son lit<a id="footnotetag196"
- name="footnotetag196"></a> <a href="#footnote196"><sup class="sml">196</sup></a>.
- Elle a été trouvée par la Molina, qui, au lieu de la donner à sa
- maîtresse, la porta au Roi. Elle contenoit ces mots; la voici en françois:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">A la Reine.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Le Roi se précipite dans un dérèglement qui n'est ignoré de personne que
- de Votre Majesté; mademoiselle de La Vallière est l'objet de son amour et
- de son attachement. C'est un avis que vos serviteurs fidèles donnent à
- Votre Majesté.
- </p>
- <p>
- «On y ajouta:
- </p>
- <p class="ital">
- C'est à vous à savoir si vous pouvez aimer le Roi entre les bras d'une
- autre, ou si vous voulez empêcher une chose dont la durée ne vous peut
- être glorieuse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote196" name="footnote196"><b>Note 196: </b></a><a
- href="#footnotetag196"> (retour) </a> Voy. dans ce volume, p. 63.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Ce qu'il y a de rare en cette aventure, c'est que le Roi en a parlé à de
- Vardes, lui a montré la lettre et lui a recommandé de tâcher de découvrir,
- sans bruit, qui peut en être l'auteur. Cela ne me fait pas peur, car de
- Vardes lui-même, qui en a fait l'original en françois, nous dit hier qu'il
- avoit fait ce qu'il avoit pu pour jeter dans l'esprit du Roi des soupçons
- sur monsieur le Prince; mais il ne le croit pas capable de cela, mais bien
- plutôt mademoiselle de Montpensier, qu'il croit malfaisante, et madame de
- Navailles, à cause de sa vertu imprudente<a id="footnotetag197"
- name="footnotetag197"></a> <a href="#footnote197"><sup class="sml">197</sup></a>.
- Vardes n'a point tâché de le désabuser, et fait toujours semblant d'en
- chercher adroitement l'auteur. Nos dames, de leur part, font voir au Roi
- une des plus belles personnes de France, qui est tantôt chez Madame,
- tantôt chez la comtesse de Soissons. Mais la lettre a tout gâté et n'a
- fait que l'attacher plus fortement à La Vallière. Nous le voyons tous les
- jours, car Vardes de son côté est amoureux de la comtesse de Soissons.
- Nous ne nous sommes fait aucune confidence là-dessus; mais à nos façons
- d'agir, nous ne connoissons que trop nos affaires. Cependant je fais ma
- cour fort régulièrement à Monsieur; j'ai même tâché de me mettre de ses
- parties pour avoir plus d'occasion de lui témoigner quelque complaisance.
- Mais j'ai remarqué qu'il aime à être seul parmi les dames, et je suis bien
- aise qu'il soit de cette humeur. Je lui ai offert de négocier auprès de
- madame d'Olonne pour lui, et il l'a trouvée belle et aimable deux ou trois
- fois. Je l'ai vu presque résolu en cette affaire; mais il craint tout, il
- ne peut se résoudre à rien; il fait difficulté sur tout, et, à vous parler
- franchement, je ne crois pas qu'il aime à conclure. Je ne me suis point
- rebuté, je lui en ai parlé dix fois; car j'ai grand intérêt qu'il se donne
- un amusement. Madame de Montespan me l'a débauché, et comme la moindre
- chose l'arrête, me voilà délivré de ses soins. Jugez, cher ami, si je ne
- suis pas heureux, et si quelqu'un en France peut se vanter de me surpasser
- en bonne fortune.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote197" name="footnote197"><b>Note 197: </b></a><a
- href="#footnotetag197"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 59.--Aux
- détails que nous avons déjà donnés sur l'éloignement de madame de
- Navailles, ajoutons que la comtesse de Soissons avoit de fortes raisons
- pour chercher à l'écarter. Madame de Navailles étoit dame d'honneur, et
- madame de Soissons surintendante de la maison de la reine; leurs
- fonctions, très mal définies, avoient été réglées par le Roi lui-même,
- au grand mécontentement de madame de Navailles. Sur les explications de
- Sa Majesté, la dame d'honneur, assurée de pouvoir continuer à présenter
- à la Reine la serviette à table, et la chemise, s'applaudit de la
- décision prise, et ce fut le tour de madame de Soissons d'être
- mécontente. Poussé par elle, son mari provoqua même M. de
- Navailles.--Sur toutes ces intrigues, Voy. <i>Mém. de Mottev., anno 1661</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- --J'avoue, lui dis-je<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a> <a
- href="#footnote198"><sup class="sml">198</sup></a>, que votre bonheur est
- si grand que j'en tremble pour vous; je le vois environné de tant d'abîmes
- que ce sera un miracle si vous pouvez sortir de cet engagement par une
- issue favorable: vous avez à tenir bride en main et à vous défendre de
- deux emportements où vous peut porter un état si glorieux, et, quelque
- sage conduite que vous puissiez observer, il faut que la fortune ne vous
- quitte point. Pour sortir des dangers de tant d'embarquements, ce n'étoit
- pas assez de votre amour, sans vous mêler de traverser les plaisirs d'un
- prince de qui vous recevez tous les jours des faveurs, et je vous
- conseille, comme un homme qui vous aime, de ne prendre point de part à
- tous les desseins que vos amis voudront faire sur ses intentions.--Si vous
- étiez amant, reprit le comte, vous ne seriez pas si scrupuleux; de plus,
- je vous dirai que la jalousie ne sort jamais si bien d'un cœur tant que
- les objets sont présens. Je ne saurois aimer le Roi après ce qu'il m'a
- fait souffrir. Madame est de mon sentiment; j'ai intérêt de l'entretenir
- dans cette pensée. D'ailleurs Vardes et la comtesse de Soissons nous ont
- fait comprendre que, si on peut lui donner une maîtresse qui soit de nos
- amies, nous disposerons par ce moyen de la plus grande partie de grâces
- que le Roi fera; nous nous rendrons si nécessaires à ses affaires de
- plaisir, qu'il ne pourra se passer de nous, et que ce sera un moyen de
- nous introduire dans les plus grandes et importantes affaires. Si vous
- saviez comme moi la charmante diversité des pensées que l'amour et
- l'ambition produisent dans une âme, vous ne raisonneriez pas tant. Nous
- vous y verrons peut-être comme les autres; et quand cela sera, vous ne
- serez plus si sévère à vos amis; adieu.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote198" name="footnote198"><b>Note 198: </b></a><a
- href="#footnotetag198"> (retour) </a> On peut avoir oublié que, pendant
- tout le long récit qui précède, Manicamp a laissé la parole au comte de
- Guiche; il parle maintenant en son nom.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «À ces mots il s'en alla, et me laissa une matière de rêverie assez grande
- sur tout ce qu'il venoit de me dire.
- </p>
- <p>
- «Trois mois se passèrent sans que le comte parût avoir la moindre
- inquiétude. Il est vrai qu'il étoit tellement occupé à son amour et à ses
- intrigues que je ne le voyois qu'en passant. Il étoit sans cesse de
- parties de plaisir; il faisoit une dépense effroyable en habits; il se
- retiroit insensiblement du commerce de ses amis ordinaires, et il fit
- enfin tant de choses qu'il n'en fit que trop pour faire soupçonner la
- cause de ces changements. Quelqu'un m'ayant averti de ce que l'on disoit,
- je ne manquai pas de lui en donner avis, et de lui conseiller de prendre
- garde à lui fort exactement. Mais comme la prospérité endort la vigilance
- et obscurcit la raison, il m'assura qu'il alloit au devant de toutes
- choses, et qu'il falloit que ces gens se missent de telles visions dans la
- tête sur des fondements imaginaires, que jusques à l'heure qu'il me
- parloit il n'avoit pas fait un pas sans précaution. Il négligea si bien ce
- que je lui avois dit, ou bien il fut si malheureux, que Monsieur en prit
- de l'ombrage et mit des gens aux écoutes pour s'éclaircir. La cour est
- toute pleine de ces lâches flatteurs qui, pour acquérir la confiance de
- leur maître, lui troublent son repos par des rapports, et qui, pour lui
- persuader leur fidélité, lui diroient les choses les plus affligeantes.
- Telle fut la destinée de Monsieur, qui trouva des gens qui tournèrent ses
- soupçons en certitude, et qui traversèrent tellement l'esprit de ce jeune
- prince (encore novice en telle matière), qu'il oublia sa naissance, son
- courage, son pouvoir, et toutes voies bienséantes pour se venger. Dans les
- premières atteintes de ses douleurs, il alla, tout en larmes, se plaindre
- au Roi de l'insolence du comte, et, après avoir exagéré tout ce qu'il
- avoit pu apprendre de ses démarches, lui en demanda justice, et qu'il
- chassât d'auprès de Madame toutes les personnes qui pourroient faciliter
- de tels commerces. Le Roi fut touché de l'air naïf dont son frère lui
- exprimoit sa jalousie; de tout le reste, il lui dit que de tels chagrins
- devoient plutôt s'étouffer que de paroître; que néanmoins, si la témérité
- du comte avoit éclaté, il n'y avoit pas de milieu à tenir; qu'il y avoit
- des gardes chez lui pour punir sur-le-champ ceux qui oublieroient le
- respect qu'ils lui devoient; qu'on n'offensoit pas ceux de son rang
- impunément; que sans examiner si le comte étoit coupable ou non, il
- falloit l'envoyer si loin, qu'à peine sauroit-on ce qu'il seroit devenu;
- qu'au reste c'étoit à lui d'éloigner doucement de Madame les personnes qui
- pourroient lui être suspectes; qu'il ne falloit pas prendre de l'ombrage
- facilement; que surtout il avoit à ménager délicatement l'esprit de Madame
- sur ce chapitre; que c'étoit une jeune personne qui, tout éclairée qu'elle
- étoit, avoit peut-être ignoré que ces petites façons libres, mais
- innocentes dans le fond, ne l'étoient pas dans l'extérieur, et qu'en étant
- avertie à propos, elle n'y tomberoit plus assurément. Enfin le Roi
- n'oublia rien de ce qui pût adoucir le ressentiment de son frère, et lui
- rassurer l'esprit sur un sujet si délicat.
- </p>
- <p>
- «Le jour même que Monsieur étoit en colère, et qu'il avoit oublié ce qu'on
- venoit de lui dire, il fit sortir Montalais et Barbezières de chez Madame,
- qui ne souffrit pas sans larmes l'éloignement de deux filles qu'elle
- aimoit.
- </p>
- <p>
- «Cependant le Roi envoya quérir le maréchal de Grammont. D'abord qu'il le
- vit, il fit retirer tout le monde et lui dit: «Monsieur le maréchal, votre
- fils est un extravagant, il aura bien de la peine à devenir sage; si je
- n'avois de la considération pour vous, je l'abandonnerois au ressentiment
- de mon frère, pour qui il a manqué de respect. Envoyez-le en Pologne faire
- la guerre jusqu'à nouvel ordre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a>
- <a href="#footnote199"><sup class="sml">199</sup></a>; et afin que la
- cause de son départ ne soit pas connue, qu'il vienne demain me demander
- congé de faire ce voyage pour lui et pour son frère<a id="footnotetag200"
- name="footnotetag200"></a> <a href="#footnote200"><sup class="sml">200</sup></a>.
- Le maréchal remercia le Roi de sa bonté, sans prendre aucun soin d'excuser
- son fils, et l'assura qu'il alloit exécuter ses ordres. Le comte étoit
- encore au lit, parcequ'il étoit revenu fort tard de l'hôtel de Soissons,
- quand son père entra dans sa chambre, d'où leurs gens se retirèrent, se
- doutant bien que le maréchal ne venoit pas chez son fils sans affaire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote199" name="footnote199"><b>Note 199: </b></a><a
- href="#footnotetag199"> (retour) </a> Jean-Casimir, roi de Pologne,
- avoit épousé Marie de Gonzague, sœur de la princesse Palatine. Cette
- alliance du roi avec une princesse françoise explique pourquoi la France
- soutint Jean Casimir tant contre les Moscovites que contre sa propre
- armée, qui s'étoit tournée contre lui avec Lubomirski. Jean Casimir,
- soutenu par l'énergie de sa vaillante femme, ressaisit son autorité.
- Après la mort de sa femme, il abdiqua et se retira en France, où il
- mourut abbé de Saint-Germain-des-Prés.--On voit son tombeau dans
- l'église de ce nom.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote200" name="footnote200"><b>Note 200: </b></a><a
- href="#footnotetag200"> (retour) </a> Le comte de Louvigny, depuis comte
- de Guiche et duc de Grammont, après la mort de son aîné, tué au passage
- du Rhin en 1672.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «--Hé bien, monsieur le comte de Guiche, lui dit-il de son ton railleur,
- vous êtes un homme à bonnes fortunes; vous en ferez tant, que quelqu'un
- prendra le même soin de votre femme que vous prenez de celles des autres.
- Vous avez assez bien réussi, poursuivit-il; vous êtes un joli cavalier et
- surtout fort prudent, vous avez fait votre cour admirablement. Le Roi
- vient de me dire qu'il connoît votre mérite et qu'il veut vous
- récompenser, et pour cela que vous vous prépariez à aller voir si le Roi
- de Pologne voudra bien vous recevoir pour volontaire dans son armée. Un
- homme de cervelle comme vous n'est pas tout à fait indigne d'un tel
- emploi. Vous vous y prenez de bonne manière pour établir votre fortune;
- vous vous imaginez que ces sortes de galanteries vous feront grand
- seigneur.» Il lui dit cent autres choses, sans que le comte eût la force
- de l'interrompre, tant il étoit étourdi d'un voyage qu'il croyoit
- inévitable; et après que son père, d'un air un peu plus sérieux, lui eut
- fait entendre la volonté du Roi, il le laissa en repos, s'il y en avoit
- pour un homme qu'on alloit arracher à lui-même, et qui s'imaginoit déjà
- par avance tout ce qu'il alloit souffrir.
- </p>
- <p>
- «La première chose que fit le comte fut de me venir avertir de son
- malheur, et je n'eus pas grande consolation à lui donner sur un mal sans
- remède, hors de le flatter de l'espérance du retour. Après cela il alla
- chez Vardes, auquel ayant dit la nécessité où il étoit de partir bientôt,
- il l'engagea de rendre ses lettres à Madame et de lui renvoyer ses
- réponses, et Vardes lui promit de le servir fidèlement en cela et en
- toutes choses<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a> <a
- href="#footnote201"><sup class="sml">201</sup></a>. Je le trouvai chez
- lui, où il parut plus résolu. Il me conta ce qu'il venoit d'établir avec
- Vardes, n'ayant pas jugé à propos de me charger de cela, parceque j'étois
- trop connu pour être son ami, et parceque Vardes avoit plus d'habitude que
- moi chez Madame.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote201" name="footnote201"><b>Note 201: </b></a><a
- href="#footnotetag201"> (retour) </a> Le récit de madame de Motteville
- diffère de celui-ci; nous croyons plus volontiers des mémoires signés
- qu'un pamphlet anonyme. Suivant elle, mademoiselle de Montalais, malgré
- sa disgrâce, avoit pu emporter toute la correspondance du comte de
- Guiche et de Madame, que celle-ci lui avoit confiée. «Vardes avoit été
- l'ami du comte de Guiche, et, par la comtesse de Soissons, il étoit
- entré dans la confidence de Madame. L'histoire dit qu'en l'absence de
- l'exilé, et même depuis son retour, sous le nom d'ami, il le voulut
- perdre auprès de cette jeune princesse, et qu'ayant fait dessein de la
- tenir attachée à lui par la crainte des maux qu'il pourroit lui faire,
- il lui conseilla de retirer ses lettres et celles du comte de Guiche des
- mains de Montalais. Je sçais avec certitude que Madame, ne connoissant
- point la malice de ce conseil, y consentit, et qu'elle lui donna un
- billet pour les demander à celle qui les avoit; que, quand il s'en vit
- possesseur, il eut la perfidie de les garder malgré Madame, qui fit tout
- ce qu'elle put pour l'obliger à les lui rendre, et que cette princesse,
- outrée de sa trahison, en voulut du mal, non seulement à lui, mais aussi
- à la comtesse de Soissons, qu'elle soupçonna d'être de concert avec lui
- pour lui faire cet outrage. Les dames se brouillèrent; le comte de
- Guiche et Vardes devinrent rivaux et ennemis, et cette division fit
- naître la jalousie et la haine entre ces quatre personnes.» (<i>Mém. de
- Mottev.</i>, année 1665.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Après cela, me voyant tête à tête avec lui: «N'avez-vous point examiné,
- lui dis-je, ce qui peut causer votre disgrâce?--Depuis hier, répondit-il,
- j'ai fait vingt fois la revue de mes actions passées, je n'ai trouvé que
- deux choses qui puissent m'avoir trahi. Vous étiez il y a quinze jours
- d'un repas où l'on s'échauffa à boire: il vous peut souvenir qu'on y dit
- que les yeux de Madame étoient beaux; j'en parlai avec un peu trop de
- chaleur, et même je dis que le cavalier qui en étoit le maître pouvoit
- assurément se dire heureux, et je proférai ces paroles avec une certaine
- joie fière, qui auroit été fort indiscrète parmi des gens de sang-froid,
- et possible cela passa-t-il sans être remarqué, car nous étions tous assez
- échauffés de vin. Il me souvient pourtant que vous me marchâtes sur le
- pied. L'autre chose dont je me doute est plus dangereuse. Nous avions
- remarqué, Madame et moi, que Monsieur ne manquoit jamais de tremper
- presque toute sa main dans l'eau bénite qui est dans la chapelle du
- Palais-Royal, et de s'essuyer à son mouchoir après s'en être mis au
- visage. Cela nous servit à lui faire une malice pour nous venger de sa
- mauvaise humeur, car il nous avoit rompu une partie de promenade le jour
- auparavant. Nous prîmes notre temps un matin qu'il étoit à Saint-Cloud,
- pour ne revenir que le soir. Ce même matin je me trouvai à la messe dans
- la chapelle du Palais-Royal, et, après que tout le monde se fut retiré,
- étant demeuré seul avec Madame et Montalais, comme si nous eussions eu
- quelque chose à nous dire<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a>
- <a href="#footnote202"><sup class="sml">202</sup></a>, elles sortirent
- toutes deux. Je tirai de ma poche une petite bouteille pleine d'encre et
- un paquet de noir à noircir et le jetai dans le bénitier, en sorte que le
- lendemain matin, quand Monsieur eut entendu la messe, après que tout le
- monde se fut retiré, il ne manqua pas, en prenant de l'eau bénite, de se
- noircir toute la main et le front. Cela passa assez doucement, parcequ'on
- ne pouvoit soupçonner qui avoit fait cette malice. Son visage ressembloit
- quasi à un ramoneur de cheminée. Ces deux actions ne me rendent pas
- beaucoup coupable, puisque la première n'a pu être observée, et que la
- seconde n'est sue que de Madame et de moi. Cependant, me dit-il, il faut
- que je m'apprête à suivre les ordres du Roi avec constance, et je suis
- bien obligé à sa bonté de donner lui-même une honnête couleur à mon exil,
- de le faire passer pour une humeur de bravoure de ne pouvoir supporter
- l'oisiveté. C'est où les gens de courage sont réduits en France depuis
- qu'il a plu à Sa Majesté de donner la paix à son royaume, et que moi-même
- je l'ai prié de m'accorder mon éloignement. L'obéissance que je dois à ses
- volontés ne me permet pas de songer à un retardement de l'aller trouver.
- L'amitié qu'il a pour Monsieur, son frère, fait que je ne serois pas bien
- fondé à me justifier. N'avez-vous pas pitié de me voir en ce malheureux
- état, et la fortune n'est-elle pas bizarre? Elle ne m'a montré son visage
- propice que pour me rendre misérable. Il n'importe, le Roi peut me priver
- du jour, il est le maître de ma vie comme de mes biens; mais Madame est
- maîtresse de mon cœur; elle l'a accepté, j'espère qu'elle le garantira de
- tout événement dangereux. Pour ne la pouvoir voir ayant de partir, je
- serai bien consolé au moins de lui écrire. Ah! grand Dieu! que je suis
- malheureux! C'est à ce coup qu'il faut que j'obéisse à quoi le Roi m'a
- condamné. Adieu, cher ami, je vais au Louvre<a id="footnotetag203"
- name="footnotetag203"></a> <a href="#footnote203"><sup class="sml">203</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote202" name="footnote202"><b>Note 202: </b></a><a
- href="#footnotetag202"> (retour) </a> Dans les éditions imprimées, après
- ce mot on trouve: «Nous exécutâmes ce que nous avions résolu.»--Le récit
- est inachevé; nous avons pu le compléter à l'aide d'un manuscrit du
- temps qui nous a été communiqué.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote203" name="footnote203"><b>Note 203: </b></a><a
- href="#footnotetag203"> (retour) </a> Depuis cet alinéa, rien n'indique
- plus que le récit soit continué par Manicamp, et bientôt même le nom de
- Manicamp est prononcé, ce qui prouve que l'auteur parle en son nom.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le maréchal de Grammont, qui avoit été trouver le comte chez lui,
- l'attendoit dans l'antichambre du Roi, et avoit fait quelques démarches
- pour détromper sa Majesté de l'accusation que Monsieur faisoit du comte
- son fils; mais il n'y avoit rien gagné. Le comte arrive. Le maréchal prit
- l'occasion qu'il n'y avoit auprès du Roi que le valet de chambre et celui
- de la garde-robe qui l'habilloit, et lui dit: «Sire, voici mon fils que je
- vous amène, suivant le commandement que vous m'en avez fait. Il avoit
- quelque bonne raison à dire pour justifier son innocence, mais il croyoit
- se rendre criminel de songer à s'expliquer sur quelque chose qui pût faire
- changer de résolution à Votre Majesté. Il vous demande par ma bouche son
- passe-port, et les ordres qu'il vous plaira qu'il exécute.»
- </p>
- <p>
- Le Roi lui répondit: «Mon cousin, je vous plains, il vous doit être
- sensible que votre fils, que j'ai honoré de mon amitié, se soit oublié au
- point où son insolence est montée. À votre considération et des services
- que vous m'avez rendus, j'use entièrement de clémence. Comte de Guiche,
- ajouta le Roi, retirez-vous de ma cour; que je ne vous voie point que je
- ne vous demande; et pendant que j'aurai fait vos passe-ports, pour donner
- ordre à votre équipage et à vos affaires, allez à Meaux, où vous recevrez
- mes ordres. Faites par vos actions que je vous puisse voir un jour le plus
- sage de ma cour.»
- </p>
- <p>
- Le comte de Guiche, au sortir de chez le Roi, étoit, comme vous pouvez
- vous imaginer, dans un grand désordre. Le marquis de Vardes, qui savoit
- que son ami étoit dans cette peine, avoit mille impatiences de savoir le
- succès de ses affaires, et l'étoit allé attendre chez lui, où le comte
- fut. Le comte fut bien aise de le trouver, pour se consoler le mieux qu'il
- pouvoit.
- </p>
- <p>
- Le marquis, aussi bien que Manicamp, flatta le comte d'un retour; les
- dernières paroles du Roi lui firent juger que c'étoit avec peine qu'il en
- venoit là, mais que la politique l'emportoit par dessus son inclination.
- Ils se jurèrent mille protestations d'amitié et de fidélité. Le marquis se
- chargea d'assurer Madame de la constance du comte, qui ne faisoit que
- bénir et louer la cause de ses peines, et qui n'accusoit enfin que sa
- mauvaise fortune de toutes ses traverses.
- </p>
- <p>
- Le comte partit pour Meaux, où il fut huit jours dans des tristesses
- extrêmes. La comtesse sa femme le conduisit en ce lieu. Madame, à qui
- Vardes avoit dit les sentiments du comte, ne pouvoit sans grande peine
- supporter l'absence de cet amant; comme la cause de son éloignement, elle
- balança longtemps si elle lui écriroit ou si elle lui enverroit quelqu'un.
- Elle estima que le dernier étoit le plus sûr, et, comme elle vouloit
- assurer le comte de son amitié, elle fit écrire ces lignes par Collogon<a
- id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a> <a href="#footnote204"><sup
- class="sml">204</sup></a>.
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de Madame au Comte de Guiche.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Ce n'est pas l'ordre de la cour que les femmes fassent beaucoup de
- protestations; mais je m'y suis obligée puisque vous souffrez pour moy.
- Vos peines sont grandes; je sais que vous m'aimez. Je ne vous déclare
- point les miennes de peur d'augmenter les vôtres. Soyez seulement persuadé
- de mon amour. Le temps ne le changera pas; mais il vous pourra rendre plus
- heureux si nous nous revoyons. C'est ce que je souhaite avec passion.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote204" name="footnote204"><b>Note 204: </b></a><a
- href="#footnotetag204"> (retour) </a> Mademoiselle de Coëtlogon,
- Louise-Philippe, qui épousa Louis d'Oger, comte de Cavoye, grand
- maréchal de la maison du Roi, dont elle resta veuve. Madame de Sévigné a
- parlé plusieurs fois de son frère, le marquis de Coëtlogon, et de
- l'influence qu'avoit son mari. Née en 1641, elle mourut le 31 mars 1729,
- âgée de 88 ans; elle étoit, à l'époque qui nous occupe, fille d'honneur
- de la jeune Reine.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame, qui ne connoissoit pas d'homme plus affidé au comte que Vardes,
- lui donna ce billet, et le pria de le lui remettre. Il ne manqua pas de
- s'acquitter de cet honnête emploi. Le comte fut ravi de recevoir cette
- lettre, et partit avec les ordres du Roi, en quelque sorte consolé de son
- éloignement.
- </p>
- <p>
- Madame la comtesse de Soissons et Vardes, qui avoient minuté la lettre
- espagnole, continuoient à faire leurs efforts pour détourner l'amour que
- le Roi avoit pour mademoiselle de La Vallière, et, dans diverses
- conférences, blâmèrent son inconstance, jusques à dire que peu de choses
- l'engageoient en amour. De sorte que la comtesse, pleine de dépit,
- trouvoit que La Vallière étoit devenue insolente depuis le rang qu'elle
- avoit, et fit cet entretien à Madame: «Vous êtes peut-être en peine de
- savoir d'où vient l'amour du Roi pour La Vallière. Je le veux dire à Votre
- Altesse<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a> <a
- href="#footnote205"><sup class="sml">205</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote205" name="footnote205"><b>Note 205: </b></a><a
- href="#footnotetag205"> (retour) </a> La version donnée dans l'<i>Histoire
- de l'amour feinte du Roi pour Madame</i> (voy. plus haut) diffère de
- celle-ci et paroît être la vraie.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- «Un jour que nous nous promenions dans le jardin du Palais-Royal, que
- j'étois avec le Roi et mes filles derrière et un peu éloignées, nous
- faisions notre conversation de ceux que nous aimerions le mieux, lorsque
- La Vallière survint, et, se mêlant dans notre entretien, le Roi lui
- demanda son sentiment, et moi pareillement. Elle fit quelques discours
- assez bien ordonnés, et dit à demi-bas que ce seroit pour le Roi qu'elle
- auroit le plus de penchant, parce qu'il étoit mieux fait qu'aucun de sa
- cour et qu'elle préféroit toujours sa conversation à toute autre.
- </p>
- <p>
- «Le lendemain le Roi me vint voir. Un moment après, la comtesse de Fiesque
- me rendit visite. Après quelques petits compliments que nous fîmes à Sa
- Majesté, je tirai le Roi à part et lui demandai s'il avoit bien entendu ce
- qu'avoit dit La Vallière à la promenade. Il se prit à rire et me dit que
- cette fille avoit l'esprit hardi, et que cependant il ne laissoit pas de
- l'aimer. Je lui repartis naïvement: «Il est vrai qu'elle est digne du cœur
- d'un Roi. Elle n'est point farouche, elle prise votre entretien, elle
- danse à merveille<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a> <a
- href="#footnote206"><sup class="sml">206</sup></a>, elle aime la musique
- et toutes sortes d'instruments; on dit à la cour qu'elle est votre
- fidèle.» Je prenois plaisir à lui faire ces contes. Cela lui plut
- tellement qu'il ne put s'empêcher de jurer qu'il l'aimeroit toute sa vie.
- Ce qui me donna plus d'envie de rire, c'est qu'il me dit qu'elle étoit de
- la meilleure race de son royaume. Voilà, Madame, tout le progrès jusques
- ici et le succès en peu de mots de l'amour du Roi pour La Vallière.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote206" name="footnote206"><b>Note 206: </b></a><a
- href="#footnotetag206"> (retour) </a> On voit souvent mademoiselle de La
- Vallière figurer dans les ballets du temps; toute boîteuse qu'elle
- étoit, elle dansoit parfaitement bien. Dans le ballet des Saisons, dansé
- à Fontainebleau en 1661, elle représentoit une nymphe; au ballet des
- Arts, en 1663, une bergère; et, en 1666, encore une bergère dans le
- ballet des Muses. Dans le ballet des Arts, le poète parloit ainsi pour
- mademoiselle de la Vallière:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Non, sans doute, il n'est point de bergère plus belle;
- </p>
- <p class="i16">
- Pour elle cependant qui s'ose déclarer?
- </p>
- <p class="i16">
- La presse n'est pas grande à soupirer pour elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle a dans ses beaux yeux une douce langueur;
- </p>
- <p class="i16">
- Et, bien qu'en apparence aucun n'en soit la cause,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour peu qu'il fût permis de fouiller dans son cœur,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne laisseroit pas d'y trouver quelque chose.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pourquoi là dessus s'étendre davantage?
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit qu'on ne sçauroit en dire trop de bien;
- </p>
- <p class="i16">
- Et je ne pense pas que dans tout le village
- </p>
- <p class="i16">
- Il se rencontre un cœur mieux placé que le sien.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <p>
- Mais cette particularité<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a>
- <a href="#footnote207"><sup class="sml">207</sup></a> ne fut pas si
- secrète qu'elle ne fût sue. Le Roi ordonna au comte de Soissons de se
- retirer en son gouvernement de Brie et de Champagne, et le marquis de
- Vardes, allant à Pézénas, dont il étoit gouverneur, fut arrêté à
- Pierre-Encize. Cependant le comte de Guiche étoit en Pologne, où il
- signala fort son courage et s'exerça à l'amour autant qu'il put. Il étoit
- infiniment considéré à la cour polonoise, où il fit beaucoup de
- connoissances. La guerre des Turcs contre l'empereur obligea le Roi de
- France de désirer que sa jeune noblesse allât, avec les secours qu'il
- donnoit, servir de volontaires dans cette guerre si importante à toute
- l'Europe.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote207" name="footnote207"><b>Note 207: </b></a><a
- href="#footnotetag207"> (retour) </a> Cette particularité, c'est-à-dire
- l'histoire de la lettre espagnole, fut révélée au Roi dans les
- circonstances suivantes: Après le passage que nous avons cité plus haut,
- de madame de Motteville, l'auteur ajoute: «La comtesse de Soissons, qui
- prétendoit avoir sujet de se plaindre de Madame, la menaça de dire au
- Roi tout ce qu'elle disoit avoir été fait par elle et par le comte de
- Guiche contre lui. Mais Madame, craignant l'effet de ses menaces, fut
- comme forcée de la prévenir et d'avouer tout le passé au Roi... La
- comtesse de Soissons, de son côté, pour se justifier au Roi, lui apprit
- aussi que le comte de Guiche, outre cette lettre que Madame avoit
- avouée, en avoit écrit d'autres à Madame, où il le traitoit de fanfaron,
- parloit de lui d'un manière qui ne lui pouvait pas plaire et faisoit ce
- qu'il pouvoit pour obliger cette princesse à conseiller au roi
- d'Angleterre, son frère, de ne point vendre Dunkerque au Roi. Toutes ces
- choses furent amplement éclaircies par ce grand prince. Il en voulut
- même des déclarations par écrit de la propre main du comte de Guiche,
- qui en dénia une partie, et avoua la lettre écrite par Vardes et mise en
- espagnol par lui.» (<i>Mém. de Mottev.</i>, année 1665.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le comte de Guiche y fit si bien qu'en considération de ses services et
- des brigues que le maréchal son père et le chancelier<a id="footnotetag208"
- name="footnotetag208"></a> <a href="#footnote208"><sup class="sml">208</sup></a>,
- aïeul de sa femme, avoient faites pour détromper l'esprit du Roi, il
- consentit qu'il revînt à la cour, après qu'on lui eût assuré qu'il avoit
- regret de lui avoir déplu. Enfin il y fut parfaitement bien reçu. Monsieur
- même lui témoigna de l'amitié<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a>
- <a href="#footnote209"><sup class="sml">209</sup></a>. Il ne tarda guère à
- renouveler ses anciennes amours avec d'Olonne et les autres; mais il garda
- pour Madame de certaines mesures qui furent assez cachées et assez
- secrètes. Il s'habilloit tantôt d'une manière et tantôt d'une autre<a
- id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a> <a href="#footnote210"><sup
- class="sml">210</sup></a>, et sa conduite étoit si adroite que Monsieur
- n'en prenoit aucun ombrage. Au contraire, il lui faisoit confidence de ses
- aventures amoureuses.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote208" name="footnote208"><b>Note 208: </b></a><a
- href="#footnotetag208"> (retour) </a> Le chancelier Seguier, père de
- Charlotte Seguier, qui, de son mariage avec Maximilien-François, duc de
- Sully, eut une fille, Marguerite-Louise-Suzanne de Béthune, femme du
- comte de Guiche.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote209" name="footnote209"><b>Note 209: </b></a><a
- href="#footnotetag209"> (retour) </a> «Le comte de Guiche revint donc en
- France et alla trouver le Roi à Marsal (au siége de Marsal), qui le
- reçut favorablement; et Monsieur le traita comme il devoit, c'est-à-dire
- avec quelque froideur. Le comte de Guiche, à son retour, montra vouloir
- observer les ordres qu'il avoit reçus (de ne pas se montrer aux lieux où
- seroit Madame) avec exactitude. Monsieur crut être obéi... (<i>Mém. de
- Mottev.</i>, <i>anno 1665</i>.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote210" name="footnote210"><b>Note 210: </b></a><a
- href="#footnotetag210"> (retour) </a> Voyez ci-dessus, p. 64.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il lui en arriva un jour une qui faillit bien à découvrir tout ce mystère.
- Monsieur avoit été toute l'après-midi au Louvre et avoit soupé chez la
- Reine-Mère. Madame feignit d'être incommodée du rhume pour ne pas sortir.
- Le comte de Guiche, pour qui cette maladie étoit faite exprès, ne manqua
- pas d'aller donner ses soins à la malade, qui ne le fut pas longtemps; ils
- passèrent bien des heures sans ennui. Mais après le souper, Monsieur
- revint au Palais-Royal et un peu plus tôt qu'on ne l'attendoit. Mais
- Collogon étoit la fidèle confidente. Elle étoit toujours sur les ailes
- pour découvrir si quelqu'un ne pouvoit pas troubler les plaisirs de ces
- amants. Elle entendit Monsieur qui venoit et vint le dite à Madame, qui
- dit au comte: «Nous sommes perdus! Quel moyen de vous sauver? Passez dans
- cette cheminée qui ferme à deux volets, et essayez de vous empêcher de
- tousser et de cracher. Le pauvre amant n'eut pas le loisir de songer
- davantage et s'y enferma dans le moment que Monsieur entroit. Après divers
- entretiens, il eut envie de manger une orange de Portugal qui étoit sur le
- manteau de la cheminée. Il se leva, et lorsqu'il la prit, vous pouvez
- juger quelle devoit être l'inquiétude de ces deux amants, et lequel des
- deux pouvoit avoir l'esprit plus en repos. Quand Monsieur eut mangé le
- dedans de cette orange, il voulut jeter le reste dans la cheminée, et
- comme il avoit la main sur le lambris pour l'ouvrir, Collogon lui dit: Mon
- prince, ne jetez pas, je vous supplie, cette écorce: c'est ce que j'aime
- de l'orange. Monsieur la lui donna, et par ce moyen le comte et Madame
- l'échappèrent belle. Monsieur s'en retourna peu après à son appartement.
- Le comte sortit et protesta bien de ne plus hasarder<a id="footnotetag211"
- name="footnotetag211"></a> <a href="#footnote211"><sup class="sml">211</sup></a>
- de la sorte, et, comme il ne céloit rien à Manicamp, il ne put s'empêcher
- de lui dire cette aventure. Manicamp lui représenta qu'il devoit bien
- dorénavant se tenir sur ses gardes, et que c'étoit un avant-coureur de
- quelque chose bien funeste.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote211" name="footnote211"><b>Note 211: </b></a><a
- href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>Hasarder</i> pour <i>se
- hasarder</i>. Quoique ce dernier ait été employé par Maucroix, Furetière
- ne l'a pas admis dans la 2e édit. de son Dictionnaire. On le trouve dans
- Richelet.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mais enfin, par malheur et sans qu'on sût comment, Monsieur en apprit plus
- qu'il n'en vouloit savoir. Il fit venir le maréchal, qui n'eut rien à dire
- contre son ressentiment, sinon qu'il étoit le maître de la vie de son
- fils, et que, s'il vouloit sa tête, il la lui donnoit. Le lendemain, le
- maréchal et le comte allèrent trouver le Roi à son lever, qui maltraita
- fort le comte de Guiche et lui dit: «Éloignez-vous de devant moi et ne
- revenez en France de votre vie sans mon mandement<a id="footnotetag212"
- name="footnotetag212"></a> <a href="#footnote212"><sup class="sml">212</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote212" name="footnote212"><b>Note 212: </b></a><a
- href="#footnotetag212"> (retour) </a> Ce fut alors que le comte de
- Guiche se retira en Hollande. Il y rédigea des mémoires sur les
- événements dont il fut témoin depuis le mois de mai 1665 jusqu'en 1667,
- et auxquels même il prit une part active pendant la guerre navale que
- soutinrent les Provinces-Unies, aidées de la France, contre
- l'Angleterre. En 1668, le Roi lui permit d'exercer la charge de vice-roi
- de Navarre que possédoit son père, et dont il avoit la survivance. Après
- la mort de Madame (1670), le comte de Guiche revint à la Cour. Sa
- fatuité, son désir de se singulariser, ont été vivement signalés par
- madame de Sévigné, Bussy-Rabutin et madame de Scudéry, dans leurs
- Lettres.--Voy., dans la collection Petitot et Montmerqué, la <i>Notice</i>
- qui précède les Mémoires du maréchal de Grammont (t. 56, p. 279-288). Le
- comte de Guiche dit lui-même, dans ses Mémoires (2 vol in-12, Utrecht,
- 1744), qu'il commença à les écrire en 1666 et les termina en 1669 (t. 2,
- p. 35).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet infortuné cavalier fut privé par ce désastre encore une fois de
- l'objet qu'il aimoit avec tant d'ardeur.
- </p>
- <p>
- Il fallut obéir si promptement qu'il n'eut pas le loisir de voir Madame,
- ni même de lui faire parler. Il s'en alla comme un désespéré. Elle en
- témoigna de sensibles déplaisirs. Mais comme la jeunesse ne sauroit être
- sans amitié, et particulièrement Madame, qui est fort susceptible d'amour,
- et qui en fait un ordinaire proportionné aux désirs d'une personne de son
- inclination et de sa naissance, Monsieur ne la satisfaisant pas, elle veut
- toujours avoir quelques suffragants. Mais la grandeur de son rang et les
- disgrâces du comte de Guiche rebutent les plus entreprenants et les plus
- hardis. Néanmoins, comme la témérité est souvent la cause du bonheur de
- ceux qui se hasardent, il se présenta sur les rangs un amant de meilleur
- appétit que de belle taille, qui fut atteint des beaux yeux de cette
- princesse. Il eut de la peine à cacher son feu, mais, comme il étoit trop
- grand, Madame ne fut pas longtemps à s'en apercevoir. Il lui fit une
- déclaration en peu de mots qu'il étoit résolu de l'aimer, malgré l'exemple
- du comte de Guiche et tous les dangers où il pouvoit tomber. Elle lui
- répondit: «Je sais que vous êtes d'une race à ne vous pas rendre pour des
- défenses et que les accidents ne vous ébranleront pas, témoin monsieur de
- Boutteville votre père<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a> <a
- href="#footnote213"><sup class="sml">213</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote213" name="footnote213"><b>Note 213: </b></a><a
- href="#footnotetag213"> (retour) </a> Il étoit fils de François de
- Montmorency, comte de Boutteville, qui eut la tête tranchée en 1627,
- avec Fr. de Rosmadec, comte des Chapelles, pour s'être battu en duel
- contre le marquis de Beuvron et Henri d'Amboise, marquis de Bussy. Dans
- un des nombreux duels qu'il avoit eus avant celui-ci, Boutteville avoit
- déjà tué le comte de Thorigny (1626). De son mariage avec
- Élisabeth-Angélique de Vienne il avoit eu deux filles et un fils. Sa
- fille aînée épousa le marquis d'Etampes de Valençay; la seconde fut la
- galante duchesse de Châtillon. Quand il mourut, sa femme étoit enceinte
- d'un enfant qui, né le 8 janvier 1628, reçut le nom de François-Henri de
- Montmorency; il fut pair et maréchal de France, et, sous le nom de
- maréchal de Luxembourg, il signala fréquemment son courage et ses
- talents militaires à la fin du règne de Louis XIV. Il étoit marié depuis
- 1661 avec Catherine de Clermont-Tallard, héritière de Luxembourg.
- Desormeaux (<i>Hist. du maréchal de Luxembourg</i>), dans son Histoire
- de la maison de Montmorency, t. 4, p. 106, prétend que Mazarin auroit
- songé à se l'attacher par une alliance.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- C'est celui qu'on appelloit Coligny, frère de madame de Châtillon, et
- qu'on nomme aujourd'hui duc de Luxembourg<a id="footnotetag214"
- name="footnotetag214"></a> <a href="#footnote214"><sup class="sml">214</sup></a>.
- Comme le cavalier se vit si bien traité de sa maîtresse, il ne perdit pas
- un moment de la visiter avec toutes les assiduités qu'un nouvel amant doit
- avoir pour plaire à l'objet de son cœur. Cette pratique a duré plus de six
- mois sans être sue, en sorte que les plus surveillants n'y pouvoient rien
- découvrir. Il avoit même surpris les esprits les plus jaloux. Un jour
- Monsieur survint brusquement au cabinet de Madame. Il la trouva qu'elle
- contemploit un petit portrait du duc de Luxembourg, en tenant de l'autre
- une lettre de la même personne. Monsieur se saisit du portrait, et blâma
- Madame seulement, en tirant promesse d'elle qu'elle lui interdiroit
- désormais toute visite, et qu'elle le prépareroit à éviter le danger où il
- pourroit s'exposer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote214" name="footnote214"><b>Note 214: </b></a><a
- href="#footnotetag214"> (retour) </a> «Le maréchal de Luxembourg n'avoit
- pas une figure heureuse et brillante: il étoit d'une taille contrefaite;
- de longs et épais sourcils venoient se joindre sur ses paupières et lui
- rendoient la physionomie austère.» (Desormeaux, ouvrage cité, p.
- 411-412.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet événement ne fit qu'augmenter l'amour de ce duc, qui se priva bien
- pour quelques jours de voir Madame; mais il ménagea son temps de manière
- que, l'ayant revue, Monsieur en fut averti et s'en plaignit au Roi, qui
- l'exila tout aussitôt.
- </p>
- <p>
- Personne n'a osé se déclarer depuis, quoiqu'il y ait autant d'amants que
- de gens qui voient cette princesse.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco05.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- LETTRE<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a> <a
- href="#footnote215"><sup class="sml">215</sup></a>.
- </h3>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote215" name="footnote215"><b>Note 215: </b></a><a
- href="#footnotetag215"> (retour) </a> Cette lettre est celle dont il a
- été parlé ci-dessus, p. 78-79.
- </p>
- </blockquote>
- <div class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>près avoir
- vécu, dans la contrainte des Cours, je me console d'achever ma vie dans
- la liberté d'une république, où, s'il n'y a rien à espérer, il n'y a
- pour le moins rien à craindre.
- </p>
- <p>
- Quand on est jeune, il seroit honteux de ne pas entrer dans le monde
- avec le dessein de faire sa fortune. Quand on est sur le retour, la
- nature nous rappelle à nous, et nous revenons des sentimens de
- l'ambition au désir de notre repos.
- </p>
- <p>
- Il est doux de vivre dans un pays où les lois nous mettent à couvert des
- volontés des hommes, et où, pour être sûr de tout, il n'y ait qu'à être
- sûr de soi-même. Ajoutez à cette douceur que les magistrats sont
- autorisés dans leur adresse par le bien public, et peu distingués en
- leurs personnes par des avantages particuliers<a id="footnotetag216"
- name="footnotetag216"></a> <a href="#footnote216"><sup class="sml">216</sup></a>;
- on n'y voit point de différence odieuse, par des priviléges dont
- l'égalité soit blessée; on n'y voit point de factieuses grandeurs qui
- gênent notre liberté sans faite notre fortune. Ici les soins de ceux qui
- gouvernent nous mettent en repos sans qu'ils pensent même à en adoucir
- le chagrin, par les respects qu'on leur rend très peu, mais qui exigent
- beaucoup; moins encore ils sont sévères dans les ordres de l'État, plus
- ils sont impérieux avec les nations étrangères; parmi les citoyens et
- toute sorte de particuliers, ils usent de la facilité qu'apporte une
- fortune égale. Le crédit n'étant point insolent, la conduite n'est
- jamais dure si les lois ne sont rigoureuses, ou, pour mieux dire, que
- vous ne soyez coupable.
- </p>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote216" name="footnote216"><b>Note 216: </b></a><a
- href="#footnotetag216"> (retour) </a> Il suffit, pour se convaincre de
- la vérité de cette observation, de lire, dans les Mémoires du comte de
- Guiche (2 vol. in-12, Utrecht, 1744, t. 1, p. 126, 134 et ailleurs), les
- portraits qu'il fait de de Witt: il y fait fort bien ressortir ce point
- que le pouvoir étoit alors occupé, en Hollande, par des hommes «peu
- distingués.»
- </p>
- </blockquote>
- <p class="ital">
- Pour les contributions, elles sont véritablement grandes, mais elles
- regardent toujours le bien public, et sont communes à ceux qui les tirent,
- comme à ceux sur qui elles sont tirées. Elles laissent à chacun la
- consolation de ne contribuer que pour soi-même; ainsi on ne doit pas
- s'étonner de l'amour du pays, puisque c'est, à le bien prendre, un
- véritable amour-propre.
- </p>
- <p class="ital">
- C'est trop dire du gouvernement, sans rien dire de celui qui paroît y
- avoir le plus de part et lui faire justice: rien n'est égal à sa
- suffisance que son désintéressement et sa fermeté<a id="footnotetag217"
- name="footnotetag217"></a> <a href="#footnote217"><sup class="sml">217</sup></a>.
- Les choses spirituelles sont conduites avec une pareille modération; la
- différence de religion, qui excite ailleurs tant de troubles, ne cause pas
- la moindre altération dans les esprits; chacun cherche le ciel par ses
- voies, et ceux qu'on croit égarés, plus plaints que haïs, attirent la
- compassion de la charité, et jamais la persécution d'un faux zèle. Mais il
- n'y a rien dans ce monde qui ne laisse quelque chose à désirer; nous
- voyons moins d'honnêtes gens que d'habiles, plus de bon sens pour les
- affaires que de délicatesse dans les conversations.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote217" name="footnote217"><b>Note 217: </b></a><a
- href="#footnotetag217"> (retour) </a> Jean de Witt. Le comte de Guiche
- parle de lui avec moins d'enthousiasme dans ses Mémoires.
- </p>
- </blockquote>
- <p class="ital">
- Les dames y sont dans les conversations, et les hommes ne trouvent pas
- mauvais qu'on les préfère à eux; leur compagnie peut faire l'amusement
- d'un honnête homme, et est trop peu animée pour en troubler le repos. Ce
- n'est pas qu'il n'y en ait quelques-unes d'assez aimables; j'en connois
- dont la douceur vous plairoit, où vous trouveriez un air touchant propre à
- inspirer des secrètes langueurs; j'en connois qui ont de la bonne mine, le
- procédé raisonnable et l'esprit bien fait; le commerce en est
- satisfaisant, mais il n'y a rien à espérer davantage, ou pour leur
- sagesse, ou par leur froideur, qui leur tient lieu de vertu de quelque
- façon que ce soit. On voit en Hollande un certain usage de pruderie quasi
- généralement établi, et je ne sais quelle vieille tradition de continence,
- qui passe de mère en fille comme une espèce de religion. À la vérité on ne
- trouve pas à redire à la galanterie des filles, qu'on leur laisse employer
- bonnement, avec d'autres aides innocentes, à leur procurer des époux.
- Quelques-unes terminent ce cours de galanterie par un mariage heureux;
- quelques malheureuses s'entretiennent de la vaine espérance d'une
- condition, qui se diffère toujours et n'arrive jamais. Les longs amusemens
- ne doivent pas s'attribuer, ou je me trompe, au dessein d'une infidélité
- méditée. On se dégoûte avec le temps, et un dégoût pour la maîtresse
- prévient la résolution bien formée d'en faire une femme. Ainsi, dans la
- crainte de passer pour trompeurs, on n'ose se retirer quand on ne peut pas
- conclure; et, moitié par habitude, moitié par un honneur qu'on se fait
- d'être constant, en entretient plusieurs ans le misérable reste d'une
- passion usée. Quelques exemples de cette nature font faire de sérieuses
- réflexions aux plus jeunes filles, qui regardent le mariage comme une
- aventure, et leur naturelle condition comme le veritable état où elles
- doivent demeurer. Pour les femmes, s'étant données une fois, elles croient
- avoir perdu toute disposition d'elles-mêmes, et ne connoissent plus autre
- chose que la simplicité du devoir. Elles se feroient conscience de se
- garder la liberté des affections, que les plus prudes se réservent
- ailleurs séparées de leur engagement, et sans aucun égard à leur
- dépendance. Ici tout paroît infidélité, et l'infidélité, qui fait le
- mérite galant des cours agréables, est le plus gros des vices chez cette
- bonne nation, fort sage dans la conduite du gouvernement, peu savante dans
- les plaisirs délicats et les mœurs polies. Les maris payent cette fidélité
- de leurs femmes d'un grand assujettissement; et si quelqu'un, contre la
- coutume, affectoit l'empire dans la maison, la femme seroit plainte de
- tout le monde comme une malheureuse, et le mari décrié comme un homme de
- très méchant naturel.
- </p>
- <p class="ital">
- Une misérable expérience me donne assez de discernement pour bien démêler
- toutes ces choses, et me fait regretter un temps où il est bien plus doux
- de sentir que de connoître; quelquefois je rappelle ce que j'ai été pour
- ramener ce que je suis; du souvenir des vieux sentimens, il se forme
- quelque disposition à la tendresse, ou du moins un éloignement de
- l'indolence. Tyrannie heureuse que celle des passions, qui font les
- plaisirs de notre vie! Fâcheux empire que celui de la raison s'il nous ôte
- les sentimens agréables et nous tient en des inutilités ennuyeuses au lieu
- d'établir un véritable repos!
- </p>
- <p class="ital">
- Je ne vous parlerai guère de la beauté de La Haye. Il suffit que les
- voyageurs en sont charmés après avoir vu les magnificences de Paris et les
- raretés d'Italie. D'un côté vous allez à la mer par un chemin digne de la
- grandeur des Romains; de l'autre vous entrez dans un bois le plus agréable
- que j'aie vu de toute ma vie; dans le même lieu vous voyez assez de
- maisons pour former une grande et superbe ville, assez de bois et d'allées
- pour former une solitude délicieuse aux heures particulières. On y trouve
- l'innocence des plaisirs des champs en public, et tout ce que la foule des
- villes les plus peuplées nous sauroit fournir. Les maisons sont plus
- libres qu'en France, aux heures destinées à la société; plus réservées
- qu'en Italie, lorsqu'une régularité trop exacte fait retirer les étrangers
- et remet la famille dans un domestique étroit.
- </p>
- <p class="ital">
- Pour dire tout, on diroit des vérités qu'on ne croiroit point; et par un
- mouvement secret d'amour-propre, j'aime mieux taire ce que je connois que
- manquer à être cru de ce que vous ne connoissez pas.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head02.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- LE PERROQUET
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADEMOISELLE.
- </h3>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/V.png" /></span>ous devez sans
- doute, cher lecteur, avoir ouï dire qu'il y a quelque temps on parla de
- marier M. le comte de Saint-Paul<a id="footnotetag218"
- name="footnotetag218"></a> <a href="#footnote218"><sup class="sml">218</sup></a>
- à Son Altesse royale Mademoiselle, ce qui donna beaucoup d'occasion à
- plusieurs personnes de parler, comme vous savez que l'on fait en de
- pareilles rencontres, principalement aux gens de cour, lesquels, comme
- plus savants en ces sortes de choses, en parlent plus pertinemment et plus
- hardiment.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote218" name="footnote218"><b>Note 218: </b></a><a
- href="#footnotetag218"> (retour) </a> Fils de madame de Longueville.
- Mademoiselle de Montpensier parle ainsi, dans ses Mémoires, de ce projet
- de mariage:
- </p>
- <p>
- «... A propos de madame de Longueville, elle m'avoit toujours donné de
- grandes marques d'estime et d'amitié; depuis que je l'eus revue et que
- M. de Lauzun fut arrêté, elle me fit parler tout de nouveau par Mme de
- Puisieux et mademoiselle de Vertus d'épouser son fils. On lui avoit fait
- quelques propositions pour le faire roi de Pologne; les Polonois
- vouloient ôter le roi Michel, dont ils ne s'accommodoient pas, et
- l'empereur vouloit bien démarier sa sœur, et... il ne vouloit pas
- consentir qu'ils eussent un autre roi s'il n'épousoit sa sœur. Madame de
- Longueville me fit dire qu'elle me demandoit encore une fois si je
- voulois faire l'honneur à son fils de l'épouser; qu'il n'y avoit
- royaume, ni sœur de l'empereur à quoi elle ne me préférât...--Je lui
- répondis que je ne voulois pas me marier.» Nous ayons cité ces lignes,
- qui ne se rapportent pas au passage qui nous occupe, parcequ'elles
- rappellent les démarches antérieures faites par madame de Longueville
- pour assurer à son fils, à peine âgé de vingt ans, moins l'honneur d'une
- alliance disproportionnée que les immenses richesses de mademoiselle de
- Montpensier.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il y avoit en ce même temps une fort célèbre compagnie, en un certain lieu
- de Paris ou ailleurs; je ne sais pas assurément l'endroit, mais je sais
- bien que c'étoit des intimes de M. le comte de Lauzun<a id="footnotetag219"
- name="footnotetag219"></a> <a href="#footnote219"><sup class="sml">219</sup></a>,
- comme vous jugerez par leurs discours, lesquels, après avoir longtemps
- conversé ensemble, tombèrent enfin sur le mariage de Mademoiselle; et
- après en avoir dit chacun son sentiment, et le peu de cas que Son Altesse
- royale en avoit fait, un de la compagnie s'adressa à M. de Lauzun, et lui
- dit: «Et vous, monsieur de Lauzun, à quoi songez-vous, et d'où vient qu'un
- homme d'esprit comme vous êtes s'oublie dans une occasion si belle et si
- noble? Quoi! croyez-vous que cette affaire ne mérite pas bien que vous y
- songiez? Vous pourriez bien plus mal employer votre temps.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote219" name="footnote219"><b>Note 219: </b></a><a
- href="#footnotetag219"> (retour) </a> Voy., sur M. de Lauzun, une note
- de M. Boiteau dans le 1er volume de l'<i>Histoire amoureuse</i>, p. 132
- et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette harangue si peu attendue surprit si fort M. de Lauzun qu'un esprit
- moindre que le sien auroit eu assez de peine à répondre. En effet, après
- avoir reculé deux ou trois pas: «Quoi! monsieur, répondit-il à celui qui
- lui avoit parlé, moi! que dites-vous? moi, songer à Mademoiselle! Ah!
- monsieur, je connois trop cette princesse et je me connois trop moi-même
- pour concevoir un dessein dont le bruit m'épouvante, et dont la seule
- pensée me rendroit criminel. Je n'ai garde d'en oser seulement former le
- dessein.--Pourquoi non? reprit son ami; vous savez que l'on perd souvent
- faute de chercher. Quel mal y auroit-il, quand vous tenteriez la fortune?
- Cette princesse n'est pas inaccessible, et à vous surtout, car nous savons
- que vous êtes assez bien avec elle, et même qu'elle vous souffre et
- qu'elle vous écoute plus volontiers qu'aucun autre. Ainsi, quel mal y
- auroit-il, encore un coup, quand vous la sonderiez un peu?--Ah! répondit
- M. le comte de Lauzun, je n'oserois seulement pas y penser. La réponse que
- je suis obligé de faire à vos discours obligeants me met à la torture,
- tant je vois d'impossibilité à ce que vous me dites.--Vous y songerez si
- vous voulez, s'écria alors toute la compagnie; nous sommes tous de vos
- amis, et nous vous le conseillons, parcequ'ayant eu tant d'esprit et de
- conduite que vous en avez et possédant l'oreille avec les bonnes grâces de
- votre Roi comme vous faites, rien ne vous est impossible. Pensez-y si vous
- nous croyez; c'est pour vous, et nous aurions tous la dernière joie<a
- id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a> <a href="#footnote220"><sup
- class="sml">220</sup></a> si vous pouviez réussir, et vous n'agirez pas
- sagement si vous ne nous croyez.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote220" name="footnote220"><b>Note 220: </b></a><a
- href="#footnotetag220"> (retour) </a> Le mot <i>dernier</i>, employé en
- ce sens, avoit été introduit par les Précieuses. Voy. notre édition du
- Dictionnaire des Précieuses (<i>Bibl. elzev.</i>); Paris, Jannet, 2 vol
- in-16, t. 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Lauzun ayant répondu à tous comme il avoit fait au premier, et s'en
- étant défendu par des raisons les plus fortes et les plus apparentes,
- cette illustre compagnie se sépara. Or, comme naturellement nous aimons ce
- qui nous flatte, quoique la bienséance ne nous permette pas de le
- témoigner, nous nous défendons souvent d'une chose et la rejetons avec
- ardeur, lorsque nous la souhaitons le plus; et plus l'esprit de l'homme
- est capable de connoître la valeur et le mérite d'une chose qu'on lui
- propose pour son avancement, plus il sent enflammer son désir à la
- possession.
- </p>
- <p>
- M. le comte de Lauzun s'étoit retiré chez lui après avoir quitté ses amis,
- où il ne fut pas plus tôt arrivé que tout ce dialogue qu'on lui avoit fait
- sur Mademoiselle lui repassa dans l'esprit, et ce qu'il avoit rejeté comme
- fâcheux par le peu d'apparence qu'il y trouvoit lui parut un peu moins
- rude et plus facile. Et comme il a infiniment de l'esprit, et au dessus du
- commun, il commença à ne désespérer pas entièrement; il y voyoit à la
- vérité beaucoup de difficulté, mais plus la chose lui paroissoit
- difficile, plus elle excitoit son courage, sachant bien que la plus grande
- gloire est attachée principalement aux plus grands obstacles. Il voyoit
- d'un côté une des plus grandes princesses de l'univers, qui avoit méprisé
- un grand nombre de rois et de souverains<a id="footnotetag221"
- name="footnotetag221"></a> <a href="#footnote221"><sup class="sml">221</sup></a>,
- comme si la nature n'avoit pas de quoi lui offrir un cœur digne d'elle. Il
- trouvoit dans cette princesse l'humeur la plus fière et le courage le plus
- grand et le plus élevé qu'on pût imaginer. N'importe, il passa par-dessus
- toutes ces considérations, après les avoir mûrement pesées pendant un
- mois; et après avoir très souvent perdu le repos pour s'appliquer
- entièrement au grand projet qu'il avoit déjà fait, il fit ce que faisoient
- ces fameux courages de l'antiquité, lesquels n'entreprenoient jamais que
- ce qui paroissoit presque impossible, ou du moins très difficile; et c'est
- par là que plusieurs se sont immortalisés et se sont fait eux-mêmes un
- tombeau de gloire. Enfin, après avoir repassé mille fois une infinité de
- pensées qui lui venoient en foule dans l'esprit, et ayant fait réflexion
- au prix inestimable que lui offroient déjà ses travaux, s'il étoit assez
- heureux de pouvoir réussir, son grand cœur fait un puissant effort et
- prend dès ce moment une forte résolution d'exécuter ce qu'il avoit
- projeté, voyant bien que s'il perdoit cette occasion il ne la recouvreroit
- de sa vie, et qu'il ne trouveroit jamais de si glorieux moyens pour élever
- et établir plus heureusement sa fortune.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote221" name="footnote221"><b>Note 221: </b></a><a
- href="#footnotetag221"> (retour) </a> La liste est longue des partis
- proposés à Mademoiselle et refusés par elle: la complaisance avec
- laquelle ses <i>Mémoires</i> énumèrent tour à tour tant de soupirants
- rappelle assez la fable du héron et se termine de même.
- </p>
- <p>
- D'abord la reine d'Angleterre veut lui persuader que le prince de Galles
- est amoureux d'elle; mais elle se flatte d'épouser l'empereur: cette
- ambition, soutenue par Mazarin, trouve de l'opposition à la Cour, et lui
- attire les réprimandes de la Reine; le prince de Lorraine veut ensuite
- la marier avec l'archiduc, puis avec le duc de Neubourg; Monsieur, frère
- du Roi, échoue; voici venir le roi d'Angleterre, qu'elle avoit déjà
- refusé et qu'elle refuse encore. Le duc de Lorraine lui offre le prince
- Charles son neveu, et se présente lui-même; Turenne se joint à ces
- persécuteurs et appuie auprès d'elle le roi de Portugal: elle eût alors
- préféré épouser le duc de Savoie. Condé lui-même la trouve, malgré son
- âge, un parti sortable pour son jeune fils, le duc d'Enghien; mais ni le
- duc de Savoie ni le duc d'Enghien ne devoient terminer ce célibat
- obstiné. C'est alors qu'elle songe à Lauzun. Elle refuse de nouveau
- Monsieur, frère du Roi, et aussi, malgré les démarches réitérées de
- madame de Longueville, le brillant comte de Saint-Paul.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le voilà donc qui recommence à redoubler ses soins pour rendre ses
- hommages à Mademoiselle. Il n'eut pas beaucoup de peine à trouver accès
- auprès de cette princesse; son esprit, des plus adroits, l'avoit depuis
- longtemps charmée. Il la voyoit tous les jours, et n'en sortoit que le
- plus tard qu'il lui étoit possible. Il ne lui parloit néanmoins que de
- respect, de devoirs, de nouvelles et de mille autres gentillesses d'esprit
- capables d'attirer l'estime de tout le monde. Et comme un grand esprit
- goûte les belles choses bien mieux qu'un moindre, qui à peine les
- distingue et ne goûte que celles qui sont médiocres, Mademoiselle prenoit
- grand plaisir à écouter M. de Lauzun avec une application merveilleuse; de
- manière que notre comte, qui ne jouoit autrement son jeu que couvert et à
- l'insu de tout le monde, ne manquoit jamais de nouvelles matières et de
- nouveaux entretiens; son esprit éclairé lui faisoit découvrir la façon
- obligeante avec laquelle il étoit écouté de la princesse, et lui
- fournissoit toujours de quoi satisfaire le plaisir qu'elle témoignoit y
- prendre.
- </p>
- <p>
- Cependant M. de Lauzun commençoit déjà à concevoir quelque rayon
- d'espérance, quoiqu'à la vérité foible. Il est vrai qu'il étoit bien reçu,
- mais il l'étoit auparavant; que si la princesse lui témoignoit quelque
- bonté, ce n'étoit ou pouvoit n'être qu'un effet de sa générosité. Ainsi il
- n'avoit pas un grand fondement en ses espérances. D'ailleurs la grande
- disproportion qu'il y avoit entre cette princesse et lui le mettoit au
- désespoir; aussi c'étoit son plus grand obstacle<a id="footnotetag222"
- name="footnotetag222"></a> <a href="#footnote222"><sup class="sml">222</sup></a>.
- Il poursuivit toutefois son dessein. Quelque temps s'étoit passé de cette
- façon, lorsqu'il lui vint dans la pensée qu'il étoit temps de commencer
- son jeu un peu plus hardiment. Vous allez voir une leçon bien faite à ceux
- qui veulent se faire souffrir auprès d'une maîtresse; c'est qu'il faut
- surtout étudier à se faire à son humeur: voilà le seul et véritable chemin
- par où l'on peut sûrement s'insinuer.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote222" name="footnote222"><b>Note 222: </b></a><a
- href="#footnotetag222"> (retour) </a> Lauzun n'étoit pas encore
- lieutenant général; il avoit cédé sa charge de colonel général des
- dragons et n'avoit que celle de capitaine des gardes du corps. Il
- n'obtint que plus tard ses autres emplois et dignités.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. le comte de Lauzun voulut, à quelque prix que ce fût, mourir ou
- s'insinuer dans l'esprit de Mademoiselle. Il avoit besoin de secours pour
- cela; il s'étoit fait une règle de ne rien emprunter que de lui seul. Que
- fait-il? Son génie s'attache à considérer attentivement cette princesse;
- il s'y attache sérieusement pendant quelque temps, et enfin, ayant
- remarqué que cette princesse aimoit et la cour et les beaux esprits, et
- que naturellement (comme cela est ordinaire à son sexe) elle étoit
- curieuse, il se résolut de prendre cette route, comme la plus aisée pour
- arriver à sa fin.
- </p>
- <p>
- Il étoit un jour chez la princesse, où, après mille beaux discours, comme
- à son ordinaire, qui servirent comme de prélude à ce qu'il avoit médité,
- il tomba merveilleusement bien à propos sur son dessein, et, parlant des
- affaires de la cour les moins communes: «Eh bien! Mademoiselle, lui
- dit-il, Votre Altesse Royale veut-elle être toujours particulière<a
- id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a> <a href="#footnote223"><sup
- class="sml">223</sup></a> et ne jamais faire de commerce avec la Cour?
- Est-il possible que la Cour du monde la plus florissante n'ait rien qui
- vous puisse plaire? On y voit des gens qui y viennent incessamment des
- quatre coins de la terre, pour voir la majesté et la magnificence du
- Louvre, et pour y admirer notre incomparable monarque avec toute sa maison
- royale, qui est sans doute la plus belle et la plus charmante qu'il y ait
- dans l'univers. Est-il possible, encore une fois, Mademoiselle, que tout
- cela, joint à la délicatesse des esprits, qui y sont sans nombre, n'ait
- pas de quoi attirer Votre Altesse Royale? Il est vrai, Mademoiselle, que
- Votre Altesse Royale a seule l'avantage d'être à la Cour sans sortir de
- chez elle, et vous pouvez, en ôtant le plus bel ornement du Louvre, je
- veux dire en la privant de la présence de votre royale personne, vous
- pouvez seule en composer une tout entière au Luxembourg ou ailleurs où
- Votre Altesse Royale sera.--Vous voulez donc rire, monsieur de Lauzun,
- répondit Mademoiselle, et votre esprit toujours galant veut enfin me faire
- part de ses galanteries?--Ah! Mademoiselle, répartit M. de Lauzun, à Dieu
- ne plaise que je sorte jamais du respect que je dois à Votre Altesse
- Royale! Je sais trop comme je dois parler à des personnes de votre rang
- pour manquer jamais à mon devoir. Et ce que je prends la liberté de vous
- dire n'est qu'un foible effet du zèle que j'ai eu toute ma vie, et que je
- sens augmenter à tous moments, pour le service de Votre Altesse Royale.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote223" name="footnote223"><b>Note 223: </b></a><a
- href="#footnotetag223"> (retour) </a> C'est-à-dire vivre à l'écart, agir
- <i>en son particulier</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Oui, Mademoiselle, poursuivit-il, j'ai un désir, mais un désir que je ne
- puis exprimer, de vous voir maîtresse de tout l'univers, et si j'étois
- assez heureux pour y pouvoir contribuer quelque chose<a id="footnotetag224"
- name="footnotetag224"></a> <a href="#footnote224"><sup class="sml">xxx</sup></a>,
- ma vie seroit le moindre don que je voudrois pouvoir faire pour cela, tant
- il est vrai, Mademoiselle, que je veux désormais m'attacher aux intérêts
- de Votre Altesse Royale.--Ah! monsieur de Lauzun, répondit Mademoiselle,
- vous êtes trop généreux, et vous me comblez de civilités. Je souhoiterois
- être en état de vous témoigner ma reconnoissance; mais comme mes
- sentiments sont hors du commun et très-rares dans le siècle où nous
- sommes, il faudroit être quelque chose de plus que je ne suis pour pouvoir
- dignement les reconnoître. Souvenez-vous au moins que je conserverai toute
- ma vie le souvenir de vos bons et généreux souhaits.--Ce n'est pas, dit M.
- de Lauzun, une reconnoissance intéressée du côté des biens de la fortune
- qui me fait parler ainsi, Mademoiselle; votre royale personne en est le
- seul motif, et la cause m'en paroît si glorieuse et si juste que je serai
- toujours prêt à toutes sortes d'événements pour tenir ma parole.--Mais,
- monsieur de Lauzun, reprit Mademoiselle, que voulez-vous que je fasse pour
- vous, après une si noble et si généreuse déclaration? Quoi! sera-t-il dit
- qu'un gentilhomme aura, par ses hauts sentiments, mis une princesse de ma
- qualité dans l'impossibilité de lui pouvoir répondre? Ah! de grâce,
- contentez-vous de ce que je vous ai dit, sans me presser davantage, et
- attendez du temps et de la fortune quelque chose de mieux, et vous
- souvenez surtout de votre parole; si vous ne l'oubliez pas, je m'en
- souviendrai.--Non certainement, Mademoiselle, dit M. le comte de Lauzun,
- je ne l'oublierai pas, et lorsque Votre Altesse Royale me fera la grâce de
- m'en demander des preuves, elle verra de quelle manière je sais exécuter
- ce que j'ai une fois résolu. Et pour mieux lui marquer ma sincérité, je
- vais dès à présent lui donner le moyen de m'éprouver. Vous savez,
- Mademoiselle, que je suis assez heureux pour être bien dans l'esprit de
- mon Roi, et qu'il se passe peu de choses à la Cour que je ne sache des
- premiers, de façon, Mademoiselle, que je prétends, si vous m'honorez de
- votre confidence, vous instruire de tout. Je ne vous parle point de
- secret: Votre Altesse Royale n'a jamais manqué de prudence dans les
- occasions les plus pressantes; ainsi j'ai lieu de m'assurer là-dessus.
- Enfin, Mademoiselle, vous êtes aimée du Roi, et le serez encore davantage
- si vous voulez témoigner quelque empressement pour lui; vous serez de sa
- table, et la première dans tous ses plaisirs; le Roi sera ravi de vous
- posséder. Vous êtes une princesse à marier: indubitablement Sa Majesté ne
- manquera pas à vous pourvoir selon votre rang, s'il ne peut suivant votre
- mérite. Pour ce qui est de moi, Mademoiselle, Votre Altesse Royale peut
- compter là-dessus, comme sur une personne qui lui est entièrement dévouée;
- et je vous proteste, Mademoiselle, que je ne laisserai jamais passer un
- moment où il s'agira de votre intérêt, sans faire tout ce qui me sera
- possible, soit vers le Roi ou bien ailleurs; et j'espère bien que Votre
- Altesse Royale s'apercevra bientôt de mes soins pour elle.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote224" name="footnote224"><b>Note 224: </b></a><a
- href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Contribuer quelque chose</i>,
- et non: <i>en quelque chose</i>.--La locution usitée au XVIIe siècle
- étoit calquée sur le latin: <i>aliquid contribuere</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet heureux commencement ne peut promettre à M. le comte de Lauzun qu'une
- belle et glorieuse fin; il parle à Mademoiselle de savoir des secrets, de
- confidence, de plaisirs, et enfin il touche en passant la corde du
- mariage. Ce furent de grandes choses pour cette princesse, et celui qui
- les disoit ajouta tant d'éloquence et d'agrément, qu'elle ne put résister
- à tant d'ennemis qui l'attaquoient à la fois; de façon qu'ayant écouté
- fort attentivement M. de Lauzun, cette princesse y prit tant de plaisir
- qu'enfin elle se rendit à un discours si doux et qui la flattoit si
- agréablement. Le premier témoignage qu'en reçut M. le comte de Lauzun fut
- en cette manière: «He bien, comte de Lauzun, que faut-il donc faire? Je
- suis prête à faire ce que vous me dites; mais le moyen?--C'est,
- Mademoiselle, répondit-il d'abord, qu'il faut qu'auparavant vous fassiez
- une confidence<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a> <a
- href="#footnote225"><sup class="sml">225</sup></a> particulière avec
- quelqu'un, sur qui vous pourrez vous fier.--Mais où prendre, répliqua
- Mademoiselle en souriant, quelque personne sur qui l'on se puisse
- assurer?--Mademoiselle, répondit M. de Lauzun, que je serois heureux si
- Votre Altesse royale trouvoit en moi sur qui s'assurer! Ha! que je serois
- fidèle! Oui, Mademoiselle, si ce bonheur m'arrivoit, je me sacrifierois
- plutôt que de manquer de fidélité. Et de plus, après que Votre Altesse
- Royale auroit commencé à se fier à moi, elle seroit assurée de n'ignorer
- pas ce qui se feroit ou diroit jusques dans le cabinet du Roi, soit
- qu'elle fût à la Cour ou non.--Eh bien! monsieur de Lauzun, dit
- Mademoiselle, continuant à sourire, je suis résolue, puisque vous dites
- qu'il le faut, à me choisir un confident à qui je découvrirai ma pensée
- fort ingénuement, pour l'obliger à en faire de même. Mais aussi il peut
- bien s'attendre que si je viens à découvrir qu'il me fourbe, il en sera
- tôt ou tard puni; et au contraire, s'il agit en galant homme, il sera
- mieux récompensé qu'il n'ose peut-être espérer.--Quoi! Mademoiselle,
- répartit M. de Lauzun, après la charmante parole que Votre Altesse Royale
- vient de prononcer, se trouveroit-il bien un courage assez lâche pour
- manquer à son devoir? Ah! cela ne se peut, Mademoiselle, et le ciel est
- trop juste pour permettre une si noire injustice. Que si par un malheureux
- hasard cela arrivoit, la grâce que je demande dès à présent à Votre
- Altesse Royale, c'est qu'elle me permette d'espérer de servir d'instrument
- pour punir un si horrible crime, ou de demeurer dans une si glorieuse
- entreprise.--Eh bien, vous serez pleinement satisfait, monsieur de Lauzun,
- dit Mademoiselle, si cela est capable de vous satisfaire, et vous seul
- punirez ce coupable, du moins s'il le devient. Mais aussi ne prétendez pas
- avoir lieu de révoquer votre parole; car ce n'est pas à des personnes de
- mon rang à qui l'on doit promettre plus qu'on n'a dessein de tenir.--Oui,
- Mademoiselle, je vous la tiendrai, cette parole, répondit M. de Lauzun, ou
- j'y finirai ma vie.--Mais si dans le choix que je fais pour mon confident,
- vous y trouviez un véritable ami, ou un parent proche ou allié, enfin
- quelqu'un que vous aimassiez plus que vous-même, que feriez-vous en cette
- rencontre? car il est bon de vous expliquer toutes choses, afin que vous
- ne prétendiez point de surprise.--Ah! Mademoiselle, Votre Altesse Royale
- fait tort à mon courage, s'il m'est permis de lui parler ainsi avec tout
- le respect que je lui dois, et mon devoir m'est plus cher que parents et
- amis, de même que la vie ne m'est rien en comparaison de mon honneur. Mais
- enfin, Mademoiselle, continua notre incomparable comte, ne m'est-il point
- permis de demander quel est cet heureux homme, contre lequel Votre Altesse
- Royale semblé avoir pris plaisir de m'animer, comme si j'avois une armée
- nombreuse à combattre?--Comme l'ennemi, dit Mademoiselle, que vous aurez
- en tête, si l'on me trahit, est puissant et fort en effet, quoique petit
- en apparence, j'ai été bien aise de savoir si vous ne chancelleriez point
- à m'entendre parler.--Moi chanceler, Mademoiselle! reprit M. de Lauzun,
- vous me verrez toujours ferme et inébranlable.--Je suis pourtant assurée,
- dit Mademoiselle, que son seul nom vous y fera songer plus d'une fois, et
- peut-être sera-t-il assez fort pour vous faire repentir de tout ce que
- vous avez avancé sur ce chapitre.--Moi repentir, Mademoiselle! répondit M.
- de Lauzun; toute la terre ni la mort même n'est pas capable de me faire
- dédire, et quand toutes les puissances s'armeroient pour ma perte, je les
- verrois venir avec un courage intrépide, sans rien diminuer de mon
- généreux dessein.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote225" name="footnote225"><b>Note 225: </b></a><a
- href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Faire confidence avec quelqu'un</i>,
- c'étoit <i>mettre sa confiance en quelqu'un</i>.--Nous disons encore
- maintenant, avec un semblable emploi du mot <i>confidence</i>: Il est en
- grande <i>confidence</i> avec M. N.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Sur quoi Mademoiselle lui parla en cette façon: «Préparez-vous donc à deux
- choses, ou à vous dédire, ou à vous punir vous-même de ce crime si noir
- que vous vouliez punir sur un autre, si vous êtes assez malheureux pour en
- être jamais coupable; car c'est en vous seul que je veux me confier; je
- n'en connois point de plus capable, ni qui s'en puisse mieux acquitter.
- Consultez-vous bien avant que de vous engager, et voyez si vous êtes
- disposé à me servir fidèlement.--Oui, Mademoiselle, dit M. le comte de
- Lauzun; je suis disposé à tout ce qu'il faudra faire pour votre service.
- Et puisque Votre Altesse Royale me fait l'honneur de me préférer à mille
- autres qui le méritent mieux que moi, je lui proteste de ne jamais manquer
- de parole.»
- </p>
- <p>
- Monsieur le comte de Lauzun n'eut pas plus tôt pris congé de Mademoiselle,
- qu'il commença à rêver sur l'heureux succès de son entreprise; enfin il
- pouvoit se vanter d'avoir assez bien réussi pour une simple tentative;
- aussi ne manqua-t-il point à exécuter de point en point ce qu'il avoit
- promis à cette princesse, qu'il d'ailleurs n'étoit pas moins aise de
- s'être assurée d'une personne qui seule lui pouvoit donner des nouvelles
- assurées de tout ce qui se passoit à la Cour. Elle voyoit que cette
- personne s'étoit entièrement attachée à elle, et qu'elle prenoit un soin
- particulier de l'informer de tout ce qu'il y avoit de plus secret. Enfin
- cette princesse étoit dans une joie qu'elle ne pouvoit presque contenir.
- </p>
- <p>
- Quelque temps se passa de cette sorte, et monsieur de Lauzun, qui
- poursuivoit toujours sa pointe, et qui continuoit toujours à redoubler ses
- soins auprès d'elle, connut enfin qu'il étoit assez bien dans son esprit
- pour espérer d'y pouvoir un jour être mieux, si le sort lui étoit toujours
- autant favorable qu'il avoit été, et c'étoit le désir du succès qui
- l'animoit toujours.
- </p>
- <p>
- Un jour qu'il venoit un peu plus matin qu'à son ordinaire, soit par hasard
- ou de dessein formé, ou bien qu'il eût effectivement quelque nouveauté à
- apprendre à Mademoiselle, il n'eut pas plutôt monté l'escalier qu'ayant
- aussitôt traversé jusqu'à la chambre de cette princesse, il se prépara
- pour y entrer comme il avoit accoutumé, et pour cet effet, ayant
- entr'ouvert la porte, il aperçut cette princesse devant son miroir, ayant
- la gorge découverte. D'abord il se retira, et il referma la porte, le
- respect ne lui permettant pas d'avancer plus avant. Mademoiselle, qui
- entrevit quelqu'un et qui entendit la porte se fermer, cria assez haut et
- demanda avec beaucoup d'empressement qui c'étoit; et dans le temps qu'on y
- vînt voir elle demanda: «N'est-ce point monsieur de Lauzun?» La personne
- qui y étoit venue voir lui répondit que oui: «Qu'il entre!» s'écria cette
- princesse par plusieurs fois. Dans ce même temps monsieur de Lauzun étant
- entré et ayant fait une profonde révérence, Mademoiselle lui dit: «Hé!
- pourquoi, Monsieur, n'entrez-vous pas sans faire toutes ces cérémonies?
- Quoi! poursuivit cette princesse en souriant, est-ce par la fuite que l'on
- fait sa cour auprès des dames?--Mademoiselle, répondit-il, j'ai su jusques
- aujourd'hui ce que l'on doit aux dames du commun, mais je n'ai jamais pu
- apprendre tout ce que je dois aux personnes royales, ou, si je l'ai su, je
- l'ai oublié depuis peu.--Mais qu'est-ce que vous voulez dire? lui dit
- Mademoiselle.--Ce que je veux dire, Mademoiselle? répondit monsieur de
- Lauzun; quoi! Votre Altesse Royale voudroit-elle bien qu'en perdant le
- respect que je lui dois, je vinsse encore m'exposer à un combat où je
- prévois ma perte tout entière?--Mais encore une fois, qu'est-ce donc que
- vous voulez dire? lui dit-elle en souriant, je ne comprends rien en vos
- discours; expliquez-vous mieux si vous voulez que je vous entende.--Ha!
- Mademoiselle, répartit monsieur de Lauzun, je crains de ne m'expliquer que
- trop pour mon malheur; si toutefois Votre Altesse Royale feint de ne me
- point entendre, je m'en expliquerai plus ouvertement quand elle m'en
- donnera la permission.--Je serois fort aise que ce fût présentement,
- reprit Mademoiselle, continuant son souris.--Puisque Votre Altesse Royale
- me le commande, dit monsieur de Lauzun, il faut lui obéir. À l'ouverture
- de la porte de votre chambre, commença-t-il, je n'ai pas eu sitôt fait le
- premier pas, que le premier objet qui s'est présenté à mes yeux a été
- votre Royale personne, mais dans un état si éclatant que jamais mes yeux
- n'ont été si surpris; et cette surprise ou la crainte de manquer de
- respect et de faire naufrage m'ont fait retirer avec la dernière
- précipitation. J'aime les belles choses autant que qui que ce soit; aussi,
- Mademoiselle, à l'entrée de votre chambre, j'ai aperçu, quoique de loin,
- comme un rayon du brillant éclat de votre Royale personne; je veux dire,
- Mademoiselle, Votre Altesse Royale, sur qui les grâces et les beautés
- ensemble faisoient un assemblage de tout ce qui peut flatter la vue: car,
- quoique vous soyez charmante toujours, la blancheur des lis que vous
- cachez sous du fil ou de la soie, cette gorge admirable, ce sein de neige<a
- id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a> <a href="#footnote226"><sup
- class="sml">226</sup></a>, dont vous n'avez pas pu me dérober la vue, tout
- cela joint à la majesté sans égale de votre taille, auroit produit sur moi
- les mêmes effets que sur les plus grands princes du monde; je n'aurois pu
- voir tant de merveilles ensemble sans les vouloir considérer
- attentivement. Je sais que la considération des belles choses donne du
- plaisir, que le plaisir allume le désir, et enfin que le désir n'aboutit
- qu'à la jouissance<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a> <a
- href="#footnote227"><sup class="sml">227</sup></a>. En un mot, je n'aurois
- jamais pu éviter ce charme, qui par conséquent auroit fait mon malheur.
- Hélas! je reconnois bien aujourd'hui que c'est une belle et avantageuse
- qualité que celle de roi ou de souverain, puisqu'il n'y a qu'à eux seuls
- d'aspirer sans crime à la possession de ces belles choses<a
- id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a> <a href="#footnote228"><sup
- class="sml">228</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote226" name="footnote226"><b>Note 226: </b></a><a
- href="#footnotetag226"> (retour) </a> Un pareil langage n'a rien
- d'étonnant dans un temps où les poètes, faisant l'éloge des dames, ne
- manquoient jamais de chanter leur sein; où elles-mêmes décrivoient
- volontiers toutes leurs beautés dans leurs portraits.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote227" name="footnote227"><b>Note 227: </b></a><a
- href="#footnotetag227"> (retour) </a> Il parut au XVIIe siècle tant de
- pièces, élégies, sonnets, etc., sous ce titre de <i>Jouissances</i>, que
- le sieur de La Croix, auteur d'un art poétique, a fait de la <i>Jouissance</i>
- un genre de poésie particulier, comme l'épithalame ou la ballade. Les
- femmes elles-mêmes, et des plus considérées, faisoient des pièces de ce
- genre; il en est jusqu'à dix que je pourrois citer.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote228" name="footnote228"><b>Note 228: </b></a><a
- href="#footnotetag228"> (retour) </a> C'est ce qui faisoit dire à
- mademoiselle de Montpensier, quand on lui annonça l'arrivée du roi
- d'Angleterre, dont on lui avoit proposé l'alliance: «Je meurs d'envie
- qu'il me dise des douceurs, parceque je ne sais encore ce que c'est;
- personne ne m'en a osé dire.» Toutefois elle ajoutoit: «Ce n'est pas à
- cause de ma qualité, puisque l'on en a dit à des reines de ma
- connoissance; c'est à cause de mon humeur, que l'on connoît bien
- éloignée de la coquetterie. Cependant, sans être coquette, j'en puis
- bien écouter d'un roi avec lequel on veut me marier; ainsi je
- souhaiterois fort qu'il m'en pût dire.» (<i>Mém.</i>, édit Maëstricht,
- 1, 236.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Oui, je soutiens, Mademoiselle, que celui qui peut légitimement aspirer
- après ces beautés de Votre Altesse Royale, celui-là est sans doute le plus
- heureux homme du monde; à plus forte raison le bonheur de celui qui les
- possédera sera encore plus grand.--Je n'en attendois pas moins de vous,
- monsieur de Lauzun, dit Mademoiselle, et je m'imaginois bien que la feinte
- que vous avez faite à la porte de ma chambre se termineroit enfin par la
- galanterie du monde la mieux inventée et la mieux conduite.--Ha!
- Mademoiselle, reprit monsieur de Lauzun, que Votre Altesse Royale juge mal
- de moi si elle a cette pensée! Le respect que je dois avoir pour elle, et
- le vœu que j'ai fait de finir ma vie pour son service, ne me feront jamais
- déguiser ma pensée; je publierai à toute la terre quand il en sera besoin
- ce que je viens d'avancer.--Vous croyez donc, Monsieur, répondit
- Mademoiselle, qu'il n'y a que les rois et les souverains qui puissent
- prétendre légitimement à la possession des belles choses? Quoi! ne
- savez-vous pas que c'est le seul mérite qui doit avoir cette prétention,
- et que le sang ni le rang même n'augmente point le prix d'une personne, si
- elle n'a que cela pour partage? Vous savez qu'il y en a une infinité qui,
- sans le secours de la naissance ni du sang, se sont mis en état eux-mêmes
- de pouvoir aspirer à tout ce qu'il y a de plus grand, et cela par leur
- propre mérite. Et je puis avancer sans feinte que monsieur le comte de
- Lauzun, autrement monsieur de Peguillin, en est un des premiers, et que,
- sa vertu le distinguant du commun des hommes, cette même vertu le peut
- élever avec justice à quelque chose d'extraordinaire. Je ne veux pas vous
- en dire davantage; mais je sais bien que si vous saviez de quelle façon
- vous êtes dans mon esprit, vous n'auriez pas sujet d'envier un autre rang
- que celui où vous êtes, s'il est vrai que vous comptiez mon estime pour
- vous pour quelque chose<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a>
- <a href="#footnote229"><sup class="sml">229</sup></a>.--Ha! Mademoiselle,
- répondit monsieur de Lauzun, que je suis heureux d'avoir l'honneur de vous
- avoir plu! Mais que je suis doublement heureux d'avoir quelque part dans
- votre estime! Oui, Mademoiselle, puisque Votre Altesse Royale a eu la
- bonté de m'annoncer un si grand bonheur, souffrez, de grâce, que je me
- laisse transporter aux doux transports que me cause la joie que je
- ressens, et que mon âme vous fasse connoître par quelque puissant effort
- l'extase dans laquelle vos dernières paroles l'ont mise: car, s'il est
- vrai, comme il n'en faut point douter, que votre âme soit sincère, n'ai-je
- pas raison de m'estimer le plus fortuné de tous les hommes? Et qu'est-ce
- que je pourrois faire pour reconnoître tant d'obligations que j'ai à Votre
- Altesse Royale, puisque je suis assez malheureux pour ne pouvoir donner
- que des souhaits, mais des souhaits inutiles, qui ne pourront jamais
- m'acquitter de la moindre de vos bontés?--Je ne vous demande rien, lui dit
- Mademoiselle, sinon la continuation de ces mêmes souhaits, et l'exécution,
- si l'occasion s'en présente.--Oui, Mademoiselle, répondit monsieur de
- Lauzun, je souhaiterai, j'entreprendrai et j'exécuterai tout pour le
- service de Votre Altesse Royale jusqu'au dernier soupir.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote229" name="footnote229"><b>Note 229: </b></a><a
- href="#footnotetag229"> (retour) </a> Tout le passage qui précède semble
- avoir été inspiré par les lignes que voicy, tirées des Mémoires de
- Mademoiselle: «L'affaire qui me paroissoit la plus embarrassante étoit
- celle de lui faire entendre qu'il étoit plus heureux qu'il ne pensoit.
- Je ne laissois pas de songer quelquefois à l'inégalité de sa qualité et
- de la mienne. J'ai lu l'histoire de France et presque toutes celles qui
- sont écrites en françois; je savois qu'il y avoit des exemples dans le
- royaume que des personnes d'une moindre qualité que la sienne avoient
- épousé des filles, des sœurs, des petites-filles, des veuves de rois;
- qu'il n'y avoit point de différence de ces gens-là à lui que celle qu'il
- étoit né d'une plus grande et plus illustre maison qu'eux, et qu'il
- avoit plus de mérite et plus d'élévation dans l'âme qu'ils n'en avoient
- eu. Je surmontai cet obstacle par une multitude d'exemples qui se
- présentoient à mon souvenir... Je me souvins que j'avois lu dans les
- comédies de Corneille une espèce de destinée pareille à la mienne, et je
- regardois du côté de Dieu ce que le poète avoit imaginé par des vues
- humaines. J'envoyai à Paris, acheter toutes les œuvres de Corneille...
- Les œuvres de Corneille arrivées, je ne fus pas longtemps à trouver les
- vers que je vais mettre ici; je les appris par cœur:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
- </p>
- <p class="i10">
- Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre...»
- </p>
- <br />
- <p class="i20">
- (<i>Mém.</i>, édit. citée, VI, 32-34.)
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Les vers de Corneille cités ici sont tirés de <i>La suite du menteur</i>,
- acte IV, sc. 1re.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Voilà une belle avance pour notre nouvel amant, et, à mon avis, jamais il
- ne conduisit une entreprise si douteuse et si hardie avec tant de succès;
- aussi fut-ce une douce amorce pour lui que cette dernière conversation, où
- il trouva tout sujet d'espérer. Et ce fut ce qui l'enhardit de pousser sa
- fortune à bout.
- </p>
- <p>
- Il passa quelque temps dans cet état, et à toujours rendre ses soins avec
- plus d'assiduité qu'à l'ordinaire à Mademoiselle. Et à mesure qu'il
- remarquoit que cette princesse prenoit plaisir à le souffrir, il ne
- manquoit pas aussi de faire tout ce qu'un bel esprit est capable de faire
- pour se maintenir dans ses bonnes grâces. Et il en avoit toujours
- l'occasion en main, par cent belles choses que son génie lui fournissoit;
- et dans tous les entretiens qu'il avoit avec cette princesse, il faisoit
- paroître tant de respect en toutes ses actions, et un tel enjouement dans
- son humeur, qu'enfin tout cela, joint à la vivacité de son esprit et à la
- force de son raisonnement, tout cela, dis-je, étoit trop puissant pour y
- résister. Aussi, Mademoiselle, qui, mieux que qui que ce soit, avoit un
- esprit capable de juger de ces choses, y trouvoit trop de quoi se plaire
- pour n'y pas prendre plaisir, et par conséquent pour se pouvoir défendre.
- Elle étoit même ravie quand elle le voyoit entrer chez elle, parcequ'elle
- le regardoit déjà comme une conquête assurée, et elle auroit quitté toutes
- choses pour avoir sa conversation, ne trouvant rien où elle eût un si
- agréable divertissement.
- </p>
- <p>
- Ils en étoient là, lorsque monsieur le comte de Lauzun, devenant de jour
- en jour plus hardi et plus familier avec Mademoiselle, à mesure qu'il en
- devenoit amoureux, s'avisa d'une invention pour savoir si son bonheur
- étoit vrai ou faux, s'il en étoit l'ombre ou le corps. Et c'est un coup
- assez extraordinaire, comme vous allez voir, mais qui lui réussit
- merveilleusement bien, puisqu'il s'assura de son entier bonheur.
- </p>
- <p>
- Un jour qu'il étoit avec cette princesse, car il ne la quittoit que le
- moins qu'il pouvoit, et s'il témoignoit de l'empressement pour y demeurer,
- Mademoiselle n'en faisoit guère moins pour le retenir; il étoit donc un
- jour avec elle, où, après un assez long entretien, il témoigna à cette
- princesse qu'il avoit quelque chose de particulier à lui dire.
- Mademoiselle, qui n'eut pas de peine à le reconnoître, le tira à part, et
- lui ayant dit qu'elle étoit prête à l'écouter s'il avoit quelque chose à
- lui dire: «Il est vrai, répondit monsieur de Lauzun à Mademoiselle, que
- j'ai une grâce à demander à Votre Altesse Royale; mais je n'ose pas le
- faire sans sa permission.--Il y a long-temps que vous l'avez tout entière,
- Monsieur, dit Mademoiselle; vous n'avez qu'à parler et demander hardiment
- tout ce qui dépend de moi, et vous assurer en même temps de tout.--Quoique
- Votre Altesse Royale ait assez de bonté pour m'accorder ma demande,
- poursuivit monsieur de Lauzun, il n'est pas juste que j'en abuse, et si
- tout autre motif que celui de vos intérêts me faisoit agir, je serois sans
- doute moins hardi et plus circonspect.--Que ce soit votre intérêt ou le
- mien, dit Mademoiselle, tout m'est égal; parlez seulement avec assurance
- d'obtenir tout ce que vous demanderez.»
- </p>
- <p>
- Monsieur le comte de Lauzun répondit à ces discours si obligeants de
- Mademoiselle par une profonde révérence, et poursuivit après en cette
- manière: «Il y a déjà quelques jours, Mademoiselle, que je me suis mis en
- tête que Votre Altesse Royale doit être bientôt mariée<a
- id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a> <a href="#footnote230"><sup
- class="sml">230</sup></a>; et cette pensée s'est si fort imprimée dans mon
- esprit, que je me la présente comme un présage assuré, ou, pour mieux
- m'exprimer, comme une chose faite; et la créance que j'y donne et la joie
- que je m'en promets m'ont forcé à prendre la liberté de vous faire une
- très humble prière: c'est, Mademoiselle, que comme c'est une chose
- infaillible selon toutes les apparences, puisque les plus grands du monde
- ont aspiré à ce haut bonheur, votre renommée a publié partout le pouvoir
- de vos charmes; de manière que, parmi tous ceux qui ont appris les
- merveilles de votre vie, il y en a peu, ou, pour mieux dire, il n'y en a
- point dont l'esprit n'ait été agréablement surpris, et qui ne soupirent
- pour vous<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a> <a
- href="#footnote231"><sup class="sml">231</sup></a>. Ainsi, dans cette
- foule de soupirants, il ne se peut, à moins que le ciel ne voulût se
- rendre coupable de la dernière injustice, que vous ne soyez un jour à
- quelqu'un, et je sçais que ce sera bientôt: car enfin je ne sçaurois faire
- sortir cette pensée de mon esprit, et mon imagination en est tellement
- préoccupée, qu'à tous moments, et même dans le peu de repos que je prends,
- je n'en suis pas exempt. Il y a déjà long-temps que je ne rêve à autre
- chose; de façon, Mademoiselle, que la grâce que je demande à Votre Altesse
- Royale, c'est que, comme elle m'a si souvent honoré de sa confidence, il
- me soit permis d'en espérer une seconde.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote230" name="footnote230"><b>Note 230: </b></a><a
- href="#footnotetag230"> (retour) </a> Deux partis se présentoient alors
- pour Mademoiselle, M. de Longueville et Monsieur, frère du roi.
- Mademoiselle avoit écarté le premier et ne vouloit pas entendre parler
- du second.
- </p>
- <p>
- Tout le passage qui suit se retrouve dans les <i>Mémoires de
- Mademoiselle</i>, mais avec une différence qu'on remarque, d'ailleurs,
- dans tout le cours de son récit et de celui-ci: c'est que dans les <i>Mémoires</i>
- c'est Mademoiselle qui presse, tandis que Lauzun recule; ici c'est le
- contraire.
- </p>
- <p>
- «J'allai à Saint-Cloud chercher le corps de Madame pour le conduire à
- Saint-Denis... J'allai coucher ce soir-là à Paris, et m'en retournai le
- lendemain à Saint-Germain, où M. de Lauzun me vint dire, chez la Reine,
- qu'il me supplioit très humblement de ne lui plus parler. Il me dit
- qu'il avoit été assez malheureux pour avoir déplu à Monsieur, parcequ'il
- étoit serviteur de Madame; il croiroit, dit-il, que toutes les
- difficultés que vous lui feriez viendroient de moi...--Je lui dis que ce
- qu'il vouloit que je fisse me mettoit au désespoir; que je ne voulois
- pas absolument épouser Monsieur.--Il me répondit toujours que j'avois
- tort, que je devois obéir, qu'il me demandoit en grâce de ne lui plus
- parler, qu'il me fuiroit...--Je lui répondis: «Au moins, marquez-moi un
- temps, c'est-à-dire dites-moi: Si dans six mois votre affaire n'est pas
- faite avec Monsieur, je vous parlerai. Pourvu que vous disiez que votre
- résolution à ne pas me voir ait des bornes, je serai satisfaite...»--Il
- me dit; «Je vois bien que nous ne finirons jamais, et qu'il faut
- nécessairement que ce soit moi qui prenne le premier congé...»--Je lui
- dis: «Répondez-moi sur le temps, parce que sûrement je romprai l'affaire
- avec Monsieur.»--Il me dit: «Ce n'est ni à vous ni à moi à fixer un
- temps, ni à régler d'une affaire qui est entre les mains du Roi; je ne
- saurois vous faire d'autre réponse.» (<i>Mémoires de Mademoiselle</i>,
- édit. Maëstricht, 6, p. 109 et suiv.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote231" name="footnote231"><b>Note 231: </b></a><a
- href="#footnotetag231"> (retour) </a> Tout ce texte est fort mauvais et
- ne présente pas de suite; aucune édition, aucune copie manuscrite ne
- nous a autorisé à le modifier.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Alors Mademoiselle, en le regardant d'un air doux et sincère, répondit en
- ces paroles: «Il est bien juste, Monsieur; depuis qu'on a une fois choisi
- quelqu'un pour confident en une chose, ce seroit démentir son choix que de
- ne lui pas confier tout sans réserve. Pour moi, qui ne prétends pas
- démentir le mien, je veux vous faire l'unique dépositaire de mes pensées
- les plus secrètes. Que si par hasard je manque de prudence en parlant,
- souvenez-vous qu'en qualité d'homme d'honneur comme vous êtes, vous êtes
- obligé par toutes sortes de raisons à garder le secret, et qu'il n'y a pas
- moins de science à se taire qu'il y en a à bien parler. A propos,
- dites-moi donc ce que vous me demandez; je ne vous parle point de vos
- galanteries, je souffre même, pour l'estime que j'ai pour vous, que vous
- m'en disiez toujours quelques unes en passant, parce que je sais bien
- qu'un esprit galant et de cour comme le vôtre ne sauroit s'en passer. Il
- n'y a que vous, Monsieur, qui soit capable de cajoler<a id="footnotetag232"
- name="footnotetag232"></a> <a href="#footnote232"><sup class="sml">232</sup></a>
- de si bonne grâce, jusqu'à vouloir faire passer une simple pensée pour une
- chose inébranlable et assurée, lors même qu'elle n'est
- qu'imaginaire.--Mais, Mademoiselle, répliqua monsieur de Lauzun, de grâce
- que dites-vous? Vous croyez donc que je n'ai pas seulement pensé ce que je
- viens de vous dire? Que si Votre Altesse Royale pouvoit lire jusqu'au fond
- de mon cœur, elle verroit bien la vérité de la chose, et je m'assure
- qu'elle n'auroit pas lieu de douter de moi comme elle fait. Et pour faire
- voir à Votre Altesse Royale que je suis persuadé de ce que je viens
- d'alléguer, c'est qu'assurément elle en verra bientôt les effets, et, si
- mes vœux sont exaucez, le temps en sera court. Et je demande à Votre
- Altesse Royale, comme ce sera une chose que tout le monde saura tôt ou
- tard, que je sois le premier qui ait l'honneur de l'apprendre.--Quoi?
- interrompit la princesse.--Celui, poursuivit monsieur de Lauzun, pour qui
- de tous vos soupirants Votre Altesse Royale aura plus de penchant de tous
- ceux de la Cour, ou bien hors du royaume. Tout le monde le saura un jour,
- et l'apprendra avec un plaisir extrême; et comme je suis infiniment plus à
- vous que le reste des hommes, c'est par cette seule raison que je demande
- la préférence à Votre Altesse Royale; afin que, votre belle bouche m'ayant
- annoncé celui qu'entre les hommes elle veut rendre le plus heureux, je
- sois le premier aussi à vous en féliciter et à vous en témoigner la joie
- que j'aurai quand je verrai approcher le moment qui vous doit donner celui
- que vous aurez honoré de votre choix et que vous aurez trouvé digne de
- votre affection<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a> <a
- href="#footnote233"><sup class="sml">233</sup></a>.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote232" name="footnote232"><b>Note 232: </b></a><a
- href="#footnotetag232"> (retour) </a> Voici un exemple de l'emploi du
- mot <i>cajoler</i> qui montre bien qu'il étoit pris ici dans son
- véritable sens: «La politesse de notre galanterie, dit Huet, évêque
- d'Avranches, dans son traité <i>de l'origine des romans</i>, vient, à
- mon avis, de la grande liberté dans laquelle les hommes vivent avec les
- femmes. Elles sont presque recluses en Italie et en Espagne, et sont
- séparées par tant d'obstacles qu'on ne leur parle presque jamais, de
- sorte qu'on a négligé de les <i>cajoler</i> agréablement, parceque les
- occasions en étoient fort rares.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote233" name="footnote233"><b>Note 233: </b></a><a
- href="#footnotetag233"> (retour) </a> M. de Lauzun ne pouvoit douter des
- sentiments de Mademoiselle; toute la conduite de cette princesse les lui
- montroit assez, et elle s'étoit même déjà expliquée à ce sujet d'une
- manière fort claire avec madame de Nogent, sœur du comte: «... Le
- dimanche venu, je causois avec madame de Nogent, chez la Reine; je lui
- avois parlé si souvent et lui avois tenu tant de discours qui avoient
- rapport à M. son frère, qu'il ne se pouvoit pas faire qu'elle n'eût
- pénétré mes intentions... Ce jour-là, je lui disois: «Vous seriez bien
- étonnée de me voir dans peu mariée? J'en veux demander, lui dis-je, la
- permission au Roi, et l'affaire sera faite dans vingt-quatre heures.»
- Elle m'écoutoit avec une très grande attention. Je lui dis: «Vous pensez
- peut-être à qui je me marierai? je ne serois pas fâchée que vous
- l'eussiez deviné.» Elle me dit: «C'est sans doute à M. de Longueville?»
- Je lui répondis: «Non, c'est un homme de très-grande qualité, d'un
- mérite infini, qui me plaît depuis longtemps. J'ai voulu lui faire
- connoître mes intentions, il les a pénétrées, et, par respect, il n'a
- osé me le dire.» Je lui dis: «Regardez tout ce qu'il y a de gens ici,
- nommez-les l'un après l'autre, je vous dirai oui lorsque vous l'aurez
- nommé.» Elle le fit, et, après m'avoir parlé de tout ce qu'il y avoit de
- gens de qualité à la Cour, et que je lui avois toujours dit que non, et
- que cela eut duré une heure, je lui dis tout d'un coup: «Vous perdez
- votre temps, parcequ'il est allé à Paris; il en doit revenir ce soir.»
- L'aveu ne pouvoit être plus formel, car, quelques jours auparavant, M.
- de Lauzun avoit dit à Mademoiselle: «Je m'en vais à Paris, et je serai
- ici sans faute dimanche.» (Voy. <i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, 6,
- p. 92-93, et cf. p. 91.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il finit ces derniers mots par un profond soupir, que Mademoiselle ne
- laissa pas passer sans le remarquer; car elle l'observoit de trop près
- pour perdre la moindre de ses actions. «Mais, monsieur de Lauzun, dit
- Mademoiselle, d'où vient que vous soupirez? Vous me prédites de si belles
- choses, cependant vous les finissez par un grand soupir! Et où est donc
- cette joie que vous vous en promettez! Il me semble que ce n'est pas en
- soupirant que l'on reçoit de la joie et du plaisir. Comment voulez-vous
- donc, poursuivit cette princesse en souriant, que j'explique ceci?--Ha!
- Mademoiselle, répondit-il, un esprit aussi intelligent comme est le vôtre
- n'aura pas bien de la peine à donner une application juste à cette action,
- surtout quand elle se souviendra que c'est après ces choses que l'on
- désire ardemment que l'on soupire.--Il est vrai, répondit Mademoiselle;
- mais aussi vous n'ignorez pas que les soupirs ne sont pas moins les effets
- de la crainte que de la joie et du désir. Ainsi un cœur qui pousse des
- soupirs embarrasse fort un esprit à en faire la différence pour savoir
- connoître leur véritable cause; car je n'en ai jamais ouï que d'une même
- façon et sur un même ton.--Je vois bien, Mademoiselle, dit monsieur de
- Lauzun, que Votre Altesse Royale veut se divertir; mais enfin que
- répond-elle à ma demande?--Vous seriez bien trompé dans votre attente,
- interrompit la princesse, si c'étoit le refus. Mais, puisque je me suis
- engagée, je veux vous tenir ma parole; je vous assure que je vous la
- tiendrai ponctuellement, et je vous dirai au vrai celui que j'aimerois le
- plus de tous ceux que je croirois pouvoir aspirer à moi.--Mais quand
- sera-ce, Mademoiselle? répondit monsieur de Lauzun avec un transport et un
- empressement inconcevables.»
- </p>
- <p>
- La princesse, qui en devinoit sans doute la cause, quoiqu'elle ne le
- témoignât pas ouvertement, et qui même faisoit paroître au dehors une
- partie de la joie qu'elle en avoit au fond du cœur, lui dit, toujours en
- souriant, que ce seroit dans trois mois.--«Ha! Mademoiselle, que ce temps
- va être long pour moi, repartit notre amant, et qu'il va mettre ma
- patience à une rude épreuve! Mais n'importe, continua-t-il, il faut
- attendre, puisque Votre Altesse Royale le veut.»
- </p>
- <p>
- Voilà le premier progrès de ce moyen qu'il a inventé pour savoir si
- c'étoit tout de bon qu'il devoit espérer ou non. Vous en verrez la fin par
- la suite et par l'effet qui succéda.
- </p>
- <p>
- Peu de temps après l'on parla du voyage de Flandres<a id="footnotetag234"
- name="footnotetag234"></a> <a href="#footnote234"><sup class="sml">234</sup></a>,
- et M. le comte de Lauzun, qui ne songeoit qu'à plaire à Mademoiselle, ne
- s'appliquoit qu'à en chercher les moyens, mais tout cela avec honneur et
- sans perdre un moment de ce qu'il devoit au Roi son maître. Il étoit
- presque toujours chez cette princesse, ou avec elle, quand elle étoit au
- Louvre. Et surtout il ne manquoit jamais de nouvelles, et il les débitoit
- avec tant de grâce, que, quoiqu'il les dît le dernier et qu'il y mêlât des
- choses sérieuses (et il y falloit une grande présence d'esprit et une
- solidité de jugement toute particulière), néanmoins la manière aisée avec
- laquelle il racontoit ces nouvelles et mille choses agréables qu'il y
- ajoutoit leur donnoit un nouveau lustre, et faisoit connoître à cette
- princesse qu'il n'étoit pas tout à fait indigne de son attention. Aussi
- peut-on dire qu'il est seul capable d'entretenir agréablement quelque
- belle compagnie que ce soit<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a>
- <a href="#footnote235"><sup class="sml">235</sup></a>. Enfin, on peut
- tirer une conséquence infaillible de ce que j'ai dit, puisqu'il rendit
- captif l'esprit du monde le plus fin que l'on voie dans tout son sexe.
- Comme il n'est point de plus fâcheux obstacle à un amant qui veut
- s'établir dans l'esprit de l'objet qu'il aime que l'éloignement et la
- privation de la vue, cette absence et cet éloignement sont beaucoup plus à
- craindre lorsqu'on a quelque heureux commencement, parce qu'il n'est pas
- seulement besoin de s'insinuer dans un cœur que l'on veut réduire
- entièrement, mais encore il est nécessaire de ne point lâcher prise que
- l'on ne s'en voie absolument le maître. Nous en avons même vu qui avoient
- tous les avantages et qui se les conservoient par leur patience; aussi
- leur est-il arrivé que, de paisibles possesseurs qu'ils étoient, par ce
- moyen ils ont perdu et l'objet et les espérances, et souvent même le
- souvenir, pour s'être absentés. M. le comte de Lauzun avoit trop de
- prévoyance pour ignorer toutes ces choses, et il avoit témoigné trop de
- conduite jusques à cet endroit, pour en manquer à l'avenir; aussi
- trouva-t-il le secret d'éviter un si funeste et dangereux accident.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote234" name="footnote234"><b>Note 234: </b></a><a
- href="#footnotetag234"> (retour) </a> «L'on parla de faire un voyage en
- Flandres, et, quoique l'on eût la paix, le Roi, qui ne marche pas sans
- troupe, en fit assembler pour faire un corps d'armée qui seroit commandé
- par le comte de Lauzun, qu'il fit lieutenant général. Le jour de Pâques,
- je le trouvai dans la rue; je ne saurois exprimer la joie que j'eus de
- voir venir son carrosse au mien, ni l'honnêteté avec laquelle je le
- saluai. Il me parut qu'il me faisoit, de son côté, une révérence plus
- gracieuse qu'à l'ordinaire: cette pensée me fit un très grand plaisir.»
- Mademoiselle raconte ensuite longuement tous les détails de ce voyage où
- elle continua à poursuivre Lauzun, toujours indifférent, quelquefois
- brutal, et qui sembloit toujours reculer davantage plus elle s'avançoit.
- Voy. <i>Mém. de Mademoiselle</i>, édit de Maëstricht, 6, p. 51 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote235" name="footnote235"><b>Note 235: </b></a><a
- href="#footnotetag235"> (retour) </a> Ne faudroit-il pas lire: qu'il
- seroit capable d'entretenir seul..., etc.?
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Notre incomparable amant voyant donc qu'il étoit obligé de suivre le Roi
- partout où il iroit, et par conséquent contraint de quitter son
- entreprise, qu'il voyoit déjà si avancée, s'avisa de faire en sorte que
- Mademoiselle fît le voyage avec la Cour: c'est le voyage de Flandres que
- le roi fit en 1671<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a> <a
- href="#footnote236"><sup class="sml">236</sup></a>; et, pour cet effet, il
- se servit de deux moyens qu'il tenoit pour assurés, comme il arriva. Le
- premier moyen dont il se servit fut envers Mademoiselle, qu'il alla voir
- un jour. Il ne manqua pas d'abord de dire tout ce qui le pouvoit faire
- tomber sur ce discours. Ayant enfin trouvé lieu de le faire, il dit à
- cette princesse: «Il ne faut pas demander, Mademoiselle, si Votre Altesse
- royale sera du voyage de Flandres; la chose est trop juste et trop
- raisonnable pour en douter.--Moi, dit Mademoiselle, j'en serai si le Roi
- le veut; autrement je ne m'en soucie pas beaucoup.--Que dites-vous,
- Mademoiselle? répondit-il; vraiment le Roi ne le désire que de reste, et
- je suis assuré qu'il s'y attend.--Je n'irai pourtant point sans qu'il me
- le dise, repartit la princesse.--Je sais bien, poursuivit notre comte, que
- la Cour est partout où vous êtes, et que toute autre vous peut sans
- injustice paroître indifférente. Mais, s'il m'est permis de dire ma pensée
- avec tout le respect que je dois à Votre Altesse Royale, vous ne pouvez
- pas vous dispenser de ce voyage sans vous opposer en quelque manière au
- dessein que le Roi a de paroître en ce pays-là avec le plus d'éclat qu'il
- lui sera possible, parce que, Votre Altesse royale faisant un des plus
- beaux et glorieux ornements de la Cour, vous ne pouvez vous en séparer
- sans la priver de la plus belle partie de son éclat. D'ailleurs, je sais
- que Votre Altesse Royale est trop considérée du Roi pour permettre, à
- moins que vous ne le vouliez absolument, que vous restiez; et je suis
- persuadé que vous aimez trop le Roi pour tromper ses espérances, car
- assurément il s'y attend.--Vous direz et croirez tout ce qu'il vous
- plaira, M. de Lauzun, dit Mademoiselle, mais je puis vous assurer que je
- n'irai point sans ordre.--Eh bien. Mademoiselle, répondit M. de Lauzun,
- s'il ne faut que cela, je suis assuré que mes souhaits seront accomplis et
- que Votre Altesse royale verra la Flandre.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote236" name="footnote236"><b>Note 236: </b></a><a
- href="#footnotetag236"> (retour) </a> Il s'agit ici du voyage que fit en
- effet le Roi en 1671, pour aller visiter ses nouvelles conquêtes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il prit congé là-dessus de Mademoiselle, et dit en souriant, au sortir de
- la chambre de cette princesse: «Je m'en vais demander un ordre au Roi; ce
- n'est pourtant pas celui de Saint-Michel, ni celui du Saint-Esprit.--Quel
- peut-il donc être? dit Mademoiselle avec un souris; nous n'en avons point
- d'autre en France, hors celui de Malthe; mais je ne crois pas que vous
- songiez à celui-là.--Votre Altesse Royale a raison, dit M. de Lauzun, qui
- s'étoit arrêté à la porte de la chambre de cette princesse pour lui
- répondre. L'ordre, poursuivit-il, que je vais demander au roi m'est
- infiniment plus cher et plus agréable que tous ceux que Votre Altesse
- royale vient de nommer.--Mais quel est-il donc? continua Mademoiselle en
- s'approchant de lui et continuant son souris; ne peut-on point le
- savoir?--Et comme je me promets de l'obtenir, dit notre comte, Votre
- Altesse sera la première à qui je le dirai.--Mais vous reverra-t-on
- bientôt, Monsieur? dit Mademoiselle.--Oui, Mademoiselle, et plus tôt que
- vous ne pensez et avec de bonnes nouvelles.» Et ayant fait une profonde
- révérence, il s'en alla tout droit vers le Roi, à qui il demanda, après
- plusieurs discours, si Mademoiselle ne seroit point du voyage. Le Roi lui
- répondit qu'elle en seroit si elle vouloit. «Ha, Sire, poursuivit notre
- amoureux comte, vous savez que les princes et surtout les princesses du
- sang ne marchent pas sans ordre; ainsi Mademoiselle n'y songera pas
- assurément d'elle-même, et puis il est important qu'elle en soit, afin de
- tenir compagnie à la Reine. Il n'y en a point, à la Cour, qui fasse tant
- d'honneur à Sa Majesté, comme étant la première princesse du sang et celle
- qui est en état, et par ses biens, et par toutes sortes de raisons, de
- paroître avec plus d'éclat et de pompe. Ainsi Votre Majesté aura égard,
- s'il lui plaît, qu'il est de conséquence que Mademoiselle ne quitte point
- la Reine, qui sans doute ne seroit pas bien aise de faire ce voyage sans
- avoir avec elle cette princesse. Je sais, Sire, que Mademoiselle ne peut
- rien résoudre d'elle-même, par le profond respect qu'elle a pour Votre
- Majesté. Il seroit fâcheux que cette princesse fût obligée de partir sans
- avoir eu le temps qu'il faut aux personnes de son rang pour se préparer,
- parce qu'il faudra sans doute faire les choses d'un air proportionné à la
- qualité et au désir qu'elle a de satisfaire pleinement au dessein de Votre
- Majesté. Vous n'avez donc, Sire, qu'à lui faire savoir vos ordres par
- quelqu'un, et je suis assuré que la soumission qu'elle m'a toujours
- témoignée pour vos volontés les lui fera recevoir avec joie. Et j'ose
- avancer même que, si Votre Majesté paroissoit sans cette princesse, elle
- en seroit inconsolable; tant elle est attachée à ses
- intérêts.--Allez-vous-en donc lui dire, dit le Roi, que je la prie de se
- tenir prête pour accompagner la Reine à son voyage, et que je lui en
- témoignerai ma gratitude.»
- </p>
- <p>
- Il ne falloit pas dire deux fois pour faire partir M. de Lauzun, qui,
- voyant tous ses desseins si heureusement réussir, si heureusement, dis-je,
- pour ne s'éloigner pas de Mademoiselle, partit sur l'heure, sans s'arrêter
- un moment; il s'en alla chez cette princesse, qui, le voyant entrer en sa
- chambre avec un visage gai et qui marquoit un esprit content, lui dit:
- «Vous voilà donc, Monsieur? Apparemment vous avez reçu du Roi ce que vous
- lui avez demandé?--Il est vrai, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun après
- avoir fait une grande révérence et s'être approché un peu plus près, je
- viens d'être créé chevalier tout présentement, et je viens exécuter ma
- promesse dès ce matin, et mon premier ordre.--Nous l'aurons donc, dit
- Mademoiselle en riant, qui sans doute s'imaginoit bien la vérité de la
- chose.--Oui, Mademoiselle, répondit-il, et je vais vous l'apprendre en peu
- de mots. Votre Altesse Royale, continua-t-il, peut, s'il lui plaît, se
- préparer à prendre les armes; le Roi, ayant dessein de vaincre tous les
- Flamands, s'est avisé de les attaquer avec des armes auxquelles ils ne
- puissent pas résister, et c'est pour cela que Sa Majesté veut faire ce
- voyage dont j'ai eu l'honneur de vous parler ce matin. Et comme, dans la
- dernière campagne qu'il fit dans le pays de ses ennemis, il ne put étendre
- ses conquêtes que sur quelques provinces, il a résolu de ne les point
- quitter qu'il n'en soit le maître absolu, et l'ordre que j'ai reçu de Sa
- Majesté est qu'elle vous prie de vous disposer à l'accompagner. C'est de
- Votre Altesse Royale qu'il espère ses principales forces; il m'a commandé
- de vous exhorter de sa part à ne le pas abandonner dans un dessein si
- grand et si important.»
- </p>
- <p>
- Notre amoureux comte disoit si agréablement toutes choses qu'il n'y avoit
- rien de plus charmant que de les lui entendre prononcer; et Mademoiselle,
- qui y prenoit un indicible plaisir, l'écoutoit avec une merveilleuse
- attention. Mais voulant savoir la fin de cette galanterie (car elle
- prévoyoit bien que c'en étoit une de l'invention de M. de Lauzun), cette
- princesse impatiente lui demanda: «Que voulez-vous donc dire, monsieur,
- quand vous me parlez de guerre, et le Roi auroit-il besoin de moi, s'il en
- avoit le dessein? Vous seriez bien plus propre à lui rendre service que
- moi, puisque c'est votre métier.--Il s'en faut bien, Mademoiselle,
- répondit M. de Lauzun. Ce n'est pas avec des épées et des mousquets que le
- Roi veut attaquer ce peuple; il se veut servir de plus douces, mais de
- plus dangereuses armes; c'est par le grand éclat et la majesté de sa Cour
- que le Roi veut éblouir leurs esprits naturellement curieux de choses
- extraordinaires. Et comme Votre Altesse Royale a plus de charmes que tout
- le reste ensemble, c'est d'elle aussi qu'il attend le plus grand secours.
- Oui, Mademoiselle, je puis l'avancer avec justice, que vous seule avez de
- quoi vaincre agréablement non seulement les esprits les plus grossiers,
- mais tout le monde ensemble. Enfin, c'est assez dire quand le plus grand
- Roi du monde vous choisit pour être comme le plus beau et principal
- instrument qui lui doit assurer ses conquêtes, et lui faciliter le moyen
- d'en faire d'autres plus grandes. Et si Votre Altesse Royale pouvoit
- espérer quelque secours étranger et hors d'elle-même pour la faire
- estimer, cette haute estime que notre glorieux et invincible monarque fait
- éclater tous les jours pour votre rare mérite lui donneroit un prix au
- dessus de ce qu'on peut se figurer de grand et d'aimable.--C'est-à-dire,
- dit Mademoiselle, que M. de Lauzun est toujours l'homme du monde qui a le
- don d'inventer à tout moment les plus agréables galanteries, et, quelques
- prières que je lui aie faites pour m'en exempter, son bel esprit ne peut
- se faire cette violence. Est-il possible qu'il n'y ait qu'un Lauzun dans
- le monde qui soit capable de si rares inventions, et que lui seul se
- puisse vanter de débiter tout ce qu'il y a de beau et de recherché, pour
- former un entretien digne des plus beaux esprits du siècle? Pour moi, je
- ne comprends pas, continua-t-elle, d'où vous prenez tout ce que vous
- dites, et je ne puis m'empêcher d'être surprise par la nouveauté des
- choses que vous faites paraître.--Ah! qu'il est aisé de parler et de dire
- de belles choses, Mademoiselle, reprit M. de Lauzun, quand on a l'avantage
- de les voir éclater sur Votre Altesse Royale avec le brillant avec lequel
- elles y paroissent, et qu'il est aisé et glorieux de devenir docteur
- lorsqu'on a l'honneur de converser avec vous!--Taisons-nous là dessus, car
- je sais bien que je ne gagnerai rien avec vous, dit Mademoiselle, et
- sachons ce que vous a dit le Roi.--Le Roi vous a priée, Mademoiselle,
- continua M. de Lauzun, de vous disposer à faire le voyage avec la Reine,
- mais il vous en prie très instamment. Je savois que, s'il ne falloit qu'un
- ordre pour cela, vous ne resteriez pas ici, poursuivit-il en souriant, et
- d'une façon fort enjouée; car il m'auroit été trop rude et sans doute
- impossible de pouvoir trouver du repos sans être toujours auprès de vous
- pour vous rendre mes très humbles respects. Et je bénirai toute ma vie ce
- premier moment où j'ai été assez heureux pour faire que la Cour n'allât
- pas sans vous. Oui, Mademoiselle, et j'ai travaillé avec chaleur et avec
- empressement, parce que ma charge et les étroites obligations que j'ai à
- mon Roi m'obligent de le suivre partout; et Votre Altesse Royale demeurant
- ici, c'étoit m'arracher à moi-même que de m'éloigner d'où elle auroit
- demeuré. Je vous demande mille pardons, Mademoiselle, si je vous parle si
- librement et si j'en ai agi ainsi sans votre permission; mais j'ai cru
- qu'en me servant je ne vous désobligerois pas, et que vous ne seriez pas
- fâchée d'aller avec un Roi qui vous aime tendrement, qui me l'a fait
- connoître par les discours les plus passionnés et les plus sincères du
- monde.--Non, je n'en suis pas fâchée, reprit cette belle, et, bien loin de
- cela, je veux vous remercier, comme d'une chose qui m'est fort agréable.
- Et pour vous parler franchement, cette indifférence que je vous ai
- témoignée ce matin pour ce voyage a été en partie pour voir si vous étiez
- aussi fort dans mes intérêts que vous le dites, et si vous pouviez me
- quitter sans peine: car je savois bien qu'ayant autant d'attache que vous
- témoignez en avoir pour moi depuis si longtemps, et ayant l'esprit que
- vous avez, vous ne manqueriez pas de tenter quelque chose pour cela, et je
- me promettois même que vous y travailleriez sérieusement, et que l'accès
- libre que vous avez par-dessus tous les autres auprès du Roi vous feroit
- agir avec honneur; et je ne sais pas même, si vous en aviez agi autrement,
- si j'aurois pu vous le pardonner de ma vie. Enfin, je vous remercie, et
- souvenez-vous que je n'oublierai jamais ce service; vous en verrez des
- preuves peut-être plus tôt que vous ne l'espérez, et qui vous surprendront
- assez pour vous faire connoître que vous ne vous êtes pas attaché à une
- ingrate, mais à une personne qui mérite peut-être les soins que vous lui
- donnez.»
- </p>
- <p>
- Voyez, de grâce, ce que c'est quand une fois le bonheur nous en veut: tout
- ce que nous faisons et entreprenons réussit à notre avantage. M. le comte
- de Lauzun avoit tellement le vent en poupe, comme l'on dit, que non
- seulement tout lui réussissoit à merveille, mais encore ce qu'il faisoit
- pour lui seul lui faisoit mériter des sentiments de reconnoissance tout
- extraordinaires; et vous eussiez dit, à entendre parler Mademoiselle,
- qu'elle lui étoit obligée de tout ce qu'il entreprenoit pour son intérêt
- propre, comme si c'eût été pour elle-même. Le voilà donc content autant
- qu'un homme qui a un grand dessein, et qui se voit en état de tout
- espérer, le puisse être. Il tente tous les moyens que son génie lui
- suggère, tout lui est favorable. Enfin il n'a plus qu'une démarche à
- faire; encore est-il en trop beau chemin pour s'arrêter. Il semble même
- que, n'osant pas se découvrir comme il le souhaitoit, cette princesse,
- pour partager, pour ainsi dire, les peines de cette dure violence, qu'elle
- est obligée de lui faire souffrir; cette princesse, dis-je, qui voit dans
- ses yeux et dans toutes ses actions, et qui croit découvrir et pénétrer le
- favorable motif qui le fait agir, le met souvent en train pour l'obliger à
- parler plus hardiment. Mais comme M. de Lauzun ne se croit pas encore
- assez avancé pour cela, il veut ménager toutes choses, afin de ne point
- bâtir, comme l'on fait souvent, sur du sable mouvant. Il continue
- cependant ses soins avec plus d'assiduité que jamais. Et cela est assez
- rare qu'ayant affaire à une princesse du rang de Mademoiselle, dont
- l'humeur fière étoit tout à fait à craindre, il n'a jamais rien perdu du
- libre accès qu'il trouva d'abord auprès de cette princesse; au contraire,
- il s'y est insinué peu à peu, mais toujours de mieux en mieux, de sorte
- qu'elle le souffre, l'estime, et le traite plus obligeamment qu'elle n'a
- jamais fait homme, non pas même les plus grands princes qui ont soupiré
- pour elle. Elle fait plus, car il ne se met pas sitôt en devoir de prendre
- congé d'elle, quand il y est, qu'elle lui demande avec empressement quand
- elle le reverra. Il n'est point d'heure indue pour lui, et il lui est
- permis d'entrer chez elle à toute heure et à tous moments. Et je crois
- même que, si elle eût eu envie de lui faire quelque défense, ç'auroit été
- de ne point sortir d'avec elle que le moins qu'il lui seroit possible.
- </p>
- <p>
- C'est de cette façon que M. le comte de Lauzun passoit agréablement mille
- doux moments tous les jours, à donner et recevoir d'innocents témoignages
- d'un amour caché et qu'il n'étoit pas encore temps de découvrir. Cependant
- le temps que Mademoiselle lui avoit dit qu'elle lui découvriroit
- sincèrement celui des hommes qu'elle aimeroit le plus étoit fort avancé,
- et M. de Lauzun comptoit les jours comme autant d'années. Enfin, le jour
- étant venu auquel le terme expiroit<a id="footnotetag237"
- name="footnotetag237"></a> <a href="#footnote237"><sup class="sml">237</sup></a>,
- notre comte ne manqua pas d'aller chez Mademoiselle, et son impatience l'y
- fit même aller beaucoup plus matin qu'à son ordinaire, chose qu'il dit à
- cette princesse après l'avoir saluée: «Enfin, Mademoiselle, voici ce jour
- tant désiré arrivé, auquel je dois recevoir tant de joie. Je ne pense pas,
- Mademoiselle, que Votre Altesse Royale se dédise de sa parole; elle me l'a
- promis trop solennellement pour y manquer.» Il prononça ces paroles avec
- cet agrément ordinaire dans tous ses discours; et Mademoiselle, qui
- n'étoit pas fâchée du soin qu'il avoit à lui faire tenir sa promesse, fut
- bien aise de voir l'empressement avec lequel M. de Lauzun le faisoit. Et
- cette princesse lui ayant demandé, quoiqu'elle le sût aussi bien que lui,
- s'il y avoit déjà trois mois, notre amant lui répondit en ces paroles: «Il
- est vrai, Mademoiselle, que j'ai tâché à bien compter; mais, quelque
- exactitude que j'y aie pu apporter, je suis assuré que je me suis trompé
- moi-même, et qu'au lieu de trois mois que Votre Altesse Royale avoit pris,
- j'ai laissé passer trois années. Et si je voulois compter selon l'ardeur
- de mon attente, je suis assuré que j'irois jusqu'à l'infini sans en
- trouver le compte.--Mais, lui dit Mademoiselle, qu'est-ce que vous en
- ferez de cette confidence, quand je vous l'aurai faite?--Ce que j'en
- ferai? répliqua M. de Lauzun; je m'en réjouirai, et la joie que j'en
- attends me rendra un des plus contents hommes du monde; et d'autant plus
- que je serai le premier à qui ce glorieux avantage sera permis.--Eh bien,
- dit Mademoiselle, je vous le dirai ce soir<a id="footnotetag238"
- name="footnotetag238"></a> <a href="#footnote238"><sup class="sml">238</sup></a>.--Mais
- de quelle façon? répondit-il.--Je vous l'écrirai sur une vitre de mes
- fenêtres, dit la princesse.--Sur une vitre, Mademoiselle? répliqua notre
- comte, et le premier de votre maison qui s'en approchera le saura même
- plus tôt que moi, et ce n'est que l'honneur de la préférence que j'ai tant
- demandé à Votre Altesse Royale?--Comment voulez-vous donc que je vous le
- dise? dit Mademoiselle.--Comme il plaira à Votre Altesse Royale,
- répondit-il, pourvu que je sois le premier qui le sache.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote237" name="footnote237"><b>Note 237: </b></a><a
- href="#footnotetag237"> (retour) </a> Le récit de Mademoiselle diffère
- encore de celui-ci en ce qu'il retire à Lauzun l'initiative qu'on lui
- prête ici:
- </p>
- <p>
- «Lorsque nous fûmes retournés à Saint-Germain, je vis M. de Lauzun sur
- la porte; je lui dis, comme je passois: «J'ai rompu l'affaire de
- Monsieur. Ne voulez-vous pas me parler? Il me semble que j'ai beaucoup à
- vous dire.» Il me répondit d'une manière gracieuse: «Ce sera quand vous
- voudrez.» Je lui dis de se trouver le lendemain chez la Reine. Il fut
- ponctuel à me venir écouter à l'heure que je lui avois marquée. Je lui
- rendis compte de tout ce que j'avois fait... Je lui demandai s'il
- n'étoit pas temps de reprendre mon autre affaire... Il me répondit qu'il
- étoit obligé de me dire de ne rien presser...
- </p>
- <p>
- «Je suis naturellement impatiente; je souffrois avec peine les longueurs
- d'une affaire qui m'occupoit assez fortement pour troubler mon repos. Je
- liai une autre conversation avec M. de Lauzun; je lui dis qu'absolument
- je voulois exécuter mon dessein, et que j'avois pris celui de lui nommer
- la personne que j'avois choisie. Il me répondit que je le faisois
- trembler. Il me disoit: «Si, par caprice, je n'approuve votre goût,
- résolue et entêtée comme vous êtes, je vois bien que vous n'oserez plus
- me voir. Je suis trop intéressé à me conserver l'honneur de vos bonnes
- grâces pour écouter une confidence qui me mettroit au hasard de les
- perdre: je n'en ferai rien, je vous supplie de tout mon cœur de ne me
- plus parler de cette affaire.» Plus il se défendoit de s'entendre
- nommer, plus j'avois envie de le faire; comme il s'en alloit toujours
- lorsqu'il m'avoit précisément répondu ce qu'il avoit à me dire, j'avoue
- que j'étois fort embarrassée moi-même de lui dire: C'est vous.» (<i>Mém.
- de Montp.</i>, édit. citée, t. VI, p. 126-129.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote238" name="footnote238"><b>Note 238: </b></a><a
- href="#footnotetag238"> (retour) </a> «Un jeudi au soir, je le trouvai
- chez la reine. Je lui dis: «Je suis déterminée, malgré toutes vos
- raisons, à vous nommer l'homme que vous savez.» Il me dit qu'il ne
- pouvoit plus se défendre de m'écouter; il me répondit sérieusement:
- «Vous me ferez plaisir d'attendre à demain.» Je lui répondis que je n'en
- ferois rien, parceque les vendredis m'étoient malheureux. Dans le moment
- que je voulus le nommer, la peine que je conçus que cela lui pourroit
- faire augmenta mon embarras. Je lui dis: «Si j'avois une écritoire et du
- papier, je vous écrirois le nom; je vous avoue que je n'ai pas la force
- de vous le dire. J'ai envie, lui dis-je, de souffler sur le miroir, cela
- épaissira la glace; j'écrirai le nom en grosses lettres, afin que vous
- le puissiez bien lire.» Après nous être entretenus longtemps, il faisoit
- toujours semblant de badiner, et moi je lui parlois bien sérieusement.»
- (<i>Mém. de Madem.</i>, édit. citée, t. VI, p. 129.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Enfin Mademoiselle fut bien aise de ne pouvoir pas en quelque façon se
- dédire, et cette violence que M. de Lauzun lui faisoit pour apprendre ce
- secret diminua beaucoup la peine qu'elle avoit à le lui dire; de façon que
- ce que notre amant demandoit à savoir, Mademoiselle souhaitoit de le lui
- dire, quoiqu'elle n'en fît pas le semblant; et je trouve qu'elle ne
- pouvoit se considérer telle qu'elle étoit sans consulter ce qu'elle alloit
- faire. Mais n'importe; elle a quelque chose de plus puissant que le sang
- qui la fait agir, et elle veut achever ce qu'elle à commencé. Aussi cette
- princesse prend tout à coup ses résolutions sur la réponse qu'elle avoit à
- faire à M. de Lauzun, et voyant qu'il la pressoit, mais agréablement et
- dans un profond respect, de lui tenir sa parole, puisque le temps étoit
- écoulé: «Oui, dit-elle, je vous la tiendrai, mais surtout ne pensez pas
- que je vous le dise; je vous l'écrirai sur du papier et vous le donnerai
- ce soir, je vous le promets.» Il fallut encore attendre ce moment, malgré
- l'impatience de M. de Lauzun<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a>
- <a href="#footnote239"><sup class="sml">239</sup></a>. Enfin, le soir
- étant arrivé, Mademoiselle s'en alla au Louvre. M. de Lauzun, qui avoit
- pour lors la puce à l'oreille, ne manqua pas, aussitôt qu'il vit arriver
- cette princesse, de se rendre auprès d'elle et de débuter par demander
- d'abord le billet après lequel il soupiroit. «Enfin, Mademoiselle, lui
- dit-il, voici le soir arrivé; Votre Altesse Royale me remettra-t-elle
- encore?--Non, dit Mademoiselle, je ne vous remettrai plus.» Et en même
- temps ayant tiré un billet ployé et cacheté de son cachet, elle le donna à
- M. de Lauzun, et lui dit en le lui donnant avec des termes et une action
- tout à fait touchante: «Voilà, Monsieur, le billet dans lequel est ce que
- vous souhaitez si ardemment de savoir; mais ne l'ouvrez pas qu'il ne soit
- minuit passé, parce que j'ai remarqué souvent que les jours de vendredi,
- comme il est aujourd'hui, me sont tout à fait malheureux; ainsi ne me
- désobligez pas jusque là, et je verrai si vous avez de la considération
- pour moi, si vous m'obligez en ce rencontre.--Oh! Mademoiselle, répondit
- notre comte, que ce temps me va être long! et le moyen d'avoir son bonheur
- entre les mains sans l'oser goûter?--Je verrai par là, dit Mademoiselle,
- si vous m'êtes fidèle; et si vous me le refusez, je mettrai sur vous tous
- les événements qui suivront s'ils me sont funestes.--Oui, Mademoiselle, je
- vous obéirai jusques à la fin, répondit M. de Lauzun, et je ne manquerai
- jamais à donner des preuves de ma fidélité et de mon devoir à Votre
- Altesse Royale.» Peu de temps après, onze heures frappèrent; notre comte,
- qui tenoit sa montre dans sa main, ne manqua pas de la montrer à
- Mademoiselle, et pendant tout ce temps-là, jamais homme ne témoigna plus
- d'empressement que fit M. de Lauzun; et tous ces petits emportements qu'il
- faisoit remarquer à cette princesse pour le temps qu'elle lui avoit fixé
- étoient autant de puissans aiguillons qui la perçoient jusques au fond du
- cœur. Elle étoit ravie de le voir; aussi ce fut ce qui l'acheva
- d'enflammer, et qui fit déclarer toutes ses affections en faveur de cet
- heureux soupirant. Enfin, le voici encore qui vient avec la montre à la
- main dire à Mademoiselle que minuit étoit passé.Vous voyez, dit-il,
- Mademoiselle, comme je suis fidèle à vos ordres; minuit vient de sonner,
- et cependant voilà encore ce billet avec votre cachet dessus tout entier,
- sans que j'y aie touché. Mais enfin, continua-t-il, plus transporté que
- jamais, n'est-il pas encore temps que je me réjouisse de mon
- bonheur?--Attendez encore un quart d'heure, dit Mademoiselle, après je
- vous permets de l'ouvrir.» Ce quart d'heure étant passé: «Il est donc
- temps, Mademoiselle, dit-il, que je me serve du privilége que Votre
- Altesse Royale m'a donné, puisqu'il est presque minuit et demi?--Oui,
- répondit Mademoiselle, allez, ouvrez-le, et m'en dites demain des
- nouvelles. Adieu, jusqu'à ce temps-là, où nous verrons ce qu'a produit ce
- billet tant désiré.» M. de Lauzun, ayant pris congé de Mademoiselle, se
- retira chez lui avec une promptitude inconcevable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote239" name="footnote239"><b>Note 239: </b></a><a
- href="#footnotetag239"> (retour) </a> «Il se trouva qu'il étoit minuit.
- Je lui dis: «Il est vendredi, je ne vous dirai plus rien.» Le lendemain
- j'écrivis dans une feuille de papier: «<i>C'est vous.</i>» Je le
- cachetai et le mis dans ma poche. Je le rencontrai chez la Reine. Je lui
- dis: «J'ai le nom dont il est question écrit dans ma poche, et je ne
- veux pas vous le donner un vendredi.» Il me répondit: «Donnez-moi le
- papier, je vous promets de le mettre sous mon lit pour ne le lire
- qu'après que minuit sera sonné. Je m'assure, me dit-il, que vous ne
- douterez pas que je ne veille jusqu'à ce que j'entende l'horloge, et que
- je n'attende avec impatience que l'heure soit venue......» Je lui dis:
- «Vous vous tromperiez peut-être à l'heure, vous ne l'aurez que demain au
- soir.» Je ne le vis que le dimanche, à la messe. Il vint l'après-dîner
- chez la Reine; il causa avec moi, comme avec tous ceux qui étoient au
- cercle.... Je sortois mon papier, je le lui montrois, et, après, je le
- remettois quelquefois dans ma poche et d'autres fois dans mon manchon.
- Il me pressa extrêmement de le lui donner; il me disoit que le cœur lui
- battoit... Je lui dis: «Voilà le papier.» (<i>Mém. de Madem.</i>, édit
- citée, VI, p. 130-131.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La curiosité est comme une chose naturellement attachée à l'esprit de
- l'homme; cela est si vrai qu'il n'y a chose au monde que l'homme ne mette
- en usage pour apprendre ce qu'il s'est mis une fois en tête de savoir, et
- cette curiosité produit des effets différens, suivant les différens sujets
- qui la causent. Celle de M. de Lauzun étoit très-louable et très-bonne en
- sa nature. Le moyen dont il se pouvoit servir pour en voir la fin étoit
- fort incertain, et la fin très-douteuse et même dangereuse. Sa curiosité
- étoit louable et bonne, car il vouloit savoir s'il se pouvoit faire aimer
- de Mademoiselle; les moyens dont il se servit pour cela sont honnêtes,
- même fort nobles, et quoique jusqu'ici il n'ait eu que de grandes
- espérances de leurs bons effets, néanmoins il n'en a point encore de
- véritable certitude. Il n'y a donc que ce billet qu'il tient entre ses
- mains qui le puisse instruire de tout; et ce sera par la fin qu'il nous
- sera permis, aussi bien qu'à lui, de juger certainement de toutes choses.
- </p>
- <p>
- Il ne fut pas plus tôt arrivé chez lui, où il s'étoit rendu avec la
- dernière promptitude, que la première chose qu'il fit fut d'ouvrir ce
- billet; mais il ne fut pas peu surpris de voir son propre nom écrit de la
- main de Mademoiselle. Je vous laisse à juger de son étonnement, et si
- cette vue ne lui donna pas bien à penser: car enfin il est certain qu'il y
- avoit de quoi craindre aussi bien que d'espérer. Il est vrai que jusque-là
- toutes choses lui avoient, selon toutes les apparences, fort bien réussi;
- mais comme le sexe est d'ordinaire fort dissimulé, Mademoiselle pouvoit
- n'avoir fait tout cela que pour son plaisir, et peut-être pour se moquer
- de lui, et la grande disproportion qu'il y a entre cette princesse et M.
- de Lauzun lui donnoit une furieuse crainte. Il eut pendant toute cette
- nuit l'esprit agité de mille pensées différentes. Tantôt il repassoit dans
- son souvenir le procédé de Mademoiselle, et il y trouvoit mille bontés et
- un traitement si favorable et si extraordinaire pour une personne de sa
- qualité, qu'il se figuroit que toutes ces choses ne pouvoient partir que
- de la sincérité de cette princesse; et la manière obligeante avec laquelle
- elle avoit agi avec lui, lui disoit à tous momens qu'il y avoit quelque
- motif secret qui l'avoit poussée à toutes ces choses, mais qu'il étoit
- aisé de voir qu'assurément elle y alloit de bonne foi, et qu'il devoit
- espérer une glorieuse fin après un si heureux commencement et des progrès
- si avantageux. Il n'y avoit donc que l'inégalité des conditions qui lui
- étoit un grand obstacle, et qui le faisoit toujours douter. Il étoit
- tellement embarrassé sur ce qu'il devoit faire, s'il lâcheroit le pied ou
- s'il poursuivroit jusques au bout, qu'il passa, comme j'ai déjà dit, la
- nuit entière dans des inquiétudes horribles, et son cœur, qui avoit
- combattu longtemps entre l'espoir et la crainte, étoit encore dans
- l'irrésolution sur ce qu'il devoit faire, lorsque le jour parut. Enfin,
- l'un l'emporta sur l'autre; de tous les divers mouvemens entre lesquels ce
- pauvre cœur flottoit, un seul l'emporta sur tous, je veux dire
- l'espérance; aussi elle est comme le lait et la nourriture qui fait
- subsister l'amour.
- </p>
- <p>
- M. le comte de Lauzun, dont l'âme étoit à la gêne, animé d'un doux et
- agréable espoir, prend une forte résolution de voir la fin de son
- entreprise à quelque prix que ce soit. Pour cet effet, après s'être
- préparé à toutes sortes d'événemens, il veut, comme, un autre César,
- forcer le destin; faisant même voir par là, comme fit ce grand empereur,
- que son grand cœur n'est pas moins disposé à résister hardiment à toutes
- les attaques de la mauvaise fortune qu'à recevoir agréablement le fruit
- d'un heureux succès. Il veut que ce cœur, qui se promet un siècle de
- délices s'il est victorieux, attende de pied ferme toutes les rigueurs de
- son infortune s'il est vaincu; il sait que c'est dans les grands combats
- et dans les entreprises les plus hardies et douteuses que l'on trouve une
- véritable gloire, et qu'il n'est pas même besoin de toujours vaincre pour
- emporter la victoire, mais qu'il suffit de faire une glorieuse et
- vigoureuse résistance, et de ne souffrir jamais que notre ennemi ait la
- moindre prise sur notre courage, s'il a l'avantage sur notre sort.
- </p>
- <p>
- Ce tant désiré matin étant enfin arrivé, il s'en va, sans tarder, chez
- Mademoiselle<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a> <a
- href="#footnote240"><sup class="sml">240</sup></a>. Cette princesse ne le
- vit pas plus tôt dans sa chambre avec un visage pâle et où l'image de la
- mort étoit entièrement dépeinte, qu'elle s'approcha de lui et lui dit:
- «D'où vient ce changement si prompt? Hier vous étiez le plus gai et le
- plus joyeux homme du monde, et aujourd'hui vous paroissez tout à fait
- triste et mélancolique. Quoi! est-ce là cette joie que vous vous
- promettiez de cette confidence pour laquelle vous avez témoigné tant
- d'empressement? Vous me disiez que vous seriez le plus heureux de tous les
- hommes si je vous découvrois ce secret, et cependant vous paroissez tout
- au contraire depuis que vous le savez. Voilà justement l'ordinaire de ceux
- qui font tant les zélés.--Oh! Mademoiselle, répondit alors notre comte,
- qui jusque là avoit écouté fort attentivement Mademoiselle, je ne l'aurois
- jamais cru, que Votre Altesse Royale se fût moquée de moi si ouvertement.
- Quoi! Mademoiselle, pour m'être entièrement voué à Votre Altesse Royale,
- la fidélité avec laquelle j'en ai agi méritoit, ce me semble, quelque
- chose de moins qu'une moquerie si claire et qui me va rendre le jouet et
- la risée de toute la Cour; et vous me demandez encore d'où vient le sujet
- de ma tristesse? Vous me mettez, si je l'ose dire, le poignard dans le
- sein, et vous vous informez de la cause de ma mort! Enfin; vous me traitez
- comme le dernier de tous les hommes, et pour me rendre l'affront que vous
- me faites plus sensible, vous me voulez encore forcer à la cruelle
- confusion de vous le dire moi-même. Ha! Mademoiselle, que ce traitement
- est rude pour une personne qui en a agi si sincèrement avec vous! Je n'ai
- jamais agi envers Votre Altesse royale que de la manière que je le dois.
- Je vous connois comme une des plus grandes princesses de toute la terre,
- et je me connois moi-même comme un simple cadet, qui vous doit tout par
- toutes sortes de raisons. Mais quoique cadet et simple gentilhomme, la
- nature m'a donné un cœur haut et assez bien placé pour ne me souffrir rien
- faire d'indigne.--Mais que voulez-vous dire? reprit Mademoiselle; il
- semble, à vous entendre parler que je vous ai fait quelque grand tort en
- vous accordant une chose qui m'est de la dernière importance et dont j'ai
- fait un secret à toute la terre. Jusques ici vous m'avez paru fort galant,
- mais à cette fois je vous avoue que je ne vous reconnois plus. Quoi! je
- vous accorde ce que vous me demandez préférablement à tout autre;
- cependant ce qui peut être un sujet de joie à beaucoup d'autres n'en est
- pour vous que de plaintes! En vérité, je ne sais pas ce qu'il faut faire
- pour vous satisfaire.--De grâce, Mademoiselle, répondit M. de Lauzun,
- n'insultez pas davantage un misérable; que Votre Altesse Royale se
- divertisse tant qu'il lui plaira à mes dépens, j'y consens de tout mon
- cœur. Mais je lui demande seulement qu'elle ait la bonté de révoquer une
- raillerie qui donneroit lieu à tout le monde après vous de me traiter de
- fou et de ridicule. Et encore un coup, Mademoiselle, je n'ai reçu toutes
- ces marques de votre bienveillance dont Votre Altesse Royale m'a honoré
- que comme des effets de votre générosité et d'une bonté toute
- particulière, et dont je n'ai jamais mérité la moindre partie; et tous les
- bons accueils, ni l'estime que Votre Altesse Royale a témoigné avoir pour
- moi, ne m'ont jamais fait oublier qui vous êtes, ni qui je suis. Que si
- j'en ai usé si librement, ç'a été sans dessein, et je vous demande,
- Mademoiselle, de m'en punir de toute autre manière qu'il plaira à Votre
- Altesse Royale; je subirai son jugement jusques à m'éloigner de sa vue
- pour jamais; je mourrai même pour expier les fautes que je puis avoir
- commises, quoique involontairement, envers votre Royale personne. Je ne
- demande seulement à Votre Altesse Royale que l'honneur de son souvenir, et
- qu'elle soit persuadée que jamais elle ne trouvera personne qui soit plus
- soumis à ses volontés, ni si inséparable de ses intérêts que moi.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote240" name="footnote240"><b>Note 240: </b></a><a
- href="#footnotetag240"> (retour) </a> «Après être sorties de l'église
- (dans le récit de Mademoiselle, l'on est encore au dimanche), nous
- allâmes chez M. le dauphin. La Reine s'approcha du feu. Je vis entrer M.
- de Lauzun, qui s'approcha de moi sans oser me parler, ni presque me
- regarder. Son embarras augmenta le mien. Je me jetai à genoux pour me
- mieux chauffer. Il étoit tout auprès de moi. Je lui dis, sans le
- regarder: «Je suis toute transie de froid.» Il me répondit: «Je suis
- encore plus troublé de ce que j'ai vu. Je ne suis pas assez sot pour
- donner dans votre panneau; j'ai bien connu que vous vouliez vous
- divertir...» Je lui répondis: «Rien n'est si sûr que les deux mots que
- je vous ai écrits, ni rien de si résolu dans ma tête que l'exécution de
- cette affaire.» Il n'eut pas le temps de répliquer, ou ne se trouva pas
- la force de soutenir une plus longue conversation.» (<i>Mém. de Madem.</i>,
- loc. cit.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Mademoiselle, qui jusque là avoit feint de ne point entendre ce que
- vouloit dire M. de Lauzun, et qui même en avoit ri au commencement, voyant
- qu'il parloit tout de bon et que la manière dont il avoit exprimé sa
- douleur étoit effectivement sincère et sans feinte, cette princesse en fut
- effectivement touchée, et cette humeur riante faisant place à la
- compassion, se changea en un moment en un véritable sérieux. Et comme ce
- qu'elle avoit fait d'abord n'étoit que pour l'éprouver, et que d'ailleurs
- elle ne souhaitoit rien tant que de s'assurer du cœur de M. le comte de
- Lauzun, elle ne s'en crut pas plutôt assurée, que cette tendresse qu'elle
- avoit pris soin de cacher au fond de son cœur se découvrit enfin à sa
- faveur. Et cette langueur que Lauzun avoit sur tout son visage l'ayant
- touchée jusques au vif, Mademoiselle le regardant d'un œil plus favorable
- qu'elle n'avoit encore fait, après avoir longtemps gardé le silence, cette
- princesse lui dit: «Ha! Monsieur, que vous faites un grand tort à la
- sincérité de mon procédé envers vous, et que vous connoissez mal les
- sentimens que mon cœur a conçus pour vous! Si vous saviez l'injure que
- vous me faites de me traiter ainsi, vous vous puniriez vous-même de
- l'affront que vous me faites. Quoi! vous tournez en raillerie la plus
- grande affection du monde, où j'ai apporté toute la sincérité qui m'étoit
- possible! Je me suis fait violence avant que de faire ce que j'ai fait
- pour vous; mais enfin la tendresse l'a emporté sur ma fierté; je m'oublie,
- s'il faut le dire, pour vous donner la plus forte preuve de mes affections
- que j'aye jamais donnée à personne. J'en ai vu, et vous le savez, d'un
- rang qui n'étoit pas inférieur au mien, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu
- pour mériter mon estime; cependant ils ont travaillé en vain, et non
- seulement je vous donne cette estime, mais je me donne moi-même! Après
- cela vous dites que je me moque de vous et que je hasarde votre
- réputation; je me hasarde bien plutôt moi-même. Néanmoins je passe par
- dessus toutes ces considérations qui s'y opposent, et pourquoi cela, sinon
- pour vous élever à un rang où, selon toutes les apparences, vous ne déviez
- pas prétendre, quoique vous méritiez davantage?»
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, qui n'osoit pas croire encore ce qu'il venoit d'entendre<a
- id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a> <a href="#footnote241"><sup
- class="sml">241</sup></a>, au moins en faisoit-il semblant, après avoir vu
- que Mademoiselle ne parloit plus, répondit en ces termes: «Oh!
- Mademoiselle, que vous êtes ingénieuse à tourmenter un malheureux! et
- qu'il faut bien avouer que les personnes de votre condition ont bien de
- l'avantage de pouvoir se divertir si agréablement, mais cruellement pour
- ceux qui en sont le sujet! Votre Altesse Royale me vent rendre heureux en
- idée et en imagination pour un moment, pour me rendre malheureux ensuite
- le reste de mes jours. Et de grâce, encore une fois, Mademoiselle,
- faites-moi plutôt mourir tout d'un coup, il me sera bien plus doux que de
- me voir languir et être la risée de tout le monde. J'ai toujours eu le
- désir de me sacrifier pour Votre Altesse Royale, mais puisqu'elle m'en
- croit indigne, que du moins elle ait égard à ma bonne volonté... Je le dis
- encore, Mademoiselle, que je n'ai jamais perdu le souvenir de ce que vous
- êtes et de ce que je suis; et ainsi je n'ai jamais été assez audacieux
- pour aspirer à ce bonheur, dont vous prenez plaisir de me flatter,
- seulement pour vous divertir.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote241" name="footnote241"><b>Note 241: </b></a><a
- href="#footnotetag241"> (retour) </a> Madame de Nogent, sœur de M. de
- Lauzun, fut moins difficile à persuader: «J'avois écrit sur une carte:
- <span class="sc">Monsieur</span>, M. de Longueville, et M. de Lauzun.
- Comme je causois, le soir, avec madame de Nogent, je lui montrai ces
- trois noms, et je lui dis: «Devinez lequel de ces trois hommes j'ai
- envie d'épouser?» Elle ne me fit d'autre réponse que celle de se jeter à
- mes pieds et me répéter qu'elle n'avoit que cela à me dire.» (<i>Mém. de
- Madem.</i>, édit. citée, 6, p. 133.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il prononça ces paroles avec une action qui marquoit effectivement que son
- âme étoit dans un grand trouble et que la douleur qu'il souffroit étoit
- des plus aiguës, et Mademoiselle, qui l'observoit de près, le reconnut
- aisément, de façon, qu'elle souffroit de le voir souffrir. Elle le
- témoigna assez par ces paroles: «Quoi! dit cette princesse avec une action
- toute passionnée, que faut-il donc faire, Monsieur, pour vous persuader?
- Vous prenez autant de soin pour vous tourmenter que j'en prends pour vous
- procurer du repos. Je vous le dis encore, que je suis une princesse
- sincère, et ce que je vous ai déjà dit n'est que conformément à mes
- intentions; et je vous en donnerai telle preuve que vous n'aurez pas lieu
- d'en douter. Pensez-vous que je voulusse vous traiter aussi favorablement
- comme j'ai fait, si je n'eusse pas eu pour vous les sentimens d'une
- véritable tendresse? Non, poursuivit cette princesse, versant quelques
- larmes qu'elle ne put retenir, parcequ'elle voyoit M. de Lauzun dans la
- dernière affliction et toujours obstiné dans l'erreur qu'elle se moquoit
- de lui; non, je ne déguise point ma pensée; et puisque mes paroles n'ont
- pas pu vous persuader les véritables sentimens de mon cœur, il faut que
- j'emprunte le secours de mes yeux, et que les larmes que vous me forcez de
- verser vous en soient des témoins auxquels vous ne puissiez rien objecter.
- Me croyez-vous, Monsieur, après vous avoir donné des preuves si fortes de
- mon amour? Douterez-vous encore de la sincérité de mon procédé, après
- l'avoir ouï de ma bouche, et que mes yeux même n'ont pas épargné leurs
- soins et leur pouvoir pour ne vous laisser aucun doute? Répondez-moi donc,
- s'il vous plaît: cette déclaration si ingénue, et, ce me semble, assez
- extraordinaire, mérite-t-elle que vous y ajoutiez foi? M'acquittai-je bien
- de ma promesse? Il vous peut souvenir sans doute que, lorsque vous me
- disiez qu'il n'y avoit que les rois et les souverains qui pussent
- justement prétendre à la possession des grandes princesses, je vous
- répondis que vous vous trompiez, qu'ils n'étoient pas les seuls, et qu'il
- y en avoit d'autres qui, par leur propre mérite et sans le secours du
- sang, y pouvoient prétendre, et que, parmi un grand nombre qu'on trouvoit,
- je n'en voyois point qui le pût mieux prétendre que vous. Je vous parlois
- alors pour vous animer, et aujourd'hui je vous parle pour vous faire
- heureux, si la possession d'une personne de mon rang peut vous le rendre.
- Je veux partager la peine avec vous: travaillez de concert à cela; agissez
- hardiment et sans crainte; faites tout ce que vous pouvez de votre côté,
- et assurez-vous à ma foi de princesse que je n'oublierai rien du mien.
- Êtes-vous content, Monsieur? Et après ce que je viens de vous dire,
- douterez-vous encore de ma franchise?--Ha! Mademoiselle, s'écria M. de
- Lauzun, se jetant à ses pieds, ravi d'un discours si tendre et si
- obligeant que Mademoiselle venoit de prononcer en sa faveur, qu'est-ce que
- je pourrois faire pour reconnoître l'excès de vos bontés? Quoi!
- Mademoiselle, sera-t-il dit que celui des hommes que Votre Altesse Royale
- rend le plus heureux, soit le plus ingrat par l'impossibilité de ne
- pouvoir rien faire qui puisse marquer sa reconnoissance? La plus grande
- princesse du monde élèvera un misérable jusques au plus haut degré de
- bonheur, et il n'aura rien que des souhaits pour reconnoissance d'un
- bienfait si extraordinaire? Que vous me rendez heureux, Mademoiselle, par
- l'excès d'une générosité sans exemple! Mais que ce haut point de gloire me
- sera rude, tandis que je ne pourrai rien faire pour reconnoître la
- déclaration que Votre Altesse Royale vient de faire en ma faveur! Elle
- m'est trop avantageuse et a trop de charmes pour moi pour demeurer sans
- réponse, et la gratitude me doit obliger de dire aujourd'hui ce qu'un
- profond respect et le devoir même m'ont fait taire si longtemps. Et
- puisque je ne puis rien faire pour Votre Altesse Royale pour lui marquer
- ma gratitude, je dois lui dire du moins et lui découvrir les sentimens de
- mon cœur. Il est vrai, Mademoiselle, que depuis que j'ai eu l'honneur
- d'entrer chez Votre Altesse Royale, j'ai remarqué tant de charmes, que ce
- que je ne faisois autrefois que par devoir, je l'ai fait depuis par un
- motif plus doux et plus agréable. Oui, Mademoiselle, pardonnez, s'il vous
- plaît, à mes transports, si je vous parle si librement. Je vous vis, je
- vous considérai, je vous admirai pendant longtemps. Votre Altesse Royale a
- trop de charmes pour s'en pouvoir défendre; les beautés de votre âme qui
- sont jointes à celles de votre corps font un admirable composé de toutes
- les beautés ensemble. Et ainsi, Mademoiselle, j'ai eu des yeux pour voir,
- des oreilles pour entendre, un esprit pour admirer, et un cœur pour aimer.
- J'ai fait tous mes efforts pour me défendre de cette passion lorsqu'elle
- ne faisoit encore que naître; non pas par quelque sorte de répugnance, car
- je sais trop qu'outre que vous méritez les adorations de toute la terre,
- je ne pouvois jamais être embrasé d'une si digne et glorieuse flamme. Je
- pourrois ajouter à cela, quoique Votre Altesse Royale me taxe de
- présomption, que, si la nature a mis tant d'inégalité entre votre
- condition et la mienne, elle m'a donné un cœur assez noble et élevé pour
- n'aspirer qu'à de grandes choses, et qui jusqu'ici n'a pu se résoudre à
- s'attacher à autre qu'à Votre Altesse Royale. Oui, Mademoiselle, je
- l'avoue à vos pieds, après l'aveu sincère que vous venez de faire sur le
- sujet de vos inclinations. Je n'en aurois jamais osé parler, si votre
- procédé ne m'en avoit donné la licence, quoique je ne visse point d'autre
- remède à mon mal que la langueur pendant le reste de mes jours. J'aimois
- mieux traîner une vie mourante dans un mortel silence, que de risquer à
- vous déplaire et à m'attirer pour un seul moment votre disgrâce par la
- moindre parole qui vous pût faire connoître mon amour. Et comme j'ai fait
- par le passé, je tâcherai avec soin à composer et mes yeux et toutes mes
- actions, de peur qu'à l'insu de mon cœur ils ne vous disent quelque chose
- de ce qu'il ressent pour vous: car, quelle apparence, Mademoiselle, qu'un
- simple cadet qui n'a que son épée pour partage osât aspirer à la
- possession d'une princesse qui n'a jamais su regarder les têtes couronnées
- qu'avec indifférence, et qui a refusé les premiers partis de l'Europe?
- Quelle apparence, dis-je, qu'après le refus de tant de souverains parmi
- lesquels il y en a qui, par le rang qu'ils tiennent, pouvoient sans doute
- prétendre avec quelque justice à la possession de Votre Altesse Royale...
- Néanmoins toute la terre sait qu'elle a eu toujours un cœur ferme à toutes
- ces poursuites, comme si la terre ne portoit pas un homme digne d'elle.
- Ainsi, Mademoiselle, après une connoissance si parfaite de toutes ces
- choses, tout le monde ne m'auroit-il pas blâmé, si on avoit su quelque
- chose des sentimens de mon âme envers Votre Altesse Royale? Et n'aurois-je
- pas lieu de craindre toutes choses de votre ressentiment, si j'étois assez
- téméraire pour vous le découvrir? Oui, Mademoiselle, je vous le dis
- encore, que, de quelque suite affreuse de tourmens dont je prévoyois que
- mon cruel silence alloit être indubitablement suivi, je préparois mon âme
- à une forte et respectueuse résistance. Il m'étoit bien plus avantageux de
- vous aimer d'un amour caché et à votre insu, que de hasarder une
- déclaration capable de vous déplaire et de m'interdire l'accès entièrement
- libre que j'avois auprès de Votre Altesse Royale. Il est vrai,
- Mademoiselle, que dans cet embarras je souffrois véritablement des peines
- inconcevables, et, à parler à cœur ouvert, je ne sais pas si j'aurois pu y
- résister longtemps sans mourir; mais la crainte d'un plus grand mal
- modéroit en quelque façon celui que je sentois.»
- </p>
- <p>
- Mademoiselle, qui jusque là l'avoit écouté fort attentivement sans
- l'interrompre, prit la parole en cet endroit: «Le choix que j'ai fait, dit
- cette princesse, n'est pas un choix fait à la hâte; il y a longtemps que
- j'y travaille, et j'y ai fait réflexion plus que vous n'avez pensé
- d'abord. Je vous ai observé de près auparavant, et je ne me suis déclarée
- enfin qu'après avoir bien songé à ce que j'allois faire. Je n'ai pas
- choisi seule, afin que vous ajoutiez plus de foi sur l'avis de plusieurs
- que si ce n'étoit que le mien seul; et ceux que j'ai consultés là-dessus
- m'ont entièrement confirmée dans mon dessein. C'est votre esprit, vos
- actions, votre vertu, c'est de vous-même que j'ai voulu me conseiller, et
- je vous ai trouvé si raisonnable en tout depuis que je vous observe, que,
- loin de me repentir de ce que je viens de dire, au contraire je crains de
- ne pas faire assez pour vous marquer sensiblement mes affections. Quant à
- cette inégalité de conditions qui vous fait tant de peine, n'y songez
- point, je vous prie, et soyez assuré que je ne laisserai pas imparfaite
- une chose à laquelle j'ai travaillé avec tant de plaisir, et j'y
- travaillerai jusqu'à la fin avec soin, et comme à une affaire dont je
- prétends faire votre fortune et le sujet de mon repos; comptez seulement
- là-dessus. Ce que l'éclat des couronnes dont vous venez de parler n'a pu
- faire sur mon esprit, votre mérite le fait excellemment; et mon cœur, qui
- jusque aujourd'hui s'est conservé dans son entière liberté, malgré toutes
- les recherches des rois et des souverains, n'a su cependant éviter de
- devenir captif d'un simple cadet, comme vous dites. Si tous les cadets
- vous ressembloient, Monsieur, il se trouveroit peu d'hommes qui voulussent
- être les aînés. Je ne prétends pas faire votre panégyrique, mais je suis
- obligée de donner cela premièrement à la vérité, secondement à vous-même,
- afin que vous n'ignoriez pas que je vous connois assez pour en juger,
- troisièmement au choix que j'ai fait, pour faire voir à toute la terre que
- je ne l'ai fait qu'après un long examen, après l'avoir trouvé digne de
- moi, et à ma propre satisfaction; car il est bien juste, ce me semble, et
- je vous crois trop raisonnable pour ne me pas permettre la même chose sur
- vous que vous vous êtes permis sur moi. Vous avez dit tout ce que votre
- bel esprit s'est imaginé de moi, de mes prétentions et de ma qualité, et
- de cent autres choses les plus belles et les plus obligeantes du monde,
- sans qu'il ait été en mon pouvoir de vous en empêcher; souffrez que j'aie
- ma revanche.--Ah! dit M. de Lauzun, que Votre Altesse Royale est
- ingénieuse à se donner du plaisir, et que le prétexte de revanche est
- agréablement exécuté! Il est vrai, si je l'ose dire, que puisque vous
- avez, par un effet de votre bonté et d'une générosité sans exemple, voulu
- faire un choix si peu digne de vous, il semble qu'il est de votre intérêt
- de l'élever, par des louanges excessives, aussi haut que votre belle
- bouche le pourra, afin que l'approbation particulière que votre esprit
- éclairé en fera fasse naître celle de tout l'univers. Et puisque votre
- royale main me destine à une place dont le seul souvenir me fait trembler
- de crainte et de respect, il faut que cette belle main qui me prépare à un
- si haut bonheur ne soit pas la seule à agir dans une action si peu
- commune: c'est-à-dire, Mademoiselle, qu'étant assez malheureux pour ne
- mériter pas seulement que Votre Altesse Royale pense à moi, et que,
- nonobstant toutes ces raisons, elle a la bonté de me destiner au plus
- suprême degré de bonheur, vous devez, Mademoiselle, pour l'amour de
- vous-même, m'estimer: car c'est de votre estime seule que le choix que
- vous avez fait de moi recevra tout son prix, et c'est par là que toute la
- terre me verra avec moins de peine et de tourment monté en peu de temps à
- un si haut faîte de grandeur; et cette élévation si prompte et cette haute
- estime me feront trouver l'accès libre chez les esprits des personnes même
- qui en seront d'abord surprises. C'est le seul moyen, Mademoiselle, de
- trouver de quoi vous satisfaire, et de quoi n'avoir pas lieu de vous
- repentir.
- </p>
- <p>
- --S'il ne faut que vous estimer, Monsieur, dit Mademoiselle, pour ne me
- point repentir, je me vante de ne me repentir jamais; et pour vous tout
- dire, il suffit de vous aimer tendrement pour être aussi contente de mon
- choix que je me le promets. Et pour vous obliger à en faire autant, je
- suis assurée de vivre le reste de mes jours la plus heureuse princesse du
- monde. Jusqu'ici vous n'ayez eu que des paroles qui vous aient flatté,
- mais vous verrez bientôt les effets. Et je m'en vais vous faire voir la
- sincérité de mon cœur d'une manière qui vous ôtera tout scrupule, et je ne
- veux plus que vous me croyiez qu'aux effets. Songez seulement à cela, si
- vous voulez votre fortune, et ne perdez point le temps, si vous m'aimez;
- le Roi vous aime, faites en sorte d'avoir son consentement, et soyez
- assuré du mien, et que je m'en vais y faire tout ce que je pourrai.--Oh!
- Mademoiselle, s'écria alors le comte de Lauzun, se jetant pour une seconde
- fois à ses pieds, qu'est-ce que je pourrai faire pour reconnoître toutes
- les étroites obligations que j'ai à Votre Altesse Royale, après en avoir
- reçu des preuves si sensibles? Quoi, la plus grande princesse de la terre
- en qualité, en biens et en mérite, s'abaissera jusqu'à venir chercher un
- homme privé pour l'honorer de ses bonnes grâces? Ah! c'est trop. Mais elle
- lui offre non seulement ses bonnes grâces, son amitié, mais aussi son cœur
- privativement à tout autre, et ses affections! Et pour dernier témoignage
- d'une générosité inestimable, cette même princesse lui veut donner sa
- royale main et généralement ce qui est en son pouvoir! Ah! fortune, que tu
- m'es aujourd'hui prodigue, et que tu m'es aussi cruelle, puisque, me
- donnant tout, tu me laisses dans l'impossibilité de pouvoir témoigner ma
- juste reconnoissance que par de seuls désirs! Le présent que tu me fais
- est d'une valeur infinie, mais il seroit plus conforme et à mes forces et
- à mon peu de mérite s'il étoit moindre, parce que je pourrois concevoir
- quelque sorte d'espérance de m'acquitter. Il est vrai, Mademoiselle, que
- Votre Altesse Royale me met aujourd'hui au-dessus du bonheur même; mais de
- grâce, souffrez, Mademoiselle, que je me plaigne de l'excès de votre
- bonté, et que je lui dise que je serois beaucoup plus heureux si je
- l'étois moins, parce que je goûterois ma fortune avec toute sa douceur, si
- elle étoit médiocre, au lieu que je me vois accablé sous le poids de celle
- que Votre Altesse Royale m'offre, tant elle est au-dessus de moi et de mes
- espérances. Et comme je n'ai rien que de vous, agréez, s'il vous plaît, le
- vœu solennel que je fais à Votre Altesse Royale de tous les moments de ma
- vie. Le don que je vous fais est peu de chose en comparaison de ce que
- j'en ai reçu, mais il est sincère, et l'exactitude avec laquelle
- j'exécuterai ma promesse persuadera Votre Altesse Royale et ne laissera,
- jamais le moindre doute sur ce sujet.»
- </p>
- <p>
- Vous voyez quel admirable progrès en si peu de temps M. de Lauzun avoit
- fait sur l'esprit de Mademoiselle; non seulement il avoit lieu d'espérer,
- mais encore il n'avoit rien à craindre, puisqu'il avoit obligé cette
- princesse à se déclarer d'une manière qui surpassoit de beaucoup toutes
- ses espérances. De façon que, se voyant entièrement assuré de ce côté, et
- ne pouvant plus douter qu'il ne fût véritablement aimé de Mademoiselle
- après la déclaration tendre et sincère qu'il en avoit ouï de la propre
- bouche de cette princesse, il ne songea plus qu'à avoir l'agrément du Roi,
- sans quoi il lui étoit impossible de pouvoir rien conclure. L'occasion
- s'en présenta peu de temps après, ou pour mieux dire il la fit naître
- lui-même, voyant qu'il ne manquoit plus que cela à son entier bonheur.
- </p>
- <p>
- Il étoit un jour auprès du Roi, où, après avoir dit beaucoup de choses sur
- le sujet de Mademoiselle, qui faisoient assez connoître qu'il falloit
- qu'il y eût quelque chose de plus qu'à l'ordinaire entre cette princesse
- et lui, ce Monarque, qui a un jugement et un esprit des plus éclairés, se
- douta de quelque chose, et, comme il a toujours fait l'honneur à M. de
- Lauzun de l'aimer, Sa Majesté lui dit en riant: «Mais, Lauzun, il semble
- que tu n'es pas trop mal dans l'esprit de ma cousine; car, à t'entendre
- parler d'elle, il faut nécessairement que tu aies plus d'accès auprès
- d'elle que beaucoup d'autres,--Sire, répondit M. de Lauzun, je suis assez
- heureux pour n'y être pas mal, et cette princesse me fait l'honneur de me
- traiter d'une manière à me faire croire que, si Votre Majesté m'est
- favorable, je puis prétendre à un bonheur qui n'a point de
- semblable.--Comment! reprit le Roi, continuant davantage son ris, tu
- pourrois bien aspirer à devenir mon cousin<a id="footnotetag242"
- name="footnotetag242"></a> <a href="#footnote242"><sup class="sml">242</sup></a>?--Ah!
- Sire, répondit M. de Lauzun, à Dieu ne plaise que j'eusse une pensée
- au-dessus de ma condition, et qui me rendroit criminel si j'osois la
- mettre au jour de moi-même, s'il étoit vrai que je l'eusse conçue; je sais
- trop mon devoir envers mon Roi et toute la maison royale. Et outre ce
- devoir et ce respect, je sais encore que je ne suis qu'un gueux de cadet,
- qui n'a rien qu'il ne tienne des libéralités toutes royales de Votre
- Majesté; je sais que sans elle je ne serois rien: je n'avois rien quand je
- me suis voué à son service, et aujourd'hui je puis me vanter d'avoir
- quelque chose, ou, pour parler plus juste, je puis avancer que je suis
- trop riche, puisque j'ai l'honneur de ne vous pas être indifférent. Tous
- les bienfaits que je reçois tous les jours de Votre Majesté me font croire
- que j'ai le bonheur d'avoir quelque part dans vos bonnes grâces. Aussi,
- Sire, et mon devoir, et ma juste reconnoissance, joints avec toutes sortes
- de raisons, ne veulent pas que je prétende jamais rien sans l'aveu de
- Votre Majesté. Mais, Sire, s'il m'est permis de le redire encore avec tout
- le respect que je vous dois, si Votre Majesté ne m'est point contraire, je
- me puis dire le plus heureux de tous les hommes.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote242" name="footnote242"><b>Note 242: </b></a><a
- href="#footnotetag242"> (retour) </a> Il semble, au contraire de ce qui
- est avancé ici, que Lauzun n'ait jamais osé parler lui-même au Roi de ce
- grand projet de mariage. Il eut la plus grande peine du monde à laisser
- mademoiselle de Montpensier écrire à ce sujet à Sa Majesté. «Il me
- remettoit toujours d'une journée à une autre, sans y vouloir consentir;
- à la fin, après l'avoir extrêmement pressé, et m'être fâchée contre lui
- des longueurs qu'il apportoit à une affaire qu'il devoit savoir me
- donner de l'inquiétude, j'écrivis ma lettre avec tant de précipitation,
- de crainte qu'il ne changeât de sentiment, que je n'eus pas la patience
- de prendre le temps qu'il m'auroit fallu pour en faire une copie. Je
- crois même que je ne me donnai pas celui de la relire.» Mademoiselle se
- rappela dans la suite quels étoient à peu près les termes de sa lettre,
- et la refit pour l'insérer dans ses Mémoires (t. 6, p. 147 et suiv., <i>édit.
- citée</i>).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui étoit là et qui avoit écouté, sans parler, tout
- ce dialogue, et qui étoit, aussi bien que le Roi, ravie d'étonnement de
- voir la façon passionnée et soumise avec laquelle M. de Lauzun venoit de
- parler, fut sensiblement touchée, et ce fut ce qui lui fit dire au Roi:
- «Et pourquoi, Sire, vous opposeriez-vous à sa fortune? Laissez-le faire,
- il n'y a point de personne qui ait plus de mérite que lui; que cela vous
- fait-il?--Bien, dit le Roi, va, Lauzun, je t'assure qu'au lieu de t'être
- contraire, je te serai autant favorable que je le pourrai.--Ah! Sire,
- répondit M. de Lauzun, les rois et les souverains peuvent promettre tout,
- sans qu'ils soient obligés à tenir s'ils ne veulent, puisqu'ils sont
- au-dessus des lois.--Allez, M. de Lauzun, dit madame de Montespan, le Roi
- le veut bien, poussez votre fortune.--Mais, Madame, reprit Lauzun, je ne
- puis rien que je n'aie la permission du Roi mon maître.» Le Roi, voyant
- cet esprit dans une si louable et si soumise ambition, et qu'il a toujours
- honoré d'une cordiale amitié, lui dit: «Eh bien, Lauzun, pousse ta
- fortune, je t'assure ma foi que je t'aiderai de tout ce que je pourrai, et
- tu en verras les effets.»
- </p>
- <p>
- A votre avis, y eut-il jamais homme plus heureux que notre Lauzun, ni qui
- eut de si heureux progrès dans une entreprise où toutes les apparences
- étoient directement opposées? Et ne pouvoit-il pas se promettre un entier
- bonheur où tout autre auroit trouvé sa perte! Le voilà donc qui s'en va
- porter l'heureuse nouvelle de la parole qu'il avoit du Roi. Jamais cette
- princesse ne témoigna plus de joie que dans cette rencontre. Ils
- demeurèrent quelques jours dans cet état à se donner mutuellement tous les
- témoignages innocens d'un véritable amour, ménageant toutes choses de
- manière qu'ils pussent achever et finir leurs desseins par un heureux
- mariage.
- </p>
- <p>
- Or ce fut dans ce temps-là que, la mort de Madame étant survenue<a
- id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a> <a href="#footnote243"><sup
- class="sml">243</sup></a>, M. de Lauzun s'en alla d'abord chez
- Mademoiselle, et lui parla ainsi: «Enfin je vois bien, Mademoiselle, que
- le destin, jaloux de mon bonheur, s'est aujourd'hui déclaré contre moi; la
- mort de Madame va entièrement faire avorter tous les glorieux desseins que
- Votre Altesse Royale avoit conçus pour moi. La mort de cette princesse
- vous a laissé une place plus digne de vous, et plus sortable à votre
- condition que celle que vous vous destiniez. Vous vouliez un cadet, mais
- il falloit que dans ce cadet vous trouvassiez un grand prince, et votre
- attente ne pouvoit jamais mieux être remplie que par la royale personne de
- Monsieur, frère unique du Roi. C'est avec ce grand prince que vous jouirez
- d'un véritable repos et d'un bonheur solide et plus proportionné à votre
- qualité, s'il n'y en a point qui le soit à votre mérite. Ma chute m'est
- d'autant plus sensible que je tombe du plus haut degré de gloire où Votre
- Altesse Royale m'avoit élevé dans la plus grande confusion de me voir si
- malheureusement frustré du fruit de mes espérances. Mais dans cet étrange
- revers de fortune j'y trouve encore une espèce de consolation: c'est,
- Mademoiselle, qu'ayant tout reçu de Votre Altesse Royale par le don
- qu'elle m'avoit déjà fait de sa royale personne, je lui étois infiniment
- obligé et redevable par l'inégalité du présent qu'elle avoit fait de celui
- qu'elle avoit reçu. Mais aujourd'hui je prétends m'acquitter de tout
- envers elle: vous avez fait paroître une générosité sans exemple quand
- vous vous êtes donnée à un simple cadet; ce misérable gentilhomme, n'ayant
- rien à vous offrir pour s'acquitter envers vous de vos libéralités, a
- enfin résolu de vous rendre vous-même à vous-même, afin de contribuer par
- cette généreuse restitution au repos de Votre Altesse Royale. Je ne veux
- pas vous donner la peine de vous dégager vous-même de votre promesse, je
- vous crois l'âme trop belle pour en avoir la pensée; mais je veux faire
- mon devoir en me dégageant moi-même. Ne pensez pas, Mademoiselle, qu'il y
- ait d'autre motif que celui de votre intérêt qui me fasse agir ainsi; j'ai
- un cœur tendre et sensible, plus que Votre Altesse Royale ne se peut
- l'imaginer, quoique dans la perte que je vais faire aujourd'hui je prévoie
- ma ruine. Oui, Mademoiselle, la langueur va succéder à toutes les joies
- que Votre Altesse Royale avoit causées par ses bontés, et ce cœur que vous
- aviez animé par de si hautes et glorieuses espérances se va plonger dans
- la douleur et se va dessécher et consumer à petit feu. Allez donc, grande
- princesse, allez occuper cette place que Madame vient de vous céder. Après
- cette grande et vertueuse princesse, il n'y en a point qui la puisse
- remplir si dignement que vous; elle vous est due par toutes sortes de
- raisons, et, après la perte que Monsieur vient de faire, il ne peut être
- consolé que par la jouissance de Votre Altesse Royale. Il mérite seul vos
- affections, et vous seule êtes digne des siennes. Allez, Mademoiselle,
- encore un coup, vivre heureuse le reste de vos jours. Que votre mariage
- avec ce grand prince vous rende tous les deux aussi contents que vous le
- méritez et que je l'ai souhaité.»
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote243" name="footnote243"><b>Note 243: </b></a><a
- href="#footnotetag243"> (retour) </a> Madame Henriette mourut le 30 juin
- 1670. Plusieurs des faits qui précèdent sont postérieurs à cette date.
- Il est certain qu'il fut alors grandement question de marier avec
- Mademoiselle Monsieur, duc d'Anjou, frère du Roi. Mais si Monsieur
- désiroit cette alliance pour faire entrer dans sa maison les biens
- immenses de Mademoiselle, celle-ci, qui connoissoit l'arrière-pensée du
- prince, et qui d'ailleurs aimoit Lauzun, s'y refusa toujours. On trouve
- à ce sujet de grands détails dans ses <i>Mémoires</i>, édit. citée, t.
- 6, <i>initio</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Lauzun, pendant tout ce discours, fit paroître tant d'amour et un si
- véritable regret de la perte qu'il disoit et croyoit sans doute faire, que
- dans le même instant Mademoiselle lui répondit: «Je n'attendois pas un
- pareil bonjour de vous, Lauzun; je croyois que mon repos vous devoit être
- plus cher, pour ne venir pas me l'interrompre. Il me semble que vous ne
- cherchez qu'à m'inquiéter de plus en plus par des alarmes qui ont si peu
- de fondement. Je ne songe ni ne vis que pour vous, et pour vous mettre en
- état de n'envier le sort de personne. Ce n'est pas l'éclat ni la qualité
- que je cherche; vous savez que j'en ai refusé assez souvent, pour n'en pas
- chercher aujourd'hui. Êtes-vous content, Monsieur, et cette déclaration
- est-elle assez ample pour vous ôter tout soupçon? Je veux encore faire
- davantage, et vous le verrez bientôt.» À ces mots, M. de Lauzun se jetant
- aux pieds de Mademoiselle: «Je vous demande pardon, lui dit-il, de ma
- légère conduite; ne l'imputez, de grâce, qu'à l'amour excessif que j'ai
- pour Votre Altesse royale. Si j'aimois moins, je craindrois moins et
- vivrois plus en repos et sans inquiétude; mais la force de mon amour ne me
- permettra en nulle sorte de n'être pas alarmé que je ne sois parvenu à cet
- heureux moment qui me doit assurer paisiblement toutes les promesses de
- Votre Altesse Royale. J'y vais travailler avec ardeur, afin que je vous
- laisse jouir paisiblement de ce repos que je vous ai souvent interrompu.»
- </p>
- <p>
- Peu de jours après, Mademoiselle, comme elle vouloit ôter toute apparence
- de crainte à M. de Lauzun, pria le Roi de vouloir prier Monsieur de se
- désister de sa recherche, et de ne point songer à elle autrement que comme
- ayant l'honneur d'être sa parente, ce que le Roi fit: dont Monsieur parut
- un peu fâché, sans savoir d'où cela provenoit. Cependant Mademoiselle ne
- manqua pas de dire à M. de Lauzun la prière qu'elle avoit faite au Roi, ce
- qui acheva de le mettre en repos, dont elle eut bien de la joie.
- </p>
- <p>
- Or, voulant mettre fin à leurs désirs, ils demandèrent au Roi l'effet de
- sa parole<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a> <a
- href="#footnote244"><sup class="sml">244</sup></a>. Sa Majesté, voyant que
- Mademoiselle le désiroit ardemment, y acquiesça volontiers<a
- id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a> <a href="#footnote245"><sup
- class="sml">245</sup></a>, de façon qu'il n'y restoit qu'à épouser; et M.
- de Lauzun avoit la dispense de M. l'archevêque en sa poche, et la parole
- du Roi. Ce qui étoit si assuré pour lui, il ne le remettoit qu'afin de
- faire cette cérémonie avec plus d'éclat et de pompe; de manière que, cela
- ayant éclaté ouvertement<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a>
- <a href="#footnote246"><sup class="sml">246</sup></a>, les princes et les
- princesses du sang firent tant auprès du Roi qu'ils le firent changer<a
- id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a> <a href="#footnote247"><sup
- class="sml">247</sup></a>, en sorte que Sa Majesté ayant mandé un soir
- Mademoiselle au Louvre, il lui en fit ses excuses. La première parole que
- cette princesse proféra après avoir ouï ce rude arrêt fut: «Et que
- deviendra M. de Lauzun, Sire, et que deviendrai-je?--Je ferai en sorte,
- répliqua le Roi, qu'il aura lieu d'être satisfait. Mais, ma cousine, me
- promettez-vous de ne rien faire sans moi?--Je ne promets rien», dit cette
- princesse affligée, en sortant brusquement de la chambre du Roi. Et pour
- M. de Lauzun, le Roi lui dit, pour le consoler, qu'il ne songeât point à
- sa perte, et qu'il le mettroit dans un état qu'il n'envieroit la fortune
- de personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote244" name="footnote244"><b>Note 244: </b></a><a
- href="#footnotetag244"> (retour) </a> «Lorsque M. de Lauzun m'eut
- renvoyé ma lettre, je la donnai à Bontemps pour la donner au Roi, qui me
- fit une réponse très honnête. Il me disoit qu'il avoit été un peu
- étonné, qu'il me prioit de ne rien faire légèrement, d'y bien songer, et
- qu'il ne me vouloit gêner en rien; qu'il m'aimoit, qu'il me donneroit
- des marques de sa tendresse lorsqu'il en trouveroit des occasions.» (<i>Mém.
- de Madem.</i>, 6, p. 150.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote245" name="footnote245"><b>Note 245: </b></a><a
- href="#footnotetag245"> (retour) </a> «... Le Roi joua cette nuit-là
- jusqu'à deux heures... Il me trouva dans la ruelle de la Reine; il me
- dit: «Vous voilà encore ici, ma cousine? Vous ne savez pas qu'il est
- deux heures?» Je lui répondis: «J'ai à parler à Votre Majesté.» Il
- sortit entré deux portes, et il me dit: «Il faut que je m'appuie, j'ai
- des vapeurs.» Je lui demandai s'il vouloit s'asseoir. Il me dit: «Non,
- me voilà bien.» Le cœur me battoit si violemment que je lui dis deux ou
- trois fois: «Sire! Sire!» Je lui dis, à la fin: «Je viens dire à Votre
- Majesté que je suis toujours dans la résolution de faire ce que je me
- suis donné l'honneur de lui écrire...» Il me dit: «Je ne vous conseille
- ni ne vous défends cette affaire; je vous prie d'y bien songer avant de
- la terminer. J'ai encore, me dit-il, un autre avis à vous donner: Vous
- devez tenir votre dessein secret jusqu'à ce que vous soyez bien
- déterminée. Bien des gens s'en doutent; les ministres m'en ont parlé; M.
- de Lauzun a des ennemis: prenez là-dessus vos mesures.» Je lui répondis:
- «Sire, votre Majesté est pour nous, personne ne sauroit nous nuire.» (<i>Mém.</i>,
- 6, 156 et suiv.)
- </p>
- <p>
- Le secret de ce mariage, exactement gardé par Lauzun et par
- Mademoiselle, avoit été surpris par Guilloire, secrétaire des
- commandements de cette princesse, et il en avoit averti M. de Louvois.
- Lauzun avoit su cette indiscrétion et l'avoit apprise à Mademoiselle,
- qui ne consentit à garder Guilloire auprès d'elle que sur l'avis formel
- du comte. Guilloire, au dire de Segrais, avoit même entretenu
- Mademoiselle à ce sujet. «M. Guilloire, dit Segrais qui parloit plus
- librement que moi à Mademoiselle, par la confiance que sa charge lui
- donnoit auprès d'elle, lui dit tout ce qu'un véritable zèle pouvoit lui
- faire dire là-dessus; et un jour, étant dans l'antichambre, je
- l'entendis lui dire dans sa chambre, assez haut, en lui parlant: «Vous
- êtes la risée et l'opprobre de toute l'Europe.» (<i>Mém. anecd.</i> de
- Segrais, œuvres, 1755, 2 vol in-18, t. 1, p. 79 et suiv.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote246" name="footnote246"><b>Note 246: </b></a><a
- href="#footnotetag246"> (retour) </a> La nouvelle de ce mariage, dont le
- projet avoit été tenu si secret jusque-là, éclata vite. On connoît la
- fameuse lettre adressée à M. de Coulanges à ce sujet, le lundi 15
- décembre 1670, par Mme de Sévigné: «Je m'en vais vous mander la chose la
- plus étonnante..., etc.»
- </p>
- <p>
- Le jeudi 18 décembre, Mme de Sévigné alla complimenter mademoiselle de
- Montpensier: «Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez
- Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle alloit se marier à la campagne, et
- que le coadjuteur de Reims (Charles-Maurice Le Tellier) faisoit la
- cérémonie. Cela étoit ainsi résolu le mercredi au soir, car pour le
- Louvre cela fut changé dès le mardi.» (Cf. Segrais, œuvres, 1755, 2 vol
- in-18, t. 1, p. 80.)--«Mademoiselle écrivoit; elle me fit entrer, elle
- acheva sa lettre, et puis, comme elle étoit au lit, elle me fit mettre à
- genoux dans sa ruelle...; elle me conta une conversation mot à mot
- qu'elle avoit eue avec le Roi. Elle me parut transportée de la joie de
- faire un homme heureux.... Sur tout cela je lui dis: «Mon Dieu!
- Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais que n'avez-vous donc fini
- promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand
- retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est
- tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
- extraordinaire?» Elle me dit que j'avois raison, mais elle étoit si
- pleine alors de confiance que ce discours ne lui fit alors qu'une légère
- impression... À dix heures elle se donna au reste de la France, qui
- venoit lui faire compliment.» (Mad. de Sévigné, lettre du 24 déc. 1670.)
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Montpensier, dans ses Mémoires, ne parle point de cette
- visite et de cette prédiction de madame de Sévigné; mais elle énumère
- complaisamment les noms de tous les grands personnages qui vinrent, au
- nom de la noblesse de France, remercier elle et le Roi de l'honneur que
- recevoit tout le corps de la noblesse dans un de ses membres, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote247" name="footnote247"><b>Note 247: </b></a><a
- href="#footnotetag247"> (retour) </a>«Ce qui s'appelle tomber du haut
- des nues, dit madame de Sévigné, c'est ce qui arriva hier au soir aux
- Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin... Ce fut donc
- lundi que la chose fut déclarée. Le mardi se passa à parler, à
- s'étonner, à complimenter. Le mercredi, Mademoiselle fit une donation à
- M. de Lauzun, avec dessein de lui donner les titres, les noms et les
- ornements nécessaires pour être nommé dans le contrat de mariage, qui
- fut fait le même jour. (Cf. <i>Mém. de Montp.</i>, 6, 201.) Elle lui
- donna donc, en attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le
- comté d'Eu, qui est la première pairie de France, et qui donne le
- premier rang; le duché de Montpensier, dont il porta hier le nom toute
- la journée; le duché de Saint-Fargeau, le duché de Châtellerault, tout
- cela estimé vingt-deux millions. Le contrat fût dressé; il y prit le nom
- de Montpensier. Le jeudi matin, qui étoit hier, Mademoiselle espéra que
- le Roi signeroit le contrat, comme l'avoit dit; mais, sur les sept
- heures du soir; la Reine, Monsieur et plusieurs barbons firent entendre
- à Sa Majesté que cette affaire faisoit tort à sa réputation; en sorte
- qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun, le Roi leur
- déclara devant M. le Prince qu'il leur défendoit absolument de songer à
- ce mariage.» (Lettre du vendredi 19 déc. 1670.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- N'admirez-vous pas ce prompt changement de Fortune, qui jusque-là avoit ri
- à ces amants? Au point qu'ils se croyoient en sûreté, ils ont fait
- naufrage; et par une vicissitude qui n'eut jamais de semblable, tous les
- plaisirs que ces deux cœurs étoient à la veille de goûter ensemble se sont
- changés en des amertumes qui ne finiront qu'avec leur vie. Si vous avez
- fait réflexion sur cette première parole de Mademoiselle, lorsque le Roi
- lui annonça ce funeste arrêt, elle demanda quel seroit le sort de son
- amant, et après: «Que deviendrai-je moi-même?» comme si l'union de leurs
- corps ensemble devoit faire leur mutuel bonheur. Voilà, ce me semble, ce
- que l'on doit appeler amour sincère et véritable, et l'on en voit peu de
- cette trempe, principalement dans ce sexe. Je souhaiterois qu'elles
- prissent cette leçon pour elles, à l'imitation d'une si grande princesse.
- </p>
- <p>
- N'avouerez-vous pas que voilà tous les soins et les peines de Mademoiselle
- et de M. de Lauzun bien mal récompensés, lorsqu'ils ne pouvoient désirer
- qu'un entier applaudissement de tout ce qu'ils avoient projeté?
- </p>
- <p>
- Peu de jours après, quoique ce mariage fût rompu, le bruit ne laissoit pas
- de courir parmi le peuple qu'il se renouoit. Il est vrai que les uns en
- parloient d'une façon et les autres d'une autre. L'on se fondoit sur la
- bonté que le Roi avoit pour M. de Lauzun, et que tout ce qui paroissoit au
- dehors n'étoit qu'une feinte que l'on croyoit que Sa Majesté faisoit pour
- ôter les discours que l'on auroit faits sur l'inégalité de Mademoiselle
- avec M. de Lauzun. Mais pour faire voir que le procédé du Roi n'étoit pas
- une feinte, mais une vérité, il en voulut donner des preuves écrites de sa
- propre main, non seulement aux personnes de la Cour, mais à tout le public<a
- id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a> <a href="#footnote248"><sup
- class="sml">248</sup></a>, par la lettre que je rapporte ici, où il
- s'explique assez ouvertement:
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote248" name="footnote248"><b>Note 248: </b></a><a
- href="#footnotetag248"> (retour) </a> «Les ministres conseillèrent au
- roi d'écrire une lettre à tous les ambassadeurs qu'il avoit dans les
- pays étrangers pour leur donner part, des raisons qu'il avoit eues de
- rompre mon affaire.» (<i>Mém. de Mademoiselle</i>, 6, 236.)
- </p>
- </blockquote>
- <h4>
- LETTRE DU ROY.
- </h4>
- <div class="ital">
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/C.png" /></span>omme ce qui
- s'est passé depuis cinq ou six jours par un dessein que ma cousine de
- Montpensier avoit formé d'épouser te comte de Lauzun, l'un des
- capitaines des gardes de mon corps, fera sans doute grand éclat partout,
- et que la conduite que j'y ai tenue pourroit être malignement
- interprétée, et blâmée par ceux qui n'en seroient pas bien informés;
- j'ai cru en devoir instruire tous mes ministres qui me servent au
- dehors. Il y a environ dix ou douze jours que ma cousine, n'ayant pas
- encore la hardiesse de me parler elle-même d'une chose qu'elle
- connaissoit bien me devoir infiniment surprendre, m'écrivit une longue
- lettre<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a> <a
- href="#footnote249"><sup class="sml">249</sup></a> pour me déclarer la
- résolution qu'elle disoit avoir prise de ce mariage, me suppliant par
- toutes les raisons dont elle put s'aviser d'y vouloir donner mon
- consentement, me conjurant cependant, jusqu'à ce qu'il m'eût plu de
- l'agréer, d'avoir la bonté de ne lui en point parler quand je la
- rencontrerois chez la Reine. Ma réponse, par un billet que je lui
- écrivis, fut que je lui mandois d'y mieux penser, surtout de prendre
- garde de ne rien précipiter dans une affaire de cette nature, qui
- irrémédiablement pourroit être suivie de longs repentirs. Je me
- contentois de ne lui en point dire davantage, espérant de pouvoir mieux
- de vive voix, et, avec tant de considérations que j'avois à lui
- représenter, la ramener par douceur à changer de sentiments. Elle
- continua néanmoins, par de nouveaux billets et par toutes les autres
- voies qui lui pouvoient tomber en l'esprit, à me presser extrêmement de
- donner le consentement qu'elle me demandoit, comme là seule chose qui
- pouvoit, disoit-elle, faire tout le bonheur et le repos de sa vie, comme
- mon refus de le donner la rendroit la plus malheureuse qui fût sur la
- terre. Enfin, voyant, qu'elle avançoit trop peu à son gré dans sa
- poursuite, après avoir trouvé moyen d'intéresser dans sa pensée la
- principale noblesse de mon royaume, elle et le Comte de Lauzun me
- détachèrent quatre personnes de cette première noblesse, qui furent les
- ducs de Créqui et de Montauzier, le maréchal d'Albret et le marquis de
- Guitry, grand maître de ma garderobe<a id="footnotetag250"
- name="footnotetag250"></a> <a href="#footnote250"><sup class="sml">250</sup></a>,
- pour me venir représenter qu'après avoir consenti au mariage de ma
- cousine de Guise<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a> <a
- href="#footnote251"><sup class="sml">251</sup></a>, non seulement sans y
- faire aucune difficulté, mais avec plaisir, si je résistois à celui-ci,
- que sa sœur souhaitoit si ardemment, je ferois connoître évidemment au
- monde que je mettois une très grande différence entre les cadets de
- maison souveraine et les officiers de ma couronne, ce que l'Espagne ne
- faisoit point, au contraire préféroit les grands à tous princes
- étrangers, et qu'il étoit impossible que cette différence ne mortifiât
- extrêmement toute la noblesse de mon royaume. Ils m'alléguèrent ensuite
- qu'ils avoient en leur faveur plusieurs exemples, non seulement de
- princesses du sang royal qui ont fait l'honneur à des gentilshommes de
- les épouser, mais même des reines douairières de France. Pour
- conclusion, les instances de ces quatre personnes furent si pressantes
- en leurs raisons et si persuasives sur le principe de ne pas désobliger
- toute la noblesse françoise, que je me rendis à la fin et donnai un
- consentement au moins tacite à ce mariage, haussant les épaules
- d'étonnement sur l'emportement de ma cousine, et disant seulement
- qu'elle avoit quarante-cinq ans<a id="footnotetag252"
- name="footnotetag252"></a> <a href="#footnote252"><sup class="sml">252</sup></a>
- et qu'elle pouvoit faire ce qui lui plairoit. Dès ce moment l'affaire
- fut tenue pour conclue; on commença à en faire tous les préparatifs;
- toute la Cour fut rendre ses respects à ma cousine, et fit des
- complimens au comte de Lauzun.
- </p>
- <p>
- Le jour suivant il me fut rapporté que ma cousine avoit dit à plusieurs
- personnes qu'elle faisoit ce mariage parceque je l'avois voulu. Je la
- fis appeler, et ne lui ayant point voulu parler qu'en présence de
- témoins, qui furent le duc de Montauzier, les sieurs Le Tellier, de
- Lionne, de Louvois<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a> <a
- href="#footnote253"><sup class="sml">253</sup></a>, n'en ayant pu
- trouver d'autres sous ma main, elle désavoua fortement d'avoir jamais
- tenu un pareil discours, et m'assura au contraire qu'elle avoit témoigné
- et témoigneroit toujours à tout le monde qu'il n'y avoit rien de
- possible que je n'eusse fait pour lui ôter son dessein de l'esprit et
- pour l'obliger à changer de résolution. Mais hier, m'étant revenu de
- divers endroits que là plupart des gens se mettoient en tête une opinion
- qui m'étoit fort injurieuse: que toutes les résistances que j'avois
- faites en cette affaire n'étoient qu'une feinte et une comédie, et qu'en
- effet j'avois été bien aise de procurer un si grand bien au comte de
- Lauzun, que chacun croit que j'aime et que j'estime beaucoup, comme il
- est vrai, je me résolus d'abord, y voyant ma gloire si intéressée, de
- rompre ce mariage et de n'avoir plus de considération ni pour la
- satisfaction de la princesse, ni pour la satisfaction du comte, à qui je
- puis et veux faire d'autre bien. J'envoyai appeler ma cousine: je lui
- déclarai que je ne souffrirois pas qu'elle passât outre à faire ce
- mariage; que je ne consentirois point non plus qu'elle épousât aucun
- prince de mes sujets, mais qu'elle pouvoit choisir dans toute la
- noblesse qualifiée de France qui elle voudroit, hors du seul comte de
- Lauzun, et que je la mènerois moi-même à l'église. Il est superflu de
- vous dire avec quelle douleur elle reçut la chose, combien elle répandit
- de larmes et de sanglots et se jeta à genoux, comme si je lui avois
- donné cent coups de poignard dans le cœur; elle vouloit m'émouvoir; je
- résistai à tout, et après qu'elle fut sortie, je fis entrer le duc de
- Créquy, le marquis de Guitry, le duc de Montauzier; et, le maréchal
- d'Albret ne s'étant pas trouvé, je leur déclarai mon intention, pour la
- dire au comte de Lauzun, auquel ensuite je la fis entendre, et je puis
- dire qu'il la reçut avec toute la constance et la soumission que je
- pouvois désirer<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a> <a
- href="#footnote254"><sup class="sml">254</sup></a>.
- </p>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote249" name="footnote249"><b>Note 249: </b></a><a
- href="#footnotetag249"> (retour) </a>: On a remarqué sans doute qu'il
- n'est pas question, dans le cours de ce récit, de la lettre de
- mademoiselle de Montpensier au Roi. Beaucoup d'autres circonstances sont
- omises; nos notes y ont suppléé pour la plupart.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote250" name="footnote250"><b>Note 250: </b></a><a
- href="#footnotetag250"> (retour) </a> «Nous traitâmes à fond de tout ce
- que nous avions à faire, et prîmes la résolution que MM. les ducs de
- Créquy et de Montauzier, le maréchal d'Albret et M. de Guitry, iroient
- le lendemain trouver le Roi pour le supplier de ma part de trouver bon
- que j'achevasse mon affaire. Il se passa tant de circonstances, dans ces
- moments-là que je ne me souviens pas précisément de ce que ces messieurs
- étoient chargés de dire au Roi. Je sais pourtant que, lorsque là
- résolution de les faire parler fut prise, je dis à M. de Lauzun:
- «Pourquoi n'allons-nous pas nous-mêmes faire cette affaire?» Il me dit
- qu'il étoit plus respectueux d'en user de cette sorte.» (<i>Mém. de
- Montp.</i>, 6, 164.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote251" name="footnote251"><b>Note 251: </b></a><a
- href="#footnotetag251"> (retour) </a> Il s'agit du mariage de
- mademoiselle d'Alençon, sœur du second lit de mademoiselle de
- Montpensier, avec Louis-Joseph de Lorraine, duc de Guise, le 15 mai
- 1667. Mademoiselle avoit d'abord été assez opposée à cette alliance, qui
- devint ensuite pour elle un précédent sur lequel elle s'appuya pour
- déroger encore davantage.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote252" name="footnote252"><b>Note 252: </b></a><a
- href="#footnotetag252"> (retour) </a> Mademoiselle avoit en réalité
- quarante-trois ans, et M. de Lauzun trente-sept ans. Elle étoit née en
- mai 1627 et lui en 1633.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote253" name="footnote253"><b>Note 253: </b></a><a
- href="#footnotetag253"> (retour) </a> Tous trois ses ministres.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote254" name="footnote254"><b>Note 254: </b></a><a
- href="#footnotetag254"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier, dans
- ses <i>Mémoires</i>, et madame de Sévigné, dans ses <i>Lettres</i>,
- n'ont pas manqué d'insister sur la douleur bruyante de Mademoiselle et
- sur la facile fermeté avec laquelle Lauzun supporta le refus du Roi.
- Pour nous, Lauzun, ambitieux, ne paroît avoir vu dans toute cette
- affaire, qu'une occasion de fortifier et d'augmenter son crédit auprès
- du Roi par une soumission aveugle à ses volontés, soumission dont il ne
- manquoit, dans aucun cas, de lui faire sentir le prix. Poursuivi par
- mademoiselle de Montpensier, pour qui son indifférence est fort visible
- dans toutes les paroles, dans tous les actes que rapporte de lui, en les
- admirant, mademoiselle de Montpensier, trop prévenue en faveur de sa
- passion, le comte de Lauzun avoit, par ses charges et ses gouvernements,
- une fortune qui pouvoit suffire au luxe de sa table et de ses équipages;
- celle que lui auroit apportée son mariage ne devoit lui servir qu'à
- faire avec plus d'éclat sa cour au Roi, et il n'en faisoit même pas un
- mystère à Mademoiselle. Sa soumission devoit accroître son crédit: il
- fut soumis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cette lettre ôta tout le soupçon au public, et comme l'on vit
- qu'effectivement il n'y avoit plus rien à prétendre, il y en eut qui
- firent des vers burlesques sur ce mariage, qu'ils firent couler de main en
- main, en sorte qu'ils sont venus aux miennes. Le Roi est représenté en
- aigle, comme le roi des oiseaux, Mademoiselle en aiglonne, et M. de Lauzun
- en moineau, comme le plus petit de tous; c'est un perroquet qui parle, et
- qui représente M. de Guise.
- </p>
- <p>
- <br /> <a name="c7" id="c7"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <h2>
- FABLE.
- </h2>
- <h4>
- L'AIGLE, LE MOINEAU ET LE PERROQUET.
- </h4>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>out est
- perdu, disoit un Perroquet,<br /> Mordant les bâtons de sa cage;<br />
- Tout est perdu, disoit-il plein de rage.<br /> Moi, tout surpris
- d'entendre tel caquet,<br /> Qu'il n'avoit point appris dedans son
- esclavage,
- </p>
- <p class="i14">
- Je lui dis: «Parle, que veux-tu
- </p>
- <p class="i14">
- Avecque ton «Tout est perdu?»
- </p>
- <p class="i14">
- --Ah! je ne veux, dit-il, pas autre chose,
- </p>
- <p class="i10">
- Et après ce qu'hier certain oiseau m'apprit,
- </p>
- <p class="i14">
- J'étoufferai si je ne cause;
- </p>
- <p class="i14">
- Voici donc ce que l'on m'a dit:
- </p>
- <p class="i10">
- «Comme vous le savez, l'espèce volatille,
- </p>
- <p class="i10">
- Reconnaît de tout temps les Aigles pour ses Rois,
- </p>
- <p class="i10">
- Eh bien, vous savez donc que dans cette famille
- </p>
- <p class="i14">
- De qui nous recevons les lois
- </p>
- <p class="i14">
- Est une Aiglonne généreuse,
- </p>
- <p class="i14">
- Grande, fière, majestueuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui porte si haut la grandeur de son sang,
- </p>
- <p class="i14">
- Que parmi toute notre espèce
- </p>
- <p class="i10">
- Elle ne connoît point d'assez haute noblesse
- </p>
- <p class="i10">
- Qui puisse lui donner un mari de son rang.
- </p>
- <p class="i14">
- Mille oiseaux pour, elle brûlèrent;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais parmi tous ceux qui l'aimèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Aucun n'osa se déclarer,
- </p>
- <p class="i14">
- Aucun n'osa même espérer.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais ce que mille oiseaux n'osèrent,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui sembloient mieux le mériter,
- </p>
- <p class="i14">
- Un oiseau de moindre puissance,
- </p>
- <p class="i12">
- Un Moineau (tant partout règne la chance),
- </p>
- <p class="i14">
- A même pensé l'emporter.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce moineau donc, suivant la règle
- </p>
- <p class="i10">
- Qui commande aux oiseaux d'accompagner le Roi,
- </p>
- <p class="i14">
- Étoit à la suite de l'Aigle,
- </p>
- <p class="i12">
- Et même avoit près de lui quelque emploi.
- </p>
- <p class="i10">
- Ce fut là que, suivant la pente naturelle
- </p>
- <p class="i12">
- Qui le portoit aux plaisirs de l'amour,
- </p>
- <p class="i12">
- Il s'occupoit moins à faire sa cour
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'à voltiger de belle en belle,
- </p>
- <p class="i10">
- Et s'y prenoit si bien qu'il trouvoit chaque jour
- </p>
- <p class="i14">
- Sujet de flamme et maîtresse nouvelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais le petit ambitieux
- </p>
- <p class="i10">
- Voulut porter trop haut son vol audacieux;
- </p>
- <p class="i12">
- Voyant souvent l'Aiglonne incomparable,
- </p>
- <p class="i12">
- Il la trouvoit infiniment aimable;
- </p>
- <p class="i14">
- Enfin il l'aima tout de bon,
- </p>
- <p class="i14">
- Et, sans consulter la raison,
- </p>
- <p class="i14">
- Le drôle se mit dans la tête
- </p>
- <p class="i14">
- De lui faire agréer ses feux
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'entreprendre sa conquête.
- </p>
- <p class="i10">
- Voyez comme l'amour nous fait fermer les yeux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et voyez cependant combien il fut heureux!
- </p>
- <p class="i14">
- D'une si charmante manière
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'un air si respectueux
- </p>
- <p class="i14">
- Il sut faire offre de ses vœux,
- </p>
- <p class="i14">
- Que notre aiglonne noble et fière,
- </p>
- <p class="i14">
- Pour lui mettant bas la fierté,
- </p>
- <p class="i10">
- Ne se ressouvient pas de l'inégalité.
- </p>
- <p class="i12">
- Ouï, d'autant plus qu'il lui paroissoit brave,
- </p>
- <p class="i10">
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- </p>
- <p class="i14">
- La belle ne dédaigna point
- </p>
- <p class="i10">
- L'impérieux effort de cet indigne esclave;
- </p>
- <p class="i10">
- Bien plus, elle approuva son désir indiscret,
- </p>
- <p class="i14">
- Lui sut bon gré de sa tendresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Rendit caresse pour caresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Et même n'en fit point secret.
- </p>
- <p class="i10">
- Encor pour un de nous la faute étoit passable:
- </p>
- <p class="i10">
- Notre plumage vert la rendoit excusable,
- </p>
- <p class="i14">
- Et d'ailleurs notre qualité
- </p>
- <p class="i14">
- Rendoit le parti plus sortable;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais pour un si petit oiseau,
- </p>
- <p class="i10">
- C'est un aveuglement qui n'est pas pardonnable!
- </p>
- <p class="i10">
- Il est vrai que c'étoit un aimable Moineau,
- </p>
- <p class="i10">
- Quoiqu'à ce qu'on m'a dit, il n'étoit pas fort beau;
- </p>
- <p class="i10">
- Et l'on tient que parmi les simples Tourterelles
- </p>
- <p class="i14">
- Il a fait de terribles coups,
- </p>
- <p class="i14">
- Et que son ramage est si doux,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'il a bien fait des infidelles,
- </p>
- <p class="i14">
- Et plus encore de jaloux.
- </p>
- <p class="i10">
- Mais qu'est-ce que cela, sinon des bagatelles,
- </p>
- <p class="i14">
- Au prix du dessein surprenant
- </p>
- <p class="i14">
- Que se proposoit ce galant?
- </p>
- <p class="i12">
- Aussi, quand l'Aigle, chef de la famille,
- </p>
- <p class="i12">
- Fut averti de cette indigne ardeur,
- </p>
- <p class="i14">
- Il prévit bien le déshonneur
- </p>
- <p class="i12">
- Qui résultoit d'alliance si vile.
- </p>
- <p class="i10">
- Ayant donc fait venir nos amans étonnés,
- </p>
- <p class="i12">
- Il les reprend de s'être abandonnés
- </p>
- <p class="i10">
- Aux mutuels transports d'une égale folie;
- </p>
- <p class="i14">
- A l'Aiglonne, de ce que sortie
- </p>
- <p class="i10">
- Du plus illustre oiseau qui vole sous les cieux,
- </p>
- <p class="i14">
- Elle s'abaisse et se ravale
- </p>
- <p class="i14">
- Par un choix si peu glorieux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et au Moineau sa faute sans égale,
- </p>
- <p class="i14">
- De ce qu'oubliant le respect,
- </p>
- <p class="i14">
- Il ose bien lever le bec
- </p>
- <p class="i14">
- Jusqu'à l'alliance royale.
- </p>
- <p class="i14">
- Pour conclusion, il leur défend
- </p>
- <p class="i14">
- De faire jamais nid ensemble,
- </p>
- <p class="i14">
- Malgré l'amour qui les assemble.
- </p>
- <p class="i10">
- Notre couple, accablé sous un revers si grand,
- </p>
- <p class="i14">
- À ses commandements se rend,
- </p>
- <p class="i10">
- Quoique ce ne fut pas sans traiter de barbare,
- </p>
- <p class="i14">
- D'injurieux et de cruel,
- </p>
- <p class="i14">
- L'ordre prévoyant qui sépare
- </p>
- <p class="i12">
- Ce qu'unissoit un amour mutuel.
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aiglonne fière et glorieuse
- </p>
- <p class="i10">
- S'élève dans les airs, affligée et honteuse
- </p>
- <p class="i10">
- De voir ouvertement son dessein condamné,
- </p>
- <p class="i14">
- Et le Moineau passionné,
- </p>
- <p class="i10">
- De désespoir de voir son espérance en poudre,
- </p>
- <p class="i14">
- Se retira de son côté,
- </p>
- <p class="i14">
- Et fut contraint de se résoudre
- </p>
- <p class="i14">
- À rabaisser sa vanité
- </p>
- <p class="i12">
- Sur des objets de plus d'égalité.
- </p>
- <p class="i14">
- Voilà donc le récit fidelle
- </p>
- <p class="i14">
- De ce qui me tient en cervelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Est-ce que je n'ai pas sujet
- </p>
- <p class="i10">
- De dire que l'amour né sait plus ce qu'il fait?
- </p>
- <p class="i14">
- Que la nature se dérègle,
- </p>
- <p class="i12">
- Puisque l'on voit, par un dessein nouveau,
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aigle s'abaisser au Moineau,
- </p>
- <p class="i12">
- Et le Moineau s'élever jusqu'à l'Aigle?
- </p>
- <p class="i10">
- Et n'ai-je pas raison de dire a haute voix:
- </p>
- <p class="i12">
- Tout est perdu, pour la troisième fois?»
- </p>
- <p class="i14">
- Ici le jaseur, hors d'haleine,
- </p>
- <p class="i14">
- Et quoique avec bien de la peine,
- </p>
- <p class="i14">
- Mit fin à sa narration.
- </p>
- <p class="i14">
- J'en trouvai l'histoire plaisante;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, y faisant réflexion,
- </p>
- <p class="i12">
- Je la trouvai trop longue et trop piquante.
- </p>
- <p class="i14">
- Mais quoi! c'étoit un Perroquet;
- </p>
- <p class="i14">
- Il faut excuser son caquet<a id="footnotetag255"
- name="footnotetag255"></a> <a href="#footnote255"><sup class="sml">255</sup></a>.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote255" name="footnote255"><b>Note 255: </b></a><a
- href="#footnotetag255"> (retour) </a> Ces deux derniers vers font
- allusion à une chanson fort à la mode quarante ans auparavant, et qu'on
- chantoit encore à cette époque. Le refrain étoit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i18">
- Perroquet, perroquet,
- </p>
- <p class="i14">
- S'en doit rire dans son caquet.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <h4>
- RÉPONSE DU MOINEAU AU PERROQUET.
- </h4>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i10">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/A.png" /></span>h! ah! vous
- parlez donc, monsieur le Perroquet,<br /> Et jasez dedans votre cage?<br />
- À ce qu'on dit, parbleu, vous faites rage.<br /> D'où vous vient un
- si grand caquet,<br /> Vous qui depuis longtemps souffrez un
- esclavage
- </p>
- <p class="i14">
- Qui doit vous avoir abattu?
- </p>
- <p class="i14">
- Dès que je vous ai entendu
- </p>
- <p class="i10">
- À tort et à travers parler d'une autre chose
- </p>
- <p class="i14">
- Que de celle qu'on vous apprit,
- </p>
- <p class="i14">
- J'ai bien vu qu'un Perroquet cause
- </p>
- <p class="i14">
- Sans savoir, souvent ce qu'il dit.
- </p>
- <p class="i10">
- Sachez donc, Perroquet, qu'entre la volatille
- </p>
- <p class="i10">
- Qui reconnoît toujours les Aigles pour ses rois,
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui a du respect pour toute leur famille,
- </p>
- <p class="i14">
- Dont elle exécute les lois,
- </p>
- <p class="i12">
- Un jeune oiseau dont l'âme est généreuse,
- </p>
- <p class="i14">
- Grande, belle, et majestueuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Qui joint à la vertu la noblesse du sang,
- </p>
- <p class="i14">
- Peut bien souvent changer d'espèce;
- </p>
- <p class="i10">
- Son mérite suffit avecque la noblesse,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour pouvoir aspirer au plus illustre rang.
- </p>
- <p class="i14">
- Cent oiseaux autrefois brûlèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Pour des Aigles, et les aimèrent
- </p>
- <p class="i14">
- Sans l'oser jamais déclarer.
- </p>
- <p class="i14">
- Ceux-ci ne l'osant espérer,
- </p>
- <p class="i14">
- Mille oiseaux plus petits l'osèrent,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui pouvoient moins le mériter;
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, ayant le cœur de tenter,
- </p>
- <p class="i14">
- Firent si bien tourner la chance,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'ils eurent lieu, de l'emporter.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce n'est pas toujours une règle
- </p>
- <p class="i10">
- Que l'on puisse manquer de respect à son Roi
- </p>
- <p class="i14">
- Pour aimer quelquefois un Aigle,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans s'écarter de son emploi.
- </p>
- <p class="i10">
- C'est entre les oiseaux chose fort naturelle
- </p>
- <p class="i12">
- De s'adonner aux plaisirs de l'amour;
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun d'eux veut faire sa cour,
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun cherche à charmer sa belle,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, si dans peu de temps il n'y voit pas de jour,
- </p>
- <p class="i10">
- Il tâche d'allumer une flamme nouvelle.
- </p>
- <p class="i14">
- Ce n'est pas être ambitieux,
- </p>
- <p class="i10">
- Et un jeune Moineau n'est pas audacieux
- </p>
- <p class="i10">
- Quand il aime une Aiglonne, encor qu'incomparable:
- </p>
- <p class="i12">
- Il faut aimer ce que l'on trouve aimable,
- </p>
- <p class="i14">
- Et il faut aimer tout de bon.
- </p>
- <p class="i14">
- C'est être privé de raison,
- </p>
- <p class="i14">
- Et c'est se rompre en vain la tête,
- </p>
- <p class="i14">
- D'improuver de si justes feux.
- </p>
- <p class="i14">
- Chacun cherche à faire conquête,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, sans se mettre en peine où l'on porte ses yeux,
- </p>
- <p class="i10">
- On cherche seulement à devenir heureux,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans s'arrêter à la manière.
- </p>
- <p class="i14">
- D'ailleurs, quand on dit: «Je le veux»,
- </p>
- <p class="i14">
- On peut faire offre de ses vœux
- </p>
- <p class="i10">
- À la plus belle Aiglonne, et même à la plus fière,
- </p>
- <p class="i14">
- Quand elle met bas la fierté,
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'elle veut suppléer à l'inégalité.
- </p>
- <p class="i14">
- Pourvu qu'un jeune oiseau soit brave,
- </p>
- <p class="i10">
- Vigoureux, plein d'amour, galant au dernier point,
- </p>
- <p class="i14">
- Une Aiglonne ne dédaigne point
- </p>
- <p class="i10">
- De recevoir les vœux d'un si charmant esclave.
- </p>
- <p class="i10">
- Un si parfait oiseau ne peut être indiscret;
- </p>
- <p class="i14">
- Il peut témoigner sa tendresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Et recevoir quelque caresse,
- </p>
- <p class="i14">
- Sans faire le moindre secret.
- </p>
- <p class="i10">
- Quoi! un Moineau bien fait, dont la taille est passable,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour aimer une Aiglonne est-il inexcusable?
- </p>
- <p class="i10">
- Ne peut-il pas tenter une jeune beauté?
- </p>
- <p class="i14">
- D'ailleurs, s'il est de qualité,
- </p>
- <p class="i14">
- Le parti n'est-il pas sortable?
- </p>
- <p class="i14">
- Mais, en un mot, il est oiseau,
- </p>
- <p class="i10">
- Et, entre les oiseaux, il est bien pardonnable
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'une Aiglonne orgueilleuse aime un jeune Moineau
- </p>
- <p class="i10">
- Sage, discret, civil, adroit, vaillant et beau.
- </p>
- <p class="i10">
- L'aiglonne n'aime pas comme les tourterelles:
- </p>
- <p class="i14">
- Elle est sensible aux moindres coups;
- </p>
- <p class="i14">
- Les feux d'un Moineau lui sont doux
- </p>
- <p class="i14">
- Quand elle les connoît fidèles;
- </p>
- <p class="i14">
- Et, s'il se trouve des jaloux,
- </p>
- <p class="i10">
- Elle entend leurs discours comme des bagatelles.
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'y a-t-il donc de surprenant?
- </p>
- <p class="i14">
- Un jeune oiseau qui est galant,
- </p>
- <p class="i10">
- Qu'on connoît généreux et de noble famille,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui sert son prince avec ardeur,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui ne fait rien qu'avec honneur,
- </p>
- <p class="i14">
- Son alliance est-elle vile?
- </p>
- <p class="i10">
- S'il y a des oiseaux qui s'en sont étonnés,
- </p>
- <p class="i10">
- Ce sont des envieux, qui sont abandonnés
- </p>
- <p class="i10">
- Aux cruels mouvements d'une étrange folie.
- </p>
- <p class="i14">
- Quoiqu'une Aiglonne soit sortie
- </p>
- <p class="i10">
- D'un des plus grands oiseaux qui volent dans les cieux,
- </p>
- <p class="i14">
- Croyez-vous qu'elle se ravale
- </p>
- <p class="i14">
- Et qu'il lui soit peu glorieux
- </p>
- <p class="i10">
- De choisir un Moineau dont l'âme est sans égale,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui a pour elle du respect,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui n'a point d'aile ni de bec
- </p>
- <p class="i14">
- Que pour cette Aiglonne royale?
- </p>
- <p class="i14">
- Où est cette loi qui défend
- </p>
- <p class="i14">
- Que l'on ne puisse mettre ensemble
- </p>
- <p class="i14">
- Deux oiseaux que l'amour assemble
- </p>
- <p class="i10">
- Et qui n'ont rien en eux que d'illustre et de grand?
- </p>
- <p class="i14">
- C'est une injustice qu'on rend,
- </p>
- <p class="i10">
- Et c'est un sentiment sans doute trop barbare,
- </p>
- <p class="i14">
- Et qu'on peut appeler cruel,
- </p>
- <p class="i14">
- De quelque raison qu'il se pare,
- </p>
- <p class="i12">
- Que de blâmer un amour mutuel.
- </p>
- <p class="i14">
- L'Aiglonne, quoique glorieuse,
- </p>
- <p class="i10">
- Pour aimer le Moineau doit-elle être honteuse?
- </p>
- <p class="i10">
- Un feu si naturel sera-t-il condamné?
- </p>
- <p class="i14">
- Mais un Moineau passionné
- </p>
- <p class="i10">
- Qui peut mettre en un jour cinquante oiseaux en poudre,
- </p>
- <p class="i14">
- Qui a le dieu Mars à côté,
- </p>
- <p class="i12">
- Dont le cœur fier s'est pu résoudre
- </p>
- <p class="i14">
- À modérer sa vanité
- </p>
- <p class="i12">
- Et le traiter avec égalité,
- </p>
- <p class="i14">
- Si ce moineau est si fidèle,
- </p>
- <p class="i14">
- Qu'est-ce qui vous donne sujet
- </p>
- <p class="i10">
- De déclamer si fort contre tout ce qu'il fait?
- </p>
- <p class="i14">
- Si votre cerveau se dérègle,
- </p>
- <p class="i12">
- Pour avoir bu par trop de vin nouveau,
- </p>
- <p class="i14">
- Faut-il en faire souffrir l'Aigle?
- </p>
- <p class="i10">
- Apprenez, Perroquet, qu'il faut changer de voix,
- </p>
- <p class="i14">
- Et parler mieux une autre fois.
- </p>
- <p class="i14">
- Lorsque j'aurai repris haleine,
- </p>
- <p class="i14">
- Vous pourrez vous donner la peine
- </p>
- <p class="i10">
- De poursuivre pourtant votre narration.
- </p>
- <p class="i14">
- L'histoire en est assez plaisante,
- </p>
- <p class="i14">
- Et, sans faire réflexion
- </p>
- <p class="i14">
- Si elle peut être piquante,
- </p>
- <p class="i14">
- Puisque ce n'est qu'un Perroquet,
- </p>
- <p class="i14">
- On se moque de son caquet.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c8" id="c8"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h1>
- JUNONIE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE MADAME DE BAGNEUX.
- </h3>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/T.png" /></span>ous les malheurs
- que l'amour a causés jusqu'à présent n'empêchent pas qu'on n'en ait encore
- de nouveaux exemples.
- </p>
- <p>
- Pendant la conférence de Saint-Jean-de-Luz<a id="footnotetag256"
- name="footnotetag256"></a> <a href="#footnote256"><sup class="sml">256</sup></a>,
- plusieurs personnes considérables de Paris tâchoient de réunir deux des
- plus anciennes familles, et, pour y réussir mieux et empêcher qu'elles ne
- se pussent rebrouiller, leur proposoient de faire une alliance.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote256" name="footnote256"><b>Note 256: </b></a><a
- href="#footnotetag256"> (retour) </a> Au temps du traité des Pyrénées et
- du mariage de Louis XIV, en 1660.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Les chefs de ces deux familles étoient MM. de Chartrain<a
- id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a> <a href="#footnote257"><sup
- class="sml">257</sup></a> et de Bagneux<a id="footnotetag258"
- name="footnotetag258"></a> <a href="#footnote258"><sup class="sml">258</sup></a>.
- Ils possédoient les premières charges de la robe, et le sujet de leur
- différend venoit de ce qu'étant encore jeunes et sans charges, M. de
- Bagneux avoit été préféré à M. de Chartrain, ce qui avoit produit entre
- eux une haine secrète et un désir secret de s'entrenuire, qu'ils avoient
- fait paroître en plusieurs occasions.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote257" name="footnote257"><b>Note 257: </b></a><a
- href="#footnotetag257"> (retour) </a> M. de Chartrain descendoit de
- Gilles de Chartrain, seigneur d'Ivry et de Bry-sur-Marne, l'un des cent
- gentilshommes de la maison du roi, qui avoit épousé Jeanne de Créqui,
- fille de Jean de Créqui II, seigneur de Ramboval, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote258" name="footnote258"><b>Note 258: </b></a><a
- href="#footnotetag258"> (retour) </a> M. Chapelier, sieur de Bagneux,
- étoit avocat général en la Cour des aides. La charge qu'il occupoit nous
- fait connoître celle que poursuivoit M. de Chartrain. Voy. les <i>Courriers
- de la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 2, p. 172.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. de Chartrain avoit une fille dont la beauté étoit admirée de tout le
- monde et qui avoit été recherchée par plusieurs personnes de sa naissance
- et fort riches, et M. de Bagneux avoit un fils, lequel, avec les qualités
- qu'il possédoit d'ailleurs, avoit l'avantage d'être fils unique.
- </p>
- <p>
- Son inclination lui avoit fait prendre l'épée, contre le sentiment de son
- père: ce qui faisoit désirer à M. de Bagneux qu'il se mariât, dans
- l'espérance qu'étant marié il lui feroit plus facilement quitter les
- armes.
- </p>
- <p>
- En effet, son mariage avec la fille de M. de Chartrain étant enfin conclu
- par l'entremise de leurs amis communs, il quitta l'épée et prit la robe,
- M. de Bagneux, qui avoit de grands biens, lui ayant donné une charge comme
- la sienne.
- </p>
- <p>
- Après leurs noces, les nouveaux époux passèrent plusieurs mois dans la
- joie et dans les fêtes et les divertissemens. Quoique leur mariage eût
- moins été d'affection que d'obéissance, le jeune M. de Bagneux se croyoit
- le plus heureux des hommes de posséder une personne si accomplie; et sa
- femme n'oublioit rien de toutes les choses à quoi elle croyoit être
- obligée par son devoir, pour lui faire connoître qu'elle étoit aussi
- très-contente.
- </p>
- <p>
- Quelque temps après qu'ils furent mariés, elle eut une légère
- indisposition, pour laquelle les médecins lui ordonnèrent de se baigner.
- Elle résolut d'aller à une maison que son mari avoit, qui n'étoit qu'à
- deux lieues de Paris, proche de la rivière, la saison et le temps étant
- propres alors à prendre le bain.
- </p>
- <p>
- Elle fit amitié avec une dame nommée madame de Vandeuil<a
- id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a> <a href="#footnote259"><sup
- class="sml">259</sup></a>, qui avoit aussi une maison en ce lieu-là. Un
- jour que le temps étoit extrêmement beau, des amis du mari de cette dame
- et d'elle les y allèrent voir. Comme ce lieu étoit proche de Paris, ils y
- arrivèrent avant la chaleur, et, pour profiter du temps, on alla d'abord
- se promener.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote259" name="footnote259"><b>Note 259: </b></a><a
- href="#footnotetag259"> (retour) </a> La maison de Vandeuil étoit de
- Picardie. Un arrêt du mois de décembre 1666 maintient dans leur
- noblesse: Louis de Vandeuil, seigneur du Crocq; ses deux neveux,
- Timoléon de Vandeuil, seigneur de Condé, et Alexandre, seigneur de
- Forcy; puis enfin François de Vandeuil, cousin de ceux-ci, seigneur
- d'Étailfay. Nous ne savons duquel de ceux-ci étoit femme cette dame de
- Vandeuil dont il est parlé ici.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Du jardin l'on sortit sur le bord de la rivière, qui n'en étoit séparée
- que par une balustrade, et, insensiblement s'étant éloignés de la maison
- de madame de Vandeuil, on arriva en un lieu qui étoit derrière celle de
- madame de Bagneux, où elle se promenoit entre des saules.
- </p>
- <p>
- Quoiqu'elle fût négligée, sa beauté et son air causèrent à tout le monde
- une surprise extraordinaire, et jetèrent dans le cœur du chevalier de
- Fosseuse<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a> <a
- href="#footnote260"><sup class="sml">260</sup></a>, qui étoit celui qui
- avoit fait cette partie, les commencemens d'une violente passion: il
- demeura interdit à la vue d'une personne à laquelle il lui sembloit que
- rien ne pouvoit être comparable.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote260" name="footnote260"><b>Note 260: </b></a><a
- href="#footnotetag260"> (retour) </a> Frère de mademoiselle de Fosseuse,
- fille d'honneur de la Reine. (<i>Airs et vaudevilles de cour</i>, Paris,
- Sercy, 1665, t. 1, p. 2.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après le dîné, madame de Vandeuil pensant, par ce que chacun avoit dit de
- madame de Bagneux, que toute la compagnie seroit bien aise de la
- connoître, elle l'envoya prier de venir passer le reste de la journée chez
- elle. M. de Bagneux y vint avec elle. Sa conversation acheva de blesser
- mortellement le chevalier de Fosseuse. Elle avoit naturellement une
- mélancolie douce, accompagnée d'un esprit plein de bonté, qui le
- charmèrent, et il en devint violemment amoureux.
- </p>
- <p>
- D'autre côté, si le chevalier de Fosseuse avoit été épris si fortement de
- sa beauté et des charmes de son esprit, elle avoit remarqué avec quelque
- joie l'attachement qu'il avoit eu d'abord pour elle, ayant trouvé aussi en
- lui quelque chose qui le lui avoit fait distinguer des autres. Aussi
- avoit-il dans sa personne tout ce qui peut préoccuper avantageusement:
- avec toutes les qualités qu'un cavalier jeune et bien fait peut avoir, il
- avoit l'air si noble et si grand, qu'il sembloit être né pour quelque
- chose d'extraordinaire.
- </p>
- <p>
- Après souper, madame de Bagneux, qui étoit obligée de se lever de grand
- matin à cause de son bain, voyant que son mari s'étoit engagé au jeu avec
- le mari de madame de Vandeuil, se retira seule.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui n'avoit pu trouver l'occasion de lui dire ce
- qu'il sentoit pour elle, et qui avoit une extrême douleur de partir de ce
- lieu sans le lui témoigner, s'abandonna à la violence de son amour. Il
- sortit secrètement de chez madame de Vandeuil quelque temps après que
- madame de Bagneux en fut sortie, et, sans considérer à quoi il alloit
- s'exposer, il alla à son logis, où, sans la demander à personne, il entra
- dans sa chambre, qu'il trouva heureusement ouverte.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui étoit couchée et qui entendit marcher, croyant que
- c'étoit son mari, lui demanda s'il avoit perdu. «Oui, Madame, lui répondit
- alors le chevalier de Fosseuse en soupirant, j'ai perdu, et plus que je ne
- croyois jamais perdre: car enfin, madame, je suis ce malheureux chevalier
- de Fosseuse qui vous a vue aujourd'hui et qui vient vous demander pardon
- de vous avoir trouvée plus adorable mille fois que tout ce qu'il a jamais
- vu. Je m'expose à tout, Madame, pour vous le dire; et puisque vous le
- savez, ordonnez-moi que je meure si vous voulez, mais n'accusez de la
- hardiesse que j'ai prise que l'excès d'une passion que vous avez causée et
- que je sens bien qui ne finira qu'avec ma vie.»
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux fut dans le dernier étonnement d'une pareille aventure.
- Après avoir traité le chevalier de Fosseuse comme le dernier de tous les
- hommes, et lui avoir dit plusieurs fois que, s'il ne se retiroit, elle
- seroit obligée de le faire repentir de sa hardiesse, elle appela une de
- ses femmes, nommée Bonneville.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse aperçut alors jusqu'où son amour l'avoit
- transporté et à combien de choses il étoit exposé. Il approcha du lit de
- madame de Bagneux, et, rencontrant une de ses mains qu'elle avançoit pour
- le repousser, la prenant des siennes et la mouillant de mille larmes: «Ce
- n'est pas tant pour moi que pour vous, Madame, lui dit-il d'un air qui
- marquoit l'état de son âme, que je vous conjure de penser à ce que vous
- faites. Que dira-t-on, Madame, si l'on sait qu'un homme ait été dans votre
- chambre à pareille heure? Ah! Madame, on n'aura pas plus de pitié pour
- vous que pour moi, et néanmoins je souhaite que je sois seul malheureux.»
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui avoit entendu sa maîtresse l'appeler, entra dans la
- chambre et lui demanda ce qu'elle désiroit. Madame de Bagneux, après avoir
- conçu du discours du chevalier de Fosseuse qu'en effet, si une telle chose
- venoit à être sue, on la pourroit tourner criminellement, et même qu'elle
- pourroit faire impression sur l'esprit de M. de Bagneux, s'étant remise le
- mieux qu'elle put pour se défaire de Bonneville, elle lui donna quelques
- ordres pour le lendemain, tels que le trouble où elle étoit lui permit
- d'imaginer.
- </p>
- <p>
- Mais après que Bonneville se fut retirée, s'adressant au chevalier de
- Fosseuse, qui étoit dans le même état d'un criminel qui attend le coup de
- la mort: «Ne pensez pas, dit-elle en continuant de lui parler d'un ton de
- colère, que ç'ait été le dessein de vous épargner la confusion que vous
- méritez qui m'ait fait changer de résolution: ma seule considération m'y a
- obligée, quoique je sois fâchée qu'une personne pour qui j'avois conçu de
- l'estime m'ait fait une telle injure. Mais, puisque par votre procédé vous
- vous en êtes rendu indigne, tout ce que je puis faire, si vous m'obéissez
- en vous retirant, c'est de ne me venger de votre indiscrétion qu'en vous
- laissant la honte que vous devez en avoir toute votre vie.» En achevant
- ces paroles, et en lui faisant mille autres reproches, elle lui commanda
- encore de se retirer.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, accablé de ces reproches, se jeta à genoux
- auprès du lit de madame de Bagneux, et, l'ayant conjurée de vouloir
- l'entendre, il lui représenta si fortement, et avec des marques si grandes
- d'une âme remplie d'amour et de douleur, qu'il reconnoissoit que sa
- passion ne l'avoit pas laissé maître de sa raison, mais qu'il n'avoit pu
- se résoudre à s'éloigner d'elle sans lui déclarer l'effet que sa beauté
- avoit fait sur son cœur, qu'elle commença d'attribuer à la force d'un
- véritable amour ce qu'elle avoit pris d'abord pour une indiscrétion où le
- mépris avoit part.
- </p>
- <p>
- Il se fit ensuite un horrible combat dans son cœur. L'inclination secrète
- qu'elle avoit eue pour le chevalier de Fosseuse, succédant à son
- ressentiment, lui fit sentir de la joie de connoître qu'elle en étoit
- aimée. Elle rejeta au commencement cette joie comme une chose criminelle;
- mais elle en fut enfin vaincue. Si elle ne lui pardonna pas entièrement ce
- que la violence de sa passion lui avoit fait commettre, elle ne continua
- pas de le traiter avec la même rigueur, et lui fit seulement considérer
- qu'elle ne pouvoit souffrir, sans blesser sa vertu, qu'un autre homme que
- son mari eût de l'affection pour elle.
- </p>
- <p>
- Elle l'obligea ensuite de se retirer, appréhendant le retour de M. de
- Bagneux, qui ne lui avoit pas donné peu d'inquiétude, de quoi elle avoit
- eu un extrême sujet. Ayant vu qu'elle s'étoit retirée, il avoit quitté le
- jeu presqu'en même temps que le chevalier de Fosseuse étoit sorti de chez
- madame de Vandeuil; mais, par un bonheur extraordinaire, craignant de la
- réveiller, il alla dans une chambre proche de celle où elle étoit couchée.
- </p>
- <p>
- Lorsqu'il rentra, ses gens fermèrent les portes aussitôt qu'ils l'eurent
- vu rentré. Le chevalier de Fosseuse, les ayant trouvées fermées, fut
- étrangement embarrassé. Il se les fit ouvrir, comme s'il fût venu de
- quitter M. de Bagneux, lequel étoit entré dans la chambre de madame de
- Bagneux un instant après que le chevalier de Fosseuse en étoit sorti. M.
- de Bagneux, ayant entendu rouvrir les portes comme il se couchoit, demanda
- le lendemain à ses gens à qui ils les avoient ouvertes. Sur quoi ils lui
- dirent ce que le chevalier de Fosseuse leur avoit dit, et, quoique aucun
- d'eux ne lui pût dire qui il étoit, ni presque même comment il étoit fait,
- il eut des soupçons qui ne lui donnèrent pas peu d'inquiétude. Comme il
- pouvoit douter que sa femme l'aimât lorsqu'il l'avoit épousée, il doutoit
- toujours d'en être aimé, ce qui empêchoit que sa satisfaction ne fût tout
- à fait tranquille, et lui avoit donné un extrême penchant à la jalousie.
- </p>
- <p>
- Si le chevalier de Fosseuse eut beaucoup de joie d'avoir apaisé en partie
- madame de Bagneux, il n'en fut pas de même du côté de cette belle
- personne. La foiblesse qu'elle avoit eue lui donna toute la confusion
- qu'on peut imaginer. Elle se fit mille reproches, comme si elle eût été
- coupable des dernières fautes, et, faisant ensuite réflexion sur les
- peines et les dangers où un engagement l'exposeroit selon toutes les
- apparences, elle prit des résolutions capables de la défendre contre
- l'amour même, et crut que sa raison reprendroit facilement son premier
- empire. Elle désavoua les sentimens de son cœur, et n'accusa que le
- désordre où elle avoit été de la foiblesse qu'elle avoit eue.
- </p>
- <p>
- Elle fut encore près de deux mois à achever de prendre son bain et à se
- reposer après l'avoir pris. Pendant ce temps-là, elle se fortifia dans ses
- résolutions, encore qu'elle ne pût s'empêcher de penser quelquefois au
- chevalier de Fosseuse. Mais le peu de trouble que ces pensées excitoient
- dans son âme lui faisoit croire que, si son idée n'en étoit pas
- entièrement effacée, au moins elle n'y pourroit jamais causer de grandes
- agitations.
- </p>
- <p>
- Enfin elle retourna à Paris, plus belle de l'effet qu'avoient produit son
- bain et l'air de la campagne. M. de Bagneux demeuroit proche l'hôtel de
- Soissons<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a> <a
- href="#footnote261"><sup class="sml">261</sup></a>, et madame de Bagneux
- s'alloit souvent promener dans le jardin de l'hôtel. Elle fut bien
- surprise, quelques jours après son retour, d'y voir le chevalier de
- Fosseuse, qui y avoit été tous les jours depuis qu'il l'avoit vue, s'étant
- bien douté que c'étoit le lieu où il pourroit la voir plus tôt. Voyant
- qu'elle étoit seule, il l'aborda; il lui dit qu'il avoit attendu, avec une
- impatience digne de la passion qu'il avoit osé lui faire connoître, le
- bonheur de la revoir, et que, si, pendant le temps qu'il n'avoit pu avoir
- ce bonheur, elle lui avoit fait la grâce de penser quelquefois à lui, il
- ne croyoit pas la pouvoir remercier jamais assez de ses bontés.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote261" name="footnote261"><b>Note 261: </b></a><a
- href="#footnotetag161"> (retour) </a> «Le jardin qui servoit de vue, dit
- Sauval, aux deux appartements principaux de l'hôtel de Soissons, avoit
- de longueur quarante-cinq toises, et régnoit depuis la rue de Nesle ou
- d'Orléans jusqu'à la Croix-Neuve, proche Saint-Eustache; dans le milieu,
- orné d'un grand bassin avec une fontaine jaillissante, ayant à côté une
- place où le roi et les princes venoient assez souvent joûter. Outre ce
- grand jardin, il y en avoit encore d'autres plus petits.» (Liv. VII, t.
- 2, p. 216.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- D'abord elle suivit la résolution qu'elle avoit prise: malgré l'émotion
- qu'elle avoit sentie à la vue du chevalier de Fosseuse, elle lui répondit,
- affectant un ton de colère, que, si elle lui avoit dit des choses qui
- l'avoient flatté, lorsqu'il avoit eu la hardiesse de venir dans sa
- chambre, ce n'avoit été que pour le faire retirer sans éclat, et qu'elle
- étoit bien étonnée de le voir appréhender si peu son ressentiment et qu'il
- osât encore se présenter devant elle.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse fut surpris étrangement de cette réponse. «Ah!
- Madame, lui dit-il avec une tristesse horrible, pourquoi est-ce que je ne
- mourus pas ce jour-là en sortant de votre chambre? J'aurois cru mourir au
- moins sans toute votre haine, et aurois cru mourir heureux.»
- </p>
- <p>
- Ces paroles, accompagnées d'un air le plus passionné du monde, achevèrent
- de faire renaître dans le cœur de madame de Bagneux son inclination pour
- le chevalier de Fosseuse. Elle ne put lui dissimuler davantage sa
- tendresse; elle lui avoua l'inclination qu'elle avoit sentie d'abord pour
- lui, les efforts qu'elle avoit faits pour la vaincre, et l'état où son âme
- venoit de retomber en le revoyant. Mais elle le conjura ensuite, par la
- sincérité qu'elle lui témoignoit et par toute l'estime qu'il pouvoit avoir
- pour elle, de ne s'obstiner point à lui donner des marques d'une passion
- qui donneroit atteinte à sa réputation et troubleroit indubitablement le
- repos de sa vie, si son mari venoit à en avoir le moindre soupçon, et à
- laquelle elle lui dit, avec toute la fermeté dont elle étoit alors
- capable, qu'elle étoit résolue de ne point répondre.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse eut une joie inconcevable d'avoir pu toucher un
- cœur d'un si haut prix; il ne put le cacher à madame de Bagneux. Mais ce
- qu'elle lui demandoit l'affligea au dernier point, ne croyant pas pouvoir
- vivre davantage si elle ne lui permettoit de l'aimer, et il en fut frappé
- comme d'un coup mortel.
- </p>
- <p>
- Sa douleur fut remarquée de madame de Bagneux encore plus que la joie ne
- l'avoit été. Elle excita en elle une pitié contre laquelle elle fit peu
- d'efforts, le penchant qu'elle avoit pour le chevalier de Fosseuse lui en
- ôtant la force. Il lui représenta si bien et avec tant d'amour que, sa
- passion n'ayant rien que de respectueux, elle ne diminueroit point de son
- mérite, et qu'il pouvoit cacher à tout le monde son amour et son bonheur,
- et empêcher que personne en eût connoissance, qu'elle consentit enfin à
- recevoir ses vœux, après néanmoins lui avoir fait connoître encore mille
- scrupules, et lui avoir témoigné qu'elle appréhendoit bien les suites de
- la foiblesse qu'elle avoit.
- </p>
- <p>
- Il s'établit ensuite entre eux un commerce très-doux. Bonneville, de
- l'esprit de laquelle madame de Bagneux étoit entièrement assurée, prenoit
- les lettres du chevalier de Fosseuse et lui rendoit celles de sa
- maîtresse. Quoiqu'ils ne se vissent point dans les compagnies où ils
- eussent pu se voir, de peur que quelqu'un ne s'aperçût de leur amour en
- observant leurs actions, le chevalier de Fosseuse avoit le bonheur de voir
- souvent madame de Bagneux chez elle, cette adroite confidente ménageant si
- bien les temps que M. de Bagneux étoit absent, qu'il n'y avoit presque
- point de semaine qu'ils ne se vissent.
- </p>
- <p>
- En ce temps-là un des amis de M. de Bagneux, nommé le baron de
- Villefranche, qu'il y avoit peu qui étoit revenu de Portugal<a
- id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a> <a href="#footnote262"><sup
- class="sml">262</sup></a>, vint le voir. M. de Bagneux s'étoit marié
- depuis qu'ils ne s'étoient vus, et il ne put le lui apprendre sans le
- mener à la chambre de sa femme.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote262" name="footnote262"><b>Note 262: </b></a><a
- href="#footnotetag262"> (retour) </a> C'étoit l'époque où la veuve du
- premier roi de Portugal de la maison de Bragance, dona Luisa de Guzman,
- régente du royaume, alloit résigner le pouvoir entre les mains de son
- fils aîné, l'incapable Alphonse VI, qui avoit atteint sa majorité (23
- juin 1662).
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le baron de Villefranche fut ébloui de sa beauté. Il lui fit ensuite
- plusieurs visites, dans lesquelles elle lui parut si charmante et si
- aimable qu'en peu de temps il fut touché du même mal que le chevalier de
- Fosseuse. Madame de Bagneux s'en aperçût et en eut beaucoup de déplaisir
- par les suites qu'elle en craignit.
- </p>
- <p>
- Elle appréhenda que cette nouvelle passion ne traversât son commerce avec
- le chevalier de Fosseuse, soit par jalousie de son mari, qui en
- deviendroit plus défiant envers elle, soit par celle qu'elle pourroit
- donner au chevalier de Fosseuse même, ou par le soin que le baron de
- Villefranche prendroit, à l'avenir, de savoir toutes ses actions, par
- l'intérêt de son amour.
- </p>
- <p>
- C'est pourquoi, lorsqu'elle revit de chevalier de Fosseuse, elle lui dit
- sincèrement ce qu'elle pensoit de la passion du baron de Villefranche, et
- en même temps l'assura qu'elle le croyoit toujours seul digne de son
- estime, et qu'elle étoit incapable d'être jamais sensible pour un autre
- que pour lui, et lui recommanda de s'observer dans la suite encore plus
- que par le passé, et de garder de plus grandes mesures en ce qui la
- regardoit.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse fut extrêmement surpris de ce que lui apprenoit
- madame de Bagneux; mais son procédé généreux le rassura en partie. Il lui
- répondit que, sans la grâce qu'elle lui faisoit de l'assurer qu'elle étoit
- incapable de changer, il seroit très-malheureux; qu'il croyoit bien, par
- l'effet que sa beauté avoit fait sur lui, que sans cette grâce il n'auroit
- pas seulement à craindre le baron de Villefranche, mais tout ce qu'il y
- avoit d'hommes sur la terre; mais qu'il osoit aussi la conjurer de croire
- que personne ne pouvoit jamais avoir pour elle autant d'admiration qu'il
- en avoit, et enfin qu'il auroit plus de douleur qu'elle-même si la bonté
- qu'elle avoit pour lui, en lui permettant de l'adorer, lui causoit jamais
- aucun chagrin.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche devint plus amoureux. Il ne manquoit guère de se
- trouver dans les compagnies dans lesquelles madame de Bagneux avoir
- accoutumé d'aller, où il lui rendoit tous les devoirs que peut rendre une
- personne qui aime. Il ne pouvoit lui rendre ces soins sans qu'ils fussent
- remarqués de plusieurs personnes, et que M. de Bagneux n'en eût aussi
- connoissance, lequel en témoignoit à sa femme une sorte de jalousie,
- quoiqu'elle fît voir par plusieurs choses que la passion du baron de
- Villefranche lui déplaisoit.
- </p>
- <p>
- Ce malheureux amant fut longtemps à se plaindre en vain de sa rigueur.
- Elle rendoit un compte exact au chevalier de Fosseuse des chagrins qu'il
- lui causoit. Ce n'est pas qu'elle ne connût bien qu'il avoit du mérite;
- mais son cœur ne pouvoit penser qu'au chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche l'aimant violemment, et voyant enfin que ses
- soins étoient inutiles, il crut que, s'il pouvoit engager Bonneville dans
- ses intérêts, sa fortune changeroit peut-être en peu de temps: il ménagea
- si bien l'esprit de cette fille, qui étoit intéressée, qu'elle lui promit
- de le servir en tout ce qu'elle pourroit auprès de madame de Bagneux, et
- lui apprit ce qui s'étoit passé entre sa maîtresse et le chevalier de
- Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Cette connoissance lui donna d'abord du dépit, mais ensuite elle lui donna
- de l'espoir. Il crut que c'étoit beaucoup pour lui d'avoir découvert que
- madame de Bagneux n'étoit pas insensible, et que, s'il pouvoit brouiller
- le chevalier de Fosseuse avec elle, il la trouveroit peut-être moins
- rigoureuse.
- </p>
- <p>
- Il communiqua sa pensée à Bonneville, qui lui dit que, connoissant
- l'humeur et la délicatesse de sa maîtresse, elle croyoit qu'il n'y avoit
- point de moyen plus sûr pour y réussir que de la faire douter de la
- fidélité du chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- Après avoir cherché longtemps des biais pour exécuter ce dessein, ils
- résolurent de se servir du portrait d'une personne assez belle que le
- baron de Villefranche avoit aimée, et de le faire trouver par madame de
- Bagneux.
- </p>
- <p>
- Cet artifice réussit ainsi qu'ils avoient souhaité. Peu de jours après, le
- chevalier de Fosseuse obtint de madame de Bagneux de la voir chez elle.
- Sitôt qu'il fut sorti, elle trouva à l'endroit où ils avoient été ce
- portrait, que Bonneville y avoit mis adroitement.
- </p>
- <p>
- Elle entra d'abord dans une défiance terrible, et ouvrit la boîte où étoit
- ce portrait; mais elle ne douta plus du crime du chevalier de Fosseuse
- lorsqu'elle y aperçut la peinture d'une personne jeune et bien faite. Elle
- pensa mourir de regret d'avoir pu aimer un homme qui lui faisoit une si
- grande infidélité. Il lui avoit donné mille marques de son amour qui ne
- lui parurent plus que des tromperies, et elle prit la résolution de ne le
- revoir jamais.
- </p>
- <p>
- C'étoit vers le carnaval. Le lendemain, le chevalier de Fosseuse s'étant
- trouvé déguisé à un bal où elle étoit, il voulut lui parler. «Si je
- croyois tout mon ressentiment, lui dit-elle pleine de dépit, je vous
- accablerois de reproches et vous mettrois dans la dernière confusion; mais
- je veux avoir seule celle de vous avoir aimé, trop heureuse d'être
- délivrée par votre faute de la foiblesse que j'ai eue et dont vous vous
- êtes rendu si indigne, que je me croirois déshonorée à l'avenir si je vous
- regardois seulement.»
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne put lui répondre, parce qu'elle s'éloigna
- aussitôt; et d'ailleurs il avoit été si surpris de ces paroles, qu'il fut
- longtemps sans le pouvoir croire lui-même, pénétré jusqu'au vif de ces
- reproches, et accablé d'une douleur incroyable.
- </p>
- <p>
- Il examina ensuite toute sa conduite, mais inutilement. Enfin il se
- ressouvint qu'il avoit un rival, et ce souvenir augmenta sa douleur, ne
- doutant plus que ce ne fût la cause de sa disgrâce. Il crut que madame de
- Bagneux avoit changé de sentimens en faveur du baron de Villefranche, et
- que sa colère avoit été un artifice pour rompre avec lui. Il en fut
- affligé comme s'il en avoit eu des preuves assurées, et il en souffroit
- tout ce que la jalousie peut inspirer de plus cruel.
- </p>
- <p>
- Il chercha ensuite les occasions de parler à madame de Bagneux et de se
- plaindre à elle de son inconstance, sans en pouvoir obtenir aucune
- audience. Encore qu'elle ne pût le chasser entièrement de son esprit et
- qu'elle regrettât quelquefois la perte d'un cœur qu'elle avoit cru digne
- de son affection, le dépit la faisoit demeurer ferme dans la résolution
- qu'elle avoit prise.
- </p>
- <p>
- Cependant Bonneville apprit au baron de Villefranche à quel point madame
- de Bagneux étoit irritée, lequel redoubla ses soins auprès d'elle, et fit
- tout ce qu'il put pour tâcher de lui faire oublier le chevalier de
- Fosseuse, en lui persuadant qu'il l'aimoit véritablement. Mais madame de
- Bagneux ne l'en traita pas plus favorablement; elle ne regardoit toutes
- les marques qu'il lui donnoit de sa passion que comme de seconds piéges
- que lui tendoit la perfidie des hommes.
- </p>
- <p>
- Ces différentes pensées, jointes à la jalousie de son mari qu'elle voyoit
- augmenter, lui donnoient incessamment des chagrins.
- </p>
- <p>
- Une chose l'en accabla et lui donna une extrême affliction. Un frère
- qu'elle avoit, qui étoit avancé dans les armes, tua en duel une personne
- des plus considérables d'une province où il étoit. Les parens du mort, par
- le crédit et les habitudes qu'ils avoient dans le pays, le firent arrêter,
- et aussitôt, aidés par la rigueur des lois contre ces crimes, que beaucoup
- de personnes tiennent honorables, firent travailler vivement à lui faire
- son procès.
- </p>
- <p>
- Cette affaire fit du bruit dans le monde, et le chevalier de Fosseuse
- l'apprit comme les autres, mais avec un extrême déplaisir, pour l'intérêt
- qu'y avoit madame de Bagneux.
- </p>
- <p>
- Son procédé envers lui le confirmoit dans sa jalousie. Il ne doutoit pas
- que, si elle eût pu lui faire de justes reproches, et, au contraire, si
- elle n'eût pas appréhendé ceux qu'elle voyoit qu'il pouvoit lui faire,
- elle n'auroit point refusé si opiniâtrement de l'entendre, et il en
- sentoit la dernière douleur.
- </p>
- <p>
- Son amour lui inspira le dessein de sauver son frère, espérant que ce
- service le justifieroit dans son esprit, ou traverseroit au moins le
- bonheur de son rival.
- </p>
- <p>
- Peu de temps après avoir formé ce dessein, il voulut encore aborder madame
- de Bagneux, désirant de savoir, avant que de partir, si véritablement elle
- croyoit avoir sujet de l'accuser, ou s'il ne devoit plus douter de son
- inconstance. Il lui sembloit qu'il seroit bien moins malheureux si elle
- avoit ces soupçons contre lui, quelque criminel qu'elle se l'imaginât, que
- si le bonheur du baron de Villefranche étoit la cause de l'état où il
- étoit et qui lui sembloit si cruel; il croyoit que ce qu'il avoit résolu
- paroîtroit à madame de Bagneux de tout autre prix, et que, s'il y
- périssoit, comme il pouvoit arriver, il en seroit au moins regretté.
- </p>
- <p>
- Mais il la trouva la même qu'auparavant, c'est-à-dire aussi ferme à ne lui
- point parler et à ne le point entendre.
- </p>
- <p>
- Ne pouvant plus être maître des mouvemens de sa jalousie: «Non, non,
- Madame, lui dit-il avec une douleur mortelle, vous ne pouvez, par la
- confusion que vous auriez, m'avouer ce qui fait mon malheur. Votre beauté
- a touché d'autres cœurs que le mien, qui ne pouvoit être touché que pour
- vous; le vôtre a été capable de recevoir enfin d'autres vœux que les
- miens. Mais ce que je vais entreprendre vous fera voir que je n'étois pas
- indigne de cet honneur, et que je mettrai toujours tout mon bonheur à vous
- adorer et à vous en donner des marques, nonobstant toute votre injustice
- et votre inconstance.» Et enfin, voyant qu'elle refusoit de lui répondre,
- sa douleur redoubla, et il partit avec plus de désespoir.
- </p>
- <p>
- Il apprit, aussitôt qu'il fut arrivé au lieu ou le frère de madame de
- Bagneux étoit prisonnier, qu'on devoit dans peu de jours le transférer en
- des prisons plus sûres. Il résolut de prendre cette occasion pour le
- sauver. En effet, il attaqua avec tant de vigueur ceux qui le
- conduisoient, encore qu'ils fussent en plus grand nombre que ceux de sa
- suite, qu'il le délivra, sans être connu de lui, ni pas un des siens, leur
- ayant à tous fait prendre des masques. Il le conduisit ensuite lui-même en
- cet état en un lieu où le frère de madame de Bagneux lui dit qu'assurément
- il seroit en sûreté, et où il fit toutes les instances imaginables pour
- l'obliger de se faire connoître à lui.
- </p>
- <p>
- Si madame de Bagneux eut bien de la joie d'apprendre que son frère avoit
- été sauvé, elle ne fut guère moins surprise de la manière dont elle apprit
- qu'il l'avoit été.
- </p>
- <p>
- Quelques jours après qu'elle en eut reçu les nouvelles, elle vit le
- chevalier de Fosseuse à l'église où elle avoit accoutumé d'aller, aussi
- triste que d'ordinaire, mais néanmoins qui sembloit la regarder avec plus
- d'attention. Elle se souvint alors qu'elle ne l'avoit point vu depuis
- qu'il lui en avoit fait des reproches, comme s'il l'avoit crue
- inconstante, et lui avoit dit d'autres choses qu'elle n'avoit pas
- comprises. Elle y fit réflexion, et, s'en ressouvenant en partie en ce
- moment, elle ne put s'empêcher d'admirer l'action du chevalier de
- Fosseuse, ne doutant plus que ce ne fût lui qui avoit sauvé son frère, et
- de lui faire voir qu'elle s'en doutoit de la manière qu'elle le regarda.
- Il en eut plus de hardiesse: croyant qu'ils n'étoient observés de
- personne, il l'aborda en sortant, et, après lui avoir fait connoître
- qu'elle ne se trompoit point d'avoir cette pensée, il lui dit que ce qu'il
- avoit fait n'étoit pas un effet de son désespoir, mais de son amour; qu'il
- auroit fait la même chose s'il eût eu encore dans son cœur la place qu'il
- croyoit qu'il avoit eu le bonheur d'y avoir; mais qu'à la vérité il avoit
- été bien aise de trouver une occasion de lui rendre un service qu'elle
- n'avoit point reçu de son rival. Il ne put s'empêcher de lui faire voir
- combien il avoit de jalousie, et qu'il croyoit qu'elle le traitoit si mal
- par le changement de son cœur en faveur du baron de Villefranche; et enfin
- il se plaignit à elle de son injuste procédé envers lui, soit qu'elle le
- crût coupable, ou que son inclination pour lui fût diminuée, et la conjura
- de vouloir au moins avoir la bonté de lui apprendre son crime ou son
- malheur; ajoutant, avec une extrême soumission, que, s'il ne se pouvoit
- justifier, il se croyoit lui-même indigne de ses bontés et de se présenter
- jamais devant elle, et que, s'il n'étoit plus pour elle ce qu'il avoit
- été, il obéiroit à ses ordres, quelque cruels qu'ils pussent être, ne
- voulant point mériter sa haine par ses importunités, quoiqu'il sentît bien
- qu'il n'y survivroit guère.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui voyoit ce que le chevalier de Fosseuse venoit de
- faire pour elle, ne put lui parler avec la même aigreur qu'elle eût fait
- auparavant; mais aussi, ne pouvant s'ôter de l'esprit son infidélité, elle
- ne put lui parler avec douceur. Après l'avoir détrompé sur le sujet de sa
- jalousie et lui avoir dit de quoi elle le croyoit coupable, elle ajouta
- qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il venoit de lui rendre; qu'il
- la connoissoit assez pour ne pas douter de sa reconnoissance, et qu'elle
- ne lui eût une éternelle obligation; mais que ce service n'exigeoit point
- de retour en de pareilles choses, son procédé témoignant une légèreté
- naturelle; qu'il seroit toujours prêt à en faire autant, et qu'elle ne le
- pourroit jamais regarder que comme un homme capable de recevoir tous les
- jours de nouvelles idées; et enfin qu'elle avoit quelque joie qu'il eût
- éteint lui-même dans son cœur une affection qu'elle avoit souvent
- condamnée, mais qu'elle n'avoit pu vaincre, et que ce qu'il venoit de
- faire eût sans doute augmentée.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse pensa mourir de douleur des sentimens de madame
- de Bagneux; il lui dit encore plusieurs choses pour tâcher de lui faire
- connoître qu'il n'étoit point coupable, mais inutilement, rien ne pouvant
- la faire douter des preuves qu'elle croyoit en avoir. N'ayant pu se
- justifier envers elle, il ne put entièrement s'en plaindre et demeura dans
- une perplexité horrible.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, de son côté, n'avoit pas un trouble médiocre. Ce que le
- chevalier de Fosseuse venoit de faire lui sembloit d'un tel prix, qu'elle
- se repentit presque de lui avoir parlé comme elle avoit fait. Elle avoit
- toujours pour lui la même inclination, et eût donné toutes choses pour le
- voir innocent. Il n'y avoit que la délicatesse qui s'opposoit dans son
- cœur à le croire entièrement, ou au moins à lui pardonner.
- </p>
- <p>
- Le lendemain, possédée de ces pensées, étant en visite et s'étant
- rencontrée proche d'un miroir, éloignée du reste de la compagnie, elle s'y
- regarda, et, s'étant trouvée dans une beauté dont elle fut contente, elle
- tira de sa poche ce portrait fatal, qu'elle avoit toujours porté sur elle,
- comme on porte d'ordinaire les choses qui sont chères ou qui tiennent à
- l'esprit, pour voir si cette rivale étoit aussi belle qu'elle croyoit
- l'être ce jour-là.
- </p>
- <p>
- Pendant qu'elle étoit devant ce miroir, et charmée de l'avantage qu'elle
- croyoit avoir sur cette peinture, deux dames de la compagnie
- s'approchèrent d'elle, et aperçurent qu'elle tenoit un portrait. Elles lui
- en firent la guerre, comme ne doutant pas que ce ne fût celui d'un de ses
- amans. Elle voulut leur assurer que ce n'étoit point le portrait d'un
- homme; mais, voyant qu'elles n'ajoutoient pas foi à ce qu'elle leur
- disoit, et jugeant d'ailleurs qu'il n'y avoit point de danger pour elle de
- leur montrer ce portrait, au lieu qu'il pouvoit y en avoir de les laisser
- dans la croyance qu'elles avoient, elle le leur montra.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche, qui connoissoit aussi ces dames, le leur avoit
- montré plusieurs fois, comme étant une chose qui étoit alors de nulle
- conséquence, la personne de qui il étoit étant morte. Ces dames, qui
- savoient l'amour de ce baron pour madame de Bagneux, lui dirent, en
- continuant de railler, qu'au moins il lui sacrifioit ce qu'il avoit aimé.
- Madame de Bagneux n'en étant point convenue, après plusieurs discours,
- elles lui donnèrent l'explication de ce qu'elles venoient de lui dire, et
- lui apprirent comment il leur avoit montré ce portrait, et de qui il
- étoit, et qu'infailliblement il venoit de lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux eut bien de la peine à cacher le trouble que cette
- conversation causoit dans son âme. Elle ne sentoit pas une joie médiocre
- des choses qui la pouvoient faire douter que le chevalier de Fosseuse fût
- coupable. Elle pensa qu'il se pouvoit que le baron de Villefranche, qui
- avoit été la voir quelques jours avant qu'elle trouvât ce portrait, l'eût
- laissé tomber et qu'il n'eût osé le lui demander; mais elle n'osoit
- espérer un changement si heureux.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche connoissoit aussi la dame chez qui cette dispute
- venoit d'arriver; il vint pour la voir un moment, et acheva de donner un
- éclaircissement qui lui fut plus cruel qu'aucune chose lui eût jamais été.
- Ces dames lui firent reconnoître ce portrait et l'obligèrent d'avouer
- qu'il étoit à lui. À quoi il ajouta, pour empêcher que madame de Bagneux
- n'eût aucun soupçon de la tromperie qu'il lui avoit faite, qu'il s'étoit
- bien aperçu qu'il l'avoit perdu, mais qu'il ne s'étoit point souvenu où
- ç'avoit été, et voulut ensuite lui faire entendre que le peu de soin qu'il
- avoit eu de tâcher de le recouvrer étoit une marque qu'il ne songeoit plus
- à la personne de qui il étoit, et qu'elle en avoit entièrement effacé le
- souvenir dans son cœur.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux s'abandonna à la joie. Elle dit en raillant, sans faire
- semblant d'entendre ce qu'il lui disoit, qu'elle devoit lui être bien
- obligée de lui avoir conservé des restes si précieux.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche, qui voyoit d'où procédoit la joie de madame de
- Bagneux, en eut plus de douleur. Ce lui avoit été quelque sorte de
- consolation dans les mauvais traitemens qu'il recevoit d'elle, de voir le
- chevalier de Fosseuse mal dans son esprit; et il ne doutoit pas qu'elle ne
- seroit pas longtemps à lui apprendre tout ce qui venoit d'arriver, et
- qu'il ne fût bientôt plus heureux qu'auparavant. D'autre côté, il ne
- pouvoit voir, sans croire être le plus malheureux de tous les hommes,
- qu'il avoit servi lui-même à le justifier, et il en auguroit tout ce qu'un
- amant affligé et désespéré peut imaginer de plus cruel pour lui et de plus
- avantageux pour son rival.
- </p>
- <p>
- Cette conversation avoit fait voir à madame de Bagneux la justification du
- chevalier de Fosseuse; elle ne doutoit plus qu'elle n'en eût toujours été
- aimée fidèlement. L'ayant abordée quelques jours après, il la trouva la
- même qu'elle étoit avant qu'elle crût qu'il lui étoit infidèle. Elle lui
- apprit ce qu'ils devoient à la fortune; comment le chagrin qu'elle avoit
- de croire qu'une autre eût partagé son cœur avoit été cause qu'elle avoit
- reconnu son innocence, et la joie qu'elle en avoit eue; et ils admirèrent
- ensemble par quelle étrange erreur ils avoient été brouillés si longtemps.
- </p>
- <p>
- Ils goûtèrent ensuite toute la douceur que peut donner une intelligence
- parfaite et heureuse. Ce que le chevalier de Fosseuse venoit de faire pour
- madame de Bagneux, en sauvant son frère, avoit achevé de lui faire
- connoître la grandeur de sa passion; et ce chevalier recevoit d'elle des
- marques de tendresse qui ne lui laissoient aucun lieu de douter qu'il ne
- possédât toute son affection. D'ailleurs, croyant que leur commerce
- n'étoit su de personne, ayant le bonheur de se voir avec assez de
- facilité, rien ne manquoit à leur satisfaction.
- </p>
- <p>
- La mort du père de M. de Bagneux les sépara. M. de Bagneux fut obligé de
- faire un voyage en diverses provinces, où il lui avoit laissé plusieurs
- terres considérables. Il mena avec lui sa femme, qu'il aimoit aussi
- fortement qu'aux premiers jours de leur mariage; joint que la jalousie
- qu'il avoit du baron de Villefranche contribua aussi à lui faire prendre
- cette résolution.
- </p>
- <p>
- Quoique madame de Bagneux eût bien désiré de ne point faire ce voyage, les
- grands biens que M. de Bagneux avoit de son côté, en comparaison de ceux
- qu'elle lui avoit apportés, l'obligeoient à une grande complaisance.
- </p>
- <p>
- Si le chevalier de Fosseuse et elle furent privés du plaisir de se voir,
- ils tâchèrent à s'en consoler en s'écrivant souvent. Bonneville recevoit
- les lettres du chevalier de Fosseuse et lui envoyoit celles de sa
- maîtresse.
- </p>
- <p>
- La passion du chevalier de Fosseuse, qui étoit très violente, lui fit
- désirer, quelque temps après que madame de Bagneux fut partie, de la voir.
- Il la pria, par une de ses lettres, de lui permettre de se trouver en
- quelque lieu où il auroit ce bonheur; elle ne put lui refuser une chose
- dont elle sentoit qu'elle auroit une partie de la joie.
- </p>
- <p>
- Elle le dit à Bonneville, qui le manda au baron de Villefranche, lequel
- résolut de les y troubler. Il crut que, se trouvant au lieu que madame de
- Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse au temps qu'il devoit s'y
- rendre, il empêcheroit qu'ils ne se vissent, outre qu'il auroit lui-même
- le plaisir de voir madame de Bagneux, qu'il aimoit toujours éperdûment.
- </p>
- <p>
- Il suivit la résolution qu'il avoit prise. Il se trouva en ce lieu au
- temps que madame de Bagneux avoit marqué au chevalier de Fosseuse, et
- ayant prétexté quelque affaire plus loin, il témoigna à M. de Bagneux
- qu'il s'estimoit bien heureux de s'être trouvé sur sa route, et que, son
- voyage n'ayant rien de pressé, il demeureroit en ce lieu jusqu'à ce qu'il
- en partît.
- </p>
- <p>
- Cette rencontre acheva de confirmer M. de Bagneux dans sa jalousie. L'un
- et l'autre eurent de la peine à croire qu'une pareille chose fût arrivée
- par hasard, et selon leurs différens intérêts ils en conçurent beaucoup de
- chagrin.
- </p>
- <p>
- Le baron de Villefranche s'attacha fortement auprès de madame de Bagneux,
- et M. de Bagneux ne pouvant souffrir ce grand attachement, il obligea le
- baron de Villefranche d'aller avec lui voir une personne qu'il
- connoissoit, qui demeuroit à deux lieues d'où ils étoient, qu'il n'eût
- point été voir sans la considération de l'éloigner d'auprès de sa femme.
- </p>
- <p>
- Pendant qu'ils furent en cette visite, où il leur fallut un temps
- considérable, et que M. de Bagneux fit durer autant qu'il put, madame de
- Bagneux eut la joie de voir son cher chevalier de Fosseuse. Leur
- conversation fut telle qu'on peut se l'imaginer. Le chevalier de Fosseuse
- donna à madame de Bagneux tous les témoignages qu'elle pouvoit souhaiter
- de la continuation de son amour, et elle lui fit voir qu'elle avoit pour
- lui la même tendresse.
- </p>
- <p>
- Bonneville apprit au baron de Villefranche qu'ils s'étoient vus. Il pensa
- mourir de désespoir avoir tant fait pour l'empêcher sans avoir pu y
- réussir, et peut-être même de leur en avoir facilité l'occasion. Il voyoit
- bien qu'il avoit été cause que M. de Bagneux avoit fait cette visite; à
- peine sa jalousie lui laissoit-elle assez de modération pour ne point
- montrer sa rage à madame de Bagneux. Il partit après avoir pris congé
- d'elle, et M. de Bagneux fut encore deux jours en ce lieu, sans que le
- chevalier de Fosseuse espérât de la voir davantage. Il ne put néanmoins
- s'en éloigner tant qu'elle y demeura.
- </p>
- <p>
- Il en partit enfin, mais avec une augmentation extrême d'amour. Les
- sentimens tendres où il l'avoit trouvée, et mille nouveaux charmes qu'il
- crut y avoir découverts, rendirent sa passion une des plus grandes qui
- aient jamais été.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux fut près de deux ans en son voyage, quoiqu'il fît toutes
- choses possibles pour l'abréger. Ce temps dura plusieurs siècles au
- chevalier de Fosseuse, et madame de Bagneux n'avoit pas un désir médiocre
- d'en voir la fin. Les lettres qu'ils s'écrivoient leur étoient une foible
- consolation dans une si longue séparation, et ne faisoient qu'accroître en
- eux le désir de se revoir.
- </p>
- <p>
- Enfin, les affaires de M. de Bagneux étant faites, il revint à Paris et y
- ramena sa femme. Le chevalier de Fosseuse eut toute la joie imaginable de
- son retour. L'entrée de M. le Légat se fit en ce temps-là<a
- id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a> <a href="#footnote263"><sup
- class="sml">263</sup></a>. Le chevalier de Fosseuse, jugeant bien que M.
- de Bagneux ne manqueroit pas d'aller voir cette entrée, pria madame de
- Bagneux de faire semblant d'être indisposée le jour qu'elle se devoit
- faire, et lui permettre de l'aller voir ce jour-là, où il pourroit avoir
- le bonheur d'être à ses pieds tout le temps que dureroit cette cérémonie,
- et de lui conter les ennuis que lui avoit causés sa longue absence. Madame
- de Bagneux préféra facilement le plaisir de le voir à celui de l'entrée;
- elle feignit une indisposition dès le jour précédent.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote263" name="footnote263"><b>Note 263: </b></a><a
- href="#footnotetag263"> (retour) </a> Voy. p. 80.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le baron de Villefranche avoit été malade avant son retour, et il n'étoit
- pas encore bien remis de la maladie qu'il avoit eue. M. de Bagneux,
- n'étant pas persuadé que sa femme se trouvât effectivement mal, crut
- qu'elle feignoit de l'être pour donner occasion de la voir au baron de
- Villefranche, qui pouvoit facilement se dispenser d'aller voir cette
- cérémonie à cause du mauvais état de sa santé. Dans ce soupçon, il résolut
- de n'aller point voir l'entrée si le baron de Villefranche n'y alloit
- aussi.
- </p>
- <p>
- La curiosité et la complaisance firent oublier au baron de Villefranche la
- foiblesse où il étoit; il s'engagea à cette partie, et le lendemain M. de
- Bagneux et lui, avec quelques-uns de leurs amis et des dames, furent au
- lieu qu'ils avoient fait retenir pour voir passer cette pompe.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne fut pas longtemps sans aller consoler madame
- de Bagneux du divertissement dont il étoit cause qu'elle se privoit. Il la
- trouva avec des charmes infinis, et en un état de beauté qui ne convenoit
- en aucune manière à une personne qui eût été le moins du monde malade. Il
- la remercia de la grâce qu'elle lui avoit accordée, et, se croyant
- asseurés de n'être point interrompus, leurs cœurs s'expliquèrent avec plus
- de liberté, et ils goûtèrent une véritable joie de pouvoir avoir une
- conversation aussi longue et hors de toute appréhension.
- </p>
- <p>
- Cependant le baron de Villefranche, par l'incommodité du lieu, ou par sa
- propre disposition, se trouva mal peu de temps après que la marche fut
- commencée. Il tâcha quelque temps de résister, mais, craignant que le mal
- qu'il sentoit n'augmentât, il jugea qu'il feroit mieux de se retirer avant
- que d'être incommodé; et sans en rien dire à personne, de peur de troubler
- la compagnie avec laquelle il étoit venu, il sortit et s'en retourna chez
- lui.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux s'aperçut, peu de temps après, qu'il s'étoit retiré. Il ne
- douta plus que madame de Bagneux n'eût feint d'être malade pour donner
- lieu au baron de Villefranche de la voir, et qu'il n'en avoit pu manquer
- une si belle occasion après l'avoir si fort espérée, et enfin qu'il ne fût
- alors auprès de sa femme.
- </p>
- <p>
- Il ne put être maître de sa jalousie; il sortit sans prendre congé de
- personne, transporté de rage et de fureur, et arriva à son logis dans des
- résolutions épouvantables.
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui étoit à une fenêtre, d'où l'on pouvoit voir ceux qui
- entroient, fut bien surprise de le voir revenir si tôt. Elle courut toute
- troublée à la chambre de sa maîtresse, et lui dit que M. de Bagneux venoit
- d'entrer. Madame de Bagneux demeura sans pouvoir parler d'étonnement, et
- le chevalier de Fosseuse n'en fut guère moins surpris qu'elle, ne croyant
- pas pouvoir empêcher que M. de Bagneux ne les trouvât ensemble, n'y ayant
- point d'autre montée pour sortir de cette chambre que celle par laquelle
- il devoit monter.
- </p>
- <p>
- Ils étoient tous trois si saisis de peur que M. de Bagneux étoit déjà
- proche de la chambre sans qu'ils eussent encore pensé à aucun moyen pour
- détourner un éclat qui eût sans doute été terrible. Enfin Bonneville,
- l'entendant approcher, alla tirer devant les fenêtres les rideaux qui
- servoient ordinairement à empêcher que le grand jour ne donnât dans la
- chambre, ce qui, joint à ce qu'il étoit déjà tard, y causa une grande
- obscurité, et lorsque M. de Bagneux entra, elle se mit devant le chevalier
- de Fosseuse, afin que M. de Bagneux le pût moins voir; et pendant que,
- transporté de fureur, il alla ouvrir les rideaux qui causoient cette
- obscurité et l'empêchoient de voir, elle prit le faux baron de
- Villefranche et le fit sortir de la chambre.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, qui étoit à moitié morte, s'étoit jetée sur son lit. M.
- de Bagneux s'en approcha aussitôt qu'il vit clair. Encore qu'il ne vît
- personne et qu'il n'eût point entendu sortir le chevalier de Fosseuse, le
- trouble où il remarqua qu'elle étoit augmenta les soupçons qu'il avoit
- eus, et il crut, sans en douter, que toutes ces choses n'étoient point
- sans mystère; mais, n'en ayant aucune preuve, il n'osa éclater.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse eut une inquiétude extraordinaire de savoir
- comment s'étoit passé le reste de cette étrange aventure, ayant la
- dernière appréhension que M. de Bagneux ne l'eût aperçu dans la chambre de
- sa femme ou dans la rue.
- </p>
- <p>
- Il ne put pourtant le savoir si tôt. M. de Bagneux fit connoître ses
- soupçons à sa femme par la mauvaise humeur où il fut durant plusieurs
- jours. Elle eut bien de la peine à se ménager avec lui pendant ce
- temps-là, ce qui lui fit comprendre le malheur que ce lui seroit s'il
- venoit à savoir enfin ce qu'il avoit été si près de découvrir, et lui fit
- prendre la résolution de défendre au chevalier de Fosseuse de la plus
- revoir.
- </p>
- <p>
- Mais quelques jours après, le voyant sensiblement touché du danger où elle
- avoit été, et connoissant par sa douleur combien elle lui étoit chère,
- elle n'eut pas la force de lui faire cette défense. Elle lui témoigna
- seulement les appréhensions qu'elle avoit, et le pria de ne lui point
- demander des choses à l'avenir où elle pût être ainsi exposée, lui disant
- qu'elle se sentoit trop foible pour lui rien refuser, et qu'elle mourroit
- infailliblement si le malheur qu'elle craignoit lui arrivoit.
- </p>
- <p>
- Bonneville, qui étoit toujours dans les intérêts du baron de Villefranche,
- lui apprit d'où elle avoit tiré le chevalier de Fosseuse et madame de
- Bagneux. Il fut fâché en lui-même que le chevalier de Fosseuse eût échappé
- à la fureur de M. de Bagneux, et eût souhaité qu'il y eût été exposé,
- quand même madame de Bagneux eût dû y être aussi exposée, la voyant
- toujours aussi insensible pour lui. Ce qu'elle faisoit pour le chevalier
- de Fosseuse l'irritoit aussi contre elle; et dans sa jalousie, que cette
- nouvelle augmenta, il eût eu de la joie de se voir vengé, par ce coup,
- d'une maîtresse cruelle et d'un rival heureux.
- </p>
- <p>
- Emporté de ses sentimens, il dit à Bonneville qu'il ne pouvoit plus vivre
- en cet état, et que, si elle ne faisoit quelque chose pour lui, il
- n'auroit plus de considération et feroit tout ce que sa passion lui
- inspireroit, et la pria surtout de tâcher d'éloigner le chevalier de
- Fosseuse, sans quoi il seroit toujours malheureux.
- </p>
- <p>
- Bonneville fut bien embarrassée à trouver encore un moyen pour mettre mal
- le chevalier de Fosseuse avec madame de Bagneux, ne voulant rien faire qui
- pût nuire à sa maîtresse. Se voyant pressée par le baron de Villefranche,
- elle lui dit enfin qu'elle croyoit qu'il n'y avoit que le seul moyen dont
- elle s'étoit déjà servie; que, connoissant la délicatesse du cœur de
- madame de Bagneux, il n'y avoit selon toutes les apparences qu'un puissant
- doute de la fidélité du chevalier de Fosseuse qui pût la détacher de
- l'affection qu'elle avoit pour lui, et qu'elle espéroit, en lui donnant de
- nouveaux doutes, lui rendre le service qu'il lui demandoit.
- </p>
- <p>
- En effet, peu de jours après elle dit à madame de Bagneux, témoignant être
- fâchée elle-même de ce qu'elle lui disoit, que deux personnes, en
- attendant M. de Bagneux, s'étoient entretenues de presque tout ce qui
- s'étoit passé entre le chevalier de Fosseuse et elle, et qu'il paroissoit
- par leur discours qu'ils le savoient du chevalier de Fosseuse même, qui le
- leur avoit dit comme une chose dont il ne faisoit pas grand état; qu'elle
- avoit entendu tout leur entretien d'un lieu proche de celui où elle lui
- dit qu'ils parloient, et d'où l'on auroit pu effectivement les entendre;
- et enfin elle lui supposa qu'ils avoient dit tant de particularités de ce
- qui s'étoit véritablement passé entre elle et le chevalier de Fosseuse, et
- qui ne pouvoient être sues que d'eux et de Bonneville, qu'elle ne douta
- point de la perfidie du chevalier de Fosseuse, et qu'elle crut qu'il
- n'avoit pu se voir aimé d'une personne comme elle sans le publier dans le
- monde.
- </p>
- <p>
- Elle se plaignit de ce procédé, qu'elle croyoit surpasser toutes sortes de
- lâcheté, à Bonneville, de qui elle étoit bien éloignée d'avoir aucune
- défiance.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors qu'elle prit une véritable résolution de rompre avec le
- chevalier de Fosseuse et de l'oublier entièrement. Comme elle l'aimoit au
- dernier point avant que Bonneville lui eût dit ces choses, elle ne laissa
- pas de sentir un cruel déplaisir d'être obligée de prendre cette
- résolution; mais, se croyant si fort offensée, son ressentiment vainquit
- facilement toute l'inclination qu'elle avoit pour lui. Lorsqu'elle avoit
- cru qu'il avoit de l'amour pour une autre que pour elle et que son cœur
- étoit partagé, elle n'avoit senti qu'une partie de la douleur que lui
- donnoit la pensée où elle étoit.
- </p>
- <p>
- Elle ne put se refuser de lui reprocher sa perfidie. Ils se devoient voir
- le lendemain dans le jardin de l'hôtel de Soissons, où le chevalier de
- Fosseuse l'avoit vue la seconde fois, et où ils s'étoient vus souvent
- depuis. Elle y alla pour ne point différer au moins la seule vengeance
- qu'elle en pouvoit prendre, et lorsqu'il voulut l'aborder: «C'est être
- bien lâche, lui dit-elle avec un ressentiment extraordinaire, que de me
- perdre pour satisfaire à sa vanité. On ne peut regarder avec assez
- d'horreur une pareille ingratitude, car enfin on sait la foiblesse que
- j'ai, et on ne peut la savoir que de vous; mais, ajouta-t-elle, j'en
- éteindrai jusqu'à la mémoire, et vous ne devez plus me regarder que comme
- une personne qui vous détestera le reste de sa vie.» Aussitôt elle
- s'éloigna de lui et joignit des dames qu'elle connoissoit, qui entroient,
- pour n'être pas obligée de l'écouter.
- </p>
- <p>
- Si elle fût demeurée pour entendre ce qu'il eût pu lui répondre, les
- marques de la douleur qu'elle auroit vu qu'elle lui avoit causée eussent
- pu servir en partie de justification au chevalier de Fosseuse. Il fut si
- accablé de ces reproches qu'il demeura longtemps interdit au lieu où il
- étoit lorsque madame de Bagneux lui avoit parlé. Il avoit toujours pris
- garde avec un soin incroyable que personne eût aucun soupçon de leur
- intelligence, parce qu'aimant et estimant cette belle personne au dernier
- point, sa réputation lui étoit infiniment chère; et néanmoins il se voyoit
- alors accusé de manque de secret et de fidélité, et, ce qui ne
- l'affligeoit guère moins, il ne pouvoit s'imaginer qu'elle eût jamais pu
- le croire capable d'un pareil procédé.
- </p>
- <p>
- Comme madame de Bagneux étoit absolument persuadée qu'il l'avoit trahie,
- il lui fut impossible d'obtenir d'elle qu'elle lui dît les particularités
- du crime dont elle l'accusoit et qu'il tâchât à s'en justifier, quoiqu'il
- la conjurât plusieurs fois de se souvenir qu'elle l'avoit déjà cru
- coupable d'un autre presque aussi grand, duquel elle avoit vu elle-même sa
- justification, et qu'il lui demandât souvent avec beaucoup de douleur si
- elle vouloit qu'il attendît encore que le hasard lui fît voir son
- innocence, dont il n'auroit peut-être jamais le bonheur. La douleur où il
- étoit lui fit abandonner la poursuite d'une charge qu'il sollicitoit. La
- cour étoit à Fontainebleau: il ne put se résoudre à quitter l'intérêt de
- son amour pour celui de sa fortune.
- </p>
- <p>
- Cependant le baron de Villefranche, à qui Bonneville avoit appris ce
- qu'elle avoit persuadé à madame de Bagneux et la résolution où elle étoit,
- n'oublia rien pour en profiter. Il redoubla son assiduité auprès d'elle,
- comme il avoit fait lorsqu'elle avoit été irritée la première fois contre
- le chevalier de Fosseuse, et s'attacha avec un soin extrême à lui marquer
- plus d'amour. Il lui faisoit voir tous les jours par cent choses combien
- il étoit malheureux de n'avoir pas le bonheur de lui plaire, et quelle
- obligation il auroit à ses bontés si elle daignoit enfin l'entendre.
- </p>
- <p>
- Mais rien de sa part ne pouvoit la toucher, joint qu'elle étoit alors
- incapable d'avoir d'autres pensées que celle que la lâcheté dont elle
- croyoit que le chevalier de Fosseuse avoit usé envers elle lui avoit
- inspirée, ce qui affligeoit extrêmement le baron de Villefranche.
- D'ailleurs elle ne vouloit toujours point souffrir que le chevalier de
- Fosseuse tâchât à se justifier, et même, de peur de l'irriter davantage,
- il n'osoit plus l'aborder. Enfin l'on ne peut voir des sentimens plus
- confus et plus cruels que ceux de ces trois personnes.
- </p>
- <p>
- En ce temps-là Bonneville reçut des lettres par lesquelles elle apprit
- qu'un frère qu'elle avoit, dont elle étoit héritière, étoit mort; ce qui
- l'obligea de partir aussitôt pour en aller recueillir la succession. Son
- départ mit le baron de Villefranche au désespoir; se voyant privé de la
- seule chose qui l'avoit entretenu jusque-là dans quelque espérance, il
- résolut de mettre fin à ses peines de façon ou d'autre, de voir enfin s'il
- pouvoit être aimé de madame de Bagneux, s'il devoit continuer sa passion
- pour elle ou l'abandonner pour toujours.
- </p>
- <p>
- Ayant trouvé l'occasion de lui parler telle qu'il désiroit, il pressa
- tellement madame de Bagneux et lui dit des choses qui lui déplurent si
- fort qu'elle ne garda aucune mesure et le maltraita tout à fait. N'étant
- plus maître de lui-même, il pensa, pour se venger de ces traitemens, lui
- reprocher tout ce qu'il savoit de son commerce avec le chevalier de
- Fosseuse, et il lui eût donné sur l'heure ce cruel déplaisir, si la vue
- dont il étoit encore charmé ne lui en eût ôté la force.
- </p>
- <p>
- Mais il ne put se refuser cette satisfaction après qu'il fut retourné chez
- lui: il lui écrivit une lettre où il lui manda tout ce que Bonneville lui
- avoit appris de l'amour du chevalier de Fosseuse et d'elle, et tout ce
- qu'il avoit fait pour la faire rompre avec lui; que, nonobstant cet
- engagement, il l'avoit adorée pendant qu'elle n'avoit eu pour lui que des
- rigueurs insupportables; mais que ses derniers traitemens lui avoient
- procuré le repos, et qu'il étoit entièrement guéri de la passion qu'il
- avoit eue pour elle; néanmoins qu'il ne pouvoit s'empêcher de lui
- reprocher son injustice, de laquelle ce qu'il lui disoit étoit une preuve
- certaine, puisqu'elle pouvoit reconnoître alors qu'il avoit été l'objet de
- la jalousie de son mari, pendant que le chevalier de Fosseuse étoit aimé
- d'elle, sans en murmurer, et qu'il avoit eu entre ses mains un moyen
- infaillible de se venger de ses rigueurs sans s'en être voulu servir, et
- enfin qu'il trouveroit d'autres cœurs que le sien qui seroient et plus
- justes et plus reconnoissants.
- </p>
- <p>
- Lorsque madame de Bagneux reçut cette lettre, elle en eut un étonnement et
- une douleur inconcevables. Elle vit en un instant tout ce qu'elle devoit
- en appréhender. Elle ne crut pas que le baron de Villefranche oubliât
- facilement les rigueurs qu'elle avoit eues pour lui, et ne douta presque
- point que son mari sauroit infailliblement dans peu une chose qui la
- rendroit malheureuse toute sa vie.
- </p>
- <p>
- Elle eut néanmoins, dans un si grand déplaisir, la consolation de
- reconnoître l'innocence du chevalier de Fosseuse. Comme elle n'avoit
- éteint son affection pour lui que parce qu'elle l'avoit cru coupable, elle
- la sentit rallumée, et même avec augmentation; dès qu'elle le vit
- innocent, elle ne put différer de lui apprendre qu'il étoit justifié, et
- tout ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, quoiqu'elle vît bien
- qu'ils ne pouvoient continuer de se voir comme auparavant sans s'exposer
- davantage, et qu'il falloit qu'ils s'en privassent pendant un temps. Mais
- elle fut extrêmement en peine à s'imaginer comment elle le pourroit voir
- sans que le baron de Villefranche pût en avoir connoissance.
- </p>
- <p>
- À la place de Bonneville elle avoit pris confiance en une de ses femmes
- nommée Florence, qu'elle connoissoit être entièrement désintéressée. Elle
- lui donna un billet pour rendre au chevalier de Fosseuse, par lequel elle
- lui marqua de se trouver le lendemain en masque à un bal où elle étoit
- priée.
- </p>
- <p>
- La joie du chevalier de Fosseuse fut pareille à sa douleur. Cette marque
- de bonté de madame de Bagneux effaça dans un moment en son esprit tout ce
- qu'il avoit souffert. Sans examiner ce qui avoit pu produire ce
- changement, il lui sembla que c'étoit assez de voir ses malheurs finis.
- </p>
- <p>
- Mais, si le lendemain il sentit d'abord sa joie augmenter voyant madame de
- Bagneux le recevoir d'une manière tendre, qui le confirma qu'elle avoit
- reconnu son innocence, il fut étrangement surpris lorsqu'elle lui apprit
- ce que le baron de Villefranche lui avoit écrit, et ne fut guère moins
- affligé lorsque ensuite elle lui dit qu'il falloit qu'ils fussent un temps
- sans se voir. Ayant été privé longtemps de ce bonheur, ce commandement lui
- fut une nouvelle affliction, outre qu'elle lui parut dans un état de
- beauté qui lui faisoit trouver ces ordres plus rudes.
- </p>
- <p>
- Toutefois l'intérêt de madame de Bagneux le fit résoudre à tout ce qu'elle
- souhaita sur ce sujet, se trouvant au moins très-heureux de connoître
- qu'il en étoit toujours extrêmement aimé. Même madame de Bagneux, pour lui
- ôter toutes les pensées qu'il eût pu avoir qu'elle ne lui parlât pas avec
- sincérité ou qu'elle voulût le priver du plaisir de la voir sans une
- entière nécessité, lui donna la lettre du baron de Villefranche.
- </p>
- <p>
- Le lendemain le chevalier de Fosseuse rendit cette lettre à Florence, à
- qui madame de Bagneux lui avoit dit de la rendre. Florence la rendit à sa
- maîtresse dans le même temps qu'on en donna à madame de Bagneux une autre
- pour son mari, et, M. de Bagneux étant survenu dans ce moment, et ayant su
- que sa femme avoit une lettre pour lui, et la lui ayant demandée, croyant
- lui donner celle qui étoit pour lui, elle lui donna celle du baron de
- Villefranche.
- </p>
- <p>
- L'étonnement de M. de Bagneux ne fut pas moindre en lisant cette lettre
- que l'avoit été celui de madame de Bagneux lorsqu'elle l'avoit reçue. Il
- regarda plusieurs fois sa femme en la lisant, et, ayant trouvé dans cette
- lettre un billet du chevalier de Fosseuse qui étoit plein de tendresse et
- de passion, l'ayant lu aussi: «Voilà, Madame, lui dit-il avec une colère
- horrible, des reproches et des remercîmens d'une partie de vos amans. Y
- a-t-il au monde un mari plus malheureux que moi et une femme plus coupable
- que vous? Car, enfin, sont-ce là les sentimens que devroient vous inspirer
- votre devoir et mon amour? Mais j'y apporterai les derniers remèdes, et
- peut-être que toute votre vie vous vous repentirez de m'avoir fait une
- telle offense.» Ensuite il lui fit toutes les menaces que l'on peut
- attendre d'un esprit en fureur; enfin il lui défendit de revoir le
- chevalier de Fosseuse ni de lui parler.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux tomba sur des siéges presque évanouie, regardant tantôt
- son mari avec des yeux où la confusion étoit peinte, et tantôt fondant en
- larmes et jetant de profonds soupirs. Un si étrange état fit pitié à M. de
- Bagneux, et rappela l'amour qu'il avoit pour elle; et, la regardant moins
- sévèrement, il sembla attendre qu'elle se défendît. Mais se sentant plus
- que vaincue suivant les apparences, et ne pouvant d'ailleurs supporter la
- vue de M. de Bagneux, elle se servit du peu de forces qui lui restoient,
- et se retira dans sa chambre, accablée d'une douleur mortelle.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors que, tous les malheurs qu'elle avoit tant de fois appréhendés
- lui revenant devant les yeux, elle eut les plus tristes pensées que l'on
- peut avoir. Elle fut plusieurs jours dans un accablement sans pareil et
- des souffrances d'esprit épouvantables, qui lui firent souvent désirer la
- mort, comme le seul remède à ses maux. Elle ne pouvoit considérer combien
- elle auroit de peine à faire oublier jamais à son mari les soupçons qu'il
- pouvoit avoir de sa vertu, sans désespérer de pouvoir avoir le reste de sa
- vie un véritable repos avec lui et de mettre fin à ses reproches.
- </p>
- <p>
- Ces pensées, qui furent les premières qu'elle eut, l'occupèrent d'abord
- entièrement et l'empêchèrent presque de faire des réflexions sur ses
- sentimens pour le chevalier de Fosseuse. Lorsqu'elle fut un peu remise de
- son plus grand trouble, et que son inclination pour lui voulut se
- représenter à son imagination, elle la condamna avec toute la rigueur
- possible, et prit des résolutions inébranlables pour l'avenir.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui avoit appris de Florence ce que la lettre du
- baron de Ville-franche avoit causé, voulut lui témoigner combien il en
- étoit affligé et lui écrivit plusieurs fois sur la douleur qu'il en
- ressentoit; mais elle ne voulut point recevoir ses lettres, et défendit
- enfin à Florence de lui en présenter jamais, ni de lui parler d'aucune
- chose qui pût la faire souvenir de lui.
- </p>
- <p>
- Toutefois son cœur la faisoit souvent penser à lui contre ses résolutions.
- Les marques qu'il lui avoit données d'une passion aussi pure et aussi
- grande qui ait jamais été combattoient contre tout ce qu'elle pouvoit y
- opposer, et il y avoit des momens que la résolution qu'elle avoit prise de
- ne le revoir jamais faisoit une partie de sa tristesse.
- </p>
- <p>
- Tant de sujets d'ennui lui causèrent en peu de temps une si grande
- mélancolie, que ses médecins, après plusieurs remèdes inutiles,
- conseillèrent à M. de Bagneux, qui étoit affligé de la voir en cet état,
- de lui faire prendre l'air de la campagne, le printemps commençant alors,
- et la beauté des jours de cette saison pouvant contribuer au recouvrement
- de sa santé.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux écouta ce conseil avec beaucoup d'approbation, étant bien
- aise d'éloigner sa femme du chevalier de Fosseuse, et espérant d'ailleurs
- regagner plus facilement son esprit en un lieu où elle ne verroit presque
- que lui. Et madame de Bagneux, que la tristesse avoit entièrement détachée
- des divertissemens, et qui voyoit l'inclination de son mari, qu'elle
- vouloit tâcher de guérir des sentimens où il étoit, témoigna le souhaiter
- ardemment.
- </p>
- <p>
- La charge et les affaires de M. de Bagneux l'obligeant d'être souvent à
- Paris, ils allèrent à cette maison qu'ils y avoient proche, et où le
- chevalier de Fosseuse avoit vu madame de Bagneux la première fois.
- </p>
- <p>
- Ils y vécurent d'abord en apparence dans une parfaite intelligence. Comme
- M. de Bagneux avoit fait dessein de regagner l'esprit de sa femme et d'y
- employer tout, il n'oublia rien pour lui persuader qu'il n'avoit point eu
- d'elle des soupçons criminels, et n'avoit pas cessé un moment devoir pour
- elle tout l'amour et toute l'estime qu'on peut avoir.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux, de son côté, qui avoit fait le même dessein et qui
- voyoit combien elle avoit intérêt d'empêcher que son mari ne crût qu'elle
- pensât encore au chevalier de Fosseuse, cachoit ses véritables sentimens
- et témoignoit un contentement entier qu'elle n'avoit pas: car, se voyant
- au lieu où elle avoit vu le chevalier de Fosseuse pour la première fois,
- elle y pensoit davantage, et elle n'avoit de plaisir, quelque effort
- qu'elle fît pour ne s'en point souvenir, que celui que lui donnoient ces
- pensées.
- </p>
- <p>
- Cependant le chevalier de Fosseuse étoit le plus malheureux du monde.
- Depuis que madame de Bagneux étoit partie, elle n'avoit point voulu
- recevoir de ses lettres; et, ce qui augmentoit son malheur, Florence lui
- disoit, d'une manière qui ne lui en laissoit aucun doute, qu'apparemment
- elle ne pensoit plus à lui.
- </p>
- <p>
- Il trouvoit néanmoins quelque consolation à donner toujours de ses lettres
- à Florence pour lui rendre, croyant qu'au moins elle remarqueroit par sa
- persévérance la constance de son amour.
- </p>
- <p>
- Florence mettoit ces lettres dans une cassette dans laquelle elle serroit
- ordinairement plusieurs choses. Madame de Bagneux étant un jour entrée
- dans la chambre où étoit cette cassette, et ayant remarqué qu'elle n'étoit
- point fermée, eut envie de voir ce qu'il y avoit dedans. Elle fut
- étrangement troublée lorqu'elle y aperçut ces lettres, et eut d'abord un
- regret extrême de les avoir trouvées. Ensuite elle les regarda comme des
- choses qui venoient du chevalier de Fosseuse, et enfin elle se laissa
- vaincre à la curiosité de les lire.
- </p>
- <p>
- Elles lui semblèrent si pleines d'amour et de respect pour tout ce qu'elle
- vouloit lui faire souffrir qu'elle sentit bientôt ses premiers sentimens
- se réveiller puissamment. Les ayant lues plusieurs fois, avec des
- agitations extraordinaires, elle ne put résister aux mouvemens de son
- cœur: elle oublia toutes les résolutions qu'elle avoit prises, et permit
- dès le premier jour à Florence de lui rendre à l'avenir les lettres du
- chevalier de Fosseuse.
- </p>
- <p>
- A peine put-il croire un si grand bonheur, lorsqu'il n'étoit plus rempli
- que d'un désespoir mortel. Ses lettres furent pour madame de Bagneux un
- remède non pareil, qui lui rendit en peu de temps tous ses charmes. Il n'y
- eut presque plus de jours qu'ils ne s'écrivissent, et par là leur passion
- devint encore plus ardente.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse conjura enfin madame de Bagneux de lui permettre
- de la voir. Quoiquelle vît d'extrêmes difficultés à en trouver le moyen en
- un lieu où son mari ne la quittoit presque point, l'envie de voir le
- chevalier de Fosseuse, après tant de choses qui leur étoient arrivées, le
- lui fit trouver. M. de Bagneux étoit obligé de garder la chambre pour
- quelque indisposition. Elle manda au chevalier de Fosseuse qu'elle iroit
- voir le lendemain madame de Vandeuil, qui étoit alors à la maison qu'elle
- avoit en ce lieu, et qu'il pourroit la voir, venant sous prétexte de voir
- cette dame.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse ne manqua pas de se rendre de bonne heure en un
- lieu où il devoit voir madame de Bagneux. Ils sentirent une joie égale de
- se revoir et n'eurent pas une impatience médiocre de s'entretenir. Mais
- madame de Vandeuil, qui se croyoit obligée de leur tenir compagnie,
- empêcha, sans dessein, qu'ils ne pussent se dire d'abord que peu de
- choses; et comme, après les premiers entretiens, elle leur eut demandé la
- permission d'écrire une lettre pour l'envoyer par un homme qui
- l'attendoit, et qu'ils commençoient à se parler, on vint dire que M. de
- Bagneux venoit.
- </p>
- <p>
- S'étant trouvé ce jour-là moins incommodé, et ayant su que sa femme étoit
- chez cette dame, il lui étoit venu tout d'un coup dans l'esprit d'y aller,
- ennuyé d'être seul, et il avoit envoyé devant, seulement pour la forme, un
- de ses gens.
- </p>
- <p>
- Il n'y eut jamais d'état pareil à celui où se trouvèrent alors madame de
- Bagneux et le chevalier de Fosseuse. Madame de Bagneux en fut accablée,
- comme un dernier coup de malheur, lequel étoit inévitable, ne voulant rien
- faire qui pût découvrir sa crainte à madame de Vandeuil. Et le chevalier
- de Fosseuse fut rempli d'une douleur extraordinaire, considérant en quel
- danger il étoit cause que la personne qu'il adoroit étoit exposée.
- </p>
- <p>
- Voyant qu'il falloit que M. de Bagneux le trouvât avec sa femme, s'il ne
- sortoit promptement, il prit congé de madame de Vandeuil. M. de Bagneux,
- qui avoit suivi celui qu'il avoit envoyé, n'étoit qu'à deux pas du logis
- de cette dame, lorsque le chevalier de Fosseuse en sortit. Le trouble où
- il étoit redoubla à la vue de M. de Bagneux, qui eut de son côté une
- surprise infinie, laquelle se tourna dans le même moment en fureur. S'il
- eût eu des armes, il eût tâché au péril de sa vie de se venger du
- chevalier de Fosseuse, et il eut alors un sensible regret d'avoir pris une
- profession qui le faisoit trouver en cette occasion hors d'état de se
- satisfaire.
- </p>
- <p>
- Transporté d'une rage incroyable, il retourna sur ses pas chez lui et alla
- à la chambre de sa femme, où il fit mille menaces, et s'emporta en des
- termes d'un cruel ressentiment, comme si elle eût été présente.
- </p>
- <p>
- Madame de Bagneux avoit vu sortir le chevalier de Fosseuse, et, voyant que
- son mari n'étoit point entré, sa crainte s'étoit changée en une certitude
- de ce qui étoit arrivé. Sentant qu'elle ne pouvoit demeurer davantage chez
- madame de Vandeuil sans tomber en un état qui lui auroit découvert celui
- de son âme, toute troublée, et sans savoir ce qu'elle devoit faire, elle
- prit aussi congé d'elle.
- </p>
- <p>
- Ayant trouvé M. de Bagneux dans sa chambre, ce fut le comble de son
- malheur. «Non, non, Madame, lui dit-il plein de fureur, croyant qu'elle
- venoit pour s'excuser, n'espérez plus de pardon de moi, je ne suis plus
- capable que de me venger de vos perfidies: car enfin tout est permis quand
- on est ainsi offensé, et je ne trouverai rien de trop cruel pour vous en
- punir.» Ensuite il lui fit mille menaces épouvantables, et, transporté de
- rage, la menaça plusieurs fois du fer et du poison.
- </p>
- <p>
- Pendant que madame de Bagneux, qui étoit entrée demi-morte, étoit tombée
- aussitôt évanouie et étoit dans un état peu différent de celui d'une
- personne qui expire, M. de Bagneux, craignant que cette vue ne le touchât
- encore, se retira dans une autre chambre, plein des passions les plus
- violentes dont un esprit puisse être agité.
- </p>
- <p>
- Les femmes de madame de Bagneux, qui avoient entendu le bruit que M. de
- Bagneux avoit fait, survinrent aussitôt et la secoururent. Mais la douleur
- s'étoit si fort saisie de son cœur, qu'après que par leur assistance elle
- eut recouvré le sentiment, elle retomba un moment après dans un nouvel
- évanouissement; et, ses femmes l'ayant de nouveau soulagée, après avoir
- jeté quelques soupirs, sa douleur se renouvelant, elle retomba encore au
- même état; et enfin, cette même douleur, qui s'étoit auparavant resserrée,
- venant à s'épandre tout d'un coup, elle ouvrit les yeux avec une langueur
- mortelle, accablée d'une fièvre horrible.
- </p>
- <p>
- Ce fut alors qu'elle commença de souffrir véritablement, son esprit ayant
- recouvré quelque liberté. Les pensées qu'avoit son mari causèrent à son
- imagination un trouble plus cruel que le mal qu'elle sentoit. Ensuite elle
- fit réflexion au chevalier de Fosseuse, mais avec une tendresse que l'état
- où elle étoit ne sembloit pas lui devoir permettre, quoique néanmoins avec
- des soupirs qui faisoient bien voir qu'elle reconnoissoit qu'il étoit la
- cause de ses malheurs; mais son cœur étoit alors tellement rempli de sa
- passion qu'elle ne pouvoit plus combattre pour l'en chasser, ni condamner
- les sentimens qu'elle lui avoit inspirés.
- </p>
- <p>
- Des pensées si diverses et si confuses la travaillèrent si fort que sa vie
- fut d'abord en danger, ne s'étant jamais vu une maladie plus violente.
- </p>
- <p>
- Le chevalier de Fosseuse, qui avoit tout appréhendé de la rencontre de M.
- de Bagneux, et qui en avoit appris le cruel effet avant que de s'en
- retourner à Paris, étoit dans un désespoir qui ne se peut représenter.
- Pendant le chemin il pensa plusieurs fois retourner sur ses pas et s'aller
- offrir à la colère de M. de Bagneux.
- </p>
- <p>
- Mais sa douleur augmenta horriblement lorsqu'il apprit, deux jours après,
- combien madame de Bagneux étoit malade. Cette nouvelle lui fit oublier
- tout ce qui pouvoit lui être cher. Il résolut de sortir de France et
- d'aller attendre la mort dans d'autres parties de la terre et d'y passer
- le reste d'une vie qu'il voyoit qui ne pouvoit être que très-misérable, ne
- voulant pas être cause que, si madame de Bagneux guérissoit de cette
- maladie, elle fût jamais exposée pour lui à de pareils malheurs. Et,
- quoique sa passion lui eût bien fait souhaiter de savoir si elle en
- relèveroit avant que de s'en éloigner, il résolut de ne le pas attendre,
- de peur que, si elle en guérissoit, il ne pût exécuter sa résolution.
- </p>
- <p>
- Et en effet, après l'avoir dite, et écouté ce que lui avoit pu apprendre
- Florence, à qui il trouva le moyen de parler, il la pria, en versant
- beaucoup de larmes, de l'apprendre à madame de Bagneux, et de lui dire
- qu'il alloit haïr la vie plus que personne n'avoit jamais fait, et qu'en
- quelque état qu'elle fût, elle seroit bien moins malheureuse que lui. Il
- partit avec un illustre disgrocié qui sortit du royaume.
- </p>
- <p>
- M. de Bagneux n'avoit pas de moins tristes pensées. Quelques jours après
- les premiers transports de son ressentiment, apprenant l'extrême danger où
- étoit sa femme, il en fut vivement affligé, et le même amour qui lui avoit
- inspiré de si forts sentimens de jalousie et de fureur le fit intéresser à
- sa guérison. Outre tous les remèdes possibles qu'il prit soin qu'on y
- apportât, il parut devant elle plusieurs fois, plutôt en amant qui tremble
- pour la vie de sa maîtresse qu'en mari irrité et qui croit avoir de justes
- sujets de plaintes. Il tâcha autant de fois de lui persuader que
- l'emportement qu'il avoit eu venoit de l'excès de son affection; que la
- douleur qu'il en avoit ressentie l'assuroit entièrement pour l'avenir, et
- qu'il seroit incapable de lui témoigner jamais aucuns soupçons qui pussent
- lui déplaire.
- </p>
- <p>
- Mais tous ces soins et toutes ces satisfactions furent inutiles. Elle lui
- dit peu de choses pour se justifier envers lui, et lui fit entendre que sa
- mort ne devoit pas lui être désagréable. Elle ne pouvoit plus penser qu'au
- chevalier de Fosseuse, ce qu'il venoit de faire lui paroissant un si grand
- sacrifice et une chose si extraordinaire, qu'au milieu de son mal elle en
- avoit quelque joie, connoissant qu'il avoit été digne de l'inclination
- qu'elle avoit eue pour lui. Et cette forte passion lui ôtoit l'envie de
- guérir; elle sentoit qu'elle ne pourroit jamais chasser cette passion de
- son cœur, et que, si elle survivoit à la connoissance que M. de Bagneux en
- avoit, outre la contrainte terrible avec laquelle elle seroit obligée de
- cacher ses sentimens, elle seroit tous les jours exposée à tous les
- chagrins qu'il voudroit lui faire souffrir, et qu'il auroit lui-même une
- continuelle inquiétude.
- </p>
- <p>
- Il ne s'est jamais vu personne si malade et si agitée. Aussi, bien qu'elle
- eût plusieurs relâches, venant toujours à repenser à toutes ces choses et
- à en imaginer encore de nouvelles, elle retomboit aussitôt dans un état
- pire que le premier, et, ses forces étant enfin épuisées par le mal, elle
- mourut dans ces sentimens confus, et sans témoigner aucun regret à la vie.
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c9" id="c9"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head03.png" />
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <h5>
- LES
- </h5>
- <h1>
- FAUSSES PRUDES
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- LES AMOURS DE Mme DE BRANCAS<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a>
- <a href="#footnote264"><sup class="sml">264</sup></a>
- </h3>
- <h4>
- ET AUTRES DAMES DE LA COUR.
- </h4>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote264" name="footnote264"><b>Note 264: </b></a><a
- href="#footnotetag264"> (retour) </a> Madame de Brancas étoit femme de
- Charles de Brancas, le plus jeune fils de Georges de Brancas, premier
- duc de Villars. Charles de Brancas étoit, depuis 1661, chevalier
- d'honneur de la Reine-Mère. Madame de Sévigné a fait connoître ses
- distractions, et La Bruyère l'a rendu fameux sous le nom de <i>Ménalque</i>.
- </p>
- <p>
- Sa femme étoit une des trois filles de Mathieu Garnier, trésorier des
- parties casuelles; de ses deux sœurs, l'une épousa M. d'Oradour, et
- l'autre, veuve de M. d'Orgères, devint ensuite madame Molé de
- Champlâtreux. Leur frère, le chevalier Garnier, épousa mademoiselle de
- La Porte, fille d'honneur de la Reine. Voy. dans cette collection le <i>Dictionnaire
- des Précieuses</i>, t. 2, aux mots <i>Brancas</i>, <i>Garnier</i>, <i>Oradour</i>
- (d').
- </p>
- </blockquote>
- <div class="ital">
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>e n'ai pas
- de ces hauts desseins<br /> D'écrire les actes des saints,<br /> Ma
- Muse est encore trop jeunette;<br /> Il ne lui faut qu'une musette,<br />
- Et les discours moins sérieux
- </p>
- <p class="i16">
- La divertissent cent fois mieux.
- </p>
- <p class="i16">
- Moi qui ne veux pas la contraindre,
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne veux pas encor me plaindre
- </p>
- <p class="i16">
- Avec de lamentables vers
- </p>
- <p class="i16">
- De voir un siècle si pervers.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que je demande d'elle
- </p>
- <p class="i16">
- Est de conter quelque nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Comme les dames de la cour
- </p>
- <p class="i16">
- Traitent les mystères d'amour.
- </p>
- <p class="i16">
- Maintenant il me prend envie
- </p>
- <p class="i16">
- De décrire toute leur vie,
- </p>
- <p class="i16">
- Pendant que dans un triste exil
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai le temps d'en ourdir le fil.
- </p>
- <p class="i16">
- On ne sauroit m'en faire accroire:
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais le fin de leur histoire,
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais leur pratique et leurs brigues,
- </p>
- <p class="i16">
- Et je puis vous jurer ma foi
- </p>
- <p class="i16">
- Que nul ne la sait mieux que moi.
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais leurs secrètes intrigues,
- </p>
- <p class="i16">
- Et comme chacun en ce jour
- </p>
- <p class="i16">
- Se comporte dans cette cour.
- </p>
- <p class="i16">
- Avance-toi, Muse, et m'inspire
- </p>
- <p class="i16">
- Quelque chose digne de rire,
- </p>
- <p class="i16">
- Le sujet le mérite bien.
- </p>
- <p class="i16">
- Déjà dans plus d'un entretien
- </p>
- <p class="i16">
- Nous en avons ri, ce me semble,
- </p>
- <p class="i16">
- Quand nous étions tous deux ensemble.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais nous les mettrons en courroux,
- </p>
- <p class="i16">
- Me diras-tu, filons plus doux.
- </p>
- <p class="i16">
- Et moi je n'en veux rien démordre.
- </p>
- <p class="i16">
- Disons toutes choses par ordre;
- </p>
- <p class="i16">
- Surtout dans cette occasion
- </p>
- <p class="i16">
- Évitons la confusion,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne faisons pas un mélange;
- </p>
- <p class="i16">
- Distinguons le démon de l'ange.
- </p>
- <p class="i16">
- À part scrupules superflus,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'en ce temps il n'en est plus!
- </p>
- <p class="i16">
- Il me prend un éclat de rire
- </p>
- <p class="i16">
- D'en avoir ici tant à dire
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il faut avec moi confesser
- </p>
- <p class="i16">
- Que j'aurois peine à commencer.
- </p>
- <p class="i16">
- Pendant que j'ai le vent en poupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Prenons-en une de la troupe,
- </p>
- <p class="i16">
- Et la séparons du monceau,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour le premier coup de pinceau.
- </p>
- <p class="i16">
- Nous dauberons quelque autre ensuite,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, suivant notre réussite,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans nous arrêter en chemin
- </p>
- <p class="i16">
- Nous les passerons sous la main.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais donc pour entrer en matière,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui choisirons-nous la première?
- </p>
- <p class="i16">
- Prenons Madame de Brancas.
- </p>
- <p class="i16">
- Je sais que chacun en fait cas;
- </p>
- <p class="i16">
- C'est une belle assez fameuse
- </p>
- <p class="i16">
- Pour rendre notre histoire heureuse.
- </p>
- <p class="i16">
- Je m'en vais doncque l'exposer.
- </p>
- <p class="i16">
- Écoutez, je vais commencer.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Vêtu d'une étroite culotte,
- </p>
- <p class="i16">
- Son père<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a> <a
- href="#footnote265"><sup class="sml">265</sup></a>, faiseur de
- calotte,
- </p>
- <p class="i16">
- En vendit, dit-on, à Lyon,
- </p>
- <p class="i16">
- Quasi pour près d'un million.
- </p>
- <p class="i16">
- Ainsi se voyant en avance,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se mêla de la finance,
- </p>
- <p class="i16">
- Et tout le reste de ses ans
- </p>
- <p class="i16">
- Fut un de ces gros partisans.
- </p>
- <p class="i16">
- Il avoit dedans sa famille
- </p>
- <p class="i16">
- Une belle et charmante fille,
- </p>
- <p class="i16">
- Belle, à ce qu'on en a écrit,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais on ne dit rien de l'esprit,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorsque Madame la Princesse<a id="footnotetag266"
- name="footnotetag266"></a> <a href="#footnote266"><sup class="sml">266</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- La prit pour être la maîtresse
- </p>
- <p class="i16">
- Du feu bonhomme d'Assigny<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a>
- <a href="#footnote267"><sup class="sml">267</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui crut trouver la pie au nid.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant ce fameux mariage
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on fit à la fleur de son âge,
- </p>
- <p class="i16">
- Toutes ses premières amours,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'eurent pas longtemps leurs cours,
- </p>
- <p class="i16">
- Furent avec laquais et pages
- </p>
- <p class="i16">
- Et maints semblables personnages
- </p>
- <p class="i16">
- Du fameux hôtel de Condé,
- </p>
- <p class="i16">
- Et non avec son accordé.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant qu'il fût jour chez Madame,
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun sait que cette bonne âme
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit joué, je ne mens pas,
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans le plus haut galetas,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus de deux heures à la boule,
- </p>
- <p class="i16">
- Avec des balles que l'on roule,
- </p>
- <p class="i16">
- Et plus elles sont près du but
- </p>
- <p class="i16">
- Elle confesse avoir perdu.
- </p>
- <p class="i16">
- Sitôt qu'elle fut épousée,
- </p>
- <p class="i16">
- Son mari, d'une âme rusée,
- </p>
- <p class="i16">
- L'envoie auprès de sa maman
- </p>
- <p class="i16">
- Et la retient là près d'un an.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est au fond de la Normandie
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce mari la congédie;
- </p>
- <p class="i16">
- Si c'eût été plus en deçà,
- </p>
- <p class="i16">
- On eût su ce qui s'y passa.
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai su d'un auteur très sincère
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle battit sa belle-mère,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, l'aimant toujours tendrement,
- </p>
- <p class="i16">
- Souffrit cela patiemment.
- </p>
- <p class="i16">
- Après deux ou trois ans d'épreuve,
- </p>
- <p class="i16">
- Par bonheur elle devint veuve.
- </p>
- <p class="i16">
- On dit qu'elle en jeta des pleurs,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle feignit quelques douleurs;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, sans parler à la volée,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en fut bientôt consolée.
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis elle vint à Paris,
- </p>
- <p class="i16">
- Heureux séjour pour les Cloris,
- </p>
- <p class="i16">
- Où, quoique sous un sombre voile,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle brilla comme une étoile.
- </p>
- <p class="i16">
- Les sieurs de Malta<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a>
- <a href="#footnote268"><sup class="sml">268</sup></a> et Jeannin<a
- id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a> <a href="#footnote269"><sup
- class="sml">269</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Friands du sexe féminin,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne l'avoient à peine aperçue,
- </p>
- <p class="i16">
- Que leur âme en parut émue,
- </p>
- <p class="i16">
- Et chacun s'en crut le vainqueur.
- </p>
- <p class="i16">
- Tous deux lui touchèrent le cœur,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tous deux elle eut l'âme atteinte,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce ne fut pas sans contrainte
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle répondit à leurs vœux,
- </p>
- <p class="i16">
- Les voulant conserver tous deux.
- </p>
- <p class="i16">
- Pas un n'eut l'âme trop saisie
- </p>
- <p class="i16">
- Des mouvements de jalousie.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle les ménagea si bien
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'ils ne se dirent jamais rien.
- </p>
- <p class="i16">
- Jeannin la menoit en campagne
- </p>
- <p class="i16">
- Dans une maison de cocagne
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on appelle l'Amireau,
- </p>
- <p class="i16">
- Non pas séjour de houbereau,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais une maison de délices,
- </p>
- <p class="i16">
- Où Brancas offrit ses services
- </p>
- <p class="i16">
- À cette jeune déité,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'eut point d'inhumanité
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un galant si plein de charmes:
- </p>
- <p class="i16">
- Elle rendit bientôt les armes.
- </p>
- <p class="i16">
- Après un mal assez amer,
- </p>
- <p class="i16">
- Brancas revient pour prendre l'air
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans cette maison fameuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais maison pour lui bien heureuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'en cet illustre séjour
- </p>
- <p class="i16">
- Il prit et donna de l'amour;
- </p>
- <p class="i16">
- Souvent lui conta des fleurettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Et, dans ces douces amusettes,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui récitoit quelques vers,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il pilloit des auteurs divers.
- </p>
- <p class="i16">
- Un jour qu'il causoit avec elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Afin de lui prouver son zèle
- </p>
- <p class="i16">
- Et tous les violents transports
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il ressentoit peut-être alors,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui fit voir une élégie,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais forte et pleine d'énergie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle prit pour un madrigal,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui lui porta le coup fatal,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont elle ne se put défendre;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle acheva lors de se prendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Le reste, ne se conte plus,
- </p>
- <p class="i16">
- J'en serois moi-même confus.
- </p>
- <p class="i16">
- Le voir, l'aimer, devenir grosse,
- </p>
- <p class="i16">
- Je ne vous dis point chose fausse,
- </p>
- <p class="i16">
- Se firent dès le même jour
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il lui témoigna de l'amour.
- </p>
- <p class="i16">
- Il n'est pourtant rien de plus vrai
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on n'y mit pas plus de délai,
- </p>
- <p class="i16">
- Et que dans la même journée
- </p>
- <p class="i16">
- La chose se vit terminée.
- </p>
- <p class="i16">
- Sitôt que monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- S'aperçut de ce vilain cas,
- </p>
- <p class="i16">
- Par un motif de conscience,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou bien poussé par la finance,
- </p>
- <p class="i16">
- Sur quoi l'on ne pouvoit gloser,
- </p>
- <p class="i16">
- Il fit dessein de l'épouser.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que la dame se vît grosse,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne vouloit point de noce,
- </p>
- <p class="i16">
- Pourtant elle y consentit: car
- </p>
- <p class="i16">
- Voyant que le duc de Villars
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit prêt de faire naufrage,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle approuva ce mariage:
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qu'elle n'eût fait qu'à regret,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans quelque espoir du tabouret<a id="footnotetag270"
- name="footnotetag270"></a> <a href="#footnote270"><sup class="sml">270</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Six mois après l'affaire faite,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle mit au monde Branquette<a id="footnotetag271"
- name="footnotetag271"></a> <a href="#footnote271"><sup class="sml">271</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce jeune miracle d'amour
- </p>
- <p class="i16">
- Qui brille à présent dans la cour,
- </p>
- <p class="i16">
- Devant qui même la plus belle
- </p>
- <p class="i16">
- N'oseroit lever la prunelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui pourroit conter à soi
- </p>
- <p class="i16">
- Le cœur même de notre Roi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a>
- <a href="#footnote272"><sup class="sml">272</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Ses beaux cheveux de couleur blonde
- </p>
- <p class="i16">
- Et son teint le plus beau du monde
- </p>
- <p class="i16">
- Réjouirent fort son papa,
- </p>
- <p class="i16">
- Parce que Jeannin et Malta,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont il étoit en défiance,
- </p>
- <p class="i16">
- N'avoient aucune ressemblance
- </p>
- <p class="i16">
- À ce beau teint, à ces cheveux
- </p>
- <p class="i16">
- Dignes de mille et mille vœux.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur de Laon<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a> <a
- href="#footnote273"><sup class="sml">273</sup></a>, qui dans
- l'Église
- </p>
- <p class="i16">
- Fait une figure de mise,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui, comme l'on peut juger,
- </p>
- <p class="i16">
- Sait bien plus que son pain manger,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou, pour parler sans menterie,
- </p>
- <p class="i16">
- Un grand laquais nommé La Brie<a id="footnotetag274"
- name="footnotetag274"></a> <a href="#footnote274"><sup class="sml">274</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Furent père, à ce que l'on dit,
- </p>
- <p class="i16">
- D'une fille du même lit<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a>
- <a href="#footnote275"><sup class="sml">275</sup></a>.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais sans choquer la révérence,
- </p>
- <p class="i16">
- On croit avec plus d'apparence,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle vint de ce grand prélat,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui fit cela sans nul éclat;
- </p>
- <p class="i16">
- Et ce qui fait qu'aucun n'en doute,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est que malgré la sœur Écoute,
- </p>
- <p class="i16">
- Et la mortification
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on souffre en religion,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne perd jamais l'envie
- </p>
- <p class="i16">
- De finir tristement sa vie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de donner dans ce saint lieu
- </p>
- <p class="i16">
- De grandes louanges à Dieu:
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qui fait voir, quoi que l'on fasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce dessein lui vient de race,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique d'autres légèrement
- </p>
- <p class="i16">
- En jugent peut-être autrement.
- </p>
- <p class="i16">
- Pour encor mieux faire la fausse,
- </p>
- <p class="i16">
- Chacun dit qu'elle en devint grosse
- </p>
- <p class="i16">
- En l'absence de son mari,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui depuis en fut bien marri,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui contre son ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- En parut un peu en colère;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais étant un fort bon parent<a id="footnotetag276"
- name="footnotetag276"></a> <a href="#footnote276"><sup class="sml">276</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Il en usa modérément,
- </p>
- <p class="i16">
- Et ne s'en prit rien qu'à La Brie,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il chassa, dit-on, de furie,
- </p>
- <p class="i16">
- Ce qui fit beaucoup plus d'éclat
- </p>
- <p class="i16">
- Que s'il s'en fût pris au prélat.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais notre adorable comtesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour autoriser sa grossesse,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui soutint, jurant de sa part,
- </p>
- <p class="i16">
- Que déjà devant son départ
- </p>
- <p class="i16">
- Sa fille avoit été conçue,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle s'en étoit aperçue.
- </p>
- <p class="i16">
- Le temps pourtant s'accordoit mal;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais dans un endroit si fatal
- </p>
- <p class="i16">
- On n'examina pas la chose;
- </p>
- <p class="i16">
- On lui fit croire que la glose
- </p>
- <p class="i16">
- De ce doute fâcheux qu'il prit
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit une absence d'esprit,
- </p>
- <p class="i16">
- Et dans ses grandes rêveries<a id="footnotetag277"
- name="footnotetag277"></a> <a href="#footnote277"><sup class="sml">277</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se forgeoit ces niaiseries.
- </p>
- <p class="i16">
- Lors le mari le crut assez:
- </p>
- <p class="i16">
- Vous le croirez si vous voulez.
- </p>
- <p class="i16">
- À ces deux-là, qui la quittèrent,
- </p>
- <p class="i16">
- Deux autres fameux succédèrent:
- </p>
- <p class="i16">
- Chavigny, autrement de Pont<a id="footnotetag278"
- name="footnotetag278"></a> <a href="#footnote278"><sup class="sml">278</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'Elbeuf<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a> <a
- href="#footnote279"><sup class="sml">279</sup></a>, homme assez
- profond
- </p>
- <p class="i16">
- Dans la science de la chasse,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui remplissoit fort bien sa place,
- </p>
- <p class="i16">
- Lorsqu'il appliquoit ses efforts
- </p>
- <p class="i16">
- Après quelque grand bruit d'alors.
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui contoit pour l'ordinaire
- </p>
- <p class="i16">
- Tous les faits de son chien Cerbère,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il s'étoit jeté tout à coup
- </p>
- <p class="i16">
- Sur quelque cerf ou quelque loup,
- </p>
- <p class="i16">
- Si le chevreuil ou bien le lièvre
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit eu ce jour-là la fièvre,
- </p>
- <p class="i16">
- En se voyant dessus ses fins
- </p>
- <p class="i16">
- À la merci de ses mâtins.
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre, qui paraissoit plus sage,
- </p>
- <p class="i16">
- Étoit aussi d'un autre usage.
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit un homme libéral,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui donnoit tout, ou bien, ou mal;
- </p>
- <p class="i16">
- Même l'on dit, entre autre chose
- </p>
- <p class="i16">
- (Que personne de vous ne glose),
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'avant que de lui dire adieu,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui meubla son prié-Dieu<a id="footnotetag280"
- name="footnotetag280"></a> <a href="#footnote280"><sup class="sml">280</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais des plus beaux bijoux du monde,
- </p>
- <p class="i16">
- De tout ce que la terre et l'onde
- </p>
- <p class="i16">
- Fournissent de plus précieux,
- </p>
- <p class="i16">
- Et de plus éclatant aux yeux.
- </p>
- <p class="i16">
- Combien cet amant plein de zèle
- </p>
- <p class="i16">
- A-t-il souffert de maux pour elle!
- </p>
- <p class="i16">
- Il a blanchi dessous le faix,
- </p>
- <p class="i16">
- Outre sa dépense et ses frais.
- </p>
- <p class="i16">
- Quelle auroit donc été sa peine,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il eût aimé quelque inhumaine!
- </p>
- <p class="i16">
- Sans rendre ces deux mécontents,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle avoit dès ce même temps
- </p>
- <p class="i16">
- L'abbé Nardy, amant de Galle<a id="footnotetag281"
- name="footnotetag281"></a> <a href="#footnote281"><sup class="sml">281</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont l'âme n'est point libérale,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui la voyoit comme voisin
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le soir jusqu'au matin.
- </p>
- <p class="i16">
- Dedans ce temps-là même encore,
- </p>
- <p class="i16">
- Malta, qui l'aime et qui l'adore,
- </p>
- <p class="i16">
- Revint, mais plus secrètement
- </p>
- <p class="i16">
- Montrer qu'il étoit son amant,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il n'en pouvoit plus aimer d'autres;
- </p>
- <p class="i16">
- Et parmi tant de bons apôtres,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans savoir d'où cela venoit,
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas, mon Dieu! l'on s'aperçoit,
- </p>
- <p class="i16">
- Lâcherai-je cette parole?
- </p>
- <p class="i16">
- Que la dame avoit la vérole.
- </p>
- <p class="i16">
- On consulta dessus ce fait
- </p>
- <p class="i16">
- Un homme en ce métier parfait,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui la voulut prendre en sa charge:
- </p>
- <p class="i16">
- C'est le sage monsieur Le Large,
- </p>
- <p class="i16">
- Homme qui n'a point de pareil
- </p>
- <p class="i16">
- En tout ce que voit le soleil.
- </p>
- <p class="i16">
- Sans songer d'où le mal procède,
- </p>
- <p class="i16">
- On résout d'y donner remède;
- </p>
- <p class="i16">
- L'on convient pour cela de prix.
- </p>
- <p class="i16">
- Le jour même, dit-on, fut pris
- </p>
- <p class="i16">
- Mais la guérison fut remise
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré quelque potion prise,
- </p>
- <p class="i16">
- À cause que dans cet instant
- </p>
- <p class="i16">
- L'argent n'étoit pas bien comptant.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme elle avoit un cœur de roche,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour éviter quelque reproche
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'on lui faisoit en son quartier,
- </p>
- <p class="i16">
- Même gens de galant métier,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tromper tant de sentinelles,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle prend celui des Tournelles,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans avoir d'autre raison,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle abandonne sa maison;
- </p>
- <p class="i16">
- Puis prend la rue de Vienne,
- </p>
- <p class="i16">
- Quartier plus propre à la fredaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Et déjà beaucoup plus fameux
- </p>
- <p class="i16">
- Pour tous les larcins amoureux.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que personne ne la suive,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne se croit pas oisive:
- </p>
- <p class="i16">
- Messieurs Paget<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a> <a
- href="#footnote282"><sup class="sml">282</sup></a> et Monerot<a
- id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a> <a href="#footnote283"><sup
- class="sml">283</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Y furent bientôt pris au mot.
- </p>
- <p class="i16">
- Dès aussitôt qu'ils l'eurent vue,
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'un et l'autre d'eux se tue
- </p>
- <p class="i16">
- De lui faire mille présents.
- </p>
- <p class="i16">
- Elle, pour les rendre contents,
- </p>
- <p class="i16">
- De peur que l'un des deux s'offense,
- </p>
- <p class="i16">
- Avoit beaucoup de complaisance;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle prenoit à toute main,
- </p>
- <p class="i16">
- Croyoit qu'il eût été vilain
- </p>
- <p class="i16">
- De refuser avec audace
- </p>
- <p class="i16">
- Des présents faits de bonne grâce.
- </p>
- <p class="i16">
- Ils avoient dans leur passion
- </p>
- <p class="i16">
- Tous deux de l'émulation:
- </p>
- <p class="i16">
- Si l'un envoyoit une table
- </p>
- <p class="i16">
- D'une fabrique inimitable,
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre renvoyoit dès le soir
- </p>
- <p class="i16">
- Un parfaitement beau miroir;
- </p>
- <p class="i16">
- Si l'un d'eux chômoit une fête,
- </p>
- <p class="i16">
- L'autre se mettoit dans la tête
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis le soir jusqu'au matin
- </p>
- <p class="i16">
- De la régaler d'un festin.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais les fortunes bien prospères
- </p>
- <p class="i16">
- Sont celles qui ne durent guères:
- </p>
- <p class="i16">
- Bientôt une adroite beauté
- </p>
- <p class="i16">
- Eut tout ce mystère gâté,
- </p>
- <p class="i16">
- Et par une intrigue nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Lui ravit ses amans fidèles.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est d'Olonne<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a> <a
- href="#footnote284"><sup class="sml">284</sup></a> qui fit ce coup
- </p>
- <p class="i16">
- Environ entre chien et loup.
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais rien ne fut plus sensible
- </p>
- <p class="i16">
- Que ce larcin irrémissible;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais dans l'espoir de se venger
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'y voulut pas songer:
- </p>
- <p class="i16">
- Sans bruit elle se laissa faire.
- </p>
- <p class="i16">
- Le sieur Fleuri<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a> <a
- href="#footnote285"><sup class="sml">285</sup></a>, vilain compère
- </p>
- <p class="i16">
- (Ceci soit dit sans l'offenser),
- </p>
- <p class="i16">
- Et plus laid qu'on ne peut penser,
- </p>
- <p class="i16">
- Le diable (Dieu me le pardonne),
- </p>
- <p class="i16">
- Armé des armes qu'on lui donne,
- </p>
- <p class="i16">
- Non, n'est pas si laid que celui
- </p>
- <p class="i16">
- Qui charmoit alors son ennui.
- </p>
- <p class="i16">
- Sa mine étoit plus dégoûtante
- </p>
- <p class="i16">
- Que les courroies d'une tente;
- </p>
- <p class="i16">
- Son teint d'un vieil mort et huileux
- </p>
- <p class="i16">
- Éclatoit d'un lustre terreux;
- </p>
- <p class="i16">
- Ses cheveux, sa barbe maussade,
- </p>
- <p class="i16">
- Son haleine pire que cade<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a>
- <a href="#footnote286"><sup class="sml">286</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Et le tout d'un monstre infernal,
- </p>
- <p class="i16">
- S'il n'avoit été libéral,
- </p>
- <p class="i16">
- L'auroient certes, comme je pense,
- </p>
- <p class="i16">
- Fait haïr de toute la France.
- </p>
- <p class="i16">
- Il faisoit donc quelques présents,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais qui pourtant n'étoient pas grands:
- </p>
- <p class="i16">
- Des essences et des pommades,
- </p>
- <p class="i16">
- Des citrons doux pour les malades,
- </p>
- <p class="i16">
- Des raisins doux de Languedoc
- </p>
- <p class="i16">
- Pour le carême, c'étoit hoc,
- </p>
- <p class="i16">
- Et quelque autre chose semblable,
- </p>
- <p class="i16">
- Non pas d'un prix inimitable;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais pour être parfait amant,
- </p>
- <p class="i16">
- Suffit de donner seulement.
- </p>
- <p class="i16">
- Bien que Fleuri logeât chez elle,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle ne lui fut pas fidèle.
- </p>
- <p class="i16">
- Comme un cent ne suffisoit pas,
- </p>
- <p class="i16">
- D'Épagni<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a> <a
- href="#footnote287"><sup class="sml">287</sup></a> eut le même cas,
- </p>
- <p class="i16">
- Du même temps, à la même heure,
- </p>
- <p class="i16">
- Homme encore laid, ou je meure,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, sans le bon monsieur Fleuri,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui sur lui l'auroit enchéri,
- </p>
- <p class="i16">
- Il auroit été, si je n'erre,
- </p>
- <p class="i16">
- Le plus laid homme de la terre,
- </p>
- <p class="i16">
- Commençant à s'émanciper,
- </p>
- <p class="i16">
- Lui montroit l'art de bien piper,
- </p>
- <p class="i16">
- À quelque jeu que ce pût être
- </p>
- <p class="i16">
- Sans que l'on pût le reconnoître.
- </p>
- <p class="i16">
- C'est où bien des gens ont recours
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui lui fut d'un grand secours.
- </p>
- <p class="i16">
- Avant qu'elle eût cette science,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle perdit, mais d'importance.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais vous allez tous admirer
- </p>
- <p class="i16">
- Comme elle s'en sut bien payer.
- </p>
- <p class="i16">
- Au carnaval, temps de remarque,
- </p>
- <p class="i16">
- Notre jeune et vaillant monarque,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour chasser mille ennuis fâcheux,
- </p>
- <p class="i16">
- Dansoit un ballet somptueux:
- </p>
- <p class="i16">
- Brancas, cette jeune merveille,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui a le pas fin et l'oreille,
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce ballet, non par hasard,
- </p>
- <p class="i16">
- Représentoit, dit-on, un art<a id="footnotetag288"
- name="footnotetag288"></a> <a href="#footnote288"><sup class="sml">288</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Oui, c'étoit la Géométrie:
- </p>
- <p class="i16">
- Son habit couleur de prairie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui valoit son pesant d'or,
- </p>
- <p class="i16">
- M'en fait ressouvenir encor.
- </p>
- <p class="i16">
- En attendant, comme je pense,
- </p>
- <p class="i16">
- Que son tour vint d'entrer en danse,
- </p>
- <p class="i16">
- Hélas! monsieur de Relabbé
- </p>
- <p class="i16">
- La fit bien venir à jubé;
- </p>
- <p class="i16">
- Sans vous conter des hyperboles
- </p>
- <p class="i16">
- Lui gagna dix-huit cents pistoles.
- </p>
- <p class="i16">
- Après un semblable malheur,
- </p>
- <p class="i16">
- On ne dansa pas de bon cœur.
- </p>
- <p class="i16">
- La somme n'étant pas payée,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en fut moins mortifiée,
- </p>
- <p class="i16">
- Car, comme cet homme de cour
- </p>
- <p class="i16">
- Alla la voir un autre jour,
- </p>
- <p class="i16">
- Il se paya d'une monnoie
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'il reçut même avecque joie,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'on entend à demi-mot
- </p>
- <p class="i16">
- À moins que de passer pour sot.
- </p>
- <p class="i16">
- Je tiens, pour moi, qu'on peut le croire,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisque lui-même en fait l'histoire.
- </p>
- <p class="i16">
- Dans ce temps-là monsieur Jeannin
- </p>
- <p class="i16">
- La revit, sans qu'aucun venin
- </p>
- <p class="i16">
- D'une immortelle jalousie
- </p>
- <p class="i16">
- Lui vint troubler la fantaisie;
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le reçut de bon œil,
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'eût aimé jusqu'au cercueil,
- </p>
- <p class="i16">
- Sans qu'une méchante personne
- </p>
- <p class="i16">
- Le lui ravit: ce fut d'Olonne
- </p>
- <p class="i16">
- Qui luit prit encor celui-ci
- </p>
- <p class="i16">
- Et bien d'autres qu'on sait aussi.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur de Beaufort<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a>
- <a href="#footnote289"><sup class="sml">289</sup></a>, ce grand
- homme,
- </p>
- <p class="i16">
- Que l'on connoît dès qu'on le nomme,
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis les plus petits enfans
- </p>
- <p class="i16">
- Jusqu'à ceux qui n'ont point de dents,
- </p>
- <p class="i16">
- La consola de cette perte;
- </p>
- <p class="i16">
- Tous les jours elle étoit alerte
- </p>
- <p class="i16">
- Pour épier où ce héros
- </p>
- <p class="i16">
- Lui pourroit parler en repos.
- </p>
- <p class="i16">
- J'aurois de quoi vous faire rire,
- </p>
- <p class="i16">
- Si je voulois ici vous dire
- </p>
- <p class="i16">
- Mille et mille discours sans fin,
- </p>
- <p class="i16">
- Et les rendez-vous du jardin
- </p>
- <p class="i16">
- Du fameux hôtel de Vendôme<a id="footnotetag290"
- name="footnotetag290"></a> <a href="#footnote290"><sup class="sml">290</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Où, bien souvent, comme un fantôme
- </p>
- <p class="i16">
- J'ai connu ce maître paillard
- </p>
- <p class="i16">
- L'attendre tout seul à l'écart.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais, hélas! la beauté qu'il aime
- </p>
- <p class="i16">
- Le publie trop elle-même
- </p>
- <p class="i16">
- Pour vous le réciter ainsi.
- </p>
- <p class="i16">
- Peut-être savez-vous aussi
- </p>
- <p class="i16">
- Les discours que de leur fenêtre
- </p>
- <p class="i16">
- Ils se faisoient sans trop paroître,
- </p>
- <p class="i16">
- Parce que monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- Dessus ce point ne railloit pas,
- </p>
- <p class="i16">
- De quoi pourtant chacun s'étonne,
- </p>
- <p class="i16">
- Le voyant si bonne personne.
- </p>
- <p class="i16">
- Monsieur le maréchal d'Estrez<a id="footnotetag291"
- name="footnotetag291"></a> <a href="#footnote291"><sup class="sml">291</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, je crois, comme vous savez,
- </p>
- <p class="i16">
- N'a pas l'âme trop libérale,
- </p>
- <p class="i16">
- Etoit encor de sa cabale.
- </p>
- <p class="i16">
- Jugez un peu s'il l'aimoit bien,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'il lui fit présent d'un chien,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais d'un joli chien de Boulogne,
- </p>
- <p class="i16">
- Petit et de camuse trogne.
- </p>
- <p class="i16">
- Mais comme son affection
- </p>
- <p class="i16">
- Augmentoit sa prétention,
- </p>
- <p class="i16">
- Il lui fit un don plus solide:
- </p>
- <p class="i16">
- C'étoit un petit coffre vide,
- </p>
- <p class="i16">
- Mais ajusté fort joliment,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui, dit-on, étoit d'argent.
- </p>
- <p class="i16">
- Après, contrefaisant la prude,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle mit toute son étude
- </p>
- <p class="i16">
- À corrompre monsieur Fouquet<a id="footnotetag292"
- name="footnotetag292"></a> <a href="#footnote292"><sup class="sml">292</sup></a>;
- </p>
- <p class="i16">
- Déjà de plus d'un affiquet
- </p>
- <p class="i16">
- Elle orne sa divine tresse,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le flatte et le caresse;
- </p>
- <p class="i16">
- Mais lui, toujours comme un glaçon,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne mordoit point à l'hameçon.
- </p>
- <p class="i16">
- Jamais on ne le sut surprendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Il avoit une amitié tendre
- </p>
- <p class="i16">
- Pour son bonhomme de mari
- </p>
- <p class="i16">
- Dont on ne l'a jamais guéri.
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que l'amour nous suggère
- </p>
- <p class="i16">
- Près de lui ne servoit de guère;
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré tous ses divins appas
- </p>
- <p class="i16">
- Cet amant ne l'écouta pas.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors on voit qu'elle s'écrie:
- </p>
- <p class="i16">
- «Voilà ma science finie
- </p>
- <p class="i16">
- Sans que tu me sois converti,
- </p>
- <p class="i16">
- Et j'en aurai le démenti!
- </p>
- <p class="i16">
- Dussé-je mourir dans la peine,
- </p>
- <p class="i16">
- Je veux que ton âme inhumaine,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus fière que dame à certon<a id="footnotetag293"
- name="footnotetag293"></a> <a href="#footnote293"><sup class="sml">293</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- Chante dessus un autre ton.»
- </p>
- <p class="i16">
- Alors, le prenant de furie
- </p>
- <p class="i16">
- Dans cette grande galerie
- </p>
- <p class="i16">
- Que nous prenons à Saint-Mandé<a id="footnotetag294"
- name="footnotetag294"></a> <a href="#footnote294"><sup class="sml">294</sup></a>,
- </p>
- <p class="i16">
- L'œil en feu comme un possédé,
- </p>
- <p class="i16">
- Malgré ce qu'il put entreprendre,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle le force de se rendre.
- </p>
- <p class="i16">
- Et l'on dit, malgré qu'il en eût,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle en fit ce qu'elle voulut;
- </p>
- <p class="i16">
- Et lorsqu'il eut quitté sa patte,
- </p>
- <p class="i16">
- Après l'avoir nommée ingrate
- </p>
- <p class="i16">
- Et fait quelques discours confus,
- </p>
- <p class="i16">
- Il jura de ne tomber plus.
- </p>
- <p class="i16">
- Son serment ne fut pas frivole,
- </p>
- <p class="i16">
- Car depuis il lui tint parole.
- </p>
- <p class="i16">
- Alors que ce surintendant<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a>
- <a href="#footnote295"><sup class="sml">295</sup></a>
- </p>
- <p class="i16">
- Fut frappé de cet accident
- </p>
- <p class="i16">
- Qui, par une chute commune,
- </p>
- <p class="i16">
- Entraîna plus d'une fortune,
- </p>
- <p class="i16">
- Dieu sait quels furent ses regrets!
- </p>
- <p class="i16">
- Cela m'importe fort peu; mais,
- </p>
- <p class="i16">
- À ce que l'on me persuade,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle fut tout à fait malade,
- </p>
- <p class="i16">
- Et même, à ne vous mentir point,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle en perdit son embonpoint.
- </p>
- <p class="i16">
- Depuis, lorsque ses amis virent
- </p>
- <p class="i16">
- Que les choses se ralentirent,
- </p>
- <p class="i16">
- Recouvrant un peu de santé,
- </p>
- <p class="i16">
- On vit renaître sa beauté.
- </p>
- <p class="i16">
- À peine chacun la découvre
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'elle alla loger dans le Louvre,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans savoir quasi pourquoi
- </p>
- <p class="i16">
- On la voit bien auprès du Roi.
- </p>
- <p class="i16">
- D'autres n'en disent pas de même,
- </p>
- <p class="i16">
- Disant que c'est elle qui l'aime,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qu'elle s'efforce en tous lieux
- </p>
- <p class="i16">
- De se trouver devant ses yeux;
- </p>
- <p class="i16">
- Que d'une manière obligeante,
- </p>
- <p class="i16">
- Près de lui fait toujours l'amante,
- </p>
- <p class="i16">
- Et que, redoublant ses appas,
- </p>
- <p class="i16">
- Fait très souvent le premier pas.
- </p>
- <p class="i16">
- La raison sur quoi l'on se fonde,
- </p>
- <p class="i16">
- C'est que le plus grand Roi du monde,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui d'un regard peut tout charmer,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui n'a, pour se faire aimer,
- </p>
- <p class="i16">
- Qu'à jeter l'œil sur la plus belle,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui ne connoît point de cruelle,
- </p>
- <p class="i16">
- Ne voudroit pas faire un tel choix.
- </p>
- <p class="i16">
- Lors l'on entendit une voix,
- </p>
- <p class="i16">
- Qui dit d'un ton digne de marque,
- </p>
- <p class="i16">
- Nous parlant de ce grand monarque:
- </p>
- <p class="i16">
- «Hélas! pourquoi s'en étonner,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisqu'on le veut abandonner
- </p>
- <p class="i16">
- Aux caresses d'une importune
- </p>
- <p class="i16">
- Qui n'étoit plus bonne fortune,
- </p>
- <p class="i16">
- Et qui désormais au cercueil
- </p>
- <p class="i16">
- Ne peut entrer qu'avec un œil<a id="footnotetag296"
- name="footnotetag296"></a> <a href="#footnote296"><sup class="sml">296</sup></a>?»
- </p>
- <p class="i16">
- Une raison si convainquante
- </p>
- <p class="i16">
- Fit que l'on eut bien de la pente
- </p>
- <p class="i16">
- À croire que ce Roi fameux
- </p>
- <p class="i16">
- Pourroit bien répondre à ses vœux,
- </p>
- <p class="i16">
- Quoique l'on soutienne en cachette
- </p>
- <p class="i16">
- Que le tout n'est que pour Branquette,
- </p>
- <p class="i16">
- Dont je donne certificat,
- </p>
- <p class="i16">
- Étant un mets plus délicat,
- </p>
- <p class="i16">
- Plus savoureux et plus d'élite
- </p>
- <p class="i16">
- Pour un prince de ce mérite.
- </p>
- <p class="i16">
- Cependant monsieur de Brancas
- </p>
- <p class="i16">
- Ferme l'œil à tout ce tracas,
- </p>
- <p class="i16">
- Et d'une âme toute pieuse,
- </p>
- <p class="i16">
- Pour mener une vie heureuse
- </p>
- <p class="i16">
- Et libre de tous les chagrins,
- </p>
- <p class="i16">
- Vers le ciel élevant ses mains,
- </p>
- <p class="i16">
- Offre à Dieu tout ce que peut faire
- </p>
- <p class="i16">
- Et la jeune fille et la mère,
- </p>
- <p class="i16">
- Et sans en concevoir de fiel
- </p>
- <p class="i16">
- Reçoit tout comme don du ciel,
- </p>
- <p class="i16">
- Soit qu'il eût à souffrir des princes,
- </p>
- <p class="i16">
- Ou des gouverneurs des provinces,
- </p>
- <p class="i16">
- Des prélats, des abbés, des rois,
- </p>
- <p class="i16">
- Des partisans et des bourgeois.
- </p>
- <br />
- <p class="i16">
- Voilà mon histoire finie;
- </p>
- <p class="i16">
- Jugez si dans ma litanie
- </p>
- <p class="i16">
- Ce jeune miracle d'amour
- </p>
- <p class="i16">
- Ne pourra pas entrer un jour.
- </p>
- <p class="i16">
- Vous qui connaissez cette belle,
- </p>
- <p class="i16">
- Contez-lui comme une nouvelle
- </p>
- <p class="i16">
- Tout ce que mon histoire en dit,
- </p>
- <p class="i16">
- Puisque je mourrois de dépit
- </p>
- <p class="i16">
- Si, sans choquer sa modestie,
- </p>
- <p class="i16">
- Elle n'en étoit avertie,
- </p>
- <p class="i16">
- Espérant avoir le bonheur
- </p>
- <p class="i16">
- De lui montrer un jour l'auteur.
- </p>
- </div>
- </div>
- </div>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote265" name="footnote265"><b>Note 265: </b></a><a
- href="#footnotetag265"> (retour) </a> Mathieu Garnier. Sa succession,
- dit le <i>Catalogue des partisans</i>, a été «un des principaux piliers
- de la maltôte de son temps, tant par création de nouveaux offices que
- par attribution de droits et taxes sur les anciens.» Cf. <i>Courrier de
- la Fronde</i>, Bibl. elzev., t. 1, p. 167.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote266" name="footnote266"><b>Note 266: </b></a><a
- href="#footnotetag266"> (retour) </a> Marguerite de Montmorency, femme
- du prince de Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote267" name="footnote267"><b>Note 267: </b></a><a
- href="#footnotetag267"> (retour) </a> Ce n'est pas d'Assigny ou Acigné
- qu'il faut lire: M. d'Acigné étoit de la maison de Brissac; c'est
- d'Isigny. François de Brecey, seigneur d'Isigny en Normandie, fut en
- effet le premier mari de Suzanne Garnier. Celle-ci n'eut pas à se louer
- de lui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote268" name="footnote268"><b>Note 268: </b></a><a
- href="#footnotetag268"> (retour) </a> Ce n'est pas Maltha, mais Matha
- qu'il faut lire. Charles de Bourdeilles, comte de Mastas ou de Matta, en
- Saintonge, ami de l'abbé chevalier comte de Grammont. Voy. les notes de
- M. Moreau, dans sa savante édition des <i>Courriers de la Fronde</i>,
- Bibl. elzev., t. 2, p. 250, 251, 294.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote269" name="footnote269"><b>Note 269: </b></a><a
- href="#footnotetag269"> (retour) </a> Petit-fils, par sa mère, du
- président Jeannin de Castille. La femme de Chalais, à qui Richelieu fit
- trancher la tête, étoit sa sœur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote270" name="footnote270"><b>Note 270: </b></a><a
- href="#footnotetag270"> (retour) </a> L'espoir qu'elle avoit de voir son
- mari devenir duc, par la mort de son frère, fut trompé, et elle n'obtint
- pas les honneurs dus aux duchesses, dont le plus particulier étoit
- d'avoir un tabouret chez la reine.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote271" name="footnote271"><b>Note 271: </b></a><a
- href="#footnotetag271"> (retour) </a> Branquette, c'est-à-dire
- mademoiselle de Brancas, épousa, le 2 février 1667, le prince
- d'Harcourt, et mourut en 1673.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote272" name="footnote272"><b>Note 272: </b></a><a
- href="#footnotetag272"> (retour) </a> Un couplet satirique du temps
- disoit en effet:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Brancas vend sa fille au roy
- </p>
- <p class="i16">
- Et sa femme au gros Louvoy.
- </p>
- </div>
- </div>
- <p>
- Voy. le <i>Dict des Préc.</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote273" name="footnote273"><b>Note 273: </b></a><a
- href="#footnotetag273"> (retour) </a> César d'Estrées, évêque-duc de
- Laon, pair de France en 1653. Il étoit né le 5 février 1628. En 1657 il
- fut reçu à l'Académie françoise, et il mourut, en 1714, doyen de cette
- compagnie.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote274" name="footnote274"><b>Note 274: </b></a><a
- href="#footnotetag274"> (retour) </a> Le même nom du laquais se retrouve
- dans un vaudeville que nous avons cité dans notre édition du <i>Dictionnaire
- des Précieuses</i>, t. 2, au mot <i>Brancas</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote275" name="footnote275"><b>Note 275: </b></a><a
- href="#footnotetag275"> (retour) </a> La seconde fille, avouée du moins,
- de madame de Brancas, épousa, le 5 février 1680, son cousin Louis de
- Brancas, duc de Villars; elle n'entra donc point en religion.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote276" name="footnote276"><b>Note 276: </b></a><a
- href="#footnotetag276"> (retour) </a> La mère du comte de Brancas étoit
- Julienne Hippolyte d'Estrées, fille d'Antoine, marquis de Cœuvres, et
- tante de César d'Estrées, évêque de Laon.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote277" name="footnote277"><b>Note 277: </b></a><a
- href="#footnotetag277"> (retour) </a> Nous avons déjà dit que le comte
- de Brancas sembloit être l'original du portrait que La Bruyère a tracé
- du distrait, sous le nom de Ménalque.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote278" name="footnote278"><b>Note 278: </b></a><a
- href="#footnotetag278"> (retour) </a> Armand-Léon Le Bouthillier, comte
- de Chavigny, seigneur de Pons, maître des requêtes, étoit fils de Léon
- Le Bouthillier de Chavigny et d'Anne Phelippeaux. Il épousa, en 1658,
- Élisabeth Bossuet, et mourut en 1684.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote279" name="footnote279"><b>Note 279: </b></a><a
- href="#footnotetag279"> (retour) </a> Charles de Lorraine, troisième du
- nom, duc d'Elbeuf, gouverneur de Picardie, né en 1620, mort en 1652.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote280" name="footnote280"><b>Note 280: </b></a><a
- href="#footnotetag280"> (retour) </a> Nous écrivons <i>prié-Dieu</i> et
- non <i>prie-Dieu</i> pour conserver la mesure du vers, et surtout parce
- que la deuxième forme n'étoit pas encore admise. Richelet ne donne que
- la première; Furetière admet les deux, et le Dictionnaire de Trévoux,
- qui les conserve, n'emploie pas la seconde dans ses exemples.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote281" name="footnote281"><b>Note 281: </b></a><a
- href="#footnotetag281"> (retour) </a> Je proposerois de lire: «amant de
- balle», c'est-à-dire «de pacotille», comme dans le vers de Molière:
- </p>
- <p class="mid">
- Allez, rimeur de balle, opprobre du métier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote282" name="footnote282"><b>Note 282: </b></a><a
- href="#footnotetag282"> (retour) </a> Maître des requêtes, puis
- intendant des finances. Voy. t. 1, p. 16, et <i>Dictionnaire des
- Précieuses</i>, t. 2, p. 318.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote283" name="footnote283"><b>Note 283: </b></a><a
- href="#footnotetag283"> (retour) </a> Partisan fameux, comme Paget.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote284" name="footnote284"><b>Note 284: </b></a><a
- href="#footnotetag284"> (retour) </a> Sur d'Olonne, voy. t. 1, p. 6, et
- sur sa femme, t. 1, p. 1-153.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote285" name="footnote285"><b>Note 285: </b></a><a
- href="#footnotetag285"> (retour) </a> Peut-être est-ce ce marquis de
- Fleuri, grand personnage de Savoie, qui vint en France vers cette
- époque, et avec qui <i>Mademoiselle</i> se lia à Fontainebleau. Voy. ses
- <i>Mémoires</i>, édit. Maëstricht, t. 4.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote286" name="footnote286"><b>Note 286: </b></a><a
- href="#footnotetag286"> (retour) </a> Pour <i>cacade</i>, dans un sens
- maintenant perdu, mais facile à comprendre.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote287" name="footnote287"><b>Note 287: </b></a><a
- href="#footnotetag287"> (retour) </a> Sur cette simple mention, il nous
- est impossible de donner des renseignements précis. Nous connoissons
- sous ce nom un abbé d'Espagny à qui Scarron a adressé une épître où,
- pour le remercier de quelques sarcelles envoyées par ce prélat, il lui
- disoit:
- </p>
- <div class="poem">
- <div class="stanza">
- <p class="i16">
- Adieu, cher abbé de mon âme;
- </p>
- <p class="i16">
- Cupidon vous doint belle dame,
- </p>
- <p class="i16">
- Car maints prelats de ce temps-cy
- </p>
- <p class="i16">
- Aiment belles dames aussy,
- </p>
- <p class="i16">
- Et j'en connois d'assez peu sages
- </p>
- <p class="i16">
- Pour enganymeder leurs pages.
- </p>
- </div>
- </div>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote288" name="footnote288"><b>Note 288: </b></a><a
- href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Le Ballet des Arts</i>, paroles
- de Benserade, musique de Lully, fut dansé pour la première fois par Sa
- Majesté le 8 janvier 1663.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote289" name="footnote289"><b>Note 289: </b></a><a
- href="#footnotetag289"> (retour) </a> François de Vendôme, duc de
- Beaufort, le roi des Halles.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote290" name="footnote290"><b>Note 290: </b></a><a
- href="#footnotetag290"> (retour) </a> Cet hôtel étoit situé dans la rue
- Saint-Honoré, non loin du couvent des Capucins. Le duc de Mercœur, qui
- l'avoit fait construire, l'avoit enrichi, dit Sauval, d'un jardin et
- d'un bois d'une grandeur considérable. (Sauval, t. 2, p. 68.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote291" name="footnote291"><b>Note 291: </b></a><a
- href="#footnotetag291"> (retour) </a> François-Annibal d'Estrées,
- marquis de Cœuvres, maréchal de France, né en 1573, mort le 5 mai 1670.
- Voy. ci-dessus, p. 243.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote292" name="footnote292"><b>Note 292: </b></a><a
- href="#footnotetag290"> (retour) </a> Fouquet, surintendant des
- finances, étoit fort peu délicat cependant en matière d'amour.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote293" name="footnote293"><b>Note 293: </b></a><a
- href="#footnotetag293"> (retour) </a> Peut-être faut-il lire: <i>dame
- Alecton</i>?--La 1re édit., comme toutes les autres, donne: <i>dame à
- certon</i>. Mais ce texte de 1668 est si mauvais qu'on a dû presque
- toujours le modifier.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote294" name="footnote294"><b>Note 294: </b></a><a
- href="#footnotetag294"> (retour) </a> La maison que Fouquet avoit bâtie
- à Saint-Mandé étoit le lieu ordinaire de ses rendez-vous d'amour. C'est
- là que l'on saisit la fameuse cassette où tant de lettres
- compromettantes furent trouvées et que le roi fit généreusement brûler.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote295" name="footnote295"><b>Note 295: </b></a><a
- href="#footnotetag295"> (retour) </a> Nous n'avons pas à rappeler ici
- les détails de la chute de Fouquet, la fête qu'il donna à Vaux, son
- arrestation à Nantes. Cette chute, comme le dit l'auteur,
- </p>
- <p class="mid">
- Entraîna plus d'une fortune.
- </p>
- <p>
- Madame du Plessis-Bellière et l'abbé de Belesbat, principaux agents de
- ses plaisirs, les femmes trop nombreuses qu'il combloit de ses riches
- présents, les écrivains qu'il pensionnoit, eurent surtout à déplorer son
- malheur.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote296" name="footnote296"><b>Note 296: </b></a><a
- href="#footnotetag296"> (retour) </a> Madame de Beauvais, une des
- premières femmes qui s'attachèrent à le séduire, étoit borgne.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <a name="c10" id="c10"></a> <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h5>
- LA
- </h5>
- <h1>
- FRANCE GALANTE
- </h1>
- <h5>
- OU
- </h5>
- <h3>
- HISTOIRES AMOUREUSES
- </h3>
- <h4>
- DE LA COUR.
- </h4>
- <p class="mid">
- (<i>Mme DE MONTESPAN, Mlle DE MONTPENSIER, etc.</i>)
- </p>
- <p>
- <br />
- </p>
- <hr class="short" />
- <p>
- <br />
- </p>
- <p>
- <span class="lef"><img alt="" src="images/J.png" /></span>amais cour ne fut
- si galante que celle du grand Alcandre<a id="footnotetag297"
- name="footnotetag297"></a> <a href="#footnote297"><sup class="sml">297</sup></a>.
- Comme il étoit d'une complexion amoureuse, chacun, qui se fait un plaisir
- de suivre l'exemple de son prince, fit ce qu'il put pour se mettre bien
- auprès des dames. Mais celles-ci leur en épargnèrent la peine bientôt.
- Soit qu'elles se plussent à faire des avances, ou qu'elles eussent peur de
- n'être pas du nombre des élues, l'on remarqua que sans attendre ce que la
- bienséance leur ordonne, elles se mirent dans peu de temps à courir après
- les hommes. Cela fut cause qu'il y en eut beaucoup qui les méprisèrent,
- d'où se seroit ensuivie la reconnoissance de leur faute, si ce n'est que
- le tempérament l'emporta sur la réflexion.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote297" name="footnote297"><b>Note 297: </b></a><a
- href="#footnotetag297"> (retour) </a> Le nom de <i>grand Alcandre</i>,
- qui étoit celui du roi Henri IV dans le pamphlet célèbre attribué à la
- princesse de Conti, a été depuis appliqué à Louis XIV, <i>l'homme
- puissant</i> (du grec Αλκη et ανηρ, ανδρος); et quand parurent, en 1695,
- les <i>Intrigues amoureuses de la cour de France</i>, l'éditeur de
- Cologne, rappelant le succès des <i>Conquêtes amoureuses du grand
- Alcandre</i>, ajoute: «Ce livre... a été si bien reçu en France que le
- nom de grand Alcandre est aujourd'hui en usage quand on veut parler du
- Roi.» Nous ne nous permettrons donc pas de substituer le nom du Roi à
- celui-ci, qu'on retrouve dans tous les pamphlets du temps.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a> <a
- href="#footnote298"><sup class="sml">298</sup></a> fut de celles-là. Elle
- passoit pour une des plus belles personnes du monde. Cependant elle avoit
- encore plus d'agrément dans l'esprit que dans le visage<a
- id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a> <a href="#footnote299"><sup
- class="sml">299</sup></a>. Mais toutes ces belles qualités étoient
- effacées par les défauts de l'âme, qui étoit accoutumée aux plus insignes
- fourberies, tellement que le vice ne lui coûtoit plus rien. Elle étoit
- d'une des plus anciennes maisons du royaume, et son alliance autant que sa
- beauté avoit été causé que M. de Montespan l'avoit recherchée en mariage,
- et l'avoit préférée à quantité d'autres qui auroient beaucoup mieux
- accommodé ses affaires.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote298" name="footnote298"><b>Note 298: </b></a><a
- href="#footnotetag298"> (retour) </a> Madame de Montespan étoit
- Françoise-Athénaïs de Rochechouart, fille de Gabriel, marquis de
- Mortemart, et de Diane de Grandseigne. Née en 1641, elle épousa, en
- 1663, Henri-Louis de Gondrin de Pardaillan, marquis de Montespan et
- d'Antin, et mourut le 28 mai 1707.
- </p>
- <p>
- Celui-ci étoit le troisième fils de Roger-Hector de Pardaillan de
- Gondrin et de Marie-Christine Zamet, fille unique et héritière de
- Sébastien Zamet. La mort de ses deux frères aînés laissa le marquis
- Henri-Louis maître d'une fortune considérable, qui lui étoit venue tant
- de son père que de son grand-père maternel, lequel se disoit «seigneur
- de dix-huit cent mille écus.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote299" name="footnote299"><b>Note 299: </b></a><a
- href="#footnotetag299"> (retour) </a> «J'ai beaucoup d'inclination pour
- elle, qui est fort aimable, dit mademoiselle de Montpensier; c'est une
- race de beaucoup d'esprit, et d'esprit fort agréable, que les
- Mortemart.» (<i>Mém. de Montpensier</i>, VII, 42.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui n'avoit souhaité d'être mariée que pour pouvoir
- prendre l'essor, ne fut pas plus tôt à la cour qu'elle fit de grands
- desseins sur le cœur du grand Alcandre. Mais comme il étoit pris en ce
- temps-là, et que madame de La Vallière, personne d'une médiocre beauté,
- mais qui avoit mille autres bonnes qualités en récompense, le possédoit
- entièrement, elle fit bien des avances inutiles et fut obligée de chercher
- parti ailleurs.
- </p>
- <p>
- Comme elle méprisoit tout ce qui n'approchoit pas de la couronne<a
- id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a> <a href="#footnote300"><sup
- class="sml">300</sup></a>, elle jeta les yeux sur Monsieur, frère du grand
- Alcandre, qui lui témoigna de la bonne volonté, plutôt pour faire croire
- qu'il pouvoit être amoureux des dames que pour ressentir aucune chose pour
- elle qui approchât de l'amour<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a>
- <a href="#footnote301"><sup class="sml">301</sup></a>. Monsieur surprit
- par là un grand nombre de personnes, qui ne le croyoient pas sensible pour
- le beau sexe; mais le chevalier de Lorraine, jaloux de ce nouvel
- attachement, fit revenir bientôt le prince à ses premières inclinations;
- et comme il avoit son étoile, madame de Montespan n'eut que des
- apparences, pendant qu'il eut toute la part dans ses bonnes grâces.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote300" name="footnote300"><b>Note 300: </b></a><a
- href="#footnotetag300"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 151.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote301" name="footnote301"><b>Note 301: </b></a><a
- href="#footnotetag301"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 111.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, qui ne s'étoit retranchée au cœur de Monsieur que
- pour n'avoir pu réussir sur celui du Roi, en fut encore plus dégoûtée
- quand elle vit qu'il le falloit partager avec le chevalier de Lorraine,
- qui n'avoit rien de recommandable que la naissance; elle résolut de
- mépriser qui la méprisoit, et fit de grands reproches à Monsieur, qui s'en
- consola avec le chevalier de Lorraine.
- </p>
- <p>
- La beauté de madame de Montespan étoit cependant le sujet des désirs de
- toute la cour, et particulièrement de M. de Lauzun<a id="footnotetag302"
- name="footnotetag302"></a> <a href="#footnote302"><sup class="sml">302</sup></a>,
- favori du grand Alcandre, homme d'une taille peu avantageuse et d'une mine
- fort médiocre, mais qui récompensoit ces deux défauts par deux grandes
- qualités, c'est-à-dire par beaucoup d'esprit et par un je ne sais quoi qui
- faisoit que quand une dame le connoissoit une fois elle ne le quittoit pas
- volontiers pour un autre. D'ailleurs la faveur où il étoit auprès du Roi
- le rendoit recommandable; si bien que madame de Montespan, qui avoit ouï
- parler de ses belles qualités, et qui vouloit savoir par expérience si on
- ne lui en donnoit point plus qu'il n'en avoit effectivement, ne dédaigna
- pas les offres de service qu'il lui fit. Cependant, comme il y avoit
- beaucoup de politique mêlée avec sa curiosité, elle le fit languir pendant
- cinq ou six semaines sans lui vouloir accorder la dernière faveur; et
- pendant qu'elle le faisoit attendre, il arriva une affaire à ce favori qui
- le devoit perdre auprès de son maître, s'il n'eût été plus heureux que
- sage.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote302" name="footnote302"><b>Note 302: </b></a><a
- href="#footnotetag302"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, et t. 1, p. 132 et
- suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre, tout élevé qu'il étoit par dessus les autres hommes,
- n'étoit pas d'une autre humeur ni d'un autre tempérament que les hommes du
- commun. Quoiqu'il aimât passionnément madame de La Vallière, il se sentoit
- épris quelquefois de la beauté de quelques dames et étoit bien aise de
- satisfaire son envie. Il étoit dans ces sentimens pour la princesse de
- Monaco<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a> <a
- href="#footnote303"><sup class="sml">303</sup></a>, dont M. de Lauzun
- possédoit les bonnes grâces; et comme M. de Lauzun se croyoit capable, à
- cause de ses grandes qualités que j'ai remarquées ci-devant, de conserver
- l'amitié de la princesse de Monaco et de se mettre bien dans le cœur de
- madame de Montespan, il défendit à la princesse de Monaco, qui lui avoit
- découvert la passion du grand Alcandre, d'y répondre aucunement<a
- id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a> <a href="#footnote304"><sup
- class="sml">304</sup></a>, et la menaça, s'il s'apercevoit du contraire,
- de la perdre de réputation dans le monde.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote303" name="footnote303"><b>Note 303: </b></a><a
- href="#footnotetag303"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134 et 138.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote304" name="footnote304"><b>Note 304: </b></a><a
- href="#footnotetag304"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 134, le passage cité
- de l'abbé de Choisy, qui montre Lauzun laissant toute une nuit Louis XIV
- se morfondre dans un corridor, à la porte de madame de Monaco.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces menaces, au lieu de plaire à la princesse de Monaco, lui firent penser
- à sortir de la tyrannie qu'il vouloit exercer sur elle; et, prenant en
- même temps des mesures avec le grand Alcandre, ce qu'elle n'avoit point
- fait auparavant, elle le fit résoudre d'envoyer M. de Lauzun à la guerre,
- où il avoit une grande charge<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a>
- <a href="#footnote305"><sup class="sml">305</sup></a>. Ainsi le grand
- Alcandre ayant dit à M. de Lauzun qu'il se tînt prêt à partir dans deux ou
- trois jours, M. de Lauzun demeura tout surpris à cette nouvelle; et en
- devinant la cause aussitôt, il dit au grand Alcandre qu'il n'iroit point à
- l'armée, à moins qu'il ne lui en donnât le commandement; qu'il voyoit bien
- cependant pourquoi il vouloit l'y envoyer; que c'étoit pour jouir
- paisiblement de sa maîtresse pendant son absence; mais qu'il ne seroit pas
- dit qu'on le trompât si grossièrement, sans qu'il fît voir du moins qu'il
- s'apercevoit qu'on le trompoit; que cette action étoit d'un perfide plutôt
- que d'un grand prince, tel qu'il l'avoit toujours estimé; mais qu'il étoit
- bien aise de le connoître, afin de ne s'y pas tromper dorénavant.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote305" name="footnote305"><b>Note 305: </b></a><a
- href="#footnotetag305"> (retour) </a> Il étoit alors colonel-général des
- dragons.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quoique le grand Alcandre eût toujours accoutumé de parler en maître, et
- que personne n'eût osé jusque-là lui faire aucun reproche, il ne laissa
- pas d'écouter M. de Lauzun jusqu'au bout. Mais voyant que sa folie
- continuoit toujours de plus en plus, il lui demanda froidement s'il
- extravaguoit, et s'il se souvenoit bien qu'il parloit à son maître, et à
- celui qui pouvoit l'abaisser en aussi peu de temps qu'il l'avoit élevé. M.
- de Lauzun lui répondit qu'il savoit tout cela aussi bien que lui; qu'il
- savoit bien encore que c'étoit à lui seul à qui il étoit redevable de sa
- fortune, n'ayant jamais fait sa cour à aucun ministre, comme tous les
- autres grands du royaume; mais que tout cela ne l'empêchoit pas de lui
- dire ses vérités. Et, continuant sur le même ton, il alloit dire encore
- quantité de choses ridicules et extravagantes, quand le grand Alcandre le
- prévint, lui disant qu'il ne lui donnoit que vingt-quatre heures pour se
- résoudre à partir, et que, s'il ne lui obéissoit, il verroit ce qu'il
- auroit à faire.
- </p>
- <p>
- L'ayant quitté après ce peu de paroles, M. de Lauzun entra en un désespoir
- inconcevable, et comme il attribuoit tout ce qui venoit d'arriver à
- l'intelligence que la princesse de Monaco commençoit d'avoir avec lui, il
- s'en fut chez elle, et, ne l'ayant point trouvée, il cassa un grand
- miroir, comme s'il eût été bien vengé par là. La princesse de Monaco s'en
- plaignit au grand Alcandre, qui lui répondit que c'étoit un fou dont elle
- alloit être assez vengée par son absence; qu'il en avoit souffert lui-même
- des choses surprenantes, mais qu'il lui pardonnoit tout cela, considérant
- bien qu'il devoit être au désespoir de perdre les bonnes grâces d'une dame
- qui avoit autant de mérite qu'elle en avoit.
- </p>
- <p>
- Au bout des vingt-quatre heures, il demanda à M. de Lauzun à quoi il étoit
- résolu: à quoi ayant répondu que c'étoit à ne point partir s'il ne lui
- donnoit le commandement de l'armée, le grand Alcandre se mit en colère
- contre lui, et le menaça tout de nouveau de le réduire en tel état qu'il
- auroit lieu de se repentir de l'avoir poussé à bout. Mais M. de Lauzun,
- n'en devenant pas plus sage pour toutes ces menaces, lui répondit que tout
- le mal qu'il lui pouvoit faire étoit de lui ôter la charge de général des
- dragons qu'il lui avoit donnée, et que, comme il l'avoit bien prévu, il en
- avoit la démission dans sa poche. Il la tira en même temps et la lui jeta
- sur une table auprès de laquelle il étoit assis; ce qui fâcha tellement le
- grand Alcandre, qu'il l'envoya à l'heure même à la Bastille. On fut étonné
- de sa disgrâce, personne ne sachant encore ce qui étoit arrivé, et
- devinant encore moins jusqu'où avoit été la brutalité de ce favori.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, ayant appris son malheur, fut ravie du retardement
- qu'elle avoit apporté à son intrigue, et ne se mit pas beaucoup en peine
- de le consoler, croyant qu'après sa folie, dont on commençoit à parler
- dans le monde, il n'y auroit plus de retour pour lui aux bonnes grâces du
- grand Alcandre. Cependant sa disgrâce ne dura pas si longtemps qu'on
- s'étoit imaginé, car le grand Alcandre, n'ayant pas trouvé dans la
- possession de la princesse de Monaco assez de charmes pour le retenir,
- n'eut pas plutôt passé sa fantaisie qu'il pardonna à M. de Lauzun, qui
- revint à la cour avec plus de crédit que jamais; dont néanmoins chacun
- demeura assez étonné, ne croyant pas que, de l'humeur dont étoit le grand
- Alcandre, il dût jamais oublier le manque de respect qu'il avoit eu pour
- lui.
- </p>
- <p>
- Le retour de M. de Lauzun à la cour ayant fait concevoir à tout le monde
- qu'il falloit qu'il eût un grand ascendant sur l'esprit du grand Alcandre,
- chacun s'empressa de lui donner des marques de son attachement. Madame de
- Montespan, entr'autres, ne lui put refuser ses dernières faveurs. Cette
- nouvelle intrigue, qui devoit consoler M. de Lauzun de l'infidélité de la
- princesse de Monaco, n'empêcha pas qu'il ne songeât à s'en venger. Il en
- trouva l'occasion quelques jours après. Cette dame étoit assise avec
- plusieurs autres sur un lit de gazon, et ayant la main sur l'herbe: il mit
- son talon dessus, comme par mégarde; puis ayant fait une pirouette pour
- appuyer davantage, il se tourna vers elle, faisant semblant de lui
- demander pardon.
- </p>
- <p>
- La douleur que la princesse de Monaco sentit lui fit faire un grand cri;
- mais, y étant encore moins sensible qu'à un rire moqueur que M. de Lauzun
- affectoit en s'excusant, elle lui dit mille injures, et fit comprendre à
- tous ceux qui étoient là qu'on ne pouvoit tant s'emporter contre un homme
- sans en avoir d'autres raisons. M. de Lauzun, qui avoit intérêt de
- conserver sa réputation parmi les dames, laissa évaporer son ressentiment
- en reproches, sans y vouloir répondre que par des soumissions et des
- excuses; et les dames qui étoient là s'étant mêlées de les accommoder, la
- princesse de Monaco fut obligée de s'apaiser, pour ne leur pas donner à
- connoître clairement que son chagrin procédoit d'ailleurs<a
- id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a> <a href="#footnote306"><sup
- class="sml">306</sup></a>.
- </p>
- <p>
- La princesse de Monaco ayant ainsi perdu son amant et n'ayant fait que
- tâter, s'il faut ainsi dire, du grand Alcandre, elle chercha à s'en
- consoler par la conquête de quelque autre. Mais, comme son tempérament ne
- la rendoit pas cruelle, et que son appétit ne lui permettoit pas
- d'ailleurs de se contenter d'un seul, elle tenta tant de hasards qu'elle y
- succomba à la fin. Un page beau et bien fait, mais qui couroit tout Paris,
- à la manière des pages, lui ayant plu, elle voulut voir si elle s'en
- trouveroit mieux que de quantité de gens de qualité dont elle avoit essayé
- jusque-là. Mais celui-ci s'étant trouvé malade, il lui communiqua sa
- maladie, dont ne se faisant pas traiter assez promptement, peut-être pour
- ne pas savoir d'abord ce que c'étoit, peut-être aussi par la peine qu'elle
- avoit à se découvrir, elle mourut dans les remèdes<a id="footnotetag307"
- name="footnotetag307"></a> <a href="#footnote307"><sup class="sml">307</sup></a>,
- faisant voir par sa mort quelle appréhension doivent avoir celles qui
- l'imitent dans ses débauches.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote306" name="footnote306"><b>Note 306: </b></a><a
- href="#footnotetag306"> (retour) </a> Saint-Simon fait le même récit (t.
- 20, édit. Sautelet).
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote307" name="footnote307"><b>Note 307: </b></a><a
- href="#footnotetag307"> (retour) </a> Mme de Monaco mourut en juin 1678.
- Voy. t. 1, p. 138.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Les parens de la princesse de Monaco cachèrent avec grand soin la nature
- de sa maladie; mais Monsieur, frère du grand Alcandre, qui avoit eu
- quelque commerce avec elle, quoique de peu de durée, et qui, pour
- récompense de ses services et pour ceux qu'elle avoit rendus au chevalier
- de Lorraine, lui avoit donné la charge de surintendante de la maison de sa
- femme, eut peur d'être enveloppé dans son malheur. Ainsi il n'eut point de
- repos jusqu'à ce qu'il eût assemblé quatre personnes des plus habiles dans
- ce genre de maladie, pour savoir s'il n'y avoit rien à craindre pour lui.
- Ils l'assurèrent que non, ce qui remit son esprit entièrement et lui fit
- oublier cette personne, dont il avoit peur de se souvenir malgré lui.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre soupçonna l'intrigue de madame de Montespan et de M. de
- Lauzun, et, comme l'amour entre de plusieurs manières dans le cœur des
- hommes, la réflexion qu'il fit sur le bonheur de son favori lui fit
- considérer de plus près qu'il n'avoit fait jusque-là le mérite et la
- beauté de cette dame. D'ailleurs la possession de madame de La Vallière
- commençoit à lui donner du dégoût, malheur inséparable des longues
- possessions. Comme madame de Montespan avoit une attention toute
- particulière sur la personne du grand Alcandre, elle s'aperçut bientôt à
- ses regards et à ses actions qu'il n'étoit pas insensible pour elle; et,
- comme elle savoit que pour fomenter des sentimens amoureux, la présence
- est la chose du monde la plus nécessaire, elle fit tout son possible pour
- s'établir à la cour: ce qu'elle crut pouvoir faire si elle entroit une
- fois dans la confidence de madame de La Vallière, qui cherchoit de son
- côté à se décharger sur quelque bonne amie du déplaisir qu'elle avoit de
- la tiédeur des feux du grand Alcandre. Les avances que madame de Montespan
- faisoit à madame de La Vallière lui ayant plu, il se lia une espèce
- d'amitié entre ces deux dames, ou du moins quelque apparence d'amitié; car
- je sais bien que madame de Montespan, qui avoit son but, n'avoit garde
- d'aimer madame de La Vallière, elle qui étoit l'unique obstacle à ses
- desseins. Le grand Alcandre, qui se sentoit déjà quelque chose de tendre
- pour elle, fut ravi de la voir tous les jours avec madame de La Vallière,
- qui en étoit charmée pareillement, parce qu'elle entroit adroitement dans
- tous ses intérêts et avoit une complaisance toute particulière pour elle.
- De fait, elle blâmoit non-seulement le grand Alcandre de son indifférence,
- mais lui fournissoit encore des moyens pour le faire revenir, sachant bien
- que quand deux amans commencent à se dégoûter l'un de l'autre, il est
- comme impossible de les rapatrier.
- </p>
- <p>
- Cependant le grand Alcandre, pour avoir le plaisir de voir madame de
- Montespan, alloit plus souvent chez madame de La Vallière qu'il n'avoit de
- coutume, et madame de La Vallière, se faisant l'application de ces
- nouvelles assiduités, en aimoit encore davantage madame de Montespan,
- croyant que c'étoit par ses soins qu'elle jouissoit plus souvent de sa
- vue. Mais enfin, comme elle avoit eu part dans les véritables affections
- de son cœur, elle s'aperçut bientôt qu'il y avoit du déguisemen dans tout
- ce qu'il lui disoit, et la passion qu'elle avoit pour lui lui tenant lieu
- d'esprit, dont elle n'étoit pas trop bien partagée de sa nature<a
- id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a> <a href="#footnote308"><sup
- class="sml">308</sup></a>, elle conçut que madame de Montespan la jouoit,
- et que le grand Alcandre étoit mieux avec elle qu'elle n'avoit cru
- jusque-là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote308" name="footnote308"><b>Note 308: </b></a><a
- href="#footnotetag308"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit,
- avec sa malignité familière: «Elle est une bonne religieuse et passe
- présentement pour avoir beaucoup d'esprit; la grâce fait plus que la
- nature, et les effets de l'une lui ont été plus avantageux que ceux de
- l'autre.» (VI, 355.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- D'abord que ce soupçon se fut emparé de son esprit, elle les observa de si
- près, qu'elle ne fit plus de doute qu'on la trompoit. Et sa passion ne lui
- permettant pas de garder plus longtemps le secret, elle s'en plaignit
- tendrement au grand Alcandre, qui lui dit qu'il étoit de trop bonne foi
- pour l'abuser davantage; qu'il étoit vrai qu'il aimoit madame de
- Montespan, mais que cela n'empêchoit pas qu'il ne l'aimât comme il devoit;
- qu'elle se devoit contenter de tout ce qu'il faisoit pour elle, sans
- désirer rien davantage, parce qu'il n'aimoit pas à être contraint.
- </p>
- <p>
- Cette réponse, qui étoit d'un maître plutôt que d'un amant, n'eut garde de
- satisfaire une maîtresse aussi délicate qu'étoit madame de La Vallière:
- elle pleura, elle se plaignit; mais le grand Alcandre n'en étant pas plus
- attendri pour tout cela, il lui dit pour une seconde fois que, si elle
- vouloit qu'il continuât de l'aimer, elle ne devoit rien exiger de lui au
- delà de sa volonté; qu'il désiroit qu'elle vécût avec madame de Montespan
- comme par le passé, et que, si elle témoignoit la moindre chose de
- désobligeant à cette dame, elle l'obligeroit à prendre d'autres mesures.
- </p>
- <p>
- La volonté du grand Alcandre servit de loi à madame de La Vallière. Elle
- vécut avec madame de Montespan dans une concorde qu'on ne devoit point
- vraisemblablement attendre d'une rivale<a id="footnotetag309"
- name="footnotetag309"></a> <a href="#footnote309"><sup class="sml">309</sup></a>,
- et elle surprit tout le monde par sa conduite, parce que tout le monde
- commençoit à être persuadé que le grand Alcandre se retiroit d'elle peu à
- peu et se donnoit entièrement à madame de Montespan.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote309" name="footnote309"><b>Note 309: </b></a><a
- href="#footnotetag309"> (retour) </a> Madame de La Vallière vit madame
- de Montespan prendre sa place sans lui en témoigner de jalousie. Madame
- de Sévigné, dans sa lettre à sa fille du 22 février 1671, nous dit avec
- quel regret elle se voit abandonnée du Roi, et prend le parti de quitter
- la cour: «Le Roi pleura fort et envoya M. Colbert à Chaillot la prier
- instamment de venir à Versailles, et qu'il pût lui parler encore. M.
- Colbert l'y a conduite; le Roi a causé une heure avec elle et a fort
- pleuré. Madame de Montespan fut au-devant d'elle, les bras ouverts et
- les larmes aux yeux.»
- </p>
- <p>
- Madame de La Vallière resta encore quelque temps à la cour, sur les
- instances du Roi. Enfin elle se décida à entrer en religion. La veille
- du jour où elle quitta à jamais la cour, elle soupa chez madame de
- Montespan (<i>Mém.</i> de madem. de Montp., VI, 355), et c'est là
- qu'elle reçut les adieux de Mademoiselle. Quelques années après, en
- 1676, madame de Montespan alloit encore visiter aux Carmélites sœur
- Louise de la Miséricorde et ne craignoit pas de lui rappeler le souvenir
- du Roi. (Sévigné, <i>Lettre</i> du 29 avril 1676.) La même année nous
- voyons madame de Montespan aux eaux de Bourbon. Le frère de madame de La
- Vallière, gouverneur de la province, donna des ordres pour qu'on vînt la
- haranguer de toutes les villes de son gouvernement; elle ne l'a point
- voulu, ajoute madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 17 mai 1676). Il n'est
- donc pas étonnant que madame de La Vallière et son frère aient surpris
- tout le monde par leur conduite vis-à-vis de la nouvelle favorite.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, comme le grand Alcandre étoit un amant délicat et qu'il ne
- pouvoit souffrir qu'un mari partageât avec lui les faveurs de sa
- maîtresse, il résolut de l'éloigner sous prétexte de lui donner de grands
- emplois; mais ce mari ayant l'esprit peu complaisant, il refusa tout ce
- qu'on lui offrit, se doutant bien que le mérite de sa femme contribuoit
- plus à son élévation que tout ce qu'il pouvoit y avoir de recommandable en
- lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, qui avoit pris goût aux caresses du grand Alcandre,
- ne pouvant plus souffrir celles de son mari, ne lui voulut plus rien
- accorder, ce qui mit M. de Montespan dans un tel désespoir que, quoiqu'il
- l'aimât tendrement, il ne laissa pas de lui donner un soufflet. Madame de
- Montespan, qui se sentoit alors de l'appui, le maltraita extrêmement de
- paroles; et s'étant plainte de son procédé au grand Alcandre, il exila M.
- de Montespan, qui s'en alla avec ses enfans<a id="footnotetag310"
- name="footnotetag310"></a> <a href="#footnote310"><sup class="sml">310</sup></a>
- dans son pays, proche les Pyrénées. Il prit là le grand deuil, comme si
- véritablement il eût perdu sa femme, et, comme il y avoit beaucoup de
- dettes dans sa maison, le grand Alcandre lui envoya deux cent mille francs
- pour le consoler de la perte qu'il avoit faite.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote310" name="footnote310"><b>Note 310: </b></a><a
- href="#footnotetag310"> (retour) </a> Madame de Montespan avoit eu deux
- enfants, une fille qui mourut jeune, et un fils, Louis-Antoine de
- Gondrin de Pardaillan, qui obtint du Roi les plus hautes dignités et fut
- connu sous le nom de duc d'Antin. Il épousa la petite-fille de M. de
- Montausier, mademoiselle de Crussol, fille du duc d'Usez.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, quelque temps après que M. de Montespan fut parti, madame sa
- femme devint grosse; et, quoiqu'elle s'imaginât bien que tout le monde
- savoit ce qui se passoit entre le grand Alcandre et elle, cela n'empêcha
- pas qu'elle n'eût de la confusion qu'on la vît en l'état où elle étoit.
- Cela fut cause qu'elle inventa une nouvelle mode, qui étoit fort
- avantageuse pour les femmes qui vouloient cacher leur grossesse, qui fut
- de s'habiller comme les hommes, à la réserve d'une jupe, sur laquelle, à
- l'endroit de la ceinture, on tiroit la chemise, que l'on faisoit bouffer
- le plus qu'on pouvoit et qui cachoit ainsi le ventre.
- </p>
- <p>
- Cela n'empêcha pourtant pas que toute la cour ne vît bien ce qui en étoit;
- mais comme il s'en falloit peu que les courtisans n'adorassent ce prince,
- leur encens passa jusqu'à sa maîtresse, chacun commençant à rechercher ses
- bonnes grâces. Comme elle avoit infiniment de l'esprit, elle se fit des
- amis autant qu'elle put, ce que n'avoit pas fait madame de La Vallière,
- qui, pour montrer au grand Alcandre qu'elle n'aimoit que lui, n'avoit
- jamais voulu rien demander pour personne. Ainsi on ne se fut pas plus tôt
- aperçu du crédit de sa rivale, que chacun prit plaisir à s'en éloigner. De
- quoi s'étant plainte au maréchal de Grammont<a id="footnotetag311"
- name="footnotetag311"></a> <a href="#footnote311"><sup class="sml">311</sup></a>,
- il lui répondit que, pendant qu'elle avoit sujet de rire, elle devoit
- avoir eu soin de faire rire les autres avec elle, si, pendant qu'elle
- avoit sujet de pleurer, elle vouloit que les autres pleurassent aussi.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote311" name="footnote311"><b>Note 311: </b></a><a
- href="#footnotetag311"> (retour) </a> Voy. t. 1, p. 135 et suiv.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de La Vallière, se voyant ainsi abandonnée de tout le monde,
- résolut de se jeter dans un couvent; et, ayant choisi celui des
- Carmélites, elle s'y retira et y prit l'habit quelque temps après, où elle
- vit, dit-on, en grande sainteté, ce que je n'ai pas de peine à croire,
- parce qu'ayant éprouvé, comme elle a fait, l'inconstance des choses du
- monde, elle voit bien qu'il n'y a qu'en Dieu seul qu'on doive mettre son
- espérance.
- </p>
- <p>
- Sa retraite satisfit également le grand Alcandre et madame de Montespan:
- celle-ci, parce qu'elle appréhendoit toujours qu'elle ne rentrât dans les
- bonnes grâces du grand Alcandre, dont elle avoit possédé les plus tendres
- affections; celui-là, parce que sa présence lui reprochoit toujours son
- inconstance. Cependant le temps des couches de cette dame approchant, le
- grand Alcandre se retira à Paris, où il n'alloit que rarement, espérant
- qu'elle y pourroit accoucher plus secrètement que s'il demeuroit à
- Saint-Germain, où il avoit coutume de demeurer.
- </p>
- <p>
- Le terme venu, une femme de chambre de madame de Montespan, en qui le
- grand Alcandre et elle se confioient particulièrement, monta en carrosse
- et fut dans la rue Saint-Antoine, chez le nommé Clément, fameux accoucheur
- de femmes, à qui elle demanda s'il vouloit venir avec elle pour en
- accoucher une qui étoit en travail. Elle lui dit en même temps que, s'il
- vouloit venir, il falloit qu'on lui bandât les yeux, parce qu'on ne
- désiroit cas qu'il sût où il alloit. Clément, à qui de pareilles choses
- arrivoient souvent, voyant que celle qui le venoit quérir avoit l'air
- honnête, et que cette aventure ne lui présageoit rien que de bon, dit à
- cette femme qu'il étoit prêt de faire tout ce qu'elle voudroit; et,
- s'étant laissé bander les yeux, il monta en carrosse avec elle, d'où étant
- descendu après avoir fait plusieurs tours dans Paris, on le conduisit dans
- un appartement superbe, où on lui ôta son bandeau.
- </p>
- <p>
- On ne lui donna pas cependant le temps de considérer le lieu; et devant
- que de lui laisser voir clair, une fille qui étoit dans la chambre
- éteignit les bougies; après quoi le grand Alcandre, qui s'étoit caché sous
- le rideau du lit, lui dit de se rassurer et de ne rien craindre. Clément
- lui répondit qu'il ne craignoit rien; et, s'étant approché, il tâta la
- malade, et voyant que l'enfant n'étoit pas encore prêt à venir, il demanda
- au grand Alcandre, qui étoit auprès de lui, si le lieu où ils étoient
- étoit la maison de Dieu, où il n'étoit permis ni de boire ni de manger;
- que pour lui, il avoit grand faim et qu'on lui feroit plaisir de lui
- donner quelque chose.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, sans attendre qu'une des deux femmes qui étoient dans
- la chambre s'entremît de le servir, s'en fut en même temps lui-même à une
- armoire, où il prit un pot de confitures qu'il lui apporta; et, lui étant
- allé chercher du pain d'un autre côté, il le lui donna de même, lui disant
- de n'épargner ni l'un ni l'autre, et qu'il y en avoit encore au logis.
- Après que Clément eut mangé, il demanda si on ne lui donneroit point à
- boire. Le grand Alcandre fut quérir lui-même une bouteille de vin dans
- l'armoire avec un verre, et lui en versa deux ou trois coups l'un après
- l'autre. Comme Clément eut bu le premier coup, il demanda au grand
- Alcandre s'il ne boiroit point bien aussi; et le grand Alcandre lui ayant
- répondu que non, il lui dit que la malade n'en accoucheroit pourtant pas
- si bien, et que, s'il avoit envie qu'elle fût délivrée promptement, il
- falloit qu'il bût à sa santé.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre ne jugea pas à propos de répliquer à ce discours, et,
- ayant pris dans ce temps-là une douleur à madame de Montespan, cela rompit
- la conversation. Cependant elle tenoit les mains du grand Alcandre, qui
- l'exhortoit à prendre courage, et il demandoit à chaque moment à Clément
- si l'affaire ne seroit pas bientôt faite. Le travail fut assez rude,
- quoiqu'il ne fût pas bien long, et, madame de Montespan étant accouchée
- d'un garçon<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a> <a
- href="#footnote312"><sup class="sml">312</sup></a>, le grand Alcandre en
- témoigna beaucoup de joie; mais il ne voulut pas qu'on le dît sitôt à
- madame de Montespan, de peur que cela ne fût nuisible à sa santé.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote312" name="footnote312"><b>Note 312: </b></a><a
- href="#footnotetag312"> (retour) </a> Louis-Auguste de Bourbon, duc du
- Maine, né le 31 mars 1670, légitimé par lettres du 19 décembre 1673.
- «J'ai ouï conter à M. de Lauzun que le jour qu'elle accoucha de M. du
- Maine, c'étoit à minuit sonnant, le dernier jour de mars, ou le premier
- d'avril si l'on veut, on n'eut pas le temps de l'emmailloter; on
- l'entortilla dans un lange, et il le prit dans son manteau et le porta
- dans son carrosse, qui l'attendoit au petit parc de Saint-Germain: il
- mouroit de peur qu'il ne criât.» (<i>Mém.</i> de Montpensier, t. 6, p.
- 352.) On sait que mademoiselle de Montpensier lui abandonna la
- principauté de Dombes et le comté d'Eu pour obtenir la liberté de Lauzun
- et la permission de l'épouser. Madame de Montespan, qui avoit négocié
- cette affaire dans l'intérêt de son fils, ne promit rien en laissant
- tout espérer. Mademoiselle, le contrat passé, eut grand'peine à obtenir
- la mise en liberté du marquis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Clément ayant fait tout ce qui étoit de son métier, le grand Alcandre lui
- versa lui-même à boire; après quoi il se remit sous le rideau du lit,
- parce qu'il falloit allumer de la bougie, afin que Clément vît si tout
- alloit bien avant que de s'en aller. Clément ayant assuré que l'accouchée
- n'avoit rien à craindre, celle qui l'étoit allé quérir lui donna une
- bourse où il y avoit cent louis d'or. Elle lui rebanda les yeux après
- cela; puis, l'ayant fait remonter en carrosse, on le remena chez lui avec
- les mêmes cérémonies: je veux dire qu'on lui banda les yeux, comme on
- avoit fait en l'amenant.
- </p>
- <p>
- Cependant M. de Lauzun tâchoit de se consoler dans les bras d'une autre;
- et, tout glorieux de ce que le grand Alcandre n'avoit que son reste, il
- n'envioit aucunement son bonheur, soit qu'il n'eût jamais eu de véritable
- passion pour madame de Montespan, soit qu'il eût reconnu en elle des
- défauts cachés que son mari publioit être fort grands, mais sur quoi on ne
- l'en croyoit pas, parce qu'on savoit qu'il avoit intérêt à en dégoûter.
- Quoi qu'il en soit, Lauzun, n'étant plus son amant, vécut avec elle en bon
- ami, du moins selon toutes les apparences; mais, pour elle, elle ne le
- pouvoit souffrir, parce que, lui ayant donné de si grandes prises, elle
- avoit peur qu'il ne la perdît auprès du grand Alcandre, où il n'avoit pas
- moins de pouvoir qu'elle.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme on n'aime jamais guère ceux qu'on appréhende, elle eût
- bien voulu en être défaite; mais elle n'osoit encore l'entreprendre, de
- peur de n'être pas assez puissante pour en venir à bout. Comme elle étoit
- dans ces sentimens, la charge de dame d'honneur de la femme du grand
- Alcandre vint à vaquer par la mort de la duchesse de Montausier<a
- id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a> <a href="#footnote313"><sup
- class="sml">313</sup></a>, et, les duchesses de Richelieu et de Créqui y
- prétendant toutes deux, chacune employa ses amis pour l'avoir. Madame de
- Montespan se déclara pour la duchesse de Richelieu<a id="footnotetag314"
- name="footnotetag314"></a> <a href="#footnote314"><sup class="sml">314</sup></a>,
- et M. de Lauzun pour la duchesse de Créqui<a id="footnotetag315"
- name="footnotetag315"></a> <a href="#footnote315"><sup class="sml">315</sup></a>,
- ce qui commença à jeter ouvertement de la division entre eux: car M. de
- Lauzun vouloit à toute force que madame de Montespan se désistât de parler
- en faveur de la duchesse de Richelieu, et madame de Montespan, ne pouvant
- pas s'en désister honnêtement après avoir fait les premiers pas, trouva
- étrange que M. de Lauzun, après avoir su qu'elle avoit entrepris cette
- affaire, fût venu à la traverse prendre les intérêts de la duchesse de
- Créqui. C'étoit au grand Alcandre à décider ou en faveur de son favori, ou
- en faveur de sa maîtresse; mais ce prince, ne voulant mécontenter ni l'un
- ni l'autre, demeura longtemps sans donner cette charge, espérant qu'ils
- s'accorderoient ensemble, et que leur réunion lui donneroit lieu de se
- déterminer. Mais sa longueur, au contraire, leur faisant croire à l'un et
- à l'autre que le grand Alcandre n'avoit point d'égard à leurs prières, ils
- s'en voulurent encore plus de mal qu'auparavant, et même M. de Lauzun
- commença à tenir des discours si désavantageux de madame de Montespan,
- qu'elle ne les put apprendre sans désirer d'en tirer vengeance.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote313" name="footnote313"><b>Note 313: </b></a><a
- href="#footnotetag313"> (retour) </a> Madame de Montausier mourut le 14
- novembre 1671.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote314" name="footnote314"><b>Note 314: </b></a><a
- href="#footnotetag314"> (retour) </a> Anne Poussart, fille du marquis de
- Fors du Vigean, veuve du marquis de Pons, épousa en secondes noces
- Armand-Jean du Plessis, petit-neveu du cardinal duc de Richelieu, qui le
- substitua à son nom et à son titre de duc de Richelieu. La duchesse de
- Richelieu, mariée en 1649, mourut en 1684. Elle devint plus tard dame
- d'honneur de la Dauphine, et fut remplacée dans sa charge de dame
- d'honneur de la Reine par madame de Créqui.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote315" name="footnote315"><b>Note 315: </b></a><a
- href="#footnotetag315"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 80.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan s'en plaignit au grand Alcandre, qui en fit une sévère
- réprimande à M. de Lauzun. Mais celui-ci, d'autant plus animé contre elle
- qu'il voyoit que son crédit l'emportoit par dessus le sien (car le grand
- Alcandre venoit de donner la charge de la duchesse de Montausier à la
- duchesse de Richelieu), ne laissa pas de se déchaîner contre elle, et en
- fit des médisances en plusieurs rencontres. Le grand Alcandre, l'ayant su
- par une autre que par madame de Montespan, en reprit encore aigrement M.
- de Lauzun, qui, voyant que le grand Alcandre n'entendoit point raillerie
- là-dessus, lui promit d'être sage à l'avenir; et, pour lui faire voir que
- son dessein étoit de bien vivre dorénavant avec madame de Montespan, il le
- pria de les remettre bien ensemble, ce que le grand Alcandre lui promit.
- </p>
- <p>
- En effet, ayant disposé l'esprit de madame de Montespan à lui pardonner,
- il les fit embrasser le lendemain en sa présence, obligeant M. de Lauzun
- de lui demander pardon et de lui promettre qu'il n'y retourneroit plus.
- </p>
- <p>
- Cet accommodement fait, M. de Lauzun fut plus puissant que jamais sur
- l'esprit du grand Alcandre; et, comme ce favori avoit une ambition
- démesurée, que rien ne pouvoit remplir, il se laissa aller à la pensée
- d'épouser mademoiselle de Montpensier, cousine germaine du grand Alcandre,
- dans laquelle il y avoit déjà longtemps que sa sœur<a id="footnotetag316"
- name="footnotetag316"></a> <a href="#footnote316"><sup class="sml">316</sup></a>,
- confidente de la princesse, l'entretenoit. Cette princesse étoit déjà dans
- un âge assez avancé; mais, comme elle étoit extraordinairement riche, et
- que M. de Lauzun estimoit plus cette qualité et le sang dont elle sortoit
- que tous les agrémens du corps et de l'esprit, il pria sa sœur de lui
- continuer ses soins; et, dans la vue de parvenir à un si grand mariage, il
- fit mille avances à madame de Montespan, ne doutant pas qu'il n'eût grand
- besoin de son crédit en cette rencontre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote316" name="footnote316"><b>Note 316: </b></a><a
- href="#footnotetag316"> (retour) </a> Madame de Nogent. Voy. p. 222 et
- 248.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Car, quoique celui qu'il avoit sur l'esprit de ce prince lui fît présumer
- beaucoup de choses en sa faveur, comme ce qu'il entreprenoit néanmoins
- étoit de grande conséquence, il avoit peur qu'il n'y donnât pas les mains
- si facilement. Ainsi, il songea à le gagner par quelque endroit où il eût
- intérêt lui-même, ce qu'il fit de cette manière: il dépêcha un gentilhomme
- en qui il avoit beaucoup de confiance vers le duc de Lorraine, qui étoit
- dépouillé de ses États, pour lui offrir cinq cent mille livres de rente en
- fonds de terre pour lui et pour ses héritiers, s'il vouloit lui céder ses
- droits<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a> <a
- href="#footnote317"><sup class="sml">317</sup></a>. Le duc de Lorraine,
- qui ne voyoit pas grande apparence de pouvoir jamais rentrer dans son
- bien, goûta cette proposition, d'autant plus que c'étoit un homme à tout
- faire pour de l'argent, ce qui l'avoit mis en l'état où il étoit. Ainsi,
- Lauzun, se voyant en état de réussir, en témoigna quelque chose au grand
- Alcandre, à qui il insinua qu'il lui seroit beaucoup avantageux que le duc
- de Lorraine cédât ses prétentions à quelqu'un qui lui rendît foi et
- hommage de la duché de Lorraine.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote317" name="footnote317"><b>Note 317: </b></a><a
- href="#footnotetag317"> (retour) </a> Il n'est nullement question, dans
- les Mémoires de Mademoiselle, de ce projet qu'auroit eu Lauzun d'acheter
- le titre et les droits du duc de Lorraine.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre ayant approuvé la chose, M. de Lauzun lui découvrit que,
- dans la pensée qu'il avoit eue de lui rendre ce service, il avoit écouté
- quelques propositions de mariage qui lui avoient été faites de la part de
- mademoiselle de Montpensier, par l'entremise de sa sœur; qu'il lui
- demandoit pardon s'il ne l'en avoit pas averti plus tôt, mais qu'il avoit
- cru ne le pouvoir faire qu'il n'eût tâché auparavant de mettre les choses
- en état de réussir; que c'étoit à lui à approuver ce mariage, qui, tout
- extraordinaire qu'il paroissoit, n'étoit pas néanmoins sans exemple; que
- ce ne seroit pas là la première fois que des mortels se seroient alliés au
- sang des Dieux, et que l'histoire lui apprenoit que beaucoup de personnes
- qui n'étoient pas de meilleure maison que lui étoient arrivées à cet
- honneur.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre fut surpris de cette proposition, qui lui parut bien
- hardie pour un homme de la volée de M. de Lauzun. Cependant, faisant
- réflexion sur ce que ce n'étoit pas là la première fois qu'une princesse
- du sang royal auroit épousé un simple gentilhomme, et sur les avantages
- qu'il pouvoit retirer lui-même de cette alliance, il s'accoutuma bientôt à
- en entendre parler. Madame de Montespan, que M. de Lauzun avoit engagée
- dans ses intérêts, trouvant le grand Alcandre déjà bien ébranlé, sut lui
- représenter si adroitement qu'il n'y avoit point de différence en France
- entre les gentilshommes, quand ils étoient une fois ducs et pairs (ce qui
- lui étoit aisé de faire en faveur de M. de Lauzun) et les princes
- étrangers, à l'un desquels il avoit donné il n'y avoit pas longtemps une
- sœur de mademoiselle de Montpensier<a id="footnotetag318"
- name="footnotetag318"></a> <a href="#footnote318"><sup class="sml">318</sup></a>,
- qu'elle acheva de le résoudre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote318" name="footnote318"><b>Note 318: </b></a><a
- href="#footnotetag318"> (retour) </a> Voy. ci-dessus, p. 271.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quand le grand Alcandre eut ainsi donné son consentement à madame de
- Montespan, il prit des mesures avec elle et avec M. de Lauzun afin de se
- disculper dans le monde du consentement qu'il donnoit à ce mariage.
- Cependant il ne crut rien de plus propre à cela que de paroître y avoir
- été forcé. Pour cet effet, il voulut deux choses: l'une, que mademoiselle
- de Montpensier vînt elle-même le prier de lui donner M. de Lauzun en
- mariage; l'autre, que les plus considérables d'entre les parens de M. de
- Lauzun vinssent en corps lui demander la permission que leur parent
- épousât cette princesse<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a>
- <a href="#footnote319"><sup class="sml">319</sup></a>. On vit donc arriver
- ces ambassadeurs et cette ambassadrice tous en même temps; et, ceux-là
- ayant eu audience les premiers, ils dirent au grand Alcandre que, quoique
- la grâce qu'ils avoient à lui demander en faveur de leur parent semblât
- être au-dessus de leur mérite et même au-dessus de leurs espérances, ils
- le prioient néanmoins de considérer que ce seroit le moyen de porter la
- noblesse aux plus grandes choses, chacun espérant dorénavant de pouvoir
- parvenir à un si grand honneur pour récompense de ses services.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote319" name="footnote319"><b>Note 319: </b></a><a
- href="#footnotetag319"> (retour) </a> Ce n'étoient pas des parents de
- Lauzun, mais des gentilshommes qui venoient, au nom de la noblesse,
- demander cette faveur dont tout le corps étoit honoré. Voy., p. 271, le
- texte et la note 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils représentèrent encore au grand Alcandre ce que j'ai touché ci-devant,
- savoir, qu'il y avoit beaucoup d'autres gentilshommes à qui l'on avoit
- accordé la même grâce, tellement que, le grand Alcandre paroissant se
- laisser aller à leurs prières, il leur répondit qu'il vouloit bien, à leur
- considération, comme étant de la première noblesse de son royaume, que
- leur parent eût l'honneur d'épouser mademoiselle de Montpensier, mais
- qu'il vouloit cependant savoir d'elle-même si elle se portoit volontiers à
- cette alliance, ce qu'il ne savoit pas encore tout à fait.
- </p>
- <p>
- On fit donc entrer en même temps cette princesse, qui, sans considérer que
- ce n'étoit guère la coutume que les femmes demandassent les hommes en
- mariage, pria le grand Alcandre de lui permettre d'épouser M. de Lauzun. À
- quoi le grand Alcandre s'étant opposé d'abord, mais d'une manière à lui
- faire voir seulement qu'il vouloit sauver les apparences, la princesse
- réitéra ses prières, et obtint enfin ce qu'elle demandoit.
- </p>
- <p>
- La nouvelle de ce mariage fit grand bruit, non-seulement dans tout le
- royaume, mais encore beaucoup plus loin, chacun ne se pouvant lasser
- d'admirer les effets de la fortune qui favorisoit tellement un homme qui
- en paroissoit si indigne, qu'ôté ses vertus cachées, il y en avoit cent
- mille dans le royaume qui valoient beaucoup mieux que lui.
- </p>
- <p>
- Cependant, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, il fit une grande faute en
- cette rencontre; car, au lieu d'épouser mademoiselle de Montpensier au
- même temps, il s'amusa à faire de grands préparatifs pour ses noces; et,
- cela les retardant de quelques jours, le prince de Condé et son fils
- furent se jeter aux pieds du grand Alcandre, pour le prier de ne pas
- permettre qu'une chose si honteuse à toute la maison royale s'achevât. Le
- grand Alcandre fut fort ébranlé à ces remontrances, et, comme il ne savoit
- pour ainsi dire à quoi se résoudre, étant combattu d'un côté par leurs
- raisons, et de l'autre par la parole qu'il avoit donnée aux parens de M.
- de Lauzun, Monsieur joignit ses remontrances à celles de ces princes, et
- l'obligea à se rétracter. Madame de Montespan, de son côté, quoiqu'elle
- parût agir ouvertement pour M. de Lauzun, tâchoit en secret de rompre son
- affaire, craignant que, s'il étoit une fois allié à la maison royale, il
- ne prît encore bien plus d'ascendant sur l'esprit du grand Alcandre, sur
- lequel elle vouloit régenter toute seule.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre avoit cependant tant de foiblesse pour M. de Lauzun,
- qu'il ne savoit comment lui annoncer sa volonté. Mais comme c'étoit une
- nécessité de le faire, il le fit entrer dans son cabinet, et lui dit là
- qu'après avoir bien fait réflexion sur son mariage, il ne vouloit pas
- qu'il s'achevât; qu'en toute autre chose il lui donneroit des marques de
- son affection, mais qu'il ne lui devoit plus parler de celle-là, s'il
- avoit dessein de se maintenir dans ses bonnes grâces.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, reconnoissant à ce langage que quelqu'un l'avoit desservi
- auprès de lui, ne crut pas devoir s'efforcer de le fléchir, s'imaginant
- bien que cela seroit inutile; mais, s'en allant en même temps chez madame
- de Montespan, qu'il soupçonnoit, il lui dit tout ce que la rage et la
- passion peuvent faire dire d'emporté et d'extravagant. Il lui dit qu'il
- avoit eu tort de se confier en une femme de sa sorte, puisqu'il devoit
- savoir que celles qui lui ressembloient, ayant fait banqueroute à leur
- honneur, la pouvoient bien faire à leurs amans; qu'il alloit employer tout
- le crédit qu'il avoit sur le grand Alcandre pour le faire revenir d'un
- amour qui le perdoit de réputation dans le monde, et dont il ne
- connoissoit pas l'indignité.
- </p>
- <p>
- Il lui dit encore plusieurs choses de la même force; après quoi il s'en
- fut chez mademoiselle de Montpensier, à qui il annonça la volonté du grand
- Alcandre. Cette princesse, qui s'attendoit à des douceurs après lesquelles
- il y avoit nombre d'années qu'elle soupiroit, n'eut pas plutôt appris
- cette nouvelle qu'elle tomba évanouie, de sorte que toute l'eau de la
- Seine n'auroit pas été capable de la faire revenir, si M. de Lauzun n'eût
- approché son visage contre le sien pour lui dire à l'oreille qu'il n'étoit
- pas temps de se désespérer ainsi, mais de prendre des mesures qui les
- pussent mettre à couvert l'un et l'autre de la haine de leurs ennemis; que
- cela ne consistoit cependant que dans une extrême diligence, parce que la
- perte d'un seul moment entraînoit une étrange suite; que, pour lui, il
- étoit d'avis que, sans s'arrêter aux ordres du grand Alcandre, ils se
- mariassent secrètement; que, quand la chose seroit faite, il y
- consentiroit bien, puisqu'il y avoit déjà consenti, et qu'en tout cas cela
- n'empêcheroit pas toujours leur intelligence et leur commerce.
- </p>
- <p>
- La princesse revint de sa pamoison à un discours si éloquent et si
- agréable; et, s'étant enfermés tous deux dans un cabinet, ils y appelèrent
- la comtesse de Nogent en tiers, qui leur confirma qu'ils ne pouvoient
- prendre une résolution plus avantageuse au bien de leurs affaires et à
- leur contentement. On dit même qu'elle fut d'avis qu'ils devoient
- consommer leur mariage d'avance, et, comme ils déféroient beaucoup à ses
- avis, la chose fut exécutée sur-le-champ. Après cela on convint, dans ce
- conseil d'amour, que la princesse iroit trouver le grand Alcandre, pour
- essayer si elle ne pourroit point lui faire changer de sentiment; et en
- effet, elle monta en carrosse en même temps pour y aller.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, étant averti qu'elle demandoit à lui parler en
- particulier, se douta bien de ce que ce pouvoit être; et, quoiqu'il ne fût
- pas résolu de lui accorder sa demande, comme il ne pouvoit honnêtement se
- dispenser de lui donner audience, il la fit entrer dans son cabinet, après
- en avoir fait sortir tous ceux qui y étoient avec lui. La princesse se
- jeta là à ses pieds; et, se cachant le visage de son mouchoir, moins
- cependant pour essuyer ses larmes que pour cacher sa confusion, elle lui
- dit qu'elle faisoit là un personnage qui la devoit combler de honte, si
- lui-même ne lui avoit donné de la hardiesse, approuvant comme il avoit
- fait les desseins de M. de Lauzun; que c'étoit sur cela qu'elle avoit pris
- des engagemens qu'il lui étoit difficile de rompre; que, quoiqu'il ne fût
- pas trop bienséant à une personne de son sexe de parler de la sorte, le
- mérite de M. de Lauzun, à qui il n'avoit pu refuser lui-même ses
- affections, pouvoit bien lui servir d'excuse; qu'enfin, quiconque
- considéreroit que ses feux étoient légitimes et approuvés par son Roi n'y
- trouveroit peut-être pas tant à redire que l'on pourroit bien s'imaginer.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, qui lui avoit commandé plusieurs fois de se lever sans
- qu'elle eût voulu lui obéir, lui dit, voyant qu'elle avoit cessé de
- parler, que, si elle ne se mettoit dans une autre posture, il n'a voit
- rien à lui répondre. La princesse se leva, l'entendant parler de la sorte,
- et attendant avec une crainte inconcevable l'arrêt de sa mort ou de sa
- vie. Mais le grand Alcandre ne la laissa pas longtemps dans l'incertitude,
- lui disant que, s'il avoit eu la foiblesse de consentir à son mariage, il
- en étoit assez puni par les remords qu'il en avoit; que c'étoit une chose
- dont il se repentiroit toute sa vie, et qu'il ne concevoit pas comment
- elle, qui avoit toujours fait paroître un courage au-dessus de son sexe,
- se pouvoit résoudre à une action qui la devoit combler d'infamie.
- </p>
- <p>
- Mademoiselle de Montpensier, ayant eu cette réponse, s'en retourna chez
- elle la rage dans le cœur contre le grand Alcandre; et, y ayant trouvé M.
- de Lauzun, qui attendoit avec impatience des nouvelles de ce qu'elle
- auroit fait, ils convinrent ensemble que, puisque rien n'étoit capable de
- le fléchir, ils devoient, pour achever leur mariage, y faire mettre les
- cérémonies. Un prêtre fut bientôt trouvé pour cela; et, ayant été épousés
- dans le cabinet de la princesse, ils attendirent du temps et de la fortune
- quelque occasion favorable pour divulguer leur mariage.
- </p>
- <p>
- Cependant il ne put être fait si secrètement que le grand Alcandre n'en
- fût averti par un domestique de la princesse, que M. de Louvois<a
- id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a> <a href="#footnote320"><sup
- class="sml">320</sup></a>, ennemi juré de M. de Lauzun, avoit gagné pour
- l'avertir de tout ce qui se passeroit dans sa maison<a id="footnotetag321"
- name="footnotetag321"></a> <a href="#footnote321"><sup class="sml">321</sup></a>.
- Le grand Alcandre en témoigna une grande colère. M. de Louvois et madame
- de Montespan, qui étoient d'intelligence ensemble pour l'abaissement de M.
- de Lauzun, tâchèrent encore de l'animer davantage; car il faut savoir que
- M. de Lauzun avoit maltraité M. de Louvois en plusieurs rencontres, et que
- ce ministre, qui commençoit déjà à entrer en grande faveur, cherchoit à
- s'en venger par toutes sortes de moyens.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote320" name="footnote320"><b>Note 320: </b></a><a
- href="#footnotetag320"> (retour) </a> «M. de Louvois et M. Le Tellier,
- son père, avoient toujours été fort contraires à M. de Lauzun: celui-ci
- ne lui avoit jamais pardonné l'amour qu'il avoit eu pour sa fille,
- madame de Villequier; pour l'autre, qui vouloit être le maître de la
- guerre, et que toutes les charges qui la regardoient et les
- commandements dépendissent de lui, il ne pouvoit souffrir la grande
- ambition de M. de Lauzun, qui vouloit pousser sa fortune par là et qui
- étoit incapable de se soumettre à lui. La grande inclination que le Roi
- avoit pour lui, tout cela lui donnoit beaucoup de jalousie contre M. de
- Lauzun. On disoit que c'étoit lui qui avoit empêché qu'il ne fût grand
- maître de l'artillerie, lorsque le comte de Lude le fut. Ils avoient eu
- mille démêlés ensemble, et M. de Lauzun prenoit toujours les affaires
- d'une grande hauteur; ainsi on l'accusoit fort d'avoir contribué à sa
- prison.» (<i>Mém.</i> de Montp., t. 6, p. 346.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote321" name="footnote321"><b>Note 321: </b></a><a
- href="#footnotetag321"> (retour) </a> On a tout lieu de penser que la
- sœur même de Lauzun, madame de Louvois, étoit gagnée par Louvois et
- trahissoit son frère. «S'ils croyoient, disoit Lauzun, parlant d'elle et
- de son mari, que j'eusse de l'argent dans les os, ils me les
- casseroient.» Mademoiselle dit ailleurs: «Quoique M. de Louvois ne fût
- pas ami de M. de Lauzun, madame de Nogent a toujours continué de
- commercer avec lui; et j'ai su qu'elle lui avoit promis, peu de temps
- après sa prison, qu'elle ne feroit jamais rien pour sa liberté sans son
- ordre, et que si je voulois agir pour cela et qu'elle en eût
- connoissance, il en seroit averti.» (<i>Mém.</i>, VI, 344 et 345.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils conseillèrent néanmoins au grand Alcandre de dissimuler son
- ressentiment, soit qu'ils crussent ne pouvoir encore procurer la perte de
- M. de Lauzun, ou qu'ils appréhendassent de choquer la princesse, qui ne
- pardonnoit pas volontiers quand on lui avoit donné une fois sujet de
- vouloir du mal. Le Roi continua donc d'en user en apparence avec lui comme
- il faisoit auparavant; mais il donna ordre à M. de Louvois de le faire
- observer de si près qu'il pût lui rendre compte de sa conduite.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, cependant, prenant des airs de grandeur avec sa nouvelle
- épouse, auxquels il n'avoit déjà que trop de disposition naturellement,
- s'en faisoit accroire tous les jours de plus en plus, si bien qu'il avoit
- presque toute la cour pour ennemie. Il soutenoit cependant tout cela avec
- une hauteur extraordinaire; mais il lui survint bientôt une occasion qui
- fut cause de sa disgrâce, que l'on méditoit néanmoins il y avoit déjà
- longtemps.
- </p>
- <p>
- Le comte de Guiche<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a> <a
- href="#footnote322"><sup class="sml">322</sup></a>, fils aîné du maréchal
- de Grammont, étoit colonel du régiment des gardes du grand Alcandre, en
- survivance de son père, et le grand Alcandre l'ayant exilé pour des
- desseins approchans de ceux de M. de Lauzun, c'est-à-dire pour avoir osé
- aimer la femme de Monsieur, enfin, à la considération du maréchal, pour
- qui le grand Alcandre avoit beaucoup d'amitié, il permit à son fils de
- revenir, à condition néanmoins qu'il se déferoit de sa charge. Or, la
- charge du comte de Guiche étant sans contredit la plus belle et la plus
- considérable de toute la cour<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a>
- <a href="#footnote323"><sup class="sml">323</sup></a>, ceux qui avoient du
- crédit auprès du grand Alcandre y prétendoient; M. de Lauzun entre autres,
- que le grand Alcandre avoit fait il n'y avoit pas long-temps capitaine de
- ses gardes. Cependant il n'osoit la lui demander, soit qu'il se fût aperçu
- qu'il commençoit à n'être plus si bien dans son esprit qu'il avoit été
- autrefois, ou qu'il ne voulût pas à toute heure et à tous momens
- l'importuner de nouvelles grâces.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote322" name="footnote322"><b>Note 322: </b></a><a
- href="#footnotetag322"> (retour) </a> L'histoire de ses amours et de sa
- disgrâce est l'objet du premier pamphlet de ce volume.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote323" name="footnote323"><b>Note 323: </b></a><a
- href="#footnotetag323"> (retour) </a> «Le régiment des gardes françoises
- est le premier et le plus considérable de l'infanterie. Il est composé
- de trente compagnies, et chaque compagnie de deux cents hommes.» (<i>État
- de la France.</i>)--D'après Saint-Simon (t. 20, édit. Sautelet), ce
- n'est pas la charge de colonel du régiment des gardes, mais celle de
- grand-maître de l'artillerie, qu'auroit poursuivie Lauzun. Cf.
- ci-dessus, p. 390, <i>note</i> 1.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il avoit fait la paix en apparence avec madame de Montespan, qui, pour le
- faire donner plus adroitement dans le panneau, avoit fait semblant de lui
- pardonner. M. de Lauzun, croyant donc qu'elle ne lui refuseroit pas son
- entremise, la pria de vouloir le servir en cette rencontre, mais de ne pas
- dire au grand Alcandre qu'il lui eût fait cette prière. Madame de
- Montespan le lui promit; mais, allant en même temps trouver le grand
- Alcandre, elle lui dit que M. de Lauzun n'étoit plus rien que mystère;
- qu'il lui avoit fait promettre de lui demander la charge du comte de
- Guiche, mais qu'il avoit exigé en même temps de ne lui pas dire qu'il l'en
- avoit priée; qu'elle ne concevoit pas pourquoi tous ces détours avec un
- prince qui l'avoit comblé de tant de grâces, et qui l'en combloit encore
- tous les jours; que, quoiqu'il n'y eût pas lieu de croire qu'il avoit pu
- avoir de méchants desseins en demandant cette charge, néanmoins elle ne la
- lui accorderoit pas si elle étoit à sa place, puisque toutes les bontés
- qu'il avoit pour lui méritoient bien du moins que pour toute
- reconnoissance il fît paroître plus de franchise.
- </p>
- <p>
- Quoique le procédé de M. de Lauzun ne fût rien dans le fond, comme madame
- de Montespan néanmoins y donnoit les couleurs les plus noires qu'il lui
- étoit possible, le grand Alcandre y fit réflexion, et, témoignant à madame
- de Montespan qu'il ne pouvoit comprendre le dessein que M. de Lauzun
- pouvoit avoir, elle lui conseilla de lui en parler lui-même, pour voir
- s'il useroit toujours des mêmes détours. Le grand Alcandre approuva ce
- conseil, et, s'étant enfermé avec M. de Lauzun dans son cabinet, après lui
- avoir parlé de choses et d'autres, il l'entretint de tous ceux qui
- aspiroient à la charge du comte de Guiche, lui disant que son dessein
- n'étoit pas d'en gratifier aucun, parce qu'ils ne lui sembloient pas avoir
- assez d'expérience pour remplir une si grande charge.
- </p>
- <p>
- M. de Lauzun, ravi de voir le grand Alcandre dans ces sentimens, tâcha de
- l'y confirmer, ajoutant à ce qu'il avoit dit de ces personnes-là quelque
- chose à leur désavantage. Mais, comme il ne venoit point à ce que le grand
- Alcandre désiroit de lui, c'est-à-dire à lui demander si elle ne
- l'accommoderoit pas, et s'il n'avoit pas envie de l'avoir lui-même, M. de
- Lauzun lui répondit qu'après avoir reçu tant de grâces de Sa Majesté, il
- n'avoit garde d'en prétendre de nouvelles; qu'ainsi il osoit lui assurer
- qu'il n'en avoit pas eu seulement la pensée, se rendant assez de justice
- pour savoir qu'il y en avoit mille autres qui en étoient plus dignes que
- lui.--Cette modestie vous sied bien, répondit un peu froidement le grand
- Alcandre; à quoi il ajouta que cependant madame de Montespan lui avoit
- parlé pour lui, ce qu'il ne croyoit pas qu'elle eût fait s'il ne l'en
- avoit priée; qu'il ne concevoit pas pourquoi il faisoit mystère d'une
- chose à laquelle il pouvoit prétendre préférablement à tant d'autres, et
- qu'il vouloit qu'il lui en dît la vérité. M. de Lauzun, se voyant pressé
- de cette sorte par le grand Alcandre, lui jura tout de nouveau qu'il n'y
- avoit jamais pensé; sur quoi le grand Alcandre, prenant tout d'un coup un
- air à le faire trembler, lui dit qu'il s'étonnoit extrêmement de la
- hardiesse qu'il avoit de lui mentir avec tant d'impudence; qu'il n'avoit
- que faire de déguiser davantage; que madame de Montespan lui avoit tout
- dit, et qu'il pouvoit s'assurer qu'il n'auroit jamais aucune confiance en
- tout ce qu'il lui pourroit dire. En même temps il se leva, et l'ayant
- congédié sans vouloir entendre ses excuses, M. de Lauzun s'en alla plein
- de désespoir et de rage.
- </p>
- <p>
- Il rencontra, au sortir du cabinet du grand Alcandre, le duc de Créqui<a
- id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a> <a href="#footnote324"><sup
- class="sml">324</sup></a>, qui, le voyant tout changé, lui demanda ce
- qu'il avoit; à quoi il lui répondit qu'il étoit un malheureux, qu'il avoit
- la corde au cou, et que celui qui voudroit l'étrangler seroit le meilleur
- de ses amis. Il s'en fut de là chez madame de Montespan, où il n'y eut
- sorte d'injures qu'il ne lui dît, et même de si grossières, qu'on n'eût
- jamais cru que c'étoit un homme de qualité qui les eût pu avoir à la
- bouche. Madame de Montespan lui dit que, si ce n'étoit qu'elle espéroit
- que le grand Alcandre lui en feroit justice, elle le dévisageroit à
- l'heure même, mais qu'elle vouloit bien s'en remettre à lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote324" name="footnote324"><b>Note 324: </b></a><a
- href="#footnotetag324"> (retour) </a> Le duc de Créqui avoit été un des
- quatre gentilshommes qui avoient parlé au roi en faveur du mariage de
- Lauzun et de Mademoiselle.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Après qu'il lui eut encore dit tout ce que le désespoir et la rage peuvent
- inspirer de plus sale et de plus vilain, il s'en fut chez mademoiselle de
- Montpensier, qu'il ne put caresser comme il avoit accoutumé, tant
- l'abattement de l'esprit avoit contribué à celui du corps. Cependant,
- comme la princesse n'y trouvoit pas son compte, elle voulut savoir d'où
- cela provenoit, lui jurant que la chose seroit bien difficile si elle ne
- tâchoit d'y apporter remède. M. de Lauzun, se croyant obligé de lui dire
- ce que c'étoit, lui fit part de la conversation qu'il avoit eue avec le
- grand Alcandre, et de la visite qu'il avoit rendue ensuite à madame de
- Montespan, ne lui cachant rien de tout ce qu'il lui avoit dit de
- désobligeant.
- </p>
- <p>
- La princesse, à qui l'âge avoit donné plus d'expérience qu'à lui, qui
- naturellement avoit beaucoup d'esprit, mais fort peu de jugement, le blâma
- de ce qu'il avoit fait, lui disant que toutes vérités n'étoient pas
- toujours bonnes à dire. Elle appréhenda le ressentiment du grand Alcandre,
- et, dans la crainte qu'elle avoit que cette conjoncture ne fût nuisible à
- ses plaisirs, elle fit ce qu'elle put pour en prendre toujours par
- provision, de peur qu'il ne lui fût pas permis d'en prendre toutes fois et
- quantes qu'elle en auroit la volonté.
- </p>
- <p>
- Eh effet, le grand Alcandre ayant su que M. de Lauzun, nonobstant ses
- ordres réitérés tant de fois, s'étoit encore déchaîné contre madame de
- Montespan, résolut de le faire arrêter<a id="footnotetag325"
- name="footnotetag325"></a> <a href="#footnote325"><sup class="sml">325</sup></a>.
- Les remontrances de M. de Louvois, qui ne cessoit de lui représenter qu'il
- ne pourroit ramener autrement cet esprit à la raison, y servirent
- beaucoup. Enfin, après avoir vaincu tous les retours qu'il avoit encore
- pour cet indigne favori, l'ordre en fut donné au chevalier de Fourbin<a
- id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a> <a href="#footnote326"><sup
- class="sml">326</sup></a>, major des gardes du corps, qui se transporta à
- l'heure même chez M. de Lauzun, où, ayant appris qu'il étoit allé à Paris,
- il laissa un garde en sentinelle à la porte, avec ordre de le venir
- avertir dès le moment qu'il seroit revenu. M. de Lauzun arriva une heure
- après, et le garde en étant venu avertir le chevalier de Fourbin, il posa
- des gardes autour de la maison, puis entra dedans et le trouva auprès du
- feu, qui ne songeoit guère à son malheur, car d'aussi loin qu'il le vit
- venir, il s'enquit de lui ce qui l'amenoit, et s'il ne venoit point de la
- part du grand Alcandre pour lui dire de le venir trouver. Le chevalier de
- Fourbin répondit que non, mais qu'il lui envoyoit demander son épée; qu'il
- étoit fâché d'être chargé d'une telle commission, mais que, comme il étoit
- obligé de faire ce que son maître lui commandoit, il n'avoit pu s'en
- dispenser.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote325" name="footnote325"><b>Note 325: </b></a><a
- href="#footnotetag325"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier semble
- douter de la part que prit madame de Montespan à la disgrâce du Lauzun:
- «On croyoit, dit-elle, que madame de Montespan, qui avoit été fort de
- ses amies, avoit changé. On n'en disoit pas la raison: on ne doit pas
- croire que mon affaire, qui ne paroissoit point être désagréable au Roi,
- l'ait pu être à elle.... Je crois que ce fut son malheur seul qui lui
- attira celui-là.» Cependant Mademoiselle n'ignoroit pas les rapports de
- Lauzun avec madame de Montespan: «Il avoit, à ce que l'on dit, souvent
- des démêlés avec madame de Montespan. Cela n'est pas venu à ma
- connoissance, et je ne m'en suis pas informée.» On voit que mademoiselle
- de Montpensier s'aveugloit volontairement (<i>Mém.</i>, VI, 346-348).
- Segrais, confident de mademoiselle de Montpensier et disgracié par elle,
- parce qu'il lui parloit trop franchement au sujet de Lauzun, s'explique
- ainsi sur l'arrestation de celui-ci: «Lorsque M. de Lauzun sut que
- c'étoit madame de Montespan qui avoit empêché que son mariage ne
- s'accomplît avec Mademoiselle, il conçut une haine implacable contre
- elle et il commença à se déchaîner contre sa conduite, non-seulement
- dans toutes les occasions et dans toutes les compagnies où il se
- trouvoit, mais encore à deux pas d'elle, de telle manière qu'elle avoit
- entendu dire des choses très cruelles de sa personne. Madame de
- Maintenon, qui étoit auprès de madame de Montespan, sachant que le Roi
- avoit résolu de faire la guerre aux Hollandois, comme il la fit en 1672,
- lui demanda ce qu'elle prétendoit devenir lorsque la guerre seroit
- déclarée, et si elle ne considéroit pas que M. de Lauzun, qui étoit si
- bien dans l'esprit du Roi et qui auroit lieu d'entretenir souvent le Roi
- par le rang que sa charge lui donnoit, lui rendroit de mauvais offices
- pendant qu'elle resteroit à Versailles. Madame de Montespan, effrayée
- par les sujets de crainte que madame de Maintenon venoit de lui dire,
- lui demanda quel remède on pourroit y apporter. Elle répondit que
- c'étoit de le faire arrêter, et qu'elle en avoit un beau prétexte, en
- représentant au Roi toutes les indignités dont elle savoit que M. de
- Lauzun la chargeoit tous les jours, et qu'il n'en falloit pas davantage
- pour obliger le Roi de la délivrer d'un ennemi si redoutable. Elle fit
- ses plaintes et M. de Lauzun fut arrêté.» (<i>Mém. anecdotes</i> de
- Segrais; œuvres, Paris, 1755, in-12, t. 2, p. 92.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote326" name="footnote326"><b>Note 326: </b></a><a
- href="#footnotetag326"> (retour) </a> L'<i>État de la France</i> de 1669
- et années suivantes mentionne en effet le chevalier de Fourbin ou Forbin
- comme «major, reçu lieutenant, et précédant tous les lieutenants reçus
- depuis lui.» Melchior, chevalier de Forbin, étoit fils du marquis
- Gaspard de Forbin-Janson et de Claire de Libertat, sa seconde femme; son
- frère aîné, marquis de Janson, étoit gouverneur d'Antibes, et son frère
- le plus jeune, cardinal évêque de Beauvais. Le chevalier de Forbin fut
- tué au combat de Casano. (<i>Saint-Simon.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il est aisé de juger de la surprise de M. de Lauzun à un compliment, si
- peu attendu; car, quoiqu'il eût donné lieu au grand Alcandre d'en user
- encore plus rigoureusement avec lui, comme on ne se rend jamais justice,
- et que d'ailleurs on se flatte toujours, il croyoit que l'amitié qu'il lui
- avoit toujours témoignée prévaudroit pardessus son ressentiment. Il
- demanda au chevalier de Fourbin s'il n'y avoit pas moyen qu'il lui pût
- parler; mais lui ayant dit que cela lui étoit défendu, il s'abandonna au
- désespoir. On le garda à vue pendant toute la nuit, comme on eût pu faire
- l'homme du monde le plus criminel; et le chevalier de Fourbin l'ayant
- remis le lendemain entre les mains de M. d'Artagnan<a id="footnotetag327"
- name="footnotetag327"></a> <a href="#footnote327"><sup class="sml">327</sup></a>,
- capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires du grand
- Alcandre, M. de Lauzun se crut perdu, parce que M. d'Artagnan n'avoit
- jamais été de ses amis. Ainsi, il se mit dans l'esprit qu'on ne l'avoit
- choisi que pour lui faire pièce; inférant en même temps que, pour le
- traiter avec tant de cruauté, il falloit que ses ennemis eussent prévalu
- entièrement sur l'esprit du grand Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote327" name="footnote327"><b>Note 327: </b></a><a
- href="#footnotetag327"> (retour) </a> Il y avoit deux compagnies de
- mousquetaires à cheval, et toutes deux avoient pour capitaine le roi; le
- capitaine lieutenant de la première étoit Charles de Castelmar, seigneur
- d'Artagnan, dont Gatien des Courtils a publié les mémoires apocryphes;
- le capitaine lieutenant de la seconde étoit un Colbert.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. d'Artagnan, ayant pris les ordres de M. de Louvois, par le commandement
- du grand Alcandre, conduisit M. de Lauzun à Pierre-Encise, et de là à
- Pignerolles<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a> <a
- href="#footnote328"><sup class="sml">328</sup></a>, où on l'enferma dans
- une chambre grillée, ne lui laissant parler à qui que ce soit, et n'ayant
- que des livres pour toute compagnie, avec son valet de chambre, à qui l'on
- annonça que, s'il vouloit demeurer avec lui, il falloit se résoudre à ne
- point sortir. Le chagrin qu'il eut de se voir tombé d'une si haute fortune
- dans un état si déplorable, le réduisit bientôt à une telle extrémité
- qu'on désespéra de sa vie. Il tomba même en léthargie; de sorte qu'on
- dépêcha un courrier au grand Alcandre pour lui donner avis de sa mort.
- Mais, six heures après, il en vint un autre qui apprit sa résurrection,
- dont on ne témoigna ni joie ni chagrin, j'entends dans le général, chacun
- le comptant déjà comme un homme mort au monde, ce qui faisoit qu'on n'y
- prenoit plus d'intérêt.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote328" name="footnote328"><b>Note 328: </b></a><a
- href="#footnotetag328"> (retour) </a> La citadelle de Pignerolles avoit
- pour gouverneur M. de Saint-Mars. Lauzun y trouva Fouquet, avec qui il
- avoit été brouillé pour je ne sais quelle galanterie, et avec qui il se
- réconcilia. Ils mangeoient presque tous les jours ensemble, dit
- Mademoiselle. Mais avant d'obtenir cette faveur, Lauzun avoit pu déjà, à
- force de patience, de ruse et d'industrie, entrer en correspondance avec
- Fouquet. C'est un passage charmant dans Saint-Simon que celui où l'on
- voit Lauzun raconter son élévation, et son mariage rompu avec
- Mademoiselle, à Fouquet, qui ne l'en peut croire, et le plaint d'une
- captivité qui lui a fait perdre la tête. On eut toutes les peines du
- monde à le désabuser. (<i>Saint-Simon</i>, XX, 438.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, mademoiselle de Montpensier, étant au désespoir que les
- plaisirs à quoi elle s'étoit attendue avec lui fussent disparus si tôt,
- souffroit d'autant plus qu'elle osoit moins le faire paroître. Ses bonnes
- amies faisoient cependant tout ce qu'elles pouvoient pour adoucir sa
- douleur; mais comme elles n'étoient pas toujours avec elle, et surtout la
- nuit, pendant laquelle la maladie qu'elle avoit est toujours la plus
- pressante, elles contribuoient plutôt à la rendre plus malheureuse, en la
- faisant ainsi ressouvenir de son malheur, qu'elles ne lui apportoient du
- soulagement. Son plus grand mal étoit cependant de n'oser se plaindre;
- car, comme son mariage étoit secret, elle jugeoit bien qu'il falloit que
- ses peines fussent secrètes, si elle ne vouloit se résoudre d'apprêter à
- rire, non seulement à ses ennemis, mais encore à toute la France, qui
- avoit les yeux tournés sur elle pour voir de quelle façon elle recevroit
- la disgrâce de son bon ami. Cela ne l'empêcha pourtant pas de prendre
- l'homme d'affaires de M. de Lauzun, dont elle fit son intendant, et de
- recevoir à son service son écuyer et ses plus fidèles domestiques, qui
- furent ravis de pouvoir surgir à ce port après le naufrage de leur maître.
- </p>
- <p>
- Cependant le grand Alcandre, ni plus ni moins que si M. de Lauzun n'eût
- jamais été son favori, écoutoit tout ce qu'on lui en disoit sans en être
- touché, et même sans y répondre; ce qui étoit cause que ceux qui étoient
- encore de ses amis, dont le nombre néanmoins étoit très petit, n'osoient
- plus lui en parler. On n'osoit même presque plus lui demander la charge du
- comte de Guiche, parce que, chacun sachant que ç'avoit été là la pierre
- d'achoppement, on craignoit qu'elle ne fît le même effet pour les autres
- qu'elle avoit fait pour lui. Comme on étoit cependant tous les jours dans
- l'attente pour voir à qui le grand Alcandre la donneroit, on fut tout
- surpris qu'un matin, à son lever, il dit au duc de La Feuillade<a
- id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a> <a href="#footnote329"><sup
- class="sml">329</sup></a>, que, s'il pouvoit trouver cinquante mille écus,
- il lui donneroit le reste pour avoir la charge du comte de Guiche, à qui
- il falloit compter six cent mille francs avant d'avoir sa démission. Le
- duc de la Feuillade répondit en riant au grand Alcandre qu'il les
- trouveroit bien s'il lui vouloit servir de caution; et après l'avoir
- remercié sérieusement de la grâce qu'il lui faisoit, il prit congé de lui
- pour aller chercher à Paris la somme qu'il lui demandoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote329" name="footnote329"><b>Note 329: </b></a><a
- href="#footnotetag329"> (retour) </a> Il avoit ce titre depuis janvier
- 1672, que sa femme, Charlotte Gouffier, lui avoit apporté le duché de
- Roannez par la cession volontaire que lui en avoit faite Artus Gouffier,
- duc de Roannez, son frère. Le Roi approuva cette cession par lettres du
- mois d'août 1666. Cf. I, p. 243.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme la nouvelle de ce que le grand Alcandre faisoit pour lui s'étoit
- répandue parmi les courtisans, il en trouva un grand nombre dans
- l'antichambre et sur le degré, qui lui en vinrent faire leurs complimens.
- Mais les ayant à peine écoutés, il s'en retourna avec son air brusque dans
- la chambre du grand Alcandre, à qui il dit qu'on n'avoit plus que faire
- d'avoir recours aux saints pour voir des miracles; que Sa Majesté en
- faisoit de plus grands que tous les saints du paradis; que quand il étoit
- arrivé le matin à son lever, il n'avoit été regardé de personne, parce que
- personne ne croyoit que Sa Majesté dût faire ce qu'elle avoit fait pour
- lui; mais que chacun n'avoit pas plustôt entendu la grâce qu'elle lui
- avoit accordée, qu'on s'étoit empressé à l'envi l'un de l'autre de lui
- faire des offres de service, mais des offres de service à la mode de la
- cour, c'est-à-dire sans que pas un lui eût offert sa bourse pour y pouvoir
- prendre les cinquante mille écus dont il avoit tant de besoin.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre se mit à rire de la saillie du duc de la Feuillade, et,
- voyant qu'il s'en retournoit avec autant de précipitation qu'il étoit
- venu, il lui dit de ne s'en pas aller si vite, s'il n'avoit que faire à
- Paris que pour aller chercher de l'argent; qu'il consentoit de lui en
- prêter, mais à condition qu'il le lui rendroit quand il se trouveroit en
- état. Ainsi le grand Alcandre, ayant abaissé en un jour son favori, en
- éleva un autre presque en aussi peu de temps: car il est constant que le
- matin que le grand Alcandre fit ce présent au duc de la Feuillade, il
- étoit si mal dans ses affaires, que, lui étant mort un de ses chevaux de
- carrosse, il n'avoit point trouvé d'argent chez lui pour en ravoir un
- autre.
- </p>
- <p>
- Quoique la disgrâce de M. de Lauzun eût privé les dames de la cour d'un de
- leurs meilleurs combattans, comme, d'un moment à l'autre, il s'en présente
- là de tout frais, la vigueur de ceux-ci les consola de la perte de
- l'autre, et elles ne l'eurent pas plutôt perdu de vue qu'elles ne
- songèrent plus à ses bravoures. Parmi les jeunes gens qui se présentèrent
- pour remplir sa place, le duc de Longueville<a id="footnotetag330"
- name="footnotetag330"></a> <a href="#footnote330"><sup class="sml">330</sup></a>
- étoit sans doute le plus considérable pour le bien et pour la naissance:
- car il descendoit de princes qui avoient possédé la couronne avant qu'elle
- tombât dans la branche du grand Alcandre, et il avoit bien six cent mille
- livres de rente en fonds de terre pour soutenir une origine si illustre.
- Pour ce qui est de sa personne, sa jeunesse, accompagnée d'un je ne sais
- quoi, la rendoit toute charmante. Ainsi, quoiqu'il ne fût ni de si belle
- taille ni de si grand air que beaucoup d'autres, il ne laissoit pas de
- plaire généralement à toutes les femmes: de sorte qu'il ne parut pas
- plutôt à la cour qu'elles firent toutes des desseins sur sa personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote330" name="footnote330"><b>Note 330: </b></a><a
- href="#footnotetag330"> (retour) </a>Charles-Paris d'Orléans, duc de
- Longueville, second fils d'Henri II d'Orléans-Longueville et
- d'Anne-Geneviève de Bourbon, sœur du grand Condé; son frère aîné s'étant
- fait prêtre, Charles-Paris avoit hérité du nom et des biens immenses de
- son frère.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La maréchale de La Ferté<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a>
- <a href="#footnote331"><sup class="sml">331</sup></a> fut de celles-là,
- et, trente-sept ou trente-huit ans<a id="footnotetag332"
- name="footnotetag332"></a> <a href="#footnote332"><sup class="sml">332</sup></a>
- qu'elle avoit sur la tête ne lui permettant pas d'espérer qu'il la
- préférât à tant d'autres qui étoient plus jeunes et plus belles qu'elle,
- elle crut qu'elle ne feroit point mal de lui faire quelques avances, et
- que les avances pourroient lui tenir lieu de mérite. Comme on jouoit chez
- elle, et que c'étoit le rendez-vous de tous les honnêtes gens et de tous
- ceux qui n'avoient que faire, elle pria le duc de Longueville<a
- id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a> <a href="#footnote333"><sup
- class="sml">333</sup></a> de la venir voir; et, lui ayant marqué une
- heure, pour le lendemain, où il ne devoit encore y avoir personne, elle
- eut le plaisir de l'entretenir tout à son aise. Cependant ce fut avec peu
- de profit, car le jeune prince étoit encore si neuf dans les mystères
- amoureux, qu'il n'entendit ni ce que cent œillades ni ce que cent
- minauderies lui vouloient dire, et qui en eussent néanmoins assez averti
- un autre qui en auroit été mieux instruit que lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote331" name="footnote331"><b>Note 331: </b></a><a
- href="#footnotetag331"> (retour) </a> Henri de Saint-Nectaire ou
- Senneterre, duc, pair et maréchal de France, veuf en 1654 de Charlotte
- de Bauves, épousa en secondes noces (25 avril 1655) Madelaine d'Angennes
- de La Loupe, née en 1629 et plus jeune que lui de vingt-neuf ans, qui
- rendit son nom célèbre. Sœur de la comtesse d'Olonne (voy. I, p. 5),
- elle se distingua par les mêmes scandales. Elle aura son histoire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote332" name="footnote332"><b>Note 332: </b></a><a
- href="#footnotetag332"> (retour) </a> C'est quarante-trois ans qu'il
- faudroit dire.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote333" name="footnote333"><b>Note 333: </b></a><a
- href="#footnotetag333"> (retour) </a> Le duc de Longueville, né le 29
- juillet 1649, avoit alors près de vingt-trois ans. «Il avoit, dit
- mademoiselle de Montpensier, le visage assez beau, une belle tête, de
- beaux cheveux, une vilaine taille. Les gens qui le connoissoient
- particulièrement disent qu'il avoit beaucoup d'esprit; il parloit peu;
- il avoit l'air de mépriser, ce qui ne le faisoit pas aimer.» (<i>Mém.</i>
- de Montp., VI, 359.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, comme la maréchale, toute vieille qu'elle étoit, ne lui avoit
- pas déplu, il la fut revoir le lendemain à la même heure; et, la trouvant
- à sa toilette, il lui dit qu'il lui vouloit faire présent d'une poudre
- admirable. La maréchale lui demanda quelle poudre c'étoit, et, le duc de
- Longueville lui ayant dit que c'étoit de la poudre de Polleville<a
- id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a> <a href="#footnote334"><sup
- class="sml">334</sup></a>, à peine eut-il lâché la parole qu'elle s'écria
- qu'elle le dispensoit de lui en envoyer; que c'étoit une poudre
- abominable, et qu'il faudroit faire brûler celui qui l'avoit inventée.
- Elle demanda aussitôt au duc de Longueville s'il s'en servoit, et, le duc
- lui ayant dit qu'oui, elle lui dit de ne la pas approcher, et que cette
- poudre étoit pire que la peste. Le duc, qui ne savoit ce que cela vouloit
- dire, la pria de lui expliquer cette énigme; et, la maréchale lui
- demandant s'il n'avoit pas entendu parler de ce qui étoit arrivé au comte
- de Saulx<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a> <a
- href="#footnote335"><sup class="sml">335</sup></a>, comme il lui eut
- répondu que non, elle lui dit qu'il n'avoit qu'à le lui demander à
- lui-même, et qu'après cela elle ne croyoit pas qu'il mît encore de la
- poudre de Polleville.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote334" name="footnote334"><b>Note 334: </b></a><a
- href="#footnotetag334"> (retour) </a> Le fait dont il est ici parlé
- sommairement est rapporté tout au long dans le pamphlet des <i>Vieilles
- amoureuses</i>, qu'on lira dans ce recueil.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote335" name="footnote335"><b>Note 335: </b></a><a
- href="#footnotetag335"> (retour) </a> Le comte de Saulx, plus tard duc
- de Lesdiguières, étoit fils de François de Lesdiguières, fils lui-même
- du maréchal de Créqui et de Madelaine de Bonne. Le comte de Saulx épousa
- Paule-Marguerite-Françoise de Gondi de Retz, nièce de Paul de Gondy,
- second cardinal de Retz.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Elle ne voulut jamais lui rien dire davantage jusques à ce qu'elle fût
- coiffée; mais, celle qui la coiffoit s'en étant allée, elle lui dit, après
- cela, que, le comte de Saulx ayant eu un rendez-vous avec madame de
- Cœuvres<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a> <a
- href="#footnote336"><sup class="sml">336</sup></a>, il n'en étoit pas
- sorti à son honneur à cause du Polleville, et qu'elle croyoit bien qu'il
- lui en pourroit arriver autant s'il se trouvoit en pareille rencontre. Ce
- reproche fit rire le duc de Longueville, et, comme la force de sa jeunesse
- lui faisoit croire qu'il ne haïssoit pas là maréchale, qu'il avoit trouvée
- jolie femme à son miroir, il lui dit qu'il avoit mis ce jour-là du
- Polleville, mais qu'il parieroit bien qu'il ne lui arriveroit pas le même
- accident qui étoit arrivé au comte de Saulx. Là-dessus, il se mit en état
- de la caresser, et la maréchale, feignant de lui savoir mauvais gré de sa
- hardiesse, pour l'animer encore davantage, se défendit jusques à ce
- qu'elle fût proche d'un lit, où elle se laissa tomber. Elle éprouva là que
- ce qui se disoit du comte de Saulx étoit un effet de sa foiblesse, et non
- pas du Polleville, comme il avoit été bien aise de le faire accroire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote336" name="footnote336"><b>Note 336: </b></a><a
- href="#footnotetag336"> (retour) </a> Madame de Cœuvres étoit Magdeleine
- de Lyonne; elle avoit épousé, le 10 février 1670, François-Annibal
- d'Estrées, troisième du nom, petit-fils du maréchal.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le duc de Longueville, ravi de son aventure, en usa en jeune homme, ce qui
- ne déplut pas à la maréchale, qui lui recommanda le secret, lui faisant
- entendre qu'elle avoit affaire à un mari difficile et qui n'entendroit
- point de raillerie s'il venoit à découvrir qu'ils eussent commerce
- ensemble. Le duc de Longueville lui promit d'en user sagement, et qu'elle
- auroit lieu d'en être contente; mais il lui recommanda, de son côté, de ne
- lui point faire d'infidélité, ajoutant qu'il l'abandonneroit dès le moment
- qu'il en reconnoîtroit la moindre chose.
- </p>
- <p>
- Cette loi fut dure pour la maréchale, qui avoit cru jusque-là qu'un homme
- étoit trop peu pour une femme; mais, comme elle aimoit le duc, et que
- d'ailleurs elle venoit d'éprouver qu'il ne s'en falloit pas de beaucoup
- qu'il n'en valût deux autres, elle résolut de faire effort sur son naturel
- et de lui tenir parole tant qu'elle le pourroit. Ainsi, dès ce jour-là,
- elle congédia le marquis d'Effiat<a id="footnotetag337"
- name="footnotetag337"></a> <a href="#footnote337"><sup class="sml">337</sup></a>,
- qui tâchoit de se mettre bien auprès d'elle, et qui y auroit bientôt
- réussi sans la défense du duc de Longueville.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote337" name="footnote337"><b>Note 337: </b></a><a
- href="#footnotetag337"> (retour) </a> Antoine Ruzé, marquis d'Effiat, né
- en 1638, mort en 1719, étoit fils de Martin Ruzé, dont le frère aîné fut
- célèbre sous le nom de Cinq-Mars. Sa mère étoit Isabelle d'Escoubleau de
- Sourdis.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le marquis d'Effiat étoit un petit homme têtu, brave, quoiqu'il n'aimât
- pas la guerre, adonné à ses plaisirs et peu capable de raison quand il
- s'étoit mis une fois une chose en tête. Il trouva de la dureté dans le
- commandement de la maréchale, avec qui il s'étoit vu à la veille de la
- conclusion; et, ne doutant point qu'il n'y eût quelque autre amant en
- campagne, il soupçonna aussitôt le duc de Longueville. Ses soupçons étant
- tombés sur lui, quoique cette dame en vît bien d'autres, il fut fâché
- d'avoir affaire à un prince avec qui il n'osoit se mesurer sans s'exposer
- à d'étranges suites. Cependant, sa passion étant plus forte que sa raison,
- il vouloit, ayant que de le quereller, savoir au vrai s'il ne se méprenoit
- pas; et, ayant mis pour cela des espions en campagne, il fut averti d'un
- rendez-vous que ces amans avoient pris ensemble, et il se trouva lui-même
- devant la porte en gros manteau, afin d'être plus sûr si cela étoit vrai
- ou non. Comme il eut vu de ses propres yeux qu'on ne lui avoit dit que la
- vérité, il résolut de quereller le duc de Longueville à la première
- occasion; et, l'ayant rencontré bientôt après, il lui dit à l'oreille
- qu'il le vouloit voir l'épée à la main. Le duc de Longueville lui
- répondit, sans s'émouvoir, qu'il devoit apprendre à se connoître; qu'il se
- pouvoit battre contre ses égaux, mais que, pour lui, il avoit appris à ne
- se jamais commettre avec des gens dont il n'y avoit pas longtemps qu'on
- connoissoit les ancêtres.
- </p>
- <p>
- Ce reproche fut sensible au marquis d'Effiat, de l'extraction duquel l'on
- n'avoit pas grande opinion dans le monde<a id="footnotetag338"
- name="footnotetag338"></a> <a href="#footnote338"><sup class="sml">338</sup></a>.
- Cependant, comme il n'étoit pas tout seul dans l'endroit où il avoit parlé
- au duc de Longueville, il s'éloigna sans faire semblant de rien et sans
- même donner aucun soupçon de ce qu'il lui avoit dit. Le duc de Longueville
- sortit peu de temps après; mais comme il avoit quantité de pages et de
- laquais à sa suite, d'Effiat crut à propos d'attendre une occasion plus
- favorable pour tirer raison et de l'injure qu'il venoit de recevoir et du
- vol qu'il lui avoit fait de sa maîtresse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote338" name="footnote338"><b>Note 338: </b></a><a
- href="#footnotetag338"> (retour) </a> L'origine de cette maison ne
- remonte qu'au milieu du XVIe siècle; et le marquis d'Effiat, petit-fils
- du maréchal, n'étoit que le sixième dans les listes généalogiques de la
- famille, qui, du reste, alliée aux Sourdis, comme nous avons vu, l'étoit
- aussi aux Montluc.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant le duc de Longueville, voyant que d'Effiat n'étoit point venu
- après lui, prit pour un effet de son peu de courage ce qui n'étoit qu'un
- effet de son jugement, si bien qu'il commença à en faire des médisances,
- lesquelles étant rapportées à d'Effiat le mirent dans un tel excès de
- colère qu'il résolut de se perdre ou d'en tirer vengeance. Pour cet effet
- il dépêcha deux ou trois espions pour savoir quand le duc de Longueville
- sortiroit tout seul, ce qui lui arrivoit souvent, ayant, outre l'intrigue
- de la maréchale, quelques amourettes en ville qui lui donnoient de
- l'occupation. Deux ou trois jours après, un de ces espions l'étant venu
- avertir que le duc étoit sorti tout seul en chaise, et étoit allé à
- quelque découverte, il se fut poster sur son chemin, tellement que, comme
- il s'en revenoit à deux heures après minuit, il se présenta devant lui,
- tenant un bâton d'une main et l'épée de l'autre, lui criant de sortir de
- sa chaise, sinon qu'il le maltraiteroit. Le duc de Longueville, ayant fait
- en même temps arrêter ses porteurs, voulut mettre l'épée à la main; mais
- d'Effiat le chargeant devant qu'il eût le temps de la tirer du fourreau,
- il lui donna quelques coups de cannes; ce que voyant les porteurs, ils
- tirèrent les bâtons de la chaise et alloient assommer d'Effiat, s'il n'eût
- jugé à propos d'éviter leur furie par une prompte fuite.
- </p>
- <p>
- Il est aisé de comprendre le désespoir du duc après un affront si
- sensible, et combien il désira de se venger. Il défendit aux porteurs de
- chaise de parler jamais de cette aventure, et n'en parlant lui-même qu'à
- un de ses bons amis, celui-ci lui conseilla de se donner de garde de s'en
- plaindre: car, quoique le grand Alcandre n'eût pas manqué d'en faire une
- punition exemplaire, comme il ne croyoit pas qu'un prince à qui on avoit
- fait un tel affront pût se venger par le ministère d'autrui, il lui dit
- qu'il n'y avoit rien à faire que de faire assassiner son ennemi. En effet,
- c'étoit le seul parti qu'il y avoit à prendre en cette occasion: car,
- quoiqu'il ne soit pas généreux de faire des actions de cette nature,
- toutefois, comme c'eût été s'exposer à être battu que de prendre d'Effiat
- en brave homme, il n'étoit pas juste, et surtout à un prince, de recevoir
- deux affronts en un même temps.
- </p>
- <p>
- Quoi qu'il en soit, le duc s'étant déterminé à suivre ce conseil, il ne
- chercha plus que les occasions de le faire réussir. Mais c'étoit une chose
- bien difficile, parce que d'Effiat, après avoir fait une pareille folie,
- n'alloit plus que bien accompagné et se tenoit sur ses gardes.
- </p>
- <p>
- Cependant il arriva que la maréchale de La Ferté devint grosse, ce<a
- id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a> <a href="#footnote339"><sup
- class="sml">339</sup></a> qui alarma extrêmement cette dame: car il faut
- savoir qu'elle ne couchoit point avec son mari, qui étoit un vieux
- goutteux, grand chemin du cocuage, surtout quand on a une femme de bon
- appétit, comme étoit la maréchale.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote339" name="footnote339"><b>Note 339: </b></a><a
- href="#footnotetag339"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, entre
- crochets, manque à l'édition de 1754; mais il se trouve dans les
- éditions antérieures, 1709, 1740, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ainsi elle s'imaginoit avec raison que, s'il venoit à le savoir, il
- l'enfermeroit aussitôt pour toute sa vie, si bien qu'il lui fallut user de
- grande précaution pour le lui cacher. Mais elle le découvrit au duc de
- Longueville, qui, ravi de se voir renaître, quoiqu'il ne fût encore qu'un
- enfant lui-même, en aima plus tendrement la maréchale. Comme elle fut
- grosse de quatre ou cinq mois, elle ne voulut plus se commettre à aller
- dans la chambre du maréchal, et, demeurant à jouer toute la nuit, elle
- restoit le jour au lit, où elle se faisoit apporter à manger, et ne se
- levoit point que les joueurs ne revinssent, devant qui elle ne bougeoit
- point de son fauteuil, de peur qu'ils ne vinssent à découvrir le sujet de
- ses inquiétudes.
- </p>
- <p>
- Quoique le maréchal ne se défiât de rien, il ne laissa pas de trouver à
- redire à cette manière de vivre, et, lui ayant fait dire qu'il seroit bien
- aise de lui parler, elle se hasarda à venir dans sa chambre, où il lui
- lava la tête comme il faut. Mais la maréchale, qui ne demandoit qu'un
- prétexte pour n'y plus revenir, feignant d'être fort offensée de ses
- corrections, les reçut tout en colère; si bien que la conversation
- s'échauffant de paroles à autres, ils se dirent l'un et l'autre beaucoup
- de pauvretés: ce qui donna lieu à la maréchale de lui dire qu'elle lui
- permettoit de la quereller quand elle le reviendroit voir. Et, sortant en
- même temps de la chambre, elle n'y remit le pied qu'après ses couches.
- </p>
- <p>
- Comme elle fut à six semaines ou deux mois près de son terme, elle feignit
- une indisposition pour se délivrer de la compagnie qui l'accabloit. Enfin,
- le terme étant venu, elle accoucha<a id="footnotetag340"
- name="footnotetag340"></a> <a href="#footnote340"><sup class="sml">340</sup></a>
- dans sa maison, tout de même que si elle eût été grosse de son mari.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote340" name="footnote340"><b>Note 340: </b></a><a
- href="#footnotetag340"> (retour) </a> Cet enfant, nommé Charles-Louis
- d'Orléans, chevalier de Longueville, fut tué au siége de Philisbourg en
- novembre 1688.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce fut Clément qui l'accoucha, et le duc de Longueville, qui étoit présent
- à l'accouchement, lui fit promettre le secret, moyennant deux cents
- pistoles qu'il lui donna.
- </p>
- <p>
- Cependant il venoit souvent de pareilles aubaines à cet accoucheur; car
- peu de temps après, madame de Montespan étant encore devenue grosse du
- grand Alcandre<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a> <a
- href="#footnote341"><sup class="sml">341</sup></a>, on eut recours à lui;
- de sorte qu'on le fut quérir de la même manière et avec la même cérémonie
- qu'on avoit fait la première fois. Il y eut cependant de la distinction
- dans la récompense, car on lui donna cette fois-là deux cents louis d'or,
- au lieu qu'on ne lui en avoit donné que cent la première fois. L'on
- observa toujours la même chose tant que l'on eut besoin de lui, ayant eu
- jusqu'à quatre cents louis d'or pour le quatrième enfant dont il accoucha
- madame de Montespan. Mais, soit que cela parût violent à cette dame, qui
- naturellement étoit fort ménagère, ou qu'elle en eût d'autres raisons, le
- grand Alcandre l'ayant encore laissée grosse quelque temps après, et étant
- obligé de s'en aller en campagne, elle envoya marchander avec Clément pour
- lui envoyer un de ses garçons à Maintenon, où elle avoit résolu d'aller
- accoucher. Elle passa là pour une des bonnes amies de la marquise de
- Maintenon<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a> <a
- href="#footnote342"><sup class="sml">342</sup></a>, si bien que le garçon
- qui l'accoucha ne sut pas qu'il avoit accouché la maîtresse du grand
- Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote341" name="footnote341"><b>Note 341: </b></a><a
- href="#footnotetag341"> (retour) </a> Le second enfant de madame de
- Montespan et de Louis XIV fut Louis-César, comte de Vexin, abbé de
- Saint-Denis, né en 1672, mort le 10 janvier 1683. Elle eut ensuite: 3º
- Louise-Françoise, née en 1673; 4º Louise-Marie-Anne, etc.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote342" name="footnote342"><b>Note 342: </b></a><a
- href="#footnotetag342"> (retour) </a> Nous parlerons plus loin de madame
- de Maintenon, dans les notes de l'historiette qui lui est consacrée.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, pour revenir au duc de Longueville, comme il n'épioit, comme
- j'ai déjà dit, que l'occasion de se venger de d'Effiat, il fut obligé de
- se préparer à suivre le grand Alcandre, qui avoit déclaré la guerre aux
- Hollandois. Cette campagne fut extrêmement glorieuse à ce grand prince,
- mais fatale à ce duc: car, s'étant amusé à faire la débauche une heure ou
- deux avant que le grand Alcandre fît passer le Rhin à ses troupes, le vin
- lui fit tirer mal à propos un coup de pistolet contre les ennemis, qui
- parloient déjà de se rendre; ce qui fut cause que ceux-ci firent leur
- décharge sur lui et sur les principaux de l'armée du grand Alcandre, dont
- il y en eut beaucoup de tués, et lui entre autres, qui étoit cause de ce
- malheur<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a> <a
- href="#footnote343"><sup class="sml">343</sup></a>.
- </p>
- <p>
- La nouvelle en étant portée à Paris, la maréchale en pensa mourir de
- douleur, aussi bien que plusieurs autres dames<a id="footnotetag344"
- name="footnotetag344"></a> <a href="#footnote344"><sup class="sml">344</sup></a>
- qui prenoient intérêt à sa personne. Il fut regretté d'ailleurs
- généralement de tout le monde, excepté de d'Effiat, qui se voyoit délivré
- par là d'un puissant ennemi. En faisant l'inventaire de ses papiers, on
- trouva son testament, qu'il avoit fait avant que de partir, dans lequel on
- fut tout surpris de voir qu'il reconnoissoit le fils qu'il avoit eu de la
- maréchale pour être à lui, et lui laissoit cinq cent mille francs, en cas
- qu'il vînt à mourir devant que d'être marié.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote343" name="footnote343"><b>Note 343: </b></a><a
- href="#footnotetag343"> (retour) </a> Il fut tué le 12 juin 1672, près
- du fort de Tolhuis, et par sa faute, au moment où il alloit être nommé
- roi de Pologne. Madame de Sévigné (<i>Lettre</i> du 20 juin 1672) le dit
- expressément, d'accord avec toutes les relations. Là aussi moururent le
- comte de Nogent, beau-frère de Lauzun, le marquis de Guitry et un grand
- nombre d'autres gentilshommes.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote344" name="footnote344"><b>Note 344: </b></a><a
- href="#footnotetag344"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier dit
- «qu'il étoit fort aimé des dames. Madame de Thianges étoit fort de ses
- amies, la maréchale d'Uxelles et beaucoup d'autres. Elles vouloient
- aller en Pologne avec lui. Quand il mourut, elles en portèrent le deuil
- et témoignèrent une grande douleur.» (<i>Mém.</i>, VI, 359.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme cette nouvelle fut bientôt publiée par toute la ville, la maréchale
- en fut avertie par madame de Bertillac<a id="footnotetag345"
- name="footnotetag345"></a> <a href="#footnote345"><sup class="sml">345</sup></a>,
- sa bonne amie, qui, en même temps, lui dit de prendre garde qu'elle ne
- vînt aux oreilles de son mari<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a>
- <a href="#footnote346"><sup class="sml">346</sup></a>. La maréchale pensa
- enrager, voyant que son affaire devenoit ainsi publique; mais, comme le
- temps console de tout, elle soutint cela le mieux du monde, et s'accoutuma
- à la fin à en entendre parler sans en rougir. Le grand Alcandre, sachant
- que le duc de Longueville avoit un fils de la maréchale, en eut beaucoup
- de joye; car, comme il y avoit du rapport entre l'aventure du duc de
- Longueville et la sienne, je veux dire, comme le fils que ce duc laissoit
- venoit d'une femme mariée aussi bien que ceux qu'il avoit de madame de
- Montespan, il voulut que cela lui servît de planche pour faire légitimer
- ses enfants quand la volonté lui en prendroit. Il envoya donc ordre au
- Parlement de Paris de légitimer le fils du duc de Longueville, sans qu'on
- fût obligé de nommer la mère, ce qui étoit néanmoins contre l'usage et
- contre les lois du royaume.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote345" name="footnote345"><b>Note 345: </b></a><a
- href="#footnotetag345"> (retour) </a> Femme de M. de Bertillac, qui
- servoit alors à l'armée de Hollande. La <i>Gazette</i> parle de lui deux
- ou trois fois dans des circonstances insignifiantes.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote346" name="footnote346"><b>Note 346: </b></a><a
- href="#footnotetag346"> (retour) </a> Le secret fut assez exactement
- gardé, à en croire mademoiselle de Montpensier: «La mère du chevalier de
- Longueville étoit une femme de qualité dont le mari étoit vivant. Il
- disoit à tout le monde, en ce temps-là: Ne savez-vous point qui est la
- mère du chevalier de Longueville? Personne ne lui répondoit, quoique
- tout le monde le sût.» (<i>Mém.</i>, t. 6, p. 361.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Quand les premiers bruits que cette nouvelle avoit apportés furent un peu
- apaisés, la maréchale, qui voyoit sa réputation perdue parmi tous les
- honnêtes gens, résolut de faire banqueroute à toute la pudeur qui lui
- pouvoit rester. Elle tâta de tous ceux qui voulurent bien se contenter des
- restes du duc de Longueville et du reste de plusieurs autres, et, ayant
- lié une forte amitié avec madame de Bertillac, qui étoit une des plus
- belles femmes de Paris, elles furent confidentes l'une de l'autre et
- goûtèrent de bien des sortes de plaisirs. La maréchale avoit un laquais
- qui fut roué, et qui avoit une des plus belles têtes du monde; et la
- médisance vouloit qu'il eût part dans ses bonnes grâces, parce qu'on
- voyoit qu'elle le distinguoit des autres laquais.
- </p>
- <p>
- Une si grande liaison de madame de Bertillac avec la maréchale ne plut pas
- à M. de Bertillac, son beau-père<a id="footnotetag347"
- name="footnotetag347"></a> <a href="#footnote347"><sup class="sml">347</sup></a>,
- qui craignoit que pendant que son fils étoit à l'armée, sa femme<a
- id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a> <a href="#footnote348"><sup
- class="sml">348</sup></a> ne vînt à se débaucher. Mais c'étoit une chose
- faite, et elle n'avoit pu entendre parler à la maréchale du plaisir qu'il
- y avoit à faire une infidélité à son mari, sans vouloir éprouver ce qui en
- étoit. M. de Bertillac y tenoit la main cependant autant qu'il lui étoit
- possible, avoit l'œil sur elle, et lui recommandoit d'avoir l'honneur en
- recommandation; mais comme il étoit beaucoup occupé à la garde des trésors
- du grand Alcandre, que ce prince lui avoit confiés, autant il lui étoit
- difficile de pouvoir répondre de la conduite de sa belle-fille, autant il
- étoit aisé à sa belle-fille de lui en faire accroire.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote347" name="footnote347"><b>Note 347: </b></a><a
- href="#footnotetag347"> (retour) </a> M. de Bertillac le père exerçoit
- seul, depuis 1669, sous le titre de garde du trésor royal, les charges
- de trésorier de l'épargne, que possédoient avant lui Nicolas Jeannin de
- Castille, M. de Guénégaud, frère du secrétaire d'État, et M. de La
- Bazinière. Lui-même avoit exercé une de ces trois charges, avec M. de
- Tubeuf et M. de Lyonne, et on trouve dans les œuvres de Scarron une
- épître collective qu'il leur adresse pour se faire payer de sa pension.
- Nous aurons à reparler de madame de Bertillac.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote348" name="footnote348"><b>Note 348: </b></a><a
- href="#footnotetag348"> (retour) </a> Anne-Louise Habert de Montmort,
- fille de l'académicien de ce nom, mariée en 1666 avec M. de Bertillac
- fils.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Bertillac étant allée un jour à la comédie avec la
- maréchale, comme celle-ci eut vu danser le Basque sauteur<a
- id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a> <a href="#footnote349"><sup
- class="sml">349</sup></a>, elle dit à l'autre qu'elle s'imaginoit qu'un
- homme qui avoit les reins si souples étoit un admirable acteur, lui
- avouant en même temps qu'elle seroit ravie d'en faire l'expérience
- elle-même. L'ingénuité de la maréchale ayant obligé madame de Bertillac de
- lui parler aussi à cœur ouvert, elle dit qu'elle croyoit bien qu'il y
- auroit beaucoup de plaisir à faire ce qu'elle disoit, mais que pour elle,
- si elle étoit tentée de quelque chose, c'étoit de savoir si Baron<a
- id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a> <a href="#footnote350"><sup
- class="sml">350</sup></a>, comédien, avoit autant d'agrément dans la
- conversation qu'il en avoit sur le théâtre. Cette confidence fut suivie de
- l'approbation de la maréchale; elle releva le mérite de Baron, afin que
- madame de Bertillac relevât celui du Basque, et, s'encourageant toutes
- deux à tâter de cette aventure autrement que dans l'idée, elles ne furent
- pas plus tôt sorties de la comédie, qu'elles se résolurent d'écrire à ces
- deux hommes, pour les prier de leur accorder un moment de leur
- conversation.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote349" name="footnote349"><b>Note 349: </b></a><a
- href="#footnotetag349"> (retour) </a> Ce Basque sauteur n'est-il point
- le <i>Cobus</i> de La Bruyère, comme son <i>Roscius</i> est Baron? (Voy.
- l'édit. de La Bruyère donnée dans cette collection, t. 1, 203.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote350" name="footnote350"><b>Note 350: </b></a><a
- href="#footnotetag350"> (retour) </a> Voy. le 1er vol. de l'<i>Histoire
- amoureuse</i>, p. 5.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Baron et le Basque furent surpris de l'honneur qu'on leur faisoit, et,
- n'ayant pas manqué d'y répondre civilement, l'entrevue se fit à St-Cloud<a
- id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a> <a href="#footnote351"><sup
- class="sml">351</sup></a>, d'où les dames s'en revinrent si contentes
- qu'elles convinrent avec eux que ce ne seroit pas là la dernière fois
- qu'ils se verroient. Elles se firent part après cela l'une à l'autre de ce
- qui leur étoit arrivé, et elles furent obligées de tomber d'accord que ce
- n'étoit pas toujours des gens de qualité qu'on tiroit les plus grands
- services. À l'égard des hommes, ils n'eurent pas tous deux pareil sujet de
- contentement. Si Baron fut satisfait de sa fortune, il n'en fut pas de
- même du Basque, qui trouvoit que la maréchale étoit insatiable. Il dit à
- Baron que, quoiqu'il fatiguât beaucoup à la comédie, il aimeroit mieux
- être obligé d'y danser tous les jours, que d'être seulement une heure avec
- elle. Baron le consola sur le bonheur d'être bien avec une femme de grande
- qualité, et il fut assez fou pour se laisser repaître de cette chimère.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote351" name="footnote351"><b>Note 351: </b></a><a
- href="#footnotetag351"> (retour) </a> Le cabaret de La Durier y étoit
- fameux, et c'étoit le lieu ordinaire des <i>cadeaux</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant madame de Bertillac se laissa tellement aller à l'extravagance,
- qu'elle ne pouvoit plus être un moment sans Baron; et, ayant su qu'il
- avoit perdu une somme fort considérable au jeu, elle le força à prendre
- ses pierreries, qui valoient bien vingt mille écus<a id="footnotetag352"
- name="footnotetag352"></a> <a href="#footnote352"><sup class="sml">352</sup></a>.
- Mais il arriva, par malheur pour elle, qu'une des amies de son beau-père
- en ayant eu affaire pour quelque assemblée, elle le pria de les emprunter
- de sa belle-fille, et M. de Bertillac, étant bien aise d'obliger cette
- dame, dit à madame de Bertillac de les lui prêter, ce qui l'embarrassa
- extrêmement.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote352" name="footnote352"><b>Note 352: </b></a><a
- href="#footnotetag352"> (retour) </a> Madame de Sévigné met cette
- anecdote sur le compte du duc de Caderousse (voy. la note suivante), et
- Bussy confirme cette imputation (<i>Lettre</i> du 17 fév. 1680 à M. de
- la Rivière): «Caderousse étant allé, le soir même, dans la maison où il
- avoit perdu la veille, dit avec un air dédaigneux qu'on dit qu'il a, à
- quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il venoit faire là, n'ayant pas un
- quart d'écu, que les gens comme lui ne manquoient jamais de ressources,
- et que la bonne femme... n'avoit plus ni bagues ni joyaux. À la vérité
- il ne voyoit pas que madame de... étoit dans l'alcôve de la chambre avec
- la maîtresse du logis. Vous pouvez vous imaginer ce que peut penser une
- femme passionnée qui se voit traiter de la sorte. Elle tomba en
- défaillance, et, comme elle fut revenue, on la porta dans son carrosse
- et de là dans son lit, où elle est est morte quatre jours après.»
- Seulement, disons que Bussy ne nomme pas madame de Bertillac, mais
- madame de Rambures, belle-mère de Caderousse. Voy. <i>Lettres de Sévigné</i>,
- édit. Monmerqué.--Cf. ci-dessous, p. 419.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme d'abord elle avoit paru surprise, M. de Bertillac crut que, comme
- elle étoit joueuse, elle les avoit jouées ou engagées quelque part; et, la
- pressant de lui dire où c'étoit, afin qu'il les pût retirer, elle
- s'embarrassa encore davantage, disant tantôt qu'elle les avoit prêtées à
- une de ses amies, tantôt qu'elles étoient chez le joaillier, qui les
- raccommodoit. M. de Bertillac, qui étoit homme d'expérience, vit bien
- qu'il y avoit quelque mystère là-dessous; mais, n'en pouvant rien tirer
- davantage, il fut obligé de divulguer l'affaire dans la famille de sa
- belle-fille, qui la tourna de tant de côtés, qu'elle avoua à la fin
- qu'elle les avoit données à Baron, ce qu'elle tâcha néanmoins de déguiser
- sous le nom de prêter. Les parens furent en même temps chez ce comédien,
- qui nia d'abord la chose, croyant qu'on ne lui en parloit que par soupçon;
- mais, sachant un moment après que c'étoit madame de Bertillac même qui
- avoit été obligée de le dire, et que même on en avoit déjà parlé au grand
- Alcandre, si bien que cela l'alloit perdre, il prit le parti de les
- rendre, et évita par là de se faire beaucoup d'affaires.
- </p>
- <p>
- M. de Bertillac, croyant que son fils, qui étoit à l'armée, ne pouvoit pas
- manquer d'être averti de ce qui se passoit, se mit en tête qu'il valoit
- mieux que ce fût lui qui lui en donnât les premiers avis qu'un autre. Mais
- madame de Bertillac, qui avoit beaucoup de pouvoir sur l'esprit de son
- mari, l'ayant prévenu par une lettre, M. de Bertillac fut fort surpris
- qu'au lieu de remercîmens qu'il attendoit de son fils, il n'en reçût que
- des plaintes, comme si sa femme eût encore eu raison. Madame de Bertillac
- poussa l'artifice encore plus loin: elle manda à son mari de lui permettre
- de se retirer dans un couvent, disant qu'elle ne pouvoit plus vivre avec
- M. de Bertillac, qui en usoit avec elle d'une manière que s'il n'avoit pas
- été son beau-père, elle auroit cru qu'il auroit été amoureux d'elle, tant
- il étoit devenu jaloux.
- </p>
- <p>
- Ces nouvelles fâchèrent son mari, qui l'aimoit tendrement, et qui étoit
- bien éloigné de la croire infidèle; et, attribuant toute la faute à son
- père, le reste de la campagne lui dura mille ans, tant il étoit pressé
- d'aller consoler cette chère épouse. Cependant il manda à M. de Bertillac
- qu'il le prioit de laisser sa femme en repos; qu'il connoissoit sa vertu,
- et que c'en étoit assez pour ne rien croire de tous les bruits qui
- couroient à son désavantage. Pour ce qui est d'elle, il lui écrivit de se
- donner bien de garde d'aller dans un couvent, à moins qu'elle ne le voulût
- faire mourir de douleur; qu'elle prît patience jusqu'à la fin de la
- campagne, et qu'après cela il donneroit ordre à tout. En effet, il ne fut
- pas plus tôt revenu, qu'il ne voulut écouter personne à son préjudice.
- Ainsi il vécut avec elle comme à l'ordinaire, de sorte que si elle n'étoit
- point morte quelque temps après, elle auroit pris un si grand ascendant
- sur son esprit, qu'elle auroit fait tout ce qu'elle auroit voulu sans
- qu'il y eût jamais trouvé à redire.
- </p>
- <p>
- La mort de madame de Bertillac<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a>
- <a href="#footnote353"><sup class="sml">353</sup></a> fit entrer la
- maréchale en elle-même. Elle dit à ses amis qu'elle vouloit renoncer à
- toutes les vanités du monde; mais, comme elle en avoit dit autant à la
- mort du duc de Longueville, et que cependant elle n'en faisoit rien, on ne
- crut pas qu'elle tînt mieux parole cette fois-là que l'autre, en quoi l'on
- ne se trompa pas; car la mort de son mari, qui arriva quelques années
- après<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a> <a
- href="#footnote354"><sup class="sml">354</sup></a>, l'ayant mise en
- liberté de vivre à sa mode, elle fit succéder au Basque un nombre infini
- de fripons qui valoient encore moins que lui. Le chevalier au Liscouet<a
- id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a> <a href="#footnote355"><sup
- class="sml">355</sup></a> l'entretint jusqu'à ce qu'il en fût las, à qui
- succéda l'abbé de Lignerac<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a>
- <a href="#footnote356"><sup class="sml">356</sup></a>; et comme elle lui
- faisoit part de son lit, elle l'obligea de lui faire part de sa bourse.
- Enfin l'abbé de Lignerac ayant quitté la belle-mère pour la belle fille,
- elle est réduite aujourd'hui à se livrer au petit du Pré<a
- id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a> <a href="#footnote357"><sup
- class="sml">357</sup></a>, qui ne lui donne pas seulement de son Orviétan,
- mais qui lui apprend encore tous les tours de cartes et de souplesse avec
- lesquels ils dupent ensemble les nouveaux venus, et ceux qui sont assez
- fous de croire qu'on puisse jouer honnêtement chez une femme qui a renoncé
- depuis si longtemps à l'honnêteté<a id="footnotetag358"
- name="footnotetag358"></a> <a href="#footnote358"><sup class="sml">358</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote353" name="footnote353"><b>Note 353: </b></a><a
- href="#footnotetag353"> (retour) </a> Toute cette intrigue dura assez
- longtemps, puisque madame de Bertillac ne mourut qu'en 1680. Madame de
- Sévigné raconte sa maladie (<i>Lettre</i> du 24 janv. 1680) et sa mort
- (7 fév.), et elle confirme la vérité du récit qu'on vient de lire.
- </p>
- <p>
- «Voici, dit-elle, une histoire bien tragique. Cette pauvre Bertillac est
- devenue passionnée, pour ses péchés passés, de l'insensible C...; il l'a
- vue s'enflammer et non pas se défendre; il a été d'abord au fait et lui
- a fait mettre en gage ses perles pour soutenir un peu la bassette. On le
- vit arriver chez madame de Quintin avec mille louis qu'il fit sonner; sa
- reconnoissance l'obligea de dire d'où ils venoient. Ce procédé a si
- excessivement saisi la B... qu'elle en est devenue une image de Benoît,
- comme autrefois; et le sang et les esprits ne courant plus, elle est
- actuellement enflée et gangrenée, de sorte qu'elle est à l'agonie. Nous
- y passâmes hier, le petit Coulanges et moi. On attend qu'elle expire;
- elle est mal pleurée; le père et le mari voudroient qu'elle fût déjà
- sous terre. Il n'y a point deux opinions sur cette belle cause de mort.»
- Cf. p. 417.
- </p>
- <p>
- Et ailleurs: «Nous fûmes, tout ce que vous connoissez de femmes, au
- service de cette pauvre B... Il est très vrai que c'est C... qui l'a
- tuée.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote354" name="footnote354"><b>Note 354: </b></a><a
- href="#footnotetag354"> (retour) </a> À peine deux ans après, car le
- maréchal de La Ferté mourut le 27 septembre 1681.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote355" name="footnote355"><b>Note 355: </b></a><a
- href="#footnotetag355"> (retour) </a> Philippe-Armand du Liscouet,
- chevalier, vicomte des Planches, étoit fille de Guill. du Liscouet et de
- Marie de Talhouet. Sa sœur épousa le fameux financier Deschiens.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote356" name="footnote356"><b>Note 356: </b></a><a
- href="#footnotetag356"> (retour) </a> L'abbé de Lignerac, de la famille
- des Robert, seigneurs de Lignerac et de Saint-Chamans, qui avoient des
- alliances dans les maisons de Levis, branche de Charlus, et de
- Hautefort.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote357" name="footnote357"><b>Note 357: </b></a><a
- href="#footnotetag357"> (retour) </a> Fils d'un opérateur. (<i>Note du
- texte.</i>)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote358" name="footnote358"><b>Note 358: </b></a><a
- href="#footnotetag358"> (retour) </a> Ici finit ce pamphlet dans
- l'édition de 1754. La suite que nous en donnons est tirée de l'édition
- de 1709, reproduite dans l'édition de 1740. L'édition de 1754 a
- intercalé à tort ce passage, partie dans l'histoire de Mademoiselle de
- Fontanges, partie dans <i>la France devenue italienne</i>, et l'édition
- Delahays est tombée dans la même faute. Mais si les premières édition de
- la <i>France galante</i> contiennent ces pages, on ne les trouve pas
- dans les premiers textes de <i>la France devenue italienne</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'exemple de la maréchale avoit excité la duchesse de La Ferté, sa
- belle-fille<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a> <a
- href="#footnote359"><sup class="sml">359</sup></a>, à n'être pas plus
- vertueuse. Cependant, comme elle étoit plus jeune et qu'elle se croyoit
- plus belle, elle ne jugea pas à propos de se jeter à la tête de tout le
- monde, comme faisoit sa belle-mère. Présumant au contraire assez de sa
- beauté pour s'imaginer qu'elle pouvoit toucher le cœur du fils du grand
- Alcandre<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a> <a
- href="#footnote360"><sup class="sml">360</sup></a>, elle commença non pas
- à lui faire la cour, mais à lui faire l'amour si ouvertement, que tout le
- monde ne put voir, sans en rougir pour elle, l'effronterie avec laquelle
- elle le poursuivoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote359" name="footnote359"><b>Note 359: </b></a><a
- href="#footnotetag359"> (retour) </a> La duchesse de La Ferté étoit
- cette même mademoiselle de La Mothe-Houdancourt dont nous avons parlé
- ci-dessus, p. 49, note 5. Elle épousa, le 18 mars 1675, Henri-François
- de Saint-Nectaire, duc de La Ferté, fils du maréchal.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote360" name="footnote360"><b>Note 360: </b></a><a
- href="#footnotetag360"> (retour) </a> Louis, dauphin, fils de Louis XIV
- et de Marie-Thérèse, né le 1er novembre 1661, mort le 14 avril 1711;
- Montausier fut son gouverneur, Bossuet son précepteur.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La maréchale de La Motte<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a>
- <a href="#footnote361"><sup class="sml">361</sup></a>, sa mère, qui avoit
- été gouvernante du fils du grand Alcandre, et qui avoit marié une autre de
- ses fille<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a> <a
- href="#footnote362"><sup class="sml">362</sup></a> au duc de Ventadour<a
- id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a> <a href="#footnote363"><sup
- class="sml">363</sup></a>, de la conduite de laquelle elle n'étoit pas
- déjà trop contente, s'apercevant bientôt des desseins de celle-ci, résolut
- d'en arrêter le cours, pour conserver ce qui restoit de réputation à sa
- maison. Elle dit donc à la duchesse de La Ferté tout ce que l'expérience
- et l'autorité d'une mère lui pouvoient faire dire; mais toutes ses
- remontrances ne servirent qu'à la faire cacher d'elle, pendant qu'elle
- exposoit aux yeux des autres des desseins qui faisoient murmurer les moins
- retenus; car, un jour, ayant trouvé le fils du grand Alcandre d'assez
- bonne humeur, elle lui dit les choses du monde les plus hardies; et ce
- prince ayant loué la beauté de ses cheveux, qui à la vérité sont fort
- beaux et d'une fort belle couleur, elle lui dit que s'il l'avoit vue
- décoiffée il les trouveroit encore bien plus à son gré; que quand il
- voudroit, elle lui donneroit cette satisfaction; et baissant en même temps
- la tête pour lui faire voir la quantité qu'elle en avoit, elle mit sa main
- dans un endroit que la bienséance m'empêche de nommer, pendant que le
- prince considéroit sa tête, sans penser peut-être à ce qu'elle faisoit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote361" name="footnote361"><b>Note 361: </b></a><a
- href="#footnotetag361"> (retour) </a> Voy. p. 49. Madame de La Mothe,
- connue avant son mariage sous le nom de mademoiselle de Toussy, et fort
- célèbre dans les poètes du temps, Bois-Robert et autres, étoit fille de
- Louis de Prie, marquis de Toussy, et de mademoiselle de
- Saint-Gelais-Lusignan. Née en 1624, elle mourut le 6 janvier 1709. Elle
- fut gouvernante du Dauphin jusqu'en 1668, où il quitta les mains des
- femmes; mais elle conserva le titre de gouvernante des enfants de
- France, avec 3,600 livres de gages. Mariée le 21 novembre 1650, elle
- étoit veuve depuis le 24 mars 1657.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote362" name="footnote362"><b>Note 362: </b></a><a
- href="#footnotetag362"> (retour) </a> Charlotte-Éléonore-Magdeleine,
- mariée le 14 mars 1671.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote363" name="footnote363"><b>Note 363: </b></a><a
- href="#footnotetag363"> (retour) </a> Louis-Charles de Levis, duc de
- Ventadour, étoit fils de Charles de Levis, duc de Ventadour, et de sa
- seconde femme, Marie de La Guiche, fille du maréchal de ce nom. Il
- mourut en 1717.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme ce prince étoit beaucoup plus jeune qu'il n'est aujourd'hui,
- l'action de la duchesse de La Ferté lui fit plus de honte qu'à elle-même,
- et, se retirant en arrière, sa confusion augmenta quand il vit que sa
- chemise sortoit et qu'il la lui falloit raccommoder. La rougeur qui parut
- en même temps sur son visage, avec quelques autres circonstances qu'on
- remarqua, firent concevoir que la dame n'avoit pas perdu son temps pendant
- qu'elle s'étoit baissée; mais, n'en paroissant pas plus étonnée pour cela,
- elle dit à ce prince, qui raccommodoit sa chemise, que cela n'étoit guère
- honnête de faire ce qu'il faisoit devant les dames, et que si son mari
- survenoit par hasard, cela seroit capable de lui donner de la jalousie.
- </p>
- <p>
- Le prince ne lui donna pas lieu de poursuivre la conversation, dont la
- matière lui étoit désagréable; tellement qu'après s'en être allé, elle fut
- dire à deux ou trois dames qui lui ressembloient qu'elle venoit de voir un
- homme qui n'étoit pas homme; et, comme on ne savoit ce qu'elle vouloit
- dire par là et que cependant on vouloit le savoir, elle dit qu'elle venoit
- de voir le fils du grand Alcandre, qui ne seroit jamais le fils de son
- père. On la pressa d'expliquer cette énigme, ce qu'elle ne voulut pas
- faire, quoique ces dames l'en priassent. Mais elles n'eurent pas plus tôt
- su l'aventure qui étoit arrivée à ce jeune prince, que le reste leur fut
- aisé à deviner. Ainsi elles comprirent dans un moment que le désordre où
- il s'étoit trouvé étoit l'ouvrage des mains de la duchesse.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, en ayant été averti, dit à la maréchale de La Motte
- qu'il n'étoit point content du tout de sa fille; qu'elle l'avertît d'avoir
- une conduite plus honnête, sinon qu'il seroit obligé d'en dire un mot à
- son mari<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a> <a
- href="#footnote364"><sup class="sml">364</sup></a>. Cependant, ce mari
- étoit un homme qui ne se mettoit guère en peine ni de la réputation de sa
- femme, ni de la sienne propre, et, pourvu qu'il bût et qu'il allât chez
- les courtisanes, il étoit au-dessus de tout ce que l'on pouvoit dire et de
- tout ce qui pouvoit arriver. Il étoit toujours avec un tas de jeunes
- débauchés comme lui, et tous leurs beaux faits n'étoient que de pousser la
- débauche jusqu'à la dernière extrémité, tellement que les filles de joie,
- tout aguerries qu'elles devoient être, ne les voyoient point entrer chez
- elles sans trembler.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote364" name="footnote364"><b>Note 364: </b></a><a
- href="#footnotetag364"> (retour) </a> Henri-François de Saint-Nectaire,
- fils de la trop fameuse maréchale de La Ferté, né le 23 janvier 1657,
- suivit, à peine âgé de quinze ans, le roi à la conquête de Hollande. À
- dix-sept ans, il succédoit à son père dans le gouvernement de Metz et du
- pays messin. Il prit part à quelques campagnes avec le titre de
- lieutenant général, et mourut le 1er août 1703.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ils firent en ce temps-là une débauche qui alla un peu trop loin et qui
- fit beaucoup de bruit et à la cour et dans la ville: car, après avoir
- passé toute la journée chez des courtisanes où ils avoient fait mille
- désordres, ils furent souper aux Cuilliers, dans la rue aux Ours<a
- id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a> <a href="#footnote365"><sup
- class="sml">365</sup></a>. Ils se prirent là de vin, et, étant soûls pour
- ainsi dire comme des cochons, ils firent monter un oublieur, à qui ils
- coupèrent les parties viriles et les lui mirent dans son corbillon. Ce
- pauvre malheureux, se voyant entre les mains de ces satellites, alarma
- non-seulement toute la maison, mais encore toute la rue par ses cris et
- ses lamentations; mais quoiqu'il survînt beaucoup de monde qui les
- vouloient détourner d'un coup si inhumain, ils n'en voulurent rien
- démordre, et, l'opération étant faite, ils renvoyèrent le malheureux
- oublieur, qui s'en alla mourir chez son maître.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote365" name="footnote365"><b>Note 365: </b></a><a
- href="#footnotetag365"> (retour) </a> Cabaret célèbre dans la rue nommée
- successivement rue aux Oues (aux Oies) et rue aux Ours.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet excès de débauche, ou plutôt cet excès de rage, ayant été su du grand
- Alcandre, il en fut en une colère épouvantable. Mais la plupart de ces
- désespérés appartenant aux premiers de la cour et aux ministres, il jugea
- à propos, à la considération de leurs parens, de se contenter de les
- éloigner. Les parens trouvèrent cet arrêt si doux, en comparaison de ce
- qu'ils méritoient, qu'ils en furent remercier le grand Alcandre, avouant
- de bonne foi qu'un crime si énorme ne méritoit pas moins que la mort.
- </p>
- <p>
- Le marquis de Biran<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a> <a
- href="#footnote366"><sup class="sml">366</sup></a> et le chevalier Colbert<a
- id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a> <a href="#footnote367"><sup
- class="sml">367</sup></a>, qui étoient de la débauche et toujours des
- premiers à mettre les autres en train, furent un peu mortifiés avant que
- de partir: car celui-ci, qui étoit fils du fameux M. Colbert, en fut
- régalé d'une volée de coups de bâton qu'il lui donna en présence du monde,
- parce que, comme il étoit grand politique, il étoit bien aise qu'on fût
- dire au grand Alcandre qu'il n'avoit pu savoir un tel déréglement sans
- qu'il fût suivi d'un châtiment proportionné à la faute. A l'égard du
- marquis de Biran, le grand Alcandre dit, en parlant de lui, qu'il n'avoit
- que faire de prétendre de sa vie de devenir duc, et qu'il seroit toujours
- plus prêt à lui donner des marques de son mépris qu'à faire aucune chose
- qui tendît à sa fortune. Cependant nous venons de voir, il n'y a guère,
- que ce prince ne s'est pas ressouvenu de sa parole, à moins qu'on ne
- veuille dire que ce n'est pas au marquis de Biran qu'il vient d'accorder
- le rang de duc, mais à mademoiselle de Laval<a id="footnotetag368"
- name="footnotetag368"></a> <a href="#footnote368"><sup class="sml">368</sup></a>,
- qu'il a épousée.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote366" name="footnote366"><b>Note 366: </b></a><a
- href="#footnotetag366"> (retour) </a> Gaston Jean-Baptiste-Antoine de
- Roquelaure, fils de Gaston, duc de Roquelaure, et de mademoiselle du
- Lude (Charlotte-Marie de Daillon). Il porta le nom de marquis de Biran
- jusqu'à la mort de son père, arrivée en mars 1683; gouverneur de
- Lectoure, lieutenant général des armées, commandant en chef en
- Languedoc, il fut nommé maréchal de France le 2 février 1724.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote367" name="footnote367"><b>Note 367: </b></a><a
- href="#footnotetag367"> (retour) </a> Antoine-Martin, bailli et
- grand-croix de Malte, général des galères de cet ordre, colonel du
- régiment de Champagne après avoir été capitaine-lieutenant des
- mousquetaires du Roi, étoit le troisième fils de Jean-Baptiste Colbert
- et de Marie Charron. Blessé à Valcourt le 25 août 1689, il mourut de sa
- blessure le 2 septembre suivant.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote368" name="footnote368"><b>Note 368: </b></a><a
- href="#footnotetag368"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, fille
- d'Urbain de Laval, marquis de Lezay, et de Françoise de Sesmaisons,
- épousa le marquis de Biran le 20 mai 1683. Il sera reparlé d'elle et de
- la courte intrigue qui lui valut la faveur du Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le bruit qu'avoit fait cette débauche étant un peu apaisé, les parens des
- exilés sollicitèrent leur retour, pendant que la duchesse de La Ferté
- souhaitoit que son mari ne revînt pas si tôt, par des raisons fortes et
- que je rapporterai succinctement. Comme elle avoit reconnu que c'étoit
- inutilement qu'elle avoit prétendu à la conquête du fils du grand
- Alcandre, elle s'étoit rabattue sur le premier venu, dont elle n'avoit
- point lieu du tout d'être contente. Quelqu'un lui avoit fait un fort
- méchant présent, et comme elle ne connoissoit rien à un certain mal qui
- l'incommodoit, elle prit le parti d'aller incognito chez un fameux
- chirurgien pour en être éclaircie. Y étant arrivée toute seule avec une
- chaise à porteurs, ce qui ne faisoit rien présumer de bon d'une femme de
- son air, elle lui exposa son affaire sans façon, lui disant qu'elle
- ressentoit depuis quelques jours quelques incommodités qui lui faisoient
- craindre que son mari, qui étoit un peu débauché, n'eût pas eu toute la
- considération qu'il étoit obligé d'avoir pour elle; qu'elle le prioit
- d'examiner la chose et de lui en dire son sentiment. Et faisant en même
- temps exhibition de ses pièces, elle s'attendoit que le chirurgien alloit
- du moins se montrer pitoyable<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a>
- <a href="#footnote369"><sup class="sml">369</sup></a> en entrant dans ses
- intérêts; mais celui-ci, étant accoutumé tous les jours à entendre rejeter
- sur les pauvres maris des choses dont ils sont le plus souvent innocens,
- il lui dit qu'il étoit tant rebattu de ces sortes de contes, qu'il ne
- pouvoit plus avoir de complaisance pour celles qui les lui faisoient; que
- sans se mettre davantage en peine d'accuser son mari, elle songeât
- seulement à se faire traiter promptement, parce que le mal qu'elle avoit
- pouvoit devenir pire, si par hasard elle venoit à le négliger.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote369" name="footnote369"><b>Note 369: </b></a><a
- href="#footnotetag369"> (retour) </a> Sensible. Nous n'avons plus ce mot
- que dans le sens de «digne de pitié.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cet arrêt étonna la duchesse, qui avoit ouï parler plusieurs fois à son
- mari de ces sortes de maux, dans lesquels l'expérience le rendoit savant.
- Ainsi, étant bien aise de savoir si celui qu'elle avoit étoit le plus
- grand de tous, elle s'en informa du chirurgien. Le chirurgien lui dit que
- non, mais que, comme il lui avoit déjà dit, il falloit y remédier
- promptement, sinon qu'il pouvoit le devenir. Comme elle eut entendu cela,
- elle lui dit qu'elle avoit tant de confiance en lui, sur la réputation
- qu'il avoit dans le monde, qu'elle s'abandonnoit entièrement entre ses
- mains; et se nommant en même temps, elle surprit le chirurgien, qui,
- sachant qu'il avoit affaire à une personne de la première qualité, fut
- fâché de lui avoir parlé si nettement. Il lui demanda pardon de ce qu'il
- s'étoit montré si libre en paroles, s'excusant que comme les plus
- abandonnées lui tenoient le même langage qu'elle lui avoit tenu, il avoit
- cru être obligé de lui répondre ce qu'il avoit fait, n'ayant pas l'honneur
- de la connoître.
- </p>
- <p>
- La duchesse lui pardonna aisément, à condition néanmoins qu'il la
- sortiroit<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a> <a
- href="#footnote370"><sup class="sml">370</sup></a> bientôt d'affaire; ce
- que le chirurgien lui promit si elle vouloit observer un certain régime de
- vivre. Elle lui dit qu'elle feroit tout ce qu'il lui ordonneroit, et même
- fit encore davantage: car elle voulut garder le lit tant qu'elle fut dans
- les remèdes, craignant que si elle continuoit de vivre comme elle avoit de
- coutume, les veilles n'échauffassent son sang et ne rendissent la guérison
- plus difficile.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote370" name="footnote370"><b>Note 370: </b></a><a
- href="#footnotetag370"> (retour) </a> <i>Sortir</i> pour <i>tirer</i>
- n'étoit pas plus françois alors que maintenant.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, quoiqu'elle ne voulût voir personne, comme elle se seroit
- beaucoup ennuyée d'être toute seule, elle permit à M. L'Avocat<a
- id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a> <a href="#footnote371"><sup
- class="sml">371</sup></a>, maître des requêtes, qui lui disoit depuis
- longtemps qu'il l'aimoit sans en pouvoir tirer aucunes faveurs, de la
- venir voir. L'Avocat étoit fils d'un juif de la ville de Paris, qui, après
- avoir gagné deux millions de bien par ses usures, s'étoit laissé mourir de
- froid, de peur de donner de l'argent pour avoir un fagot. Sa mère étoit
- encore de race juive; cependant, comme s'il n'eût pas été connu de tout
- Paris, il faisoit l'homme de qualité. On lui avoit mis une charge de robe
- sur le corps, comme on fait une selle à un cheval; mais il étoit si peu
- capable de s'en acquitter, que tout le monde se moquoit de lui. Cela
- faisoit qu'il ne se plaisoit qu'avec les gens d'épée, à qui il servoit de
- divertissement. Il affectoit de paroître chasseur, quoiqu'il ne sût aucuns
- termes de l'art; et quand il lui arrivoit de tirer un coup de fusil, ce
- qui ne lui arrivoit pas souvent, il tournoit la tête en arrière, de peur
- que le feu ne prît à ses cheveux; au reste, grand parleur et grand
- menteur, mais avec tout cela le meilleur homme du monde, offrant service à
- un chacun sans jamais en rendre à personne.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote371" name="footnote371"><b>Note 371: </b></a><a
- href="#footnotetag371"> (retour) </a> M. L'Avocat, maître des requêtes,
- étoit fils de Nicolas L'Avocat de Sauveterre, maître des comptes, et de
- Marguerite Rouillé, et beau-frère d'Arnauld de Pomponne.--Saint-Simon en
- parle ainsi (II, p. 411, édit. Sautelet): «Un bonhomme, mais fort
- ridicule, mourut en même temps (1700), ce fut un M. L'Avocat, maître des
- requêtes, frère de madame de Pomponne et de madame de Vins, qui avoit
- des bénéfices et beaucoup de biens, qui alloit partout, qui avoit eu
- toute sa vie la folie du beau monde, et de ne rien faire qu'être
- amoureux des plus belles et des plus hautes huppées, qui rioient de ses
- soupirs et lui faisoient des tours horribles. C'étoit, avec cela, un
- grand homme maigre, jaune comme un coing et qui l'avoit été toute sa
- vie, et qui, tout vieux qu'il étoit, vouloit encore être galant.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La réputation où il étoit de n'être pas trop dangereux avec les femmes, à
- qui l'on disoit même qu'il ne pouvoit faire ni bien ni mal, ayant fait
- croire à la duchesse de La Ferté qu'il s'apercevroit moins qu'un autre du
- sujet qui la retenoit au lit, elle lui manda de la venir voir, et, lui
- faisant valoir cette grâce, elle en reçut des remerciemens proportionnés à
- son esprit. Il lui protesta qu'après des marques d'une si grande
- distinction il vouloit vivre et mourir son serviteur très humble; et pour
- lui donner des témoignages plus essentiels de son attachement, il lui jura
- qu'elle et ses amis n'auroient jamais de procès par-devant lui qu'il ne le
- leur fît gagner, sans entrer en connoissance de cause qui auroit raison ou
- non; que c'étoit ainsi que les bons amis en devoient agir, sans rien
- examiner davantage que le plaisir de leur rendre service.
- </p>
- <p>
- Après mille autres protestations de service de la même sorte, il en revint
- enfin à l'amour qu'il avoit pour elle depuis si longtemps; et, tâchant
- d'accorder ses yeux avec ses paroles, il les tourna languissamment sur
- elle, lui demandant si elle étoit résolue de le faire mourir. La duchesse
- lui dit qu'apparemment ce n'étoit pas là son dessein, ce qu'il pouvoit
- bien juger lui-même, puisqu'elle l'avoit envoyé quérir, se ressouvenant
- qu'il lui avoit dit plusieurs fois qu'il ne pouvoit vivre sans la voir.
- Cette réponse fit que L'Avocat recommença ses complimens, qui n'auroient
- point eu de fin si elle ne les eût interrompus pour lui demander comment
- il gouvernoit Louison d'Arquien<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a>
- <a href="#footnote372"><sup class="sml">372</sup></a>. Il rougit à cette
- demande, et la duchesse, s'en étant aperçue, lui dit qu'elle estimoit les
- hommes qui avoient de la pudeur; qu'il étoit bien vrai que, cette fille
- étant une courtisane publique, il n'y avoit pas trop d'honneur à la voir;
- mais que le comte de Saulx, le marquis de Biran, le duc de La Ferté même,
- et enfin toute la cour la voyant, il n'y avoit pas plus d'inconvénient
- pour lui à la voir qu'à tant de personnes de qualité; que pourvu qu'il ne
- l'entretînt pas publiquement, comme le bruit en couroit, il n'y avoit pas
- grand mal; mais que pour elle, elle n'en avoit jamais voulu rien croire,
- l'ayant toujours reconnu trop sage et trop homme d'honneur pour cela.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote372" name="footnote372"><b>Note 372: </b></a><a
- href="#footnotetag372"> (retour) </a> Louison d'Arquien, célèbre
- courtisane.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- M. L'Avocat, maître des requêtes, soutint hautement que c'étoit une
- médisance, et même il auroit encore soutenu qu'il ne l'avoit jamais vue,
- si la duchesse, qui le voyoit embarrassé, ne lui eût donné moyen de
- s'excuser, tournant la conversation comme elle avoit fait. Il lui dit donc
- qu'il n'y avoit jamais été que par compagnie, et, croyant dire les plus
- belles choses du monde, il lui jura que, quelque beauté qu'eussent ces
- sortes de femmes-là, il faisoit bien de la différence entre elles et une
- personne de son mérite; et tâchant de faire son portrait en même temps, il
- lui fit voir qu'il avoit beaucoup de mémoire, s'il n'avoit pas beaucoup de
- jugement, car la duchesse se ressouvint d'avoir lu, il y avoit quelques
- jours, dans un livre de galanterie, toutes les choses dont il lui faisoit
- alors l'application.
- </p>
- <p>
- Cependant elle fut toute prête de se scandaliser de la comparaison qu'il
- sembloit avoir faite d'elle et de Louison d'Arquien: car, quelque
- distinction qu'il y eût apportée, elle ne laissoit pas de la choquer, et
- cela apparemment parce que, sachant elle-même la vie qu'elle menoit, elle
- croyoit que c'étoit un avertissement secret que L'Avocat lui donnoit de se
- corriger. Cependant, comme elle fit réflexion qu'il n'étoit pas malicieux
- de son naturel, et que cette parole lui étoit échappée plutôt par hasard
- qu'à aucun méchant dessein, elle calma sa colère, en sorte que la
- conversation se termina sans aigreur.
- </p>
- <p>
- Le lendemain il la revint voir, et trouva la duchesse fort mal, car elle
- avoit pris ce jour-là un grand remède. Elle se plaignit fort d'une grande
- douleur qu'elle souffroit, et, l'attribuant à une médecine qu'elle avoit
- prise, dont il restoit encore environ la moitié dans un verre, il fut
- prendre ce verre et avala ce qui étoit dedans. Il dit, avant que de le
- faire, qu'il ne vouloit pas qu'il fût dit que la personne du monde qu'il
- aimoit le plus souffrit pendant qu'il étoit en santé.
- </p>
- <p>
- La duchesse ne put s'empêcher de rire de cette extravagance, qu'il faisoit
- cependant sonner bien haut comme une marque de la plus belle amitié qui
- fut jamais. Mais, faisant réflexion ensuite que cette médecine
- l'empêcheroit peut-être de sortir le lendemain, et qu'il ne pourroit par
- conséquent voir la duchesse ce jour-là, il poussa des regrets et des
- soupirs qui l'auroient fait crever de rire nonobstant la douleur qu'elle
- ressentoit, si elle eût osé témoigner sa pensée. Ce fut par là que se
- termina cette comédie; car des tranchées l'ayant pris en même temps, à
- peine eut-il le temps de gagner son carrosse et de se retirer chez lui.
- </p>
- <p>
- Comme il y avoit du mercure dans la médecine, il fut tourmenté comme il
- faut toute la nuit et tout le lendemain; et, ne pouvant aller chez la
- duchesse, il lui écrivit un billet dont je ne puis pas rapporter les
- paroles, n'étant jamais tombé entre mes mains, mais dont ayant assez ouï
- parler dans le monde, comme d'une chose ridicule, j'en puis dire le sens,
- que voici:
- </p>
- <blockquote>
- <p>
- «Qu'il ne pouvoit avoir l'honneur de la voir de tout le jour, parce
- qu'il étoit devenu comme ces filles de joie, lesquelles ne peuvent plus
- répondre de ne point faire de folies de leur corps, tant elles y sont
- accoutumées; que le sien étoit tellement habitué à de certaines choses
- qu'il n'osoit dire, qu'il falloit qu'il gardât la chambre jusqu'à ce
- qu'il fût entièrement remis de son indisposition; qu'il la prioit
- cependant d'être persuadée qu'il n'avoit pas pris la médecine comme un
- remède contre l'amour, mais pour lui montrer qu'il seroit amoureux
- d'elle toute la vie.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- La duchesse lut et relut ce billet, s'étonnant comment un homme qui avoit
- cinquante ans passés, et qui avoit vu le monde, pouvoit être si fou, et,
- étant bien aise de continuer à s'en divertir, elle eut de l'impatience de
- le revoir et qu'il fût quitté de la sottise. L'Avocat, après avoir
- souffert deux jours tout ce qu'on peut souffrir dans ces sortes de
- remèdes, lui vint dire qu'enfin il étoit quitte, grâce à Dieu, du mal
- qu'il avoit enduré; qu'il lui souhaitoit une santé pareille à celle dont
- il jouissoit, et que s'il savoit qu'en faisant encore ce qu'il avoit fait
- il dût avancer sa guérison, il étoit prêt de se dévouer à toutes sortes de
- tourmens pour l'amour d'elle.
- </p>
- <p>
- La duchesse le remercia de sa bonne volonté, et lui dit que, commençant à
- se porter mieux, il y avoit espérance que son mal ne seroit plus guère de
- chose; que cependant, à mesure que le corps se guérissoit, l'esprit
- devenoit malade; qu'elle avoit besoin de deux cents pistoles pour une
- affaire pressée, et, ne sachant où les trouver, elle n'avoit aucun repos
- ni jour ni nuit.
- </p>
- <p>
- Quoique L'Avocat fût fils, comme j'ai dit ci-devant, d'un homme riche,
- trois choses contribuoient néanmoins à le rendre peu à son aise: la
- première, que son père avoit laissé beaucoup d'enfans; la seconde, que sa
- mère juive, qui avoit emporté la moitié du bien, vivoit toujours; la
- troisième, qu'il avoit une charge qui lui avoit coûté beaucoup, et qui ne
- lui rapportoit pas grand revenu. Tout cela faisant, dis-je, qu'il étoit
- brouillé le plus souvent avec l'argent comptant, il ne put offrir à
- l'heure même les deux cents pistoles dont elle avoit affaire; il lui
- promit qu'il les lui apporteroit le lendemain, et en effet il ne manqua
- pas à sa parole, ce qui étoit une chose bien extraordinaire pour lui.
- </p>
- <p>
- Je ne puis pas dire quel besoin la duchesse avoit de cet argent, cela
- étant au-dessus de ma connoissance; mais s'il m'est permis d'en juger par
- les circonstances qui suivirent, je dirai qu'il falloit qu'il fût grand,
- car, voyant L'Avocat arriver avec une bourse, elle l'embrassa, non pas
- tendrement, mais avec des apparences du moins d'une grande tendresse.
- L'Avocat en étant excité à des choses qui surpassoient, ce me semble, ses
- forces naturelles, il chercha à ne pas laisser échapper une occasion qui
- ne se présentoit pas tous les jours chez lui, et à laquelle la duchesse ne
- faisoit aucune résistance.
- </p>
- <p>
- Enfin, soit que la duchesse ne se souvînt plus du régime de vivre que le
- chirurgien lui avoit ordonné, ou qu'elle s'imaginât d'avoir quelqu'un
- entre ses bras de plus agréable que L'Avocat, elle ne voulut pas avoir
- quelque chose pour rien, et lui donna des faveurs au lieu de son argent.
- Comme L'Avocat n'étoit pas importun sur l'article, il se contenta de ce
- témoignage d'amour de la duchesse, sans lui en demander d'autres. Après
- cela il se retira chez lui le plus content du monde; et, ne s'entretenant
- que des grandeurs où il étoit appelé, il en devint encore plus fou et
- encore plus vain qu'à l'ordinaire.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme il avoit soin de sa santé et qu'il avoit ouï dire que
- l'excès en toutes choses est nuisible, il fut trois ou quatre jours sans
- retourner chez la duchesse, au bout desquels il commença à s'apercevoir
- qu'on tomboit malade souvent lorsqu'on en avoit le moins d'envie. Il eut
- peine à croire d'abord ce qu'il voyoit; mais enfin, sachant que les plus
- incrédules avoient cru quand ils avoient vu, il commença à se laisser
- persuader qu'il en pouvoit bien être quelque chose, surtout quand, après
- une consultation où il avoit appelé Janot et deux autres chirurgiens de
- même trempe, ils lui dirent qu'il avoit besoin de passer par leurs mains.
- Ce fut un étrange retour pour un homme enflé de vanité comme lui.
- Cependant, il ne put dire, dans un tel accident, à quoi il étoit le plus
- sensible, ou au dépit ou à la joie: car si d'un côté il lui sembloit que
- la duchesse en avoit mal usé en le ménageant si peu pour la première fois,
- d'un autre côté il considéroit que c'étoit toujours un présent d'une
- duchesse; et comme la vanité avoit beaucoup de pouvoir sur lui, il se
- disoit en même temps que les faveurs de telles personnes, quelles qu'elles
- fussent, étoient toujours considérables. Une autre réflexion se joignit
- encore à celle-ci: savoir que, cet accident étant répandu dans le monde,
- il alloit rétablir sa renommée chez toutes les femmes, qui, l'ayant pris
- jusque-là pour un parent du marquis de Langey<a id="footnotetag373"
- name="footnotetag373"></a> <a href="#footnote373"><sup class="sml">373</sup></a>,
- c'est-à-dire pour un homme qu'il auroit fallu démarier, s'il avoit eu une
- femme, elles seroient obligées d'avouer qu'on se trompe souvent dans le
- jugement que l'on fait de son prochain.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote373" name="footnote373"><b>Note 373: </b></a><a
- href="#footnotetag373"> (retour) </a> Tout le monde connoît, par les
- lettres de madame de Sévigné et par Tallemant, l'histoire du congrès du
- marquis de Langey ou Langeais. René de Cordouan tenoit par son père à
- une famille qui avoit eu de glorieuses alliances, et, du côté maternel,
- il comptoit parmi ses ancêtres les du Bellay, les Beaumanoir-Lavardin et
- François de la Noue Bras-de-fer, maréchal de France. Né le 27 janvier
- 1628, le marquis de Langey épousa, en 1653, Marie de Saint-Simon,
- marquise de Courtaumer, née vers 1639; en 1657, le congrès eut lieu, au
- grand scandale de Paris tout entier, et en 1659 le mariage fut dissous:
- chacun des deux époux eut le droit de se remarier, et le marquis ayant
- épousé, en 1661, mademoiselle de Navailles, fille du duc de ce nom, eut
- d'elle jusqu'à sept enfants, malgré son impuissance judiciairement
- constatée. Aucun ouvrage ne donne plus de détails sur ce procès
- singulier et sur le marquis de Langeais que les Mémoires de Jean Rou,
- récemment publiés par la Société de l'histoire du protestantisme
- françois, 2 vol. in-8, 1857.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Aussi étoit-ce pour cette raison-là qu'il avoit entretenu Louison
- d'Arquien si publiquement, comme lui avoit reproché la duchesse, ainsi que
- j'ai rapporté ci-dessus. Mais on n'avoit pas eu meilleure opinion pour
- cela de sa bravoure, et il fallut cette dernière circonstance pour
- détromper tout le monde. Au lieu donc de se cacher, comme un autre auroit
- fait, il se mit dans les remèdes publiquement, et, ses bons amis se
- doutant de son incommodité, il les confirma dans leurs soupçons, et en fit
- galanterie comme un jeune homme auroit pu faire.
- </p>
- <p>
- Cependant cette circonstance, qu'il croyoit si avantageuse à sa
- réputation, fut plus nuisible à sa fortune qu'il ne pensoit: car, outre
- que pour avoir été mal pansé dans les commencemens, ou peut-être pour être
- d'un tempérament difficile à guérir, il fut obligé d'entrer dans le grand
- remède, le grand Alcandre, ayant su son désordre, perdit le peu d'estime
- qu'il pouvoit avoir pour lui, et lui refusa la charge de prévôt des
- marchands de la ville de Paris, qu'il étoit disposé de lui accorder, à la
- recommandation de M. de Pomponne<a id="footnotetag374"
- name="footnotetag374"></a> <a href="#footnote374"><sup class="sml">374</sup></a>,
- son beau-frère, qui étoit l'un de ses ministres.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote374" name="footnote374"><b>Note 374: </b></a><a
- href="#footnotetag374"> (retour) </a> Simon Arnauld, marquis de
- Pomponne, fils de Robert Arnauld d'Andilli, épousa, en 1660, Catherine
- L'Advocat. En 1671 il revint de Suède, où il avoit été envoyé comme
- ambassadeur, pour occuper la place de ministre d'État pour les affaires
- étrangères.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'aventure de M. L'Avocat, que tout le monde ne manqua pas d'imputer à la
- duchesse de La Ferté, donna un grand chagrin à la maréchale de la Motte,
- sa mère, qui d'ailleurs n'étoit guère plus contente de la duchesse de
- Ventadour, qui accusoit son mari de lui avoir fait présent d'une
- galanterie, mais qui, sous prétexte qu'il étoit débauché, s'en donnoit à
- cœur joie avec M. de Tilladet<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a>
- <a href="#footnote375"><sup class="sml">375</sup></a>, cousin germain du
- marquis de Louvois. Le duc de Ventadour étoit un petit homme tout
- contrefait, mais qui ne manquoit pas de courage, tellement qu'ayant eu
- quelque vent de l'intrigue de sa femme, il résolut de l'observer si bien
- qu'il pût la prendre sur le fait. Pour cet effet, il lui permit de faire
- un voyage avec la duchesse d'Aumont, sa sœur<a id="footnotetag376"
- name="footnotetag376"></a> <a href="#footnote376"><sup class="sml">376</sup></a>,
- se doutant bien qu'en cas qu'il en fût quelque chose, le galant ne
- manqueroit pas de se rencontrer en chemin. Cependant il monta à cheval
- pour voltiger sur les ailes, et il arrivoit tous les soirs incognito à la
- même hôtellerie où sa femme logeoit. Il n'eut pas fait ce manége cinq ou
- six jours, qu'il vit arriver en poste M. de Tilladet, qui fut si pressé de
- voir madame de Ventadour, qu'il ne se donna pas le temps de se faire
- débotter, ni même de se donner un coup de peigne. Il fit semblant devant
- le duc d'Aumont<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a> <a
- href="#footnote377"><sup class="sml">377</sup></a>, qui étoit aussi du
- voyage, que le hasard l'avoit conduit dans l'hôtellerie; mais le duc de
- Ventadour, qui savoit bien ce qu'il en devoit penser, ne lui donnant pas
- le temps d'entrer en conversation, il monta en haut en même temps, et,
- mettant l'épée à la main, il surprit toute la compagnie, qui ne songeoit
- guère à lui, et qui le croyoit bien éloigné de là.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote375" name="footnote375"><b>Note 375: </b></a><a
- href="#footnotetag375"> (retour) </a> M. de Tilladet étoit fils de
- Gabriel de Cassagnet, marquis de Tilladet, capitaine au régiment des
- gardes, et de Magdelaine Le Tellier, sœur du chancelier, tante du
- marquis de Louvois.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote376" name="footnote376"><b>Note 376: </b></a><a
- href="#footnotetag376"> (retour) </a> Françoise-Angélique de La
- Mothe-Houdancourt, mariée le 26 novembre 1669 à Louis-Marie d'Aumont et
- de Roche-Baron, duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre du roi,
- dont elle fut la seconde femme.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote377" name="footnote377"><b>Note 377: </b></a><a
- href="#footnotetag377"> (retour) </a> Louis-Marie-Victor d'Aumont, fils
- d'Antoine, duc d'Aumont, maréchal de France, et de Catherine Scarron de
- Vaures, né en 1632, mort en 1704. Après la mort de son père, 14 février
- 1669, il prit son titre de duc et pair, résigna sa charge de capitaine
- des gardes du corps, et prêta, à la date du 11 mars 1669, serment de
- fidélité pour la charge de premier gentilhomme de la chambre. Il avoit
- épousé, le 21 novembre 1660, Madeleine Fare Le Tellier, fille du
- chancelier de France, sœur du marquis de Louvois, qui mourut le 22 juin
- 1668.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le duc d'Aumont, qui avoit épousé en premières noces la sœur de M. de
- Louvois, cousine germaine de M. de Tilladet, prit son parti contre le duc
- de Ventadour son beau-frère, prenant pour prétexte que, comme il avoit si
- peu de considération pour lui que de venir attaquer jusque dans sa chambre
- un homme qui ne lui avoit jamais donné sujet d'être son ennemi, il ne
- méritoit pas qu'il fît nulle réflexion sur leur proximité. Ainsi, avec
- l'aide de ses gens, il empêcha qu'il n'arrivât du désordre, et, ayant
- reconnu qu'il y avoit de la jalousie sur le jeu, il conseilla à la
- duchesse de Ventadour de se donner bien de garde de s'en aller avec son
- mari, qui la vouloit emmener à toute force; à quoi elle obéit
- ponctuellement.
- </p>
- <p>
- Ce refus de madame de Ventadour outra entièrement son mari, et, comme il
- étoit beaucoup mutin, il défia le duc d'Aumont au combat, à qui il dit des
- choses tout à fait outrageantes; mais à quoi il crut ne devoir pas prendre
- garde, parce qu'elles partoient d'un homme qui n'étoit pas en grande
- estime dans le monde.
- </p>
- <p>
- Cependant, le duc de Ventadour ayant été obligé de partir sans sa femme,
- il fut se plaindre au grand Alcandre du procédé du duc d'Aumont; et les
- plus grands de la cour ayant pris parti dans cette querelle, le prince de
- Condé<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a> <a
- href="#footnote378"><sup class="sml">378</sup></a>, qui étoit proche
- parent du duc de Ventadour, dit des choses fâcheuses à la maréchale de La
- Motte, qui, prétendant excuser sa fille et le duc d'Aumont, tâchoit de
- déshonorer le duc de Ventadour. Le grand Alcandre défendit les voies de
- fait de part et d'autre, et, ayant pris connoissance de l'affaire, il
- donna le tort au duc, et permit à sa femme de retourner avec lui ou de se
- retirer en religion, selon que bon lui semblerait.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote378" name="footnote378"><b>Note 378: </b></a><a
- href="#footnotetag378"> (retour) </a> Anne de Levis, duc de Ventadour,
- grand-père du duc dont il est ici parlé, avoit épousé, le 26 juin 1593,
- Marguerite de Montmorency, sa cousine, qui mourut le 3 décembre 1660.
- Celle-ci étoit fille de Henri de Montmorency, dont une autre fille, née
- d'un second lit, épousa Henri de Bourbon, père du grand Condé.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ces deux partis n'accommodoient guère la duchesse, qui en eût bien mieux
- aimé un troisième s'il eût été à son choix, qui étoit de demeurer avec la
- duchesse d'Aumont, sa sœur, où elle eût pu voir tous les jours M. de
- Tilladet; mais le grand Alcandre ayant prononcé, ce fut à elle à se
- soumettre à son jugement, ce qu'elle fit en se retirant à un petit couvent
- au faubourg Saint-Marceau<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a>
- <a href="#footnote379"><sup class="sml">379</sup></a>. M. de Tilladet la
- vit là deux ou trois fois incognito, du consentement de la supérieure.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote379" name="footnote379"><b>Note 379: </b></a><a
- href="#footnotetag379"> (retour) </a> Il y avoit au faubourg
- Saint-Marceau, rue de Lourcine, un couvent de religieuses cordelières de
- l'ordre de Sainte-Claire. L'abbesse y étoit élective et triennale, et y
- jouissoit de dix mille livres de rentes.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Peu de temps après, les exilés dont j'ai parlé tantôt revinrent à la cour,
- et ils furent obligés de se montrer plus sages. Le duc de La Ferté trouva
- sa femme guérie, mais L'Avocat ne l'étoit pas; et quoi qu'il se fût
- consolé d'abord, dans l'espérance, comme j'ai dit, d'être après cela en
- meilleure réputation dans le monde, il lui en coûta si cher, qu'il auroit
- renoncé de bon cœur à toutes les vanités du monde et être sorti du
- bourbier où il étoit. Enfin son chirurgien l'ayant tiré d'affaire, il ne
- se souvint plus du mal qu'il avoit eu; et comme il avoit ouï parler de
- l'affaire du duc d'Aumont et du duc de Ventadour, et que son sort étoit de
- s'entremettre pour les accommodemens, comme je dirai ci-après, il dit à
- l'un et à l'autre qu'il étoit bien fâché de n'avoir pas été en bonne santé
- dans ce temps-là, et qu'il auroit tâché de leur rendre service.
- </p>
- <p>
- Cependant, comme il avoit la couleur d'un véritable mort, chacun demanda
- s'il revenoit de l'autre monde; à quoi il fut fort embarrassé de répondre.
- Mais s'étant à la fin aguerri à toutes ces demandes, il fut le premier à
- en rire avec les autres, ce qui fit cesser toutes les railleries qu'on lui
- en faisoit. Cependant, la duchesse de La Ferté lui en ayant un jour voulu
- faire la guerre, comme naturellement il est fort brutal: «Morb..., Madame,
- lui répondit-il, cela est bien de mauvaise grâce à vous, qui après m'avoir
- mis vous-même dans l'état où je suis, devriez du moins avoir l'honnêteté
- de me ménager. Croyez-moi, ce sera pour la première et pour la dernière
- fois de ma vie que j'aurai affaire à vous; et quoique j'aie vu Louison
- d'Arquien un an tout entier, ce que je veux bien vous avouer maintenant,
- je n'ai jamais eu le moindre sujet de m'en repentir toute ma vie.»
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté ne put souffrir ses reproches sans entrer dans un
- emportement épouvantable. Elle prit les pincettes du feu, dont elle lui
- déchargea un coup de toute sa force, et, faisant succéder les injures aux
- coups, elle lui dit que c'étoit bien à faire à un petit bourgeois comme
- lui, de vouloir familiariser avec une femme de sa qualité; que quand ce
- qu'il disoit seroit vrai, elle lui avoit fait encore trop d'honneur; qu'il
- prît la peine de sortir de sa maison, sinon qu'elle l'en feroit sortir par
- les fenêtres; et, le poussant dehors avec le bout des pincettes, L'Avocat,
- qui voyoit qu'il n'y avoit point de raillerie avec elle, se jeta à ses
- pieds, la priant de lui vouloir pardonner; qu'il connoissoit bien qu'il
- avoit tort, mais qu'il lui étoit dur de voir qu'elle l'insultoit,
- s'imaginant que ce qu'elle en faisoit n'étoit que par mépris; que c'étoit
- là le sujet de ses plaintes; qu'elle entrât dans ses sentimens, qu'il n'y
- avoit rien à redire à sa délicatesse; et que, si elle avoit été présente à
- ses tourmens, elle auroit vu qu'il les avoit soufferts avec tant de
- résignation, qu'elle avoueroit qu'il étoit un véritable martyr d'amour.
- </p>
- <p>
- Toutes ces raisons n'adoucirent point l'esprit de la duchesse, qui étoit
- hautaine et méprisante; et, l'ayant fait sortir de sa chambre, elle lui
- défendit de la revenir voir jamais, s'il ne vouloit s'exposer à un
- traitement beaucoup plus rude. L'Avocat s'en alla le cœur gros; poussant
- des soupirs et ayant enfin toutes les envies du monde de pleurer; mais
- comme il avoit à passer la cour de l'hôtel de La Ferté, qui est fort
- grande, et qu'il craignoit là de rencontrer quelqu'un, il retînt ses
- larmes jusqu'à ce qu'il fût dans son carrosse.
- </p>
- <p>
- Comme il y montoit, il vint un des gens du maréchal de La Ferté lui dire
- que son maître vouloit lui parler avant qu'il s'en allât; ce qui fut cause
- qu'il tâcha encore de les retenir. Et après avoir raccommodé sa perruque
- et son rabat, qui étoient un peu en désordre, il monta dans l'appartement
- du maréchal, où il trouva une dame fort bien faite avec quelques
- gentilshommes, qui étoient là les uns et les autres pour une querelle
- qu'ils avoient ensemble. Le maréchal lui dit qu'il lui avoit donné la
- peine de monter pour voir s'il n'y auroit point moyen de les accommoder
- sans les obliger de venir à une assemblée générale des maréchaux de France<a
- id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a> <a href="#footnote380"><sup
- class="sml">380</sup></a>; et que comme il y avoit eu quelques procédures
- de faites de part et d'autre, et que cela le regardoit (car le grand
- Alcandre lui avoit attribué la connoissance de ces sortes de choses), il
- étoit bien aise qu'il lui en dît son sentiment.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote380" name="footnote380"><b>Note 380: </b></a><a
- href="#footnotetag380"> (retour) </a> Les maréchaux de France formoient
- un tribunal d'honneur qui jugeoit toutes les contestations personnelles
- soulevées entre gentilshommes. Ils avoient des lieutenants dans
- différentes villes du royaume. Il existe des recueils d'édits concernant
- cette juridiction, établie pour accommoder les différends et empêcher
- les duels le plus possible.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- L'Avocat lui demanda de quoi il s'agissoit, et, le maréchal lui ayant dit
- qu'il avoit dû voir les informations, le maître des requêtes lui répondit
- que son secrétaire ne les lui avoit pas encore données; ce qui lui servit
- d'excuse légitime, le maréchal sachant que c'étoit un usage établi chez
- lui que de laisser tout faire à son secrétaire. Il lui dit donc que la
- dame qu'il voyoit là devant lui se plaignoit qu'un gentilhomme, qui étoit
- aussi là présent, l'avoit déshonorée par des contes scandaleux, et dont
- elle demandoit réparation; que quoiqu'il n'y eût point de témoins, la
- chose étoit néanmoins avérée par le propre aveu du gentilhomme, qui
- soutenoit que, bien loin d'avoir eu tort de parler mal de cette dame, il
- en avoit eu fort grande raison; que, pour justifier cela, il rapportoit
- qu'il l'avoit aimée passionnément, avoit recherché toutes les occasions de
- lui rendre service, lui en avoit rendu même d'assez considérables, jusqu'à
- lui avoir prêté pour une seule fois deux cents pistoles; mais que, pour
- toute récompense, elle ne lui avoit donné qu'une maladie qui l'avoit tenu
- trois mois entiers sur la litière, dont croyant avoir lieu de se plaindre,
- il avoit publié que cette dame n'étoit pas cruelle, mais que cependant il
- ne vouloit plus de ses faveurs à ce prix-là.
- </p>
- <p>
- L'Avocat, entendant une histoire qui avoit tant de rapport avec la sienne,
- crut que son intrigue étoit découverte, et qu'il falloit que quelqu'un eût
- écouté au travers de la porte de la duchesse de La Ferté. C'est pourquoi,
- perdant toute sorte de contenance, il rougit, il pâlit, et, mettant son
- manteau sur son nez, il dit au maréchal qu'il se mocquoit de lui, et prit
- le chemin de la porte sans lui rien dire davantage. Le maréchal, qui étoit
- dans son lit, rongé de ses gouttes, ne pouvant courir après lui, le
- rappela; mais, voyant qu'il ne vouloit point revenir, il dit à son
- capitaine des gardes de ne le pas laisser aller comme cela et qu'il avoit
- besoin de lui pour accommoder cette affaire. L'Avocat fit difficulté de
- revenir, disant au capitaine des gardes que monsieur le maréchal se
- railloit de lui; mais le capitaine des gardes lui ayant dit qu'il n'y
- avoit point de raillerie à cela, et que ce qu'il en faisoit n'étoit que
- parce qu'il eût été bien aise de rendre service à ces personnes-là, il
- rentra dans la chambre, et le maréchal lui demanda depuis quand il ne
- vouloit plus accommoder les gentilshommes: reproche qu'il lui faisoit
- parce qu'il savoit que, sous prétexte de cette occupation, il négligeoit
- les autres affaires qui étoient du dû de sa charge de maître des requêtes.
- </p>
- <p>
- Après que L'Avocat se fut excusé le mieux qu'il put, on parla de l'affaire
- en question, et, sans attendre qu'on en déduisît tout au long les
- particularités, il conclut que le gentilhomme seroit envoyé en prison,
- d'où il ne sortiroit qu'après avoir demandé pardon à la dame, qui, pour le
- remercier de ses conclusions favorables, lui fit une grande révérence.
- Comme c'étoit là l'avis du maréchal, ce qu'il avoit dit fut suivi de point
- en point, de sorte que le gentilhomme fut envoyé en prison. Cependant,
- monsieur L'Avocat s'étant retiré chez lui, se fit donner de l'encre et du
- papier, et écrivit à la duchesse de La Ferté un billet dont voici la
- copie:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de M. L'Avocat<br /> à la duchesse de La Ferté.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Je ne vous pouvois faire une plus grande réparation de ma faute que celle
- que je vous ai faite en sortant de votre chambre: Un gentilhomme, qui
- avoit avec une dame une pareille affaire que celle que j'ai avec vous, a
- été envoyé en prison, et je l'ai condamné, outre cela, à se rétracter de
- tout ce qu'il avoit dit, quoiqu'il n'eût peut-être dit que la vérité,
- comme je puis avoir fait. Si une semblable réparation vous peut
- satisfaire, ordonnez-moi seulement dans quelle prison vous voulez que
- j'aille, et j'y obéirai ponctuellement, ayant résolu d'être toute ma vie
- votre fidèle prisonnier d'amour.
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté reconnut le caractère de L'Avocat à ce billet, qui
- étoit de dire des sottises lorsqu'il croyoit dire les plus belles choses
- du monde. Elle fut tentée mille fois de lui faire une réponse fort aigre;
- mais jugeant que cela tiendroit plus du ressentiment que du mépris, elle
- demeura dans le silence. Cela affligea extrêmement L'Avocat, qui, outre le
- plaisir qu'il se faisoit d'être bien avec une duchesse, se voyoit privé
- par là d'aller dîner chez elle, ce qui lui étoit fort commode et ce qui
- lui arrivoit souvent, ne faisant point d'ordinaire<a id="footnotetag381"
- name="footnotetag381"></a> <a href="#footnote381"><sup class="sml">381</sup></a>
- et la duchesse logeant fort près de chez lui. Comme il vit enfin que sa
- disgrâce duroit toujours, il s'adonna entièrement chez le duc de
- Ventadour, à qui il conseilla de se raccommoder avec sa femme. Il fut
- l'entremetteur secret de ce raccommodement, et, trouvant là ce qu'il avoit
- perdu, c'est-à-dire autant de qualités tout au moins que chez la duchesse
- de La Ferté, une belle femme et une bonne table, il piqua la table
- assidument, et tâcha de se mettre bien auprès de la femme, qui, étant plus
- réservée que sa sœur dans ses plaisirs, le rebuta tellement la première
- fois qu'il lui voulut parler, qu'il n'osa plus s'exposer à un second
- refus.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote381" name="footnote381"><b>Note 381: </b></a><a
- href="#footnotetag381"> (retour) </a> «On dit qu'un homme ne fait point
- d'ordinaire quand il n'a point de pot-au-feu, quand il envoie quérir un
- ordinaire à la gargotte, ou quand il est écorniffleur, quand il va
- quêter ça et là des repas.» (Furetière.)
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, le duc et la duchesse de La Ferté continuoient toujours de
- vivre comme ils avoient commencé. La duchesse avoit l'abbé de Lignerac
- pour tenant, et son argent lui tenoit lieu de mérite. Pour ce qui est du
- duc, il ne s'arrêtoit nulle part, et comme il n'étoit pas homme à filer le
- parfait amour, il trouvoit toutesfois et quantes qu'il en vouloit des
- maîtresses dans les lieux publics. Sa passion étant là bien assouvie, il
- les battoit le plus souvent après les avoir caressées et faisoit ainsi
- succéder les caresses aux coups. Un jour qu'il faisoit la débauche dans un
- de ces endroits-là avec le duc de Foix, Biran et quelques autres, Biran
- lui dit qu'il s'étonnoit de ce que lui, qui aimoit à goûter les plaisirs
- dans leur naturel, n'eût pas fait venir coucher sa femme une fois chez
- Louison d'Arquien, ou chez Madelon du Pré; qu'il y auroit trouvé mille
- fois plus de satisfaction que chez lui, et que, s'il en vouloit essayer,
- il lui en diroit après son sentiment.
- </p>
- <p>
- Quoique le duc de La Ferté ne fût pas trop délicat sur le chapitre de sa
- femme, il trouva à redire que Biran lui parlât de la faire venir dans un
- lieu de débauche, et le duc de Foix, qui étoit beau-frère de Biran, fut le
- premier à le condamner, ajoutant que la duchesse de La Ferté n'étoit pas
- femme à venir dans ces sortes de lieux-là. Biran lui répondit qu'elle
- étoit personne à y venir tout comme une autre, et même sa femme<a
- id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a> <a href="#footnote382"><sup
- class="sml">382</sup></a>, qui faisoit plus la scrupuleuse que la duchesse
- de La Ferté; que, s'ils vouloient parier seulement cent pistoles contre
- lui, que lui qui parloit, les y feroit venir quand il voudroit. Et s'étant
- mis à assurer la chose, il fit rire toute la compagnie, qui le connoissoit
- pour un homme infiniment agréable et qui avoit beaucoup d'esprit. Il ne se
- rétracta pas cependant de ce qu'il avoit avancé, mais, formant en même
- temps la résolution de leur faire voir l'effet de ce qu'il leur disoit, il
- changea de discours adroitement, si bien qu'on ne fit plus de réflexion à
- ce qu'il avoit dit.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote382" name="footnote382"><b>Note 382: </b></a><a
- href="#footnotetag382"> (retour) </a> Marie-Louise de Laval, mariée l'an
- 1683 au marquis de Biran, depuis duc et maréchal de Roquelaure. Voy.
- ci-dessus, p. 426.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- À cinq ou six jours de là, Biran fut voir sa sœur la duchesse de Foix<a
- id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a> <a href="#footnote383"><sup
- class="sml">383</sup></a>, et lui dit qu'il avoit fait une partie avec la
- duchesse de La Ferté pour aller à la foire S.-Germain<a id="footnotetag384"
- name="footnotetag384"></a> <a href="#footnote384"><sup class="sml">384</sup></a>,
- et que si elle en vouloit être, il les y mèneroit toutes deux un matin,
- mais qu'il n'en falloit rien dire à son mari; que la duchesse de La Ferté
- n'en diroit rien pareillement au sien, et qu'il y avoit des raisons pour
- cela, qu'il ne lui apprendroit que quand ils seroient à la foire. La
- duchesse de Foix, sans s'informer autrement de ces raisons-là, accepta la
- partie, et le jour étant pris pour le lendemain, il la fut prendre dans
- son carrosse, et fut quérir de là la duchesse de La Ferté, à qui il en dit
- autant.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote383" name="footnote383"><b>Note 383: </b></a><a
- href="#footnotetag383"> (retour) </a> Marie-Charlotte de Roquelaure,
- fille du duc Gaston et de Charlotte-Marie de Daillon du Lude, avoit
- épousé, le 8 mars 1674, Henri-François de Foix de Candale, duc de Foix.
- Née en 1655, elle mourut le 22 janvier 1710.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote384" name="footnote384"><b>Note 384: </b></a><a
- href="#footnotetag384"> (retour) </a> La foire Saint-Germain avoit le
- privilége d'attirer toute la cour; aussi s'y passoit-il souvent des
- aventures singulières. Loret (<i>Muze historique</i>) en rapporte
- quelques-unes. On a de Colletet un long poème où il en décrit les
- merveilles.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme ils furent en chemin, quelque chose manqua tout d'un coup au
- carrosse, et ces deux dames, ayant peur de verser, crièrent au cocher
- d'arrêter, qui leur obéit aussitôt, tout cela n'étant qu'une pièce faite à
- la main par Biran, afin de montrer à leurs maris qu'il ne leur avoit rien
- dit qu'il ne fût sûr d'exécuter. Cependant, ayant donné la main à ces
- dames, il fît fort de l'empressé, demanda à son cocher ce que c'étoit, et
- le querella beaucoup en apparence de ce qu'il n'avoit pas fait accommoder
- son carrosse devant que de sortir. Il dit cependant à ces dames qu'il n'y
- avoit point d'apparence de demeurer dans la rue; qu'il connoissoit une
- bourgeoise tout auprès de là; qu'il falloit monter chez elle et se
- reposer, en attendant que le carrosse fût raccommodé.
- </p>
- <p>
- Ces dames n'ayant point d'autre parti à prendre que celui-là, elles s'y
- accordèrent volontiers, et étant montées dans une maison, elles y furent
- reçues par une femme qui leur fit beaucoup de civilités. Cette femme les
- fit entrer dans une chambre fort propre, où elle les entretint assez
- spirituellement, pendant que Biran fut écrire, dans une autre chambre,
- deux billets aux ducs de Foix et de La Ferté, par lesquels il les prioit
- de le venir trouver promptement chez la Madelon du Pré, qui étoit
- justement le lieu où il avoit fait entrer leurs femmes.
- </p>
- <p>
- Les Ducs de Foix et de la Ferté, ayant reçu ces billets, se hâtèrent de se
- rendre au lieu désigné. Biran courut au devant d'eux, leur dire qu'ils ne
- seroient pas fâchés de la peine qu'ils avoient prise; qu'il leur vouloit
- faire voir deux des plus jolies femmes de toute la ville, dont la du Pré
- avoit fait la découverte depuis peu. Il leur ouvrit en même temps la
- chambre où étoient les duchesses de La Ferté et de Foix, et, les leur
- présentant, il les pria d'en user si bien avec elles qu'elles ne s'en
- allassent pas mécontentes. Il est aisé de juger de l'étonnement de ces
- deux ducs, et encore plus de celui des deux duchesses, qui, sachant où
- elles étoient, voulurent prendre leur sérieux<a id="footnotetag385"
- name="footnotetag385"></a> <a href="#footnote385"><sup class="sml">385</sup></a>
- avec Biran; mais lui, les raillant tous quatre, il les obligea à en rire
- avec lui. Après il envoya quérir à dîner, et ils dînèrent tous cinq
- ensemble dans cet honnête lieu, quoique les femmes fissent mine de n'y
- vouloir pas demeurer davantage.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote385" name="footnote385"><b>Note 385: </b></a><a
- href="#footnotetag385"> (retour) </a> Locution alors nouvelle, empruntée
- à la langue des précieuses.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Comme elles virent néanmoins que c'étoit là la volonté de leurs maris,
- elles s'y laissèrent résoudre; et pour ne pas s'ennuyer en attendant le
- dîner, elles dirent à la du Pré de leur faire passer ses religieuses en
- revue: ce que la du Pré fit, parce que, se doutant bien qu'elles étoient
- toutes de même confrairie, elle ne vouloit pas désobéir à celles qui
- méritoient bien d'être les abbesses du couvent.
- </p>
- <p>
- Cependant la disgrâce de M. L'Avocat duroit toujours; mais étant arrivé en
- ce temps-là un malheur au chevalier de Lignerac, (frère de l'abbé de
- Lignerac), qui avoit été mis en prison à la requête d'un nombre infini de
- personnes qu'il avoit attrapées, la duchesse de La Ferté l'envoya quérir,
- et lui dit qu'elle lui pardonnoit pourvu qu'il le fît sortir de prison.
- L'Avocat, qui savoit l'intrigue de l'abbé et d'elle, trouva bien rude
- qu'il fallût s'employer pour le frère de son rival, et que sa grâce ne fût
- qu'à ce prix-là; mais comme elle l'avoit puni l'autre fois pour avoir dit
- la vérité, il n'osoit la dire cette fois-là, et il lui promit que, si le
- chevalier ne sortoit pas de prison, ce ne seroit pas manque d'y employer
- tout son crédit.
- </p>
- <p>
- L'Avocat trouva de l'obstacle dans son entreprise; tous les créanciers du
- chevalier de Lignerac furent crier aux oreilles des juges<a
- id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a> <a href="#footnote386"><sup
- class="sml">386</sup></a> et leur ayant fait voir qu'il avoit déjà fait
- cession de biens, et que depuis ce temps-là il avoit encore emprunté deux
- cent mille écus, sans avoir jamais eu ni servante ni laquais, les juges
- firent comprendre à L'Avocat qu'il leur étoit impossible de le mettre hors
- de prison, et il en fut rendre compte à la duchesse.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote386" name="footnote386"><b>Note 386: </b></a><a
- href="#footnotetag386"> (retour) </a> Voy. p. 420.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il appréhendoit bien qu'elle ne le voulût rendre responsable de ce refus;
- mais la duchesse, qui aimoit le nombre, et qui s'étoit quelquefois ennuyée
- de ne le point voir, lui dit qu'elle lui étoit obligée de la peine qu'il
- avoit prise, et qu'il pouvoit revenir chez elle quand il voudroit.
- L'Avocat se jeta à ses pieds pour la remercier, lui embrassa les genoux,
- et, lui protestant une fidélité éternelle, il lui dit que sa sœur la
- duchesse de Vantadour n'avoit pas la moitié de son mérite; que quand il
- vivroit mille ans, il ne pourroit pas l'aimer un quart d'heure; qu'elle
- diroit assurément qu'il n'avoit guère d'esprit, parce qu'il ne lui avoit
- jamais pu dire une seule parole, mais qu'il ne se soucioit pas en quelle
- réputation il fût auprès d'elle, pourvu qu'elle voulût bien considérer que
- tant d'indifférence pour une si aimable personne ne pouvoit procéder que
- de l'amitié qu'il lui portoit.
- </p>
- <p>
- Comme il achevoit ces paroles, un laquais de la duchesse de Vantadour
- entra, et ayant présenté un billet de sa part à la duchesse de La Ferté,
- elle le prit et y lut ce qui suit:
- </p>
- <h4>
- <span class="sc">Billet de la duchesse de Ventadour<br /> à la duchesse de
- La Ferté.</span>
- </h4>
- <p class="ital">
- Un de mes bons amis a une affaire pardevant M. L'Avocat, et il la croit si
- délicate qu'il cherche à la faire recommander par tous ceux qui ont
- quelque crédit auprès de lui. Si j'avois prévu cet accident, j'aurois
- écouté volontiers quantité de sottises qu'il m'a voulu dire; mais n'ayant
- pas le don de deviner, m'ennuyant d'ailleurs d'une si sotte conversation
- que la sienne, je l'ai prié un peu rudement de ne la pas continuer
- davantage; ce qui fait que, ne le croyant pas bien intentionné pour moi,
- j'ai recours à vous pour lui recommander l'affaire de mon ami, dont je
- vous prie de faire la vôtre propre. Vous obligerez une sœur qui est toute
- à vous.
- </p>
- <p>
- La duchesse de La Ferté, à qui L'Avocat venoit de protester qu'il n'avoit
- jamais pu dire une douceur à la duchesse de Ventadour, voyant le contraire
- dans cette lettre, fut tentée plus d'une fois de la lui montrer pour s'en
- divertir; mais, craignant que cela ne nuisît au gentilhomme que sa sœur
- lui recommandoit, elle serra la lettre dans sa poche et renvoya le
- laquais, à qui elle commanda de dire à sa sœur qu'elle feroit ce qu'elle
- lui mandoit. Le laquais étant sorti, L'Avocat, qui étoit l'homme du monde
- le plus curieux, voulut savoir ce que contenoit la lettre, et, ne se
- contentant pas de ce que la duchesse lui en disoit, il chercha à lui
- mettre la main dans la poche et l'attrapa. Il lui dit alors qu'il verroit
- à ce coup-là leurs secrets; mais qu'il n'y avoit pas beaucoup de danger
- pour lui, qui étoit de leurs amis.
- </p>
- <p>
- La duchesse, qui, pour les raisons que j'ai dites, eût été bien aise qu'il
- ne l'eût pas vue, la lui voulut arracher; mais, n'en ayant pu venir à
- bout, elle lui dit qu'il la désobligeroit s'il ne la lui rendoit à l'heure
- même. Mais L'Avocat, croyant que plus elle faisoit d'efforts pour la
- ravoir, plus elle étoit de conséquence, se tira à l'écart pour la lire, ce
- que la duchesse ne pouvant empêcher, il fut tout surpris d'y trouver des
- choses à quoi il ne s'attendoit pas.
- </p>
- <p>
- Il dit en même temps à la duchesse que madame de Ventadour ne disoit pas
- vrai, qu'il ne lui avoit jamais parlé de rien, et que, pour lui faire voir
- qu'il ne l'avoit jamais estimée et qu'il ne l'estimoit pas encore, il
- feroit perdre son affaire à son ami. La duchesse de La Ferté lui dit qu'il
- n'en feroit rien, pour peu qu'il eût de considération pour elle; que ce
- n'étoit plus l'affaire de sa sœur, mais la sienne propre; qu'ainsi ce
- n'étoit pas avec la duchesse de Ventadour qu'il se brouilleroit, mais avec
- la duchesse de La Ferté. Madame de La Ferté eut beaucoup de peine à gagner
- cela sur lui; mais lui ayant dit qu'elle ne croyoit rien de tout ce que
- madame de Ventadour lui mandoit, qui avoit un défaut commun avec toutes
- les belles femmes, qui étoit de prendre la moindre œillade pour une
- déclaration d'amour, elle lui donna moyen par là de se justifier auprès
- d'elle. Ainsi, L'Avocat, étant en si beau chemin, lui allégua qu'il
- falloit donc que madame de Ventadour eût interprété à son avantage
- quelques regards innocents; et la duchesse, feignant de se confirmer
- toujours de plus en plus dans cette opinion, elle remit insensiblement son
- esprit, de sorte qu'il lui promit de faire tout ce qu'elle voudroit pour
- le gentilhomme en question.
- </p>
- <p>
- <a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a> <a href="#footnote387"><sup
- class="sml">387</sup></a> Pendant que tout ceci se passoit, l'on donna à
- la femme de Monsieur une fille d'honneur dont la beauté causa bientôt des
- désirs à tous les courtisans et de la jalousie à toutes ses compagnes.
- Elle étoit d'une taille ravissante, si bien que la médisance, qui a
- coutume de mordre sur toutes choses, se trouva en défaut à ce coup-là. De
- fait, tout ce qu'il y avoit de gens de l'un et de l'autre sexe fut obligé
- d'avouer qu'il n'avoit jamais rien vu de si accompli. Le grand Alcandre,
- qui aimoit alors madame de Montespan, plutôt par habitude que par
- délicatesse, ne l'eût pas plutôt vue qu'il en fut charmé. Mais comme il ne
- vouloit plus faire l'amour en jeune homme, mais en grand roi, il lui fit
- parler par un tiers; et afin que ses offres de service fussent mieux
- reçues, il les accompagna d'un fil de perles et d'une paire de boucles
- d'oreilles de diamans de grand prix.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote387" name="footnote387"><b>Note 387: </b></a><a
- href="#footnotetag387"> (retour) </a> Tout le passage qui suit, et que
- nous laissons ici, comme toutes les premières éditions de ce pamphlet, a
- été ensuite reporté, à tort, dans l'histoire de mademoiselle de
- Fontanges, qu'on lira plus loin. Il finit page 464.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Cependant, madame de Montespan étoit dans des alarmes mortelles que cette
- jeune beauté ne lui enlevât le cœur de ce prince, avec qui elle avoit eu
- du bruit il n'y avoit que peu de jours: car, prétendant qu'il la dût
- toujours traiter comme il avoit fait dans le commencement, elle lui avoit
- reproché qu'il n'avoit plus de complaisance pour elle. Comme il étoit
- assez naturel, et qu'il n'aimoit pas à être gêné, il lui avoit répondu
- franchement qu'il y avoit trop longtemps qu'ils se connoissoient pour
- observer tant de cérémonies; ce qui avoit été cause qu'elle s'étoit
- emportée, même jusqu'à lui dire des choses fort désobligeantes. Elle lui
- avoit d'abord reproché tout ce qu'elle avoit fait pour lui: qu'elle avoit
- quitté maison, enfans, mari et jusqu'à son honneur pour le suivre; qu'il
- n'y avoit sorte de complaisance qu'elle ne lui témoignât tous les jours
- pour l'engager; mais qu'il étoit devenu si froid, qu'il n'étoit plus
- reconnoissable; que si c'étoit que les années lui eussent apporté quelques
- défauts, il ne s'en devoit pas prendre à elle, mais au temps, qui a
- coutume de détruire toutes choses; que cependant elle ne s'apercevoit pas
- encore, grâce à Dieu, qu'il y eût un si grand changement en sa personne;
- mais que pour lui, elle lui pouvoit dire, sans avoir dessein néanmoins de
- le fâcher, que, quoiqu'il eût beaucoup de lieu de se louer de la nature,
- il n'étoit pas exempt néanmoins de certains défauts, qui étoient un grand
- remède à l'amour; qu'il en avoit un grand entre autres, dont peut-être il
- ne s'apercevoit pas, mais dont elle s'étoit bien aperçue, sans s'en être
- plainte néanmoins, parce qu'elle croyoit qu'on n'y devoit pas prendre
- garde de si près avec une personne qu'on aimoit.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre, à qui personne n'avoit jamais osé rien dire
- d'approchant, fut extrêmement touché de se l'entendre dire par madame de
- Montespan, pour qui il n'avoit guère moins fait qu'elle avoit fait pour
- lui: car, si elle avoit quitté maison, enfans et mari pour le suivre, il
- avoit quitté pour elle le soin de sa réputation, qui étoit extrêmement
- flétrie pour avoir aimé une femme qu'il avoit de si grandes raisons de ne
- pas regarder comme il avoit fait. Néanmoins, bien que les injures qu'on
- reçoit des personnes que l'on aime soient beaucoup plus sensibles que
- celles que l'on reçoit des autres, il ne laissa pas tomber ce reproche à
- terre, et, demandant à madame de Montespan quels étoient donc ces défauts,
- il lui reprocha lui-même les siens, dont madame de Montespan fut si
- touchée, qu'elle lui répondit que si elle avoit les imperfections dont il
- l'accusoit, du moins elle ne sentoit pas mauvais comme lui.
- </p>
- <p>
- Comme c'étoit dire par là au grand Alcandre tout ce qu'il y avoit de plus
- désobligeant, il est impossible de dire combien ce reproche lui fut
- sensible. Il lui répondit de son côté des choses qui la devoient toucher
- et la faire rentrer en elle-même, si elle eût eu encore quelques sentimens
- de vertu; mais, s'étant entièrement abandonnée à ses passions, elle
- continua ses reproches, qui n'auroient pas fini si tôt, sans ce que je
- vais rapporter. Il faut savoir que, comme ils se querelloient ainsi
- fortement, le prince de Marsillac<a id="footnotetag388"
- name="footnotetag388"></a> <a href="#footnote388"><sup class="sml">388</sup></a>
- arriva à la porte du cabinet où ils étoient. Le grand Alcandre lui avoit
- permis d'entrer partout où il seroit, sans en demander permission: ainsi,
- il avoit déjà le pied dans la porte, quand il entendit au son de la voix
- de ce prince qu'il étoit en colère. Il s'arrêta tout court, et étant bien
- aise de savoir s'il trouveroit bon qu'il entrât, il commença à crier tout
- haut: «Huissier! huissier!» Et comme il n'y en avoit point, il dit encore
- plus haut: «Qui est-ce donc qui m'annoncera, et comment m'annoncer
- moi-même?» Le grand Alcandre, qui prêtoit l'oreille à ce qu'il disoit,
- jugea bien, après la permission qu'il lui avoit donnée, que ce qu'il en
- faisoit n'étoit que par discrétion; et étant bien aise d'avoir lieu de
- quitter une conversation si désagréable, il dit au prince de Marsillac
- qu'il pouvoit entrer: ce qui fut cause que madame de Montespan tâcha de se
- contraindre, de peur que le bruit de sa disgrâce, qu'elle vouloit cacher,
- ne courût toute la cour.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote388" name="footnote388"><b>Note 388: </b></a><a
- href="#footnotetag388"> (retour) </a> Le prince de Marsillac étoit
- François de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des <i>Maximes</i> et de
- Andrée de Vivonne. Le prince de Marsillac, né le 15 juin 1634, mourut le
- 12 janvier 1714.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Étant sortie un moment après, elle laissa le grand Alcandre dans la
- liberté d'ouvrir son cœur au prince de Marsillac, qui avoit grande part
- dans sa confiance, et à qui il avoit donné en moins d'un an pour plus de
- douze cent mille francs de charges: car incontinent après la disgrâce de
- M. de Lauzun, il l'avoit obligé de prendre le gouvernement de Berri, que
- ce favori avoit, et qu'il ne vouloit pas accepter, parce que, n'ayant
- jamais été de ses amis, il avoit peur qu'on ne dît dans le monde qu'il
- auroit poussé le grand Alcandre à le faire arrêter afin de profiter de ses
- dépouilles.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre trouva que sa délicatesse étoit d'autant plus belle
- qu'elle étoit rare dans les courtisans; et comme elle ne pouvoit partir
- que d'un grand cœur, il l'eut encore en plus grande estime. A quelque
- temps de là, il lui donna encore la charge de grand maître de la
- garde-robe, vacante par la mort du marquis de Guitry, qui avoit été tué au
- passage du Rhin<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a> <a
- href="#footnote389"><sup class="sml">389</sup></a>. Mais il la lui donna
- d'une manière si obligeante, que le présent étoit moins considérable par
- sa grandeur en lui-même que par la bonté qu'il lui témoigna en le lui
- faisant: car il lui dit qu'il ne lui donnoit cette charge que pour
- accommoder ses affaires, et non pour l'incommoder; que s'il lui étoit plus
- utile de la vendre que de la garder, il lui vouloit chercher lui-même un
- marchand, et qu'il lui en feroit donner un million.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote389" name="footnote389"><b>Note 389: </b></a><a
- href="#footnotetag389"> (retour) </a> Voy. plus haut, p. 412. Gui de
- Chaumont, marquis de Guitri, étoit grand maître de la garde-robe en même
- temps que le marquis de Soyecourt.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre continua toujours ainsi de lui donner des marques de son
- amitié, et les autres courtisans le regardoient comme une espèce de
- favori, mais bien plus digne d'occuper cette place que M. de Lauzun, qui
- méprisoit tout le monde, comme s'il n'y eût personne digne de l'approcher.
- Cependant cette faveur, qui ne laissoit pas de donner de la jalousie à un
- chacun, augmenta encore de beaucoup par le refroidissement où le grand
- Alcandre étoit tombé pour madame de Montespan et par la nouvelle passion
- qu'il se sentoit pour mademoiselle de Fontanges<a id="footnotetag390"
- name="footnotetag390"></a> <a href="#footnote390"><sup class="sml">390</sup></a>,
- qui étoit cette fille d'honneur de la femme de Monsieur dont j'ai parlé
- ci-devant: car le grand Alcandre ayant communiqué l'un et l'autre au
- prince de Marsillac, voulut que ce fût lui qui lui ménageât les bonnes
- grâces de cette fille; à quoi le prince de Marsillac n'eut pas beaucoup de
- peine, n'étant venue à la Cour que dans le dessein de plaire au grand
- Alcandre.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote390" name="footnote390"><b>Note 390: </b></a><a
- href="#footnotetag390"> (retour) </a> Marie-Angélique de Scorraille,
- demoiselle de Fontanges, étoit la sixième des sept enfants de Jean
- Rigaud de Scorraille, comte de Roussille, et d'Aimée-Éléonore de Plas;
- la mère de mademoiselle de Fontanges étoit petite-fille par sa mère du
- maréchal de La Châtre. Née en 1661, on sait qu'elle mourut à l'âge de
- vingt ans, le 28 juin 1681.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- En effet, ses parents, la voyant si belle et si bien faite, et ayant plus
- de passion pour leur fortune que de soin pour leur honneur, boursillèrent
- entre eux pour pouvoir l'envoyer à la cour et pour lui faire faire une
- dépense honnête et conforme au poste où elle entroit<a id="footnotetag391"
- name="footnotetag391"></a> <a href="#footnote391"><sup class="sml">391</sup></a>.
- Or, comme ils lui avoient donné des leçons là-dessus, elle les mit en
- pratique dès le moment que le prince de Marsillac lui eut parlé de la part
- du grand Alcandre. Elle lui dit donc qu'elle recevoit avec joie la
- déclaration qu'il venoit de lui faire de sa part; que ce prince avoit des
- qualités si touchantes qu'il faudroit qu'elle fût de bien mauvaise humeur
- pour n'être pas charmée de sa passion; mais qu'avec tout cela elle ne
- pouvoit pas prendre grande confiance en ce qu'il venoit de lui dire, tant
- que madame de Montespan posséderoit ses bonnes grâces; qu'elle étoit
- jalouse naturellement; qu'ainsi elle ne seroit point fâchée que le grand
- Alcandre sût que, quoiqu'il y eût beaucoup de gloire à posséder la moindre
- partie de son cœur, elle étoit assez délicate, néanmoins, pour n'en
- vouloir à ce prix-là; qu'aussi bien ce n'étoit peut-être pas une véritable
- passion que celle qu'il sentoit pour elle, mais quelque feu passager qui
- seroit aussitôt éteint qu'allumé; que s'il étoit vrai cependant que ce
- prince l'aimât véritablement, ce qu'elle n'osoit croire encore, de peur de
- s'abandonner à une joie mal fondée, il lui en donneroit des marques
- bientôt en n'aimant qu'elle uniquement, comme elle étoit prête de son côté
- de n'aimer que lui.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote391" name="footnote391"><b>Note 391: </b></a><a
- href="#footnotetag391"> (retour) </a> Les filles d'honneur de la reine
- avoient deux cents livres de gages: celles de Madame ne pouvoient être
- rétribuées beaucoup plus largement, quoique chez Monsieur et chez Madame
- plusieurs charges fussent plus avantageuses que chez le Roi.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le prince de Marsillac, qui vouloit réussir du premier coup dans son
- ambassade amoureuse, répondit à cela que, si l'on pouvoit juger de
- l'avenir par les choses passées, il n'y avoit pas beaucoup d'apparence que
- le grand Alcandre, qui étoit mécontent de madame de Montespan, dût jamais
- retourner vers elle; qu'il étoit constant quand il aimoit une fois, et que
- s'il avoit quitté madame de La Vallière, c'est que cette dame y avoit
- beaucoup contribué par une inégalité d'esprit qui ne plaisoit pas à ce
- prince; qu'elle avoit pu entendre parler qu'avant qu'elle entrât dans le
- couvent où elle étoit religieuse, elle étoit déjà entrée dans un autre
- malgré lui; qu'il avoit été obligé même de la renvoyer quérir, et cela à
- la vue de tout son royaume; que depuis ce temps-là elle ne faisoit que lui
- parler des sindérèses de sa conscience, ce qui l'avoit détaché d'elle peu
- à peu, ce prince ne voulant pas s'opposer à son salut; qu'il avoit donc
- aimé madame de Montespan, et qu'il l'aimeroit peut-être toujours, si elle
- n'avoit voulu prendre avec lui des airs qui peuvent bien convenir aux
- maîtresses des particuliers, mais non pas à celle d'un grand prince, avec
- qui il est bon d'avoir l'esprit plus souple et plus complaisant; qu'il lui
- diroit comment elle en devoit user quand elle en seroit là; mais que n'en
- étant pas encore temps, il ne s'agissoit que de mettre son esprit en
- repos: c'est pourquoi il vouloit bien lui dire, en bon ami, de ne pas
- laisser échapper une si belle occasion; qu'autrement il étoit assuré
- qu'elle s'en repentiroit toute sa vie.
- </p>
- <p>
- Il lui conta là-dessus la querelle que le grand Alcandre avoit eue avec
- madame de Montespan, l'insolence de cette dame, le ressentiment de ce
- prince; et cette circonstance l'ayant convaincue plutôt que toutes ses
- raisons, elle manda au grand Alcandre que si elle lui étoit obligée du
- présent qu'il lui avoit fait, et dont j'ai parlé ci-devant, elle lui
- savoit encore bien meilleur gré de ce qu'il lui avoit fait dire par le
- prince de Marsillac, qui lui serviroit de caution qu'elle étoit toute
- prête à se donner à lui, pourvu qu'il voulût bien se donner à elle.
- </p>
- <p>
- Cependant, madame de Montespan, qui se défioit de cette intrigue,
- employoit tous ses amis pour regagner la confiance du grand Alcandre. Le
- marquis de Louvois, qui en étoit, et même des plus affectionnés, lui
- conseilla de chercher l'occasion de lui parler en particulier. Mais comme
- le grand Alcandre tenoit sa colère et qu'il la fuyoit avec grand soin,
- elle dit au marquis de Louvois qu'il lui étoit impossible de le retrouver
- tête à tête, et que, s'il ne s'y employoit comme il faut, elle n'en
- viendroit jamais à bout. Ce marquis lui dit de se rendre de bonne heure où
- le grand Alcandre avoit coutume de tenir conseil, et de prendre si bien
- son temps qu'elle ne le laissât pas aller sans se raccommoder avec lui.
- </p>
- <p>
- Madame de Montespan, ayant approuvé ce conseil, se rendit au lieu désigné.
- Le grand Alcandre y étant venu, il fut tout surpris de l'y rencontrer au
- lieu des ministres. Cependant, M. de Louvois, qui vouloit leur donner le
- temps de faire leurs affaires, entra dans la chambre tout proche du lieu
- où ils étoient, et voyant qu'il y avoit sept ou huit personnes de la cour
- qui avoient coutume de se faire voir quand le grand Alcandre sortoit, il
- prît une bougie de dessus un guéridon, feignant de chercher un diamant
- qu'il disoit avoir perdu. Il se doutoit bien que les valets de chambre
- viendroient à lui pour lui aider à le chercher, et en étant venu un, il
- lui dit tout bas, en lui donnant le flambeau, qu'il fît sortir tous ceux
- qui étoient dans la chambre, et qu'il dît à l'huissier de n'y laisser
- entrer personne, pas même ceux qui étoient mandés pour le conseil.
- </p>
- <p>
- Ainsi, sans qu'on s'aperçut que cela vînt de lui, il se défit de tous ces
- importuns, et au lieu d'y avoir conseil ce jour-là, il y eût un grand
- éclaircissement entre le grand Alcandre et madame de Montespan. Cependant,
- comme l'on savoit que M. de Louvois étoit demeuré dans la chambre, on le
- crut enfermé avec le prince; de sorte que les autres ministres, qu'on
- avoit renvoyés sans les vouloir laisser entrer, en eurent de la jalousie.
- Et de fait, ils ne surent à quoi attribuer cette longue conversation qui
- étoit cause qu'il n'y avoit point eu de conseil ce jour-là; ce qui n'étoit
- point encore arrivé, le grand Alcandre étant ponctuel dans tout ce qu'il
- faisoit.
- </p>
- <p>
- Cependant, quoique cet éclaircissement semblât avoir raccommodé toutes
- choses, et que le grand Alcandre retournât à son ordinaire chez madame de
- Montespan, il ne laissa pas que de poursuivre sa pointe avec mademoiselle
- de Fontanges<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a> <a
- href="#footnote392"><sup class="sml">392</sup></a>.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote392" name="footnote392"><b>Note 392: </b></a><a
- href="#footnotetag392"> (retour) </a> Ici finit le passage intercalé par
- certaines éditions dans l'histoire de mademoiselle de Fontanges. Voy. p.
- 454.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Il la vit en particulier, et il lui donna des marques de son affection et
- en reçut de la sienne; ce qui ne put être si secret que toute la cour n'en
- fût bientôt abreuvée.
- </p>
- <p>
- Le grand Alcandre fut si content de cette nouvelle conquête, qu'il donna
- au prince de Marsillac la charge de grand-veneur<a id="footnotetag393"
- name="footnotetag393"></a> <a href="#footnote393"><sup class="sml">393</sup></a>,
- pour récompense de la lui avoir procurée.
- </p>
- <p>
- [<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a> <a href="#footnote394"><sup
- class="sml">394</sup></a> Cependant, comme il étoit sujet à trouver des
- maîtresses fécondes, il sut bientôt que mademoiselle de Fontanges étoit
- grosse; ce qui l'obligea à lui donner le titre de duchesse<a
- id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a> <a href="#footnote395"><sup
- class="sml">395</sup></a>, et à faire sa maison. Comme cette demoiselle,
- bien loin de ressembler à madame de Montespan, dont l'avarice alloit
- jusqu'à la vilenie, étoit généreuse jusqu'à la prodigalité, il fut obligé
- aussi de lui donner un homme pour retenir cette humeur libérale<a
- id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a> <a href="#footnote396"><sup
- class="sml">396</sup></a>, et pour prendre garde qu'elle pût subsister
- avec cent mille écus par mois qu'il lui donnoit. Ce surintendant fut le
- duc de Noailles<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a> <a
- href="#footnote397"><sup class="sml">397</sup></a>, dont on fut
- extrêmement surpris: sa dévotion sembloit incompatible avec un emploi qui
- le faisoit entrer dans beaucoup de petits détails dont il auroit pu se
- passer honnêtement. Mais comme chacun s'étoit mis sur le pied de songer en
- premier lieu à sa fortune, et ensuite à Dieu, ce duc, bien loin de refuser
- cet emploi, remercia le grand Alcandre de le lui avoir donné
- préférablement à beaucoup d'autres qui le briguoient aussi bien que lui.
- Ainsi il partagea son temps entre ce prince et sa maîtresse, qui fut alors
- appelée Madame; et quand il en avoit de reste, il le donnoit à Dieu.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote393" name="footnote393"><b>Note 393: </b></a><a
- href="#footnotetag3"> (retour) </a> La charge de grand veneur a toujours
- été exercée par les gentilhommes des plus qualifiés de la cour; nous y
- voyons, avant le prince de Marsillac, le duc de Rohan et le marquis de
- Soyecourt.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote394" name="footnote394"><b>Note 394: </b></a><a
- href="#footnotetag394"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été intercalé aussi dans l'histoire de mademoiselle de
- Fontanges, à la fin. Mais nous suivons les premières éditions.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote395" name="footnote395"><b>Note 395: </b></a><a
- href="#footnotetag395"> (retour) </a> Madame de Sévigné, lettre du 6
- avril 1680: «Madame de Fontanges est duchesse, avec vingt mille escus de
- pension; elle en recevoit aujourd'hui les compliments dans son lit. Le
- Roi y a été publiquement; elle prend demain son tabouret et s'en va
- passer le temps de Pâques à une abbaye que le Roi a donnée à une de ses
- sœurs. Voici une manière de séparation qui fera bien de l'honneur à la
- sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent que cet établissement
- sent le congé. En vérité, je n'en crois rien; le temps nous l'apprendra.
- Voici ce qui est présent: Madame de Montespan est enragée; elle pleura
- tout hier. Vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
- encore plus outragé par la haute faveur de madame de Maintenon.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote396" name="footnote396"><b>Note 396: </b></a><a
- href="#footnotetag396"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle de cette
- prodigalité de madame de Fontanges: «Je vous ai parlé de toutes les
- beautés, de toutes les étrennes; Fontanges en a donné pour vingt mille
- écus, sans que la pensée lui soit venue de faire un présent à madame de
- Coulanges.» (12 janv. 1680.) Dans une autre lettre, où elle parle du
- voyage que fit mademoiselle de Fontanges avec le Roi, qui alloit
- au-devant de madame la Dauphine, on lit: «On mande qu'on s'est fort
- diverti à Villers-Cottrets; je ne vois pas que les visites à ce carrosse
- gris (où étoit la favorite) aient été publiques. La passion n'en est pas
- moins grande. On (<i>c'est-à-dire</i> elle) reçut en montant dans ce
- carrosse dix mille louis et un service de campagne de vermeil doré. La
- libéralité est excessive, et on répand comme on reçoit.» (1er mars
- 1680.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote397" name="footnote397"><b>Note 397: </b></a><a
- href="#footnotetag397"> (retour) </a> Anne-Jules de Noailles, fils
- d'Anne de Noailles et de Louise Boyer, né le 5 février 1650. Après
- s'être fait remarquer dans plusieurs campagnes, il suivit le Roi à la
- conquête, de la Franche-Comté en 1674. En 1677, par la démission de son
- père, il fut fait duc de Noailles et pair de France; en 1678, il obtint
- le gouvernement de Roussillon qu'avoit eu son père. Sa faveur étoit donc
- antérieure à l'emploi qu'il avoit accepté. Marié depuis le 13 août 1671
- avec Marie-Françoise de Bournonville, il eut de ce mariage vingt et un
- enfants.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a> <a href="#footnote398"><sup
- class="sml">398</sup></a> Cependant madame de Montespan tâchoit de se
- soutenir encore le mieux qu'il lui étoit possible; elle avoit prié le
- grand Alcandre de vouloir du moins venir chez elle comme il avoit
- accoutumé, et elle tâchoit d'insinuer à tout le monde que son crédit étoit
- encore plus grand qu'on ne pensoit; que l'amour du grand Alcandre pour
- madame de Fontanges n'étoit qu'un amour passager et dont il seroit bientôt
- revenu; et qu'enfin il reviendroit à elle plus amoureux qu'il n'avoit
- jamais été. Ses partisans tâchoient d'ailleurs de donner quelque crédit à
- ces faux bruits; mais comme on voyoit que ce prince s'adonnoit entièrement
- à sa nouvelle passion, chacun rechercha les bonnes grâces de madame de
- Fontanges, qui procura des établissements aux uns et aux autres, de même
- qu'à la plupart de sa famille.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote398" name="footnote398"><b>Note 398: </b></a><a
- href="#footnotetag398"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été intercalé encore dans les dernières éditions de
- l'histoire de mademoiselle de Fontanges, mais au début.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Madame de Montespan, voyant que le grand Alcandre se détachoit d'elle tous
- les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu'elle commença à
- médire publiquement de madame de Fontanges. Elle disoit à chacun qu'il
- falloit que le grand Alcandre ne fût guère délicat, d'aimer une fille qui
- avoit eu des amourettes dans sa province; qu'elle n'avoit ni esprit ni
- éducation, et qu'enfin, à proprement parler, ce n'étoit qu'une belle
- peinture. Elle en disoit encore mille autres choses aussi fâcheuses, ce
- qui, bien loin de ramener le grand Alcandre comme elle pensoit, le
- détourna encore davantage de revenir à elle. En effet, il lui voyoit
- toujours le même esprit d'orgueil qu'il n'avoit jamais pu humilier, et qui
- étoit encore tout prêt de lui faire mille algarades. Il s'en plaignit au
- prince de Marsillac, qui l'entretint dans l'aversion qu'il se sentoit pour
- elle, et qui en sut faire sa cour ensuite à madame de Fontanges.
- </p>
- <p>
- Cependant cette fille vint à accoucher peu de temps après, et on prit ce
- temps-là, à ce qu'on croit, pour l'empoisonner<a id="footnotetag399"
- name="footnotetag399"></a> <a href="#footnote399"><sup class="sml">399</sup></a>,
- ce que l'on a attribué à madame de Montespan, soit qu'on s'imagine qu'une
- personne dans le chagrin où elle étoit dût se porter à un si grand crime,
- ou qu'on croie que, dans le poste où étoit madame de Fontanges, et ayant
- une rivale sur les bras, elle ne dût mourir que d'une mort violente. Quoi
- qu'il en soit, elle tomba dans une langueur incontinent après ses couches,
- dont il lui resta une perte de sang, ce qui empêcha le grand Alcandre de
- coucher davantage avec elle. Cependant il la visitoit souvent, lui
- témoignant le déplaisir où il étoit de l'état où il la voyoit réduite.
- Mais madame de Fontanges, qui se voyoit mourir tous les jours, le pria de
- permettre qu'elle se retirât de la cour, ajoutant en pleurant que la
- malice de ses ennemis étoit cause qu'elle ne devoit plus songer qu'à
- l'autre monde.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote399" name="footnote399"><b>Note 399: </b></a><a
- href="#footnotetag399"> (retour) </a> Madame de Sévigné parle en effet
- d'une perte de sang continuelle qui avoit ruiné la santé de mademoiselle
- de Fontanges. Dans sa lettre du 1er mai 1680 elle dit même: «Vous savez
- tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges. Voici ce
- qu'elle lui garde: une perte de sang si considérable qu'elle est encore
- à Maubuisson, dans son lit, avec une fièvre qui s'y est mêlée. Elle
- commence même à enfler; son beau visage est un peu bouffi.» Cependant
- mademoiselle de Fontanges revint à la cour et retrouva une apparence de
- faveur. Mais le Roi ne quittoit pas madame de Maintenon, et mademoiselle
- de Fontanges, au dire de madame de Sévigné, ne cessoit de pleurer son
- bonheur perdu. Enfin la lettre du 1er septembre 1680 constate les
- soupçons d'empoisonnement: «On dit que <i>la belle beauté</i> a pensé
- être empoisonnée... Elle est toujours languissante.»
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a> <a href="#footnote400"><sup
- class="sml">400</sup></a> Le grand Alcandre, qui étoit bien aise qu'elle
- donnât ordre aux affaires de son salut, et qui d'ailleurs étoit
- sensiblement touché d'être présent à ses souffrances, lui accorda ce
- qu'elle lui demandoit. Elle se retira dans un couvent au faubourg
- Saint-Jacques<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a> <a
- href="#footnote401"><sup class="sml">401</sup></a>, où il envoyoit tous
- les jours savoir de ses nouvelles. Le duc de La Feuillade y alloit aussi
- deux ou trois fois la semaine la visiter de sa part, mais il n'en
- rapportoit jamais que de méchantes nouvelles; car cette pauvre dame, qui
- avoit toutes les parties nobles gâtées, soit de poison ou d'autre chose,
- se voyoit décliner tous les jours; de sorte que le duc de La Feuillade dit
- au grand Alcandre que c'en étoit fait et qu'il n'y avoit plus d'espérance.
- En effet, elle mourut peu de jours après, laissant encore plus de soupçon
- après sa mort d'avoir été empoisonnée qu'on n'en avoit eu pendant sa
- maladie: car l'ayant ouverte, on trouva qu'il y avoit de petites marques
- noires attachées aux parties nobles, lesquelles sont des témoignages
- indubitables, à ce que l'on prétend, qu'elle a été empoisonnée].
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote400" name="footnote400"><b>Note 400: </b></a><a
- href="#footnotetag400"> (retour) </a> Encore un passage intercalé dans
- l'histoire de mademoiselle de Fontanges, dans les mauvaises éditions.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote401" name="footnote401"><b>Note 401: </b></a><a
- href="#footnotetag401"> (retour) </a> À l'abbaye de Port-Royal de Paris,
- où elle mourut.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Le grand Alcandre témoigna publiquement la douleur qu'il avoit de sa
- perte, et, voulant faire voir que l'estime qu'il avoit eue pour elle
- duroit encore après sa mort, il donna une abbaye à un de ses frères<a
- id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a> <a href="#footnote402"><sup
- class="sml">402</sup></a>; il maria aussi une de ses sœurs<a
- id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a> <a href="#footnote403"><sup
- class="sml">403</sup></a> fort avantageusement, et fit encore quantité
- d'autres choses en faveur de sa famille<a id="footnotetag404"
- name="footnotetag404"></a> <a href="#footnote404"><sup class="sml">404</sup></a>.
- Madame de Montespan croyoit cependant que ce prince alloit revenir à elle;
- mais<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a> <a
- href="#footnote405"><sup class="sml">405</sup></a> elle fut tout étonnée
- de voir que madame de Maintenon<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a>
- <a href="#footnote406"><sup class="sml">406</sup></a> avoit toute sa
- confiance. Elle en fut au désespoir: car, comme c'étoit elle qui l'avoit
- faite ce qu'elle étoit, elle ne pouvoit souffrir que son propre ouvrage
- servît à la détruire elle-même.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote402" name="footnote402"><b>Note 402: </b></a><a
- href="#footnotetag402"> (retour) </a> Louis Léger de Scorrailles, abbé
- de Valloire, mort en 1692.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote403" name="footnote403"><b>Note 403: </b></a><a
- href="#footnotetag403"> (retour) </a> Catherine Gasparde, mariée à
- Sébastien de Rosmadec, lieutenant général de Bretagne, gouverneur de
- Nantes, brigadier et mestre de camp de cavalerie.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote404" name="footnote404"><b>Note 404: </b></a><a
- href="#footnotetag404"> (retour) </a> Par exemple, il donna l'abbaye de
- Chelles à Jeanne de Scorrailles, qui étoit religieuse à Faremoustier, et
- qui fut bénite abbesse le 25 août 1680. Madame de Sévigné parle du
- voyage que fit à Chelles madame de Fontanges, pour assister à la
- cérémonie d'installation de sa sœur: «Madame de Fontanges est partie
- pour Chelles; assurément je l'irois voir si j'étois à Livry. Elle avoit
- quatre carrosses à six chevaux, le sien à huit. Toutes ses sœurs étoient
- avec elle, mais tout cela si triste qu'on en avoit pitié: la belle
- perdant tout son sang, pâle, changée, accablée de tristesse, méprisant
- quarante mille écus de rente et un tabouret qu'elle a, et voulant la
- santé et le cœur du Roi qu'elle n'a pas.» (Lettre du 17 juillet 1680.)
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote405" name="footnote405"><b>Note 405: </b></a><a
- href="#footnotetag405"> (retour) </a> Le passage qui suit, entre
- crochets, a été encore introduit textuellement dans l'histoire de
- mademoiselle de Fontanges. On y retrouve aussi les lignes qui précédent,
- mais légèrement modifiées.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote406" name="footnote406"><b>Note 406: </b></a><a
- href="#footnotetag406"> (retour) </a> Madame de Maintenon aura plus tard
- son historiette.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- Ce qui la chagrinoit encore davantage, c'est qu'elle ne croyoit pas qu'il
- entrât aucune foiblesse dans leur intelligence, qui devoit être par
- conséquent de plus longue durée, puisqu'elle ne dépendoit point d'un amour
- passager, qui commence et finit souvent tout en un même jour. En effet,
- elle a vu que la confiance que le grand Alcandre a prise en cette dame
- subsiste encore aujourd'hui, et qu'au contraire l'amour qu'il a eu pour
- elle a dégénéré en une espèce de mépris. Cependant il ne lui en fait rien
- paroître, sachant qu'une certaine honnêteté de bienséance est toujours le
- reste de l'amour d'un honnête homme, qui en use ainsi plutôt pour sa
- propre réputation, que pour conserver encore quelque sentiment de
- tendresse.
- </p>
- <p>
- Il sembloit que, le grand Alcandre ayant renoncé à l'amour, chacun y dût
- renoncer de même, et que les dames, à l'exemple de madame de Montespan,
- qui fait maintenant la prude, dussent être prudes aussi; mais leur
- tempérament et leur inclination l'emportant par dessus toutes sortes de
- raisons, elles continuent toujours la même vie. La duchesse de La Ferté
- surtout est plus emportée que jamais dans ses plaisirs. La duchesse de
- Vantadour, sa sœur, n'en est pas moins friande, quoiqu'elle fasse ses
- affaires avec plus de discrétion et de conduite. Pour ce qui est de la
- maréchale de La Ferté, elle est à qui plus donne, et est revêtue d'une si
- grande humilité, depuis certains malheurs qui lui sont arrivés, semblables
- à ceux que j'ai rapportés de sa belle-fille, qu'elle a fait vœu de ne
- refuser personne, pourvu qu'il ait de l'argent. Ses débauches, qui vont
- jusqu'à l'excès, feroient un gros volume, si on se donnoit la peine de les
- écrire. On en verra un échantillon dans un manuscrit qui m'est tombé entre
- les mains<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a> <a
- href="#footnote407"><sup class="sml">407</sup></a> et où on lui rend
- justice, aussi bien qu'à une autre dame<a id="footnotetag408"
- name="footnotetag408"></a> <a href="#footnote408"><sup class="sml">408</sup></a>
- de son calibre<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a> <a
- href="#footnote409"><sup class="sml">409</sup></a>. On y verra quelques
- aventures qui ont du rapport avec celle-ci; mais comme c'est une autre
- main qui a fait son histoire, on la donnera au public telle qu'on l'a
- reçue.
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote407" name="footnote407"><b>Note 407: </b></a><a
- href="#footnotetag407"> (retour) </a> C'est le pamphlet connu sous le
- titre de: <i>les Vieilles amoureuses</i>.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote408" name="footnote408"><b>Note 408: </b></a><a
- href="#footnotetag408"> (retour) </a> Madame de Lionne.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote409" name="footnote409"><b>Note 409: </b></a><a
- href="#footnotetag409"> (retour) </a> C'est par ces mots que finit, dans
- les éditions de pacotille, l'histoire de mademoiselle de Fontanges.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- [<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a> <a href="#footnote410"><sup
- class="sml">410</sup></a> Pour ce qui est de mademoiselle de Montpensier,
- après avoir pleuré pendant dix ans entiers la prison de M. de Lauzun,
- enfin elle a trouvé moyen d'obtenir sa liberté: car, considérant que tous
- les biens du monde ne sont rien en comparaison de son contentement, elle a
- apaisé la colère du grand Alcandre moyennant la principauté de Dombes et
- la comté d'Eu qu'elle a assurées au duc du Maine, son fils naturel. Par ce
- moyen-là M. de Lauzun est revenu, non pas à la cour, mais à Paris, où il
- est obligé de vivre en homme privé. En effet, le grand Alcandre n'a pas
- voulu permettre que son mariage se déclarât; mais il est si souvent chez
- la princesse, que c'est tout de même que s'il y logeoit. Cependant elle en
- est si jalouse, qu'il voudroit bien n'avoir jamais songé à elle<a
- id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a> <a href="#footnote411"><sup
- class="sml">411</sup></a> . Elle a mis des espions auprès de lui, et il
- n'ose faire un pas qu'elle n'en soit avertie. Ainsi, l'on peut dire de lui
- qu'en sortant d'une prison il est rentré dans une autre, qui ne lui semble
- pas moins rude. Elle lui a donné deux terres<a id="footnotetag412"
- name="footnotetag412"></a> <a href="#footnote412"><sup class="sml">412</sup></a>
- , du consentement du grand Alcandre; mais c'est tout ce qu'elle a fait
- pour lui, car elle ne sauroit lui donner un sou, ayant perdu tout son
- crédit par ce mariage, personne ne lui voulant plus prêter d'argent, de
- peur qu'on ne dise un jour à venir qu'étant en puissance de mari elle n'a
- pu emprunter valablement. C'est ce qui fait qu'il y a bientôt quatre ou
- cinq ans qu'elle a commencé à bâtir sa maison de Choisi<a
- id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a> <a href="#footnote413"><sup
- class="sml">413</sup></a> , sans qu'elle soit achevée, car il faut qu'elle
- prenne cette dépense sur son revenu. Mais elle se consoleroit encore de
- tout cela, si M. de Lauzun étoit le même qu'il a été autrefois, je veux
- dire s'il étoit toujours aussi brave homme avec les dames qu'il l'étoit
- dans le temps de sa faveur. Mais on dit que c'est maintenant si peu de
- chose, qu'on auroit peine à juger de ce qu'il a été autrefois par ce qu'il
- est aujourd'hui. Cependant, c'est un défaut qui lui est commun avec
- beaucoup d'autres: car on sait par expérience qu'il faut que toutes choses
- prennent fin. C'est pour cela aussi que la princesse dit aujourd'hui que
- celui-là a menti bien impudemment, qui a dit le premier que tout bon
- cheval ne devient jamais rosse.]
- </p>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote410" name="footnote410"><b>Note 410: </b></a><a
- href="#footnotetag410"> (retour) </a> Le passage qui suit, jusqu'à la
- fin, manque dans les éditions qui ont pillé cette histoire au profit de
- celle de mademoiselle de Fontanges.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote411" name="footnote411"><b>Note 411: </b></a><a
- href="#footnotetag411"> (retour) </a> Mademoiselle de Montpensier se
- plaint souvent de Lauzun, qui, à son retour de Pignerolles, affecte de
- faire l'empressé auprès des dames et se montre d'une avidité insatiable.
- Voy. surtout t. 7, p. 53 et suiv., édit. citée.
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote412" name="footnote412"><b>Note 412: </b></a><a
- href="#footnotetag412"> (retour) </a> «Le roi permit que je donnasse du
- bien à M. de Lauzun. D'abord il fut dit de lui donner Châtellerault et
- quelques autres de mes terres du voisinage. Il n'en voulut pas; il aima
- mieux le duché de Saint-Fargeau, qui étoit alors affermé 22,000 livres,
- la ville et baronnie de Thiers, en Auvergne, qui est une des plus belles
- terres de la province, de la valeur de 8,000 livres, et 10,000 livres de
- rente par an sur les gabelles du Languedoc. Au lieu d'être content, il
- se plaignit que je lui avois donné si peu qu'il avoit eu peine à
- l'accepter.»
- </p>
- </blockquote>
- <blockquote class="footnote">
- <p>
- <a id="footnote413" name="footnote413"><b>Note 413: </b></a><a
- href="#footnotetag413"> (retour) </a> Cette maison, que mademoiselle de
- Montpensier acheta du président Gontier, quand ses créanciers le
- forcèrent de la vendre, fut en effet longtemps en construction. Mais le
- luxe qu'y déploya Mademoiselle ne pouvoit s'improviser, et, par la
- description qu'elle en fait (t. 7, p. 31 et suiv.), on comprend qu'elle
- ait été plusieurs années avant de la voir terminée.
- </p>
- </blockquote>
- <p>
- <br />
- </p>
- <p class="mid">
- FIN DU TOME II.
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco06.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br /><br /><br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/head01.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <h3>
- TABLE DES MATIÉRES
- </h3>
- <h4>
- CONTENUES DANS CE VOLUME.
- </h4>
- <p>
- <a href="#p1">Préface.</a><br /> <a href="#c1">Les agrémens de la jeunesse</a>
- de Louis XIV, ou son amour pour mademoiselle de Mancini.<br /> <a href="#c2">Le
- Palais-Royal</a>, ou les Amours de madame de La Vallière.<br /> <a
- href="#c3">Histoire de l'amour feinte</a> du Roi pour Madame.<br /> <a
- href="#c4">La déroute et l'adieu</a> des filles de joye.<br /> <a href="#c5">Regrets
- des filles d'honneur</a> à madame de La Vallière.<br /> <a href="#c6">La
- Princesse</a>, ou les Amours de Madame.<br /> <a href="#c7">Le Perroquet</a>,
- ou les Amours de Mademoiselle.<br /> <a href="#c8">Junonie</a>, ou les
- Amours de madame de Bagneux.<br /> <a href="#c9">Les fausses prudes</a>, ou
- les Amours de madame de Brancas et autres dames de la cour.<br /> <a
- href="#c10">La France galante</a>, ou Histoires amoureuses de la cour
- (madame de Montespan, mademoiselle de Montpensier, etc.).
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
- <p class="mid">
- <img alt="" src="images/deco03.png" />
- </p>
- <p>
- <br /><br />
- </p>
-<pre xml:space="preserve">
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire amoureuse des Gaules suivie
-des Romans historico-satiriques du X, by Roger de Bussy-Rabutin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES (2/4) ***
-
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-works. See paragraph 1.E below.
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