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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:38:55 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'oiseau blanc + conte bleu + +Author: Denis Diderot + +Editor: Jules Assézat + +Release Date: April 25, 2009 [EBook #28605] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU BLANC *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<p class="c">[Extrait des Œuvres complètes de Diderot, éditées par Jules Assézat, tome quatrième, Paris, Garnier Frères, 1875.]</p> + + + + +<h1>L'OISEAU BLANC</h1> + +<p class="c"><big>CONTE BLEU</big></p> + +<p class="c">(Écrit vers 1748.—Publié en 1798.)</p> + + + + +<p class="h">Ce conte est de la même époque que les <i>Bijoux indiscrets</i>. Les +mêmes personnages s'y retrouvent, mais la licence y est beaucoup +moindre. Il resta inconnu jusqu'à la publication qu'en fit Naigeon dans +son édition des <i>Œuvres</i> de Diderot en 1798. C'était lui que cherchait +M. Berrier, le lieutenant de police, quand M<sup>me</sup> Diderot lui répondit +qu'elle ne connaissait de son mari «ni pigeon noir, ni pigeon blanc,» et +que d'ailleurs elle ne le croyait pas capable d'attaquer le roi, comme on +l'en accusait à l'occasion de ce conte. On jugera si la femme du philosophe +avait raison. Pour nous, il ne nous paraît y avoir là, comme dans +les <i>Bijoux</i>, que des rapprochements trop vagues entre Mangogul et +Louis XV, pour permettre de soutenir une opinion qui rendrait criminels +tous les romans du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle aussi bien que toutes les féeries du <small>XIX</small><sup>e</sup>. +Il faut toujours qu'il arrive un moment, dans l'histoire des peuples, où, +la civilisation se répandant, le principe d'autorité se montre sous son +vrai jour. On s'aperçoit alors que les rois sont des hommes, et quand +une fois tout le monde le sait, les écrivains qui le disent, ne faisant plus +que broder un lieu commun, n'ont ni mérite ni démérite: ils n'ont +qu'un peu plus ou un peu moins d'esprit. +</p> +<p>Nous pensons n'avoir pas besoin d'expliquer au lecteur l'allégorie de +<i>l'Oiseau blanc</i>; ils l'apercevront, sans aucun doute, avant la Sultane.</p> + + + + +<p class="hc"><big>L'OISEAU BLANC</big> +</p> +<p class="c"><b>CONTE BLEU</b></p> + + +<h2>TABLE.</h2> + + +<ul> +<li><a href="#s1">Première soirée</a></li> +<li><a href="#s2">Deuxième soirée</a></li> +<li><a href="#s3">Troisième soirée</a></li> +<li><a href="#s4">Quatrième soirée</a></li> +<li><a href="#s5">Cinquième soirée</a></li> +<li><a href="#s6">Sixième soirée</a></li> +<li><a href="#s7">Septième soirée</a></li> +</ul> + +<h2><a name="s1" id="s1"></a>PREMIÈRE SOIRÉE.</h2> + + +<p>La favorite se couchait de bonne heure et s'endormait fort +tard. Pour hâter le moment de son sommeil, on lui chatouillait +la plante des pieds et on lui faisait des contes; et pour +ménager l'imagination et la poitrine des conteurs, cette fonction +était partagée entre quatre personnes, deux émirs et deux +femmes. Ces quatre improvisateurs poursuivaient successivement +le même récit aux ordres de la favorite. Sa tête était +mollement posée sur son oreiller, ses membres étendus dans +son lit et ses pieds confiés à sa chatouilleuse, lorsqu'elle dit: +«Commencez;» et ce fut la première de ses femmes qui débuta +par ce qui suit.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Ah! ma sœur, le bel oiseau! Quoi! vous ne le voyez pas +entre les deux branches de ce palmier passer son bec entre ses +plumes et parer ses ailes et sa queue? Approchons doucement; +peut-être qu'en l'appelant il viendra; car il a l'air apprivoisé, +«Oiseau mon cœur, oiseau mon petit roi, venez, ne craignez +rien; vous êtes trop beau pour qu'on vous fasse du mal. Venez; +une cage charmante vous attend; ou si vous préférez la liberté, +vous serez libre.»</p> + +<p>L'oiseau était trop galant pour se refuser aux agaceries de +deux jeunes et jolies personnes. Il prit son vol et descendit +légèrement sur le sein de celle qui l'avait appelé. Agariste, +c'était son nom, lui passant sur la tête une main qu'elle laissait +glisser le long de ses ailes, disait à sa compagne: «Ah! ma +sœur, qu'il est charmant! Que son plumage est doux! qu'il est +lisse et poli! Mais il a le bec et les pattes couleur de rose et les +yeux d'un noir admirable!»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Quelles étaient ces deux femmes?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Deux de ces vierges que les Chinois renferment dans des +cloîtres.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je ne croyais pas qu'il y eût des couvents à la Chine.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Ni moi non plus. Ces vierges couraient un grand péril à +cesser de l'être sans permission. S'il arrivait à quelqu'une de se +conduire maladroitement, on la jetait pour le reste de sa vie +dans une caverne obscure, où elle était abandonnée à des génies +souterrains. Il n'y avait qu'un moyen d'échapper à ce supplice, +c'était de contrefaire la folle ou de l'être. Alors les Chinois qui, +comme nous et les Musulmans, ont un respect infini pour les +fous, les exposaient à la vénération des peuples sur un lit en +baldaquin, et, dans les grandes fêtes, les promenaient dans les +rues au son de petites clochettes et de je ne sais quels tambourins +à la mode, dont on m'a dit que le son était fort harmonieux.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez; fort bien, madame. Je me sens envie de bâiller.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Voilà donc l'oiseau blanc dans le temple de la grande guenon +couleur de feu.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et qu'est-ce que cette guenon?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Une vieille Pagode très-encensée, la patronne de la maison. +D'aussi loin que les vierges compagnes d'Agariste l'aperçurent +avec son bel oiseau sur le poing, elles accourent, l'entourent et +lui font mille questions à la fois. Cependant l'oiseau, s'élevant +subitement dans les airs, se met à planer sur elles; son ombre +les couvre, et elles en conçoivent des mouvements singuliers. +Agariste et Mélisse éprouvent les premières les merveilleux +effets de son influence. Un feu divin, une ardeur sacrée s'allument +dans leur cœur; je ne sais quels épanchements lumineux +et subtils passent dans leur esprit, y fermentent et, de deux +idiotes qu'elles étaient, en font les filles les plus spirituelles et +les plus éveillées qu'il y eût à la Chine: elles combinent leurs +idées, les comparent, se les communiquent et y mettent insensiblement +de la force et de la justesse.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>En furent-elles plus heureuses?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Je l'ignore. Un matin, l'oiseau blanc se mit à chanter, mais +d'une façon si mélodieuse, que toutes les vierges en tombèrent +en extase. La supérieure, qui jusqu'à ce moment avait fait +l'esprit fort et dédaigné l'oiseau, tourna les yeux, se renversa +sur ses carreaux et s'écria d'une voix entrecoupée: «Ah! je n'en +puis plus!... je me meurs!... je n'en puis plus!... Oiseau charmant, +oiseau divin, encore un petit air.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je vois cette scène; et je crois que l'oiseau blanc avait +grande envie de rire en voyant une centaine de filles sur le +côté, l'esprit et l'ajustement en désordre, l'œil égaré, la respiration +haute et balbutiant d'une voix éteinte des oraisons affectueuses +à leur grande guenon couleur de feu. Je voudrais bien +savoir ce qu'il en arriva.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Ce qu'il en arriva? Un prodige, un des plus étonnants prodiges +dont il soit fait mention dans les annales du monde.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Premier émir, continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il en naquit nombre de petits esprits, sans que la virginité +de ces filles en souffrît.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Allons donc, émir, vous vous moquez. Je veux bien qu'on +me fasse des contes; mais je ne veux pas qu'on me les fasse +aussi ridicules.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Songez donc, madame, que c'étaient des esprits.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Vous avez raison; je n'y pensais pas. Ah! oui, des esprits!</p> + +<p class="tb">La sultane prononça ces derniers mots en bâillant. +</p> +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>On avertit la supérieure de ce prodige. Les prêtres furent +assemblés; on raisonna beaucoup sur la naissance des petits +esprits: après de longues altercations sur le parti qu'il y avait +à prendre, il fut décidé qu'on interrogerait la grande guenon. +Aussitôt les tambourins et les clochettes annoncent au peuple la +cérémonie. Les portes du temple sont ouvertes, les parfums +allumés, les victimes offertes; mais la cause du sacrifice ignorée. +Il eût été difficile de persuader aux fidèles que l'oiseau était +père des petits esprits.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je vois, émir, que vous ne savez pas encore combien les +peuples sont bêtes.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Après une heure et demie de génuflexions, d'encensements +et d'autres singeries, la grande guenon se gratta l'oreille et se +mit à débiter de la mauvaise prose qu'on prit pour de la poésie +céleste:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i1">Pour conserver l'odeur de pucelage</span><br> + <span class="i1">Dont ce lieu saint fut toujours parfumé,</span><br> + <span class="i1">Que loin d'ici le galant emplumé</span><br> + <span class="i1">Aille chanter et chercher une cage.</span><br> + <span class="i0">Vierges, contre ce coup armez-vous de courage;</span><br> + <span class="i0">Vous resterez encor vierges, ou peu s'en faut:</span><br> + <span class="i0">Vos cœurs, aux doux accents de son tendre ramage,</span><br> + <span class="i3">Ne s'ouvriront pas davantage:</span><br> + <span class="i3">Telle est la volonté d'en haut.</span><br> + <span class="i0">Et toi qu'il honora de son premier hommage,</span><br> + <span class="i0">Qui lui fis de mon temple un séjour enchanté,</span><br> + <span class="i0">Modère la douleur dont ton âme est émue;</span><br> + <span class="i0">L'oiseau blanc a pour toi suffisamment chanté.</span><br> + <span class="i0">Agariste, il est temps qu'il cherche Vérité,</span><br> + <span class="i0">Qu'il échappe au pouvoir du mensonge, et qu'il mue.</span><br> + <br> + </div> +</div> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Mademoiselle, vous avez, ce soir, le toucher dur et vous me +chatouillez trop fort. Doucement, doucement... fort bien, comme +cela... ah! que vous me faites plaisir! Demain, sans différer, +le brevet de la pension que je vous ai promise sera signé.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>On ne fut pas fort instruit par cet oracle: aussi donna-t-il +lieu à une infinité de conjectures plus impertinentes les unes +que les autres, comme c'est le privilége des oracles. «<i>Qu'il cherche +Vérité</i>, disait l'une; c'est apparemment le nom de quelque +colombe étrangère à laquelle il est destiné.—<i>Qu'il échappe au +mensonge</i>, disait une autre, <i>et qu'il mue</i>. Qu'il mue! ma sœur; +est-ce qu'il muera? C'est pourtant dommage, il a les plumes si +belles!» aussi toutes reprenaient: «Ma sœur Agariste l'a tant +fait chanter! tant fait chanter!»</p> + +<p>Après qu'on eut achevé de brouiller l'oracle à force de +l'éclaircir, la prêtresse ordonna, par provision, que l'oiseau +libertin serait renfermé, de crainte qu'il ne perfectionnât ce +qu'il avait si heureusement commencé et qu'il ne multipliât son +espèce à l'infini. Il y eut quelque opposition de la part des +jeunes recluses; mais les vieilles tinrent ferme, et l'oiseau fut +relégué au fond d'un dortoir, où il passait les jours dans un +ennui cruel. Pour les nuits, toujours quelque vierge compatissante +venait sur la pointe du pied le consoler de son exil. Cependant +elles lui parurent bientôt aussi longues que les journées. +Toujours les mêmes visages! <i>toujours les mêmes vierges!</i></p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Votre oiseau blanc est trop difficile. Que lui fallait-il donc?</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Avec tout l'esprit qu'il avait inspiré à ces recluses, ce +n'étaient que des bégueules fort ennuyeuses: point d'airs, +point de manége, point de vivacité prétendue, point d'étourderies +concertées. Au lieu de cela, des soupirs, des langueurs, +des fadeurs éternelles et d'un ton d'oraison à faire mal au cœur. +Tout bien considéré, l'oiseau blanc conclut en lui-même qu'il +était temps de suivre son destin et de prendre son vol; ce qu'il +exécuta après avoir encore un peu délibéré. On dit qu'il lui revint +quelques scrupules sur des serments qu'il avait faits à Agariste +et à quelques autres. Je ne sais ce qui en est.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ni moi non plus. Mais il est certain que les scrupules ne +tiennent point contre le dégoût, et que si les serments ne coûtent +guère à faire aux infidèles, ils leur coûtent encore moins à +rompre.</p> + +<p class="tb">À la suite de cette réflexion, la sultane articula très-distinctement +son troisième bâillement, le signe de son sommeil ou de +son ennui, et l'ordre de se retirer; ce qui s'exécuta avec le +moins de bruit qu'il fut possible. +</p> + + + +<h2><a name="s2" id="s2"></a>SECONDE SOIRÉE.</h2> + + +<p>La sultane dit à sa chatouilleuse: Retenez bien ce mouvement-là, +c'est le vrai. Mademoiselle, voilà le brevet de votre +pension; le sultan la doublera, à la condition qu'au sortir de +chez moi vous irez lui rendre le même service; je ne m'y oppose +point, mais point du tout... Voyez si cela vous convient... Second +émir, à vous. Si je m'en souviens, voilà votre oiseau blanc traversant +les airs, et s'éloignant d'autant plus vite, qu'il s'était +flatté d'échapper à ses remords, en mettant un grand intervalle +entre lui et les objets qui les causaient. Il était tard quand il +partit; où arriva-t-il?</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Chez l'empereur des Indes, qui prenait le frais dans ses +jardins, et se promenait sur le soir avec ses femmes et ses +eunuques. Il s'abattit sur le turban du monarque, ce que l'on +prit à bon augure, et ce fut bien fait; car quoique ce sultan n'eût +point de gendre, il ne tarda pas à devenir grand'père. La princesse +Lively, c'est ainsi que s'appelait la fille du grand Kinkinka, nom +qu'on traduirait à peu près dans notre langue par gentillesse ou +vivacité, s'écria qu'elle n'avait jamais rien vu de si beau. Et lui +se disait en lui-même: «Quel teint! quels yeux! que sa taille est +légère! Les vierges de la guenon couleur de feu ne m'ont point +offert de charmes à comparer à ceux-ci.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ils sont tous comme cela. Je serai la plus belle aux yeux de +Mangogul jusqu'à ce qu'il me quitte.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il n'y eut jamais de jambes aussi fines, ni de pieds aussi +mignons.</p> + +<p class="a"><small>LA CHATOUILLEUSE.</small> +</p> +<p>Votre oiseau en exceptera, s'il lui plaît, ceux que je chatouille.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Lively portait des jupons courts; et l'oiseau blanc pouvait +aisément apercevoir les beautés dont il faisait l'éloge du haut +du turban sur lequel il était perché.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je gage qu'il eut à peine achevé ce monologue, qu'il abandonna +le lieu d'où il faisait ses judicieuses observations, pour +se placer sur le sein de la princesse.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Sultane, il est vrai.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Est-ce que vous ne pourriez pas éviter ces lieux communs?</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Non, sultane; c'est le moyen le plus sûr de vous endormir.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Vous avez raison.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Cette familiarité de l'oiseau déplut à un eunuque noir, qui +s'avisa de dire qu'il fallait couper le cou à l'oiseau, et l'apprêter +pour le dîner de la princesse.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Elle eût fait un mauvais repas: après sa fatigue chez les +vierges et sur la route, il devait être maigre.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Lively tira sa mule, et en donna un coup sur le nez de +l'eunuque, qui en demeura aplati.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et voilà l'origine des nez plats; ils descendent de la mule +de Lively et de son sot eunuque.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Lively se fit apporter un panier, y renferma l'oiseau, et +l'envoya coucher. Il en avait besoin, car il se mourait de lassitude +et d'amour. Il dormit, mais d'un sommeil troublé: il rêva +qu'on lui tordait le cou, qu'on le plumait, et il en poussa des +cris qui réveillèrent Lively; car le panier était placé sur sa table +de nuit, et elle avait le sommeil léger. Elle sonna; ses femmes +arrivèrent; on tira l'oiseau de son dortoir. La princesse jugea, +au trémoussement de ses ailes, qu'il avait eu de la frayeur. Elle +le prit sur son sein, le baisa, et se mit en devoir de le rassurer +par les caresses les plus tendres et les plus jolis noms. L'oiseau +se tint sur la poitrine de la princesse, malgré l'envie qui le +pressait.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Il avait déjà le caractère des vrais amants.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il était timide et embarrassé de sa personne: il se contenta +d'étendre ses ailes, d'en couvrir et presser une fort jolie gorge.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Quoi! il ne hasarda pas d'approcher son bec des lèvres de +Lively?</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Cette témérité lui réussit. «Mais comment donc! s'écria la +princesse; il est entreprenant!...» Cependant l'oiseau usait du +privilége de son espèce, et la pigeonnait avec ardeur, au grand +étonnement de ses femmes qui s'en tenaient les côtés. Cette +image de la volupté fit soupirer Lively: l'héritier de l'empire +du Japon devait être incessamment son époux; Kinkinka en avait +parlé; on attendait de jour en jour les ambassadeurs qui devaient +en faire la demande, et qui ne venaient point. On apprit enfin +que le prince Génistan, ce qui signifie dans la langue du pays +le prince Esprit, avait disparu sans qu'on sût ni pourquoi ni +comment; et la triste Lively en fut réduite à verser quelques +larmes, et à souhaiter qu'il se retrouvât.</p> + +<p>Tandis qu'elle se consolait avec l'oiseau blanc, faute de +mieux, l'empereur du Japon, à qui l'éclipse de son fils avait +tourné la tête, faisait arracher la moustache à son gouverneur, +et ordonnait des perquisitions; mais il était arrêté que de longtemps +Génistan ne reparaîtrait au Japon. S'il employait bien son +temps dans les lieux de sa retraite, l'oiseau blanc ne perdait +pas le sien auprès de la princesse; il obtenait tous les jours de +nouvelles caresses: on pressait le moment de l'entendre chanter, +car on avait conçu la plus haute opinion de son ramage; l'oiseau +s'en aperçut, et la princesse fut satisfaite. Aux premiers accents +de l'oiseau...</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Arrêtez, émir... Lively se renversa sur une pile de carreaux, +exposant à ses regards des charmes qu'il ne parcourut point +sans partager son égarement. Il n'en revint que pour chanter +une seconde fois, et augmenter l'évanouissement de la princesse, +qui durerait encore si l'oiseau ne s'était avisé de battre +des ailes et de lui faire de l'air. Lively se trouva si bien de son +ramage, que sa première pensée fut de le prier de chanter souvent: +ce qu'elle obtint sans peine; elle ne fut même que trop +bien obéie: l'oiseau chanta tant pour elle, qu'il s'enroua; et +c'est de là que vient aux pigeons leur voix enrhumée et rauque. +Émir, n'est-ce pas cela?... Et vous, madame, continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Ce fut un malheur pour l'oiseau, car quand on a de la voix +on est fâché de la perdre; mais il était menacé d'un malheur +plus grand: la princesse, un matin à son réveil, trouva un petit +esprit à ses côtés; elle appela ses femmes, les interrogea sur le +nouveau-né: Qui est-il? d'où vient-il? qui l'a placé là? Toutes +protestèrent qu'elles n'en savaient rien. Dans ces entrefaites +arriva Kinkinka; à son aspect les femmes de la princesse disparurent; +et l'empereur, demeuré seul avec sa fille, lui demanda, +d'un ton à la faire trembler, qui était le mortel assez osé pour +être parvenu jusqu'à elle; et, sans attendre sa réponse, il court +à la fenêtre, l'ouvre, et saisissant le petit esprit par l'aile, il +allait le précipiter dans un canal qui baignait les murs de son +palais, lorsqu'un tourbillon de lumière se répandit dans l'appartement, +éblouit les yeux du monarque, et le petit esprit s'échappa. +Kinkinka, revenu de sa surprise, mais non de sa fureur, courait +dans son palais en criant comme un fou qu'il en aurait raison; +que sa fille ne serait pas impunément déshonorée; pardieu; +qu'il en aurait raison... L'oiseau blanc savait mieux que personne +si l'empereur avait tort ou raison d'être fâché; mais il n'osa +parler, dans la crainte d'attirer quelque chagrin à la princesse; +il se contenta de se livrer à une frayeur qui lui fit tomber les +longues plumes des ailes et de la queue; ce qui lui donna un +air ébouriffé.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et Lively cessa de se soucier de lui, lorsqu'il eut cessé d'être +beau; et comme il avait perdu à son service une partie de son +ramage, elle dit un jour à sa toilette: «Qu'on m'ôte cet oiseau-là; +il est devenu laid à faire horreur, il chante faux; il n'est plus +bon à rien...» À vous, madame seconde, continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Cet arrêt se répandit bientôt dans le palais; l'eunuque crut +qu'il était temps de profiter de la disgrâce de l'oiseau, et de +venger celle de son nez; il démontra à la princesse, par toutes +les règles de la nouvelle cuisine, que l'oiseau blanc serait un +manger délicieux; et Lively, après s'être un peu défendue pour +la forme, consentit qu'on le mît à la basilique. L'oiseau blanc +outré, comme on le pense bien, pour peu qu'on se mette à sa +place, s'élança au visage de la princesse, lui détacha quelques +coups de bec sur la tête, renversa les flacons, cassa les pots, et +partit.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Lively et son cuisinier en furent dans un dépit inconcevable. +«L'insolent!» disait l'une; l'autre: «Ç'aurait été un mets +admirable!»</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Tandis que le cuisinier rengaînait son couteau qu'il avait +inutilement aiguisé, et que les femmes de la princesse s'occupaient +à lui frotter la tête avec de l'eau des brames, l'oiseau +gagnait les champs, peu satisfait de sa vengeance, et ne se consolant +de l'ingratitude de Lively que par l'espérance de lui plaire +un jour sous sa forme naturelle, et de ne la point aimer. Voici +donc les raisonnements qu'il faisait dans sa tête d'oiseau: «J'ai +de l'esprit. Quand je cesserai d'être oiseau, je serai fait à +peindre. Il y a cent à parier contre un qu'elle sera folle de moi; +c'est où je l'attends; chacun aura son tour. L'ingrate! la perfide! +J'ai tremblé pour elle jusqu'à en perdre les plumes; j'ai +chanté pour elle jusqu'à en perdre la voix, et par ses ordres un +cuisinier s'emparait de moi, on me tordait le cou, et je serais +maintenant à la basilique! Quelle récompense! Et je la trouverais +encore charmante? Non, non, cette noirceur efface à mes yeux +tous ses charmes. Qu'elle est laide! que je la hais!»</p> + +<p class="tb">Ici la sultane se mit à rire en bâillant pour la première fois. +</p> +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>On voit par ce monologue que, quoique l'oiseau blanc fût +amoureux de la princesse, il ne voulait point du tout être mis +à la basilique pour elle, et qu'il eût tout sacrifié pour celle qu'il +aimait, excepté la vie.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et qu'il avait la sincérité d'en convenir. À vous, premier +émir.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>L'oiseau blanc allait sans cesse. Son dessein était de gagner +le pays de la fée Vérité. Mais qui lui montrera la route? qui +lui servira de guide? On y arrive par une infinité de chemins; +mais tous sont difficiles à tenir; et ceux même qui en ont fait +plusieurs fois le voyage, n'en connaissent parfaitement aucun. +Il lui fallait donc attendre du hasard des éclaircissements, et il +n'aurait pas été en cela plus malheureux que le reste des voyageurs, +si son désenchantement n'eût pas dépendu de la rencontre +de la fée; rencontre difficile, qu'on doit plus communément à +une sorte d'instinct dont peu d'êtres sont doués, qu'aux plus +profondes méditations.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et puis, ne m'avez-vous pas dit qu'il était prince?</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Non, madame; nous ne savons encore ce qu'il est, ni ce qu'il +sera: ce n'est encore qu'un oiseau. L'oiseau suivit son instinct. +Les ténèbres ne l'effrayèrent point; il vola pendant la nuit; et +le crépuscule commençait à poindre, lorsqu'il se trouva sur la +cabane d'un berger qui conduisait aux champs son troupeau, +en jouant sur son chalumeau des airs simples et champêtres, +qu'il n'interrompait que pour tenir à une jeune paysanne, qui +l'accompagnait en filant son lin, quelques propos tendres et +naïfs, où la nature et la passion se montraient toutes nues:</p> + +<p>«Zirphé, tu t'es levée de grand matin.</p> + +<p>—Et si, je me suis endormie fort tard.</p> + +<p>—Et pourquoi t'es-tu endormie si tard?</p> + +<p>—C'est que je pensais à mon père, à ma mère et à toi.</p> + +<p>—Est-ce que tu crains quelque opposition de la part de tes +parents?</p> + +<p>—Que sais-je?</p> + +<p>—Veux-tu que je leur parle?</p> + +<p>—Si je le veux! en peux-tu douter?</p> + +<p>—S'ils me refusaient?</p> + +<p>—J'en mourrais de peine.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>L'oiseau n'est pas loin du pays de Vérité. On y touche partout +où la corruption n'a pas encore donné aux sentiments du +cœur un langage maniéré.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>À peine l'oiseau blanc eut-il frappé les yeux du berger, que +celui-ci médita d'en faire un présent à sa bergère; c'est ce que +l'oiseau comprit à merveille aux précautions qu'on prenait pour +le surprendre.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Que votre oiseau dissolu n'aille pas faire un petit esprit à +cette jeune innocente; entendez-vous?</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>S'imaginant qu'il pourrait avoir de ces gens des nouvelles +de Vérité, il se laissa attraper, et fit bien. Il l'entendit nommer +dès les premiers jours qu'il vécut avec eux; ils n'avaient qu'elle +sur leurs lèvres; c'était leur divinité, et ils ne craignaient rien +tant que de l'offenser; mais comme il y avait beaucoup plus de +sentiment que de lumière dans le culte qu'ils lui rendaient, il +conçut d'abord que les meilleurs amis de la fée n'étaient pas +ceux qui connaissaient le mieux son séjour, et que ceux qui l'entouraient +l'en entretiendraient tant qu'il voudrait, mais ne lui +enseigneraient pas les moyens de la trouver. Il s'éloigna des bergers, +enchanté de l'innocence de leur vie, de la simplicité de +leurs mœurs, de la naïveté de leurs discours; et pensant qu'ils +ne devaient peut-être tous ces avantages qu'au crépuscule éternel +qui régnait sur leurs campagnes, et qui, confondant à leurs +yeux les objets, les empêchait de leur attacher des valeurs imaginaires, +ou du moins d'en exagérer la valeur réelle.</p> + +<p class="tb">Ici la sultane poussa un léger soupir, et l'émir ayant cessé +de parler, elle lui dit d'une voix faible: +</p> +<p>«Continuez, je ne dors pas encore.»</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Chemin faisant, il se jeta dans une volière, dont les habitants +l'accueillirent fort mal. Ils s'attroupent autour de lui, et +remarquant dans son ramage et son plumage quelque différence +avec les leurs, ils tombent sur lui à grands coups de bec, et le +maltraitent cruellement. «Ô Vérité, s'écria-t-il alors, est-ce ainsi +que l'on encourage et que l'on récompense ceux qui t'aiment, et +qui s'occupent à te chercher?» Il se tira comme il put des pattes +de ces oiseaux idiots et méchants, et comprit que la difficulté +des chemins avait moins allongé son voyage que l'intolérance +des passants...</p> + +<p class="tb">L'émir en était là, incertain si la sultane veillait ou dormait; +car on n'entendait entre ses rideaux que le bruit d'une respiration +et d'une expiration alternatives. Pour s'en assurer, on fit +signe à la chatouilleuse de suspendre sa fonction. Le silence de +la sultane continuant, on en conclut qu'elle dormait, et chacun +se retira sur la pointe du pied. +</p> + + + +<h2><a name="s3" id="s3"></a>TROISIÈME SOIRÉE.</h2> + + +<p>C'était une étiquette des soirées de la sultane, que le conteur +de la veille ne poursuivait point le récit du lendemain. C'était +donc au second émir à parler; ce qu'il fit après que la sultane +eut remarqué que rien n'appelait le sommeil plus rapidement +que le souvenir des premières années de la vie, ou la prière à +Brama, ou les idées philosophiques.</p> + +<p>«Si vous voulez que je dorme promptement, dit-elle au +second émir, suivez les traces du premier émir, et faites-moi de +la philosophie.»</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Un soir que l'oiseau blanc se promenait le long d'une prairie, +moins occupé de ses desseins et de la recherche de Vérité, que +de la beauté et du silence des lieux, il aperçut tout à coup une +lueur qui brillait et s'éteignait par intervalles sur une colline +assez élevée. Il y dirigea son vol. La lumière augmentait à +mesure qu'il approchait, et bientôt il se trouva à la hauteur d'un +palais brillant, singulièrement remarquable par l'éclat et la solidité +de ses murs, la grandeur de ses fenêtres et la petitesse de +ses portes. Il vit peu de monde dans les appartements, beaucoup +de simplicité dans l'ameublement, d'espace en espace des girandoles +sur des guéridons, et des glaces de tout côté. À l'instant +il reconnut son ancienne demeure, les lieux où il avait passé les +premiers et les plus beaux jours de sa vie, et il en pleura de +joie; mais son attendrissement redoubla, lorsque, achevant de +parcourir le palais, il découvrit la fée Vérité, retirée dans le fond +d'une alcôve, où, les yeux attachés sur un globe et le compas à +la main, elle travaillait à constater la vérité d'un fameux système.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Un prince élevé sous les yeux de Vérité! Émir, êtes-vous +bien sûr de ce que vous dites là? Cela n'est pas assez absurde +pour faire rire, et cela l'est trop pour être cru.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>L'oiseau blanc vola comme un petit fou sur l'épaule de la +fée, qui d'abord ne le remarqua pas; mais ses battements d'ailes +furent si rapides, ses caresses si vives et ses cris si redoublés, +qu'elle sortit de sa méditation et reconnut son élève; car rien +n'est si pénétrant que la fée.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Un prince qui persiste dans son goût pour la vérité! en voilà +bien d'une autre! Peu s'en faut que je ne vous impose silence; +cependant continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>À l'instant Vérité le toucha de sa baguette; ses plumes tombèrent; +et l'oiseau blanc reprit sa forme naturelle, mais à une +condition que la fée lui annonça: c'est qu'il redeviendrait +pigeon jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez son père; de crainte que +s'il rencontrait le génie Rousch (ce qui signifie, dans la langue +du pays, Menteur), son plus cruel ennemi, il n'en fût encore +maltraité. Vérité lui fit ensuite des questions auxquelles le +prince Génistan, qui n'est plus oiseau, satisfit par des réponses +telles qu'il les fallait à la fée, claires et précises: il lui raconta +ses aventures; il insista particulièrement sur son séjour dans +le temple de la guenon couleur de feu; la fée le soupçonna +d'ajouter à son récit quelques circonstances qui lui manquaient +pour être tout à fait plaisant, et d'en retrancher d'autres qui +l'auraient déparé; mais comme elle avait de l'indulgence pour +ces faussetés innocentes...</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Innocentes! Émir, cela vous plaît à dire. C'est à l'aide de cet +art funeste, que d'une bagatelle on en fait une aventure malhonnête, +indécente, déshonorante... Taisez-vous, taisez-vous; +au lieu de m'endormir, comme c'est votre devoir, me voilà +éveillée pour jusqu'à demain; et vous, madame première, continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>La fée rit beaucoup des petits esprits qu'il avait laissés là. +«Et cette belle princesse qui vous a pensé faire mettre à la basilique? +lui dit-elle ironiquement.</p> + +<p>—Ah! l'ingrate, s'écria-t-il, la cruelle! qu'on ne m'en parle +jamais.</p> + +<p>—Je vous entends, reprit Vérité, vous l'aimez à la folie.»</p> + +<p>Cette réflexion fut si lumineuse pour le prince, qu'il convint +sur-le-champ qu'il aimait.</p> + +<p>«Mais que prétendez-vous faire de ce goût? lui demanda +Vérité.</p> + +<p>—Je ne sais, lui répondit Génistan; un mariage peut-être.</p> + +<p>—Un mariage! reprit la fée; tant pis! Je vous avais, je +crois, trouvé un parti plus sortable.</p> + +<p>—Et ce parti, demanda le prince, quel est-il?</p> + +<p>—C'est, dit la fée, une personne qui a peu de naissance, +qui est d'un certain âge, et dont la figure sévère ne plaît pas au +premier coup d'œil, mais qui a le cœur bon, l'esprit ferme et la +conversation très-solide. Elle appartenait à un jeune philosophe +qui a fait fortune à force de ramper sous les grands, et qui l'a +abandonnée: depuis ce temps, je cherche quelqu'un qui veuille +d'elle, et je vous l'avais destinée.</p> + +<p>—Pourrait-on savoir de vous, répondit le prince, le nom +de cette délaissée?</p> + +<p>—<i>Polychresta</i>, dit la fée, ou toute bonne, ou bonne à tout; +cela n'est pas brillant; vous trouverez là peu de titres, peu d'argent, +mais des millions en fonds de terre, et cela raccommodera +vos affaires, que les dissipations de votre père et les vôtres ont +fort dérangées.</p> + +<p>—Très-assurément, madame, répondit le prince, vous n'y +pensez pas: cette figure, cet âge, cette allure-là ne me vont +point, et il ne sera pas dit que le fils du très-puissant empereur +du Japon ait pris pour femme une princesse de je ne sais où; +encore, s'il était question d'une maîtresse, on n'y regarderait +pas de si près...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>On en change quand on en est las.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>«... Quant à mes affaires, j'ai des moyens aussi courts et +plus honnêtes d'y pourvoir. J'emprunterai, madame; le Japon, +avant que je devinsse oiseau, était rempli de gens admirables +qui prêtaient à vingt-cinq pour cent par mois tout ce qu'on +voulait.</p> + +<p>—Et ces gens admirables, ajouta Vérité, finiront par vous +marier avec Polychresta.</p> + +<p>—Ah! je vous jure par vous-même, lui dit le prince, que +cela ne sera jamais; et puis votre Polychresta voudrait qu'on lui +fît des enfants du matin au soir, et je ne sache rien de si crapuleux +que cette vie-là.</p> + +<p>—Quelles idées! dit la fée; vous passez pour avoir du sens; +je voudrais bien savoir à quoi vous l'employez.</p> + +<p>—À ne point faire de sots mariages, répondit le prince.</p> + +<p>—Voilà des mépris bien déplacés, lui dit sérieusement +Vérité: Polychresta est un peu ma parente; je la connais, je +l'aime; et vous ne pouvez vous dispenser de la voir.</p> + +<p>—Madame, répondit le prince, vous pourriez me proposer +une visite plus amusante; et s'il faut que je vous obéisse, je ne +vous réponds pas que je n'aie la contenance la plus maussade.</p> + +<p>—Et moi, je vous réponds, dit Vérité, que ce ne sera pas +la faute de Polychresta: voyez-la, je vous en prie, et croyez que +vous l'estimerez, si vous vous en donnez le temps.</p> + +<p>—Pour de l'estime et du respect; je lui en accorderai d'avance +tant qu'il vous plaira; mais je vous répéterai toujours qu'il +ne sera pas dit que je me sois entêté de la délaissée d'un petit +philosophe; ce serait d'une platitude, d'un ridicule à n'en +jamais revenir.</p> + +<p>—Eh! monsieur, lui dit Vérité, qui vous propose de vous +en entêter? Épousez-la seulement; c'est tout ce qu'on vous +demande.</p> + +<p>—Mais attendez, reprit le prince, j'imagine un moyen d'arranger +toutes choses. Il faut que j'aie Lively, cela est décidé; je +ne saurais m'en passer: si vous pouviez la résoudre à n'être +que ma maîtresse, je ferais ma femme de Polychresta, et nous +serions tous contents.»</p> + +<p>La fée, quoique naturellement sérieuse, ne put s'empêcher +de rire de l'expédient du prince. «Vous êtes jeune, lui dit-elle, +et je vous excuse de préférer Lively.</p> + +<p>—Ah! elle me sera plus nécessaire encore quand je serai +vieux.</p> + +<p>—Vous vous trompez, lui dit la fée, Lively vous importunera +souvent quand vous serez sur le retour; mais Polychresta +sera de tous les temps.</p> + +<p>—Et voilà justement, reprit le prince, pourquoi je les veux +toutes deux: Lively m'amusera dans mon printemps, et Polychresta +me consolera dans ma vieillesse.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ah! ma bonne, vous êtes délicieuse; je ne connais pas d'insomnie +qui tienne là contre: vous filez une conversation et l'assoupissement +avec un art qui vous est propre; personne ne sait +appesantir les paupières comme vous; chaque mot que vous dites +est un petit poids que vous leur attachez; et, quatre minutes de +plus, je crois que je ne me serais réveillée de ma vie. Continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Après cette conversation, qui n'avait pas laissé de durer, +comme la sultane l'a sensément remarqué, le prince se retira +dans son ancien appartement; il passa plusieurs jours encore +avec la fée, qui lui donna de bons avis, dont il lui promit de se +souvenir dans l'occasion, et qu'il n'avait presque pas écoutés. +Ensuite il redevint pigeon à son grand regret; la fée le prit sur +le poing, et l'élança dans les airs sans cérémonie; il partit à +tire-d'aile pour le Japon, où il arriva en fort peu de temps, +quoiqu'il y eût assez loin.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Il n'en coûte pas autant pour s'éloigner de Vérité, que pour +la rencontrer.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>La fée, qui sentait que le prince aurait plus besoin d'elle +que jamais, à présent qu'il était à la cour, se hâta de finir la +solution d'un problème fort difficile et fort inutile...</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Car nos connaissances les plus certaines ne sont pas toujours +les plus avantageuses.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>... Le suivit de près, et l'atteignit au haut d'un observatoire, +où il s'était reposé.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et qui n'était pas celui de Paris.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Elle lui tendit le poing. L'oiseau ne balança pas à descendre; +et ils achevèrent ensemble le voyage.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>À vous, madame seconde.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>L'empereur japonais fut charmé de l'arrivée de la fée Vérité, +qu'il avait perdue de vue depuis l'âge de quatorze ans. «Et +qu'est-ce que cet oiseau? lui demanda-t-il d'abord; car il aimait +les oiseaux à la folie: de tout temps il avait eu des volières; +et son plaisir, même à l'âge de quatre-vingts ans, était de faire +couver des linottes.</p> + +<p>—Cet oiseau, répondit Vérité, c'est votre fils.</p> + +<p>—Mon fils! s'écria le sultan; mon fils, un gros pigeon +pattu! Ah! fée divine, que vous ai-je fait pour l'avoir si platement +métamorphosé?</p> + +<p>—Ce n'est rien, répondit la fée.</p> + +<p>—Comment, ventrebleu! ce n'est rien! reprit le sultan; et +que diable voulez-vous que je fasse d'un pigeon? Encore s'il +était d'une rare espèce, singulièrement panaché: mais point +du tout, c'est un pigeon comme tous les pigeons du monde, un +pigeon blanc. Ah! fée merveilleuse, faites tout ce qu'il vous +plaira, des gens durs, savants, arrogants, caustiques et brutaux; +mais pour des pigeons, ne vous en mêlez pas.</p> + +<p>—Ce n'est pas moi, dit la fée, qui ai joué ce tour à votre +fils; cependant je vais vous le restituer.</p> + +<p>—Tant mieux, répondit le sultan: car, quoique mes sujets +aient souvent obéi à des oisons, des paons, des vautours et des +grues, je ne sais s'ils auraient accepté l'administration d'un +pigeon.»</p> + +<p>Tandis que le sultan faisait en quatre mots l'histoire du +ministère japonais, la fée souffla sur l'oiseau blanc; et il redevint +le prince Génistan. Ces prodiges s'opéraient dans le cabinet de +Zambador, son père; les courtisans, presque tous amis du génie +Rousch (dans la langue du pays, Menteur), furent fâchés de +revoir le prince; mais aucun n'osa se montrer mécontent, et +tout se passa bien.</p> + +<p>Zambador était fort curieux d'apprendre de quelle manière +son fils était devenu pigeon. Le prince se prépara à le satisfaire, +et dit ce qui suit:</p> + +<p>«Vous souvient-il, très-respectable sultan, que quand l'impératrice, +ma mère, eut quarante ans, vous la reléguâtes dans un +vieux palais abandonné, sur les bords de la mer, sous prétexte +qu'elle ne pouvait plus avoir d'enfants; qu'il fallait assurer la +succession au trône, et qu'il était à propos qu'elle priât les +Pagodes, en qui elle avait toujours eu grande dévotion, de vous +en envoyer avec la nouvelle épouse que vous vous proposiez de +prendre? La bonne dame ne donna point dans vos raisons, et +ne pria pas; elle ne crut pas devoir hasarder la réputation dont +elle jouissait, d'obtenir d'en haut de la pluie, du beau temps, +des enfants, des melons, tout ce qu'elle demandait: elle craignit +qu'on ne dît qu'il ne lui restait de crédit, ni sur la terre, ni +dans les cieux; car elle savait bien que, si elle n'était plus assez +jeune pour vous, vous seriez trop vieux pour une autre.</p> + +<p>—Mon fils, dit Zambador, vous êtes un étourdi; vous parlez +comme votre mère, qui n'eut jamais le sens commun. Savez-vous +que tandis que vous couriez les champs avec vos plumes, +j'ai fait ici des enfants?»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Cela pouvait n'être pas exactement vrai; mais quand de +petits princes sont au monde, c'est le point principal; qu'ils +soient de leur père ou d'un autre, les grands-pères en sont +toujours fort contents.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince répara sa faute, et dit à son père qu'il était charmé +qu'il fût toujours en bonne santé; puis il ajouta: «Prenez donc +la peine de vous rappeler ce qui se passa à la cour de Tongut. +Lorsque vous m'y envoyâtes avec le titre d'ambassadeur, demander +pour vous la princesse Lirila, ce qui signifie dans la +langue du pays, l'Indolente ou l'Assoupie, vous m'en voulûtes +assez mal à propos, de ce que ne trouvant pas Lirila digne de +vous, je la pris pour moi. Mais écoutez maintenant comme la +chose arriva.</p> + +<p>«Quelques jours après ma demande, je rendis à Lirila une +visite, pendant laquelle je la trouvai moins assoupie qu'à l'ordinaire. +On l'avait coiffée d'une certaine façon avec des rubans couleur +de rose, qui relevaient un peu la pâleur de son teint. Des +rideaux cramoisis, tirés avec art, jetaient sur son visage un +soupçon de vie; on eût dit qu'elle sortait des mains d'un célèbre +peintre de notre académie. Elle n'avait pas la contenance plus +émue, ni le geste plus animé; mais elle ne bâilla pas quatre +fois en une heure. On aurait pu la prendre, à sa nonchalance, à +sa lassitude vraie ou fausse, pour une épousée de la veille.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Madame ne pourrait-elle pas aller un peu plus vite, et +penser qu'elle n'est pas la princesse Lirila?</p> + +<p class="tb">Ce mot de la sultane désola les deux femmes et les deux +émirs: ils étaient tous quatre attendus en rendez-vous; et Mirzoza, +qui le savait, souriait entre ses rideaux de leur impatience. +</p> +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Il devait y avoir bal; et c'était l'étiquette de la cour de +Tongut, que celui qui l'ouvrait se trouvât chez sa dame au moins +cinq heures avant qu'il commençât. Voilà, seigneur, ce qui me +fit aller chez la princesse Lirila de si bonne heure.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>La fée Vérité n'était-elle pas à cette séance du prince et de +son père?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je ne lui ai pas encore entendu dire un mot.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>C'est qu'elle parle peu en présence des souverains.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«J'eus donc une fort longue conversation avec elle, pendant +laquelle elle articula un assez grand nombre de monosyllabes +très-distinctement et presque sans effort, ce qui ne lui était +jamais arrivé de sa vie. L'heure du bal vint. Je l'ouvris avec +elle, c'est-à-dire que la princesse commença avec moi une +révérence qui n'aurait point eu de fin, par la lenteur avec +laquelle elle pliait, lorsque ses quatre écuyers de quartier s'approchèrent, +la prirent sous les bras, et m'aidèrent à la relever +et à la remettre à sa place.»</p> + +<p class="tb">Ici la chatouilleuse, qui avait peut-être aussi quelque arrangement, +s'arrêta, et la maligne sultane lui dit: «Je ne vous +conseille pas, mademoiselle, de vous lasser si vite: cet endroit +m'intéresse à un point surprenant; je n'en fermerai pas l'œil +de la nuit. Seconde, continuez.» +</p> +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Je crus qu'il était de la décence de l'entretenir de votre +amour et du bonheur que vous vous promettiez à la posséder. +Je m'étais étendu sur ce texte tout à mon aise, lorsqu'elle me +demanda quel âge vous pouviez avoir. C'était, à ce qu'on m'a +rapporté, une des plus longues questions qu'elle eût encore +faites. Je lui répondis que je vous croyais soixante ans.</p> + +<p>—Vous en avez bien menti, dit Zambador à son fils; je +n'en avais pas alors plus de cinquante-neuf.»</p> + +<p>Le prince s'inclina et continua, sans répliquer, l'histoire de +son ambassade. «À ce mot, dit-il, Lirila soupira; et je continuai +à lui faire votre cour avec un zèle vraiment filial; car je +vous observerai qu'elle était nonchalamment étalée, qu'elle avait +les yeux fermés, et que je lui parlais presque convaincu qu'elle +dormait, lorsqu'il lui échappa une autre question. Elle dit, +éveillée, ou en rêve, je ne sais lequel des deux: «—Est-il +jaloux?...</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, mon père se respecte trop et +ses femmes, pour se livrer à de vils soupçons.»</p> + +<p>—Voilà qui est bien répondu, dit Zambador. La première +Pagode vacante, j'y nommerai votre précepteur.</p> + +<p>«—Mais, continua le prince, lorsqu'il s'avise de s'alarmer, +bien ou mal à propos, sur la conduite de quelqu'une de ses +femmes, il en use on ne peut mieux. On leur prépare un bain +chaud; on les saigne des quatre membres; elles s'en vont tout +doucement faire l'amour en l'autre monde, et il n'y paraît plus.»</p> + +<p>—Cela est assez bien dit, reprit Zambador; mais il valait +encore mieux se taire. Et comment la princesse prit-elle mon +procédé?</p> + +<p>—Je ne sais, répondit le prince; elle fit une mine...»</p> + +<p>Zambador en fit une autre, et le prince continua.</p> + +<p>«J'interprétai la mine de Lirila; c'était un embarras qu'on +avait souvent avec une femme paresseuse de parler, et je crus +qu'il convenait de la rassurer.</p> + +<p>—Vous crûtes bien, ajouta Zambador.</p> + +<p>—Je lui dis donc que ce n'était point votre habitude; et +que, depuis quarante-cinq ans que vous aviez dépêché la première, +pour un coup d'éventail qu'elle avait donné sur la main +d'un de vos chambellans, vous n'en étiez qu'à la dix-huit ou +dix-neuvième.</p> + +<p>—Ah! mon fils, dit Zambador au prince, ne vous faites +pas géomètre; car vous êtes bien le plus mauvais calculateur +que je connaisse.»</p> + +<p>Puis s'adressant à la fée: «Madame, ajouta-t-il, vous deviez, +ce me semble, lui apprendre un peu d'arithmétique; c'était +votre affaire; je ne sais pourquoi vous n'en avez rien fait.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je me doute que la fée représenta à Zambador qu'on ne +savait jamais bien ce qu'on n'apprenait pas par goût; et que +Génistan son fils avait marqué, dès sa plus tendre enfance, une +aversion insurmontable pour les sciences abstraites.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Lirila ne vous dit-elle plus rien? demanda Zambador à +son fils.</p> + +<p>—Pardonnez-moi, seigneur, répondit le prince. Elle me +demanda si ma mère était morte. «—Madame, lui répondis-je, +elle jouit encore du jour et de la tranquillité dans un vieux +château abandonné sur les rives de la mer, où elle sollicite +du ciel, pour mon père et pour vous, une nombreuse postérité; +et il faut espérer que vous irez un jour partager les +délices de sa solitude, sans qu'il vous arrive aucun fâcheux +accident; car mon père est le meilleur homme du monde; et +à cela près qu'il fait baigner et saigner ses femmes pour un +coup d'éventail, il les aime tendrement, et il est fort galant. +Madame, ajoutai-je tout de suite, venez embellir la cour du +Japon; les plaisirs les plus délicats vous y attendent: vous y +verrez la plus belle ménagerie; on vous y donnera des combats +de taureaux; et je ne doute point qu'à votre arrivée il n'y +ait un rhinocéros mis à mort, avec un hourvari fort récréatif.»</p> + +<p>«Il prit, en cet endroit, à la princesse, un bâillement. Ah! +seigneur, quel bâillement! Vous n'en fîtes jamais un plus +étendu dans aucune de vos audiences. Cela signifiait à ce que +j'imaginai, que nos amusements n'étaient pas de son goût; et +je lui témoignai qu'on s'empresserait à lui en inventer d'autres.</p> + +<p>«—Y a-t-il loin? demanda la princesse.</p> + +<p>«—Non, madame, lui répondis-je. Une chaise des plus +commodes que Falkemberg ait jamais faites, vous y portera, +jour et nuit, en moins de trois mois.</p> + +<p>«—Je n'aime point les voyages, dit Lirila en se retournant, +et l'idée de votre chaise de poste me brise. Si vous me parliez +un peu de vous, cela me délasserait peut-être. Il y a si longtemps +que vous m'entretenez de votre père, qui a soixante +ans, et qui est à mille lieues!...»</p> + +<p>«La princesse s'interrompit deux ou trois fois en prononçant +cette énorme phrase; et l'on répandit que votre chaise l'avait +furieusement secouée pour en faire sortir tant de mots à la fois. +Pour surcroît de fatigue, en les disant, Lirila avait encore pris la +peine de me regarder. Je crois, seigneur, vous avoir prévenu que +c'était une de ces femmes qu'il fallait sans cesse deviner. Je +conçus donc qu'elle ne pensait plus à vous, et qu'il fallait profiter +de l'instant qu'elle avait encore à penser à moi; car Lirila s'était +rarement occupée une heure de suite d'un même objet.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Cela est charmant! premier émir, continuez.</p> + +<p>Le premier émir dit qu'il n'avait jamais eu moins d'imagination +que ce soir; qu'il était distrait sans savoir pourquoi; +qu'il souffrait un peu de la poitrine, et qu'il suppliait la sultane +de lui permettre de se retirer. La sultane lui répondit qu'il +valait mieux, pour son indisposition, qu'il restât; et elle ordonna +au second émir de suivre le récit.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Le bal finit. On porta la princesse dans son appartement, +où j'eus l'honneur de l'accompagner. On la posa tout de son +long sur un grand canapé. Ses femmes s'en emparèrent, la +tournèrent, retournèrent, et déshabillèrent à peu près avec les +mêmes cérémonies de leur part et la même indolence de la +part de Lirila, que si l'une eût été morte, et que si les autres +l'eussent ensevelie. Cela fait, elles disparurent. Je me jetai aussitôt +à ses pieds, et lui dis de l'air le plus attendri et du ton +le plus touchant qu'il me fut possible de prendre:</p> + +<p>«Madame, je sens tout ce que je vous dois et à mon père, +et je ne me suis jamais flatté d'obtenir de vous quelque préférence; +mais il y a si loin d'ici au Japon, et je ressemble si +fort à mon père!</p> + +<p>«—Vrai? dit la princesse.</p> + +<p>«—Très-vrai, répondis-je; et à cela près que je n'ai pas ses +années, et qu'en vous aimant il ne risquerait pas la couronne +et la vie, vous vous y méprendriez.</p> + +<p>«—Je ne voudrais pourtant pas vous prendre l'un pour +l'autre à ce prix. Je serais bien aise de vous avoir, vous, et +qu'il ne vous en coûtât rien.»</p> + +<p>«Pendant cette conversation, une des mains de Lirila, +entraînée par son propre poids, m'était tombée sur les yeux; +elle m'incommodait là: je crus donc pouvoir la déplacer sans +offenser la princesse, et je ne me trompai pas. J'imaginai que +nous nous entendions: point du tout, je m'entendais tout seul. +Lirila dormait. Heureusement on m'avait appris que c'était sa +manière d'approuver. Je fis donc comme si elle eût veillé; je +l'épousai jusqu'au bout, et toujours en votre nom.</p> + +<p>—Ah! traître, dit le sultan.</p> + +<p>—Ah! seigneur, dit le prince, vous m'arrêtez dans le plus +bel endroit, au moment où j'avançais vos affaires de toute ma +force.</p> + +<p>—Avance, avance, ajouta le sultan; tu fais de belles +choses.»</p> + +<p>Génistan, qui craignait que son père ne se fâchât tout de +bon, lui représenta qu'il pouvait entrer dans tous ces détails +sans danger; et lui les écouter sans humeur, puisqu'il ne se +souciait plus de Lirila.</p> + +<p>—Mon fils, dit Zambador, vous avez raison; achevez votre +aventure, et tâchez de réveiller votre assoupie.</p> + +<p>«Seigneur, continua le prince, je fis de mon mieux; mais +ce fut inutilement. Je me retirai après des efforts inouïs; car +s'il n'y a pas de pires sourds que ceux qui ne veulent pas +entendre...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Il n'y a pas de pires endormies que celles qui ne veulent +pas s'éveiller, ni de pires éveillées que celles qui ne veulent pas +s'endormir.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Cela est surprenant, dit le sultan; car on a tant de raisons +pour veiller en pareil cas!</p> + +<p>—Lirila, dit le prince, s'embarrassait bien de ces raisons! +J'interprétai son sommeil comme un consentement de préparer +son voyage. On se constitua dans des dépenses dont elle ne daigna +pas seulement s'informer; et nous ne sûmes qu'elle restait +qu'au moment de partir, lorsqu'on eut mis les chevaux à cette +admirable voiture que vous nous envoyâtes. Alors, Lirila, ne +sachant pas bien positivement ce qu'il lui fallait, me tint à peu +près ce discours:</p> + +<p>«Prince, je crois que vous pouvez aller seul, et que je reste.</p> + +<p>«—Et pourquoi donc, madame? lui demandai-je.</p> + +<p>«—Pourquoi? Mais c'est qu'il me semble que je ne veux ni +de vous, ni de votre père.</p> + +<p>«—Mais, madame, d'où naît votre répugnance? Il me +semble, à moi, que vous pourriez vous trouver mal d'un autre.</p> + +<p>«—Tant pis pour lui; je me trouve bien ici.</p> + +<p>«—Restez-y donc, madame...»</p> + +<p>«Et je partis sans prendre mon audience de congé de l'empereur, +qui s'en formalisa beaucoup, comme vous savez. Je +revins ici vous rendre compte de mon ambassade, vous courroucer +de ce que je ne vous avais pas amené une sotte épouse, +et obtenir l'exil pour la récompense de mes services.</p> + +<p>—Mon fils, mon fils, dit sérieusement Zambador au prince, +vous ne me révélâtes pas tout alors, et vous fîtes sagement.»</p> + +<p class="tb">La sultane dit à sa chatouilleuse: +</p> +<p>«Assez.»</p> + +<p>Les émirs et ses femmes lui proposèrent obligeamment de +continuer, si cela lui convenait.</p> + +<p>«Vous mériteriez bien, leur dit-elle, que je vous prisse au +mot; mais j'ai joui assez longtemps de votre impatience. Assez. +Et vous, premier émir, songez à ménager pour demain votre +poitrine; car je ne veux rien perdre, et votre tâche sera double. +Quelle heure est-il?</p> + +<p>—Deux heures du matin.</p> + +<p>—J'ai fait durer ma méchanceté plus longtemps que je ne +voulais. Allez, allez vite.</p> + + + + +<h2><a name="s4" id="s4"></a>QUATRIÈME SOIRÉE.</h2> + + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je trouve mon lit mal fait... Où en étions-nous?... Est-ce toujours +le prince qui raconte?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Et que dit-il?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Il dit: «Je ne sus d'abord où je me retirerais. Après quelques +réflexions sur mon ignorance, car je n'avais jamais donné +dans ces harangues où l'on me félicitait de mon profond savoir, +il me prit envie de renouer connaissance avec Vérité, chez +laquelle j'avais passé mes premières années. Je partis dans le +dessein de la trouver; et comme je n'étais occupé d'aucune +passion qui m'éloignât de son séjour, je n'eus presque aucune +peine à la rencontrer. Je voyageai cette fois dans des dispositions +d'âme plus favorables que la première. Les femmes de votre +cour, seigneur, et la princesse Lirila ne me donnèrent pas les +mêmes distractions que les jeunes vierges de la guenon couleur +de feu.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je crois, en effet, que l'image d'une jolie femme est mauvaise +compagnie pour qui cherche Vérité.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>«J'avais entièrement oublié les usages de la cour de cette +fée, lorsque j'y arrivai; et je fus tout étonné de n'y voir que +des gens presque nus. Les riches vêtements dont je m'étais +précautionné m'auraient été tout à fait inutiles, peut-être même +déshonoré, si la fée m'eût laissé libre sur mes actions. Ce +n'étaient ici, et au Tongut, que des magnificences. Chez la fée +Vérité, tout était, au contraire, d'une extrême simplicité: des +tables d'acajou, des boisures unies, des glaces sans bordures, +des porcelaines toutes blanches, presque pas un meuble nouveau.</p> + +<p>«Lorsqu'on m'introduisit, la fée était vêtue d'une gaze +légère, qu'elle prenait toujours pour les nouveaux venus, mais +qu'elle quittait à mesure qu'on se familiarisait avec elle. La +chaise longue sur laquelle elle reposait n'aurait pas été assez +bonne pour la bourgeoise la plus raisonnable; elle était d'un +bleu foncé, relevée par des carreaux de Perse, fond blanc. Je fus +surpris de ce peu de parure. On me dit que la fée n'en prenait +presque jamais davantage, à moins qu'elle n'assistât à quelque +cérémonie publique, ou qu'un grand intérêt ne la contraignît +de se déguiser, comme lorsqu'il fallait paraître devant les +grands. Toutes ces occasions lui déplaisaient, parce qu'elle ne +manquait guère d'y perdre de sa beauté. Elle avait surtout une +aversion insurmontable pour le rouge, les plumes, les aigrettes +et les mouches. Les pierreries la rendaient méconnaissable. Elle +ne se parait jamais qu'à regret.</p> + +<p>«Elle avait à ses côtés une nièce qui s'appelait Azéma, ou, +dans la langue du pays, Candeur. Cette nièce avait d'assez beaux +yeux, la physionomie douce, et par-dessus cela, le teint de la +plus grande blancheur. Cependant elle ne plaisait pas: elle +avait toujours un air si fade, si insipide, si décent, qu'on ne +pouvait l'envisager sans se sentir peu à peu gagner d'ennui. Sa +tante aurait bien voulu la marier, et même avec moi; car elle +avait vingt-deux ans passés, temps où l'on doit épouser ou +jamais. Mais pour être son neveu, il aurait fallu courir sur les +brisées du génie Rousch, qui en était éperdu.</p> + +<p>«Rousch était le plus vilain, le plus dangereux, le plus ignoble +des génies. Il était mince, il avait le teint basané, la figure +commune, l'air sournois, les yeux renfoncés et couverts, les +lèvres épaisses, l'accent gascon, les cheveux crépus, la bouche +grande et les dents doubles.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ne m'avez-vous pas dit que Rousch signifiait, dans la langue +du pays, Menteur?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Je crois qu'oui.</p> + +<p>«Rousch était très-méchante langue. Pour de l'esprit, il en +voulait avoir. Il était fat, petit-maître, insolent avec les femmes, +lâche avec les hommes, grand parleur, ayant beaucoup de mémoire +et n'en ayant pas encore assez, ignorant les bonnes choses, +la tête pleine de frivolités, faisant des nouvelles, apprêtant des +contes, imaginant des aventures scandaleuses, qu'il nous débitait +comme des vérités. Nous donnions là dedans; il riait sous cape, +et nous prenait pour des imbéciles, lui, pour un esprit supérieur.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ne fut-ce pas ce même personnage qui inventa le grand art +de persifler? Si cela n'est pas, laissez-le-moi croire.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>«La fée me paraissait plus digne d'attention que sa nièce. +Je commençais à me faire à son air austère et sérieux. Elle avait +des charmes, mais on n'en était pas toujours touché. Elle ne +changeait point, mais on était journalier avec elle. Ce qui me +rebutait quelquefois, c'était une sécheresse excessive. Son visage +seulement conservait quelque sorte d'embonpoint. Sa taille était +ordinaire. Elle avait l'air noble, la démarche grave et composée, +les yeux pénétrants et petits, quelque chose d'intéressant dans la +physionomie, la bouche grande, les dents belles, les cheveux de +toutes sortes de couleurs. On remarquait dans ses traits je ne sais +quoi d'antique qui ne plaisait pas à tout le monde. Elle ne manquait +pas d'esprit. Pour des connaissances, personne n'en avait davantage +et de plus sûres. Elle ne laissait rien entrer dans sa tête, sans +l'avoir bien examiné. Du reste, sans enjouement et sans aménité, +aimant la promenade, la philosophie, la solitude et la table; écrivant +durement; ayant tout vu, tout lu, tout entendu, tout +retenu, excepté l'histoire et les voyages; faisant ses délices des +ouvrages de caractère et de mœurs, pourvu que la religion n'y +fût point mêlée. Il était défendu de parler en sa présence de +son dieu, de sa maîtresse et de son roi. Les mathématiques +étaient presque son unique étude. La musique ne lui déplaisait +pas, surtout l'italienne. Elle avait peu de goût pour la poésie. +Elle aimait les enfants à la folie; aussi lui en envoyait-on de +toutes parts; mais elle ne les gardait pas longtemps: à peine +avaient-ils l'âge de raison, que Rousch et ses partisans nombreux +les lui débauchaient.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>La fée n'était-elle pas là, lorsque Génistan en parlait ainsi?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Comment prit-elle ce portrait, qui n'était pas flatté?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Elle s'avança vers lui, l'embrassa tendrement; et le prince +continua.</p> + +<p>«Je fus du nombre de ceux que Rousch entreprit; mais +j'aimais la fée et j'en étais aimé. Le moyen de lui plaire, en me +liant avec le seul génie qu'elle eût en aversion! Je m'appliquai +donc à éloigner Rousch. Il en fut piqué. Azéma, sur laquelle il +avait des vues, s'avisa d'en avoir sur moi; et voilà Rousch +furieux. C'était bien à tort, car je n'avais pas le moindre dessein +qui pût l'alarmer. La tante eut beau me vanter la bonté de +son esprit et la douceur de son caractère, je répondis aux éloges +de l'une et aux agaceries insinuantes de sa nièce, qu'Azéma +ferait assurément le bonheur de son époux, mais que je ne pouvais +faire le sien; et il n'en fut plus question. Cependant Rousch +ne me le pardonna pas davantage. Il se promit une vengeance +proportionnée à l'injure qu'il prétendait avoir reçue. Il médita +d'abord de se battre; mais après y avoir un peu réfléchi, il +trouva qu'il n'en avait pas le courage. Il aima mieux recourir +à son art. Il redoubla de rage contre Vérité, et se mit à la défigurer +d'une si étrange manière, que je ne pus l'aimer ce jour-là. +À l'entendre, c'était une pédante, une ennemie des plaisirs et du +bonheur; que sais-je encore? Je parus froid à la fée; j'abrégeai +les longs entretiens que j'avais coutume d'avoir avec elle: je ne +sais même si je n'eus pas une mauvaise honte de l'attachement +scrupuleux que je lui avais voué. Cependant je la revis le lendemain, +mais d'un air embarrassé. La fée m'avait deviné; elle +me demanda comment je l'avais trouvée la veille.</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, on ne peut pas mieux. Vous +êtes charmante en tout temps; mais hier vous étiez à +ravir.</p> + +<p>«—Ah! mon fils, me répondit la fée, Rousch vous a séduit. +Quel dommage, et que votre changement m'afflige! Prince, +vous m'abandonnez.</p> + +<p>«Je fus sensible à ce reproche; et me jetant entre les bras +de la fée (elle les tenait toujours ouverts à ceux qui revenaient +sincèrement à elle), je la conjurai de ne me pas faire un crime +d'un discours que la politesse m'avait dicté.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>La politesse! Est-ce qu'il ne savait pas que c'était une des +proches parentes et des bonnes amies de Rousch?</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>Pardonnez-moi, madame, la fée le lui avait dit plus d'une +fois: aussi Génistan, se jetant à ses genoux, lui jura-t-il de ne +plus ménager Rousch et sa parente à ses dépens, dût-il rester +muet, et passer ou pour grossier ou pour sot. La fée le reçut en +grâce, et lui conta les tours sanglants que Rousch s'amusait à +lui jouer. «Tantôt, lui dit-elle, il me rend vieille et surannée, +tantôt jeune et difforme; quelquefois il m'enjolive à tel point, +qu'il ne me reste rien de ma dignité, et qu'on me prendrait pour +une bouffonne; d'autres fois il me prête un air sauvage et rechigné. +En un mot, sous quelque forme qu'il me présente, je suis +estropiée. Il me fait un œil bleu, et l'autre noir; les sourcils +bruns et les cheveux blonds; mais il a beau me déguiser, les +bons yeux me reconnaissent.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Les dieux n'ont laissé à Rousch qu'un moment d'une illusion +qui cesse toujours à sa honte.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>«Madame, dit le prince en se tournant du côté de la fée, me +parlait ainsi lorsqu'on lui annonça le prince Lubrelu, ou, dans +la langue du pays, Brouillon; et la princesse Serpilla, ou, dans +la langue du pays, Rusée. C'étaient deux élèves qu'on lui +envoyait. «Ah! dit la fée en fronçant le sourcil, que veut-on +que je fasse de ces gens-là?» Elle les reçut assez froidement, +et sans demander des nouvelles de leurs parents.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>À vous, madame seconde.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Lubrelu salua la fée fort étourdiment. Il était assez joli +garçon, mais louche et bègue. Il parlait beaucoup et sans suite, +n'était d'accord avec lui-même, que quand il n'y pensait pas; +grand disputeur, souvent il prenait les raisons de son sentiment +pour des objections; sourd d'une oreille, quelquefois il entendait +mal et répondait bien, ou entendait bien et répondait mal. +Dès le même soir, il fut ami de Rousch.</p> + +<p>«Pour Serpilla, elle était petite, maigre et noire; elle contrefaisait +la vue basse; elle avait le nez retroussé, le visage chiffonné, +les coins de la bouche relevés: si elle méditait une +méchanceté, elle en tirait en bas le coin gauche; c'était un tic. +Son menton était pointu, ses sourcils bruns et prolongés vers les +tempes; ses mains noires et sèches, mais elle ne quittait jamais +ses gants. Elle parlait peu, pensait beaucoup, examinait tout, +ne faisait aucune démarche, ne tenait aucun propos sans dessein; +jouait toute sorte de personnages, l'étourdie, la distraite, +la niaise, et n'avait jamais plus d'esprit que quand on était tenté +de la prendre pour une idiote.</p> + +<p>«Azéma lui déplut d'abord; et elle s'occupa, dès le premier +jour, à la tourner en ridicule, et à lui tendre des panneaux dans +lesquels la bonne créature donnait tête baissée. Elle lui faisait +voir une infinité de choses qui n'étaient point et ne pouvaient +être. Elle se mit en tête de lui persuader que Génistan, moi, +pour qui elle se sentait du goût, je l'aimais, elle Azéma, à la +folie, mais que je n'osais le lui déclarer.</p> + +<p>«—Pourquoi, lui demandait Azéma, se taire opiniâtrément +comme il fait? S'il n'a que des vues honnêtes, que ne parle-t-il +à ma tante?...</p> + +<p>«—Princesse, lui répondait Serpilla, vous ne connaissez pas +encore les amants délicats. S'adresser à votre tante, ce serait +s'assurer de votre personne sans avoir pressenti votre cœur. +Vous pouvez compter que le prince périra plutôt de chagrin +que de hasarder une démarche qui pourrait vous déplaire...</p> + +<p>«—Ah! reprit Azéma, pour cela je ne veux pas qu'il périsse; +je ne veux pas même qu'il souffre...</p> + +<p>«—Cependant cela est, et cela durera, si vous n'y mettez +pas ordre...</p> + +<p>«—Mais comment faut-il que je m'y prenne? Je suis si neuve +et si gauche à tout...</p> + +<p>«—Je le regarderais tendrement lorsqu'il viendrait chez ma +tante; s'il lui arrivait de me donner la main, je la serrerais +de distraction; je jetterais un mot, et puis un autre...</p> + +<p>«—En vérité, j'ai peur d'avoir fait tout cela sans y penser...</p> + +<p>«—Si cela est, il faut avouer que ce Génistan est un cruel +homme. Je n'y vois plus qu'un remède...</p> + +<p>«—Et quel est-il?...</p> + +<p>«—Ho! non, je ne vous le dirai pas...</p> + +<p>«—Et pourquoi?...</p> + +<p>«—C'est que si je vous le disais, vous le confieriez peut-être +à votre tante...</p> + +<p>«—Ne craignez rien; vous ne sauriez croire combien je +suis discrète...</p> + +<p>«—Eh bien! j'écrirais...</p> + +<p>«—Si c'est là votre secret, n'en parlons plus; je n'oserais +jamais m'en servir...</p> + +<p>«—N'en parlons plus, comme vous dites. Il me semble qu'il +fait beau et qu'un tour de promenade vous dissiperait...</p> + +<p>«—Très-volontiers; nous rencontrerons peut-être le prince +Génistan...</p> + +<p>«—Le prince a renoncé à tout amusement. S'il se promène, +c'est dans des lieux écartés et solitaires. Je ne sais où le conduira +cette triste vie. S'il en mourait pourtant, c'est vous qui +en seriez la cause...</p> + +<p>«—Mais je ne veux pas qu'il meure, je vous l'ai déjà dit...</p> + +<p>«—Écrivez-lui donc...</p> + +<p>«—Je n'oserais; et puis je ne sais que lui écrire...</p> + +<p>«—Que ne m'en chargez-vous? Vous me connaissez un peu, +et vous ne me croyez pas, sans doute, aussi maladroite que +je le parais. J'arrangerai les choses avec toute la décence +imaginable. La lettre sera anonyme. Si la déclaration réussit, +c'est vous qui l'aurez faite; si elle échoue, ce sera moi...</p> + +<p>«—Vous êtes bien bonne...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Cette Serpilla est une dangereuse créature, et la simple +Azéma n'en savait pas assez pour sentir ce piége. La lettre fut-elle +écrite?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince dit que oui.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Fut-elle répondue?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince dit que non.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Et pourquoi?</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Je n'avais garde, dit le prince, de me fier à Serpilla, et cela +sous les yeux de la fée, qui nous aurait devinés d'abord, et qui +ne m'aurait jamais pardonné cette intrigue. Azéma fut désolée +de mon silence, mais elle ne se plaignit pas. Sa méchante amie +se fit un mérite auprès d'elle de la démarche hardie qu'elle +avait faite pour la servir, et Azéma l'en remercia sincèrement. +Rousch ne fut pas si scrupuleux que moi; on dit qu'il tira parti +de Serpilla. Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'on remarqua de la +liaison entre eux, et qu'ils formèrent avec Lubrelu une espèce +de triumvirat qui mit en fort peu de temps la cour de la fée +sens dessus dessous. On s'évitait, on ne se parlait plus; c'étaient +des caquets et des tracasseries sans fin; on se boudait sans +savoir pourquoi, et la fée en était de fort mauvaise humeur.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>C'est, en vérité, comme ici; et je croirais volontiers que ce +triumvirat subsiste dans toutes les cours.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«La fée fit publier pour la centième fois les anciennes lois +contre la calomnie; elle défendit de hasarder des conjectures +sur la réputation d'un ennemi, même sur celle d'un méchant +notoire, sous peine d'être banni de sa cour; elle redoubla de +sévérité; et s'il nous arrivait quelquefois de médire, elle nous +arrêtait tout court, et nous demandait brusquement: «Est-ce à +vous que le fait est arrivé? Ce que vous racontez, l'avez-vous +vu?» Elle était rarement satisfaite de nos réponses. Elle m'interdit +une fois sa présence pendant quatre jours, pour avoir +assuré une aventure arrivée au Tongut tandis que j'y étais, +mais à laquelle je n'avais eu aucune part, et que je n'avais +apprise que par le bruit public.</p> + +<p>«Malgré les défenses de Vérité, Lubrelu avait toutes les +peines du monde à se contenir. Il lui échappait à tout moment +des choses peu mesurées qui offensaient moins de sa part que +d'un autre, parce qu'il y avait, disait-on, dans son fait plus de +sottise et d'étourderie que de méchanceté: il croyait parler sans +conséquence, en disant hautement que j'étais bien avec la tante, +et passablement avec la nièce; qu'il y avait entre nous un +arrangement le mieux entendu, et que le jour j'appartenais à +Azéma, et la nuit à Vérité.</p> + +<p>«Rousch, qui était présent, lui répondit qu'il lui abandonnait +la vieille fée pour en disposer à sa fantaisie, mais qu'il prétendait +qu'on s'écoutât quand on parlait d'Azéma. S'écouter, c'est +ce que Lubrelu n'avait fait de sa vie; il répondit à Rousch par +une pirouette, et lui laissa murmurer entre ses dents qu'il était +épris d'Azéma; que personne ne l'ignorait; qu'il en était aimé; +qu'il méditait depuis longtemps de l'épouser; et que, quoiqu'il +eût commencé avec elle par où les autres finissent, il n'en était +pas moins amoureux.</p> + +<p>«Lubrelu ne perdit pas ces derniers mots, qu'il redit le lendemain +à Azéma, y ajoutant quelques absurdités fort atroces. +Azéma en fut affligée, et s'en alla, en pleurant, se plaindre à sa +tante, et la prier de l'envoyer pour quelque temps chez la fée +Zirphelle, ou, dans la langue du pays, Discrète, son autre tante: +Vérité y consentit. On tint le départ secret, et Azéma disparut +sans que Rousch en sût rien. Il fit du bruit quand il l'apprit; +mais Azéma était déjà bien loin: il courut après elle, ne la +rejoignit point, et revint une fois plus hideux, me soupçonnant +d'avoir enlevé ses amours, et bien résolu de m'en faire repentir. +Ses menaces ne m'effrayèrent point; je n'ignorais pas que sa +puissance était limitée, et qu'il ne me nuirait jamais que de +concert avec le génie Nucton, ou comme qui dirait Sournois, +qui résidait à mille lieues et plus du palais de Vérité. Mais qui +l'eût cru? Rousch disparut un matin, et l'on sut qu'il était allé +consulter Nucton sur les moyens de se venger.</p> + +<p>«Il n'était pas à un quart de lieue, qu'on entendit un grand +fracas dans les avant-cours; on crut que c'était Rousch qui +revenait: point du tout, c'était une de ses amies et des parentes +de Lubrelu, que le hasard avait jetée dans cette contrée; on +l'appelait Trocilla, comme qui dirait Bizarre. Sa manie était de +courir sans savoir où elle allait; pourvu qu'elle ne suivît pas la +grande route, elle était contente: aussi apprîmes-nous qu'elle +s'était engagée dans des chemins de traverse où son équipage +avait été mis en pièces, et qu'elle arrivait sur une mule rétive, +crottée, déchirée, dans un désordre à faire mourir de rire.</p> + +<p>«On lui donna un appartement: il y en avait toujours de +reste chez Vérité; elle se reposait en attendant ses gens, qu'elle +maudissait, et qui ne demeuraient pas en reste avec elle. Ils +arrivèrent enfin. On tira ses femmes d'une berline en souricière; +c'étaient trois espèces de boiteuses: l'une boitait à droite, l'autre +à gauche, la troisième des deux côtés. Trocilla, qui les examinait +d'une croisée, trouvait leur allure si ridicule, qu'elle en +riait à gorge déployée, comme si l'étrange spectacle de ces trois +boiteuses, qui se hâtaient de venir, eût été nouveau pour elle. +Tandis qu'un cocher en scaramouche et un valet en arlequin +dételaient de la voiture deux chevaux, l'un blanc et l'autre +noir, Trocilla était à sa toilette, qui commença sur les cinq +heures du soir, et qui finit à peine à huit, qu'elle se présenta +chez la fée Vérité.</p> + +<p>«Je n'ai rien vu de si extravagant que sa parure, et sa personne +attira mon attention et celle de tout le monde.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>C'est le privilége de la singularité plus encore que de la +beauté. Les hommes se livrent plus promptement à ce qui les +surprend qu'à ce qu'ils admireraient.</p> + +<p class="tb">La sultane prononça cette réflexion sensée d'un ton faible et +entrecoupé qui annonçait l'approche du sommeil. +</p> +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Trocilla était plutôt grande que petite, mal proportionnée: +c'étaient de longues jambes au bout de longues cuisses, qui lui +donnaient l'air d'une sauterelle, surtout quand elle était assise: +point de taille; un bras potelé, et l'autre sec; une main laide +et difforme, et l'autre jolie; un pied petit et délicat dans une +grande mule rembourrée, un autre pied grand et mal fait, +enchâssé dans une petite mule; mais cela n'y faisait rien: par +ce moyen, elle avait deux mules égales. Son épaule droite était +un peu plus haute que la gauche; à la vérité, un corps et l'éducation +avaient affaibli ce défaut: elle avait des couleurs et point +de teint; un œil bleu et un œil gris; le nez long et pointu; la +bouche charmante quand elle riait; mais par malheur pour ceux +qui l'approchaient, elle avait des journées tristes sans savoir +pourquoi, car elle ne voulait pas que ce fût des vapeurs ou des +nerfs.</p> + +<p>«Elle avait une robe de satin couleur de rose, avec des +parures violettes; une simarre de velours bleu, garnie de crêpe; +un nœud de diamants, d'où pendait une riche dévote, dans un +temps où l'on n'en portait plus; une girandole de très-beaux +brillants à l'oreille droite, et une perle d'orient à la gauche; +une plume verte dans sa coiffure, dont un des côtés était en +papillon, et l'autre en battant l'œil, avec un énorme éventail à +la main.</p> + +<p>«Voilà l'ajustement sous lequel nous apparut Trocilla.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>La perle à l'oreille gauche est de trop.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Elle salua Vérité sans la regarder, s'étendit indécemment +sur une sultane, tira de sa poche une lorgnette, dont elle ne se +servit point, jeta à travers une conversation fort sérieuse trois +ou quatre mots déplacés et plaisants, se moqua d'elle et du +reste de la compagnie, et se retira.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je vous conseille de l'imiter. Après la nuit dernière, je crois +que vous pourriez avoir besoin de repos. Bonsoir, messieurs; +mesdames, bonsoir; car je crois que vous allez vous coucher.</p> + + + + +<h2><a name="s5" id="s5"></a>CINQUIÈME SOIRÉE.</h2> + + +<p>Ce soir, Mangogul avait ordonné qu'on laissât la porte de +l'appartement ouverte; et lorsque Mirzoza fut couchée, il profita +du bruit que firent les improvisateurs en s'arrangeant autour +de son lit, pour entrer sans qu'elle s'en doutât: il était placé +debout, les coudes appuyés sur la chaise de la seconde femme +et sur celle du premier émir, lorsque la sultane demanda à +celui-ci si sa poitrine lui permettait de la dédommager du +silence qu'il gardait depuis deux jours. L'émir lui répondit qu'il +ferait de son mieux, et commença comme il suit:</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Je pris pour elle ce qu'on appelle une fantaisie.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ce <i>je</i>, c'est le prince Génistan; et cet <i>elle</i>, c'est apparemment +Trocilla.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Oui, madame.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ah, les hommes! les hommes!... Je les crois encore plus +fous que nous.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Madame en excepte sûrement le sultan.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«L'occasion de l'instruire de mes sentiments n'était pas difficile +à trouver; mais il fallait se cacher de Vérité. Un jour que +la fée était profondément occupée, la crainte de la distraire me +servit de prétexte, et j'allai faire ma cour à Trocilla, qui me +reçut bien. J'y retournai le lendemain, et elle me fit froid +d'abord. Sa mauvaise humeur cessa lorsqu'elle s'aperçut que je +ne m'empressais nullement à la dissiper; elle railla la religion, +les prêtres et les dévotes; traita la modestie, la pudeur et les +principales vertus de son sexe, de freins imaginés par les sottes; +et je crus victoire gagnée: point de préjugés à combattre, point +de scrupules à lever; je ne désirais qu'une seconde entrevue +pour être heureux; encore ne fallait-il pas qu'elle fût longue, +de peur d'avoir du temps de reste, et de ne savoir qu'en faire. +J'eus un autre jour l'occasion de la reconduire dans son appartement: +chemin faisant, je lui demandai la permission d'y rester +un moment; elle me fut accordée. Aussitôt je me mis en +devoir de lui dire des choses tendres et galantes autant qu'il +m'en vint: que je l'avais aimée depuis que j'avais eu le bonheur +de la voir; que c'était un de ces coups de sympathie auxquels +jusqu'alors j'avais ajouté peu de foi, et qu'il fallait que ma passion +fût bien violente, puisque j'osais la lui déclarer la seconde +fois que je jouissais de son entretien: elle m'écouta attentivement; +puis tout à coup éclatant de rire, elle se leva et appela +toutes ses femmes, qui accoururent, et qu'elle renvoya. Je la +priai de se remettre d'une surprise à laquelle ses charmes ne +l'exposaient pas sans doute pour la première fois. Vous avez +raison, me répondit-elle: on m'a aimée, on me l'a dit, et je +devrais y être faite; mais il m'est toujours nouveau de voir des +hommes, parce qu'ils sont aimables, prétendre qu'on leur sacrifiera +l'honneur, la réputation, les mœurs, la modestie, la pudeur, +et la plupart des vertus qui font l'ornement de notre sexe; car +il paraît bien à leurs procédés et à ceux des femmes, que c'est +à ces bagatelles que se réduisent les désirs des uns et les bontés +des autres. Et continuant d'un ton moins naturel encore et plus +pathétique: Non, s'écria-t-elle, il n'y a plus de décence; les +liaisons ont dégénéré en un libertinage épouvantable; la pudeur +est ignorée sur la surface de la terre: aussi les dieux se sont-ils +vengés; et presque tous les hommes...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Sont devenus faux ou indiscrets.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Madame en excepte sans doute le sultan.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Je fus un peu déconcerté de ce sermon, auquel je ne m'attendais +guère; et j'allais lui rappeler ses maximes de la veille, +lorsqu'elle m'épargna ce propos ridicule, en me priant de me +retirer, de crainte qu'on n'en tînt de méchants sur sa conduite. +J'obéis, bien résolu d'abandonner Trocilla à toutes ses bizarreries, +et de ne la revoir jamais. Mais j'avais plu; et dès le +lendemain elle m'agaça, me dit des mots fort doux et assez +suivis; et je me laissai entraîner.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Vous n'êtes que des marionnettes.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Madame en excepte sans doute le sultan.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Émir, respectez le sultan; respectez-moi, et continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Je me rendis dans son appartement à l'heure marquée; je +crus la trouver seule. Point du tout, elle s'occupait à prendre +une leçon d'anglais, qui avait déjà duré fort longtemps, et que +ma présence n'abrégea point. Nous y serions encore tous les +trois, si le maître d'anglais, qui ne manquait pas d'intelligence, +n'eût eu pitié de moi. Mais il était écrit que mon supplice serait +plus long. Trocilla me reçut comme un homme tombé des nues, +me laissa debout, ne me dit presque pas un mot; et sans m'accorder +le temps de lui parler, sonna et se fit apporter une +vielle, dont elle se mit à jouer précisément comme quand on +est seul, et qu'on s'ennuie.»</p> + +<p class="tb">Ici le sultan ne put s'empêcher de rire; la sultane dit: +«En effet, cette scène est assez ridicule.» Et l'émir reprit son +récit. +</p> +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Je lui laissai tâtonner une musette, un menuet; et elle +allait commencer un maudit air à la mode, qui n'aurait +point eu de fin, lorsque je pris la liberté de lui arrêter les +mains.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, me dit-elle, et que faites-vous ici à +l'heure qu'il est?</p> + +<p>«—C'est par vos ordres, madame, lui répondis-je, que je +m'y suis rendu; et il y a près de deux heures que j'attends +que vous vous aperceviez que j'y suis...</p> + +<p>«—Est-il bien vrai?...</p> + +<p>«—Pour peu que vous en doutassiez, votre maître d'anglais +vous l'assurerait...</p> + +<p>«—Vous l'avez donc entendu donner leçon? C'est un habile +homme; qu'en pensez-vous? Et ma vielle, je commence à m'en +tirer assez bien. Mais, asseyez-vous, je me sens en main, et je +vais vous jouer des contredanses du dernier bal, qui vous +réjouiront...</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, faites-moi la grâce de m'entendre. +À présent, ce ne sont point des airs de vielle que je +viens chercher ici; quittez pour un moment votre instrument, +et daignez m'écouter...</p> + +<p>«—Mais vous êtes extraordinaire, me dit Trocilla; vous ne +savez pas ce que vous refusez. J'allais vous jouer, ce soir, +comme un ange...</p> + +<p>«—Madame, lui répliquai-je, si je vous gêne, je vais me +retirer...</p> + +<p>«—Non, restez, monsieur. Et qui vous dit que vous me +gênez?...</p> + +<p>«—Quittez donc ce maudit instrument, ou je le brise...</p> + +<p>«—Brisez, mon cher; brisez: aussi bien j'en suis dégoûtée.»</p> + +<p>«Je détachai la ceinture de la vielle, non sans serrer doucement +la taille de la vielleuse. Trocilla était assise sur un tabouret; +cette situation n'était pas commode.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Émir, supposez que je dors, et continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Je la pris par sa main jolie, que je baisai plusieurs fois, en +la conduisant vers une chaise longue, sur laquelle je la poussai +doucement; elle s'y laissa aller sans façon; et me voilà assis à +côté d'elle, lui baisant encore la main, et lui protestant d'une +voix émue que je l'adorais.»</p> + +<p class="tb">De distraction le sultan s'écria: «Adore donc, maudite +bête!» Heureusement, la sultane, ou ne l'entendit pas, ou +feignit de ne pas l'entendre. +</p> +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Trocilla me crut apparemment, car elle me passa son autre +main sur les yeux, et l'arrêta sur ma bouche. Je la regardai +dans ce moment, et je la trouvai charmante. Son souris, son +badinage, le son de sa voix, tout excitait en moi des désirs. +Elle me tenait de petits propos d'enfants, qui achevaient de me +tourner la tête. Bientôt je n'y fus plus. Je me penchai sur sa +gorge. Je ne sais trop ce que mes mains devinrent. Trocilla +paraissait éprouver le même trouble; et nous touchions à +l'instant du bonheur, lorsque nous sortîmes, elle et moi, de +cette situation voluptueuse, par une extravagance inouïe. Trocilla +me repoussa fortement; et se mettant à pleurer, mais à +pleurer à chaudes larmes:</p> + +<p>«Ah! cher Zulric, s'écria-t-elle; tendre et fidèle amant, +que deviendrais-tu, si tu savais à quel point je t'oublie?»</p> + +<p>«Ses larmes et ses soupirs redoublèrent; c'était à me faire +craindre qu'elle ne suffoquât.</p> + +<p>«Retirez-vous, monsieur; je vous hais, je vous déteste. +Vous m'avez fait manquer à mes serments, et tromper l'homme +unique à qui je suis engagée par les liens les plus solennels; +vous n'en serez pas plus heureux, et j'en mourrai de +douleur.»</p> + +<p>«Ces dernières paroles, et les larmes abondantes qui les suivirent, +me persuadèrent que le quart d'heure était passé. Je +me retirai, bien résolu de le faire renaître. J'envoyai le +lendemain chez Trocilla, et j'appris de sa part qu'elle avait +bien reposé et qu'elle m'attendait pour prendre le thé. Je +partis sur-le-champ, et j'eus le bonheur de la trouver encore +au lit.</p> + +<p>«Venez, prince, dit-elle; asseyez-vous près de moi. J'ai +conçu pour vous des sentiments dont il faut absolument que je +vous instruise. Il y va de mon bonheur, et peut-être de ma vie. +Tâchez donc de ne pas abuser de ma sincérité. Je vous aime, +mais de l'amour le plus tendre et le plus violent. Avec le mérite +que vous avez, il ne doit pas être nouveau pour vous d'être +prévenu. Ah! si je rencontre dans votre cœur la même tendresse +que vous avez fait naître dans le mien, que je vais être +heureuse! Parlez, prince, ne me suis-je point trompée lorsque +je me suis flattée de quelque retour? M'aimez-vous?</p> + +<p>«—Ah, madame, si je vous aime! Ne vous l'ai-je pas assuré +cent fois?</p> + +<p>«—Serait-il bien possible!</p> + +<p>«—Rien n'est plus vrai.</p> + +<p>«—Je le crois, puisque vous me le dites; mais je veux +mourir, si je m'en souviens. Vraiment, je suis enchantée de +ce que vous m'apprenez là. Je vous conviens donc beaucoup, +beaucoup?</p> + +<p>«—Autant qu'à qui que ce soit au monde.</p> + +<p>«—Eh bien, mon cher, reprit-elle en me serrant la main +entre la sienne et son genou, personne ne me convient comme +toi. Tu es charmant, divin, amusant au possible, et nous +allons nous aimer comme des fous. On disait que Vindemill, +Illoo, Girgil, avaient de l'esprit. J'ai un peu connu ces personnages-là, +et je te puis assurer que ce n'était rien, moins +que rien.»</p> + +<p>«Trocilla ne laissait pas que d'avoir rencontré bien des +gens d'esprit, quoiqu'elle n'en accordât qu'à elle et à son +amant.</p> + +<p>«À présent, madame, je puis donc me flatter, lui dis-je, +que vous ne vous souviendrez plus de Zulric ni d'aucun +autre?</p> + +<p>«—Que parlez-vous de Zulric? reprit-elle. C'est un petit sot +qui s'est imaginé qu'il n'y avait qu'à faire le langoureux auprès +d'une femme et à l'excéder de protestations pour la subjuguer. +C'est de ces gens prêts à mourir cent fois pour vous, et dont +une misérable petite complaisance vous débarrasse; mais +vous, ce n'est pas cela; et quelque répugnance que vous ayez +pour les hiboux, je gage que vous la vaincriez, si j'avais +attaché mes faveurs aux caresses que vous feriez au mien.»</p> + +<p>«Seigneur, dit Génistan à son père, les autres femmes ont +un serin, une perruche, un singe, un doguin. Trocilla en était, +elle, pour les hiboux... Oui, seigneur, pour les hiboux!... De +tous les oiseaux, c'est le seul que je n'ai pu souffrir. Trocilla +en avait un qu'elle ne montrait qu'à ses meilleurs amis.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Que beaucoup de gens avaient vu.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Et qu'on me présenta sur-le-champ. «Voyez mon petit hibou +me dit-elle; il est charmant, n'est-ce pas? Ce toquet blanc à la +housarde, qu'on lui a placé sur l'oreille, lui fait à ravir. C'est +une invention de mes boiteuses. Ce sont des femmes admirables. +Mais vous ne me dites rien de mon petit hibou?</p> + +<p>«—Madame, lui répondis-je, vous auriez pu, je crois, +prendre du goût pour un autre animal. Il n'y a que vous aux +Indes, à la Chine, au Japon, qui se soit avisée d'avoir un +hibou en toquet.</p> + +<p>«—Vous vous trompez, me répondit-elle: c'est l'animal à +la mode; et de quel pays débarquez-vous donc? Ici tout le +monde a son hibou, vous dis-je, et il n'est pas permis de +s'en passer. Promettez-moi donc d'avoir le vôtre incessamment; +je sens que je ne puis vous aimer sans cela.»</p> + +<p>«Je lui promis tout ce qu'elle voulut, et je la pressai d'abréger +mon impatience.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je crois, émir, qu'il est à propos que je me rendorme. Me +voilà rendormie; continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>«Elle y consentit, mais à la condition que j'aurais un +hibou.</p> + +<p>«Ah! plutôt quatre, madame,» lui répondis-je.</p> + +<p>«À l'instant elle me reçut les bras ouverts. Je fus exposé aux +emportements de la femme du monde qui aimait le moins; j'y +répondis avec toute l'impétuosité d'un homme qui ne voulait +pas laisser à Trocilla le temps de se refroidir.</p> + +<p>«Vous aurez un hibou, me disait-elle d'une voix entrecoupée: +prince, vous me le promettez.</p> + +<p>«—Oui, madame, lui répondis-je, dans un instant où l'on est +dispensé de connaître toute la force de ses promesses: je vous le +jure par mon amour et par le vôtre.»</p> + +<p>«À ces mots, Trocilla se tut, et moi aussi. Il y avait près +d'une demi-heure que nous étions ensemble, lorsqu'elle me dit +froidement de la laisser dormir et de me retirer. Si je n'avais +pas su à quoi m'en tenir, je m'en serais pris à moi-même de +cette indifférence subite; mais je n'avais rien à me reprocher, +ni elle non plus. Je pris donc le parti de lui obéir, et même +plus scrupuleusement peut-être qu'elle ne s'y attendait. Je +revins à Vérité, qui me parut plus belle que jamais.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>C'est la vraie consolation dans les disgrâces, et on ne +lui trouve jamais tant de charmes que quand on est malheureux.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Toutes ces choses s'étaient passées, lorsque Rousch reparut: +il avait vu Nucton, et ils avaient concerté de me faire rentrer +cent pieds sous terre; c'était leur expression. La pauvre Azéma, +dont ils avaient découvert la retraite, avait déjà éprouvé les +cruels effets de leur haine. Rousch lui avait soufflé sur le visage +une poudre qui l'avait rendue toute noire. Dans cet état elle +n'osait se montrer; elle vivait donc renfermée, détestant à chaque +moment Rousch et arrosant sans cesse de ses larmes un +miroir qui lui peignait toute sa laideur, et qu'elle ne pouvait +quitter. Sa tante apprit son malheur, la plaignit et vint à son +secours. Elle essaya de laver le visage de sa triste nièce; mais +elle y perdit ses peines. Noire elle était, noire elle resta: ce qui +détermina la fée à la transformer en colombe et à lui restituer +sa première blancheur sous une autre forme.</p> + +<p>«Vérité, de retour chez Azéma, songea à me garantir des +embûches de Rousch. Pour cet effet, elle me fit partir incognito. +Mais admirez les caprices des femmes et surtout de Trocilla; +elle ne me sut pas plus tôt éloigné d'elle, qu'elle songea à +s'approcher de moi. Elle s'informa de la route que j'avais prise, +et me suivit. Rousch, instruit de notre aventure, connaissant +assez bien son monde, et particulièrement Trocilla, ne douta +point qu'il ne parvînt au lieu de ma retraite, en marchant sur +ses traces. Sa conjecture fut heureuse; et, un matin, nous nous +trouvâmes tous trois en déshabillé dans un même jardin.</p> + +<p>«La présence de Trocilla me consola un peu de celle de +Rousch. Je fus flatté d'avoir fait faire quatre cent cinquante +lieues à une femme de son caractère; et je me déterminai à la +revoir. Ce n'était pas le moyen d'éviter Rousch; car Trocilla et +Rousch se connaissaient de longue main, et ils avaient toujours +été passablement ensemble. C'était de concert avec elle qu'il +ébauchait tous ces récits scandaleux. Il inventait le fond; elle +mettait de l'originalité dans les détails, d'où il arrivait qu'on +les écoutait avec plaisir, qu'on les répétait partout, qu'on paraissait +y croire, mais qu'on n'y croyait pas.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Il y a quelquefois tant de finesse dans votre conte, que je +serais tentée de le croire allégorique.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Un soir qu'une des boiteuses de Trocilla m'introduisait chez +sa maîtresse par un escalier dérobé, j'allai donner rudement de +la tête contre celle de Rousch, qui s'esquivait par le même escalier. +Nous fûmes l'un et l'autre renversés par la violence du +choc. Rousch me reconnut au cri que je poussai. «Malheureux, +s'écria-t-il, que le destin a conduit ici, tremble. Tu vas enfin +éprouver ma colère.» À l'instant il prononça quelques mots +inintelligibles, et je sentis mes cuisses rentrer en elles-mêmes, se +raccourcir et se fléchir en sens contraire, mes ongles s'allonger +et se recourber, mes mains disparaître, mes bras et le reste de +mon corps se revêtir de plumes. Je voulus crier, et je ne pus +tirer de mon gosier qu'un son rauque et lugubre. Je le redis +plusieurs fois; et les appartements en retentirent et le répétèrent. +Trocilla accourut au ramage, qui lui parut plaisant; elle m'appela: +«Petit, petit.» Mais je n'osai pas me confier à une femme +qui n'avait de fantaisie que pour les hiboux. Je pris mon vol par +une fenêtre, résolu de gagner le séjour de Vérité et de me faire +désenchanter; mais je ne pus jamais reprendre le chemin de +son séjour. Plus j'allais, plus je m'égarais. Ce serait abuser de +votre patience que de vous raconter le reste de mes voyages et +mes erreurs. D'ailleurs tout voyageur est sujet à mentir. J'aurais +peur de succomber à la tentation, et j'aime mieux que ce +soit Vérité qui vous achève elle-même mes aventures.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ce sera la première fois qu'elle se mêlera de voyage.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>«Mais il faut bien qu'elle fasse quelque chose pour vous et +pour moi qui l'aimais de si bonne amitié et qui avons tant fait +pour elle, dit Génistan à son père.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ce conte est ancien, puisqu'il est du temps où les rois +aimaient la vérité.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Génistan s'arrêta; Vérité prit la parole; et, comme elle poussait +l'exactitude dans les récits jusqu'au dernier scrupule, elle +dépêcha en quatre mots ce que nous aurions eu de la peine à +écrire en vingt pages.</p> + +<p>«J'aurais voulu, ajouta-t-elle, en le débarrassant de ses +plumes, lui ôter une fantaisie qu'il a prise sous cet habit. Il s'est +entêté d'une des filles de Kinkinka.</p> + +<p>—Celle, dit le sultan, qui avait permis qu'on le mît à la +crapaudine.</p> + +<p>—Vous voulez dire à la basilique. Elle-même.</p> + +<p>—Mais il est fou. Celle qui fait aussi peu de cas de la vie +de son amant se jouera de l'honneur de son mari. Mon fils veut +donc être... Je serais pourtant bien aise que nous commençassions +à nous donner nous-mêmes des successeurs. Il y a assez longtemps +que d'autres s'en mêlent. Madame, vous qui savez tout, +pourriez-vous nous dire comment il faudrait s'y prendre?</p> + +<p>—Il n'y a point de remède au passé, répondit Vérité; mais +je vous réponds de l'avenir si vous donnez le prince à Polychresta. +Rien ne sera ni si fidèle ni si fécond, et je vous réponds +d'une légion de petits-fils, et tous de Génistan.</p> + +<p>—Qui empêche donc, ajouta le sultan, qu'on en fasse la +demande?</p> + +<p>—Un petit obstacle: c'est que si Polychresta vous convient +fort, elle ne convient point à votre fils. Il ne peut la souffrir; il +la trouve bourgeoise, sensée, ennuyeuse, et je ne sais quoi +encore...</p> + +<p>—Il l'a donc vue?...</p> + +<p>—Jamais. Votre fils est un homme d'esprit; et quel esprit +y aurait-il, s'il vous plaît, à aimer ou haïr une femme après +l'avoir vue? C'est comme font tous les sots...</p> + +<p>—Parbleu, dit le sultan, mon fils l'entendra comme il voudra; +mais j'avais connu sa mère avant que de la prendre; et si, +je ne suis pas un sot...</p> + +<p>—Je serais fort d'avis, dit la fée, que votre fils quittât +pour cette fois seulement un certain tour original qui lui sied, +pour prendre votre bonhomie, et qu'il vît Polychresta avant +que de la dédaigner; mais ce n'est pas une petite affaire +que de l'amener là. Il faudrait que vous interposassiez votre +autorité...</p> + +<p>—Ho, dit le sultan, s'il ne s'agit que de tirer ma grosse +voix, je la tirerai. Vous allez voir.»</p> + +<p>Aussitôt il fit appeler son fils; et prenant l'air majestueux +qu'il attrapait fort bien quand on l'en avertissait:</p> + +<p>«Monsieur, dit-il à son fils, je veux, j'entends, je prétends, +j'ordonne que vous voyiez la princesse Polychresta lundi; qu'elle +vous plaise mardi; que vous l'épousiez mercredi: ou elle sera +ma femme jeudi...</p> + +<p>—Mais, mon père...</p> + +<p>—Point de réponse, s'il vous plaît. Polychresta sera jeudi +votre femme ou la mienne. Voilà qui est dit; et qu'on ne m'en +parle pas davantage.»</p> + +<p>Le prince, qui n'avait jamais offensé son père par un excès +de respect, allait s'étendre en remontrances, malgré l'ordre +précis de les supprimer; mais le sultan lui ferma la bouche +d'un <i>obéissez</i>, lui tourna le dos et lui laissa exhaler toute son +humeur contre la fée.</p> + +<p>«Madame, lui dit-il, je voudrais bien savoir pourquoi vous +vous mêlez, avec une opiniâtreté incroyable, de la chose du +monde que vous entendez le moins. Est-ce à vous, qui ne savez +ni exagérer l'esprit, la figure, la naissance, la fortune, les +talents, ni pallier les défauts, à faire des mariages? Il faut que +vous ayez une furieuse prévention pour votre amie, si vous +avez imaginé qu'elle plairait sur un portrait de votre main. +Vous qui n'ignorez aucun proverbe, vous auriez pu vous rappeler +celui qui dit de ne point courir sur les brisées d'autrui. +De tout temps les mariages ont été du ressort de Rousch. Laissez-le +faire; il s'y prendra mieux que vous; et il serait du +dernier ridicule qu'un aussi saugrenu que celui que vous proposez +se consommât sans sa médiation. Mais vous n'y réussirez +ni vous ni lui. Je verrai votre Polychresta, puisqu'on le veut; +mais parbleu, je ne la regarde ni ne lui parle; et la manière +dont votre légère amie s'y prendra pour vaincre ma taciturnité +et m'intéresser sera curieuse. Vous pouvez, madame, vous +féliciter d'avance d'une entrevue où nous ferons tous les trois +des rôles fort amusants.»</p> + +<p class="tb">Le premier émir allait continuer lorsque Mangogul fit +signe aux femmes, aux émirs et à la chatouilleuse de +sortir. +</p> +<p class="tb">«Pourquoi donc vous en aller de si bonne heure? dit la +sultane. +</p> +<p>—C'est, répondit le sultan, que j'en ai assez de leur métaphysique, +et que je serais bien aise de traiter avec vous de +choses un peu plus substantielles.</p> + +<p>—Ah! ah! vous êtes là!</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Y a-t-il longtemps?</p> + +<p>—Ah! très-longtemps.</p> + +<p>—Premier émir, vous m'avez tendu deux ou trois piéges +dont je ne renverrai pas la vengeance au dernier jugement de +Brama.</p> + +<p>—L'émir est sorti, et nous sommes seuls. Parlez, madame; +permettez-vous que je reste?</p> + +<p>—Est-ce que vous avez besoin de ma permission pour +cela?</p> + +<p>—Non, mais je serais flatté que vous me l'accordassiez.</p> + +<p>—Restez donc.»</p> + + + + +<h2><a name="s6" id="s6"></a>SIXIÈME SOIRÉE.</h2> + + +<p>La sultane dit à sa chatouilleuse: «Mademoiselle, approchez-vous +et arrangez mon oreiller: il est trop bas... Fort +bien... Madame seconde, continuez. Je prévois que ce qui doit +suivre sera plus de votre district que de celui du second émir. +S'il prenait en fantaisie à Mangogul d'assister une seconde fois +à nos entretiens, vous tousserez deux fois. Et commencez.»</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Tout ce qui n'avait point cet éclat qui frappe d'abord déplaisait +souverainement à Génistan. Sa vivacité naturelle ne lui +permettait ni d'approfondir le mérite réel ni de le distinguer +des agréments superficiels. C'était un défaut national dont la fée +n'avait pu le corriger, mais dont elle se flatta de prévenir les +effets: elle prévit que, si Polychresta restait dans ses atours +négligés, le prince, qui avait malheureusement contracté à la +cour de son père et à celle du Tongut le ridicule de la grande +parure, avec ce ton qui change tous les six mois, la prendrait +à coup sûr pour une provinciale mise de mauvais goût et de la +conversation la plus insipide. Pour obvier à cet inconvénient, +Vérité fit avertir Polychresta qu'elle avait à lui parler. Elle vint. +«Vous soupirez, lui dit la fée, et depuis longtemps, pour le fils +de Zambador: je lui ai parlé de vous; mais il m'a paru peu +disposé à ce que nous désirons de lui. Il s'est entêté dans ses +voyages d'une jeune folle qui n'est pas sans mérite, mais avec +laquelle il ne fera que des sottises: je voudrais bien que vous +travaillassiez à lui arracher cette fantaisie; vous le pourriez en +aidant un peu à la nature et en vous pliant au goût du prince +et aux avis d'une bonne amie: par exemple, vous avez là les +plus beaux yeux du monde; mais ils sont trop modestes; au +lieu de les tenir toujours baissés, il faudrait les relever et leur +donner du jeu: c'est la chose la plus facile. Cette bouche est +petite, mais elle est sérieuse; je l'aimerais mieux riante. J'abhorre +le rouge; mais je le tolère lorsqu'il s'agit d'engager un +homme aimable. Vous ordonnerez donc à vos femmes d'en avoir. +On abattra, s'il vous plaît, cette forêt de cheveux qui rétrécit +votre front; et vous quitterez vos cornettes: les femmes n'en +portent que la nuit. Pour ces fourrures, elles ne sont plus de +saison; mais demain je vous enverrai une personne qui vous +conseillera là-dessus, et dont je compte que vous suivrez les +conseils, quelque ridicules que vous puissiez les trouver.» Polychresta +allait représenter à la fée qu'elle ne se résoudrait jamais +à se métamorphoser de la tête aux pieds, et qu'il ne lui convenait +pas de faire la petite folle; mais Vérité, lui posant un +doigt sur les lèvres, lui commanda de se parer et de ne rien +négliger pour captiver le prince.</p> + +<p>Le lendemain matin, la fée Churchille, ou, dans la langue du +pays, Coquette, arriva avec tout l'appareil d'une grande toilette. +Une corbeille, doublée de satin bleu, renfermait la parure la plus +galante et du goût le plus sûr; les diamants, l'éventail, les +gants, les fleurs, tout y était, jusqu'à la chaussure: c'était les +plus jolies petites mules qu'on eût jamais brodées. La toilette +fut déployée en un tour de main, et toutes les petites boîtes +arrangées et ouvertes: on commença par lui égaliser les dents, +ce qui lui fit grand mal; on lui appliqua deux couches de rouge; +on lui plaça sur la tempe gauche une grande mouche à la reine; +de petites furent dispersées avec choix sur le reste du visage: +ce qui acheva cette partie essentielle de son ajustement. J'oubliais +de dire qu'on lui peignit les sourcils et qu'on lui en arracha une +partie, parce qu'elle en avait trop. On répondit aux plaintes qui +lui échappèrent dans cette opération, que les sourcils épais +étaient de mauvais ton. On ne lui en laissa donc que ce qu'il lui +en fallait pour lui donner un air enfantin; elle supporta cette +espèce de martyre avec un héroïsme digne d'une autre femme +et de l'amant qu'elle voulait captiver. Churchille y mit elle-même +la main, et épuisa toute la profondeur de son savoir pour +attraper ce je ne sais quoi, si favorable à la physionomie: elle y +réussit; mais ce ne fut qu'après l'avoir manqué cinq ou six fois. +On parvint enfin à lui mettre des diamants. Churchille fut d'avis +de les ménager, de crainte que la quantité n'offusquât l'éclat +naturel de la princesse: pour les femmes, elles lui en auraient +volontiers placé jusqu'aux genoux, si on les avait laissées faire. +Puis on la laça. On lui posa un panier d'une étendue immense, +ce qui la choqua beaucoup: elle en demanda un plus petit. «Eh! +fi donc, lui répondit Churchille; pour peu qu'on en rabattît, +vous auriez l'air d'une marchande en habit de noces, et sans +rouge on vous prendrait pour pis. Il fallut donc en passer par +là: on continua de l'habiller, et quand elle le fut, elle se regarda +dans une glace: jamais elle n'avait été si bien, et jamais elle ne +s'était trouvée aussi mal. Elle en reçut des compliments. Vérité +lui dit, avec sa sincérité ordinaire, que dans ses atours elle lui +plaisait moins, mais qu'elle en plairait davantage à Génistan; +qu'elle effacerait Lively dans son souvenir, et qu'elle pouvait +s'attendre, pour le lendemain, à un sonnet, à un madrigal; car, +ajouta-t-elle, il fait assez joliment des vers, malgré toutes les +précautions que j'ai prises pour le détourner de ce frivole exercice.</p> + +<p>La fée donna l'après-dînée un concert de musettes, de +vielles et de flûtes. Génistan y fut invité: on plaça avantageusement +Polychresta, c'est-à-dire qu'elle n'eut point de lustre +au-dessus de sa tête, pour que l'ombre de l'orbite ne lui renfonçât +pas les yeux. On laissa à côté d'elle une place pour le +prince, qui vint tard; car son impatience n'était pas de voir sa +déesse de campagne: c'est ainsi qu'il appelait Polychresta. Il +parut enfin et salua, avec ses grâces et son air distrait, la fée et +le reste de l'assemblée. Vérité le présenta à sa protégée, qui le +reçut d'un air timide et embarrassé, en lui faisant de très-profondes +révérences. Cependant le prince la parcourait avec une +attention à la déconcerter: il s'assit auprès d'elle et lui adressa +des choses fines; Polychresta lui en répondit de sensées, et le +prince conçut une idée avantageuse de son caractère, avec beaucoup +d'éloignement pour sa société; «eh! laissez là le sens +commun, ayez de la gentillesse et de l'enjouement; voilà l'essentiel +avec de vieux louis, disait un bon gentilhomme...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Dont le château tombait en ruine.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Quoique les revenus du prince fussent en très-mauvais ordre, +il était trop jeune pour goûter ces maximes: c'était Lively qu'il +lui fallait, avec ses agréments et ses minauderies; il se la représentait +jouant au volant ou à colin-maillard, se faisant des +bosses au front, qui ne l'empêchaient pas de folâtrer et de rire; +et il achevait d'en raffoler. Que fera-t-il d'une bégueule d'un +sérieux à glacer, qui ne parle jamais qu'à propos, et qui fait tout +avec poids et mesure?</p> + +<p>Après le concert, il y eut un feu d'artifice qui fut suivi d'un +repas somptueux: le prince fut toujours placé à côté de Polychresta; +il eut de la politesse, mais il ne sentit rien. La fée lui +demanda le lendemain ce qu'il pensait de son amie. Génistan +répondit qu'il la trouvait digne de toute son estime, et qu'il avait +conçu pour elle un très-profond respect. «J'aimerais mieux, +reprit Vérité, un autre sentiment. Cependant il est bien doux +de faire le bonheur d'une femme vertueuse et douée d'excellentes +qualités.</p> + +<p>—Ah! madame, reprit le prince, si vous aviez vu Lively! +qu'elle est aimable!</p> + +<p>—Je vois, dit Vérité, que vous n'avez que cette petite folle +en tête, qui n'est point du tout ce qu'il vous faut.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Dans une maison, grande ou petite, il faut que l'un des deux +au moins ait le sens commun.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince voulut répliquer et justifier son éloignement pour +Polychresta; mais la fée, prenant un ton d'autorité, lui ordonna +de lui rendre des soins, et lui répéta qu'il l'aimerait s'il +voulait s'en donner le temps. D'un autre côté elle suggéra à +son amie de prendre quelque chose sur elle et de ne rien +épargner pour plaire au prince. Polychresta essaya, mais +inutilement: un trop grand obstacle s'opposait à ses désirs; +elle comptait trente-deux ans, et Génistan n'en avait que vingt-cinq: +aussi disait-il que les vieilles femmes étaient toutes +ennuyeuses: quoique la fée fût très-antique, ce propos ne +l'offensait pas.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Elle possédait seule le secret de paraître jeune.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince obéit aux ordres de la fée; c'était toujours le parti +qu'il prenait, pour peu qu'il eût le temps de la réflexion. Il vit +Polychresta; il se plut même chez elle.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Toutes les fois qu'il avait fait des pertes au jeu, ou qu'il +boudait quelqu'une de ses maîtresses.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>À la longue, il s'en fit une amie; il goûta son caractère; il +sentit la force de son esprit; il retint ses propos; il les cita, et +bientôt Polychresta n'eut plus contre elle que son air décent, +son maintien réservé et je ne sais quelle ressemblance de +famille avec Azéma, qu'il ne se rappelait jamais sans bâiller. +Les services qu'elle lui rendit dans des occasions importantes +achevèrent de vaincre ses répugnances. La fée, qui n'abandonnait +point son projet de vue, revint à la charge. Dans ces entrefaites +on annonça au prince que plusieurs seigneurs étrangers, +à qui il avait fait des billets d'honneur pendant sa disgrâce, en +sollicitaient le payement, et il épousa.</p> + +<p>Il porta à l'autel un front soucieux; il se souvint de Lively, +et il en soupira. Polychresta s'en aperçut; elle lui en fit des +reproches, mais si doux, si honnêtes, si modérés, qu'il ne +put s'empêcher d'en verser des larmes et de l'embrasser.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je les plains l'un et l'autre.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Je n'ai point de goût pour Polychresta, disait-il en lui-même; +mais j'en suis fortement aimé: il n'y a point de femme +au monde que j'estime autant qu'elle, sans en excepter Lively. +Voilà donc l'objet dont je suis désespéré de devenir l'époux! +La fée a raison; oui, elle a raison: il faut que je sois fou! Les +femmes de son mérite sont-elles donc si communes pour s'affliger +d'en posséder une? D'ailleurs elle a des charmes qui seront +même durables: à soixante ans elle aura de la bonne mine. Je +ne puis me persuader qu'elle radote jamais; car je lui trouve +plus de sens et plus de lumières qu'il n'en faut pour la provision +et pour la vie d'une douzaine d'autres. Avec tout cela, je +souffre. D'où vient cette cruelle indocilité de mon cœur? Cœur +fou, cœur extravagant, je te dompterai.»</p> + +<p>Ce soliloque, appuyé de quelques propositions faites au +prince de la part de Polychresta, le forcèrent, sinon à l'aimer, +du moins à vivre bien avec elle.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ces propositions, je gagerais bien que je les sais. Continuez.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Prince, lui dit-elle un jour, peu de temps après leur mariage, +les lois de l'empire défendent la pluralité des femmes; +mais les grands princes sont au-dessus des lois.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Voilà ce que je n'aurais pas dit, moi.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Je consentirais sans peine à partager votre tendresse avec +Lively.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Fort bien cela.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Mais plus de voyage chez Trocilla.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>À merveille.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>«Des femmes de sens ne doivent-elles pas être bien flattées +des sentiments qu'on leur adresse, lorsqu'on en porte de semblables +chez une dissolue qui n'a jamais aimé, qui n'a rien dans +le cœur, et qui pourrait vous précipiter dans des travers nuisibles +à mon bonheur, au vôtre, à celui de vos sujets? Qui vous +a dit que cette impérieuse folle ne s'arrogera pas le choix de +vos ministres et de vos généraux? qui vous a dit qu'un moment +de complaisance inconsidérée ne coûtera pas la vie à cinquante +mille de vos sujets, et l'honneur à votre nation? J'ignore les +intentions de Lively; mais je vous déclare que les miennes sont +de n'avoir aucune intimité avec un homme qui peut se livrer à +Trocilla et à ses hiboux.»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Ce discours de Polychresta m'enchante.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Le prince était disposé à sacrifier Trocilla, pourvu qu'on lui +accordât Lively.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Notre lot est d'aimer le souverain, d'adoucir le fardeau du +sceptre, et de lui faire des enfants. J'ai quelquefois demandé +des places au sultan pour mes amis, jamais aucune qui tînt à +l'honneur ou au salut de l'empire. J'en atteste le sultan. J'ai +sauvé la vie à quelques malheureux; jusqu'à présent je n'ai +point eu à m'en repentir.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Génistan proposa donc l'avis de sa nouvelle épousée au conseil, +où il passa d'un consentement unanime. Il ne s'agissait +plus que d'être autorisé par les prêtres, qui partageaient avec +les ministres le gouvernement de l'empire, depuis la caducité +de Zambador. Il se tint plusieurs synodes, où l'on ne décida +rien. Enfin, après bien des délibérations, on annonça au prince +qu'il pourrait en sûreté de conscience avoir deux femmes, en +vertu de quelques exemples consacrés dans les livres saints, et +d'une dispense de la loi, qui ne lui coûterait que cent mille +écus.</p> + +<p>Génistan partit lui-même pour la Chine, et revit Lively plus +aimable que jamais. Il l'obtint de son père, et revint avec elle +au Japon. Polychresta ne fut point jalouse de son empressement +pour sa rivale, et le prince fut si touché de sa modération, +qu'elle devint dès ce moment son unique confidente. Il +eut d'elle un grand nombre d'enfants, qui tous vinrent à bien. +Il n'en fut pas de même de Lively: elle n'en put amener que +deux à sept mois.</p> + +<p>Vérité demeura à la cour pendant plusieurs années; mais +lorsque la mort de Zambador eut transmis le sceptre entre les +mains de son fils, elle se vit peu à peu négligée, importune, +regardée de mauvais œil, et elle se retira, emmenant avec elle +un fils que le prince avait eu de Polychresta, et une fille que +Lively lui avait donnée.</p> + +<p>Trocilla fut entièrement oubliée et Génistan, partageant +son temps entre les affaires et les plaisirs, jouissait du vrai +bonheur d'un souverain, de celui qu'il procurait à ses sujets, +lorsqu'il survint une aventure qui surprit étrangement la cour +et la nation.</p> + +<p class="tb">Ici la sultane ordonna au premier émir de continuer; mais +l'émir ayant toussé deux fois avant de commencer, Mirzoza +comprit que le sultan venait d'entrer. «Assez,» dit-elle; et +l'assemblée se retira. +</p> + + + +<h2><a name="s7" id="s7"></a>SEPTIÈME SOIRÉE.</h2> + + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Un jour on avertit le sultan Génistan qu'une troupe de +jeunes gens des deux sexes, qui portaient des ailes blanches +sur le dos, demandaient à lui être présentés. Ils étaient au +nombre de cinquante-deux, et ils avaient à leur tête une espèce +de député. On introduisit cet homme dans la salle du trône, +avec son escorte ailée. Ils firent tous à l'empereur une profonde +révérence, le député en portant la main à son turban, les enfants +en s'inclinant et trémoussant des ailes, et le député, prenant la +parole, dit:</p> + +<p>«Très-invincible sultan, vous souvient-il des jours où, persécuté +par un mauvais génie, vous traversâtes d'un vol rapide +des contrées immenses, arrivâtes dans la Chine sous la forme +d'un pigeon, et daignâtes vous abattre sur le temple de la guenon +couleur de feu, où vous trouvâtes des volières dignes d'un +oiseau de votre importance? Vous voyez, très-prolifique seigneur, +dans cette brillante jeunesse les fruits de vos amours +et les merveilleux effets de votre ramage. Les ailes blanches +dont leurs épaules sont décorées ne peuvent vous laisser de +doute sur leur sublime origine, et ils viennent réclamer à votre +cour le rang qui leur est dû.»</p> + +<p>Génistan écouta la harangue du député avec attention. Ses +entrailles s'émurent, et il reconnut ses enfants. Pour leur donner +quelque ressemblance avec ceux de Polychresta, il leur fit +aussitôt couper les ailes. «Qu'on me montre, dit-il ensuite, +celui dont la princesse Lively fut mère.</p> + +<p>—Prince, lui répondit le député, c'est le seul qui manque; +et votre famille serait complète, si la fée Coribella, ou dans la +langue du pays, Turbulente, marraine de celui que vous demandez, +ne l'avait enlevé dans un tourbillon de lumière, comme +vous en fûtes vous-même le témoin oculaire, lorsque le grand +Kinkinka le secouant par une aile, était sur le point de lui ôter +la vie.»</p> + +<p>Le prince fut mécontent de ce qu'on avait laissé un de ses +enfants en si mauvaises mains. «Ah! prince, ajouta le député, +la fée l'a rendu tout joli; il a des mutineries tout à fait amusantes. +Il veut tout ce qu'il voit; il crie à désespérer ses gouvernantes, +jusqu'à ce qu'il soit satisfait; il casse, il brise, il mord, il +égratigne; la fée a défendu qu'on le contredît sur quoi que ce +soit.»</p> + +<p>Ici le député se mit à sourire.</p> + +<p>«De quoi souriez-vous? lui dit le prince.</p> + +<p>—D'une de ses espiègleries.</p> + +<p>—Quelle est-elle?</p> + +<p>—Un soir, qu'on était sur le point de servir, il lui prit en +fantaisie de pisser dans les plats; et on le laissa faire. Le moment +suivant, il voulut que sa marraine lui montrât son derrière, +et il fallut le contenter. Il ne s'en tint pas là...»</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Le moment suivant, il voulut qu'elle le montrât à tout le +monde.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>C'est ce que le député ajouta. «Allez, vieux fou, lui repartit +le prince; vous ne savez ce que vous dites. Cet enfant est +menacé de n'être qu'un écervelé, et d'en avoir l'obligation à +sa marraine. Il vaudrait encore mieux qu'il fût chez sa grand'mère. +Je vous ordonne, sur votre longue barbe, que je vous +ferai couper jusqu'au vif, de le retenir la première fois que +Coribella l'enverra chez nos vierges, qui achèveraient de le +gâter.»</p> + +<p>Cela dit, l'audience finit; le député fut congédié et les +enfants distribués en différents appartements du palais. Mais à +peine Lively fut-elle instruite de leur arrivée et de l'absence de +son fils, qu'elle en poussa des cris à tourner la tête à tous ceux +qui l'approchaient. Il fallut du temps pour l'apaiser; et l'on n'y +réussit que par l'espérance qu'on lui donna qu'il reviendrait. +Dès ce jour, le prince ajouta aux soins de l'empire et aux devoirs +d'époux ceux de père.</p> + +<p>Lorsqu'il sortait du conseil, la tête remplie des affaires +d'État, il allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait +à peine, qu'elle était dans ses bras. Sa conversation légère +et badine l'amusait beaucoup. Son enjouement et ses caresses +lui dérobaient des journées entières, et lui faisaient oublier l'univers. +Il ne s'en séparait jamais qu'à regret. Il prenait auprès +d'elle des dispositions à la bienfaisance; et l'on peut dire qu'elle +avait fait accorder un grand nombre de grâces, sans en avoir +peut-être sollicité aucune. Pour Polychresta, c'était à ses yeux +une femme très-respectable, qui l'ennuyait souvent, et qu'il +voyait plus volontiers dans son conseil que dans ses petits +appartements. Avait-il quelque affaire importante à terminer, il +allait puiser chez elle les lumières, la sagesse, la force, qui lui +manquaient. Elle prévoyait tout. Elle envisageait tous les sens +d'une action; et l'on convient qu'elle faisait autant au moins +pour la gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne +cessa jamais d'aimer son époux, et de lui marquer sa tendresse +par des attentions délicates.</p> + +<p>Lively fut un peu soupçonnée d'infidélité; elle exigeait de +Génistan des complaisances excessives; elle se livrait au plaisir +avec emportement; elle avait les passions violentes; elle imaginait +et prétendait que tout se prêtât à ses imaginations; il fallait +presque toujours la deviner. Elle disait un jour que les dieux +auraient pu se dispenser de donner aux hommes les organes de +la parole, s'ils avaient eu un peu de pénétration et beaucoup +d'amour; qu'on se serait compris à merveille sans mot dire, au +lieu qu'on parle quelquefois des heures entières sans s'entendre; +qu'il n'y eût eu que le langage des actions, qui est rarement +équivoque; qu'on eût jugé du caractère par les procédés, et des +procédés par le caractère; de manière que personne n'eût raisonné +mal à propos. Quand ses idées étaient justes, elles étaient +admirables, parce qu'elles réunissaient au mérite de la justesse +celui de la singularité. Sa pétulance ne l'empêchait pas d'apercevoir: +elle n'était pas incapable de réflexion. Elle avait de la +promptitude et du sens. L'opposition la plus légère la révoltait. +Elle se conduisait précisément comme si tout eût été fait pour +elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments qu'il +accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu'il donnait +à Polychresta. Elle lui demandait à quoi il s'occupait avec son +insipide; combien il avait bâillé de fois à ses côtés; si elle lui +répétait les mathématiques.</p> + +<p>«Cette femme est de très-bon conseil, lui répondait le +prince! et il serait à souhaiter, pour le bien de mes sujets, que +je la visse plus souvent.</p> + +<p>—Vous verrez, ajoutait Lively, que c'est par vénération pour +ses qualités que vous lui faites régulièrement des enfants tous +les neuf mois.</p> + +<p>—Non, lui répliquait Génistan; mais c'est pour la tranquillité +de l'État. Vous ne conduisez rien à terme; il faut bien +que Polychresta répare vos fautes ou les miennes.»</p> + +<p>À ces propos, Lively éclatait de rire, et se mettait à contrefaire +Polychresta. Elle demandait à Génistan quel air elle avait +quand on la caressait. «Ah! prince, ajoutait-elle, ou je n'y +entends rien, ou votre grave statue doit être une fort sotte jouissance.</p> + +<p>—Encore un coup, lui répliquait le prince, je vous dis que +je ne songe avec elle qu'au bien de l'État.</p> + +<p>—Et avec moi, reprenait Lively, à quoi songez-vous?</p> + +<p>—À vous-même et à mes plaisirs.»</p> + +<p>À ces questions, elle en ajoutait de plus embarrassantes. Le +prince y satisfaisait de son mieux; mais un moyen de s'en tirer qui +lui réussissait toujours, c'était de lui proposer de nouveaux plaisirs. +On le prenait au mot, et les querelles finissaient. Elle avait +des talents qu'elle avait acquis presque sans étude. Elle apprenait +avec une grande facilité, mais elle ne retenait presque rien. +Il faut avouer que si les femmes aimables sont rares, elles sont +aussi bien difficiles à captiver. La légèreté était la seule chose +qu'on pût reprocher à Lively. Le prince en devint jaloux, et la +pria de fermer son appartement.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>La gêner, c'était travailler sûrement à lui déplaire.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Aussi ai-je lu, dans des mémoires secrets, qu'un frère très-aimable +de Génistan négligeait les défenses de l'empereur, trompait +la vigilance des eunuques, se glissait chez Lively et se +chargeait d'égayer sa retraite. Il fallait qu'il en fût éperdument +amoureux, car il ne risquait rien moins que la vie dans ce commerce, +qu'heureusement pour lui, le prince ignora.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Tant qu'il fut aimé.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il est vrai que, quand elle ne s'en soucia plus...</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>C'est-à-dire, au bout d'un mois.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Elle révéla tout au sultan.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Tout, émir, tout! Vos mémoires sont infidèles. Soyez sûr que +la confidence de Lively n'alla que jusqu'où les femmes la poussent +ordinairement, et que Génistan devina le reste.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il entra dans une colère terrible contre son frère; il donna +des ordres pour qu'il fût arrêté; mais son frère, prévenu, +échappa au ressentiment de l'empereur par une prompte retraite.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Second émir, continuez.</p> + +<p class="a"><small>LE SECOND ÉMIR.</small> +</p> +<p>Ce fut alors que le député ramena à la cour l'enfant que le +prince avait eu de Lively, et qui avait passé ses premières années +chez la fée, sa marraine, Coribella. C'était bien le plus méchant +enfant qui eût jamais désespéré ses parents. Génistan son père +ne s'était point trompé sur l'éducation qu'il avait reçue. On +n'épargna rien pour le corriger; mais le pli était pris, et l'on n'en +vint point à bout. Il avait à peine dix-huit ans, qu'il s'échappa +de la cour de l'empereur, et se mit à parcourir les royaumes, +laissant partout des traces de son extravagance. Il finit malheureusement. +C'était la bravoure même. Au sortir d'un souper, où +la débauche avait été poussée à l'excès, deux jeunes seigneurs +se prirent de querelle. Il se mêla de leur différend, plus que +ces écervelés ne le désiraient, se trouva dans la nécessité de se +battre contre ceux entre lesquels il s'était constitué médiateur, et +reçut deux coups d'épée dont il mourut.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>À vous, madame première.</p> + +<p class="a"><small>LA PREMIÈRE FEMME.</small> +</p> +<p>De deux sœurs qu'il avait, l'une fut mariée au génie Rolcan, +ce qui signifie, dans la langue du pays, Fanfaron. Quant aux +autres enfants issus du temple de la guenon couleur de feu, on +eut beau leur couper les ailes, les plumes leur revinrent toujours. +On n'a jamais rien vu, et on ne verra jamais rien de si +joli. Les mâles se tournèrent tous du côté des arts, et remplirent +le Japon d'hommes excellents en tout genre. Leurs neveux +furent poëtes, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes. Les +filles étaient si aimables que leurs époux les prirent sans dot.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Alors on croyait apparemment qu'il fallait d'un côté une +grande fortune pour compenser un grand mérite. Le temps en +est bien loin. À vous, madame seconde.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Ce fut un des fils de Polychresta qui succéda à l'empire. Ses +frères devinrent de grands orateurs, de profonds politiques, de +savants géomètres, d'habiles astronomes, et suivirent, du consentement +de leurs parents, leur goût naturel, car les talents +alors ne dégradaient point au Japon.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez, madame seconde.</p> + +<p class="a"><small>LA SECONDE FEMME.</small> +</p> +<p>Divine fut l'autre fille de Lively. Génistan l'avait eue de cette +aimable et singulière princesse, dans l'âge de maturité. Elle +rassemblait tant de qualités, que les fées en devinrent jalouses. +Elles ne purent souffrir qu'une mortelle les égalât. Elles lui +envoyèrent les pâles couleurs, dont elle mourut avant qu'on eût +trouvé quelqu'un digne d'être son médecin.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Continuez, premier émir.</p> + +<p class="a"><small>LE PREMIER ÉMIR.</small> +</p> +<p>Il y eut aussi, dans la famille, des héros. L'histoire du Japon +parle d'un dont la mémoire est encore en vénération, et dont +on voit le portrait sur les tabatières, les écrans, les paravents, +toutes les fois que la nation est mécontente du prince régnant: +c'est ainsi qu'elle se permet de s'en plaindre. Il reconquit le +trône usurpé sur ses ancêtres. La race ne tarda pas à +s'éteindre; tout dégénéra, et l'on sait à peine aujourd'hui en +quel temps Génistan et Polychresta ont régné. Il ne reste d'eux +qu'une tradition contestée. On parle de leur âge, comme nous +parlons de l'âge d'or. Il passe pour le temps des fables.</p> + +<p class="a"><small>LA SULTANE.</small> +</p> +<p>Je ne suis pas mécontente de votre conte; je ne crois pas +avoir eu depuis longtemps un sommeil aussi facile, aussi doux, +aussi long. Je vous en suis infiniment obligée.</p> + +<p>Elle ajouta un petit mot agréable pour sa chatouilleuse, et +les renvoya.</p> + +<p>En entrant chez elle, la première de ses femmes trouva une +superbe cassolette du Japon.</p> + +<p>La seconde, deux bracelets, sur l'un desquels étaient les +portraits du sultan et de la sultane.</p> + +<p>La chatouilleuse, plusieurs pièces d'étoffe d'un goût excellent.</p> + +<p>Le lendemain matin, elle envoya au premier émir un cimeterre +magnifique, avec un turban qu'elle avait travaillé de ses +mains.</p> + +<p>La récompense du second fut une esclave d'une rare beauté, +sur laquelle la sultane avait remarqué que cet émir attachait +souvent ses regards.</p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'oiseau blanc, by Denis Diderot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU BLANC *** + +***** This file should be named 28605-h.htm or 28605-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/6/0/28605/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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