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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:38:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Exilee
+
+Author: Delly
+
+Release Date: April 6, 2009 [EBook #28519]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILEE ***
+
+
+
+
+Produced by Daniel Fromont
+
+
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+
+[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947),
+_L'exilée_ (1908), édition de 1908]
+
+
+
+
+
+M. DELLY
+
+
+
+L'EXILEE
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE BLERIOT
+
+HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR
+
+55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55
+
+
+
+
+
+L'EXILEE
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+
+
+Les nuages s'étaient un instant écartés, un vif rayon de soleil d'avril
+frappait le vitrage du bow-window où Myrtô reposait, sa tête délicate
+retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphère tiède parfumée
+par les violettes et les muguets précoces qui croissaient dans les
+caisses, à l'ombre de palmiers et de grandes fougères.
+
+C'était une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses
+et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place nécessaire pour
+le fauteuil où s'était glissée la mince personne de Myrtô.
+
+Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dorés frôlant sa joue au
+teint satiné et nacré, ses petites mains abandonnées sur sa jupe
+blanche. Ses traits, d'une pureté admirable, évoquaient le souvenir de
+ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grèce.
+Cependant, ils étaient à peine formés encore, car Myrtô n'avait pas
+dix-huit ans... Et cette extrême jeunesse rendait plus touchants, plus
+attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait,
+le cerne bleuâtre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les
+larmes qui glissaient lentement de ses paupières closes.
+
+Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde
+chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond
+chaud, qui avait à certains instants des colorations presque mauves, et
+semblait, peu après, dorée et lumineuse. Ses bandeaux encadraient
+harmonieusement le ravissant visage, doucement éclairé par ce gai rayon
+de soleil perçant entre deux giboulées.
+
+Myrtô demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand même
+sa sollicitude filiale ne l'eût pas tenue éveillée, prête à courir à
+l'appel de sa mère, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur
+l'aurait empêchée de goûter un véritable repos.
+
+Bientôt, demain peut-être, elle se trouverait orpheline et seule sur la
+terre. Aucun parent ne serait là pour l'aider dans ces terribles
+moments redoutés d'âmes plus mûres et plus expérimentées, aucun foyer
+n'existait qui pût l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa
+mère, et celle-ci partie, elle était seule, sans ressources, car la
+pension viagère dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle.
+
+Myrtô était fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La
+comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parenté en épousant
+Christos Elyanni dont la vieille souche hellénique ne pouvait faire
+oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient dérogé
+en s'occupant de négoce, et que lui-même n'était qu'un artiste
+besogneux.
+
+Artiste, il l'était dans toute l'acception du terme. Epris d'idéal, il
+vivait dans un rêve perpétuel où flottaient des visions de beauté
+surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour à Paris, à une fête de
+charité où Christos s'était laissé entraîner par un ami, l'avait frappé
+par sa grâce délicate, un peu éthérée, et la douceur radieuse de ses
+yeux bleus. Elle, de son côté, avait remarqué cet inconnu dont les
+longs cheveux noirs encadraient un visage si différent de tous ceux qui
+l'entouraient--un visage de médaille grecque, où le regard rayonnant
+d'une continuelle pensée intérieure mettait un charme indéfinissable.
+Elle se fit présenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la
+chaperonnait que Christos fît son portrait, et, un jour, elle offrit
+elle-même sa main au jeune Grec qui avait jusque-là soupiré en silence,
+sans oser se déclarer.
+
+Elle était majeure, sans parenté proche, et pourvue d'une fortune peu
+considérable, mais indépendante. Elle devint Madame Elyanni... Et ce
+fut un ménage à la fois heureux et malheureux.
+
+Heureux, car ils étaient unis par un amour profond et ne voyaient rien
+au-delà l'un de l'autre... Malheureux, car ils avaient des défauts
+identiques, des goûts trop semblables. Alors que la nature rêveuse et
+trop idéaliste de Christos eût demandé, en sa compagne, le contrepoids
+d'une raison ferme, d'un jugement mûri et d'habitudes pratiques, il ne
+devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs,
+la lumière, les étoiles claires et chatoyantes, incapable d'une pensée
+sérieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison.
+
+Après avoir vécu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils
+étaient venus s'établir à Paris. Le peintre aimait cette ville où il
+était né, où était morte sa mère, une Française. Il espérait surtout
+arriver à percer enfin, atteindre quelque notoriété, réaliser le rêve
+de gloire qui chantait en son âme.
+
+Mais il n'avait aucunement le goût de la réclame, et ses oeuvres, par
+leur caractère d'idéalisme très haut, ne s'adaptaient pas aux tendances
+modernes. La réussite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu à
+peu, et le jour où Christos mourut, d'une maladie due au découragement
+qui s'était lentement infiltré en lui, il ne restait à Madame Elyanni
+qu'une rente viagère, relativement assez considérable, laissée au
+peintre, et après lui à sa veuve, par un veux cousin qui s'était éteint
+quelques années auparavant dans l'île de Chio.
+
+Myrtô avait à cette époque douze ans. C'était une enfant vive et gaie,
+idolâtrée de ses parents en admiration devant sa beauté et son
+intelligence. Une piété très ardente et très profonde, la direction
+d'une vieille institutrice, femme d'élite, l'avaient heureusement
+préservée des conséquences que pouvait avoir l'éducation donnée par ces
+deux êtres charmants et bons, mais si peu faits pour élever un
+enfant... Et à la mort de Christos, on vit cette chose touchante et
+exquise: la petite Myrtô, dominant la douleur que lui causait la perte
+d'un père très chéri et la vue du désespoir de sa mère, se révélant
+tout à coup presqu'une femme déjà par le sérieux et le jugement,
+organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son père, une nouvelle
+existence, soignant avec un tendre dévouement Madame Elyanni dont le
+chagrin avait abattu la santé toujours frêle.
+
+La mère et la fille s'installèrent à Neuilly, dans un très petit
+appartement, au quatrième étage d'une maison habitée par de modestes
+employés. Madame Elyanni, que l'expérience n'avait pas corrigée, fit
+ajouter à la fenêtre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il fût
+continuellement garni de fleurs.
+
+--Je me passerais plutôt de manger que de ne pas voir des fleurs
+autour de moi, avait-elle répondu au tuteur de Myrtô qui avançait
+discrètement que les revenus ne permettraient peut-être pas...
+
+--Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit privée de fleurs! avait
+dit vivement Myrtô.
+
+Il fallait aussi que Madame Elyanni eût une nourriture délicate... Et,
+comme elle abhorrait les nuances foncées, elle exigeait que sa fille
+fût toujours vêtue de blanc à l'intérieur, coutume économique, car la
+fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention,
+bien des menus devoirs de ménagère, devait remplacer fréquemment ces
+costumes que sa mère ne souffrait pas voir tant soit peu défraîchis.
+
+Il en était ainsi de nombreux détails, et malgré les économies que
+Myrtô, devenue un ménagère accomplie, réussissait à réaliser sur
+certains points, le budget s'équilibrait parfois difficilement.
+
+Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grâce à
+une extrême facilité, aux admirables dispositions dont elle était
+douée, elle avait pu les réduire au minimum. Elle avait conquis,
+l'année précédente, son brevet supérieur, et avait réussi à acquérir,
+en prenant de temps à autre quelques leçons d'un excellent professeur,
+un remarquable talent de violoniste.
+
+Telle était Myrtô, petite âme exquise, ardente et pure, coeur
+délicatement bon et dévoué, chrétienne admirable, enfant par sa candide
+simplicité, femme par l'énergie et la réflexion d'un esprit mûri déjà
+au souffle de l'épreuve et des responsabilités.
+
+Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante
+d'âme et de corps, se laissait gâter par sa fille et déclarait ne
+pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques années, elle ne voulait plus
+sortir et passait ses journées étendue, s'occupant à de merveilleuses
+broderies ou rêvant, les yeux fixés sur le dernier tableau peint par
+Christos, et où le peintre s'était représenté entre sa femme et sa
+fille, dans son petit atelier illuminé de soleil.
+
+Elle s'était étiolée ainsi, hâtant la marche de la maladie qui l'avait
+terrassée enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie
+soucieuse du médecin appelé aussitôt, Myrtô avait compris que le danger
+était grand... Et en entendant, la veille, sa mère demander le prêtre,
+elle s'était dit que tout était fini, car l'âme insouciante de Madame
+Elyanni était de celles qui attendent les derniers symptômes
+avant-coureurs de la fin pour oser songer à se mettre en règle avec
+leur Dieu.
+
+Ce matin, on lui avait apporté le Viatique... Et c'était autant pour la
+laisser faire en toute tranquillité son action de grâces que pour
+dérober à son regard les larmes difficilement contenues pendant la
+cérémonie, que Myrtô s'était réfugiée dans le bow-window.
+
+Elle aimait profondément sa mère, d'une tendresse qui prenait, à son
+insu, une nuance de protection très explicable par la faiblesse morale
+de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'épancher
+en dévouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou découragés.
+Sa mère disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les
+instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni.
+Personne n'aurait plus besoin d'elle... A moins qu'elle ne se fît
+religieuse pour déverser sur ses frères en Jésus-Christ les trésors de
+tendresse dévouée contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix
+divine n'avait pas parlé, Myrtô ignorait si elle avait la vocation
+religieuse.
+
+Dans le silence qui régnait, à peine troublé de temps à autre par la
+corne d'un tramway, une voix faible appela:
+
+--Myrtô!
+
+La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures
+claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes
+de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la
+cheminée... Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche,
+d'autres fleurs encore s'épanouissaient entre les candélabres dorés et
+le crucifix.
+
+Myrtô s'avança près du lit, elle se pencha vers le pâle visage flétri,
+entouré de cheveux blonds grisonnants.
+
+--Me voilà, maman chérie. Que voulez-vous de votre Myrtô?
+demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mère.
+
+--Je veux te parler, mignonne... Ecoute, j'ai compris depuis... depuis
+que je sens venir la mort...
+
+--Maman! murmura Myrtô.
+
+Les yeux bleus de la malade enveloppèrent la jeune fille d'un regard
+navré.
+
+--Il faut bien nous faire à cette pensée, enfant... J'ai donc compris
+que je n'ai pas été pour toi une bonne mère...
+
+--Maman! redit encore Myrtô avec un geste de protestation.
+
+--Si, ma chérie, c'est la vérité. Je t'ai beaucoup aimée, c'est vrai,
+mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laissé
+à ta petite âme courageuse toutes les responsabilités, tous les soucis,
+je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dépenser égoïstement tout
+notre petit revenu, au lieu de songer à économiser pour toi.
+
+--C'était juste, maman, c'était bien ainsi! Moi je suis jeune, je
+travaillerai...
+
+--Tu travailleras!... Pauvre mignonne aimée! que pourrais-tu faire! La
+concurrence est énorme... et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrtô.
+Il te faut l'abri d'un foyer, la sécurité au milieu d'une famille
+sérieuse... j'ai donc songé à ma cousine Gisèle. Tu sais que, seule de
+toute ma famille, elle a continué à se tenir en rapports avec moi, par
+quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de
+faire-part. Elle avait épousé, trois ans avant mon mariage, le prince
+Sigismond Milcza. Un fils est né de cette union. Elle m'apprit quelques
+années plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de
+quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions
+beaucoup, et j'ai songé qu'en souvenir de moi elle accepterait
+peut-être de t'accueillir.
+
+Myrtô se redressa vivement.
+
+--Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et
+l'hospitalité de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher père?
+
+--Oh! les autres, non! Mais Gisèle n'a jamais cessé de me considérer
+comme de la famille.
+
+--Cependant, maman, il ne me paraît pas admissible que je sois à la
+charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrtô.
+
+--Non, mais elle doit avoir des relations étendues et très hautes, car
+les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la première noblesse
+magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est
+incalculable. Gisèle pourra donc, mieux que personne, t'aider à trouver
+une position sûre, elle sera pour toi une protection, un conseil... Et
+je voudrais que tu lui écrives de ma part, afin que je te confie à elle.
+
+--Ce que vous voudrez, mère chérie! murmura Myrtô en baisant la jolie
+main amaigrie posée sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie.
+
+Sous la dictée de sa mère, elle écrivit un simple et pathétique appel à
+cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint à y
+apposer sa signature... Myrtô demanda:
+
+--Où dois-je adresser cette lettre?
+
+--Depuis son second veuvage, Gisèle m'a donné son adresse au palais
+Milcza, à Vienne. Je suppose qu'après la mort du comte Zolanyi, elle a
+dû aller vivre près de son fils aîné, qui n'est peut-être pas marié
+encore. Envoie la lettre à cette adresse. Si Gisèle ne s'y trouve pas,
+on fera suivre.
+
+Myrtô, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le
+timbre, et se leva en disant:
+
+--Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura
+certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre à la poste.
+
+Les dames Million occupaient un logement sur le même palier que Mme
+Elyanni. La mère étai veuve d'un employé de chemin de fer, la fille
+travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles.
+C'étaient d'honnêtes et bonnes créatures, serviables et discrètes, qui
+admiraient Myrtô et auraient tout fait pour lui procurer le moindre
+plaisir. Isolée comme l'était la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant
+jamais voulu nouer de relations, elle avait trouvé plusieurs fois une
+aide matérielle ou morale près de ses voisines, et elle leur en gardait
+une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de
+délicates attentions, Myrtô n'étant pas de ces coeurs vaniteux et
+étroits qui considèrent avant toute chose la situation sociale et le
+plus ou moins de distinction du prochain.
+
+La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille
+brune, au teint pâle et au regard très doux.
+
+--Mlle Myrtô! Entrez donc, mademoiselle!
+
+Et elle s'effaçait pour la laisser pénétrer dans la salle à manger, où
+Mme Millon, une petite femme vive et accorte, était en train de
+morigéner un petit garçon de cinq à six ans, un orphelin que la mort de
+sa fille aînée et de son gendre avait laissé à sa charge... elle
+s'avança vivement vers la jeune fille en demandant:
+
+--Eh bien! mademoiselle Myrtô?
+
+--Elle est si faible, si faible! murmura Myrtô.
+
+Et un sanglot s'étouffa dans sa gorge.
+
+--Pauvre chère petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la
+main, tandis qu'Albertine se détournait pour dissimuler une larme.
+
+--Je suis venue vous demander un service, reprit Myrtô en essayant de
+dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous
+mettre cette lettre à la boîte?
+
+--Mais certainement! Albertine a justement une course à faire dans
+cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle.
+
+--Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garçon qui s'était
+avancé et posait câlinement sa joue fraîche contre la main de Myrtô.
+
+--Oui, c'est cela, Jeannot... et puis tu feras aussi une petite prière
+pour ma chère maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tête
+rasée.
+
+--Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrtô...
+Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes là,
+toutes prêtes à vous rendre service.
+
+--Oui, je connais votre coeur, dit Myrtô en tendant la main aux deux
+femmes. Merci, merci... Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre
+maman.
+
+Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la
+table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription.
+
+--Comtesse Zolanyi, palais Milcza... Ces dames ne nous ont jamais dit
+grand'chose sur elles-mêmes, mais j'ai idée, Titine, qu'elles sont
+d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'étais près de Madame
+Elyanni, j'ai remarqué, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait,
+une petite couronne brodée.
+
+--Et mademoiselle Myrtô a des manières de princesse qui lui viennent
+tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des
+parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mérite!... Car la
+pauvre dame n'a plus guère à vivre, maman.
+
+--Hélas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout... Pauvre petite
+demoiselle Myrtô! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine!
+
+Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille,
+serrant les lèvres pour dominer son émotion, entrait dans la chambre
+voisine pour mettre son chapeau.
+
+Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans la chambre de sa mère, s'occupait
+à défaire le petit autel. Elle allait et venait doucement,
+incomparablement élégante et svelte, avec des mouvements d'une grâce
+infinie.
+
+--Myrtô!
+
+Elle s'approcha du lit... Madame Elyanni saisit sa main en disant:
+
+--Regarde-moi, Myrtô!
+
+Les yeux bleus de la mère se plongèrent dans les admirables prunelles
+noires, veloutées, rayonnantes d'une pure clarté intérieure. Toute
+l'âme énergique, ardente, virginale de Myrtô était là... Et Madame
+Elyanni murmura doucement:
+
+--Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!... Myrtô, ma
+lumière!
+
+--Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une
+vraie lumière, c'est Dieu, et il ne faut pas...
+
+--Oui. Il est la lumière, mais cette lumière incréée se communique aux
+âmes pures, et celles-ci la répandent autour d'elles... Ne t'étonne pas
+de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mère a
+bien réfléchi, elle a compris ce que tu avais été pour elle, ce que
+Dieu lui avait donné en lui accordant une fille telle que toi, et
+comment il lui aurait été impossible de vivre sans l'ange qu'elle a
+sans cesse trouvé à ses côtés. Je te bénis, Myrtô, mon amour, je te
+bénis de toute la force de mon coeur!
+
+Sas mains se posèrent sur la chevelure blonde. Myrtô, sanglotante,
+s'était laissé tomber à genoux...
+
+--Ne pleure pas, chérie. Pense que je vais retrouver mon cher
+Christos. Tous deux, de là-haut nous veillerons sur toi...
+
+Elle s'interrompit, à bout de forces, en laissant retomber ses mains
+que Myrtô pressa sur ses lèvres... Et elles demeurèrent ainsi,
+immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernières heures.
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+
+
+Enveloppée dans ses crêpes, un peu courbée sous son long châle noir,
+Myrtô marchait comme en un rêve, entre les dames Millon. Elle revenait
+vers le logis vide d'où était partie tout à l'heure la dépouille
+mortelle de Madame Elyanni.
+
+Elle se sentait anéantie, presque sans pensée. Albertine avait
+doucement pris sa main pour la passer sous son bras... Et cette marque
+d'affectueuse attention avait mis un léger baume sur le coeur brisé de
+Myrtô.
+
+En arrivant sur le palier du quatrième étage, Madame Million demanda:
+
+--Vous allez rester à déjeuner et finir la journée chez nous,
+mademoiselle Myrtô?... Et même y coucher, si vous le voulez bien, car
+ce serait trop triste pour vous...
+
+Myrtô lui prit les mains et les pressa avec force.
+
+--Merci, merci, Madame! Mais je préfère rentrer tout de suite,
+m'habituer à cette solitude, à la pensée de ne plus la voir là...
+
+Sa voix se brisa dans un sanglot.
+
+--... Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre
+repas... mais aujourd'hui, je ne peux pas... Ne m'en veuillez pas, je
+vous en prie!
+
+--Oh! bien sûr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous
+coûtera le moins... Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon...
+
+--Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai...
+
+Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement où la femme de
+ménage s'occupait à tout remettre en ordre.
+
+Myrtô se réfugia dans sa chambre, une petite pièce meublée avec une
+extrême simplicité. Elle enleva son chapeau, son châle, et s'assit sur
+un siège bas, près de la fenêtre.
+
+Tout à l'heure, en se voyant seule derrière le char funèbre, elle avait
+eu, pour la première fois, la conscience nette du douloureux isolement
+qui était le sien... Et voici que cette impression lui revenait, plus
+vive, dans ce logis où elle avait, pendant des années, prodigué son
+dévouement à la mère dont elle était l'unique affection.
+
+Lorsque le pénible événement s'était trouvé accompli, elle avait
+aussitôt télégraphié à son tuteur. Celui-ci, vieil artiste célibataire,
+vivait retiré sur la côte de Provence. Il avait répondu par des
+condoléances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient
+tout déplacement. D'offres de service à sa pupille, pas un mot.
+
+La comtesse Zolanyi n'avait pas répondu. Peut-être ne se trouvait-elle
+pas à Vienne... Et d'ailleurs, Myrtô comptait si peu sur cette grande
+dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue
+et très pauvre! Lorsqu'elle aurait dominé ce premier anéantissement qui
+la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait,
+avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire.
+
+Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible
+comme un enfant...
+
+Un coup de sonnette retentit. La femme de ménage alla ouvrir, Myrtô
+entendit un bruit de voix... Puis on frappa à la porte de sa chambre...
+
+--Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler.
+
+Une envie folle lui vint de répondre:
+
+--Pas aujourd'hui!... Oh! pas aujourd'hui!
+
+Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pièce voisine.
+
+Une dame de petite taille, en deuil léger et d'une discrète élégance,
+se tenait debout au milieu de la salle à manger. Sous la voilette,
+Myrtô vit un fin visage un peu flétri, des yeux qui lui rappelèrent
+ceux de sa mère, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en
+se posant sur la jeune fille...
+
+L'inconnue s'avança vers Myrtô en disant en français, avec un léger
+accent étranger:
+
+--J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?...
+
+--Oui, c'est fini, dit Myrtô.
+
+Et, pour la première fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent
+enfin des yeux de la jeune fille.
+
+--M a pauvre enfant! dit l'étrangère en lui prenant la main et en la
+regardant avec compassion. Et dire que j'étais à Paris, que j'aurais pu
+accourir aussitôt près d'Hedwige! Mais votre lettre m'a été renvoyée de
+Vienne, je l'ai reçue ce matin seulement.
+
+--Quoi, vous étiez à Paris! dit Myrtô d'un ton de regret. Oh! si nous
+avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!... Et
+permettez-moi de vous remercier dès maintenant d'être accourue si vite
+à l'appel de ma pauvre mère.
+
+--C'était chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur
+le fauteuil que lui avançait Myrtô. Hedwige et moi, bien que cousines
+assez éloignées, avons été élevées dans une grande intimité. J'en ai
+toujours conservé le souvenir, malgré... enfin, malgré ce mariage qui
+avait mécontenté notre parenté.
+
+Le front de Myrtô se rembrunit un peu, tandis que la comtesse
+continuait d'un ton calme, où passait un peu d'émotion:
+
+--Je n'ai donc pas hésité à venir, espérant bien la trouver encore en
+vie... Mais la concierge m'a appris que... tout était fini.
+
+--Oui, c'est fini, fini! dit Myrtô.
+
+Elle s'était assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne
+éclairait d'une lueur grise son délicieux visage fatigué et pâli, sur
+lequel les larmes glissaient, chaudes et pressées.
+
+La comtesse parut touchée, son regard mobile s'embua un peu... Elle se
+pencha et prit la main de la jeune fille.
+
+--Voyons, mon enfant, ne vous désolez pas. En souvenir d'Hedwige, je
+suis prête à vous aider, à vous accorder cette protection que ma pauvre
+cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie,
+parlez-moi d'elle et de vous.
+
+On ne pouvait nier qu'elle ne se montrât bienveillante, bien qu'avec
+une nuance de condescendance qui n'échappa pas à Myrtô. Cependant, la
+jeune fille avait craint de se heurter à la morgue de cette parente
+inconnue, et elle éprouvait un soulagement en constatant en elle une
+certaine dose d'amabilité et même de sympathie.
+
+Elle fit donc brièvement le récit de leur existence depuis la mort de
+M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre
+autres choses, elle s'informa de l'état des finances de l'orpheline.
+Myrtô lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital
+représentant une rente de quatre cents francs.
+
+--Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous
+possédiez peut-être quelques autres petites ressources. Hedwige avait
+de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considérable...
+
+--Tout a été vendu au moment de la maladie de mon père, sauf une croix
+en opales à laquelle ma mère tenait beaucoup.
+
+--Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aïeule. Ainsi donc,
+vous ne possédez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parenté du
+côté paternel?
+
+--Aucune, Madame. La famille de mon père était déjà complètement
+éteinte à l'époque de son mariage.
+
+La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement
+gantée.
+
+--En ce cas, mon enfant, il me paraît que mon devoir est tout tracé.
+Vous êtes une Gisza par votre mère--cela, personne de notre parenté
+ne peut le discuter--vous avez donc droit à l'abri de mon foyer...
+
+--Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrtô.
+C'est que vous m'aidiez à trouver une situation sérieuse, dans une
+famille sûre... Car mon seul désir est de gagner ma vie, et je
+n'accepterais jamais de me trouver à votre charge.
+
+Les sourcils blonds de la comtesse se froncèrent légèrement.
+
+--Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice,
+demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous répondrai que vous
+êtes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage...
+des manières qui rendront difficile pour vous une position de ce genre.
+
+Myrtô rougit et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle était si
+totalement dépourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu
+dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait causé qu'une
+impression pénible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui
+s'élevait devant ses rêves de travail.
+
+--Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant
+inconsciemment ses petites mains.
+
+--Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me paraît impossible de vous
+laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment où
+vous êtes ma parente. Il me déplairait fort, je vous l'avoue, qu'une
+jeune fille pouvant se dire ma cousine devînt, par exemple, la
+demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, décidément,
+il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez
+mon aide, pour vivre dans une pension de dames, où vous vous trouverez
+en sécurité...
+
+--Et dans ce cas, en serai-je plus avancée d'ici deux ans, d'ici cinq
+ans? s'écria Myrtô. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je
+ne veux pas tout devoir à votre charité!
+
+La comtesse, surprise, considéra quelques instants la charmante
+physionomie empreinte d'une fière résolution.
+
+--C'est que me voilà fort embarrassée, alors!... Je ne vois vraiment
+pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout!
+s'écria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous
+m'avez dit que vous aviez des diplômes?
+
+--Oui, mes deux brevets.
+
+--Vous êtes musicienne?
+
+--Violoniste.
+
+--Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le
+violon à Renat... Vous dessinez peut-être aussi?
+
+--Mais oui, un peu.
+
+--Tout à fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare?
+
+--Comme le français. Nous parlions indifféremment l'un et l'autre, ma
+pauvre maman et moi. Je parle également le grec, et un peu l'allemand.
+
+--Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse
+d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce
+que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes
+enfants, doit nous quitter l'année prochaine. Voulez-vous accepter de
+la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore,
+et que je n'ai aucun motif de lui infliger le déplaisir d'un renvoi
+avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez
+des leçons de violon à mon petit Renat, vous feriez de la musique avec
+mes filles aînées... Enfin, vous trouverez à vous occuper, quand ce ne
+serait qu'à me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis
+un an.
+
+--De cette manière, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrtô dont
+la physionomie s'éclairait soudain. Je vous remercie, Madame.
+
+--Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet
+tout personnel, que je désire fort voir aboutir, mais pour lequel il me
+faut l'approbation du prince Milcza, mon fils aîné. Je vis chez lui, et
+je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce
+qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable
+qu'il me répondra que la chose lui importe peu... Quant à la question
+des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig...
+
+Un geste de Myrtô l'interrompit.
+
+--Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable
+de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc
+s'arranger plus tard, il me semble.
+
+--Oh! certainement!... Voulez-vous venir dès maintenant avec moi, si
+vous vous trouvez trop seule ici?
+
+--J'aimerais à rester encore dans cet appartement, dit Myrtô dont les
+yeux s'emplirent de larmes.
+
+--Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc écrire immédiatement
+à mon fils, afin que nous soyons fixées le plus tôt possible. Espérez
+beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser à
+l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est
+la seule considération capable de le toucher, car essayer de
+l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre
+prénom, enfant?
+
+--Myrtô, Madame.
+
+--Myrtô! répéta la comtesse d'un ton surpris et mécontent. Pourquoi
+Hedwige ne vous a-t-elle pas donné un nom de notre pays?... Etes-vous
+catholique, au moins?
+
+--Oh! oui, Madame, comme ma chère maman!... Et je m'appelle
+Gisèle-Hedwige-Myrtô. C'est mon père qui a voulu que l'on me donnât
+habituellement ce nom.
+
+--Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous
+préférez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir déjeuner avec nous
+demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en
+voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil.
+
+Bien que Myrtô eût fort envie de refuser, elle se força raisonnablement
+à répondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la
+comtesse.
+
+--Je vais maintenant me faire conduire au cimetière, dit cette
+dernière en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma
+pauvre Hedwige... A demain, mon enfant.
+
+--Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous
+m'ouvrez! dit Myrtô avec émotion.
+
+--Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire
+passer pour une étrangère vis-à-vis de vous... Allons, au revoir,
+Myrtô... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige.
+
+Elle lui mit sur les deux joues un léger baiser et s'éloigna, laissant
+dans la salle à manger un subtil parfum.
+
+Myrtô rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau près de la
+fenêtre et appuya son front sur sa main.
+
+Cette visite venait de soulever légèrement le poids très lourd qui
+pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi
+une certaine dose de sympathie, et le désir sincère de l'aider à sortir
+d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter à la morgue
+patricienne de cette cousine de sa mère, elle ne songeait pas à se dire
+que la comtesse eût pu montrer envers elle un peu plus de chaleur,
+insister pour l'enlever à sa solitude, pour lui faire connaître ses
+filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait
+qu'un devoir strict commandé par ses liens de parenté avec Myrtô,
+peut-être un peu, aussi, par l'affection conservée pour sa cousine
+Hedwige.
+
+Non, Myrtô remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur
+d'espérance dans la douleur où venait de la plonger la perte de sa
+mère, elle songeait qu'il serait moins dur, après tout, de remplir ce
+rôle d'institutrice près de parents plutôt qu'envers des étrangers
+quelconques... Et ce lui fut une pensée consolante de se dire qu'elle
+allait peut-être connaître le pays de sa mère, la Hongrie toujours
+aimée d'Hedwige Gisza.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+
+
+Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque
+Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse
+l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous
+n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la
+comtesse Gisèle.
+
+Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue
+où habitait la comtesse... Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un
+ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de
+pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit
+traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré
+avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une
+pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui
+avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des
+livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des
+sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un
+niche élégante.
+
+Cette pièce était déserte... Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi
+par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle.
+
+Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du
+principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très
+svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume
+des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière,
+il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs,
+qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue
+moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme
+parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par
+une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans
+le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté
+impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé
+au-dessus des autres mortels.
+
+Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô... Et pourtant, quelque
+chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas
+définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis
+dans le regard de son modèle.
+
+Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin,
+fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et
+mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes
+cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu
+mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une
+extrême blancheur.
+
+--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à
+Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le
+désir de vous connaître... Mais il faut que nous nous présentions
+nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka.
+
+Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres
+enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à
+dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement
+coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue
+avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière.
+
+Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup,
+et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le
+constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement,
+Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait
+évidemment aucune autorité sur lui... Ce futur élève promettait de surs
+moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus
+calme et plus douce.
+
+Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique,
+au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était
+inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans
+hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la
+correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais
+aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif
+d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une
+Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme
+étant complètement de la famille.
+
+Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant
+à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la
+tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de
+Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à
+son égard.
+
+Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui
+montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins
+considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni.
+
+La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y
+vivre toujours.
+
+--Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du
+long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle.
+
+Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa
+cousine!
+
+L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans
+son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et
+orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la
+résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le
+printemps, l'été, et une partie de l'automne.
+
+--Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous
+emmènerons, Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la
+Hongrie...
+
+--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des
+réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène.
+Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du
+voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de
+petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre
+pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables!
+
+--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air
+y est si bon!... et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à
+Budapest.
+
+--Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien... excepté quand
+il faut que j'amuse Karoly.
+
+Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait
+d'être entendu par quelque personnage invisible.
+
+Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement
+passait dans le regard de Mitzi.
+
+--Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le
+sais bien, voyons!
+
+Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse
+menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque
+apeuré de sa mère.
+
+Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les
+goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses
+parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka
+semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à
+de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé.
+
+--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous
+conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand
+il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils... Comme
+je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous
+ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une
+dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre...
+
+--J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une
+voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles
+étant vieux et défraîchis.
+
+--Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes,
+je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une
+des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince
+Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en
+France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit
+sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire
+au prince pour une chose de si petite importance.
+
+--Je réfléchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison,
+dit Myrtô.
+
+--C'est cela... Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous
+donneront-elles une idée... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas,
+s'il vous manque quelque chose...
+
+Myrtô rougit un peu et répliqua vivement:
+
+--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre
+maman venait de recevoir son trimestre de pension...
+
+Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra
+les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par
+Terka et Mitzi...
+
+Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène
+disait d'un ton contrarié:
+
+--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne
+comprends pas que vous ayez songé, maman...!
+
+--C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un
+ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour... Mais la
+pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et après
+tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne
+sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène.
+Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la
+confinerons dans son rôle d'institutrice...
+
+--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter
+dans le monde cette cousine inconnue...
+
+--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de
+Terka.
+
+Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité.
+
+--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai,
+déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des
+écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère.
+
+--Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa,
+remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon
+de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra.
+
+--Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant
+dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la
+musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais
+professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru
+naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée
+n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes
+comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite
+dans les égards et dans la sympathie.
+
+Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel
+Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement,
+épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes.
+Puis, réconfortée, elle gagna son logis.
+
+Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui
+venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait
+maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai,
+qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait
+déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les
+fiançailles avaient été conclues.
+
+--Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda
+Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond
+salut de Pierre Roland.
+
+--Mais très bien... Seulement, je suis contente de revenir chez...
+
+Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les
+larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce
+mot si doux.
+
+--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de
+retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter.
+
+--Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle
+Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu
+à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer.
+
+--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean
+avec une générosité chevaleresque.
+
+Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de
+blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous
+ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes...
+
+Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la
+modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le
+service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table
+splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza.
+Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement... Et Myrtô était
+de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment
+au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance.
+
+ * * * * *
+
+Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait
+Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille
+de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt
+pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente
+des quelques meubles qui ornaient le petit logement.
+
+Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui
+acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une
+pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les
+soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers
+mais trop encombrants pour être emportés.
+
+--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en
+étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta
+définitivement le cher petit logis.
+
+C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait
+remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à
+l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là
+dont les pièces étaient plus vastes.
+
+Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare
+lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une
+dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait
+silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies,
+qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer
+d'attentions.
+
+--Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine
+en tamponnant ses yeux gonflés.
+
+--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes,
+toutes deux!
+
+--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira
+Madame Millon.
+
+Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis...
+Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une
+nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle.
+
+La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa
+journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses
+parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la
+comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve
+polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à
+certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait
+se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du
+départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il
+appelait la remplaçante de Fraulein.
+
+Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement
+isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver
+une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à
+fait comme une des leurs.
+
+Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse
+avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans
+cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis.
+Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la
+présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô
+fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables
+salons, répondit brièvement:
+
+--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy.
+
+Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du
+prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon
+cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la
+déférence se mêlait à une sorte de crainte.
+
+Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare
+qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La
+comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa
+et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre.
+
+Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage
+verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route.
+
+--Tout ça est au prince Milcza... tout ça, tout ça! disait Renat en
+étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre
+barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous
+faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela
+m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube
+n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il
+se promène quelquefois avec Karoly.
+
+--Qui est Karoly? demanda Myrtô.
+
+--Karoly, c'est son fils.
+
+--Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle
+n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza.
+
+--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de même, répondit
+Renat.
+
+--Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant.
+Voulez-vous dire que votre frère est veuf?
+
+--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je
+veux dire que... Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô!
+
+Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes,
+venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques
+éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur,
+digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect
+majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très
+douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à
+double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée
+blanche à parements couleur d'émeraude.
+
+Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de
+tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir,
+s'inclina devant le comtesse en disant:
+
+--Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue
+à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages
+aussitôt le dîner terminé.
+
+--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous
+retarder... Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni.
+
+Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de
+soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage,
+jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable
+ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly.
+
+Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que
+serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la
+cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne?
+
+Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux
+et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de
+se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au
+hasard.
+
+Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais
+dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec
+l'apparence du château.
+
+Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et
+elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la
+prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses".
+
+--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse
+cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince.
+Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de
+ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire.
+
+Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrtô
+remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de
+correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs
+à frère... Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la
+bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait être quelque grand
+seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni,
+sa très humble parente.
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+
+
+Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée--c'est-à-dire
+de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute reposée de la
+légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait
+par les deux fenêtres.
+
+Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les
+jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés.
+Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue
+s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient
+formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes
+superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se
+moirait sous les rayons d'or qui la frappaient.
+
+--Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse.
+
+Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu
+à l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans
+fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de
+mélancolie.
+
+Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son
+déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô
+descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à
+qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers
+de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne
+sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement.
+
+La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château
+actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par
+des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux
+prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'_Introït_.
+
+Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques
+serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur,
+une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place
+habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se
+voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la
+couronne princière.
+
+La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les
+trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit
+sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva
+dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle.
+
+La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux
+qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre,
+d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux
+religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries
+d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient
+son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie.
+
+Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre
+rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà
+s'étendait la perspective des jardins et du parc.
+
+Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et
+de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre
+les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là?
+
+Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des
+plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages
+de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté.
+
+Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce
+gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire
+une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un
+pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui
+formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites,
+s'entrecroisant en tous sens.
+
+Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille
+coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas
+encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se
+refusait à en produire?
+
+Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une
+petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue
+épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit
+et la glissa à son corsage.
+
+Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût
+poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée
+presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté.
+Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le
+soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de
+feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche.
+
+Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie
+immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers
+noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put
+retenir un léger cri...
+
+--Ici Hadj, Lula! dit une voix brève.
+
+Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à
+quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en
+costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique
+alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra
+deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita
+soudain rentrer sous terre.
+
+L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et
+détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de
+l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une
+direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit
+bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château,
+doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables
+fenêtres.
+
+Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui
+fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite
+ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les
+corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était
+incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la
+bête superbe et fougueuse qu'il montait.
+
+A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune
+homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui
+se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron.
+
+Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta
+près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui
+n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son
+visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de
+l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé,
+semblait-il, que la fierté altière.
+
+Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à
+son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune
+fille descendit lentement les degrés.
+
+Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin.
+
+--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement
+agité.
+
+--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit
+Myrtô, inquiète.
+
+--Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas
+savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire
+absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par
+ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop
+de son cheval.
+
+--Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir
+une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza,
+si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis
+trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur,
+je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille.
+
+--Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait
+le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de
+souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en
+voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance,
+et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui
+exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez...
+Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô?
+
+--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement
+Myrtô.
+
+Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu
+tout à l'heure le prince Milcza.
+
+--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas
+une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à
+pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir
+dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix
+basse.
+
+Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure
+nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit,
+non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps
+avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-être plus
+longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle,
+et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy.
+
+Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur,
+peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir
+chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie...
+
+Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une
+petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge...
+
+--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a
+pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque
+je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici.
+
+Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout
+près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le
+fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur...
+
+--Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre
+humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô.
+Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que
+revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son
+caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se
+montrer aimable et empressée.
+
+Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste,
+sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla
+les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la
+bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons
+meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles
+renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de
+somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô.
+
+--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans
+son appartement, avec son fils.
+
+--C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas?
+
+--Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre
+petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée.
+Il est l'idole de son père, sa consolation.
+
+--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre
+arrivée... que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de
+même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était
+veuf...
+
+Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers
+Myrtô un visage assombri.
+
+--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza
+est divorcé.
+
+--Ah! murmura tristement Myrtô.
+
+--Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après
+je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle
+aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa
+liberté... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour
+nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes
+choses, que nous n'avons pu empêcher... Oh! malheureusement non! dit
+Terka avec un soupir.
+
+--Et il a gardé l'enfant?
+
+--Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles
+extrémités il se serait porté!... Pauvre Arpad, la foi est morte en
+lui! murmura mélancoliquement Terka.
+
+Myrtô secoua la tête.
+
+--La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en
+reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour.
+
+--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter
+chez lui cette résurrection morale.
+
+--Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise.
+
+Terka ka regarda d'un air stupéfié.
+
+--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre
+jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce
+sujet?... non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant
+fait faire sa première communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce
+qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille
+question!
+
+--C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse
+vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la
+guérir et de la ramener à Lui.
+
+--Une autre, peut-être... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous
+en rendrez compte en le connaissant.
+
+La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir.
+Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le
+fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le
+jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant
+singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à
+cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que
+l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense
+envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait
+ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de
+gagner son pain.
+
+A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que
+royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la
+majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu
+d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les
+blessures qu'il avait pu recevoir.
+
+Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils
+complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici
+aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia
+continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la
+comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette
+demeure.
+
+Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô
+jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il
+avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur.
+Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts
+de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons
+l'horripilaient, prétendait-il.
+
+Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse,
+appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en
+avait fait sa lectrice.
+
+Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle
+accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en
+voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait:
+ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle
+une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que
+Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue.
+
+La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les
+autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses
+visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait
+invisible pour les étrangers reçus à Voraczy.
+
+Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la
+possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel
+qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre
+instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement
+et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très
+nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1.
+Intendants.] étaient souvent durs et rapaces.
+
+Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le
+parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé... Au
+passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc:
+
+--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin
+doit être beaucoup plus direct.
+
+--Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit
+Karoly passe ses journées.
+
+--Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise.
+
+--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de
+son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par
+ordre... et c'est bien assez, je vous assure!
+
+--Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée.
+
+--Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard
+plein d'effroi.
+
+Irène baissa sa voix en répliquant:
+
+--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser,
+candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font
+généralement les tantes près de leur neveu?
+
+Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux.
+
+--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrtô.
+
+--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince
+Milcza!
+
+Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard
+surpris de Myrtô.
+
+--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard,
+maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite.
+
+En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre
+sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse
+Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria:
+
+--Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas!
+J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de...
+
+Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs
+apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle...
+
+--Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et
+justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!...
+
+--Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka.
+
+--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue
+certainement... Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire,
+vous détournerez peut-être un peu l'orage.
+
+Myrtô entra à la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le
+prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un
+fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les
+arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô.
+
+--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé.
+
+Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses
+cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer.
+
+La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans
+doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa
+quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop
+se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup
+saisie.
+
+Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en
+face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son
+office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva...
+
+--Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène.
+Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre.
+
+La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrtô s'était
+assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à
+l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé.
+
+Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de
+détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré
+doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la
+main.
+
+Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la
+comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement
+peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère,
+aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka
+apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler
+aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la
+perfection... Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en
+paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute
+éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère.
+
+C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet
+effet singulier... Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien
+d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui
+qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout
+à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne
+lui avaient pas refusé le titre de cousine.
+
+En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême
+ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement,
+il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout
+l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert.
+Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore
+accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que
+l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce
+fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les
+épanchements de siens.
+
+Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se
+dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La
+comtesse, levant les yeux, dit vivement:
+
+--Ah! c'est Karoly!
+
+Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national,
+apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un
+frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé
+trois ans.
+
+La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des
+mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils
+effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du
+petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite
+d'indispensable étiquette... Et la comtesse elle-même ne montrait pas
+plus d'expansion envers son petit-fils.
+
+Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite
+figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit
+les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et
+le prit entre ses bras.
+
+Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses
+yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant
+sur le petit être blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le
+même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du
+portrait vu par Myrtô.
+
+Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une
+sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la
+chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à
+la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange.
+
+Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée
+assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un
+instant, puis étendit le doigt vers elle.
+
+--Qui est-ce, papa?
+
+Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à
+sa frêle apparence.
+
+--Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza.
+
+Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô.
+
+Comme il était petit et délicat!... Le coeur de Myrtô se serra de
+pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras.
+
+--Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en
+enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées.
+
+--Myrtô... Myrtô... répéta Karoly en passant sa petite main sur celle
+de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici?
+
+--Mais je le pense.
+
+--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui.
+
+Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de
+Myrtô.
+
+--Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit
+le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez
+aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu
+l'intuition?
+
+--En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et
+j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un
+patronage voisin de notre logis.
+
+--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la
+servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé,
+Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui.
+
+Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant
+Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait
+silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux,
+chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette
+expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur
+habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse,
+avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant.
+
+Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse
+Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène
+et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse
+elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à
+trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le
+laconisme de son fils.
+
+Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé
+qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le
+lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il
+buvait lentement.
+
+--Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le
+prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait
+plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en
+résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide
+aujourd'hui... en votre honneur, probablement.
+
+--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly.
+
+--Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont
+jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle.
+
+--Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus
+tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna
+singulièrement Myrtô.
+
+Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit
+à fumer en marchant de long en large.
+
+Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler
+d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche
+en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de
+Myrtô.
+
+Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au
+moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un
+peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits
+signes de main:
+
+--Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me
+direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires...
+
+Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore
+un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et
+s'élança au dehors en murmurant:
+
+--Je n'en peux plus!
+
+Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en
+disant d'une voix dolente:
+
+--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante
+d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple
+mouvement peut être l'objet de critiques sévères... et injustes.
+
+--Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la
+porte.
+
+--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute
+au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire
+ironique.
+
+--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot
+pareil arrivait à ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes
+paroles, Irène.
+
+--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de
+révolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit
+tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrtô?
+dit-elle en voyant la jeune fille se lever.
+
+--Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène.
+
+Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard
+d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor,
+posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine.
+
+--C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe
+fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre...
+comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur...
+Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly.
+
+--Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise.
+
+--Vous le saurez bientôt... et je souhaite charitablement que votre
+esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien.
+
+Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô
+stupéfiée et perplexe.
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+
+
+Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte
+Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui
+l'informa que sa maîtresse désirait lui parler.
+
+Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse.
+Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en
+s'écriant:
+
+--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du
+reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que
+l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin
+encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la
+matinée et l'après-midi près de son fils.
+
+--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais
+j'ai ce matin la leçon de Renat...
+
+La comtesse leva les mains au ciel.
+
+--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince
+Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant--car le
+mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa
+bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne
+sommes laissées libres de refuser... Allez donc vite rejoindre
+l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec.
+Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le
+temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous
+ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez
+pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de
+l'enfant.
+
+--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrtô.
+
+La comtesse eut un geste d'impatience.
+
+--Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la
+quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une
+demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous
+attend avec impatience.
+
+Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle
+portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle
+s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir
+habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette
+exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité
+étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver
+soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant
+la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer
+seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet.
+
+Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise
+si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression
+désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement,
+elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur
+ressentait le douloureux brisement.
+
+Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne
+connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses
+évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée,
+devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une
+vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre
+s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre
+les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient
+quelques cygnes.
+
+Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une
+chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son
+ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des
+degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à
+l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois.
+
+Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en
+tendant les bras vers elle.
+
+--Oh! venez vite, Myrtô!... Je suis si content!
+
+Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement,
+caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit
+garçon, ravi, répétait:
+
+--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe
+blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste.
+
+Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il
+s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un
+mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du
+moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient,
+pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection
+spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très
+développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly
+savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable
+gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit
+magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô.
+
+Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de
+plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert.
+Lorsque le temps était beau, le prince et son fils prenaient leur
+repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô.
+
+
+--Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui
+prenant la main.
+
+--Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je
+déjeune avec votre grand'mère et vos tantes...
+
+--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande.
+
+--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je
+reviendrai aussitôt après, je vous le promets.
+
+Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader
+l'enfant.
+
+La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle
+entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup
+d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine,
+demande ironiquement:
+
+--Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô?
+
+--Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur.
+J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce
+pauvre petit malade.
+
+--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour
+vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance.
+
+--Mais, Irène!... mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent.
+
+--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la
+jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes
+paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas
+longtemps... Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si
+vous aurez même ma résistance...
+
+Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques
+étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô.
+
+--...Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son
+dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me
+plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à
+d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère
+se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le
+prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à
+Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!... Mais il
+fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter
+sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai
+malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais
+pardonné cela.
+
+--Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes
+ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle
+est peut-être plus patiente que toi...
+
+L'entrée d'un domestique fit changer la conversation... Myrtô, le
+déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly
+l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut
+commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui
+passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à
+Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince,
+qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly.
+
+Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant
+doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire,
+facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble
+et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le
+visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement:
+
+--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout!
+
+La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le
+petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands
+yeux en s'écriant:
+
+--Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et
+vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires.
+Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes!
+
+--Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le
+distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui
+se levait pour s'éloigner.
+
+--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère.
+
+Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de
+pénétrant reproche.
+
+--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur
+envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être
+tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a
+tant ordonné d'être bons les uns pour les autres.
+
+
+--Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais.
+Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois
+s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte
+Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous
+fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre
+la main de la jeune fille.
+
+--Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous
+d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly?
+
+L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son
+père et dit gravement:
+
+--Je tâcherai... Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me
+grondiez, parce que vous le faites si bien!
+
+Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en
+signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près
+de lui, elle commença une merveilleuse histoire.
+
+Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant:
+
+--Voilà Son Excellence!
+
+--Ah! papa! dit joyeusement Karoly.
+
+Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le
+petit temple. Karoly s'écria gaiement:
+
+--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire!
+
+Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un
+fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine
+tranquillité:
+
+--Continuez donc, Mademoiselle.
+
+Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand
+contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait
+causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction
+de Karoly.
+
+--Oh! que c'est joli, Myrtô!... Et vous racontez si bien... Dites,
+papa?
+
+--Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de
+dessus son livre.
+
+--Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant.
+
+--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter
+aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous
+raconterai alors quelque chose de très amusant.
+
+--Non, tout de suite, Myrtô!
+
+Le prince interrompit sa lecture et dit froidement:
+
+--Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle.
+
+Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez".
+
+Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait,
+lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants
+son ouvrage.
+
+A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince
+Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse:
+
+--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle?
+
+Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que
+les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient,
+dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus
+marquées, qui ne laissait pas place au refus.
+
+Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se
+penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit
+à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être
+dont la tête retombait sur son épaule.
+
+--Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup
+Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois?
+
+--Je ne le permets à personne... Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper
+que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde.
+
+Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad... Myrtô
+se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage
+et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante.
+
+--C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il
+paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit,
+papa?
+
+--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le
+prince d'un ton bref.
+
+Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta
+le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du
+prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage.
+
+--Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout
+d'un moment.
+
+--Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince.
+
+--Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait
+ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu
+l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle.
+
+Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva
+et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le
+prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient
+jusqu'à ses moindres goûts personnels.
+
+Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant:
+
+--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je
+reviendrai tout à l'heure.
+
+L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue,
+vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et
+silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père.
+
+--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous êtes
+libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience.
+
+Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le
+prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant.
+
+--A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais
+que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas.
+
+Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une
+impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des
+liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements.
+
+Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle
+ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour
+une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par
+cette journée passée tout entière dans l'immobilité.
+
+Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit
+sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant
+n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à
+tous ses caprices.
+
+Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du
+prince... Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer
+l'enfant, de lui adresser le moindre reproche.
+
+--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi...
+Tant pis si le prince est mécontent!
+
+Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce
+sombre regard étincelant de colère.
+
+En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un
+pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à
+voix basse:
+
+--Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas?
+
+--Mais oui, je le crois.
+
+--Bien... Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce
+matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de
+Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au
+moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré... Je vais
+le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment!
+
+--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka?
+
+La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit
+à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une
+sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa
+robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression
+indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô.
+
+--Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à
+un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine
+de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le
+prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa
+prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très
+intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement
+mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et
+la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter
+aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et
+de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait
+plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur
+artiste, à ce causeur délicat...
+
+--Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule.
+
+--On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était
+l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance
+donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa
+fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait
+prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra
+Ouloussof, elle devint princesse Milcza...
+
+Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de
+plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince
+n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain
+qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six
+mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu
+de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils.
+
+Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez
+pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été
+homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures
+punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en
+la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se
+révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble,
+repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien.
+
+Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha
+légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines
+voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris.
+
+Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy
+étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur
+les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en
+oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté
+inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait
+assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses
+domaines en s'occupant de l'éducation de son fils.
+
+Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la
+résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un
+jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête
+donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce
+qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée
+par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle
+trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des
+menaces contre son mari.
+
+Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly.
+Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du
+prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des
+recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de
+retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua
+cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se
+venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule
+affection.
+
+Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu
+éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le
+sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage
+précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il
+se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté
+excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrtô,
+que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince
+Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là
+surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il
+peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause."
+
+--Et c'est alors qu'il a demandé le divorce?
+
+--Oui... le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est
+heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi... Il
+est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle,
+c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des
+reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller
+faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature
+néfaste.
+
+--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement
+Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir?
+
+--Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle.
+
+--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à
+sa cousine après y avoir jeté un dernier regard.
+
+--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une
+tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer,
+vraiment, si un jour...
+
+Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô
+continuait dans la direction du château.
+
+Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà
+brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense
+s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette
+partie du château... Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en
+songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait
+pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et
+s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce
+pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le
+coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois.
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+
+Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du
+prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly...
+Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était
+la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un
+moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à
+Karoly.
+
+Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses
+ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la
+distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au
+dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable.
+
+Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer.
+Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec
+satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô.
+
+--Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement.
+Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt
+l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé
+là-bas des journées dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous
+sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur.
+
+Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune
+occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante.
+
+Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la
+tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à
+mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit
+être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui
+lui témoignait une tendresse ardente.
+
+Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly
+pour son père--amour réciproque du reste. Il était exact que le
+prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait
+vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté--tous,
+sauf son père.
+
+Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un
+désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre
+autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais
+lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly."
+
+Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza
+conservait cette autorité absolue qui était parfois--il fallait le
+reconnaître--un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux
+qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même.
+
+Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se
+soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais
+peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère
+s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par
+son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du
+prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait
+libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette
+dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy,
+leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la
+leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête
+sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur
+procurait le luxueux bien-être jugé indispensable.
+
+Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse.
+C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle
+encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes
+injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure
+pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une
+manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un
+regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux
+expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois
+câlin et dominateur.
+
+Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre
+même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant.
+Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly,
+Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion.
+
+Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et
+attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid,
+aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de
+l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait
+exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de
+Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et
+rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu
+délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs,
+un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là
+une des rares distractions de sa vie solitaire.
+
+--Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il
+dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme
+obligé, par politesse, d'adresser un compliment.
+
+Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le
+prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux
+ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère
+qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense.
+Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se
+joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin
+sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un
+journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser
+Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils
+avaient tous repris bientôt le chemin du retour.
+
+Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant
+trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le
+parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient
+le temple.
+
+Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur
+le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois
+l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale.
+Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy
+ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter.
+
+Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne
+couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule
+du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme
+un fou, l'air furieux.
+
+--Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire
+tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre.
+
+--Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé
+mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous
+mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour...
+
+Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui
+desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en
+costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le
+bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient
+entendu.
+
+--Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement.
+
+Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui
+l'enveloppait.
+
+--Etendez vos mains!
+
+L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les
+doigts de Renat, y traçant une marque rouge.
+
+--Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez,
+je vous en prie!...
+
+Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde
+fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer
+un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes.
+
+--Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore.
+
+--Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton
+bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié... Faites maintenant vos
+excuses à Mademoiselle Elyanni.
+
+L'enfant s'exécuta d'un air soumis... Le prince s'inclina légèrement
+devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier.
+
+Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le
+visage portait les traces d'une vive émotion.
+
+--Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu
+ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content...
+
+--Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise.
+
+--Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre
+cousin--il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans
+--"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur
+coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous
+voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce... Et vous
+n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat.
+
+Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré
+d'amer dédain, de défiance presque haineuse!... Myrtô avait déjà eu
+l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui
+révélaient plus intense, plus farouche.
+
+--Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est-à-dire
+celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa
+vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple.
+
+Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure
+austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la
+Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et
+les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse
+Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste
+où il l'avait aperçue pour la première fois.
+
+L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et
+Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent
+dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au
+cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées
+de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle
+de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant
+bien-aimé une surveillance toujours en éveil.
+
+Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille
+se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu.
+Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide,
+mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur
+beaucoup plus chaud que celui de ses aînées.
+
+--Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly.
+
+L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait
+doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence
+enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence
+d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette
+action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à
+ses récits quelques enseignements religieux.
+
+--Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt
+que l'aumônier fut assis près de lui.
+
+Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui
+pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée,
+racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly.
+
+--Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a
+appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce
+que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et
+m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus.
+
+Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les
+mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte
+ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les
+enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna
+un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse
+passionnée, presque douloureuse à force d'intensité.
+
+--Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis
+vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly
+en tendant les bras vers la jeune fille.
+
+Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en
+plus maigre, lui semblait-il--et commença le récit demandé. C'était
+une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son
+enfance...
+
+Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à
+l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et
+exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique
+d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ.
+
+--Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement.
+
+--Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir
+près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit
+le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant.
+
+--Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui
+souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père.
+
+--C'est possible... Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque,
+pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy.
+
+--Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton
+fier.
+
+Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger
+coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de
+l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra
+Ouloussof, la descendante des boyards moscovites.
+
+La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais
+avec des vibrations un peu frémissantes...
+
+--Mitzi, servez-nous le café.
+
+La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son
+frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse,
+mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza,
+car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée.
+
+Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures
+blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre.
+Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers
+les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber.
+
+--J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly.
+
+Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec
+une sorte d'extase.
+
+--Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en
+se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô!
+
+Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle
+petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement,
+et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître
+a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants."
+
+Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de
+l'enfant... Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui
+exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle
+sentit un frisson lui courir sous la peau.
+
+Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si
+passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop
+ardente de l'enfant pour cette étrangère.
+
+Et, tel qu'il était, avec cette nature altière et vindicative que
+semblaient laisser deviner tous ses actes, il était certain que jamais
+il ne pardonnerait à Myrtô pareille chose.
+
+Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-même l'avait placée près
+de son fils, elle avait aimé ce fils de prince comme elle aimait les
+enfants d'ouvriers dont elle s'occupait naguère, et le coeur de Karoly
+était venu naturellement à elle parce qu'il avait deviné en l'âme de
+Myrtô cette compassion tendre et cette abnégation qui n'existaient pas
+chez se jeunes tantes, ni même chez sa grand'mère.
+
+Marsa, assise dans un coin de la pièce, baissait le nez sur la
+broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa
+physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu'à se demander sur
+qui tomberait l'orage.
+
+Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation
+durement faite par son frère, elle éprouva une si vive émotion que la
+cafetière bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide
+sur le napperon.
+
+--Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que
+vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce
+dédain glacial qui était chez lui pire que la colère.
+
+Mitzi baissait la tête, de grosses larmes montaient à ses yeux... Le
+Père Joaldy essaya de s'interposer.
+
+--Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois,
+n'en est pas coutumière.
+
+--Coutumière ou non, le fait n'existe pas moins... Vous pouvez vous
+retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer.
+
+Il n'y avait pas à discuter, le ton était péremptoire, et le Père
+Joaldy lui-même ne pouvait rien ajouter de plus... Tandis que Mitzi
+s'éloignait en comprimant ses sanglots, Myrtô se leva pour accomplir
+l'ordre donné par la voix impérative du prince Milcza. Mais Karoly
+protesta, il ne voulait pas quitter Myrtô...
+
+--Moi, je le veux! dit son père d'un ton sans réplique. Donnez-le-moi,
+Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous
+a retardés.
+
+Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant
+d'un long regard... Et Myrtô pensa qu'il avait saisi la première
+occasion venue pour enlever son fils à celle qui portait ombrage à sa
+jalouse tendresse paternelle.
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+
+
+Quelques jours plus tard, comme Myrtô, le soir, prenait congé de ses
+parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit:
+
+--Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai à vous remettre quelque
+chose.
+
+Myrtô la suivit au premier étage, jusqu'au petit salon qui précédait sa
+chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un
+élégant porte-monnaie de cuir fauve.
+
+--Le prince Milcza a réglé lui-même les émoluments qu'il vous doit en
+retour des services demandés par lui près de son fils. Il m'a remis
+ceci pour vous...
+
+Le teint de Myrtô s'empourpra et, d'un geste spontané, elle repoussa le
+porte-monnaie tendu vers elle.
+
+--Non, je ne puis accepter!... Je reçois de vous la nourriture, l'abri
+de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas être payée pour la
+distraction et le soulagement que je puis donner à ce pauvre petit
+malade... que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec émotion.
+
+La comtesse la regarda avec une intense surprise.
+
+--Mais, mon enfant, je ne comprends pas... Vous aviez accepté de
+remplacer près de mes enfants Fraulein Rosa, il avait été question
+entre nous d'émoluments, sans que vous ayiez songé à refuser, tant la
+chose était naturelle. Rien n'est changé, puisque c'est près de Karoly,
+au lieu de Renat et de Mitzi, que vous êtes entrée en fonctions.
+
+--Non, je ne puis considérer de la même manière... C'est un pauvre
+petit enfant malade et triste, près duquel je remplis une tâche de
+charité pour laquelle il me paraît absolument impossible d'accepter de
+l'argent! dit Myrtô avec une sorte d'indignation.
+
+--Quelle idée, Myrtô!... En tout cas, cette tâche est assez lourde,
+votre sujétion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule
+recevoir un dédommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui
+l'entourent, sait le reconnaître princièrement, vous en jugerez.
+
+Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrtô.
+
+Mais la jeune fille recula avec un geste de dénégation énergique.
+
+--Je vous le répète, c'est impossible, ma cousine!
+
+--Myrtô, que signifie cet entêtement? s'écria la comtesse d'un ton
+mécontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais...
+
+--Vous lui direz mes raisons, ma cousine.
+
+--Moi! Moi!... Pensez-vous que, pour complaire à vos scrupules
+exagérés, je vais m'exposer à son mécontentement! N'y comptez pas, mon
+enfant... oh! pas un instant! Il m'a dit très catégoriquement hier: "Je
+vous prie de remettre ceci à Mademoiselle Elyanni en remerciement de la
+distraction qu'elle donne à mon fils". Je l'ai fait, je suis en règle,
+le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble.
+
+--Eh bien! oui, je le ferai! dit résolument Myrtô.
+
+La comtesse la regarda avec un peu de stupeur.
+
+--Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du
+moment qu'il a jugé opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que
+vous vous éleviez contre sa décision... En tout cas, prenez ceci, vous
+vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilité
+se trouvera dégagée.
+
+Myrtô prit le porte-monnaie et, aussitôt dans sa chambre, le mit dans
+un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satiné
+lui brûlait les doigts... Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su
+trouver le moyen d'infliger une humiliation à celle qui avait le tort
+impardonnable d'être trop aimée de son enfant! Comme il lui montrait
+nettement qu'elle n'était à ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle
+il était quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent!
+
+Oui, il était généreux... princièrement généreux, comme l'avait dit sa
+mère!
+
+L'amour-propre blessé se soulevait dans l'âme de Myrtô, il couvrait son
+visage d'une rougeur brûlante...
+
+Elle leva tout à coup les yeux vers le crucifix dont les bras
+s'étendaient au-dessus de son lit et murmura:
+
+--Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!... Et
+peut-être, après tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prête. Il
+m'a traitée comme il l'eût fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais
+il n'a paru me considérer comme une parente... Mais, à cause même de
+l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si
+bien, je ne puis accepter d'être payée ainsi.
+
+Elle s'approcha de la fenêtre ouverte et offrit son front à la
+fraîcheur du soir... Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui
+expliquant ses raisons, et, s'il était vraiment gentilhomme, il
+comprendrait son invincible répugnance à recevoir une rémunération en
+échange du tendre dévouement dont elle entourait Karoly.
+
+Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexité si elle trouverait
+le courage de parler en face de ce regard glacé, de cette physionomie
+hautaine et déconcertante.
+
+Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser
+envahir par une crainte servile du mécontentement du prince Milcza?...
+Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc.
+
+Malgré tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse.
+Elle vit arriver l'après-midi avec appréhension, et, une fois près de
+Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la
+lecture qu'elle faisait à l'enfant.
+
+Cette lecture fut interrompue bientôt par l'arrivée d'une troupe de
+tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'était un des
+grands plaisirs de Karoly, et son père le lui procurait fréquemment.
+
+Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des
+sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrtô,
+oubliant pour un instant son anxiété, écoutait, ravie. Karoly appuyait
+contre elle sa petite tête délicate, et, tous deux vêtus de blanc, le
+ravissant visage de Myrtô éclairé par le reflet d'un rayon de soleil
+glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus délicieux
+tableau qui se pût rêver.
+
+Hadj et Lula, les lévriers, bondirent tout à coup dans la clairière...
+Le charme était rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile
+parut tomber soudain sur le regard de Myrtô.
+
+Le prince Milcza s'avança. Il congédia les tziganes en leur jetant
+quelques pièces d'or et s'assit près de son fils. Myrtô constata d'un
+coup d'oeil que sa physionomie était plus sombre, plus dure que jamais.
+Le jour était vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait à
+lui faire.
+
+Les lévriers vinrent tendre leur tête fine aux caresses de Myrtô, puis
+s'étendirent près d'elle. Eux aussi témoignaient à la jeune fille un
+attachement de jour en jour plus grand, et voilà qu'aujourd'hui ils
+délaissaient pour elle le maître dont ils étaient jusque-là les
+inséparables!
+
+--Ici, Hadj, Lula!
+
+Quelle irritation vibrait dans sa voix!... Etait-il donc jaloux de
+l'affection de ses chiens eux-mêmes?
+
+Hadj et Lula vinrent docilement se coucher à ses pieds, mais leurs
+grands yeux affectueux demeurèrent tournés vers la jeune fille.
+
+Karoly, peut-être énervé par l'atmosphère lourde, était dans ses jours
+de caprices. Miklos en éprouvait les effets. Il ne parvenait pas à
+satisfaire aux exigences fantasques du petite prince... Et Myrtô, qui
+avait une peine infinie à s'empêcher d'intervenir, sentait une sourde
+irritation monter en elle à la vue de la dédaigneuse impassibilité du
+prince Milcza.
+
+On ne sait quelle idée passa tout à coup dans ce cerveau d'enfant gâté.
+Las des exercices divers qu'il faisait exécuter à Miklos, Karoly
+s'écria tout à coup en désignant la pelouse sur laquelle s'était assis
+le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur:
+
+--Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera très amusant!... Mange
+de l'herbe, Miklos... Allons, vite!
+
+Cette fois une lueur de résistance passait dans les yeux clairs de
+Miklos.
+
+--Voyons, Karoly, à quoi pensez-vous? dit Myrtô, oubliant tout cette
+fois. Vous ne devez pas demander cela à Miklos...
+
+Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'éleva, impérieuse et
+dure...
+
+--Obéis à ton maître, Miklos.
+
+L'enfant, très rouge, eut encore une hésitation dans le regard...
+
+--Eh bien? dit la voix menaçante du prince.
+
+Miklos baissa ses yeux apeurés et se courba vers la pelouse...
+
+Mais Myrtô se leva brusquement, dans un mouvement de révolte impossible
+à maîtriser.
+
+--C'est odieux!... Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a
+une âme comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal!
+
+Un regard étincelant, où se mêlaient à la fois la stupeur et la colère,
+se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation.
+
+--De quel droit osez-vous me blâmer? dit le prince d'un ton frémissant
+d'irritation intense. Vous avez de singulières audaces, mais je vous
+assure que je ne suis pas homme à les supporter!
+
+--Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit
+fermement Myrtô en soutenant avec une intrépide fierté ce regard qui
+eût fait trembler tous les habitants de Voraczy.
+
+Très pâle, les veines de son front soudainement gonflées, le prince se
+leva brusquement...
+
+--Retirez-vous! dit-il violemment, en étendant la main dans la
+direction du château. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes
+volontés et encore moins que l'on me brave!
+
+--Cependant, ne vous attendez pas à me voir courber la tête devant ces
+volontés lorsqu'elles seront contraires à ma conscience! dit fièrement
+Myrtô.
+
+Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui
+semblait vouloir l'anéantir, Myrtô s'éloigna d'un pas rapide, sans
+écouter la petite voix éplorée de Karoly qui appelait:
+
+--Myrtô! oh! Myrtô!
+
+Elle prit au hasard une allée du parc... Ses tempes battaient avec
+violence, l'indignation débordait encore de son coeur.
+
+Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant--la charité d'un
+coeur chrétien, la compassion de son âme féminine pour cet enfant
+traité avec la dernière dureté--eût soudain tout dominé en elle pour
+que de telles paroles pussent s'échapper de ses lèvres, s'adressant au
+prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait bravé!... lui qui savait
+faire courber tous les fronts.
+
+Elle venait de se créer un impitoyable ennemi... Et un peu d'angoisse
+la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy,
+et interdirait vraisemblablement à sa mère de s'occuper de l'enfant
+audacieuse qui avait osé, seule de tous, le blâmer et le défier.
+
+Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait là son devoir.
+Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait à tous ses besoins.
+
+Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant
+confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer
+l'agitation, l'anxiété de son âme.
+
+Elle reprit bientôt le chemin du retour. Plus paisible, elle
+envisageait avec une courageuse résignation l'inévitable lendemain...
+car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait
+jamais sa révolte.
+
+Elle s'arrêta tout à coup avec un léger cri de surprise. A quelques pas
+d'elle, contre un arbre, était assis Miklos, la tête cachée entre ses
+mains, tout son petit corps secoué de sanglots.
+
+--Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'écria-t-elle en s'avançant
+vivement et en se penchant vers lui.
+
+Il écarta ses mains, montrant un petit visage désespéré et couvert de
+larmes.
+
+--Son Excellence m'a chassé! balbutia-t-il. Et ils vont être si
+fâchés, chez nous!... Mon père va me battre, bien sûr!
+
+Et les sanglots recommencèrent, plus forts.
+
+Myrtô s'assit près de lui et essaya de le consoler. Mais il répétait
+toujours:
+
+--Je vais être battu... tous les jours, mademoiselle Myrtô! Mon père
+m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en
+réponds, et je ne te pardonnerai jamais!
+
+--Vos parents demeurent-ils loin, Miklos?
+
+--Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle.
+
+--Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est
+passé et je demanderai à votre père de ne pas vous battre.
+
+L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance.
+
+--Merci! merci!... Oh! que Votre Grâce est bonne!
+
+Elle le prit par la main, et tous deux s'en allèrent à travers le parc,
+gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis
+de l'ispan Buhocz.
+
+C'était une demeure de riante apparence, entourée d'un jardin bien
+entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde, à la mine décidée et
+un peu dure, berçait un petit enfant.
+
+--Miklos!... Que t'est-il arrivé? s'écria-t-elle avec inquiétude, tout
+en saluant Myrtô.
+
+--Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de très grave,
+s'empressa de répondre Myrtô.
+
+Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentués et
+à la physionomie sèche, que Myrtô se rappela avoir rencontré deux ou
+trois fois au château.
+
+Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement.
+
+--Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grâce?
+
+--Je vais vous expliquer... Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur,
+dit Myrtô en posant sa main sur la tête de l'enfant tout tremblant.
+
+--Peur?... Pourquoi?... A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un
+ton menaçant.
+
+Myrtô fit alors le récit de ce qui s'était passé... L'ispan bondit, le
+regard furieux, tandis que sa femme s'écriait avec colère:
+
+--Chassé!... Ah! le misérable enfant! Il sera notre perte, notre
+déshonneur!
+
+--Coquin! gronda le père en étendant le poing vers l'enfant. Tu
+n'avais qu'à obéir... tu n'avais que cela à faire, entends-tu, scélérat?
+
+Et il s'avança vers Miklos, la main levée.
+
+Mais Myrtô se plaça résolument devant le petit garçon.
+
+--Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur
+l'ispan son beau regard sévère. Il ne le mérite pas, ce qui est arrivé
+est surtout de ma faute... Promettez-moi de ne pas le battre?
+
+--Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus
+tard encore!... Heureux encore si ce misérable ne me fait pas encourir
+la disgrâce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que
+deviendrons-nous avec nos cinq enfants?
+
+Devant cet homme irrité, Myrtô ne se découragea pas. Elle discuta,
+supplia, et sa douce éloquence, ses raisonnements firent peu à peu
+tomber la colère de l'ispan et de sa femme.
+
+--Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle,
+dit le père en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre
+Miklos tout apeuré. Mais vous me faites faire là une chose... oui, une
+chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement!
+
+--Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas
+résister à Votre Grâce. Si elle voulait intercéder pour Miklos près du
+petit prince?
+
+--J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse,
+peut-être, fléchir le prince Milcza.
+
+Mais en elle-même Myrtô pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre
+petit Karoly?"
+
+Elle prit congé des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec
+une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin
+du château... En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de
+l'appartement du prince Milcza, arrivèrent à ses oreilles. C'était une
+harmonie tourmentée, sombre et magnifique pourtant...
+
+Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute... lui,
+cet être au coeur endurci, à l'âme impitoyable. Parce que cet homme
+avait souffert--dans son coeur ou dans son orgueil?--fallait-il
+qu'il immolât tous ceux qui l'entouraient à son ressentiment farouche?
+
+Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrtô secoua résolument
+la tête en murmurant:
+
+--Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas
+le front devant ses injustices.
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+
+Myrtô, le lendemain, prolongea après la messe sa station à la chapelle.
+Elle avait besoin de prendre, dans la prière, une réserve de force et
+de confiance, pour l'avenir qui se présentait maintenant si angoissant.
+
+Au moment où elle s'apprêtait à se retirer, elle vit, en tournant la
+tête, la femme de chambre de la comtesse Gisèle.
+
+--Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle.
+
+--Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler.
+
+Myrtô s'inclina devant l'autel et gagna le premier étage... Dans sa
+chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air animé avec sa
+fille cadette assise près d'elle.
+
+--Arrivez, petite malheureuse! s'écria-t-elle à la vue de Myrtô.
+Qu'est-ce que cette histoire colportée à l'office par Marsa, et suivant
+laquelle vous auriez adressé des reproches au prince Milcza, à propos
+de Miklos?...
+
+--C'est la vérité, ma cousine, répondit fermement Myrtô.
+
+--Vous avez osé!... Mais c'est inouï!... Et pour un pareil motif!
+Etiez-vous folle, voyons?
+
+--Mais aucunement. J'ai vu là mon devoir, je l'ai accompli...
+Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrtô avec calme.
+
+La comtesse leva les bras au plafond.
+
+--C'est-à-dire que mon fils va m'obliger à ne plus m'occuper de vous,
+qu'il vous faudra quitter Voraczy!... Franchement, Myrtô, je ne sais
+comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus
+que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilité...
+
+--Il ne s'agit pas de susceptibilité, ma cousine! Mais il m'était
+impossible de voir traiter cet enfant avec une telle dureté, un pareil
+dédain, sans protester pour le défendre!
+
+Irène eut un petit ricanement ironique.
+
+--Quelle amazone vous faites! Si vous étiez un homme, je vous vois
+fort bien en chevalier partant en guerre pour défendre le faible et
+l'opprimé contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci
+était représenté par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la
+victoire, intrépide chevalier! Vous vous êtes, présomptueusement,
+attaquée à plus fort que vous.
+
+--Je le sais, et je suis prête à en subir les conséquences, répondit
+froidement Myrtô.
+
+--Oh! vous êtes vraiment bien avancée! s'écria la comtesse avec
+irritation. Et je me trouve responsable vis-à-vis de mon fils, puisque
+c'est moi qui vous ai amenée ici!
+
+Le coeur de Myrtô se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle
+venait de commettre quelque impardonnable faute?... Les larmes
+remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu précipitamment, ne
+voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irène.
+
+--Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gémit la
+comtesse. Elle semblait si douce, si soumise!
+
+--Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devinée très fière,
+très énergique pour tout ce qu'elle considère comme un devoir... Et ce
+mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagérés, ou
+des audaces incroyables--nous en avons la preuve aujourd'hui.
+
+--Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle
+façon Arpad va prendre tout cela!
+
+--Ce sera un moment à passer, maman. Arpad comprendra que vous ne
+pouviez bien connaître le véritable caractère de cette presque
+étrangère... Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au
+premier abord, me paraît excellent pour nous.
+
+--Que veux-tu dire, Irène?
+
+--N'avez-vous pas pensé, maman, que cette affection croissante de
+Karoly pour Myrtô était des plus inquiétantes? L'enfant n'aurait
+certainement pas voulu se séparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrtô ne
+pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obligées à y rester
+avec elle... Un hiver à Voraczy, dans la solitude complète, y
+pensez-vous, maman?
+
+--C'est vrai, Irène, dit la comtesse avec consternation.
+
+Elle enfonça un instant la tête dans son oreiller et reprit d'un
+hésitant, un peu ému:
+
+--C'est égal, je suis ennuyée pour cette enfant, que m'a recommandée
+sa mère, et qui est vraiment tout à fait sympathique.
+
+Irène eut un léger mouvement d'épaules.
+
+--Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais
+la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons
+rien, toutes nos demandes réunies ne pèseraient pas un fétu contre la
+décision du prince Milcza.
+
+--Malheureusement, non! soupira la comtesse.
+
+Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans sa chambre, pleurait
+silencieusement. La froide ironie d'Irène, l'irritation et les
+reproches de la comtesse lui avaient nettement montré qu'elle n'avait à
+attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection véritable. Elle
+était bien seule sur la terre... en apparence seulement, car elle
+possédait Celui qui n'abandonne jamais ses créatures, le Dieu d'amour
+qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des
+siècles."
+
+Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout à l'heure,
+elle ferait demander au Père Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon
+prêtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider
+sa pauvre petite brebis un peu désemparée...
+
+Un coup léger fut frappé à la porte... C'était Thylda, la jeune femme
+de chambre hongroise attachée au service de Fraulein Rosa et de Myrtô.
+
+--Marsa fait prévenir Votre Grâce que le prince Karoly l'attend avec
+impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir.
+
+Myrtô eut un léger sursaut de stupeur... Marsa n'agissait évidemment
+que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considérait comme
+non avenu l'incident de la veille?
+
+Le fait paraissait si invraisemblable, étant donné ce qui avait été dit
+à Myrtô et ce qu'elle avait observé elle-même de la nature du jeune
+magnat, qu'elle demeura un moment indécise, se demandant si elle devait
+se rendre à l'appel de l'enfant.
+
+Elle s'y décida enfin, et, ayant quitté sa robe noire, elle prit le
+chemin du temple grec.
+
+Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus
+pâle, plus fatigué qu'à l'ordinaire, rayonnait de bonheur.
+
+--Oh! ma Myrtô, j'ai cru que nous vouliez pas venir!... Et j'ai tant
+pleuré cette nuit, parce que papa était si fâché hier après vous! Il
+m'avait dit que c'était fini, que je ne vous verrais plus... Cela m'a
+fait tant de chagrin que j'ai eu la fièvre très fort, et papa a permis
+alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu'à quatre heures
+seulement.
+
+Jusqu'à quatre heures... c'est-à-dire un peu avant qu'il ne vînt
+lui-même près de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait à passer
+outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec
+Myrtô.
+
+Elle en éprouva un profond soulagement. Après la scène de la veille,
+une rencontre entre eux n'aurait pu être qu'excessivement désagréable.
+
+La comtesse et ses filles, quand Myrtô leur apprit à déjeuner la
+nouvelle, jetèrent des exclamations de surprise.
+
+--Vous avez de la chance, Myrtô! dit Irène d'un ton acerbe. Si Karoly
+ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en
+entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas été quitte
+à si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquiète pour
+notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère et sa soeur.
+
+Ces dernières inclinèrent la tête d'un air soucieux, et Terka murmura:
+
+--Nous n'y pouvons rien, Irène.
+
+--Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup
+d'oeil malveillant.
+
+...Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec
+trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à
+faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques
+pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à
+défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse.
+
+C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant
+de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui
+vivaient sur ses domaines... Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation
+combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits
+autour de lui.
+
+Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son
+entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à
+cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles!
+
+Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village
+slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite
+charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils
+revinrent lentement vers le château.
+
+--Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô.
+Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne
+viendrait pas en aide à ces malheureux?
+
+Le vieux prêtre secoua la tête.
+
+--Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités,
+mais hors de là, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre
+cher prince! dit-il avec une soudaine émotion.
+
+--Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte.
+
+--Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion!
+Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa
+première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante,
+un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son
+entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande
+affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches.
+Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une
+apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations
+d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la
+délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je
+voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait
+plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et
+d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux
+l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui
+saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme
+menacée de s'égarer... Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature
+perverse!
+
+Et le vieillard soupira douloureusement.
+
+--...Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus
+terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le
+dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à
+son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle
+de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de
+l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être
+aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé
+prendre à des dehors menteurs--tout cela a contribué à faire de cet
+être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de
+misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas
+son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade
+moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi... Hélas!
+depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la
+religion!
+
+Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence
+pensif... Le Père Joaldy demanda tout à coup:
+
+--Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly?
+
+--Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un
+refus catégorique... Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père!
+dit Myrtô d'un ton de protestation.
+
+--Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit
+paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade
+moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et
+chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre
+coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois
+pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il
+fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière.
+
+--Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi
+sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de
+son frère et de ses soeurs?
+
+--Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la
+comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même
+assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari,
+elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et
+despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune
+prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui
+l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore,
+la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement
+d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette
+situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son
+parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant
+qu'elle acceptât un second mariage--personne, sauf son fils. Il en
+montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde
+union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite
+montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre
+valeur morale de cet homme... il y eut dès lors une sorte de brouille
+entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent
+très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects... Puis vint
+la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince
+Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures
+épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une
+générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais
+sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous
+l'étreinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu reporté sur
+ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle
+et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà
+encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se
+transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne... Mais
+peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses,
+un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus
+chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins
+atténué cette triste disposition de son âme.
+
+--Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette
+froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de
+l'année à Voraczy?
+
+--Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes
+fait un changement pour l'enfant--à l'ordinaire, du moins, car cette
+année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô... N'est-ce pas
+l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas?
+
+--Oui, je le crois, mon Père.
+
+C'était en effet Casimir Buhocz. Il s'arrêta près du prêtre et de Myrtô
+et les salua en disant:
+
+--Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Père.
+
+--Laquelle donc, mon ami?
+
+--Des tziganes, au retour de pérégrinations en Orient, ont rapporté
+ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte
+de fièvre qui est à peu près sûrement mortelle, pour les adultes,
+surtout. S'ils en réchappent, leur santé reste profondément atteinte,
+il leur demeure très souvent quelque pénible infirmité, leur visage
+garde les marques de la maladie et devient un masque hideux.
+
+--C'est une sorte de petite vérole, alors! dit Myrtô.
+
+--Cela s'en rapproche sous certains côtés, mais en pire encore. La
+maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien
+constitués on les sauve assez facilement.
+
+--Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Père Joaldy avec
+surprise.
+
+--Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient
+d'être atteint et l'effroi s'est répandu aussitôt. Ce soir, tout le
+monde le saura. Je viens de prévenir à Voraczy, pour que Son Excellence
+prenne les mesures nécessaires.
+
+L'ispan salua et s'éloigna.
+
+--Une pareille épidémie sera chose terrible parmi tous ces pauvres
+gens! dit le Père Joaldy avec une douloureuse émotion. Mais il va
+falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables.
+
+--Oui, à cause du petit Karoly... Voilà qui va faire trembler le rince
+Milcza, mon Père.
+
+--Oh! les habitants du château n'auront rien à craindre! Le prince va
+prendre les mesures les plus sévères, nul ne pourra sortir au-delà du
+parc, le moindre objet nécessaire entrant à Voraczy sera soumis à une
+désinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien à craindre! il sera
+gardé de l'épidémie comme il l'est du moindre danger.
+
+En rentrant au château, Myrtô alla quitter sa toilette de sortie et
+descendit pour gagner le salon où se tenaient habituellement la
+comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et
+Mitzi, les inséparables.
+
+--Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'aînée. Il paraît que nous
+sommes menacés d'une épouvantable épidémie.
+
+--Oui, le Père Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui
+nous l'a appris.
+
+--Oh! ici nous n'aurons rien à redouter, le prince Milcza va prendre
+des mesures draconiennes. Ce sera fort intéressant!... Mais en la
+circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux
+que de risquer pareille maladie!
+
+Et un long frisson secoua Terka.
+
+Les jeunes filles se dirigèrent vers le salon... La comtesse et Irène,
+penchées sur un journal, levèrent vivement la tête à leur entrée.
+
+--Tiens, lis ceci, Terka! s'écria la comtesse en tendant le journal à
+sa fille. Un épouvantable incendie dans un théâtre de Boston... Parmi
+les victimes, Mrs. Burnett, née Alexandra Ouloussof...
+
+Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'âme de Myrtô
+pénétrée de tristesse chrétienne, s'élevait une prière pour la
+malheureuse qui avait déserté tous ses devoirs et qu'une mort
+épouvantable venait de saisir ainsi à l'improviste.
+
+--Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrégulièrement les
+journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant
+lui, fit observer la comtesse.
+
+--Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance,
+répliqua Irène. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le
+connaissons maintenant, qui aura jamais l'idée de se remarier!
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+
+
+L'épidémie s'était abattue sur un village environnant Voraczy, elle
+sévissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues,
+où les prescriptions hygiéniques des médecins demeuraient lettre close.
+Bien des cercueils, petits et grands, avaient déjà pris le chemin des
+cimetières, on comptait peu de maisons où l'un des membres de la
+famille n'eût été frappé par le fléau capricieux qui laissait parfois
+le plus faible, pour s'emparer d'un être vigoureux, qui épargnait un
+enfant pour atteindre la mère.
+
+La quiétude était peu troublée à Voraczy. Le prince Milcza avait pris
+de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre
+crainte. Les habitants de Voraczy étaient en quelque sorte prisonniers,
+tous les objets pénétrant dans le château, jusqu'à la moindre lettre,
+étaient soumis à une désinfection rigoureuse. Quiconque eût franchi les
+limites du parc eût été certain de ne plus remettre les pieds au
+château... Mais personne ne devait avoir le désir de s'y hasarder,
+personne ne pouvait songer à redouter la sécurité dont on jouissait à
+Voraczy.
+
+Personne, sauf le Père Joaldy et Myrtô. Tant de souffrances si près
+d'eux rendaient pénibles à leurs âmes généreuses cette sécurité même.
+Mais le ministère du prêtre l'attachait au château, et Myrtô n'était
+pas libre de suivre les charitables désirs de son âme intrépide.
+
+Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait
+passionnément à elle. Il avait peine, chaque après-midi, à la voir
+s'éloigner, il tentait de la retenir...
+
+--Restez, restez, Myrtô! Papa ne se fâchera pas, je lui dirai que
+c'est moi qui vous ai demandée...
+
+Mais elle n'avait aucune velléité de se retrouver en présence du prince
+Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le
+rencontrer en revenant vers le château.
+
+Ses journées étaient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne
+pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et
+avait voulu reprendre ses leçons de violon. Les jeunes comtesses,
+également privées de leurs relations habituelles, mettaient Myrtô à
+contribution pour faire de la musique aussitôt qu'elle avait terminé sa
+tâche près de Karoly. Ces séances se prolongeaient le soir fort tard,
+Terka étant une musicienne passionnée, et Irène paraissant prendre un
+malveillant plaisir à imposer à sa cousine une obligation quelconque.
+
+Myrtô, que le chagrin de la mort de sa mère avait déjà un peu anémiée,
+se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours à
+l'heure où il lui était permis de prendre enfin un peu de repos.
+
+Un soir, la séance de musique se prolongea plus tard qu'à l'ordinaire.
+Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irène avait
+exécuté des morceaux modernes aux sonorités bizarres, qui avaient
+péniblement tendu les nerfs fatigués de Myrtô. La jeune fille, une fois
+montée dans sa chambre, fit sa prière et s'empressa de dénouer et de
+natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tête
+endolorie.
+
+Un coup fut tout à coup frappé à sa porte... C'était Thylda, le visage
+bouleversé...
+
+--Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince!
+
+--Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'écria anxieusement Myrtô.
+
+--Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fièvre...
+
+--Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet après-midi!
+
+--Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous
+appelle, mademoiselle Myrtô, il ne cesse de vous appeler. Son
+Excellence fait demander si vous voulez...
+
+--Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hésitation. Mon pauvre
+petit Karoly!
+
+Elle s'élança au dehors, oubliant sa coiffure négligée, ne songeant
+plus qu'à l'enfant atteint, peut-être, par la terrible maladie.
+
+Elle rencontra la comtesse un peu affolée, qui se dirigeait vers
+l'appartement de son fils.
+
+--Myrtô, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire!
+gémit-elle. Mais peut-être se trompe-t-on?
+
+--Dieu le veuille! murmura Myrtô avec ferveur.
+
+Elles entrèrent toutes les deux dans le salon qui précédait la pièce où
+l'enfant demeurait durant la journée. Le prince Milcza, debout, causait
+avec le médecin qui habitait toujours le château, attaché à la personne
+du petit prince. Le jeune magnat tourna la tête, et Myrtô se sentit le
+coeur serré devant l'effrayante altération de ses traits, devant la
+sourde angoisse de ces prunelles sombres.
+
+--Arpad, ce n'est pas "cela"? s'écria la voix haletante de la comtesse.
+
+Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, répondit:
+
+--Oui, c'est cela.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains.
+
+Le regard du prince se posa sur Myrtô qui demeurait immobile près de la
+porte, n'osant avancer.
+
+--Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer
+la contagion?
+
+--Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant
+quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant.
+
+Un geste du docteur l'arrêta.
+
+--Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les conséquences possibles
+d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en réchappe, laisse des suites
+souvent terribles, elle défigure atrocement...
+
+--Peu importe, dit Myrtô avec la même tranquille simplicité. Personne
+n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou
+si je demeure infirme... Et quant à mon visage, il est destiné à voir
+la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considérations ne
+peuvent donc faire reculer une chrétienne, et je suis prête, docteur, à
+donner mes soins à l'enfant.
+
+La comtesse fixait sur Myrtô des yeux stupéfiés. Ce tranquille
+héroïsme, ce détachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que
+la mort pour les femmes fières de leur beauté, lui semblaient
+évidemment incompréhensibles.
+
+Le vieux médecin considérait avec une admiration émue cette toute jeune
+créature dont la ravissante beauté était rendue plus touchante, ce
+soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets
+d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa
+précipitation.
+
+Le prince enveloppa Myrtô d'un long regard et dit d'un ton net et froid:
+
+--Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute liberté. Si vous
+craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les conséquences, telles
+que vient de vous les montrer le docteur Hedaï, sont terribles, à votre
+âge surtout... Et après tout, aucun devoir ne vous oblige...
+
+--Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un
+devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je
+vous le répète, je ne crains pas, je me soumets d'avance à la volonté
+de Dieu.
+
+Elle s'avança vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se
+trouva près d'elle, sa main effleura son bras...
+
+--Attendez... Réfléchissez encore...
+
+Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoissé de sa voix, et le vit
+très pâle, les traits crispés.
+
+--Mais j'ai réfléchi... Si j'avais été libre, j'aurais été soigner ces
+malheureux si dénués dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc
+regarderais-je davantage à m'exposer pour cet enfant que j'aime
+profondément?
+
+Et, résolument, elle ouvrit la porte.
+
+Karoly était étendu dans son petit lit tout blanc. Son visage était
+gonflé, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrtô,
+d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant était seul.
+
+--Eh bien! où est donc Marsa? dit derrière elle la voix du prince
+Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques
+mots au docteur, je l'ai laissée ici, assise près du lit... Comment
+a-t-elle osé s'éloigner?
+
+Il appuya longuement sur le timbre électrique, tandis que Myrtô
+s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de
+Karoly.
+
+A ce contact, les paupières gonflées de l'enfant se soulevèrent, ses
+yeux noirs se posèrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidité.
+
+--Oh! ma Myrtô, vous voilà! dit une petite voix étouffée. Vous allez
+me guérir, dites?
+
+--Je l'espère, mon chéri, si vous êtes bien sage, si vous faites tout
+ce que dira le docteur, répondit-elle tendrement.
+
+--Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrtô!
+
+--Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien!
+
+Elle s'assit près de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant...
+Le prince Milcza était rentré dans la pièce voisine. A travers la
+porte, Myrtô entendait par moment sa voix brève, qui prenait peu à peu
+des intonations irritées...
+
+La porte s'ouvrit tout à coup, il entra, le front contracté.
+
+--On ne peut retrouver cette femme! dit-il à voix basse. Elle se sera
+enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu'à
+l'évidence, qu'elle était la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un
+air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La
+misérable, échappant quelques instants à ma surveillance, aura réussi à
+communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa
+mère et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de
+chercher comment Karoly a pu éprouver les effets de la contagion!
+
+Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers
+l'enfant, le couvrit d'un long regard...
+
+--Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement
+passionné! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aimé, ne crains rien!
+
+--Papa... Myrtô..., murmura l'enfant.
+
+--Oui, mon chéri, elle aussi restera près de toi... Et le docteur
+Hedaï va te guérir bien vite, tu verras.
+
+Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix
+impérative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient refléter ces
+prunelles superbes!
+
+Le docteur entra. Il venait indiquer à Myrtô différentes précautions
+hygiéniques à prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa
+physionomie reflétait, malgré lui, quelque chose de sa profonde
+inquiétude. Le prince, le saisissant par le bras, l'écarta du lit et
+demanda d'une voix frémissante:
+
+--Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous?
+
+--Il y a encore de l'espoir, Excellence...
+
+--De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude
+que je veux! dit le prince entre ses dents serrées.
+
+--Personne ne pourra la donner à Votre Excellence, répliqua tristement
+le vieux médecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage.
+Je viens de télégraphier à Budapest, un de mes confrères sera ici
+demain. Mais, comme je l'ai dit à Votre Excellence, il sera trop tard.
+Demain, l'enfant sera sauvé, ou...
+
+Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate,
+il revint vers le lit et s'assit à côté en attachant son regard ardent
+sur le visage défiguré de l'enfant.
+
+Le docteur se retira dans la pièce voisine et s'étendit sur un canapé
+pour se tenir prêt à répondre au premier appel... Près de l'enfant, son
+père et Myrtô demeurèrent seuls, écoutant, silencieux et l'âme
+déchirée, la respiration de plus en plus haletante du petit malade.
+
+ * * * * *
+
+L'aube, en se levant, éclaira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la
+science étaient impuissants à sauver le petit être trop faible pour
+supporter un pareil assaut.
+
+Le Père Joaldy était venu partager la veille douloureuse. Assis près de
+Myrtô, il priait, comme la jeune fille, de toute son âme, moins encore
+pour l'enfant que pour le père, dont la physionomie portait les marques
+d'un désespoir d'autant plus effrayant qu'il était contenu.
+
+La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'épidémie,
+était apparue un instant à la porte de la chambre. Mais en la voyant
+livide, toute tremblante, Myrtô s'était levée précipitamment en
+murmurant:
+
+--Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il
+n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous
+devez vous conserver pour vos enfants.
+
+--Mais Karoly... Je suis sa grand'mère... avait-elle balbutié en
+jetant sur le petit visage méconnaissable un regard plein d'effroi.
+
+--Hélas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait répliqué le
+Père Joaldy. Mademoiselle Myrtô a raison, ne vous exposez pas, à cause
+de vos enfants.
+
+La comtesse s'était retirée, après avoir jeté un coup d'oeil anxieux
+vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait même pas s'être aperçu de sa
+présence. Depuis l'instant où il avait compris que Karoly était
+irrévocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre.
+
+Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la
+grande chambre blanche où se mourait le petit prince. Un de ses
+premiers rayons glissa sur le visage pâle, désolé de Myrtô, puis sur la
+figure défigurée de Karoly...
+
+L'enfant ouvrit les yeux, son regard, déjà voilé, se posa sur Myrtô,
+ses petits bras essayèrent de se tendre vers elle...
+
+--Myrtô... emb...rassez...
+
+Elle devina plutôt qu'elle ne comprit les mots qui s'échappaient de
+cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lèvres se posèrent sur le
+visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie...
+
+Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et
+sa beauté radieuse à ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain
+de sa torpeur farouche. Il étendit la main pour repousser Myrtô...
+
+--Pas vous!... non, pas cela! dit-il d'une voix étouffée.
+
+--Oh! lui refuser cette satisfaction!... Y pensez-vous! s'écria-t-elle
+avec un geste de protestation.
+
+Il détourna la tête et s'absorba de nouveau dans la contemplation de
+son fils... Le docteur était entré doucement, il se tint debout un peu
+en arrière de Myrtô, en attachant sur le prince Arpad un regard navré.
+
+L'enfant eut tout à coup une brève convulsion, ses mains se levèrent,
+ses lèvres murmurèrent:
+
+--Papa... Myrtô...
+
+Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lèvres sur le front de
+l'enfant... Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionné
+de son père.
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+
+
+Le prince Milcza ensevelit lui-même son fils, sans vouloir accepter
+d'autre aide que celle de Myrtô. Le petit prince, à cause de la
+contagion, ne pouvait être exposé dans la grande galerie de la
+chapelle, comme l'avaient été avant lui tous les Milcza. Il demeura
+donc dans sa grande chambre blanche, entouré de lumière, sa tête
+reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur
+une croix d'argent.
+
+Cette croix était celle qui avait reçu le dernier soupir de Madame
+Elyanni. Myrtô, une fois l'ensevelissement terminé, avait jeté autour
+d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu
+qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans
+hésiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait
+mis entre les petites mains que les doigts frémissants du prince Milcza
+venaient de joindre.
+
+Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque
+repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô
+s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que
+l'enfant ressemblait à sa mère.
+
+Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que
+n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la
+veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à
+l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien
+vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit
+d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles.
+
+Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il
+déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son
+fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les
+yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui
+devait broyer ce coeur d'homme.
+
+Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la
+chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des
+fauteuils princiers... pour la première fois aussi, elle vit le prince
+Milcza en vêtements noirs.
+
+Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une
+ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous.
+Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne
+courbait pas la tête devant son Dieu.
+
+Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse:
+
+--Mon Dieu, ayez pitié de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la
+foi!
+
+Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant
+de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau
+bénite... Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux
+qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il
+sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent
+défilé devant lui.
+
+Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là.
+Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil,
+défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois
+journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait
+assisté à celle du père, muette mais effrayante.
+
+Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un
+sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée,
+pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable
+déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte
+contre la douleur atroce de la séparation... bien seule, hélas,
+puisqu'elle était éloignée de son Dieu!
+
+Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude,
+personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation ... Non, pas
+même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et
+maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer
+l'existence comme un épouvantable désert.
+
+Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un
+bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son
+cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de
+Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une
+expression de désespoir immense:
+
+--Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher?
+
+--Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte.
+
+--Ah! avait-il murmuré en la lui tendant.
+
+Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver
+ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui
+laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de
+sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût
+pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se
+débattait sans doute son âme meurtrie.
+
+Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle
+donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à
+son fils... Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir
+au prince Milcza.
+
+Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses
+nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était
+enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous
+quelque motif que ce fût.
+
+Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par
+la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que
+lui apporta Katalia... Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui
+amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises.
+
+A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était
+plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait
+Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se
+lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit
+du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être
+ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents.
+Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans
+rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite
+porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse
+Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de
+rencontrer ceux-ci.
+
+Le voile rosé de l'aube s'écartait lentement, le soleil commençait à
+rayonner, très doux, irisant les gouttes de rosée semées sur les
+feuillages du parc, faisant étinceler le vitrage des serres. La brise
+fraîche vivifiait un peu les nerfs fatigués de Myrtô, elle atténuait la
+souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes...
+
+Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. Là, plus qu'ailleurs, elle
+retrouverait le souvenir de celui qui était maintenant un ange près de
+Dieu. Là, elle pourrait se remémorer avec une poignante douceur les
+heures parfois pénibles, mais si souvent consolantes, passées près de
+l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exercé, par le
+seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermeté affectueuse,
+une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aimée au point
+de mêler son nom à celui de son père dans sa dernière parole.
+
+Myrtô avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac.
+Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur
+le sol couvert d'un épais gazon velouté, son pas léger glissait, sans
+bruit...
+
+Elle contourna la base du péristyle et s'arrêta tout à coup...
+Quelqu'un l'avait précédée dans ce lieu cher à Karoly. Le prince Arpad
+se tenait debout, appuyé à une des colonnes du péristyle, les bras
+croisés, les yeux fixés sur l'endroit de la pelouse où était posée
+habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant
+en biais le long des colonnes, éclairait son visage pâle, creusé par
+une douleur sans nom...
+
+Il décroisa tout à coup les bras, le soleil frappa, dans sa main
+droite, un objet brillant...
+
+Myrtô avait vu, elle avait compris... Elle s'élança, elle gravit les
+degrés avec un cri d'angoisse...
+
+Il se détourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser
+devant lui, pâle comme une morte, les yeux dilatés d'horreur et de
+reproche.
+
+--Vous!... vous! dit-il sourdement.
+
+--Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une
+intraduisible expression de douleur.
+
+Une flamme de colère passa dans le regard du prince.
+
+--Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi...
+Retirez-vous!
+
+--Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation.
+Non, non, cela ne se fera pas!
+
+--Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus
+rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui,
+mon bien-aimé?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller
+aussi. Partez vite... Si vous n'étiez arrivée, ce serait fini déjà.
+
+--Je vous en supplie! s'écria-t-elle en joignant les mains, affolée
+par cet accent de douleur passionnée où elle sentait passer une
+irrévocable décision. Vous êtes chrétien, n'oubliez pas votre âme!...
+Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot.
+
+Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se
+crispèrent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colère
+traversa son regard...
+
+--Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas
+plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je!
+
+Elle se dressa, les yeux étincelants, la tête haute...
+
+--Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer
+devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils près
+de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'êtes
+qu'un lâche?
+
+Une exclamation de fureur s'échappa des lèvres du prince, sa main
+droite se leva, une détonation retentit...
+
+Myrtô avait fait un brusque mouvement de côté, la balle la frôla
+seulement... A demi évanouie d'émotion et d'effroi, la jeune fille
+tomba sur le dernier degré du péristyle.
+
+--Myrtô!
+
+Il était devant elle, agenouillé sur les degrés de marbre, ses mains
+saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et
+d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de
+marbre...
+
+--Myrtô, êtes-vous blessée?
+
+--Non, grâce à Dieu, répondit-elle faiblement.
+
+--Misérable que je suis! dit-il d'un ton de sourd désespoir. Vous!...
+vous qui avez prodigué votre dévouement à mon enfant!... vous qui avez
+risqué votre vie pour lui!... Myrtô, pardonnerez-vous jamais à ce
+malheureux fou!... Car j'étais fou de douleur, tout à l'heure, après
+cette nuit atroce où j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly.
+
+--Oui, vous n'étiez plus vous-même, je l'ai compris, dit-elle avec
+douceur. Moi, je n'ai rien à vous pardonner... ce n'est pas moi,
+prince, que vous avez offensée par votre accès de désespoir.
+
+--Je ne crois plus, dit-il d'un ton où Myrtô sentit passer une
+profonde amertume.
+
+Des larmes montèrent aux yeux de Myrtô, ses mains frémirent un peu dans
+celles du prince...
+
+--Le voilà, votre grand malheur! dit-elle d'une voix étouffée par
+l'émotion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait été
+supportable... Mais réellement, je ne puis croire que vous, élevé
+chrétiennement, n'en ayez pas conservé au fond du coeur au moins une
+légère étincelle!
+
+Il s'était levé, en tenant toujours une des mains de la jeune fille,
+son regard adouci enveloppait le beau visage attristé où rayonnait
+l'âme fervente et si ardemment chrétienne de Myrtô...
+
+--Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon
+âme s'est voilée... Mais c'est assez parlé de moi, il faut songer à
+vous. Vous voilà encore toute tremblante, ma pauvre enfant!
+
+--Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis
+quelques jours, à cause de la fatigue, je pense...
+
+--Oui, vous avez prodigué vos forces pour lui, et voilà comment son
+père vous remercie!... Myrtô, je vais chercher le docteur Hedaï...
+
+--Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas nécessaire que
+personne sache ce qui s'est passé.
+
+--Vous êtes trop généreuse, dit-il avec émotion. Mais je n'accepterai
+pas que votre santé en souffre. Le docteur sera discret...
+
+--Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au
+château...
+
+Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu
+et se retint au bras que le prince étendait vers elle.
+
+--Vous le voyez, vous n'êtes pas bien forte encore. Permettez-moi au
+moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au château.
+
+Elle le regarda d'un air perplexe.
+
+--Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des
+questions?...
+
+Il eut un geste contrarié et un impatient mouvement de sourcils.
+
+--Vous renverrez les questionneurs à leurs affaires, voilà tout!
+
+--Même si c'est votre mère?
+
+--Ma mère dort encore à cette heure. Les domestiques se lèvent à
+peine, les jardiniers n'ont certainement pas commencé leur travail...
+Du reste, faible comme vous l'êtes, je ne vous laisserai certainement
+pas retourner seule quand même je devrai raconter devant tous ce qui
+s'est passé tout à l'heure.
+
+Subjuguée par la décision de son accent, elle posa sa main sur le bras
+qu'il lui présentait, et soutenue par lui, descendit lentement les
+degrés.
+
+Un frisson la secoua tout à coup. A quelques pas d'elle, elle venait
+d'apercevoir le revolver que le prince avait jeté loin de lui au moment
+où il s'élançait vers elle.
+
+--Oh! pardon, j'aurais dû le faire disparaître! dit-il.
+
+Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vêtement. Il rencontra
+alors le regard de Myrtô, exprimant une supplication poignante.
+
+--Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif,
+dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je
+souffre tant!
+
+La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite
+croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince.
+
+--Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru
+comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de
+votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter?
+
+--Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et
+délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô.
+
+--Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous
+portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le
+dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé!
+
+Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main.
+
+--Mais vous... vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion.
+
+--Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être
+à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement.
+
+Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche
+intérieure.
+
+--Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais
+souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin.
+
+Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du
+château.
+
+Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts,
+le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta.
+
+--Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince.
+
+--Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter
+en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que
+je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté.
+Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement
+dont vous avez entouré mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que
+vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera
+un des plus douloureux souvenirs de ma vie.
+
+--Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que
+Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible
+instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin!
+
+D'un geste timide, elle lui tendait la main.
+
+--Merci, Myrtô!
+
+Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune
+fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour
+s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide.
+
+Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut
+prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur
+un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en
+venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit
+précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était
+atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince.
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+
+
+Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le
+docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait
+qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces
+quelques jours.
+
+Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence
+l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes
+occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille...
+Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et
+respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des
+instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que
+toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité,
+d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais
+cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement
+modifié sur ce point les idées de Katalia.
+
+Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le
+docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant
+légèrement mieux, elle lui dit:
+
+--Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne
+suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour...
+
+--Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et
+en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos
+nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a
+risqué si gros près de son fils.
+
+--Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché.
+
+--C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle
+Myrtô!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à
+oublier ce qu'il doit.
+
+La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait
+rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour
+voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi
+voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant
+qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de
+contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de
+sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme
+irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit
+prince, d'acquérir une auréole de plus.
+
+Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un
+écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable
+petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly.
+
+--Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son
+fils, expliqua l'aumônier.
+
+--Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour
+moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion.
+
+Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue
+d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le
+père.
+
+Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée
+et révoltée?... Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne
+pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis
+le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la
+moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où
+celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il
+montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de
+longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et
+faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval.
+
+--Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi.
+
+Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait
+permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le
+rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme.
+
+Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le
+parc, le prince Milcza demeurait invisible.
+
+--Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête.
+
+--Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne
+pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de
+l'enlever à sa solitude?
+
+Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur.
+
+--Vous dites?... fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau
+est-il aussi un peu dérangé?... Car je ne puis admettre que vous ne
+connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez
+d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace.
+
+--Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que
+vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez... s'il
+voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa
+peine...
+
+--Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites
+l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son
+fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller
+certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément,
+croyez-le... Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous
+nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire!
+
+--Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka.
+
+--Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir
+tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir... oui, même
+au risque de l'irriter et de lui déplaire!
+
+Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant
+d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant
+légèrement les épaules:
+
+--Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des
+idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le
+prince Milcza!
+
+--Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement
+Myrtô.
+
+Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle
+sortit du salon où avait lieu cette conversation.
+
+Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux
+environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la
+comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô
+ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les
+demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de
+rapporter au château quelque germe funeste.
+
+Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien
+légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers
+le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas
+complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant
+lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute
+barricade.
+
+En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la
+chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un
+porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait
+toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le
+prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible
+événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder
+cette explication qui était cependant indispensable.
+
+Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que
+jamais dans sa solitude farouche?
+
+Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le
+soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie
+reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une
+grenouille.
+
+Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un
+cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que
+Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un
+bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait,
+les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille.
+
+Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une
+exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers
+elle.
+
+--Myrtô, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous étiez
+cachée par ces arbres...
+
+Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet.
+
+--C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en
+essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment
+que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure.
+
+Il lui saisit la main.
+
+--Myrtô, qu'avez-vous pensé là?... Oh! non, non! J'ai toujours aimé et
+pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant,
+j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise
+d'air et de vitesse... Mais je suis désolé de vous avoir effrayée!
+
+--Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire.
+
+Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa
+belle tête fine.
+
+--Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô... Mais dites-moi
+donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos
+nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger
+par moi-même... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je
+dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de
+misanthropie.
+
+Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds.
+
+Myrtô murmura avec émotion:
+
+--Il ne fallait pas y céder... il fallait venir près de votre mère, de
+vos soeurs...
+
+--Oui, je l'aurais dû... Mais j'ai parfois de si terribles moments que
+mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant,
+j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à
+l'heure du thé.
+
+--Aujourd'hui? dit timidement Myrtô.
+
+Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois
+vis-à-vis de Karoly.
+
+--Aujourd'hui, soit... Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô,
+aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas
+avec mes soeurs?
+
+--J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi.
+
+--Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites
+charitables, naturellement? dit-il avec ironie.
+
+--Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes
+chaque semaine! protesta vivement Myrtô.
+
+Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.
+
+--Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas
+trop les regards... Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de
+près, j'ai pu l'étudier... L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre...
+Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô?
+
+--Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un
+sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret
+est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois.
+
+--Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière... pour tous les
+malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable.
+
+Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui
+s'abaissait à l'horizon et demanda:
+
+--Retournez-vous maintenant au château, Myrtô?
+
+--Oui, il est grand temps, je crois.
+
+--Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul?
+
+--Volontiers... d'autant plus que j'ai à vous parler.
+
+--Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son
+cheval.
+
+Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies
+magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le
+prince demanda:
+
+--De quoi s'agit-il, Myrtô?
+
+Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce
+qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi...
+
+Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le
+porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille.
+
+--Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à
+vous!... à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre
+dévouement inappréciable!... Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai
+péniblement froissée, n'est-ce pas?
+
+--Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi
+ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser.
+
+Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils
+s'avancèrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas où
+passait une intonation de prière:
+
+--Me pardonnerez-vous, Myrtô?
+
+--Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement.
+
+--Merci, Myrtô... Et si je vous demandais de distribuer cet argent à
+vos pauvres, l'accepteriez-vous?
+
+--Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon
+cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie.
+
+De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince,
+moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des
+futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à
+percer l'épaisse voûte de feuillage.
+
+Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis
+il s'inclina devant Myrtô en disant:
+
+--Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous
+pouvez l'en prévenir, Myrtô.
+
+La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez
+la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit
+soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait
+sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de
+vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une
+observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez
+marquée de sa coiffure.
+
+--C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en
+a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré,
+et qu'il a daigné vous communiquer son intention.
+
+--Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne
+paraissait pas trop sombre, trop renfermé?
+
+--Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une
+souffrance immense!
+
+--Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous
+prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant,
+vous...
+
+Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu...
+Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la
+bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa
+vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de
+la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la
+plus humblement déférente... Et Myrtô se demandait si c'était pour ce
+motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte
+d'antipathie.
+
+A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à
+l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort
+apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse.
+La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction
+remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune
+fille.
+
+--Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je
+crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si
+longtemps.
+
+Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne
+toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de
+paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de
+Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur
+dans son regard et dans sa voix... Et elle avait à certains moments
+l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une
+sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de
+reconnaissance qu'il lui gardait.
+
+Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour
+en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas
+allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait
+s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le
+salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait
+avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy.
+
+En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir
+les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles
+pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à
+la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs
+futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection
+discrète eût peut-être touché peu à peu?
+
+--Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y
+resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô?
+
+--Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le
+bras de sa cousine.
+
+Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de
+plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout
+autre.
+
+Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues
+dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la
+campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et
+ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent
+au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas
+passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs
+d'arrière-saison... Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre
+couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire
+une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine.
+
+--A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits?
+fit-elle observer. Il ne peut être question de les rapporter au
+château...
+
+--Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement
+fâché contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oublié à son
+corsage une rose donnée chez les Boldy!
+
+--C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret.
+Tiens, une idée, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrtô!
+Elle sera la fée aux fleurs.
+
+Mitzi battit des mains, et Myrtô se prêta complaisamment à la fantaisie
+des enfants... Bientôt, elle se trouva littéralement couverte de fleurs.
+
+--J'ai vu dans le bois à côté de grandes clochettes roses très jolies,
+dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi.
+
+--Ne vous éloignez pas, recommanda Myrtô, et revenez aussitôt que je
+vous appellerai.
+
+Ils partirent en courant, et Myrtô se remit à son travail interrompu
+par les enfants.
+
+Un pâle soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers
+les fleurs légères qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des
+reflets d'or foncé. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait
+sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baissées,
+voilées de leurs longs cils dorés.
+
+Son aiguillée étant terminée, elle leva la tête pour chercher son fil
+que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une
+exclamation d'effroi s'étouffa dans sa gorge...
+
+Presque en face d'elle, appuyé au tronc d'un des arbres du petit bois,
+se tenait le prince Milcza. Il était très pâle--presque aussi pâle
+que Myrtô l'avait vu au moment de l'agonie de son fils--et ses traits
+se crispaient un peu...
+
+Myrtô, d'un geste presque inconscient, porta la main à sa chevelure
+pour enlever les fleurs, pour les jeter à terre... Mais il étendit la
+main en disant d'une voix étrangement changée:
+
+--Non, laissez cela, je vous en prie!
+
+En quelques pas, il se trouvait près d'elle. Elle balbutia en baissant
+les yeux:
+
+--Pardonnez-moi... les enfants se sont amusés...
+
+--Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrtô? Vous
+n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai été jusqu'ici un affreux
+égoïste... car je me doute que vous aimez les fleurs?
+
+--Oui, beaucoup. Je tiens ce goût de ma mère, qui ne pouvait vivre
+sans en être entourée.
+
+--En ce cas, vous en avez été bien privée ici... Moi aussi, je les
+aimais passionnément, autrefois...
+
+Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un
+peu tressaillir Myrtô:
+
+--Mon tort a été de les envelopper toutes dans la même réprobation. Je
+n'ai pas voulu réfléchir que s'il existe des fleurs mauvaises,
+empoisonnées, d'autres sont bonnes, très bonnes, et quelques-unes
+exquises. Je l'ai compris enfin un jour... et bien qu'il me soit
+interdit de cueillir celle dont le délicat parfum m'a fait enfin
+revenir sur mon injuste prévention, je ne vous empêche pas de vous en
+parer, Myrtô, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles.
+
+Il essayait de parler avec calme, mais Myrtô, surprise, sentait vibrer
+en lui une émotion intense--un peu douloureuse, semblait-il.
+
+Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son
+saisissement, avait laissé glisser à terre, et s'éloigna avec une sorte
+de hâte.
+
+Quand les enfants revinrent, ils trouvèrent Myrtô inactive, non encore
+remise de son émotion.
+
+Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitôt avec eux le chemin du
+château.
+
+Le prince Milcza arriva fort en retard pour le thé. Il s'excusa d'un
+air distrait, et, à peine assis près de la comtesse, demanda
+tranquillement, comme s'il eût continué une conversation commencée le
+matin:
+
+--Je crois, ma mère, que vous devez songer à votre habituel séjour à
+Vienne?
+
+La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin:
+
+--Oui, nous y pensions... mais à cause de vous, Arpad... si notre
+présence ici vous est agréable...
+
+--Vous n'en doutez pas, je l'espère? dit-il avec une froide
+courtoisie. Mais je ne prétends rien changer à vos habitudes ni vous
+imposer un hiver à Voraczy.
+
+--Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un élan
+sincère.
+
+--Je vous remercie, répondit-il avec la même froideur, mais je
+n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destiné à la solitude,
+elle est et elle restera le lot de ma vie.
+
+Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense,
+une sorte de désespérance.
+
+Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie
+farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux
+qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont
+témoignait la physionomie de Terka... Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi
+envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu
+affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez,
+les regrets vous accablent... je ne vous quitterai pas, Arpad. Que
+m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je
+puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages
+de votre front!"
+
+Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne
+tiendraient jamais ce langage au prince Milcza!
+
+Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une
+recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour,
+repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa
+mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait
+passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins,
+entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue.
+
+Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne
+voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs,
+nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers
+précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction
+modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô.
+
+--Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait
+aux idées noires.
+
+--Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô.
+
+--Rester?... après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!...
+
+--Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela?
+
+--Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire
+explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache
+sous ses paroles correctes.
+
+La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux
+et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire
+adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de
+lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son
+père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus
+âgés en faisant leur souffre-douleur.
+
+Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille
+augmenta encore son chagrin.
+
+--Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus
+là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle
+Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!...
+Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me
+reprocherait plus le pain que je mange!
+
+Une place?... A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince
+Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui
+avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?... Mais il
+demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ.
+Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder
+pour Miklos.
+
+Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna,
+le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était
+intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui
+lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher.
+
+Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc
+dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver... oui,
+tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance...
+
+Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette
+tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands
+yeux.
+
+Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule.
+Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait
+debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui
+ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir
+parlait d'un ton bas, plein de déférence.
+
+Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans
+déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut.
+
+--Bonjour, Myrtô... Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie
+qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration...
+
+Tout en parlant, il posait son regard à la fois triste et froid sur la
+physionomie de Myrtô. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux
+de la jeune fille? Toujours est-il qu'une émotion brève mais intense
+traversa son regard.
+
+--Je vous ferai savoir tout à l'heure ma décision au sujet de cet
+arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vêtu de noir, qui
+s'inclina profondément et disparut.
+
+Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrêta tout à coup
+en demandant d'une voix légèrement frémissante:
+
+--Pourquoi avez-vous pleuré, Myrtô?
+
+Elle inclina un peu la tête en répondant:
+
+--Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris... et aussi la
+pensée de quitter Voraczy.
+
+--Vous aimez ce domaine?
+
+--Oui, beaucoup!... Et il y a tant de bien à faire partout!
+
+Il détourna la tête, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son
+regard.
+
+--A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose à vous demander...
+
+--Quoi donc? dit-il vivement.
+
+--Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoyé, l'enfant est
+maltraité chez lui, je l'ai encore trouvé tout en larmes tout à
+l'heure... S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous
+pas la lui donner?
+
+--Quand il n'y en a pas, on en crée, Myrtô. Oui, je penserai à votre
+protégé, je vous le promets.
+
+--Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous êtes très bon, mon
+cousin.
+
+--Moi? dit-il d'un ton amer. Près d'un coeur élevé et véritablement
+chrétien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurté à la
+perversité, à la vanité misérable, et je me suis fait un rempart
+inaccessible à la pitié.
+
+--Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de
+Miklos! dit-elle d'un ton de protestation émue.
+
+Il murmura avec une sorte de ferveur:
+
+--C'est vous qui êtes bonne... si bonne que les plus impitoyables sont
+vaincus par votre charité... Myrtô, soyez bénie pour le bien que vous
+m'avez fait et... priez pour moi.
+
+Il se détourna brusquement et s'éloigna d'un pas rapide, laissant Myrtô
+toute saisie.
+
+Elle ne le revit pas avant le départ. Ce même soir, il avait été faire
+ses adieux à sa mère et à ses soeurs dans l'appartement de la comtesse,
+et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittèrent
+Voraczy.
+
+De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps,
+apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires,
+surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du
+maître... Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée
+de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui
+allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs,
+sans la réconfortante lumière de la foi.
+
+--Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui
+accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle
+intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent.
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+
+
+Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées
+de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste
+salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette
+douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible
+visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur
+la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à
+sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle.
+
+L'institutrice lisait... ou plus exactement était censée lire. En
+réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en
+la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le
+laisser retomber.
+
+La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait
+activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain,
+réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter,
+la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour
+la messe de minuit.
+
+Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés.
+Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes... Tout d'abord de
+la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues
+à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale,
+s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la
+comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le
+parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui
+portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire:
+"Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il
+s'était écrié:
+
+--Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?... J'en suis
+absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous
+présenter mes hommages.
+
+Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse
+sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa
+jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins
+enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par
+l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la
+traitait intérieurement.
+
+Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu
+changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable,
+s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif,
+devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande
+froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa
+cadette.
+
+La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle
+ne s'apercevait pas--ou ne voulait pas s'apercevoir--de l'hostilité
+de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne
+se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa
+faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme.
+
+Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence
+presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais
+Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre
+l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle
+prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la
+sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec
+laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de
+littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes
+études.
+
+Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à
+Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes
+de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince
+Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses
+demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants
+étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de
+Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un
+instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy
+fussent des parents des Gisza... Et la jeune fille restait seule pour
+cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais
+austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad.
+
+Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui"
+cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs
+chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle
+peu à peu?
+
+Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La
+comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu
+par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même.
+C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les
+Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince
+Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers
+son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour
+améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant
+fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince
+Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais,
+telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie
+et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui,
+des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il
+était à peu près certainement sauvé.
+
+Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le
+prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se
+trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour
+lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois.
+
+"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait
+l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende
+heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste."
+
+Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes
+familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le
+souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus
+poignant...
+
+Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce
+salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit
+de voix arrivait jusqu'à elle.
+
+--Fraulein, écoutez!... On croirait presque... oui, vraiment, on
+croirait la voix du prince Milcza!
+
+L'institutrice, enlevée à sa douce somnolence, sursauta un peu et
+écouta un moment.
+
+--Mais je ne sais... Ce serait pourtant si invraisemblable!
+
+Myrtô se leva vivement, elle traversa la pièce voisine et ouvrit la
+porte donnant sur le vestibule...
+
+Oui, il était là, la physionomie irritée, écoutant les explications
+embarrassées que lui donnait un domestique courbé devant lui, tandis
+que, derrière celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble
+et inquiète.
+
+Mais son visage s'éclaira subitement, il s'avança vers Myrtô, la main
+tendue...
+
+--Myrtô, vous êtes là, au moins!... Macri était en train de
+m'apprendre que ma mère et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et
+j'allais lui demander si vous les aviez suivies... Mais vous êtes là!
+dit-il d'un ton d'allégresse contenue en se penchant pour lui baiser la
+main.
+
+--Quelle surprise! murmura-t-elle avec une émotion qu'elle ne
+parvenait pas à réprimer. Je pensais justement combien ce jour de fête
+serait triste pour vous, là-bas...
+
+--Oui, il l'aurait été terriblement, si, hier, une révélation de
+l'excellent Père Joaldy n'était venue m'enlever le poids oppressant qui
+me retenait captif. J'ai immédiatement décidé ce voyage dans
+l'intention de passer en famille cette fête de Noël. Mais en arrivant,
+je trouve un vestibule mal éclairé, à peine chauffé, pas de
+domestiques!... Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle façon,
+ces individus se décident enfin à apparaître...
+
+Et, d'un geste dédaigneux, il désignait les serviteurs dont la
+contenance n'était rien moins que rassurée.
+
+--Il paraît qu'en l'absence de ma mère, ils se croient permis des
+négligences et un laisser-aller incroyables...
+
+--Il faut être indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veillée de
+Noël, dit doucement Myrtô.
+
+--Soit, je pardonnerai pour cette fois... Serestely, allez préparer
+mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant à son valet de chambre qui
+se tenait derrière lui, une valise à la main.
+
+Il enleva sa pelisse fourrée, la tendit à un domestique et se tournant
+vers Myrtô:
+
+--Mais vous a-t-on laissée seule ici?
+
+--Non, Fraulein Rosa est restée aussi.
+
+Il fronça les sourcils et dit d'un ton mécontent:
+
+--Ma mère aurait dû vous éviter cette presque solitude pour ce jour de
+fête... surtout cette première année après votre pénible deuil... Mais
+d'ailleurs, si elle est à Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée?
+Les Gisza sont vos parents...
+
+--Sans doute ne veulent-ils pas me reconnaître comme telle, dit
+pensivement Myrtô. Du reste, je préfère qu'il en soit ainsi, à cause de
+mon deuil. Il y aura peut-être de grandes réunions à Selzy, ma place
+n'y était réellement pas.
+
+--Toujours la sagesse même, Myrtô... Mais soyez sans crainte, les
+Gisza n'auront bientôt qu'amitiés et sourires pour leur jeune cousine.
+
+--Oh! j'en doute fort!
+
+--Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton péremptoire.
+
+Il s'avança pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement
+stupéfiée par cette arrivée inattendue. Puis il entra avec
+l'institutrice et Myrtô dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil
+charmé autour de lui:
+
+--Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalière et délicieusement
+accueillante cette grande vieille pièce trop majestueuse... Avez-vous
+l'intention de vous rendre à la messe de minuit, Myrtô?
+
+--Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle
+voisine.
+
+--Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez?
+
+--Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son âme.
+
+Depuis des années, le prince Milcza n'avait plus assisté à la messe. Si
+cette fête de Noël pouvait être le point de départ d'une rénovation en
+lui!
+
+--Alors, je finis la veillée avec vous? dit-il en attirant à lui un
+fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que
+l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour
+s'éloigner. Continuez votre lecture... Et Myrtô travaillait à quelque
+ouvrage charitable, sans doute?
+
+Il prit le petit jupon qu'elle avait jeté sur la table pour s'élancer
+vers le vestibule, et dit avec émotion:
+
+--Toujours la même, Myrtô!... Les pauvres, les malheureux de corps ou
+d'âme sont demeurés vos préférés?... Et vous continuez à Vienne vos
+visites charitables?
+
+--Oh! bien peu, malheureusement! Là-bas, je ne puis les faire seule,
+Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs très occupée. Fraulein Rosa
+m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre... Nous nous
+entendons très bien, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de
+l'institutrice.
+
+--Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrtô! répliqua la
+Bavaroise avec une vivacité peu coutumière à sa tranquille nature.
+
+--Bien parlé, Fraulein! dit le prince Milcza avec un léger sourire.
+Allons, ne rougissez pas, Myrtô, nous n'allons pas chanter vos louanges
+devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mère et de mes soeurs... et
+des vôtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien
+brillante... N'est-il pas vrai, Fraulein?
+
+--Oh! je me porte très bien! protesta Myrtô. Mais le séjour en ville
+pâlit toujours un peu.
+
+--C'est évident... mais je crains que vous ne travailliez trop.
+Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations...
+
+Un intérêt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix
+qui s'adoucissait en s'adressant à sa cousine. Non, ce n'étaient pas
+chez lui banales phrases de courtoisie. Myrtô sentait qu'il désirait
+réellement savoir quelle avait été sa vie depuis ces deux mois.
+
+Et elle constatait aussi, avec une joie très douce, qu'il n'était plus
+tout à fait le même. Certes son beau visage pâli portait toujours les
+traces des souffrances morales endurées, ses lèvres retrouvaient, par
+instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il
+n'y eût en lui une détente, quelque chose que Myrtô ne savait
+expliquer, et qui ressemblait peut-être à l'allégresse contenue d'un
+captif dont les liens sont tombés, et qui n'ose croire tout à fait
+encore à son bonheur.
+
+Très simplement, elle lui narrait son existence à Vienne, existence
+bien simple, presque sévère. Chez cette jeune créature si belle, il
+n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les échos arrivaient
+jusqu'à elle.
+
+--Réellement, Myrtô, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince
+Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa
+physionomie.
+
+Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincérité:
+
+--Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me paraît si vide, si
+absolument inutile!
+
+--Mais la vôtre est bien sérieuse?
+
+--Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la préfère mille fois
+à celle de mes cousines.
+
+Il appuya son menton sur sa main et murmura:
+
+--Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces goûts frivoles.
+Elles ne peuvent être d'agréables compagnes pour vous, Myrtô.
+
+La jeune fille baissa la tête et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet
+devenait brûlant, le prince Milcza pouvant avoir l'idée de questionner
+sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs.
+
+Mais il se contenta de demander:
+
+--Donnez-vous toujours des leçons à Renat?... Fait-il la mauvaise tête?
+
+--Mais pas du tout! Il est même généralement fort gentil pour moi.
+
+--Que disions-nous tout à l'heure? Rien ne peut vous résister! dit-il
+avec une émotion nuancée de malice. Mais ces leçons ne vous ennuient ni
+ne vous fatiguent?
+
+--Aucunement... et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout
+comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre
+lorsque j'aurai acquis quelques années de plus... lorsque j'aurai l'air
+un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air
+mi-souriant, mi-sérieux.
+
+--Oui nous verrons cela... plus tard, comme vous le dites, fit-il en
+souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de
+ses prunelles noires.
+
+Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule,
+annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer
+de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En
+redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois
+brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi.
+
+La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un
+ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient
+toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des
+prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée
+inoccupée...
+
+Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle
+voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte
+silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel,
+apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux.
+
+Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants,
+s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces.
+N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et
+révoltée?... Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et
+recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son
+enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur
+influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces
+prières de jadis.
+
+Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad
+tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement
+contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques
+secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le
+prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur
+évangélique.
+
+L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret
+profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une
+joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la
+délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres
+murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre:
+
+--Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre
+Dieu!
+
+A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le
+prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à
+s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque
+religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un
+croyant pour un objet consacré.
+
+Au dehors, près de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la
+neige, grelottant sous son vêtement troué, implorait la charité,
+entouré de quatre petits êtres non moins minables. Myrtô murmura avec
+compassion:
+
+--Je le reconnais, c'est un pauvre vieux à qui le concierge du palais
+donne toutes les semaines un peu de pain. Il paraît que c'est la misère
+noire, chez eux...
+
+Tout en parlant, elle cherchait à atteindre sa poche.
+
+Mais la main de son cousin se posa sur son bras.
+
+--Laissez, ceci me regarde.
+
+Il mit une pièce d'or dans la main de chacun des enfants et s'éloigna
+avec Myrtô et l'institutrice, après avoir jeté ces mots au bonhomme
+stupéfait:
+
+--Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza.
+
+--Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrtô, frémissante
+d'émotion.
+
+--C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien
+fait à autrui! répliqua-t-il gravement.
+
+Dans le vestibule, où les domestiques s'empressaient cette fois, le
+prince Milcza débarrassa lui-même sa cousine de son vêtement, tout en
+demandant:
+
+--Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô?
+
+--Certainement... et si j'osais vous demander de le partager, dans
+toute sa simplicité?
+
+--Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec
+reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant
+dîné de bonne heure et fort légèrement.
+
+Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la
+cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la
+préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad
+particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait
+doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une
+simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle
+faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa
+taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis,
+l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis
+qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère,
+tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que
+Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant.
+
+--Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce
+thé sera parfait, dit le prince en souriant.
+
+--Mais je le souhaite!... sans oser l'espérer, toutefois. Terka le
+fait si bien!... Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait,
+mon cousin.
+
+--Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il
+pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais...
+Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux?
+Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs?
+
+--Mais... je ne sais... dit-elle d'un air perplexe.
+
+--Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter
+ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en
+voyant la jeune fille saisir la théière.
+
+Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la
+ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni
+aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin,
+Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si
+occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide
+affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon.
+Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues,
+et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion
+douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit
+Karoly, disait des traits de sa courte vie...
+
+--Vous êtes la seule, Myrtô, devant qui je puisse évoquer, sans trop
+de douleur, et même avec une sorte de consolation, le souvenir de mon
+petit ange. C'est que je sens que vous l'avez réellement, profondément
+aimé, c'est que lui, mon Karoly, vous chérissait tant!... presque
+autant que son père, Myrtô.
+
+--Vous en avez bien été un peu jaloux, n'est-ce pas?
+
+Ses lèvres se crispèrent légèrement et il murmura:
+
+--Pardonnez-moi, Myrtô... J'ai été si froid pour vous!... même dur
+parfois... et vous avez été si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous
+reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses...
+
+Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixés sur le foyer où
+s'écroulaient les bûches incandescentes. Myrtô, ses petites mains
+croisées sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa,
+discrètement assise à l'écart, plongée en apparence dans sa lecture, en
+réalité sommeillant doucement, bercée par les accents de la langue
+magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la
+conversation du prince Arpad et de Myrtô.
+
+La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat.
+
+--Oh! Myrtô, comme je retarde votre repos!... Et cette pauvre Fraulein
+qui s'est endormie!
+
+Réveillée subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se
+redressa en ouvrant très grand ses yeux embrumés de sommeil.
+
+--Pardon, prince... Je crois... oui, vraiment, je crois que je dormais
+un peu! dit-elle d'un air confus.
+
+--C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retardée... Allez vite vous
+reposer, Myrtô. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon départ?
+
+--Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupéfié.
+
+--Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit... Je parais
+vous étonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la réputation d'avoir des
+idées très fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teinté d'ironie.
+
+--Mais vous n'avez pas vu votre mère, ni vos soeurs?
+
+--Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fâchées! fit-il avec une lueur
+railleuse dans le regard. Ma présence leur aurait gâté leur fête de
+Noël...
+
+--Oh! Arpad!
+
+Il lui prit la main et dit en souriant:
+
+--Vous êtes très aimable de protester, Myrtô. Mais vous constaterez
+que j'ai bien deviné, à la façon dont mes soeurs, tout au moins,
+accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez... Vous allez
+peut-être me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous
+n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais... Certes, je n'ai pas été
+un frère aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'énergie, la
+vaillance à la fois si intrépide et si douce de certaine petite âme que
+je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volontés les
+plus injustes, croyez, Myrtô, que mon estime et mon affection pour
+elles auraient été fort augmentées, et que je les verrais d'un oeil
+beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel.
+
+L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrtô d'une légère
+teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour
+changer de sujet:
+
+--Ainsi, vous êtes absolument décidé pour demain matin?
+
+--Absolument... J'ai de grands projets, Myrtô, je suis seulement venu
+chercher ici un peu de lumière, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu
+encore là-bas de terribles crises morales, j'aurais sombré, si je
+n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance
+de prières, celles du Père Joaldy, et les vôtres, Myrtô... Maintenant,
+j'emporte de la lumière! répéta-t-il d'un ton d'allégresse contenue.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles
+revinrent à Budapesth, elles manquèrent tomber de leur haut en
+apprenant la singulière apparition du prince Milcza dans la vieille
+demeure où il n'avait pas mis les pieds depuis des années.
+
+--Voilà qui est bien de lui! s'écria la comtesse en levant les bras au
+plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de
+leur confusion!... Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas là, Myrtô?
+Etait-il très mécontent?
+
+--Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'être,
+raisonnablement... Lui seul était fautif en ne vous prévenant pas de
+son arrivée.
+
+--Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!... dit Irène. Et,
+fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort.
+
+--Mais enfin, quelle singulière idée lui a pris là! dit la comtesse
+qui semblait réellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitté Voraczy
+depuis si longtemps!... Et venir passer seulement quelques heures ici!
+
+--Pour aller à la messe de minuit, lui qui avait déserté l'église!
+ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez,
+Myrtô, et si Fraulein Rosa ne s'était trouvée là, j'aurais pensé que
+vous aviez été le jouet d'un rêve.
+
+--Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande
+douleur? interrogea la comtesse.
+
+--Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre
+profondément toujours, mais il réagit et sa physionomie n'est plus tout
+à fait comme autrefois... Fraulein Rosa l'a remarqué aussi.
+
+--Oui, c'est exact, confirma l'institutrice.
+
+--Et il a accepté de réveillonner avec vous? dit Irène d'un ton de
+profonde stupéfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montré
+causant et aimable?
+
+--Mais parfaitement, vous tombez juste, répliqua l'institutrice avec
+calme.
+
+La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps.
+
+--Non, Fraulein, c'est inouï!... quelle fée l'a donc transformé d'un
+coup de baguette?
+
+--Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce
+voyage impromptu? interrogea la comtesse.
+
+--Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en
+famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô.
+
+--Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?...
+Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour
+cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le
+souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de
+prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin
+de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui
+raconter des légendes de Noël.
+
+--Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que
+notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre
+veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas.
+
+--C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le
+plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement
+Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!... Pourtant, de
+le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée,
+réellement!
+
+--J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec
+froideur.
+
+Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être
+plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la
+physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-être,
+tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à
+la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et
+autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour
+par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en
+elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par
+leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur
+savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard.
+
+ * * * * *
+
+L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses
+filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et
+mystérieuses... Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au
+palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté
+Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager,
+croyait-on.
+
+Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique
+toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en
+Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si
+longtemps délaissé par lui.
+
+Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent
+bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons
+aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois
+fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus
+flatteur empressement.
+
+--C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle.
+Aurais-je jamais pensé pareille chose!... On croirait positivement que
+c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!... Et
+pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela,
+me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange
+à notre départ de Voraczy!
+
+--Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le
+croyais désespéré... pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait
+maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais
+pas étonnée.
+
+Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont
+Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de
+quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait
+pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses
+domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui
+restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et
+d'Irène... Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la
+perspective d'une seconde union.
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+
+
+Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants,
+éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur
+la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris.
+Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère
+qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux
+dorés.
+
+Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant
+de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle
+ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure
+d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son
+soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher
+Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau
+Voraczy.
+
+Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la
+voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles
+l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat.
+
+Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un
+nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné
+Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle
+comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention
+de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu
+la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son
+retour de Naples.
+
+Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle
+était tombée sur cet entrefilet:
+
+"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte
+de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le
+sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du
+prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société
+parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une
+allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps
+des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le
+prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien
+connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre
+l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné.
+Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son
+sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait
+pour maintenir la bête furieuse."
+
+La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait
+reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de
+grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée."
+
+Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite
+gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et
+dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le
+surlendemain.
+
+--Serait-il plus souffrant?... Ce journal n'était peut-être pas bien
+renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave.
+
+Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles
+couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy.
+
+Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le
+grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette
+élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle
+du prince Milcza.
+
+En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisèle s'arrêta en
+murmurant:
+
+--Voyons, je rêve?... Des fleurs ici!
+
+--Par exemple! murmura la voix stupéfiée d'Irène.
+
+Oui, le vestibule était garni de fleurs... garni avec une profusion
+inouïe, embaumé de pénétrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans
+doute du littoral méditerranéen, héliotropes, oeillets énormes,
+narcisses, anémones, parmi les délicates bruyères roses et blanches,
+les grandes violettes au parfum léger, les orchidées superbes;
+dominaient le muguet et les roses... roses nacrées, roses thé, roses
+pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutées ou
+satinées, aux nuances exquises.
+
+La stupeur de la comtesse Zolanyi était telle qu'elle balbutia cette
+question pourtant bien inutile:
+
+--Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donné l'ordre?...
+
+--Oui, Votre Grâce, répondit le majordome, dissimulant, en personnage
+bien stylé, l'étonnement que devait lui causer pareille question.
+
+La comtesse, réussissant à dominer sa surprise, se dirigea avec ses
+filles vers l'escalier. Myrtô les suivit, et, au premier étage,
+s'arrêta pour demander:
+
+--J'occupe toujours la même chambre, n'est-ce pas, ma cousine?
+
+--Mais sans doute... Je pense que Katalia l'a fait préparer...
+
+La femme de charge, qui montait derrière Myrtô, s'avança avers la
+comtesse Gisèle.
+
+--Son Excellence a donné l'ordre de préparer pour Mademoiselle Elyanni
+l'appartement des Fleurs.
+
+--Vous dites?... l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une
+surprise intense.
+
+--Quelle folie! murmura Irène entre ses dents serrées. L'un des plus
+beaux appartements du château!... Sa reconnaissance pour cette petite
+l'égare, positivement!
+
+Myrtô suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures
+soyeuses, fond blanc, semées de grandes fleurs brochées aux teintes
+délicates. Les meubles, d'un dessin exquis, étaient faits d'un bois
+jaune pâle garni d'incrustations légères, et leur apparente simplicité
+cachait, aux yeux non exercés, une valeur laissant loin d'elle celle
+d'une décoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette élégance
+raffinée existaient d'ailleurs dans tous les détails de l'ameublement
+de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait
+Myrtô.
+
+Un délicat parfum remplissait la première pièce. Dans une corbeille de
+Sèvres s'épanouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les
+préférées de Myrtô.
+
+--Je pense que Votre Grâce se trouvera bien ici, dit la femme de
+charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposés du
+château, et la vue est superbe...
+
+Tout en parlant, elle ouvrait une des fenêtres, et Myrtô s'avança sur
+le large balcon de pierre.
+
+Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille.
+Devant elle s'étendaient les jardins, non plus avec leur sévère parure
+de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs
+admirables... Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets
+merveilleusement irisés par le soleil.
+
+--En vérité, des fleurs partout! murmura Myrtô.
+
+--Oui, tout est changé maintenant, dit Katalia d'un ton de vif
+contentement. Les serres aussi ont retrouvé leurs fleurs... Je
+comprends l'étonnement de Votre Grâce, car nous aussi avons failli
+tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son départ, a donné
+ses instructions à ce sujet... Et maintenant la tombe du petit prince
+est toujours couverte de fleurs... les pareilles à celles-ci,
+ajouta-t-elle en désignant les muguets et les roses. Il faut penser que
+ce sont les préférées de Son Excellence, car il a télégraphié exprès la
+semaine dernière pour donner l'ordre d'en mettre partout.
+
+...Le lendemain, après la messe, Myrtô entra dans la sacristie où
+l'aumônier venait d'enlever ses vêtements sacerdotaux.
+
+--Ah! voilà ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien!
+comment allons-nous, mon enfant? comment s'est passé cet hiver?
+Etes-vous contente de revoir Voraczy?
+
+Myrtô répondit aux questions du vieux prêtre, puis, s'excusant de le
+déranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumônier gardait
+un double, l'autre étant toujours entre les mains du prince Milcza.
+
+--Après Dieu, j'ai désiré que ma première visite à Voraczy soit pour
+le cher petit Karoly, mon Père.
+
+--C'est une pensée digne de votre coeur, ma chère enfant. Voici cette
+clef... Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet
+hiver! Il faut pense que des âmes angéliques intercédaient pour lui,
+dans cette nuit où se débattait son coeur... Mais maintenant vous
+trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrtô.
+
+--Oui, je le sais... Il est donc bien changé, mon Père?
+
+Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lèvres du vieillard.
+
+--Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier... Mais enfin, tout
+donne à penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui.
+
+En revenant de sa visite à la crypte funéraire des Milcza, Myrtô trouva
+sur son bureau une lettre que Thylda avait apportée pendant son
+absence. A première vue, elle reconnut la large écriture de Madame
+Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient écrit plusieurs fois,
+et elle avait pu se convaincre quelle n'était pas oubliée de ses
+voisines.
+
+La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta
+rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée
+de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux.
+
+
+
+"Chère Mademoiselle Myrtô,
+
+"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a
+été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant
+d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma
+pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et
+je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà
+une douzaine de jours--celle du prince Milcza, votre cousin,
+mademoiselle Myrtô.
+
+"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel
+bel homme!... et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est
+qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple,
+que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur
+la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait
+pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles
+à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons
+causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter,
+là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il
+est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a
+toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je
+cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant.
+J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez
+ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait
+très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa
+juste valeur...
+
+"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être
+pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu
+faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait
+causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme
+il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre
+solennellement de faire un voyage en Hongrie... quand nous aurions
+gagné le gros lot!
+
+"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince
+Milcza! Figurez-vous que mon gendre--un terrible démocrate en
+paroles,--m'a déclaré après sa visite:
+
+"--Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne
+heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand
+air!"
+
+"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le
+quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche
+qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir
+racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates!
+
+"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant,
+accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait
+déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel
+Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial
+qu'il avait reçu.
+
+"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe
+de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui
+sans doute qui l'a fait orner ainsi."
+
+
+
+Myrtô s'arrêta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux... Comme
+il était bon et délicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait
+toucher le plus profondément le coeur de Myrtô!
+
+Etait-ce vraiment ce même homme si glacial, si indifférent, qui n'avait
+même pas daigné, l'année précédente, l'accueillir du nom de cousine,
+qui lui avait imposé près de Karoly cette sorte d'esclavage que
+l'abnégation chrétienne de Myrtô, sa compassion et son affection
+grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientôt
+même plein de douceur?
+
+Etait-ce cet être dédaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce
+despote qui courbait les volontés autour de lui et n'avait pas un
+regard de pitié pour les souffrances des humbles?
+
+--Oh! mon Dieu, soyez béni! dit-elle dans un élan d'ardente
+reconnaissance. Soyez béni pour l'avoir enlevé à ses ténèbres, et
+faites luire en son âme votre pleine lumière, Seigneur!
+
+ * * * * *
+
+Cette fois, le prince Milcza arrivait à la date fixée. Une dépêche,
+parvenue au château le matin même, en informait la comtesse Zolanyi.
+
+--Ne vous attardez pas, Myrtô, dit Terka en voyant sa cousine sortir
+vers deux heures, son chapeau sur la tête. Le prince sera ici avant
+cinq heures.
+
+--Mais je suppose que la présence de Myrtô n'est pas indispensable à
+son arrivée! répliqua ironiquement Irène.
+
+--Oh! évidemment non! dit l'aînée en reprenant sa lecture.
+
+Myrtô sortit du château, où s'agitaient les laquais en livrée de gala,
+elle se dirigea vers le village d'un pas un peu pressé. Quoi qu'en
+pensassent ses cousines, elle tenait à ce que le prince Milcza, à son
+arrivée, la trouvât avec sa famille. Il lui avait trop bien témoigné
+qu'elle en faisait partie, il s'était montré trop délicatement
+attentionné à son égard pour qu'elle ne se crût pas tenue à cette
+preuve de déférence.
+
+Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'année
+précédente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put
+constater que déjà le sort de beaucoup s'était amélioré, et que le nom
+du prince Milcza n'était plus prononcé avec tant de crainte que l'année
+précédente.
+
+--Son Excellence a renvoyé plusieurs ispans qu'on lui avait signalés
+comme trop durs, dit-on à Myrtô, de sorte que les autres sont devenus
+beaucoup moins exigeants... Et il paraît que le prince a dans l'idée
+beaucoup de réformes et d'améliorations.
+
+En dernier lieu, Myrtô entra dans une misérable demeure où végétaient
+une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le
+médecin était là, occupé à admonester l'aînée qui se refusait
+absolument à se laisser faire une indispensable petite opération à son
+doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et
+sa mère, désolée et fatiguée après de vaines instances, était tombée
+épuisée sur une chaise.
+
+--Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le médecin. Mais il sera
+peut-être trop tard.
+
+Myrtô tenta à son tour de décider la petite furie. Sa voix à la fois
+sévère et douce calma peu à peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut
+consentir à l'opération que si Myrtô la tenait sur ses genoux.
+
+La jeune fille n'hésita pas un instant à demeurer là, bien qu'elle sût
+qu'il lui restait à peine le temps indispensable pour regagner Voraczy
+et changer de vêtements. Quand l'enfant fut pansée et tout à fait
+rassurée, elle s'éloigna seulement, en hâtant le pas.
+
+Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannière
+princière qui s'élevait lentement au-dessus du château. Le prince
+Milcza arrivait à Voraczy.
+
+Myrtô ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait à rien de se
+presser, elle ne pouvait se présenter dans cette tenue de promenade,
+quelque peu poussiéreuse, devant lui qui tenait tant au décorum le plus
+strict.
+
+Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement... Un
+quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparaître la
+comtesse Zolanyi.
+
+--Eh bien! que vous est-il arrivé, Myrtô? Mon fils s'est montré très
+surpris et mécontent de ne pas vous voir avec nous...
+
+--Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée...
+
+--Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit
+aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir... à moins
+qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la
+non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en
+passant... Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est
+tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois--le
+prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble
+plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si
+pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène
+doit avoir bien deviné... que l'idée d'un second mariage n'est pas
+étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers...
+Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit
+piquant... Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter
+les changements dont nous allons être les témoins... enchantés, du
+reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra
+part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans
+la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient,
+m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez
+donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire.
+
+L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu
+élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait
+pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince
+Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce
+repas du soir.
+
+Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger
+son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se
+tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que
+faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin--le salon des
+Princesses, comme on le désignait--se trouvait brillamment illuminé.
+
+Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le
+bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un
+peu... C'était le prince Milcza qui entrait.
+
+Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du
+portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait
+rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa
+coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue,
+jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son
+allure plus vive, plus décidée?... ou bien à l'expression adoucie de sa
+physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre
+tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués
+et intermittents, pendant la veillée de Noël?
+
+Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du
+salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui.... Et voici qu'elle
+n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si
+différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému
+son âme charitable.
+
+Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se
+dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il
+eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues...
+
+--Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des
+reproches?
+
+Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et
+portait à ses lèvres la main de la jeune fille.
+
+--...Mais je vous laisse prononcer votre défense, ma petite cousine,
+je me suis refusé à vous condamner avant de vous entendre.
+
+Il souriait doucement en la regardant... Et elle retrouvait dans ce
+regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappée
+dans le portrait de l'hôtel Milcza.
+
+Dominant l'émotion profonde qui l'étreignait, elle raconta alors le
+fait qui avait motivé son retard.
+
+--Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite
+sainte Elisabeth. Dès lors, je n'ose plus me plaindre de ma déception
+de tout à l'heure.
+
+--Mais vous, Arpad?... votre épaule?
+
+--Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrêmement
+souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai dû remettre de
+quarante-huit heures mon retour... Voyons, venez un peu en pleine
+lumière, Myrtô, que je voie si votre mine est meilleure qu'à Noël...
+Mais oui, je crois que ce séjour à Naples a été bon pour vous... à
+moins que ce ne soit déjà l'air de Voraczy qui ait produit son effet?
+
+--Peut-être, dit-elle en souriant. J'ai éprouvé tant de contentement
+en m'y retrouvant!
+
+--Moi aussi, Myrtô. J'avais hâte de quitter Paris, de revenir dans
+cette demeure... malgré les souvenirs poignants que j'y retrouve.
+
+Sa voix s'altéra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard.
+
+Les grands yeux de Myrtô exprimaient aussi une émotion profonde à cette
+évocation du passé si proche encore, à la vue de cette douleur
+paternelle, adoucie et résignée maintenant, qui existait bien toujours
+dans le coeur du prince Milcza.
+
+Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se détendit aussitôt
+devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa
+cousine qu'il tenait toujours entre les siennes:
+
+--Vous me faites du bien, Myrtô! Dans mes heures de découragement, de
+noire tristesse, je pensais à ma petite cousine si vaillante, si
+doucement gaie malgré les douloureuses épreuves qui ont assombri sa
+jeunesse. Dieu vous a accordé un grand don. Il a fait de vous une de
+ces fées bienfaisantes qui répandent autour d'elles la lumière--la
+douce et rayonnante lumière de leur âme pure. Les pauvres coeurs
+souffrants en sont tout éclairés... Et c'est pourquoi tous les
+malheureux vous aiment tant, Myrtô.
+
+Elle murmura en rougissant:
+
+--Vous dites des folies, Arpad!
+
+Il eut un sourire ému en répliquant:
+
+--Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les
+commissions dont je suis chargé. Les dames Millon vous ont peut-être
+écrit que j'avais été les voir?
+
+--Oui... Oh! combien vous avez été bon, Arpad! dit-elle avec un regard
+rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!... vous avez pensé à
+leur tombe!
+
+--Mais c'était, il me semble, la moindre des choses!... Et j'ai eu
+grand plaisir à connaître cette demeure où vous avez vécu tant
+d'années, ces excellentes personnes qui vous ont été dévouées... qui le
+sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour
+Mademoiselle Myrtô, et je suis chargé de mille souvenirs affectueux. Le
+petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant,
+un peu fluet, un peu pâlot... Il m'a fait penser à mon pauvre chéri qui
+aurait presque son âge cette année.
+
+De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza.
+
+Avec une délicate adresse, Myrtô sut éloigner la pensée pénible qui
+ouvrait la blessure à peine fermée. Quand la comtesse et ses filles
+entrèrent, elles trouvèrent le prince Arpad appuyé à la cheminée,
+écoutant avec un intérêt amusé le récit que Myrtô, assise en face de
+lui, faisait des enthousiasmes "démocratiques" du gendre de Madame
+Millon.
+
+Myrtô put constater aussitôt, comme le lui avait dit la comtesse
+Gisèle, le changement du prince vis-à-vis de sa famille. Pour Irène
+seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois.
+Non qu'il fût affectueux, les rapports cérémonieux ayant existé
+jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas été propices à l'éclosion
+de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indifférence de
+jadis, il leur témoignait même un intérêt aimable... Renat, surtout,
+fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Appelant près de
+lui le petit garçon, il dit en posant sa main sur son épaule:
+
+--Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un
+homme sérieux, digne du nom que tu portes.
+
+Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisèle, dont la
+physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia:
+
+--Mais, Arpad, je crains... Ce sera un grand ennui pour vous... Et
+vraiment je crois qu'à l'âge de Renat je puis encore...
+
+Le prince eut un sourire teinté d'ironie.
+
+--Rassurez votre tendresse maternelle, ma mère. Je ne renouvellerai
+pas pour Renat les corrections d'autrefois... à moins qu'il ne m'y
+oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout disposé à la
+traiter avec douceur et à m'attirer son affection... As-tu vraiment
+peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du
+petit garçon.
+
+--Oui... un peu, balbutia Renat.
+
+--Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la
+joue de son frère. Je suis sûr, au contraire, que nous nous entendrons
+très bien... Qu'en pensez-vous, Myrtô?
+
+--Mais je crois aussi, répondit la jeune fille avec un sourire
+encourageant à l'adresse de Renat.
+
+La comtesse Gisèle ne paraissait aucunement persuadée, mais elle n'osa
+protester. Cependant, comme le maître d'hôtel venait d'annoncer le
+dîner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui
+présentait son fils aîné:
+
+--Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad?
+
+--Mais non, ma mère, il n'est aucunement question de cela? Je vous en
+prie, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Je trouve seulement qu'il est
+bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'être dirigée par
+une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre à son
+égard une mesure tant soit peu sérieuse sans votre complet assentiment.
+
+La physionomie de la comtesse se rasséréna à cette déclaration qu'elle
+n'aurait osé attendre de son fils, étant donné son froid despotisme
+d'autrefois.
+
+La salle des Banquets était magnifiquement éclairée, des fleurs
+couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Sèvres, de
+cristaux désespérément fragiles, d'argenterie ciselée avec un art
+admirable.
+
+Myrtô allait se glisser modestement vers le bas de la table, près de
+Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la
+comtesse Zolanyi. Mais le maître d'hôtel l'arrêta d'un geste
+respectueux...
+
+--La place de Votre Grâce est ici...
+
+Et il désignait la chaise placée à la droite du prince Milcza.
+
+Myrtô eut une seconde d'hésitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc
+avait donné cet ordre? Et la comtesse Gisèle ne serait-elle pas
+froissée de voir à la place d'honneur la jeune parente toujours un peu
+traitée en subalterne?
+
+Mais Terka s'asseyait à la gauche de son frère et Irène, les lèvres un
+peu pincées, à la droite de sa mère. Myrtô prit donc place près de son
+cousin, et sa simplicité, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce
+petit moment de confusion causé par l'attention dont le prince Milcza
+honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit.
+
+Combien il était changé! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il
+racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son séjour à
+Paris, des relations renouées, des livres lus, des concerts ou des
+pièces de théâtre entendus... Myrtô l'écoutait avec un plaisir infini,
+bien qu'elle ignorât la plupart des gens et des faits dont il parlait.
+Mais il s'en apercevait aussitôt et la mettait au courant en quelques
+mots. Il n'entendait pas, évidemment, que sa cousine demeurât tant soit
+peu en dehors de la conversation.
+
+On vint à parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait à peu
+près certainement sauvée d'un accident. Il dit avec un léger mouvement
+d'épaules:
+
+--Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un
+cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont là des imprudences
+qui peuvent entraîner les plus graves conséquences, non seulement pour
+soi-même, mais encore pour autrui.
+
+--Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la
+comtesse Gisèle.
+
+--Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle
+cause bien. Avec cela, très musicienne, douée d'une jolie voix, assez
+expressive. C'est une personne agréable... pour ceux qui apprécient les
+femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son
+père, cet été. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser
+jusqu'ici... pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont déjà
+accablé de témoignages de reconnaissance dont je suis réellement confus.
+
+Mais ce n'était rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son
+regard. Un observateur y eut découvert une forte dose d'amusement
+railleur... Et il accueillit par un sourire énigmatique cette réflexion
+de Terka:
+
+--Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, après l'immense
+service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire
+trop pour vous la prouver.
+
+--En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas
+moi qui voudrais en détourner qui que ce soit, car mon âme en est
+profondément pénétrée, dit-il avec une soudaine gravité.
+
+En prononçant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose
+couvrit le teint si blanc, si délicatement satiné de Myrtô, ses longs
+cils s'abaissèrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup
+d'oeil malveillant que lui lançait Irène... Mais quelqu'un
+l'intercepta. Le prince Milcza devait être maintenant au courant des
+sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrtô.
+
+Les sourcils soudain froncés, il demeura quelques instants silencieux,
+et lorsqu'il lui arriva, dans la soirée, d'adresser la parole à Irène,
+sa voix reprit pour elle la dureté, son regard, la glaciale froideur
+d'autrefois.
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+
+
+La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout
+Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô--ceci, grâce à
+un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves.
+
+Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et
+Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier
+transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur
+Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à
+déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le
+parc.
+
+Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine,
+et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras.
+
+Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva
+heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô,
+soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le
+vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse.
+
+Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut
+appelé... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La
+physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette
+déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant:
+
+--Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables?
+
+La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka,
+dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de
+quelle façon lui témoigner sa reconnaissance.
+
+Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance,
+sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il
+n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince
+Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se
+trouvait seule avec sa mère et lui.
+
+--J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et
+aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je
+m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis.
+
+--Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième
+fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de
+Myrtô.
+
+--Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment
+accepter de tout vous devoir ainsi?...
+
+--Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une
+douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la
+famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes
+infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà
+toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous
+avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval.
+
+Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur.
+Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et
+maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs
+promenades.
+
+Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle
+paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par
+la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit
+chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes,
+Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il
+lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris
+deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait
+envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si
+cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure
+d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant,
+mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le
+pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas
+inaperçues.
+
+Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le
+prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à
+Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées... Rien
+de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa
+mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et
+qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une
+place dans sa vie.
+
+Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout,
+et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins
+fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle
+préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince
+Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long
+desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se
+rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes
+admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait
+apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté
+de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté
+avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue
+intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa
+charmante modestie accoutumée.
+
+--Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en
+apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte.
+
+--Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous
+cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à
+votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez
+bien me témoigner.
+
+Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait
+maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque
+temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi
+que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir
+la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre
+cousin", n'avait rien d'exagéré.
+
+Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au
+petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due
+à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle
+était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée,
+n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant:
+
+--Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur!
+
+Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la
+jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas
+cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse.
+Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à
+un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, très pâle, le regard
+dur, l'avait interrompue aux premiers mots.
+
+--Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!... Sans cette
+misérable, mon bien-aimé serait encore en vie.
+
+--Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!... Et songez à la situation
+de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de
+son enfant malade!
+
+--Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas
+que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré.
+
+Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier... Le lendemain
+matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à
+cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main
+entre les siennes:
+
+--J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le
+logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô?
+
+--Oh! Arpad!
+
+Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance,
+et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au
+front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces
+prunelles veloutées.
+
+Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le
+prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure.
+Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de
+Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux,
+tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince
+interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il
+caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la
+crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi,
+il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux
+appelaient "notre ange".
+
+Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle
+était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre
+plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même
+en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô.
+
+--Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans
+le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai
+pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce
+vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous?
+
+Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les
+décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont
+l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils
+discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles
+pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le
+plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants
+abandonnés et qui porterait le nom de son fils.
+
+Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait
+chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa
+messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide... Et le
+château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur
+où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur.
+
+Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait
+accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin
+Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au
+violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies
+exaspéraient encore.
+
+--C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui
+est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en
+voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très
+simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle.
+
+Celle-ci regarda sa fille avec surprise.
+
+--Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien
+lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la
+plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste...
+Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage.
+
+
+Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement.
+
+--Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias... ou
+Arpad, peut-être!
+
+--Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette
+irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa
+farouche défiance. Il serait heureux avec elle...
+
+Irène bondit.
+
+--Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille
+sans le sou, cette enfant d'un artiste raté...
+
+--Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune
+fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue
+seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au
+physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la
+donner pour belle-fille.
+
+--Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle
+savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et
+modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente
+expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore...
+
+--Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton
+sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au
+péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse...
+
+Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec
+son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère:
+
+--Myrtô n'est pas encore descendue?
+
+--Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici.
+
+--Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant
+quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous
+annoncer deux importantes nouvelles...
+
+--Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules.
+
+--Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher?
+
+--Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas
+faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici
+les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui
+m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à
+Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une
+quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici...
+
+--Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air
+ravi.
+
+--Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le
+comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine.
+
+--Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va
+amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes,
+Arpad...
+
+--Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton
+railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse,
+ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien
+cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme
+d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se
+contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais
+eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes.
+
+--Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un
+sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de
+Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées... Qu'en dites-vous,
+ma cousine?
+
+Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô.
+
+Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que
+la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse
+impérieuse:
+
+--Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la
+tranquillité... Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait
+participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant
+qu'Irène, Mathias.
+
+--Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de
+l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien
+ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy
+est pour moi un Eden.
+
+Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour
+adresser une observation impatiente à Renat qui entrait... Et, les
+autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea
+de sujet.
+
+On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt
+en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le
+salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y
+choisir un morceau...
+
+--Que jouons-nous, Arpad?
+
+--Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le
+savez...
+
+Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un
+morceau de musique venait de glisser à terre, et c'était celui qu'avait
+préféré le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout
+autre.
+
+--Mon petit chéri... mon petit aimé! murmura-t-il.
+
+Le doux regard de Myrtô enveloppa sa physionomie altérée, la petite
+main de la jeune fille saisit la sienne... Mais il la repoussa en
+disant d'un ton sourd et irrité:
+
+--Vous me plaignez... oui, c'est cela seulement, de la compassion...
+
+Toute saisie, un peu pâle elle le regardait sans comprendre... Il lui
+prit tout à coup les mains en murmurant:
+
+--Pardonnez-moi, Myrtô, je souffre!... Je suis un ingrat, car, quoi
+qu'il arrive, vous aurez été pour moi une bienfaisante lumière...
+
+Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard,
+Myrtô prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'âme émue et un peu
+angoissée.
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+
+
+Madame de Soliers et son père se trouvaient depuis huit jours les hôtes
+du prince Milcza. Tous deux étaient tombés en admiration devant les
+merveilles de Voraczy. Lui, avait peine à s'arracher de la bibliothèque
+et de la galerie qui contenait d'inappréciables collections; elle,
+parcourait les pièces de réception, se grisant de ce luxe artistique,
+déplorant, avec Irène et quelques autres mondaines, que l'on ne pût
+décider le prince Arpad à donner quelques-unes de ces merveilleuses
+fêtes qui avaient réuni ici, du temps de la princesse Alexandra, la
+noblesse hongroise et autrichienne.
+
+--Il parle maintenant de n'en pas offrir même à l'occasion de la
+visite de l'archiduc! disait Irène. Il paraît s'assombrir, depuis
+quelque temps.
+
+--Et il est impossible de vaincre sa volonté, ajouta la vicomtesse
+d'un ton vexé. J'ai bien essayé d'insinuer que je serais charmée de
+voir une de ces fêtes, mais il m'a répondu très froidement qu'il
+n'avait plus le goût des grandes réunions mondaines. Je n'ai pas osé
+insister, car, franchement, comtesse, votre frère est très intimidant
+quand il prend cet air-là!
+
+--A qui le dites-vous! murmura Irène avec une sourde colère.
+
+--C'est vrai, ma chère comtesse, vous ne paraissez pas être dans ses
+bonnes grâces. Il n'est pas précisément aimable pour vous, je l'ai
+remarqué.
+
+--Oui... et à cause de cette Myrtô! dit Irène avec une sorte de rage.
+
+--Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux.
+
+--J'ai monté trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a
+sufi pour que je sois bonne à pendre aux yeux du prince, qui ne voit
+plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que
+possédait le petit Karoly, mais une influence bien augmentée, car il
+résistait à l'enfant et lui imposait à l'occasion sa volonté, tandis
+qu'il ne refuse rien à Myrtô. Ah! elle n'aurait qu'un mot à dire, elle,
+pour obtenir toutes les fêtes qu'elle voudrait! Mais elle s'en
+garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de
+simplicité, de sérieux et de piété qui a pris au piège le prince Milcza.
+
+La jeune veuve secoua la tête.
+
+--Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous,
+Mademoiselle Elyanni est sincère, admirablement sincère, et c'est ce
+qui fait sa force et son charme irrésistible. Voyez-vous, il n'y a
+guère à espérer que le prince Milcza change d'avis, je m'étonne
+seulement que leurs fiançailles ne soient pas déjà chose accomplie.
+
+--Il ne s'agit peut-être, après tout, de la part du prince, que de
+témoignages de reconnaissance exagérés pour ce qu'il croit devoir à
+Myrtô.
+
+Madame de Soliers eut un sourire ironique.
+
+--Ne cherchez pas à vous bercer d'illusions, comtesse. La
+reconnaissance n'a que fort peu à voir dans les sentiments de votre
+frère à l'égard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que
+moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle,
+l'intonation particulière de sa voix lorsqu'il s'adresse à elle? Hier,
+je ne sais à quel propos, une ombre était tombée sur sa physionomie, un
+pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.--Quels yeux
+admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumière!--Aussitôt,
+plus d'ombre, un visage soudain éclairé... Autre symptôme: il
+s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser près d'elle le comte
+Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et déjà célèbre poète national, qui
+a chanté Mlle Myrtô en des vers délicieux. Enfin, maints détails m'ont
+révélé, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi:
+l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine.
+
+En remontant dans son appartement après cette conversation avec Irène,
+la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lèvres:
+
+--Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!...
+Elle a de la chance, cette jolie Myrtô! Elle aura vraisemblablement à
+choisir entre le poète, le comte Gisza et le prince Milcza.
+Naturellement, ce sera ce dernier...
+
+Les lèvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle
+murmurait:
+
+--Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!... Princesse
+Milcza... et une fortune fabuleuse... Mais il est inutile de lutter
+contre elle, je l'ai compris dès le premier jour, en voyant cette
+créature ravissante de corps et d'âme. J'attendrai la visite de
+l'archiduc, puis nous quitterons aussitôt cette demeure, car il me
+sera dur... très dur de rester ici sans espoir.
+
+ * * * * *
+
+Myrtô, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'écrire aux
+dames Millon... Et maintenant, un peu renversée sur sa chaise, elle
+laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui
+lui apparaissait par la fenêtre ouverte.
+
+Elle éprouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale
+surtout. Malgré tout, une atmosphère de mondanité régnait à Voraczy, et
+elle y avait été jusqu'ici si peu accoutumée qu'elle en ressentait, à
+certains instants, une sorte de fatigue. Elle réussissait à la
+dissimuler--sauf peut-être au coup d'oeil perspicace et toujours en
+éveil du prince Milcza--mais ici, elle laissait ses nerfs se détendre
+et son esprit se reposer dans une songerie paisible.
+
+Elle pensait à ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, à
+la petite Marcra dont la frêle santé serait bientôt remise, grâce à la
+générosité du prince Arpad... Et une ombre voilait ses yeux tandis
+qu'elle songeait au pli soucieux remarqué depuis quelque temps sur le
+front de son cousin, à sa visible préoccupation, à une sorte d'angoisse
+traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans
+doute contre ses déchirants souvenirs...
+
+Un coup léger, frappé à la porte, la fit un peu tressaillir... C'était
+la comtesse Zolanyi, l'air ému et ravi.
+
+--J'ai à vous parler, ma chère enfant, dit-elle en se laissant tomber
+sur un fauteuil après avoir fait signe à Myrtô de ne pas se déranger.
+Je viens ici en ambassadrice... ou plus exactement, je remplace votre
+mère. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage.
+
+Myrtô eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu.
+
+--Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrédule.
+
+--Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si étonnée?
+
+--C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais...
+
+--Il y a encore des gens désintéressés, qui apprécient la beauté
+morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reçu la
+confidence de Miheli Donacz, et il m'a chargée de vous présenter la
+demande de ce jeune poète, déjà une de nos gloires nationales et qui
+souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent.
+C'est un noble caractère, vous avez pu le juger, du reste. Déjà riche,
+il appartient, en outre, à une vieille et honorable famille, et il est
+excellent chrétien.
+
+--Oui, je le sais, et j'estime profondément ses grandes qualités,
+murmura Myrtô.
+
+Pourquoi, soudain, une tristesse étrange, une mystérieuse angoisse
+l'envahissaient-elles?
+
+--L'autre demande m'a été faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui
+aussi, l'étudier et le juger. C'est un charmant garçon, riche,
+suffisamment sérieux, très estimé comme officier. Il vous admire et
+vous aime, Myrtô, et son oncle, qui lui a servi de père, lui donne son
+consentement, après m'avoir écrit à ce sujet.
+
+Myrtô, un peu pâle maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un
+mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche.
+
+--Je ne vous demande pas une réponse immédiate, mon enfant, vous
+réfléchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous
+choisirez en toute indépendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces
+deux partis eût été pleinement approuvé par votre mère.
+
+Myrtô leva les yeux, elle dit d'un ton calme et résolu:
+
+--Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le
+comte Gisza dans l'incertitude, du moment où je suis certaine, demain
+comme aujourd'hui, de leur répondre par un refus.
+
+--Myrtô!... est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument
+réfléchir, mon enfant... Que leur reprochez-vous, voyons?
+
+--Rien, oh! rien! J'admire leur désintéressement, vous le leur direz
+en les remerciant... mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon
+coeur est complètement froid à leur égard.
+
+--Petite ingrate!... eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!...
+Vous voulez donc le désoler, Myrtô?
+
+--J'en suis au regret... Mais il se consolera, ma cousine... Et il est
+plus loyal de lui enlever dès maintenant tout espoir.
+
+--Je n'ose insister, mon enfant... Du moment où votre coeur ne parle
+pas, je comprends... Mais je suis peinée du chagrin que je vais lui
+causer.
+
+--Moi aussi, dit Myrtô avec émotion. Mais cependant il m'est
+impossible d'agir autrement... Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui
+dont je suis cause pour vous!
+
+--Je n'ai rien à vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette
+seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces
+excellents partis... Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons
+plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le
+revoir.
+
+Elle baisa le front de la jeune fille et s'éloigna.
+
+Quelques instants, Myrtô demeura immobile et songeuse... La bizarre
+angoisse ressentie tout à l'heure ne s'évanouissait pas. Pourquoi la
+communication de la comtesse Gisèle lui produisait-elle cet effet,
+puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle fût
+pour une jeune fille sans fortune, la laissait entièrement froide?
+
+Myrtô se leva d'un mouvement résolu. Elle était accoutumée à réagir
+contre les impressions vagues, à ne pas s'engourdir dans d'inutiles
+rêveries... Ayant jeté un coup d'oeil sur sa coiffure, elle descendit,
+car l'heure du thé approchait.
+
+Au lieu de gagner directement le salon des Princesses, où se
+réunissaient à cette heure les hôtes du château, elle entra dans le
+salon de musique pour chercher une Berceuse, oeuvre du prince Milcza,
+qu'elle avait jouée la veille avec lui pour la première fois, et
+qu'elle souhaitait revoir seule tout à son aise pour en mieux détailler
+les délicates beautés et la pénétrante expression.
+
+Près d'une des portes-fenêtres ouvrant sur la terrasse, Irène se tenait
+debout, les traits durcis et le regard sombre. Elle enveloppa sa
+cousine d'un noir coup d'oeil et dit d'un ton sifflant:
+
+--Eh bien! il paraît que vous faites la dédaigneuse, mademoiselle
+Elyanni? Un Miheli Donacz, un comte Gisza ne vous suffisent pas! Vous
+rêver sans doute mieux que cela?
+
+--Je ne rêve rien du tout, répliqua froidement Myrtô. Je n'ai
+jusqu'ici jamais beaucoup pensé au mariage, étant si jeune encore et
+sachant que mon manque de dot pourrait être un obstacle... mais ce que
+je sais, c'est que M. Donacz et le comte Gisza, malgré leurs très
+réelles qualités et l'estime dans laquelle je les tiens, me sont trop
+indifférents pour que j'aie eu un seul instant d'hésitation.
+
+Irène eut un petit rire bref et sardonique.
+
+--C'était bien la peine, vraiment, qu'il vous entourent de tant
+d'hommages, que Miheli Donacz chante la jeune Grecque et ses yeux de
+lumière, que le comte Mathias délaisse pour vous le château de son
+oncle, où l'on donne des fêtes si exquises? Vous êtes un coeur de
+marbre, Myrtô!
+
+Elle rit de nouveau et s'avança lentement vers le milieu du salon,
+tandis que Myrtô, dominant l'impatience irritée qui la gagnait, se
+penchait vers un casier à musique.
+
+--Enfin, à défaut de votre mariage, je crois que nous en aurons un
+autre, continua tranquillement Irène. J'ai idée que le prince Milcza...
+Il vient de s'en aller du côté des serres avec Mme de Soliers,
+soi-disant pour lui montrer je ne sais quelle plante qu'elle désirait
+connaître. Mais il semblait très ému, très anxieux... Je pense, Myrtô,
+qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy.
+
+Myrtô se redressa brusquement, aussi blanche soudain que sa robe, ses
+yeux un peu dilatés se posèrent sur Irène...
+
+--Elle! Oh! vous croyez? dit-elle d'une voix étouffée.
+
+--Mais, certainement! Pourquoi semblez-vous si étonnée? Ne fera-t-elle
+pas une charmante princesse? Elle est fort gracieuse, et si
+intelligente! Je m'explique maintenant le séjour du prince à Paris, et
+sa transformation si complète.
+
+--Mais pourtant, il ne paraissait pas... il est plutôt froid avec
+elle... Et elle est très mondaine... dit Myrtô.
+
+Sa voix lui paraissait étrange, comme très lointaine, une sorte de
+brouillard passait devant ses yeux...
+
+--Oh! il saura l'habituer à ses goûts, et comme elle en est fort
+éprise, elle se pliera volontiers à ce qu'il voudra. Je pense qu'il
+sera très heureux, et nous aurons une aimable belle-soeur qui égayera
+tout à fait cette demeure.
+
+Myrtô se pencha de nouveau vers le casier et attira à elle au hasard
+quelques morceaux de musique. Irène l'enveloppait d'un regard de
+satisfaction méchante, elle semblait noter la pâleur de ce teint
+admirable, le frémissement des petites mains dont la forme idéale et la
+finesse avaient si souvent fait son envie.
+
+Mais un appel de sa mère lui fit quitter le salon... Myrtô remit alors
+en place les morceaux qu'elle feuilletait machinalement, ne se
+souvenant même plus de ce qu'elle cherchait. Elle sortit sur la
+terrasse, descendit les degrés et, toujours machinalement, se dirigea
+vers le parc.
+
+Les paroles d'Irène bourdonnaient singulièrement dans son cerveau. "Je
+crois, Myrtô, qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy."... Jamais
+elle n'aurait pensé... non, jamais!
+
+Pourquoi donc cette supposition d'Irène l'avait-elle si profondément
+surprise et troublée? Il n'y avait cependant rien d'étonnant à ce que
+le prince Milcza, guéri de sa longue crise morale, cherchât à se
+refaire un intérieur... Seulement, il semblait bizarre qu'il eût choisi
+cette jeune femme très mondaine.
+
+Il avait été séduit sans doute par son intelligence, par la vivacité de
+sa physionomie et le piquant de son esprit, par les délicates
+flatteries qu'elle ne lui ménageait pas...
+
+Cependant, il se montrait simplement pour elle, comme pour tous les
+hôtes féminins de Voraczy, un maître de maison très courtois, sans rien
+de plus. Aucun empressement, aucune sympathie même...
+
+Mais il n'aimait peut-être pas laisser voir ses sentiments, il les
+ferait connaître seulement à l'élue...
+
+Myrtô s'en allait comme en un rêve, les pensées s'entrechoquaient dans
+son cerveau... Elle se trouva tout à coup devant le temple grec, elle
+gravit les degrés et s'arrêta sur le péristyle.
+
+Elle se trouvait près de la colonne où il était appuyé au moment où
+allait se consommer son crime... Et la pensée de cette scène, de
+l'émotion poignante de ces instants saisit Myrtô, l'envahit, la pénétra
+de douceur et d'amertume immense...
+
+Elle ouvrit la porte du temple... Une aïeule du prince Arpad avait fait
+de l'intérieur un sanctuaire dédié aux saints patrons de la Hongrie.
+Leur effigie était là, taillée dans le marbre... Entre tous, Myrtô
+vénérait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle
+alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux
+suppliants.
+
+Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement... elle
+souffrait et elle implorait le secours.
+
+Peu à peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard
+de sainte Elisabeth versait un réconfort sur son coeur bouleversé par
+un mystérieux émoi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur:
+
+--Ma chère sainte, priez pour lui!... Qu'il soit heureux, que sa chère
+âme, surtout, soit sauvée... Son bonheur est mon bonheur, je sens que
+je l'achèterais avec joie par une grande souffrance.
+
+Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avançait, on devait
+s'étonner là-bas de son absence...
+
+Mais elle s'arrêta encore sur le péristyle. De nouveau, le souvenir de
+ce qui s'était passé là l'étreignait, à la fois douloureux et si doux...
+
+Combien, depuis lors, il avait su délicatement lui témoigner sa
+reconnaissance!... Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas
+seulement de son dévouement pour son fils, mais plus encore, peut-être,
+de son intervention en cette minute tragique qui allait décider de son
+éternité. C'était par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions
+chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empressé à
+prévenir tous ses désirs charitables, par reconnaissance encore qu'il
+mettait tant de charme pénétrant dans son regard et dans sa voix, qu'il
+les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly.
+
+Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne
+devait-elle pas remercier Dieu d'avoir été choisie comme l'instrument,
+bien humble et bien imparfait, dont il s'était servi pour donner un peu
+de paix à cette âme révoltée?... Maintenant, une autre continuerait la
+tâche. L'épouse aimée pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette
+âme vibrante sous son apparence altière et froide, ce coeur qui avait,
+unies à une virile énergie, des délicatesses presque féminines, et
+d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouvé son ardent
+amour paternel.
+
+Devant l'esprit de Myrtô se dessina la mince silhouette de Mme de
+Soliers, son fin visage souriant et spirituel, au regard mobile,
+souvent moqueur...
+
+--Le comprendra-t-elle? Le rendra-t-elle heureux?
+
+Un étonnement lui demeurait que le prince eût choisi cette jeune
+femme... Et pourtant, Irène avait raison, ceci expliquait son séjour à
+Paris, et le changement qui avait fait du père désespéré un homme jeune
+et charmeur comme autrefois.
+
+Elle le revoyait là, assis au bas de ces degrés, près de la chaise
+longue de son fils. Combien il était sombre et froid! Et cette volonté
+tyrannique dont Myrtô, comme les autres, avait senti souvent le
+poids... Et cette scène à propos de Miklos...
+
+Tous les souvenirs de ces dix-huit mois lui revenaient, tour à tour
+poignants et doux, tandis que les larmes montaient lentement à ses
+yeux... Et de nouveau elle oubliait l'heure, elle laissait s'écouler
+les minutes dans ce retour vers le passé.
+
+Le soleil, déjà bas sur l'horizon, enveloppait d'une clarté rose la
+jeune fille vêtue de blanc qui s'appuyait à la colonne de marbre,
+évoquant, dans sa pure beauté grecque, la pensée d'une jeune prêtresse
+de Minerve Athénée. Dans les grandes prunelles noires flottait une
+souffrance profonde, mais aussi une calme résignation. Un cerne léger
+s'était formé sous les yeux de Myrtô, et sa tête charmante se penchait
+un peu, comme si elle avait peine à supporter la lourde chevelure
+teintée d'or fauve par les rayons du soleil...
+
+Aux alentours, le sol était couvert d'un épais gazon qui étouffait le
+bruit des pas... Comme Myrtô l'avait fait un jour, quelqu'un
+apparaissait inopinément au tournant du temps. Mais cette fois c'était
+"lui"...
+
+Elle eut un brusque mouvement et pâlit encore davantage... Déjà, il
+escaladait les degrés et s'avançait vers elle...
+
+--Myrtô, que vous arrive-t-il? Nous étions inquiets, là-bas, je suis
+parti à votre recherche...
+
+Il s'interrompit et posa son regard sur celui de sa cousine.
+
+--Vous avez pleuré, Myrtô?... Qu'avez-vous?
+
+Il se penchait et lui prenait la main, en faisant ces questions d'une
+voix anxieuse.
+
+--Oh! ce n'est rien!... Quelques idées noires... murmura-t-elle en
+essayant de sourire.
+
+Mais ce n'était pas le si joli, si rayonnant sourire habituel. Celui-là
+était triste, presque navrant...
+
+--Des idées noires?... Lesquelles?... dites, Myrtô?
+
+Elle baissa les yeux pour éviter ce regard doucement impérieux, et dit,
+d'une voix un peu tremblante:
+
+--Cela ne vaut pas la peine... Non, réellement, Arpad...
+
+--Vous ne voulez pas me dire ce qui vous tourmente? N'avez-vous pas
+confiance en moi, Myrtô?... Cette confiance, je l'ai cependant envers
+vous...
+
+Les lèvres pâlies de Myrtô eurent une légère crispation... Il y avait
+pourtant quelque chose qu'il lui avait caché, comme aux autres.
+
+--...Non, vous ne voulez pas, Myrtô?
+
+Elle secoua négativement la tête, incapable de parler, car sa gorge se
+serrait soudain.
+
+Les traits du prince Milcza se contractèrent un peu, il demeura un
+instant silencieux considérant le pâle visage environné d'une lueur
+rosée.
+
+Puis il dit tout à coup, d'une voix où passaient des vibrations
+altérées:
+
+--Ma mère vous a-t-elle fait une communication relative à... des
+demandes en mariage?
+
+--Oui, dit-elle d'un ton lassé. Je regrette vraiment que le comte
+Mathias et M. Donacz aient songé à moi... Je suis confuse d'être
+l'objet d'un tel désintéressement, et de ne pouvoir répondre à leur
+demande que par un refus...
+
+--Un refus! murmura-t-il.
+
+Sa physionomie se détendait, son regard inquiet et assombri s'éclairait
+soudain...
+
+--Vous n'avez pas réfléchi?... vous avez dit non ainsi, tout de suite?
+
+--Oh! oui! dit-elle avec le même accent de lassitude. Je n'ai pas du
+tout l'idée de me marier... Non, vraiment, je n'ai pas hésité un
+instant, et je n'ai aucun regret.
+
+--Myrtô, écoutez-moi...
+
+Elle leva les yeux et le vit en proie à une émotion difficilement
+contenue.
+
+--...Je devais vous parler demain, après avoir connu votre réponse à
+ces demandes. Mais puisque je sais dès maintenant, je puis vous dire
+qu'un autre sollicite le bonheur de devenir votre époux... un autre qui
+vous aime--il ose l'assurer--plus que quiconque au monde. Vous avez
+été pour lui le rayon de lumière, la discrète consolatrice, mais il
+voulait plus que votre compassion, il s'est efforcé de redevenir jeune
+pour ne pas offrir à vos dix-huit ans un fiancé vieilli moralement et
+physiquement. Voilà pourquoi il s'est imposé cet exil de plusieurs mois
+loin de vous afin de vous montrer un prince Milcza transformé... Et si
+j'ai attendu si longtemps avant de vous parler ainsi, Myrtô, si j'ai
+enduré les plus douloureuses angoisses en laissant d'autres solliciter
+avant moi votre main, c'est que je voulais vous permettre de comparer,
+de choisir à votre gré, c'est que je ne voulais pas m'imposer à votre
+inexpérience de la vie, à votre coeur si admirablement charitable, et
+capable, par compassion pour une âme souffrante, d'accomplir un
+sacrifice...
+
+Les yeux baissés, ses longs cils frôlant sa joue devenue toute rose,
+elle écoutait, se demandant si elle rêvait, si c'était bien sa voix
+chaude et vibrante qui prononçait ces paroles dont chacune faisait
+tressaillir son coeur...
+
+--Maintenant, Myrtô, dites-moi si vous voulez devenir ma femme?...
+dites-le-moi en toute indépendance... je ne veux pas de pitié, pas de
+sacrifice, comprenez-moi bien?
+
+--Arpad?
+
+D'autres paroles n'auraient pu sortir de sa gorge serrée par l'émotion
+immense, le bonheur inexprimable qui l'envahissait soudain, mais ses
+grands yeux levés vers le prince lui révélaient, mieux que les mots
+n'eussent pu le faire, combien le coeur de Myrtô lui appartenait sans
+réserve.
+
+--Merci, Myrtô, ma Myrtô.
+
+Il posa longuement ses lèvres sur les mains de la jeune fille, et ils
+demeurèrent quelques instants silencieux, trop radieusement émus pour
+prononcer une parole.
+
+--Myrtô, ma lumière!
+
+Il avait le même accent fervent que Mme Elyanni lorsqu'elle avait
+appelé ainsi sa fille, la veille de sa mort... Et, comme alors aussi,
+Myrtô protesta:
+
+--Arpad, ne dites pas cela! Je ne suis rien...
+
+--Si, je le dis, je le répète! Dieu a mis en vous, en votre âme si
+pure, un admirable reflet de sa lumière. Il a permis que vous soyez son
+intermédiaire près d'un pauvre pécheur révolté contre Lui. J'ai
+ressenti votre influence dès les premiers moments où je vous ai connue;
+elle me pénétrait peu à peu, et moi, qui avais juré une éternelle
+défiance à toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant,
+par ma froideur et ma dureté, une plus grande distance entre nous. Vous
+m'avez dit, Myrtô, que j'étais jaloux de l'affection de mon fils pour
+vous. C'est vrai... Mais surtout, je me révoltais devant ce charme qui
+attirait à vous tous les coeurs, devant la droiture, la délicieuse
+simplicité, la bonté incomparable de cette petite âme vaillante... Et
+savez-vous de quoi je vous ai le plus admirée? C'est de votre bravoure,
+de votre intrépidité devant moi, qui ne voyais que fronts courbés et
+adhésions serviles à toutes mes volontés, celles-ci fussent-elles des
+injustices.
+
+--Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrtô
+avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly...
+
+--Myrtô, qu'ai-je été envers vous ce jour-là! Quelle dureté, quelle
+injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout,
+même si mon petit chéri ne m'avait pas supplié pour vous. Dans ma
+colère, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre près de
+lui!... Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien à craindre... Et
+que dirai-je de ce que vous avez été pour moi, dans ces jours de
+douleur, de détresse épouvantable!... Près de lui, mon petit aimé, et
+après!... Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du
+sentiment qui remplissait mon coeur, le jour où je vous ai vue parée de
+fleurs, petite fée candide et radieuse... Et quelque chose s'est brisé
+en moi, car j'ai songé du même coup que je n'étais pas libre à vos
+yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu.
+J'ignorais, en effet, qu'elle fût morte. Le Père Joaldy a fini
+heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prévenu de
+l'événement. Voilà pourquoi vous m'avez vu à Noël, Myrtô... Et, quoi
+qu'il m'en coutât, j'ai voulu ensuite renouer avec la société,
+redevenir jeune pour vous, reprendre intérêt à l'existence, aux mille
+détails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semées dans
+le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance
+d'orgueilleux révolté... Oh! oui, Myrtô, vous avez été pour moi une
+lumière, la pure, la rayonnante lumière destinée par la Providence à
+chasser les ténèbres de ma pauvre âme!
+
+Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune âme de
+Myrtô s'épanouissait un bonheur dont l'intensité l'effrayait presque.
+
+--Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle.
+
+--Répétez-le, ma Myrtô!... dites-moi bien que je vous rends heureuse,
+que vous ne regrettez rien... Vous rappelez-vous comme notre petit
+Karoly nous a unis dans sa dernière parole? Par la bouche de ce petit
+ange, Dieu nous destinait ainsi l'un à l'autre.
+
+Le soleil déclinant enveloppait de ses lueurs rosées les fiancés debout
+sur le péristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux,
+régnait dans ce coin du parc qui avait été le lieu de prédilection du
+petit Karoly.
+
+--Il est très doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir échangé ici nos
+promesses de fiançailles, à cette place même qui nous rappelle un si
+terrible souvenir?... Oh! ma bien-aimée, qu'ai-je failli faire alors?
+Quand je pense à cette balle qui vous effleura...
+
+
+--Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main
+sur le bras du prince. Dieu, dans sa bonté, a permis que tout tournât à
+votre bien... à notre bien... Mais je crois que l'heure avance, et
+bientôt on va venir à notre recherche, ne le pensez-vous pas?
+
+--Oui, il faut retourner là-bas, dit-il d'un ton de regret. Aussitôt
+que ma mère sera seule, nous irons lui annoncer nos fiançailles... Et
+ce soir, nous les rendrons officielles dans tout Voraczy.
+
+Ils descendirent les degrés et prirent lentement le chemin du château,
+Myrtô appuyée au bras de son fiancé... Le prince Arpad, de cette voix
+chaude et caressante qu'il avait autrefois pour son fils, rappelait les
+souvenirs des mois précédents, disait ses espoirs et ses craintes...
+S'interrompant tout à, coup, il demanda:
+
+--Mais maintenant, Myrtô, ne pouvez-vous apprendre à votre fiancé
+pourquoi vous pleuriez tout à l'heure?
+
+Elle rougit, hésita un instant et répondit enfin d'une voix un peu
+tremblante:
+
+--On venait de me dire... on croyait que Mme de Soliers...
+
+Elle s'interrompit, embarrassée... Le prince s'arrêta brusquement...
+
+--Mme de Soliers?... Voulez-vous dire que quelqu'un ait eu la sottise
+de supposer que j'aie songé à elle?
+
+--Oui, c'est cela...
+
+Un léger éclat de rire s'échappa des lèvres du prince. Il saisit les
+mains de Myrtô en s'écriant avec une douce ironie:
+
+--O ma chère petite aveugle, comment avez-vous pu croire une
+minute?... Voyons, quelque chose, dans ma conduite, vous a-t-il donné
+un seul instant à penser que j'aie eu pareille idée?
+
+--Non, rien absolument, c'est certain, dit-elle sans hésitation. Mais
+enfin, ce n'était pas chose invraisemblable... et elle était très
+aimable, très flatteuse...
+
+--Oh! certainement! Elle laissait même voir un peu trop son désir de
+devenir princesse Milcza, dit-il avec un sourire railleur. Et qui donc,
+Myrtô, vous a insinué cette extraordinaire idée?
+
+--Oh! que vous importe, Arpad!
+
+--Mais si, je tiens à le savoir... Il faut que ce soit quelqu'un de
+bien sot... ou de bien malveillant, car autrement, personne ici
+n'aurait eu pareille pensée, étant donnée la froideur par laquelle j'ai
+toujours répondu aux avances de la vicomtesse et de son père...
+Dites-moi le nom de cette personne, Myrtô?
+
+--Non, Arpad, je ne le peux pas, répondit-elle fermement.
+
+--Pourquoi donc?... Aurais-je bien deviné en parlant de
+malveillance?... Faut-il penser que quelqu'un a cherché à vous faire
+souffrir?
+
+Elle ne répondit pas et se remit en marche. Le prince réfléchissait,
+les sourcils froncés.
+
+--J'ai trouvé, je crois, dit-il, au bout d'un moment. Je sais qui vous
+déteste ici... Mais je saurais la punir, je vous en réponds!
+
+--Oh! non, Arpad, je vous en prie! s'écria-t-elle en levant vers lui
+un regard suppliant. Ne dites rien... Nous sommes si heureux maintenant
+qu'il faut que tous le soient autour de nous.
+
+Il la regarda avec une douceur émue.
+
+--Ne vous inquiétez pas de cela, ma petite sainte. Les blessures
+faites à l'orgueil sont salutaires, et ce sont celles-là que je destine
+à l'âme jalouse qui vous a causé cette souffrance... Laissons cela,
+Myrtô, ajouta-t-il en voyant le geste de protestation de la jeune
+fille. S'il est une chose que je puisse difficilement pardonner, c'est
+la perfidie et le manque de coeur... envers vous surtout, si
+admirablement bonne pour tous.
+
+Ils atteignaient en ce moment les jardins. Au passage, le prince Milcza
+cueillit deux roses blanches et en glissa une à la ceinture de Myrtô,
+tandis que sa fiancée attachait l'autre à sa boutonnière.
+
+--Je porte vos couleurs, ma fée aux fleurs, dit-il gaiement en baisant
+les petits doigts qui venaient de le décorer.
+
+Comme ils contournaient une des serres, ils aperçurent de loin Renat
+qui gambadait avec Hadj et Lula, tandis que Mitzi marchait
+tranquillement, un livre à la main. Les chiens s'élancèrent et se
+mirent à sauter autour du prince et de Myrtô.
+
+Renat, cessant ses évolutions, s'avança à la suite de Mitzi. Bien que
+la fermeté dont son frère usait à son égard ne rappelât pas la dure
+sévérité d'autrefois, il le redoutait encore beaucoup et ne se trouvait
+rassuré qu'en présence de Myrtô, car il n'avait pas été le dernier à
+remarquer l'influence de sa cousine sur tous les actes du prince Milcza.
+
+Quant à Mitzi, elle était devenue la préférée de son frère aîné, comme
+elle était déjà celle de Myrtô. Sa petite nature tendre et fine
+s'attachait fortement ceux qui prenaient la peine de l'observer sous
+son apparence un peu froide.
+
+--Toujours à étudier, Mitzi? dit le prince Arpad en caressant les
+cheveux blonds de sa jeune soeur. Ce n'est pas le moment, il faut
+profiter de la récréation, courir et te démener comme ce bon diable...
+
+Et son regard souriant se posait sur Renat qui s'était emparé de la
+main de Myrtô et y appuyait ses lèvres.
+
+--...Tu aimes beaucoup ta cousine, Renat?
+
+--Oui, oh! oui! dit l'enfant avec chaleur...
+
+--Alors tu seras content de ce que nous t'apprendrons tout à l'heure.
+
+--Quoi donc? dit vivement l'enfant.
+
+--Tu le sauras ce soir.
+
+--C'est quelque chose d'heureux pour Myrtô car ses yeux brillent,
+brillent... comme des étoiles!
+
+Les fiancés se mirent à rire.
+
+--Voyez-vous cet observateur!... Pour faire prendre patience à ta
+curiosité, Renat, tu vas me dire, et Mitzi aussi, ce que vous voulez
+que je vous donne à l'occasion du grand bonheur qui nous arrive. Je
+vous promets de contenter vos souhaits... à condition qu'ils soient
+raisonnables, naturellement.
+
+Renat, les yeux brillants, s'écria sans hésiter:
+
+--Oh! je voudrais tant un cheval, Arpad!... un joli cheval noir comme
+celui de Béla Dovanyi!... Est-ce raisonnable, dites, Myrtô!
+demanda-t-il, inquiet, en levant les yeux vers la jeune fille.
+
+--Mais tout à fait raisonnable, il me semble... N'est-ce pas, Arpad?
+
+--Oh! certes! Tu auras ton cheval, Renat... Et Mitzi, que veut-elle?
+
+L'enfant rougit et dit timidement:
+
+--Moi, je voudrais beaucoup, beaucoup d'argent.
+
+--De l'argent?... Serais-tu avare, Mitzi? s'écria le prince d'un ton
+surpris.
+
+Elle rougit plus encore et balbutia:
+
+--Il y a beaucoup de petits enfants qui ont faim, et d'autres qui
+n'ont jamais de jouets, ni de gâteaux. Je voudrais tant pouvoir en
+donner à tous!
+
+Le regard du prince, profondément ému, se reporta de l'enfant sur
+Myrtô, ses lèvres murmurèrent:
+
+--Elle est bien votre élève, Myrtô!
+
+Il se pencha vers la jeune fille et dit avec une douceur attendrie:
+
+--Embrasse-moi, Mitzi, je suis bien heureux de voir que tu es bonne et
+charitable. Je te donnerai ce que tu voudras pour tes petits
+protégés... tout ce que tu voudras, entends-tu?
+
+--Oh! Arpad! dit-elle, suffoquée de joie. Comme vous êtes bon! comme
+je vous aime!
+
+--Moi aussi, ma chérie, je t'aime beaucoup... Et Renat également,
+lorsqu'il est raisonnable, ajouta le prince Milcza en souriant.
+
+Renat, qui avait bien toujours quelques peccadilles sur la conscience,
+baissa un instant le nez. Mais il le redressa bientôt et, passant sa
+main sous le bras de Myrtô, il dit d'un ton de mystère:
+
+--J'ai trouvé pourquoi vos yeux brillent, Myrtô, et pourquoi le prince
+Milcza a l'air si content.
+
+--Vraiment, mon petit? Et pourquoi donc!
+
+Renat eut un coup d'oeil craintif vers son frère.
+
+--Je ne serai pas grondé parce que je l'ai deviné, Myrtô?
+
+--Non, non, soyez sans crainte! dit-elle dans un sourire. Qu'avez-vous
+deviné, Renat?
+
+--Que vous allez vous marier avec le prince Milcza! s'écria
+triomphalement l'enfant.
+
+--Allons, ce n'est pas mal trouvé! dit gaiement le prince. Mais tu
+auras soin de te taire jusqu'à ce que je te permette d'ouvrir la bouche
+sur ce sujet. Tu sais que je ne supporte pas les indiscrets et les
+bavards.
+
+--Oh! je ne dirai rien du tout! répliqua gravement Renat. Mais je suis
+content!... content!
+
+Et il exécuta une magnifique cabriole, tandis que Mitzi, appuyant
+câlinement sa joue contre la main de son frère aîné, disait d'un ton
+joyeux:
+
+--Oh! quel bonheur, Arpad! Je l'aime tant, notre Myrtô!
+
+--Notre Myrtô! répéta le prince avec une douce ferveur.
+
+Ils revinrent tous quatre vers le château... Et Irène, penchée sur la
+balustrade de la terrasse, pâlit en les apercevant.
+
+--Je lui ai raconté qu'il y aurait ce soir une fiancée à Voraczy...
+Aurais-je, par hasard, dit vrai? murmura-t-elle entre ses dents serrées.
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+
+
+La réception magnifique donnée par le prince Milcza en l'honneur de
+l'archiduc François Charles, fut l'occasion d'une présentation
+solennelle de la nouvelle fiancée à toute la noblesse accourue à
+l'invitation du jeune magnat. Myrtô, d'une beauté saisissante dans sa
+vaporeuse et très simple toilette blanche, obtint un triomphal succès,
+capable de griser tout autre que cette petite tête sensée et sérieuse.
+L'Archiduc et tous les invités, émerveillés de cette grâce ravissante
+unie à la plus charmante modestie, félicitèrent chaleureusement le
+prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond.
+
+Après cette fête pour laquelle le prince avait déployé toutes les
+splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimité.
+Les fiancés, accompagnés de la comtesse Gisèle, de Terka et de Mitzi,
+firent seulement un court séjour à Paris, pour choisir le trousseau et
+la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptême
+de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait écrit à Myrtô pour lui
+demander d'être la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait
+trop qui choisir comme parrain, leur parenté étant fort réduite. Le
+prince Arpad avait dit aussitôt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien."
+
+Personne n'avait dit non... pas même Pierre Roland, qui eût dû
+tressaillir jusqu'au fond de son âme de fougueux démocrate à cette
+pensée de donner un prince pour parrain à sa fille. Il se montra même
+le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux...
+
+
+C'est que le prince Milcza était, lui, le plus magnifique des parrains.
+Outre un superbe cadeau à la mère, il constituait à l'enfant un joli
+petit capital dont les revenus devaient servir à son éducation... Et ma
+foi, n'est-ce pas, démocrate ou non, l'intérêt avant tout?
+
+Quant à la marraine, elle reçut, à cette occasion, la plus merveilleuse
+petite couronne qui ait jamais paré un front de princesse.
+
+--Pour votre présentation à la cour, Myrtô, dit son fiancé en la lui
+offrant.
+
+Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux
+nécessités par son rang, car il connaissait les goûts de sa Myrtô. Mais
+il avait mille attentions délicates qui la ravissaient plus que ne
+l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant
+appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dépôt
+chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrètement
+dans une chambre de son hôtel, et y avait ensuite conduit Myrtô, émue
+et touchée au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en
+présence des chers souvenirs, et aussi à cette constatation nouvelle de
+la délicate affection dont elle était l'objet.
+
+Les fiancés se retrouvèrent avec joie à Voraczy, qui leur était cher à
+tous deux. Quelques jours après son arrivée, le prince Milcza demanda
+un entretien à sa mère, et lui apprit ce qu'il comptait faire à l'égard
+de ses soeurs et de son frère. A Renat il donnerait à sa majorité le
+domaine des comtes Zolanyi, racheté par lui après la mort du second
+mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots
+superbes...
+
+--Quant à Irène, ajouta le prince, je me réserve de lui apprendre
+moi-même ce que je compte faire à son égard. Vous voudrez bien, ma
+mère, lui dire de venir me parler demain matin.
+
+La jeune fille passa la fin de la journée et toute la nuit dans de
+véritables transes. Ce n'était évidemment pas un traitement de faveur
+que lui réservait son frère. Depuis ses fiançailles, il avait adopté à
+son égard une attitude d'indifférence absolue. Jamais il ne lui
+adressait la parole, et, tandis qu'il avait comblé de cadeaux Terka et
+Mitzi pendant leur séjour à Paris, il n'avait rien rapporté à Irène,
+demeurée pendant ce temps au château de Sezly, chez sa marraine, la
+comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-même avait vu arriver à son
+adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient réalisé son
+rêve le plus cher.
+
+Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait
+dans l'âme d'Irène, non contre lui, mais contre Myrtô, amertume
+d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir à sa cousine.
+
+Ce fut donc l'âme remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le
+lendemain, dans le cabinet de travail de son frère. Le prince, occupé à
+écrire, lui désigna un siège en disant froidement:
+
+--Asseyez-vous, Irène, je suis à vous dans cinq minutes.
+
+Cinq minutes!... C'étaient cinq siècles pour l'anxiété grandissante
+dans le coeur d'Irène, à la vue de la physionomie glacée de son frère.
+
+Sur son bureau, il y avait une grande photographie représentant Myrtô
+vêtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour où le prince Milcza
+l'avait aperçue près du petit bois... Et cette vue fit monter au
+cerveau d'Irène une bouffée de colère jalouse.
+
+Le prince posa enfin sa plume et se renversa légèrement dans son
+fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la
+dureté d'autrefois.
+
+--Ma mère vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour
+faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat?
+
+Elle répondit affirmativement d'une voix étouffée par l'émotion qui la
+serrait à la gorge.
+
+--Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables,
+malgré l'impression peu favorable produite sur moi par votre
+malveillance à l'égard de celle à qui nous devons tant, et qui s'est
+montrée, malgré tout, si patiente et si bonne à votre endroit. Mais il
+s'est passé depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas
+seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagère. Lorsqu'une femme
+froidement, délibérément, inflige une blessure profonde à une autre
+femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas,
+dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir
+jamais existé, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je
+n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lâcheté
+perfide... Et j'avais jugé que celle qui s'en était rendue coupable
+n'était plus digne d'être traitée comme ma soeur.
+
+Pâle et tremblante Irène baissait les yeux. Il lui semblait soudain que
+tout s'écroulait autour d'elle...
+
+--...Cependant, sur l'instante demande de Myrtô dont la charité ne
+connaît pas de limites, j'ai consenti à revenir sur ma décision. Vous
+aurez donc la même dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu à vous
+faire savoir que vous la deviez à Myrtô... à Myrtô seule.
+
+Les lèvres serrées d'Irène s'entr'ouvrirent pour laisser échapper ces
+mots:
+
+--De cette manière, je n'en veux pas...
+
+--Oh! à votre gré! dit-il du même ton net et glacé. Mais ce n'est pas
+ainsi que se trouvera facilité le mariage riche et brillant rêvé par
+votre cervelle futile. Vous réfléchirez et me donnerez votre réponse
+demain.
+
+Elle se leva brusquement, la colère lui montant au cerveau, avec une
+sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-même...
+
+--Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais,
+cette hypocrite, cette intrigante...
+
+Elle le vit tout à coup debout, son poignet se trouva enserré dans une
+main dure, des yeux étincelants d'irritation se posèrent sur elle, lui
+faisant baisser les siens...
+
+--Vous osez l'insulter!... Misérable envieuse, je vous forcerai à lui
+demander pardon à genoux!
+
+--Vous me faites mal! bégaya Irène.
+
+Il lâcha son poignet et, subitement redevenu maître de lui-même, dit
+avec un calme glacial:
+
+--Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre
+avenir. Arrangez-vous à votre guise, je me désintéresse totalement
+d'une créature ingrate et sans coeur.
+
+Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A
+ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son
+frère... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car
+ses jambes tremblantes refusaient de la porter.
+
+Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds à la tête. Le front
+contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se
+tordant les mains.
+
+Une porte s'ouvrit tout à coup. C'était Myrtô les bras remplis de
+fleurs dont elle venait orner les jardinières du salon.
+
+--Irène! dit-elle avec une surprise anxieuse.
+
+La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux
+insecte l'avait touchée, montrant son visage congestionné, couvert de
+larmes, et ses yeux brillants de fureur.
+
+--Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire
+jeter une aumône par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce
+que vous m'avez si bien préparé...
+
+--Irène!... mais, Irène! murmura Myrtô toute pâle.
+
+--Je vous hais! continua Irène avec exaltation. Vous n'êtes qu'une
+habile comédienne, vous avez bien joué votre rôle... Maintenant vous
+faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter
+contre moi, que vous détestez...
+
+--Oh! Irène, moi qui ai tout fait au contraire pour...
+
+Un rire convulsif secoua la jeune fille.
+
+--Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manières
+de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en
+ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgré son
+intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce
+que je dois à votre bienfaisante intervention près de mon frère...
+
+Elle étendait son poignet, où se voyait la marque des doigts du prince
+Milcza.
+
+--Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le
+méritez... J'ai pensé un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez
+que je ne vous hais pas?
+
+Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en
+proie à une terrible crise nerveuse.
+
+Myrtô, effrayée, laissa tomber ses fleurs et se précipita vers la
+sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais
+vainement.
+
+La comtesse Gisèle et Terka arrivèrent bientôt, puis le docteur Hedaï.
+Irène s'apaisait peu à peu, mais tout son corps demeurait agité d'un
+tremblement, et elle était en proie à une fièvre violente.
+
+Sa mère, sa soeur et Myrtô se remplacèrent près d'elle pendant cette
+journée et la nuit suivante. Elle avait le délire et, avec des gestes
+d'effroi, elle murmurait:
+
+--Il va me tuer... j'ai peur!
+
+Myrtô posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se
+calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse
+de cette petite main infatigable, et le docteur Hedaï déclara d'un ton
+de vive satisfaction:
+
+--Allons, mon inquiétude disparaît, nous n'aurons pas les
+complications cérébrales que je craignais. La comtesse a pu éprouver
+une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en
+est résulté un excessif ébranlement qui se calmera peu à peu.
+
+La fièvre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant
+seulement à des intervalles de plus en plus éloignés. Mais la malade
+demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la
+faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad,
+elle fut reprise d'une recrudescence de fièvre.
+
+--Il y a eu une terrible scène entre lui et elle, il me l'a dit hier,
+expliqua Myrtô à sa cousine surprise de l'effet produit.
+
+Au bout de quelques jours, le mieux était définitif. Irène reprenait
+quelque peu ses forces abattues par la fière et la fatigue nerveuse.
+Mais elle demeurait songeuse et triste, malgré tous les efforts de sa
+mère, de Terka et de Myrtô, elle semblait fort peu pressée de quitter
+son appartement pour reprendre sa vie accoutumée.
+
+Elle s'était laissée soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment,
+dans son délire; elle n'avait pas protesté davantage lorsque, la raison
+lui revenant, elle avait reconnu Myrtô dans cette vigilante
+garde-malade dont la petite main douce avait apaisé ses plus pénibles
+accès. Depuis quelques jours, elle semblait réfléchir beaucoup, et sa
+parole se faisait moins brève, son regard s'adoucissait pour celle qui
+ne cessait de l'entourer d'un dévouement discret.
+
+Une après-midi très ensoleillée, Myrtô entra, son chapeau sur la tête
+et dit d'un ton résolu:
+
+--Allons, Irène, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi.
+Vous vous anémiez, ici, il faut absolument recommencer à sortir.
+
+Irène secoua la tête.
+
+--Pas encore, Myrtô, je ne me sens pas assez forte...
+
+Myrtô se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un
+sourire.
+
+--Dites plutôt que vous avez peur encore?... une peur irraisonnée,
+enfantine.
+
+Irène rougit un peu.
+
+--Oui, c'est vrai, murmura-t-elle.
+
+--Quelle folie, Irène!... Il m'a chargée de vous dire tous ses
+regrets, et son désir qu'il ne soit plus question, entre vous et lui,
+de ce qui s'est passé... Oh! je l'ai bien grondé, je vous assure, pour
+vous avoir si peu ménagée!
+
+--Je le méritais, dit franchement Irène. Vous a-t-il appris comment je
+vous avais traitée?
+
+--Je n'ai rien su, je ne veux pas savoir, Irène!
+
+--Si, je veux vous le dire, moi! Je vous ai appelée intrigante,
+hypocrite... Et j'ai été si mauvaise pour vous, en vous racontant ce
+mensonge, à propos de Mme de Soliers! Oh! je comprends qu'il m'ait en
+horreur!
+
+--Taisez-vous, Irène, ne vous agitez pas encore en ramenant sur l'eau
+toutes ces vieilles histoires. Vous savez bien que tout est oublié...
+Allons, venez avec moi, je veux vous montrer le nouvel arrangement de
+la grande serre.
+
+Irène, après une courte hésitation, mit son chapeau et suivit sa
+cousine au dehors. Appuyée sur son bras, elle marcha lentement vers la
+serre principale, but indiqué par Myrtô.
+
+Mais elle s'arrêta tout à coup et pâlit un peu. A quelques pas de la
+serre, le prince Milcza conférait avec le jardinier chef... En
+apercevant sa soeur et sa fiancée, il s'avança vivement, les mains
+tendues vers Irène.
+
+--Ma pauvre Irène, vous voilà enfin! J'avais hâte de voir par moi-même
+comment vous vous trouviez!
+
+Saisie par cette cordialité inaccoutumée, Irène balbutia, rougit, puis
+fondit en larmes.
+
+Myrtô l'entraîna vers un banc et la fit asseoir entre le prince et
+elle. Irène sanglotait sur l'épaule de sa cousine, mais elle se calma
+bientôt aux affectueuses paroles de son frère et de Myrtô, et elle
+sourit enfin à travers ses larmes lorsque le prince Arpad dit gaiement:
+
+--Je crois, Irène, que nous serons tous maintenant très unis, n'est-ce
+pas?
+
+--Oui, grâce à Myrtô! répliqua vivement Irène avec un regard
+reconnaissant vers sa cousine.
+
+--Vous l'aimez donc maintenant, notre Myrtô? demanda-t-il avec émotion.
+
+Irène sourit et appuya de nouveau sa tête contre l'épaule de sa cousine.
+
+--Que voulez-vous, je fais comme les autres! dit-elle avec une gaieté
+attendrie.
+
+--Irène, ceci est le mot qui efface les derniers nuages entre nous!
+
+Et le prince Arpad, se penchant vers sa soeur, posa ses lèvres sur son
+front. C'était son premier baiser fraternel depuis bien des années, et
+Irène, très émue, y vit le gage d'un pardon entier.
+
+ * * * * *
+
+Le mariage du prince Milcza et de Myrtô se célébra vers le milieu de
+septembre, par une journée si belle, si ensoleillée, qu'il semblait que
+le ciel lui-même eût voulu fêter les jeunes époux et contribuer à la
+splendeur de cette cérémonie.
+
+Dans la chapelle trop petite, et ornée de fleurs avec une merveilleuse
+profusion, se pressaient les nobles invités, parmi lesquels tous les
+Gisza, sauf le comte Mathias, non encore consolé. Le soleil, traversant
+les vitraux, inondait de lumière les atours somptueux, mettait un nimbe
+sur la tête de la jeune mariée admirablement belle dans sa toilette de
+moire tissée d'argent, et enveloppait de lumière le prince Milcza qui
+portait avec une inimitable élégance son superbe costume de magnat.
+
+A l'autel, le Père Joaldy offrait le saint sacrifice. L'archevêque de
+G..., grand-oncle du prince Arpad et un peu parent de Myrtô, avait
+donné la bénédiction nuptiale après avoir prononcé une délicate
+allocution sur le devoir conjugal, sur le bonheur, supérieur à toutes
+les épreuves, qui attend les époux unis dans la même foi, dans la
+céleste espérance.
+
+Et tandis que Myrtô songeait avec une radieuse allégresse: "C'est ainsi
+que nous serons, mon Dieu, puisque vous avez bien voulu le ramener à
+Vous!", lui, reportant son regard du cher visage transfiguré par la
+ferveur à la croix dressée au-dessus du tabernacle, disait du fond du
+coeur: "Merci, mon Dieu, de me donner cet ange pour soutenir et
+éclairer ma vie!"
+
+Après la cérémonie, les nouveaux époux se rendirent dans la salle des
+Magnats, où défilèrent devant eux tous les assistants: parents, amis,
+serviteurs, tenanciers... Tous les pauvres gens secourus par Myrtô
+étaient là aussi, dévorant des yeux leur jeune princesse rayonnante de
+bonheur. Un à un, ils s'avançaient, baisant sa main et celle du prince
+Arpad, murmurant des voeux de longue félicité... Et, pour eux, Myrtô
+avait son plus joli sourire, son regard le plus doux.
+
+Une femme jeune encore, aux cheveux bruns grisonnants, s'avança la
+dernière, tremblante, les yeux baissés. A sa vue, le prince eut un
+violent tressaillement, ses traits se crispèrent...
+
+La femme était devant lui, courbée, presque agenouillée. Par un suprême
+effort sur lui-même, il étendit sa main que Marsa effleura de ses
+lèvres.
+
+--Merci, seigneur! dit-elle d'une voix étouffée.
+
+Et, en se redressant, elle enveloppa d'un regard d'ardente
+reconnaissance la jeune princesse qui lui souriait.
+
+Puis ce fut le repas dans la salle des Banquets--repas d'une féerique
+somptuosité qui réunissait outre les nobles invités, tout le haut
+personnel de Voraczy. Le dessert terminé, l'archevêque se leva et prit
+des mains du Père Joaldy une coupe de lapis-lazuli, encerclée d'or et
+garnie de gemmes magnifiques. Depuis un temps immémorial, elle avait
+servi au mariage de tous les princes Milcza... Le prélat l'emplit de
+vin de Tokaï, il la bénit et s'avançant vers les nouveaux époux, la
+présenta au prince Arpad.
+
+
+D'après le rite traditionnel à Voraczy, c'était l'époux qui devait, le
+premier, y tremper ses lèvres, affirmant ainsi sa suprématie conjugale,
+et la tendait ensuite à sa femme. Aussi y eut-il dans l'assemblée un
+vif mouvement de surprise lorsqu'on vit le prince, en un geste de
+respect chevaleresque, se pencher vers Myrtô et approcher lui-même de
+ses lèvres la coupe éblouissante. Après quoi, il but à son tour, tandis
+que les assistants, se levant, acclamaient les nouveaux mariés.
+
+Pendant qu'on se répandait dans les salons, le prince et Myrtô allèrent
+faire le tour des longues tables dressées dans les jardins pour les
+tenanciers et les pauvres du pays. D'enthousiastes "eljen" les
+accueillirent, des malheureux sauvés de la misère ou du désespoir par
+celle qui était appelée couramment "notre ange", baisaient la robe de
+Myrtô... Le prince, visiblement ravi, emmena cependant bientôt la jeune
+femme, car celle-ci, malgré son énergie, ne pouvait dissimuler
+complètement la fatigue qui la gagnait après la longue cérémonie du
+matin et le repas interminable comme le voulait la tradition.
+
+--Maintenant, vous allez pouvoir vous reposer, ma Myrtô. Ma mère et
+mes soeurs s'occuperont de nos hôtes. Voulez-vous que nous allions dans
+le parc? L'air dissipera peut-être votre mal de tête.
+
+--Oh! volontiers! Mais n'aviez-vous pas quelque chose à demander à Mgr
+Gisza avant son départ?
+
+--C'est vrai! Voyez comme j'ai besoin d'avoir près de moi ma chère
+petite femme pour me rappeler tout!... Allez en avant, Myrtô chérie, je
+vous rejoindrai dans un instant.
+
+Il l'attira à lui, la baisa au front et s'éloigna d'un pas rapide.
+
+Une bizarre impression s'empara soudain de Myrtô.
+
+Il lui vint l'envie folle de le rappeler, de lui crier: "Non, non,
+restez près de moi!"
+
+Allons, la fatigue l'avait rendue aujourd'hui bien nerveuse!... Elle
+raconterait tout à l'heure à Arpad cette singulière idée, et ils
+riraient tous deux de cet effroi enfantin.
+
+Elle se dirigea lentement vers le parc. Cette fin d'après-midi était
+d'une douceur pénétrante, empreinte de ce charme particulier des
+premières journées automnales. Les feuillages prenaient déjà quelques
+teintes chaudes, le soleil déclinant répandait une tiédeur exquise dans
+l'atmosphère.
+
+Comme la jeune femme passait près d'un bosquet, elle vit remuer le
+feuillage, et elle ne put retenir un mouvement d'effroi lorsqu'une
+femme, couverte d'un manteau noir à capuchon, se dressa tout à coup
+devant elle.
+
+--Que faites-vous là? dit-elle en se ressaisissant aussitôt.
+
+L'inconnue, au lieu de répondre, interrogea en allemand, mais avec un
+accent étranger:
+
+--Avez-vous vu un portrait de la princesse Alexandra?
+
+--Oui... Mais que signifie?...
+
+D'un geste brusque, la femme fit retomber son capuchon, et une
+exclamation s'étouffa dans la gorge de Myrtô...
+
+Elle avait devant elle Alexandra... Oui, c'étaient ses traits, son
+regard...
+
+Il sembla à Myrtô que son coeur s'arrêtait de battre... L'étrangère
+enveloppait d'un coup d'oeil haineux la jeune femme, plus blanche que
+sa robe d'épousée...
+
+--Vous ne vous attendiez pas à cette résurrection, princesse? dit-elle
+enfin d'un ton mordant.
+
+--Alors, vous... vous n'êtes pas morte?
+
+Les mots s'échappaient machinalement des lèvres pâles de Myrtô, elle
+n'avait plus conscience de ce qu'elle disait, un voile couvrait son
+regard, un écroulement se faisait en elle...
+
+--Mais il paraît, puisque me voici devant vous. C'est une véritable
+surprise, n'est-il pas vrai? On croyait cette pauvre Mrs Burnett morte
+et enterrée... Malheureusement elle a survécu, et, apprenant le second
+mariage du prince Milcza, elle a eu la curiosité de connaître celle qui
+la remplaçait, cette jeune Grecque que l'on disait si belle... Oh! la
+renommée n'a pas menti! Belle vous l'êtes royalement! dit-elle avec un
+regard envieux. Et on dit encore que tout le monde vous aime... et lui
+surtout! Vous avez tous les bonheurs, la vie s'annonce radieuse pour
+vous... Et cependant un mot de moi peut tout vous enlever.
+
+Son regard, un peu voilé sous les paupières retombantes, cherchait à
+scruter la physionomie rigide de Myrtô.
+
+--...Quand on saura que je vis, tout changera pour vous. L'Eglise
+déclarera nul votre mariage, ceux qui vous entouraient d'hommages
+aujourd'hui s'éloigneront de vous. Voilà ce qui vous attend, princesse
+Milcza, si Alexandra Ouloussof se déclare vivante... Mais il dépend de
+vous qu'elle demeure dans le tombeau. Pour cela, il vous suffira...
+
+Elle s'arrêta une seconde. Myrtô attachait sur elle un regard fixe...
+
+--...Il suffira que vous m'aidiez dans le grave embarras d'argent où
+je me trouve. Pour des raisons inutiles à vous expliquer, je me suis
+séparée de mon second mari, et je suis presque dans la misère. Vous
+êtes, vous, la femme du plus opulent magnat de Hongrie. Il vous sera
+facile de me donner la somme d'argent nécessaire... ou bien, si vous le
+préférez, quelques-uns des joyaux dont vous avez dû être comblée. Alors
+je vous ferai le serment de me taire...
+
+Myrtô eut tout à coup un violent soubresaut. Jusque-là, les paroles de
+l'étrangère étaient arrivées à ses oreilles comme une sorte de
+bourdonnement. Dans l'épouvantable désarroi de son esprit, dans la
+torture de son coeur, elle ne parvenait pas à en saisir exactement le
+sens. Mais cette fois elle avait compris...
+
+--Taisez-vous!... c'est odieux! s'écria-t-elle d'une voix étranglée,
+en étendant la main. Pour qui me prenez-vous?... Croyez-vous que ma
+conscience s'arrêterait une seconde à cette sacrilège tromperie?... Si
+vous dites vrai, c'est moi-même qui l'apprendrai à tous... et il n'y
+aura plus de princesse Milcza, fit-elle avec un brisement dans la voix.
+
+Une lueur de contrariété passa dans le regard d'Alexandra.
+
+--Allons donc, vous ne lâcherez pas ainsi une telle position pour de
+simples scrupules de conscience! dit-elle en haussant les épaules. Et
+que deviendrait le prince Milcza sans vous? Pensez-vous qu'il
+supporterait ce nouveau malheur?
+
+Oh! quelle douleur atroce broyait soudain le coeur de Myrtô...
+
+--...Et vous-même, qui devez lui être si attachée, vous qui êtes si
+jeune et dont l'existence se trouvera ainsi brisée, au moment où le
+plus enivrant bonheur vous était promis?... Tous ces sacrifices, toutes
+ces souffrances, le simple silence vous les évitera... le silence et un
+peu d'argent.
+
+Myrtô se dressa brusquement, elle étendit les mains dans un élan de
+toute sa jeune âme loyale et pure...
+
+--Taisez-vous!... retirez-vous, misérable tentatrice! Je ne veux pas
+vous écouter un instant de plus. Mgr Gisza est encore là, allez lui
+apprendre la vérité... Et tout à l'heure, je partirai, je serai Myrtô
+Elyanni comme hier... et Dieu nous accordera la grâce de la
+résignation, acheva-t-elle d'une voix étouffée.
+
+L'étrangère ne put retenir un geste de fureur.
+
+--Vous êtes folle!... Il faut que vous acceptiez, je le veux,
+entendez-vous?
+
+Elle avait saisi le poignet de la jeune femme et le serrait violemment,
+tandis que ses yeux bleu pâle l'enveloppaient d'un regard irrité.
+
+--Lâchez-moi, ou j'appelle! dit fermement Myrtô. La table des gardes
+forestiers n'est pas loin d'ici, ils m'entendront aussitôt... Et si le
+prince vous voit, je ne réponds de rien...
+
+Les beaux traits de l'étrangère étaient convulsés par une sorte de
+rage. Elle laissa aller cependant le poignet meurtri de Myrtô, et dit
+avec une sourde fureur:
+
+--Vous êtes une créature stupide et folle... Mais je saurai arriver à
+mes fins d'une manière ou de l'autre. Vous entendrez encore parler de
+moi, princesse Milcza.
+
+Elle ramena brusquement le capuchon sur sa tête et s'éloigna d'un pas
+rapide.
+
+Myrtô demeura un instant immobile, pétrifiée dans son anéantissement
+affreux. Puis, passant d'un geste machinal la main sur son front, elle
+s'en alla au hasard vers le parc...
+
+Elle laissait traîner sur le sol sa longue traîne de moire que les
+rayons du soleil déclinant faisaient étinceler. Elle n'avait plus de
+pensées, elle sentait ses idées vaciller dans son cerveau comprimé par
+l'angoisse épouvantable...
+
+Elle se vit tout à coup près du temple grec. Une douleur atroce la
+mordit au coeur... Ici avaient eu lieu leurs fiançailles, ici elle
+avait connu ce qu'elle était pour lui...
+
+Une grande faiblesse envahit tout à coup Myrtô, ses jambes fléchirent
+sous elle, et elle n'eut que le temps de se laisser tomber sur un des
+degrés du temple.
+
+Là, le front entre ses mains, elle s'abîma dans une douleur
+silencieuse, dans l'agonie de son âme aux prises avec l'affreuse
+réalité.
+
+Elle ne songeait pas à elle, à sa vie brisée, comme l'avait dit cette
+femme. Non, c'était lui... lui seul qu'elle se représentait, l'âme
+déchirée, désespérée peut-être. Il était si nouveau converti encore!...
+Oh! la pensée de sa douleur, de sa révolte!...
+
+Elle se rappela tout à coup que, par deux fois, elle avait demandé de
+souffrir pour que Dieu accordât au prince Milcza la grâce du bonheur
+temporel et surtout éternel.
+
+--Oh! mon Dieu, pour moi, ce que vous voudrez! Mais lui... lui qui a
+déjà tant souffert!
+
+Comme une ironie mordante, les sons d'un orchestre de tziganes
+arrivaient jusqu'à elle, rythmant une czarda. C'était en son honneur
+que tout Voraczy était en fête... pour ce mariage dont tous, ce soir,
+connaîtraient la nullité. De ces cérémonies touchantes et magnifiques,
+de cette allégresse, de ce bonheur, il ne restait rien...
+
+Et il y aurait de nouveau, à Voraczy, un homme au regard sombre, qui
+s'en irait solitaire à travers son immense domaine, l'âme broyée de
+regrets douloureux... et peut-être de haine contre "l'autre".
+
+--Mon Dieu, ayez pitié! gémit Myrtô.
+
+Elle se sentait défaillir sous l'étreinte de ce martyr moral... Et elle
+songea avec terreur qu'elle allait le voir, qu'il faudrait lui révéler
+l'atroce vérité, assister à sa révolte, à son désespoir, lutter,
+peut-être, pour faire prévaloir les droits imprescriptibles de la loi
+divine...
+
+--Oh! non, je ne veux pas!... pas maintenant? murmura-t-elle en
+comprimant sa poitrine où le coeur battait à grands coups précipités.
+Il faut que je parte... je lui écrirai...
+
+Elle ne songeait pas à toutes les impossibilités qui se dressaient
+devant elle. Un effroi irraisonné, une crainte déchirante de voir "sa"
+douleur l'emportaient, la faisaient se dresser débout, prête à fuir au
+hasard...
+
+Mais il était trop tard, un pas bien connu se faisait entendre... le
+prince apparaissait, se hâtant, le visage radieux...
+
+--Enfin, me voilà, Myrtô! Mon excellent oncle m'a un peu retenu...
+Mais qu'avez-vous?
+
+Il prononçait ces mots d'un ton de terreur, en s'élançant vers la jeune
+femme dont le visage était décomposé et les yeux presque hagards.
+
+Elle étendit les mains en balbutiant:
+
+--Partez, Arpad... laissez-moi... Je vous expliquerai... Mais je ne
+suis pas votre femme...
+
+--Myrtô!
+
+Elle comprit, à sa physionomie et au son de sa voix, qu'il la croyait
+folle.
+
+--Oh! non, j'ai toute ma raison! dit-elle d'un ton brisé. Il faut nous
+séparer, Arpad, Dieu ne permet pas que je remplisse près de vous les
+devoirs que j'avais acceptés avec tant de bonheur.
+
+--Myrtô, que voulez-vous dire? s'écria-t-il avec effroi en lui
+saisissant la main.
+
+Elle murmura, d'une voix si faible qu'il l'entendit à peine:
+
+--Alexandra vit... Je l'ai vue...
+
+--Alexandra!
+
+Il la regardait avec stupeur, et de nouveau elle vit que sa crainte de
+tout à l'heure reparaissait.
+
+--Non, je ne suis pas folle, je vous assure, Arpad! Je l'ai vue tout à
+l'heure dans le jardin, elle m'a dit qu'elle avait échappé à la mort,
+qu'elle s'était séparée de son second mari, elle a eu le cynisme de
+m'offrir le silence contre argent comptant...
+
+Le prince l'interrompit brusquement.
+
+--Une jeune femme qui ressemblait à Alexandra?
+
+--Oui... Oh! c'était elle, bien elle! J'avais vu son portrait, je l'ai
+reconnue aussitôt!
+
+Le prince lâcha la main de Myrtô et, sortant de sa poche un petit
+sifflet d'or qui lui servait à appeler ses gardes lorsqu'il avait une
+communication à leur faire au cours de ses promenades dans le parc, il
+en tira un son prolongé. Puis il se tourna vers Myrtô stupéfaite et lui
+prit les mains en posant son regard plein de tendresse sur le visage
+altéré de la jeune femme.
+
+--Oh! si, vous êtes ma femme devant Dieu et devant les hommes, ma
+bien-aimée! Vous avez été la dupe d'une misérable aventurière...
+
+Un cri s'échappa de la gorge contractée de Myrtô:
+
+--Arpad... oh! serait-ce vrai?
+
+--Oui, c'est la vérité absolue. Celle que vous avez vue est bien une
+Ouloussof, mais la soeur d'Alexandra, Fedora, une jeune soeur qui lui
+ressemble de frappante manière, bien que ceux qui ont connu l'aînée
+puissent dès le premier abord distinguer quelques différences. Pour
+vous, qui n'aviez vu qu'un portrait, je comprends que vous ayez été
+saisie... Cette Fedora, mariée et divorcée ensuite comme sa soeur, est
+devenue une sorte d'aventurière, toujours à la recherche d'expédients.
+Ayant lu quelque part l'annonce de notre mariage, elle aura eu l'idée
+de tenter quelque escroquerie... Mais soyez sans crainte, ma Myrtô, sa
+soeur est bien morte. Jai pris tous mes renseignements, toutes mes
+précautions, afin qu'il ne puisse subsister le moindre doute. Elle a
+survécu une heure encore à ses affreuses brûlures, et a rendu le
+dernier soupir entourée de la famille Burnett. Il n'y a aucun doute...
+aucun, je vous le répète, Myrtô!
+
+Une joie immense, surhumaine, envahissait la jeune femme. Elle murmura:
+"Arpad!... mon mari!", et s'affaissa à demi évanouie.
+
+Il la reçut entre ses bras, la fit asseoir près de lui sur les degrés.
+Déjà, elle reprenait ses sens, et, ses nerfs se détendant, elle se mit
+à sangloter doucement, la tête sur l'épaule de son mari. Il la calmait
+avec de tendres paroles, et bientôt les larmes cessèrent, Myrtô sentit
+qu'avec le bonheur les forces lui revenaient un peu...
+
+Un homme, portant la tenue des gardes forestiers du prince, apparut
+tout à coup au bord de la clairière. Sur un signe de son maître, il
+s'avança jusqu'au péristyle...
+
+--Dulby, fais faire immédiatement une battue dans le parc et aux
+environs du château. Il s'agit de trouver et d'arrêter une femme qui a
+effrayé la princesse et a tenté de lui extorquer de l'argent. Elle est
+jeune, très grande, très blonde, de beaux traits, les yeux bleus
+pâles... Pourriez-vous indiquer à peu près comment elle était vêtue,
+Myrtô?
+
+--Elle avait un long manteau noir à capuchon... Mais je ne saurais
+dire dans quelle direction elle est partie, j'étais si bouleversée!...
+
+--Peu importe, on cherchera partout. Elle ne peut encore être bien
+loin... Tu as compris, Dulby?
+
+--Oui, Votre Excellence.
+
+--Va, et ne perds pas de temps.
+
+--Vous voulez la faire arrêter, Arpad? dit Myrtô, lorsque le garde se
+fut éloigné.
+
+--Certes!... J'avais appris il y a quelque temps qu'on la recherchait
+comme coupable d'une récente escroquerie, et hier, il m'est parvenu un
+rapport sur sa présence aux environs. J'ai eu le tort de n'y pas
+accorder l'attention nécessaire... Quelle souffrance je vous aurais
+évitée ainsi, ma Myrtô!
+
+Il contemplait avec douleur le cher visage où demeuraient encore les
+traces de l'épouvantable angoisse qui avait bouleversé le coeur de
+Myrtô.
+
+--Oh! c'est fini maintenant! dit-elle en souriant pour le rassurer.
+C'est fini, mon cher Arpad, puisque je sais maintenant que tout cela
+n'était qu'un mauvais rêve.
+
+Mais un frisson rétrospectif la secouait encore.
+
+--Si vous vous sentiez assez forte, nous rentrerions, chérie. L'air
+fraîchit un peu, et vous n'êtes pas suffisamment couverte.
+
+--Oh! oui, je marcherai, avec votre appui, Arpad!
+
+Lentement, car elle était encore affaiblie après cette terrible
+secousse morale, ils revinrent vers le château. Dans les salons, dans
+les jardins, on dansait au son des orchestres de tziganes. Personne ne
+s'était douté du bref petit drame qui avait eu surtout pour théâtre le
+coeur de Myrtô.
+
+Evitant la partie du jardin où tourbillonnaient les couples, le prince
+conduisit sa femme vers son appartement. Il la fit entrer dans son
+cabinet de travail, l'installa dans un fauteuil près de la fenêtre,
+sonna Miklos pour faire apporter du thé... Le calme revenait de plus en
+plus dans Myrtô, sous l'influence de cette affectueuse sollicitude,
+dans l'atmosphère tranquille de cette pièce immense meublée avec une
+somptuosité artistique et sévère, et ornée à profusion de fleurs
+admirables. Au-dessus du bureau de son mari, elle voyait le dernier
+tableau dû au pinceau de Christos Elyanni, celui qui le représentait
+avec sa femme et sa fille. D'accord avec Myrtô, le prince l'avait fait
+placer dans cette pièce où il se tiendrait souvent avec sa femme.
+
+--De cette façon, puisque je n'ai pas eu le bonheur de connaître vos
+chers parents, je les aurai souvent sous les yeux, ainsi que vous, ma
+petite Myrtô, avait-il dit à sa fiancée.
+
+Comme ils auraient été heureux du bonheur de leur enfant! Ce matin,
+Myrtô avait éprouvé une impression de tristesse en songeant à leur
+absence... Et maintenant encore, une larme brillait dans les yeux qui
+s'attachaient sur la tableau...
+
+Mais une main saisit la sienne, une voix chaude, la chère voix qu'elle
+avait cru tout à l'heure ne plus entendre, murmura à son oreille:
+
+--Ne pleurez pas, ma femme aimée, car aujourd'hui, ils sont heureux de
+notre bonheur, ils vous bénissent... ils nous bénissent, ma chère
+petite Myrtô.
+
+Elle leva vers lui son regard rayonnant, où se reflétait si bien
+toujours l'âme pure, vaillante et tendre de Myrtô, et il murmura:
+
+--J'aime vos yeux, Myrtô!... Vous rappelez-vous que notre petit Karoly
+disait ainsi?... Lui aussi avait été pris à la lumière de ces grands
+yeux...
+
+Miklos entra, apportant le thé, il annonça que le garde Dulby était
+prêt à rendre compte de sa mission.
+
+--Déjà! A la bonne heure!... Fais-le entrer, Miklos.
+
+Le garde apparut, couvert de poussière, et s'avança de quelques pas au
+milieu de la pièce.
+
+--Eh bien! c'est fait, Dulby?
+
+--Oui, Votre Excellence, elle est arrêtée. Mais elle était armée et a
+tiré un coup de revolver sur Mihacz qui est assez grièvement blessé, je
+le crains.
+
+--Oh! pauvre garçon! s'écria Myrtô. Arpad, nous allons le voir?
+
+--Pas vous, Myrtô, c'est assez d'émotions pour aujourd'hui. Restez
+bien tranquille ici, je reviens dans un moment, après avoir su ce que
+pense le docteur de cette blessure.
+
+Dans la grande pièce où flottait un parfum léger elle demeura seule,
+et, fermant les yeux, elle essaya de revoir avec calme les affres par
+lesquelles elle venait de passer. Dieu l'avait exaucée, elle avait
+souffert une brève mais douloureuse agonie, et lui, son mari, lui dont
+elle avait dit un jour: "Son bonheur est mon bonheur", avait été
+épargné par la miséricorde divine.
+
+Un hymne de reconnaissance s'élevait de l'âme de Myrtô, où le calme
+était revenu complet maintenant. Un peu penchée, les mains jointes,
+elle priait pour "lui", pour le pauvre homme frappé en accomplissant
+son devoir, pour la malheureuse criminelle qui l'avait tant fait
+souffrir...
+
+Le prince Milcza entra en disant d'un ton joyeux:
+
+--Allons, il n'y a rien de grave, rien absolument. Ce brave Mihacz
+sera sur pied dans quelques jours, et il y gagnera une augmentation de
+traitement qui sera fort bien accueillie par sa nombreuse famille.
+
+Il s'assit près de sa femme et la baisa au front en disant avec émotion:
+
+--Chassez maintenant tous ces vilains nuages qui ont tenté d'assombrir
+le premier jour de notre union, ma Myrtô. Vous continuerez à être pour
+moi la chère, la radieuse fée aux fleurs... car c'est par l'influence
+de vos vertus que le repentir, la foi et la charité, ces fleurs
+célestes, se sont épanouis dans l'âme autrefois révoltée et endurcie,
+dans la pauvre âme malade du prince Milcza.
+
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILEE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+
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