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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:38:39 -0700 |
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DELLY + + + +L'EXILEE + + + +PARIS + +LIBRAIRIE BLERIOT + +HENRI GAUTIER, SUCCESSEUR + +55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55 + + + + + +L'EXILEE + + + +CHAPITRE I + + + +Les nuages s'étaient un instant écartés, un vif rayon de soleil d'avril +frappait le vitrage du bow-window où Myrtô reposait, sa tête délicate +retombant sur le dossier du fauteuil, dans l'atmosphère tiède parfumée +par les violettes et les muguets précoces qui croissaient dans les +caisses, à l'ombre de palmiers et de grandes fougères. + +C'était une miniature de petite serre. Tout au plus, entre ces caisses +et ces quelques plantes vertes, demeurait-il la place nécessaire pour +le fauteuil où s'était glissée la mince personne de Myrtô. + +Elle reposait, les yeux clos, ses longs cils dorés frôlant sa joue au +teint satiné et nacré, ses petites mains abandonnées sur sa jupe +blanche. Ses traits, d'une pureté admirable, évoquaient le souvenir de +ces incomparables statues dues au ciseau des sculpteurs de la Grèce. +Cependant, ils étaient à peine formés encore, car Myrtô n'avait pas +dix-huit ans... Et cette extrême jeunesse rendait plus touchants, plus +attendrissants le pli douloureux de la petite bouche au dessin parfait, +le cerne bleuâtre qui entourait les yeux de la jeune fille, et les +larmes qui glissaient lentement de ses paupières closes. + +Sur sa nuque retombait, en une coiffure presque enfantine, une lourde +chevelure aux larges ondulations naturelles, une chevelure d'un blond +chaud, qui avait à certains instants des colorations presque mauves, et +semblait, peu après, dorée et lumineuse. Ses bandeaux encadraient +harmonieusement le ravissant visage, doucement éclairé par ce gai rayon +de soleil perçant entre deux giboulées. + +Myrtô demeurait immobile, et cependant elle ne dormait pas. Quand même +sa sollicitude filiale ne l'eût pas tenue éveillée, prête à courir à +l'appel de sa mère, la douloureuse angoisse qui la serrait au coeur +l'aurait empêchée de goûter un véritable repos. + +Bientôt, demain peut-être, elle se trouverait orpheline et seule sur la +terre. Aucun parent ne serait là pour l'aider dans ces terribles +moments redoutés d'âmes plus mûres et plus expérimentées, aucun foyer +n'existait qui pût l'accueillir comme une enfant de plus. Elle avait sa +mère, et celle-ci partie, elle était seule, sans ressources, car la +pension viagère dont jouissait Madame Elyanni disparaissait avec elle. + +Myrtô était fille d'un Grec et d'une Hongroise de noble race. La +comtesse Hedwige Gisza avait rompu avec toute sa parenté en épousant +Christos Elyanni dont la vieille souche hellénique ne pouvait faire +oublier, aux yeux des fiers magistrats, que ses parents avaient dérogé +en s'occupant de négoce, et que lui-même n'était qu'un artiste +besogneux. + +Artiste, il l'était dans toute l'acception du terme. Epris d'idéal, il +vivait dans un rêve perpétuel où flottaient des visions de beauté +surhumaine. La jolie Hongroise, vue un jour à Paris, à une fête de +charité où Christos s'était laissé entraîner par un ami, l'avait frappé +par sa grâce délicate, un peu éthérée, et la douceur radieuse de ses +yeux bleus. Elle, de son côté, avait remarqué cet inconnu dont les +longs cheveux noirs encadraient un visage si différent de tous ceux qui +l'entouraient--un visage de médaille grecque, où le regard rayonnant +d'une continuelle pensée intérieure mettait un charme indéfinissable. +Elle se fit présenter l'artiste, obtint de la vieille cousine qui la +chaperonnait que Christos fît son portrait, et, un jour, elle offrit +elle-même sa main au jeune Grec qui avait jusque-là soupiré en silence, +sans oser se déclarer. + +Elle était majeure, sans parenté proche, et pourvue d'une fortune peu +considérable, mais indépendante. Elle devint Madame Elyanni... Et ce +fut un ménage à la fois heureux et malheureux. + +Heureux, car ils étaient unis par un amour profond et ne voyaient rien +au-delà l'un de l'autre... Malheureux, car ils avaient des défauts +identiques, des goûts trop semblables. Alors que la nature rêveuse et +trop idéaliste de Christos eût demandé, en sa compagne, le contrepoids +d'une raison ferme, d'un jugement mûri et d'habitudes pratiques, il ne +devait trouver, en Hedwige, qu'un charmant oiseau adorant les fleurs, +la lumière, les étoiles claires et chatoyantes, incapable d'une pensée +sérieuse et ignorant tout de la conduite d'une maison. + +Après avoir vécu pendant deux ans dans la patrie de Christos, ils +étaient venus s'établir à Paris. Le peintre aimait cette ville où il +était né, où était morte sa mère, une Française. Il espérait surtout +arriver à percer enfin, atteindre quelque notoriété, réaliser le rêve +de gloire qui chantait en son âme. + +Mais il n'avait aucunement le goût de la réclame, et ses oeuvres, par +leur caractère d'idéalisme très haut, ne s'adaptaient pas aux tendances +modernes. La réussite ne vint pas, la fortune d'Hedwige se fondit peu à +peu, et le jour où Christos mourut, d'une maladie due au découragement +qui s'était lentement infiltré en lui, il ne restait à Madame Elyanni +qu'une rente viagère, relativement assez considérable, laissée au +peintre, et après lui à sa veuve, par un veux cousin qui s'était éteint +quelques années auparavant dans l'île de Chio. + +Myrtô avait à cette époque douze ans. C'était une enfant vive et gaie, +idolâtrée de ses parents en admiration devant sa beauté et son +intelligence. Une piété très ardente et très profonde, la direction +d'une vieille institutrice, femme d'élite, l'avaient heureusement +préservée des conséquences que pouvait avoir l'éducation donnée par ces +deux êtres charmants et bons, mais si peu faits pour élever un +enfant... Et à la mort de Christos, on vit cette chose touchante et +exquise: la petite Myrtô, dominant la douleur que lui causait la perte +d'un père très chéri et la vue du désespoir de sa mère, se révélant +tout à coup presqu'une femme déjà par le sérieux et le jugement, +organisant, avec l'aide d'un vieil ami de son père, une nouvelle +existence, soignant avec un tendre dévouement Madame Elyanni dont le +chagrin avait abattu la santé toujours frêle. + +La mère et la fille s'installèrent à Neuilly, dans un très petit +appartement, au quatrième étage d'une maison habitée par de modestes +employés. Madame Elyanni, que l'expérience n'avait pas corrigée, fit +ajouter à la fenêtre de sa chambre ce bow-window et voulut qu'il fût +continuellement garni de fleurs. + +--Je me passerais plutôt de manger que de ne pas voir des fleurs +autour de moi, avait-elle répondu au tuteur de Myrtô qui avançait +discrètement que les revenus ne permettraient peut-être pas... + +--Oh! Monsieur, il ne faut pas que maman soit privée de fleurs! avait +dit vivement Myrtô. + +Il fallait aussi que Madame Elyanni eût une nourriture délicate... Et, +comme elle abhorrait les nuances foncées, elle exigeait que sa fille +fût toujours vêtue de blanc à l'intérieur, coutume économique, car la +fillette, qui remplissait courageusement avec une souriante attention, +bien des menus devoirs de ménagère, devait remplacer fréquemment ces +costumes que sa mère ne souffrait pas voir tant soit peu défraîchis. + +Il en était ainsi de nombreux détails, et malgré les économies que +Myrtô, devenue un ménagère accomplie, réussissait à réaliser sur +certains points, le budget s'équilibrait parfois difficilement. + +Il avait fallu compter aussi avec les frais de son instruction. Grâce à +une extrême facilité, aux admirables dispositions dont elle était +douée, elle avait pu les réduire au minimum. Elle avait conquis, +l'année précédente, son brevet supérieur, et avait réussi à acquérir, +en prenant de temps à autre quelques leçons d'un excellent professeur, +un remarquable talent de violoniste. + +Telle était Myrtô, petite âme exquise, ardente et pure, coeur +délicatement bon et dévoué, chrétienne admirable, enfant par sa candide +simplicité, femme par l'énergie et la réflexion d'un esprit mûri déjà +au souffle de l'épreuve et des responsabilités. + +Car tous les soucis retombaient sur elle. Madame Elyanni, languissante +d'âme et de corps, se laissait gâter par sa fille et déclarait ne +pouvoir s'occuper de rien. Depuis quelques années, elle ne voulait plus +sortir et passait ses journées étendue, s'occupant à de merveilleuses +broderies ou rêvant, les yeux fixés sur le dernier tableau peint par +Christos, et où le peintre s'était représenté entre sa femme et sa +fille, dans son petit atelier illuminé de soleil. + +Elle s'était étiolée ainsi, hâtant la marche de la maladie qui l'avait +terrassée enfin deux jours auparavant. En voyant la physionomie +soucieuse du médecin appelé aussitôt, Myrtô avait compris que le danger +était grand... Et en entendant, la veille, sa mère demander le prêtre, +elle s'était dit que tout était fini, car l'âme insouciante de Madame +Elyanni était de celles qui attendent les derniers symptômes +avant-coureurs de la fin pour oser songer à se mettre en règle avec +leur Dieu. + +Ce matin, on lui avait apporté le Viatique... Et c'était autant pour la +laisser faire en toute tranquillité son action de grâces que pour +dérober à son regard les larmes difficilement contenues pendant la +cérémonie, que Myrtô s'était réfugiée dans le bow-window. + +Elle aimait profondément sa mère, d'une tendresse qui prenait, à son +insu, une nuance de protection très explicable par la faiblesse morale +de Madame Elyanni. Son coeur avait besoin de se donner, de s'épancher +en dévouement sur d'autres coeurs souffrants, faibles, ou découragés. +Sa mère disparue, ce serait fini de cette sollicitude de tous les +instants qu'exigeait, depuis quelques mois surtout, Madame Elyanni. +Personne n'aurait plus besoin d'elle... A moins qu'elle ne se fît +religieuse pour déverser sur ses frères en Jésus-Christ les trésors de +tendresse dévouée contenus dans son coeur. Mais, jusqu'ici, la voix +divine n'avait pas parlé, Myrtô ignorait si elle avait la vocation +religieuse. + +Dans le silence qui régnait, à peine troublé de temps à autre par la +corne d'un tramway, une voix faible appela: + +--Myrtô! + +La jeune fille se leva vivement et entra dans la chambre aux tentures +claires, aux meubles de laque blanche. Des plantes vertes, des gerbes +de fleurs en ornaient les angles, garnissaient les tables et la +cheminée... Et sur une petite table couverte d'une nappe blanche, +d'autres fleurs encore s'épanouissaient entre les candélabres dorés et +le crucifix. + +Myrtô s'avança près du lit, elle se pencha vers le pâle visage flétri, +entouré de cheveux blonds grisonnants. + +--Me voilà, maman chérie. Que voulez-vous de votre Myrtô? +demanda-t-elle en mettant un tendre baiser sur le front de sa mère. + +--Je veux te parler, mignonne... Ecoute, j'ai compris depuis... depuis +que je sens venir la mort... + +--Maman! murmura Myrtô. + +Les yeux bleus de la malade enveloppèrent la jeune fille d'un regard +navré. + +--Il faut bien nous faire à cette pensée, enfant... J'ai donc compris +que je n'ai pas été pour toi une bonne mère... + +--Maman! redit encore Myrtô avec un geste de protestation. + +--Si, ma chérie, c'est la vérité. Je t'ai beaucoup aimée, c'est vrai, +mais autrement, je n'ai rempli aucun des devoirs maternels. J'ai laissé +à ta petite âme courageuse toutes les responsabilités, tous les soucis, +je n'ai su que m'enfermer dans mon chagrin et dépenser égoïstement tout +notre petit revenu, au lieu de songer à économiser pour toi. + +--C'était juste, maman, c'était bien ainsi! Moi je suis jeune, je +travaillerai... + +--Tu travailleras!... Pauvre mignonne aimée! que pourrais-tu faire! La +concurrence est énorme... et d'ailleurs tu ne peux vivre seule, Myrtô. +Il te faut l'abri d'un foyer, la sécurité au milieu d'une famille +sérieuse... j'ai donc songé à ma cousine Gisèle. Tu sais que, seule de +toute ma famille, elle a continué à se tenir en rapports avec moi, par +quelques mots sur une carte au 1er janvier, par des lettres de +faire-part. Elle avait épousé, trois ans avant mon mariage, le prince +Sigismond Milcza. Un fils est né de cette union. Elle m'apprit quelques +années plus tard son veuvage, puis son second mariage, la naissance de +quatre enfants, et enfin un nouveau veuvage. Nous nous aimions +beaucoup, et j'ai songé qu'en souvenir de moi elle accepterait +peut-être de t'accueillir. + +Myrtô se redressa vivement. + +--Maman, voulez-vous que j'aille mendier la protection et +l'hospitalité de ces parents qui n'ont pas voulu accepter mon cher père? + +--Oh! les autres, non! Mais Gisèle n'a jamais cessé de me considérer +comme de la famille. + +--Cependant, maman, il ne me paraît pas admissible que je sois à la +charge de la comtesse Zolanyi! dit vivement Myrtô. + +--Non, mais elle doit avoir des relations étendues et très hautes, car +les Gisza, les Zolanyi, les Milcza surtout sont de la première noblesse +magyare. Ces derniers sont de race royale, et leur fortune est +incalculable. Gisèle pourra donc, mieux que personne, t'aider à trouver +une position sûre, elle sera pour toi une protection, un conseil... Et +je voudrais que tu lui écrives de ma part, afin que je te confie à elle. + +--Ce que vous voudrez, mère chérie! murmura Myrtô en baisant la jolie +main amaigrie posée sur le couvre-pied de soie blanche un peu jaunie. + +Sous la dictée de sa mère, elle écrivit un simple et pathétique appel à +cette parente inconnue d'elle. A grand'peine, Mme Elyanni parvint à y +apposer sa signature... Myrtô demanda: + +--Où dois-je adresser cette lettre? + +--Depuis son second veuvage, Gisèle m'a donné son adresse au palais +Milcza, à Vienne. Je suppose qu'après la mort du comte Zolanyi, elle a +dû aller vivre près de son fils aîné, qui n'est peut-être pas marié +encore. Envoie la lettre à cette adresse. Si Gisèle ne s'y trouve pas, +on fera suivre. + +Myrtô, d'une main qui tremblait un peu, mit la suscription, apposa le +timbre, et se leva en disant: + +--Je vais la porter chez les dames Millon. L'une ou l'autre aura +certainement occasion de sortir ce matin et de la mettre à la poste. + +Les dames Million occupaient un logement sur le même palier que Mme +Elyanni. La mère étai veuve d'un employé de chemin de fer, la fille +travaillait en chambre pour un magasin de fleurs artificielles. +C'étaient d'honnêtes et bonnes créatures, serviables et discrètes, qui +admiraient Myrtô et auraient tout fait pour lui procurer le moindre +plaisir. Isolée comme l'était la jeune fille, Mme Elyanni n'ayant +jamais voulu nouer de relations, elle avait trouvé plusieurs fois une +aide matérielle ou morale près de ses voisines, et elle leur en gardait +une reconnaissance qui se traduisait par des mots charmants et de +délicates attentions, Myrtô n'étant pas de ces coeurs vaniteux et +étroits qui considèrent avant toute chose la situation sociale et le +plus ou moins de distinction du prochain. + +La porte lui fut ouverte par Mlle Albertine, grande et belle fille +brune, au teint pâle et au regard très doux. + +--Mlle Myrtô! Entrez donc, mademoiselle! + +Et elle s'effaçait pour la laisser pénétrer dans la salle à manger, où +Mme Millon, une petite femme vive et accorte, était en train de +morigéner un petit garçon de cinq à six ans, un orphelin que la mort de +sa fille aînée et de son gendre avait laissé à sa charge... elle +s'avança vivement vers la jeune fille en demandant: + +--Eh bien! mademoiselle Myrtô? + +--Elle est si faible, si faible! murmura Myrtô. + +Et un sanglot s'étouffa dans sa gorge. + +--Pauvre chère petite demoiselle! dit Mme Million en lui saisissant la +main, tandis qu'Albertine se détournait pour dissimuler une larme. + +--Je suis venue vous demander un service, reprit Myrtô en essayant de +dominer le tremblement de sa voix. Quand vous descendrez, voulez-vous +mettre cette lettre à la boîte? + +--Mais certainement! Albertine a justement une course à faire dans +cinq minutes, elle ne l'oubliera pas, comptez sur elle. + +--Moi aussi, j'irai porter la lettre, dit le petit garçon qui s'était +avancé et posait câlinement sa joue fraîche contre la main de Myrtô. + +--Oui, c'est cela, Jeannot... et puis tu feras aussi une petite prière +pour ma chère maman, dit la jeune fille en caressant sa petite tête +rasée. + +--Nous lui en faisons dire une tous les soirs, mademoiselle Myrtô... +Et vous savez, si vous avez besoin de n'importe quoi, nous sommes là, +toutes prêtes à vous rendre service. + +--Oui, je connais votre coeur, dit Myrtô en tendant la main aux deux +femmes. Merci, merci... Maintenant, je vais vite retrouver ma pauvre +maman. + +Lorsque la jeune fille eut disparu, Madame Millon posa la lettre sur la +table, non sans jeter un coup d'oeil sur la suscription. + +--Comtesse Zolanyi, palais Milcza... Ces dames ne nous ont jamais dit +grand'chose sur elles-mêmes, mais j'ai idée, Titine, qu'elles sont +d'une grande famille. L'autre jour pendant que j'étais près de Madame +Elyanni, j'ai remarqué, sur un joli mouchoir fin dont elle se servait, +une petite couronne brodée. + +--Et mademoiselle Myrtô a des manières de princesse qui lui viennent +tout naturellement, cela se voit, si elle pouvait donc avoir des +parents qui l'accueillent, qui l'aiment comme elle le mérite!... Car la +pauvre dame n'a plus guère à vivre, maman. + +--Hélas! non! Si elle passe la nuit, ce sera tout... Pauvre petite +demoiselle Myrtô! Ca me fend le coeur, vois-tu, Titine! + +Et l'excellente personne sortit son mouchoir, tandis que sa fille, +serrant les lèvres pour dominer son émotion, entrait dans la chambre +voisine pour mettre son chapeau. + +Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans la chambre de sa mère, s'occupait +à défaire le petit autel. Elle allait et venait doucement, +incomparablement élégante et svelte, avec des mouvements d'une grâce +infinie. + +--Myrtô! + +Elle s'approcha du lit... Madame Elyanni saisit sa main en disant: + +--Regarde-moi, Myrtô! + +Les yeux bleus de la mère se plongèrent dans les admirables prunelles +noires, veloutées, rayonnantes d'une pure clarté intérieure. Toute +l'âme énergique, ardente, virginale de Myrtô était là... Et Madame +Elyanni murmura doucement: + +--Que je les voie encore, tes yeux, tes beaux yeux!... Myrtô, ma +lumière! + +--Maman, ne parlez pas ainsi! supplia la jeune fille. Il n'y a qu'une +vraie lumière, c'est Dieu, et il ne faut pas... + +--Oui. Il est la lumière, mais cette lumière incréée se communique aux +âmes pures, et celles-ci la répandent autour d'elles... Ne t'étonne pas +de m'entendre parler ainsi, mon enfant. Depuis hier, ta pauvre mère a +bien réfléchi, elle a compris ce que tu avais été pour elle, ce que +Dieu lui avait donné en lui accordant une fille telle que toi, et +comment il lui aurait été impossible de vivre sans l'ange qu'elle a +sans cesse trouvé à ses côtés. Je te bénis, Myrtô, mon amour, je te +bénis de toute la force de mon coeur! + +Sas mains se posèrent sur la chevelure blonde. Myrtô, sanglotante, +s'était laissé tomber à genoux... + +--Ne pleure pas, chérie. Pense que je vais retrouver mon cher +Christos. Tous deux, de là-haut nous veillerons sur toi... + +Elle s'interrompit, à bout de forces, en laissant retomber ses mains +que Myrtô pressa sur ses lèvres... Et elles demeurèrent ainsi, +immobiles, savourant la douloureuse jouissance de ces dernières heures. + + + +CHAPITRE II + + + +Enveloppée dans ses crêpes, un peu courbée sous son long châle noir, +Myrtô marchait comme en un rêve, entre les dames Millon. Elle revenait +vers le logis vide d'où était partie tout à l'heure la dépouille +mortelle de Madame Elyanni. + +Elle se sentait anéantie, presque sans pensée. Albertine avait +doucement pris sa main pour la passer sous son bras... Et cette marque +d'affectueuse attention avait mis un léger baume sur le coeur brisé de +Myrtô. + +En arrivant sur le palier du quatrième étage, Madame Million demanda: + +--Vous allez rester à déjeuner et finir la journée chez nous, +mademoiselle Myrtô?... Et même y coucher, si vous le voulez bien, car +ce serait trop triste pour vous... + +Myrtô lui prit les mains et les pressa avec force. + +--Merci, merci, Madame! Mais je préfère rentrer tout de suite, +m'habituer à cette solitude, à la pensée de ne plus la voir là... + +Sa voix se brisa dans un sanglot. + +--... Demain, si vous le voulez bien, je viendrai partager votre +repas... mais aujourd'hui, je ne peux pas... Ne m'en veuillez pas, je +vous en prie! + +--Oh! bien sûr que non, ma pauvre demoiselle! Faites ce qui vous +coûtera le moins... Mais je vais aller vous porter un peu de bouillon... + +--Non, pas maintenant, je ne pourrais pas. Ce soir, j'essaierai... + +Elle leur tendit la main et entra dans l'appartement où la femme de +ménage s'occupait à tout remettre en ordre. + +Myrtô se réfugia dans sa chambre, une petite pièce meublée avec une +extrême simplicité. Elle enleva son chapeau, son châle, et s'assit sur +un siège bas, près de la fenêtre. + +Tout à l'heure, en se voyant seule derrière le char funèbre, elle avait +eu, pour la première fois, la conscience nette du douloureux isolement +qui était le sien... Et voici que cette impression lui revenait, plus +vive, dans ce logis où elle avait, pendant des années, prodigué son +dévouement à la mère dont elle était l'unique affection. + +Lorsque le pénible événement s'était trouvé accompli, elle avait +aussitôt télégraphié à son tuteur. Celui-ci, vieil artiste célibataire, +vivait retiré sur la côte de Provence. Il avait répondu par des +condoléances, mettant en avant ses rhumatismes qui lui interdisaient +tout déplacement. D'offres de service à sa pupille, pas un mot. + +La comtesse Zolanyi n'avait pas répondu. Peut-être ne se trouvait-elle +pas à Vienne... Et d'ailleurs, Myrtô comptait si peu sur cette grande +dame qui ne souciait sans doute aucunement d'une jeune cousine inconnue +et très pauvre! Lorsqu'elle aurait dominé ce premier anéantissement qui +la terrassait, elle envisagerait nettement la situation et chercherait, +avec l'aide de dames Millon, un moyen de se tirer d'affaire. + +Mais aujourd'hui, non, elle ne pouvait pas! Elle se sentait faible +comme un enfant... + +Un coup de sonnette retentit. La femme de ménage alla ouvrir, Myrtô +entendit un bruit de voix... Puis on frappa à la porte de sa chambre... + +--Mademoiselle, c'est une dame qui demande à vous parler. + +Une envie folle lui vint de répondre: + +--Pas aujourd'hui!... Oh! pas aujourd'hui! + +Mais elle se domina, et, se levant, elle entra dans la pièce voisine. + +Une dame de petite taille, en deuil léger et d'une discrète élégance, +se tenait debout au milieu de la salle à manger. Sous la voilette, +Myrtô vit un fin visage un peu flétri, des yeux qui lui rappelèrent +ceux de sa mère, et qui exprimaient une sorte de surprise admirative en +se posant sur la jeune fille... + +L'inconnue s'avança vers Myrtô en disant en français, avec un léger +accent étranger: + +--J'arrive donc trop tard? Ma pauvre Hedwige?... + +--Oui, c'est fini, dit Myrtô. + +Et, pour la première fois, depuis deux jours, les larmes jaillirent +enfin des yeux de la jeune fille. + +--M a pauvre enfant! dit l'étrangère en lui prenant la main et en la +regardant avec compassion. Et dire que j'étais à Paris, que j'aurais pu +accourir aussitôt près d'Hedwige! Mais votre lettre m'a été renvoyée de +Vienne, je l'ai reçue ce matin seulement. + +--Quoi, vous étiez à Paris! dit Myrtô d'un ton de regret. Oh! si nous +avions pu nous en douter! Mais asseyez-vous, Madame!... Et +permettez-moi de vous remercier dès maintenant d'être accourue si vite +à l'appel de ma pauvre mère. + +--C'était chose toute naturelle, dit la comtesse en prenant place sur +le fauteuil que lui avançait Myrtô. Hedwige et moi, bien que cousines +assez éloignées, avons été élevées dans une grande intimité. J'en ai +toujours conservé le souvenir, malgré... enfin, malgré ce mariage qui +avait mécontenté notre parenté. + +Le front de Myrtô se rembrunit un peu, tandis que la comtesse +continuait d'un ton calme, où passait un peu d'émotion: + +--Je n'ai donc pas hésité à venir, espérant bien la trouver encore en +vie... Mais la concierge m'a appris que... tout était fini. + +--Oui, c'est fini, fini! dit Myrtô. + +Elle s'était assise en face de la comtesse, et le jour un peu terne +éclairait d'une lueur grise son délicieux visage fatigué et pâli, sur +lequel les larmes glissaient, chaudes et pressées. + +La comtesse parut touchée, son regard mobile s'embua un peu... Elle se +pencha et prit la main de la jeune fille. + +--Voyons, mon enfant, ne vous désolez pas. En souvenir d'Hedwige, je +suis prête à vous aider, à vous accorder cette protection que ma pauvre +cousine me demandait pour vous... Racontez-moi un peu votre vie, +parlez-moi d'elle et de vous. + +On ne pouvait nier qu'elle ne se montrât bienveillante, bien qu'avec +une nuance de condescendance qui n'échappa pas à Myrtô. Cependant, la +jeune fille avait craint de se heurter à la morgue de cette parente +inconnue, et elle éprouvait un soulagement en constatant en elle une +certaine dose d'amabilité et même de sympathie. + +Elle fit donc brièvement le récit de leur existence depuis la mort de +M. Elyanni. Parfois, la comtesse lui adressait une question. Entre +autres choses, elle s'informa de l'état des finances de l'orpheline. +Myrtô lui apprit qu'il ne lui restait rien, sauf un mince capital +représentant une rente de quatre cents francs. + +--Oui, vous me disiez cela dans votre lettre, mais je pensais que vous +possédiez peut-être quelques autres petites ressources. Hedwige avait +de fort beaux bijoux, des diamants pour une somme considérable... + +--Tout a été vendu au moment de la maladie de mon père, sauf une croix +en opales à laquelle ma mère tenait beaucoup. + +--Oui, c'est un bijou de famille qui venait d'une aïeule. Ainsi donc, +vous ne possédez rien, mon enfant?... Et vous n'avez aucune parenté du +côté paternel? + +--Aucune, Madame. La famille de mon père était déjà complètement +éteinte à l'époque de son mariage. + +La comtesse passa lentement sur son front sa main fine admirablement +gantée. + +--En ce cas, mon enfant, il me paraît que mon devoir est tout tracé. +Vous êtes une Gisza par votre mère--cela, personne de notre parenté +ne peut le discuter--vous avez donc droit à l'abri de mon foyer... + +--Madame, je ne demande qu'une chose! interrompit vivement Myrtô. +C'est que vous m'aidiez à trouver une situation sérieuse, dans une +famille sûre... Car mon seul désir est de gagner ma vie, et je +n'accepterais jamais de me trouver à votre charge. + +Les sourcils blonds de la comtesse se froncèrent légèrement. + +--Une situation, dites-vous?... Et laquelle donc? institutrice, +demoiselle de compagnie?... Tout d'abord, je vous répondrai que vous +êtes beaucoup trop jeune, et que... enfin, que vous avez un visage... +des manières qui rendront difficile pour vous une position de ce genre. + +Myrtô rougit et des larmes lui montèrent aux yeux. Elle était si +totalement dépourvue de coquetterie que le compliment implicite contenu +dans la constatation de son interlocutrice ne lui avait causé qu'une +impression pénible, en lui faisant toucher du doigt l'obstacle qui +s'élevait devant ses rêves de travail. + +--Mais cependant, il faut que je gagne ma vie! dit-elle en tordant +inconsciemment ses petites mains. + +--Mon enfant, laissez-moi vous dire qu'il me paraît impossible de vous +laisser remplir des fonctions subalternes quelconques, du moment où +vous êtes ma parente. Il me déplairait fort, je vous l'avoue, qu'une +jeune fille pouvant se dire ma cousine devînt, par exemple, la +demoiselle de compagnie d'une de mes connaissances... Non, décidément, +il n'y a qu'un moyen, du moins pour le moment: c'est que vous acceptiez +mon aide, pour vivre dans une pension de dames, où vous vous trouverez +en sécurité... + +--Et dans ce cas, en serai-je plus avancée d'ici deux ans, d'ici cinq +ans? s'écria Myrtô. Non, c'est impossible, il faut que je travaille, je +ne veux pas tout devoir à votre charité! + +La comtesse, surprise, considéra quelques instants la charmante +physionomie empreinte d'une fière résolution. + +--C'est que me voilà fort embarrassée, alors!... Je ne vois vraiment +pas trop... A moins que... Mais oui, cela arrangerait tout! +s'écria-t-elle d'un ton triomphant, en se frappant le front. Vous +m'avez dit que vous aviez des diplômes? + +--Oui, mes deux brevets. + +--Vous êtes musicienne? + +--Violoniste. + +--Oh! parfait! Mes filles adorent la musique, et vous enseigneriez le +violon à Renat... Vous dessinez peut-être aussi? + +--Mais oui, un peu. + +--Tout à fait bien!... Connaissez-vous la langue magyare? + +--Comme le français. Nous parlions indifféremment l'un et l'autre, ma +pauvre maman et moi. Je parle également le grec, et un peu l'allemand. + +--Allons, mon enfant, je crois que tout va s'arranger! dit la comtesse +d'un ton satisfait, en saisissant la main de la jeune fille. Voici ce +que je vous propose: Fraulein Loenig, l'institutrice bavaroise de mes +enfants, doit nous quitter l'année prochaine. Voulez-vous accepter de +la remplacer? Comme son engagement avec moi court pendant un an encore, +et que je n'ai aucun motif de lui infliger le déplaisir d'un renvoi +avant l'heure, vous demeureriez en attendant avec nous, vous donneriez +des leçons de violon à mon petit Renat, vous feriez de la musique avec +mes filles aînées... Enfin, vous trouverez à vous occuper, quand ce ne +serait qu'à me faire la lecture, mes yeux se fatiguant beaucoup depuis +un an. + +--De cette manière, oui, j'accepte avec reconnaissance! dit Myrtô dont +la physionomie s'éclairait soudain. Je vous remercie, Madame. + +--Ne me remerciez pas encore mon enfant, car ceci n'est qu'un projet +tout personnel, que je désire fort voir aboutir, mais pour lequel il me +faut l'approbation du prince Milcza, mon fils aîné. Je vis chez lui, et +je ne puis vous prendre pour ainsi dire sous ma tutelle sans savoir ce +qu'il en pensera... Mais ne craignez pas trop, il est fort probable +qu'il me répondra que la chose lui importe peu... Quant à la question +des appointements, je ferai comme pour Fraulein Loenig... + +Un geste de Myrtô l'interrompit. + +--Avant toute chose, il vous faudra juger, Madame, si je suis capable +de remplacer l'institutrice de vos enfants. Cette question pourra donc +s'arranger plus tard, il me semble. + +--Oh! certainement!... Voulez-vous venir dès maintenant avec moi, si +vous vous trouvez trop seule ici? + +--J'aimerais à rester encore dans cet appartement, dit Myrtô dont les +yeux s'emplirent de larmes. + +--Comme vous le voudrez, mon enfant. Je vais donc écrire immédiatement +à mon fils, afin que nous soyons fixées le plus tôt possible. Espérez +beaucoup. Je lui parlerai de l'obligation pour nous de ne pas laisser à +l'abandon une jeune fille qui a dans les veines du sang de Gisza. C'est +la seule considération capable de le toucher, car essayer de +l'attendrir serait peine perdue... Mais, dites-moi, quel est votre +prénom, enfant? + +--Myrtô, Madame. + +--Myrtô! répéta la comtesse d'un ton surpris et mécontent. Pourquoi +Hedwige ne vous a-t-elle pas donné un nom de notre pays?... Etes-vous +catholique, au moins? + +--Oh! oui, Madame, comme ma chère maman!... Et je m'appelle +Gisèle-Hedwige-Myrtô. C'est mon père qui a voulu que l'on me donnât +habituellement ce nom. + +--Enfin, cela importe peu, dit la comtesse en se levant. Puisque vous +préférez rester ici aujourd'hui, voulez-vous venir déjeuner avec nous +demain?... Nous n'aurons personne, soyez sans crainte, ajouta-t-elle en +voyant le regard que la jeune fille jetait sur sa robe de deuil. + +Bien que Myrtô eût fort envie de refuser, elle se força raisonnablement +à répondre par un acquiescement, et prit l'adresse que lui dictait la +comtesse. + +--Je vais maintenant me faire conduire au cimetière, dit cette +dernière en lui tendant la main. Je veux prier sur la tombe de ma +pauvre Hedwige... A demain, mon enfant. + +--Oui, Madame, et merci de votre sympathie, et de l'espoir que vous +m'ouvrez! dit Myrtô avec émotion. + +--Appelez-moi votre cousine, je n'ai pas l'intention de me faire +passer pour une étrangère vis-à-vis de vous... Allons, au revoir, +Myrtô... Tenez, je vais vous embrasser en souvenir d'Hedwige. + +Elle lui mit sur les deux joues un léger baiser et s'éloigna, laissant +dans la salle à manger un subtil parfum. + +Myrtô rentra dans sa chambre, elle s'assit de nouveau près de la +fenêtre et appuya son front sur sa main. + +Cette visite venait de soulever légèrement le poids très lourd qui +pesait sur son jeune coeur. Elle avait senti chez la comtesse Zolanyi +une certaine dose de sympathie, et le désir sincère de l'aider à sortir +d'embarras. Comme elle avait craint de se heurter à la morgue +patricienne de cette cousine de sa mère, elle ne songeait pas à se dire +que la comtesse eût pu montrer envers elle un peu plus de chaleur, +insister pour l'enlever à sa solitude, pour lui faire connaître ses +filles, ne pas laisser si bien voir, en un mot, qu'elle ne remplissait +qu'un devoir strict commandé par ses liens de parenté avec Myrtô, +peut-être un peu, aussi, par l'affection conservée pour sa cousine +Hedwige. + +Non, Myrtô remerciait Dieu qui lui laissait entrevoir une lueur +d'espérance dans la douleur où venait de la plonger la perte de sa +mère, elle songeait qu'il serait moins dur, après tout, de remplir ce +rôle d'institutrice près de parents plutôt qu'envers des étrangers +quelconques... Et ce lui fut une pensée consolante de se dire qu'elle +allait peut-être connaître le pays de sa mère, la Hongrie toujours +aimée d'Hedwige Gisza. + + + +CHAPITRE III + + + +Le temps était froid et brumeux, il tombait une pluie fine lorsque +Myrtô prit, le lendemain, le train pour Paris. Un peu d'angoisse +l'oppressait à la pensée de pénétrer dans ce milieu inconnu, où tous +n'auraient peut-être pas pour elle la même bienveillance que la +comtesse Gisèle. + +Un tramway la déposa dans le faubourg Saint-Germain, non loin de la rue +où habitait la comtesse... Bientôt la jeune fille s'arrêta devant un +ancien et fort majestueux hôtel qui portait, gravées dans un écusson de +pierre, des armoiries compliquées. Un domestique en livrée noire fit +traverser à Myrtô le vestibule superbe, puis un immense salon décoré +avec une splendeur sévère et artistique, et l'introduisit dans une +pièce à peine plus petite, tout aussi magnifiquement ornée, mais qui +avait un certain aspect familial grâce à une corbeille à ouvrage, à des +livres entr'ouverts, à un certain désordre dans l'arrangement des +sièges, et aussi à la présence d'un petit chien terrier, blotti dans un +niche élégante. + +Cette pièce était déserte... Le domestique s'éloigna, d'un pas assourdi +par les tapis, et Myrtô jeta un coup d'oeil autour d'elle. + +Son regard fur attiré tout à coup par un tableau placé au milieu du +principal panneau. Il représentait un jeune homme de haute taille, très +svelte, qui portait avec une incomparable élégance le somptueux costume +des magnats hongrois. La tête un peu redressée dans une pose altière, +il semblait fixer sur Myrtô ses grands yeux noirs, fiers et charmeurs, +qui étincelaient dans un visage au teint mat, orné d'une longue +moustache d'un noir d'ébène. Sa main fine et blanche, d'une forme +parfaite, était osée sur le kolbach garni d'une aigrette retenue par +une agrafe de diamants. Tout, dans son attitude, dans son regard, dans +le pli de ses lèvres, décelait une fierté intense, une volonté +impérieuse et la tranquille hauteur de l'être qui se sent élevé +au-dessus des autres mortels. + +Du moins, ce fut l'impression première de Myrtô... Et pourtant, quelque +chose dans cette physionomie attirait et charmait. Mais Myrtô ne su pas +définir exactement la nature de ce rayonnement que le peintre avait mis +dans le regard de son modèle. + +Le bruit d'une porte qui s'ouvrait, de pas légers dans le salon voisin, +fit retourner Myrtô. Elle vit s'avancer une jeune fille grande et +mince, et une fillette à l'aspect fluet. Toutes deux avaient les mêmes +cheveux d'un blond argenté, les mêmes yeux gris très grands et un peu +mélancoliques, la même coupe longue de visage, et le même teint d'une +extrême blancheur. + +--Soyez la bienvenue, ma cousine, dit l'aînée en tendant la main à +Myrtô. Ma mère, en nous racontant hier sa visite, nous avait donné le +désir de vous connaître... Mais il faut que nous nous présentions +nous-mêmes. Voici ma jeune soeur Mitzi. Moi, je suis Terka. + +Presque aussitôt apparut la comtesse, suivie de ses deux autres +enfants, Irène et Renat. Irène était une jeune fille de seize à +dix-sept ans, petite et un peu forte, aux cheveux noirs coquettement +coiffés, au visage irrégulier, mais assez piquant. Elle était vêtue +avec une élégance très parisienne, et semblait poseuse et fière. + +Renat, un garçonnet d'une dizaine d'années, lui ressemblait beaucoup, +et paraissait en outre d'un caractère difficile, ainsi que Myrtô put le +constater pendant le repas. Sa mère semblait le gâter fortement, +Fraulein Loenig, une grande blonde à l'air sérieux et paisible, n'avait +évidemment aucune autorité sur lui... Ce futur élève promettait de surs +moments à Myrtô. Heureusement la blonde Mitzi avait l'air beaucoup plus +calme et plus douce. + +Myrtô se sentait un peu oppressée dans cette salle à manger magnifique, +au milieu des recherches d'un luxe raffiné qui lui était +inconnu--recherches auxquelles s'adaptaient cependant aussitôt, sans +hésitation, ses instincts de patricienne. Elle sentait chez ses parents la +correction de femmes bien élevées, accomplissant un devoir strict, mais +aucun élan vers elle, l'orpheline, dont le coeur meurtri avait soif +d'un peu de tendresse. On l'accueillait parce que sa mère avait été une +Gisza, mais elle comprenait bien qu'elle ne serait jamais traitée comme +étant complètement de la famille. + +Irène surtout semblait froide et altière. Elle prenait, en s'adressant +à sa cousine, un petit air condescendant auquel Myrtô préférait la +tranquille indifférence qu'elle croyait saisir sous la réserve de +Terka. La comtesse Gisèle lui semblait, de toutes, la mieux disposée à +son égard. + +Et cependant, une phrase d'Hélène vint révéler à Myrtô un fait qui +montrait clairement que la comtesse Zolanyi n'avait plus néanmoins +considéré tout à fait des siennes Hedwige Elyanni. + +La jeune fille parlait de Paris et déclarait qu'elle aurait voulu y +vivre toujours. + +--Les deux mois que nous y passons chaque année me consolent un peu du +long séjour qu'il nous faut faire au château de Voraczy, ajouta-t-elle. + +Deux mois!... Et jamais la comtesse Gisèle n'était venue voir sa +cousine! + +L'impression pénible éprouvée par Myrtô se reflétait sans doute dans +son regard, car la comtesse regarda sa fille d'un air contrarié et +orienta sur un autre terrain la conversation en parlant de Voraczy, la +résidence du prince Milcza, où elle passait avec ses enfants le +printemps, l'été, et une partie de l'automne. + +--Si la réponse de mon fils est favorable, c'est là où nous vous +emmènerons, Myrtô. Vous verrez le plus magnifique domaine de la +Hongrie... + +--Je l'aimerais mieux moins magnifique, avec quelques fêtes, des +réunions, de grandes chasses comme autrefois! soupira Irène. +Heureusement, nous avons les réceptions chez les châtelains du +voisinage, mais nous ne pouvons leur rendre leurs politesses que par de +petites réunions sans importance, alors que Voraczy est un tel cadre +pour tout ce que l'imagination peut rêver des fêtes incomparables! + +--Moi j'aime Voraczy, dit Mitzi qui n'avait pas parlé jusque-là. L'air +y est si bon!... et on y est plus tranquille qu'à Paris, à Vienne ou à +Budapest. + +--Je l'aime aussi! déclara Renat. Je m'y amuse bien... excepté quand +il faut que j'amuse Karoly. + +Ces derniers mots furent prononcés à mi-voix, comme s'il craignait +d'être entendu par quelque personnage invisible. + +Le front de la comtesse se plissa un peu, tandis qu'un léger effarement +passait dans le regard de Mitzi. + +--Je t'ai déjà dit, Renat, qu'il ne fallait jamais... jamais... Tu le +sais bien, voyons! + +Le regard hardi de l'enfant se baissa comme sous une mystérieuse +menace, qui ne semblait cependant pas exister dans le ton presque +apeuré de sa mère. + +Dans le salon, après le repas, la conversation se traîna un peu. Les +goûts, les habitudes de Myrtô étaient trop différents de ceux de ses +parentes, très mondaines, du moins la comtesse et Irène, car Terka +semblait beaucoup plus paisible. Aussi, Myrtô ne se heurta-t-elle qu'à +de faibles instances lorsqu'elle se leva bientôt pour prendre congé. + +--Attendez au moins un peu, le temps que l'on attelle pour vous +conduire à la gare, dit la comtesse. Et revenez un de ces jours, quand +il vous plaira. J'espère avoir bientôt une réponse de mon fils... Comme +je la suppose favorable, il faudrait songer par avance à ce que vous +ferez de vos meubles, car notre départ pour Vienne est fixé dans une +dizaine de jours. Je pense que vous devrez les vendre... + +--J'aurais aimé à conserver la chambre de ma mère, dit Myrtô d'une +voix un peu tremblante. Elle n'a qu'une faible valeur, les meubles +étant vieux et défraîchis. + +--Je comprends ce désir, mon enfant, mais qu'en ferez-vous?... Certes, +je n'aurais pas mieux demandé que de les faire enfermer ici, dans une +des chambres du second étage, mais cette demeure appartient au prince +Milcza, et l'intendant qui gère les propriétés que mon fils possède en +France se refusera certainement à faire entrer ici quoi que ce soit +sans l'assentiment de son maître. Et ni lui, ni moi n'oserions écrire +au prince pour une chose de si petite importance. + +--Je réfléchirai... je verrai si je ne puis trouver une combinaison, +dit Myrtô. + +--C'est cela... Peut-être ces voisines dont vous m'avez parlé vous +donneront-elles une idée... Et dites-moi mon enfant, ne craignez pas, +s'il vous manque quelque chose... + +Myrtô rougit un peu et répliqua vivement: + +--Merci, ma cousine, mais j'ai suffisamment, je vous assure. Ma pauvre +maman venait de recevoir son trimestre de pension... + +Un domestique vint annoncer que la voiture était avancée. Myrtô serra +les mains de ses parentes, et fut reconduite jusqu'au vestibule par +Terka et Mitzi... + +Les deux soeurs rentrèrent ensuite dans le salon, au moment où Irène +disait d'un ton contrarié: + +--Ce sera amusant d'avoir cette jeune fille pour institutrice! Je ne +comprends pas que vous ayez songé, maman...! + +--C'est vrai qu'elle est d'une beauté ravissante, dit la comtesse d'un +ton de regret. J'ai peut-être été un peu vite, l'autre jour... Mais la +pauvre enfant me faisait compassion, si seule, si triste... Et après +tout, si elle est pieuse et sérieuse comme elle le paraît, la chose ne +sera peut-être pas aussi ennuyeuse que tu le crains, Irène. +Naturellement, elle restera en dehors de toutes nos relations, nous la +confinerons dans son rôle d'institutrice... + +--Je le pense bien! Croyez-vous que je serais charmée de présenter +dans le monde cette cousine inconnue... + +--Si jolie et si admirablement patricienne, ajouta la voix calme de +Terka. + +Irène rougit et lança à sa soeur un coup d'oeil irrité. + +--Moi, je pense que je pourrai faire avec elle tout ce que je voudrai, +déclara Renat, occupé à décorer les oreilles du petit terrier avec des +écheveaux de soie enlevés à la corbeille à ouvrage de sa mère. + +--Mais je crois que tu ne t'en es jamais privé avec Fraulein Rosa, +remarqua paisiblement Terka. Allons, Mitzi, il est l'heure de ta leçon +de dessin. Si Renat est disposé aujourd'hui, il nous rejoindra. + +--Non, Renat n'est pas disposé! riposta le petit garçon en s'enfonçant +dans son fauteuil. Renat déteste le dessin, il n'aime au monde que la +musique... Mais j'ai bien peur que votre Myrtô ne soit un mauvais +professeur, maman, ajouta-t-il dédaigneusement. + + * * * * * + +Pendant ce temps, la voiture emportait Myrtô vers la gare. Il eût paru +naturel qu'une de ses cousines l'accompagnât jusque-là. Mais cette idée +n'était vraisemblablement pas venue à l'esprit d'aucune des jeunes +comtesses, Myrtô apprenait déjà qu'il existerait pour elle une limite +dans les égards et dans la sympathie. + +Un peu d'amertume lui était demeurée de ces moments passés à l'hôtel +Milcza. Pour la chasser, elle entra dans une église et pria longuement, +épanchant son coeur fatigué en laissant couler doucement ses larmes. +Puis, réconfortée, elle gagna son logis. + +Sur le palier du quatrième étage, Albertine causait avec son fiancé qui +venait de déjeuner en compagnie de sa future famille et retournait +maintenant à sa demeure. C'était un gros blond, bon garçon, très gai, +qui avait une excellente place dans le commerce. Myrtô le connaissait +déjà, Madame Millon l'ayant présenté à Madame Elyanni aussitôt que les +fiançailles avaient été conclues. + +--Eh bien! mademoiselle Myrtô, ce déjeuner s'est bien passé? demanda +Albertine après que la jeune fille eut répondu gracieusement au profond +salut de Pierre Roland. + +--Mais très bien... Seulement, je suis contente de revenir chez... + +Elle allait dire comme autrefois: Chez nous... Et elle retint les +larmes qui lui montaient aux yeux en songeant qu'elle ne dirait plus ce +mot si doux. + +--... Je suis si lasse de corps et d'esprit que j'avais hâte d'être de +retour ici, de ne plus avoir à causer, à écouter. + +--Vous viendrez bien tout de même goûter à notre soupe, mademoiselle +Myrtô? demanda Madame Millon qui apparaissait sur le seuil, Jean pendu +à sa main. On ne causera plus beaucoup, pour ne pas vous fatiguer. + +--Et je ne vous demanderai pas de me dire des histoires, ajouta Jean +avec une générosité chevaleresque. + +Myrtô avait bien envie de refuser, mais elle n'osa, craignant de +blesser les excellentes créatures qui l'avaient entourée, durant tous +ces tristes jours, d'attentions affectueuses et discrètes... + +Elle s'assit donc le soir à la table des Millon, et pas une minute la +modeste toile cirée, le couvert commun, les mets fort simples et le +service fait par ses hôtesses ne lui firent regretter la table +splendide, le menu délicat et le service impeccable de l'hôtel Milcza. +Ici elle se sentait aimée, là-bas acceptée seulement... Et Myrtô était +de celles qui font passer les satisfactions du coeur infiniment +au-dessus de celles du bien-être et des raffinements d'élégance. + + * * * * * + +Quelques jours plus tard, un billet de la princesse Zolanyi informait +Myrtô que le prince Milcza acceptait que sa mère s'occupât de la fille +de sa cousine. Il fallait donc que la jeune fille s'apprêtât aussitôt +pour son départ, et prît toutes les dispositions relatives à la vente +des quelques meubles qui ornaient le petit logement. + +Ceux qu'elle désirait conserver trouvèrent place chez une voisine qui +acceptait, moyennant une faible rétribution, de les garder dans une +pièce inutilisée. Les autres furent vendus avantageusement par les +soins de Mme Millon, à qui Myrtô confia quelques souvenirs très chers +mais trop encombrants pour être emportés. + +--Et je soignerai bien vos fleurs, mademoiselle! dit la brave dame en +étendant la main vers le bow-window, le jour où Myrtô quitta +définitivement le cher petit logis. + +C'était, pour la jeune fille, une consolation de penser qu'elle serait +remplacée ici par ses voisines, les dames Millon échangeant, à +l'occasion du prochain mariage d'Albertine, leur logement pour celui-là +dont les pièces étaient plus vastes. + +Toutes deux, avec le petit Jean, accompagnèrent Myrtô à la gare +lorsqu'elle fut revenue du cimetière où elle avait été dire une +dernière prière sur la tombe de sa mère. La jeune fille pleurait +silencieusement en se séparant de ses humbles mais véritables amies, +qui trouvaient moyen, jusqu'au dernier moment, de l'entourer +d'attentions. + +--Vous nous écrirez quelquefois, mademoiselle Myrtô? demanda Albertine +en tamponnant ses yeux gonflés. + +--Oui, oh! oui! Jamais je n'oublierai combien vous avez été bonnes, +toutes deux! + +--Ah! si nous avions pu seulement vous conserver près de nous! soupira +Madame Millon. + +Le train s'ébranlait, Myrtô vit bientôt disparaître ces visages amis... +Et elle s'enfonça dans le coin du compartiment en se disant qu'une +nouvelle vie, pleine d'incertitudes, commençait pour elle. + +La famille Zolanyi ne partant que le surlendemain, Myrtô passa donc sa +journée et celle du lendemain à l'hôtel Milcza. L'attitude de ses +parentes se précisa telle qu'elle l'avait sentie déjà: chez la +comtesse, une bienveillance un peu froide, chez Terka, une réserve +polie, chez Irène, une indifférence légèrement dédaigneuse, et à +certains instants tant soit peu agressive. Quant à Mitzi, elle semblait +se modeler sur sa soeur aînée, et Renat, agité par la perspective du +départ, avait autre chose à faire que de s'occuper de celle qu'il +appelait la remplaçante de Fraulein. + +Myrtô comprit ainsi, dès le premier moment, qu'elle serait moralement +isolée dans cette famille, et qu'il ne lui fallait pas compter trouver +une amitié chez ces cousines de son âge qui ne l'acceptaient pas tout à +fait comme une des leurs. + +Les Zolanyi s'arrêtèrent au passage huit jours à Vienne, où la comtesse +avait quelques arrangements à régler. Le prince Milcza possédait dans +cette ville un palais magnifique, décoré avec le luxe le plus exquis. +Mais, pas plus que dans l'hôtel de Paris, rien ne décelait ici la +présence habituelle ou même accidentelle du maître. Terka, à qui Myrtô +fit un jour cette remarque en parcourant à sa suite les admirables +salons, répondit brièvement: + +--Non, le prince Milcza ne quitte plus Voraczy. + +Dans les rares occasions où la comtesse et ses enfants parlaient du +prince, ces derniers désignaient toujours leur frère de cette façon +cérémonieuse, et tous, même l'indépendant Renat, prenaient un ton où la +déférence se mêlait à une sorte de crainte. + +Les voyageurs arrivèrent par une belle soirée de mai à la petite gare +qui desservait le château de Voraczy. Deux voitures attendaient. La +comtesse et ses filles montèrent dans la première, Myrtô, Fraulein Rosa +et Renat dans la seconde, où prirent place aussi les femmes de chambre. + +Le crépuscule tombait, Myrtô ne vit que vaguement le beau paysage +verdoyant qui s'étendait de chaque côté de la large route. + +--Tout ça est au prince Milcza... tout ça, tout ça! disait Renat en +étendant la main de tous côtés, vers les forêts dont la ligne sombre +barrait l'horizon. Je ne peux pas vous montrer jusqu'où, et il vous +faudra longtemps pour connaître tout. Nous irons en voiture, cela +m'amusera de vous montrer... Il y a un lac si joli!... Et le Danube +n'est pas loin, vous verrez. Le prince Milcza a un petit yacht, où il +se promène quelquefois avec Karoly. + +--Qui est Karoly? demanda Myrtô. + +--Karoly, c'est son fils. + +--Ah! le prince est marié? dit-elle avec surprise, car jamais elle +n'avait entendu faire allusion à une princesse Milcza. + +--Non, il ne l'est plus... et puis il l'est tout de même, répondit +Renat. + +--Voyons, que me racontez-vous là, Renat? dit-elle en souriant. +Voulez-vous dire que votre frère est veuf? + +--Mais non! fit l'enfant avec impatience. Vous ne comprenez rien! Je +veux dire que... Ah! nous voilà arrivés! Regardez, Myrtô! + +Les voitures, sortant d'une magnifique allée, formée d'arbres énormes, +venaient de franchir une grille immense, dont les globes électriques +éclairaient la merveilleuse ferronnerie. Au-delà de la cour d'honneur, +digne d'un palais royal, s'élevait une construction superbe, d'aspect +majestueux et presque sévère. Une lumière intense et cependant très +douce éclairait tout la façade, mais surtout le perron monumental, à +double rampe, sur lequel attendaient plusieurs domestiques en livrée +blanche à parements couleur d'émeraude. + +Dans le vestibule, haut comme une église, dallé de marbre, décoré de +tapisseries magnifiques, un personnage imposant, vêtu de noir, +s'inclina devant le comtesse en disant: + +--Son Excellence la prince Milcza m'a chargé de souhaiter la bienvenue +à Votre Grâce et de l'informer qu'il viendra lui présenter ses hommages +aussitôt le dîner terminé. + +--Ah! merci, Vildy!... Montons vite, enfants, il ne faut pas nous +retarder... Katalia, montrez sa chambre à Mademoiselle Elyanni. + +Ces mots s'adressaient à une grande femme très correctement vêtue de +soie noire. Sur son invitation, Myrtô la suivit au second étage, +jusqu'à une chambre fort bien meublée, et pourvu d'un confortable +ignoré par la jeune fille dans sa chambre de Neuilly. + +Et pourtant, comme elle eût souhaité se trouver encore là-bas! Que +serait-elle dans cette opulente demeure, sinon une quasi-étrangère, la +cousine pauvre que l'on accepte et que l'on dédaigne? + +Refoulant les larmes qui gonflaient ses paupières, elle se mit à genoux +et réconforta son coeur par une ardente prière. Puis s'étant hâtée de +se recoiffer et de changer sa robe de voyage, elle descendit un peu au +hasard. + +Un domestique lui indiqua la salle à manger, pièce fort élégante mais +dont les dimensions relativement restreintes ne cadraient pas avec +l'apparence du château. + +Le dîner fut un peu vite expédié. La comtesse semblait nerveuse, et +elle se leva sans avoir achevé son dessert lorsqu'un domestique vint la +prévenir que "Son Excellence attendait dans le salon des Princesses". + +--Allons, venez vite, enfants... Renat, arrange un peu ton col. Laisse +cette crème, mon enfant, il ne faut pas faire attendre le prince. +Myrtô, remontez chez vous, reposez-vous bien. Je vous présenterai un de +ces jours, mais ce soir, il n'est pas nécessaire. + +Elle s'en allait tout en parlant, suivie de ses enfants... Et Myrtô +remonta dans sa chambre, étonnée au plus haut point de tant de +correction et d'étiquette dans ces relations de mère à fils, de soeurs +à frère... Décidément, mieux valait s'appeler Millon et s'aimer à la +bonne franquette!... Et ce prince Milcza devait être quelque grand +seigneur plein de morgue, qui considèrerait de bien haut Myrtô Elyanni, +sa très humble parente. + + + +CHAPITRE IV + + + +Myrtô se réveilla le lendemain à son heure accoutumée--c'est-à-dire +de fort bonne heure--et se leva rapidement, toute reposée de la +légère fatigue du voyage et charmée à la vue du gai soleil qui entrait +par les deux fenêtres. + +Aussitôt habillée, elle alla vers l'une d'elles et l'ouvrit. Les +jardins du château s'étendaient devant elle, admirablement dessinés. +Mais quels singuliers jardins c'étaient donc! Aussi loin que sa vue +s'étendît, Myrtô n'y voyait pas une fleur. Les corbeilles étaient +formées de feuillages d'une variété de tons inouïe, de plantes vertes +superbes et rares. Dans des bassins de marbre, l'eau s'irisait et se +moirait sous les rayons d'or qui la frappaient. + +--Pas de fleurs! murmura Myrtô avec tristesse. + +Comme sa mère, elle aimait ces délicats chefs-d'oeuvre donnés par Dieu +à l'homme pour charmer son regard... Et la vue de ces jardins sans +fleurs faisait descendre en elle une singulière impression de +mélancolie. + +Une jeune femme de chambre en costume national vint lui apporter son +déjeuner. Après avoir bu rapidement le chocolat mousseux, Myrtô +descendit l'immense escalier, au bas duquel elle trouva un domestique à +qui elle demanda le chemin de la chapelle. Il l'accompagna, à travers +de larges corridors dallés de marbre, jusqu'à une porte de chêne +sculpté qu'il ouvrit en s'inclinant respectueusement. + +La chapelle avait dû faire partie de bâtiments antérieurs au château +actuel, car elle semblait fort ancienne. Comme elle était assombrie par +des vitraux foncés, Myrtô ne vit tout d'abord que l'autel, où un vieux +prêtre à la longue barbe neigeuse commençait l'_Introït_. + +Elle s'agenouilla au hasard sur un antique banc sculpté. Quelques +serviteurs, seuls, assistaient au saint Sacrifice. Devant le choeur, +une rangée de fauteuils et de prie-Dieu armoriés annonçait la place +habituelle de la comtesse et de ses enfants. Tout à fait en avant, se +voyaient deux autres sièges d'une somptuosité sévère, surmontés de la +couronne princière. + +La messe terminée, Myrtô fit le tour de la chapelle, elle admira les +trésors artistiques dont les princes Milcza avaient orné le petit +sanctuaire. Puis, après une dernière prière, elle sortit et se trouva +dans une galerie immense qui précédait immédiatement la chapelle. + +La paroi de gauche était garnie d'une succession d'admirables vitraux +qui répandaient sur le dallage de marbre des traînées de pourpre, +d'indigo et de jaune d'or. Celle de gauche se couvrait de tableaux +religieux, oeuvres de maîtres, alternant avec d'anciennes tapisseries +d'une valeur inestimable... En regardant ces merveilles qui charmaient +son âme d'artiste, Myrtô atteignit ainsi l'extrémité de la galerie. + +Par une porte de chêne largement ouverte, elle vit un perron de marbre +rouge, que balayait un domestique en tenue de travail. Au-delà +s'étendait la perspective des jardins et du parc. + +Elle descendit dans l'intention de voir de près ces étranges jardins et +de s'approcher des serres superbes dont le dôme étincelait là-bas entre +les arbres. Peut-être les fleurs s'étaient-elles réfugiées là? + +Mais Myrtô fut déçue. Derrière les vitres, elle n'aperçut que des +plantes vertes, les plus rares, les plus magnifiques, et des feuillages +de tous les tons, depuis le pourpre intense jusqu'au vert pâle argenté. + +Malgré sa désillusion, Myrtô se sentait si bien mise en train par ce +gai soleil et cette brise matinale si fraîche, qu'elle résolut de faire +une toute petite exploration dans le parc. Elle se mit à marcher d'un +pas vif et atteignit bientôt les grands vieux arbres magnifiques qui +formaient une voûte majestueuse aux allées, grandes et petites, +s'entrecroisant en tous sens. + +Ce parc était superbe, il devait être interminable et renfermer mille +coins charmants. Seulement, chose singulière, Myrtô n'y avait pas +encore aperçu une fleur. Fallait-il donc penser que cette terre se +refusait à en produire? + +Ah! si, voilà qu'elle en découvrait une, blottie sous les feuilles, une +petite jacinthe qui semblait toute honteuse de se trouver là. Sa vue +épanouit le coeur de Myrtô, et la jeune fille, se penchant, la cueillit +et la glissa à son corsage. + +Il fallait maintenant songer à revenir, malgré l'attrait qui l'eût +poussée toujours plus avant. La jeune fille prit une petite allée +presque envahie par les arbustes croissant follement, en toute liberté. +Une herbe fine et rare couvrait le sol, piqué de points d'or par le +soleil lorsque celui-ci réussissait à percer l'amoncellement de +feuillage qui formait une voûte idéalement fraîche. + +Tout à coup, Myrtô se vit au bout de l'allée, devant une prairie +immense entourée de futaies. Des aboiements retentirent, deux lévriers +noirs bondirent vers la jeune fille. Surprise et effrayée, elle ne put +retenir un léger cri... + +--Ici Hadj, Lula! dit une voix brève. + +Les chiens s'arrêtèrent, et Myrtô, tournant un peu la tête, vit à +quelques pas d'elle un jeune homme de taille haute et svelte, en +costume de cheval, qui se tenait appuyé à l'encolure d'un magnifique +alezan doré, tout frémissant sur ses jambes nerveuses. Elle rencontra +deux grands yeux sombres et irrités, et devant ce regard, elle souhaita +soudain rentrer sous terre. + +L'inconnu souleva son chapeau, d'un geste pleine de hauteur, et +détourna la tête. Myrtô rentra précipitamment sous le couvert de +l'allée, elle revint sur ses pas et prit, un peu au hasard, une +direction qui se trouva heureusement être la bonne, car elle atteignit +bientôt les jardins et vit devant elle la masse imposante du château, +doré par le soleil qui faisait étinceler les vitres des innombrables +fenêtres. + +Au moment où Myrtô s'en approchait, le bruit d'un galop de cheval lui +fit tourner la tête. L'inconnu de tout à l'heure arrivait, en droite +ligne, faisant franchir à l'alezan les obstacles représentés par les +corbeilles de feuillages et les bassins de marbre. Il était +incomparable cavalier, d'une extrême élégance, absolument maître de la +bête superbe et fougueuse qu'il montait. + +A quelques mètres du grand perron, l'animal s'arrêta net. Le jeune +homme sauta légèrement à terre, jeta les rênes à un des domestiques qui +se précipitaient vers lui et gravit rapidement les degrés du perron. + +Terka sortait à ce moment, une ombrelle à la main. L'inconnu s'arrêta +près d'elle, lui tendit la main et lui dit quelques mots. Myrtô, qui +n'osait plus avancer, voyait fort bien l'expression irritée de son +visage--ce visage qui avait les traits de celui du jeune magnat de +l'hôtel Milcza, mais qui différait d'expression, n'en ayant conservé, +semblait-il, que la fierté altière. + +Terka baissait les yeux, elle semblait fort mal à l'aide en répondant à +son interlocuteur. Celui-ci pénétra dans le vestibule, et la jeune +fille descendit lentement les degrés. + +Elle aperçut Myrtô qui s'avançait enfin. + +--Vous venez du parc, petite malheureuse? dit-elle d'un air légèrement +agité. + +--Mais oui... Ai-je commis en cela quelque chose de répréhensible? fit +Myrtô, inquiète. + +--Au fait, personne ne vous avait prévenue, vous ne pouviez pas +savoir... C'est l'heure de la promenade du prince, et il veut la faire +absolument solitaire. La moindre rencontre lui déplaît. Les gens de par +ici le savent et s'écartent de sa route dès qu'ils entendent le galop +de son cheval. + +--Je regrette de n'avoir pas été prévenue. J'ai commis sans le vouloir +une indiscrétion qui a sans doute vivement contrarié le prince Milcza, +si j'en juge par l'expression de sa physionomie lorsque je me suis +trouvée tout à l'heure devant lui, dans le parc. J'ai eu un peu peur, +je l'avoue, et j'ai fui comme une petite fille. + +--Oh! vous n'êtes pas la seule! Quand le prince est contrarié, il sait +le montrer de telle façon que l'on souhaiterait trouver un trou de +souris pour s'y nicher... Enfin cette fois, j'espère qu'il ne vous en +voudra pas trop. Je lui ai expliqué que vous aviez péché par ignorance, +et il a paru accepter l'excuse. Pour plus de sûreté, vous pourrez lui +exprimer vous-même vos regrets, la première fois que vous le verrez... +Comment trouvez-vous ces jardins, Myrtô? + +--Ils seraient superbes s'il y avait des fleurs, répondit franchement +Myrtô. + +Terka jeta un coup d'oeil effaré vers le vestibule où avait disparu +tout à l'heure le prince Milcza. + +--Ne parlez jamais de fleurs devant lui! Il les hait, on n'en voit pas +une ici. Ses gardes, pour lui faire leur cour, poussent le zèle jusqu'à +pourchasser les pauvres petites malheureuses qui oseraient s'épanouir +dans le parc. Mais je suis de votre avis, Myrtô, ajouta-t-elle à voix +basse. + +Elle ouvrit son ombrelle et s'éloigna vers les jardins, d'une allure +nonchalante et un peu lasse. Myrtô rentra dans le château et réussit, +non sans peine, à retrouver sa chambre. Il lui faudrait quelque temps +avant de s'orienter dans cette immense demeure... et peut-être plus +longtemps encore pour se faire à des habitudes si étrangères pour elle, +et connaître toutes les singularités du seigneur de Voraczy. + +Quel misanthrope était-il donc, si jeune encore? Une grande douleur, +peut-être, avait fondu sur lui, et il n'avait pas su réagir +chrétiennement, il s'enfonçait dans une orgueilleuse mélancolie... + +Myrtô, tout en songeant ainsi, commençait à défaire sa malle. Une +petite jacinthe tomba tout à coup sur les piles de linge... + +--Oh! ma pauvre petite fleur! Heureusement, le prince Milcza ne t'a +pas vue, sans doute. Je vais te conserver bien précieusement, puisque +je ne pourrai pas avoir d'autres fleurs ici. + +Elle entr'ouvrit son petit portefeuille et y posa la jacinthe, tout +près du portrait de la chère disparue. Longuement, elle considéra le +fin visage aux yeux très beaux, mais sans profondeur... + +--Mère chérie, je voudrais tant être encore près de vous, dans notre +humble petit logis! murmura-t-elle avec un sanglot. + + * * * * * + +Ce fut Terka qui assuma la tâche de faire visiter le château à Myrtô. +Sa froideur n'avait pas l'apparence de fierté presque dédaigneuse que +revêtait celle d'Irène; elle semblait faire partie inhérente de son +caractère, alors que la cadette savait fort bien, selon les cas, se +montrer aimable et empressée. + +Myrtô vit donc en détail la magnifique demeure, elle admira en artiste, +sans l'ombre d'envie, les merveilles qu'elle contenait. Elle contempla +les reliures anciennes et sans prix des volumes contenus dans la +bibliothèque, les peintures admirables ornant les plafonds des salons +meublés avec un luxe inouï, les pièces d'orfèvrerie sans pareilles +renfermées dans la salle des banquets, où avaient lieu autrefois de +somptueuses agapes, ainsi que Terka l'apprit à Myrtô. + +--Maintenant, elle ne sert plus, car le prince prend ses repas dans +son appartement, avec son fils. + +--C'est un très jeune enfant, n'est-ce pas? + +--Oui, il a cinq ans, et il en paraît à peine trois. C'est un pauvre +petit être chétif, dont l'intelligence est par contre très développée. +Il est l'idole de son père, sa consolation. + +--Je n'ai pas compris ce que m'a dit Renat; le jour de notre +arrivée... que son frère n'était plus marié, et qu'il l'était tout de +même? J'ai supposé qu'il voulait expliquer par là que le prince était +veuf... + +Terka, qui franchissait en ce moment la porte de la salle, tourna vers +Myrtô un visage assombri. + +--Non, il n'est pas veuf, et l'enfant avait raison. Le prince Milcza +est divorcé. + +--Ah! murmura tristement Myrtô. + +--Il a obtenu le divorce en France, où il résidait fréquemment, après +je ne sais quelles formalités et des difficultés sans nombre. Elle +aussi bien que lui était acharnée à le vouloir pour recouvrer sa +liberté... Donc aux yeux de certains gens, il n'est plus marié, et pour +nous, il l'est toujours. Mais nous ne parlons jamais de ces tristes +choses, que nous n'avons pu empêcher... Oh! malheureusement non! dit +Terka avec un soupir. + +--Et il a gardé l'enfant? + +--Oui! grâce à Dieu! S'il ne l'avait pas obtenu, je ne sais à quelles +extrémités il se serait porté!... Pauvre Arpad, la foi est morte en +lui! murmura mélancoliquement Terka. + +Myrtô secoua la tête. + +--La foi meurt-elle jamais complètement, Terka? Il me semble qu'il en +reste dans toute âme une étincelle cachée, capable de jaillir un jour. + +--Je ne sais... En tout cas, personne ici ne se risquerait à tenter +chez lui cette résurrection morale. + +--Oh! pourquoi donc? dit Myrtô avec surprise. + +Terka ka regarda d'un air stupéfié. + +--Pourquoi donc?... Il ne vous a donc pas suffi de le voir, l'autre +jour, pour comprendre que jamais il ne supporterait un mot à ce +sujet?... non, pas même de la part du Père Joaldy qui lui a pourtant +fait faire sa première communion!... Oh! vous ne savez pas encore ce +qu'il est, Myrtô, sans cela vous ne m'auriez pas adressé une pareille +question! + +--C'est que, dit doucement Myrtô, je ne comprends pas que l'on puisse +vivre près d'une âme souffrante et séparée de Dieu sans essayer de la +guérir et de la ramener à Lui. + +--Une autre, peut-être... mais celle du prince Milcza, non! Vous vous +en rendrez compte en le connaissant. + +La fin de la visite du château ne causa plus à Myrtô le même plaisir. +Elle regarda distraitement la salle des Magnats, où se voyait le +fauteuil princier surélevé de plusieurs marches, la salle des Fêtes, le +jardin d'hiver, toutes merveilles qui la laissaient maintenant +singulièrement froide. Elle pensait au maître de ces magnificences, à +cet être qui souffrait peut-être douloureusement, et d'autant plus que +l'espérance divine avait quitté son coeur. Une pitié immense +envahissait le coeur de Myrtô pour ce grand seigneur qui se trouvait +ainsi plus pauvre, plus dénué qu'elle, l'humble orpheline obligée de +gagner son pain. + +A quoi lui servaient ses immenses richesses, cette demeure plus que +royale, cette armée de serviteurs supérieurement dirigée par Vildy, la +majordome, et Katalia, la femme de charge? Un peu de foi, un peu +d'amour divin eussent été un baume infiniment plus doux sur les +blessures qu'il avait pu recevoir. + +Jusqu'ici, Myrtô ne l'avait plus revu. Il vivait avec son fils +complètement en dehors des Zolanyi. La comtesse Gisèle n'exerçait ici +aucune autorité en dehors de son service privé, Vildy et Katalia +continuaient à tout diriger, et Myrtô remarquait parfois combien la +comtesse et ses enfants semblaient gênés et peu chez eux dans cette +demeure. + +Renat avait commencé ses leçons de violon. Après avoir entendu Myrtô +jouer admirablement une sonate de Beethoven accompagnée par Terka, il +avait bien voulu déclarer qu'il acceptait sa cousine comme professeur. +Comme il aimait la musique, elle n'avait pas trop à souffrir des écarts +de caractère qu'il réservait pour Fraulein Rosa dont les leçons +l'horripilaient, prétendait-il. + +Myrtô faisait aussi de la musique avec ses cousines, et la comtesse, +appréciant le charme exquis de sa voix et d'une diction très pure, en +avait fait sa lectrice. + +Elle ne manquait donc pas d'occupations, d'autant plus qu'elle +accompagnait souvent ses cousines dans leurs promenades à pied ou en +voiture. Irène la chargeait sans façon de tout ce qui la gênait: +ombrelle, manteau, sac à ouvrage. Myrtô remplaçait évidemment pour elle +une femme de chambre. Renat, peu à peu, imitait sa soeur, si bien que +Myrtô revenait parfois du parc très lasse et les bras brisés de fatigue. + +La comtesse et ses filles avaient repris leurs relations avec les +autres châtelains de la contrée, elles avaient reçu de nombreuses +visites, mais Myrtô demeurait complètement à l'écart, elle restait +invisible pour les étrangers reçus à Voraczy. + +Les petites épines de sa situation se trouvaient compensées par la +possibilité d'assister chaque jour à la messe et par l'appui spirituel +qu'elle trouvait dans le Père Joaldy, l'aumônier de Voraczy, prêtre +instruit et pieux, âme sereine qui se sanctifiait dans le recueillement +et dans la charité apostolique exercée envers les pauvres, très +nombreux sur les domaines du prince Milcza, dont les ispans (1) [1. +Intendants.] étaient souvent durs et rapaces. + +Une après-midi, les jeunes filles s'attardèrent à travailler dans le +parc. Elles se hâtèrent enfin d'arriver pour l'heure du thé... Au +passage, Myrtô dit, en désignant une allée du parc: + +--Je me demande pourquoi nous ne passons jamais par ici. Ce chemin +doit être beaucoup plus direct. + +--Oui, mais il nous conduirait au temple grec près duquel le petit +Karoly passe ses journées. + +--Eh bien? dit Myrtô en regardant Irène avec surprise. + +--Eh bien! je ne me soucie pas du tout qu'un caprice de l'enfant ou de +son père nous immobilise là! Nous n'allons près de Karoly que par +ordre... et c'est bien assez, je vous assure! + +--Oh! votre neveu, Irène! fit malgré elle Myrtô presque scandalisée. + +--Irène, murmurait en même temps Terka en jetant sur elle un regard +plein d'effroi. + +Irène baissa sa voix en répliquant: + +--Ne crains rien, il n'y a personne... Mais vous avez l'air de penser, +candide Myrtô, que nous pouvons agir près de Karoly comme le font +généralement les tantes près de leur neveu? + +Elle regardait sa cousine d'un air mi-moqueur, mi-sérieux. + +--Mais je me demande pourquoi?... dit Myrtô. + +--Pourquoi? Pourquoi?... Eh bien! parce qu'il est le fils du prince +Milcza! + +Elle eut un petit éclat de rire ironique en rencontrant le regard +surpris de Myrtô. + +--Vous ne comprenez pas?... Je vous expliquerai cela plus tard, +maintenant nous n'avons pas le temps. Marchons plus vite. + +En peu de temps, elles arrivèrent près de la grande terrasse de marbre +sur laquelle donnait le salon où se tenait habituellement la comtesse +Zolanyi. Irène, tout en gravissant les degrés, s'écria: + +--Mes cheveux sont un peu défaits, mais tant pis, je ne remonte pas! +J'ai soif et je vais vite me servir une tasse de... + +Elle s'interrompit brusquement et s'arrêta net. Deux lévriers noirs +apparaissaient au seuil du salon et s'élançaient vers elle... + +--Ciel! le prince est là! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Et +justement nous sommes si en retard!... Et mes cheveux!... + +--Redescends et cours vite à ta chambre, conseilla tout bas Terka. + +--Pour le faire attendre davantage?... D'ailleurs il m'a vue +certainement... Eh bien! où allez-vous, Myrtô? Venez, au contraire, +vous détournerez peut-être un peu l'orage. + +Myrtô entra à la suite de ses cousines... En face de la comtesse, le +prince Milcza, vêtu de flanelle blanche et à demi enfoncé dans un +fauteuil, feuilletait distraitement une revue. Il tourna vers les +arrivantes ce regard sombre qui avait si bien effrayé Myrtô. + +--Vos montres retardent par trop, comtesses, dit-il d'un ton glacé. + +Il aperçut à ce moment Myrtô qui se dissimulait un peu derrière ses +cousines et, se levant, il s'inclina pour la saluer. + +La comtesse s'empressa de faire la présentation, dans l'intention, sans +doute, de détourner l'orage, comme disait Irène. Le prince adressa +quelques mots polis et froids à Myrtô, qui réussit à répondre sans trop +se troubler, malgré l'étrange timidité dont elle était tout à coup +saisie. + +Le prince Milcza tendit la main à ses soeurs et s'assit de nouveau en +face de sa mère. Irène s'avança vers la table à thé pour remplir son +office accoutumé. Mais la voix brève du prince s'éleva... + +--Laissez Terka nous servir le thé et allez vous recoiffer, Irène. +Vous avez l'air d'une folle avec vos cheveux en désordre. + +La jeune fille devint pourpre et sortit sans protester... Myrtô s'était +assise près de la table à thé, et, voyant que la comtesse travaillait à +l'aiguille, elle prit elle-même un ouvrage commencé. + +Le prince Milcza feuilletait de nouveau sa revue d'un air de +détachement hautain. Il parut à peine s'apercevoir que Renat, entré +doucement, contre son habitude, s'approchait de lui et lui baisait la +main. + +Myrtô sentait autour d'elle une atmosphère inaccoutumée. Sur la +comtesse comme sur ses enfants, une gêne étrange semblait lourdement +peser. Renat, le turbulent Renat, demeurait assis près de sa mère, +aussi tranquille que la calme Mitzi. Le soin méticuleux que Terka +apportait toujours à la confection du thé paraissait se doubler +aujourd'hui, comme s'il lui eût fallu absolument atteindre à la +perfection... Et en rentrant dans le salon, Irène, si frondeuse en +paroles, se glissa silencieusement à sa place, voulant sans doute +éviter d'attirer sur elle l'attention de son frère. + +C'était la présence du prince Milcza qui produisait sur eux tous cet +effet singulier... Myrtô l'éprouvait pour sa part. Mais à cela, rien +d'étonnant, car elle ne le connaissait pas, elle n'était pour lui +qu'une étrangère, comme il l'avait nettement marqué en l'appelant tout +à l'heure "mademoiselle" alors que les autres enfants de la comtesse ne +lui avaient pas refusé le titre de cousine. + +En le voyant en pleine lumière, Myrtô avait constaté aussitôt l'extrême +ressemblance du prince avec le portrait de l'hôtel Milcza. Seulement, +il y avait entre eux la différence qui sépare un homme dans tout +l'éclat de la jeunesse et du bonheur de celui qui a vécu et souffert. +Le beau visage du prince avait une expression dure et altière, encore +accentuée par le pli dédaigneux des lèvres, et il fallait convenir que +l'attitude hautaine, le silence glacial ou les paroles brèves de ce +fils et de ce frère n'étaient pas faits pour encourager les +épanchements de siens. + +Les deux lévriers, qui s'étaient couchés aux pieds de leur maître, se +dressèrent tout à coup et s'élancèrent vers une des portes-fenêtres. La +comtesse, levant les yeux, dit vivement: + +--Ah! c'est Karoly! + +Une forte femme brune, jeune encore, portant un riche costume national, +apparaissait au seuil du salon. Elle tenait entre ses bras un enfant--un +frêle petit être vêtu de blanc qui ne semblait pas avoir dépassé +trois ans. + +La comtesse se leva avec empressement et, s'avançant, prit l'enfant des +mains de la servante. Terka, ses soeurs et Renat s'approchèrent, ils +effleurèrent d'une caresse les cheveux noirs qui couvraient la tête du +petit garçon, en ayant l'air d'accomplir ainsi quelque rite +d'indispensable étiquette... Et la comtesse elle-même ne montrait pas +plus d'expansion envers son petit-fils. + +Karoly tourna vers son père ses yeux noirs trop grands, sa pâle petite +figure souffrante et un peu maussade s'éclaira soudain, et il tendit +les bras vers le prince... Celui-ci se leva, il vint vers l'enfant et +le prit entre ses bras. + +Son visage dur et sombre s'était soudain incroyablement adouci, ses +yeux superbes s'imprégnaient d'une caressante tendresse en se posant +sur le petit être blotti contre sa poitrine... Il ne semblait plus le +même homme, il était vraiment bien en cet instant le jeune magnat du +portrait vu par Myrtô. + +Karoly, la tête penchée sur son épaule, contemplait son père avec une +sorte d'adoration. Ses petits doigts maigres caressaient doucement la +chevelure sombre, extraordinairement épaisse et bouclée, qui donnait à +la physionomie du prince Milcza un caractère un peu étrange. + +Le regard de l'enfant tomba tout à coup sur Myrtô qui était demeurée +assise et le regardait avec un intérêt compatissant. Il la considéra un +instant, puis étendit le doigt vers elle. + +--Qui est-ce, papa? + +Il avait une toute petite voix douce et chantante, qui s'alliait bien à +sa frêle apparence. + +--Va le lui demander, mon petit chéri, répondit le prince Milcza. + +Il le mit à terre, et l'enfant fit quelques pas vers Myrtô. + +Comme il était petit et délicat!... Le coeur de Myrtô se serra de +pitié. Elle se leva et, se penchant vers Karoly, le prit entre ses bras. + +--Je m'appelle Myrtô Elyanni, et je viens de France, dit-elle en +enveloppant l'enfant du doux rayonnement de ses prunelles veloutées. + +--Myrtô... Myrtô... répéta Karoly en passant sa petite main sur celle +de la jeune fille. C'est joli... et vous resterez ici? + +--Mais je le pense. + +--Je suis content... Je veux rester avec vous aujourd'hui. + +Et, d'un geste confiant, l'enfant passait ses bras autour du cou de +Myrtô. + +--Voilà une sympathie spontanée dont Karoly n'est pas coutumier, dit +le prince qui suivait cette scène d'un regard énigmatique. Vous devez +aimer beaucoup les enfants, Mademoiselle, et celui-ci en aura eu +l'intuition? + +--En effet, prince, je suis très attachée à ces chers petits êtres, et +j'en ai l'habitude, car je m'occupais beaucoup, à Neuilly, d'un +patronage voisin de notre logis. + +--Vous pouvez vous retirer, Marsa, dit le prince en s'adressant à la +servante demeurée près de la porte. Servez-nous promptement le thé, +Terka. Vous êtes d'une lenteur désespérante, aujourd'hui. + +Il s'assit de nouveau, tandis que Myrtô reprenait sa place en gardant +Karoly sur ses genoux. L'enfant se blottissait contre elle et demeurait +silencieux, mais son regard ne quittait pas son père dont les yeux, +chaque fois qu'ils rencontraient ceux de Karoly, prenaient cette +expression de caressante douceur qui contrastait tellement avec leur +habituelle dureté, dont la voix si brève, si froidement impérieuse, +avait des intonations incroyablement tendres en s'adressant à l'enfant. + +Le prince parlait fort peu, d'ailleurs, et le salon de la comtesse +Zolanyi avait perdu ce soir sa physionomie accoutumée, alors qu'Irène +et Renat l'animaient de leur vivacité et de leur bavardage. La comtesse +elle-même, qui aimait fort à causer d'ordinaire, semblait avoir peine à +trouver quelques sujets de conversation, bien vite épuisés par le +laconisme de son fils. + +Le maître d'hôtel apporta pour Karoly du lait dans un petit pot ciselé +qui était une pure merveille. L'enfant voulut que Myrtô elle-même le +lui versât dans une tasse, et qu'elle soutînt celle-ci tandis qu'il +buvait lentement. + +--Vous venez d'obtenir un excellent résultat, Mademoiselle, dit le +prince d'un ton satisfait. Depuis quelques jours, Karoly ne voulait +plus prendre son lait, et je n'osais le forcer, craignant qu'il n'en +résultât plus de mal que de bien. Mais ce jeune capricieux se décide +aujourd'hui... en votre honneur, probablement. + +--Je l'aime bien, papa, dit la petite voix de Karoly. + +--Vous pouvez être fière, Myrtô, les sympathies de Karoly ne sont +jamais si promptes, d'ordinaire, dit en souriant la comtesse Gisèle. + +--Cela n'a pas d'inconvénient maintenant. Je saurai lui apprendre plus +tard la défiance, répliqua le prince d'un ton dur qui impressionna +singulièrement Myrtô. + +Il se leva et sortit sur la terrasse. Ayant allumé un cigare, il se mit +à fumer en marchant de long en large. + +Irène et Renat osèrent alors remuer un peu et commencèrent à parler +d'une voix assourdie. Mais leur mère mit bientôt un doigt sur sa bouche +en indiquant Karoly du regard. L'enfant s'endormait dans les bras de +Myrtô. + +Le prince Milcza rentra doucement, il s'assit et se mit à lire jusqu'au +moment où Karoly se réveilla. Il se retira alors, emportant l'enfant un +peu ensommeillé encore, et qui répétait en adressant à Myrtô de petits +signes de main: + +--Je vous aime, Myrtô. Vous viendrez vous amuser avec moi, vous me +direz des histoires. J'aime beaucoup les histoires... + +Lorsque la porte se fut refermée sur le prince, le silence régna encore +un moment dans le salon. Puis Renat se leva, s'étira brusquement et +s'élança au dehors en murmurant: + +--Je n'en peux plus! + +Irène sortit un mouchoir de batiste et l'appuya contre son front en +disant d'une voix dolente: + +--J'ai une atroce migraine! C'est une chose horriblement fatigante +d'avoir à se surveiller ainsi, quand on sait qu'un mot, un simple +mouvement peut être l'objet de critiques sévères... et injustes. + +--Irène! dit la comtesse avec un coup d'oeil plein d'effroi vers la +porte. + +--Voyons, maman, vous n'allez pas supposer que le prince Milcza écoute +au trou de la serrure! répliqua la jeune fille avec un petit rire +ironique. + +--Mais un domestique peut entendre, mon enfant!... Et si jamais un mot +pareil arrivait à ses oreilles!... Tu ne veilles pas assez sur tes +paroles, Irène. + +--C'est quelquefois plus fort que moi, maman. J'ai des moments de +révolte, voyez-vous... Allons, je vais imiter Renat en faisant un petit +tour dans le parc pour me calmer les nerfs... Vous aussi, Myrtô? +dit-elle en voyant la jeune fille se lever. + +--Non, je vais faire une prière à la chapelle, Irène. + +Une petite lueur ironique et quelque peu méchante passa dans le regard +d'Irène. Elle sortit en même temps que Myrtô, et, dans le corridor, +posa une seconde sa main sur le bras de sa cousine. + +--C'est cela, allez prendre des forces, Myrtô, car, ou je me trompe +fort, vous aurez sous peu à déployer toute votre patience et votre... +comment dirais-je? votre humilité. Karoly vous a en grande faveur... +Or, vous saurez ce qu'il en coûte de posséder la faveur de Karoly. + +--Que voulez-vous dire, Irène? fit Myrtô en la regardant avec surprise. + +--Vous le saurez bientôt... et je souhaite charitablement que votre +esclavage ne dure pas plus longtemps que le mien. + +Elle se mit à rire d'un air moqueur et s'éloigna, laissant Myrtô +stupéfiée et perplexe. + + + +CHAPITRE V + + + +Le lendemain matin, en sortant de la chapelle, Myrtô trouva à la porte +Constance, la femme de chambre parisienne de la comtesse Zolanyi, qui +l'informa que sa maîtresse désirait lui parler. + +Myrtô, un peu surprise, la suivit jusqu'à l'appartement de la comtesse. +Celle-ci était encore couchée. Elle tendit la main à la jeune fille en +s'écriant: + +--Arrivez vite, enfant! Mon fils vient de m'envoyer un mot... Du +reste, je m'y attendais, après ce qui s'est passé hier. Il paraît que +l'enfant n'a fait que parler de vous toute la soirée, et ce matin +encore, à peine éveillé. Le prince demande donc que vous passiez la +matinée et l'après-midi près de son fils. + +--Si cela peut faire plaisir au pauvre petit, certainement... Mais +j'ai ce matin la leçon de Renat... + +La comtesse leva les mains au ciel. + +--Il s'agit bien de Renat! Karoly vous veut près de lui, le prince +Milcza ordonne que nous nous rendions au désir de l'enfant--car le +mot "demander" ne signifie pas autre chose sous sa plume ou dans sa +bouche, il faut vous mettre cela dans l'idée, Myrtô. Ni vous, ni moi ne +sommes laissées libres de refuser... Allez donc vite rejoindre +l'enfant. Vous le trouverez dans le parc, près du petit temple grec. +Par ordonnance médicale, il passe là toutes ses journées dès que le +temps le permet. Emportez un livre, un ouvrage pour ne pas trop vous +ennuyer... Ciel! j'allais oublier! Mon fils demande que vous ne mettiez +pas une robe noire, il n'aime pas à voir de couleurs sombres près de +l'enfant. + +--Mais, je ne peux pas... je suis en grand deuil! Murmura Myrtô. + +La comtesse eut un geste d'impatience. + +--Mettez une robe blanche quand vous irez près de Karoly, vous la +quitterez ensuite. Je vous le répète, il n'y a pas à discuter une +demande ou un désir du prince Milcza. Dépêchez-vous, l'enfant vous +attend avec impatience. + +Myrtô regagna sa chambre, elle sortit une des robes blanches qu'elle +portait à Neuilly. Des larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle +s'en revêtait, au souvenir de celle qui avait toujours voulu la voir +habillée ainsi. Elle s'était pliée, par affection filiale, à cette +exigence puérile et souvent gênante. Aujourd'hui, une autorité +étrangère lui imposait la même obligation, et elle venait d'éprouver +soudain la très vive sensation de sa position dépendante, en entendant +la comtesse lui faire nettement comprendre qu'elle ne pouvait songer +seulement à discuter l'ordre dont elle était l'objet. + +Cependant, l'âme fière et énergique de Myrtô ne se serait pas soumise +si facilement s'il ne s'était agi d'éviter peut-être une impression +désagréable à un enfant malade. Pour un motif de ce genre seulement, +elle pouvait faire trêve extérieurement au grand deuil dont son coeur +ressentait le douloureux brisement. + +Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le parc. Elle ne +connaissait pas encore le temple grec, dont les jeunes comtesses +évitaient soigneusement l'approche. Aussi s'arrêta-t-elle, charmée, +devant la petite merveille qui se dressait tout à coup au fond d'une +vaste clairière. Sur le feuillage environnant, le temple de marbre +s'enlevait, tout blanc, d'une pureté de ligne idéale. A droite, entre +les arbres, étincelait l'eau bleue d'un petit lac sur lequel voguaient +quelques cygnes. + +Au bas des degrés du péristyle, le petit Karoly était étendu sur une +chaise longue. A quelques pas de là, Marsa, la servante qui était son +ancienne nourrice, travaillait à une broderie. Plus loin, sur un des +degrés, était assis un garçonnet d'une dizaine d'années, petit blond à +l'air craintif et rêveur, vêtu d'un riche costume hongrois. + +Karoly tourna la tête, il aperçut Myrtô et jeta un cri de joie en +tendant les bras vers elle. + +--Oh! venez vite, Myrtô!... Je suis si content! + +Emue de cette joie enfantine, elle s'assit près de lui, et, tendrement, +caressa la petite tête qui s'appuyait contre son épaule. Le petit +garçon, ravi, répétait: + +--Je suis content!... je suis content!... Et vous avez une robe +blanche! Je n'aime pas le noir, c'est vilain, c'est triste. + +Il fallut que Myrtô lui racontât une histoire. Puis, fatigué, il +s'endormit, appuyé contre la jeune fille. Celle-ci, n'osant faire un +mouvement de crainte de l'éveiller, demeura inactive, en apparence du +moins, car intérieurement, elle priait pour les âmes qui l'entouraient, +pour ce pauvre petit être si fidèle dont la faiblesse et l'affection +spontanée faisaient vibrer les instincts de tendresse maternelle très +développés dans son coeur. Les petits enfants du patronage de Neuilly +savaient ce qu'il y avait pour eux de douceur, de dévouement, d'aimable +gaîté chez "la chère demoiselle Myrtô", et ce fils de prince, ce petit +magnat l'avait deviné aussitôt dans le seul regard de Myrtô. + +Karoly s'éveilla au moment où apparaissait le maître d'hôtel suivi de +plusieurs domestiques portant une table et les éléments d'un couvert. +Lorsque le temps était beau, le prince et son fils prenaient leur +repas ici, ainsi que Karoly l'apprit à Myrtô. + + +--Et vous allez aussi déjeuner avec nous, Myrtô, dit l'enfant en lui +prenant la main. + +--Oh! mais non, mon chéri, cela ne se peut pas! dit-elle vivement. Je +déjeune avec votre grand'mère et vos tantes... + +--Si, si, je le veux! et papa le voudra aussi, si je lui demande. + +--Voyons, soyez raisonnable, mon petit Karoly, dit doucement Myrtô. Je +reviendrai aussitôt après, je vous le promets. + +Elle s'éloigna, ne sachant trop si elle avait réussi à persuader +l'enfant. + +La comtesse et ses enfants se trouvaient déjà à table, lorsqu'elle +entra dans la salle à manger. Irène, tout en l'enveloppant du coup +d'oeil jaloux qui lui était coutumier envers cette trop jolie cousine, +demande ironiquement: + +--Vous êtes-vous bien amusée, Myrtô? + +--Le devoir est rarement un amusement, répondit Myrtô avec froideur. +J'ai été simplement heureuse de donner un peu de contentement à ce +pauvre petit malade. + +--Ah! si vous avez des instincts de soeur de charité, tant mieux pour +vous! dit Irène. Ils ne seront pas de trop en la circonstance. + +--Mais, Irène!... mais, Irène! s'écria la comtesse d'un ton mécontent. + +--Eh bien! maman, qu'est-ce que je dis de si terrible? riposta la +jeune fille. Myrtô ne tardera pas à s'apercevoir de la vérité de mes +paroles, et peut-être sa belle sérénité ne durera-t-elle pas +longtemps... Je vous crois un peu présomptueuse, Myrtô. Nous verrons si +vous aurez même ma résistance... + +Elle jeta un coup d'oeil autour d'elle, et, voyant que les domestiques +étaient en ce moment éloignés, elle se pencha vers Myrtô. + +--...Il y a deux ans, c'était sur moi que l'enfant avait jeté son +dévolu. Il ne fallait pas que je le quitte de la journée, je devais me +plier à tous ses caprices, rire lorsqu'il le voulait, demeurer à +d'autres moments de longues heures inactive et immobile. Quand ma mère +se prépara à partir pour passer comme de coutume l'hiver à Vienne, le +prince déclara que je resterais à Voraczy, pour tenir compagnie à +Karoly. Ce que j'ai pleuré en les voyant tous partir!... Mais il +fallait paraître gaie devant l'enfant et devant son père, supporter +sans broncher une perpétuelle contrainte, un ennui dévorant. Je tombai +malade, le prince dut alors me renvoyer à Vienne. Mais il ne m'a jamais +pardonné cela. + +--Il est inutile de décourager d'avance Myrtô en lui racontant toutes +ces choses, dit la comtesse d'un ton désapprobateur. D'ailleurs, elle +est peut-être plus patiente que toi... + +L'entrée d'un domestique fit changer la conversation... Myrtô, le +déjeuner fini, se dirigea de nouveau vers le temple grec. Karoly +l'accueillit avec les mêmes démonstrations de joie, et il fallut +commencer aussitôt une grande partie d'une sorte de jeu d'oie qui +passionnait l'enfant. Un troisième partenaire se joignit à lui et à +Myrtô. C'était Miklos, le petit Hongrois, fils d'un ispan du prince, +qui était attaché au service et à l'amusement de Karoly. + +Myrtô s'aperçut alors que le petit prince n'était pas toujours l'enfant +doux et facile qu'il s'était montré le matin. Fantasque et volontaire, +facilement maussade, il était un vrai petit tyran pour Miklos, humble +et soumis devant lui. Un moment, sans raison, sa main s'abattit sur le +visage du petit serviteur. Myrtô s'écria vivement: + +--Oh! Karoly, comme c'est mal, cela! Vous n'êtes pas gentil du tout! + +La nourrice interrompit son ouvrage et la regarda avec effarement, le +petit Miklos demeura un instant bouche bée, et Karoly ouvrit de grands +yeux en s'écriant: + +--Mais, Myrtô, il n'y a que papa qui ait le droit de me gronder!... Et +vous, vous êtes là pour m'amuser, pour me dire de belles histoires. +Racontez-m'en une... Va-t'en, Miklos, je ne veux pas tu entendes! + +--Laissez donc ce pauvre petit écouter, au contraire, cela le +distraira, dit Myrtô touchée par l'air malheureux du petit garçon qui +se levait pour s'éloigner. + +--Non, non, je ne veux pas!... Va-t'en, Miklos! dit Karoly avec colère. + +Myrtô posa sa main sur celle de l'enfant et le couvrit d'un regard de +pénétrant reproche. + +--Vous me faites beaucoup de peine, Karoly. C'est mal d'être si dur +envers ce pauvre petit qui paraît si doux et qui doit vous être +tellement dévoué. Vous offensez ainsi beaucoup ce bon Dieu qui nous a +tant ordonné d'être bons les uns pour les autres. + + +--Le bon Dieu? dit rêveusement Karoly. Papa ne m'en parle jamais. +Marsa me fait dire une petite prière, le Père Joaldy vient quelquefois +s'asseoir près de moi et me parle du petit Jésus et de la Sainte +Vierge. J'aime bien l'entendre... Mais il ne faut pas dire que je vous +fais de la peine, Myrtô, fit-il en appuyant câlinement sa joue contre +la main de la jeune fille. + +--Si, je le dis, parce que c'est la vérité. Voyons, me promettez-vous +d'être meilleur pour ce pauvre Miklos, mon petit Karoly? + +L'enfant leva vers Myrtô ses grands yeux noirs semblables à ceux de son +père et dit gravement: + +--Je tâcherai... Et puis, je demanderai à papa s'il permet que vous me +grondiez, parce que vous le faites si bien! + +Myrtô ne put s'empêcher de rire et se pencha pour embrasser Karoly en +signe de réconciliation. Après quoi l'enfant ayant appelé Miklos près +de lui, elle commença une merveilleuse histoire. + +Au moment le plus pathétique, Marsa se leva vivement en disant: + +--Voilà Son Excellence! + +--Ah! papa! dit joyeusement Karoly. + +Le prince Milcza, suivi de ses lévriers, arrivait en contournant le +petit temple. Karoly s'écria gaiement: + +--Venez vite vous asseoir, papa, pour que Myrtô continue son histoire! + +Le prince s'avança, s'inclina devant Myrtô et prit place sur un +fauteuil au pied de la chaise longue en disant avec une hautaine +tranquillité: + +--Continuez donc, Mademoiselle. + +Il ouvrit un livre et parut s'absorber dans sa lecture, au grand +contentement de Myrtô. Elle réussit à secouer la gêne que lui avait +causée son apparition, et termina l'histoire à l'entière satisfaction +de Karoly. + +--Oh! que c'est joli, Myrtô!... Et vous racontez si bien... Dites, +papa? + +--Très bien, répondit distraitement le prince sans lever les yeux de +dessus son livre. + +--Vous allez m'en dire encore une, Myrtô, continua l'enfant. + +--Je crois, mon cher petit, qu'il est plus raisonnable de nous arrêter +aujourd'hui. Vous voilà un peu agité, attendons à demain, et je vous +raconterai alors quelque chose de très amusant. + +--Non, tout de suite, Myrtô! + +Le prince interrompit sa lecture et dit froidement: + +--Vous pouvez contenter le désir de Karoly, Mademoiselle. + +Son ton signifiait clairement: "Je veux que vous le contentiez". + +Myrtô commença donc une nouvelle histoire. Puis l'enfant, satisfait, +lui laissa un moment de repos, et elle put prendre quelques instants +son ouvrage. + +A cinq heures, on apporta le café et le lait du petit prince. Le prince +Arpad posa son livre près de lui et dit avec une froide politesse: + +--Vous demanderai-je de nous servir, Mademoiselle? + +Décidément, la comtesse Zolanyi n'avait pas tort en disant à Myrtô que +les mots empruntés au vocabulaire de la courtoisie mondaine prenaient, +dans la bouche du prince Milcza, une signification impérieuse des plus +marquées, qui ne laissait pas place au refus. + +Tandis qu'elle s'approchait de la table, le prince se leva, et, se +penchant sur la chaise longue, prit l'enfant entre ses bras. Il se mit +à se promener de long en large, tenant pressé contre lui le petit être +dont la tête retombait sur son épaule. + +--Ah! papa, j'ai quelque chose à vous demander! dit tout à coup +Karoly. Est-ce que vous permettez à Myrtô de me gronder, quelquefois? + +--Je ne le permets à personne... Mademoiselle Elyanni n'a à s'occuper +que de te distraire et de t'amuser, le reste me regarde. + +Ces mots tombèrent, nets et glacés, des lèvres du prince Arpad... Myrtô +se détourna légèrement pour dérober la rougeur qui couvrait son visage +et saisit la cafetière d'une main un peu frémissante. + +--C'est dommage, elle gronde très bien, continua le petit garçon. Il +paraît que j'ai été méchant pour Miklos. Vous ne me l'avez jamais dit, +papa? + +--Ne t'occupe pas de cela, et fais ce que tu voudras de Miklos, dit le +prince d'un ton bref. + +Il s'assit de nouveau et garda l'enfant sur ses genoux. Myrtô apporta +le lait de Karoly, posa silencieusement sur une petite table près du +prince un plateau garni, et reprit sa place et son ouvrage. + +--Eh bien! vous ne vous êtes pas servie, Mademoiselle? dit-il au bout +d'un moment. + +--Je n'ai pas l'habitude de prendre de café, prince. + +--Quelle idée! fit-il d'un ton désapprobateur, Irène aussi prétendait +ne pouvoir le souffrir, mais j'ai réussi à lui en faire prendre un peu +l'habitude. Essayez donc aussi, Mademoiselle. + +Myrtô, n'ayant pas de raison plausible pour motiver un refus, se leva +et alla se verser un peu de café. Mais fallait-il donc penser que le +prince Milcza avait la prétention d'imposer à ceux qui l'entouraient +jusqu'à ses moindres goûts personnels. + +Une fois son café bu, il mit l'enfant à terre et se leva en disant: + +--Marche un peu, mon petit Karoly, je retourne au château mais je +reviendrai tout à l'heure. + +L'enfant, après quelques pas languissants autour de la chaise longue, +vint se blottir entre les bras de Myrtô et demeura ainsi, tranquille et +silencieux, jusqu'à sept heures, où apparut de nouveau son père. + +--Marsa, prenez le prince Karoly... Mademoiselle Elyanni, vous êtes +libre. A demain, n'est-ce pas? Karoly vous attendra avec impatience. + +Et, sans attendre une réponse qu'il jugeait probablement superflue, le +prince salua Myrtô et s'éloigna, suivi de Marsa portant l'enfant. + +--A demain, Myrtô, dit Karoly en agitant ses petites mains. Je voulais +que vous dîniez avec nous, mais papa ne veut pas. + +Myrtô reprit lentement le chemin du château. Elle éprouvait ce soir une +impression bizarre. Il lui semblait qu'un étau l'enserrait, ou que des +liens impitoyables tentaient de paralyser ses mouvements. + +Cette situation singulière était due sans doute à la lassitude qu'elle +ressentait. Habituée à une vie active, faisant jusqu'ici chaque jour +une promenade avec ses cousines, elle était extrêmement fatiguée par +cette journée passée tout entière dans l'immobilité. + +Demain, pourtant, ce serait la même chose. Le prince Milcza l'avait dit +sans ambages: elle était destinée à amuser Karoly. Tant que l'enfant +n'en serait pas las, elle devrait être à sa disposition, se plier à +tous ses caprices. + +Oui, elle avait compris nettement cela, ce soir, dans les paroles du +prince... Et elle savait aussi qu'il lui était interdit de blâmer +l'enfant, de lui adresser le moindre reproche. + +--Je ne pourrai jamais! murmura-t-telle. Ce sera plus fort que moi... +Tant pis si le prince est mécontent! + +Mais elle ne put retenir un petit frisson à la pensée de rencontrer ce +sombre regard étincelant de colère. + +En approchant du château, elle vit Terka qui longeait une pelouse, d'un +pas hâtif. La jeune comtesse s'arrêta près de sa cousine et demanda à +voix basse: + +--Le prince Milcza est rentré au château, n'est-ce pas? + +--Mais oui, je le crois. + +--Bien... Je vais faire une exécution, Myrtô. Maman a retrouvé ce +matin, au fond d'un chiffonnier, une miniature représentant la mère de +Karoly. Tous ses portraits, sur l'ordre du prince, ont été détruits au +moment du divorce. Je ne sais comment celui-là est demeuré... Je vais +le jeter dans le petit lac, car si jamais il en apercevait un fragment! + +--Montrez-le-moi, voulez-vous, Terka? + +La jeune fille jeta un coup d'oeil craintif autour d'elle, puis tendit +à Myrtô une miniature représentant une jeune femme blonde, d'une +sculpturale beauté. Des fleurs ornaient sa chevelure, couvraient sa +robe de tulle vert pâle. Les yeux, très beaux, avaient une expression +indéfinissable qui impressionna désagréablement Myrtô. + +--Elle était habillée ainsi lorsqu'il la vit pour la première fois à +un bal costumé de l'ambassade de Russie. Elle était russe, et cousine +de l'ambassadeur. Sa famille était très noble, mais appauvrie. Le +prince Milcza, qui était cependant fort loin d'être un naïf, se laissa +prendre à une habile comédie de simplicité et de douceur. Très +intelligente, elle avait compris que, sous des dehors extrêmement +mondains, il cachait une âme trop sérieuse pour que la coquetterie et +la frivolité eussent chance de réussir près de lui. Elle sut flatter +aussi son orgueil, elle se montra une femme instruite, occupée d'art et +de littérature, elle ne négligea rien, en un mot, de ce qui pouvait +plaire à cet être à la fois brillant et profond, à ce grand seigneur +artiste, à ce causeur délicat... + +--Lui? dit Myrtô d'un ton incrédule. + +--On ne s'en douterait guère aujourd'hui, n'est-ce pas? Il était +l'idole des salons aristocratiques de Paris et de Vienne, son élégance +donnait le ton à la mode masculine. Avec sa haute naissance, sa +fortune, ses qualités physiques et intellectuelles, il pouvait +prétendre aux plus brillantes alliances. Il choisit Alexandra +Ouloussof, elle devint princesse Milcza... + +Et dès lors, tout changea. Elle se révéla affamée de luxe et de +plaisirs, coeur sec, dépourvu de la moindre valeur morale. Le prince +n'a jamais fait à personne de confidences, mais il nous paraît certain +qu'il a dû amèrement souffrir de sa désillusion, car au bout de six +mois de mariage il n'était déjà plus le même. Son regard avait un peu +de cette dureté qui y est à demeure maintenant, sauf pour son fils. + +Il paraît qu'il y eut entre eux plusieurs scènes terribles. Vous avez +pu vous douter, si peu que vous l'ayez vu encore, qu'il n'a jamais été +homme à se laisser conduire. Il lui infligea une des plus dures +punitions qui pussent l'atteindre en l'obligeant à le suivre ici et en +la privant de ces distractions mondaines qui étaient sa vie. Elle se +révolta d'abord, puis elle essaya de la douceur, elle se fit humble, +repentante, mais il se défiait, il la connaissait trop bien. + +Pourtant, la naissance de son fils l'adoucit un peu. Il se relâcha +légèrement de sa sévérité, permit quelques relations avec les domaines +voisins. Mais il se refusa absolument à retourner à Vienne ou à Paris. + +Cependant, les distractions que la princesse pouvait trouver à Voraczy +étaient fort loin de suffire à son âme frivole et avide de briller sur +les plus grandes scènes mondaines. Pendant un an, elle mit tout en +oeuvre pour décider son mari, mais elle se heurta à une volonté +inébranlable. Le prince ne voulait pas quitter Voraczy, il en avait +assez du monde, disait-il, et prétendait vivre tranquillement dans ses +domaines en s'occupant de l'éducation de son fils. + +Alors, quand elle comprit que rien n'était capable d'entamer la +résolution de son mari, Alexandra fut prise d'une rage sourde, et, un +jour que le prince lui refusait l'autorisation de se rendre à une fête +donnée à Budapest, elle fit une scène effrayante. On ne peut savoir ce +qui se passa exactement entre eux. Quand la femme de chambre, appelée +par un coup de timbre, entra dans l'appartement de sa maîtresse, elle +trouva celle-ci seule, en proie à une crise de nerfs, et proférant des +menaces contre son mari. + +Le lendemain, la princesse avait disparu, et avec elle le petit Karoly. +Il paraît que rien ne peut dépeindre le désespoir et la fureur du +prince lorsqu'il apprit cette nouvelle. Immédiatement, on fit des +recherches dans toutes les directions. Il ne fut pas très difficile de +retrouver la fugitive. Elle s'était réfugiée à Paris, et avoua +cyniquement qu'elle avait agi ainsi, uniquement dans le but de se +venger de lui en lui enlevant l'enfant qu'elle savait sa seule +affection. + +Comment le prince, avec sa nature si entière et si ardente, a-t-il pu +éviter de se porter envers elle à quelque extrémité terrible, je ne le +sais! Il emporta l'enfant, qui avait pris froid pendant le voyage +précipité de sa mère et fut si gravement malade à l'hôtel Milcza qu'il +se trouva un instant condamné. Il survécut pourtant, mais il est resté +excessivement faible, comme vous avez pu le voir... Et je crois, Myrtô, +que le motif de la haine--le mot n'est pas trop fort--du prince +Milcza pour cette créature sans coeur et sans âme, se trouve là +surtout. En voyant chaque jour son fils bien-aimé dans cet état, il +peut se dire: "C'est sa mère qui en est cause." + +--Et c'est alors qu'il a demandé le divorce? + +--Oui... le Père Joaldy a essayé de l'en détourner, mais il s'est +heurté à une âme révoltée, qui n'avait plus le guide de la foi... Il +est bien improbable que lui songe jamais à se remarier, mais pour elle, +c'est déjà fait. Elle a épousé un banquier américain et est une des +reines de Boston... Vous comprenez donc pourquoi je me hâte d'aller +faire disparaître ce dernier vestige de la présence de cette créature +néfaste. + +--Le dernier?... Non, il restera toujours son fils, dit gravement +Myrtô. Elle n'a jamais cherché à le revoir? + +--Jamais! la fibre maternelle n'existait même pas chez elle. + +--L'enfant ne lui ressemble pas, dit Myrtô, en tendant la miniature à +sa cousine après y avoir jeté un dernier regard. + +--Non, c'est un vrai Milcza, heureusement. Son père l'aime d'une +tendresse passionnée qui m'effraye parfois, car on n'ose songer, +vraiment, si un jour... + +Elle secoua la tête et s'éloigna vers le parc, tandis que Myrtô +continuait dans la direction du château. + +Bien que le jour tombât à peine, la superbe résidence était déjà +brillamment éclairée. Là-bas, vers la droite, une clarté intense +s'échappait de l'appartement du prince Milcza qui occupait toute cette +partie du château... Et une immense pitié envahit le coeur de Myrtô en +songeant aux souffrances de cette âme meurtrie et révoltée, qui n'avait +pas su chercher sa consolation près de l'unique Consolateur et +s'attachait avec une passion intense, exclusive, à un seul être, ce +pauvre petit Karoly, si frêle, si chétif, dont la vue avait serré le +coeur de Myrtô quand il lui était apparu pour la première fois. + + + +CHAPITRE VI + + + +Sans même avoir reçu un simulacre de demande, par la seule volonté du +prince Milcza, Myrtô se trouva donc attachée au service de Karoly... +Service n'est pas un mot trop fort pour exprimer la sujétion qui était +la sienne près de l'enfant gâté et exigeant. Elle n'avait plus un +moment de liberté, toutes ses journées, hors les repas, appartenaient à +Karoly. + +Elle comprenait maintenant la crainte qu'inspirait aux jeunes comtesses +ce tout petit être. Pour Irène surtout, si vive, si amie de la +distraction et de la gaieté, et très peu portée, semblait-il, au +dévouement, la pensée d'un tel esclavage devait être insoutenable. + +Et cependant, il suffisait d'un caprice de Karoly pour le lui imposer. +Aussi, plus encore que sa mère et ses soeurs, voyait-elle avec +satisfaction l'engouement du petit prince pour Myrtô. + +--Pendant ce temps, il ne pense pas à nous, disait-elle gaiement. +Jamais nous n'avons eu tant de liberté. Il demandait toujours tantôt +l'une, tantôt l'autre pour lui tenir compagnie. Le pauvre Renat a passé +là-bas des journées dont il se souvient... Et moi donc!... Vous nous +sauvez, Myrtô, ajoutait-elle d'un ton moqueur. + +Elle ne désarmait pas envers sa cousine et ne négligeait aucune +occasion de lui lancer quelque parole plus ou moins malveillante. + +Myrtô supportait tout patiemment, elle accomplissait avec courage la +tâche qui lui était dévolue près de l'enfant, tâche rendue plus douce à +mesure que croissait l'affection compatissante inspirée par ce petit +être fantasque, mais singulièrement attachant dans sa faiblesse, et qui +lui témoignait une tendresse ardente. + +Mais cette tendresse n'égalait pas encore l'amour passionné de Karoly +pour son père--amour réciproque du reste. Il était exact que le +prince Milcza ne voyait plus au monde que son fils. Tout convergeait +vers cet enfant, tous devaient s'incliner devant sa volonté--tous, +sauf son père. + +Car, chose singulière, cet homme qui exigeait que rien ne résistât à un +désir de Karoly, savait réserver, vis-à-vis de son fils, sa propre +autorité. L'enfant lui obéissait instantanément, il n'insistait jamais +lorsque son père avait dit: "Non, je ne le veux pas, Karoly." + +Ainsi, même vis-à-vis de l'enfant bien-aimé, le prince Milcza +conservait cette autorité absolue qui était parfois--il fallait le +reconnaître--un véritable despotisme, lequel, passant par tous ceux +qui se trouvaient à son service, s'étendait jusqu'à sa mère elle-même. + +Myrtô s'était d'abord demandé pourquoi la comtesse et ses enfants se +soumettaient bénévolement à toutes les volontés du jeune magnat. Mais +peu à peu, par quelques mots de Terka, d'Irène, de Renat, le mystère +s'était trouvé éclairci. La comtesse avait été complètement ruinée par +son second mari, elle et ses enfants devaient tout au bon plaisir du +prince Milcza, qui leur servait une rente superbe et les laissait +libres de jouir de ses installations à Paris et à Vienne. Cette +dépendance dorée, si pénible qu'elle fût pendant le séjour à Voraczy, +leur paraissait cependant préférable à la vie modeste qui eût été la +leur avec les minces revenus de la comtesse, et tous courbaient la tête +sous cette autorité tyrannique, tremblant de déplaire à celui qui leur +procurait le luxueux bien-être jugé indispensable. + +Myrtô, comme tous, sentait peser sur elle cette volonté impérieuse. +C'était elle qui l'enchaînait près du lit de repos de l'enfant, elle +encore qui lui interdisait de s'élever contre les caprices ou les actes +injustes du petit prince. Cette dernière obligation était la plus dure +pour Myrtô, et elle ne pouvait s'empêcher d'y manquer parfois, d'une +manière fort discrète, d'ailleurs. Généralement, un simple mot, un +regard même suffisait. Karoly semblait lire couramment dans les yeux +expressifs de Myrtô, "sa Myrtô", disait-il d'un petit ton à la fois +câlin et dominateur. + +Mais en présence du prince Arpad, elle devait s'abstenir de l'ombre +même d'un reproche aux exigences les plus déraisonnables de l'enfant. +Il avait une certaine façon de dire: "Je permets cela à Karoly, +Mademoiselle", qui n'invitait pas précisément à la discussion. + +Il apparaissait régulièrement chaque jour vers quatre heures, et +attendait que Myrtô eût servi le café. Il se montrait aussi froid, +aussi laconique que le premier jour, et, lorsqu'il ne s'occupait pas de +l'enfant, s'absorbait généralement dans sa lecture. Il ne faisait +exception qu'en voyant Myrtô prendre son violon, sur la demande de +Karoly que la musique ravissait. Alors, son regard un peu adouci et +rêveur se perdant sous les futaies environnantes, il écoutait ce jeu +délicat et si profondément expressif. Il était, au dire de ses soeurs, +un admirable musicien, il composait, mais pour lui seul, et c'était là +une des rares distractions de sa vie solitaire. + +--Vous avez un véritable tempérament d'artiste, Mademoiselle, avait-il +dit à Myrtô la première fois qu'il l'avait entendue, du ton d'un homme +obligé, par politesse, d'adresser un compliment. + +Les journées passaient ainsi, toutes semblables, sauf parfois où le +prince Milcza amenait son fils chez la comtesse, à l'heure du thé. Deux +ou trois fois aussi, il fit faire à l'enfant, dans une voiture légère +qu'il conduisait lui-même, une promenade à travers le parc immense. +Karoly avait voulu emmener Myrtô, et Terka avait été "invitée" à se +joindre à sa cousine. Les promeneurs s'étaient arrêtés dans un coin +sauvage du parc, le prince Arpad s'était assis et avait sorti un +journal de sa poche, et les jeunes filles s'étaient occupées à amuser +Karoly. Puis, sans que le prince eût presque ouvert la bouche, ils +avaient tous repris bientôt le chemin du retour. + +Mais ces promenades étaient fort rares, car elles agitaient l'enfant +trop nerveux. Karoly devait se contenter de longues stations dans le +parc, l'air pur vivifié par la saine senteur des sapins qui entouraient +le temple. + +Myrtô, privé de mouvement, s'anémiait un peu et perdait l'appétit. Sur +le conseil du Père Joaldy, elle dut se décider à supprimer parfois +l'assistance à la messe quotidienne pour faire une promenade matinale. +Celle-ci avait généralement un but charitable, l'aumônier de Voraczy +ayant indiqué à la jeune fille quelques pauvres familles à visiter. + +Un matin, au retour d'une de ces promenades à travers la campagne +couverte de superbes moissons, Myrtô, en atteignant le grand vestibule +du premier étage, fut presque renversée par Renat qui s'en allait comme +un fou, l'air furieux. + +--Eh bien! Renat, que vous arrive-t-il? Vous avez manqué me faire +tomber! s'écria-t-elle en reprenant avec peine son équilibre. + +--Ah! je m'en moque! dit-il rageusement. Ce stupide Macri a laissé +mourir mes bengalis, je vais lui dire son fait!... Pourquoi vous +mettiez-vous devant moi, d'abord? Tant pis pour... + +Les mots moururent sur ses lèvres. Dans le grand corridor principal qui +desservait tous les appartements apparaissait le prince Milcza, en +costume de cheval. L'épais tapis qui couvrait le sol avait amorti le +bruit de ses pas, de telle sorte que Myrtô ni Renat ne l'avaient +entendu. + +--Voilà un enfant bien élevé! dit-il froidement. + +Renat, très pâle, baissait les yeux sous le regard glacé qui +l'enveloppait. + +--Etendez vos mains! + +L'enfant obéit. Le prince leva sa cravache, celle-ci retomba sur les +doigts de Renat, y traçant une marque rouge. + +--Oh! non, non, pas cela! s'écria Myrtô en joignant les mains. Assez, +je vous en prie!... + +Le prince ne parut pas l'entendre, et la cravache cingla une seconde +fois les doigts du petit garçon. Renat serra les lèvres pour étouffer +un cri de douleur, et les yeux de Myrtô se remplirent de larmes. + +--Oh! je vous en prie!... murmura-t-elle encore. + +--Je vous fais grâce du reste pour cette fois, dit le prince d'un ton +bref. Mais à la récidive, je serai sans pitié... Faites maintenant vos +excuses à Mademoiselle Elyanni. + +L'enfant s'exécuta d'un air soumis... Le prince s'inclina légèrement +devant Myrtô et se dirigea d'un pas rapide vers l'escalier. + +Quand il eut disparu, Renat leva les yeux vers sa cousine, dont le +visage portait les traces d'une vive émotion. + +--Ah! vous avez pleuré! Je comprends alors!... Sans cela, j'aurais eu +ma correction jusqu'au bout. Mais il a été si content... + +--Pourquoi, content? Interrompit Myrtô avec surprise. + +--Mais oui, je l'ai entendu dire une fois au comte Vidervary, notre +cousin--il y a plusieurs années de cela, j'avais à peu près six ans +--"J'aurais une infinie satisfaction à faire verser les larmes de leur +coeur à ces démons que l'on appelle des femmes!"... Alors, en vous +voyant pleurer, il a été si content qu'il m'a fait grâce... Et vous +n'êtes à ses yeux qu'un démon, Myrtô! conclut triomphalement Renat. + +Comme il fallait que cet homme eût souffert pour en arriver à ce degré +d'amer dédain, de défiance presque haineuse!... Myrtô avait déjà eu +l'intuition de ce sentiment, mais les paroles de Renat le lui +révélaient plus intense, plus farouche. + +--Et c'est sa femme qui l'a rendu ainsi!... sa femme, c'est-à-dire +celle qui aurait dû être la lumière, le charme et la consolation de sa +vie! songeait tristement Myrtô en prenant le chemin du petit temple. + +Maintenant, elle ne s'étonnait plus à la vue de ces jardins à la parure +austère. Autrefois, leur splendeur était renommée dans toute la +Hongrie. Mais si le prince Milcza haïssait aujourd'hui les fleurs et +les bannissait impitoyablement de sa vue c'est que la princesse +Alexandra les aimait avec passion et en était couverte le jour néfaste +où il l'avait aperçue pour la première fois. + +L'après-midi de ce même jour, des menaces de pluie obligèrent Myrtô et +Marsa à ramener précipitamment Karoly au château. Elles l'installèrent +dans la grande pièce toute blanche, abondamment aérée, contiguë au +cabinet de travail du prince Milcza. L'enfant passait là les journées +de pluie, mais, la nuit, il dormait dans une chambre voisine de celle +de son père, au premier étage, le prince exerçant lui-même sur l'enfant +bien-aimé une surveillance toujours en éveil. + +Mitzi était là aujourd'hui, Karoly l'avait réclamée, et la petite fille +se prêtait patiemment à un nouveau jeu imaginé par son jeune neveu. +Elle avait une nature paisible et fermée, qui semblait un peu froide, +mais Myrtô se demandait si cette apparence ne cachait pas un coeur +beaucoup plus chaud que celui de ses aînées. + +--Voilà papa, avec le Père Joaldy! annonça joyeusement Karoly. + +L'aumônier venait parfois s'asseoir près de l'enfant, et lui parlait +doucement, se mettant à merveille à la portée de cette intelligence +enfantine, et jetant ainsi dans cette petite âme une semence +d'éducation chrétienne. Le prince Milcza ne s'opposait pas à cette +action du vieux prêtre, pas plus qu'il n'interdisait à Myrtô de mêler à +ses récits quelques enseignements religieux. + +--Dites-moi une histoire, Père? demanda câlinement Karoly, aussitôt +que l'aumônier fut assis près de lui. + +Le Père Joaldy savait choisir dans les pages évangéliques ce qui +pouvait intéresser et instruire l'enfant. L'histoire du bon Zachée, +racontée avec une gaîté fine, parut ravir Karoly. + +--Oh! qu'il a dû être content, dites, Père, quand Notre-Seigneur l'a +appelé? Si j'avais été là, je serais aussi monté sur un arbre, parce +que je suis trop petit... Ou bien papa m'aurait pris dans ses bras et +m'aurait jeté bien haut, bien haut, pour que je voie le bon Jésus. + +Le prince Milcza, assis à l'écart, suivait distraitement des yeux les +mouvements de ses lévriers qui jouaient au dehors, devant la porte +ouverte. Avait-il écouté le pieux récit qui devait lui rappeler les +enseignements de son enfance?... Aux derniers mots de Karoly, il tourna +un peu la tête et enveloppa l'enfant d'un regard de tendresse +passionnée, presque douloureuse à force d'intensité. + +--Maintenant, Myrtô, vous allez me prendre sur vos genoux, et puis +vous raconterez au Père la légende de la petite Hellé, continua Karoly +en tendant les bras vers la jeune fille. + +Elle prit entre ses bras le pauvre petit corps maigre--de plus en +plus maigre, lui semblait-il--et commença le récit demandé. C'était +une ravissante légende grecque qui avait fait les délices de son +enfance... + +Et Myrtô, dont la voix pure donnait plus de charme encore à +l'expressive langue magyare, savait redire, avec une pénétrante et +exquise émotion, les malheurs, la conversion, la mort angélique +d'Hellé, la petite païenne devenue la fiancée du Christ. + +--Que c'est joli, n'est-ce pas, Père? dit Karoly avec ravissement. + +--Bien joli, en effet, et je comprends que vous soyez heureux d'avoir +près de vous Mademoiselle Myrtô, qui sais si bien vous distraire, dit +le vieux prêtre en caressant doucement la chevelure noire de l'enfant. + +--Je l'aime, murmura Karoly en levant les yeux vers Myrtô qui lui +souriait. Je pense qu'Hellé devait lui ressembler, mon Père. + +--C'est possible... Mademoiselle Myrtô est aussi une petite Grecque, +pour moitié du moins, dit en souriant le Père Joaldy. + +--Moi, je suis un Magyar, rien qu'un Magyar! dit Karoly d'un petit ton +fier. + +Myrtô réprima un tressaillement. L'enfant ignorait qu'un sang étranger +coulait dans ses veines, qu'il n'était pas seulement l'héritier de +l'antique race magyare des Milcza, mais aussi le fils d'Alexandra +Ouloussof, la descendante des boyards moscovites. + +La voix du prince Arpad s'éleva, impérieuse comme à l'ordinaire, mais +avec des vibrations un peu frémissantes... + +--Mitzi, servez-nous le café. + +La petite fille se leva et se mit en devoir d'exécuter l'ordre de son +frère. Elle avait généralement de jolis mouvements pleins d'adresse, +mais sans doute craignait-elle le coup d'oeil sévère du prince Milcza, +car elle semblait aujourd'hui tout gauche et empruntée. + +Le silence régna quelques instants dans la grande pièce aux tentures +blanches, où la robe du Père Joaldy mettait seule une note sombre. +Myrtô laissait errer ses grands yeux rayonnants un peu songeurs, vers +les jardins attristés par la pluie fine qui commençait à tomber. + +--J'aime vos yeux, Myrtô! dit tout à coup la petite voix de Karoly. + +Elle abaissa son regard et sourit à l'enfant qui la considérait avec +une sorte d'extase. + +--Je ne veux pas que vous ma quittiez... jamais, jamais! reprit-il en +se pressant contre elle. Je vous aime tant, ma Myrtô! + +Une émotion profonde envahit Myrtô. La touchante affection de ce frêle +petit être faisait vibrer son âme avide de tendresse et de dévouement, +et remplie surtout d'un amour de prédilection pour ceux dont le Maître +a dit: "Laissez venir à moi les petits enfants." + +Elle se pencha et effleura tendrement de ses lèvres le front de +l'enfant... Mais en redressant la tête, elle rencontra un regard qui +exprimait une telle irritation, une si orgueilleuse colère qu'elle +sentit un frisson lui courir sous la peau. + +Instantanément, une pensée surgissait en elle: le prince Milcza, si +passionnément attaché à son fils, était jaloux de l'affection trop +ardente de l'enfant pour cette étrangère. + +Et, tel qu'il était, avec cette nature altière et vindicative que +semblaient laisser deviner tous ses actes, il était certain que jamais +il ne pardonnerait à Myrtô pareille chose. + +Cependant, qu'avait-elle fait pour cela? Lui-même l'avait placée près +de son fils, elle avait aimé ce fils de prince comme elle aimait les +enfants d'ouvriers dont elle s'occupait naguère, et le coeur de Karoly +était venu naturellement à elle parce qu'il avait deviné en l'âme de +Myrtô cette compassion tendre et cette abnégation qui n'existaient pas +chez se jeunes tantes, ni même chez sa grand'mère. + +Marsa, assise dans un coin de la pièce, baissait le nez sur la +broderie. Miklos se faisait tout petit. Son Excellence avait sa +physionomie des plus mauvais jours, il n'y avait qu'à se demander sur +qui tomberait l'orage. + +Ce fut la pauvre Mitzi qui en subit les effets. A une observation +durement faite par son frère, elle éprouva une si vive émotion que la +cafetière bascula un peu entre ses mains et laissa tomber du liquide +sur le napperon. + +--Quelle maladroite vous faites! Que vous apprend-on donc, pour que +vous soyez aussi incapable de rendre le moindre service? dit-il avec ce +dédain glacial qui était chez lui pire que la colère. + +Mitzi baissait la tête, de grosses larmes montaient à ses yeux... Le +Père Joaldy essaya de s'interposer. + +--Ce n'est qu'une bien petite maladresse, prince. Mitzi, je crois, +n'en est pas coutumière. + +--Coutumière ou non, le fait n'existe pas moins... Vous pouvez vous +retirer, Mitzi, Mademoiselle Elyanni voudra bien vous remplacer. + +Il n'y avait pas à discuter, le ton était péremptoire, et le Père +Joaldy lui-même ne pouvait rien ajouter de plus... Tandis que Mitzi +s'éloignait en comprimant ses sanglots, Myrtô se leva pour accomplir +l'ordre donné par la voix impérative du prince Milcza. Mais Karoly +protesta, il ne voulait pas quitter Myrtô... + +--Moi, je le veux! dit son père d'un ton sans réplique. Donnez-le-moi, +Mademoiselle, et servez-nous promptement, je vous prie, car Mitzi nous +a retardés. + +Il prit l'enfant sur ses genoux, l'entoura de ses bras en le couvrant +d'un long regard... Et Myrtô pensa qu'il avait saisi la première +occasion venue pour enlever son fils à celle qui portait ombrage à sa +jalouse tendresse paternelle. + + + +CHAPITRE VII + + + +Quelques jours plus tard, comme Myrtô, le soir, prenait congé de ses +parentes pour remonter dans sa chambre, la comtesse Zolanyi lui dit: + +--Venez un instant chez moi, mon enfant, j'ai à vous remettre quelque +chose. + +Myrtô la suivit au premier étage, jusqu'au petit salon qui précédait sa +chambre. La comtesse ouvrit un tiroir de son bureau et y prit un +élégant porte-monnaie de cuir fauve. + +--Le prince Milcza a réglé lui-même les émoluments qu'il vous doit en +retour des services demandés par lui près de son fils. Il m'a remis +ceci pour vous... + +Le teint de Myrtô s'empourpra et, d'un geste spontané, elle repoussa le +porte-monnaie tendu vers elle. + +--Non, je ne puis accepter!... Je reçois de vous la nourriture, l'abri +de votre toit, c'est suffisant, et je ne veux pas être payée pour la +distraction et le soulagement que je puis donner à ce pauvre petit +malade... que je lui donne de tout mon coeur! dit-elle avec émotion. + +La comtesse la regarda avec une intense surprise. + +--Mais, mon enfant, je ne comprends pas... Vous aviez accepté de +remplacer près de mes enfants Fraulein Rosa, il avait été question +entre nous d'émoluments, sans que vous ayiez songé à refuser, tant la +chose était naturelle. Rien n'est changé, puisque c'est près de Karoly, +au lieu de Renat et de Mitzi, que vous êtes entrée en fonctions. + +--Non, je ne puis considérer de la même manière... C'est un pauvre +petit enfant malade et triste, près duquel je remplis une tâche de +charité pour laquelle il me paraît absolument impossible d'accepter de +l'argent! dit Myrtô avec une sorte d'indignation. + +--Quelle idée, Myrtô!... En tout cas, cette tâche est assez lourde, +votre sujétion assez grande pour que vous puissiez sans scrupule +recevoir un dédommagement. Mon fils, s'il exige beaucoup de ceux qui +l'entourent, sait le reconnaître princièrement, vous en jugerez. + +Elle essayait de mettre le porte-monnaie dans la main de Myrtô. + +Mais la jeune fille recula avec un geste de dénégation énergique. + +--Je vous le répète, c'est impossible, ma cousine! + +--Myrtô, que signifie cet entêtement? s'écria la comtesse d'un ton +mécontent. Vous ne pouvez refuser, il ne l'accepterait jamais... + +--Vous lui direz mes raisons, ma cousine. + +--Moi! Moi!... Pensez-vous que, pour complaire à vos scrupules +exagérés, je vais m'exposer à son mécontentement! N'y comptez pas, mon +enfant... oh! pas un instant! Il m'a dit très catégoriquement hier: "Je +vous prie de remettre ceci à Mademoiselle Elyanni en remerciement de la +distraction qu'elle donne à mon fils". Je l'ai fait, je suis en règle, +le reste vous regarde. Faites-lui vos objections, si bon vous semble. + +--Eh bien! oui, je le ferai! dit résolument Myrtô. + +La comtesse la regarda avec un peu de stupeur. + +--Auriez-vous vraiment ce courage? Je ne vous y engage pas, car, du +moment qu'il a jugé opportun d'agir ainsi, il ne supportera pas que +vous vous éleviez contre sa décision... En tout cas, prenez ceci, vous +vous arrangerez ensuite comme vous le voudrez, mais ma responsabilité +se trouvera dégagée. + +Myrtô prit le porte-monnaie et, aussitôt dans sa chambre, le mit dans +un tiroir de son bureau, il lui semblait que ce cuir souple et satiné +lui brûlait les doigts... Ah! comme l'orgueilleux magnat avait su +trouver le moyen d'infliger une humiliation à celle qui avait le tort +impardonnable d'être trop aimée de son enfant! Comme il lui montrait +nettement qu'elle n'était à ses yeux qu'une mercenaire, envers laquelle +il était quitte en lui faisant remettre une grosse somme d'argent! + +Oui, il était généreux... princièrement généreux, comme l'avait dit sa +mère! + +L'amour-propre blessé se soulevait dans l'âme de Myrtô, il couvrait son +visage d'une rougeur brûlante... + +Elle leva tout à coup les yeux vers le crucifix dont les bras +s'étendaient au-dessus de son lit et murmura: + +--Mon Dieu, pardonnez-moi, je ne suis qu'une orgueilleuse!... Et +peut-être, après tout, n'avait-il pas l'intention que je lui prête. Il +m'a traitée comme il l'eût fait pour Fraulein Rosa, par exemple. Jamais +il n'a paru me considérer comme une parente... Mais, à cause même de +l'affection que me porte ce pauvre petit Karoly, et que je lui rends si +bien, je ne puis accepter d'être payée ainsi. + +Elle s'approcha de la fenêtre ouverte et offrit son front à la +fraîcheur du soir... Oui, elle lui rendrait cet argent, en lui +expliquant ses raisons, et, s'il était vraiment gentilhomme, il +comprendrait son invincible répugnance à recevoir une rémunération en +échange du tendre dévouement dont elle entourait Karoly. + +Mais elle se demanda soudain avec quelque perplexité si elle trouverait +le courage de parler en face de ce regard glacé, de cette physionomie +hautaine et déconcertante. + +Cependant, il le fallait. Allait-elle donc, comme tous ici, se laisser +envahir par une crainte servile du mécontentement du prince Milcza?... +Ce soir, elle lui parlerait, quand elle quitterait Karoly dans le parc. + +Malgré tout, la perspective de cet entretien la laissait soucieuse. +Elle vit arriver l'après-midi avec appréhension, et, une fois près de +Karoly, elle dut faire un effort pour concentrer son attention sur la +lecture qu'elle faisait à l'enfant. + +Cette lecture fut interrompue bientôt par l'arrivée d'une troupe de +tziganes qui venaient donner une aubade au petit prince. C'était un des +grands plaisirs de Karoly, et son père le lui procurait fréquemment. + +Le chef, un grand vieillard robuste, savait tirer de son violon des +sons admirables. Aujourd'hui il se surpassait encore, et Myrtô, +oubliant pour un instant son anxiété, écoutait, ravie. Karoly appuyait +contre elle sa petite tête délicate, et, tous deux vêtus de blanc, le +ravissant visage de Myrtô éclairé par le reflet d'un rayon de soleil +glissant sur les colonnes du temple, ils formaient le plus délicieux +tableau qui se pût rêver. + +Hadj et Lula, les lévriers, bondirent tout à coup dans la clairière... +Le charme était rompu. Les musiciens s'interrompirent, et un voile +parut tomber soudain sur le regard de Myrtô. + +Le prince Milcza s'avança. Il congédia les tziganes en leur jetant +quelques pièces d'or et s'assit près de son fils. Myrtô constata d'un +coup d'oeil que sa physionomie était plus sombre, plus dure que jamais. +Le jour était vraiment mal choisi pour la communication qu'elle avait à +lui faire. + +Les lévriers vinrent tendre leur tête fine aux caresses de Myrtô, puis +s'étendirent près d'elle. Eux aussi témoignaient à la jeune fille un +attachement de jour en jour plus grand, et voilà qu'aujourd'hui ils +délaissaient pour elle le maître dont ils étaient jusque-là les +inséparables! + +--Ici, Hadj, Lula! + +Quelle irritation vibrait dans sa voix!... Etait-il donc jaloux de +l'affection de ses chiens eux-mêmes? + +Hadj et Lula vinrent docilement se coucher à ses pieds, mais leurs +grands yeux affectueux demeurèrent tournés vers la jeune fille. + +Karoly, peut-être énervé par l'atmosphère lourde, était dans ses jours +de caprices. Miklos en éprouvait les effets. Il ne parvenait pas à +satisfaire aux exigences fantasques du petite prince... Et Myrtô, qui +avait une peine infinie à s'empêcher d'intervenir, sentait une sourde +irritation monter en elle à la vue de la dédaigneuse impassibilité du +prince Milcza. + +On ne sait quelle idée passa tout à coup dans ce cerveau d'enfant gâté. +Las des exercices divers qu'il faisait exécuter à Miklos, Karoly +s'écria tout à coup en désignant la pelouse sur laquelle s'était assis +le petit Magyar dont le front ruisselait de sueur: + +--Tiens, tu vas faire le boeuf, Miklos! Ce sera très amusant!... Mange +de l'herbe, Miklos... Allons, vite! + +Cette fois une lueur de résistance passait dans les yeux clairs de +Miklos. + +--Voyons, Karoly, à quoi pensez-vous? dit Myrtô, oubliant tout cette +fois. Vous ne devez pas demander cela à Miklos... + +Le prince Arpad abaissa son livre, sa voix s'éleva, impérieuse et +dure... + +--Obéis à ton maître, Miklos. + +L'enfant, très rouge, eut encore une hésitation dans le regard... + +--Eh bien? dit la voix menaçante du prince. + +Miklos baissa ses yeux apeurés et se courba vers la pelouse... + +Mais Myrtô se leva brusquement, dans un mouvement de révolte impossible +à maîtriser. + +--C'est odieux!... Vous ne devez pas lui demander cela! Cet enfant a +une âme comme vous, il vous est interdit de le traiter comme un animal! + +Un regard étincelant, où se mêlaient à la fois la stupeur et la colère, +se posa sur elle, dont le visage s'empourprait d'indignation. + +--De quel droit osez-vous me blâmer? dit le prince d'un ton frémissant +d'irritation intense. Vous avez de singulières audaces, mais je vous +assure que je ne suis pas homme à les supporter! + +--Et moi, je ne puis voir commettre l'injustice sans protester! dit +fermement Myrtô en soutenant avec une intrépide fierté ce regard qui +eût fait trembler tous les habitants de Voraczy. + +Très pâle, les veines de son front soudainement gonflées, le prince se +leva brusquement... + +--Retirez-vous! dit-il violemment, en étendant la main dans la +direction du château. Je ne supporterai jamais que l'on discute mes +volontés et encore moins que l'on me brave! + +--Cependant, ne vous attendez pas à me voir courber la tête devant ces +volontés lorsqu'elles seront contraires à ma conscience! dit fièrement +Myrtô. + +Et, le front haut, sans baisser les yeux devant ce sombre regard qui +semblait vouloir l'anéantir, Myrtô s'éloigna d'un pas rapide, sans +écouter la petite voix éplorée de Karoly qui appelait: + +--Myrtô! oh! Myrtô! + +Elle prit au hasard une allée du parc... Ses tempes battaient avec +violence, l'indignation débordait encore de son coeur. + +Il fallait vraiment qu'un sentiment tout-puissant--la charité d'un +coeur chrétien, la compassion de son âme féminine pour cet enfant +traité avec la dernière dureté--eût soudain tout dominé en elle pour +que de telles paroles pussent s'échapper de ses lèvres, s'adressant au +prince Milcza! Il avait raison, elle l'avait bravé!... lui qui savait +faire courber tous les fronts. + +Elle venait de se créer un impitoyable ennemi... Et un peu d'angoisse +la serra au coeur en pensant qu'il allait la faire chasser de Voraczy, +et interdirait vraisemblablement à sa mère de s'occuper de l'enfant +audacieuse qui avait osé, seule de tous, le blâmer et le défier. + +Mais elle ne regrettait pas cet acte, elle avait fait là son devoir. +Dieu serait toujours avec elle et pourvoirait à tous ses besoins. + +Et, tout en marchant, elle priait, se remettant comme une enfant +confiante entre les mains de la divine Providence, essayant de calmer +l'agitation, l'anxiété de son âme. + +Elle reprit bientôt le chemin du retour. Plus paisible, elle +envisageait avec une courageuse résignation l'inévitable lendemain... +car elle savait que l'orgueilleux prince Milcza ne lui pardonnerait +jamais sa révolte. + +Elle s'arrêta tout à coup avec un léger cri de surprise. A quelques pas +d'elle, contre un arbre, était assis Miklos, la tête cachée entre ses +mains, tout son petit corps secoué de sanglots. + +--Qu'avez-vous, mon pauvre petit? s'écria-t-elle en s'avançant +vivement et en se penchant vers lui. + +Il écarta ses mains, montrant un petit visage désespéré et couvert de +larmes. + +--Son Excellence m'a chassé! balbutia-t-il. Et ils vont être si +fâchés, chez nous!... Mon père va me battre, bien sûr! + +Et les sanglots recommencèrent, plus forts. + +Myrtô s'assit près de lui et essaya de le consoler. Mais il répétait +toujours: + +--Je vais être battu... tous les jours, mademoiselle Myrtô! Mon père +m'a dit: Si jamais tu te fais renvoyer, tu auras ton compte, j'en +réponds, et je ne te pardonnerai jamais! + +--Vos parents demeurent-ils loin, Miklos? + +--Oh! non, pas bien loin, Mademoiselle. + +--Eh bien, je vais vous accompagner, je leur expliquerai ce qui s'est +passé et je demanderai à votre père de ne pas vous battre. + +L'enfant leva vers elle un regard d'ardente reconnaissance. + +--Merci! merci!... Oh! que Votre Grâce est bonne! + +Elle le prit par la main, et tous deux s'en allèrent à travers le parc, +gagnant ainsi un chemin qui devait les conduire plus vite vers le logis +de l'ispan Buhocz. + +C'était une demeure de riante apparence, entourée d'un jardin bien +entretenu. Sur le seuil, une forte femme blonde, à la mine décidée et +un peu dure, berçait un petit enfant. + +--Miklos!... Que t'est-il arrivé? s'écria-t-elle avec inquiétude, tout +en saluant Myrtô. + +--Quelque chose de fort ennuyeux, mais non heureusement de très grave, +s'empressa de répondre Myrtô. + +Sur le seuil apparaissait l'ispan, petit homme aux traits accentués et +à la physionomie sèche, que Myrtô se rappela avoir rencontré deux ou +trois fois au château. + +Lui aussi la reconnut et s'inclina avec empressement. + +--Quelle circonstance nous vaut l'honneur de la visite de Votre Grâce? + +--Je vais vous expliquer... Allons, mon petit Miklos, n'ayez pas peur, +dit Myrtô en posant sa main sur la tête de l'enfant tout tremblant. + +--Peur?... Pourquoi?... A-t-il fait quelque sottise? dit l'ispan d'un +ton menaçant. + +Myrtô fit alors le récit de ce qui s'était passé... L'ispan bondit, le +regard furieux, tandis que sa femme s'écriait avec colère: + +--Chassé!... Ah! le misérable enfant! Il sera notre perte, notre +déshonneur! + +--Coquin! gronda le père en étendant le poing vers l'enfant. Tu +n'avais qu'à obéir... tu n'avais que cela à faire, entends-tu, scélérat? + +Et il s'avança vers Miklos, la main levée. + +Mais Myrtô se plaça résolument devant le petit garçon. + +--Non, je ne veux pas que vous le frappiez! dit-elle en posant sur +l'ispan son beau regard sévère. Il ne le mérite pas, ce qui est arrivé +est surtout de ma faute... Promettez-moi de ne pas le battre? + +--Ah! non, par exemple! Il en aura aujourd'hui, et demain, et plus +tard encore!... Heureux encore si ce misérable ne me fait pas encourir +la disgrâce de Son Excellence! Alors, si je perds ma place, que +deviendrons-nous avec nos cinq enfants? + +Devant cet homme irrité, Myrtô ne se découragea pas. Elle discuta, +supplia, et sa douce éloquence, ses raisonnements firent peu à peu +tomber la colère de l'ispan et de sa femme. + +--Je vous promets de ne pas le punir pour cette fois, Mademoiselle, +dit le père en jetant un regard encore plein de rancune vers le pauvre +Miklos tout apeuré. Mais vous me faites faire là une chose... oui, une +chose ridicule! C'est de la faiblesse, tout simplement! + +--Certes! ajouta sa femme. Seulement, c'est curieux, on ne peut pas +résister à Votre Grâce. Si elle voulait intercéder pour Miklos près du +petit prince? + +--J'essayerai, en tout cas. Il n'y a en effet que l'enfant qui puisse, +peut-être, fléchir le prince Milcza. + +Mais en elle-même Myrtô pensait: "Le reverrai-je seulement, pauvre +petit Karoly?" + +Elle prit congé des Buhocz et de Miklos qui lui baisait les mains avec +une ferveur reconnaissante. D'un pas un peu las, elle reprit le chemin +du château... En traversant les jardins, des sons d'orgue, venant de +l'appartement du prince Milcza, arrivèrent à ses oreilles. C'était une +harmonie tourmentée, sombre et magnifique pourtant... + +Quel artiste faisait ainsi vibrer l'instrument? Lui, sans doute... lui, +cet être au coeur endurci, à l'âme impitoyable. Parce que cet homme +avait souffert--dans son coeur ou dans son orgueil?--fallait-il +qu'il immolât tous ceux qui l'entouraient à son ressentiment farouche? + +Et, l'indignation montant de nouveau en elle, Myrtô secoua résolument +la tête en murmurant: + +--Non, je ne regrette rien! Il verra au moins que tous ne courbent pas +le front devant ses injustices. + + + +CHAPITRE VIII + + + +Myrtô, le lendemain, prolongea après la messe sa station à la chapelle. +Elle avait besoin de prendre, dans la prière, une réserve de force et +de confiance, pour l'avenir qui se présentait maintenant si angoissant. + +Au moment où elle s'apprêtait à se retirer, elle vit, en tournant la +tête, la femme de chambre de la comtesse Gisèle. + +--Que voulez-vous, Constance? murmura-t-elle. + +--Madame la comtesse prie Mademoiselle de venir lui parler. + +Myrtô s'inclina devant l'autel et gagna le premier étage... Dans sa +chambre, la comtesse, encore au lit, causait d'un air animé avec sa +fille cadette assise près d'elle. + +--Arrivez, petite malheureuse! s'écria-t-elle à la vue de Myrtô. +Qu'est-ce que cette histoire colportée à l'office par Marsa, et suivant +laquelle vous auriez adressé des reproches au prince Milcza, à propos +de Miklos?... + +--C'est la vérité, ma cousine, répondit fermement Myrtô. + +--Vous avez osé!... Mais c'est inouï!... Et pour un pareil motif! +Etiez-vous folle, voyons? + +--Mais aucunement. J'ai vu là mon devoir, je l'ai accompli... +Maintenant, il en sera ce que Dieu voudra, dit Myrtô avec calme. + +La comtesse leva les bras au plafond. + +--C'est-à-dire que mon fils va m'obliger à ne plus m'occuper de vous, +qu'il vous faudra quitter Voraczy!... Franchement, Myrtô, je ne sais +comment qualifier votre acte! Dans votre position, vous deviez, plus +que tout autre, faire taire votre amour-propre, votre susceptibilité... + +--Il ne s'agit pas de susceptibilité, ma cousine! Mais il m'était +impossible de voir traiter cet enfant avec une telle dureté, un pareil +dédain, sans protester pour le défendre! + +Irène eut un petit ricanement ironique. + +--Quelle amazone vous faites! Si vous étiez un homme, je vous vois +fort bien en chevalier partant en guerre pour défendre le faible et +l'opprimé contre un impitoyable tyran. En la circonstance, celui-ci +était représenté par le prince Milcza. Mais c'est vous qui perdez la +victoire, intrépide chevalier! Vous vous êtes, présomptueusement, +attaquée à plus fort que vous. + +--Je le sais, et je suis prête à en subir les conséquences, répondit +froidement Myrtô. + +--Oh! vous êtes vraiment bien avancée! s'écria la comtesse avec +irritation. Et je me trouve responsable vis-à-vis de mon fils, puisque +c'est moi qui vous ai amenée ici! + +Le coeur de Myrtô se serra. N'aurait-on pas cru, vraiment, qu'elle +venait de commettre quelque impardonnable faute?... Les larmes +remplissaient ses yeux, et elle sortit un peu précipitamment, ne +voulant pas les laisser voir au regard malveillant d'Irène. + +--Aurais-je cru que cette enfant me donnerait tant d'ennuis! gémit la +comtesse. Elle semblait si douce, si soumise! + +--Oh! pas tant que cela, maman! Je l'ai toujours devinée très fière, +très énergique pour tout ce qu'elle considère comme un devoir... Et ce +mot "devoir" renferme, pour elle, des scrupules parfois exagérés, ou +des audaces incroyables--nous en avons la preuve aujourd'hui. + +--Enfin, elle me met dans de cruels embarras. Je me demande de quelle +façon Arpad va prendre tout cela! + +--Ce sera un moment à passer, maman. Arpad comprendra que vous ne +pouviez bien connaître le véritable caractère de cette presque +étrangère... Et je dois vous avouer que cet incident, fort ennuyeux au +premier abord, me paraît excellent pour nous. + +--Que veux-tu dire, Irène? + +--N'avez-vous pas pensé, maman, que cette affection croissante de +Karoly pour Myrtô était des plus inquiétantes? L'enfant n'aurait +certainement pas voulu se séparer d'elle pendant l'hiver, et, Myrtô ne +pouvant demeurer seule ici, le prince nous aurait obligées à y rester +avec elle... Un hiver à Voraczy, dans la solitude complète, y +pensez-vous, maman? + +--C'est vrai, Irène, dit la comtesse avec consternation. + +Elle enfonça un instant la tête dans son oreiller et reprit d'un +hésitant, un peu ému: + +--C'est égal, je suis ennuyée pour cette enfant, que m'a recommandée +sa mère, et qui est vraiment tout à fait sympathique. + +Irène eut un léger mouvement d'épaules. + +--Que voulez-vous, maman, ce n'est ni votre faute, ni la mienne, mais +la sienne uniquement! Maintenant, le mal est fait, nous n'y pouvons +rien, toutes nos demandes réunies ne pèseraient pas un fétu contre la +décision du prince Milcza. + +--Malheureusement, non! soupira la comtesse. + +Pendant ce temps, Myrtô, rentrée dans sa chambre, pleurait +silencieusement. La froide ironie d'Irène, l'irritation et les +reproches de la comtesse lui avaient nettement montré qu'elle n'avait à +attendre de ses parentes ni soutien moral, ni affection véritable. Elle +était bien seule sur la terre... en apparence seulement, car elle +possédait Celui qui n'abandonne jamais ses créatures, le Dieu d'amour +qui a dit: "Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des +siècles." + +Allons, il fallait maintenant chercher une autre voie! Tout à l'heure, +elle ferait demander au Père Joaldy s'il pouvait la recevoir. Le bon +prêtre lui donnerait certainement d'utiles conseils, il saurait guider +sa pauvre petite brebis un peu désemparée... + +Un coup léger fut frappé à la porte... C'était Thylda, la jeune femme +de chambre hongroise attachée au service de Fraulein Rosa et de Myrtô. + +--Marsa fait prévenir Votre Grâce que le prince Karoly l'attend avec +impatience et s'agite beaucoup en ne la voyant pas venir. + +Myrtô eut un léger sursaut de stupeur... Marsa n'agissait évidemment +que par ordre. Fallait-il penser que le prince Milcza considérait comme +non avenu l'incident de la veille? + +Le fait paraissait si invraisemblable, étant donné ce qui avait été dit +à Myrtô et ce qu'elle avait observé elle-même de la nature du jeune +magnat, qu'elle demeura un moment indécise, se demandant si elle devait +se rendre à l'appel de l'enfant. + +Elle s'y décida enfin, et, ayant quitté sa robe noire, elle prit le +chemin du temple grec. + +Karoly l'accueillit avec des transports de joie. Son petit visage plus +pâle, plus fatigué qu'à l'ordinaire, rayonnait de bonheur. + +--Oh! ma Myrtô, j'ai cru que nous vouliez pas venir!... Et j'ai tant +pleuré cette nuit, parce que papa était si fâché hier après vous! Il +m'avait dit que c'était fini, que je ne vous verrais plus... Cela m'a +fait tant de chagrin que j'ai eu la fièvre très fort, et papa a permis +alors que vous reveniez, tous les jours, mais jusqu'à quatre heures +seulement. + +Jusqu'à quatre heures... c'est-à-dire un peu avant qu'il ne vînt +lui-même près de l'enfant. Pour son fils malade, il consentait à passer +outre sur son ressentiment, mais non au point de se retrouver avec +Myrtô. + +Elle en éprouva un profond soulagement. Après la scène de la veille, +une rencontre entre eux n'aurait pu être qu'excessivement désagréable. + +La comtesse et ses filles, quand Myrtô leur apprit à déjeuner la +nouvelle, jetèrent des exclamations de surprise. + +--Vous avez de la chance, Myrtô! dit Irène d'un ton acerbe. Si Karoly +ne vous avait en si grande affection, au point de tomber malade en +entendant parler de ne plus vous voir, vous n'en auriez pas été quitte +à si bon compte... Mais j'avoue que je suis terriblement inquiète pour +notre hiver, ajouta-t-elle en se tournant vers sa mère et sa soeur. + +Ces dernières inclinèrent la tête d'un air soucieux, et Terka murmura: + +--Nous n'y pouvons rien, Irène. + +--Non, rien! fit rageusement la cadette en jetant à Myrtô un coup +d'oeil malveillant. + +...Après cette alerte, la vie reprit pour Myrtô comme auparavant, avec +trois heures de liberté en plus chaque après-midi. Elle les employait à +faire un peu d'exercice, à visiter aux alentours du château quelques +pauvres familles auxquelles elle donnait ses conseils et ses soins, à +défaut de l'argent qui n'existait guère dans sa maigre bourse. + +C'était pour elle chose infiniment pénible de ne pouvoir soulager tant +de misères. Le prince Milcza ne se souciait pas de tous ces êtres qui +vivaient sur ses domaines... Et Myrtô pensait avec un peu d'irritation +combien il lui eût été facile cependant de répandre des bienfaits +autour de lui. + +Mais non, il préférait se faire redouter de tous, exercer sur son +entourage un despotisme impitoyable. Il importait vraiment bien peu, à +cet orgueilleux, d'être aimé et béni des humbles! + +Une fin d'après-midi, Myrtô, en revenant d'un misérable village +slovaque, rencontra le Père Joaldy, de retour, lui aussi, d'une visite +charitable. En causant des pauvres gens qu'ils venaient de voir, ils +revinrent lentement vers le château. + +--Oh! mon Père, quelle misère! dit la voix frémissante de Myrtô. +Pensez-vous vraiment, que si vous en parliez au prince Milcza, il ne +viendrait pas en aide à ces malheureux? + +Le vieux prêtre secoua la tête. + +--Il me donne chaque année une somme considérable pour mes charités, +mais hors de là, je ne dois lui parler de rien... Pauvre prince! Pauvre +cher prince! dit-il avec une soudaine émotion. + +--Il est dur et impitoyable! s'écria Myrtô dans un sursaut de révolte. + +--Hélas! son coeur s'est endurci à la suite de sa cruelle désillusion! +Mais moi, mon enfant, je l'ai connu tout autre. A l'époque de sa +première communion, c'était un petit être à l'âme délicate et aimante, +un peu orgueilleux et volontaire déjà, à cause des adulations de son +entourage, mais infiniment séduisant et charmeur. Il avait une grande +affection pour moi et supportait seulement de ma part les reproches. +Plus tard, lancé dans le mouvement mondain, il dérobait sous une +apparence sceptique, sous une indifférence hautaine, les aspirations +d'un coeur très ardent, d'une âme dont les instincts élevés, la +délicatesse innée le préservaient d'écarts dangereux. Cependant, je +voyais avec douleur que la profonde piété de son enfance n'existait +plus, que sa foi était menacée dans cette ambiance de frivolité et +d'incrédulité mondaine où il vivait. J'appelais de tous mes voeux +l'instant où il rencontrerait une femme chrétienne et sérieuse, qui +saurait garder pour le bien et pour la vérité cette si belle âme +menacée de s'égarer... Hélas! il rencontra cette Russe, cette créature +perverse! + +Et le vieillard soupira douloureusement. + +--...Avec un coeur tel que le sien, la désillusion devait être plus +terrible et laisser des traces plus profondes que chez tout autre. Le +dernier acte de cette malheureuse créature, qui faillit coûter la vie à +son fils, la faiblesse persistante de l'enfant, la crainte perpétuelle +de perdre cet être bien-aimé, une sorte de défiance haineuse de +l'humanité en général et du sexe féminin en particulier, peut-être +aussi une profonde blessure d'orgueil en voyant qu'il s'était laissé +prendre à des dehors menteurs--tout cela a contribué à faire de cet +être si admirablement doué, et qui n'a pas trente ans, une sorte de +misanthrope, au coeur dur, à l'âme fermée pour tout ce qui n'est pas +son fils, son unique amour. En un mot, le prince Milcza est un malade +moral. Le seul remède serait pour lui le retour à la foi... Hélas! +depuis ses malheurs, il s'est au contraire éloigné complètement de la +religion! + +Le prêtre et Myrtô marchèrent quelques instants dans un silence +pensif... Le Père Joaldy demanda tout à coup: + +--Le petit Miklos est-il revenu près de Karoly? + +--Non, hélas! Karoly l'a demandé à son père, mais il s'est heurté à un +refus catégorique... Et vous dites que cet homme a été bon, mon Père! +dit Myrtô d'un ton de protestation. + +--Allons, allons, ne vous indignez pas tant, ma petite enfant! dit +paternellement le vieux prêtre. Je vous le répète, il est malade +moralement, sa générosité d'autrefois, ses instincts élevés et +chevaleresques semblent avoir disparu dans la tourmente dont son pauvre +coeur a été le théâtre. Mais ils ne sont pas morts, je ne le crois +pas... je ne veux pas le croire! Chaque jour, je prie Dieu pour qu'il +fasse luire sur cette âme une bienfaisante lumière. + +--Alors, c'est à une farouche misanthropie qu'il faut attribuer aussi +sa froideur envers sa mère, son indifférence et sa dureté vis-à-vis de +son frère et de ses soeurs? + +--Oui, tout ceci en dérive. Il faut vous dire, d'abord, que la +comtesse Gisèle n'a jamais eu aucune autorité sur son fils, et l'a même +assez peu connu. Annihilée par le prince Sigismond, son premier mari, +elle n'avait pas de droit sur l'enfant que son père, nature ardente et +despotique, voulait élever seul. Quand il mourut, la tutelle du jeune +prince fut confiée au prince André Milcza, son grand-oncle, qui +l'idolâtrait et en fit une sorte de petit souverain absolu. Là encore, +la mère n'avait pas voix au chapitre, il lui était permis seulement +d'admirer son fils. Une autre nature eût profondément souffert de cette +situation, mais la princesse Gisèle sut en prendre assez facilement son +parti... Cependant, personne, en la circonstance, ne trouva étonnant +qu'elle acceptât un second mariage--personne, sauf son fils. Il en +montra un violent mécontentement, dû moins au fait de cette seconde +union qu'à l'antipathie que lui inspirait le comte Zolanyi. La suite +montra que sa précoce intelligence avait bien deviné quant à la piètre +valeur morale de cet homme... il y eut dès lors une sorte de brouille +entre la mère et le fils. Les rapports, déjà peu intimes, se firent +très froids, très cérémonieux, bien que toujours corrects... Puis vint +la mort du comte, la ruine pour sa femme et ses enfants. Le prince +Arpad, qui venait de se marier et commençait déjà à sentir les dures +épines de la désillusion, leur donna son aide sans hésiter, avec une +générosité parfaite, sans un mot qui pût ressembler à un reproche, mais +sans élan affectueux non plus. Déjà son coeur se resserrait sous +l'étreinte de la souffrance... Et plus tard, il a un peu reporté sur +ses soeurs et sur sa mère elle-même, quelque chose de son universelle +et amère défiance, en même temps que ses instincts autoritaires, déjà +encouragés par le système d'éducation de son grand-oncle, se +transformaient en ce despotisme étrange qui n'épargne personne... Mais +peut-être, s'il avait trouvé chez sa mère, chez les jeunes comtesses, +un peu moins d'esprit mondain, un peu plus de fortes vertus +chrétiennes, leur influence, à la longue, aurait-elle tout au moins +atténué cette triste disposition de son âme. + +--Peut-être, dit pensivement Myrtô. Mais comment, étant donné cette +froideur de rapports, la comtesse vient-elle vivre ainsi une partie de +l'année à Voraczy? + +--Pour Karoly, uniquement. Ce séjour de sa grand'mère et de ses tantes +fait un changement pour l'enfant--à l'ordinaire, du moins, car cette +année, c'est vous, vous seule, mademoiselle Myrtô... N'est-ce pas +l'ispan Bulhocz que je vois venir là-bas? + +--Oui, je le crois, mon Père. + +C'était en effet Casimir Buhocz. Il s'arrêta près du prêtre et de Myrtô +et les salua en disant: + +--Je viens d'apprendre une bien mauvaise nouvelle, mon Père. + +--Laquelle donc, mon ami? + +--Des tziganes, au retour de pérégrinations en Orient, ont rapporté +ici les germes d'une maladie terrible et peu connue encore, une sorte +de fièvre qui est à peu près sûrement mortelle, pour les adultes, +surtout. S'ils en réchappent, leur santé reste profondément atteinte, +il leur demeure très souvent quelque pénible infirmité, leur visage +garde les marques de la maladie et devient un masque hideux. + +--C'est une sorte de petite vérole, alors! dit Myrtô. + +--Cela s'en rapproche sous certains côtés, mais en pire encore. La +maladie est moins dangereuse pour les enfants, quand ils sont bien +constitués on les sauve assez facilement. + +--Mais je n'ai pas entendu parler de cela! dit le Père Joaldy avec +surprise. + +--Les tziganes le cachaient, mais un homme du village de Lohacz vient +d'être atteint et l'effroi s'est répandu aussitôt. Ce soir, tout le +monde le saura. Je viens de prévenir à Voraczy, pour que Son Excellence +prenne les mesures nécessaires. + +L'ispan salua et s'éloigna. + +--Une pareille épidémie sera chose terrible parmi tous ces pauvres +gens! dit le Père Joaldy avec une douloureuse émotion. Mais il va +falloir, mon enfant, cesser vos visites charitables. + +--Oui, à cause du petit Karoly... Voilà qui va faire trembler le rince +Milcza, mon Père. + +--Oh! les habitants du château n'auront rien à craindre! Le prince va +prendre les mesures les plus sévères, nul ne pourra sortir au-delà du +parc, le moindre objet nécessaire entrant à Voraczy sera soumis à une +désinfection rigoureuse... Oh! l'enfant n'a rien à craindre! il sera +gardé de l'épidémie comme il l'est du moindre danger. + +En rentrant au château, Myrtô alla quitter sa toilette de sortie et +descendit pour gagner le salon où se tenaient habituellement la +comtesse et ses enfants. Au bas de l'escalier elle rencontra Terka et +Mitzi, les inséparables. + +--Eh bien! vous savez la nouvelle? dit l'aînée. Il paraît que nous +sommes menacés d'une épouvantable épidémie. + +--Oui, le Père Joaldy et moi venons de rencontrer l'ispan Buhocz qui +nous l'a appris. + +--Oh! ici nous n'aurons rien à redouter, le prince Milcza va prendre +des mesures draconiennes. Ce sera fort intéressant!... Mais en la +circonstance, nous nous y soumettrons volontiers, car tout vaut mieux +que de risquer pareille maladie! + +Et un long frisson secoua Terka. + +Les jeunes filles se dirigèrent vers le salon... La comtesse et Irène, +penchées sur un journal, levèrent vivement la tête à leur entrée. + +--Tiens, lis ceci, Terka! s'écria la comtesse en tendant le journal à +sa fille. Un épouvantable incendie dans un théâtre de Boston... Parmi +les victimes, Mrs. Burnett, née Alexandra Ouloussof... + +Terka saisit vivement la feuille, tandis que, de l'âme de Myrtô +pénétrée de tristesse chrétienne, s'élevait une prière pour la +malheureuse qui avait déserté tous ses devoirs et qu'une mort +épouvantable venait de saisir ainsi à l'improviste. + +--Arpad le saura-t-il jamais? Il lit fort irrégulièrement les +journaux, et personne ne s'aviserait ici de prononcer ce nom devant +lui, fit observer la comtesse. + +--Qu'il le sache ou non, je pense que cela n'a aucune importance, +répliqua Irène. Ce n'est pas le prince Milcza, tel que nous le +connaissons maintenant, qui aura jamais l'idée de se remarier! + + + +CHAPITRE IX + + + +L'épidémie s'était abattue sur un village environnant Voraczy, elle +sévissait avec violence dans les demeures pauvres, souvent mal tenues, +où les prescriptions hygiéniques des médecins demeuraient lettre close. +Bien des cercueils, petits et grands, avaient déjà pris le chemin des +cimetières, on comptait peu de maisons où l'un des membres de la +famille n'eût été frappé par le fléau capricieux qui laissait parfois +le plus faible, pour s'emparer d'un être vigoureux, qui épargnait un +enfant pour atteindre la mère. + +La quiétude était peu troublée à Voraczy. Le prince Milcza avait pris +de telles mesures qu'il semblait impossible de conserver la moindre +crainte. Les habitants de Voraczy étaient en quelque sorte prisonniers, +tous les objets pénétrant dans le château, jusqu'à la moindre lettre, +étaient soumis à une désinfection rigoureuse. Quiconque eût franchi les +limites du parc eût été certain de ne plus remettre les pieds au +château... Mais personne ne devait avoir le désir de s'y hasarder, +personne ne pouvait songer à redouter la sécurité dont on jouissait à +Voraczy. + +Personne, sauf le Père Joaldy et Myrtô. Tant de souffrances si près +d'eux rendaient pénibles à leurs âmes généreuses cette sécurité même. +Mais le ministère du prêtre l'attachait au château, et Myrtô n'était +pas libre de suivre les charitables désirs de son âme intrépide. + +Karoly, depuis qu'il avait craint de la perdre, s'attachait +passionnément à elle. Il avait peine, chaque après-midi, à la voir +s'éloigner, il tentait de la retenir... + +--Restez, restez, Myrtô! Papa ne se fâchera pas, je lui dirai que +c'est moi qui vous ai demandée... + +Mais elle n'avait aucune velléité de se retrouver en présence du prince +Milcza, et elle manoeuvrait soigneusement pour ne pas risquer de le +rencontrer en revenant vers le château. + +Ses journées étaient maintenant plus remplies que jamais. Renat, ne +pouvant plus visiter ni revoir ses petits amis, s'ennuyait fort et +avait voulu reprendre ses leçons de violon. Les jeunes comtesses, +également privées de leurs relations habituelles, mettaient Myrtô à +contribution pour faire de la musique aussitôt qu'elle avait terminé sa +tâche près de Karoly. Ces séances se prolongeaient le soir fort tard, +Terka étant une musicienne passionnée, et Irène paraissant prendre un +malveillant plaisir à imposer à sa cousine une obligation quelconque. + +Myrtô, que le chagrin de la mort de sa mère avait déjà un peu anémiée, +se sentait devenir chaque jour plus lasse, et aspirait toujours à +l'heure où il lui était permis de prendre enfin un peu de repos. + +Un soir, la séance de musique se prolongea plus tard qu'à l'ordinaire. +Terka avait voulu jouer plusieurs sonates de Beethoven, Irène avait +exécuté des morceaux modernes aux sonorités bizarres, qui avaient +péniblement tendu les nerfs fatigués de Myrtô. La jeune fille, une fois +montée dans sa chambre, fit sa prière et s'empressa de dénouer et de +natter ses cheveux afin de se mettre au lit pour reposer sa tête +endolorie. + +Un coup fut tout à coup frappé à sa porte... C'était Thylda, le visage +bouleversé... + +--Mademoiselle!... oh! Mademoiselle; le petit prince! + +--Quoi?... Qu'y a-t-il, Thylda? s'écria anxieusement Myrtô. + +--Il est malade... On croit que c'est la mauvaise fièvre... + +--Oh! mon Dieu!... Mais il n'avait absolument rien cet après-midi! + +--Cela lui a pris il y a une heure, tout d'un coup... Et il vous +appelle, mademoiselle Myrtô, il ne cesse de vous appeler. Son +Excellence fait demander si vous voulez... + +--Oui, j'y vais! dit-elle sans une seconde d'hésitation. Mon pauvre +petit Karoly! + +Elle s'élança au dehors, oubliant sa coiffure négligée, ne songeant +plus qu'à l'enfant atteint, peut-être, par la terrible maladie. + +Elle rencontra la comtesse un peu affolée, qui se dirigeait vers +l'appartement de son fils. + +--Myrtô, c'est effrayant!... Comment cela a-t-il pu se produire! +gémit-elle. Mais peut-être se trompe-t-on? + +--Dieu le veuille! murmura Myrtô avec ferveur. + +Elles entrèrent toutes les deux dans le salon qui précédait la pièce où +l'enfant demeurait durant la journée. Le prince Milcza, debout, causait +avec le médecin qui habitait toujours le château, attaché à la personne +du petit prince. Le jeune magnat tourna la tête, et Myrtô se sentit le +coeur serré devant l'effrayante altération de ses traits, devant la +sourde angoisse de ces prunelles sombres. + +--Arpad, ce n'est pas "cela"? s'écria la voix haletante de la comtesse. + +Le visage du prince se crispa, sa voix, presque rauque, répondit: + +--Oui, c'est cela. + +--Mon Dieu, mon Dieu! murmura la comtesse en joignant les mains. + +Le regard du prince se posa sur Myrtô qui demeurait immobile près de la +porte, n'osant avancer. + +--Karoly vous demande, Mademoiselle. Aurez-vous le courage de risquer +la contagion? + +--Oui, prince, avec le secours de Dieu, dit-elle simplement en faisant +quelques pas vers la porte de la chambre de l'enfant. + +Un geste du docteur l'arrêta. + +--Mademoiselle, vous devez savoir d'avance les conséquences possibles +d'un tel acte. Cette maladie, lorsqu'on en réchappe, laisse des suites +souvent terribles, elle défigure atrocement... + +--Peu importe, dit Myrtô avec la même tranquille simplicité. Personne +n'a besoin de moi sur la terre, personne ne souffrira si je meurs, ou +si je demeure infirme... Et quant à mon visage, il est destiné à voir +la mort, plus hideuse encore, s'emparer de lui. Ces considérations ne +peuvent donc faire reculer une chrétienne, et je suis prête, docteur, à +donner mes soins à l'enfant. + +La comtesse fixait sur Myrtô des yeux stupéfiés. Ce tranquille +héroïsme, ce détachement, cette insouciance d'un sort plus terrible que +la mort pour les femmes fières de leur beauté, lui semblaient +évidemment incompréhensibles. + +Le vieux médecin considérait avec une admiration émue cette toute jeune +créature dont la ravissante beauté était rendue plus touchante, ce +soir, par cette coiffure enfantine, cette natte superbe aux reflets +d'or qui tombait sur la robe noire qu'elle n'avait pu enlever dans sa +précipitation. + +Le prince enveloppa Myrtô d'un long regard et dit d'un ton net et froid: + +--Je veux, Mademoiselle, que vous agissiez en toute liberté. Si vous +craignez, retirez-vous, je le comprendrai, car les conséquences, telles +que vient de vous les montrer le docteur Hedaï, sont terribles, à votre +âge surtout... Et après tout, aucun devoir ne vous oblige... + +--Je vous demande pardon, dit-elle tranquillement, je me trouve un +devoir envers cet enfant qui m'aime, et qui me demande. Du reste, je +vous le répète, je ne crains pas, je me soumets d'avance à la volonté +de Dieu. + +Elle s'avança vers la chambre de Karoly. En quelques pas, le prince se +trouva près d'elle, sa main effleura son bras... + +--Attendez... Réfléchissez encore... + +Elle leva les yeux, surprise de l'accent angoissé de sa voix, et le vit +très pâle, les traits crispés. + +--Mais j'ai réfléchi... Si j'avais été libre, j'aurais été soigner ces +malheureux si dénués dans leurs pauvres demeures. Pourquoi donc +regarderais-je davantage à m'exposer pour cet enfant que j'aime +profondément? + +Et, résolument, elle ouvrit la porte. + +Karoly était étendu dans son petit lit tout blanc. Son visage était +gonflé, couvert de taches violettes, sa respiration haletante... Myrtô, +d'un coup d'oeil, constata avec surprise que l'enfant était seul. + +--Eh bien! où est donc Marsa? dit derrière elle la voix du prince +Milcza. Il y a cinq minutes, quand je suis sorti pour dire quelques +mots au docteur, je l'ai laissée ici, assise près du lit... Comment +a-t-elle osé s'éloigner? + +Il appuya longuement sur le timbre électrique, tandis que Myrtô +s'approchait du lit et posait sa petite main si douce sur le front de +Karoly. + +A ce contact, les paupières gonflées de l'enfant se soulevèrent, ses +yeux noirs se posèrent sur la jeune fille avec une sorte d'avidité. + +--Oh! ma Myrtô, vous voilà! dit une petite voix étouffée. Vous allez +me guérir, dites? + +--Je l'espère, mon chéri, si vous êtes bien sage, si vous faites tout +ce que dira le docteur, répondit-elle tendrement. + +--Oui, oui... Mais vous ne me quitterez pas, Myrtô! + +--Non, non, mon petit enfant, ne craignez rien! + +Elle s'assit près de son lit et prit dans sa main celle de l'enfant... +Le prince Milcza était rentré dans la pièce voisine. A travers la +porte, Myrtô entendait par moment sa voix brève, qui prenait peu à peu +des intonations irritées... + +La porte s'ouvrit tout à coup, il entra, le front contracté. + +--On ne peut retrouver cette femme! dit-il à voix basse. Elle se sera +enfuie en voyant l'enfant malade... Ce qui nous prouve, jusqu'à +l'évidence, qu'elle était la coupable. Je lui trouvais aussi ce soir un +air singulier, elle semblait ne pas oser lever les yeux!... La +misérable, échappant quelques instants à ma surveillance, aura réussi à +communiquer avec quelqu'un des siens. Macri vient de me dire que sa +mère et un de ses enfants sont atteints. Il n'y a plus besoin de +chercher comment Karoly a pu éprouver les effets de la contagion! + +Sa voix se brisa un peu... Il s'approcha du lit, se courba vers +l'enfant, le couvrit d'un long regard... + +--Mon amour, mon Karoly, nous te sauverons, dit-il d'un ton sourdement +passionné! Et je ne te quitterai plus, mon bien-aimé, ne crains rien! + +--Papa... Myrtô..., murmura l'enfant. + +--Oui, mon chéri, elle aussi restera près de toi... Et le docteur +Hedaï va te guérir bien vite, tu verras. + +Quelles inflexions caressantes et chaudes savaient prendre cette voix +impérative et dure! Quelle tendre douceur pouvaient refléter ces +prunelles superbes! + +Le docteur entra. Il venait indiquer à Myrtô différentes précautions +hygiéniques à prendre. Puis il examina de nouveau le petit malade... Sa +physionomie reflétait, malgré lui, quelque chose de sa profonde +inquiétude. Le prince, le saisissant par le bras, l'écarta du lit et +demanda d'une voix frémissante: + +--Le sauverez-vous, voyons?... le sauverez-vous? + +--Il y a encore de l'espoir, Excellence... + +--De l'espoir!... de l'espoir seulement!... Mais c'est une certitude +que je veux! dit le prince entre ses dents serrées. + +--Personne ne pourra la donner à Votre Excellence, répliqua tristement +le vieux médecin. Je ferai tout le possible, je ne puis dire davantage. +Je viens de télégraphier à Budapest, un de mes confrères sera ici +demain. Mais, comme je l'ai dit à Votre Excellence, il sera trop tard. +Demain, l'enfant sera sauvé, ou... + +Il n'osa achever... Mais le prince avait compris. D'un pas d'automate, +il revint vers le lit et s'assit à côté en attachant son regard ardent +sur le visage défiguré de l'enfant. + +Le docteur se retira dans la pièce voisine et s'étendit sur un canapé +pour se tenir prêt à répondre au premier appel... Près de l'enfant, son +père et Myrtô demeurèrent seuls, écoutant, silencieux et l'âme +déchirée, la respiration de plus en plus haletante du petit malade. + + * * * * * + +L'aube, en se levant, éclaira l'agonie de l'enfant. Les efforts de la +science étaient impuissants à sauver le petit être trop faible pour +supporter un pareil assaut. + +Le Père Joaldy était venu partager la veille douloureuse. Assis près de +Myrtô, il priait, comme la jeune fille, de toute son âme, moins encore +pour l'enfant que pour le père, dont la physionomie portait les marques +d'un désespoir d'autant plus effrayant qu'il était contenu. + +La comtesse Zolanyi, essayant de surmonter sa terreur de l'épidémie, +était apparue un instant à la porte de la chambre. Mais en la voyant +livide, toute tremblante, Myrtô s'était levée précipitamment en +murmurant: + +--Oh! n'entrez pas, ma cousine, je vous en prie! Si vous craignez, il +n'est aucune disposition plus favorable pour la contagion... Et vous +devez vous conserver pour vos enfants. + +--Mais Karoly... Je suis sa grand'mère... avait-elle balbutié en +jetant sur le petit visage méconnaissable un regard plein d'effroi. + +--Hélas! que pouvez-vous pour le pauvre petit ange! avait répliqué le +Père Joaldy. Mademoiselle Myrtô a raison, ne vous exposez pas, à cause +de vos enfants. + +La comtesse s'était retirée, après avoir jeté un coup d'oeil anxieux +vers son fils. Mais celui-ci ne paraissait même pas s'être aperçu de sa +présence. Depuis l'instant où il avait compris que Karoly était +irrévocablement perdu, il semblait ne plus voir et ne plus entendre. + +Le jour se levait, rayonnant. Le soleil frappait les vitres de la +grande chambre blanche où se mourait le petit prince. Un de ses +premiers rayons glissa sur le visage pâle, désolé de Myrtô, puis sur la +figure défigurée de Karoly... + +L'enfant ouvrit les yeux, son regard, déjà voilé, se posa sur Myrtô, +ses petits bras essayèrent de se tendre vers elle... + +--Myrtô... emb...rassez... + +Elle devina plutôt qu'elle ne comprit les mots qui s'échappaient de +cette gorge haletante. Elle se pencha, ses lèvres se posèrent sur le +visage couvert des marques affreuses de la terrible maladie... + +Devant l'acte sublime de cette enfant qui offrait ainsi sa jeunesse et +sa beauté radieuse à ce contact mortel, le prince Milcza sortit soudain +de sa torpeur farouche. Il étendit la main pour repousser Myrtô... + +--Pas vous!... non, pas cela! dit-il d'une voix étouffée. + +--Oh! lui refuser cette satisfaction!... Y pensez-vous! s'écria-t-elle +avec un geste de protestation. + +Il détourna la tête et s'absorba de nouveau dans la contemplation de +son fils... Le docteur était entré doucement, il se tint debout un peu +en arrière de Myrtô, en attachant sur le prince Arpad un regard navré. + +L'enfant eut tout à coup une brève convulsion, ses mains se levèrent, +ses lèvres murmurèrent: + +--Papa... Myrtô... + +Le prince se pencha sur son fils, il appuya ses lèvres sur le front de +l'enfant... Et Karoly rendit le dernier soupir sous la baiser passionné +de son père. + + + +CHAPITRE X + + + +Le prince Milcza ensevelit lui-même son fils, sans vouloir accepter +d'autre aide que celle de Myrtô. Le petit prince, à cause de la +contagion, ne pouvait être exposé dans la grande galerie de la +chapelle, comme l'avaient été avant lui tous les Milcza. Il demeura +donc dans sa grande chambre blanche, entouré de lumière, sa tête +reposant sur un coussin de velours blanc, ses petites mains jointes sur +une croix d'argent. + +Cette croix était celle qui avait reçu le dernier soupir de Madame +Elyanni. Myrtô, une fois l'ensevelissement terminé, avait jeté autour +d'elle un coup d'oeil pour chercher un crucifix. Mais elle n'avait vu +qu'une statue de la Vierge, une petite merveille d'ivoire. Alors, sans +hésiter, elle avait sorti de son corsage le cher souvenir et l'avait +mis entre les petites mains que les doigts frémissants du prince Milcza +venaient de joindre. + +Maintenant que ses traits étaient reposés, l'enfant avait presque +repris son aspect accoutumé. Mais, pour la première fois, Myrtô +s'avisa, maintenant que les grands yeux noirs étaient clos, que +l'enfant ressemblait à sa mère. + +Le Père Joaldy, le docteur, Katalia, la femme de charge, que +n'effrayait pas la crainte de la contagion, se succédèrent pour la +veillée funèbre. Myrtô, anéantie de fatigue et d'émotion, dut céder à +l'aumônier et aller se reposer quelques heures. Mais elle revint bien +vite reprendre sa place près du petit être auquel la douloureuse nuit +d'agonie l'avait unie par des liens indestructibles. + +Le prince Milcza ne quitta pas une seconde la chambre mortuaire, il +déposa lui-même dans le cercueil doublé de satin blanc le corps de son +fils. Dans son visage rigide, aussi pâle que celui du petit mort, les +yeux seuls laissaient voir quelque chose du désespoir affreux qui +devait broyer ce coeur d'homme. + +Les funérailles se déroulèrent avec la pompe accoutumée dans la +chapelle du château. Pour la première fois, Myrtô vit occupé un des +fauteuils princiers... pour la première fois aussi, elle vit le prince +Milcza en vêtements noirs. + +Les yeux de la jeune fille, gonflés de larmes, s'attachaient avec une +ardente compassion sur la haute silhouette debout en avant de tous. +Même en ce jour où il était si profondément frappé, le prince Milcza ne +courbait pas la tête devant son Dieu. + +Du coeur de Myrtô, une supplication jaillit, fervente et douloureuse: + +--Mon Dieu, ayez pitié de lui!... Donnez-lui la force, donnez-lui la +foi! + +Le petit cercueil fut descendu dans la crypte où reposaient déjà tant +de princes Milcza. Lentement, le prince Arpad l'aspergea d'eau +bénite... Puis, se détournant, il écarta d'un geste impérieux tous ceux +qui étaient là, sa famille, la domesticité, les tenanciers, et il +sortit rapidement, sans attendre que, selon l'usage, tous eussent +défilé devant lui. + +Myrtô, par un suprême effort d'énergie, avait pu se soutenir jusque-là. +Mais, une fois remontée dans sa chambre, elle tomba sur un fauteuil, +défaillante de lassitude physique et morale à la suite de ces trois +journées douloureuses où, après l'agonie de l'enfant, elle avait +assisté à celle du père, muette mais effrayante. + +Dans son cerveau fatigué, dans son coeur péniblement serré, un +sentiment dominait tout en ce moment: une compassion immense, navrée, +pleine d'angoisse, pour ce père dont elle avait compris l'épouvantable +déchirement, pour cette âme qui allait se trouver seule dans sa lutte +contre la douleur atroce de la séparation... bien seule, hélas, +puisqu'elle était éloignée de son Dieu! + +Et personne ne pouvait tenter de l'enlever à son effroyable solitude, +personne ne pouvait essayer de lui parler de résignation ... Non, pas +même sa mère. Tout son coeur s'était donné à l'enfant bien-aimé, et +maintenant que Karoly n'était plus, le prince Milcza devait considérer +l'existence comme un épouvantable désert. + +Un remords surgit tout à coup dans l'esprit de Myrtô, au souvenir d'un +bref petit incident de la veille. Au moment de mettre l'enfant dans son +cercueil, le prince avait enlevé le crucifix placé entre les mains de +Karoly et avait demandé, en levant vers Myrtô ses yeux où demeurait une +expression de désespoir immense: + +--Cette croix vous rappelle-t-elle quelque souvenir cher? + +--Oui, prince, elle était entre les mains de ma mère morte. + +--Ah! avait-il murmuré en la lui tendant. + +Maintenant, elle pensait qu'il eût été heureux sans doute de conserver +ce crucifix en souvenir de son enfant, et qu'elle aurait dû le lui +laisser. La chère morte, du haut du ciel, aurait béni ce sacrifice de +sa fille en faveur d'un malheureux incroyant à qui la divine image eût +pu apporter une force et une consolation dans la nuit affreuse où se +débattait sans doute son âme meurtrie. + +Ce regret devint pour Myrtô une véritable souffrance. Demain, elle +donnerait la croix à la comtesse Zolanyi en la priant de la remettre à +son fils... Si elle l'avait osé, elle l'aurait fait porter dès ce soir +au prince Milcza. + +Mais Katalia, qui vint de la part de la comtesse s'informer de ses +nouvelles et lui offrir ses soins, lui apprit que le prince s'était +enfermé dans son cabinet de travail en défendant de le déranger sous +quelque motif que ce fût. + +Myrtô se mit au lit en refusant toute nourriture. Sa gorge, serrée par +la fatigue et le chagrin, eut peine à avaler l'infusion calmante que +lui apporta Katalia... Et les heures s'écoulèrent, très lentes, ne lui +amenant que l'insomnie, peuplant son cerveau d'angoisses imprécises. + +A l'aube, son corps se trouvait un peu reposé, mais son cerveau était +plus las encore que la veille. Une sorte d'inquiétude nerveuse agitait +Myrtô, si calme, si raisonnée d'ordinaire, et l'obligea enfin à se +lever. Elle ouvrit sa fenêtre, l'air du matin, frais et léger, lui fit +du bien, et elle pensa qu'une promenade matinale calmerait peut-être +ses nerfs surexcités après la pénible tension des jours précédents. +Elle s'habilla, jeta un manteau sur ses épaules et descendit, sans +rencontrer personne dans le château encore endormi, jusqu'à une petite +porte de service par où elle sortait du château quand la comtesse +Zolanyi avait des hôtes et que Myrtô ne voulait pas risquer de +rencontrer ceux-ci. + +Le voile rosé de l'aube s'écartait lentement, le soleil commençait à +rayonner, très doux, irisant les gouttes de rosée semées sur les +feuillages du parc, faisant étinceler le vitrage des serres. La brise +fraîche vivifiait un peu les nerfs fatigués de Myrtô, elle atténuait la +souffrance du cercle douloureux qui lui serrait les tempes... + +Elle s'en allait ainsi vers le temple grec. Là, plus qu'ailleurs, elle +retrouverait le souvenir de celui qui était maintenant un ange près de +Dieu. Là, elle pourrait se remémorer avec une poignante douceur les +heures parfois pénibles, mais si souvent consolantes, passées près de +l'enfant capricieux et tendre, sur lequel elle avait exercé, par le +seul charme de son regard, de son sourire, de sa fermeté affectueuse, +une influence chaque jour plus puissante, et qui l'avait aimée au point +de mêler son nom à celui de son père dans sa dernière parole. + +Myrtô avait pris un sentier qui la conduisait au bord du petit lac. +Elle contourna celui-ci, longea la muraille de marbre du temple... Sur +le sol couvert d'un épais gazon velouté, son pas léger glissait, sans +bruit... + +Elle contourna la base du péristyle et s'arrêta tout à coup... +Quelqu'un l'avait précédée dans ce lieu cher à Karoly. Le prince Arpad +se tenait debout, appuyé à une des colonnes du péristyle, les bras +croisés, les yeux fixés sur l'endroit de la pelouse où était posée +habituellement la chaise-longue de Karoly. Un rayon de soleil, glissant +en biais le long des colonnes, éclairait son visage pâle, creusé par +une douleur sans nom... + +Il décroisa tout à coup les bras, le soleil frappa, dans sa main +droite, un objet brillant... + +Myrtô avait vu, elle avait compris... Elle s'élança, elle gravit les +degrés avec un cri d'angoisse... + +Il se détourna brusquement et recula un peu en la voyant se dresser +devant lui, pâle comme une morte, les yeux dilatés d'horreur et de +reproche. + +--Vous!... vous! dit-il sourdement. + +--Prince!... oh! qu'alliez-vous faire? murmura-t-elle avec une +intraduisible expression de douleur. + +Une flamme de colère passa dans le regard du prince. + +--Que venez-vous faire ici? dit-il avec violence. Laissez-moi... +Retirez-vous! + +--Vous laisser accomplir ce crime! dit-elle dans un cri d'indignation. +Non, non, cela ne se fera pas! + +--Cela se fera, parce que je le veux... parce que la vie n'est plus +rien pour moi, maintenant. Pensez-vous que je puisse vivre sans lui, +mon bien-aimé?... Non, non, cela est impossible, et je vais m'en aller +aussi. Partez vite... Si vous n'étiez arrivée, ce serait fini déjà. + +--Je vous en supplie! s'écria-t-elle en joignant les mains, affolée +par cet accent de douleur passionnée où elle sentait passer une +irrévocable décision. Vous êtes chrétien, n'oubliez pas votre âme!... +Oh! je vous en prie! dit-elle dans un sanglot. + +Un long tressaillement secoua le corps du prince, ses traits se +crispèrent une seconde... Et soudain, une lueur d'effrayante colère +traversa son regard... + +--Non, non, vous ne me vaincrez pas! Je veux mourir, vous ne serez pas +plus forte que moi... Retirez-vous, vous dis-je! + +Elle se dressa, les yeux étincelants, la tête haute... + +--Non, je resterai! Nous verrons si vous aurez le courage de vous tuer +devant moi! Pensez-vous donc, par ce crime, retrouver votre fils près +de Dieu!... Et ne songez-vous pas qu'en agissant ainsi, vous n'êtes +qu'un lâche? + +Une exclamation de fureur s'échappa des lèvres du prince, sa main +droite se leva, une détonation retentit... + +Myrtô avait fait un brusque mouvement de côté, la balle la frôla +seulement... A demi évanouie d'émotion et d'effroi, la jeune fille +tomba sur le dernier degré du péristyle. + +--Myrtô! + +Il était devant elle, agenouillé sur les degrés de marbre, ses mains +saisissaient celles de la jeune fille, son regard plein de terreur et +d'angoisse s'attachait sur le visage aussi blanc que les colonnes de +marbre... + +--Myrtô, êtes-vous blessée? + +--Non, grâce à Dieu, répondit-elle faiblement. + +--Misérable que je suis! dit-il d'un ton de sourd désespoir. Vous!... +vous qui avez prodigué votre dévouement à mon enfant!... vous qui avez +risqué votre vie pour lui!... Myrtô, pardonnerez-vous jamais à ce +malheureux fou!... Car j'étais fou de douleur, tout à l'heure, après +cette nuit atroce où j'ai revu sans cesse, mon amour, mon Karoly. + +--Oui, vous n'étiez plus vous-même, je l'ai compris, dit-elle avec +douceur. Moi, je n'ai rien à vous pardonner... ce n'est pas moi, +prince, que vous avez offensée par votre accès de désespoir. + +--Je ne crois plus, dit-il d'un ton où Myrtô sentit passer une +profonde amertume. + +Des larmes montèrent aux yeux de Myrtô, ses mains frémirent un peu dans +celles du prince... + +--Le voilà, votre grand malheur! dit-elle d'une voix étouffée par +l'émotion. Si vous aviez la foi, votre douleur aurait été +supportable... Mais réellement, je ne puis croire que vous, élevé +chrétiennement, n'en ayez pas conservé au fond du coeur au moins une +légère étincelle! + +Il s'était levé, en tenant toujours une des mains de la jeune fille, +son regard adouci enveloppait le beau visage attristé où rayonnait +l'âme fervente et si ardemment chrétienne de Myrtô... + +--Je ne sais, murmura-t-il pensivement. Mon coeur s'est endurci, mon +âme s'est voilée... Mais c'est assez parlé de moi, il faut songer à +vous. Vous voilà encore toute tremblante, ma pauvre enfant! + +--Ce n'est rien... Je suis beaucoup plus impressionnable depuis +quelques jours, à cause de la fatigue, je pense... + +--Oui, vous avez prodigué vos forces pour lui, et voilà comment son +père vous remercie!... Myrtô, je vais chercher le docteur Hedaï... + +--Oh! non certes! dit-elle vivement. Il n'est pas nécessaire que +personne sache ce qui s'est passé. + +--Vous êtes trop généreuse, dit-il avec émotion. Mais je n'accepterai +pas que votre santé en souffre. Le docteur sera discret... + +--Je vous assure que c'est inutile. Je vais rentrer tout doucement au +château... + +Et, en parlant ainsi, elle se mettait debout. Mais elle chancela un peu +et se retint au bras que le prince étendait vers elle. + +--Vous le voyez, vous n'êtes pas bien forte encore. Permettez-moi au +moins de vous offrir l'appui de mon bras pour revenir jusqu'au château. + +Elle le regarda d'un air perplexe. + +--Mais on se demandera ce que signifie... Et si l'on me fait des +questions?... + +Il eut un geste contrarié et un impatient mouvement de sourcils. + +--Vous renverrez les questionneurs à leurs affaires, voilà tout! + +--Même si c'est votre mère? + +--Ma mère dort encore à cette heure. Les domestiques se lèvent à +peine, les jardiniers n'ont certainement pas commencé leur travail... +Du reste, faible comme vous l'êtes, je ne vous laisserai certainement +pas retourner seule quand même je devrai raconter devant tous ce qui +s'est passé tout à l'heure. + +Subjuguée par la décision de son accent, elle posa sa main sur le bras +qu'il lui présentait, et soutenue par lui, descendit lentement les +degrés. + +Un frisson la secoua tout à coup. A quelques pas d'elle, elle venait +d'apercevoir le revolver que le prince avait jeté loin de lui au moment +où il s'élançait vers elle. + +--Oh! pardon, j'aurais dû le faire disparaître! dit-il. + +Il le ramassa et le glissa dans une poche de son vêtement. Il rencontra +alors le regard de Myrtô, exprimant une supplication poignante. + +--Oui, je vous promets de ne plus m'en servir pour un pareil motif, +dit-il avec émotion. Mais vous prierez un peu pour moi, Myrtô, car je +souffre tant! + +La main de Myrtô se glissa dans son corsage, elle y prit la petite +croix d'argent. Ses grands yeux émus et doux se levèrent vers le prince. + +--Je ne sais si je me suis trompée, dit-elle timidement, mais j'ai cru +comprendre que vous seriez heureux de garder cette croix en souvenir de +votre cher petit. Si vous vouliez l'accepter? + +--Oh! non, non! dit-il vivement. Vous êtes admirablement bonne et +délicate, mais je refuse ce sacrifice, Myrtô. + +--Acceptez, je vous en prie! Je serai si heureuse de penser que vous +portez comme une égide ce souvenir de notre rédemption qui a reçu le +dernier soupir de ma chère chérie et de votre petit bien-aimé! + +Et, doucement, elle lui mettait la croix dans la main. + +--Mais vous... vous? dit-il d'une voix étouffée par l'émotion. + +--Moi, je penserai avec bonheur que cette croix vous aidera peut-être +à trouver la résignation et le repos, répondit-il gravement. + +Il entr'ouvrit son vêtement et introduisit la croix dans une poche +intérieure. + +--Je n'ai pas de paroles pour vous remercier, Myrtô! Mais +souvenez-vous que vous pouvez maintenant tout demander à votre cousin. + +Il lui présenta de nouveau le bras, et tous deux prirent le chemin du +château. + +Comme l'avait dit le prince, les jardins étaient complètement déserts, +le château encore endormi. Avant d'y atteindre, Myrtô s'arrêta. + +--Maintenant, je pourrai rentrer seule. Je vous remercie, prince. + +--Prince! dit-il d'un ton de reproche. Ne voulez-vous pas me traiter +en cousin, Myrtô? Il est vrai que, jusqu'ici, le triste misanthrope que +je suis n'avait pas revendiqué les privilèges de ce lien de parenté. +Mais celui-ci se trouve renforcé maintenant par l'admirable dévouement +dont vous avez entouré mon enfant... Et vous me montreriez ainsi que +vous m'avez bien pardonné cette épouvantable seconde de folie qui sera +un des plus douloureux souvenirs de ma vie. + +--Oh! n'y songez plus, je vous en prie!... Et je suis si heureuse que +Dieu, dans sa miséricorde, m'ait permis d'arriver à ce terrible +instant!... Oh! non, rassurez-vous, je ne vous en veux pas, mon cousin! + +D'un geste timide, elle lui tendait la main. + +--Merci, Myrtô! + +Il se courba, effleura de ses lèvres les petits doigts de la jeune +fille et s'éloigna lentement, non sans se retourner plusieurs fois pour +s'assurer, sans soute, qu'elle n'avait plus besoin de son aide. + +Elle regagna assez facilement sa chambre. Mais en y arrivant, elle fut +prise d'une défaillance, et n'eut que le temps de se laisser tomber sur +un fauteuil. Ce fut là que Thylda la trouva deux heures plus tard, en +venant faire la chambre... Et la jeune servante descendit +précipitamment, répandant le bruit que Mademoiselle Myrtô était +atteinte de la maladie qui avait emporté le petit prince. + + + +CHAPITRE XI + + + +Les terreurs de Thylda ne se trouvèrent heureusement pas fondées. Le +docteur Hedaï ne découvrit aucun symptôme inquiétant, Myrtô n'avait +qu'une fièvre nerveuse, due à la fatigue et aux émotions de ces +quelques jours. + +Katalia arriva aussitôt et apprit à la malade que Son Excellence +l'avait fait appeler, et lui avait donné l'ordre d'abandonner toutes +occupations afin de s'occuper exclusivement à soigner la jeune fille... +Et elle s'y employa aussitôt avec un zèle, un empressement discret et +respectueux qui témoignaient de l'étendue et de la sévère précision des +instructions princières. Jusqu'ici la femme de charge, bien que +toujours correcte, avait paru, de même que toute la domesticité, +d'ailleurs, considérer Myrtô comme une quantité assez négligeable. Mais +cette brève entrevue avec son maître semblait avoir complètement +modifié sur ce point les idées de Katalia. + +Pendant les huit jours que Myrtô demeura au lit ou à la chambre, le +docteur vint la voir matin et soir. Au bout de trois jours, se sentant +légèrement mieux, elle lui dit: + +--Vraiment, docteur, il est bien inutile de vous déranger ainsi! Je ne +suis pas malade au point que vous veniez deux fois par jour... + +--Ordre du prince Milcza, Mademoiselle! répondit le vieux médecin. Et +en sortant d'ici, je dois aller chaque fois lui donner de vos +nouvelles... Franchement, il ne peut pas faire moins pour celle qui a +risqué si gros près de son fils. + +--Comme vous exagérez, docteur! dit-elle en prenant un petit air fâché. + +--C'est bon, c'est bon, je sais très bien ce que je dis, Mademoiselle +Myrtô!... Et, fort heureusement, le prince Milcza n'est pas homme à +oublier ce qu'il doit. + +La comtesse Zolanyi et Terka, une fois bien certaines qu'il n'y avait +rien à craindre de la terrible maladie, montèrent plusieurs fois pour +voir Myrtô et passer près d'elle quelques instants. Renat et Mitzi +voulurent aussi les accompagner, mais Irène s'en abstint, prétextant +qu'elle n'était pas sûre du tout qu'il n'y eût encore de danger de +contagion, en réalité peu soucieuse de donner un témoignage de +sympathie à cette cousine dont elle jalousait la beauté et le charme +irrésistible, et qui venait, par son dévouement au chevet du petit +prince, d'acquérir une auréole de plus. + +Le Père Joaldy vint aussi visiter la malade. Il lui apporta un jour un +écrin de cuir blanc, et, quand il l'eut ouvert, Myrtô vit l'admirable +petite statue de la vierge qui se trouvait dans la chambre de Karoly. + +--Le prince Milcza voudrait que vous l'acceptiez en souvenir de son +fils, expliqua l'aumônier. + +--Oh! j'en serai bien heureuse!... Vous remercierez le prince pour +moi, mon Père, dit Myrtô avec émotion. + +Et maintenant, chaque fois que son regard rencontrait la statue +d'ivoire, elle avait un souvenir pour l'enfant et une prière pour le +père. + +Un peu de résignation était-elle enfin descendue en cette âme déchirée +et révoltée?... Myrtô se le demandait avec angoisse. Mais elle ne +pouvait être renseignée, la comtesse n'ayant pas revu son fils depuis +le jour des funérailles et le Père Joaldy n'ayant pu provoquer la +moindre confidence lorsqu'il avait reçu la visite du prince, le jour où +celui-ci lui avait remise la statue. Myrtô savait seulement qu'il +montrait à tous un visage impassible et glacé, qu'il s'enfermait de +longues heures dans son cabinet de travail, mangeait à peine et +faisait, dans le parc, de fantastiques et effrayantes courses à cheval. + +--Cherchait-il donc encore la mort? pensait Myrtô avec effroi. + +Elle attendait avec une secrète impatience le moment où il lui serait +permis de reprendre sa vie normale. Peut-être, alors, pourrait-elle le +rencontrer et deviner ce qui se passait en cette âme. + +Mais son espoir fut déçu. Dans le château, dans les jardins, dans le +parc, le prince Milcza demeurait invisible. + +--Il va finir par devenir fou! murmurait Terka en secouant la tête. + +--Mais enfin, dit un jour Myrtô emportée par sa franchise, ne +pourriez-vous pas essayer, bien discrètement, bien doucement, de +l'enlever à sa solitude? + +Terka et Irène demeurèrent un moment muettes de stupeur. + +--Vous dites?... fit enfin l'aînée. Ma pauvre Myrtô, votre cerveau +est-il aussi un peu dérangé?... Car je ne puis admettre que vous ne +connaissiez pas encore le prince Milcza, et que vous ne sachiez +d'avance l'accueil qui serait fait à pareille audace. + +--Parce que vous ne l'aimez pas assez... parce qu'il sait bien que +vous avez peur de lui, dit résolument Myrtô. Mais si vous osiez... s'il +voyait en vous l'ardent désir de le consoler, de l'aider dans sa +peine... + +--Oh! oh! interrompit Irène avec un léger ricanement, vous faites +l'intrépide, parce qu'il lui a plu d'oublier, sur la prière de son +fils, les audaces de langage auxquelles vous vous êtes laissée aller +certain jour. Mais pareille chose ne se renouvellerait pas impunément, +croyez-le... Et nous-mêmes, ses soeurs, serions bien reçues si nous +nous avisions de chercher à changer son humeur solitaire! + +--Franchement, Myrtô, à notre place, l'essayeriez-vous? demanda Terka. + +--Oui, oh! oui! Il me serait impossible de sentir mon frère souffrir +tout près de moi sans essayer de le consoler, de le guérir... oui, même +au risque de l'irriter et de lui déplaire! + +Irène jeta un coup d'oeil malveillant sur le beau visage rayonnant +d'une secrète et charitable ardeur, et dit d'un ton railleur en levant +légèrement les épaules: + +--Vous êtres vraiment tout à fait enfant, Myrtô, et vous avez des +idées très exaltées. Pour un peu, vous nous demanderiez de convertir le +prince Milcza! + +--Mais ce ne serait que votre devoir de l'essayer, répliqua froidement +Myrtô. + +Et laissant sa cousine à la stupeur occasionnée par cette parole, elle +sortit du salon où avait lieu cette conversation. + +Cette après-midi-là, elle voulait aller voir un petit enfant malade aux +environs de Voraczy. L'épidémie était en complète décroissance, la +comtesse et ses enfants reprenaient peu à peu leurs relations, et Myrtô +ses visites de charité. Le Père Joaldy lui indiquait seulement les +demeures où le fléau n'avait pas passé, afin qu'elle ne risquât pas de +rapporter au château quelque germe funeste. + +Après avoir porté ses consolations, ses conseils et une aumône, bien +légère, hélas! dans le misérable logis, elle revint lentement à travers +le parc. Bientôt, un peu lasse, car ses forces n'étaient pas +complètement revenues, elle s'assit près d'un petit étang, devant +lequel d'énormes hêtres, récemment abattus, formaient comme une haute +barricade. + +En cherchant son mouchoir pour essuyer quelques gouttes de sueur que la +chaleur faisait perler à ses tempes, elle rencontra sous sa main un +porte-monnaie de cuir souple... Depuis quelque temps, elle l'emportait +toujours, dans l'espoir de pouvoir s'expliquer enfin à ce sujet avec le +prince Milcza. L'incident relatif à Miklos et plus tard le pénible +événement dont Voraczy avait été le théâtre, étaient venus retarder +cette explication qui était cependant indispensable. + +Mais quand le reverrait-elle, puisqu'il semblait s'enfoncer plus que +jamais dans sa solitude farouche? + +Pensive, elle laissait son regard errer sur le petit étang moiré par le +soleil de grandes plaques étincelantes. Nul bruit, dans cette partie +reculée du parc, que des gazouillis d'oiseaux ou le plongeon d'une +grenouille. + +Si, cependant, voici qu'un galop de cheval se faisait entendre... Un +cavalier apparut hors des futaies qui entouraient l'étang. Avant que +Myrtô eût pu seulement faire un mouvement le cheval s'enlevait d'un +bond superbe au-dessus de l'étang et des arbres renversés et retombait, +les jambes raidies et frémissantes, à quelques pas de la jeune fille. + +Elle se dressa debout avec un cri d'effroi. Le cavalier eut une +exclamation, et, sautant légèrement à terre, s'avança vivement vers +elle. + +--Myrtô, je vous ai fait peur?... Je ne vous avais pas vue, vous étiez +cachée par ces arbres... + +Il se penchait en attachant sur elle son regard inquiet. + +--C'est tellement effrayant ce que vous faites là! dit-elle en +essayant de comprimer le tremblement de sa voix. On croirait vraiment +que... que vous cherchez un accident, acheva-t-elle dans un murmure. + +Il lui saisit la main. + +--Myrtô, qu'avez-vous pensé là?... Oh! non, non! J'ai toujours aimé et +pratiqué ce genre d'exercices, en vrai Magyar que je suis. Maintenant, +j'essaye de tromper ainsi les regrets qui me torturent, je me grise +d'air et de vitesse... Mais je suis désolé de vous avoir effrayée! + +--Oh! vous le voyez, c'est passé! dit-elle avec un léger sourire. + +Elle étendit la main et caressa les naseaux de l'alezan qui avançait sa +belle tête fine. + +--Abdul vous demande pardon, comme son maître, Myrtô... Mais dites-moi +donc comment vous vous trouvez, maintenant? J'ai bien eu de vos +nouvelles régulières par le docteur, mais je ne suis pas fâché de juger +par moi-même... Vous me direz que j'aurais pu le faire plus tôt? Je +dois vous avouer que j'ai été en proie à une forte crise de +misanthropie. + +Il passa la main sur son front où se creusaient des plis profonds. + +Myrtô murmura avec émotion: + +--Il ne fallait pas y céder... il fallait venir près de votre mère, de +vos soeurs... + +--Oui, je l'aurais dû... Mais j'ai parfois de si terribles moments que +mon énergie morale s'en trouve considérablement ébranlée. Cependant, +j'avais l'intention de me rendre un de ces jours chez ma mère, à +l'heure du thé. + +--Aujourd'hui? dit timidement Myrtô. + +Il eut une sorte de vague sourire, qu'elle lui avait vu parfois +vis-à-vis de Karoly. + +--Aujourd'hui, soit... Mais êtes-vous donc comme moi, Myrtô, +aimez-vous les promenades solitaires? Comment ne vous trouvez-vous pas +avec mes soeurs? + +--J'ai été voir une pauvre famille, à l'entré du village de Selzi. + +--Et Terka ou Irène ne vous accompagnent jamais dans ces visites +charitables, naturellement? dit-il avec ironie. + +--Mais elles ont leurs pauvres à qui elles distribuent des aumônes +chaque semaine! protesta vivement Myrtô. + +Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince. + +--Oui, quelques pauvres choisis, de ceux dont la misère n'offense pas +trop les regards... Oh! je connais la charité mondaine! Je l'ai vue de +près, j'ai pu l'étudier... L'autre, la vraie, ce doit être la vôtre... +Vous êtes certainement très aimée des malheureux, Myrtô? + +--Mais je pense qu'ils ne me détestent pas, répondit-elle avec un +sourire. Quant à moi, je les ai en grande affection, et mon seul regret +est de ne pouvoir soulager toutes leurs misères, si affreuses parfois. + +--Oui, vous êtes pour eux un rayon de lumière... pour tous les +malheureux, murmura-t-il d'un ton indéfinissable. + +Il se détourna légèrement, jeta un coup d'oeil sur le soleil qui +s'abaissait à l'horizon et demanda: + +--Retournez-vous maintenant au château, Myrtô? + +--Oui, il est grand temps, je crois. + +--Voulez-vous accepter ma compagnie et celle d'Abdul? + +--Volontiers... d'autant plus que j'ai à vous parler. + +--Je suis à votre disposition, dit-il en prenant la bride de son +cheval. + +Ils s'engagèrent dans le large chemin ménagé à travers les futaies +magnifiques de cette partie du parc. Au bout de quelques instants, le +prince demanda: + +--De quoi s'agit-il, Myrtô? + +Elle s'expliqua alors, en quelques phrases claires, elle lui répéta ce +qu'elle avait dit autrefois à la comtesse Zolanyi... + +Il s'arrêta brusquement, les traits contractés, et saisit le +porte-monnaie que lui tendait la main de la jeune fille. + +--Oh! pardon! dit-il d'une voix un peu étouffée. De l'argent, à +vous!... à vous qui avez prodigué à mon fils votre affection votre +dévouement inappréciable!... Myrtô, pardonnez-moi! Je vous ai +péniblement froissée, n'est-ce pas? + +--Un peu, sur le moment, dit-elle avec franchise. Mais j'ai réfléchi +ensuite que vous ne pouviez avoir l'intention de me blesser. + +Il détourna un peu la tête et se remit en marche. Un long moment, ils +s'avancèrent ainsi en silence... Le prince dit enfin, d'un ton bas où +passait une intonation de prière: + +--Me pardonnerez-vous, Myrtô? + +--Oh! n'en doutez pas, je vous en prie! répondit-elle vivement. + +--Merci, Myrtô... Et si je vous demandais de distribuer cet argent à +vos pauvres, l'accepteriez-vous? + +--Pour eux, oui, avec bonheur! Je le leur donnerai en votre nom, mon +cousin, et ils prieront pour vous! dit-elle, les yeux brillants de joie. + +De nouveau, ils se remirent en marche, en silence. Le regard du prince, +moins sombre qu'à l'ordinaire, se perdait dans la profondeur des +futaies, rayées de lumière par les rayons de soleil qui réussissaient à +percer l'épaisse voûte de feuillage. + +Près du château, il appela un domestique et lui remit son cheval. Puis +il s'inclina devant Myrtô en disant: + +--Je vais changer de vêtements, et je me rendrai chez ma mère. Vous +pouvez l'en prévenir, Myrtô. + +La jeune fille, après avoir quitté sa robe de promenade, descendit chez +la comtesse. Quand elle eut annoncé la visite du prince, elle vit +soudain les mines s'allonger, Renat abandonna la partie qu'il faisait +sur le tapis avec le petit chien de sa mère, Terka s'empressa de +vérifier la parfaite correction de la table à thé, et Irène, sur une +observation de la comtesse, essaya d'atténuer l'excentricité assez +marquée de sa coiffure. + +--C'est encore heureux qu'il ne nous tombe pas sur le dos, comme il en +a coutume, fit-elle observer. Heureusement que vous l'avez rencontré, +et qu'il a daigné vous communiquer son intention. + +--Alors vous êtes revenue avec lui, Myrtô? dit la comtesse. Et il ne +paraissait pas trop sombre, trop renfermé? + +--Non, réellement, ma cousine. Mais comme on sent en lui une +souffrance immense! + +--Eh bien, c'était le moment de tenter cet apostolat que vous nous +prêchez si bien! dit ironiquement Irène. Puisque vous le plaignez tant, +vous... + +Elle s'interrompit en entendant sur la terrasse un pas bien connu... +Et, tant que dura la visite du prince Milcza, elle ouvrit à peine la +bouche, gardant un air calme et presque timide qui contrastait avec sa +vivacité habituelle et son allure décidée. Irène, la plus frondeuse de +la famille, se montrait vis-à-vis de son frère aîné la plus souple, la +plus humblement déférente... Et Myrtô se demandait si c'était pour ce +motif que le prince Milcza semblait lui témoigner une sorte +d'antipathie. + +A partir de ce jour, il vint presque chaque après-midi chez sa mère, à +l'heure du thé. Il causait fort peu, mais en revanche paraissait fort +apprécier la lecture que sa cousine faisait généralement à la comtesse. +La voix pure, si profondément harmonieuse de Myrtô, sa diction +remarquable, donnaient un charme de plus aux oeuvres lues par la jeune +fille. + +--Je vous écouterais jusqu'à ce soir, Myrtô, dit-il un jour. Mais je +crains que nous abusions de vous. Désormais, vous ne lirez plus si +longtemps. + +Elle sentait en lui un changement indéfinissable. Froid et taciturne +toujours, indifférent pour ses soeurs et pour Renat au point de +paraître parfois ignorer leur présence, simplement correct vis-à-vis de +Myrtô, il mettait cependant, en s'adressant à elle, un peu de douceur +dans son regard et dans sa voix... Et elle avait à certains moments +l'impression d'être de sa part l'objet d'un intérêt particulier, d'une +sorte de grave sollicitude, qui était peut-être chez lui une marque de +reconnaissance qu'il lui gardait. + +Chez la comtesse et ses enfants, l'inquiétude grandissait chaque jour +en voyant l'approche de l'hiver. Le prince Milcza ne faisait pas +allusion au séjour habituel de sa mère à Vienne. Il semblait +s'accoutumer définitivement à cette visite de l'après-midi dans le +salon de la comtesse, et celle-ci, aussi bien que ses filles, voyait +avec effroi la perspective d'un hiver à Voraczy. + +En les entendant se lamenter sur ce sujet, Myrtô avait peine à retenir +les paroles indignées qui lui montaient aux lèvres. N'auraient-elles +pas dû se trouver assez heureuses de le voir peu à peu se reprendre à +la vie? N'auraient-elles pas dû êtres prêtes à sacrifier leurs plaisirs +futiles à cet être si cruellement frappé, qu'un peu d'affection +discrète eût peut-être touché peu à peu? + +--Moi, j'aimerais mieux demeurer à Voraczy, disait Renat. Nous y +resterons tous les deux, voulez-vous, Myrtô? + +--Tous les trois, ajoutait Mitzi en appuyant sa tête blonde sur le +bras de sa cousine. + +Le charme de Myrtô agissait sur les deux enfants, ils s'attachaient de +plus en plus à elle, et l'impétueux Renat lui obéissait mieux qu'à tout +autre. + +Une après-midi que la comtesse et ses filles aînées s'étaient rendues +dans un domaine voisin, Myrtô emmena les enfants assez loin, dans la +campagne, laissant Fraulein Rosa à sa correspondance. La jeune fille et +ses petits compagnons, après avoir marché quelque temps, s'arrêtèrent +au bord d'une petite rivière. Les gardes du prince Milcza n'avaient pas +passé par ici, les berges étaient couvertes de fleurs +d'arrière-saison... Tandis que Myrtô s'asseyait sur un tronc d'arbre +couché à terre et prenait son ouvrage, les enfants s'occupèrent à faire +une ample cueillette qu'ils vinrent déposer aux pieds de leur cousine. + +--A quoi vous serviront toutes ces pauvres fleurs, mes petits? +fit-elle observer. Il ne peut être question de les rapporter au +château... + +--Oh! non! dit Mitzi avec effroi. Le prince Milcza s'est tellement +fâché contre Terka, il y a deux ans, un jour quelle avait oublié à son +corsage une rose donnée chez les Boldy! + +--C'est dommage, elles sont si belles! dit Renat d'un ton de regret. +Tiens, une idée, Mitzi, nous allons en faire une parure pour Myrtô! +Elle sera la fée aux fleurs. + +Mitzi battit des mains, et Myrtô se prêta complaisamment à la fantaisie +des enfants... Bientôt, elle se trouva littéralement couverte de fleurs. + +--J'ai vu dans le bois à côté de grandes clochettes roses très jolies, +dit Renat. Viens, nous allons en chercher, Mitzi. + +--Ne vous éloignez pas, recommanda Myrtô, et revenez aussitôt que je +vous appellerai. + +Ils partirent en courant, et Myrtô se remit à son travail interrompu +par les enfants. + +Un pâle soleil de fin d'automne enveloppait la jeune fille. A travers +les fleurs légères qui les parsemaient, ses cheveux prenaient des +reflets d'or foncé. Une frange de fleurettes aux tons mauves tombait +sur son front, jetant un peu d'ombre sur ses prunelles baissées, +voilées de leurs longs cils dorés. + +Son aiguillée étant terminée, elle leva la tête pour chercher son fil +que les enfants avaient sans doute fait tomber dans l'herbe. Mais une +exclamation d'effroi s'étouffa dans sa gorge... + +Presque en face d'elle, appuyé au tronc d'un des arbres du petit bois, +se tenait le prince Milcza. Il était très pâle--presque aussi pâle +que Myrtô l'avait vu au moment de l'agonie de son fils--et ses traits +se crispaient un peu... + +Myrtô, d'un geste presque inconscient, porta la main à sa chevelure +pour enlever les fleurs, pour les jeter à terre... Mais il étendit la +main en disant d'une voix étrangement changée: + +--Non, laissez cela, je vous en prie! + +En quelques pas, il se trouvait près d'elle. Elle balbutia en baissant +les yeux: + +--Pardonnez-moi... les enfants se sont amusés... + +--Mais que voulez-vous que je vous pardonne, ma pauvre Myrtô? Vous +n'avez rien fait de mal, c'est moi qui ai été jusqu'ici un affreux +égoïste... car je me doute que vous aimez les fleurs? + +--Oui, beaucoup. Je tiens ce goût de ma mère, qui ne pouvait vivre +sans en être entourée. + +--En ce cas, vous en avez été bien privée ici... Moi aussi, je les +aimais passionnément, autrefois... + +Il passa la main sur son front et murmura avec une amertume qui fit un +peu tressaillir Myrtô: + +--Mon tort a été de les envelopper toutes dans la même réprobation. Je +n'ai pas voulu réfléchir que s'il existe des fleurs mauvaises, +empoisonnées, d'autres sont bonnes, très bonnes, et quelques-unes +exquises. Je l'ai compris enfin un jour... et bien qu'il me soit +interdit de cueillir celle dont le délicat parfum m'a fait enfin +revenir sur mon injuste prévention, je ne vous empêche pas de vous en +parer, Myrtô, car les fleurs sont l'ornement naturel des jeunes filles. + +Il essayait de parler avec calme, mais Myrtô, surprise, sentait vibrer +en lui une émotion intense--un peu douloureuse, semblait-il. + +Il se pencha pour ramasser l'ouvrage que la jeune fille, dans son +saisissement, avait laissé glisser à terre, et s'éloigna avec une sorte +de hâte. + +Quand les enfants revinrent, ils trouvèrent Myrtô inactive, non encore +remise de son émotion. + +Elle rangea son ouvrage, et reprit aussitôt avec eux le chemin du +château. + +Le prince Milcza arriva fort en retard pour le thé. Il s'excusa d'un +air distrait, et, à peine assis près de la comtesse, demanda +tranquillement, comme s'il eût continué une conversation commencée le +matin: + +--Je crois, ma mère, que vous devez songer à votre habituel séjour à +Vienne? + +La comtesse, un instant saisie, balbutia enfin: + +--Oui, nous y pensions... mais à cause de vous, Arpad... si notre +présence ici vous est agréable... + +--Vous n'en doutez pas, je l'espère? dit-il avec une froide +courtoisie. Mais je ne prétends rien changer à vos habitudes ni vous +imposer un hiver à Voraczy. + +--Nous le ferons volontiers pour vous, Arpad! dit-elle avec un élan +sincère. + +--Je vous remercie, répondit-il avec la même froideur, mais je +n'accepte pas ce sacrifice. Je suis d'ailleurs destiné à la solitude, +elle est et elle restera le lot de ma vie. + +Sous sa tranquillité hautaine, Myrtô crut sentir une amertume immense, +une sorte de désespérance. + +Le coeur serré, elle songea qu'il allait retomber dans sa misanthropie +farouche, et une indignation monta en elle à la vue de l'éclair joyeux +qui passait dans les yeux d'Irène, de la satisfaction contenue dont +témoignait la physionomie de Terka... Oh! non, elle n'eût pas agi ainsi +envers son frère, quand même celui-ci aurait été aussi froid, aussi peu +affectueux que le prince Milcza. Elle lui aurait dit: "Vous souffrez, +les regrets vous accablent... je ne vous quitterai pas, Arpad. Que +m'importent les fêtes, les distractions mondaines, pourvu que je +puisse, ne fût-ce que quelques instants chaque jour, écarter les nuages +de votre front!" + +Mais, hélas! elle n'était pas sa soeur, et les jeunes comtesses ne +tiendraient jamais ce langage au prince Milcza! + +Myrtô ne s'était probablement pas trompée en croyant deviner en lui une +recrudescence de souffrance morale, car il sembla, à dater de ce jour, +repris de son amour de complète solitude. Il ne reparut plus chez sa +mère, on ne le rencontra plus dans le parc. En revanche, il s'adonnait +passionnément à la musique, et Myrtô, en traversant les jardins, +entendait parfois les sons du piano ou de l'orgue. + +Les préparatifs du départ se faisaient lentement, la comtesse ne +voulant pas montrer trop de hâte de s'éloigner de son fils. D'ailleurs, +nonobstant son désir de retrouver sa vie mondaine des hivers +précédents, elle ne témoignait de ce départ qu'une satisfaction +modérée, ainsi qu'elle le confia un jour à Myrtô. + +--Je suis inquiète pour Arpad, je crains qu'il ne tourne tout à fait +aux idées noires. + +--Que ne restez-vous, ma cousine? répondit simplement Myrtô. + +--Rester?... après qu'il m'a fait comprendre son désir d'être seul!... + +--Oh! pensez-vous qu'il ait voulu dire cela? + +--Je n'en ai aucun doute. Par courtoisie, il n'a pu me le dire +explicitement, mais je le connais assez pour comprendre ce qui se cache +sous ses paroles correctes. + +La veille du jour fixé pour le départ, Myrtô, malgré le temps brumeux +et froid, s'en alla jusqu'à la demeure de l'ispan Buhocz, pour dire +adieu à Miklos. Elle venait parfois le voir, et c'était un rayon de +lumière dans la vie de l'enfant, peu heureux au logis familial, son +père ne lui ayant pas pardonné d'avoir été chassé, et ses frères plus +âgés en faisant leur souffre-douleur. + +Myrtô le trouva en pleurs, et la nouvelle du départ de la jeune fille +augmenta encore son chagrin. + +--Maintenant, je serai malheureux toujours, puisque vous ne serez plus +là pour me consoler quelquefois! dit-il en sanglotant. Oh! Mademoiselle +Myrtô, si je pouvais avoir seulement une petite place au château!... +Mon père ne dirait plus alors que je ne suis qu'un bon à rien, il ne me +reprocherait plus le pain que je mange! + +Une place?... A qui la demander? Si Myrtô avait pu voir le prince +Arpad, elle aurait tenté de l'intéresser au sort de Miklos. Ne lui +avait-il pas dit qu'elle pouvait tout lui demander?... Mais il +demeurait invisible, elle ne le verrait évidemment pas avant le départ. +Il ne lui restait que la ressource de prier le Père Joaldy d'intercéder +pour Miklos. + +Ayant embrassé l'enfant en lui demandant de lui écrire, elle s'éloigna, +le coeur serré à la pensée de quitter ces êtres à qui elle s'était +intéressée de toute l'ardeur de son âme charitable, et ce Voraczy qui +lui était devenu, depuis ces quelques mois, singulièrement cher. + +Comme tout était triste, aujourd'hui! Ce ciel embrumé, ce parc +dépouillé de son feuillage, ces jardins préparés pour l'hiver... oui, +tout parlait de mélancolie, de regret, de souffrance... + +Myrtô, la courageuse Myrtô ressentait aujourd'hui les effets de cette +tristesse ambiante, car des larmes, peu à peu, remplissaient ses grands +yeux. + +Elle gravit lentement les degrés du perron, et entra dans le vestibule. +Elle s'arrêta une seconde sur le seuil. Le prince Milcza se tenait +debout, les bras croisés, devant une des magnifiques tapisseries qui +ornaient les murailles. Près de lui, un homme correctement vêtu de noir +parlait d'un ton bas, plein de déférence. + +Myrtô s'avança de son pas léger, dans l'intention de passer sans +déranger le prince. Mais il se détourna et l'aperçut. + +--Bonjour, Myrtô... Vous me voyez occupé à examiner cette tapisserie +qui a subi, je ne sais comment, une petite détérioration... + +Tout en parlant, il posait son regard à la fois triste et froid sur la +physionomie de Myrtô. Vit-il les larmes encore brillantes dans les yeux +de la jeune fille? Toujours est-il qu'une émotion brève mais intense +traversa son regard. + +--Je vous ferai savoir tout à l'heure ma décision au sujet de cet +arrangement, dit-il en s'adressant au personnage vêtu de noir, qui +s'inclina profondément et disparut. + +Le prince fit quelques pas vers l'escalier, puis s'arrêta tout à coup +en demandant d'une voix légèrement frémissante: + +--Pourquoi avez-vous pleuré, Myrtô? + +Elle inclina un peu la tête en répondant: + +--Je pense que c'est la tristesse de ce jour gris... et aussi la +pensée de quitter Voraczy. + +--Vous aimez ce domaine? + +--Oui, beaucoup!... Et il y a tant de bien à faire partout! + +Il détourna la tête, et elle ne vit pas la lueur douloureuse de son +regard. + +--A ce propos, mon cousin, j'aurais quelque chose à vous demander... + +--Quoi donc? dit-il vivement. + +--Il s'agit de Miklos. Depuis que vous l'avez renvoyé, l'enfant est +maltraité chez lui, je l'ai encore trouvé tout en larmes tout à +l'heure... S'il y avait une petite place pour lui ici, ne voudriez-vous +pas la lui donner? + +--Quand il n'y en a pas, on en crée, Myrtô. Oui, je penserai à votre +protégé, je vous le promets. + +--Je vous remercie! dit-elle d'un ton joyeux. Vous êtes très bon, mon +cousin. + +--Moi? dit-il d'un ton amer. Près d'un coeur élevé et véritablement +chrétien, j'aurais pu le devenir. Mais je me suis heurté à la +perversité, à la vanité misérable, et je me suis fait un rempart +inaccessible à la pitié. + +--Mais vous voyez que non, puisque vous voulez bien vous occuper de +Miklos! dit-elle d'un ton de protestation émue. + +Il murmura avec une sorte de ferveur: + +--C'est vous qui êtes bonne... si bonne que les plus impitoyables sont +vaincus par votre charité... Myrtô, soyez bénie pour le bien que vous +m'avez fait et... priez pour moi. + +Il se détourna brusquement et s'éloigna d'un pas rapide, laissant Myrtô +toute saisie. + +Elle ne le revit pas avant le départ. Ce même soir, il avait été faire +ses adieux à sa mère et à ses soeurs dans l'appartement de la comtesse, +et il ne parut pas le lendemain matin lorsque les voyageurs quittèrent +Voraczy. + +De la voiture qui l'emportait vers la gare, Myrtô put, quelque temps, +apercevoir la magnifique résidence, entourée de ses futaies séculaires, +surmontée de la bannière blanche et verte qui annonçait la présence du +maître... Et une tristesse profonde descendit dans son âme, à la pensée +de cette autre âme qu'elle avait devinée élevée et ardente, et qui +allait demeurer seule avec ses regrets, et ses douloureux souvenirs, +sans la réconfortante lumière de la foi. + +--Mon Dieu, donnez-moi de souffrir, s'il le faut, afin que vous lui +accordiez ce don sans lequel il ne peut être sauvé! dit-elle +intérieurement, dans un élan de tout son jeune coeur fervent. + + + +CHAPITRE XII + + + +Les bûches du foyer flambaient joyeusement, les grandes lampes voilées +de vert pâle répandaient leur lueur atténuée sur une partie du vaste +salon aux tentures sombres, aux meubles somptueux et sévères. Cette +douce clarté enveloppait aussi, près de la cheminée, le paisible +visage, les bandeaux blond cendré de Fraulein Rosa; elle découpait, sur +la tenture de la tapisserie foncée, le pur profil de Myrtô et donnait à +sa lourde chevelure une délicate teinte d'or pâle. + +L'institutrice lisait... ou plus exactement était censée lire. En +réalité, elle sommeillait, et Myrtô avait parfois un léger sourire en +la voyant sursauter, reprendre son livre, puis, un instant après, le +laisser retomber. + +La jeune fille, elle, était tout à fait éveillée, elle travaillait +activement à une petite jupe de chaud lainage, qui irait, demain, +réjouir une enfant pauvre pour son jour de Noël. Elle devait se hâter, +la veillée s'avançait, bientôt arriverait le moment de s'apprêter pour +la messe de minuit. + +Tout en travaillant, elle repassait dans son esprit les mois écoulés. +Ils lui avaient apporté bien des petites amertumes... Tout d'abord de +la part d'Irène, dont la jalousie et la malveillance s'étaient accrues +à dater d'un jour où Myrtô, rentrant d'une cérémonie à la cathédrale, +s'était trouvée en face d'un groupe élégant sortant du salon de la +comtesse. Celle-ci, devant la surprise de ses hôtes, avait pris le +parti de présenter Myrtô. Or, il y avait là un jeune officier qui +portait le nom de Gisza. En entendant la comtesse Zolanyi dire: +"Mademoiselle Elyanni, la fille de ma pauvre cousine Hedwige Gisza", il +s'était écrié: + +--Mais alors, nous sommes cousins, Mademoiselle?... J'en suis +absolument charmé, et j'ose espérer avoir de nouveau le plaisir de vous +présenter mes hommages. + +Lorsque Myrtô s'était éloignée, on avait fort complimenté la comtesse +sur la beauté, la grâce patricienne et l'aisance si naturelle de sa +jeune parente. Le comte Mathias Gisza ne s'était pas montré le moins +enthousiaste, et Irène avait reporté sur Myrtô la colère inspirée par +l'admiration de son cousin pour cette "étrangère", ainsi qu'elle la +traitait intérieurement. + +Terka, jusque-là plus bienveillante à l'égard de Myrtô, avait peu à peu +changé en s'apercevant que Mitzi, sa préférée et son inséparable, +s'attachait ardemment à sa cousine. Elle aussi, pour un autre motif, +devenait jalouse de la jeune fille et lui témoignait une grande +froideur, presque aussi pénible que les mots piquants ou acerbes de sa +cadette. + +La comtesse Gisèle demeurait heureusement toujours la même, mais elle +ne s'apercevait pas--ou ne voulait pas s'apercevoir--de l'hostilité +de ses filles envers Myrtô. Sa nature un peu molle et indifférente ne +se préoccupait pas que la jeune fille en souffrît, et d'ailleurs sa +faiblesse pour ses enfants lui interdisait envers eux le moindre blâme. + +Certaines compensations étaient réservées à Myrtô dans l'existence +presque austère, privée de distractions, qui était la sienne au palais +Milcza, côte à côte avec la vie mondaine de ses cousines. Outre +l'affection de Mitzi, elle possédait celle de Renat, sur lequel elle +prenait décidément une réelle influence. De plus, elle avait acquis la +sympathie de Fraulein Rosa, excellente et placide personne, avec +laquelle elle perfectionnait son allemand et causait fréquemment de +littérature, sujet cher à la Bavaroise qui avait fait de très fortes +études. + +Depuis quatre jours, la famille Zolanyi s'était transportée à +Budapesth, ainsi qu'elle en avait coutume chaque année pour les fêtes +de Noël. Elle s'était installée dans le vieux palais que le prince +Milcza y possédait, et qu'il laissait à leur disposition, comme ses +demeures de Paris et de Vienne. Ce matin, la comtesse et ses enfants +étaient partis pour passer la veillée et le jour de Noël au château de +Selzy, à quelques kilomètres de Budapesth. Il n'avait pas été un +instant question d'emmener Myrtô, bien que les châtelains de Selzy +fussent des parents des Gisza... Et la jeune fille restait seule pour +cette fête de Noël avec Fraulein Rosa, dans le grand vieux palais +austère où flottait le souvenir des ancêtres du prince Arpad. + +Sa pensée, maintenant, s'en allait vers Voraczy. Que serait pour "lui" +cette fête si douce, si infiniment consolante pour les coeurs +chrétiens? Son âme était-elle encore révoltée, ou bien s'apaisait-elle +peu à peu? + +Les nouvelles de Voraczy étaient fort rares et fort succinctes. La +comtesse avait écrit plusieurs fois à son fils, il lui avait répondu +par des billets très brefs ne donnant aucun détail sur lui-même. +C'était une lettre de Katalia à Thylda, sa nièce et filleule, que les +Zolanyi et Myrtô avaient appris les rapports plus fréquents du prince +Milcza avec le Père Joaldy, les excursions du jeune magnat à travers +son domaine de Voraczy, les instructions données aux ispans pour +améliorer le sort de ceux qui y vivaient. La femme de charge, étant +fort discrète par nature, et connaissant d'ailleurs la haine du prince +Milcza pour les racontars, s'étendait fort peu sur ces nouvelles. Mais, +telles qu'elles étaient, elles avaient mis au coeur de Myrtô une joie +et un espoir. Si le prince sortait de lui-même, s'occupait d'autrui, +des humbles et des petits dont il était responsable devant Dieu, il +était à peu près certainement sauvé. + +Miklos, selon sa promesse, avait écrit à Myrtô, en lui apprenant que le +prince Milcza l'avait pris à son service particulier et qu'il se +trouvait maintenant heureux, si heureux! Son maître était très bon pour +lui, il ne lui témoignait plus jamais la dureté d'autrefois. + +"Et je vous remercie de tout mon coeur, Mademoiselle Myrtô, achevait +l'enfant. Je prie tous les jours pour que le bon Dieu vous rende +heureuse, et que Son Excellence devienne moins triste." + +Triste, il l'était sans doute plus encore en ces jours de fêtes +familiales, le pauvre prince, seul dans sa demeure magnifique. Le +souvenir de son petit Karoly devait lui revenir plus intense, plus +poignant... + +Myrtô prêta tout à coup l'oreille. La porte qui faisait communiquer ce +salon avec la pièce voisine était ouverte, et, du vestibule, un bruit +de voix arrivait jusqu'à elle. + +--Fraulein, écoutez!... On croirait presque... oui, vraiment, on +croirait la voix du prince Milcza! + +L'institutrice, enlevée à sa douce somnolence, sursauta un peu et +écouta un moment. + +--Mais je ne sais... Ce serait pourtant si invraisemblable! + +Myrtô se leva vivement, elle traversa la pièce voisine et ouvrit la +porte donnant sur le vestibule... + +Oui, il était là, la physionomie irritée, écoutant les explications +embarrassées que lui donnait un domestique courbé devant lui, tandis +que, derrière celui-ci, se tenaient d'autres serviteurs, le mine humble +et inquiète. + +Mais son visage s'éclaira subitement, il s'avança vers Myrtô, la main +tendue... + +--Myrtô, vous êtes là, au moins!... Macri était en train de +m'apprendre que ma mère et mes soeurs ne se trouvaient pas ici, et +j'allais lui demander si vous les aviez suivies... Mais vous êtes là! +dit-il d'un ton d'allégresse contenue en se penchant pour lui baiser la +main. + +--Quelle surprise! murmura-t-elle avec une émotion qu'elle ne +parvenait pas à réprimer. Je pensais justement combien ce jour de fête +serait triste pour vous, là-bas... + +--Oui, il l'aurait été terriblement, si, hier, une révélation de +l'excellent Père Joaldy n'était venue m'enlever le poids oppressant qui +me retenait captif. J'ai immédiatement décidé ce voyage dans +l'intention de passer en famille cette fête de Noël. Mais en arrivant, +je trouve un vestibule mal éclairé, à peine chauffé, pas de +domestiques!... Je sonne, personne ne vient, je resonne de belle façon, +ces individus se décident enfin à apparaître... + +Et, d'un geste dédaigneux, il désignait les serviteurs dont la +contenance n'était rien moins que rassurée. + +--Il paraît qu'en l'absence de ma mère, ils se croient permis des +négligences et un laisser-aller incroyables... + +--Il faut être indulgent, aujourd'hui, mon cousin, c'est la veillée de +Noël, dit doucement Myrtô. + +--Soit, je pardonnerai pour cette fois... Serestely, allez préparer +mon appartement, ajouta-t-il en s'adressant à son valet de chambre qui +se tenait derrière lui, une valise à la main. + +Il enleva sa pelisse fourrée, la tendit à un domestique et se tournant +vers Myrtô: + +--Mais vous a-t-on laissée seule ici? + +--Non, Fraulein Rosa est restée aussi. + +Il fronça les sourcils et dit d'un ton mécontent: + +--Ma mère aurait dû vous éviter cette presque solitude pour ce jour de +fête... surtout cette première année après votre pénible deuil... Mais +d'ailleurs, si elle est à Selzy, pourquoi ne vous a-t-elle pas emmenée? +Les Gisza sont vos parents... + +--Sans doute ne veulent-ils pas me reconnaître comme telle, dit +pensivement Myrtô. Du reste, je préfère qu'il en soit ainsi, à cause de +mon deuil. Il y aura peut-être de grandes réunions à Selzy, ma place +n'y était réellement pas. + +--Toujours la sagesse même, Myrtô... Mais soyez sans crainte, les +Gisza n'auront bientôt qu'amitiés et sourires pour leur jeune cousine. + +--Oh! j'en doute fort! + +--Et moi j'en suis certain! dit-il d'un ton péremptoire. + +Il s'avança pour saluer Fraulein Rosa qui apparaissait, visiblement +stupéfiée par cette arrivée inattendue. Puis il entra avec +l'institutrice et Myrtô dans le salon, et dit en jetant un coup d'oeil +charmé autour de lui: + +--Vous avez su, toutes deux, rendre hospitalière et délicieusement +accueillante cette grande vieille pièce trop majestueuse... Avez-vous +l'intention de vous rendre à la messe de minuit, Myrtô? + +--Oui, Fraulein et moi comptions y assister dans la petite chapelle +voisine. + +--Je serais heureux de vous y accompagner, si vous me le permettiez? + +--Volontiers! dit-elle, une joie soudaine remplissant son âme. + +Depuis des années, le prince Milcza n'avait plus assisté à la messe. Si +cette fête de Noël pouvait être le point de départ d'une rénovation en +lui! + +--Alors, je finis la veillée avec vous? dit-il en attirant à lui un +fauteuil. Mais restez donc, Fraulein! ajouta-t-il en voyant que +l'institutrice prenait son livre et faisait un mouvement pour +s'éloigner. Continuez votre lecture... Et Myrtô travaillait à quelque +ouvrage charitable, sans doute? + +Il prit le petit jupon qu'elle avait jeté sur la table pour s'élancer +vers le vestibule, et dit avec émotion: + +--Toujours la même, Myrtô!... Les pauvres, les malheureux de corps ou +d'âme sont demeurés vos préférés?... Et vous continuez à Vienne vos +visites charitables? + +--Oh! bien peu, malheureusement! Là-bas, je ne puis les faire seule, +Thylda est bien jeune aussi, et d'ailleurs très occupée. Fraulein Rosa +m'accompagne parfois, lorsqu'elle a un peu de temps libre... Nous nous +entendons très bien, ajouta-t-elle avec un sourire à l'adresse de +l'institutrice. + +--Qui donc ne s'entendrait avec vous, Fraulein Myrtô! répliqua la +Bavaroise avec une vivacité peu coutumière à sa tranquille nature. + +--Bien parlé, Fraulein! dit le prince Milcza avec un léger sourire. +Allons, ne rougissez pas, Myrtô, nous n'allons pas chanter vos louanges +devant vous. Donnez-moi des nouvelles de ma mère et de mes soeurs... et +des vôtres, naturellement. Je ne vous trouve pas une mine bien +brillante... N'est-il pas vrai, Fraulein? + +--Oh! je me porte très bien! protesta Myrtô. Mais le séjour en ville +pâlit toujours un peu. + +--C'est évident... mais je crains que vous ne travailliez trop. +Racontez-moi ce que vous faites, parlez-moi de vos occupations... + +Un intérêt profond se lisait dans son regard, dans l'accent de sa voix +qui s'adoucissait en s'adressant à sa cousine. Non, ce n'étaient pas +chez lui banales phrases de courtoisie. Myrtô sentait qu'il désirait +réellement savoir quelle avait été sa vie depuis ces deux mois. + +Et elle constatait aussi, avec une joie très douce, qu'il n'était plus +tout à fait le même. Certes son beau visage pâli portait toujours les +traces des souffrances morales endurées, ses lèvres retrouvaient, par +instant, leur habituel pli d'amertume, mais on ne pouvait nier qu'il +n'y eût en lui une détente, quelque chose que Myrtô ne savait +expliquer, et qui ressemblait peut-être à l'allégresse contenue d'un +captif dont les liens sont tombés, et qui n'ose croire tout à fait +encore à son bonheur. + +Très simplement, elle lui narrait son existence à Vienne, existence +bien simple, presque sévère. Chez cette jeune créature si belle, il +n'existait pas un regret pour la vie mondaine dont les échos arrivaient +jusqu'à elle. + +--Réellement, Myrtô, vous n'enviez pas mes soeurs? demanda le prince +Milcza en se penchant un peu vers elle comme pour mieux scruter sa +physionomie. + +Elle posa sur lui ses grands yeux graves, rayonnants de sincérité: + +--Oh! non, je vous l'assure! Cette existence me paraît si vide, si +absolument inutile! + +--Mais la vôtre est bien sérieuse? + +--Oui, assez, dit-elle avec un sourire. Mais je la préfère mille fois +à celle de mes cousines. + +Il appuya son menton sur sa main et murmura: + +--Il est vraiment dommage que mes soeurs aient ces goûts frivoles. +Elles ne peuvent être d'agréables compagnes pour vous, Myrtô. + +La jeune fille baissa la tête et s'absorba dans son ouvrage. Le sujet +devenait brûlant, le prince Milcza pouvant avoir l'idée de questionner +sa cousine sur les rapports qu'elle avait avec ses soeurs. + +Mais il se contenta de demander: + +--Donnez-vous toujours des leçons à Renat?... Fait-il la mauvaise tête? + +--Mais pas du tout! Il est même généralement fort gentil pour moi. + +--Que disions-nous tout à l'heure? Rien ne peut vous résister! dit-il +avec une émotion nuancée de malice. Mais ces leçons ne vous ennuient ni +ne vous fatiguent? + +--Aucunement... et du reste, s'il en était autrement, ce serait tout +comme, puisque ce sont les leçons qui devront m'aider plus tard à vivre +lorsque j'aurai acquis quelques années de plus... lorsque j'aurai l'air +un peu moins enfant, ainsi que le dit Irène, ajoura Myrtô d'un air +mi-souriant, mi-sérieux. + +--Oui nous verrons cela... plus tard, comme vous le dites, fit-il en +souriant lui aussi, avec une lueur émue et un peu railleuse au fond de +ses prunelles noires. + +Fraulein Rosa, qui venait de jeter un coup d'oeil sur la pendule, +annonça qu'il était temps de partir. Myrtô et elle montèrent se coiffer +de leurs chapeaux et se revêtirent de longs manteaux épais. En +redescendant, elles trouvèrent dans le vestibule, cette fois +brillamment éclairé, le prince Milcza, tout prêt lui aussi. + +La chapelle, toute proche, faisait partie d'un couvent fondé par un +ancêtre du prince Arpad. Pour ce motif, les princes Milcza avaient +toujours eu leur stalle particulière dans le choeur, près de celle des +prêtres. Mais, depuis des années, cette stalle était demeurée +inoccupée... + +Et voici que ce soir, les fidèles habitués de la petite chapelle +voyaient se dresser, à cette place toujours vide, une haute et svelte +silhouette. Dans la vive clarté projetée par les bougies de l'autel, +apparaissait une belle tête hautaine, un profil pâle et sérieux. + +Myrtô, agenouillée aux places réservées à la comtesse et à ses enfants, +s'abîmait dans une prière ardente, dans une brûlante action de grâces. +N'était-ce pas là un premier pas pour cette âme autrefois meurtrie et +révoltée?... Quelle douceur de le voir là, l'attitude grave et +recueillie! Tous les souvenirs d'autrefois, les pieux souvenirs de son +enfance et de son adolescence devaient affluer en lui, et, sous leur +influence bénie, l'indifférent d'hier retrouvait peut-être les douces +prières de jadis. + +Quand les fidèles s'approchèrent de la Sainte Table, le prince Arpad +tourna la tête de ce côté. Une émotion profonde, difficilement +contenue, se lisait sur sa physionomie. Son regard se posa quelques +secondes sur Myrtô. Les yeux levés vers l'hostie présentée par le +prêtre, elle semblait transfigurée sous l'impression d'une ferveur +évangélique. + +L'émotion s'accentua dans le regard du prince où s'exprimait un regret +profond, une tristesse immense mais sans amertume, en même temps qu'une +joie religieuse et un espoir. Il regarda dans la foule s'éloigner la +délicate silhouette de Myrtô retournant à sa place, et ses lèvres +murmurèrent, comme si elle eût pu l'entendre: + +--Priez pour moi, Myrtô, vous qui avez le bonheur de posséder votre +Dieu! + +A la sortie, près du bénitier, Myrtô et Fraulein Rosa retrouvèrent le +prince Milcza. Il leur tendit l'eau bénite et aida sa cousine à +s'envelopper dans son grand manteau, avec des gestes très doux, presque +religieux, un air de grave et intense respect, comme l'eût fait un +croyant pour un objet consacré. + +Au dehors, près de la porte, un pitoyable vieillard, les pieds dans la +neige, grelottant sous son vêtement troué, implorait la charité, +entouré de quatre petits êtres non moins minables. Myrtô murmura avec +compassion: + +--Je le reconnais, c'est un pauvre vieux à qui le concierge du palais +donne toutes les semaines un peu de pain. Il paraît que c'est la misère +noire, chez eux... + +Tout en parlant, elle cherchait à atteindre sa poche. + +Mais la main de son cousin se posa sur son bras. + +--Laissez, ceci me regarde. + +Il mit une pièce d'or dans la main de chacun des enfants et s'éloigna +avec Myrtô et l'institutrice, après avoir jeté ces mots au bonhomme +stupéfait: + +--Vous trouverez toutes les semaines un secours au palais Milcza. + +--Merci pour eux, mon cousin! murmura la voix de Myrtô, frémissante +d'émotion. + +--C'est moi qui vous remercie, pour m'avoir appris la douceur du bien +fait à autrui! répliqua-t-il gravement. + +Dans le vestibule, où les domestiques s'empressaient cette fois, le +prince Milcza débarrassa lui-même sa cousine de son vêtement, tout en +demandant: + +--Avez-vous pensé à votre réveillon, Myrtô? + +--Certainement... et si j'osais vous demander de le partager, dans +toute sa simplicité? + +--Osez, osez, Myrtô! dit-il en souriant. J'accepte avec +reconnaissance, d'autant plus que je me sens quelque peu affamé, ayant +dîné de bonne heure et fort légèrement. + +Dans le grand salon tiède et bien éclairé, il se tint debout près de la +cheminée et regarda Myrtô aller et venir, tout occupée de la +préparation de son thé, pour lequel elle savait le prince Arpad +particulièrement difficile. La lumière tamisée de vert éclairait +doucement son profil délicat et sa superbe chevelure relevée avec une +simplicité qui eût paru chez tout autre de la coquetterie, tant elle +faisait valoir la forme parfaire de cette tête de jeune Grecque. Sa +taille élégante, ses mouvements d'un naturel et d'une grâce infinis, +l'expression délicieusement sérieuse et attentive de son visage tandis +qu'elle accomplissait avec des soins minutieux sa tâche de ménagère, +tout, en elle, formait un ensemble si délicatement harmonieux que +Fraulein Rosa elle-même oubliait de s'asseoir en la contemplant. + +--Myrtô, si j'en crois les soins que vous prenez, je suppose que ce +thé sera parfait, dit le prince en souriant. + +--Mais je le souhaite!... sans oser l'espérer, toutefois. Terka le +fait si bien!... Et pourtant vous n'en étiez pas toujours satisfait, +mon cousin. + +--Voilà une constatation qui ressemble un peu à un reproche, n'est-il +pas vrai? Allons, je vous promets d'être moins difficile désormais... +Mais dites-moi, ne trouvez-vous pas ce "mon cousin" bien cérémonieux? +Si vous m'appeliez Arpad comme mes soeurs? + +--Mais... je ne sais... dit-elle d'un air perplexe. + +--Mais si, ce sera mieux, je vous assure. Voyons, nous allons goûter +ce thé qui vous a donné tant de peine, Myrtô! ajouta-t-il gaiement en +voyant la jeune fille saisir la théière. + +Parmi tous les réveillons qui se célébraient cette nuit-là dans la +ville de Budapesth, il n'y en eut probablement pas un aussi calme, ni +aussi intimement heureux que celui-là. Sur la demande de son cousin, +Myrtô parla de ses Noëls d'autrefois, près de sa mère, de sa vie si +occupée à Neuilly, de ses consolations et de ses tristesses, de l'aide +affectueuse qu'elle avait trouvée près des excellentes dames Millon. +Elle lui racontait tout avec une simplicité et une confiance absolues, +et lui, non moins simplement, la voix un peu altérée par l'émotion +douloureuse, rappelait à son tour les fêtes de Noël de son petit +Karoly, disait des traits de sa courte vie... + +--Vous êtes la seule, Myrtô, devant qui je puisse évoquer, sans trop +de douleur, et même avec une sorte de consolation, le souvenir de mon +petit ange. C'est que je sens que vous l'avez réellement, profondément +aimé, c'est que lui, mon Karoly, vous chérissait tant!... presque +autant que son père, Myrtô. + +--Vous en avez bien été un peu jaloux, n'est-ce pas? + +Ses lèvres se crispèrent légèrement et il murmura: + +--Pardonnez-moi, Myrtô... J'ai été si froid pour vous!... même dur +parfois... et vous avez été si bonne de l'oublier ensuite! Mais nous +reparlerons de cela plus tard, je vous expliquerai bien des choses... + +Il demeura quelque temps silencieux, les yeux fixés sur le foyer où +s'écroulaient les bûches incandescentes. Myrtô, ses petites mains +croisées sur sa jupe noire, regardait vaguement Fraulein Rosa, +discrètement assise à l'écart, plongée en apparence dans sa lecture, en +réalité sommeillant doucement, bercée par les accents de la langue +magyare qu'elle ne comprenait pas assez couramment pour suivre la +conversation du prince Arpad et de Myrtô. + +La pendule, sonnant deux heures, fit sursauter le jeune magnat. + +--Oh! Myrtô, comme je retarde votre repos!... Et cette pauvre Fraulein +qui s'est endormie! + +Réveillée subitement par l'exclamation du prince, l'institutrice se +redressa en ouvrant très grand ses yeux embrumés de sommeil. + +--Pardon, prince... Je crois... oui, vraiment, je crois que je dormais +un peu! dit-elle d'un air confus. + +--C'est ma faute, Fraulein, je vous ai retardée... Allez vite vous +reposer, Myrtô. Pourrai-je vous voir demain matin avant mon départ? + +--Comment, vous partez demain? dit-elle d'un ton stupéfié. + +--Oui, je suis venu seulement pour la messe de minuit... Je parais +vous étonner fortement? Que voulez-vous, j'ai la réputation d'avoir des +idées très fantasques, parfois, dit-il avec un sourire teinté d'ironie. + +--Mais vous n'avez pas vu votre mère, ni vos soeurs? + +--Oh! croyez-vous qu'elles en soient si fâchées! fit-il avec une lueur +railleuse dans le regard. Ma présence leur aurait gâté leur fête de +Noël... + +--Oh! Arpad! + +Il lui prit la main et dit en souriant: + +--Vous êtes très aimable de protester, Myrtô. Mais vous constaterez +que j'ai bien deviné, à la façon dont mes soeurs, tout au moins, +accueilleront la nouvelle que vous leur annoncerez... Vous allez +peut-être me dire que j'ai fait ce qu'il fallait pour cela? Non, vous +n'osez pas? Mais vous le pensez, je le sais... Certes, je n'ai pas été +un frère aimable. Mais si j'avais senti chez elles l'énergie, la +vaillance à la fois si intrépide et si douce de certaine petite âme que +je connais, au lieu de les voir plier servilement sous mes volontés les +plus injustes, croyez, Myrtô, que mon estime et mon affection pour +elles auraient été fort augmentées, et que je les verrais d'un oeil +beaucoup plus bienveillant, beaucoup plus fraternel. + +L'allusion de son cousin avait couvert le visage de Myrtô d'une légère +teinte rose, et mis dans son regard un peu de confusion. Elle dit pour +changer de sujet: + +--Ainsi, vous êtes absolument décidé pour demain matin? + +--Absolument... J'ai de grands projets, Myrtô, je suis seulement venu +chercher ici un peu de lumière, et j'en emporte plein le coeur. J'ai eu +encore là-bas de terribles crises morales, j'aurais sombré, si je +n'avais senti autour de moi comme un doux rayonnement, et une ambiance +de prières, celles du Père Joaldy, et les vôtres, Myrtô... Maintenant, +j'emporte de la lumière! répéta-t-il d'un ton d'allégresse contenue. + + * * * * * + +Lorsque, deux jours plus tard, la comtesse Zolanyi et ses filles +revinrent à Budapesth, elles manquèrent tomber de leur haut en +apprenant la singulière apparition du prince Milcza dans la vieille +demeure où il n'avait pas mis les pieds depuis des années. + +--Voilà qui est bien de lui! s'écria la comtesse en levant les bras au +plafond. Tomber sur les gens, les surprendre, pour avoir le plaisir de +leur confusion!... Et qu'a-t-il dit en ne nous trouvant pas là, Myrtô? +Etait-il très mécontent? + +--Mais vraiment non, ma cousine. Il ne pouvait l'être, +raisonnablement... Lui seul était fautif en ne vous prévenant pas de +son arrivée. + +--Oh! si vous croyez qu'il se donnerait la peine!... dit Irène. Et, +fautif ou non, ce n'est jamais lui qui a tort. + +--Mais enfin, quelle singulière idée lui a pris là! dit la comtesse +qui semblait réellement abasourdie. Lui, qui n'a pas quitté Voraczy +depuis si longtemps!... Et venir passer seulement quelques heures ici! + +--Pour aller à la messe de minuit, lui qui avait déserté l'église! +ajouta Terka. C'est presque invraisemblable, ce que vous racontez, +Myrtô, et si Fraulein Rosa ne s'était trouvée là, j'aurais pensé que +vous aviez été le jouet d'un rêve. + +--Est-il toujours sombre? Vous a-t-il paru remis un peu de sa grande +douleur? interrogea la comtesse. + +--Oui, vraiment, ma cousine. On sent fort bien qu'il souffre +profondément toujours, mais il réagit et sa physionomie n'est plus tout +à fait comme autrefois... Fraulein Rosa l'a remarqué aussi. + +--Oui, c'est exact, confirma l'institutrice. + +--Et il a accepté de réveillonner avec vous? dit Irène d'un ton de +profonde stupéfaction. Allez-vous m'apprendre aussi qu'il s'est montré +causant et aimable? + +--Mais parfaitement, vous tombez juste, répliqua l'institutrice avec +calme. + +La jeune fille laissa glisser ses bras le long de son corps. + +--Non, Fraulein, c'est inouï!... quelle fée l'a donc transformé d'un +coup de baguette? + +--Mais enfin, vous a-t-il donné une explication plausible sur ce +voyage impromptu? interrogea la comtesse. + +--Il m'a dit qu'il lui était venu tout à coup l'idée de passer en +famille cette nuit de Noël, répondit Myrtô. + +--Mais en cas, il aurait dû être très désappointé, très mécontent?... +Je crois plutôt qu'il n'a pas eu le courage de rester à Voraczy pour +cette fête de Noël, qui lui rappelait peut-être plus cruellement le +souvenir de son fils. L'enfant avait ce jour-là la permission de +prolonger un peu la soirée, son père le prenait sur ses genoux, au coin +de la cheminée bien garnie de bûches, et le Père Joaldy venait lui +raconter des légendes de Noël. + +--Oui, vous devez avoir trouvé, maman, dit Terka. Il est évident que +notre absence lui importait bien peu. Et il faut convenir que... notre +veillée de Noël n'aurait pas été si agréable que là-bas. + +--C'est donc Myrtô et Fraulein qui auront eu tout l'honneur et le +plaisir de la rapide visite du prince Milcza, ajouta ironiquement +Irène. Elles n'en paraissent pas plus émues que cela!... Pourtant, de +le voir seulement un peu causant, il y avait de quoi être renversée, +réellement! + +--J'en ai été simplement satisfaite pour lui, répondit Myrtô avec +froideur. + +Elle se sentait vivement irritée du persiflage d'Irène, et peut-être +plus encore de la satisfaction à peine déguisée dont témoignait la +physionomie de ses cousines... Et cependant tout ce luxueux bien-être, +tous ces plaisirs qui leur étaient indispensables se trouvaient dus à +la générosité du prince Milcza. Celui-ci, certes, avait été dur et +autoritaire... Mais, comme le prouvaient les paroles dites l'autre jour +par lui à Myrtô, il eût peut-être agi autrement s'il avait trouvé en +elles des caractères sérieux et fermes, avec le désir d'adoucir par +leur affection sa triste existence, et il était certain qu'il ne leur +savait aucun gré de leur extrême souplesse à son égard. + + * * * * * + +L'ère des étonnements n'était pas close pour la comtesse Zolanyi et ses +filles. Le prince Milcza, décidément, aimait les décisions soudaines et +mystérieuses... Une lettre de Katalia à sa filleule vint apprendre au +palais Milcza cette stupéfiante nouvelle: le prince avait quitté +Voraczy, accompagné de son valet de chambre et de Miklos, pour voyager, +croyait-on. + +Un mois plus tard, la comtesse reçut de son fils un billet, laconique +toujours, et timbré de Paris. Au retour d'un voyage en Espagne et en +Algérie, le prince Arpad s'était installé dans l'hôtel depuis si +longtemps délaissé par lui. + +Par leurs relations parisiennes, les comtesses Zolanyi apprirent +bientôt qu'il avait fait sa réapparition dans les salons +aristocratiques, dans les cercles artistiques ou littéraires autrefois +fréquentés par lui, et qui l'accueillaient de nouveau avec le plus +flatteur empressement. + +--C'est inouï! s'écria la comtesse Gisèle en apprenant cette nouvelle. +Aurais-je jamais pensé pareille chose!... On croirait positivement que +c'est la mort de son fils qui l'a enlevé à sa misanthropie!... Et +pourtant, si quelque chose devait l'y enfoncer davantage, c'était cela, +me semble-t-il. Quand je songe comme il était encore sombre et étrange +à notre départ de Voraczy! + +--Oui, il est réellement incompréhensible! déclara Irène. Je le +croyais désespéré... pas du tout, c'est une résurrection! On viendrait +maintenant me dire qu'il songe à un second mariage que je n'en serais +pas étonnée. + +Ces mots furent prononcés avec une sorte d'irritation contenue, dont +Myrtô ne s'expliqua pas la raison, mais qui eût été comprise de +quiconque aurait pensé à ceci: le prince Milcza, sans enfants, avait +pour héritiers naturels son frère et ses soeurs. En admettant que ses +domaines patronymiques retournassent à sa famille paternelle, il lui +restait encore de quoi combler les rêves les plus ambitieux de Terka et +d'Irène... Et cet éblouissant mirage s'évanouirait devant la +perspective d'une seconde union. + + + +CHAPITRE XIII + + + +Un doux soleil printanier chauffait les champs déjà verdoyants, +éclairait les sombres frondaisons des forêts, jetait un miroitement sur +la rivière qui courait le long de la route, entre les buissons fleuris. +Les senteurs champêtres, saines et douces, parfumaient la brise légère +qui venait caresser le visage rosé de Myrtô et soulever ses cheveux +dorés. + +Oh! cet air de Voraczy, combien elle l'aimait! Elle revenait pourtant +de Naples, où la comtesse Gisèle, à la suite d'une bronchite dont elle +ne pouvait se remettre, avait dû aller finir l'hiver, dans la demeure +d'une soeur du défunt comte Zolanyi. Mais la ville admirable, son +soleil, toutes les merveilles de ses environs n'avaient pu empêcher +Myrtô d'aspirer secrètement au jour où elle reverrait de nouveau +Voraczy. + +Elle allait y atteindre maintenant. Comme l'année précédente, la +voiture suivant celle où la comtesse se trouvait avec ses filles +l'emmenait vers le château en compagnie de Fraulein Rosa et de Renat. + +Voraczy était encore privé de son maître. Le prince Arpad, après un +nouveau voyage, cette fois dans les pays scandinaves, avait regagné +Paris. De là, il avait écrit à sa mère en lui demandant quand elle +comptait partir pour Voraczy, où lui-même, disait-il, avait l'intention +de retourner incessamment. Cette lettre avait fait se hâter quelque peu +la comtesse Gisèle, qui se fût volontiers attardée à Vienne à son +retour de Naples. + +Mais quelques jours avant le départ, en parcourant un journal, elle +était tombée sur cet entrefilet: + +"Le Bois a failli être, hier, le théâtre d'un grave accident. Le comte +de Lorgues et sa fille, la charmante veuve du vicomte de Soliers, le +sportsman bien connu, faisaient une promenade à cheval en compagnie du +prince Milcza, le jeune magnat hongrois dont toute la haute société +parisienne a accueilli avec allégresse la réapparition. Au détour d'une +allée, le cheval de Madame de Soliers, qui donnait depuis quelque temps +des signes d'agitation, prit peur devant un poteau et s'emporta. Le +prince Milcza, dont la merveilleuse adresse de cavalier est bien +connue, lança son cheval à sa poursuite. Il réussit à atteindre +l'animal emporté et à l'arrêter, au risque d'être lui-même entraîné. +Madame de Soliers en a été quitte pour une très vive émotion, mais son +sauveur a eu l'épaule gauche violemment froissée dans l'effort fait +pour maintenir la bête furieuse." + +La comtesse avait immédiatement télégraphié à son fils. Elle en avait +reçu cette réponse: "Souffre beaucoup, mais n'ai absolument rien de +grave. Compte toujours être à Voraczy à date fixée." + +Cependant aujourd'hui, quand la comtesse était arrivée à la petite +gare, un domestique lui avait remis une dépêche arrivée le matin, et +dans laquelle son fils l'informait qu'il ne serait à Voraczy que le +surlendemain. + +--Serait-il plus souffrant?... Ce journal n'était peut-être pas bien +renseigné, Arpad a pu avoir quelque chose de grave. + +Ces craintes de la comtesse, Myrtô les partageait un peu, et elles +couvraient d'un voile la satisfaction de ce retour à Voraczy. + +Comme l'année précédente, toute la domesticité était groupée sur le +grand perron, une partie en costume national, l'autre revêtue de cette +élégante livrée blanche à parements couleur d'émeraude qui était celle +du prince Milcza. + +En franchissant le seuil du vestibule, la comtesse Gisèle s'arrêta en +murmurant: + +--Voyons, je rêve?... Des fleurs ici! + +--Par exemple! murmura la voix stupéfiée d'Irène. + +Oui, le vestibule était garni de fleurs... garni avec une profusion +inouïe, embaumé de pénétrants parfums. Et parmi ces fleurs venues sans +doute du littoral méditerranéen, héliotropes, oeillets énormes, +narcisses, anémones, parmi les délicates bruyères roses et blanches, +les grandes violettes au parfum léger, les orchidées superbes; +dominaient le muguet et les roses... roses nacrées, roses thé, roses +pourpres, un ruissellement de corolles odorantes, veloutées ou +satinées, aux nuances exquises. + +La stupeur de la comtesse Zolanyi était telle qu'elle balbutia cette +question pourtant bien inutile: + +--Mais, Vildy, c'est Son Excellence qui a donné l'ordre?... + +--Oui, Votre Grâce, répondit le majordome, dissimulant, en personnage +bien stylé, l'étonnement que devait lui causer pareille question. + +La comtesse, réussissant à dominer sa surprise, se dirigea avec ses +filles vers l'escalier. Myrtô les suivit, et, au premier étage, +s'arrêta pour demander: + +--J'occupe toujours la même chambre, n'est-ce pas, ma cousine? + +--Mais sans doute... Je pense que Katalia l'a fait préparer... + +La femme de charge, qui montait derrière Myrtô, s'avança avers la +comtesse Gisèle. + +--Son Excellence a donné l'ordre de préparer pour Mademoiselle Elyanni +l'appartement des Fleurs. + +--Vous dites?... l'appartement des Fleurs? fit la comtesse avec une +surprise intense. + +--Quelle folie! murmura Irène entre ses dents serrées. L'un des plus +beaux appartements du château!... Sa reconnaissance pour cette petite +l'égare, positivement! + +Myrtô suivit Katalia qui l'introduisit dans un salon aux tentures +soyeuses, fond blanc, semées de grandes fleurs brochées aux teintes +délicates. Les meubles, d'un dessin exquis, étaient faits d'un bois +jaune pâle garni d'incrustations légères, et leur apparente simplicité +cachait, aux yeux non exercés, une valeur laissant loin d'elle celle +d'une décoration plus somptueuse. Ce luxe sobre, cette élégance +raffinée existaient d'ailleurs dans tous les détails de l'ameublement +de ce salon et de la chambre voisine, vers laquelle Katalia conduisait +Myrtô. + +Un délicat parfum remplissait la première pièce. Dans une corbeille de +Sèvres s'épanouissaient des fleurs, des roses et des muguets, les +préférées de Myrtô. + +--Je pense que Votre Grâce se trouvera bien ici, dit la femme de +charge d'un ton satisfait. L'appartement est un des mieux exposés du +château, et la vue est superbe... + +Tout en parlant, elle ouvrait une des fenêtres, et Myrtô s'avança sur +le large balcon de pierre. + +Une exclamation de surprise s'échappa des lèvres de la jeune fille. +Devant elle s'étendaient les jardins, non plus avec leur sévère parure +de feuillage, mais maintenant garnis d'une profusion de fleurs +admirables... Et, dans les bassins de marbre, l'eau retombait en jets +merveilleusement irisés par le soleil. + +--En vérité, des fleurs partout! murmura Myrtô. + +--Oui, tout est changé maintenant, dit Katalia d'un ton de vif +contentement. Les serres aussi ont retrouvé leurs fleurs... Je +comprends l'étonnement de Votre Grâce, car nous aussi avons failli +tomber de notre haut quand Son Excellence, avant son départ, a donné +ses instructions à ce sujet... Et maintenant la tombe du petit prince +est toujours couverte de fleurs... les pareilles à celles-ci, +ajouta-t-elle en désignant les muguets et les roses. Il faut penser que +ce sont les préférées de Son Excellence, car il a télégraphié exprès la +semaine dernière pour donner l'ordre d'en mettre partout. + +...Le lendemain, après la messe, Myrtô entra dans la sacristie où +l'aumônier venait d'enlever ses vêtements sacerdotaux. + +--Ah! voilà ma petite brebis! dit-il avec satisfaction. Eh bien! +comment allons-nous, mon enfant? comment s'est passé cet hiver? +Etes-vous contente de revoir Voraczy? + +Myrtô répondit aux questions du vieux prêtre, puis, s'excusant de le +déranger, elle lui demanda la clef de la crypte dont l'aumônier gardait +un double, l'autre étant toujours entre les mains du prince Milcza. + +--Après Dieu, j'ai désiré que ma première visite à Voraczy soit pour +le cher petit Karoly, mon Père. + +--C'est une pensée digne de votre coeur, ma chère enfant. Voici cette +clef... Combien de fois notre pauvre prince y est-il descendu, cet +hiver! Il faut pense que des âmes angéliques intercédaient pour lui, +dans cette nuit où se débattait son coeur... Mais maintenant vous +trouverez des fleurs sur la tombe de Karoly, mademoiselle Myrtô. + +--Oui, je le sais... Il est donc bien changé, mon Père? + +Un imperceptible sourire entr'ouvrit les lèvres du vieillard. + +--Je ne l'ai pas vu depuis le mois de janvier... Mais enfin, tout +donne à penser qu'il y a, en effet, une grande transformation en lui. + +En revenant de sa visite à la crypte funéraire des Milcza, Myrtô trouva +sur son bureau une lettre que Thylda avait apportée pendant son +absence. A première vue, elle reconnut la large écriture de Madame +Millon. L'excellente dame et sa fille lui avaient écrit plusieurs fois, +et elle avait pu se convaincre quelle n'était pas oubliée de ses +voisines. + +La jeune fille s'assit près d'une fenêtre ouverte et décacheta +rapidement l'enveloppe d'un violet vif, qui était la couleur préférée +de Madame Millon, car elle l'arborait fréquemment sur ses chapeaux. + + + +"Chère Mademoiselle Myrtô, + +"Voilà plus de huit jours que je voulais vous écrire, mais Albertine a +été prise tout d'un coup d'une mauvais fièvre, et nous avons eu tant +d'inquiétudes et de tracas que je ne savais plus trop où en était ma +pauvre tête. Mais ma chère fille va, aujourd'hui, le mieux possible, et +je viens maintenant vous raconter la visite que nous avons reçue, voilà +une douzaine de jours--celle du prince Milcza, votre cousin, +mademoiselle Myrtô. + +"Vous pensez si nous en avons été abasourdies, tout d'abord! Ah! quel +bel homme!... et comme on comprend bien, en le voyant, ce que c'est +qu'un vrai grand seigneur! Mais il s'est montré si aimable, si simple, +que notre embarras est bientôt parti. Il nous a dit qu'étant venu sur +la tombe de Madame Elyanni avant son départ pour la Hongrie, il avait +pensé à monter jusque chez nous afin de pouvoir donner de nos nouvelles +à sa cousine, qui nous avait en grande affection. Dame, nous avons +causé de vous, mademoiselle Myrtô! Les oreilles ont dû vous en tinter, +là-bas. Je lui ai montré l'ancienne chambre de votre pauvre maman, il +est resté un instant, tout rêveur, sur le petit balcon vitré où il y a +toujours vos roses, Mademoiselle, et où, en souvenir de vous, je +cultive, dans une petite caisse, de ce muguet que vous aimiez tant. +J'ai raconté tout cela à votre cousin, et aussi comme vous travailliez +ferme et comme vous étiez dévouée à votre chère maman. Il paraissait +très intéressé, et j'ai bien compris qu'il appréciait sa cousine à sa +juste valeur... + +"Au premier moment, la vue de notre cher petit Jean a paru lui être +pénible. J'ai bien vu qu'il pensait à son pauvre ange, et j'ai voulu +faire sortir l'enfant. Mais il l'a pris sur ses genoux et l'a fait +causer avec beaucoup de bonté. Le petit est fou de "mon prince", comme +il dit, il ne parle plus que de lui, et j'ai dû lui promettre +solennellement de faire un voyage en Hongrie... quand nous aurions +gagné le gros lot! + +"C'est qu'il sait s'y prendre pour ensorceler son monde, ce prince +Milcza! Figurez-vous que mon gendre--un terrible démocrate en +paroles,--m'a déclaré après sa visite: + +"--Si tous les gens de la haute étaient comme celui-là, à la bonne +heure! Ce qu'il est aimable, ce prince-là, malgré son chic et son grand +air!" + +"Et il n'a rien eu de plus pressé que d'aller colporter dans tout le +quartier qu'il avait reçu la visite d'un prince hongrois, si riche +qu'il ne connaissait même pas tous ses revenus. Mais il fallait le voir +racontant ça en se rengorgeant! Ah! les farceurs que ces démocrates! + +"Le lendemain, nous avons vu arriver un beau jouet pour l'enfant, +accompagné d'une carte du prince Milcza. Comme Albertine se sentait +déjà souffrante, mon gendre est allé seul avec le petit à l'hôtel +Milcza, d'où il est revenu très enthousiasmé par l'accueil cordial +qu'il avait reçu. + +"Une voisine, qui a été ces jours-ci au cimetière, m'a dit que la tombe +de vos pauvres parents était couverte de fleurs magnifiques. C'est lui +sans doute qui l'a fait orner ainsi." + + + +Myrtô s'arrêta de lire, car les larmes emplissaient ses yeux... Comme +il était bon et délicat! Comme il savait trouver tout ce qui pouvait +toucher le plus profondément le coeur de Myrtô! + +Etait-ce vraiment ce même homme si glacial, si indifférent, qui n'avait +même pas daigné, l'année précédente, l'accueillir du nom de cousine, +qui lui avait imposé près de Karoly cette sorte d'esclavage que +l'abnégation chrétienne de Myrtô, sa compassion et son affection +grandissante pour l'enfant avaient seules rendu supportable, et bientôt +même plein de douceur? + +Etait-ce cet être dédaigneux de tout et de tous, ce misanthrope, ce +despote qui courbait les volontés autour de lui et n'avait pas un +regard de pitié pour les souffrances des humbles? + +--Oh! mon Dieu, soyez béni! dit-elle dans un élan d'ardente +reconnaissance. Soyez béni pour l'avoir enlevé à ses ténèbres, et +faites luire en son âme votre pleine lumière, Seigneur! + + * * * * * + +Cette fois, le prince Milcza arrivait à la date fixée. Une dépêche, +parvenue au château le matin même, en informait la comtesse Zolanyi. + +--Ne vous attardez pas, Myrtô, dit Terka en voyant sa cousine sortir +vers deux heures, son chapeau sur la tête. Le prince sera ici avant +cinq heures. + +--Mais je suppose que la présence de Myrtô n'est pas indispensable à +son arrivée! répliqua ironiquement Irène. + +--Oh! évidemment non! dit l'aînée en reprenant sa lecture. + +Myrtô sortit du château, où s'agitaient les laquais en livrée de gala, +elle se dirigea vers le village d'un pas un peu pressé. Quoi qu'en +pensassent ses cousines, elle tenait à ce que le prince Milcza, à son +arrivée, la trouvât avec sa famille. Il lui avait trop bien témoigné +qu'elle en faisait partie, il s'était montré trop délicatement +attentionné à son égard pour qu'elle ne se crût pas tenue à cette +preuve de déférence. + +Au village de Lohacz, elle revit ses chers pauvres de l'année +précédente, qui l'accueillirent avec une joie visible. Elle put +constater que déjà le sort de beaucoup s'était amélioré, et que le nom +du prince Milcza n'était plus prononcé avec tant de crainte que l'année +précédente. + +--Son Excellence a renvoyé plusieurs ispans qu'on lui avait signalés +comme trop durs, dit-on à Myrtô, de sorte que les autres sont devenus +beaucoup moins exigeants... Et il paraît que le prince a dans l'idée +beaucoup de réformes et d'améliorations. + +En dernier lieu, Myrtô entra dans une misérable demeure où végétaient +une jeune veuve, toujours malade; et ses deux petites filles. Le +médecin était là, occupé à admonester l'aînée qui se refusait +absolument à se laisser faire une indispensable petite opération à son +doigt malade. Elle se roulait en criant sur le sol de terre battue, et +sa mère, désolée et fatiguée après de vaines instances, était tombée +épuisée sur une chaise. + +--Que voulez-vous, je reviendrai demain! dit le médecin. Mais il sera +peut-être trop tard. + +Myrtô tenta à son tour de décider la petite furie. Sa voix à la fois +sévère et douce calma peu à peu l'enfant, mais celle-ci ne voulut +consentir à l'opération que si Myrtô la tenait sur ses genoux. + +La jeune fille n'hésita pas un instant à demeurer là, bien qu'elle sût +qu'il lui restait à peine le temps indispensable pour regagner Voraczy +et changer de vêtements. Quand l'enfant fut pansée et tout à fait +rassurée, elle s'éloigna seulement, en hâtant le pas. + +Mais comme elle approchait, elle leva les yeux et vit la bannière +princière qui s'élevait lentement au-dessus du château. Le prince +Milcza arrivait à Voraczy. + +Myrtô ralentit le pas. Maintenant, il ne lui servait à rien de se +presser, elle ne pouvait se présenter dans cette tenue de promenade, +quelque peu poussiéreuse, devant lui qui tenait tant au décorum le plus +strict. + +Elle entra par une porte de service, et gagna son appartement... Un +quart d'heure plus tard, on frappa chez elle, et elle vit apparaître la +comtesse Zolanyi. + +--Eh bien! que vous est-il arrivé, Myrtô? Mon fils s'est montré très +surpris et mécontent de ne pas vous voir avec nous... + +--Je suis désolée, ma cousine! Mais je me suis trouvée retardée... + +--Enfin, vous vous en expliquerez avec lui! Il a d'ailleurs dit +aussitôt: "Myrtô n'a pu être retenue que par un devoir... à moins +qu'elle ne se soit trouvée souffrante!" C'est pour m'assurer de la +non-existence de ce dernier motif que je suis entée chez vous en +passant... Vous me voyez encore toute stupéfiée, Myrtô! Il est +tellement changé! Le voilà redevenu le prince Milcza d'autrefois--le +prince charmeur, comme on l'appelait à Paris et à Vienne. Il semble +plus jeune, il a dépouillé cette apparence glacée qui nous semblait si +pénible, il s'est montré vraiment aimable pour tous. Je crois qu'Irène +doit avoir bien deviné... que l'idée d'un second mariage n'est pas +étrangère à cette transformation. Peut-être la vicomtesse de Soliers... +Elle est fort bien, et surtout très intelligente, douée d'un esprit +piquant... Enfin, nous verrons. Pour le moment il nous suffit de noter +les changements dont nous allons être les témoins... enchantés, du +reste. Mon fils m'a informée que désormais le dîner, auquel il prendra +part, aura lieu dans la salle des Banquets, comme autrefois, mais sans +la tenue du soir lorsque nous ne serons qu'entre nous, car il tient, +m'a-t-il dit, à conserver à ce repas un caractère intime. Vous pourrez +donc, Myrtô, vous habiller comme à l'ordinaire. + +L'avis était superflu, Myrtô n'ayant qu'une seule robe tant soit peu +élégante, qu'elle mettait chaque jour pour le dîner et qui aurait fait +pauvre figure près des robes ouvertes de ses cousines, si le prince +Milcza avait voulu maintenir le grand apparat qui présidait jadis à ce +repas du soir. + +Elle descendit quelque temps avant le dîner, dans l'intention de ranger +son ouvrage qu'elle se rappelait avoir laissé dans le salon où se +tenaient la comtesse et ses enfants. La pièce n'était, ce soir, que +faiblement éclairée. En revanche, le salon voisin--le salon des +Princesses, comme on le désignait--se trouvait brillamment illuminé. + +Comme Myrtô achevait d'enfermer sa broderie dans un sac à ouvrage, le +bruit d'une porte qui s'ouvrait dans ce salon la fit se retourner un +peu... C'était le prince Milcza qui entrait. + +Non pas le prince Milcza jusque-là connu de Myrtô, mais celui du +portrait vu par elle à Paris. Sa mère avait raison, il semblait +rajeuni. Cette impression était-elle due à la coupe élégante de sa +coiffure autrefois un peu étrange, à la recherche discrète de sa tenue, +jadis simplement correcte et tout à fait éloignée de la mode, à son +allure plus vive, plus décidée?... ou bien à l'expression adoucie de sa +physionomie et à l'absence de ce pli amer des lèvres, de cette sombre +tristesse du regard que Myrtô avait encore remarqués, bien qu'atténués +et intermittents, pendant la veillée de Noël? + +Elle pouvait l'observer à son aise, car il s'était arrêté au milieu du +salon, en jetant un coup d'oeil autour de lui.... Et voici qu'elle +n'osait avancer, saisie d'une gêne étrange devant le prince Milcza si +différent de l'être souffrant et révolté qui avait si profondément ému +son âme charitable. + +Mais il vit tout à coup la mince silhouette vêtue de noir qui se +dessinait au milieu de la pièce voisine, dans la clarté atténuée. Il +eut une exclamation joyeuse et s'avança vivement, les mains tendues... + +--Enfin, Myrtô! Savez-vous que j'ai fort envie de vous adresser des +reproches? + +Tout en parlant ainsi d'un ton de bonheur contenu, il s'inclinait et +portait à ses lèvres la main de la jeune fille. + +--...Mais je vous laisse prononcer votre défense, ma petite cousine, +je me suis refusé à vous condamner avant de vous entendre. + +Il souriait doucement en la regardant... Et elle retrouvait dans ce +regard, mais plus intense encore, le rayonnement qui l'avait frappée +dans le portrait de l'hôtel Milcza. + +Dominant l'émotion profonde qui l'étreignait, elle raconta alors le +fait qui avait motivé son retard. + +--Je me doutais qu'il devait exister un motif de ce genre, petite +sainte Elisabeth. Dès lors, je n'ose plus me plaindre de ma déception +de tout à l'heure. + +--Mais vous, Arpad?... votre épaule? + +--Elle va maintenant aussi bien que possible. J'en ai extrêmement +souffert ces jours derniers, c'est pourquoi j'ai dû remettre de +quarante-huit heures mon retour... Voyons, venez un peu en pleine +lumière, Myrtô, que je voie si votre mine est meilleure qu'à Noël... +Mais oui, je crois que ce séjour à Naples a été bon pour vous... à +moins que ce ne soit déjà l'air de Voraczy qui ait produit son effet? + +--Peut-être, dit-elle en souriant. J'ai éprouvé tant de contentement +en m'y retrouvant! + +--Moi aussi, Myrtô. J'avais hâte de quitter Paris, de revenir dans +cette demeure... malgré les souvenirs poignants que j'y retrouve. + +Sa voix s'altéra un peu, et une lueur douloureuse traversa son regard. + +Les grands yeux de Myrtô exprimaient aussi une émotion profonde à cette +évocation du passé si proche encore, à la vue de cette douleur +paternelle, adoucie et résignée maintenant, qui existait bien toujours +dans le coeur du prince Milcza. + +Mais la physionomie assombrie du jeune magnat se détendit aussitôt +devant ce regard lumineux. Il dit, en serrant la petite main de sa +cousine qu'il tenait toujours entre les siennes: + +--Vous me faites du bien, Myrtô! Dans mes heures de découragement, de +noire tristesse, je pensais à ma petite cousine si vaillante, si +doucement gaie malgré les douloureuses épreuves qui ont assombri sa +jeunesse. Dieu vous a accordé un grand don. Il a fait de vous une de +ces fées bienfaisantes qui répandent autour d'elles la lumière--la +douce et rayonnante lumière de leur âme pure. Les pauvres coeurs +souffrants en sont tout éclairés... Et c'est pourquoi tous les +malheureux vous aiment tant, Myrtô. + +Elle murmura en rougissant: + +--Vous dites des folies, Arpad! + +Il eut un sourire ému en répliquant: + +--Soit, admettons! Maintenant, il faut que j'accomplisse les +commissions dont je suis chargé. Les dames Millon vous ont peut-être +écrit que j'avais été les voir? + +--Oui... Oh! combien vous avez été bon, Arpad! dit-elle avec un regard +rayonnant de reconnaissance. Mes chers parents!... vous avez pensé à +leur tombe! + +--Mais c'était, il me semble, la moindre des choses!... Et j'ai eu +grand plaisir à connaître cette demeure où vous avez vécu tant +d'années, ces excellentes personnes qui vous ont été dévouées... qui le +sont toujours, du reste. Elles ont une admiration enthousiaste pour +Mademoiselle Myrtô, et je suis chargé de mille souvenirs affectueux. Le +petit Jean m'a dit qu'il viendrait vous voir. C'est un gentil enfant, +un peu fluet, un peu pâlot... Il m'a fait penser à mon pauvre chéri qui +aurait presque son âge cette année. + +De nouveau, l'ombre douloureuse voilait les prunelles du prince Milcza. + +Avec une délicate adresse, Myrtô sut éloigner la pensée pénible qui +ouvrait la blessure à peine fermée. Quand la comtesse et ses filles +entrèrent, elles trouvèrent le prince Arpad appuyé à la cheminée, +écoutant avec un intérêt amusé le récit que Myrtô, assise en face de +lui, faisait des enthousiasmes "démocratiques" du gendre de Madame +Millon. + +Myrtô put constater aussitôt, comme le lui avait dit la comtesse +Gisèle, le changement du prince vis-à-vis de sa famille. Pour Irène +seule, il conservait quelque chose de sa hautaine froideur d'autrefois. +Non qu'il fût affectueux, les rapports cérémonieux ayant existé +jusqu'ici enter lui et le siens n'ayant pas été propices à l'éclosion +de ce sentiment, mais il ne montrait plus la glaciale indifférence de +jadis, il leur témoignait même un intérêt aimable... Renat, surtout, +fut de sa part l'objet d'une attention particulière. Appelant près de +lui le petit garçon, il dit en posant sa main sur son épaule: + +--Je m'occuperai maintenant de toi, Renat. Je veux que tu deviennes un +homme sérieux, digne du nom que tu portes. + +Renat baissa le nez d'un air craintif, et la comtesse Gisèle, dont la +physionomie exprimait une sorte d'effroi, balbutia: + +--Mais, Arpad, je crains... Ce sera un grand ennui pour vous... Et +vraiment je crois qu'à l'âge de Renat je puis encore... + +Le prince eut un sourire teinté d'ironie. + +--Rassurez votre tendresse maternelle, ma mère. Je ne renouvellerai +pas pour Renat les corrections d'autrefois... à moins qu'il ne m'y +oblige dans des cas graves. Autrement, je suis tout disposé à la +traiter avec douceur et à m'attirer son affection... As-tu vraiment +peur de moi, Renat? ajouta-t-il en remarquant la mine craintive du +petit garçon. + +--Oui... un peu, balbutia Renat. + +--Quel petit sot tu fais! dit le prince avec une tape amicale sur la +joue de son frère. Je suis sûr, au contraire, que nous nous entendrons +très bien... Qu'en pensez-vous, Myrtô? + +--Mais je crois aussi, répondit la jeune fille avec un sourire +encourageant à l'adresse de Renat. + +La comtesse Gisèle ne paraissait aucunement persuadée, mais elle n'osa +protester. Cependant, comme le maître d'hôtel venait d'annoncer le +dîner, elle murmura, tout en posant sa main sur le bras que lui +présentait son fils aîné: + +--Vous ne le mettrez pas en pension, Arpad? + +--Mais non, ma mère, il n'est aucunement question de cela? Je vous en +prie, ne vous inquiétez pas à ce sujet. Je trouve seulement qu'il est +bon, pour une nature difficile comme celle de Renat, d'être dirigée par +une main masculine. Mais je ne me permettrais jamais de prendre à son +égard une mesure tant soit peu sérieuse sans votre complet assentiment. + +La physionomie de la comtesse se rasséréna à cette déclaration qu'elle +n'aurait osé attendre de son fils, étant donné son froid despotisme +d'autrefois. + +La salle des Banquets était magnifiquement éclairée, des fleurs +couvraient la table garnie de merveilleuse porcelaine de Sèvres, de +cristaux désespérément fragiles, d'argenterie ciselée avec un art +admirable. + +Myrtô allait se glisser modestement vers le bas de la table, près de +Fraulein Rosa et des enfants, comme elle en avait coutume chez la +comtesse Zolanyi. Mais le maître d'hôtel l'arrêta d'un geste +respectueux... + +--La place de Votre Grâce est ici... + +Et il désignait la chaise placée à la droite du prince Milcza. + +Myrtô eut une seconde d'hésitation. Ne se trompait-il pas? Qui donc +avait donné cet ordre? Et la comtesse Gisèle ne serait-elle pas +froissée de voir à la place d'honneur la jeune parente toujours un peu +traitée en subalterne? + +Mais Terka s'asseyait à la gauche de son frère et Irène, les lèvres un +peu pincées, à la droite de sa mère. Myrtô prit donc place près de son +cousin, et sa simplicité, sa naturelle aisance eurent vite raison de ce +petit moment de confusion causé par l'attention dont le prince Milcza +honorait la jeune parente pauvre qui vivait sous son toit. + +Combien il était changé! Il causait maintenant, et avec quel charme! Il +racontait les impressions de ses voyages, il parlait de son séjour à +Paris, des relations renouées, des livres lus, des concerts ou des +pièces de théâtre entendus... Myrtô l'écoutait avec un plaisir infini, +bien qu'elle ignorât la plupart des gens et des faits dont il parlait. +Mais il s'en apercevait aussitôt et la mettait au courant en quelques +mots. Il n'entendait pas, évidemment, que sa cousine demeurât tant soit +peu en dehors de la conversation. + +On vint à parler de la vicomtesse de Soliers, que le prince avait à peu +près certainement sauvée d'un accident. Il dit avec un léger mouvement +d'épaules: + +--Ces jeunes femmes ne doutent de rien? La vicomtesse avait choisi un +cheval difficile, par pose, probablement. Ce sont là des imprudences +qui peuvent entraîner les plus graves conséquences, non seulement pour +soi-même, mais encore pour autrui. + +--Madame de Soliers est cependant une femme fort intelligente, dit la +comtesse Gisèle. + +--Oui, assez, je crois. Elle a surtout l'esprit vif et piquant, elle +cause bien. Avec cela, très musicienne, douée d'une jolie voix, assez +expressive. C'est une personne agréable... pour ceux qui apprécient les +femmes mondaines. Nous aurons sans doute sa visite et celle de son +père, cet été. Ils doivent faire un voyage en Autriche et pousser +jusqu'ici... pour me remercier encore, disent-ils. Ils m'ont déjà +accablé de témoignages de reconnaissance dont je suis réellement confus. + +Mais ce n'était rien moins que de la confusion qui s'exprimait dans son +regard. Un observateur y eut découvert une forte dose d'amusement +railleur... Et il accueillit par un sourire énigmatique cette réflexion +de Terka: + +--Ils vous doivent bien cette reconnaissance, Arpad, après l'immense +service que vous leur avez rendu, et je crois qu'ils ne peuvent faire +trop pour vous la prouver. + +--En effet, la reconnaissance est une grande vertu, et ce n'est pas +moi qui voudrais en détourner qui que ce soit, car mon âme en est +profondément pénétrée, dit-il avec une soudaine gravité. + +En prononçant ces mots, il regardait sa cousine. Une teinte rose +couvrit le teint si blanc, si délicatement satiné de Myrtô, ses longs +cils s'abaissèrent, voilant son regard confus. Elle ne vit pas le coup +d'oeil malveillant que lui lançait Irène... Mais quelqu'un +l'intercepta. Le prince Milcza devait être maintenant au courant des +sentiments de sa soeur pour sa cousine Myrtô. + +Les sourcils soudain froncés, il demeura quelques instants silencieux, +et lorsqu'il lui arriva, dans la soirée, d'adresser la parole à Irène, +sa voix reprit pour elle la dureté, son regard, la glaciale froideur +d'autrefois. + + + +CHAPITRE XIV + + + +La cadette des jeunes comtesses devait se trouver bientôt, dans tout +Voraczy, la seule qui ne cédât pas au charme de Myrtô--ceci, grâce à +un incident qui eût pu avoir les suites les plus graves. + +Quelques jours après l'arrivée du prince Milcza, Terka, sa cousine et +Mitzi revenaient d'une promenade dans le parc, lorsque, d'un sentier +transversal, surgit un homme hirsute et en haillons qui s'élança sur +Terka, un couteau à la main. C'était un fou furieux qui avait réussi à +déjouer la surveillance des gardes de Voraczy et s'était glissé dans le +parc. + +Mais avant qu'il eût pu toucher Terka, Myrtô était devant sa cousine, +et ce fut elle qui reçut la lame dans le bras. + +Un garde, qui se trouvait à la poursuite du malheureux, arriva +heureusement à cet instant et le blessa d'un coup de revolver. Myrtô, +soutenue par Terka et par lui, put rentrer au château, mais, dans le +vestibule, elle s'évanouit d'émotion et de faiblesse. + +Le prince et sa mère accoururent immédiatement, le docteur Hedaï fut +appelé... Heureusement, la blessure n'avait pas de gravité. La +physionomie angoissée du prince Arpad se détendit un peu à cette +déclaration du médecin, et il baisa la main de sa cousine en murmurant: + +--Vous voulez donc, Myrtô, que nous vous soyons tous redevables? + +La comtesse Gisèle avait ardemment remercié sa jeune parente, et Terka, +dont le coeur était bon et très capable d'affection, n'avait su de +quelle façon lui témoigner sa reconnaissance. + +Myrtô devenait de plus en plus, à Voraczy, une personne d'importance, +sans que sa simplicité, sa ravissante modestie en fussent altérées. Il +n'était plus question pour elle de remplacer Fraulein Rosa, la prince +Arpad s'était catégoriquement prononcé sur ce sujet, un jour qu'elle se +trouvait seule avec sa mère et lui. + +--J'autorise encore, pour vous faire plaisir, les leçons de violon, et +aussi, si vous le voulez, la lecture à ma mère. Mais quant au reste, je +m'y refuse absolument, et ma mère s'est trouvée tout à fait de mon avis. + +--Oui, mon enfant, j'ai résolu de vous considérer comme une quatrième +fille, ajouta la comtesse en pressant affectueusement les mains de +Myrtô. + +--Vous êtres trop bonne! dit la jeune fille avec émotion. Mais comment +accepter de tout vous devoir ainsi?... + +--Vous êtes une petite orgueilleuse, Myrtô, dit le prince avec une +douce ironie. Vous savez fort bien que vous faites partie de la +famille, que vous nous êtes très chère, et que nous vous sommes +infiniment redevables... Allons, laissons ce sujet. Voici Terka déjà +toute prête, et qui ouvre de grands yeux en se demandant ce que nous +avons à causer ainsi au lieu d'aller revêtir notre tenue de cheval. + +Car Myrtô apprenait l'équitation, avec son cousin comme professeur. +Très souple, très adroite, elle avait fait de rapides progrès, et +maintenant elle pouvait accompagner le prince et ses soeurs dans leurs +promenades. + +Elle était la plus délicieuse amazone qui se pût rêver, et lorsqu'elle +paraissait sur le perron du château, sa taille admirable dessinée par +la robe de drap noir que lui avait offerte la comtesse, le petit +chapeau à longue plume posé sur sa chevelure aux reflets superbes, +Irène avait peine à éteindre la lueur furieuse de son regard. Mais il +lui fallait se contenir en présence de son frère, car ayant surpris +deux ou trois fois la manière acerbe et malveillante dont elle usait +envers sa cousine, le prince Milcza l'avait reprise avec une si +cinglante dureté, qu'elle en gardait encore une cuisante blessure +d'amour-propre. Son animosité envers Myrtô s'en était accrue d'autant, +mais elle la dissimulait--ou du moins croyait le faire, car, pour le +pénétrant coup d'oeil du prince, bien des choses ne passaient pas +inaperçues. + +Les domaines des environs se peuplaient peu à peu, et, cette fois, le +prince Milcza consentait à renouer des relations. Il y avait, à +Voraczy, quelques réunions, des promenades étaient organisées... Rien +de très mondain, d'ailleurs. Le prince avait nettement déclaré à sa +mère qu'il entendait seulement remplir les obligations de son rang, et +qu'il ne voulait pas que les inutiles plaisirs du monde prissent une +place dans sa vie. + +Myrtô était de toutes les réunions, elle avait été présentée partout, +et l'admiration dont elle était l'objet aurait grisé une âme moins +fermement chrétienne que la sienne. Mais à ces succès flatteurs, elle +préférait cent fois ses séances de musique avec Terka et le prince +Arpad, ou les promenades à pied, à cheval et en voiture, au long +desquelles son cousin et elles causaient sur tous les sujets, se +rencontrant dans les mêmes pensées très hautes, vibrant aux mêmes +admirations tout toutes les beautés. Le prince Milcza paraissait +apprécier infiniment l'esprit délicat de Myrtô, la finesse et la sûreté +de ses jugements, la profondeur de son intelligence. Il avait accepté +avec empressement de lui donner quelques conseils, au point de vue +intellectuel, ainsi qu'elle le lui avait demandé un jour avec sa +charmante modestie accoutumée. + +--Je suis très ignorante de beaucoup de choses, vous avez dû vous en +apercevoir, et je ne voudrais pas que votre cousine vous fît honte. + +--Si je ne vous connaissais si bien, Myrtô, je penserais que vous +cherchez un compliment, avait-il répliqué en souriant. Je me mets à +votre entière disposition, trop heureux de la confiance que vous voulez +bien me témoigner. + +Cette confiance en lui, Myrtô l'avait absolue. Elle connaissait +maintenant l'élévation de son âme, la délicatesse de son coeur, quelque +temps obscurcies par sa douloureuse maladie morale... Elle savait aussi +que cette parole prononcée jadis par lui, en ce jour dont le souvenir +la faisait encore frissonner: "Vous pouvez tout demander à votre +cousin", n'avait rien d'exagéré. + +Tout, même le pardon de Marsa, la nourrice qui avait apporté la mort au +petit Karoly. La malheureuse, chassée avec les siens de la demeure due +à la générosité du prince Milcza, errait en proie à la misère. Elle +était venue supplier la comtesse Zolanyi, mais celle-ci, effrayée, +n'avait même pas voulu l'écouter et l'avait fait renvoyer en disant: + +--Si mon fils la voit, il est capable de faire quelque malheur! + +Marsa avait rencontré Myrtô, elle s'était jetée à ses pieds, et la +jeune fille, émue, avait promis de parler pour elle. Ce n'était pas +cependant sans quelque appréhension qu'elle avait rempli sa promesse. +Elle allait réveiller de douloureux souvenirs, se heurter sans doute à +un violent ressentiment... Et, de fait, le prince, très pâle, le regard +dur, l'avait interrompue aux premiers mots. + +--Je ne vous refuserai rien, Myrtô, sauf cela!... Sans cette +misérable, mon bien-aimé serait encore en vie. + +--Mais un chrétien doit pardonner, Arpad!... Et songez à la situation +de cette pauvre femme, qui se trouvait sans nouvelles de sa mère et de +son enfant malade! + +--Pas cela, Myrtô, pas cela, je vous en prie!... Ne comprenez-vous pas +que vous me faites mal? avait-il répliqué d'un ton altéré. + +Elle n'avait pas insisté et s'était contentée de prier... Le lendemain +matin, après l'avoir aidée à se mettre en selle pour la promenade à +cheval presque quotidienne, il lui avait dit en retenant sa petite main +entre les siennes: + +--J'ai donné des ordres pour que la famille de Marsa réintègre le +logis d'autrefois. Vous voilà contente, Myrtô? + +--Oh! Arpad! + +Son regard le remerciait mieux que toute les paroles de reconnaissance, +et le pli profond que la lutte contre son ressentiment avait creusé au +front du prince, s'effaça aussitôt devant la radieuse lumière de ces +prunelles veloutées. + +Au cours des promenades où il accompagnait ses soeurs et sa cousine, le +prince Milcza s'arrêtait parfois à la porte de quelque pauvre demeure. +Les enfants s'enfuyaient, effarés, mais revenaient vite à la voix de +Myrtô, bien connue de tous. Les plus grands gardaient les chevaux, +tandis que les promeneurs pénétraient dans le triste logis. Le prince +interrogeait les habitants sur leurs besoins, sur leurs aptitudes, il +caressait les petits enfants et montrait une si grande bonté que la +crainte excitée par son apparition se dissipait peu à peu, grâce aussi, +il faut le dire, à la présence de Myrtô que tous ces malheureux +appelaient "notre ange". + +Elle se montrait très confuse des témoignages de gratitude dont elle +était l'objet, mais, en revanche, le prince Milcza paraissait prendre +plaisir à entendre louer sa cousine. Il y contribuait du reste lui-même +en faisant passer une partie de ses aumônes par les mains de Myrtô. + +--Tenez, Myrtô, vous remettrez ceci à tel, disait-il en entrant dans +le salon de sa mère. Si ce n'est pas assez, dites-le-moi... Et j'ai +pensé que l'on pourrait donner la petite maison du bord du lac à ce +vieillard, qui a l'air si honnête et si résigné. Qu'en dies-vous? + +Rien n'était fait sans son avis, elle avait voix prépondérante sur les +décisions de son cousin. Avec le Père Joaldy, et parfois Terka dont +l'indifférence se fondait peu à peu au contact de Myrtô, ils +discutaient sur la fondation d'écoles ménagères, d'ouvroirs, d'asiles +pour les vieillards et les infirmes. Le prince avait tracé lui-même le +plan d'un établissement destiné à recueillir les petits enfants +abandonnés et qui porterait le nom de son fils. + +Le Père Joaldy multipliait les actions de grâces, son regard rayonnait +chaque fois qu'en entrant, le dimanche, dans la chapelle pour dire sa +messe, il voyait occupé le fauteuil princier si longtemps vide... Et le +château tout entier sortait, avec une sorte d'allégresse, de la torpeur +où l'avait plongé la misanthropie de son seigneur. + +Avec l'été, les réunions se multipliaient. Le prince Milcza avait +accepté d'avoir à Voraczy quelques hôtes, entre autres son cousin +Mathias Gisza. Le jeune comte était très empressé près de Myrtô, au +violent dépit d'Irène, que les malicieuses remarques de ses amies +exaspéraient encore. + +--C'est ridicule de traiter comme l'une de nous cette jeune fille qui +est destinée à l'existence la plus modeste, maman! dit-elle un jour en +voyant Myrtô plus jolie que jamais dans une toilette blanche très +simple que lui avait offerte la comtesse Gisèle. + +Celle-ci regarda sa fille avec surprise. + +--Comme l'une de nous?... Tu sais qu'elle-même m'a priée de ne rien +lui donner de luxueux et ce n'est pas ma faute si sa beauté pare la +plus modeste des toilettes. Quant à une future existence modeste... +Irène, je crois qu'elle fera un brillant mariage. + + +Les lèvres d'Irène se serrèrent nerveusement. + +--Elle en est capable! dit-elle entre se dents serrées. Mathias... ou +Arpad, peut-être! + +--Oui, Arpad... murmura la comtesse. Il faut que ce soit elle, cette +irrésistible petite charmeuse, pour avoir détruit aussi promptement sa +farouche défiance. Il serait heureux avec elle... + +Irène bondit. + +--Comment, vous accepteriez cela, tout simplement? Cette jeune fille +sans le sou, cette enfant d'un artiste raté... + +--Tu es ridicule, Irène, dit la comtesse d'un ton fâché. Cette jeune +fille est une Gisza, son père était de noble race, un peu déchue +seulement. Elle est admirablement distinguée, exquise au moral et au +physique. Je n'aurai pas une pensée de blâme pour Arpad s'il veut me la +donner pour belle-fille. + +--Tous en admiration devant elle! dit rageusement Irène. Ah! elle +savait ce qu'elle faisait, l'intrigante, avec ses mines pieuses et +modestes, son affectation de dévouement! Malgré sa précédente +expérience, le prince Milcza s'y est laissé prendre encore... + +--Irène, tu ne dois pas parler ainsi! s'écria la comtesse d'un ton +sévère, bien rare chez elle, Myrtô a préservé la vie de ta soeur au +péril de la sienne, elle est pour nous tous dévouée et affectueuse... + +Un bruit de pas au dehors l'interrompit. Le prince Milcza entra avec +son cousin et demanda en s'asseyant près de sa mère: + +--Myrtô n'est pas encore descendue? + +--Si, elle est dans le salon de musique avec Terka... Les voici. + +--Arrivez, Mesdemoiselles! dit gaiement le comte Gisza en faisant +quelques pas au-devant des jeunes filles. Le prince Milcza va vous +annoncer deux importantes nouvelles... + +--Oh! importantes! dit le prince avec un léger mouvement d'épaules. + +--Voyez ce dédaigneux! Que vous fait-il donc, mon cher? + +--Bien d'autres choses, je vous assure!... Voyons, je ne veux pas +faire languir les curiosités que vous venez d'éveiller, Mathias. Voici +les nouvelles... Tout d'abord l'archiduc François-Charles, qui +m'honorait autrefois de son amitié et que j'ai retrouvé cet hiver, à +Paris, m'informe qu'en gagnant son domaine de Sehancz, dans une +quinzaine de jours, il s'arrêtera une journée ici... + +--Vraiment, Son Altesse veut bien! s'écria la comtesse Gisèle d'un air +ravi. + +--Seconde nouvelle, continua le prince avec la même tranquillité. Le +comte de Lorgues et sa fille seront ici la semaine prochaine. + +--Ah! vraiment, dit Irène d'un ton de vive satisfaction. Tout cela va +amener du mouvement à Voraczy, vous serez obligé de donner des fêtes, +Arpad... + +--Ne vous réjouissez pas, Irène, interrompit le prince d'un ton +railleur. Je donnerai une grande réception en l'honneur de Son Altesse, +ceci est à peu près obligatoire, mais ce sera tout, mettez-vous bien +cette idée dans la tête. M. de Lorgues trouvera de quoi réjouir son âme +d'érudit dans la bibliothèque de Voraczy, Madame de Soliers se +contentera de simples petites réunions et de promenades. Je n'ai jamais +eu l'idée de rien changer pour eux à nos habitudes. + +--Vous désolez cette pauvre Irène, Arpad! dit le comte Mathias avec un +sourire malicieux. Il est certain que, dans cet admirable cadre de +Voraczy, les grandes fêtes semblent tout indiquées... Qu'en dites-vous, +ma cousine? + +Et attirant une chaise à lui, il s'asseyait près de Myrtô. + +Les sourcils du prince Milcza eurent un bref froncement, et, avant que +la jeune fille eût pu répondre, il dit avec une sorte de sécheresse +impérieuse: + +--Myrtô n'est pas une mondaine, heureusement, elle ne désire que la +tranquillité... Du reste, son deuil n'est pas terminé, elle ne pourrait +participer à ces grandes réunions que vous paraissez désirer autant +qu'Irène, Mathias. + +--Oh! pas tant que cela, dit le jeune officier sans s'apercevoir de +l'ironie contenue dans le ton de son cousin. Je me trouve fort bien +ainsi, du moment où cela vous plaît à tous. Avec ou sans fêtes, Voraczy +est pour moi un Eden. + +Les lèvres du prince Arpad frémirent un peu, il se détourna pour +adresser une observation impatiente à Renat qui entrait... Et, les +autres hôtes de Voraczy arrivant pour le thé, la conversation changea +de sujet. + +On demanda à Myrtô un peu de musique. Le prince Milcza se leva aussitôt +en disant qu'il accompagnerait sa cousine. Ils s'éloignèrent vers le +salon de musique, et Myrtô ouvrait une petite armoire ancienne pour y +choisir un morceau... + +--Que jouons-nous, Arpad? + +--Ce que vous voudrez, Myrtô. Nous avons les mêmes goûts, vous le +savez... + +Il s'interrompit, ses traits eurent une crispation douloureuse. Un +morceau de musique venait de glisser à terre, et c'était celui qu'avait +préféré le petit Karoly, celui qu'il demandait toujours avant tout +autre. + +--Mon petit chéri... mon petit aimé! murmura-t-il. + +Le doux regard de Myrtô enveloppa sa physionomie altérée, la petite +main de la jeune fille saisit la sienne... Mais il la repoussa en +disant d'un ton sourd et irrité: + +--Vous me plaignez... oui, c'est cela seulement, de la compassion... + +Toute saisie, un peu pâle elle le regardait sans comprendre... Il lui +prit tout à coup les mains en murmurant: + +--Pardonnez-moi, Myrtô, je souffre!... Je suis un ingrat, car, quoi +qu'il arrive, vous aurez été pour moi une bienfaisante lumière... + +Il s'interrompit, Terka et la comtesse Gisza entraient. Au hasard, +Myrtô prit un morceau et se dirigea vers le piano, l'âme émue et un peu +angoissée. + + + +CHAPITRE XV + + + +Madame de Soliers et son père se trouvaient depuis huit jours les hôtes +du prince Milcza. Tous deux étaient tombés en admiration devant les +merveilles de Voraczy. Lui, avait peine à s'arracher de la bibliothèque +et de la galerie qui contenait d'inappréciables collections; elle, +parcourait les pièces de réception, se grisant de ce luxe artistique, +déplorant, avec Irène et quelques autres mondaines, que l'on ne pût +décider le prince Arpad à donner quelques-unes de ces merveilleuses +fêtes qui avaient réuni ici, du temps de la princesse Alexandra, la +noblesse hongroise et autrichienne. + +--Il parle maintenant de n'en pas offrir même à l'occasion de la +visite de l'archiduc! disait Irène. Il paraît s'assombrir, depuis +quelque temps. + +--Et il est impossible de vaincre sa volonté, ajouta la vicomtesse +d'un ton vexé. J'ai bien essayé d'insinuer que je serais charmée de +voir une de ces fêtes, mais il m'a répondu très froidement qu'il +n'avait plus le goût des grandes réunions mondaines. Je n'ai pas osé +insister, car, franchement, comtesse, votre frère est très intimidant +quand il prend cet air-là! + +--A qui le dites-vous! murmura Irène avec une sourde colère. + +--C'est vrai, ma chère comtesse, vous ne paraissez pas être dans ses +bonnes grâces. Il n'est pas précisément aimable pour vous, je l'ai +remarqué. + +--Oui... et à cause de cette Myrtô! dit Irène avec une sorte de rage. + +--Comment cela? interrogea la vicomtesse avec un empressement curieux. + +--J'ai monté trop franchement mon peu de sympathie pour elle, cela a +sufi pour que je sois bonne à pendre aux yeux du prince, qui ne voit +plus au monde que sa cousine. Elle a pris sur lui l'influence que +possédait le petit Karoly, mais une influence bien augmentée, car il +résistait à l'enfant et lui imposait à l'occasion sa volonté, tandis +qu'il ne refuse rien à Myrtô. Ah! elle n'aurait qu'un mot à dire, elle, +pour obtenir toutes les fêtes qu'elle voudrait! Mais elle s'en +garderait bien, parce qu'elle sait que c'est son affectation de +simplicité, de sérieux et de piété qui a pris au piège le prince Milcza. + +La jeune veuve secoua la tête. + +--Affectation est de trop, comtesse. Malheureusement pour vous, +Mademoiselle Elyanni est sincère, admirablement sincère, et c'est ce +qui fait sa force et son charme irrésistible. Voyez-vous, il n'y a +guère à espérer que le prince Milcza change d'avis, je m'étonne +seulement que leurs fiançailles ne soient pas déjà chose accomplie. + +--Il ne s'agit peut-être, après tout, de la part du prince, que de +témoignages de reconnaissance exagérés pour ce qu'il croit devoir à +Myrtô. + +Madame de Soliers eut un sourire ironique. + +--Ne cherchez pas à vous bercer d'illusions, comtesse. La +reconnaissance n'a que fort peu à voir dans les sentiments de votre +frère à l'égard de sa cousine. Vous avez certainement aussi bien que +moi la transformation de son regard lorsqu'il se pose sur elle, +l'intonation particulière de sa voix lorsqu'il s'adresse à elle? Hier, +je ne sais à quel propos, une ombre était tombée sur sa physionomie, un +pli barrait son front. Sa cousine entre, elle le regarde.--Quels yeux +admirables elle a, si profonds, et si pleins de lumière!--Aussitôt, +plus d'ombre, un visage soudain éclairé... Autre symptôme: il +s'assombrit chaque fois qu'il voit s'empresser près d'elle le comte +Gisza ou Miheli Donacz, votre jeune et déjà célèbre poète national, qui +a chanté Mlle Myrtô en des vers délicieux. Enfin, maints détails m'ont +révélé, depuis ces huit jours, ce que vous savez aussi bien que moi: +l'amour profond, souverain du prince Milcza pour sa cousine. + +En remontant dans son appartement après cette conversation avec Irène, +la vicomtesse songeait, un sourire moqueur aux lèvres: + +--Hum! la petite comtesse est furieusement jalouse de sa cousine!... +Elle a de la chance, cette jolie Myrtô! Elle aura vraisemblablement à +choisir entre le poète, le comte Gisza et le prince Milcza. +Naturellement, ce sera ce dernier... + +Les lèvres de Madame de Soliers eurent un pli d'amertume tandis quelle +murmurait: + +--Il est si bien, et si parfaitement grand seigneur!... Princesse +Milcza... et une fortune fabuleuse... Mais il est inutile de lutter +contre elle, je l'ai compris dès le premier jour, en voyant cette +créature ravissante de corps et d'âme. J'attendrai la visite de +l'archiduc, puis nous quitterons aussitôt cette demeure, car il me +sera dur... très dur de rester ici sans espoir. + + * * * * * + +Myrtô, assise devant son petit bureau, venait d'achever d'écrire aux +dames Millon... Et maintenant, un peu renversée sur sa chaise, elle +laissait son regard se perdre dans la profondeur bleue de l'horizon qui +lui apparaissait par la fenêtre ouverte. + +Elle éprouvait depuis quelque temps un peu de lassitude, morale +surtout. Malgré tout, une atmosphère de mondanité régnait à Voraczy, et +elle y avait été jusqu'ici si peu accoutumée qu'elle en ressentait, à +certains instants, une sorte de fatigue. Elle réussissait à la +dissimuler--sauf peut-être au coup d'oeil perspicace et toujours en +éveil du prince Milcza--mais ici, elle laissait ses nerfs se détendre +et son esprit se reposer dans une songerie paisible. + +Elle pensait à ses chers pauvres, au vieux Casimir qui allait mourir, à +la petite Marcra dont la frêle santé serait bientôt remise, grâce à la +générosité du prince Arpad... Et une ombre voilait ses yeux tandis +qu'elle songeait au pli soucieux remarqué depuis quelque temps sur le +front de son cousin, à sa visible préoccupation, à une sorte d'angoisse +traversant parfois son regard. Il souffrait toujours, il luttait sans +doute contre ses déchirants souvenirs... + +Un coup léger, frappé à la porte, la fit un peu tressaillir... C'était +la comtesse Zolanyi, l'air ému et ravi. + +--J'ai à vous parler, ma chère enfant, dit-elle en se laissant tomber +sur un fauteuil après avoir fait signe à Myrtô de ne pas se déranger. +Je viens ici en ambassadrice... ou plus exactement, je remplace votre +mère. Il s'agit, en effet, de deux demandes en mariage. + +Myrtô eut un vif mouvement de surprise et son teint s'empourpra un peu. + +--Des demandes en mariage? pour moi? dit-elle d'un ton incrédule. + +--Mais oui, pour vous? Pourquoi semblez-vous si étonnée? + +--C'est que je suis sans dot, ma cousine, et je croyais... + +--Il y a encore des gens désintéressés, qui apprécient la beauté +morale et physique au-dessus de l'argent. Le prince Milcza a reçu la +confidence de Miheli Donacz, et il m'a chargée de vous présenter la +demande de ce jeune poète, déjà une de nos gloires nationales et qui +souhaite ardemment vous faire partager les honneurs qui l'attendent. +C'est un noble caractère, vous avez pu le juger, du reste. Déjà riche, +il appartient, en outre, à une vieille et honorable famille, et il est +excellent chrétien. + +--Oui, je le sais, et j'estime profondément ses grandes qualités, +murmura Myrtô. + +Pourquoi, soudain, une tristesse étrange, une mystérieuse angoisse +l'envahissaient-elles? + +--L'autre demande m'a été faite par le comte Gisza. Vous avez pu, lui +aussi, l'étudier et le juger. C'est un charmant garçon, riche, +suffisamment sérieux, très estimé comme officier. Il vous admire et +vous aime, Myrtô, et son oncle, qui lui a servi de père, lui donne son +consentement, après m'avoir écrit à ce sujet. + +Myrtô, un peu pâle maintenant, baissait les yeux, en froissant d'un +mouvement inconscient ses petites mains sur sa jupe blanche. + +--Je ne vous demande pas une réponse immédiate, mon enfant, vous +réfléchirez tant qu'il vous plaira, continua la comtesse. Vous +choisirez en toute indépendance, et je crois que l'un ou l'autre de ces +deux partis eût été pleinement approuvé par votre mère. + +Myrtô leva les yeux, elle dit d'un ton calme et résolu: + +--Je crois, ma cousine, qu'il est inutile de laisser M. Donacz et le +comte Gisza dans l'incertitude, du moment où je suis certaine, demain +comme aujourd'hui, de leur répondre par un refus. + +--Myrtô!... est-ce possible! balbutia la comtesse. Il faut absolument +réfléchir, mon enfant... Que leur reprochez-vous, voyons? + +--Rien, oh! rien! J'admire leur désintéressement, vous le leur direz +en les remerciant... mais je dois vous avouer, ma cousine, que mon +coeur est complètement froid à leur égard. + +--Petite ingrate!... eux qui vous aiment tant! Ce pauvre Mathias!... +Vous voulez donc le désoler, Myrtô? + +--J'en suis au regret... Mais il se consolera, ma cousine... Et il est +plus loyal de lui enlever dès maintenant tout espoir. + +--Je n'ose insister, mon enfant... Du moment où votre coeur ne parle +pas, je comprends... Mais je suis peinée du chagrin que je vais lui +causer. + +--Moi aussi, dit Myrtô avec émotion. Mais cependant il m'est +impossible d'agir autrement... Pardonnez-moi, ma bonne cousine, l'ennui +dont je suis cause pour vous! + +--Je n'ai rien à vous pardonner, ma pauvre petite! Je regrette +seulement que vous ne puissiez trouver votre bonheur dans l'un de ces +excellents partis... Allons, mignonne, embrassez-moi, et n'en parlons +plus. Mathias partira ce soir, vous n'aurez pas ainsi l'embarras de le +revoir. + +Elle baisa le front de la jeune fille et s'éloigna. + +Quelques instants, Myrtô demeura immobile et songeuse... La bizarre +angoisse ressentie tout à l'heure ne s'évanouissait pas. Pourquoi la +communication de la comtesse Gisèle lui produisait-elle cet effet, +puisque la demande de ces deux jeunes gens, si flatteuse qu'elle fût +pour une jeune fille sans fortune, la laissait entièrement froide? + +Myrtô se leva d'un mouvement résolu. Elle était accoutumée à réagir +contre les impressions vagues, à ne pas s'engourdir dans d'inutiles +rêveries... Ayant jeté un coup d'oeil sur sa coiffure, elle descendit, +car l'heure du thé approchait. + +Au lieu de gagner directement le salon des Princesses, où se +réunissaient à cette heure les hôtes du château, elle entra dans le +salon de musique pour chercher une Berceuse, oeuvre du prince Milcza, +qu'elle avait jouée la veille avec lui pour la première fois, et +qu'elle souhaitait revoir seule tout à son aise pour en mieux détailler +les délicates beautés et la pénétrante expression. + +Près d'une des portes-fenêtres ouvrant sur la terrasse, Irène se tenait +debout, les traits durcis et le regard sombre. Elle enveloppa sa +cousine d'un noir coup d'oeil et dit d'un ton sifflant: + +--Eh bien! il paraît que vous faites la dédaigneuse, mademoiselle +Elyanni? Un Miheli Donacz, un comte Gisza ne vous suffisent pas! Vous +rêver sans doute mieux que cela? + +--Je ne rêve rien du tout, répliqua froidement Myrtô. Je n'ai +jusqu'ici jamais beaucoup pensé au mariage, étant si jeune encore et +sachant que mon manque de dot pourrait être un obstacle... mais ce que +je sais, c'est que M. Donacz et le comte Gisza, malgré leurs très +réelles qualités et l'estime dans laquelle je les tiens, me sont trop +indifférents pour que j'aie eu un seul instant d'hésitation. + +Irène eut un petit rire bref et sardonique. + +--C'était bien la peine, vraiment, qu'il vous entourent de tant +d'hommages, que Miheli Donacz chante la jeune Grecque et ses yeux de +lumière, que le comte Mathias délaisse pour vous le château de son +oncle, où l'on donne des fêtes si exquises? Vous êtes un coeur de +marbre, Myrtô! + +Elle rit de nouveau et s'avança lentement vers le milieu du salon, +tandis que Myrtô, dominant l'impatience irritée qui la gagnait, se +penchait vers un casier à musique. + +--Enfin, à défaut de votre mariage, je crois que nous en aurons un +autre, continua tranquillement Irène. J'ai idée que le prince Milcza... +Il vient de s'en aller du côté des serres avec Mme de Soliers, +soi-disant pour lui montrer je ne sais quelle plante qu'elle désirait +connaître. Mais il semblait très ému, très anxieux... Je pense, Myrtô, +qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy. + +Myrtô se redressa brusquement, aussi blanche soudain que sa robe, ses +yeux un peu dilatés se posèrent sur Irène... + +--Elle! Oh! vous croyez? dit-elle d'une voix étouffée. + +--Mais, certainement! Pourquoi semblez-vous si étonnée? Ne fera-t-elle +pas une charmante princesse? Elle est fort gracieuse, et si +intelligente! Je m'explique maintenant le séjour du prince à Paris, et +sa transformation si complète. + +--Mais pourtant, il ne paraissait pas... il est plutôt froid avec +elle... Et elle est très mondaine... dit Myrtô. + +Sa voix lui paraissait étrange, comme très lointaine, une sorte de +brouillard passait devant ses yeux... + +--Oh! il saura l'habituer à ses goûts, et comme elle en est fort +éprise, elle se pliera volontiers à ce qu'il voudra. Je pense qu'il +sera très heureux, et nous aurons une aimable belle-soeur qui égayera +tout à fait cette demeure. + +Myrtô se pencha de nouveau vers le casier et attira à elle au hasard +quelques morceaux de musique. Irène l'enveloppait d'un regard de +satisfaction méchante, elle semblait noter la pâleur de ce teint +admirable, le frémissement des petites mains dont la forme idéale et la +finesse avaient si souvent fait son envie. + +Mais un appel de sa mère lui fit quitter le salon... Myrtô remit alors +en place les morceaux qu'elle feuilletait machinalement, ne se +souvenant même plus de ce qu'elle cherchait. Elle sortit sur la +terrasse, descendit les degrés et, toujours machinalement, se dirigea +vers le parc. + +Les paroles d'Irène bourdonnaient singulièrement dans son cerveau. "Je +crois, Myrtô, qu'il y aura ce soir une fiancée à Voraczy."... Jamais +elle n'aurait pensé... non, jamais! + +Pourquoi donc cette supposition d'Irène l'avait-elle si profondément +surprise et troublée? Il n'y avait cependant rien d'étonnant à ce que +le prince Milcza, guéri de sa longue crise morale, cherchât à se +refaire un intérieur... Seulement, il semblait bizarre qu'il eût choisi +cette jeune femme très mondaine. + +Il avait été séduit sans doute par son intelligence, par la vivacité de +sa physionomie et le piquant de son esprit, par les délicates +flatteries qu'elle ne lui ménageait pas... + +Cependant, il se montrait simplement pour elle, comme pour tous les +hôtes féminins de Voraczy, un maître de maison très courtois, sans rien +de plus. Aucun empressement, aucune sympathie même... + +Mais il n'aimait peut-être pas laisser voir ses sentiments, il les +ferait connaître seulement à l'élue... + +Myrtô s'en allait comme en un rêve, les pensées s'entrechoquaient dans +son cerveau... Elle se trouva tout à coup devant le temple grec, elle +gravit les degrés et s'arrêta sur le péristyle. + +Elle se trouvait près de la colonne où il était appuyé au moment où +allait se consommer son crime... Et la pensée de cette scène, de +l'émotion poignante de ces instants saisit Myrtô, l'envahit, la pénétra +de douceur et d'amertume immense... + +Elle ouvrit la porte du temple... Une aïeule du prince Arpad avait fait +de l'intérieur un sanctuaire dédié aux saints patrons de la Hongrie. +Leur effigie était là, taillée dans le marbre... Entre tous, Myrtô +vénérait la sainte duchesse de Thuringe, et ce fut devant elle qu'elle +alla s'agenouiller, ce fut vers son doux visage qu'elle leva ses yeux +suppliants. + +Que demandait-elle ainsi? Elle ne le savait pas exactement... elle +souffrait et elle implorait le secours. + +Peu à peu, quelque apaisement descendit en elle. Le compatissant regard +de sainte Elisabeth versait un réconfort sur son coeur bouleversé par +un mystérieux émoi. Elle joignit les mains en murmurant avec ferveur: + +--Ma chère sainte, priez pour lui!... Qu'il soit heureux, que sa chère +âme, surtout, soit sauvée... Son bonheur est mon bonheur, je sens que +je l'achèterais avec joie par une grande souffrance. + +Elle se releva et sortit du petit temple. L'heure s'avançait, on devait +s'étonner là-bas de son absence... + +Mais elle s'arrêta encore sur le péristyle. De nouveau, le souvenir de +ce qui s'était passé là l'étreignait, à la fois douloureux et si doux... + +Combien, depuis lors, il avait su délicatement lui témoigner sa +reconnaissance!... Car elle avait compris qu'il ne la remerciait pas +seulement de son dévouement pour son fils, mais plus encore, peut-être, +de son intervention en cette minute tragique qui allait décider de son +éternité. C'était par reconnaissance qu'il l'entourait d'attentions +chevaleresques, par reconnaissance qu'il se montrait si empressé à +prévenir tous ses désirs charitables, par reconnaissance encore qu'il +mettait tant de charme pénétrant dans son regard et dans sa voix, qu'il +les adoucissait si bien pour elle comme autrefois pour Karoly. + +Elle lui avait fait du bien, il le lui avait dit plusieurs fois. Ne +devait-elle pas remercier Dieu d'avoir été choisie comme l'instrument, +bien humble et bien imparfait, dont il s'était servi pour donner un peu +de paix à cette âme révoltée?... Maintenant, une autre continuerait la +tâche. L'épouse aimée pourrait beaucoup si elle savait comprendre cette +âme vibrante sous son apparence altière et froide, ce coeur qui avait, +unies à une virile énergie, des délicatesses presque féminines, et +d'immenses ressources d'affection, comme l'avait prouvé son ardent +amour paternel. + +Devant l'esprit de Myrtô se dessina la mince silhouette de Mme de +Soliers, son fin visage souriant et spirituel, au regard mobile, +souvent moqueur... + +--Le comprendra-t-elle? Le rendra-t-elle heureux? + +Un étonnement lui demeurait que le prince eût choisi cette jeune +femme... Et pourtant, Irène avait raison, ceci expliquait son séjour à +Paris, et le changement qui avait fait du père désespéré un homme jeune +et charmeur comme autrefois. + +Elle le revoyait là, assis au bas de ces degrés, près de la chaise +longue de son fils. Combien il était sombre et froid! Et cette volonté +tyrannique dont Myrtô, comme les autres, avait senti souvent le +poids... Et cette scène à propos de Miklos... + +Tous les souvenirs de ces dix-huit mois lui revenaient, tour à tour +poignants et doux, tandis que les larmes montaient lentement à ses +yeux... Et de nouveau elle oubliait l'heure, elle laissait s'écouler +les minutes dans ce retour vers le passé. + +Le soleil, déjà bas sur l'horizon, enveloppait d'une clarté rose la +jeune fille vêtue de blanc qui s'appuyait à la colonne de marbre, +évoquant, dans sa pure beauté grecque, la pensée d'une jeune prêtresse +de Minerve Athénée. Dans les grandes prunelles noires flottait une +souffrance profonde, mais aussi une calme résignation. Un cerne léger +s'était formé sous les yeux de Myrtô, et sa tête charmante se penchait +un peu, comme si elle avait peine à supporter la lourde chevelure +teintée d'or fauve par les rayons du soleil... + +Aux alentours, le sol était couvert d'un épais gazon qui étouffait le +bruit des pas... Comme Myrtô l'avait fait un jour, quelqu'un +apparaissait inopinément au tournant du temps. Mais cette fois c'était +"lui"... + +Elle eut un brusque mouvement et pâlit encore davantage... Déjà, il +escaladait les degrés et s'avançait vers elle... + +--Myrtô, que vous arrive-t-il? Nous étions inquiets, là-bas, je suis +parti à votre recherche... + +Il s'interrompit et posa son regard sur celui de sa cousine. + +--Vous avez pleuré, Myrtô?... Qu'avez-vous? + +Il se penchait et lui prenait la main, en faisant ces questions d'une +voix anxieuse. + +--Oh! ce n'est rien!... Quelques idées noires... murmura-t-elle en +essayant de sourire. + +Mais ce n'était pas le si joli, si rayonnant sourire habituel. Celui-là +était triste, presque navrant... + +--Des idées noires?... Lesquelles?... dites, Myrtô? + +Elle baissa les yeux pour éviter ce regard doucement impérieux, et dit, +d'une voix un peu tremblante: + +--Cela ne vaut pas la peine... Non, réellement, Arpad... + +--Vous ne voulez pas me dire ce qui vous tourmente? N'avez-vous pas +confiance en moi, Myrtô?... Cette confiance, je l'ai cependant envers +vous... + +Les lèvres pâlies de Myrtô eurent une légère crispation... Il y avait +pourtant quelque chose qu'il lui avait caché, comme aux autres. + +--...Non, vous ne voulez pas, Myrtô? + +Elle secoua négativement la tête, incapable de parler, car sa gorge se +serrait soudain. + +Les traits du prince Milcza se contractèrent un peu, il demeura un +instant silencieux considérant le pâle visage environné d'une lueur +rosée. + +Puis il dit tout à coup, d'une voix où passaient des vibrations +altérées: + +--Ma mère vous a-t-elle fait une communication relative à... des +demandes en mariage? + +--Oui, dit-elle d'un ton lassé. Je regrette vraiment que le comte +Mathias et M. Donacz aient songé à moi... Je suis confuse d'être +l'objet d'un tel désintéressement, et de ne pouvoir répondre à leur +demande que par un refus... + +--Un refus! murmura-t-il. + +Sa physionomie se détendait, son regard inquiet et assombri s'éclairait +soudain... + +--Vous n'avez pas réfléchi?... vous avez dit non ainsi, tout de suite? + +--Oh! oui! dit-elle avec le même accent de lassitude. Je n'ai pas du +tout l'idée de me marier... Non, vraiment, je n'ai pas hésité un +instant, et je n'ai aucun regret. + +--Myrtô, écoutez-moi... + +Elle leva les yeux et le vit en proie à une émotion difficilement +contenue. + +--...Je devais vous parler demain, après avoir connu votre réponse à +ces demandes. Mais puisque je sais dès maintenant, je puis vous dire +qu'un autre sollicite le bonheur de devenir votre époux... un autre qui +vous aime--il ose l'assurer--plus que quiconque au monde. Vous avez +été pour lui le rayon de lumière, la discrète consolatrice, mais il +voulait plus que votre compassion, il s'est efforcé de redevenir jeune +pour ne pas offrir à vos dix-huit ans un fiancé vieilli moralement et +physiquement. Voilà pourquoi il s'est imposé cet exil de plusieurs mois +loin de vous afin de vous montrer un prince Milcza transformé... Et si +j'ai attendu si longtemps avant de vous parler ainsi, Myrtô, si j'ai +enduré les plus douloureuses angoisses en laissant d'autres solliciter +avant moi votre main, c'est que je voulais vous permettre de comparer, +de choisir à votre gré, c'est que je ne voulais pas m'imposer à votre +inexpérience de la vie, à votre coeur si admirablement charitable, et +capable, par compassion pour une âme souffrante, d'accomplir un +sacrifice... + +Les yeux baissés, ses longs cils frôlant sa joue devenue toute rose, +elle écoutait, se demandant si elle rêvait, si c'était bien sa voix +chaude et vibrante qui prononçait ces paroles dont chacune faisait +tressaillir son coeur... + +--Maintenant, Myrtô, dites-moi si vous voulez devenir ma femme?... +dites-le-moi en toute indépendance... je ne veux pas de pitié, pas de +sacrifice, comprenez-moi bien? + +--Arpad? + +D'autres paroles n'auraient pu sortir de sa gorge serrée par l'émotion +immense, le bonheur inexprimable qui l'envahissait soudain, mais ses +grands yeux levés vers le prince lui révélaient, mieux que les mots +n'eussent pu le faire, combien le coeur de Myrtô lui appartenait sans +réserve. + +--Merci, Myrtô, ma Myrtô. + +Il posa longuement ses lèvres sur les mains de la jeune fille, et ils +demeurèrent quelques instants silencieux, trop radieusement émus pour +prononcer une parole. + +--Myrtô, ma lumière! + +Il avait le même accent fervent que Mme Elyanni lorsqu'elle avait +appelé ainsi sa fille, la veille de sa mort... Et, comme alors aussi, +Myrtô protesta: + +--Arpad, ne dites pas cela! Je ne suis rien... + +--Si, je le dis, je le répète! Dieu a mis en vous, en votre âme si +pure, un admirable reflet de sa lumière. Il a permis que vous soyez son +intermédiaire près d'un pauvre pécheur révolté contre Lui. J'ai +ressenti votre influence dès les premiers moments où je vous ai connue; +elle me pénétrait peu à peu, et moi, qui avais juré une éternelle +défiance à toutes les femmes, j'essayais de m'y soustraire en mettant, +par ma froideur et ma dureté, une plus grande distance entre nous. Vous +m'avez dit, Myrtô, que j'étais jaloux de l'affection de mon fils pour +vous. C'est vrai... Mais surtout, je me révoltais devant ce charme qui +attirait à vous tous les coeurs, devant la droiture, la délicieuse +simplicité, la bonté incomparable de cette petite âme vaillante... Et +savez-vous de quoi je vous ai le plus admirée? C'est de votre bravoure, +de votre intrépidité devant moi, qui ne voyais que fronts courbés et +adhésions serviles à toutes mes volontés, celles-ci fussent-elles des +injustices. + +--Vous aviez pourtant bien envie de me chasser de Voraczy? dit Myrtô +avec un doux sourire un peu malicieux. Sans Karoly... + +--Myrtô, qu'ai-je été envers vous ce jour-là! Quelle dureté, quelle +injustice! Mais je n'aurais pas eu le courage d'aller jusqu'au bout, +même si mon petit chéri ne m'avait pas supplié pour vous. Dans ma +colère, je vous revoyais si touchante, si maternellement tendre près de +lui!... Non, vraiment, je crois que vous n'aviez rien à craindre... Et +que dirai-je de ce que vous avez été pour moi, dans ces jours de +douleur, de détresse épouvantable!... Près de lui, mon petit aimé, et +après!... Mais j'ai compris seulement la profondeur, la puissance du +sentiment qui remplissait mon coeur, le jour où je vous ai vue parée de +fleurs, petite fée candide et radieuse... Et quelque chose s'est brisé +en moi, car j'ai songé du même coup que je n'étais pas libre à vos +yeux, que "l'autre" se mettait encore en travers du bonheur entrevu. +J'ignorais, en effet, qu'elle fût morte. Le Père Joaldy a fini +heureusement par deviner ce qui se passait en moi et m'a prévenu de +l'événement. Voilà pourquoi vous m'avez vu à Noël, Myrtô... Et, quoi +qu'il m'en coutât, j'ai voulu ensuite renouer avec la société, +redevenir jeune pour vous, reprendre intérêt à l'existence, aux mille +détails de la vie, aux choses belles et bonnes que Dieu a semées dans +le monde, et que je ne savais plus comprendre dans ma souffrance +d'orgueilleux révolté... Oh! oui, Myrtô, vous avez été pour moi une +lumière, la pure, la rayonnante lumière destinée par la Providence à +chasser les ténèbres de ma pauvre âme! + +Il la contemplait avec une grave tendresse, et dans la jeune âme de +Myrtô s'épanouissait un bonheur dont l'intensité l'effrayait presque. + +--Je suis trop heureuse, Arpad! murmura-t-elle. + +--Répétez-le, ma Myrtô!... dites-moi bien que je vous rends heureuse, +que vous ne regrettez rien... Vous rappelez-vous comme notre petit +Karoly nous a unis dans sa dernière parole? Par la bouche de ce petit +ange, Dieu nous destinait ainsi l'un à l'autre. + +Le soleil déclinant enveloppait de ses lueurs rosées les fiancés debout +sur le péristyle du temple. Un calme impressionnant, presque religieux, +régnait dans ce coin du parc qui avait été le lieu de prédilection du +petit Karoly. + +--Il est très doux, ne trouvez-vous pas, d'avoir échangé ici nos +promesses de fiançailles, à cette place même qui nous rappelle un si +terrible souvenir?... Oh! ma bien-aimée, qu'ai-je failli faire alors? +Quand je pense à cette balle qui vous effleura... + + +--Laissez ces souvenirs, Arpad! dit-elle en posant doucement sa main +sur le bras du prince. Dieu, dans sa bonté, a permis que tout tournât à +votre bien... à notre bien... Mais je crois que l'heure avance, et +bientôt on va venir à notre recherche, ne le pensez-vous pas? + +--Oui, il faut retourner là-bas, dit-il d'un ton de regret. Aussitôt +que ma mère sera seule, nous irons lui annoncer nos fiançailles... Et +ce soir, nous les rendrons officielles dans tout Voraczy. + +Ils descendirent les degrés et prirent lentement le chemin du château, +Myrtô appuyée au bras de son fiancé... Le prince Arpad, de cette voix +chaude et caressante qu'il avait autrefois pour son fils, rappelait les +souvenirs des mois précédents, disait ses espoirs et ses craintes... +S'interrompant tout à, coup, il demanda: + +--Mais maintenant, Myrtô, ne pouvez-vous apprendre à votre fiancé +pourquoi vous pleuriez tout à l'heure? + +Elle rougit, hésita un instant et répondit enfin d'une voix un peu +tremblante: + +--On venait de me dire... on croyait que Mme de Soliers... + +Elle s'interrompit, embarrassée... Le prince s'arrêta brusquement... + +--Mme de Soliers?... Voulez-vous dire que quelqu'un ait eu la sottise +de supposer que j'aie songé à elle? + +--Oui, c'est cela... + +Un léger éclat de rire s'échappa des lèvres du prince. Il saisit les +mains de Myrtô en s'écriant avec une douce ironie: + +--O ma chère petite aveugle, comment avez-vous pu croire une +minute?... Voyons, quelque chose, dans ma conduite, vous a-t-il donné +un seul instant à penser que j'aie eu pareille idée? + +--Non, rien absolument, c'est certain, dit-elle sans hésitation. Mais +enfin, ce n'était pas chose invraisemblable... et elle était très +aimable, très flatteuse... + +--Oh! certainement! Elle laissait même voir un peu trop son désir de +devenir princesse Milcza, dit-il avec un sourire railleur. Et qui donc, +Myrtô, vous a insinué cette extraordinaire idée? + +--Oh! que vous importe, Arpad! + +--Mais si, je tiens à le savoir... Il faut que ce soit quelqu'un de +bien sot... ou de bien malveillant, car autrement, personne ici +n'aurait eu pareille pensée, étant donnée la froideur par laquelle j'ai +toujours répondu aux avances de la vicomtesse et de son père... +Dites-moi le nom de cette personne, Myrtô? + +--Non, Arpad, je ne le peux pas, répondit-elle fermement. + +--Pourquoi donc?... Aurais-je bien deviné en parlant de +malveillance?... Faut-il penser que quelqu'un a cherché à vous faire +souffrir? + +Elle ne répondit pas et se remit en marche. Le prince réfléchissait, +les sourcils froncés. + +--J'ai trouvé, je crois, dit-il, au bout d'un moment. Je sais qui vous +déteste ici... Mais je saurais la punir, je vous en réponds! + +--Oh! non, Arpad, je vous en prie! s'écria-t-elle en levant vers lui +un regard suppliant. Ne dites rien... Nous sommes si heureux maintenant +qu'il faut que tous le soient autour de nous. + +Il la regarda avec une douceur émue. + +--Ne vous inquiétez pas de cela, ma petite sainte. Les blessures +faites à l'orgueil sont salutaires, et ce sont celles-là que je destine +à l'âme jalouse qui vous a causé cette souffrance... Laissons cela, +Myrtô, ajouta-t-il en voyant le geste de protestation de la jeune +fille. S'il est une chose que je puisse difficilement pardonner, c'est +la perfidie et le manque de coeur... envers vous surtout, si +admirablement bonne pour tous. + +Ils atteignaient en ce moment les jardins. Au passage, le prince Milcza +cueillit deux roses blanches et en glissa une à la ceinture de Myrtô, +tandis que sa fiancée attachait l'autre à sa boutonnière. + +--Je porte vos couleurs, ma fée aux fleurs, dit-il gaiement en baisant +les petits doigts qui venaient de le décorer. + +Comme ils contournaient une des serres, ils aperçurent de loin Renat +qui gambadait avec Hadj et Lula, tandis que Mitzi marchait +tranquillement, un livre à la main. Les chiens s'élancèrent et se +mirent à sauter autour du prince et de Myrtô. + +Renat, cessant ses évolutions, s'avança à la suite de Mitzi. Bien que +la fermeté dont son frère usait à son égard ne rappelât pas la dure +sévérité d'autrefois, il le redoutait encore beaucoup et ne se trouvait +rassuré qu'en présence de Myrtô, car il n'avait pas été le dernier à +remarquer l'influence de sa cousine sur tous les actes du prince Milcza. + +Quant à Mitzi, elle était devenue la préférée de son frère aîné, comme +elle était déjà celle de Myrtô. Sa petite nature tendre et fine +s'attachait fortement ceux qui prenaient la peine de l'observer sous +son apparence un peu froide. + +--Toujours à étudier, Mitzi? dit le prince Arpad en caressant les +cheveux blonds de sa jeune soeur. Ce n'est pas le moment, il faut +profiter de la récréation, courir et te démener comme ce bon diable... + +Et son regard souriant se posait sur Renat qui s'était emparé de la +main de Myrtô et y appuyait ses lèvres. + +--...Tu aimes beaucoup ta cousine, Renat? + +--Oui, oh! oui! dit l'enfant avec chaleur... + +--Alors tu seras content de ce que nous t'apprendrons tout à l'heure. + +--Quoi donc? dit vivement l'enfant. + +--Tu le sauras ce soir. + +--C'est quelque chose d'heureux pour Myrtô car ses yeux brillent, +brillent... comme des étoiles! + +Les fiancés se mirent à rire. + +--Voyez-vous cet observateur!... Pour faire prendre patience à ta +curiosité, Renat, tu vas me dire, et Mitzi aussi, ce que vous voulez +que je vous donne à l'occasion du grand bonheur qui nous arrive. Je +vous promets de contenter vos souhaits... à condition qu'ils soient +raisonnables, naturellement. + +Renat, les yeux brillants, s'écria sans hésiter: + +--Oh! je voudrais tant un cheval, Arpad!... un joli cheval noir comme +celui de Béla Dovanyi!... Est-ce raisonnable, dites, Myrtô! +demanda-t-il, inquiet, en levant les yeux vers la jeune fille. + +--Mais tout à fait raisonnable, il me semble... N'est-ce pas, Arpad? + +--Oh! certes! Tu auras ton cheval, Renat... Et Mitzi, que veut-elle? + +L'enfant rougit et dit timidement: + +--Moi, je voudrais beaucoup, beaucoup d'argent. + +--De l'argent?... Serais-tu avare, Mitzi? s'écria le prince d'un ton +surpris. + +Elle rougit plus encore et balbutia: + +--Il y a beaucoup de petits enfants qui ont faim, et d'autres qui +n'ont jamais de jouets, ni de gâteaux. Je voudrais tant pouvoir en +donner à tous! + +Le regard du prince, profondément ému, se reporta de l'enfant sur +Myrtô, ses lèvres murmurèrent: + +--Elle est bien votre élève, Myrtô! + +Il se pencha vers la jeune fille et dit avec une douceur attendrie: + +--Embrasse-moi, Mitzi, je suis bien heureux de voir que tu es bonne et +charitable. Je te donnerai ce que tu voudras pour tes petits +protégés... tout ce que tu voudras, entends-tu? + +--Oh! Arpad! dit-elle, suffoquée de joie. Comme vous êtes bon! comme +je vous aime! + +--Moi aussi, ma chérie, je t'aime beaucoup... Et Renat également, +lorsqu'il est raisonnable, ajouta le prince Milcza en souriant. + +Renat, qui avait bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, +baissa un instant le nez. Mais il le redressa bientôt et, passant sa +main sous le bras de Myrtô, il dit d'un ton de mystère: + +--J'ai trouvé pourquoi vos yeux brillent, Myrtô, et pourquoi le prince +Milcza a l'air si content. + +--Vraiment, mon petit? Et pourquoi donc! + +Renat eut un coup d'oeil craintif vers son frère. + +--Je ne serai pas grondé parce que je l'ai deviné, Myrtô? + +--Non, non, soyez sans crainte! dit-elle dans un sourire. Qu'avez-vous +deviné, Renat? + +--Que vous allez vous marier avec le prince Milcza! s'écria +triomphalement l'enfant. + +--Allons, ce n'est pas mal trouvé! dit gaiement le prince. Mais tu +auras soin de te taire jusqu'à ce que je te permette d'ouvrir la bouche +sur ce sujet. Tu sais que je ne supporte pas les indiscrets et les +bavards. + +--Oh! je ne dirai rien du tout! répliqua gravement Renat. Mais je suis +content!... content! + +Et il exécuta une magnifique cabriole, tandis que Mitzi, appuyant +câlinement sa joue contre la main de son frère aîné, disait d'un ton +joyeux: + +--Oh! quel bonheur, Arpad! Je l'aime tant, notre Myrtô! + +--Notre Myrtô! répéta le prince avec une douce ferveur. + +Ils revinrent tous quatre vers le château... Et Irène, penchée sur la +balustrade de la terrasse, pâlit en les apercevant. + +--Je lui ai raconté qu'il y aurait ce soir une fiancée à Voraczy... +Aurais-je, par hasard, dit vrai? murmura-t-elle entre ses dents serrées. + + + +CHAPITRE XVI + + + +La réception magnifique donnée par le prince Milcza en l'honneur de +l'archiduc François Charles, fut l'occasion d'une présentation +solennelle de la nouvelle fiancée à toute la noblesse accourue à +l'invitation du jeune magnat. Myrtô, d'une beauté saisissante dans sa +vaporeuse et très simple toilette blanche, obtint un triomphal succès, +capable de griser tout autre que cette petite tête sensée et sérieuse. +L'Archiduc et tous les invités, émerveillés de cette grâce ravissante +unie à la plus charmante modestie, félicitèrent chaleureusement le +prince Arpad dont le regard exprimait un bonheur contenu mais profond. + +Après cette fête pour laquelle le prince avait déployé toutes les +splendeurs d'autrefois, Voraczy retomba dans le calme et l'intimité. +Les fiancés, accompagnés de la comtesse Gisèle, de Terka et de Mitzi, +firent seulement un court séjour à Paris, pour choisir le trousseau et +la corbeille de la future princesse, et aussi pour assister au baptême +de la petite fille d'Albertine. Mme Millon avait écrit à Myrtô pour lui +demander d'être la marraine, en laissant entendre qu'elle ne savait +trop qui choisir comme parrain, leur parenté étant fort réduite. Le +prince Arpad avait dit aussitôt: "Ce sera moi, s'ils le veulent bien." + +Personne n'avait dit non... pas même Pierre Roland, qui eût dû +tressaillir jusqu'au fond de son âme de fougueux démocrate à cette +pensée de donner un prince pour parrain à sa fille. Il se montra même +le plus enthousiaste, le plus orgueilleusement joyeux... + + +C'est que le prince Milcza était, lui, le plus magnifique des parrains. +Outre un superbe cadeau à la mère, il constituait à l'enfant un joli +petit capital dont les revenus devaient servir à son éducation... Et ma +foi, n'est-ce pas, démocrate ou non, l'intérêt avant tout? + +Quant à la marraine, elle reçut, à cette occasion, la plus merveilleuse +petite couronne qui ait jamais paré un front de princesse. + +--Pour votre présentation à la cour, Myrtô, dit son fiancé en la lui +offrant. + +Il lui donnait relativement peu de cadeaux, en dehors de ceux +nécessités par son rang, car il connaissait les goûts de sa Myrtô. Mais +il avait mille attentions délicates qui la ravissaient plus que ne +l'eussent fait toutes les merveilles du monde. C'est ainsi qu'ayant +appris que les meubles de Mme Elyanni se trouvaient toujours en dépôt +chez une voisine des Millon, il les avait fait transporter secrètement +dans une chambre de son hôtel, et y avait ensuite conduit Myrtô, émue +et touchée au point que les larmes avaient jailli de ses yeux en +présence des chers souvenirs, et aussi à cette constatation nouvelle de +la délicate affection dont elle était l'objet. + +Les fiancés se retrouvèrent avec joie à Voraczy, qui leur était cher à +tous deux. Quelques jours après son arrivée, le prince Milcza demanda +un entretien à sa mère, et lui apprit ce qu'il comptait faire à l'égard +de ses soeurs et de son frère. A Renat il donnerait à sa majorité le +domaine des comtes Zolanyi, racheté par lui après la mort du second +mari de la comtesse. Terka et Mitzi se voyaient constituer des dots +superbes... + +--Quant à Irène, ajouta le prince, je me réserve de lui apprendre +moi-même ce que je compte faire à son égard. Vous voudrez bien, ma +mère, lui dire de venir me parler demain matin. + +La jeune fille passa la fin de la journée et toute la nuit dans de +véritables transes. Ce n'était évidemment pas un traitement de faveur +que lui réservait son frère. Depuis ses fiançailles, il avait adopté à +son égard une attitude d'indifférence absolue. Jamais il ne lui +adressait la parole, et, tandis qu'il avait comblé de cadeaux Terka et +Mitzi pendant leur séjour à Paris, il n'avait rien rapporté à Irène, +demeurée pendant ce temps au château de Sezly, chez sa marraine, la +comtesse Sarolta Gisza, alors que Renat lui-même avait vu arriver à son +adresse une gentille petite voiture et un poney qui avaient réalisé son +rêve le plus cher. + +Il semblait vouloir l'ignorer absolument... Et l'amertume s'amassait +dans l'âme d'Irène, non contre lui, mais contre Myrtô, amertume +d'autant plus intense qu'elle n'osait plus la faire sentir à sa cousine. + +Ce fut donc l'âme remplie d'une sourde angoisse qu'elle entra, le +lendemain, dans le cabinet de travail de son frère. Le prince, occupé à +écrire, lui désigna un siège en disant froidement: + +--Asseyez-vous, Irène, je suis à vous dans cinq minutes. + +Cinq minutes!... C'étaient cinq siècles pour l'anxiété grandissante +dans le coeur d'Irène, à la vue de la physionomie glacée de son frère. + +Sur son bureau, il y avait une grande photographie représentant Myrtô +vêtue de blanc et couverte de fleurs, comme le jour où le prince Milcza +l'avait aperçue près du petit bois... Et cette vue fit monter au +cerveau d'Irène une bouffée de colère jalouse. + +Le prince posa enfin sa plume et se renversa légèrement dans son +fauteuil pour fixer sur sa soeur ce regard qui gardait pour elle la +dureté d'autrefois. + +--Ma mère vous a appris, n'est-ce pas, ce que je comptais faire pour +faciliter l'avenir de Terka, de Mitzi et Renat? + +Elle répondit affirmativement d'une voix étouffée par l'émotion qui la +serrait à la gorge. + +--Il y a quelques mois, j'avais pour vous des intentions semblables, +malgré l'impression peu favorable produite sur moi par votre +malveillance à l'égard de celle à qui nous devons tant, et qui s'est +montrée, malgré tout, si patiente et si bonne à votre endroit. Mais il +s'est passé depuis un fait me montrant qu'il ne s'agissait pas +seulement d'une jalousie, d'une antipathie passagère. Lorsqu'une femme +froidement, délibérément, inflige une blessure profonde à une autre +femme qui ne lui a jamais fait que du bien, lorsqu'elle ne craint pas, +dans sa rage jalouse, de lui faire croire ce qu'elle sait n'avoir +jamais existé, pour avoir l'atroce plaisir de la faire souffrir, je +n'ai qu'un mot pour qualifier un tel acte: je l'appelle une lâcheté +perfide... Et j'avais jugé que celle qui s'en était rendue coupable +n'était plus digne d'être traitée comme ma soeur. + +Pâle et tremblante Irène baissait les yeux. Il lui semblait soudain que +tout s'écroulait autour d'elle... + +--...Cependant, sur l'instante demande de Myrtô dont la charité ne +connaît pas de limites, j'ai consenti à revenir sur ma décision. Vous +aurez donc la même dot que Terka et Mitzi... Mais j'ai tenu à vous +faire savoir que vous la deviez à Myrtô... à Myrtô seule. + +Les lèvres serrées d'Irène s'entr'ouvrirent pour laisser échapper ces +mots: + +--De cette manière, je n'en veux pas... + +--Oh! à votre gré! dit-il du même ton net et glacé. Mais ce n'est pas +ainsi que se trouvera facilité le mariage riche et brillant rêvé par +votre cervelle futile. Vous réfléchirez et me donnerez votre réponse +demain. + +Elle se leva brusquement, la colère lui montant au cerveau, avec une +sorte d'affolement qui l'emportait hors d'elle-même... + +--Pas demain... aujourd'hui!... Je ne veux rien d'elle, je la hais, +cette hypocrite, cette intrigante... + +Elle le vit tout à coup debout, son poignet se trouva enserré dans une +main dure, des yeux étincelants d'irritation se posèrent sur elle, lui +faisant baisser les siens... + +--Vous osez l'insulter!... Misérable envieuse, je vous forcerai à lui +demander pardon à genoux! + +--Vous me faites mal! bégaya Irène. + +Il lâcha son poignet et, subitement redevenu maître de lui-même, dit +avec un calme glacial: + +--Je pense qu'en effet vous n'avez aucun besoin de mon aide pour votre +avenir. Arrangez-vous à votre guise, je me désintéresse totalement +d'une créature ingrate et sans coeur. + +Elle sortit du cabinet de travail, frissonnante et presque livide. A +ses oreilles bourdonnantes retentissaient les deniers mots de son +frère... Elle gagna le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, car +ses jambes tremblantes refusaient de la porter. + +Des soubresauts nerveux la secouaient des pieds à la tête. Le front +contre le dossier du fauteuil, elle pleurait convulsivement, en se +tordant les mains. + +Une porte s'ouvrit tout à coup. C'était Myrtô les bras remplis de +fleurs dont elle venait orner les jardinières du salon. + +--Irène! dit-elle avec une surprise anxieuse. + +La jeune fille se redressa brusquement comme si quelque venimeux +insecte l'avait touchée, montrant son visage congestionné, couvert de +larmes, et ses yeux brillants de fureur. + +--Vous!... encore vous! Ce n'est pas assez de m'humilier, de me faire +jeter une aumône par lui!... Il faut encore que vous veniez jouir de ce +que vous m'avez si bien préparé... + +--Irène!... mais, Irène! murmura Myrtô toute pâle. + +--Je vous hais! continua Irène avec exaltation. Vous n'êtes qu'une +habile comédienne, vous avez bien joué votre rôle... Maintenant vous +faites de lui ce que vous voulez, et vous en profitez pour l'exciter +contre moi, que vous détestez... + +--Oh! Irène, moi qui ai tout fait au contraire pour... + +Un rire convulsif secoua la jeune fille. + +--Ah! vous croyez que je m'y laisse prendre! Il y a tant de manières +de s'arranger pour perdre les gens dans l'esprit de quelqu'un, tout en +ayant l'air de parler en leur faveur!... Et lui, malgré son +intelligence, tombe facilement dans le panneau... Tenez, regardez ce +que je dois à votre bienfaisante intervention près de mon frère... + +Elle étendait son poignet, où se voyait la marque des doigts du prince +Milcza. + +--Il m'a fait cela, parce que je vous traitais comme vous le +méritez... J'ai pensé un moment qu'il allait me tuer... Et vous croyez +que je ne vous hais pas? + +Elle se tordit violemment les mains et se renversa sur un fauteuil, en +proie à une terrible crise nerveuse. + +Myrtô, effrayée, laissa tomber ses fleurs et se précipita vers la +sonnette. Puis elle revint vers sa cousine et essaya de la calmer, mais +vainement. + +La comtesse Gisèle et Terka arrivèrent bientôt, puis le docteur Hedaï. +Irène s'apaisait peu à peu, mais tout son corps demeurait agité d'un +tremblement, et elle était en proie à une fièvre violente. + +Sa mère, sa soeur et Myrtô se remplacèrent près d'elle pendant cette +journée et la nuit suivante. Elle avait le délire et, avec des gestes +d'effroi, elle murmurait: + +--Il va me tuer... j'ai peur! + +Myrtô posait alors sa main sur le front de sa cousine, et la malade se +calmait un peu... Vers le matin, elle s'endormit sous la douce caresse +de cette petite main infatigable, et le docteur Hedaï déclara d'un ton +de vive satisfaction: + +--Allons, mon inquiétude disparaît, nous n'aurons pas les +complications cérébrales que je craignais. La comtesse a pu éprouver +une violente commotion morale, et, comme elle est fort nerveuse, il en +est résulté un excessif ébranlement qui se calmera peu à peu. + +La fièvre tombait en effet, l'agitation s'apaisait, reparaissant +seulement à des intervalles de plus en plus éloignés. Mais la malade +demeurait silencieuse et sombre, un bruit de pas dans les corridors la +faisait tressaillir, et, entendant prononcer par Terka le nom d'Arpad, +elle fut reprise d'une recrudescence de fièvre. + +--Il y a eu une terrible scène entre lui et elle, il me l'a dit hier, +expliqua Myrtô à sa cousine surprise de l'effet produit. + +Au bout de quelques jours, le mieux était définitif. Irène reprenait +quelque peu ses forces abattues par la fière et la fatigue nerveuse. +Mais elle demeurait songeuse et triste, malgré tous les efforts de sa +mère, de Terka et de Myrtô, elle semblait fort peu pressée de quitter +son appartement pour reprendre sa vie accoutumée. + +Elle s'était laissée soigner par sa cousine, d'abord inconsciemment, +dans son délire; elle n'avait pas protesté davantage lorsque, la raison +lui revenant, elle avait reconnu Myrtô dans cette vigilante +garde-malade dont la petite main douce avait apaisé ses plus pénibles +accès. Depuis quelques jours, elle semblait réfléchir beaucoup, et sa +parole se faisait moins brève, son regard s'adoucissait pour celle qui +ne cessait de l'entourer d'un dévouement discret. + +Une après-midi très ensoleillée, Myrtô entra, son chapeau sur la tête +et dit d'un ton résolu: + +--Allons, Irène, vous allez venir faire un tout petit tour avec moi. +Vous vous anémiez, ici, il faut absolument recommencer à sortir. + +Irène secoua la tête. + +--Pas encore, Myrtô, je ne me sens pas assez forte... + +Myrtô se pencha vers elle et lui prit la main en la regardant avec un +sourire. + +--Dites plutôt que vous avez peur encore?... une peur irraisonnée, +enfantine. + +Irène rougit un peu. + +--Oui, c'est vrai, murmura-t-elle. + +--Quelle folie, Irène!... Il m'a chargée de vous dire tous ses +regrets, et son désir qu'il ne soit plus question, entre vous et lui, +de ce qui s'est passé... Oh! je l'ai bien grondé, je vous assure, pour +vous avoir si peu ménagée! + +--Je le méritais, dit franchement Irène. Vous a-t-il appris comment je +vous avais traitée? + +--Je n'ai rien su, je ne veux pas savoir, Irène! + +--Si, je veux vous le dire, moi! Je vous ai appelée intrigante, +hypocrite... Et j'ai été si mauvaise pour vous, en vous racontant ce +mensonge, à propos de Mme de Soliers! Oh! je comprends qu'il m'ait en +horreur! + +--Taisez-vous, Irène, ne vous agitez pas encore en ramenant sur l'eau +toutes ces vieilles histoires. Vous savez bien que tout est oublié... +Allons, venez avec moi, je veux vous montrer le nouvel arrangement de +la grande serre. + +Irène, après une courte hésitation, mit son chapeau et suivit sa +cousine au dehors. Appuyée sur son bras, elle marcha lentement vers la +serre principale, but indiqué par Myrtô. + +Mais elle s'arrêta tout à coup et pâlit un peu. A quelques pas de la +serre, le prince Milcza conférait avec le jardinier chef... En +apercevant sa soeur et sa fiancée, il s'avança vivement, les mains +tendues vers Irène. + +--Ma pauvre Irène, vous voilà enfin! J'avais hâte de voir par moi-même +comment vous vous trouviez! + +Saisie par cette cordialité inaccoutumée, Irène balbutia, rougit, puis +fondit en larmes. + +Myrtô l'entraîna vers un banc et la fit asseoir entre le prince et +elle. Irène sanglotait sur l'épaule de sa cousine, mais elle se calma +bientôt aux affectueuses paroles de son frère et de Myrtô, et elle +sourit enfin à travers ses larmes lorsque le prince Arpad dit gaiement: + +--Je crois, Irène, que nous serons tous maintenant très unis, n'est-ce +pas? + +--Oui, grâce à Myrtô! répliqua vivement Irène avec un regard +reconnaissant vers sa cousine. + +--Vous l'aimez donc maintenant, notre Myrtô? demanda-t-il avec émotion. + +Irène sourit et appuya de nouveau sa tête contre l'épaule de sa cousine. + +--Que voulez-vous, je fais comme les autres! dit-elle avec une gaieté +attendrie. + +--Irène, ceci est le mot qui efface les derniers nuages entre nous! + +Et le prince Arpad, se penchant vers sa soeur, posa ses lèvres sur son +front. C'était son premier baiser fraternel depuis bien des années, et +Irène, très émue, y vit le gage d'un pardon entier. + + * * * * * + +Le mariage du prince Milcza et de Myrtô se célébra vers le milieu de +septembre, par une journée si belle, si ensoleillée, qu'il semblait que +le ciel lui-même eût voulu fêter les jeunes époux et contribuer à la +splendeur de cette cérémonie. + +Dans la chapelle trop petite, et ornée de fleurs avec une merveilleuse +profusion, se pressaient les nobles invités, parmi lesquels tous les +Gisza, sauf le comte Mathias, non encore consolé. Le soleil, traversant +les vitraux, inondait de lumière les atours somptueux, mettait un nimbe +sur la tête de la jeune mariée admirablement belle dans sa toilette de +moire tissée d'argent, et enveloppait de lumière le prince Milcza qui +portait avec une inimitable élégance son superbe costume de magnat. + +A l'autel, le Père Joaldy offrait le saint sacrifice. L'archevêque de +G..., grand-oncle du prince Arpad et un peu parent de Myrtô, avait +donné la bénédiction nuptiale après avoir prononcé une délicate +allocution sur le devoir conjugal, sur le bonheur, supérieur à toutes +les épreuves, qui attend les époux unis dans la même foi, dans la +céleste espérance. + +Et tandis que Myrtô songeait avec une radieuse allégresse: "C'est ainsi +que nous serons, mon Dieu, puisque vous avez bien voulu le ramener à +Vous!", lui, reportant son regard du cher visage transfiguré par la +ferveur à la croix dressée au-dessus du tabernacle, disait du fond du +coeur: "Merci, mon Dieu, de me donner cet ange pour soutenir et +éclairer ma vie!" + +Après la cérémonie, les nouveaux époux se rendirent dans la salle des +Magnats, où défilèrent devant eux tous les assistants: parents, amis, +serviteurs, tenanciers... Tous les pauvres gens secourus par Myrtô +étaient là aussi, dévorant des yeux leur jeune princesse rayonnante de +bonheur. Un à un, ils s'avançaient, baisant sa main et celle du prince +Arpad, murmurant des voeux de longue félicité... Et, pour eux, Myrtô +avait son plus joli sourire, son regard le plus doux. + +Une femme jeune encore, aux cheveux bruns grisonnants, s'avança la +dernière, tremblante, les yeux baissés. A sa vue, le prince eut un +violent tressaillement, ses traits se crispèrent... + +La femme était devant lui, courbée, presque agenouillée. Par un suprême +effort sur lui-même, il étendit sa main que Marsa effleura de ses +lèvres. + +--Merci, seigneur! dit-elle d'une voix étouffée. + +Et, en se redressant, elle enveloppa d'un regard d'ardente +reconnaissance la jeune princesse qui lui souriait. + +Puis ce fut le repas dans la salle des Banquets--repas d'une féerique +somptuosité qui réunissait outre les nobles invités, tout le haut +personnel de Voraczy. Le dessert terminé, l'archevêque se leva et prit +des mains du Père Joaldy une coupe de lapis-lazuli, encerclée d'or et +garnie de gemmes magnifiques. Depuis un temps immémorial, elle avait +servi au mariage de tous les princes Milcza... Le prélat l'emplit de +vin de Tokaï, il la bénit et s'avançant vers les nouveaux époux, la +présenta au prince Arpad. + + +D'après le rite traditionnel à Voraczy, c'était l'époux qui devait, le +premier, y tremper ses lèvres, affirmant ainsi sa suprématie conjugale, +et la tendait ensuite à sa femme. Aussi y eut-il dans l'assemblée un +vif mouvement de surprise lorsqu'on vit le prince, en un geste de +respect chevaleresque, se pencher vers Myrtô et approcher lui-même de +ses lèvres la coupe éblouissante. Après quoi, il but à son tour, tandis +que les assistants, se levant, acclamaient les nouveaux mariés. + +Pendant qu'on se répandait dans les salons, le prince et Myrtô allèrent +faire le tour des longues tables dressées dans les jardins pour les +tenanciers et les pauvres du pays. D'enthousiastes "eljen" les +accueillirent, des malheureux sauvés de la misère ou du désespoir par +celle qui était appelée couramment "notre ange", baisaient la robe de +Myrtô... Le prince, visiblement ravi, emmena cependant bientôt la jeune +femme, car celle-ci, malgré son énergie, ne pouvait dissimuler +complètement la fatigue qui la gagnait après la longue cérémonie du +matin et le repas interminable comme le voulait la tradition. + +--Maintenant, vous allez pouvoir vous reposer, ma Myrtô. Ma mère et +mes soeurs s'occuperont de nos hôtes. Voulez-vous que nous allions dans +le parc? L'air dissipera peut-être votre mal de tête. + +--Oh! volontiers! Mais n'aviez-vous pas quelque chose à demander à Mgr +Gisza avant son départ? + +--C'est vrai! Voyez comme j'ai besoin d'avoir près de moi ma chère +petite femme pour me rappeler tout!... Allez en avant, Myrtô chérie, je +vous rejoindrai dans un instant. + +Il l'attira à lui, la baisa au front et s'éloigna d'un pas rapide. + +Une bizarre impression s'empara soudain de Myrtô. + +Il lui vint l'envie folle de le rappeler, de lui crier: "Non, non, +restez près de moi!" + +Allons, la fatigue l'avait rendue aujourd'hui bien nerveuse!... Elle +raconterait tout à l'heure à Arpad cette singulière idée, et ils +riraient tous deux de cet effroi enfantin. + +Elle se dirigea lentement vers le parc. Cette fin d'après-midi était +d'une douceur pénétrante, empreinte de ce charme particulier des +premières journées automnales. Les feuillages prenaient déjà quelques +teintes chaudes, le soleil déclinant répandait une tiédeur exquise dans +l'atmosphère. + +Comme la jeune femme passait près d'un bosquet, elle vit remuer le +feuillage, et elle ne put retenir un mouvement d'effroi lorsqu'une +femme, couverte d'un manteau noir à capuchon, se dressa tout à coup +devant elle. + +--Que faites-vous là? dit-elle en se ressaisissant aussitôt. + +L'inconnue, au lieu de répondre, interrogea en allemand, mais avec un +accent étranger: + +--Avez-vous vu un portrait de la princesse Alexandra? + +--Oui... Mais que signifie?... + +D'un geste brusque, la femme fit retomber son capuchon, et une +exclamation s'étouffa dans la gorge de Myrtô... + +Elle avait devant elle Alexandra... Oui, c'étaient ses traits, son +regard... + +Il sembla à Myrtô que son coeur s'arrêtait de battre... L'étrangère +enveloppait d'un coup d'oeil haineux la jeune femme, plus blanche que +sa robe d'épousée... + +--Vous ne vous attendiez pas à cette résurrection, princesse? dit-elle +enfin d'un ton mordant. + +--Alors, vous... vous n'êtes pas morte? + +Les mots s'échappaient machinalement des lèvres pâles de Myrtô, elle +n'avait plus conscience de ce qu'elle disait, un voile couvrait son +regard, un écroulement se faisait en elle... + +--Mais il paraît, puisque me voici devant vous. C'est une véritable +surprise, n'est-il pas vrai? On croyait cette pauvre Mrs Burnett morte +et enterrée... Malheureusement elle a survécu, et, apprenant le second +mariage du prince Milcza, elle a eu la curiosité de connaître celle qui +la remplaçait, cette jeune Grecque que l'on disait si belle... Oh! la +renommée n'a pas menti! Belle vous l'êtes royalement! dit-elle avec un +regard envieux. Et on dit encore que tout le monde vous aime... et lui +surtout! Vous avez tous les bonheurs, la vie s'annonce radieuse pour +vous... Et cependant un mot de moi peut tout vous enlever. + +Son regard, un peu voilé sous les paupières retombantes, cherchait à +scruter la physionomie rigide de Myrtô. + +--...Quand on saura que je vis, tout changera pour vous. L'Eglise +déclarera nul votre mariage, ceux qui vous entouraient d'hommages +aujourd'hui s'éloigneront de vous. Voilà ce qui vous attend, princesse +Milcza, si Alexandra Ouloussof se déclare vivante... Mais il dépend de +vous qu'elle demeure dans le tombeau. Pour cela, il vous suffira... + +Elle s'arrêta une seconde. Myrtô attachait sur elle un regard fixe... + +--...Il suffira que vous m'aidiez dans le grave embarras d'argent où +je me trouve. Pour des raisons inutiles à vous expliquer, je me suis +séparée de mon second mari, et je suis presque dans la misère. Vous +êtes, vous, la femme du plus opulent magnat de Hongrie. Il vous sera +facile de me donner la somme d'argent nécessaire... ou bien, si vous le +préférez, quelques-uns des joyaux dont vous avez dû être comblée. Alors +je vous ferai le serment de me taire... + +Myrtô eut tout à coup un violent soubresaut. Jusque-là, les paroles de +l'étrangère étaient arrivées à ses oreilles comme une sorte de +bourdonnement. Dans l'épouvantable désarroi de son esprit, dans la +torture de son coeur, elle ne parvenait pas à en saisir exactement le +sens. Mais cette fois elle avait compris... + +--Taisez-vous!... c'est odieux! s'écria-t-elle d'une voix étranglée, +en étendant la main. Pour qui me prenez-vous?... Croyez-vous que ma +conscience s'arrêterait une seconde à cette sacrilège tromperie?... Si +vous dites vrai, c'est moi-même qui l'apprendrai à tous... et il n'y +aura plus de princesse Milcza, fit-elle avec un brisement dans la voix. + +Une lueur de contrariété passa dans le regard d'Alexandra. + +--Allons donc, vous ne lâcherez pas ainsi une telle position pour de +simples scrupules de conscience! dit-elle en haussant les épaules. Et +que deviendrait le prince Milcza sans vous? Pensez-vous qu'il +supporterait ce nouveau malheur? + +Oh! quelle douleur atroce broyait soudain le coeur de Myrtô... + +--...Et vous-même, qui devez lui être si attachée, vous qui êtes si +jeune et dont l'existence se trouvera ainsi brisée, au moment où le +plus enivrant bonheur vous était promis?... Tous ces sacrifices, toutes +ces souffrances, le simple silence vous les évitera... le silence et un +peu d'argent. + +Myrtô se dressa brusquement, elle étendit les mains dans un élan de +toute sa jeune âme loyale et pure... + +--Taisez-vous!... retirez-vous, misérable tentatrice! Je ne veux pas +vous écouter un instant de plus. Mgr Gisza est encore là, allez lui +apprendre la vérité... Et tout à l'heure, je partirai, je serai Myrtô +Elyanni comme hier... et Dieu nous accordera la grâce de la +résignation, acheva-t-elle d'une voix étouffée. + +L'étrangère ne put retenir un geste de fureur. + +--Vous êtes folle!... Il faut que vous acceptiez, je le veux, +entendez-vous? + +Elle avait saisi le poignet de la jeune femme et le serrait violemment, +tandis que ses yeux bleu pâle l'enveloppaient d'un regard irrité. + +--Lâchez-moi, ou j'appelle! dit fermement Myrtô. La table des gardes +forestiers n'est pas loin d'ici, ils m'entendront aussitôt... Et si le +prince vous voit, je ne réponds de rien... + +Les beaux traits de l'étrangère étaient convulsés par une sorte de +rage. Elle laissa aller cependant le poignet meurtri de Myrtô, et dit +avec une sourde fureur: + +--Vous êtes une créature stupide et folle... Mais je saurai arriver à +mes fins d'une manière ou de l'autre. Vous entendrez encore parler de +moi, princesse Milcza. + +Elle ramena brusquement le capuchon sur sa tête et s'éloigna d'un pas +rapide. + +Myrtô demeura un instant immobile, pétrifiée dans son anéantissement +affreux. Puis, passant d'un geste machinal la main sur son front, elle +s'en alla au hasard vers le parc... + +Elle laissait traîner sur le sol sa longue traîne de moire que les +rayons du soleil déclinant faisaient étinceler. Elle n'avait plus de +pensées, elle sentait ses idées vaciller dans son cerveau comprimé par +l'angoisse épouvantable... + +Elle se vit tout à coup près du temple grec. Une douleur atroce la +mordit au coeur... Ici avaient eu lieu leurs fiançailles, ici elle +avait connu ce qu'elle était pour lui... + +Une grande faiblesse envahit tout à coup Myrtô, ses jambes fléchirent +sous elle, et elle n'eut que le temps de se laisser tomber sur un des +degrés du temple. + +Là, le front entre ses mains, elle s'abîma dans une douleur +silencieuse, dans l'agonie de son âme aux prises avec l'affreuse +réalité. + +Elle ne songeait pas à elle, à sa vie brisée, comme l'avait dit cette +femme. Non, c'était lui... lui seul qu'elle se représentait, l'âme +déchirée, désespérée peut-être. Il était si nouveau converti encore!... +Oh! la pensée de sa douleur, de sa révolte!... + +Elle se rappela tout à coup que, par deux fois, elle avait demandé de +souffrir pour que Dieu accordât au prince Milcza la grâce du bonheur +temporel et surtout éternel. + +--Oh! mon Dieu, pour moi, ce que vous voudrez! Mais lui... lui qui a +déjà tant souffert! + +Comme une ironie mordante, les sons d'un orchestre de tziganes +arrivaient jusqu'à elle, rythmant une czarda. C'était en son honneur +que tout Voraczy était en fête... pour ce mariage dont tous, ce soir, +connaîtraient la nullité. De ces cérémonies touchantes et magnifiques, +de cette allégresse, de ce bonheur, il ne restait rien... + +Et il y aurait de nouveau, à Voraczy, un homme au regard sombre, qui +s'en irait solitaire à travers son immense domaine, l'âme broyée de +regrets douloureux... et peut-être de haine contre "l'autre". + +--Mon Dieu, ayez pitié! gémit Myrtô. + +Elle se sentait défaillir sous l'étreinte de ce martyr moral... Et elle +songea avec terreur qu'elle allait le voir, qu'il faudrait lui révéler +l'atroce vérité, assister à sa révolte, à son désespoir, lutter, +peut-être, pour faire prévaloir les droits imprescriptibles de la loi +divine... + +--Oh! non, je ne veux pas!... pas maintenant? murmura-t-elle en +comprimant sa poitrine où le coeur battait à grands coups précipités. +Il faut que je parte... je lui écrirai... + +Elle ne songeait pas à toutes les impossibilités qui se dressaient +devant elle. Un effroi irraisonné, une crainte déchirante de voir "sa" +douleur l'emportaient, la faisaient se dresser débout, prête à fuir au +hasard... + +Mais il était trop tard, un pas bien connu se faisait entendre... le +prince apparaissait, se hâtant, le visage radieux... + +--Enfin, me voilà, Myrtô! Mon excellent oncle m'a un peu retenu... +Mais qu'avez-vous? + +Il prononçait ces mots d'un ton de terreur, en s'élançant vers la jeune +femme dont le visage était décomposé et les yeux presque hagards. + +Elle étendit les mains en balbutiant: + +--Partez, Arpad... laissez-moi... Je vous expliquerai... Mais je ne +suis pas votre femme... + +--Myrtô! + +Elle comprit, à sa physionomie et au son de sa voix, qu'il la croyait +folle. + +--Oh! non, j'ai toute ma raison! dit-elle d'un ton brisé. Il faut nous +séparer, Arpad, Dieu ne permet pas que je remplisse près de vous les +devoirs que j'avais acceptés avec tant de bonheur. + +--Myrtô, que voulez-vous dire? s'écria-t-il avec effroi en lui +saisissant la main. + +Elle murmura, d'une voix si faible qu'il l'entendit à peine: + +--Alexandra vit... Je l'ai vue... + +--Alexandra! + +Il la regardait avec stupeur, et de nouveau elle vit que sa crainte de +tout à l'heure reparaissait. + +--Non, je ne suis pas folle, je vous assure, Arpad! Je l'ai vue tout à +l'heure dans le jardin, elle m'a dit qu'elle avait échappé à la mort, +qu'elle s'était séparée de son second mari, elle a eu le cynisme de +m'offrir le silence contre argent comptant... + +Le prince l'interrompit brusquement. + +--Une jeune femme qui ressemblait à Alexandra? + +--Oui... Oh! c'était elle, bien elle! J'avais vu son portrait, je l'ai +reconnue aussitôt! + +Le prince lâcha la main de Myrtô et, sortant de sa poche un petit +sifflet d'or qui lui servait à appeler ses gardes lorsqu'il avait une +communication à leur faire au cours de ses promenades dans le parc, il +en tira un son prolongé. Puis il se tourna vers Myrtô stupéfaite et lui +prit les mains en posant son regard plein de tendresse sur le visage +altéré de la jeune femme. + +--Oh! si, vous êtes ma femme devant Dieu et devant les hommes, ma +bien-aimée! Vous avez été la dupe d'une misérable aventurière... + +Un cri s'échappa de la gorge contractée de Myrtô: + +--Arpad... oh! serait-ce vrai? + +--Oui, c'est la vérité absolue. Celle que vous avez vue est bien une +Ouloussof, mais la soeur d'Alexandra, Fedora, une jeune soeur qui lui +ressemble de frappante manière, bien que ceux qui ont connu l'aînée +puissent dès le premier abord distinguer quelques différences. Pour +vous, qui n'aviez vu qu'un portrait, je comprends que vous ayez été +saisie... Cette Fedora, mariée et divorcée ensuite comme sa soeur, est +devenue une sorte d'aventurière, toujours à la recherche d'expédients. +Ayant lu quelque part l'annonce de notre mariage, elle aura eu l'idée +de tenter quelque escroquerie... Mais soyez sans crainte, ma Myrtô, sa +soeur est bien morte. Jai pris tous mes renseignements, toutes mes +précautions, afin qu'il ne puisse subsister le moindre doute. Elle a +survécu une heure encore à ses affreuses brûlures, et a rendu le +dernier soupir entourée de la famille Burnett. Il n'y a aucun doute... +aucun, je vous le répète, Myrtô! + +Une joie immense, surhumaine, envahissait la jeune femme. Elle murmura: +"Arpad!... mon mari!", et s'affaissa à demi évanouie. + +Il la reçut entre ses bras, la fit asseoir près de lui sur les degrés. +Déjà, elle reprenait ses sens, et, ses nerfs se détendant, elle se mit +à sangloter doucement, la tête sur l'épaule de son mari. Il la calmait +avec de tendres paroles, et bientôt les larmes cessèrent, Myrtô sentit +qu'avec le bonheur les forces lui revenaient un peu... + +Un homme, portant la tenue des gardes forestiers du prince, apparut +tout à coup au bord de la clairière. Sur un signe de son maître, il +s'avança jusqu'au péristyle... + +--Dulby, fais faire immédiatement une battue dans le parc et aux +environs du château. Il s'agit de trouver et d'arrêter une femme qui a +effrayé la princesse et a tenté de lui extorquer de l'argent. Elle est +jeune, très grande, très blonde, de beaux traits, les yeux bleus +pâles... Pourriez-vous indiquer à peu près comment elle était vêtue, +Myrtô? + +--Elle avait un long manteau noir à capuchon... Mais je ne saurais +dire dans quelle direction elle est partie, j'étais si bouleversée!... + +--Peu importe, on cherchera partout. Elle ne peut encore être bien +loin... Tu as compris, Dulby? + +--Oui, Votre Excellence. + +--Va, et ne perds pas de temps. + +--Vous voulez la faire arrêter, Arpad? dit Myrtô, lorsque le garde se +fut éloigné. + +--Certes!... J'avais appris il y a quelque temps qu'on la recherchait +comme coupable d'une récente escroquerie, et hier, il m'est parvenu un +rapport sur sa présence aux environs. J'ai eu le tort de n'y pas +accorder l'attention nécessaire... Quelle souffrance je vous aurais +évitée ainsi, ma Myrtô! + +Il contemplait avec douleur le cher visage où demeuraient encore les +traces de l'épouvantable angoisse qui avait bouleversé le coeur de +Myrtô. + +--Oh! c'est fini maintenant! dit-elle en souriant pour le rassurer. +C'est fini, mon cher Arpad, puisque je sais maintenant que tout cela +n'était qu'un mauvais rêve. + +Mais un frisson rétrospectif la secouait encore. + +--Si vous vous sentiez assez forte, nous rentrerions, chérie. L'air +fraîchit un peu, et vous n'êtes pas suffisamment couverte. + +--Oh! oui, je marcherai, avec votre appui, Arpad! + +Lentement, car elle était encore affaiblie après cette terrible +secousse morale, ils revinrent vers le château. Dans les salons, dans +les jardins, on dansait au son des orchestres de tziganes. Personne ne +s'était douté du bref petit drame qui avait eu surtout pour théâtre le +coeur de Myrtô. + +Evitant la partie du jardin où tourbillonnaient les couples, le prince +conduisit sa femme vers son appartement. Il la fit entrer dans son +cabinet de travail, l'installa dans un fauteuil près de la fenêtre, +sonna Miklos pour faire apporter du thé... Le calme revenait de plus en +plus dans Myrtô, sous l'influence de cette affectueuse sollicitude, +dans l'atmosphère tranquille de cette pièce immense meublée avec une +somptuosité artistique et sévère, et ornée à profusion de fleurs +admirables. Au-dessus du bureau de son mari, elle voyait le dernier +tableau dû au pinceau de Christos Elyanni, celui qui le représentait +avec sa femme et sa fille. D'accord avec Myrtô, le prince l'avait fait +placer dans cette pièce où il se tiendrait souvent avec sa femme. + +--De cette façon, puisque je n'ai pas eu le bonheur de connaître vos +chers parents, je les aurai souvent sous les yeux, ainsi que vous, ma +petite Myrtô, avait-il dit à sa fiancée. + +Comme ils auraient été heureux du bonheur de leur enfant! Ce matin, +Myrtô avait éprouvé une impression de tristesse en songeant à leur +absence... Et maintenant encore, une larme brillait dans les yeux qui +s'attachaient sur la tableau... + +Mais une main saisit la sienne, une voix chaude, la chère voix qu'elle +avait cru tout à l'heure ne plus entendre, murmura à son oreille: + +--Ne pleurez pas, ma femme aimée, car aujourd'hui, ils sont heureux de +notre bonheur, ils vous bénissent... ils nous bénissent, ma chère +petite Myrtô. + +Elle leva vers lui son regard rayonnant, où se reflétait si bien +toujours l'âme pure, vaillante et tendre de Myrtô, et il murmura: + +--J'aime vos yeux, Myrtô!... Vous rappelez-vous que notre petit Karoly +disait ainsi?... Lui aussi avait été pris à la lumière de ces grands +yeux... + +Miklos entra, apportant le thé, il annonça que le garde Dulby était +prêt à rendre compte de sa mission. + +--Déjà! A la bonne heure!... Fais-le entrer, Miklos. + +Le garde apparut, couvert de poussière, et s'avança de quelques pas au +milieu de la pièce. + +--Eh bien! c'est fait, Dulby? + +--Oui, Votre Excellence, elle est arrêtée. Mais elle était armée et a +tiré un coup de revolver sur Mihacz qui est assez grièvement blessé, je +le crains. + +--Oh! pauvre garçon! s'écria Myrtô. Arpad, nous allons le voir? + +--Pas vous, Myrtô, c'est assez d'émotions pour aujourd'hui. Restez +bien tranquille ici, je reviens dans un moment, après avoir su ce que +pense le docteur de cette blessure. + +Dans la grande pièce où flottait un parfum léger elle demeura seule, +et, fermant les yeux, elle essaya de revoir avec calme les affres par +lesquelles elle venait de passer. Dieu l'avait exaucée, elle avait +souffert une brève mais douloureuse agonie, et lui, son mari, lui dont +elle avait dit un jour: "Son bonheur est mon bonheur", avait été +épargné par la miséricorde divine. + +Un hymne de reconnaissance s'élevait de l'âme de Myrtô, où le calme +était revenu complet maintenant. Un peu penchée, les mains jointes, +elle priait pour "lui", pour le pauvre homme frappé en accomplissant +son devoir, pour la malheureuse criminelle qui l'avait tant fait +souffrir... + +Le prince Milcza entra en disant d'un ton joyeux: + +--Allons, il n'y a rien de grave, rien absolument. Ce brave Mihacz +sera sur pied dans quelques jours, et il y gagnera une augmentation de +traitement qui sera fort bien accueillie par sa nombreuse famille. + +Il s'assit près de sa femme et la baisa au front en disant avec émotion: + +--Chassez maintenant tous ces vilains nuages qui ont tenté d'assombrir +le premier jour de notre union, ma Myrtô. Vous continuerez à être pour +moi la chère, la radieuse fée aux fleurs... car c'est par l'influence +de vos vertus que le repentir, la foi et la charité, ces fleurs +célestes, se sont épanouis dans l'âme autrefois révoltée et endurcie, +dans la pauvre âme malade du prince Milcza. + + + + +FIN. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Exilee, by Delly + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'EXILEE *** + +***** This file should be named 28519-8.txt or 28519-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/5/1/28519/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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