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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:38:35 -0700 |
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Le monde entier lui devait déjà la connaissance de la figure de +la terre. Ceux de vos sujets à qui cette importante découverte était +confiée, choisis entre les plus illustres savants français, avaient +déterminé les dimensions du globe.</p> + +<p>L’Amérique, il est vrai, découverte et conquise, la route par mer frayée +aux Indes et aux Moluques, sont des prodiges de courage et de succès qui +appartiennent sans contestation aux Espagnols et aux Portugais. +L’intrépide Magellan, sous les auspices d’un Roi qui se connaissait en +hommes, échappa au malheur si ordinaire à ses pareils, de passer pour un +visionnaire; il ouvrit la barrière, franchit les pas difficiles et, +malgré le sort qui le priva du plaisir de ramener son vaisseau à Séville +d’où il était parti, rien ne put lui dérober la gloire d’avoir le +premier fait le tour du globe. Encouragés par son exemple, les +navigateurs anglais et hollandais trouvèrent de nouvelles terres et +enrichirent l’Europe en l’éclairant.</p> + +<p>Mais cette espèce de primauté et d’aînesse en matière de découvertes +n’empêche pas les navigateurs français de revendiquer avec justice une +partie de la gloire attachée à ces brillantes mais pénibles entreprises. +Plusieurs régions de l’Amérique ont été trouvées par des sujets +courageux des Rois vos ancêtres et Gonneville, né à Dieppe, a le premier +abordé aux terres australes. Différentes causes tant intérieures +qu’extérieures ont paru depuis suspendre à cet égard le goût et +l’activité de la maison.</p> + +<p>VOTRE MAJESTÉ a Voulu profiter du loisir de la paix pour procurer à la +géographie des connaissances utiles à l’humanité. Sous vos auspices, +SIRE, nous sommes entrés dans la carrière; des épreuves de tout genre +nous attendaient à chaque pas, la patience et le zèle ne nous ont pas +manqué. C’est l’histoire de nos efforts que j’ose présenter à VOTRE +MAJESTÉ, votre approbation en fera le succès.</p> + +<p>Je suis avec le plus profond respect,</p> + +<p>DE VOTRE MAJESTÉ,</p> + +<p>SIRE,</p> + +<p>Le très humble et très soumis serviteur et sujet,</p> + +<p><span style="margin-left: 1.5em;"><span class="smcap">De Bougainville</span>.</span></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h3> + + +<p class="c"><i>DISCOURS PRÉLIMINAIRE</i></p> + + +<p>J’ai pensé qu’il serait à propos de présenter à la tête de ce récit, +l’énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des +différentes découvertes faites jusqu’à ce jour dans la mer du Sud ou +Pacifique.</p> + +<p>Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq +vaisseaux espagnols, partit de Séville, trouva le détroit qui porte son +nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, où il découvrit deux +petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les îles +Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire +revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut +hissé à terre à Séville, comme un monument de cette expédition, la plus +hardie peut-être que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut +démontrée physiquement, pour la première fois, la sphéricité et +l’étendue de la circonférence de la terre.</p> + +<p>Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre +1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le +tour du globe. La reine Elisabeth vint manger à son bord, et son +vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé à Deptfort dans +un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les +découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les +cartes, dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus +quelques îles au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle +Albion.</p> + +<p>Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet +1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce +voyage, le troisième fait autour du monde, ne produisit aucune +découverte.</p> + +<p>Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598, +avec quatre vaisseaux, passa le détroit de Magellan, cingla le long des +côtes occidentales de l’Amérique, d’où il se rendit aux Larrones, aux +Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance, et rentra à +Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n’a fait aucune +découverte dans la mer du Sud.</p> + +<p>Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de +Zélande le 8 août 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant +que d’être rendu au détroit de Magellan, le traversa, fit des courses +sur les côtes du Pérou et du Mexique, d’où, sans rien découvrir dans sa +route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux +rentrèrent dans les ports de Hollande le 1<sup>er</sup> juillet 1617.</p> + +<p>Presque dans le même temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient +leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La +Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui porte le nom de Lemaire, +entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn; y +découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et environ +cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l’île des +Chiens; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l’ouest, +l’île sans Fond; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze +lieues plus à l’ouest, l’île Water; à vingt lieues de celle-là dans +l’ouest, l’île des Mouches; par les seize degrés dix minutes sud, et de +cent soixante-treize à cent soixante-quinze degrés de longitude +occidentale de Paris, deux îles, celle des Cocos, et celle des Traîtres; +cinquante lieues plus ouest, celle d’Espérance, puis l’île de Horn, par +quatorze degrés cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent +soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de Paris. Ensuite ils +cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent entre son +extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre 1616. +Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des +vaisseaux de la Compagnie: Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten +revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et +dix jours.</p> + +<p>Jacques L’Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une +flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la +conquête du Pérou; ils entrèrent dans la mer du Sud par le cap de Horn, +et guerroyèrent sur les côtes espagnoles, d’où ils se rendirent aux +Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du Sud, puis à +Batavia. L’Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son +vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.</p> + +<p>En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie; il doubla le cap de +Horn, fit diverses courses sur les côtes espagnoles, se rendit aux +Larrones, et revint par le cap de Bonne-Espérance en Angleterre, où il +arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n’a fait aucune découverte dans +la mer du Sud; il prétend avoir découvert dans celle du Nord, par +quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts lieues de la +côte des Patagons, l’île Pepis. Je l’ai cherchée trois fois, et les +Anglais deux, sans la trouver.</p> + +<p>Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de +Horn, fit la guerre sur les côtes espagnoles jusqu’en Californie, d’où, +par une route frayée déjà plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux +Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne Espérance, il ternit +aux Dunes le 1<sup>er</sup> octobre 1711.</p> + +<p>Dix ans après, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande, +sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le +cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver; découvrit dans +le sud du tropique austral l’île de Pâques, dont la latitude est +incertaine; puis, entre le quinzième et le seizième parallèle austral, +les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses vaisseaux; puis à peu près +dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le Labyrinthe composé +de six îles, et l’île de la Récréation, où il relâcha. Il découvrit +ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu’il nomma îles de +Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de +Thienhoven et Groningue; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée +et des Terres des Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux +furent confisqués.</p> + +<p>L’amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux +de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent +quatre-vingts jours après son départ du même lieu.</p> + +<p>Le goût des grandes navigations paraissait entièrement éteint, lorsque +en 1741 l’amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l’excellente +relation est entre les mains de tout le monde, et qui n’a rien ajouté à +la géographie.</p> + +<p>Depuis ce voyage de l’amiral Anson, il ne s’en est point fait de grand +pendant plus de vingt années.</p> + +<p>L’esprit de découverte a semblé récemment se ranimer.</p> + +<p>Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit +de Magellan, découvre quelques îles dans la mer du Sud, faisant sa route +presque au nord-ouest, arrive à Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le +24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours +après son départ.</p> + +<p>Deux mois après le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part +d’Angleterre avec les vaisseaux le <i>Deflin</i> et le <i>Swallow</i>, il traverse +le détroit de Magellan, est séparé du <i>Swallow</i>, que commandait le +capitaine Carteret, au débouquement dans la mer du Sud; il y découvre +une île environ par le dix-huitième parallèle à peu près en août 1767; +il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive à +Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin +rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.</p> + +<p>Son compagnon Carteret, après avoir essuyé beaucoup de misères dans la +mer du Sud, arrive à Macassar au mois de mars 1768, avec perte de +presque tout son équipage, à Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne +Espérance à la fin de décembre. On verra que je l’ai rencontré à la mer +le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude +septentrionale. Il n’est arrivé en Angleterre qu’au mois de juin.</p> + +<p>On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n’appartient à +la nation française, et que six seulement ont été faits avec l’esprit de +découverte; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin, +de Byron et de Wallas; les autres navigateurs, qui n’avaient pour objet +que de s’enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des +routes connues sans étendre la connaissance du globe.</p> + +<p>En 1714, un Français, nommé La Barbinais le Gentil, était parti sur un +vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les côtes du +Chili et du Pérou. De là, il se rendit en Chine où, après avoir séjourné +près d’un an dans divers comptoirs, il s’embarqua sur un autre bâtiment +que celui qui l’y avait amené, et revint en Europe, ayant à la vérité +fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu’on puisse dire que ce +soit un voyage autour du monde fait par la nation française.</p> + +<p>Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d’Europe, soit des côtes +occidentales de l’Amérique méridionale, soit des Indes orientales, ont +fait des découvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du +monde.</p> + +<p>Il paraît que c’est un Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les +premières en 1503 et 1504; on ignore où sont situées les terres +auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un habitant, que le +gouvernement n’a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel Gonneville, +se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser son +héritière.</p> + +<p>Alfonse de Salazar, Espagnol, découvrit en 1525 l’île Saint-Barthélemy, +à quatorze degrés de latitude nord, et environ cent cinquante-huit +degrés de longitude à l’est de Paris.</p> + +<p>Alvar de Saavedra, parti d’un port du Mexique en 1526, découvrit, entre +le neuvième et le onzième parallèle nord, un amas d’îles qu’il nomma les +îles des Rois, à peu près par la même longitude que l’île +Saint-Barthélemy; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques; +et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des îles ou +terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore +par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l’est des +îles des Rois, une suite d’îles basses, nommées les îles des Barbus.</p> + +<p>Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour +reconnaître la mer du Sud, ne découvrirent qu’une île située par vingt +degrés de longitude ouest de Paris. Ils la nommèrent île Saint-Thomas.</p> + +<p>Jean Gaëtan, appareillé du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord +de la ligne. Il y découvrit entre le vingtième et le neuvième parallèle, +à des longitudes différentes, plusieurs îles; à savoir, Rocca, Partida, +les îles du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l’île d’Arézise, et +enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt, suivant son rapport, à +la Nouvelle-Bretagne; mais Dampierre n’avait pas encore découvert le +passage qui porte son nom.</p> + +<p>Le voyage suivant est plus fameux que tous les précédents.</p> + +<p>Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Pérou en 1567, découvrirent les +îles célèbres que leur richesse fit nommer îles de Salomon; mais, en +supposant que les détails rapportés sur la richesse de ces îles ne +soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et c’est vainement +qu’on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu’elles sont dans +la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième +parallèle. L’île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes +voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.</p> + +<p>En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux, +entra le premier par la mer du Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit +des observations importantes, et montra dans cette expédition autant de +courage que d’intelligence. La relation de ce voyage a été imprimée à +Madrid en 1768. Elle renferme des détails intéressants pour tous les +navigateurs qui seront dans le cas de franchir le détroit de Magellan.</p> + +<p>En 1595, Alvar de Mindana, qui avait été du voyage fait par Mendoce dans +l’année 1567, repartit du Pérou avec quatre navires pour la recherche +des îles de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis +célèbre par ses propres découvertes. Mindana découvrit entre le neuvième +et le onzième parallèle méridional, environ par cent huit degrés à +l’ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et +Christine, qu’il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella +de Mendoce, qui était du voyage; environ vingt-quatre degrés plus à +l’ouest, il découvrit les îles Saint-Bernard; presque à deux cents +lieues dans l’ouest de celle-ci; l’île Solitaire, et enfin l’île +Sainte-Croix, située à peu près par cent quarante degrés de longitude +orientale de Paris. La flotte navigua de là aux Larrones, et enfin aux +Philippines, où n’arriva pas le général Mindana: on n’a pas su ce +qu’était devenu son navire.</p> + +<p>Fernand de Quiros, compagnon de l’infortuné Mindana, avait ramené au +Pérou dona Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 décembre +1605, et prit sa route à peu près dans l’ouest-sud-ouest. Il découvrit +d’abord une petite île vers le vingt-cinquième degré de latitude sud, +environ par cent vingt-quatre degrés de longitude occidentale de Paris; +puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit autres îles +basses et presque noyées, qui portent son nom; et par le treizième degré +de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l’ouest de Paris, +l’île qu’il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l’île +Sainte-Croix qu’il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut +vaine, il découvrit par treize degrés de latitude sud, et à peu près +cent soixante-seize degrés de longitude orientale de Paris, l’île de +Taumaco, puis à environ cent lieues à l’ouest de cette île, par quinze +degrés de latitude sud, une grande terre qu’il nomma la Terre australe +du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont diversement placée. +Là il finit de courir à l’ouest, et reprit à la fin de l’année 1606, +après avoir encore infructueusement cherché l’île Sainte-Croix.</p> + +<p>Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 août 1642, découvrit par +quarante-deux degrés de latitude australe, et environ cent +cinquante-cinq degrés à l’est de Paris, une terre qu’il nomma Vandiemen; +il la quitta faisant route à l’ouest, et environ à cent soixante degrés +de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par +quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ +jusqu’au trente-quatrième degré de latitude sud, d’où il cingla au +nord-est, et découvrit par vingt-deux degrés trente-cinq minutes, +environ cent soixante-quatorze degrés à l’est de Paris, les îles +Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus +loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée et Gilolo.</p> + +<p>On a donné le nom général de Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit +de terres, soit d’îles, qui s’étend depuis le sixième jusqu’au +trente-quatrième degré de latitude australe, entre le cent cinquième et +le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien de Paris. +Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des +navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette +contrée. La première terre découverte en ces parages fut la terre de +Concorde, autrement appelée d’Endracht, du nom du vaisseau que montait +celui qui l’a trouvée en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième +degré de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, située +à peu près sous le quinzième parallèle, fut découverte par Zéachen, qui +lui donna le nom d’Amhem et de Diemen; et ce pays n’est pas le même que +celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d’Edels donna son +nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre +portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle, +reçut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une +côte qui paraît faire la suite de celle de Leuwin dans l’ouest. +Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la côte occidentale, +voisine du tropique du Capricorne, quoiqu’elle dû porter celui du +capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait payé l’honneur de cette +découverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses.</p> + +<p>Dans la même année 1628, entre le dixième et le vingtième parallèle, le +grand golfe de la Carpentarie fut découvert par Pierre Carpenter, +Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnaître toute +cette côte.</p> + +<p>Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un +premier voyage sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et était abordé +entre la terre d’Amhem et celle de Diemen; cette course, fort courte, +n’avait produit aucune découverte. En 1699, il partit d’Angleterre avec +l’intention expresse de reconnaître toute cette région sur laquelle les +Hollandais ne publiaient point les lumières qu’ils possédaient. Il en +parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu’au +quinzième parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de +Witt et conjectura qu’il pouvait exister un passage au sud de la +Carpentarie. Il retourna ensuite à Timor, d’où il revint visiter les +îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée, découvrit le passage qui +porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île qui forme ce +détroit à l’est, et reprit sa course pour Timor le long de la +Nouvelle-Guinée. C’est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu’en +1691, tantôt flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde +en changeant de navires.</p> + +<p>Tel est l’exposé succinct des divers voyages autour du globe, et des +découvertes différentes faites dans le vaste océan Pacifique, jusqu’au +temps de notre départ.</p> + +<p>Depuis notre retour en France et la première édition de cet ouvrage, des +navigateurs anglais sont revenus d’un nouveau voyage autour du monde, et +ce voyage me paraît être celui des modernes de cette espèce où on a fait +le plus de découvertes en tous genres. Le nom du navire est l’Endeavour; +il était commandé par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et +Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du +voyage a déjà paru; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les +détails concernant l’histoire naturelle, est annoncée pour l’hiver +prochain. En attendant, j’ai cru à propos de placer ici un abrégé de +l’extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à +l’Académie des sciences de Paris.</p> + +<p>Partis de Plymouth le 25 août 1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le +16 janvier 1669 après deux relâches, l’une à Madère, l’autre à Rio de +Janeiro. Ils s’arrêtent cinq jours à la baie de Bon-Succès, et, ayant +doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril +au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en juin le +passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des +Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s’arrêter à quelques-unes +des îles voisines; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes mœurs +et le même langage qu’à Tahiti.</p> + +<p>De là ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zélande par +quarante degrés de latitude australe.</p> + +<p>Ils y atterrent le 3 octobre sur la côte orientale, et reconnaissent +parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande, +au lieu d’être partie du continent austral, comme on le supposait assez +généralement, est composée de deux îles sans aucune terre ferme dans le +voisinage. Ils observent aussi qu’on y parle différents dialectes de la +langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqué +dans l’Endeavour.</p> + +<p>Leurs découvertes ne se bornent pas à celles-là; après avoir quitté le +31 mars 1770 les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par +les trente-huit degrés de latitude australe sur la partie orientale de +la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en remontant vers le nord, ils y +font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu’au 10 juin où +ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude dans les +parages où l’on verra que je me suis trouvé fort embarrassé; ils restent +échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un +petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après +avoir été plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils +trouvent enfin par dix degrés de latitude australe un détroit entre la +Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils +débouchent dans la mer des Indes.</p> + +<p>Insatiables de recherches, ils visitent encore les côtes méridionales et +occidentales de la Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte +méridionale de l’île Java, passent le détroit de la Sonde, et arrivent +le 9 octobre à Batavia. Ils y séjournent deux mois, relâchent ensuite au +cap de Bonne-Espérance, à l’île Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux +Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes +connaissances en géographie et de découvertes intéressantes dans les +trois règnes de la nature.</p> + +<p>Cette esquisse fera désirer impatiemment aux lecteurs la relation +détaillée de cette instructive expédition, et doit me rendre encore plus +timide à publier le récit de la mienne. Avant que de le commencer, qu’il +me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation +comme un ouvrage d’amusement: c’est surtout pour les marins qu’elle est +faite. D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la +ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels +fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si +l’habitude d’écrire avait pu m’apprendre à sauver par la forme une +partie de la sécheresse du fond! Mais, quoique initié aux sciences dès +ma plus tendre jeunesse, ou les leçons que daigna me donner M. +d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public +un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire +des sciences et des lettres; mes idées et mon style n’ont que trop pris +l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans. +Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on +se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume aimée du +public eût aidé à la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis +personne; je prétends encore moins établir ou combattre aucune +hypothèse. Quand même les différences très sensibles, que j’ai +remarquées dans les diverses contrées où j’ai abordé, ne m’auraient pas +empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun aujourd’hui, et +cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je +pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui +donner, pût jamais faire fortune? Je suis voyageur et marin, +c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe +d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet, +philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent +impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier, +bien inconcevable de la part des gens qui, n’ayant rien observé par +eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après des observations +empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de +voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage, +au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux +vaisseaux. Il n’a pas été nécessaire de les animer par un traitement +extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux +équipages de M. Byron. Leur constance a été à l’épreuve des positions +les plus critiques, et leur bonne volonté ne s’est pas un instant +ralentie. C’est que la nation française est capable de vaincre les plus +grandes difficultés, et que rien n’est impossible à ses efforts, toutes +les fois qu’elle voudra se croire elle-même l’égale au moins de telle +nation que ce soit au monde.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + + +<p>Dans le mois de février 1764, la France avait commencé un établissement +aux îles Malouines. L’Espagne revendiqua ces îles, comme étant une +dépendance du continent de l’Amérique méridionale; et son droit ayant +été reconnu par le roi, je reçus l’ordre d’aller remettre nos +établissements aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux Indes +orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna +pour cette expédition le commandement de la frégate <i>La Boudeuse</i>, de +vingt-six canons de douze, et, je devais être joint aux îles Malouines +par la flûte <i>L’Étoile</i>, destinée à m’apporter les vivres nécessaires à +notre longue navigation et à me suivre pendant le reste de la campagne.</p> + +<p>Le retard, que diverses circonstances ont mis à la jonction de cette +flûte avec moi, a allongé ma campagne de près de huit mois.</p> + +<p>Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes +où <i>La Boudeuse</i> venait d’être construite, et où M. Duclos-Guyot, +capitaine de brûlot, mon second, en faisait l’armement. Je la trouvai +arquée de sept pouces; ce qui provenait de ce qu’il s’est formé un banc +à l’endroit où elle a été lancée à l’eau. Le 5 de ce mois, nous +descendîmes de Paimbeuf à Mindin pour achever de l’armer; et le 15, nous +fîmes voile de cette rade pour nous rendre à la rivière de la Plata. Je +devais y trouver les deux frégates espagnoles la <i>Esmeralda</i> et la +<i>Liebre</i> sorties du Ferrol le 17 octobre, et dont le commandant était +chargé de recevoir les îles Malouines au nom de Sa Majesté Catholique.</p> + +<p>Le 5 à midi, nous appareillâmes de la rade de Brest.</p> + +<p>Je fus obligé de couper mon câble à trente brasses de l’ancre, le vent +d’est très frais et le jusant empêchant de virer à pic et me faisant +appréhender d’abattre trop près de la côte. Mon état-major était composé +de onze officiers, trois volontaires, et l’équipage de deux cent trois +matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. M. le +prince de Nassau Siegen avait obtenu du roi la permission de faire cette +campagne. À quatre heures après-midi, le milieu de l’île d’Ouessant me +restait au nord-quart-nord-est du compas à la distance d’environ cinq +lieues et demie, et ce fut d’où je pris mon point de départ, sur le +Neptune français dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.</p> + +<p>Pendant les premiers jours nous eûmes assez constamment les vents +d’ouest-nord-ouest et sud-ouest, grand frais. Le 14, à sept heures du +soir, le vent étant assez frais à l’est-sud-est et la mer très grosse de +la partie de l’ouest et du nord-ouest, dans un roulis, le bout de bâbord +de la grande vergue entra dans l’eau d’environ trois pieds, ce que nous +n’aurions pas cru possible, la vergue étant haute.</p> + +<p>Le 17 après-midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de l’île de +Palme et le 19 de l’île de Fer.</p> + +<p>Ce qu’on nomme les Salvages est une petite île d’environ une lieue +d’étendue de l’est à l’ouest; elle est basse au milieu, mais à chaque +extrémité s’élève un mondrain; une chaîne de roches, dont quelques-unes +paraissent au-dessus de l’eau, s’étend du côté de l’ouest à deux lieues +de l’île: il y a aussi du côté de l’est quelques brisants, mais qui ne +s’en écartent pas beaucoup.</p> + +<p>La vue de cet écueil nous avait avertis d’une grande erreur dans +l’estime de notre route; mais je ne voulus l’apprécier qu’après avoir eu +connaissance des îles Canaries, dont la position est exactement +déterminée.</p> + +<p>La vue de l’île de Fer me donna avec certitude cette correction que +j’attendais. Le 19 à midi, j’observai vingt-huit degrés deux minutes de +latitude boréale; et en la faisant cadrer avec le relèvement de l’île de +Fer, pris à cette même heure, je trouvai une différence de quatre degrés +sept minutes, valant par le parallèle de vingt-huit degrés deux minutes, +environ soixante et douze lieues, donc j’étais plus est que mon estime. +Cette erreur est fréquente dans la traversée du cap Finisterre aux +Canaries, et je l’avais éprouvée en d’autres voyages: les courants, par +le travers du détroit de Gibraltar, portant à l’est avec rapidité.</p> + +<p>J’eus en même temps occasion de remarquer que les Salvages sont mal +placées sur la carte de M. Bellin. En effet, lorsque nous en eûmes +connaissance le 17 après-midi, la longitude que nous donnait leur +relèvement différait de notre estime de trois degrés dix-sept minutes à +l’est. Cependant cette même différence s’est trouvée, le 19, de quatre +degrés sept minutes, en corrigeant notre point sur le relèvement de +l’île de Fer, dont la longitude est déterminée par des observations +astronomiques. Il est à remarquer que, pendant les deux jours écoulés +entre la vue des Salvages et celle de l’île de Fer, nous avons navigué +avec un vent large, frais et assez égal, et qu’ainsi il doit y avoir eu +bien peu d’erreur dans l’estime de notre route. D’ailleurs, le 18, nous +relevâmes l’île de Palme au sud-ouest-quart-ouest corrigé, et selon M. +Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J’ai pu conclure de ces +deux observations que M. Bellin a placé l’île des Salvages trente-deux +minutes environ plus à l’ouest qu’elle n’y est effectivement. Au reste, +sur la carte anglaise du docteur Halley, cette île des Salvages est +placée trente lieues encore plus à l’ouest que sur celle de M. Bellin.</p> + +<p>Je pris donc un nouveau point de départ le 19 décembre à midi. Notre +route n’eut depuis rien de particulier jusqu’à notre atterrage à la +rivière de la Plata.</p> + +<p>La nuit du 17 au 18 janvier, nous prîmes deux oiseaux, dont l’espèce est +connue des marins sous le nom de charbonniers. Ils sont de la grosseur +d’un pigeon. Ils ont le plumage d’un gris foncé; le dessus de la tête +blanc, entouré d’un cordon d’un gris plus noir que le reste du corps, le +bec effilé, long de deux pouces et un peu recourbé par le bout, les yeux +vifs, les pattes jaunes, semblables à celles des canards, la queue très +fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées et +chacune d’environ huit à neuf pouces d’étendue. Les jours suivants nous +vîmes beaucoup de ces oiseaux.</p> + +<p>Depuis le 27 janvier nous avions le fond et le 29 au soir nous vîmes la +terre, sans qu’il nous fut permis de la bien reconnaître, parce que le +jour était sur son déclin et que les terres de cette côte sont fort +basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du tonnerre. Nous la +passâmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le cap au +large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent +apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de +reconnaître que la terre vue la veille était l’île de Lobos.</p> + +<p>Les Maldonades sont les premières terres hautes qu’on voit sur la côte +du nord après être entré dans la rivière de la Plata, et les seules +presque jusqu’à Montevideo. À l’est de ces montagnes, il y a un +mouillage sur une côte très basse. C’est une anse en partie couverte par +un îlot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une garnison. +On travaille depuis quelques années, dans ses environs, une mine d’or +peu fiche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.</p> + +<p>À deux lieues dans l’intérieur, est une ville nouvellement bâtie, +peuplée entièrement de Portugais déserteurs et nommée Pueblo Nuevo.</p> + +<p>Le 31, à onze heures du matin, nous mouillâmes dans la baie de +Montevideo, par quatre brasses d’eau, fond de vase molle et noire. Nous +avions passé la nuit du 30 au 31, mouillés sur une ancre, par neuf +brasses même fond, à quatre ou cinq lieues dans l’est de l’île de +Flores. Les deux frégates espagnoles destinées à prendre possession des +îles Malouines étaient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant, +don Philippe Ruis Puente, capitaine de vaisseau, était nommé gouverneur +de ces îles. Nous nous rendîmes ensemble à Buenos Aires afin d’y +concerter avec le gouverneur général don Francisco Bucarelli les mesures +nécessaires pour la cession de l’établissement que je devais livrer aux +Espagnols. Nous n’y séjournâmes pas longtemps et je fus de retour à +Montevideo le 16 février.</p> + +<p>Nous avions fait le voyage de Buenos Aires, M. le prince de Nassau et +moi, en remontant la rivière dans une goélette; mais comme pour revenir +de même, nous aurions eu le vent debout, nous passâmes la rivière +vis-à-vis de Buenos Aires, au-dessus de la colonie du Saint-Sacrement, +et fîmes par terre le reste de la route jusqu’à Montevideo où nous +avions laissé la frégate. Nous traversâmes ces plaines immenses dans +lesquelles on se conduit par le coup d’œil, dirigeant son chemin de +manière à ne pas manquer les gués des rivières, chassant devant soi +trente ou quarante chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs +son relais lorsque celui qu’on monte est fatigué, se nourrissant de +viande presque crue, et passant les nuits dans des cabanes faites de +cuir, où le sommeil est à chaque instant interrompu par les hurlements +des tigres qui rôdent aux environs.</p> + +<p>Je n’oublierai de ma vie la façon dont nous passâmes la rivière de +Sainte-Lucie, rivière fort profonde, très rapide et beaucoup plus large +que n’est la Seine vis-à-vis des Invalides. On vous fait entrer dans un +canot étroit et long, et dont un des bords est de moitié plus haut que +l’autre; on force ensuite deux chevaux d’entrer dans l’eau, l’un à +tribord, l’autre à bâbord du canot, et le maître du bac tout nu, +précaution fort sage assurément, mais peu propre à rassurer ceux qui ne +savent pas nager, soutient de son mieux au-dessus de la rivière la tête +des deux chevaux, dont la besogne alors est de vous passer à la nage de +l’autre côté, s’ils en ont la force.</p> + +<p>Don Ruis arriva à Montevideo peu de jours après nous. Il y vint en même +temps deux goélettes chargées l’une de bois et de rafraîchissements, +l’autre de biscuit et de farine, que nous embarquâmes en remplacement de +notre consommation depuis Brest. On avait employé le temps du séjour à +Montevideo à calfater le bâtiment, à raccommoder le jeu de voiles qui +avait servi pendant la traversée, et à remplir d’eau les barriques +d’armement. Nous mîmes aussi dans la cale tous nos canons, à l’exception +de quatre que nous conservâmes pour les signaux, ce qui nous donna de la +place pour prendre à bord une plus grande quantité de bestiaux. Les +frégates espagnoles étant également prêtes, nous nous disposâmes à +sortir de la rivière de la Plata.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + + +<p>Buenos Aires est située par trente-quatre degrés trente-cinq minutes de +latitude australe; sa longitude de soixante degrés cinq minutes à +l’ouest de Paris a été déterminée par les observations astronomiques du +P. Feuillée. Cette ville, régulièrement bâtie, est beaucoup plus grande +qu’il semble qu’elle devrait l’être, vu le nombre de ses habitants, qui +ne passe pas vingt mille, blancs, nègres et métis. La forme des maisons +est ce qui donne tant d’étendue. Si l’on excepte les couvents, les +édifices publics, et cinq ou six maisons particulières, toutes les +autres sont très basses et n’ont absolument que le rez-de-chaussée. +Elles ont d’ailleurs de vastes cours et presque toutes des jardins. La +citadelle, qui renferme le gouvernement, est située sur le bord de la +rivière et forme un des côtés de la place principale; celui qui lui est +opposé est occupé par l’hôtel de ville.</p> + +<p>La cathédrale et l’évêché sont sur cette même place où se tient chaque +jour le marché public.</p> + +<p>Il n’y a point de port à Buenos Aires, pas même un môle pour faciliter +l’abordage des bateaux. Les vaisseaux ne peuvent s’approcher de la ville +à plus de trois lieues. Ils y déchargent leurs cargaisons dans des +goélettes qui entrent dans une petite rivière nommée Rio Chuelo, d’où +les marchandises sont portées en charrois dans la ville qui en est à un +quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent caréner ou prendre un +chargement à Buenos Aires se rendent à la Encenada de Baragan, espèce de +port situé à neuf ou dix lieues dans l’est-sud-est de cette ville.</p> + +<p>Il y a dans Buenos Aires un grand nombre de communautés religieuses de +l’un et de l’autre sexe. L’année y est remplie de fêtes de saints qu’on +célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies du +culte tiennent lieu de spectacles. Les moines nomment les premières +dames de la ville Majordomes de leurs fondateurs et de la Vierge. Cette +charge leur donne le droit et le soin de parer l’église, d’habiller la +statue et de porter l’habit de l’ordre. C’est pour un étranger un +spectacle assez singulier de voir dans les églises de Saint-François ou +de Saint-Dominique des dames de tout âge assister aux offices avec +l’habit de ces saints instituteurs.</p> + +<p>Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification +plus austère que les précédents.</p> + +<p>Ils avaient attenant à leur couvent une maison nommée la «Casa de los +ejercicios de las mujeres», c’est-à-dire la maison des exercices des +femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des +parents, venaient s’y sanctifier par une retraite de douze jours.</p> + +<p>Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme +ne pénétrait dans ce sanctuaire s’il n’était revêtu de l’habit de saint +Ignace; les domestiques, même du sexe féminin, n’y pouvaient accompagner +leurs maîtresses. Les exercices pratiqués dans ce lieu saint étaient la +méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la +flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore +teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines +dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.</p> + +<p>Au reste, la charité des moines ne fait point ici acception de +personnes. Il y a des cérémonies sacrées pour les esclaves, et les +dominicains ont établi une confrérie de nègres. Ils ont leurs chapelles, +leurs messes, leurs fêtes, et un enterrement assez décent; pour tout +cela, il n’en coûte annuellement que quatre réaux par nègre agrégé. Les +nègres reconnaissent pour patrons saint Benoît de Palerme et la Vierge, +peut-être à cause de ces mots de l’Écriture, <i>nigra sum, sed formosa, +filia Jérusalem</i>. Le jour de leur fête ils élisent deux rois, dont l’un +représente le roi d’Espagne, l’autre celui de Portugal, et chaque roi se +choisit une reine. Deux bandes, armées et bien vêtues, forment à la +suite des rois une procession, laquelle marche avec croix, bannières et +instruments. On chante, on danse, on figure des combats d’un parti à +l’autre, et on récite des litanies. La fête dure depuis le matin +jusqu’au soir; et le spectacle en est assez agréable.</p> + +<p>Les dehors de Buenos Aires sont bien cultivés. Les habitants de la ville +y ont presque tous des maisons de campagne qu’ils nomment <i>quintas</i> et +leurs environs fournissent abondamment toutes les denrées nécessaires à +la vie. J’en excepte le vin, qu’ils font venir d’Espagne ou qu’ils +tirent de Mendoza, vignoble situé à deux cents lieues de Buenos Aires. +Ces environs cultivés ne s’étendent pas fort loin; si l’on s’éloigne +seulement à trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des +campagnes immenses, abandonnées à une multitude innombrable de chevaux +et de bœufs, qui en sont les seuls habitants. À peine, en parcourant +cette vaste contrée, y rencontre-t-on quelques chaumières éparses, +bâties moins pour rendre le pays habitable que pour constituer aux +divers particuliers la propriété du terrain, ou plutôt celle des +bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le traversent n’ont aucune +retraite et sont obligés de coucher dans les mêmes charrettes qui les +transportent et qui sont les seules voitures dont on se serve ici pour +les longues routes. Ceux qui voyagent à cheval, ce qu’on appelle aller à +la légère, sont le plus souvent exposés à coucher au bivouac au milieu +des champs.</p> + +<p>Tout le pays est uni, sans montagnes et sans autres bois que celui des +arbres fruitiers. Situé sous le climat de la plus heureuse température, +il serait un des plus abondants de l’univers en toutes sortes de +productions s’il était cultivé. Le peu de froment et de maïs qu’on y +sème y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures terres de France. +Malgré ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs des +habitations comme les terres les plus éloignées; ou si le hasard fait +rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des nègres esclaves. Au reste, +les chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces +campagnes que ceux qui piquent les bœufs, en prennent ce qu’ils peuvent +en manger et abandonnent le reste qui devient la proie des chiens +sauvages et des tigres: ce sont les seuls animaux dangereux de ce pays.</p> + +<p>Les chiens ont été apportés d’Europe; la facilité de se nourrir en +pleine campagne leur a fait quitter les habitations, et ils se sont +multipliés à l’infini. Ils se rassemblent souvent en troupe pour +attaquer un taureau, même un homme à cheval, s’ils sont pressés par la +faim. Les tigres ne sont pas en grande quantité, excepté dans les lieux +boisés, et il n’y a que les bords des petites Rivières qui le soient. On +connaît l’adresse des habitants de ces contrées à se servir du lasso et +il est certain qu’il y a des Espagnols qui ne craignent pas d’enlacer +des tigres: il ne l’est pas moins que plusieurs finissent par être la +proie de ces redoutables animaux. J’ai vu à Montevideo une espèce de +chat-tigre, dont le poil assez long est gris-blanc. L’animal est très +bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de longueur: il est dangereux, +mais fort rare.</p> + +<p>Le bois est très cher à Buenos Aires et à Montevideo.</p> + +<p>On ne trouve dans les environs que quelques petits bois à peine propres +à brûler. Tout ce qui est nécessaire pour la charpente des maisons, la +construction et le radoub des embarcations qui naviguent dans la rivière +vient du Paraguay en radeaux.</p> + +<p>Les naturels, qui habitent cette partie de l’Amérique, au nord et au sud +de la rivière de la Plata, sont du nombre de ceux qui n’ont pu être +encore subjugués par les Espagnols et qu’ils nomment <i>Indios bravos</i>. +Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.</p> + +<p>Leur couleur est très basanée et la graisse dont ils se frottent +continuellement les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre vêtement +qu’un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur descend jusqu’aux +talons, et dans lequel ils s’enveloppent. Les peaux dont il est composé +sont très bien passées: ils mettent le poil en dedans, et le dehors est +peint de diverses couleurs. La marque distinctive des caciques est un +bandeau de cuir dont ils se ceignent le front; il est découpé en forme +de couronne et orné de plaques de cuivre. Leurs armes sont l’arc et la +flèche: ils se servent aussi du lasso et de boules. Ces Indiens passent +leur vie à cheval et n’ont pas de demeures fixes, du moins auprès des +établissements espagnols. Ils y viennent quelquefois avec leurs femmes +pour y acheter de l’eau-de-vie et ils ne cessent d’en boire que quand +l’ivresse les laisse absolument sans mouvement. Pour se procurer des +liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux et quand ils +ont épuisé leurs moyens, ils s’emparent des premiers chevaux qu’ils +trouvent auprès des habitations et s’éloignent. Quelquefois ils se +rassemblent en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever les +bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes +des voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est +un mal sans remède: comment dompter une nation errante, dans un pays +immense et inculte, où il serai même difficile de la rencontrer?</p> + +<p>D’ailleurs ces Indiens sont courageux, aguerris, et le temps n’est plus +où un Espagnol faisait fuir mille Américains.</p> + +<p>Il s’est formé depuis quelques années dans le nord de la rivière une +tribu de brigands qui pourra devenir plus dangereuse aux Espagnols s’ils +ne prennent des mesures promptes pour la détruire. Quelques malfaiteurs +échappés à la justice s’étaient retirés dans le nord des Maldonades; des +déserteurs se sont joints à eux: insensiblement le nombre s’est accru; +ils ont pris des femmes chez les Indiens et commencé une race qui ne vit +que de pillage. Ils viennent enlever des bestiaux dans les possessions +espagnoles pour les conduire sur les frontières du Brésil, où ils les +échangent avec les Paulistes contre des armes et des vêtements. Malheur +aux voyageurs qui tombent entre leurs mains. On assure qu’ils sont +aujourd’hui plus de six cents. Ils ont abandonné leur première +habitation et se sont retirés plus loin de beaucoup dans le nord-ouest.</p> + +<p>Le gouverneur général de la province de La Plata réside, comme nous +l’avons dit, à Buenos Aires. Dans tout ce qui ne regarde pas la mer, il +est censé dépendre du vice-roi du Pérou; mais l’éloignement rend cette +dépendance presque nulle, et elle n’existe réellement que pour l’argent +qu’il est obligé de tirer des mines du Potosi, argent qui ne viendra +plus en pièces connues depuis qu’on a établi cette année même dans le +Potosi un hôtel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman +et du Paraguay dépendent, ainsi que les fameuses missions des jésuites, +du gouverneur général de Buenos Aires. Cette vaste province comprend en +un mot toutes les possessions espagnoles à l’est des Cordillères, depuis +la rivière des Amazones jusqu’au détroit de Magellan. Il est vrai qu’au +sud de Buenos Aires il n’y a plus aucun établissement, la seule +nécessité de se pourvoir en sel fait pénétrer les Espagnols dans ces +contrées. Il part à cet effet tous les ans de Buenos Aires un convoi de +deux cents charrettes, escorté par trois cents hommes; il va par +quarante degrés environ se charger de sel dans les lacs voisins de la +mer, où il se forme naturellement.</p> + +<p>Le commerce de la province de La Plata est le moins riche de l’Amérique +espagnole; cette province ne produit ni or ni argent et ses habitants +sont trop peu nombreux pour qu’ils puissent tirer du sol tant d’autres +richesses qu’il renferme dans son sein; le commerce même de Buenos Aires +n’est pas aujourd’hui ce qu’il était il y a dix ans: il est +considérablement déchu depuis que ce qu’on y appelle l’internation des +marchandises n’est plus permise, c’est-à-dire depuis qu’il est défendu +de faire passer les marchandises d’Europe par terre de Buenos Aires dans +le Pérou et le Chili; de sorte que les seuls objets de son commerce avec +ces deux provinces sont aujourd’hui le coton, les mules et le maté ou +l’herbe du Paraguay. L’argent et le crédit des négociants de Lima ont +fait rendre cette ordonnance contre laquelle réclament ceux de Buenos +Aires. Le procès est pendant à Madrid, où je ne sais quand ni comment on +le jugera. Cependant Buenos Aires est riche, j’en ai vu sortir un +vaisseau de registre avec un million de piastres; et si tous les +habitants de ce pays avaient le débouché de leurs cuirs avec l’Europe, +ce commerce seul suffirait pour les enrichir. Avant la dernière guerre +il se faisait ici une contrebande énorme avec la colonie du +Saint-Sacrement, place que les Portugais possèdent sur la rive gauche du +fleuve, presque en face de Buenos Aires; mais cette place est +aujourd’hui tellement resserrée par les nouveaux ouvrages dont les +Espagnols l’ont enceinte que la contrebande avec elle est impossible +s’il n’y a connivence; les Portugais même qui l’habitent sont obligés de +tirer par mer leur subsistance du Brésil. Enfin ce poste est ici à +l’Espagne, à l’égard des Portugais, ce que lui est en Europe Gibraltar à +l’égard des Anglais.</p> + +<p>La ville de Montevideo, établie depuis quarante ans, est située à la +rive septentrionale du fleuve, trente lieues au-dessus de son +embouchure, et bâtie sur une presqu’île qui défend des vents d’est une +baie d’environ deux lignes de profondeur sur une de largeur à son +entrée. À la pointe occidentale de cette baie est un mont isolé, assez +élevé, lequel sert de reconnaissance et a donné le nom à la ville; les +autres terres qui l’environnent sont très basses. Le côté de la plaine +est défendu par une citadelle: plusieurs batteries protègent le côté de +la mer et le mouillage; il y en a même une au fond de la baie sur une +île fort petite, appelée l’île aux Français. Le mouillage de Montevideo +est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des pamperos, qui sont des +tourmentes de vent de sud-ouest, accompagnés d’orages affreux.</p> + +<p>Montevideo a un gouverneur particulier, lequel est immédiatement sous +les ordres du gouverneur général de la province. Les environs de cette +ville sont presque incultes et ne fournissent ni froment ni maïs; il +faut faire venir de Buenos Aires la farine, le biscuit et les autres +provisions nécessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la +ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cultive presque +aucun légume; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues, +des pêches, des pommes et des coings en grande quantité. Les bestiaux y +sont dans la même abondance que dans le reste de ce pays; ce qui, joint +à la salubrité de l’air, rend la relâche à Montevideo excellente pour +les équipages; on doit seulement y prendre des mesures contre la +désertion. Tout y invite le matelot, dans un pays où la première +réflexion qui le trappe en mettant pied à terre c’est que l’on y vit +presque sans travail. En effet, comment résister à la comparaison de +couler dans le sein de l’oisiveté des jours tranquilles sous un climat +heureux, ou de languir affaissé sous le poids d’une vie constamment +laborieuse et d’accélérer dans les travaux de la mer les douleurs d’une +vieillesse indigente?</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + + +<p>Le 28 février 1767, nous appareillâmes de Montevideo avec les deux +frégates espagnoles et une tartane chargée de bestiaux. Nous convînmes +don Ruis et moi, qu’en rivière il prendrait la tête, et qu’une fois au +large, je conduirais la marche. Toutefois, pour obvier au cas de +séparation, j’avais donné à chacune des frégates un pilote des +Malouines. L’après-midi il fallut mouiller, la brume ne permettant de +voir ni la grande terre ni l’île de Flores. Le vent fut contraire le +lendemain; je comptais néanmoins que nous appareillerions, les courants +assez forts dans cette rivière favorisant les bordées; mais voyant le +jour presque écoulé sans que le commandant espagnol fit aucun signal, +j’envoyai un officier pour lui dire que, venant de reconnaître l’île de +Flores dans une éclaircie, je me trouvais mouillé beaucoup trop près du +banc aux Anglais, et que mon avis était d’appareiller le lendemain, vent +contraire ou non. Don Ruis me fit répondre qu’il était entre les mains +du pilote, pratique de la rivière, qui ne voulait lever l’ancre que d’un +vent favorable et fait. L’officier alors le prévint de ma part que je +mettrais à la voile dès la pointe du jour et que je l’attendrais en +louvoyant, ou mouillé plus au nord, à moins que les marées ou la force +du vent ne me séparassent de lui malgré moi.</p> + +<p>La tartane n’avait point mouillé la veille et nous la perdîmes de vue le +soir pour ne plus la revoir. Elle revint à Montevideo trois semaines +après, sans avoir rempli sa mission. La nuit fut orageuse, le pamperos +souffla avec furie et nous fit chasser: une seconde ancre que nous +mouillâmes nous étala. Le jour nous montra les vaisseaux espagnols, mâts +de hune et basses vergues amenés, lesquels avaient beaucoup plus chassé +que nous. Le vent était encore contraire et violent, la mer très grosse, +ce ne fut qu’à neuf heures que nous pûmes appareiller sous les quatre +voiles majeures; à midi nous avions perdu de vue les Espagnols demeurés +à l’ancre et le 3 mars au soir, nous étions hors de la rivière.</p> + +<p>Nous eûmes, pendant la traversée aux Malouines, des vents variables du +nord-ouest au sud-ouest, presque toujours gros temps et mauvaise mer: +nous fûmes contraints de passer à la cape le 15 et le 16, ayant essuyé +quelques avaries. D’ailleurs notre mâture exigeait le plus grand +ménagement, la frégate dérivait outre mesure, sa marche n’était point +égale sur les deux bords, et le gros temps ne nous permettait pas de +tenter des changements dans son arrimage qui eussent pu la mettre mieux +dans son assiette. En général les bâtiments fins et longs sont tellement +capricieux; leur marche est assujettie à un si grand nombre de causes +souvent imperceptibles, qu’il est fort difficile de démêler celles dont +elle dépend. On n’y va qu’à tâtons, et les plus habiles y peuvent +prendre le change.</p> + +<p>Depuis le 17 après-midi que nous commençâmes à trouver le fond, le temps +fut toujours chargé d’une brume épaisse. Le 19, ne voyant pas la terre, +quoique l’horizon se fut éclairci et que, par mon estime, je fusse dans +l’est des îles Sébaldes, je craignis d’avoir dépassé les Malouines et je +pris le parti de courir à l’ouest; le vent, ce qui est fort rare dans +ces parages, favorisait cette résolution. Je fis grand chemin à cette +route pendant vingt-quatre heures et, ayant alors trouvé les sondes de +la côte des Patagons, je fus assuré de ma position et je repris avec +confiance la route à l’est. En effet, le 21, à quatre heures après midi, +nous eûmes connaissance des Sébaldes qui nous restaient au +nord-est-quart-d’est à huit ou dix lieues de distance, et bientôt après +nous vîmes la terre des Malouines.</p> + +<p>Le 23 au soir, nous entrâmes et mouillâmes dans la grande baie, où +mouillèrent aussi le 24 les deux frégates espagnoles. Elles avaient +beaucoup souffert dans leur traversée, le coup de vent du 16 les ayant +obligées d’arriver vent arrière, et la commandante ayant reçu un coup de +mer qui avait emporté ses bouteilles, enfoncé les fenêtres de sa +grand-chambre et mis beaucoup d’eau à bord. Presque tous les bestiaux +embarqués à Montevideo, pour la colonie, avaient péri par le mauvais +temps. Le 25, les trois bâtiments entrèrent dans le port et s’y +amarrèrent.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> avril, je livrai notre établissement aux Espagnols qui en prirent +possession en arborant l’étendard d’Espagne, que la terre et les +vaisseaux saluèrent de vingt et un coups de canon au lever et au coucher +du soleil. J’avais lu aux Français habitants de cette colonie naissante +une lettre du roi, par laquelle Sa Majesté leur permettait d’y rester +sous la domination du roi catholique. Quelques familles profitèrent de +cette permission; le reste, avec l’état-major, fut embarqué sur les +frégates espagnoles, lesquelles appareillèrent pour Montevideo le 27 au +matin. Pour moi je fus contraint de rester aux Malouines à attendre +<i>L’Étoile</i> sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + + +<p>C’est en 1580 que l’on voit les jésuites admis pour la première fois +dans ces fertiles régions, où ils ont depuis fondé, sous le règne de +Philippe III, les missions fameuses auxquelles on donne en Europe le nom +du Paraguay, et plus à propos en Amérique celui de l’Uruguay, rivière +sur laquelle elles sont situées. Elles ont toujours été divisées en +peuplades, faibles d’abord et en petit nombre, mais que des progrès +successifs ont porté jusqu’à celui de trente-sept; savoir, vingt-neuf +sur la rive droite de l’Uruguay, et huit sur la rive gauche, régies +chacune par deux jésuites en habit de l’ordre. Deux motifs qu’il est +permis aux souverains d’allier, lorsque l’un ne nuit pas à l’autre, la +religion et l’intérêt, avaient fait désirer aux monarques espagnols la +conversion de ces Indiens; en les rendant catholiques on civilisait des +hommes sauvages, on se rendait maître d’une contrée vaste et abondante; +c’était ouvrir à la métropole une nouvelle source de richesses et +acquérir des adorateurs au vrai Dieu. Les jésuites se chargèrent de +remplir ces vues, mais ils représentèrent que, pour faciliter le succès +d’une si pénible entreprise il fallait qu’ils fussent indépendants des +gouverneurs de la province et que même aucun Espagnol ne pénétrât dans +le pays.</p> + +<p>Le motif qui fondait cette demande était la crainte que les vices des +Européens ne diminuassent la ferveur des néophytes, ne les éloignassent +même du christianisme, et que la hauteur espagnole ne leur rendît odieux +un joug trop appesanti. La cour d’Espagne, approuvant ces raisons, régla +que les missionnaires seraient soustraits à l’autorité des gouverneurs, +et que le trésor leur donnerait chaque année soixante mille piastres +pour les frais des défrichements, sous la condition qu’à mesure que les +peuplades seraient formées et les terres mises en valeur, les Indiens +paieraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l’âge de +dix-huit ans jusqu’à celui de soixante. On exigea aussi que les +missionnaires apprissent aux Indiens la langue espagnole; mais cette +clause ne paraît pas avoir été exécutée.</p> + +<p>Les jésuites entrèrent dans la carrière avec le courage des martyrs et +une patience vraiment angélique. Il fallait l’un et l’autre pour +attirer, retenir, plier à l’obéissance et au travail des hommes féroces, +inconstants, attachés autant à leur paresse et à leur indépendance.</p> + +<p>Les obstacles furent infinis, les difficultés renaissaient à chaque pas; +le zèle triompha de tout, et la douceur des missionnaires amena enfin à +leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les +réunirent dans des habitations, leur donnèrent des lois, introduisirent +chez eux les arts utiles et agréables; enfin, d’une nation barbare, sans +mœurs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé, exact +observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par +l’éloquence persuasive de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des +hommes qu’ils voyaient se sacrifier à leur bonheur; de telle façon que, +quand ils voulaient se former une idée du roi d’Espagne, ils le +représentaient sous l’habit de saint Ignace.</p> + +<p>Cependant il y eut contre son autorité un instant de révolte dans +l’année 1757. Le roi catholique venait d’échanger avec le Portugal les +peuplades des missions situées sur la rive gauche de l’Uruguay contre la +colonie du Saint-Sacrement. L’envie d’anéantir la contrebande énorme, +dont nous avons parlé plusieurs fois, avait engagé la cour de Madrid à +cet échange. L’Uruguay devenait ainsi la limite des possessions +respectives des deux couronnes; on faisait passer sur sa rive droite les +Indiens des peuplades cédées, et on les dédommageait en argent du +travail de leur déplacement. Mais ces hommes, accoutumés à leurs foyers, +ne purent souffrir d’être obligés de quitter des terres en pleine valeur +pour en aller défricher de nouvelles. Ils prirent donc les armes: depuis +longtemps on leur avait permis d’en avoir pour se défendre contre les +incursions des Paulistes, brigands sortis du Brésil et qui s’étaient +formés en république vers la fin du XVI<sup>e</sup> siècle. La révolte éclata sans +qu’aucun jésuite parût jamais à la tête des Indiens.</p> + +<p>On dit même qu’ils furent retenus par force dans les villages pour y +exercer les fonctions du sacerdoce. Le gouverneur général de la province +de La Plata, dom Joseph Andonaighi, marcha contre les rebelles, suivi de +dom Joachim de Viana, gouverneur de Montevideo.</p> + +<p>Il les défit dans une bataille où il périt plus de deux mille Indiens. +Il s’achemina ensuite à la conquête du pays; et dom Joachim, voyant la +terreur qu’une première défaite y avait répandue, se chargea avec six +cents hommes de le réduire en entier. En effet, il attaqua la première +peuplade, s’en empara sans résistance et, celle-là prise, toutes les +autres se soumirent.</p> + +<p>Sur ces entrefaites la cour d’Espagne rappela dom Joseph Andonaighi et +dom Pedro Cevallos arriva à Buenos Aires pour le remplacer. En même +temps Viana reçut ordre d’abandonner les missions et de ramener ses +troupes. Il ne fut plus question de l’échange, projeté entre les deux +couronnes, et les Portugais, qui avaient marché contre les Indiens avec +les Espagnols, revinrent avec eux. C’est dans le temps de cette +expédition que s’est répandu en Europe le bruit de l’élection du roi +Nicolas, Indien dont en effet les rebelles firent un fantôme de royauté.</p> + +<p>Dom Joachim de Viana m’a dit que, quand il eut reçu l’ordre de quitter +les missions, une grande partie des Indiens, mécontents de la vie qu’ils +menaient, voulaient le suivre. Il s’y opposa, mais il ne put empêcher +que sept familles ne l’accompagnassent, et il les établit aux Maldonades +où elles donnent aujourd’hui l’exemple de l’industrie et du travail. Je +fus surpris de ce qu’il me dit au sujet de ce mécontentement des +Indiens. Comment l’accorder avec tout ce que j’avais lu sur la manière +dont ils étaient gouvernés? J’aurais cité les lois des missions, comme +le modèle d’une administration faite pour donner aux humains le bonheur +et la sagesse.</p> + +<p>En effet, quand on se représente de loin et en général ce gouvernement +magique fondé par les seules armes spirituelles, et qui n’était lié que +par les chaînes de la persuasion, quelle institution plus honorable à +l’humanité! C’est une société qui habite une terre fertile sous un +climat fortuné, dont tous les membres sont laborieux et où personne ne +travaille pour soi; les fruits de la culture commune sont rapportés +fidèlement dans les magasins publics, d’où l’on distribue à chacun ce +qui lui est nécessaire pour sa nourriture, son habillement et +l’entretien de son ménage; l’homme dans la vigueur de l’âge nourrit par +son travail l’enfant qui vient de naître; et lorsque le temps a usé ses +forces, il reçoit de ses concitoyens les mêmes services dont il leur a +fait l’avance; les maisons particulières sont commodes, les édifices +publics sont beaux; le culte est uniforme et scrupuleusement suivi; ce +peuple heureux ne connaît ni rangs ni conditions, il est également à +l’abri des richesses et de l’indigence. Telles ont dû paraître et telles +me paraissaient les missions dans le lointain et l’illusion de la +perspective. Mais, en matière de gouvernement, un intervalle immense +sépare la théorie de l’administration. J’en fus convaincu par les +détails suivants que m’ont faits unanimement cent témoins oculaires.</p> + +<p>L’étendue du terrain que renferment les missions peut être de deux cents +lieues du nord au sud, de cent cinquante de l’est à l’ouest, et la +population y est d’environ trois cent mille âmes, des forêts immenses y +offrent des bois de toute espèce, de vastes pâturages y contiennent au +moins deux millions de têtes de bestiaux; de belles rivières vivifient +l’intérieur de cette contrée et y appellent partout la circulation et le +commerce. Voilà le local, comment y vivait-on? Le pays était, comme nous +l’avons dit, divisé en paroisses, et chaque paroisse régie par deux +jésuites, l’un curé, l’autre son vicaire. La dépense totale pour +l’entretien des peuplades entraînait peu de frais, les Indiens étant +nourris, habillés, logés du travail de leurs mains; la plus forte +dépense allait à l’entretien des églises construites et ornées avec +magnificence. Le reste du produit de la terre et tous les bestiaux +appartenaient aux jésuites qui, de leur côté, faisaient venir d’Europe +les outils des différents métiers, des vitres, des couteaux, des +aiguilles à coudre, des images, des chapelets, de la poudre et des +fusils. Leur revenu annuel consistait en coton, suifs, cuirs, miel et +surtout en maté, plante mieux connue sous le nom d’herbe du Paraguay, +dont la compagnie faisait seule le commerce, et dont la consommation est +immense dans toutes les Indes espagnoles où elle tient lieu de thé.</p> + +<p>Les Indiens avaient pour leurs curés une soumission tellement servile +que non seulement ils se laissaient punir du fouet à la manière du +collège, hommes et femmes, pour les fautes publiques, mais qu’ils +venaient eux-mêmes solliciter le châtiment des fautes mentales.</p> + +<p>Dans chaque paroisse les Pères élisaient tous les ans des corrégidors et +des capitulaires chargés des détails de l’administration. La cérémonie +de leur élection se faisait avec pompe le premier jour de l’an dans le +parvis de l’église, et se publiait au son des cloches et des instruments +de toute espèce. Les élus venaient aux pieds du Père curé recevoir les +marques de leur dignité qui ne les exemptait pas d’être fouettés comme +les autres.</p> + +<p>Leur plus grande distinction était de porter des habits, tandis qu’une +chemise de toile de coton composait seule le vêtement du reste des +Indiens de l’un et l’autre sexe.</p> + +<p>La fête de la paroisse et celle du curé se célébraient aussi par des +réjouissances publiques, même par des comédies; elles ressemblaient sans +doute à nos anciennes pièces qu’on nommait mystères.</p> + +<p>Le curé habitait une maison vaste, proche de l’église elle avait +attenant deux corps de logis dans l’un desquels étaient les écoles pour +la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture et les ateliers de +différents métiers; l’Italie leur fournissait les maîtres pour les arts, +et les Indiens apprennent, dit-on, avec facilité; l’autre corps de logis +contenait un grand nombre de jeunes filles occupées à divers ouvrages +sous la garde et l’inspection des vieilles femmes: il se nommait le +Guatiguasu ou le séminaire. L’appartement du curé communiquait +intérieurement avec ces deux corps de logis.</p> + +<p>Ce curé se levait à cinq heures du matin, prenait une heure pour +l’oraison mentale, disait sa messe à six heures et demie, on lui baisait +la main à sept heures, et l’on faisait alors la distribution publique +d’une once de maté par famille. Après sa messe, le curé déjeunait, +disait son bréviaire, travaillait avec les corrégidors dont les quatre +premiers étaient ses ministres, visitait le séminaire, les écoles et les +ateliers; s’il sortait, c’était à cheval et avec un grand cortège; il +dînait à onze heures seul avec son vicaire, restait en conversation +jusqu’à midi, et faisait la sieste jusqu’à deux heures; il était +renfermé dans son intérieur jusqu’au rosaire, après lequel il y avait +conversation jusqu’à sept heures du soir; alors le curé soupait; à huit +heures il était censé couché.</p> + +<p>Le peuple cependant était depuis huit heures du matin distribué aux +divers travaux soit de la terre, soit des ateliers, et les corrégidors +veillaient au sévère emploi du temps; les femmes filaient du coton; on +leur en distribuait tous les lundis une certaine quantité qu’il fallait +rapporter filé à la fin de la semaine; à cinq heures et demie du soir on +se rassemblait pour réciter le rosaire et baiser encore la main du curé; +ensuite se faisait la distribution d’une once de maté et de quatre +livres de bœuf pour chaque ménage qu’on supposait être composé de huit +personnes; on donnait aussi du maïs. Le dimanche on ne travaillait +point, l’office divin prenait plus de temps; ils pouvaient ensuite se +livrer à quelques jeux aussi tristes que le reste de leur vie.</p> + +<p>On voit par ce détail exact que les Indiens n’avaient en quelque sorte +aucune propriété et qu’ils étaient assujettis à une uniformité de +travail et de repos cruellement ennuyeuse. Cet ennui, qu’avec raison on +dit mortel, suffit pour expliquer ce qu’on nous a dit: qu’ils quittaient +la vie sans la regretter, et qu’ils mouraient sans avoir vécu. Quand une +fois ils tombaient malades, il était rare qu’ils guérissent; et +lorsqu’on leur demandait alors si de mourir les affligeait, ils +répondaient que non, et le répondaient comme des gens qui le pensent. On +cessera maintenant d’être surpris de ce que, quand les Espagnols +pénétrèrent dans les missions, ce grand peuple administré comme un +couvent témoigna le plus grand désir de forcer la clôture. Au reste, les +jésuites nous représentaient ces Indiens comme une espèce d’hommes qui +ne pouvait jamais atteindre qu’à l’intelligence des enfants; la vie +qu’ils menaient empêchait ces grands enfants d’avoir la gaieté des +petits.</p> + +<p>La Compagnie s’occupait du soin d’étendre les missions lorsque le +contrecoup d’événements passés en Europe vint renverser dans le Nouveau +Monde l’ouvrage de tant d’années et de patience. La cour d’Espagne, +ayant pris la résolution de chasser les jésuites, voulut que cette +opération se fît en même temps dans toute l’étendue de ses vastes +domaines. Cevallos fut rappelé de Buenos Aires et don Francisco +Bucarelli nommé pour le remplacer. Il partit instruit de la besogne à +laquelle on le destinait et prévenu d’en différer l’exécution jusqu’à de +nouveaux ordres qu’il ne tarderait pas à recevoir. Le confesseur du roi, +le comte d’Aranda et quelques ministres étaient les seuls auxquels fut +confié le secret de cette affaire. Bucarelli fit son entrée à Buenos +Aires au commencement de 1767.</p> + +<p>Lorsque dom Pedro Cevallos fut arrivé en Espagne, on expédia au marquis +de Bucarelli un paquebot chargé des ordres tant pour cette province que +pour le Chili, où ce général devait les faire passer par terre. Ce +bâtiment arriva dans la rivière de la Plata au mois de juin 1767 et le +gouverneur dépêcha sur-le-champ deux officiers, l’un au vice-roi du +Pérou, l’autre au président de l’audience du Chili, avec les paquets de +la cour qui les concernaient. Il songea ensuite à répartir ses ordres +dans les différents lieux de sa province où il y avait des jésuites, +tels que Cordoue, Mendoze, Corrientes, Santa Fe, Salta, Montevideo et le +Paraguay. Comme il craignit que, parmi les commandants de ces divers +endroits, quelques-uns n’agissent pas avec la promptitude, le secret et +l’exactitude que la cour désirait, il leur enjoignit, en leur adressant +ses ordres, de ne les ouvrir que le jour qu’il fixait pour l’exécution, +et de ne le faire qu’en présence de quelques personnes qu’il nommait: +gens qui occupaient dans les mêmes lieux les premiers emplois +ecclésiastiques et civils. Cordoue surtout l’intéressait; c’était dans +ces provinces la principale maison des jésuites et la résidence +habituelle du provincial.</p> + +<p>C’est là qu’ils formaient et qu’ils instruisaient dans la langue et les +usages du pays les sujets destinés aux missions et à devenir chefs des +peuplades; on y devait trouver leurs papiers les plus importants. Le +marquis de Bucarelli se résolut à y envoyer un officier de confiance +qu’il nomma lieutenant du roi de cette place, et que, sous ce prétexte, +il fit accompagner d’un détachement de troupes.</p> + +<p>Il restait à pourvoir à l’exécution des ordres du roi dans les missions, +et c’était le point critique. Faire arrêter les jésuites au milieu des +peuplades, on ne savait pas si les Indiens voudraient le souffrir, et il +eût fallu soutenir cette exécution violente par un corps de troupes +assez nombreux pour parer à tout événement.</p> + +<p>D’ailleurs n’était-il pas indispensable, avant que de songer à en +retirer les jésuites, d’avoir une autre forme de gouvernement prête à +substituer au leur et d’y prévenir ainsi les désordres de l’anarchie? Le +gouvernement se détermina à temporiser et se contenta pour le moment +d’écrire dans les missions qu’on lui envoyât sur-le-champ le corrégidor +et un cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du +roi. Il expédia cet ordre avec la plus grande célérité afin que les +Indiens fussent en chemin et hors des réductions avant que la nouvelle +de l’expulsion de la Société pût y parvenir. Par ce moyen il remplissait +deux vues, l’une de se procurer des otages qui l’assureraient de la +fidélité des peuplades lorsqu’il en retirerait les jésuites; l’autre, de +gagner l’affection des principaux Indiens par les bons traitements qu’on +leur prodiguerait à Buenos Aires et d’avoir le temps de les instruire du +nouvel état dans lequel ils entreraient lorsque, n’étant plus tenus par +la lisière, ils jouiraient des mêmes privilèges et de la même propriété +que les autres sujets du roi.</p> + +<p>Tout avait été concerté avec le plus profond secret et, quoiqu’on eût +été surpris de voir arriver un bâtiment d’Espagne sans autres lettres +que celles adressées au général, on était fort éloigné d’en soupçonner +la cause.</p> + +<p>Le moment de l’exécution générale était combiné pour le jour où tous les +courriers auraient eu le temps de se rendre à leur destination et le +gouverneur attendait cet instant avec impatience, lorsque l’arrivée des +deux chambekins du roi, l’Andatu et l’Aventurero, venant de Cadix, +faillit à rompre toutes ses mesures. Il avait ordonné au gouverneur de +Montevideo, au cas qu’il arrivât quelques bâtiments d’Europe, de ne pas +laisser communiquer avec qui que ce fut, avant que de l’en avoir +informé; mais l’un de ces deux chambekins s’étant perdu, comme nous +l’avons dit, en entrant dans la rivière, il fallait bien en sauver +l’équipage et lui donner les secours que sa situation exigeait.</p> + +<p>Les deux chambekins étaient sortis d’Espagne depuis que les jésuites y +avaient été arrêtés: ainsi on ne pouvait empêcher que cette nouvelle ne +se répandît.</p> + +<p>Un officier de ces bâtiments fut sur-le-champ envoyé au marquis de +Bucarelli et arriva à Buenos Aires le 9 juillet à dix heures du soir. Le +gouverneur ne balança pas: il expédia à l’instant à tous les commandants +des places un ordre d’ouvrir leurs paquets et d’en exécuter le contenu +avec la plus grande célérité. À deux heures après minuit, tous les +courriers étaient partis et les deux maisons des jésuites à Buenos Aires +investies, au grand étonnement de ces Pères qui croyaient rêver +lorsqu’on vint les tirer du sommeil pour les constituer prisonniers et +se saisir de leurs papiers. Le lendemain, on publia dans la ville un ban +qui décernait peine de mort contre ceux qui entretiendraient commerce +avec les jésuites et on y arrêta cinq négociants qui voulaient, dit-on, +leur faire passer des avis à Cordoue.</p> + +<p>Les ordres du roi s’exécutèrent avec la même facilité dans toutes les +villes. Partout les jésuites furent surpris sans avoir eu le moindre +indice, et on mit la main sur leurs papiers. On les fit aussitôt partir +de leurs différentes maisons, escortés par des détachements de troupes +qui avaient ordre de tirer sur ceux qui chercheraient à s’échapper. Mais +on n’eut pas besoin d’en venir à cette extrémité. Ils témoignèrent la +plus parfaite résignation, s’humiliant sous la main qui les frappait et +reconnaissant, disaient-ils, que leurs péchés avaient mérité le +châtiment dont Dieu les punissait. Les jésuites de Cordoue, au nombre de +plus de cent, arrivèrent à la fin d’août à la Encenada, où se rendirent +peu après ceux de Corrientes, de Buenos Aires et de Montevideo. Ils +furent aussitôt embarqués et ce premier convoi appareilla, comme nous +l’avons déjà dit, à la fin de septembre. Les autres, pendant ce temps, +étaient en chemin pour venir à Buenos Aires attendre un nouvel +embarquement.</p> + +<p>On y vit arriver le 13 septembre tous les corrégidors et un cacique de +chaque peuplade, avec quelques Indiens de leur suite. Ils étaient sortis +des missions avant qu’on s’y doutât de l’objet qui les faisait mander.</p> + +<p>La nouvelle qu’ils en apprirent en chemin leur fit impression, mais ne +les empêcha pas de continuer leur route. La seule instruction dont les +curés eussent muni au départ leurs chers néophytes avait été de ne rien +croire de tout ce que leur débiterait le gouverneur général. +«Préparez-vous, mes enfants, leur avaient-ils dit, à entendre beaucoup +de mensonges.» À leur arrivée, on les amena en droiture au gouvernement, +où je fus présent à leur réception. Ils y entrèrent à cheval au nombre +de cent vingt et s’y formèrent en croissant sur deux lignes: un +Espagnol, instruit dans la langue des Guaranis, leur servait +d’interprète. Le gouverneur parut à un balcon; il leur fit dire qu’ils +étaient les bienvenus, qu’ils allassent se reposer, et qu’il les +informerait du jour auquel il aurait résolu de leur signifier les +intentions du roi. Il ajouta sommairement qu’il venait les tirer +d’esclavage et les mettre en possession de leurs biens dont, jusqu’à +présent, ils n’avaient pas joui. Ils répondirent par un cri général, en +élevant la main droite vers le ciel et souhaitant mille prospérités au +roi et au gouverneur. Ils ne paraissent pas mécontents, mais il était +aisé de démêler sur leur visage plus de surprise que de joie. Au sortir +du gouvernement, on les conduisit à une maison des jésuites où ils +furent logés, nourris et entretenus aux dépens du roi. Le gouverneur, en +les faisant venir, avait mandé nommément le fameux cacique Nicolas, mais +on écrivit que son grand âge et ses infirmités ne lui permettaient pas +de se déplacer.</p> + +<p>À mon départ de Buenos Aires, les Indiens n’avaient pas encore été +appelés à l’audience du général. Il voulait leur laisser le temps +d’apprendre un peu la langue et de connaître la façon de vivre des +Espagnols. J’ai plusieurs fois été les voir. Ils m’ont paru d’un naturel +indolent, je leur trouvais cet air stupide d’animaux pris au piège. On +m’en fit remarquer que l’on disait fort instruits; mais, comme ils ne +parlaient que la langue guarani, je ne fus pas dans le cas d’apprécier +le degré de leurs connaissances; seulement j’entendis jouer du violon un +cacique que l’on nous assurait être grand musicien; il joua une sonate +et je crus entendre les sons obligés d’une serinette. Au reste, peu de +temps après leur arrivée à Buenos Aires, la nouvelle de l’expulsion des +jésuites étant parvenue dans les missions, le marquis de Bucarelli reçut +une lettre du provincial qui s’y trouvait pour lors, dans laquelle il +l’assurait de sa soumission et de celle de toutes les peuplades aux +ordres du roi.</p> + +<p>Ces missions des Guaranis et des Tapes sur l’Uruguay n’étaient pas les +seules que les jésuites eussent fondées dans l’Amérique méridionale. +Plus au nord ils avaient rassemblé et soumis aux mêmes lois les Mayas, +les Chiquitos et les Avipones. Ils formaient aussi de nouvelles +réductions dans le sud du Chili du côté de l’île du Chiloé; et depuis +quelques années ils s’étaient ouverts une route pour passer de cette +province au Pérou, en traversant le pays des Chiquitos, route plus +courte que celle que l’on suivait jusqu’à présent. Au reste, dans les +pays où ils pénétraient, ils faisaient appliquer sur des poteaux la +devise de la Compagnie; et sur la carte de leurs réductions faite par +eux, elles sont énoncées sous cette dénomination, <i>oppida christianomm</i>.</p> + +<p>On s’était attendu, en saisissant les biens des jésuites dans cette +province, de trouver dans leurs maisons des sommes d’argent +considérables; on en a néanmoins trouvé fort peu. Leurs magasins étaient +à la vérité garnis de marchandises de tout genre, tant de ce pays que de +l’Europe, et même il y en avait de beaucoup d’espèces qui ne se +consomment point dans ces provinces. Le nombre de leurs esclaves était +considérable, on en comptait trois mille cinq cents dans la seule maison +de Cordoue.</p> + +<p>Ma plume se refuse au détail de tout ce que le public de Buenos Aires +prétendait avoir été trouvé dans les papiers saisis aux jésuites; les +haines sont encore trop récentes pour qu’on puisse discerner les fausses +imputations des véritables. J’aime mieux rendre justice à la plus grande +partie des membres de cette Société qui ne participaient point au secret +de ses vues temporelles.</p> + +<p>S’il y avait dans ce corps quelques intrigants, le grand nombre, +religieux de bonne foi, ne voyaient dans l’institut que la piété de son +fondateur, et servaient en esprit et en vérité le Dieu auquel ils +s’étaient consacrés. Au reste, j’ai su depuis mon retour en France que +le marquis de Bucarelli était parti de Buenos Aires pour les missions le +14 mai 1768, et qu’il n’y avait rencontré aucun obstacle, aucune +résistance à l’exécution des ordres du roi catholique. On aura une idée +de la manière dont s’est terminé cet événement intéressant en lisant les +deux pièces suivantes qui contiennent le détail de la première scène. +C’est ce qui s’est passé dans la réduction Yapegu située sur l’Uruguay +et qui se trouvait la première sur le chemin du général espagnol; toutes +les autres ont suivi l’exemple donné par celle-là.</p> + +<p>Traduction d’une lettre d’un capitaine de grenadiers du régiment de +Mayorque, commandant un des détachements de l’expédition aux missions du +Paraguay.</p> + +<p>D’Yapegu, le 19 juillet 1768.</p> + +<p>«Hier nous arrivâmes ici très heureusement; la réception que l’on a +faite à notre général a été des plus magnifiques et telle qu’on n’aurait +pu l’attendre de la part d’un peuple aussi simple et aussi peu accoutumé +à de semblables fêtes. Il y a ici un collège très riche en ornements +d’église qui sont en grand nombre; on y voit aussi beaucoup +d’argenterie. La peuplade est un peu moins grande que Montevideo, mais +bien mieux alignée et fort peuplée. Les maisons y sont tellement +uniformes qu’à en voir une on les a vues toutes, comme à voir un homme +et une femme, on a vu tous les habitants, attendu qu’il n’y a pas la +moindre différence dans la façon dont ils sont vêtus. Il y a beaucoup de +musiciens, mais tous médiocres.</p> + +<p>Dès l’instant où nous arrivâmes dans les environs de cette mission, Son +Excellence donna l’ordre d’aller se saisir du Père provincial de la +Compagnie de Jésus et de six autres de ces Pères, et de les mettre +aussitôt en lieu de sûreté. Ils doivent s’embarquer un de ces jours sur +le fleuve Uruguay. Nous croyons cependant qu’ils resteront au Salto, où +on les gardera jusqu’à ce que tous leurs confrères aient subi le même +sort. Nous croyons aussi rester à Yapegu cinq ou six jours et suivre +notre chemin jusqu’à la dernière des missions. Nous sommes très contents +de notre général qui nous fait procurer tous les rafraîchissements +possibles. Hier nous eûmes opéra, il y en aura encore aujourd’hui une +représentation. Les bonnes gens font tout ce qu’ils peuvent et tout ce +qu’ils savent.</p> + +<p>Nous vîmes aussi hier le fameux Nicolas, celui qu’on avait tant +d’intérêt à tenir renfermé. Il était dans un état déplorable et presque +nu. C’est un homme de soixante et dix ans qui paraît de bons sens. Son +Excellence lui parla longtemps et parut fort satisfaite de sa +conversation.</p> + +<p>Voilà tout ce que je puis vous apprendre de nouveau.»</p> + +<p>Relation publiée à Buenos Aires de l’entrée de S. E. Don Francisco +Bucarelli y Ursua dans la mission Yapegu, l’une de celles des jésuites +chez les peuples guaranis dans le Paraguay, lorsqu’elle y arriva le 18 +juillet 1768.</p> + +<p>«À huit heures du matin, Son Excellence sortit de la chapelle +Saint-Martin, située à une lieue d’Yapegu.</p> + +<p>Elle était accompagnée de sa garde de grenadiers et de dragons, et avait +détaché deux heures auparavant les compagnies de grenadiers de Mayorque +pour disposer et soutenir le passage du ruisseau Guivirade qu’on est +obligé de traverser en balses et en canots. Ce ruisseau est à une demi +lieue environ de la peuplade.</p> + +<p>Aussitôt que Son Excellence eut traversé, elle trouva les caciques et +corrégidors des missions qui l’attendaient avec l’alferès d’Yapegu qui +portait l’étendard royal. Son Excellence ayant reçu tous les honneurs et +compliments usités en pareilles occasions, monta à cheval pour faire son +entrée publique.</p> + +<p>Les dragons commencèrent la marche; ils étaient suivis de deux aides de +camp qui précédaient Son Excellence, après laquelle venaient les deux +compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortège des caciques et +corrégidors et d’un grand nombre de cavaliers de ces cantons.</p> + +<p>On se rendit à la grande place en face de l’église.</p> + +<p>Son Excellence ayant mis pied à terre, dom Francisco Martinez, vicaire +général de l’expédition, se présenta sur les degrés du portail pour la +recevoir. Il l’accompagna jusqu’au presbytère et entonna le Te Deum, qui +fut chanté et exécuté par une musique toute composée de Guaranis. +Pendant cette cérémonie l’artillerie fit une triple décharge. Son +Excellence se rendit ensuite au logement qu’elle s’était destiné dans le +collège des Pères, autour duquel la troupe vint camper jusqu’à ce que, +par son ordre, elle allât prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la +Casa de las recogidas, la maison des recluses.»</p> + +<p>Reprenons le récit de notre voyage dont le spectacle de la révolution +arrivée dans les missions n’a pas été une des circonstances les moins +intéressantes.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + + +<p>Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au +fond de la baie de Possession élevèrent un pavillon blanc sur une +hauteur et nous répondîmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons +étaient sans doute ceux que <i>L’Étoile</i> vit au mois de juin 1766 dans la +baie Boucault, et le pavillon qu’ils élevaient était celui qui leur fut +donné par M. Denys de Saint-Simon en signe d’alliance. Le soin qu’ils +ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidèles à leur parole +ou du moins reconnaissants des présents qu’on leur a faits.</p> + +<p>Nous aperçûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le +goulet, une vingtaine d’hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts +de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant +notre route. Ils paraissaient même de temps en temps nous faire des +signes avec la main, comme s’ils eussent désiré que nous allassions à +eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie +des Terres de Feu n’a rien des mœurs cruelles de la plupart des +sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d’humanité l’équipage du +vaisseau <i>la Conception</i> qui se perdit sur leurs côtes en 1765. Ils lui +aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à +élever des hangars pour les mettre à l’abri. Les Espagnols y +construisirent des débris de leurs navires une barque dans laquelle ils +se sont rendus à Buenos Aires. C’est à ces Indiens que le chambekin +l’Andalous se disposait à mener des missionnaires lorsque nous sommes +sortis de la rivière de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant +de la cargaison de ce navire ont été portés par les courants jusque sur +la côte des Malouines, où on les trouva en 1766.</p> + +<p>On a vu qu’à midi nous étions sortis du premier goulet: pour lors nous +fîmes de la voile. Le vent s’était rangé au sud, et la marée continuait +à nous élever dans l’ouest. À trois heures l’un et l’autre nous +manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault sur dix-huit +brasses fond de vase.</p> + +<p>Dès que nous fûmes mouillés, je fis mettre à la mer un des mes canots et +un de <i>L’Étoile</i>. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix officiers +armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la +baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les +équipages dedans. À peine avions-nous pied à terre que nous vîmes venir +à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de +cheval à cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en +criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les +appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs +bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux. +Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs, +qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se +rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de +nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur +distribuâmes et qu’ils mangèrent avec avidité. À chaque instant leur +nombre augmentait; bientôt il s’en ramassa une trentaine parmi lesquels +il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous +vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les +premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et, en imitant +avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces +armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui +pouvait nous plaire. M. de Commerçon et quelques-uns de nos messieurs +s’occupaient à ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi +à en chercher, et ils apportaient les espèces qu’ils nous voyaient +prendre.</p> + +<p>L’un d’eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation, +lui vint montrer un œil auquel il avait un mal fort apparent et lui +demander par signes de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils +ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples +et les applique à la guérison des hommes. C’était celle de Macaon, le +médecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages +du Canada.</p> + +<p>Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des +peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du +tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer: aussitôt qu’ils +apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient +passer la main dessus et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à +chaque chose qu’on leur donnait, à chaque caresse qu’on leur faisait, le +chaoua recommençait, c’étaient des cris à étourdir. On s’avisa de leur +faire boire de l’eau-de-vie, en ne leur laissant prendre qu’une gorgée à +chacun. Dès qu’ils l’avaient avalée, ils se frappaient avec la main sur +la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé +qu’ils terminaient par un roulement avec les lèvres.</p> + +<p>Tous firent la même cérémonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.</p> + +<p>Cependant le soleil s’approchait de son couchant, et il était temps de +songer à retourner à bord. Dès qu’ils virent que nous nous y disposions, +ils en parurent fâchés; ils nous faisaient signe d’attendre et qu’il +allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes entendre que nous +reviendrions le lendemain et nous leur apporterions ce qu’ils +désiraient: il nous sembla qu’ils eussent mieux aimé que nous +couchassions à terre. Lorsqu’ils virent que nous partions, ils nous +accompagnèrent au bord de la mer; un Patagon chantait pendant cette +marche. Quelques-uns se mirent dans l’eau jusqu’aux genoux pour nous +suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallait avoir l’œil à +tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d’eux +s’était emparé d’une faucille; on s’en aperçut et il la rendit sans +résistance. Avant que de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur +troupe par d’autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne +manquâmes pas en nous séparant d’entonner un chaoua dont toute la côte +retentit.</p> + +<p>Les Américains sont les mêmes que ceux vus par <i>L’Étoile</i> en 1766. Un de +nos matelots, qui était alors sur cette flûte, en a reconnu un qu’il +avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d’une belle taille; +parmi ceux que nous avons vus, aucun n’était au-dessous de cinq pieds +cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces; les +gens de <i>L’Étoile</i> en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de +six pieds. Ce qui m’a paru être gigantesque en eux, c’est leur énorme +carrure, la grosseur de leur tête et l’épaisseur de leurs membres. Ils +sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est +ferme et soutenue; c’est l’homme qui, livré à la nature et à un aliment +plein de sucs, a pris tout l’accroissement dont il est susceptible; leur +figure n’est ni dure ni désagréable, plusieurs l’ont jolie; leur visage +est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs, leurs dents extrêmement +blanches n’auraient pour Paris que le défaut d’être larges; ils portent +de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J’en ai vu qui +avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur +couleur est bronzée comme l’est sans exception celle de tous les +Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y +naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns les joues +peintes en rouge; il nous a paru que leur langue était douce, et rien +n’annonce en eux un caractère féroce. Nous n’avons point vu leurs +femmes, peut-être allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que +nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d’un +grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp à une lieue de +l’endroit où nous étions, nous montrant qu’il en allait arriver +quelqu’un.</p> + +<p>L’habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des +Indiens de la rivière de la Plata; c’est un simple braqué de cuir qui +leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de +guanaques, attaché autour du corps avec une ceinture; il descend +jusqu’aux talons, et ils laissent communément retomber en arrière la +partie faite pour couvrir les épaules; de sorte que, malgré la rigueur +du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut. +L’habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique +nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n’y avait encore +monté qu’un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation. Ils ont +des espèces de bottines de cuir de cheval ouvertes par-derrière, et deux +ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d’environ deux +pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que +deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des +colliers.</p> + +<p>Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds +attachés aux deux bouts d’un boyau cordonné, semblables à ceux dont on +se sert dans toute cette partie de l’Amérique et que nous avons décrits +plus haut. Ils avaient aussi des petits couteaux de fer dont la lame +était épaisse d’un pouce et demi à deux pouces. Ces couteaux de fabrique +anglaise leur avaient vraisemblablement été donnés par M. Byron. Leurs +chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière +des habitants de la rivière de la Plata. Un Patagon avait à sa selle des +clous dorés, des étriers de bois recouverts d’une lame de cuivre, une +bride en cuir tressé, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture +principale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de +vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux, +et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi +avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs +chevaux, boivent de l’eau de mer, l’eau douce étant fort rare sur cette +côte et même sur le terrain.</p> + +<p>Aucun d’eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres; ils ne +témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois +vieillards qui étaient dans cette bande. Il est très remarquable que +plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: <i>manana</i>, +<i>muchacho</i>, <i>bueno</i>, <i>chico</i>, capitan. Je crois que cette nation mène la +même vie que les Tartares. Errant dans les plaines immenses de +l’Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants, +suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se +vêtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement +avec les Tartares cette ressemblance qu’ils vont piller les caravanes +des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis +trouvé dans la mer Pacifique une nation d’une taille plus élevée que ne +l’est celle des Patagons.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + + +<p>Nous fîmes aussi plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines +du continent et de la Terre de Feu; la première tentative fut +infructueuse. J’étais parti le 22 à trois heures du matin avec MM. de +Bournand et du Bouchage dans l’intention d’aller jusqu’au cap Hollande +et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette +étendue. À notre départ il faisait calme et le plus beau temps du monde. +Une heure après il se leva une petite brise du nord-ouest, et +sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttâmes +contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant à l’abri de la +côte, et nous gagnâmes avec peine l’embouchure d’une petite rivière qui +se décharge dans une anse de sable protégée par la tête orientale du cap +Forward.</p> + +<p>Nous y relâchâmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue +durée. L’espérance que nous en eûmes ne servit qu’à nous faire percer de +pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane +de branches d’arbres pour y passer la nuit moins à découvert. Ce sont +les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude +d’y loger. Le froid et l’humidité nous chassèrent de notre gîte, et nous +fûmes contraints de nous réfugier auprès d’un grand feu que nous nous +appliquâmes à entretenir, tâchant de nous défendre de la pluie avec la +voile du petit canot.</p> + +<p>La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublèrent et ne nous +laissèrent d’autre parti à prendre que de rebrousser chemin au point du +jour. Nous arrivâmes à la frégate à huit heures du matin, trop heureux +d’avoir gagné cet asile; car bientôt le temps devint si mauvais qu’il +eût été impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut +pendant deux jours une tempête décidée, et la neige recouvrit toutes les +montagnes.</p> + +<p>Cependant nous étions dans le cœur de l’été et le soleil était près de +dix-huit heures sur l’horizon.</p> + +<p>Quelques jours après, j’entrepris avec plus de succès une nouvelle +course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un +port vis-à-vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au +cap Hollande et de reconnaître la côte depuis ce cap jusqu’à la baie +Française, ce que nous n’avions pu faire dans la première tentative. Je +fis armer d’espingoles et de fusils la chaloupe de <i>La Boudeuse</i> et le +grand canot de <i>L’Étoile</i>; et le 27, à quatre heures du matin, je partis +du bord avec MM. de Bournand, d’Oraison et le prince de Nassau. Nous +mîmes à la voile à la pointe occidentale de la baie Française pour +traverser aux Terres de Feu, où nous atterrâmes sur les dix heures à +l’embouchure d’une petite rivière, dans une anse de sable, mauvaise même +pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la +ressource d’entrer à mer haute dans la rivière où ils trouveraient un +abri. Nous dînâmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait +de son ombre plusieurs cabanes sauvages.</p> + +<p>Après midi nous reprîmes notre route en longeant à la rame la Terre de +Feu; il ventait peu de la partie à l’ouest, mais la mer était très +houleuse. Nous traversâmes un grand enfoncement dont nous n’apercevions +pas la fin. Son ouverture d’environ deux lieues est coupée dans son +milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous +vîmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce +pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire à la mer assez +proche du cap de Horn. Étant presque passés de l’autre bord, nous vîmes +plusieurs feux paraître et s’éteindre; ensuite ils restèrent allumés, et +nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d’une baie où j’étais +déterminé de m’arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux et je +reconnus la même horde de sauvages que j’avais déjà vue à mon premier +voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce +que ce fut le premier mot qu’ils prononcèrent en nous abordant et que +sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot +chaoua. La même cause nous leur a fait laisser cette fois le même nom. +J’aurai dans la suite occasion de décrire ces habitants de la partie +boisée du détroit; le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de +rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d’environ quarante, +hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une +anse voisine. Nous les quittâmes pour traverser la baie et entrer dans +un enfoncement que la nuit déjà faite nous empêcha de visiter. Nous la +passâmes sur le bord d’une rivière assez considérable, où nous fîmes +grand feu et où les voiles de nos bateaux, qui étaient grandes, nous +servirent de tentes; d’ailleurs, au froid près, le temps était fort +beau.</p> + +<p>Le lendemain au matin nous vîmes que cet enfoncement était un vrai port, +et nous en prîmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage +est très bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu’à douze, fond de +sable, petit gravier et coquillages. On y est à l’abri de tous les vents +dangereux. La beauté de ce mouillage nous a engagés à le nommer baie et +port de Beaubassin. Lorsqu’on n’aura qu’à attendre un vent favorable, il +suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l’eau, +caréner même, on ne peut désirer un endroit plus propre à ces opérations +que le port de Beaubassin.</p> + +<p>Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe, +pour prendre dans le plus grand détail toutes les connaissances +relatives à cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux +vaisseaux.</p> + +<p>Pour moi, je m’embarquai dans le canot de <i>L’Étoile</i> avec M. Landais, +l’un des officiers de cette flûte qui le commandait, et je continuai mes +recherches. Nous fîmes route à l’ouest et visitâmes d’abord une île que +nous tournâmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette +île il y avait des sauvages occupés à la pêche. En suivant la côte, nous +gagnâmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent +mouillage pour trois ou quatre navires. Je l’ai nommée baie de la +Cormorandière; nous y passâmes la nuit.</p> + +<p>Le 29, à la pointe du jour, nous sortîmes de la baie de la +Cormorandière, et nous naviguâmes à l’ouest, aidés d’une marée très +forte. Nous passâmes entre deux îles d’une grandeur inégale que je +nommai Les Deux Sœurs. Un peu plus loin nous nommâmes Pain de sucre une +montagne de cette forme très aisée à reconnaître et, à cinq lieues +environ de la Cormorandière, nous découvrîmes une belle baie avec un +port superbe dans le fond; une chute d’eau remarquable, qui tombe dans +l’intérieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La +sûreté, la commodité de l’ancrage, la facilité de faire l’eau et le +bois, se réunissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien à +désirer aux navigateurs.</p> + +<p>La cascade est formée par les eaux d’une petite rivière qui serpente +dans la coupée de plusieurs montagnes fort élevées, et sa chute peut +avoir cinquante à soixante toises. J’ai monté au-dessus; le terrain y +est entremêlé de bosquets et de petites plaines d’une mousse courte et +spongieuse; j’y ai cherché et n’y ai point trouvé de traces du passage +d’aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent guère les bords +de la mer qui fournissent à leur subsistance. Au reste, toute la portion +de la Terre de Feu, comprise depuis l’île Sainte-Elisabeth, ne me paraît +être qu’un amas informe de grosses îles inégales, élevées, montueuses et +dont les sommets sont couverts d’une neige éternelle. Je ne doute pas +qu’il n’y ait entre elles un grand nombre de débouquements à la mer. Les +arbres et les plantes sont les mêmes ici qu’à la côte des Patagons; et, +aux arbres près, le terrain y ressemble assez à celui des îles +Malouines.</p> + +<p>Je joins ici la carte particulière que j’ai faite de cette intéressante +partie de la côte des Terres de Feu. Jusqu’à présent, on n’y connaissait +aucun mouillage, et les navires évitaient de l’approcher. La découverte +des trois ports que je viens d’y décrire facilitera la navigation de +cette partie du détroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours été un +des points les plus redoutés des navigateurs. Il n’est que trop +ordinaire qu’un vent contraire et impétueux empêche de le doubler: il en +a forcé plusieurs de rétrograder jusqu’à la baie Famine. On peut +aujourd’hui mettre à profit même les vents régnants. Il ne s’agit que de +hanter la Terre de Feu, et d’y gagner un des trois mouillages ci-dessus, +ce que l’on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal où +il n’y a jamais de mer pour des vaisseaux. De là toutes les bordées +seront avantageuses et, pour peu que l’on s’aide des marées qui +recommencent ici à être sensibles, il ne sera plus difficile de gagner +le port Galant.</p> + +<p>Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il +faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura +presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du +port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très +grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu +près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n’était pas +question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger +en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux +rafales violentes qui nous forçaient d’avoir toujours la drisse et +l’écoute à la main. Il s’en fallut même très peu qu’en traversant la +baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.</p> + +<p>Enfin j’arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon +absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et +tout disposé pour l’appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans +l’après-midi.</p> + +<p>Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous +démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant +remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il +se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut +assez claire jusqu’à midi, le temps alors devint brumeux avec de la +pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et +relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland. +De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait +peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d’ailleurs étant fort +sombre, je pris le parti d’aller mouiller dans la rade du port Galant, +où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter +d’être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand +vent de sud-ouest.</p> + +<p>Nous commençâmes l’année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au +fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est +fort exact dans M. de Gennes. Nous n’avons que trop eu le loisir de le +vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps +dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l’idée. Il est juste de +faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées +funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.</p> + +<p>Mon premier soin fut d’envoyer visiter la côte jusqu’à la baie Élisabeth +et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous +apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough +Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom +d’îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d’île Rupert. +Les vents d’ouest ne nous permettant pas d’appareiller nous affourchâmes +le 2 avec une ancre à jet. La pluie n’empêcha pas d’aller se promener à +terre, où l’on rencontra les traces du passage et de la relâche de +vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des +écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en +bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de +filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham +Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales +et des noms avec la date de 1767.</p> + +<p>M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu’île qui +forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois +degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.</p> + +<p>Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d’ici, et +au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du +cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap +Forward. Il y observa aussi par l’azimut la déclinaison de l’aiguille +aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes +nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze +minutes. Voilà les seules observations qu’il ait pu faire ici pendant +près d’un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.</p> + +<p>Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la +neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c’était un temps pareil +que décrivait le Psalmiste en disant: <i>nir, grando glacies, spiritus +procellamm</i>. J’avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un +mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le +sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j’avais aussi fait reconnaître +quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur +secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu’au +sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez +maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre +séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans +cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets, +c’est-à-dire que le flot porte à l’est et le jusant à l’ouest.</p> + +<p>Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent +même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au +moment d’appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales +qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à +bord la visite de quelques sauvages.</p> + +<p>Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et, +après s’y être tenues quelque temps arrêtées, trois s’avancèrent dans le +fond de la baie, tandis qu’une voguait vers la frégate. Après avoir +hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés +de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La +femme demeura dans la pirogue pour la garder, l’homme monta seul à bord +avec assez de confiance et d’un air fort gai. Deux autres pirogues +suivirent l’exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la +frégate avec les enfants.</p> + +<p>Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser, +entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s’acquittèrent +avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils +dévoraient ce qu’on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à +nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes +les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu’en y faisant porter à +leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune +surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu’on y +offrit à leurs regards; c’est sans doute que, pour être surpris de +l’ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces +hommes bruts traitaient les chefs-d’œuvre de l’industrie humaine comme +ils traitaient les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant +plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la +revîmes souvent à bord et à terre. Ces sauvages sont petits, vilains, +maigres et d’une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n’ayant +pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour +les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes, +et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de +guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et +les hommes semblent avoir pour elles peu d’égards. Ce sont elles qui +voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au +point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer +dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du +rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que +les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des +enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent +sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.</p> + +<p>Leurs pirogues sont d’écorces mal liées avec des joncs et de la mousse +dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils +entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits, +ainsi que les flèches, avec le bois d’une épine-vinette à feuille de +houx qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les +flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d’art; +mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis: +elles sont aussi faibles que les bras destinés à s’en servir. Nous leur +avons vu de plus des os de poisson longs d’un pied, aiguisés par le bout +et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que +c’est un instrument de pêche. Ils l’adaptent à une longue perche et s’en +servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes, +femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le +feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont +des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.</p> + +<p>J’ai observé qu’ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu’on en +doit attribuer la cause à ce qu’ils mangent les coquillages brûlants, +quoique à moitié crus.</p> + +<p>Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles +qu’on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer +qu’ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants: aussi +chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l’influence sont en même +temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j’ai vus dans ma +vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement +dans ce qu’on peut appeler l’état de nature; et, en vérité, si l’on +devait plaindre le sort d’un homme libre et maître de lui même, sans +devoir et sans affaires, content de ce qu’il a parce qu’il ne connaît +pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui +rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux +climat de l’univers. Ces Pécherais forment aussi la société d’hommes la +moins nombreuse que j’aie rencontrée dans toutes les parties du monde; +cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi +eux des charlatans. C’est que, dès qu’il y a ensemble plus d’une +famille, et j’entends par famille père, mère et enfants, les intérêts +deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou +par l’imposture. Le nom de famille se change alors en celui de société, +et fut-elle établie au milieu des bois, ne fut-elle composée que de +cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les +vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant, +donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands +empires. Il s’ensuit du même principe que dans les sociétés, dites +policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l’état +de nature, ne sont pas susceptibles.</p> + +<p>Le 7 et le 8 furent si mauvais qu’il n’y eut pas moyen de sortir du +bord; nous chassâmes même dans la nuit, et fûmes obligés de mouiller une +ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu’à quatre pouces de +neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les +terres en étaient couvertes, excepté le plat pays dont l’humidité +empêche la neige de s’y conserver. Le thermomètre fut à cinq degrés, +quatre degrés, baissa même jusqu’à deux degrés au-dessus de la +congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais +s’étaient mis en chemin pour venir à bord. Ils avaient même fait une +grande toilette, c’est-à-dire qu’ils s’étaient peint tout le corps de +taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et +voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut à +bord de <i>L’Étoile</i>. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitôt +les autres avec lesquels nos messieurs étaient en grande amitié. Les +femmes cependant étaient toutes retirées dans une même cabane, et les +sauvages paraissaient mécontents lorsqu’on y voulait entrer. Ils +invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces +messieurs des moules qu’ils suçaient avant que de les présenter. On leur +fit de petits présents qui furent acceptés de bon cœur. Ils chantèrent, +dansèrent et témoignèrent plus de gaieté que l’on n’aurait cru en +trouver chez des hommes sauvages, dont l’extérieur est ordinairement +sérieux.</p> + +<p>Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d’environ +douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intéressante à +nos yeux, fut saisi tout d’un coup d’un crachement de sang accompagné de +violentes convulsions. Le malheureux avait été à bord de <i>L’Étoile</i> où +on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas +le funeste effet qui devait suivre ce présent. Ces sauvages ont +l’habitude de s’enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits +morceaux de talc. Peut-être la superstition attache-t-elle chez eux +quelque vertu à cette espèce de talisman, peut-être le regardent-ils +comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets. +L’enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. Il avait +les lèvres, les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits, et +rendait le sang presque continuellement.</p> + +<p>Cet accident répandit la consternation et la méfiance.</p> + +<p>Ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice; car la première +action du jongleur qui s’empara aussitôt de l’enfant fut de le +dépouiller précipitamment d’une caque de toile qu’on lui avait donnée. +Il voulut la rendre aux Français; et sur le refus qu’on fit de la +reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu’un autre sauvage, +qui sans doute aimait plus les vêtements qu’il ne craignait les +enchantements, la ramassa aussitôt.</p> + +<p>Le jongleur étendit d’abord l’enfant sur le dos dans une des cabanes et, +s’étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec +la tête et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force, +criant continuellement sans qu’on pût distinguer rien d’articulé dans +ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal +dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d’un coup en l’air en +soufflant comme s’il eût voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant +cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l’oreille du +malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir +autant du remède que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve +pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuite, les cheveux poudrés +et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de +Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et tout +aussi peu de succès. L’enfant alors paraissant plus mal, notre aumônier +lui administra furtivement le baptême.</p> + +<p>Les officiers étaient revenus à bord et m’avaient raconté ce qui se +passait à terre. Je m’y transportai aussitôt avec M. de la Porte, notre +chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane +émolliente.</p> + +<p>Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane; le jongleur, +auquel il s’en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait +recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de +l’enfant.</p> + +<p>C’était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui +souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà, tout meurtri, et les +médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations. +La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l’intérêt vif de toute +la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience +de l’enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les +sauvages s’aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du +moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent +approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglantée que son +père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de +peine à les persuader de faire usage du lait; il fallut en goûter +plusieurs fois, et, malgré l’invincible opposition des jongleurs, le +père enfin se détermina à en faire boire à son fils, il accepta même le +don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs +témoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu’ils parurent +cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent +même pour lui un sac de cuir qu’ils portent toujours pendu à leur côté +et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et +les autres instruments de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux +qu’ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu’un +des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l’autre ne +semblait occupé qu’à prévenir par les enchantements l’effet du mauvais +sort qu’ils nous soupçonnaient d’avoir jeté sur eux.</p> + +<p>Nous retournâmes à bord à l’entrée de la nuit, l’enfant soufflait moins; +toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit +appréhender qu’il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes +ensuite lieu de croire que nos conjectures n’avaient été que trop +justes. Vers les deux heures après midi, on entendit du bord des +hurlements répétés; et dès le point du jour, quoiqu’il fit un temps +affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu +souillé par la mort et des étrangers funestes qu’ils croyaient n’être +venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe +occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent à la +voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles +embarcations.</p> + +<p>Combien ils étaient empressés à s’éloigner de nous!</p> + +<p>Ils abandonnèrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin +d’être réparée: Satis est <i>gentem eflugisse nefandam</i>. Ils ont emporté +de nous l’idée d’êtres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le +ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une +société aussi peu nombreuse qu’un adolescent échappé à tous les hasards +de l’enfance!</p> + +<p>Le vent d’est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu’au +13 que le jour fut assez doux; nous eûmes même dans l’après-midi quelque +espérance d’appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme. À deux heures et +demie du matin, nous avions désaffourché et viré à pic; il fallut +réaffourcher à six heures, et la journée fut cruelle. Le 15, il fit +soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous +pussions sortir.</p> + +<p>Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du +nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable; elle baissait alors +et portait dans l’ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et +ouest sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner +l’île Rupert. La régate marchait très mal, dérivait outre mesure, et +<i>L’Étoile</i> avait sur nous un avantage incroyable. Nous passâmes tout le +jour à louvoyer entre l’île Rupert et une pointe du continent qu’on +nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel +j’espérais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine à l’île de +Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions +presque à chaque bordée, j’envoyai un canot sonder dans le sud-est de +l’île Rupert, avec intention d’y aller mouiller jusqu’au retour de la +marée favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son +grappin; mais nous en étions déjà tombés beaucoup sous le vent.</p> + +<p>Nous courûmes un bord à terre pour tâcher de la gagner en revirant; la +frégate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent +arrière; mais au moment où à l’aide de la manœuvre et de nos bateaux, +elle commença à arriver, la force de la marée la fit revenir au vent: un +courant violent nous avait déjà entraînés à une demi encablure de terre; +je fis mouiller sur huit brasses de fond: l’ancre tombée sur des roches +chassa, sans que la proximité où nous étions de la terre permît de filer +du câble; déjà nous n’avions plus que trois brasses et demie d’eau sous +la poupe, et nous n’étions qu’à trois longueurs de navire de la côte, +lorsqu’il en vint une petite brise; nous fîmes aussitôt servir nos +voiles, et la frégate s’abattit; tous nos bateaux, et ceux de <i>L’Étoile</i> +venus à notre secours, étaient devant elle à la remorquer; nous filions +le câble sur lequel on avait mis une bouée, et il y en avait près de la +moitié dehors, lorsqu’il se trouva engagé dans l’entrepont et fit faire +tête à la frégate qui courut alors le plus grand danger.</p> + +<p>On coupa le câble, et la promptitude de la manœuvre sauva le bâtiment. +La brise ensuite se renforça, et, après avoir encore couru deux bords +inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant, +où nous mouillâmes à huit heures du soir par vingt brasses d’eau, fond +de vase. Nos bateaux, que j’avais laissés pour lever notre ancre +revinrent à l’entrée de la nuit avec l’ancre et le câble. Nous n’avions +donc eu cette apparence de beau temps que pour être livrés à des alarmes +cruelles.</p> + +<p>La journée qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les +précédentes. Le vent élevait dans le canal des tourbillons d’eau à la +hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en même +temps courir dans des directions opposées. Le temps parut s’adoucir vers +les dix heures: mais à midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons +entendu dans le détroit, fut comme le signal auquel le vent recommença +avec plus de furie encore que le matin; nous chassâmes et fûmes +contraints de mouiller notre grande ancre et d’amener basses vergues et +mâts de hune. Cependant les arbustes et les plantes étaient en fleur, et +les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait +pas pour dissiper la tristesse qu’avait répandue sur nous le coup d’œil +continué de cette région funeste. Le caractère le plus gai serait flétri +dans ce climat affreux que fuient également les animaux de tous les +éléments, et où languit une poignée d’hommes que notre commerce venait +de rendre encore plus infortunés.</p> + +<p>Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous +relevâmes notre grande ancre, hissâmes nos basses vergues et mâts de +hune, et j’envoyai le canot de <i>L’Étoile</i>, que sa bonté rendait capable +de sortir presque de tout temps, pour reconnaître l’entrée du canal de +la Sainte-Barbe. Suivant l’extrait que donne M. Frezier du journal de M. +Marcant qui l’a découvert et y a passé, ce canal devait être dans le +sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de +retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu’ayant +suivi la route et les remarques indiquées par l’extrait du journal de M. +Marcant, il n’avait point trouvé de débouquement, mais seulement un +canal étroit terminé par des banquises de glace et la terre, canal +d’autant plus dangereux à suivre qu’il n’y a dans la route aucun bon +mouillage, et qu’il est traversé presque dans son milieu par un banc +couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l’île de Louis-le-Grand par +le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouvé aucun +autre.</p> + +<p>Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe était +vis-à-vis de la baie même où nous étions. Du haut des montagnes qui +entourent le port Galant, nous avions souvent découvert, dans le sud des +îles Charles et Montmouth, un vaste canal semé d’îlots qu’aucune terre +ne bornait au sud. J’avais l’intention d’envoyer deux canots dans ce +canal, que je crois fermement être celui de la Sainte-Barbe, lesquels +auraient rapporté la solution complète du problème. Le gros temps ne l’a +pas permis.</p> + +<p>Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durèrent +presque sans relâche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un +intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de +repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus +d’impétuosité. Un ouragan affreux vint tout d’un coup de la partie du +sud-sud-ouest, et souffla de manière à étonner les plus anciens marins. +Les deux navires chassèrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener +basses vergues et mâts de hune, notre artimon fut emporté sur ses +cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.</p> + +<p>Le 24, le temps s’adoucit, il fit même beau soleil et calme, et nous +nous remîmes en état d’appareiller.</p> + +<p>Depuis notre rentrée au port Galant, nous y avions pris quelques +tonneaux de lest et changé notre arrimage pour tâcher de retrouver la +marche de la frégate; nous réussîmes à lui en rendre une partie. Au +reste, toutes les fois qu’il faudra naviguer au milieu des courants, on +éprouvera toujours beaucoup de difficultés à manœuvrer des bâtiments +aussi longs que le sont nos frégates.</p> + +<p>Le 25, à une heure après minuit, nous désaffourchâmes et virâmes à pic; +à trois heures, nous appareillâmes en nous faisant remorquer par nos +bâtiments à rames; la fraîcheur venait du nord; à cinq heures et demie, +la brise se décida de l’est, et nous mîmes tout dehors, perroquets et +bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous +passâmes à mi-canal, suivant les sinuosités de cette partie du détroit +que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les îles +Royales et le continent, le détroit peut avoir deux lieues, il n’y a pas +plus d’une lieue de canal entre l’île Rupert et la pointe du Passage, +ensuite une lieue et demie entre l’île de Louis-le-Grand et la baie +Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture +couverte de goémons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la +baie Elisabeth, la côte court à l’ouest-nord-ouest pendant environ deux +lieues, jusqu’à la rivière que Narborough appelle Batchelor et +Beauchestie du Massacre à l’embouchure de laquelle il y a un mouillage. +Cette rivière est facile à reconnaître; elle sort d’une vallée profonde, +à l’ouest elle a une montagne fort élevée; sa pointe occidentale est +basse et couverte de bois, et la côte y est sablonneuse. De la rivière +du Massacre à l’entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j’estime +trois lieues de distance, et le glissement est le +nord-ouest-quart-ouest. L’entrée de ce canal paraît avoir une demi lieue +de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord. +Quand on est par le travers de la rivière du Massacre, on n’aperçoit que +ce faux détroit, et il est facile de le prendre pour le véritable, ce +qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l’ouest quart +sud ouest et l’ouest-sud-ouest jusqu’au cap Quade, qui, s’avançant +beaucoup, paraît croisé avec la pointe occidentale de l’île +Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une +route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours +la côte de l’île de Louis-le-Grand, qu’on peut ranger de près sans aucun +danger.</p> + +<p>Cette île peut avoir quatre lieues de longueur.</p> + +<p>Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous +rangeâmes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse +fort commode et bien à l’abri. À midi le cap Quade nous restait à +l’ouest-quart-sud-ouest-2°-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis à +l’est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps +continua le reste du jour, et nous cinglâmes toutes voiles hautes.</p> + +<p>Depuis le cap Quade, le détroit s’avance dans l’ouest-nord-ouest et +nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le +nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est +composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue ne +ressemblent pas mal à d’antiques ruines.</p> + +<p>Jusqu’à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres +adoucit l’aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le +pays change de nature.</p> + +<p>Le détroit n’est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides +sur lesquels il n’y a pas apparence de terre. Leur sommet élevé est +toujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par +d’immenses amas de glaces dont la couleur atteste l’antiquité. +Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la +Désolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.</p> + +<p>Lorsqu’on est par le travers du cap Quade, la côte des Terres de Feu +paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Mundai, lequel j’estime +être à quinze lieues du cap Quade. À la côte du continent, on aperçoit +trois caps auxquels nous avons imposé des noms. Sa figure nous fit +nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reçu les noms +de nos vaisseaux, le cap de l’Étoile à trois lieues dans l’ouest du cap +fendu et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance +avec celui de <i>L’Étoile</i>. Toutes ces terres sont hautes et escarpées; +l’une et l’autre côte paraît saine et garnie de bons mouillages. Le +détroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se +rétrécit vis-à-vis le cap Mundai, où le canal n’a guère plus de quatre +milles.</p> + +<p>À neuf heures du soir, nous étions environ à trois lieues dans +l’est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l’est +grand frais, et le temps étant beau, je résolus de continuer à faire +route à petites voiles pendant la nuit. Nous serrâmes les bonnettes, et +nous prîmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps +commença à s’embrumer, et le vent renforça tellement que nous fûmes +contraints d’embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint +si noire à onze heures que nous perdîmes la terre de vue.</p> + +<p>Une demi-heure après, m’estimant par le travers du cap Mundai, je fis +signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passâmes ainsi le +reste de la nuit, éventant ou masquant, suivant que nous nous estimions +trop près de l’une ou de l’autre côte. Cette nuit a été une des plus +critiques de tout le voyage.</p> + +<p>À trois heures et demie, l’aube matinale nous découvrit la terre, et je +fis servir. Nous gouvernâmes à ouest-quart-nord-ouest jusqu’à huit +heures et, de huit heures à midi, entre l’ouest-quart-nord-ouest et +l’ouest-nord-ouest. Le vent était toujours à l’est petit frais très +brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la côte, +plus souvent nous la perdions de vue tout à fait. Enfin, à midi, nous +eûmes connaissance du cap des Piliers et des Évangélistes. On ne voyait +ces derniers que du haut des mâts. À mesure que nous avancions du côté +du cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui +n’était plus borné par les terres, et une grosse lame venant de l’ouest +nous annonçait le grand Océan. Le vent ne resta pas à l’est, il passa à +ouest-sud-ouest, et nous courûmes au nord-ouest jusqu’à deux heures et +demie que nous relevâmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap +des Piliers au sud-3°-ouest.</p> + +<p>Lorsqu’on a dépassé le cap Mundai, la côte septentrionale se courbe en +arc, et le canal s’ouvre jusqu’à quatre, cinq et six lieues de largeur. +Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui +termine la côte méridionale du détroit. La direction du canal entre ces +deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.</p> + +<p>La côte du sud y est haute et escarpée, celle du nord est bordée d’îles +et de rochers qui en rendent l’approche dangereuse: il est plus prudent +de longer la partie méridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces +dernières terres; à peine les avons-nous vues dans quelques courts +intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d’en apercevoir +les portions. La dernière terre dont on ait la vue à la côte du nord est +le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que +le cap Désiré, qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à +deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte, entre ces +deux caps, est bordée, à près d’une lieue au large, de plusieurs îlots +ou brisants connus sous le nom des Douze Apôtres.</p> + +<p>Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse +de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours, +inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. À six ou +sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre îlots nommés +Les Évangélistes: trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d’un +meulon de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le +sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour +sortir du détroit, on peut en passer indifféremment au nord ou au sud; +je conseillerais d’en passer au sud, si l’on voulait y rentrer.</p> + +<p>Depuis deux heures après midi les vents varièrent du ouest-sud-ouest au +ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoyâmes jusqu’au coucher du +soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Apôtres.</p> + +<p>Nous eûmes assez longtemps la crainte de n’en pas venir à bout et d’être +forcés à passer la nuit dans le détroit, ce qui nous y eût pu retenir +encore plus d’un jour: mais, vers six heures du soir, les bordées +adonnèrent; à sept heures, le cap des Piliers était doublé; à huit +heures, nous étions entièrement dégagés des terres et un bon vent de +nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer occidentale. Nous +fîmes alors un relèvement d’où je pris mon point de départ par +cinquante-deux degrés cinquante minutes de latitude australe et +soixante-dix-neuf degrés neuf minutes de longitude occidentale de Paris.</p> + +<p>C’est ainsi qu’après avoir essuyé pendant vingt-six jours au port Galant +des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d’un bon +vent, tel que jamais nous n’eussions osé l’espérer, ont suffi pour nous +amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois être unique, d’une +navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu’au débouquement.</p> + +<p>J’estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges +jusqu’au cap des Piliers, d’environ cent quatorze lieues. Nous avons +employé cinquante-deux jours à les faire. La direction des marées dans +le détroit de Magellan nous est apparue absolument contraire à ce que +les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard. Ce ne serait +cependant pas le cas d’avoir chacun son avis.</p> + +<p>Au reste, combien de fois n’avons-nous point regretté de ne pas avoir +les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu’ils sont sortis de +leurs mains, et d’être obligés de n’en consulter que des extraits +défigurés: outre l’affectation des auteurs de ces extraits à retrancher +tout ce qui peut n’être qu’utile à la navigation, s’il leur échappe +quelque détail qui y ait trait, l’ignorance des termes de l’art dont un +marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux +des expressions nécessaires et consacrées, qu’ils remplacent par des +absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux +femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre +ennuyeux à tout le monde et qui n’est utile à personne.</p> + +<p>Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du +détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à +celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu’à la fin de mars. +On y trouve en abondance de l’eau, du bois et des coquillages, +quelquefois aussi de très bons poissons; et, assurément, je ne doute pas +que le scorbut ne fit plus de dégâts dans un équipage qui serait parvenu +à la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y +sera entré par le détroit de Magellan—lorsque nous en sortîmes, nous +n’avions personne sur les cadres.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + + +<p>Le 2 avril, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le nord-nord-est +une montagne haute et fort escarpée qui nous parut isolée; je la nommai +le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la +reconnaître, lorsque nous eûmes la vue d’une autre terre dans +l’ouest-quart-nord-ouest, dont la côte non moins élevée offrait à nos +yeux une étendue indéterminée. Nous avions le plus urgent besoin d’une +relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et on se +flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le +jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jusqu’à +deux heures du matin que nous remîmes pendant trois heures le bord au +large. Le soleil se leva, enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut +qu’à neuf heures du matin que nous revîmes la terre dont la pointe +méridionale nous restait à ouest-quart-nord-ouest, on n’apercevait plus +le pic de la Boudeuse que du haut des mats. Les vents soufflaient du +nord au nord-nord-est, et nous tînmes le plus près pour atterrer au vent +de l’île. En approchant, nous aperçûmes au-delà de sa pointe du nord une +autre terre éloignée plus septentrionale encore, sans que nous pussions +alors distinguer si elle tenait à la première île, ou si elle en formait +une seconde.</p> + +<p>Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le +nord. Des feux que nous vîmes avec joie briller de toutes parts sur la +côte nous apprirent qu’elle était habitée. Le 4, au lever de l’aurore, +nous reconnûmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru +séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se +courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à +pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque +nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte, +se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l’avant, et +se joignit à une infinité d’autres qui, de toutes les parties de l’île, +accouraient au-devant de nous. L’une d’elles précédait les autres; elle +était conduite par douze hommes nus qui nous présentèrent des branches +de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c’était là le +rameau d’olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d’amitié dont +nous pûmes nous aviser; alors ils accostèrent le navire, et l’un d’eux, +remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit +avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous +acceptâmes son présent, qu’il attacha à une corde qu’on lui jeta; nous +lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents +furent le gage de notre alliance avec ce peuple.</p> + +<p>Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à +balancier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de +cocos, de bananes et d’autres fruits du pays. L’échange de ces fruits +délicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne +foi, mais sans qu’aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait +entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d’échange; +lorsqu’on était d’accord, on leur envoyait au bout d’une corde un panier +ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les nôtres, donnant +ou recevant indifféremment avant que d’avoir donné ou reçu, avec une +bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D’ailleurs nous +ne vîmes aucune espèce d’armes dans leurs pirogues, où il n’y avait +point de femmes à cette première entrevue.</p> + +<p>Les pirogues restèrent le long des navires jusqu’à ce que les approches +de la nuit nous firent revirer au large; toutes alors se retirèrent.</p> + +<p>Nous tâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n’écartant jamais la +terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu’à près de +minuit, ainsi qu’il l’avait été la nuit précédente, garni de petits feux +à peu de distance les uns des autres: on eût dit que c’était une +illumination faite à dessein, et nous l’accompagnâmes de plusieurs +fusées tirées des deux vaisseaux.</p> + +<p>La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l’île, et +à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L’aspect de +cette côte, élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant +spectacle.</p> + +<p>Quoique les montagnes y soient d’une grande hauteur, le rocher n’y +montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. À peine +en crûmes-nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d’arbres +jusqu’à sa cime isolée qui s’élevait au niveau des montagnes, dans +l’intérieur de la partie méridionale de l’île.</p> + +<p>Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et +diminuait de grosseur en montant; on l’eût pris de loin pour une +pyramide d’une hauteur immense que la main d’un décorateur habile aurait +parée de guirlandes de feuillages. Les terrains moins élevés sont +entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute l’étendue de la +côte il règne, sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une +lisière de terre basse et unie, couverte de plantations. C’est là qu’au +milieu des bananiers, des cocotiers et d’autres arbres chargés de +fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.</p> + +<p>Comme nous prolongions la côte, nos yeux furent frappés de la vue d’une +belle cascade qui s’élançait du haut des montagnes, et précipitait à la +mer ses eaux écumantes. Un village était bâti au pied, et la côte y +paraissait sans brisants. Nous désirions tous de pouvoir mouiller à +portée de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos +bateaux sondaient jusqu’à terre: on ne trouva dans cette partie qu’un +platier de roches, et il fallut se résoudre à chercher ailleurs un +mouillage.</p> + +<p>Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil, et toute +la journée on fit des échanges. Il s’ouvrit même de nouvelles branches +de commerce; outre les fruits de l’espèce de ceux apportés la veille et +quelques autres rafraîchissements, tels que poules et pigeons, les +insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d’instruments pour la +pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des +coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer et des pendants +d’oreilles. Les trocs se firent, comme la veille, avec loyauté; cette +fois aussi, il vint dans les pirogues, quelques femmes jolies et presque +nues. À bord de <i>L’Étoile</i>, il monta un insulaire qui y passa la nuit +sans témoigner aucune inquiétude.</p> + +<p>Nous l’employâmes encore à louvoyer; et, le 6 au matin, nous étions +parvenus à l’extrémité septentrionale de l’île. Une seconde baie +s’offrit à nous; mais la vue de plusieurs brisants, qui paraissaient +détendre le passage entre les deux îles, me détermina à revenir sur mes +pas chercher un mouillage dans la première baie que nous avions vue le +jour de notre atterrage. Nos canots qui sondaient en avant et en terre +de nous trouvèrent la côte du nord de la baie bordée partout, à un quart +de lieue du rivage, d’un récif qui découvre à basse mer.</p> + +<p>Cependant, à une lieue de la pointe du nord, ils reconnurent dans le +récif une coupure large de deux encablures au plus, dans laquelle il y +avait trente à trente cinq brasses d’eau, et en dedans une rade assez +vaste, où le fond variait depuis neuf jusqu’à trente brasses.</p> + +<p>Cette rade était bornée au sud par un récif qui, partant de terre, +allait se joindre à celui qui bordait la côte. Nos canots avaient sondé +partout sur un fond de sable, et ils avaient reconnu plusieurs petites +rivières commodes pour faire l’eau. Sur le récif, du côté du nord, il y +a trois îlots.</p> + +<p>Ce rapport me décida à mouiller dans cette rade, et sur-le-champ nous +fîmes route pour y entrer. Nous rangeâmes la pointe du récif de tribord +en entrant, et dès que nous fûmes en dedans, nous mouillâmes notre +première ancre sur trente-quatre brasses, fond de sable gris, +coquillages et gravier, et nous étendîmes aussitôt une ancre à jet dans +le nord-ouest pour y mouiller notre ancre d’affourche. <i>L’Étoile</i> passa +au vent à nous, et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous +fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune.</p> + +<p>À mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient +environné les navires. L’affluence des pirogues fut si grande autour des +vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de +la foule et du bruit. Tous venaient en criant <i>tayo</i>, qui veut dire ami, +et en nous donnant mille témoignages d’amitié; tous demandaient des +clous et des pendants d’oreilles. Les pirogues étaient remplies de +femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand +nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le +disputer à toutes avec avantage.</p> + +<p>La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles +qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement +elles s’enveloppent. Elles nous firent d’abord, de leurs pirogues, des +agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras; soit +que la nature ait partout embelli le sexe d’une timidité ingénue, soit +que, même dans les pays où règne encore la franchise de l’âge d’or, les +femmes paraissent ne pas vouloir ce qu’elles désirent le plus. Les +hommes, plus simples ou plus libres, s’énoncèrent bientôt clairement: +ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs +gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire +connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au +milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et +qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes? Malgré toutes les +précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui +vint sur le gaillard d’arrière se placer à une des écoutilles qui sont +au-dessus du cabestan; cette écoutille était ouverte pour donner de +l’air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un +pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit +voir au berger phrygien: elle en avait la forme céleste. Matelots et +soldats s’empressaient pour parvenir à l’écoutille, et jamais cabestan +ne fut viré avec une pareille activité.</p> + +<p>Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés; le +moins difficile n’avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un +seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le +moyen de s’échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. À peine +eut-il mis pied à terre avec la belle qu’il avait choisie qu’il se vit +entouré par une foule d’Indiens qui le déshabillèrent dans un instant, +et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne +sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en +tumulte toutes les parties de son corps. Après l’avoir bien considéré, +ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu’ils en +avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant de contenter +les désirs qui l’avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il +fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me +dit que j’aurais beau le réprimander, que je ne lui ferais jamais autant +de peur qu’il venait d’en avoir à terre.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3> + + +<p>Lorsque nous fûmes amarrés, je descendis à terre avec plusieurs +officiers, afin de reconnaître un lieu propre à faire de l’eau. Nous +fûmes reçus par une foule d’hommes et de femmes qui ne se lassaient +point de nous considérer; les plus hardis venaient nous toucher, ils +écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions +absolument faits comme eux: aucun ne portait d’armes, pas même de +bâtons. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le +chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit. +Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vénérable. Les +femmes nous saluèrent en portant la main sur la poitrine, et criant +plusieurs fois <i>tayo</i>.</p> + +<p>Le vieillard était père de notre hôte. Il n’avait du grand âge que ce +caractère respectable qu’impriment les ans sur une belle figure: sa tête +ornée de cheveux blancs et d’une longue barbe, tout son corps nerveux et +rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépitude.</p> + +<p>Cet homme vénérable parut s’apercevoir à peine de notre arrivée; il se +retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni +étonnement, ni curiosité: fort éloigné de prendre part à l’espèce +d’extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et +soucieux semblait annoncer qu’il craignait que ces jours heureux, +écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par +l’arrivée d’une nouvelle race.</p> + +<p>On nous laissa la liberté de considérer l’intérieur de la maison. Elle +n’avait aucun meuble, aucun ornement qui la distinguât des cases +ordinaires, que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de +long sur vingt pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d’osier, +long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel était +suspendu au toit, et deux figures de bois que nous prîmes pour des +idoles. L’une, c’était le dieu, était debout contre un des piliers; la +déesse était vis-à-vis, inclinée le long du mur qu’elle surpassait en +hauteur, et attachée aux roseaux qui le forment. Ces figures mal faites +et sans proportions avaient environ trois pieds de haut, mais elles +tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l’intérieur et sculpté à +jour. Il était fait en forme de tour et pouvait avoir six à sept pieds +de hauteur, sur environ un pied de diamètre; le tout était d’un bois +noir fort dur.</p> + +<p>Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l’herbe au-dehors de sa +maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l’eau; +pendant le repas, il envoya chercher quelques pièces d’étoffes et deux +grands colliers faits d’osier et recouverts de plumes noires et de dents +de requins. Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises +immenses qu’on portait du temps de François 1<sup>er</sup>. Il en passa un au col +du chevalier d’Oraison, l’autre au mien, et distribua les étoffes. Nous +étions prêts à retourner à bord, lorsque le chevalier de Suzannet +s’aperçut qu’il lui manquait un pistolet qu’on avait adroitement volé +dans sa poche.</p> + +<p>Nous le fîmes entendre au chef qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous +les gens qui nous environnaient; il en maltraita même quelques-uns. Nous +arrêtâmes ses recherches, en tâchant seulement de lui faire comprendre +que l’auteur du vol pourrait être la victime de sa friponnerie, et que +son larcin lui donnerait la mort.</p> + +<p>Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu’à nos bateaux. Prêts +à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d’une belle figure qui, +couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait +de siège. Nous l’acceptâmes; cet homme alors se pencha vers nous et, +d’un air tendre, aux accords d’une flûte dans laquelle un autre Indien +soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute +anacréontique: scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre +insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur +fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu +d’artifice composé de fusées et de serpentaux. Ce spectacle leur causa +une surprise mêlée d’effroi.</p> + +<p>Le 7 au matin, le chef, dont le nom est Ereti, vint à bord. Il nous +apporta un cochon, des poules et le pistolet qui avait été pris la +veille chez lui. Cet acte de justice nous en donna bonne idée. Cependant +nous fîmes dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à +terre nos malades et nos pièces à l’eau, et les y laisser en établissant +une garde pour leur sûreté. Je descendis l’après-midi avec armes et +bagages, et nous commençâmes à dresser le camp sur les bords d’une +petite rivière où nous devions faire notre eau. Ereti vit la troupe sous +les armes et les préparatifs du campement sans paraître d’abord surpris +ni mécontent. Toutefois, quelques heures après, il vint à moi, +accompagné de son père et des principaux du canton qui lui avaient fait +des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre séjour à +terre leur déplaisait, que nous étions les maîtres d’y venir le jour +tant que nous voulions, mais qu’il fallait coucher la nuit à bord de nos +vaisseaux. J’insistai sur l’établissement du camp, lui faisant +comprendre qu’il nous était nécessaire pour faire de l’eau, du bois, et +rendre plus faciles les échanges entre les deux nations. Ils tinrent +alors un second conseil, à l’issue duquel Ereti vint me demander si nous +resterions ici toujours, ou si nous comptions repartir, et dans quel +temps. Je lui répondis que nous mettrions à la voile dans dix-huit +jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres; +sur cela, nouvelle conférence à laquelle on me fit appeler. Un homme +grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait réduire +à neuf les jours de notre campement; j’insistais pour le nombre que +j’avais demandé, et enfin ils y consentirent.</p> + +<p>De ce moment la joie se rétablit; Ereti même nous offrit un hangar +immense tout près de la rivière, sous lequel étaient quelques pirogues +qu’il en fit enlever sur-le-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les +tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre, douze de <i>La +Boudeuse</i>, et vingt-deux de <i>L’Étoile</i>, et quelques autres nécessaires +au service. La garde fut composée de trente soldats, et je fis aussi +descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je +restai à terre la première nuit, qu’Ereti voulut aussi passer dans nos +tentes. Il fit apporter son souper qu’il joignit au nôtre, chassa la +foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de +ses amis. Après souper, il demanda des fusées, et elles lui firent au +moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit, il envoya +chercher une de ses femmes qu’il fit coucher dans la tente de M. de +Nassau. Elle était vieille et laide.</p> + +<p>La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Le hangar était +bien fait et parfaitement couvert d’une espèce de natte. Nous n’y +laissâmes qu’une issue à laquelle nous mîmes une barrière et un corps de +garde.</p> + +<p>Ereti, ses femmes et ses amis avaient seuls la permission d’entrer; la +foule se tenait en dehors du hangar: un de nos gens, une baguette à la +main, suffisait pour la faire écarter. C’était là que les insulaires +apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du +poisson et des pièces de toile qu’ils échangeaient contre des clous, des +outils, des perles fausses, des boutons et mille autres bagatelles qui +étaient des trésors pour eux.</p> + +<p>Au reste, ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire; ils +virent que nous cueillions des plantes antiscorbutiques et qu’on +s’occupait aussi à chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne +tardèrent pas à nous apporter à l’envi des paquets des mêmes plantes +qu’ils nous avaient vu ramasser, et des paniers remplis de coquilles de +toutes les espèces. On payait leurs peines à peu de frais.</p> + +<p>Ce même jour je demandai au chef de m’indiquer du bois que je pusse +couper. Le pays bas où nous étions n’est couvert que d’arbres fruitiers +et d’une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance; le bois +dur vient sur les montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais +couper et m’indiqua même de quel côté il les fallait faire tomber en les +abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos +travaux; nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bûches +que les gens du pays transportaient aux bateaux; ils aidaient de même à +faire de l’eau, emplissant les pièces et les conduisant aux chaloupes. +On leur donnait pour salaires des clous dont le nombre se proportionnait +au travail qu’ils avaient fait. La seule gêne qu’on eut, c’est qu’il +fallait sans cesse avoir l’œil à tout ce qu’on apportait à terre, à ses +poches même; car il n’y a point en Europe de plus adroits filous que les +gens de ce pays.</p> + +<p>Cependant, il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne +ferme dans leurs maisons, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure +ni gardiens. Sans doute la curiosité pour des objets nouveaux excitait +en eux de violents désirs, et d’ailleurs il y a partout de la canaille. +On avait volé les deux premières nuits, malgré les sentinelles et les +patrouilles auxquelles on avait même jeté quelques pierres. Les voleurs +se cachaient dans un marais couvert d’herbes et de roseaux, qui +s’étendait derrière notre camp. On le nettoya en partie, et j’ordonnai à +l’officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient +dorénavant. Ereti lui-même me dit de le faire, mais il eut grand soin de +montrer plusieurs fois où était sa maison, en recommandant bien de tirer +du côté opposé. J’envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux +armés de pierriers et d’espingoles se mouiller devant le camp.</p> + +<p>Au vol près, tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour +nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites +bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à +manger; mais ce n’est pas à une collation légère que se borne ici la +civilité des maîtres de maisons; ils leur offraient des jeunes filles; +la case se remplissait à l’instant d’une foule curieuse d’hommes et de +femmes qui faisaient un cercle autour de l’hôte et de la jeune victime +du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs, +et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de +jouissance. Vénus est ici la déesse de l’hospitalité, son culte n’y +admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la +nation. Ils étaient surpris de l’embarras qu’on témoignait; nos mœurs +ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu’aucun +n’ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.</p> + +<p>J’ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans +l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Eden: nous +parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et +coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, +sans aucun des inconvénients qu’entraîne l’humidité. Un peuple nombreux +y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous +trouvions des troupes d’hommes et de femmes assises à l’ombre des +vergers; tous nous saluaient avec amitié; ceux que nous rencontrions +dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer; partout +nous voyions régner l’hospitalité, le repos, une joie douce et toutes +les apparences du bonheur.</p> + +<p>Je fis présent au chef du canton où nous étions d’un couple de dindes et +de canards mâles et femelles; c’était le denier de la veuve. Je lui +proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d’y semer +différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de +temps Ereti fit préparer et entourer de palissades le terrain qu’avaient +choisi nos jardiniers. Je le fis bêcher; ils admiraient nos outils de +jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de +potagers garnis de giraumons, de patates, d’ignames et d’autres racines.</p> + +<p>Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, +des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de +croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a +paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à +tirer parti du sol le plus fertile de l’univers.</p> + +<p>Les premiers jours de notre arrivée, j’eus la visite du chef d’un canton +voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules +et d’étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d’une belle figure et d’une +taille extraordinaire. Il était accompagné de quelques-uns de ses +parents, presque tous hommes de six pieds.</p> + +<p>Je leur fis présent de clous, d’outils, de perles fausses et d’étoffes +de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fûmes bien +accueillis, et l’honnête Toutaa m’offrit une de ses femmes fort jeune et +assez jolie.</p> + +<p>L’assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les +chants de l’hyménée. Telle est la manière de recevoir les visites de +cérémonie.</p> + +<p>Le 10, il y eut un insulaire tué, et les gens du pays vinrent se +plaindre de ce meurtre. J’envoyai à la maison où avait été porté le +cadavre; on vit effectivement que l’homme avait été tué d’un coup de +feu. Cependant on ne laissait sortir aucun de nos gens avec des armes à +feu, ni des vaisseaux, ni de l’enceinte du camp. Je fis sans succès les +plus exactes perquisitions pour connaître l’auteur de cet infâme +assassinat. Les insulaires crurent, sans doute, que leur compatriote +avait eu tort; car ils continuèrent à venir à notre quartier avec leur +confiance accoutumée. On me rapporta cependant qu’on avait vu beaucoup +de gens emporter leurs effets à la montagne, et que même la maison +d’Ereti était toute démeublée. Je lui fis de nouveaux présents, et ce +bon chef continua à nous témoigner la plus sincère amitié.</p> + +<p>Cependant, je pressais nos travaux de tous les genres; car, encore que +cette relâche fut excellente pour nos besoins, je savais que nous étions +mal mouillés. En effet, quoique nos câbles, paumoyés presque tous les +jours, n’eussent pas encore paru ragués, nous avions découvert que le +fond était semé de gros corail, et d’ailleurs, en cas d’un grand vent du +large, nous n’avions pas de chasse. La nécessité avait forcé de prendre +ce mouillage sans nous laisser la liberté du choix, et bientôt nous +eûmes la preuve que nos inquiétudes n’étaient que trop fondées.</p> + +<p>Le 12, à cinq heures du matin, les vents étant venus au sud, notre câble +du sud-est et le grelin d’une ancre à jet, que nous avions par +précaution allongée dans l’est-sud-est, furent coupés sur le fond. Nous +mouillâmes aussitôt notre grande ancre; mais, avant qu’elle eût pris +fond, la frégate vint à l’appel de l’ancre du nord-ouest, et nous +tombâmes sur <i>L’Étoile</i> que nous abordâmes à bâbord. Nous virâmes sur +notre ancre, et <i>L’Étoile</i> fila rapidement, de manière que nous fûmes +séparés avant que d’avoir souffert aucune avarie. La flûte nous envoya +alors le bout d’un grelin qu’elle avait allongé dans l’est, sur lequel +nous virâmes pour nous écarter d’elle davantage. Nous relevâmes ensuite +notre grande ancre et rembarquâmes le grelin et le câble coupés sur le +fond. Celui-ci l’avait été à trente brasses de l’entalingure; nous le +changeâmes bout pour bout et l’entalinguâmes sur une ancre de rechange +de deux mille sept cents que <i>L’Étoile</i> avait dans sa cale et que nous +envoyâmes chercher. Notre ancre du sud-est mouillée sans orin à cause du +grand fond était perdue, et nous tâchâmes inutilement de sauver l’ancre +à jet dont la bouée avait coulé et qu’il fut impossible de draguer. Nous +guindâmes aussitôt notre petit mât de hune et la vergue de misaine, afin +de pouvoir appareiller dès que le vent permettrait.</p> + +<p>L’après-midi il calma et passa à l’est. Nous allongeâmes alors dans le +sud-est une ancre à jet et l’ancre reçue de <i>L’Étoile</i>, et j’envoyai un +bateau sonder dans le nord, afin de savoir s’il n’y aurait pas un +passage; ce qui nous eût mis à portée de sortir presque de tout vent. Un +malheur n’arrive jamais seul: comme nous étions tous occupés d’un +travail auquel était attaché notre salut, on vint m’avertir qu’il y +avait eu trois insulaires tués ou blessés dans leurs cases à coups de +baïonnette, que l’alarme était répandue dans le pays, que les +vieillards, les femmes et les enfants fuyaient vers les montagnes +emportant leurs bagages et jusqu’aux cadavres des morts, et que +peut-être allions-nous avoir sur les bras une armée de ces hommes +furieux. Telle était donc notre position de craindre la guerre à terre +au même instant où les deux navires étaient dans le cas d’y être jetés. +Je descendis au camp, et en présence du chef je fis mettre aux fers +quatre soldats soupçonnés d’être les auteurs du forfait; ce procédé +parut les contenter.</p> + +<p>Je passai une partie de la nuit à terre, où je renforçai les gardes, +dans la crainte que les insulaires ne voulussent venger leurs +compatriotes. Nous occupions un poste excellent entre deux rivières +distantes l’une de l’autre d’un quart de lieue au plus; le front du camp +était couvert par un marais, le reste était la mer dont assurément nous +étions les maîtres. Nous avions beau jeu pour défendre ce poste contre +toutes les forces de l’île réunies; mais heureusement, à quelques +alertes près occasionnées par des filous, la nuit fut tranquille au +camp.</p> + +<p>Ce n’était pas de ce côté où mes inquiétudes étaient les plus vives. La +crainte de perdre les vaisseaux à la côte nous donnait des alarmes +infiniment plus cruelles.</p> + +<p>Dès dix heures du soir les vents avaient beaucoup fraîchi de la partie +de l’est avec une grosse houle, de la pluie, des orages et toutes les +apparences funestes qui augmentent l’horreur de ces lugubres situations.</p> + +<p>Vers deux heures du matin il passa un grain qui chassait les vaisseaux +en côte: je me rendis à bord, le grain heureusement ne dura pas; et dès +qu’il fut passé, le vent vint de terre. L’aurore nous amena de nouveaux +malheurs; notre câble du nord-ouest fut coupé; le grelin, que nous avait +cédé <i>L’Étoile</i> et qui nous tenait sur son ancre à jet, eut le même sort +peu d’instants après; la frégate alors venant à l’appel de l’ancre et du +grelin du sud-est, ne se trouvait pas à une encablure de la côte où la +mer brisait avec fureur. Plus le péril devenait instant, plus les +ressources diminuaient, les deux ancres, dont les câbles venaient d’être +coupés, étaient perdues pour nous; leurs bouées avaient disparu, soit +qu’elles eussent coulé, soit que les Indiens les eussent enlevées dans +la nuit. C’étaient déjà quatre ancres de moins depuis vingt-quatre +heures, et cependant il nous restait encore des pertes à essuyer.</p> + +<p>À dix heures du matin le câble neuf, que nous avions enlingué sur +l’ancre de deux mille sept cents de <i>L’Étoile</i>, laquelle nous tenait +dans le sud-est, fut coupé; et la frégate, défendue par un seul grelin, +commença à chasser en côte. Nous mouillâmes sous barbe notre grande +ancre, la seule qui nous restât en mouillage; mais de quel secours nous +pouvait-elle être? Nous étions si près des brisants que nous aurions été +dessus avant que d’avoir assez filé de câble pour que l’ancre pût bien +prendre fond. Nous attendions à chaque instant le triste dénouement de +cette aventure, lorsqu’une brise de sud-ouest nous donna l’espérance de +pouvoir appareiller. Nos focs furent bientôt hissés; le vaisseau +commençait à prendre de l’erre, et nous travaillions à faire de la voile +pour filer câble et grelin et mettre dehors, mais les vents revinrent +presque aussitôt à l’est. Cet intervalle nous avait toujours donné le +temps de recevoir à bord le bout du grelin de la seconde ancre à jet de +<i>L’Étoile</i> qu’elle venait d’allonger dans l’est et qui nous sauva pour +le moment. Nous virâmes sur les deux grelins et nous nous relevâmes un +peu de la côte. Nous envoyâmes alors notre chaloupe à <i>L’Étoile</i> pour +l’aider à s’amarrer solidement; ses ancres étaient heureusement +mouillées sur un fond moins perdu de corail que celui sur lequel étaient +tombées les nôtres. Lorsque cette opération fut faite, notre chaloupe +alla lever par son orin l’ancre de deux mille sept cents; nous +entalinguâmes dessus un autre câble et nous l’allongeâmes dans le +nord-est; nous relevâmes ensuite l’ancre à jet de <i>L’Étoile</i> que nous +lui rendîmes. Dans ces deux jours M. de la Giraudais, commandant de +cette flûte, a eu la plus grande part au salut de la frégate par les +secours qu’il m’a donnés; c’est avec plaisir que je paie ce tribut de +reconnaissance à cet officier, déjà mon compagnon dans mes autres +voyages, et dont le zèle égale les talents.</p> + +<p>Cependant lorsque le jour était venu, aucun Indien ne s’était approché +du camp, on n’avait vu aucune pirogue, on avait trouvé les maisons +abandonnées, tout le pays paraissait un désert. Le prince de Nassau, +lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s’était éloigné davantage, +dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en +trouva un grand nombre avec Ereti environ à une lieue du camp. Dès que +ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint à lui d’un air consterné. Les +femmes éplorées se jetèrent à ses genoux, elles lui baisaient les mains +en pleurant et en répétant plusieurs fois: <i>tayo</i>, <i>maté</i>, vous êtes nos +amis et vous nous tuez. À force de caresses et d’amitié il parvint à les +ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des +poules, des cocos, des régimes de bananes embellissaient la marche et +promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec un assortiment +d’étoffes de soie et des outils de toute espèce; je les distribuai aux +chefs, en leur témoignant ma douleur du désastre arrivé la veille et en +les assurant qu’il serait puni. Les bons insulaires me comblèrent de +caresses, le peuple applaudit à la réunion, et en peu de temps la foule +ordinaire et les filous revinrent à notre quartier qui ne ressemblait +pas mal à une foire. Ils apportèrent ce jour et le suivant plus de +rafraîchissements que jamais. Ils demandèrent aussi qu’on tirât devant +eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les +animaux tirés ayant été tués raides.</p> + +<p>Le canot que j’avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était +revenu avec la bonne nouvelle qu’il y avait trouvé un très beau passage. +Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit +s’avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer; Le 14 +au matin, les vents étant à l’est, j’ordonnai à <i>L’Étoile</i>, qui avait +son eau faite et tout son monde à bord, d’appareiller et de sortir par +la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette +passe qu’après la flûte mouillée au nord de nous. À onze heures elle +appareilla sur une haussière portée sur nous, je gardai sa chaloupe et +ses deux petites ancres; je pris aussi à bord, dès qu’elle fut sous +voiles, le bout du câble de son ancre du sud-est mouillée en bon fond. +Nous levâmes alors notre grande ancre, allongeâmes les deux ancres à +jet, et par ce moyen, nous restâmes sur deux grosses ancres et trois +petites. À deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de +découvrir <i>L’Étoile</i> en dehors de tous les récifs. Notre situation dès +ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer +le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires à l’abri des +accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son +canot avec M. Lavari-Leroi qui avait été chargé de reconnaître la passe.</p> + +<p>Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre +eau, à déblayer l’hôpital et le camp.</p> + +<p>J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une +planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les +noms des officiers des deux navires. J’ai suivi cette même méthode pour +toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux +heures du matin avant que tout fut à bord; la nuit fut assez orageuse +pour nous causer encore de l’inquiétude, malgré la quantité d’ancres que +nous avions à la mer.</p> + +<p>Le 15 à six heures du matin, les vents étant de terre et le ciel à +l’orage, nous levâmes notre ancre, filâmes le câble de celle de +<i>L’Étoile</i>, coupâmes un des grelins et filâmes les deux autres, +appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe +de l’est. Nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et +dès que nous fûmes dehors, j’envoyai les deux canots armés aux ordres du +chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protéger le travail +des chaloupes.</p> + +<p>Nous étions à un quart de lieue au large et nous commencions à nous +féliciter d’être heureusement sortis d’un mouillage qui nous avait causé +de si vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d’un coup, la +marée et une grosse lame de l’est commencèrent à nous entraîner sur les +récifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous +avaient menacés jusqu’ici avait été de passer nos jours dans une île +embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de +notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le +naufrage se présentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau porté +rapidement sur les récifs n’y eût pas résisté deux minutes à la violence +de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé +leur vie. J’avais dès le premier instant du danger rappelé canots et +chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment, où n’étant pas +à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissait +désespérée, d’autant qu’il n’y avait pas à mouiller. Une brise de +l’ouest, qui s’éleva dans le même instant, nous rendit l’espérance: en +effet elle fraîchit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions +absolument hors de danger.</p> + +<p>Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je +restai à louvoyer pour les attendre.</p> + +<p>L’après-midi nous rejoignîmes <i>L’Étoile</i>. À cinq heures du soir notre +chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de <i>L’Étoile</i> +qu’elle lui porta: notre canot, celui de <i>L’Étoile</i> et sa chaloupe +revinrent peu de temps après; celle-ci nous rapportait notre ancre à jet +et un grelin. Quant aux deux autres ancres à jet, l’approche de la nuit +et la fatigue extrême des matelots ne permirent pas de les lever ce même +jour. J’avais d’abord compté m’entretenir toute la nuit à portée du +mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais à minuit il se leva +un grand frais de l’est-nord-est, qui me contraignit à embarquer les +bateaux et à faire de la voile pour me tirer de dessus la côte. Ainsi un +mouillage de neuf jours nous a coûté six ancres, perte que nous +n’aurions pas essuyée, si nous eussions été munis de quelques chaînes de +fer. C’est une précaution que ne doivent jamais oublier tous les +navigateurs destinés à de pareils voyages.</p> + +<p>Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtons nous un instant pour +recevoir les adieux des insulaires.</p> + +<p>Dès l’aube du jour, lorsqu’ils s’aperçurent que nous mettions à la +voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu’il avait +trouvée sur le rivage, et s’était rendu à bord. En y arrivant il nous +embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant +des larmes, et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps +après sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de +toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire +qui le premier jour de notre atterrage était venu s’établir à bord de +<i>L’Étoile</i>. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en +me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait +nous suivre, et me priant d’y consentir. Il le présenta ensuite à tous +les officiers, chacun en particulier, disant que c’était son ami qu’il +confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes +marques d’intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce, +après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles +ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du +bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l’insulaire +qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu’il +avait à ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgré les larmes de +cette jeune fille, son épouse ou son amante, il s’arracha de ses bras et +remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne +fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je +l’avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3> + + +<p> +<i>LUCIS HABITAMUS OPACIS, RIPARUMQUE TOROS ET PRATA RECENTIA RIVIS INCOLIMUS.</i><br /> +<br /> +VIRGIL. LIV. VI.<br /> +</p> + +<p>L’île, à laquelle on avait d’abord donné le nom de Nouvelle-Cythère, +reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés +trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de +plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart +de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes +dix-sept secondes à l’ouest de Paris a été déterminée par onze +observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.</p> + +<p>M. Verron en avait fait beaucoup d’autres à terre pendant quatre jours +et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où +elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les +dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur +résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux +de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que +j’ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup +plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans +l’impossibilité d’en visiter les côtes. La partie du sud nous est +absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du +sud-est jusqu’à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt +lieues d’étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le +nord-ouest et l’ouest-nord-ouest.</p> + +<p>Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s’avance dans le +nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au +nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes +s’abaissent insensiblement jusqu’au fond de la baie où elles ont peu +d’élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l’île et le +plus habité. Il semble qu’on trouverait aisément plusieurs bons +mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre +du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie +<i>L’Étoile</i>.</p> + +<p>M. de la Giraudais m’a assuré qu’entre les deux îles les plus +septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux +au moins, depuis vingt-trois jusqu’à douze et dix brasses, fond de sable +gris vaseux, qu’il y avait une lieue d’évitage et jamais de mer. Le +reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée +par un récif inégalement couvert d’eau, et qui forme en quelques +endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des +feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation: +quelques coupures donnent de distance en distance l’entrée en dedans du +récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n’amène jamais que du +sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d’un corail dur et +tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l’a +appris une funeste expérience.</p> + +<p>Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme +aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est +terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à +une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s’étend deux ou +trois lieues sur le nord-ouest.</p> + +<p>La hauteur des montagnes qui occupent tout l’intérieur de Tahiti est +surprenante, eu égard à l’étendue de l’île. Loin d’en rendre l’aspect +triste et sauvage, elles servent à l’embellir en variant à chaque pas +les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus +riches productions de la nature, avec ce désordre dont l’art ne sut +jamais imiter l’agrément. De là sortent une infinité de petites rivières +qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des +habitants qu’à l’ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les +bords de la mer jusqu’aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers, +sous lesquels, comme je l’ai déjà dit, sont bâties les maisons des +Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de +village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics, +pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout +les communications faciles.</p> + +<p>Les principales productions de l’île sont le coco, la banane, le fruit à +pain, l’igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et +fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu’on ne cultive +point, une espèce d’indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une +jaune; j’ignore d’où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé +la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu’il a été avec nous, a +reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu’un +assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres +chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les +insulaires en font peu d’usage; ils ne l’emploient que pour leurs +grandes pirogues, qu’ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons +aussi vu des piques d’un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois +de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l’arbre +qui porte le fruit à pain: c’est un bois qui ne se fend point; mais il +est si mol et si plein de gomme qu’il ne fait que se mâcher sous +l’outil.</p> + +<p>Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la +quantité d’arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne +semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins +certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent +à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d’<i>aouri</i>, dont ils +se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer, +d’où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je +ne connais ici qu’un seul article de commerce riche; ce sont de très +belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes +et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour +chez eux.</p> + +<p>Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de +castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.</p> + +<p>Nous n’avons vu d’autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d’une +espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants +ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons +aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d’un beau +plumage bleu de roi et d’un très bon goût, et des perruches fort +petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui +colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs +volailles qu’avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le +séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a +troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante +cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en +aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de +jour en jour un plus grand nombre.</p> + +<p>Nous n’avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant +notre séjour le thermomètre de Réaumur n’a jamais monté à plus de +vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil, +il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l’autre côté de +l’équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c’est de n’y pas +être infesté par cette légion odieuse d’insectes qui font le supplice +des pays situés entre les tropiques; nous n’y avons vu non plus aucun +animal venimeux. D’ailleurs le climat est si sain que, malgré les +travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent +continuellement dans l’eau et au grand soleil, qu’ils couchassent sur le +sol nu et à la belle étoile, personne n’y est tombé malade. Les +scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n’y ont pas eu une seule +nuit tranquille, y ont repris des forces et s’y sont rétablis en aussi +peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à +bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des +maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques +feuillages la terre qui leur sert de lit, l’heureuse vieillesse à +laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous +leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu’ils conservent dans +le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de +l’air et de la bonté du régime que suivent les habitants?</p> + +<p>Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent +rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n’en mangent +jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts +de presque toutes nos maladies. J’en dirais autant de leurs boissons; +ils n’en connaissent d’autre que l’eau: l’odeur seule du vin et de +l’eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi +pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses +fortes.</p> + +<p>Le peuple de Tahiti est composé de deux races d’hommes très différentes, +qui cependant ont la même langue, les mêmes mœurs et qui paraissent se +mêler ensemble sans distinction. La première, et c’est la plus +nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est +d’ordinaire d’en voir de six pieds et plus.</p> + +<p>Je n’ai jamais rencontré d’hommes mieux faits ni mieux proportionnés; +pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d’aussi beaux +modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s’ils +étaient vêtus, s’ils vivaient moins à l’air et au grand soleil, ils +seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La +seconde race est d’une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs +comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des +mulâtres. Le Tahitien qui s’est embarqué avec nous est de cette seconde +race, quoique son père soit chef d’un canton; mais il possède en +intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.</p> + +<p>Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la +barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils +laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt +du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très +courts; d’autres les laissent croître et les portent attachés sur le +sommet de la tête. Tous ont l’habitude de se les joindre, ainsi que la +barbe, avec de l’huile de coco. Je n’ai rencontré qu’un seul homme +estropié et qui paraissait l’avoir été par une chute. Notre chirurgien +major m’a assuré qu’il avait vu sur plusieurs les traces de la petite +vérole, et j’avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne +leur communiquassions pas l’autre, ne pouvant supposer qu’ils en fussent +attaqués.</p> + +<p>On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu’une ceinture +qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux +s’enveloppent ordinairement dans une grande pièce d’étoffe qu’ils +laissent tomber jusqu’aux genoux. C’est aussi là le seul habillement des +femmes, et elles savent l’arranger avec assez d’art pour rendre ce +simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne +vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu’un petit chapeau de +cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont +beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez +délicats; mais ce qui les distingue, c’est la beauté de leurs corps dont +les contours n’ont point été défigurés par quinze ans de torture.</p> + +<p>Au reste, tandis qu’en Europe les femmes se peignent en rouge les joues, +celles de Tahiti se peignent d’un bleu foncé les reins et les fesses; +c’est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes +sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s’impriment ces +traits ineffaçables; je pense que c’est en piquant la peau et y versant +le suc de certaines herbes, ainsi que je l’ai vu pratiquer aux indigènes +du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette +peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l’état de nature. +Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi +cet usage de se peindre; <i>omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod +coerulem efflîcit colorem</i>. Le savant et ingénieux auteur des recherches +philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général +le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la +piqûre des insectes caustiques qui s’y multiplient au-delà de +l’imagination. Cette cause n’existe point à Tahiti, puisque, comme nous +l’avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.</p> + +<p>L’usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage +de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c’est de se percer les +oreilles et d’y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus +grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans +cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et +après.</p> + +<p>Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne +semble pas qu’il y ait dans l’île aucune guerre civile, aucune haine +particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont +chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens +pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu’ils +soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun +cueille les fruits sur le premier arbre qu’il rencontre, en prend dans +la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument +nécessaires à la vie, il n’y a point de propriété et que tout est à +tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d’une timidité qui les +faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs +n’approuvaient point ces vols, qu’ils nous pressaient au contraire de +tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n’usait point de cette +sévérité qu’il nous recommandait.</p> + +<p>Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes +jambes; l’homme fuyait et, s’il était joint, ce qui arrivait +ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups +de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du +coupable.</p> + +<p>Je ne croyais pas même qu’ils connussent de punition plus forte, attendu +que, quand ils voyaient mettre quelqu’un de nos gens aux fers, ils en +témoignaient une peine sensible; mais j’ai su depuis, à n’en pas douter, +qu’ils ont l’usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu’on le +pratique dans nos armées.</p> + +<p>Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles +voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les +descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l’arc, la +fronde et une espèce de pique d’un bois fort dur. La guerre se fait chez +eux d’une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils +tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur +lèvent la peau du menton avec la barbe, qu’ils portent comme un trophée +de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les +vainqueurs ne dédaignent pas d’admettre dans leur lit; Aotourou lui-même +est le fils d’un chef tahitien et d’une captive de l’île de Oopoa, île +voisine et souvent ennemie de Tahiti.</p> + +<p>J’attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans +l’espèce des hommes. J’ignore, au reste, comme ils pansent leurs +blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.</p> + +<p>J’exposerai à la fin de ce chapitre ce que j’ai pu entrevoir sur la +forme de leur gouvernement, sur l’étendue du pouvoir qu’ont leurs petits +souverains, sur l’espèce de distinction qui existe entre les principaux +et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même +autorité, cette multitude d’hommes robustes qui ont si peu de besoins. +Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le +seigneur du canton ne décide point sans l’avis d’un conseil. On a vu +qu’il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu’il +s’était agi de l’établissement de notre camp à terre. J’ajouterai que le +chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les +notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de +l’autorité.</p> + +<p>Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion. +Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour +des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie +religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en +conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d’échafaud que +couvre un hangar. L’infection qu’ils répandent n’empêche pas les femmes +d’aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d’oindre d’huile +de coco les froides reliques de leur affection.</p> + +<p>Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de +ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles. +Lorsqu’il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la +maison, et j’ignore combien de temps on les y conserve. Je sais +seulement, parce que je l’ai vu, qu’alors un homme considéré dans la +nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres +cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.</p> + +<p>Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous +avons cru comprendre qu’en général ses compatriotes sont fort +superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité, +qu’indépendamment d’un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil +ou de la Lumière, être qu’ils ne représentent par aucune image +matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes, +les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est +Eatoua, qu’ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et +un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du +malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c’est que, quand la +lune présente un certain aspect, qu’ils nomment Malama Tamal, Lune en +état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif +qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes +humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus, +c’est l’habitude qu’ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur +disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le +mauvais eatoua ne t’endorme pas. Voilà des traces d’une origine commune +avec les nations de l’ancien continent. Au reste, c’est surtout en +traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable, +puisqu’il n’y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de +prendre la lueur pour l’évidence.</p> + +<p>La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux. +Comme leur seule passion est l’amour, le grand nombre des femmes est le +seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père +et de la mère. Ce n’est pas l’usage à Tahiti que les hommes, uniquement +occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les +travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est +le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse +occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil +ou consacré par la religion, s’il est indissoluble ou sujet au divorce. +Quoi qu’il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission +entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans +l’aveu de l’époux. Son consentement, il est vrai, n’est pas difficile à +obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est +ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille +n’éprouve à cet égard aucune gêne; tout l’invite à suivre le penchant de +son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent +sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d’amants passagers +qu’elle peut avoir eu l’empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi +donc résisterait-elle à l’influence du climat, à la séduction de +l’exemple? L’air qu’on respire, les chants, la danse presque toujours +accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les +douceurs de l’amour, tout crie de s’y livrer. Ils dansent au son d’une +espèce de tambour, et, lorsqu’ils chantent, ils accompagnent la voix +avec une flûte très douce à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme +nous l’avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une +espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.</p> + +<p>Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux +Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du +repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une +légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien +ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions, +nous n’avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l’attention +d’aucun d’eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail +insupportable et qu’ils fuient encore plus les fatigues de l’esprit que +celles du corps.</p> + +<p>Je ne les accuserai cependant pas de manquer d’intelligence. Leur +adresse et leur industrie, dans le peu d’ouvrages nécessaires dont ne +sauraient les dispenser l’abondance du pays et la beauté du climat, +démentiraient ce témoignage. On est étonné de l’art avec lequel sont +faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi +délicatement travaillée que s’ils avaient le secours de nos outils; +leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du +fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et +la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.</p> + +<p>Ils ont deux espèces de pirogues; les unes, petites et peu travaillées, +sont faites d’un seul tronc d’arbre creusé; les autres, beaucoup plus +grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux +premières, le fond de la pirogue depuis l’avant jusqu’aux deux tiers +environ de sa longueur; un second forme la partie de l’arrière qui est +courbe et fort relevée: de sorte que l’extrémité de la poupe se trouve à +cinq ou six pieds au-dessus de l’eau; ces deux pièces sont assemblées +bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils +n’ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits +l’extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco +dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par +deux bordages d’environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l’un +avec l’autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent +les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage. +Une planche, qui couvre l’avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds +de saillie, l’empêche de se plonger entièrement dans l’eau lorsque la +mer est grosse. Pour rendre ces légères barques moins sujettes à +chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n’est autre +chose qu’une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de +quatre à cinq pieds de long, dont l’autre bout est amarré sur la +pirogue. Lorsqu’elle est à la voile, une planche s’étend en dehors, de +l’autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui +soutient le mât et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout de +la planche un homme ou un poids.</p> + +<p>Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre +ces bâtiments propres à les transporter aux îles voisines, avec +lesquelles ils communiquent sans avoir dans cette navigation d’autres +guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à +côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques +traverses fortement amarrées sur les deux bords. Par-dessus l’arrière de +ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d’une charpente +très légère, couvert par un toit de roseaux. Cette chambre les met à +l’abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en même temps un lieu +propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont +capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais +de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se +servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la +voile: les voiles sont composées de nattes étendues sur un carré de +roseaux dont un des angles est arrondi.</p> + +<p>Les Tahitiens n’ont d’autre outil pour tous ces ouvrages qu’une +herminette, dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure. +Elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et +ils s’en servent avec beaucoup d’adresse. Ils emploient, pour percer les +bois, des morceaux de coquilles fort aigus.</p> + +<p>La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n’est +pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissées avec l’écorce d’un +arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un +morceau de bois dur, équarri et rayé sur ses quatre faces par des traits +de différentes grosseurs, leur sert à battre cette écorce sur une +planche très unie. Ils y jettent un peu d’eau en la battant, et ils +parviennent ainsi à former une étoffe très égale et très fine, de la +nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette à être +déchirée. Ils lui donnent une grande largeur. Ils en ont de plusieurs +sortes, plus ou moins épaisses, mais toutes fabriquées avec la même +matière; j’ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre.</p> + +<p>Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m’oblige à me servir +de ce terme, en me justifiant, dis-je, d’avoir profité de la bonne +volonté d’Aotourou pour lui faire faire un voyage qu’assurément il ne +croyait pas devoir être aussi long et en rendant compte des +connaissances qu’il m’a données sur son pays pendant le séjour qu’il a +fait avec moi.</p> + +<p>Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n’a pas été équivoque. Dès les +premiers jours de notre arrivée à Tahiti, il nous l’a manifesté de la +manière la plus expressive, et sa nation parut applaudir à son projet.</p> + +<p>Forcés de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir désormais +qu’à l’humanité des peuples que nous allions découvrir les secours et +les rafraîchissements dont notre vie dépendait, il nous était essentiel +d’avoir avec nous un homme d’une des îles les plus considérables de +cette mer. Ne devions-nous pas présumer qu’il parlait la même langue que +ses voisins, que ses mœurs étaient les mêmes et que son crédit auprès +d’eux serait décisif en notre faveur quand il détaillerait et notre +conduite avec ses compatriotes et nos procédés à son égard? D’ailleurs, +en supposant que notre patrie voulût profiter de l’union d’un peuple +puissant situé au milieu des plus belles contrées de l’univers, quel +gage pour cimenter l’alliance que l’éternelle obligation dont nous +allions enchaîner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen, bien traité +par nous et enrichi de connaissances utiles qu’il leur porterait! Dieu +veuille que le besoin et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas +funestes au courageux Aotourou!</p> + +<p>Je n’ai épargné ni l’argent ni les soins pour lui rendre son séjour à +Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il +n’a témoigné aucun ennui.</p> + +<p>L’empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n’a servi +presque qu’à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état, +qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n’approfondissent rien et +qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d’après leurs +préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par +exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle +ni français, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je répondre? Ce +n’était pas toutefois l’étonnement d’une question pareille qui me +rendait muet. J’y étais accoutumé, puisque je savais qu’à mon arrivée +plusieurs de ceux même qui passent pour instruits soutenaient que je +n’avais pas fait le tour du monde, puisque je n’avais pas été en Chine. +D’autres, aristarques tranchants, prenaient et répandaient une fort +mince idée du pauvre insulaire, sur ce qu’après un séjour de deux ans +avec des Français il parlait à peine quelques mots de la langue. Ne +voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, des Italiens, des Anglais, +des Allemands, auxquels un séjour d’un an à Paris suffit pour apprendre +le français?</p> + +<p>J’aurais pu répondre peut-être, avec quelque fondement, +qu’indépendamment de l’obstacle physique que l’organe de cet insulaire +apportait à ce qu’il pût se rendre notre langue familière, obstacle qui +sera détaillé plus bas, cet homme avait au moins trente ans, que jamais +sa mémoire n’avait été exercée par aucune étude, ni son esprit assujetti +à aucun travail; qu’à la vérité, un Italien, un Anglais, un Allemand +pouvaient en un an jargonner passablement le français; mais que ces +étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales, +physiques, sociales, les mêmes que les nôtres, et toutes exprimées par +des mots dans leur langue comme elles le sont dans la langue française; +qu’ainsi, ils n’avaient qu’une traduction à confier à leur mémoire +exercée dès l’enfance. Le Tahitien, au contraire, n’ayant que le petit +nombre d’idées relatives d’une part à la société la plus simple et la +plus bornée, de l’autre à des besoins réduits au plus petit nombre +possible, aurait eu à créer, pour ainsi dire, dans un esprit aussi +paresseux que son corps, un monde d’idées premières, avant que de +pouvoir parvenir à leur adapter les mots de notre langue qui les +expriment. Voilà peut-être ce que j’aurais pu répondre, mais ce détail +demandait quelques minutes, et j’ai presque toujours remarqué qu’accablé +de questions comme je l’étais, quand je me disposais à y satisfaire, les +personnes qui m’en avaient honoré étaient déjà loin de moi. C’est qu’il +est fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent +non en curieux qui veulent s’instruire, mais en juges qui s’apprêtent à +prononcer: alors, qu’ils entendent la réponse ou ne l’entendent point, +ils n’en prononcent pas moins.</p> + +<p>Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre +langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et +jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque +jamais il n’a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos +spectacles qui lui plut était l’opéra: car il aimait passionnément la +danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y +allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite +était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont +désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et +son cœur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement +attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l’a comblé de bienfaits et +surtout de marques d’intérêt et d’amitié, auxquelles il était infiniment +plus sensible qu’aux présents. Aussi allait-il de lui même voir cette +généreuse bienfaitrice toutes les fois qu’il savait qu’elle était à +Paris.</p> + +<p>Il en est parti au mois de mars 1770, et il a été s’embarquer à La +Rochelle sur le navire Le Brisson, qui a dû le transporter à l’île de +France. Il a été confié pendant cette traversée aux soins d’un négociant +qui s’est embarqué sur le même bâtiment, dont il est armateur en partie. +Le ministère a ordonné au gouverneur et à l’intendant de l’île de France +de renvoyer de là Aotourou dans son île. J’ai donné un mémoire fort +détaillé sur la route à faire pour s’y rendre, et trente-six mille +francs (c’est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette +navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l’humanité jusqu’à +consacrer une somme d’argent pour transporter à Tahiti un grand nombre +d’outils de nécessité première, des graines, des bestiaux; et le roi +d’Espagne a daigné permettre que ce bâtiment, s’il était nécessaire, +relâchât aux Philippines.</p> + +<p>J’ai reçu des nouvelles de l’arrivée d’Aotourou à l’île de France, et je +crois devoir insérer ici la copie d’une lettre de M. Poivre écrite à ce +sujet à M. Bertin, ministre d’État.</p> + +<p>Extrait d’une lettre de M Poivre, intendant des îles de France et de +Bourbon, à M Bertin, ministre d’État.</p> + +<p>Au Port-Louis, île de France, ce 3 novembre 1770.</p> + +<p>«MONSEIGNEUR,</p> + +<p>J’ai reçu la lettre que vous m’aviez fait l’honneur de m’écrire, en date +du 15 mars dernier, au sujet de l’honnête Indien Poutavery. J’ai +reconnu, dans tout ce que vous me faites l’honneur de me dire de cet +insulaire et des précautions à prendre pour le renvoyer convenablement +dans sa patrie, toute la bonté de votre cœur dont j’avais tant de +preuves certaines.</p> + +<p>J’avais déjà reçu ici Poutavery en 1768: je l’y avais accueilli à la +ville et à la campagne: pendant tout son séjour dans cette île, il avait +eu le couvert chez moi je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu +de moi il est parti d’ici mon ami et il revenait dans cette île plein de +sentiments d’amitié et de reconnaissance pour son ami Polary, car c’est +ainsi qu’il me nomme. Vous ne sauriez croire à quel point cet homme +naturel porte la mémoire des bienfaits et le sentiment de la +reconnaissance.</p> + +<p>Pendant toute la traversée, sachant qu’il revenait à l’île de France, il +a toujours parlé à tous les officiers du vaisseau du plaisir qu’il +aurait de revoir son ami Polary. Arrivé ici, on a voulu le conduire au +gouvernement, il ne l’a pas voulu: tout en mettant pied à terre, il a +couru par le chemin le plus court droit à ma maison; il m’a fait toutes +sortes de caresses à sa façon et m’a tout de suite raconté tous les +petits services que je lui avais rendus. Quand il a été question de se +mettre à table, il a aussitôt montré son ancienne place à côté de moi et +a voulu la reprendre.</p> + +<p>Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer à +cet homme naturel les secours dont il aura besoin ici et le moyen de +retourner commodément et convenablement dans sa patrie, l’île de Tahiti; +je serai bien fâché qu’un autre que moi eût une commission aussi +délicieuse à remplir. Soyez assuré que je ferai pour Poutavery tout ce +que je ferais pour mon propre fils. Cet Indien m’a singulièrement +intéressé depuis le moment que j’ai su son histoire, et son honnêteté +naturelle m’a fortement attaché à lui; aussi me regarde-t-il comme son +père et ma maison comme la sienne.</p> + +<p>Poutavery est arrivé ici le 23 octobre en très bonne santé, fort aimé de +tous ses compagnons de voyage et très content d’eux tous. J’ai chargé M. +de la Malétie, subrécargue du navire sur lequel il a passé, de le loger +avec lui et d’en avoir soin, parce que malheureusement je n’ai point de +logement dans la maison que j’occupe, et je n’ai pour moi-même qu’une +très petite pièce très incommode qui me sert de cabinet.</p> + +<p>Poutavery n’étant arrivé ici qu’à la fin d’octobre, dans un moment où +nous avions tous nos bâtiments dehors, je le garderai jusqu’à la +mi-septembre de l’année prochaine, temps auquel je le renverrai dans son +pays. Le capitaine, les officiers et le bâtiment destinés à ce voyage +seront de mon choix. Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour +les chefs tahitiens des présents convenables. Je lui donnerai, outre les +outils et instruments en fer de toute espèce, des grains à semer et +surtout du riz, des bœufs et des vaches, des cabris, enfin tout ce qui +me paraîtra, d’après ses rapports, devoir être utile aux bons Tahitiens, +qui devront à la générosité française une partie de leur bien-être.</p> + +<p>Le bâtiment destiné pour Tahiti fera sa route par le sud et passera +entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C’est pourquoi je ne +veux le faire partir que vers l’équinoxe de septembre de l’année +prochaine, afin que nos navigateurs, forcés peut-être par les vents de +s’élever beaucoup dans le sud, jouissent de toute la belle saison qui, +dans l’hémisphère austral, commence à la fin de septembre; alors les +nuits sont plus courtes et les mers plus belles.»</p> + +<p>On m’a écrit depuis l’île de France une lettre datée du mois d’août +1771, dans laquelle on me mande qu’on y armait le bâtiment destiné à +ramener Aotourou à Tahiti. Puisse-t-il revoir enfin ses compatriotes! Je +vais détailler ce que j’ai cru comprendre sur les mœurs de son pays dans +mes conversations avec lui.</p> + +<p>J’ai déjà dit que les Tahitiens reconnaissent un Être suprême qu’aucune +image factice ne saurait représenter, et les divinités subalternes de +deux métiers, comme dit Amyot, représentées par des figures de bois.</p> + +<p>Ils prient au lever et au coucher du soleil; mais ils ont en détail un +grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l’influence des +mauvais génies. La comète, visible à Paris en 1769, et qu’Aotourou a +fort bien remarquée, m’a donné lieu d’apprendre que les Tahitiens +connaissent ces astres qui ne reparaissent, m’a-t-il dit, qu’après un +grand nombre de lunes. Ils nomment les comètes <i>evetou eave</i>, et +n’attachent à leur apparition aucune idée sinistre. Il n’en est pas de +même de ces espèces de météores qu’ici le peuple croit être des étoiles +qui filent. Les Tahitiens, qui les nomment <i>epao</i>, les croient un génie +malfaisant <i>eatoua toa</i>.</p> + +<p>Au reste, les gens instruits de cette nation, sans être astronomes, +comme l’ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des +constellations des plus remarquables; ils en connaissent le mouvement +diurne, et ils s’en servent pour diriger leur route en pleine mer d’une +île à l’autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents +lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du +soleil pendant le jour et la position des étoiles pendant les nuits, +presque toujours belles entre les tropiques.</p> + +<p>Aotourou m’a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti, +les autres toujours en guerre avec elle.</p> + +<p>Les îles amies sont Aimeo, Maoroua, Aca, Oumaitia et Tapoua-massou. Les +ennemies sont Papara, Aiatea, Otaa, Toumaroaa, Oopoa. Ces îles sont +aussi grandes que Tahiti. L’île de Pare, fort abondante en perles, est +tantôt son alliée, tantôt son ennemie. Enouamotou et Toupai sont deux +petites îles inhabitées, couvertes de fruits, de cochons, de volailles, +abondantes en poissons et en tortues; mais le peuple croit qu’elles sont +la demeure des génies; c’est leur domaine, et malheur aux bateaux que le +hasard ou la curiosité conduit à ces îles sacrées! Il en coûte la vie à +presque tous ceux qui y abordent. Au reste, ces îles gisent à +différentes distances de Tahiti. Le plus grand éloignement dont Aotourou +m’ait parlé est à quinze jours de marche.</p> + +<p>C’est sans doute à peu près à cette distance qu’il supposait être notre +patrie lorsqu’il s’est déterminé à nous suivre.</p> + +<p>J’ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre +dans un bonheur digne d’envie. Nous les avions crus presque égaux entre +eux, ou du moins jouissant d’une liberté qui n’était soumise qu’aux lois +établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des +rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois +et les grands ont droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et valets; +je serais même tenté de croire qu’ils ont aussi ce droit barbare sur les +gens du peuple qu’ils nomment Tata-einou, hommes vils; toujours est-il +sûr que c’est dans cette classe infortunée qu’on prend les victimes pour +les sacrifices humains. La viande et le poisson sont réservés à la table +des grands; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. Jusqu’à la +manière de s’éclairer dans la nuit différencie les états, et l’espèce de +bois qui brûle pour les gens considérables n’est pas la même que celle +dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent +planter devant leurs maisons l’arbre que nous nommons le saule pleureur +ou l’arbre du grand seigneur. On sait qu’en courbant les branches de cet +arbre et en les plantant en terre, on donne à son ombre la direction et +l’étendue qu’on désire; à Tahiti il est la salle à manger des rois.</p> + +<p>Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets; suivant que la qualité +des maîtres est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins +haut la pièce d’étoffe dont ils se ceignent. Cette ceinture prend +immédiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les +reins aux valets de la dernière classe des nobles.</p> + +<p>Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au méridien +et lorsqu’il est couché. Les hommes ne mangent point avec les femmes, +celles-ci seulement servent aux hommes les mets que les valets ont +apprêtés.</p> + +<p>À Tahiti, on porte régulièrement le deuil qui se nomme <i>eeva</i>. Toute la +nation porte le deuil de ses rois.</p> + +<p>Le deuil des pères est fort long. Les femmes portent celui des maris +sans que ceux-ci leur rendent la pareille.</p> + +<p>Les marques de deuil sont de porter sur la tête une coiffure de plumes +dont la couleur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d’un +voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont +précédés de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d’une +certaine manière; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger, +soit qu’on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu’on craigne +leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est à +Tahiti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus +respectables. Aotourou m’a dit que cet attirail du deuil était favorable +au rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu +complaisants. Cette claquette dont le son respecté écarte tout le monde, +ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et +l’impunité.</p> + +<p>Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent +chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste; +chacun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l’usage de +saigner; mais ce n’est ni au bras ni au pied. Un <i>taoua</i>, c’est-à-dire +un médecin ou prêtre inférieur, trappe avec un bois tranchant sur le +crâne du malade, il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons +sagittale; et, lorsqu’il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la +tête d’un bandeau qui assujettit l’ouverture: le lendemain il lave la +plaie avec de l’eau.</p> + +<p>Voilà ce que j’ai appris sur les usages de ce pays intéressant, tant sur +les lieux mêmes que par mes conversations avec Aotourou.</p> + +<p>En arrivant dans cette île, nous remarquâmes que quelques-uns des mots +prononcés par les insulaires se trouvaient dans le vocabulaire inséré à +la suite du voyage de Lemaire, sous le titre de Vocabulaire des îles des +Cocos. Ces îles, en effet, selon l’estime de Lemaire et de Schouten, ne +sauraient être fort éloignées de Tahiti, peut-être font-elles partie de +celles que m’a nommées Aotourou. La langue de Tahiti est douce, +harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n’en sont presque composés +que de voyelles sans aspiration; on n’y rencontre point de syllabes +muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantité de consonnes et +d’articulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre +Tahitien ne pouvait-il parvenir à prononcer le français.</p> + +<p>Les mêmes causes qui font accuser notre langue d’être peu musicale la +rendaient inaccessible à ses organes.</p> + +<p>On eût plutôt réussi à lui faire prononcer l’espagnol ou l’italien.</p> + +<p>M. Pereire, célèbre par son talent d’enseigner à parler et bien +articuler aux sourds et muets de naissance, a examiné attentivement et +plusieurs fois Aotourou et a reconnu qu’il ne pouvait physiquement +prononcer la plupart de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles +nasales.</p> + +<p>Au reste, la langue de cette île est assez abondante j’en juge parce +que, dans le cours du voyage, Aotourou a mis en strophes cadencées tout +ce qui l’a frappé. C’est une espèce de récitatif obligé qu’il +improvisait. Voilà ses annales: et il nous a paru que sa langue lui +fournissait des expressions pour peindre une multitude d’objets tous +nouveaux pour lui. D’ailleurs, nous lui avons entendu chaque jour +prononcer des mots que nous ne connaissions pas encore, et, entre +autres, déclamer une longue prière, qu’il appelle la prière des rois, +et, de tous les mots qui la composent, je n’en sais pas dix.</p> + +<p>J’ai appris d’Aotourou qu’environ huit mois avant notre arrivée sur +l’île un vaisseau anglais y avait abordé.</p> + +<p>C’est celui que commandait M. Wallis. Le même hasard qui nous a fait +découvrir cette île y a conduit les Anglais pendant que nous étions à la +rivière de la Plata. Ils y ont séjourné un mois, et, à l’exception d’une +attaque que leur ont faite les insulaires qui se flattaient d’enlever le +vaisseau, tout s’est passé à l’amiable.</p> + +<p>Voilà, sans doute, d’où proviennent et la connaissance du fer que nous +avons trouvée aux Tahitiens, et le nom d’<i>aouri</i> qu’ils lui donnent, un +nom assez semblable pour le son au mot anglais <i>iron</i>, fer, qui se +prononce «airon». J’ignore maintenant si les Tahitiens, avec la +connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens +que nous y avons trouvé naturalisés, comme on le verra bientôt.</p> + +<p>Les Anglais ont fait depuis un second voyage à Tahiti, qu’ils nomment +Otahitee. Ils y ont observé le passage de Vénus le 4 juin 1769, et leur +séjour dans cette île a été de trois mois. Comme ils ont déjà publié une +relation de ce voyage, relation qu’on traduit actuellement en français +pour la rendre publique ici, je n’entrerai point dans le détail de ce +qu’ils disent sur cette île et ses habitants. Je me contenterai +d’observer que c’est faussement qu’ils avancent que nous y sommes +toujours restés avec pavillon espagnol: nous n’avions aucune raison de +cacher le nôtre; c’est avec tout aussi peu de fondement qu’ils nous +accusent d’avoir porté aux malheureux Tahitiens—la maladie que nous +pourrions peut-être plus justement soupçonner leur avoir été communiquée +par l’équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insulaires +qui sont morts en chemin.</p> + +<p>Tandis que nous étions entre les Grandes Cyclades, quelques affaires +m’avaient appelé à bord de <i>L’Étoile</i>, et j’eus occasion d’y vérifier un +fait assez singulier.</p> + +<p>Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le +domestique de M. de Commerçon, nommé Baré, était une femme. Sa +structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention +scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant +qui que ce fut, plusieurs autres indices avaient fait naître et +accréditaient le soupçon. Cependant, comment reconnaître une femme dans +cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous ayons vu +suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges +et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces +marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de +plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du +naturaliste le surnom de sa bête de somme? Il fallait qu’une scène qui +se passa à Tahiti changeât le soupçon en certitude. M. de Commerçon y +descendit pour herboriser. À peine Baré, qui le suivait avec les cahiers +sous son bras, eut mis pied à terre, que les Tahitiens l’entourent, +crient que c’est une femme et veulent lui faire les honneurs de l’île. +Le chevalier de Bournand, qui était de garde à terre, fut obligé de +venir à son secours et de l’escorter jusqu’au bateau. Depuis ce temps il +était assez difficile d’empêcher que les matelots n’alarmassent +quelquefois sa pudeur. Quand je fus à bord de <i>L’Étoile</i>, Baré, les yeux +baignés de larmes, m’avoua qu’elle était une fille: elle me dit qu’à +Rochefort elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des +habits d’homme au moment même de son embarquement; qu’elle avait déjà +servi, comme laquais, un Genevois à Paris; que, née en Bourgogne et +orpheline, la perte d’un procès l’avait réduite dans la misère et lui +avait fait prendre le parti de déguiser son sexe; qu’au reste, elle +savait, en s’embarquant, qu’il s’agissait de faire le tour du monde et +que ce voyage avait piqué sa curiosité. Elle sera la première, et je lui +dois la justice qu’elle s’est toujours conduite à bord avec la plus +scrupuleuse sagesse. Elle n’est ni laide ni jolie, et n’a pas plus de +vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux +eussent fait naufrage sur quelque île déserte de ce vaste océan, la +chance eût été fort singulière pour Baré.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3> + + +<p>Nous avions repris la mer après une relâche de huit jours, pendant +lesquels, comme on l’a vu, le temps avait été constamment mauvais et les +vents presque toujours au sud. Le 25, ils revinrent au sud-est, variant +jusqu’à l’est, et nous suivîmes la côte environ à trois lieues +d’éloignement. Elle rondissait insensiblement, et bientôt nous aperçûmes +au large des îles qui se succédaient de distance en distance. Nous +passâmes entre elles et la grande terre, et je leur donnai le nom des +officiers des états-majors. Il n’était plus douteux que nous côtoyions +la Nouvelle-Bretagne. Cette terre est très élevée et paraît entrecoupée +de belles baies, dans lesquelles nous apercevions des feux et d’autres +traces d’habitations.</p> + +<p>Le troisième jour de notre sortie, je fis couper nos tentes de campagne +pour distribuer de grandes culottes aux gens des deux équipages. Nous +avions déjà fait, en différentes occasions, de semblables distributions +de hardes de toute espèce. Sans cela, comment eût-il été possible que +ces pauvres gens fussent vêtus pendant une aussi longue campagne, où il +leur avait fallu plusieurs fois passer alternativement du froid au +chaud, et essuyer maintes reprises du déluge? Au reste, je n’avais plus +rien à leur donner, tout était épuisé. Je fus même forcé de retrancher +encore une once de pain sur la ration. Le peu qui nous restait de vivres +était en partie gâté, et dans tout autre cas on eût jeté à la mer toutes +nos salaisons, mais il fallait manger le mauvais comme le bon. Qui +pouvait savoir quand cela finirait? Telle était notre situation de +souffrir en même temps du passé qui nous avait affaiblis, du présent +dont les tristes détails se répétaient à chaque instant, et de l’avenir +dont le terme indéterminé était presque le plus cruel de nos maux. Mes +peines personnelles se multipliaient par celles des autres. Je dois +cependant publier qu’aucun ne s’est laissé abattre, et que la patience à +souffrir a été supérieure aux positions les plus critiques. Les +officiers donnaient l’exemple, et jamais les matelots n’ont cessé de +danser le soir, dans la disette comme dans les temps de la plus grande +abondance. Il n’avait pas été nécessaire de doubler leur paie.</p> + +<p>Nous eûmes constamment la vue de la Nouvelle-Bretagne jusqu’au 3 août. +Pendant ce temps il venta peu, il plut souvent, les courants nous furent +contraires et les navires marchaient moins que jamais. La côte prenait +de plus en plus de l’ouest. Le 29 au matin, nous nous en trouvâmes plus +près que nous n’avions encore été. Ce voisinage nous valut la visite de +quelques pirogues, deux vinrent à la portée de voix de la frégate, cinq +autres furent à <i>L’Étoile</i>. Elles étaient montées chacune par cinq ou +six hommes noirs, à cheveux crépus et laineux, quelques-uns les avaient +poudrés de blanc.</p> + +<p>Ils portent la barbe assez longue et des ornements blancs aux bras en +forme de bracelets. Des feuilles d’arbre couvrent, tant bien que mal, +leur nudité. Ils sont grands et paraissent agiles et robustes. Ils nous +montraient une espèce de pain et nous invitaient par signes à venir à +terre; nous les invitions à venir à bord; mais nos invitations, le don +même de quelques morceaux d’étoffes jetés à la mer, ne leur inspirèrent +pas la confiance de nous accoster. Ils ramassèrent ce qu’on avait jeté, +et pour remerciement, l’un d’eux, avec une fronde, nous lança une pierre +qui ne vint pas jusqu’à bord; nous ne voulûmes pas leur rendre le mal +pour le mal, et ils se retirèrent en frappant tous ensemble sur leurs +canots avec de grands cris. Ils poussèrent sans doute les hostilités +plus loin à bord de <i>L’Étoile</i>; car nous en vîmes tirer plusieurs coups +de fusil qui les mirent en fuite. Leurs pirogues sont longues, étroites +et à balancier. Toutes ont l’avant et l’arrière plus ou moins ornés de +sculptures peintes en rouge, qui font honneur à leur adresse.</p> + +<p>Le lendemain, il en vint un beaucoup plus grand nombre qui ne firent +aucune difficulté d’accoster le navire. Celui de leurs conducteurs qui +paraissait être le chef portait un bâton long de deux ou trois pieds, +peint en rouge, avec une pomme à chaque bout. Il l’éleva sur sa tête +avec ses deux mains en nous approchant, et il demeura quelque temps dans +cette attitude. Tous ces nègres paraissaient avoir fait une grande +toilette; les uns avaient la laine peinte en rouge; d’autres portaient +des aigrettes de plumes sur la tête, d’autres des pendants d’oreilles de +certaines graines ou de grandes plaques blanches et rondes pendues au +cou; quelques-uns avaient des anneaux passés dans les cartilages du nez: +mais une parure assez générale à tous était des bracelets faits avec la +bouche d’une grosse coquille sciée. Nous voulûmes lier commerce avec +eux, pour les engager à nous apporter quelques rafraîchissements. Leur +mauvaise foi nous fit bientôt voir que nous n’y réussirions pas. Ils +tâchaient de saisir ce qu’on leur proposait et ne voulaient rien rendre +en échange. À peine pût-on tirer d’eux quelques racines d’ignames; on se +lassa de leur donner et ils se retirèrent. Deux canots voguaient vers la +frégate à l’entrée de la nuit, une fusée que l’on tira pour quelque +signal les fit fuir précipitamment.</p> + +<p>Au reste, il sembla que les visites qu’ils nous avaient rendues ces deux +derniers jours n’avaient été que pour nous reconnaître et concerter un +plan d’attaque. Le 31, on vit, dès la pointe du jour, un essaim de +pirogues sortir de terre, une partie passa par notre travers sans +s’arrêter et toutes dirigèrent leur marche sur <i>L’Étoile</i>, que, sans +doute, ils avaient observé être le plus petit des deux bâtiments, et se +tenir derrière. Les nègres firent leur attaque à coups de pierres et de +flèches. Le combat fut court. Une fusillade déconcerta leurs projets; +plusieurs se jetèrent à la mer, et quelques pirogues furent abandonnées: +depuis ce moment nous cessâmes d’en voir.</p> + +<p>Les terres de la Nouvelle-Bretagne ne couraient maintenant que sur +l’ouest-quart-nord-ouest et l’ouest, et dans cette partie elles +s’abaissaient considérablement. Ce n’était plus cette côte élevée et +garnie de plusieurs rangs de montagnes; la pointe septentrionale que +nous découvrions était une terre presque noyée et couverte d’arbres de +distance en distance. Les cinq premiers jours du mois d’août furent +pluvieux; le temps fut à l’orage et le vent souffla par grains. Nous +n’aperçûmes la côte que par lambeaux, dans les éclaircies, et sans +pouvoir en distinguer les détails. Toutefois, nous en vîmes assez pour +être convaincus que les marées continuaient à nous enlever une partie du +médiocre chemin que nous faisions chaque jour. Je fis alors gouverner au +nord-ouest, puis nord-ouest-quart-ouest, pour éviter un labyrinthe +d’îles, qui sont semées à l’extrémité septentrionale de la +Nouvelle-Bretagne. Le 4 après midi, nous reconnûmes distinctement deux +îles, que je crois être celles que Dampierre nomme île Matthias et île +Orageuse. L’île Matthias, haute et montagneuse, s’étend sur le +nord-ouest, huit à neuf lieues. L’autre n’en a pas plus de trois ou +quatre, et entre les deux est un îlot. Une île que l’on crut apercevoir +le 5, à deux heures du matin, dans l’ouest, nous fit reprendre du nord. +On ne se trompait pas, et à dix heures la brume, qui jusqu’alors avait +été épaisse, s’étant dissipée, nous aperçûmes dans le sud-est-quart-sud +cette île, qui est petite et basse. Les marées cessèrent alors de porter +sur le sud et sur l’est; ce qui semblait venir de ce que nous avions +dépassé la pointe septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, que les +Hollandais nomment cap Solomaswer. Nous n’étions plus alors que par zéro +degré quarante et une minutes de latitude méridionale. Nous avions sondé +presque tous les jours sans trouver de fond.</p> + +<p>Nous courûmes à l’ouest jusqu’au 7, avec un assez joli frais et beau +temps, sans voir de terre. Le 7 au soir, l’horizon fort embrumé m’ayant +paru, au coucher du soleil, être un horizon de terre depuis l’ouest +jusqu’à l’ouest-sud-ouest je me déterminai à tenir pour la nuit la route +du sud-ouest-quart-ouest; nous reprîmes au jour celle de l’ouest. Nous +vîmes dans la matinée, environ à cinq ou six lieues devant nous, une +terre basse. Nous gouvernâmes à l’ouest-quart-sud-ouest et +ouest-sud-ouest pour en passer au sud. Nous la rangeâmes environ à une +lieue et demie. C’était une île plate, longue d’environ trois lieues, +couverte d’arbres et partagée en plusieurs divisions liées ensemble par +des battures et des bancs de sable. Il y a sur cette île une grande +quantité de cocotiers, et le bord de la mer y est couvert d’un si grand +nombre de cases qu’on peut juger de là qu’elle est extrêmement peuplée. +Ces cases sont hautes, presque carrées et bien couvertes. Elles nous +parurent plus vastes et plus belles que ne sont ordinairement des +cabanes de roseaux, et nous crûmes revoir les maisons de Tahiti. On +découvrait un grand nombre de pirogues occupées à la pêche tout autour +de l’île, aucune ne parut se déranger pour nous voir passer et nous +jugeâmes que ces habitants, qui n’étaient pas curieux, étaient contents +de leur sort. À trois lieues dans l’ouest de celle-ci on vit du haut des +mâts une autre île basse.</p> + +<p>La nuit fut très obscure, et quelques nuages fixes dans le sud nous y +firent soupçonner de la terre. En effet, au jour, nous découvrîmes deux +petites îles dans le sud-est-quart-sud-3°-sud, à huit ou neuf lieues de +distance. On ne les avait pas encore perdues de vue à huit heures et +demie, lorsqu’on eut connaissance d’une autre île basse dans +l’ouest-quart-sud-ouest, et, peu après, d’une infinité de petites îles +qui s’étendaient dans l’ouest-nord-ouest et le sud-ouest de cette +dernière, laquelle peut avoir deux lieues de long; toutes les autres ne +sont, à proprement parler, qu’une chaîne d’îlots ras et couverts de +bois, rencontre désastreuse. Il y avait cependant un îlot séparé des +autres et plus au sud, lequel nous parut être plus considérable. Nous +dirigeâmes notre route entre celui-là et l’archipel d’îlots, que je +nommai l’Échiquier, et que je voulais laisser au nord. Nous n’étions pas +près d’en être dehors. Cette chaîne, aperçue dès le matin, se +prolongeait beaucoup plus loin dans le sud-ouest que nous ne l’avions pu +juger alors.</p> + +<p>Nous cherchions comme je viens de le dire, à la doubler dans le sud; +mais à l’entrée de la nuit, nous y étions encore engagés, sans savoir +précisément jusqu’où elle s’étendait. Le temps, incessamment chargé de +grains, ne nous avait jamais montré dans un même instant tout ce que +nous devions craindre; pour surcroît d’embarras, le calme vint aussitôt +que la nuit et ne finit presque qu’avec elle. Nous la passâmes dans la +continuelle appréhension d’être jetés sur la côte par les courants. Je +fis mettre deux ancres au mouillage et allonger leurs bittures sur le +pont; précaution presque inutile: car on sonda plusieurs fois sans +trouver le fond. Tel est un des plus grands dangers de ces terres: +presque à deux longueurs de navire des récifs qui les bordent, on n’a +point la ressource de mouiller. Heureusement le temps se maintint sans +orages; même vers minuit, il se leva une fraîcheur du nord qui nous +servit à nous élever un peu dans le sud-est. Le vent fraîchit à mesure +que le soleil montait et il nous retira de ces îles basses, que je crois +inhabitées; au moins, pendant le temps qu’on s’est trouvé à portée de +les voir, on n’y a distingué ni feux, ni cabanes, ni pirogues. +<i>L’Étoile</i> avait été dans cette nuit plus en danger encore que nous; car +elle fut très longtemps sans gouverner, et la marée l’entraînait +visiblement à la côte, lorsque le vent vint à son aide. À deux heures +après midi, nous doublâmes l’îlot le plus occidental et nous gouvernâmes +à ouest sud-ouest.</p> + +<p>Le 11 à midi, étant par deux degrés dix-sept minutes de latitude +australe, nous aperçûmes, dans le sud, une côte élevée qui nous parut +être celle de la Nouvelle-Guinée. Quelques heures après, on la vit plus +clairement. C’est une terre haute et monteuse qui, dans cette partie, +s’étend sur l’ouest-nord-ouest. Le 12 à midi, nous étions environ à dix +lieues des terres les plus voisines de nous. Il était impossible de +détailler la côte à cette distance; il nous parut seulement une grande +baie vers deux degrés vingt-cinq minutes de latitude sud, et des terres +basses dans le fond qu’on ne découvrait que du haut des mâts. Nous +jugeâmes aussi, par la vitesse avec laquelle nous doublions les terres, +que les courants nous étaient devenus favorables; mais, pour apprécier +avec quelque justesse la différence qu’ils occasionnaient dans l’estime +de notre route, il eût fallu cingler moins loin de la côte. Nous +continuâmes à la prolonger à dix ou douze lieues de distance. Son +gisement était toujours sur l’ouest-nord-ouest, et sa hauteur +prodigieuse. Nous y remarquâmes surtout deux pics très élevés, voisins +l’un de l’autre, et qui surpassent en hauteur toutes les autres +montagnes. Nous les avons nommés les Deux Cyclopes. Nous eûmes occasion +de remarquer que les marées portaient sur le nord-ouest. Effectivement +nous nous trouvâmes le jour suivant plus éloignés de la côte de la +Nouvelle-Guinée, qui revient ici sur l’ouest. Le 14, au point du jour, +nous découvrîmes deux îles et un îlot qui paraissait entre deux, mais +plus au sud. Elles gisent entre elles est-sud-est et ouest-nord-ouest +corrigés; elles sont à deux lieues de distance l’une de l’autre, de +médiocre hauteur, et n’ont pas plus d’une lieue et demie d’étendue +chacune.</p> + +<p>Nous avancions peu chaque journée. Depuis que nous étions sur la côte de +la Nouvelle-Guinée, nous avions assez régulièrement une faible brise +d’est ou de nord-est, qui commençait vers deux ou trois heures après +midi et durait environ jusque vers minuit; à cette brise succédait un +intervalle plus ou moins long de calme qui était suivi de la brise de +terre variable du sud-ouest au sud-sud-ouest, laquelle se terminait +aussi vers midi par deux ou trois heures de calme. Nous revîmes, le 15 +au matin, la plus occidentale des deux îles que nous avions reconnues la +veille. Nous découvrîmes en même temps d’autres terres, qui nous +parurent îles, depuis le sud-est-quart-sud jusqu’à l’ouest-sud-ouest, +terres fort basses, par-dessus lesquelles nous apercevions, dans une +perspective éloignée, les hautes montagnes du continent. La plus élevée, +que nous relevâmes à huit heures du matin au sud-sud-est du compas, se +détachait des autres, et nous la nommâmes le géant Colineau. Nous +donnâmes le nom de la nymphe Alie à la plus occidentale des îles basses +dans le nord-ouest de Moulineau. À dix heures du matin, nous tombâmes +dans un raz de marée, où les courants paraissaient porter avec violence +sur le nord et nord-nord-est. Ils étaient si vifs que, jusqu’à midi, ils +nous empêchèrent de gouverner; et, comme ils nous entraînèrent fort au +large, il nous devint impossible d’asseoir un jugement précis sur leur +véritable direction. L’eau, dans le lit de marée, était couverte de +troncs d’arbres flottants, de divers fruits et de goémons: elle y était +en même temps si trouble que nous craignîmes d’être sur un banc; mais la +sonde ne nous donna point de fond à cent brasses. Ce raz de marée +semblait indiquer ici ou une grande rivière dans le continent, ou un +passage qui couperait les terres de la Nouvelle-Guinée, passage dont +l’ouverture serait presque nord et sud. Suivant deux distances des bords +du soleil et de la lune, observées à l’octan par le chevalier du +Bouchage et M. Verron, notre longitude déterminée au port Praslin en +différait de deux degrés quarante-sept minutes. Nous observâmes le même +jour un degré dix-sept minutes de latitude australe.</p> + +<p>Le 16 et le 17, il fit presque calme; le peu de vent qui souffla fut +variable. Le 16, on ne vit la terre qu’à sept heures du matin, encore ne +la vit-on que du haut des mâts, terre extrêmement haute et coupée. Nous +perdîmes toute cette journée à attendre <i>L’Étoile</i> qui, maîtrisée par le +courant, ne pouvait pas mettre le cap en route; et le 17, comme elle +était fort éloignée de nous, je fus obligé de virer sur elle pour la +rallier; ce que nous ne fîmes qu’aux approches de la nuit. Elle fut très +orageuse, avec un déluge de pluie et des tonnerres épouvantables. Les +six jours suivants nous furent tout aussi malheureux: de la pluie, du +calme, et le peu qui venta, ce fut du vent debout. Il faut s’être trouvé +dans la position où nous étions alors pour être en état de s’en former +l’idée. Le 17 après midi, on avait aperçu depuis le sud sud-ouest-5°-sud +du compas jusqu’au sud-ouest 5°-ouest, à seize lieues environ de +distance, une côte élevée qu’on ne perdit de vue qu’à la nuit. Le 18, à +neuf heures du matin, on découvrit une île haute dans le +sud-ouest-quart-ouest, distante à peu près de douze lieues; nous la +revîmes le lendemain, et elle nous restait à midi, depuis le +sud-sud-ouest jusqu’au sud-ouest, dans un éloignement de quinze à vingt +lieues. Les courants nous donnèrent, pendant ces trois derniers jours, +dix lieues de différence nord; nous ne pûmes savoir quelle était celle +qu’ils nous donnaient en longitude.</p> + +<p>Le 20, nous passâmes la ligne pour la seconde fois de la campagne. Les +courants continuaient à nous éloigner des terres. Nous n’en vîmes point +le 20 ni le 21, quoique nous eussions tenu les bordées qui nous en +rapprochaient le plus. Il nous devenait cependant essentiel de rallier +la côte et de la ranger d’assez près pour ne pas commettre quelque +erreur dangereuse, qui nous fit manquer le débouquement dans la mer des +Indes et nous engageât dans l’un des golfes de Gilolo. Le 22, au point +du jour, nous eûmes connaissance d’une côte plus élevée qu’aucune autre +partie de la Nouvelle-Guinée que nous eussions encore vue. Nous +gouvernâmes dessus et, à midi, on la releva depuis le sud-sud-est-5°-sud +jusqu’au sud-ouest, où elle ne paraissait pas terminée. Nous venions de +passer la ligne pour la troisième fois. La terre courait sur +l’ouest-nord-ouest, et nous l’accostâmes, déterminés à ne plus la +quitter jusqu’à être parvenus à son extrémité, que les géographes +nomment le cap Mabo. Dans la nuit nous doublâmes une pointe, de l’autre +côté de laquelle la terre, toujours fort élevée, ne courait plus que sur +l’ouest-quart-sud-ouest et l’ouest-sud-ouest. Le 23 à midi, nous voyions +une étendue de côte d’environ vingt lieues, dont la partie la plus +occidentale nous restait presque au sud-ouest, à treize ou quatorze +lieues. Nous étions beaucoup plus près de deux îles basses et couvertes +d’arbres, éloignées l’une de l’autre d’environ quatre lieues. Nous en +approchâmes à une demi-lieue et, tandis que nous attendions <i>L’Étoile</i> +écartée de nous à une grande distance, j’envoyai le chevalier de +Suzannet, avec deux de nos bateaux armés, à la plus septentrionale des +deux îles. Nous pensions y voir des habitations, et nous espérions en +tirer quelques rafraîchissements. Un banc qui règne le long de l’île, et +s’étend même assez loin dans l’est, força les bateaux de faire un grand +tour pour le doubler. Le chevalier de Suzannet ne trouva ni cases, ni +habitants, ni rafraîchissements.</p> + +<p>Ce qui, de loin, nous avait semblé former un village, n’était qu’un amas +de roches minées par la mer et creusées en caverne. Les arbres qui +couvraient l’île ne portaient aucun fruit propre à la nourriture des +hommes.</p> + +<p>On y enterra une inscription. Les bateaux ne revinrent à bord qu’à dix +heures du soir. <i>L’Étoile</i> venait de nous rejoindre. La vue continuelle +de la côte nous avait appris que les courants portaient ici sur le +nord-ouest.</p> + +<p>Après avoir embarqué nos bateaux, nous tâchâmes de prolonger la terre +autant que les vents constants au sud et au sud-sud-ouest voulurent nous +le permettre.</p> + +<p>Nous fûmes obligés de courir plusieurs bords, dans l’intention de passer +au vent d’une grande île, que nous avions aperçue au coucher du soleil +dans l’ouest et l’ouest-quart-nord-ouest. L’aube du jour nous surprit +encore sous le vent de cette île. Sa côte orientale, qui peut avoir cinq +lieues de longueur, court à peu près nord et sud, à sa pointe +méridionale on voit un îlot bas et de peu d’étendue. Entre elle et la +terre de la Nouvelle-Guinée, qui se prolonge ici presque sur le +sud-ouest-quart-ouest, il se présentait un vaste passage dont +l’ouverture, d’environ huit lieues, gît nord-est et sud-ouest. Le vent +en venait, et la marée portait dans le nord-ouest; comment gagner en +louvoyant ainsi contre vent et marée? Je l’essayai jusqu’à neuf heures +du matin. Je vis avec douleur que c’était infructueusement, et je pris +le parti d’arriver, pour ranger la côte septentrionale de l’île, +abandonnant à regret un débouché que je crois très beau pour se tirer de +cette suite éternelle d’îles.</p> + +<p>Nous eûmes dans cette matinée deux alertes consécutives. La première +fois, on cria d’en haut qu’on voyait devant nous une longue suite de +brisants, et l’on prit aussitôt les amures à l’autre bord. Ces brisants, +examinés ensuite plus attentivement, se trouvèrent être des raz d’une +marée violente, et nous reprîmes notre route.</p> + +<p>Une heure après, plusieurs personnes crièrent du gaillard d’avant qu’on +voyait le fond sous nous; l’affaire pressait, mais l’alarme fut +heureusement aussi courte qu’elle avait été vive. Nous l’eussions même +crue fausse si <i>L’Étoile</i>, qui était dans nos eaux, n’eût aperçu ce même +haut-fond pendant près de deux minutes. Il lui parut un banc de corail. +Presque nord et sud de ce banc, qui peut avoir encore moins d’eau dans +quelque partie, il y a une anse de sable sur laquelle sont construites +quelques cases environnées de cocotiers. La remarque peut d’autant plus +servir de point de reconnaissance que, jusque-là, nous n’avons vu aucune +trace d’habitation sur cette côte. À une heure après midi, nous +doublâmes la pointe du nord-est de la grande île, qui s’étend ensuite +sur l’ouest et l’ouest-quart-sud-ouest, près de vingt lieues. Il fallut +serrer le vent pour la prolonger, et nous ne tardâmes pas à apercevoir +d’autres îles dans l’ouest et l’ouest-quart-nord-ouest.</p> + +<p>On en vit même une au soleil couchant qui fut relevée dans le +nord-est-quart-nord, à laquelle se joignait une batture qui parut +s’étendre jusqu’au nord-quart-nord-ouest: ainsi nous étions encore une +fois enclavés.</p> + +<p>Nous perdîmes dans cette journée notre premier maître d’équipage, nommé +Denis, qui mourut du scorbut. Il était malouin et âgé d’environ +cinquante ans, passés presque tous au service du roi. Les sentiments +d’honneur et les connaissances qui le distinguaient de son état +important nous l’ont fait regretter universellement. Quarante-cinq +autres personnes étaient atteintes du scorbut; la limonade et le vin en +suspendaient seuls les funestes progrès.</p> + +<p>Nous passâmes la nuit sur les bords, et le 25, au lever du jour, nous +nous trouvâmes environnés de terres. Il s’offrait à nous trois passages, +l’un ouvert au sud-ouest, le second à l’ouest-sud-ouest, et le troisième +presque est et ouest. Le vent ne nous accordait que ce dernier, et je +n’en voulais point. Je ne doutais pas que nous ne fussions au milieu des +îles des Papous. Il fallait éviter de tomber plus loin dans le nord, de +crainte, comme je l’ai déjà dit, de nous enfoncer dans quelqu’un des +golfes de la côte orientale de Gilolo. L’essentiel, pour sortir de ces +parages critiques, était donc de nous élever en latitude australe: or, +au-delà du passage du sud-ouest, on apercevait dans le sud la mer +ouverte autant que la vue pouvait s’étendre: ainsi je me décidai à +louvoyer pour gagner ce débouché. Toutes ces îles et îlots qui nous +enfermaient sont fort escarpés, de hauteur médiocre, et couverts +d’arbres. Nous n’y avons aperçu aucun indice qu’elles soient habitées.</p> + +<p>À onze heures du matin, nous eûmes fond de sable sur quarante-cinq +brasses; c’était une ressource. À midi, nous observâmes cinq minutes de +latitude boréale, ainsi nous venions de passer la ligne pour la +quatrième fois. À six heures du soir, nous étions à même de donner dans +le passage de l’ouest-sud-ouest. C’était avoir gagné environ trois +lieues par le travail de la journée entière. La nuit nous fut plus +favorable, grâce à la lune dont la lumière nous permit de louvoyer entre +les pierres et les îles. D’ailleurs, le courant, qui nous avait été +contraire tant que nous fûmes par le travers des deux premières passes, +nous devint favorable, dès que nous vînmes à ouvrir le passage du +sud-ouest.</p> + +<p>Le canal par lequel nous débouquâmes enfin dans cette nuit peut avoir de +deux à trois lieues de large. Il est borné à l’ouest par un amas d’îles +et d’îlots assez élevés. Sa côte de l’est, que nous avions prise au +premier coup d’œil pour la pointe la plus occidentale de la grande île, +n’est aussi qu’un amas de petites îles et de rochers qui, de loin, +semblent former une seule masse, et les séparations entre ces îles +présentent d’abord l’aspect de belles baies; c’est ce que nous +reconnaissions à chaque bordée que nous rapportions sur ces terres. Ce +ne fut qu’à quatre heures et demie du matin que nous parvînmes à doubler +les îlots les plus sud du nouveau passage, que nous nommâmes le passage +des Français. Le fond paraît augmenter au milieu de cet archipel en +avançant vers le sud. Nos sondes ont été de cinquante-cinq à +soixante-quinze et quatre-vingts brasses, fond de sable gris, vase et +coquilles pourries.</p> + +<p>Lorsque nous fûmes entièrement hors du canal, nous sondâmes sans trouver +du fond. Je fis alors gouverner au sud-ouest. Le passage des Français +gît par quinze minutes de latitude sud, entre le cent vingt-huitième et +le cent vingt-neuvième degré de longitude à l’est de Paris.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3> + + +<p>Ce ne fut pas sans d’excessifs mouvements de joie que nous découvrîmes à +la pointe du jour l’entrée du golfe de Cajeli. C’est où les Hollandais +ont leur établissement; c’était le terme où devaient finir nos plus +grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages +depuis notre départ du port de Praslin; personne ne pouvait s’en dire +entièrement exempt, et la moitié de nos équipages était hors d’état de +faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent +assurément coûté la vie à un grand nombre et la santé à presque tous. +Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d’une odeur si +cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées +étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants +et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le +charmant aspect des côtes de Boëro! Dès le milieu de la nuit, une odeur +agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont +couvertes, s’était fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait semblé +l’avant-coureur qui nous annonçait la fin de nos maux. L’aspect d’un +bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui de vaisseaux à l’ancre, +la vue de bestiaux errant dans les prairies qui environnent le bourg, +causèrent des transports que j’ai partagés sans doute, et que je ne +saurais dépeindre.</p> + +<p>Il nous avait fallu courir plusieurs bords avant que de pouvoir entrer +dans le golfe, dont la pointe septentrionale se nomme pointe de +Lissatetto, et celle du sud-est pointe Rouba. Ce ne fut qu’à dix heures +que nous pûmes mettre le cap sur le bourg. Plusieurs bateaux naviguaient +dans la baie; je fis arborer pavillon hollandais et tirer un coup de +canon, aucun ne vint à bord; j’envoyai alors mon canot sonder en avant +du navire. Je craignais un banc qui se trouve à la côte du sud-est du +golfe. À midi et demi une pirogue, conduite par des Indiens, s’approcha +du vaisseau; le chef nous demanda en hollandais qui nous étions, et +refusa toujours de monter à bord. Cependant nous avancions à pleines +voiles, suivant les signaux du canot qui sondait.</p> + +<p>Bientôt nous vîmes le banc dont nous avions redouté l’approche; la mer +était basse et il paraissait à découvert. À quatre longueurs de canot de +son extrémité, on est sur cinq ou six brasses d’eau, mauvais fond de +corail, et on passe tout de suite à dix-sept brasses, fond de sable et +vase. Notre route fut à peu près le sud-ouest trois lieues, depuis dix +heures jusqu’à une heure et demie que nous mouillâmes vis-à-vis la loge, +auprès de plusieurs petits bâtiments hollandais, à moins d’un quart de +lieue de terre. Nous étions par vingt-sept brasses d’eau, fond de sable +et vase.</p> + +<p><i>L’Étoile</i> mouilla près de nous, plus dans l’ouest-nord-ouest.</p> + +<p>À peine avions-nous jeté l’ancre que deux soldats hollandais sans armes, +dont l’un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du +résident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque +nous ne devions pas ignorer que l’entrée n’en était permise qu’aux seuls +vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoyai avec eux un officier +pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous +forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans +nous permettre d’avoir égard aux traités qui interdisaient aux navires +étrangers la relâche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions +aussitôt qu’il nous aurait fourni les secours dont nous avions le plus +besoin. Les deux soldats revinrent peu de temps après pour me +communiquer un ordre signé du gouverneur d’Amboine, duquel le résident +de Boëro dépend directement, par lequel il est expressément défendu à +celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident +me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des +motifs de ma relâche, afin qu’elle pût justifier auprès de son supérieur +auquel il l’enverrait la conduite qu’il était obligé de tenir en nous +recevant ici. Sa demande était juste, et j’y satisfis en lui donnant une +déposition signée, dans laquelle je déclarais qu’étant parti des îles +Malouines et voulant aller dans l’Inde en passant par la mer du Sud, la +mousson contraire et le défaut de vivres nous avaient empêchés de gagner +les îles Philippines et forcés de venir chercher au premier port des +Moluques des secours indispensables, secours que je le sommais de me +donner en vertu du titre le plus respectable, de l’humanité.</p> + +<p>Dès ce moment, il n’y eut plus de difficultés; le résident, en règle +vis-à-vis de sa Compagnie, fit contre mauvaise fortune bon cœur, et il +nous offrit ce qu’il avait d’un air aussi libre que s’il eût été le +maître chez lui. Vers les cinq heures, je descendis à terre avec +plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que +devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. Il nous +offrit même à souper, et certes nous l’acceptâmes. Le spectacle du +plaisir et de l’avidité avec lesquels nous le dévorions lui prouva mieux +que nos paroles que ce n’était pas sans raison que nous crions à la +faim. Tous les Hollandais en étaient en extase, ils n’osaient manger +dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit +aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs mois pour se faire +une idée de la sensation que produit la vue de salades et d’un bon +souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus +délicieux instants de mes jours, d’autant que j’avais envoyé à bord des +vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous.</p> + +<p>Il fut réglé que nous aurions journellement du cerf pour entretenir nos +équipages à la viande fraîche pendant le séjour; qu’on nous donnerait en +partant dix-huit bœufs, quelques moutons et à peu près autant de +volailles que nous en demanderions. Il fallut suppléer au pain par du +riz; c’est la nourriture des Hollandais.</p> + +<p>Les insulaires vivent de pain de sagou qu’ils tirent du cœur d’un +palmier auquel ils donnent ce nom; ce pain ressemble à la cassave. Nous +ne pûmes avoir cette abondance de légumes qui nous eût été si salutaire, +les gens du pays n’en cultivent point. Le résident voulut bien en +fournir, pour les malades, du jardin de la Compagnie.</p> + +<p>Au reste, tout ici appartient à la Compagnie directement ou +indirectement, gros et menu bétail, grains et denrées de toute espèce. +Elle seule vend et achète. Les Maures, à la vérité, nous ont vendu des +volailles, des chèvres, du poisson, des œufs et quelques fruits; mais +l’argent de cette vente ne leur restera pas longtemps: les Hollandais +sauront bien le retirer pour des hardes fort simples, mais qui n’en sont +pas moins chères. La chasse même du cerf n’est pas libre, le résident +seul en a le droit. Il donne à ses chasseurs trois coups de poudre et de +plomb, pour lesquels ils doivent apporter deux animaux qu’on leur paie +alors six sols pièce. S’ils n’en rapportent qu’un, on retient, sur ce +qui leur est dû, le prix d’un coup de poudre et de plomb.</p> + +<p>Dès le 3 au matin, nous établîmes nos malades à terre pour y coucher +pendant notre séjour. Nous envoyions aussi journellement la plus grande +partie des équipages se promener et se divertir. Je fis faire l’eau des +navires et les divers transports par des esclaves de la Compagnie que le +résident nous loua à la journée.</p> + +<p><i>L’Étoile</i> profita de ce temps pour garnir les chouquets de ses mâts +majeurs, lesquels avaient un jeu dangereux.</p> + +<p>Nous avions affourché en arrivant; mais sur ce que les Hollandais nous +dirent de la bonté du fond et de la régularité des brises de terre et du +large, nous relevâmes notre ancre d’affourche. Effectivement nous y +vîmes les bâtiments hollandais sur une seule ancre.</p> + +<p>Nous eûmes pendant notre relâche ici le plus beau temps du monde. Le +thermomètre y montait ordinairement à vingt-trois degrés dans la plus +grande chaleur du jour; la brise du nord-est au sud-est le jour +changeait sur le soir; elle venait alors de la terre et les nuits +étaient fort fraîches. Nous eûmes occasion de connaître l’intérieur de +l’île; on nous permit d’y faire plusieurs chasses de cerfs, par battues, +auxquelles nous prîmes un grand plaisir. Le pays est charmant, +entrecoupé de bosquets, de plaines et de coteaux dont les vallons sont +arrosés par de jolies rivières. Les Hollandais y ont apporté les +premiers cerfs qui s’y sont prodigieusement multiplié et dont la chair +est excellente. Il y a aussi un grand nombre de sangliers et quelques +espèces de gibier à plumes.</p> + +<p>On donne à l’île de Boëro, ou Burro, environ dix-huit lieues de l’est à +l’ouest, et treize du nord au sud.</p> + +<p>Elle était autrefois soumise au roi de Ternate, lequel en tirait tribut. +Le lieu principal est Cajeli, situé au fond du golfe de ce nom, dans une +plaine marécageuse qui s’étend près de quatre milles entre les rivières +Soweill et Abbo. Cette dernière est la plus grande de l’île, et +toutefois ses eaux sont fort troubles. Le débarquement est ici fort +incommode, surtout de basse mer, pendant laquelle il faut que les +bateaux s’arrêtent fort loin de la plage. La loge hollandaise, et +quatorze habitations d’Indiens, autrefois dispersées en divers endroits +de l’île, mais aujourd’hui réunies autour du comptoir, forment le bourg +de Cajeli. On y avait d’abord construit un fort en pierre. Un accident +le fit sauter en 1689, et depuis ce temps on s’y contente d’une enceinte +de faibles palissades, garnie de six canons de petit calibre, tant bien +que mal en batterie; c’est ce qu’on appelle le fort de la Défense, et +j’ai pris ce nom pour un sobriquet. La garnison, aux ordres du résident, +est composée d’un sergent et de vingt-cinq hommes: sur toute l’île il +n’y a pas cinquante Blancs. Quelques autres nègreries y sont répandues, +où l’on cultive du riz. Dans le temps où nous y étions, les forces des +Hollandais y étaient augmentées par trois navires, dont le plus grand +était le <i>Draak</i>, sénau de quatorze canons, commandé par un Saxon nommé +Kop-le-Clerc. Son équipage est de cinquante Européens et sa destination +de croiser dans les Moluques, surtout contre les Papous et les Ceramois.</p> + +<p>Les naturels du pays se divisent en deux classes, les Maures et les +Alfouriens. Les premiers sont réunis sous la loge et soumis entièrement +aux Hollandais qui leur inspirent une grande crainte des nations +étrangères. Ils sont observateurs zélés de la loi de Mahomet, +c’est-à-dire qu’ils se lavent souvent, ne mangent point de porc et +prennent autant de femmes qu’ils en peuvent nourrir. Ajoutez à cela +qu’ils en paraissent fort jaloux et les tiennent renfermées. Leur +nourriture est le sagou, quelques fruits, et du poisson. Les jours de +fêtes, ils se régalent avec du riz que la Compagnie leur vend. Leurs +chefs ou orencaies se tiennent auprès du résident qui paraît avoir pour +eux quelques égards et contient le peuple par leur moyen. La Compagnie a +su semer parmi ces chefs des habitants un levain de jalousie réciproque +qui assure l’esclavage général, et la politique qu’elle observe ici +relativement aux naturels est la même dans tous les autres comptoirs. Si +un chef forme quelque complot, un autre le découvre et en avertit les +Hollandais.</p> + +<p>Ces Maures, au reste, sont vilains, paresseux et peu guerriers. Ils ont +une extrême frayeur des Papous qui viennent quelquefois, au nombre de +deux ou trois cents, brûler les habitations, enlever ce qu’ils peuvent +et surtout des esclaves. La mémoire de leur dernière visite, faite il y +a trois ans, était encore récente. Les Hollandais ne font point faire le +service d’esclaves aux naturels de Boëro. La Compagnie tire ceux dont +elle se sert, ou de Célèbes ou de Ceram, les habitants de ces deux îles +se vendant réciproquement.</p> + +<p>Les Alfouriens sont libres sans être ennemis de la Compagnie. Satisfaits +d’être indépendants, ils ne veulent point de ces babioles que les +Européens donnent ou vendent en échange de la liberté. Ils habitent +épars çà et là les montagnes inaccessibles dont est rempli l’intérieur +de l’île. Ils y vivent de sagou, de fruits et de la chasse. On ignore +quelle est leur religion; seulement on dit qu’ils ne sont point +mahométans, car ils élèvent et mangent des cochons. De temps en temps +les chefs des Alfouriens viennent visiter le résident; ils feraient +aussi bien de rester chez eux.</p> + +<p>Je ne sais s’il y a eu autrefois des épiceries sur cette île; en tout +cas il est certain qu’il n’y en a plus aujourd’hui. La Compagnie ne tire +de ce poste que des bois d’ébène noirs et blancs, et quelques autres +espèces de bois, très recherchées pour la menuiserie. Il y a aussi une +belle poivrière dont la vue nous a confirmé que le poivrier est commun à +la Nouvelle-Bretagne. Les fruits y sont rares; des cocos, des bananes, +des pamplemousses, quelques limons et citrons, des oranges amères et +fort peu d’ananas. Il y croît une fort bonne espèce d’orge nommée +<i>ottong</i> et le <i>sago borneo</i>, dont on fait une bouillie qui nous a paru +détestable. Les bois sont habités par un grand nombre d’oiseaux +d’espèces très variées et dont le plumage est charmant, entre autres des +perroquets de la plus grande beauté. On y trouve cette espèce de chat +sauvage qui porte ses petits dans une poche placée au bas de son ventre, +cette chauve-souris dont les ailes ont une énorme envergure, des +serpents monstrueux qui peuvent avaler un mouton, et cet autre serpent, +plus dangereux cent fois, qui se tient sur les arbres et se darde dans +les yeux des passants qui regardent en l’air. On ne connaît point de +remèdes contre la piqûre de ce dernier; nous en tuâmes deux dans une +chasse de cerf. La rivière de Abbo, dont les bords sont presque partout +couverts d’arbres touffus, est infestée de crocodiles énormes qui +dévorent bêtes et gens. C’est la nuit qu’ils sortent, et il y a des +exemples d’hommes enlevés par eux dans les pirogues. On les empêche +d’approcher en portant des torches allumées. Le rivage de Boëro fournit +peu de belles coquilles. Ces coquilles précieuses, objet de commerce +pour les Hollandais, se trouvent sur la côte de Ceram, à Amblaw et à +Banda, d’où on les envoie à Batavia.</p> + +<p>C’est aussi à Amblaw que se trouve le catacoua de la plus belle espèce.</p> + +<p>Henri Ouman, résident de Boëro, y vit en souverain.</p> + +<p>Il a cent esclaves pour le service de sa maison, et il possède en +abondance le nécessaire et l’agréable. Il est sous-marchand, et ce grade +est le troisième au service de la Compagnie. C’est un homme né à +Batavia, lequel a épousé une créole d’Amboine. Je ne saurais trop me +louer de ses bons procédés à notre égard. Ce fut sans doute pour lui un +moment de crise que celui où nous entrâmes ici; mais il se conduisit en +homme d’esprit.</p> + +<p>Après s’être mis en règle vis-à-vis de ses chefs, il fit de bonne grâce +ce dont il ne pouvait se dispenser, et il y joignit les façons d’un +homme flanc et généreux. Sa maison était la nôtre; à toute heure on y +trouvait à boire et à manger, et ce genre de politesse en vaut bien un +autre, pour qui surtout se ressentait encore de la famine.</p> + +<p>Il nous donna deux repas de cérémonie, dont la propreté, l’élégance et +la bonne chère nous surprirent dans un endroit si peu considérable. La +maison de cet honnête Hollandais est jolie, élégamment meublée et +entièrement à la chinoise. Tout y est disposé pour y procurer du frais, +elle est entourée de jardins et traversée par une rivière. Du bord de la +mer, on arrive par une avenue de grands arbres. Sa femme et ses filles, +habillées à la chinoise, font très bien les honneurs du logis. Elles +passent le temps à apprêter des fleurs pour des distillations, à nouer +des bouquets et préparer du bétel. L’air qu’on respire dans cette maison +agréable est délicieusement parfumé, et nous y eussions tous fait bien +volontiers un long séjour. Quel contraste de cette existence douce et +tranquille avec la vie dénaturée que nous menions depuis dix mois!</p> + +<p>Je dois dire un mot de l’impression qu’a faite sur Aotourou la vue de +cet établissement européen. On conçoit que sa surprise a été grande à +l’aspect d’hommes vêtus comme nous, de maisons, de jardins, d’animaux +domestiques en grand nombre et si variés.</p> + +<p>Il ne pouvait se lasser de regarder tous ces objets nouveaux pour lui. +Surtout il prisait beaucoup cette hospitalité exercée d’un air franc et +de connaissance. Comme il ne voyait pas faire d’échange, il ne pensait +pas que nous payassions, il croyait qu’on nous donnait. Au reste, il se +conduisit avec esprit vis-à-vis des Hollandais. Il commença par leur +faire entendre qu’il était chef dans son pays et qu’il voyageait pour +son plaisir avec ses amis. Dans les visites, à table, à la promenade, il +s’étudiait à nous copier exactement. Comme je ne l’avais pas mené à la +première visite que nous fîmes, il s’imagina que c’était parce que ses +genoux sont cagneux, et il voulait absolument faire monter dessus des +matelots pour les redresser. Il nous demandait souvent si Paris était +aussi beau que ce comptoir.</p> + +<p>Cependant nous avions embarqué, le 6 après midi, le riz, les bestiaux et +tous les autres rafraîchissements.</p> + +<p>Le mémoire du bon résident était fort cher; mais on nous assura que les +prix étaient réglés par la Compagnie et qu’on ne pouvait pas s’écarter +de son tarif. Du reste, les vivres y étaient d’une excellente qualité; +le bœuf et le mouton ne sont pas à beaucoup près aussi bons dans aucun +pays chaud de ma connaissance, et les volailles y sont de la plus grande +délicatesse. Le beurre de Boëro a dans ce pays une réputation que les +Bretons ne trouvèrent pas légitimement acquise. Le 7 au matin, je fis +embarquer les malades, et on disposa tout pour appareiller le soir avec +la brise de terre. Les vivres frais et l’air sain de Boëro avaient +procuré à nos scorbutiques un amendement sensible. Ce séjour à terre, +quoiqu’il n’eût été que de six jours, les mettait dans le cas de se +guérir à bord, ou du moins de ne pas empirer avec l’usage des +rafraîchissements que nous étions désormais en état de leur donner.</p> + +<p>Il eût sans doute été à souhaiter pour eux, et même pour les gens sains, +de prolonger la relâche; mais la fin de la mousson de l’est nous +pressait de partir pour Batavia.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3> + + +<p>Le temps des maladies, qui commence ici ordinairement à la fin de la +mousson de l’est, et les approches de la mousson pluvieuse de l’ouest +nous avertissaient de ne rester à Batavia que le moins qu’il nous serait +possible. Toutefois, malgré l’impatience où nous étions d’en sortir au +plus tôt, nos besoins devaient nous y retenir un certain nombre de jours +et la nécessité d’y faire cuire du biscuit, qu’on ne trouva pas tout +fait, nous arrêta plus longtemps encore que nous n’avions compté. Il y +avait dans la rade, à notre arrivée, treize ou quatorze vaisseaux de la +Compagnie de Hollande, dont un portait le pavillon amiral. C’est un +vieux vaisseau qu’on laisse pour cette destination; il a la police de la +rade et rend les saluts à tous les vaisseaux marchands. J’avais déjà +envoyé un officier pour rendre au général compte de notre arrivée, +lorsqu’il vint à bord un canot de ce vaisseau-amiral, avec je ne sais +quel papier écrit en hollandais. Il n’y avait point d’officier dedans le +canot, et le patron, qui sans doute en faisait les fonctions, me demanda +qui nous étions et une déposition écrite et signée de moi. Je lui +répondis que j’avais envoyé faire ma déclaration à terre, et je le +congédiai.</p> + +<p>Il revint peu de temps après, insistant sur sa première demande; je le +renvoyai une seconde fois avec la même réponse, et il se le tint pour +dit. L’officier qui était allé chez le général ne fut de retour qu’à +neuf heures du soir. Il n’avait point vu Son Excellence qui était à la +campagne, et on l’avait conduit chez le <i>sabandar</i> ou introducteur des +étrangers, qui lui donna rendez-vous au lendemain et lui dit que si je +voulais descendre à terre il me conduirait chez le général.</p> + +<p>Les visites, dans ce pays, se font de bonne heure, l’excessive chaleur y +contraint. Nous partîmes à six heures du matin, conduits par le +sabandar, M. Vanderluys, et nous allâmes trouver M. Van der Para, +général des Indes orientales, lequel était dans une de ses maisons de +plaisance à trois lieues de Batavia. Nous vîmes un homme simple et poli, +qui nous reçut à merveille et nous offrit tous les secours dont nous +pouvions avoir besoin. Il ne parut ni surpris ni fâché que nous eussions +relâché aux îles Moluques; il approuva même beaucoup la conduite du +résident de Boëro et ses bons procédés à notre égard. Il consentit à ce +que je misse nos malades à l’hôpital de la Compagnie et il envoya +sur-le-champ l’ordre de les y recevoir. À l’égard des fournitures +nécessaires aux vaisseaux du roi, il fut convenu qu’on remettrait les +états de demandes au sabandar, qui serait chargé de nous pourvoir de +tout. Un des droits de sa charge était de gagner et avec nous et avec +les fournisseurs. Lorsque tout fut réglé, le général me demanda si je ne +saluerais pas le pavillon; je lui répondis que je le ferais, à condition +que ce serait la place qui rendrait le salut et coup pour coup. «Rien +n’est plus juste, me dit-il, et la citadelle a les ordres en +conséquence.» Dès que je fus de retour à bord, nous saluâmes de quinze +coups de canon, et la ville répondit par le même nombre.</p> + +<p>Je fis aussitôt descendre à l’hôpital les malades des deux navires au +nombre de vingt-huit, les uns encore affectés du scorbut, les autres, en +plus grand nombre, attaqués du flux de sang. On travailla aussi à +remettre au sabandar l’état de nos besoins, en biscuit, vin, farine, +viande fraîche et légumes, et je le priai de nous faire fournir notre +eau par les chalands de la Compagnie.</p> + +<p>Nous songeâmes en même temps à nous loger en ville pour le temps de +notre séjour. C’est ce que nous fîmes dans une grande et belle maison, +que l’on appelle <i>iner logment</i>, dans laquelle on est logé et nourri +pour deux risdales par jour, non compris les domestiques; ce qui fait +près d’une pistole de notre monnaie. Cette maison appartient à la +Compagnie, qui l’afferme à un particulier, lequel a, par ce moyen, le +privilège exclusif de loger tous les étrangers. Cependant les vaisseaux +de guerre ne sont pas soumis à cette loi; et, en conséquence, +l’état-major de <i>L’Étoile</i> s’établit en pension dans une maison +bourgeoise. Nous louâmes aussi plusieurs voitures, dont on ne saurait +absolument se passer dans cette grande ville, voulant surtout en +parcourir les environs plus beaux infiniment que la ville même. Ces +voitures de louage sont à deux places, traînées par deux chevaux, et le +prix, chaque jour, en est un peu plus de dix francs.</p> + +<p>Nous rendîmes en corps, le troisième jour de notre arrivée, une visite +de cérémonie au général, que le sabandar en avait prévenu. Il nous reçut +dans une seconde maison de plaisance, nommée Jacatra, laquelle est à peu +près au tiers de la distance de Batavia à la maison où j’avais été le +premier jour. Je ne saurais mieux comparer le chemin qui y mène qu’aux +plus beaux boulevards de Paris, en les supposant encore embellis à +droite et à gauche par des canaux d’une eau courante. Nous eussions dû +faire aussi d’autres visites d’étiquette, introduits de même par le +sabandar, savoir chez le directeur général, chez le président de +justice, et chez le chef de la marine. M. Vanderluys ne nous en dit rien +et nous n’allâmes visiter que le dernier.</p> + +<p>Quoique cet officier n’ait au service de la Compagnie que le grade de +contre-amiral, il est néanmoins vice-amiral des États, par une faveur +particulière du stathouder. Ce prince a voulu distinguer ainsi un homme +de qualité que le dérangement de sa fortune a forcé de quitter la marine +des États qu’il a bien servis, pour venir prendre ici le poste qu’il y +occupe.</p> + +<p>Le chef de la marine est membre de la haute régence, dans les assemblées +de laquelle il a séance et voix délibératrice pour les affaires de +marine; il jouit aussi de tous les honneurs des <i>edel-heers</i>. Celui-ci +tient un grand état, fait bonne chère et se dédommage des mauvais +moments qu’il a souvent passés à la mer en occupant une maison +délicieuse hors de la ville.</p> + +<p>Pendant que nous restâmes ici, les principaux de Batavia s’empressèrent +à nous en rendre le séjour agréable. De grands repas à la ville et à la +campagne, des concerts, des promenades charmantes, la variété de cent +objets réunis ici et presque tous nouveaux pour nous, le coup d’œil de +l’entrepôt du plus riche commerce de l’univers; mieux que cela, le +spectacle de plusieurs peuples qui, bien qu’opposés entièrement pour les +mœurs, les usages, la religion, forment cependant une même société; tout +concourait à amuser les yeux, à instruire le navigateur, à intéresser +même le philosophe. Il y a de plus ici une comédie qu’on dit assez +bonne; nous n’avons pu juger que de la salle qui nous a paru jolie: +n’entendant pas la langue, ce fut bien assez pour nous d’y aller une +fois. Nous fûmes infiniment plus curieux des comédies chinoises quoique +nous n’entendissions pas mieux ce qui s’y débitait; il ne serait pas +fort agréable de les voir tous les jours, mais il faut en avoir vu une +de chaque genre. Indépendamment des grandes pièces qui se représentent +sur un théâtre, chaque carrefour dans le quartier chinois a ses +tréteaux, sur lesquels on joue tous les soirs des petites pièces et des +pantomimes. Du pain et des spectacles, demandait le peuple romain; il +faut aux Chinois du commerce et des farces. Dieu me garde de la +déclamation de leurs acteurs et actrices qu’accompagnent toujours +quelques instruments. C’est la charge du récitatif obligé, et je ne +connais que leurs gestes qui soient encore plus ridicules. Au reste, +quand je parle de leurs acteurs, c’est improprement; ce sont des femmes +qui font les rôles d’hommes. Au surplus, et on en tirera telles +conclusions qu’on voudra, j’ai vu les coups de bâton prodigués sans +mesure sur les planches chinoises y avoir un succès tout aussi brillant +que celui dont ils jouissent à la comédie italienne et chez Nicolet.</p> + +<p>Nous ne nous lassions point de nous promener dans les environs de +Batavia. Tout Européen, accoutumé même aux plus grandes capitales, +serait étonné de la magnificence de ses dehors. Ils sont enrichis de +maisons et de jardins superbes, entretenus avec ce goût et cette +propreté qui frappent dans tous les pays hollandais. Je ne craindrai pas +de dire qu’ils surpassent en beauté et en richesses ceux de nos plus +grandes villes de France, et qu’ils approchent de la magnificence des +environs de Paris. Je ne dois pas oublier un monument qu’un particulier +y a élevé aux muses. Le sieur Mohr, premier curé de Batavia, homme riche +à millions, mais plus estimable par ses connaissances et son goût pour +les sciences, y a fait construire, dans le jardin d’une de ses maisons, +un observatoire qui honorerait toute maison royale. Cet édifice, qui est +à peine fini, lui a coûté des sommes immenses. Il fait mieux encore, il +y observe lui-même. Il a tiré d’Europe les meilleurs instruments en tout +genre, nécessaires aux observations les plus délicates, et il est en +état de s’en servir. Cet astronome, le plus riche sans contredit des +enfants d’Uranie, a été enchanté de voir M. Verron. Il a voulu qu’il +passât les nuits dans son observatoire; malheureusement il n’y en a pas +eu une seule qui ait été favorable à leurs désirs. M. Mohr a observé le +dernier passage de Vénus, et il a envoyé ses observations à l’Académie +de Harlem; elles serviront à déterminer avec précision la longitude de +Batavia.</p> + +<p>Il s’en faut bien que cette ville, quoique belle, réponde à ce +qu’annoncent ses dehors. On y voit peu de grands édifices, mais elle est +bien percée; les maisons sont commodes et agréables; les rues sont +larges et ornées la plupart d’un canal bien revêtu et bordé d’arbres, +qui sert à la propreté et à la commodité. Il est vrai que ces canaux +entretiennent une humidité malsaine qui rend le séjour de Batavia +pernicieux aux Européens. On attribue aussi en partie le danger de ce +climat à la mauvaise qualité des eaux; ce qui fait que les gens riches +ne boivent ici que des eaux de Selse, qu’ils font venir de Hollande à +grands frais. Les rues ne sont point pavées, mais de chaque côté il y a +un large et beau parapet revêtu de pierres de taille ou de briques, et +la propreté hollandaise ne laisse rien à désirer pour l’entretien de ces +trottoirs. Je ne prétends pas, au reste, donner une description +détaillée de Batavia, sujet épuisé tant de fois. On aura l’idée de cette +ville fameuse en sachant qu’elle est bâtie dans le goût des belles +villes de la Hollande, avec cette différence que les tremblements de +terre imposent la nécessité de ne pas élever beaucoup les maisons, qui +n’ont ici qu’un étage. Je ne décrirai point non plus le camp des +Chinois, lequel est hors de la ville, ni la police à laquelle ils sont +soumis, ni leurs usages, ni tant d’autres choses déjà dites et redites.</p> + +<p>On est frappé du luxe établi à Batavia; la magnificence et le goût qui +décorent l’intérieur de presque toutes les maisons annoncent la richesse +des habitants.</p> + +<p>Ils nous ont cependant dit que cette ville n’était plus, à beaucoup +près, ce qu’elle avait été. Depuis quelques années, la Compagnie y a +défendu aux particuliers le commerce d’Inde en Inde, qui était pour eux +la source d’une immense circulation de richesses. Je ne juge point ce +nouveau règlement de la Compagnie; j’ignore ce qu’elle gagne à cette +prohibition. Je sais seulement que les particuliers attachés à son +service ont encore le secret de tirer trente, quarante, cent, jusqu’à +deux cent mille livres de revenu d’emplois qui ont de gages quinze +cents, trois mille, six mille livres au plus. Or presque tous les +habitants de Batavia sont employés de la Compagnie. Cependant il est sûr +qu’aujourd’hui le prix des maisons, à la ville et à la campagne, est +plus des deux tiers au-dessous de leur ancienne valeur. Toutefois +Batavia sera toujours riche du plus au moins; et par le secret dont nous +venons de parler, et parce qu’il est difficile à ceux qui ont fait +fortune ici de la faire repasser en Europe. Il n’y a de moyen d’y +envoyer ses fonds que par la Compagnie qui s’en charge à huit pour cent +d’escompte; mais elle n’en prend que fort peu à la fois à chaque +particulier. Ces fonds d’ailleurs ne se peuvent envoyer en fraude, +l’espèce d’argent qui circule ici perdant en Europe vingt-huit pour +cent. La Compagnie se sert de l’empereur de Java pour faire frapper une +monnaie particulière qui est la monnaie des Indes.</p> + +<p>Nulle part, dans le monde, les états ne sont moins confondus qu’à +Batavia; les rangs y sont assignés à chacun; des marques extérieures les +constatent d’une façon immuable et la sérieuse étiquette est plus sévère +ici qu’elle ne le fut jamais à aucun congrès. La haute régence, le +conseil de justice, le clergé, les employés de la Compagnie, les +officiers de marine et enfin le militaire, telle y est la gradation des +états.</p> + +<p>La haute régence est composée du général qui y préside, des conseillers +des Indes, dont le titre est <i>edel-heers</i>, du président du conseil de +justice et de l’amiral.</p> + +<p>Elle s’assemble au château deux fois par semaine. Les conseillers des +Indes sont aujourd’hui au nombre de seize, mais ils ne sont pas tous à +Batavia. Quelques-uns ont les gouvernements importants du Cap de Bonne +Espérance, de Ceylan, de la côte de Coromandel, de la partie orientale +de Java, des Macassar et d’Amboine, et ils y résident. Ces <i>edel-heers</i> +ont la prérogative de faire dorer en plein leurs voitures, devant +lesquelles ils ont deux coureurs, tandis que les particuliers n’en +peuvent avoir qu’un. Il faut, de plus, que tous les carrosses s’arrêtent +quand ceux des <i>edel-heers</i> passent; et alors, hommes et femmes sont +obligés de se lever. Le général, outre cette distinction, est le seul +qui puisse aller à six chevaux; il est toujours suivi d’une garde à +cheval, ou au moins des officiers de cette garde et de quelques +ordonnances; lorsqu’il passe, hommes et femmes sont obligés de descendre +de leurs voitures, et il n’y a que celles des <i>edel-heers</i> qui chez lui +puissent entrer jusqu’au perron. Ils ont seuls les honneurs du Louvre.</p> + +<p>J’en ai vu quelques-uns assez sensés pour rire en particulier avec nous +de ces magnifiques prérogatives.</p> + +<p>Le conseil de justice juge souverainement et sans appel, au civil comme +au criminel. Il y a vingt ans qu’il condamna à mort un gouverneur de +Ceylan. Cet <i>edel-heer</i> fut convaincu d’avoir commis d’horribles +concussions dans son gouvernement et exécuté à Batavia dans la place qui +est vis-à-vis de la citadelle. Au reste, la nomination du général des +Indes, celle des <i>edel-heers</i> et des conseillers de justice vient +d’Europe. Le général et la haute régence de Batavia proposent aux autres +emplois, et leur choix est toujours ratifié en Hollande.</p> + +<p>Toutefois, le général nomme en dernier ressort à toutes les places +militaires. Un des plus considérables et des meilleurs emplois pour le +revenu, après les gouvernements, est celui de commissaire de la +campagne. Cet officier a l’inspection sur tout ce qui fait le domaine de +la Compagnie dans l’île de Java, même sur les possessions et la conduite +des divers souverains de l’île; il a de plus la police absolue sur les +Javanais sujets de la Compagnie. Cette police est fort sévère, et les +fautes un peu graves sont punies de supplices rigoureux. La constance +des Javanais à souffrir des tourments barbares est incroyable; mais, +quand on les exécute, il faut leur laisser des caleçons blancs et +surtout ne pas leur trancher la tête. La Compagnie même compromettrait +son autorité en refusant d’avoir pour eux cette complaisance; les +Javanais se révolteraient. La raison en est simple: comme il est de foi +dans leur religion qu’ils seraient mal reçus dans l’autre monde s’ils +arrivaient décapités et sans caleçons blancs, ils osent croire que le +despotisme n’a de droit sur eux que dans celui-ci.</p> + +<p>Un autre emploi fort recherché, dont les fonctions sont belles et le +revenu considérable, c’est celui de sabandar ou ministre des étrangers. +Ils sont deux, le sabandar des chrétiens et celui des païens. Le premier +est chargé de tout ce qui regarde les étrangers européens. Le second a +le détail de toutes les affaires relatives aux diverses nations de +l’Inde, en y comprenant les Chinois. Ceux-ci sont les courtiers de tout +le commerce intérieur de Batavia, où leur nombre passe aujourd’hui celui +de cent mille. C’est aussi à leur travail et à leurs soins que les +marchés de cette grande ville doivent l’abondance qui y règne depuis +quelques années. Tel est, au reste, l’ordre des emplois au service de la +Compagnie, assistant, teneur de livres, sous-marchand, marchand, grand +marchand, gouverneur. Tous ces grades civils ont un uniforme, et les +grades militaires ont une espèce de correspondance avec eux. Par +exemple, le major a rang de grand marchand, le capitaine de +sous-marchand, etc., mais les militaires ne peuvent jamais parvenir aux +places de l’administration sans changer d’état. Il est tout simple que, +dans une Compagnie de commerce, le corps militaire n’ait aucune +influence. On ne l’y regarde que comme un corps soudoyé, et cette idée +est ici d’autant plus juste qu’il n’est entièrement composé que +d’étrangers.</p> + +<p>La Compagnie possède en propre une portion considérable de l’île de +Java. Toute la côte du nord à l’est de Batavia lui appartient. Elle a +réuni, depuis plusieurs années, à son domaine, l’île Maduré, dont le +souverain s’était révolté, et le fils est aujourd’hui gouverneur de +cette même île dont son père était roi. Elle a de même profité de la +révolte du roi de Balimbuam pour s’approprier cette belle province qui +fait la pointe orientale de Java. Ce prince, fier de l’empereur, honteux +d’être soumis à des marchands et conseillé, dit-on, par les Anglais qui +lui avaient fourni des armes, de la poudre, et même construit un fort, +voulut secouer le joug. Il en a coûté deux ans et de grandes dépenses à +la Compagnie pour le soumettre, et cette guerre venait d’être terminée +deux mois avant que nous arrivassions à Batavia. Les Hollandais avaient +eu le désavantage dans une première bataille; mais dans une seconde, le +prince indien a été pris avec toute sa famille et conduit dans la +citadelle de Batavia, où il est mort peu de jours après.</p> + +<p>Son fils et le reste de cette famille infortunée devaient être embarqués +sur les premiers vaisseaux, et conduits au cap de Bonne-Espérance, où +ils finiront leurs jours sur l’île Roben.</p> + +<p>Le reste de l’île Java est divisé en plusieurs royaumes. L’empereur de +Java, dont la résidence est dans la partie méridionale de l’île, a le +premier rang, ensuite le sultan de Mataran et le roi de Bantam. Tseribon +est gouverné par trois rois vassaux de la Compagnie, dont l’agrément est +aussi nécessaire aux autres souverains pour monter sur leur trône +précaire. Il y a chez tous ces rois une garde européenne qui répond de +leur personne. La Compagnie a de plus quatre comptoirs fortifiés chez +l’empereur, un chez le sultan, quatre à Bantam et deux à Tseribon. Ces +souverains sont obligés de donner à la Compagnie leurs denrées aux taux +d’un tarif qu’elle-même a fait. Elle en tire du riz, des sucres, du +café, de l’étain, de l’arak, et leur fournit seule l’opium dont les +Javanais font une grande consommation, et dont la vente produit des +profits considérables.</p> + +<p>Batavia est l’entrepôt de toutes les productions des Moluques. La +récolte des épiceries s’y apporte tout entière; on charge chaque année +sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l’Europe +et on brûle le reste. C’est ce commerce seul qui assure la richesse, je +dirai même l’existence de la Compagnie des Indes hollandaises; il la met +en état de supporter les frais immenses auxquels elle est obligée, et +les déprédations de ses employés aussi fortes que ses dépenses mêmes. +C’est aussi sur ce commerce exclusif et sur celui de Ceylan qu’elle +dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je ne +connais pas; la Compagnie vient d’y terminer une guerre ruineuse, avec +plus de succès qu’elle n’a pu faire celle du golfe Persique, où ses +comptoirs ont été détruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls +vaisseaux du roi qui aient pénétré dans les Moluques, on me permettra +quelques détails sur l’état actuel de cette importante partie du monde, +que son éloignement et le silence des Hollandais dérobent à la +connaissance des autres nations.</p> + +<p>On ne comprenait autrefois sous le nom de Moluques que les petites îles +situées presque sous la ligne, entre quinze degrés de latitude sud et +cinquante degrés de latitude nord, le long de la côte occidentale de +Gilolo, dont les principales sont Ternate, Tidor, Mothier ou Mothir, +Machian et Bachian. Peu à peu ce nom est devenu commun à toutes les îles +qui produisaient des épiceries. Banda, Amboine, Ceram, Bouro et toutes +les îles adjacentes ont été rangées sous la même dénomination, dans +laquelle même quelques-uns ont voulu, mais sans succès, faire entrer +Bouton et Célèbes. Les Hollandais divisent aujourd’hui ces pays, qu’ils +appellent pays d’Orient, en quatre gouvernements principaux, desquels +dépendent les autres comptoirs, et qui ressortissent eux-mêmes de la +haute régence de Batavia. Ces quatre gouvernements sont Amboine, Banda, +Ternate et Macassar.</p> + +<p>D’Amboine, dont un <i>edel-heer</i> est gouverneur, relèvent six comptoirs; +savoir, sur Amboine même, Hila et Larique, dont les résidents ont, l’un +le grade de marchand, l’autre celui de sous-marchand; dans l’ouest +d’Amboine, les îles Manipa et Boëro, sur la première desquelles est un +simple teneur de livres, et sur la seconde notre bienfaiteur Hendrik +Ouman, sous-marchand; Haroeko, petite île à peu près dans l’est-sud-est +d’Amboine, où réside un sous-marchand; et enfin Saparoea, île aussi dans +le sud-est et environ à quinze lieues d’Amboine. Il y réside un +marchand, lequel a sous sa dépendance la petite île Neeslaw, où il +détache un sergent et quinze hommes; il y a un petit fort construit sur +une roche à Saparoea et un bon mouillage dans une jolie baie. Cette île +et celle de Neeslaw fourniraient en clous la cargaison d’un navire. +Toutes les forces du gouvernement d’Amboine consistent dans le fond de +cent cinquante hommes, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant et cinq +enseignes. Il y a de plus deux officiers et un ingénieur.</p> + +<p>Le gouvernement de Banda est plus considérable pour les fortifications, +et la garnison y est plus nombreuse; le fond en est de trois cents +hommes, commandés par un capitaine en premier, un capitaine en second, +deux lieutenants, quatre enseignes et un officier d’artillerie. Cette +garnison, ainsi que celle d’Amboine et des autres chefs-lieux, fournit +tous les postes détachés. L’entrée à Banda est fort difficile pour qui +ne la connaît pas. Il faut ranger de près la montagne de Gunongapi sur +laquelle est un fort, en se méfiant d’un banc de roches qu’on laisse à +bâbord. La passe n’a pas plus d’un mille de large, et on n’y trouve +point de fond.</p> + +<p>Il convient ensuite de ranger le banc pour aller chercher par huit ou +dix brasses sous le fort London le mouillage dans lequel peuvent ancrer +cinq ou six vaisseaux.</p> + +<p>Trois postes dépendent du gouvernement de Banda Ouriën, où est un teneur +de livres; Wayer, où réside un sous-marchand; et l’île Pulo Ry en Rhun, +voisine de Banda, couverte aussi de muscades. C’est un grand marchand +qui y commande. Il y a sur cette île un fort; il n’y peut mouiller que +des sloops, encore sont-ils sur un banc qui défend les approches du +fort. Il faudrait même le canonner à la voile, car tout attenant le banc +il n’y a plus de fond. Au reste, il n’y a point d’eau douce sur l’île, +la garnison est obligée de la faire venir de Banda. Je crois que l’île +Arrow est aussi dans le district de ce gouvernement. Il y a dessus un +comptoir avec un sergent et quinze hommes, et la Compagnie en retire des +perles. Il n’en est pas ainsi de Timor et Solor, qui bien qu’elles en +soient voisines, ressortissent directement de Batavia. Ces îles +fournissent du bois de santal. Il est assez singulier que les Portugais +aient conservé un poste à Timor, et plus singulier encore qu’ils n’en +tirent pas un grand parti.</p> + +<p>Ternate a quatre comptoirs principaux dans sa dépendance; savoir, +Gorontalo, Manado, Limbotto et Xullabessie. Les résidents des deux +premiers ont le grade de sous-marchands; les seconds ne sont que teneurs +de livres. Il en dépend en outre plusieurs petits postes commandés par +des sergents. Deux cent cinquante hommes sont répartis dans le +gouvernement de Ternate, aux ordres d’un capitaine, un lieutenant, neuf +enseignes et un officier d’artillerie.</p> + +<p>Le gouvernement de Macassar, sur l’île Célèbes, lequel est occupé par un +<i>edel-heer</i>, a dans son département quatre comptoirs: Boelacomba en +Bonthain et Bima, où résident deux sous-marchands; Saleyer et Maros, +dont les résidents ne sont que teneurs de livres.</p> + +<p>Macassar ou Jonpandam est la plus forte place des Moluques; toutefois +les naturels du pays y resserrent soigneusement les Hollandais dans les +limites de leur poste. La garnison y est composée de trois cents hommes, +que commandent un capitaine en premier, un capitaine en second, deux +lieutenants et sept enseignes.</p> + +<p>Il y a aussi un officier d’artillerie. On ne trouve pas d’épiceries dans +le district de ce gouvernement, à moins qu’il ne soit vrai que Button en +produit, ce que je n’ai pu vérifier. L’objet de son établissement a été +de s’assurer d’un passage qui est une des clefs des Moluques, et +d’ouvrir avec Célèbes et Bornéo un commerce avantageux. Ces deux grandes +îles fournissent aux Hollandais de l’or, de la soie, du coton, des bois +précieux, et même des diamants, en échange pour du fer, des draps et +d’autres marchandises de l’Europe ou de l’Inde.</p> + +<p>Ce détail des différents postes occupés par les Hollandais dans les +Moluques est à peu de chose près exact.</p> + +<p>La police qu’ils y ont établie fait honneur aux lumières de ceux qui +étaient alors à la tête de la Compagnie.</p> + +<p>Lorsqu’ils en eurent chassé les Espagnols et les Portugais, succès qui +avaient été le fruit des combinaisons les plus éclairées, du courage et +de la patience, ils sentirent bien que ce n’était pas assez, pour rendre +le commerce des épiceries exclusif, d’avoir éloigné des Moluques tous +les Européens. Le grand nombre de ces îles en rendait la garde presque +impossible, il ne l’était pas moins d’empêcher un commerce de +contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et +tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie +avait encore plus à craindre qu’on n’enlevât des plants d’arbres et +qu’on ne parvînt à les faire réussir ailleurs. Elle prit donc le parti +de détruire, autant qu’il serait possible, les arbres d’épiceries dans +toutes ces îles, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui +fussent petites et faciles à garder; alors tout se trouvait réduit à +bien fortifier ces dépôts précieux. Il fallut soudoyer les souverains, +dont cette denrée faisait le revenu, pour les engager à consentir à ce +qu’on en anéantît ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt +mille risdales que la Compagnie hollandaise paie au roi de Ternate et à +quelques autres princes des Moluques. Lorsqu’elle n’a pu déterminer +quelqu’un de ces souverains à permettre que l’on brûlât ses plants, elle +les brûlait malgré eux, si elle était la plus forte, ou bien elle leur +achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant +bien qu’après trois ans de ce dépouillement les arbres périraient; ce +qu’ignorent sans doute les Indiens.</p> + +<p>Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se récolte que sur Ceylan, les +îles Banda ont été seules consacrées à la culture de la muscade; Amboine +et Uleaster, qui y touchent, à la culture du girofle, sans qu’il soit +permis d’avoir du girofle à Banda, ni de la muscade à Amboine. Ces +dépôts en fournissent au-delà de la consommation du monde entier. Les +autres postes des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d’empêcher +les autres nations de s’y établir, de faire des recherches continuelles +pour découvrir et brûler les arbres d’épiceries et de fournir à la +subsistance des seules îles où on les cultive. Au reste, tous les +ingénieurs et marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant +d’emploi, de remettre leurs cartes et plans, et de prêter serment qu’ils +n’en conservent aucun. Il n’y a pas longtemps qu’un habitant de Batavia +a été fouetté, marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir +montré à un Anglais un plan des Moluques.</p> + +<p>La récolte des épiceries se commence en décembre, et les vaisseaux +destinés à s’en charger arrivent dans le courant de janvier à Amboine et +Banda, d’où ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous +les ans deux vaisseaux à Ternate, dont les voyages suivent de même la +loi des moussons. De plus, il y a quelques sénaus de douze ou quatorze +canons destinés à croiser dans ces parages.</p> + +<p>Chaque année, les gouverneurs d’Amboine et de Banda assemblent, vers la +mi-septembre, tous les orencaies ou chefs de leurs départements. Ils +leur donnent d’abord des festins et des fêtes qui durent plusieurs +jours, et ensuite ils partent avec eux dans de grands bateaux nommés +coracores, pour faire la tournée de leur gouvernement et brûler les +plants d’épiceries inutiles. Les résidents des comptoirs particuliers +sont obligés de se rendre auprès de leurs gouverneurs généraux et de les +accompagner dans cette tournée qui finit ordinairement à la fin +d’octobre ou au commencement de novembre et dont le retour est célébré +par de nouvelles fêtes. Lorsque nous étions à Boëro, M. Ouman se +disposait à partir pour Amboine avec les orencaies de son île.</p> + +<p>Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitants de Ceram, île +riche en clous. Ces insulaires ne veulent point laisser détruire leurs +plants, et ils ont chassé la Compagnie de tous les postes principaux +qu’elle occupait sur leur terrain: elle n’a conservé que le petit +comptoir de Savaï, situé dans la partie septentrionale de l’île, où elle +tient un sergent et quinze hommes. Les Ceramois ont des armes à feu et +de la poudre, et tous, indépendamment d’un patois national, parlent bien +le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la +Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des bâtiments armés de pierriers +et montés de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l’une de leurs plus +grandes îles, vient d’être arrêté par surprise, comme il allait rendre +hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le +retiennent prisonnier.</p> + +<p>Quoi de plus sage que le plan que nous venons d’exposer? Quelles mesures +pouvaient être mieux concertées pour établir et pour soutenir un +commerce exclusif? Aussi la Compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et +c’est à quoi elle doit cet état de splendeur qui la rend plus semblable +à une puissante république qu’à une société de marchands. Mais, ou je me +trompe fort, ou le temps n’est pas loin auquel ce commerce précieux doit +recevoir de mortelles atteintes. J’oserai le dire, pour en détruire +l’exclusion, il n’y a qu’à le vouloir. La meilleure sauvegarde des +Hollandais est l’ignorance du reste de l’Europe sur l’état véritable de +ces îles, et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides. +Mais il est des difficultés que la force de l’homme ne peut vaincre, et +des inconvénients auxquels toute sa sagesse ne saurait remédier. Les +Hollandais peuvent bien construire à Amboine et à Banda des +fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons +nombreuses; mais, après quelques années, des tremblements de terre, +presque périodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces +ouvrages, et chaque année la malignité du climat emporte les deux tiers +des soldats, matelots et ouvriers qu’on y envoie.</p> + +<p>Voilà des maux sans remède. Les forts de Banda, bouleversés ainsi il y a +trois ans, sont à peine reconstruits aujourd’hui; ceux d’Amboine ne le +sont pas encore.</p> + +<p>D’ailleurs la Compagnie a pu parvenir à détruire, dans quelques îles, +une partie des épiceries connues; mais il en est qu’elle ne connaît pas, +et d’autres même qu’elle connaît et qui se défendent contre ses efforts.</p> + +<p>Aujourd’hui les Anglais fréquentent beaucoup les parages des Moluques, +et ce n’est assurément pas sans dessein. Il y avait plusieurs années que +de petits bâtiments qui partaient de Bancoui étaient venus examiner les +passages et prendre les connaissances relatives à cette navigation +difficile. On a lu que les habitants de Button nous ont dit que trois +navires anglais avaient depuis peu passé dans ce détroit; nous avons +aussi parlé des secours qu’ils ont donnés à l’infortuné souverain de +Balimbuam, et il paraît certain que c’est d’eux aussi que les Ceramois +tirent de la poudre et des armes; ils leur avaient même construit un +fort que le capitaine Le Clerc nous a dit avoir détruit, et dans lequel +il a trouvé deux canons. En 1764, M. Watson, qui commandait le +<i>Kinsberg</i>, frégate de vingt-six canons, vint à l’entrée de Savaï, s’y +fit donner à coups de fusils un pilote pour le conduire au mouillage et +commit beaucoup de vexations dans ce faible comptoir. Il fit aussi je ne +sais quelle tentative chez les Papous, mais elle ne lui réussit pas.</p> + +<p>Sa chaloupe fut enlevée par ces Indiens, et tous les Européens qui +étaient dedans, y compris un garde de la marine qui la commandait, +furent faits prisonniers et depuis attachés à des poteaux, circoncis et +massacrés dans les tourments.</p> + +<p>Il semble, au reste, que les Anglais ne veulent point cacher leurs +projets à la Compagnie hollandaise. Il y a quatre ans qu’ils établissent +un poste dans une des îles des Papous, nommée Soloc ou Tafara. J’ignore +quel fut le fondateur de cet établissement mais les Anglais ne l’ont +gardé que trois ans. Ils viennent de l’abandonner, et le gouverneur a +passé à Batavia en 1768 sur le Patty, capitaine Dodwell, d’où il s’est +rendu à Bancoul, où le Patty a coulé bas dans la rade. Ce poste +fournissait des nids d’oiseaux, de la nacre, des dents d’éléphant, des +perles et des tripans ou <i>swalopps</i>, espèce de glu ou d’écume dont les +Chinois font grand cas. Ce que je trouve merveilleux, c’est qu’ils +venaient vendre leurs cargaisons à Batavia, je le sais du négociant qui +les y achetait. Le même homme m’a assuré que les Anglais avaient aussi +des épiceries par le moyen de ce poste; peut-être les tiraient-ils des +Ceramois.</p> + +<p>Pourquoi l’ont-ils abandonné? C’est ce que j’ignore. Il se peut qu’ayant +déjà levé un grand nombre de plants d’épiceries, les ayant transplantés +dans quelqu’une de leurs possessions aux Indes, et se croyant assurés de +leur réussite, ils aient abandonné un poste dispendieux, trop capable +d’alarmer une nation et d’en éclairer une autre.</p> + +<p>Nous apprîmes à Batavia les premières nouvelles des vaisseaux dont nous +avions plusieurs fois dans notre voyage retrouvé la trace. M. Wallis y +était arrivé en janvier 1768, et reparti presque aussitôt. M. Carteret, +séparé involontairement de son chef, peu après être sorti du détroit de +Magellan, a fait un voyage plus long de beaucoup, et dont je crois les +aventures plus compliquées. Il est venu à Macassar à la fin de mars de +la même année, ayant perdu presque tout son équipage et son vaisseau +étant délabré. Les Hollandais n’ont pas voulu le souffrir à Jonpandam et +l’ont renvoyé à Bontain, consentant avec peine à ce qu’il y prît des +Maures pour remplacer les hommes qu’il avait perdus; après deux mois de +séjour dans l’île Célèbes, il s’est rendu le 3 juin à Batavia, où il a +caréné, et d’où il n’est reparti que le 15 de septembre, c’est-à-dire +douze jours seulement avant que nous y arrivassions. M. Carteret a peu +parlé ici de son voyage; il en a dit assez cependant pour qu’on ait su +que dans un passage qu’il nomme le détroit de Saint-Georges, il a eu +affaire avec des Indiens dont il montrait les flèches, qui ont blessé +plusieurs de ses gens, entre autres son second, lequel est reparti de +Batavia sans être guéri.</p> + +<p>Il n’y avait pas plus de huit ou dix jours que nous étions à Batavia, +lorsque les maladies commencèrent à s’y déclarer. De la santé la +meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs +de nous furent attaqués de fièvres violentes, et nos malades +n’éprouvaient aucun soulagement à l’hôpital. J’accélérai, autant qu’il +m’était possible, l’expédition de nos besoins; mais notre sabandar étant +aussi tombé malade et ne pouvant plus agir, nous essuyâmes des +difficultés et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus être +en état de sortir, et j’appareillai pour aller mouiller en dehors de la +rade; <i>L’Étoile</i> ne devait avoir son biscuit que ce jour-là. Elle ne +finit de l’embarquer qu’à la nuit, et dès que le vent le lui permit, +elle vint mouiller auprès de nous. Presque tous les officiers de mon +bord étaient ou déjà malades, ou ressentaient des dispositions à le +devenir. Le nombre des dysenteries n’avait point diminué dans les +équipages, et le séjour prolongé à Batavia eût certainement fait plus de +ravages parmi nous que n’avait fait le voyage entier. Notre Tahitien, +que l’enthousiasme de tout ce qu’il voyait avait sans doute préservé +quelque temps de l’influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans +les derniers jours, et sa maladie a été fort longue, quoiqu’il ait eu +pour les remèdes toute la docilité à laquelle pourrait se dévouer un +homme né à Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que +la terre qui tue, <i>enoua maté</i>.</p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3> + + +<p>Le 16 octobre, j’appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller +par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en +dehors. <i>L’Étoile</i>, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla +à trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allumés +toute la nuit, elle vint mouiller auprès de moi.</p> + +<p>Comme la route pour sortir de Batavia est intéressante, on me permettra +le détail de celle que j’ai faite.</p> + +<p>Le 17 nous fûmes sous voiles à cinq heures du matin et nous gouvernâmes +au nord-quart-nord-est pour passer dans l’est de Rotterdam environ à une +demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et +de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest, +pour ranger au nord les îles d’Amsterdam et de Middelbourg, sur la +dernière desquelles est un pavillon; puis à l’ouest, laissant à tribord +une balise placée dans le sud de la Petite Cambuis. À midi, nous +observâmes cinq degrés cinquante cinq minutes de latitude méridionale, +et nous étions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande +Cambuis, environ à un mille. J’ai de là fait route pour passer entre +deux balises placées, l’une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande +Cambuis, l’autre est et ouest de l’île des Anthropophages, autrement +dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la côte à la distance qu’on veut ou +qu’on peut. À cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la +côte, je mouillai une ancre à jet par onze brasses, fond de vase, la +pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant à +ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de +Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.</p> + +<p>Le 18, à deux heures du matin, nous étions à la voile, mais il nous +fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 après midi que nous +sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l’île du Prince. +Nous observâmes à midi six degrés trente minutes de latitude australe, +et à quatre heures après midi, étant environ à quatre lieues de la +pointe nord-ouest de l’île du Prince, je pris mon point de départ sur la +carte de M. d’Après par six degrés vingt et une minutes de latitude +australe et cent deux degrés de longitude orientale du méridien de +Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l’île de Java.</p> + +<p>Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance, +et chacun d’eux a ordre d’envoyer un soldat à bord des vaisseaux qui +passent avec un registre sur lequel on prie d’inscrire le nom du +vaisseau, d’où il vient et où il va. On met ce qu’on veut sur ce +registre; mais je suis fort éloigné d’en blâmer l’usage, puisque, par ce +moyen, on peut avoir des nouvelles de bâtiments dont souvent on est +inquiet, et que d’ailleurs le soldat chargé de présenter ce registre +apporte aussi des poules, des tortues et d’autres rafraîchissements +qu’il vend à fort bon compte. Il n’y avait plus de scorbut au moins +apparent à bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y étaient +attaqués du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l’île +de France, sans attendre <i>L’Étoile</i>, et je lui en fis le signal le 20.</p> + +<p>Cette route n’eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l’a +rendue fort courte. Nous eûmes constamment le vent de sud-est très +frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait +chaque jour, les convalescences étaient fort longues, et il se joignit +aux flux de sang des fièvres chaudes; un de mes charpentiers en mourut +la nuit du 30 au 31. Ma mâture me causait aussi beaucoup d’inquiétude. +Il y avait lieu d’appréhender que le grand mât ne rompît cinq ou six +pieds au-dessous du trélingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager, +je dégréai le mât de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand +hunier.</p> + +<p>Ces précautions retardaient considérablement notre marche; malgré cela, +le dix-huitième jour de notre sortie de Batavia, nous eûmes la vue de +l’île Rodrigue, et le surlendemain celle de l’île de France.</p> + +<p>Le 5 novembre à quatre heures du soir, nous étions nord et sud de la +pointe nord-est de l’île Rodrigue.</p> + +<p>Nous avions eu connaissance de l’île Ronde le 7 à midi; à cinq heures du +soir, nous étions nord et sud de son milieu. Nous tirâmes du canon à +l’entrée de la nuit, espérant qu’on allumerait le feu de la pointe aux +Canonniers; mais ce feu, mentionné par M. d’Après dans son instruction, +ne s’allume plus, de manière qu’après avoir doublé le coin de Mire qu’on +peut ranger d’aussi près qu’on veut, je me trouvai fort embarrassé pour +éviter la batture dangereuse qui avance plus d’une demi-lieue au large +de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m’entretenir au vent +du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze +heures et minuit, il vint à bord un des pilotes du port entretenus par +le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite +du bâtiment, lorsque à trois heures et demie il nous échoua près de la +baie des Tombeaux.</p> + +<p>Par bonheur il n’y avait pas de mer, et la manœuvre que nous fîmes +rapidement pour tâcher d’abattre du côté du large nous réussit; mais que +l’on conçoive quelle douleur mortelle c’eût été pour nous, après tant de +dangers nécessaires heureusement évités, de venir échouer au port par la +faute d’un ignorant auquel l’ordonnance nous forçait de nous livrer. +Nous en fûmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille +qui furent emportés.</p> + +<p>Le 8 dans la matinée, nous entrâmes dans le port où nous fûmes amarrés +dans la journée. <i>L’Étoile</i> parut à six heures du soir et ne put entrer +que le lendemain.</p> + +<p>Nous nous trouvâmes être en arrière d’un jour, et nous y reprîmes la +date de tout le monde.</p> + +<p>Dès le premier jour, j’envoyai tous mes malades à l’hôpital, je donnai +l’état de mes besoins en vivres et agrès, et nous travaillâmes +sur-le-champ à disposer la frégate pour être carénée. Je pris tous les +ouvriers du port qu’on put me donner et tous ceux de l’Étoile, étant +déterminé à partir aussitôt que je serais prêt. Le 16 et le 18, on +chauffa la frégate. Nous trouvâmes son doublage vermoulu, mais son +flanc-bord était aussi sain qu’en sortant du chantier.</p> + +<p>Nous fûmes obligés de changer ici une partie de notre mâture. Notre +grand mât avait un enton au pied et devait manquer par là aussitôt que +par la tête, où la mèche était cassée. On me donna un grand mât d’une +seule pièce, deux mâts de hune, des ancres, des câbles et du filin dont +nous étions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes +vieux vivres, et j’en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement à M. +Poivre, intendant de l’île de France, le fer et les clous embarqués à +bord de <i>L’Étoile</i>, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de médicaments, +et quantité d’effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie +avait besoin. Je donnai aussi à la légion vingt-trois soldats qui me +demandèrent à y être incorporés. Messieurs de Commerçon et Verron +consentirent pareillement à différer leur retour en France; le premier +pour examiner l’histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar; +le second pour être à portée d’aller observer dans l’Inde le passage de +Vénus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingénieur, et quelques +jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d’Inde en Inde.</p> + +<p>Il n’était pas malheureux, après un aussi long voyage, d’être encore en +état d’enrichir cette colonie d’hommes et d’effets nécessaires. La joie +que j’en ressentis fut cruellement altérée par la perte que nous y fîmes +du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d’un mérite +distingué, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de +mer toutes les qualités du cœur et de l’esprit qui rendent un homme +précieux à ses amis. Les soins affectueux et l’habileté de M. de la +Porte, notre chirurgien major, n’ont pu le sauver. Il mourut dans mes +bras le 17 novembre, d’une dysenterie commencée à Batavia. Peu de jours +après, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la +marine, embarqué avec moi volontaire et nommé depuis peu garde de la +marine, mourut de la poitrine.</p> + +<p>J’admirai à l’île de France les forges qui y ont été établies par +messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d’aussi belles en +Europe, et le fer qu’elles fabriquent est de la première qualité. On ne +conçoit pas ce qu’il a fallu de constance et d’habileté pour +perfectionner cet établissement, et ce qu’il a coûté de frais.</p> + +<p>Il y a maintenant neuf cents nègres, dont M. Hermans fait exercer un +bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s’est établi l’esprit de +corps. Ils sont entre eux fort délicats sur le choix de leurs camarades +et refusent d’admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie. +Comment se peut-il que le point d’honneur se trouve avec l’esclavage?</p> + +<p>Pendant notre séjour ici, nous avions constamment joui du plus beau +temps. Le 5 décembre, le ciel commença à se couvrir de gros nuages, les +montagnes s’embrumèrent, tout annonça la saison des pluies et l’approche +de l’ouragan qui se fait sentir dans ces îles presque toutes les années. +Le 10, j’étais prêt à mettre à la voile, la pluie et le vent debout ne +me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant +<i>L’Étoile</i> au moment d’être carénée. Ce bâtiment ne pouvait être en état +de sortir avant la fin du mois, et notre jonction était dorénavant +inutile. Cette flûte, sortie de l’île de France à la fin du mois, de +décembre, est arrivée en France un mois après moi. À midi, je pris mon +point de départ par la latitude australe observée de vingt degrés +vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrés quarante minutes de +longitude à l’est de Paris.</p> + +<p>Le temps fut d’abord très couvert, avec des grains et de la pluie. Nous +ne pûmes avoir connaissance de l’île de Bourbon. À mesure que nous nous +éloignâmes, le temps devint plus beau. Le vent était favorable et frais, +mais bientôt notre nouveau grand mât nous causa les mêmes inquiétudes +que le premier, il faisait à la tête un arc si considérable que je +n’osai me servir du grand perroquet ni porter le hunier tout haut.</p> + +<p>Depuis le 22 décembre jusqu’au 8 janvier, nous eûmes constamment vent +debout, mauvais temps ou calme. Ces vents d’ouest étaient, me disait-on, +sans exemple ici dans cette saison. Ils ne nous en molestèrent pas moins +quinze jours de suite que nous passâmes à la cape ou à louvoyer avec une +très grosse mer. Nous eûmes la connaissance de la côte d’Afrique avant +que d’avoir eu la sonde. Lors de la vue de cette terre que nous prîmes +pour le cap des Basses, nous n’avions pas de fonds. Le 30 nous trouvâmes +soixante-dix-huit brasses, et, depuis ce jour nous nous entretînmes sur +le banc des Eguilles, avec la vue presque continuelle de la côte. +Bientôt, nous rencontrâmes plusieurs navires hollandais de la flotte de +Batavia. L’avant-coureur en était parti le 20 octobre et la flotte le 26 +novembre: les Hollandais étaient encore plus surpris que nous de ces +vents d’ouest qui soufflaient ainsi contre saison.</p> + +<p>Enfin, le 8 janvier au matin, nous eûmes connaissance du cap False, et, +bientôt après, la vue des terres du cap de Bonne-Espérance. J’observai +qu’à cinq lieues dans l’est-sud-est du cap False, il y a une roche sous +l’eau fort dangereuse; qu’à l’est du cap de Bonne Espérance est un récif +qui s’avance plus d’un tiers de lieue au large, et au pied du cap même +un rocher qui met au large à la même distance. J’avais atteint un +vaisseau hollandais aperçu le matin, et j’avais diminué de voiles pour +ne pas le dépasser, afin de le suivre en cas qu’il voulut entrer de +nuit. À sept heures du soir, il amena perroquets, bonnettes, et même ses +huniers; pour lors je pris le bord du large, et je louvoyai toute la +nuit avec un grand frais de vent de sud, variable du sud-sud-est au +sud-sud-ouest.</p> + +<p>Au point du jour, les courants nous avaient entraînés de près de neuf +lieues dans l’ouest-nord-ouest; le vaisseau hollandais était à plus de +quatre lieues sous le vent à nous. Il fallut forcer de voiles pour +regagner ce que nous avions perdu. À neuf heures du matin, nous +mouillâmes dans la baie du Cap, à la tête de la rade. Il y avait ici +quatorze grands navires de toutes nations, et il en arriva plusieurs +autres pendant le séjour que nous y fîmes. M. Carteret en était sorti le +jour des Rois. Nous saluâmes de quinze coups de canon la ville, qui nous +en rendit un pareil nombre.</p> + +<p>Nous eûmes tout lieu de nous louer du gouverneur et des habitants du cap +de Bonne-Espérance; ils s’empressèrent de nous procurer l’utile et +l’agréable. Je ne m’arrêterai point à décrire cette place que tout le +monde connaît. Le Cap relève immédiatement de l’Europe et n’est point +dans la dépendance de Batavia, ni pour l’administration militaire et +civile, ni pour la nomination des emplois. Il suffit même d’en avoir +exercé un au Cap pour n’en pouvoir posséder aucun à Batavia.</p> + +<p>Cependant le conseil du Cap correspond avec celui de Batavia pour les +affaires de commerce. Il est composé de huit personnes, du nombre +desquelles est le gouverneur qui en est le président. Le gouverneur +n’entre point dans le conseil de justice auquel préside le commandant en +second; seulement il signe les arrêts de mort.</p> + +<p>Il y a un poste militaire à False baye et un à la Baie de Saldanha. +Cette dernière, qui forme un port superbe à l’abri de tous les vents, +n’a pu devenir le chef-lieu parce qu’il n’y a pas d’eau. On travaille +maintenant à augmenter l’établissement de False-baye; c’est où les +vaisseaux mouillent pendant l’hiver, quand la baie du Cap est interdite. +On y trouve les mêmes secours et à tout aussi bon compte qu’au Cap. Il y +a par terre huit lieues de mauvais chemin d’un de ces lieux à l’autre.</p> + +<p>À peu près à moitié chemin des deux est le canton de Constance, qui +produit le fameux vin de ce nom. Ce vignoble, où l’on cultive des plants +de muscat d’Espagne, est fort petit, mais il est faux qu’il appartienne +à la Compagnie et qu’il soit, comme on le croit ici, entouré de murs et +gardé. On le distingue en haut Constance et petit Constance, séparés par +une haie, et appartenant à deux propriétaires différents. Le vin qui s’y +recueille est à peu près égal en qualité, quoique chacun des deux +Constances ait ses partisans. Il se fait, année commune, cent vingt à +cent trente barriques de ce vin, dont la Compagnie prend un tiers à un +prix tarifé, le reste se vend aux acheteurs qui se présentent.</p> + +<p>Le prix actuel est de trente piastres l’<i>alvrame</i> ou le baril de +soixante et dix bouteilles de vin blanc, trente-cinq piastres +l’<i>alvrame</i> de rouge. Mes camarades et moi nous allâmes dîner chez M. de +Vanderspie, propriétaire du haut Constance. Il nous fit la meilleure +chère du monde, et nous y bûmes beaucoup de son vin, soit en dînant, +soit en goûtant des différentes pièces pour faire notre emplette.</p> + +<p>Les plantations des Hollandais se sont fort étendues sur toute la côte, +et l’abondance y est partout le fruit de la culture, parce que le +cultivateur, soumis aux seules lois, y est libre et sûr de sa propriété. +Il y a des habitants jusqu’à près de cent cinquante lieues de la +capitale; ils n’ont d’ennemis à craindre que les bêtes féroces; car les +Hottentots ne les molestent point. Une des plus belles parties de la +colonie du Cap est celle à laquelle on a donné le nom de petite +Rochelle. C’est une peuplade de Français chassés de leur patrie par la +révocation de l’édit de Nantes. Elle surpasse toutes les autres par la +fécondité du terrain et l’industrie des colons. Ils ont conservé à cette +mère adoptive le nom de leur ancienne patrie, qu’ils aiment toujours, +toute rigoureuse qu’elle leur a été.</p> + +<p>Le gouvernement envoie de temps en temps des caravanes visiter +l’intérieur du pays. Il s’en est fait une de huit mois en 1763. Le +détachement perça dans le nord et fit, m’a-t-on assuré, des découvertes +importantes; ce voyage n’eut pas cependant le succès qu’on devait s’en +promettre; le mécontentement et la discorde se mirent dans le +détachement et forcèrent le chef à revenir sur ses pas, laissant ses +découvertes imparfaites. Les Hollandais avaient eu connaissance d’une +nation jaune, dont les cheveux sont longs, et qui leur a paru très +farouche.</p> + +<p>C’est dans ce voyage que l’on a trouvé le quadrupède de dix-sept pieds +de hauteur, dont j’ai remis le dessin à M. de Buffon; c’était une +femelle qui allaitait un faon dont la hauteur n’était encore que de sept +pieds.</p> + +<p>On tua la mère, le faon fut pris vivant, mais il mourut après quelques +jours de marche. M. de Buffon m’a assuré que cet animal est celui que +les naturalistes nomment la girafe. On n’en avait pas revu depuis celui +qui fut apporté à Rome du temps de César, et montré à l’amphithéâtre. On +a aussi trouvé il y a trois ans, et apporté au Cap, où il n’a vécu que +deux mois, un quadrupède d’une grande beauté, lequel tient du taureau, +du cheval et du cerf, et dont le genre est absolument nouveau. J’ai +pareillement remis à M. de Buffon le dessin exact de cet animal dont je +crois que la force et la vitesse égalent la beauté. Ce n’est pas sans +raison que l’Afrique a été nommée la mère des monstres.</p> + +<p>Munis de bons vivres, de vins et de rafraîchissements de toute espèce, +nous appareillâmes de la rade du Cap le 17 après midi. Nous passâmes +entre l’île Roben et la côte; à six heures du soir, le milieu de cette +île nous restait au sud-sud-est-4’’-sud environ à quatre lieues de +distance; c’est d’où je pris mon point de départ par quarante-trois +degrés quarante minutes de latitude sud, et quinze degrés quarante-huit +minutes de longitude orientale de Paris. Je désirais de rejoindre M. +Carteret sur lequel j’avais certainement un grand avantage de marche, +mais qui avait encore onze jours d’avance sur moi.</p> + +<p>Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l’île Sainte-Hélène, +afin de m’assurer la relâche à l’Ascension, relâche qui devait faire le +salut de mon équipage. Effectivement, nous en eûmes la vue le 29 à deux +heures après midi, et le relèvement que nous en fîmes ne nous donna de +différence avec l’estime de notre route que huit à dix lieues. La nuit +du 3 au 4 février étant par la latitude de l’Ascension et m’en faisant +environ à dix-huit lieues de distance, je fis courir sous les deux +huniers. Au point du jour, nous vîmes l’île à peu près à neuf lieues de +distance, et à onze heures nous mouillâmes dans l’anse du nord-ouest ou +de la montagne de la Croix, par douze brasses, fond de sable de corail. +Suivant les observations de M, l’abbé de la Caille, nous étions à ce +mouillage par sept degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, et +seize degrés dix-neuf minutes de longitude occidentale de Paris.</p> + +<p>À peine eûmes-nous jeté l’ancre que je fis mettre les bateaux à la mer +et partir trois détachements pour la pêche de la tortue; le premier dans +l’anse du Nord-Est; le second dans l’anse du Nord-Ouest, vis-à-vis de +laquelle nous étions; le troisième dans l’anse aux Anglais, laquelle est +dans le sud-ouest de l’île. Tout nous promettait une pêche favorable; il +n’y avait point d’autre navire que le nôtre, la saison était avantageuse +et nous entrions en nouvelle lune. Aussitôt après le départ des +détachements, je fis toutes mes dispositions pour jumeler, au-dessous du +capelage, mes deux mâts majeurs: savoir, le grand mât avec un petit mât +de hune, le gros bout en haut; et le mât de misaine, lequel était fendu +horizontalement entre les jottereaux, avec une jumelle de chêne.</p> + +<p>On m’apporta dans l’après-midi la bouteille qui renferme le papier sur +lequel s’inscrivent ordinairement les vaisseaux de toutes nations qui +relâchent à l’Ascension. Cette bouteille se dépose dans la cavité d’un +des rochers de cette baie, où elle est également à l’abri des vagues et +de la pluie. J’y trouvai écrit le <i>Swallow</i>, ce vaisseau anglais +commandé par M. Carteret, que je désirais de rejoindre. Il était arrivé +ici le 31 janvier et reparti le 1<sup>er</sup> février; c’étaient déjà six jours +que nous lui avions gagnés depuis le cap de Bonne-Espérance.</p> + +<p>J’inscrivis <i>La Boudeuse</i> et je renvoyai la bouteille.</p> + +<p>La journée du 5 se passa à jumeler nos mâts sous le capelage, opération +délicate dans une rade où la mer est clapoteuse, à tenir nos agrès et à +embarquer les tortues. La pêche fut abondante; on en avait chaviré dans +la nuit soixante et dix, mais nous ne pûmes en prendre à bord que +cinquante-six, on remit les autres en liberté, Nous observâmes au +mouillage neuf degrés quarante-cinq minutes de variation nord-ouest. Le +6, à trois heures du matin, les tortues et bateaux étaient embarqués, +nous commençâmes à lever nos ancres; à cinq heures, nous étions sous +voiles, enchantés de notre pêche et de l’espoir que notre mouillage +serait dorénavant dans notre patrie. Combien nous en avions fait depuis +le départ de Brest!</p> + +<p>En partant de l’Ascension, je tins le vent pour ranger les îles du Cap +Vert d’aussi près qu’il me serait possible. Le 11 au matin, nous +passâmes la ligne pour la sixième fois dans ce voyage par vingt degrés +de longitude estimée. Quelques jours après, comme malgré la jumelle dont +nous l’avions fortifié le mât de misaine faisait une très mauvaise +figure, il fallut le soutenir par des pataras, dégréer le petit +perroquet, et tenir presque toujours le petit hunier aux bas-ris et même +serré.</p> + +<p>Le 25 au soir, on aperçut un navire au vent et de l’avant à nous, nous +le conservâmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignîmes; +c’était le <i>Swallow</i>.</p> + +<p>J’offris à M. Carteret tous les services qu’on peut se rendre à la mer. +Il n’avait besoin de rien; mais, sur ce qu’il me dit qu’on lui avait +remis au Cap des lettres pour France, j’envoyai les chercher à son bord. +Il me fit présent d’une flèche qu’il avait eue dans une des îles +rencontrées dans son voyage autour du monde, voyage qu’il fut bien loin +de nous soupçonner d’avoir fait. Son navire était fort petit, marchait +très mal, et quand nous eûmes pris congé de lui, nous le laissâmes comme +à l’ancre. Combien il a dû souffrir dans une aussi mauvaise embarcation! +Il y avait huit lieues de différence entre sa longitude estimée et la +nôtre; il se faisait plus à l’ouest de cette quantité.</p> + +<p>Nous comptions passer dans l’est des îles Açores, lorsque le 4 mars, +dans la matinée, nous eûmes connaissance des îles Tercere, que nous +doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près. Nous eûmes fond +le 13 après midi, et, le 14 au matin, la vue d’Ouessant.</p> + +<p>Comme les vents étaient courts et la marée contraire pour doubler cette +île nous fûmes forcés de prendre la bordée du large, les vents étaient à +l’ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ à dix heures du +matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les +deux poulies de drisse et la grand-voile fut au même instant déralinguée +depuis un point jusqu’à l’autre. Nous mîmes aussitôt à la cape sous la +grand voile d’étai, le petit foc et le foc de derrière, et nous +travaillâmes à nous raccommoder. Nous enverguâmes une grande voile +neuve, nous refîmes une vergue de misaine avec la vergue d’artimon, une +vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et, à quatre +heures du soir, nous nous retrouvâmes en état de faire de la voile. Nous +avions perdu la vue d’Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer +nous avaient fait dériver dans la Manche.</p> + +<p>Déterminé à entrer à Brest, j’avais pris le parti de louvoyer avec des +vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on +vint m’avertir que le mât de misaine menaçait de se rompre au-dessous du +capelage. La secousse qu’il avait reçue dans la rupture de sa vergue +avait augmenté son mal; et, quoique nous en eussions soulagé la tête en +abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit +hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnûmes, +après un examen attentif, que ce mât ne résisterait pas longtemps au +tangage que la grosse mer nous faisait éprouver au plus près; d’ailleurs +toutes nos manœuvres et poulies étaient pourries, et nous n’avions plus +de rechange; quel moyen, dans un état pareil, de combattre entre deux +côtes contre le gros temps de l’équinoxe? Je pris donc le parti de faire +vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C’était alors le +port le plus prochain qui pût nous servir d’asile. J’y entrai le 16 +après midi, n’ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre +mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.</p> + +<p><i>Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas.</i></p> + +<p> +<span style="margin-left: 6em;">Virgil. Aeneid. IV</span><br /> +</p> + + +<p>Nota. Sur cent vingt hommes dont était composé l’équipage de M de la +Giraudais, il n’en a perdu que deux de maladie pendant le voyage. Il est +rentré en France le 14 avril, un mois juste après nous.</p> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DU MONDE, 1766-1769 ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part +of this license, apply to copying and distributing Project +Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ +concept and trademark. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. 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