summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/28485-h
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:38:35 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:38:35 -0700
commitff340490bcb0514413dad3f4e46bc7b450bc621c (patch)
tree1b862c52e4d0abcb7cdad1ee77b5bf4b97a06e51 /28485-h
initial commit of ebook 28485HEADmain
Diffstat (limited to '28485-h')
-rw-r--r--28485-h/28485-h.htm6121
1 files changed, 6121 insertions, 0 deletions
diff --git a/28485-h/28485-h.htm b/28485-h/28485-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..137f95f
--- /dev/null
+++ b/28485-h/28485-h.htm
@@ -0,0 +1,6121 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
+<head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
+<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+<title>The Project Gutenberg eBook of Voyage autour du monde, par Louis Antoine de Bougainville</title>
+
+<style type="text/css">
+
+ body{margin-left: 20%;
+ margin-right: 20%;
+ text-align: justify;
+ }
+ p { margin-top: .25em;
+ margin-bottom: .25em;
+ text-indent: 1em;
+ }
+ .c {text-align: center;
+ text-indent: 0%;
+ }
+ h1,h2,h3 {margin-top:15%;
+ text-align: center;
+ clear: both;
+ }
+ .top5 {margin-top: 5%;}
+ .top15 {margin-top: 15%;}
+ hr { width: 90%;
+ margin: 2em auto 2em auto;
+ clear: both;
+ color:black;
+ }
+ hr.full { width: 100%;
+ margin-top: 5%;
+ margin-bottom: 5%;
+ border: solid black;
+ height: 5px; }
+ table {margin-left: auto; margin-right: auto;}
+
+ ul {list-style-type: none;text-indent: -1em;}
+ a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; }
+ a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; }
+ .smcap {font-variant: small-caps;
+ font-family: "Times New Roman", serif;
+ font-size: large;
+ }
+ sup {font-size: 75%;}
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Voyage autour du monde par la frégate du
+roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 &amp; 1769, by Louis Antoine de Bougainville</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+are not located in the United States, you will have to check the laws of the
+country where you are located before using this eBook.
+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 &amp; 1769</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Louis Antoine de Bougainville</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: April 3, 2009 [eBook #28485]<br />
+[Most recently updated: August 3, 2021]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Chuck Greif and Ebooks Libres et Gratuits</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DU MONDE, 1766-1769 ***</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+<h2>Louis Antoine de Bougainville</h2>
+
+<h1
+style="line-height:65px;">VOYAGE AUTOUR DU MONDE<br />
+PAR<br /> LA FRÉGATE LA BOUDEUSE ET LA FLÛTE L&#8217;ÉTOILE<br />
+en<br />
+1766, 1767, 1768 &amp; 1769.</h1>
+
+<h3 class="top5">(1771)</h3>
+
+
+
+<h3>Table des matières</h3>
+
+<p class="c">
+<a href="#LETTRE_AU_ROI"><b>LETTRE AU ROI</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_I"><b>CHAPITRE I</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>II</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>III</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>IV</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>V</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>VI</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_VII"><b>VII</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_VIII"><b>VIII</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_IX"><b>IX</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_X"><b>X</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_XI"><b>XI</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_XII"><b>XII</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_XIII"><b>XIII</b></a>,
+<a href="#CHAPITRE_XIV"><b>XIV</b></a></p>
+
+
+<h3><a name="LETTRE_AU_ROI" id="LETTRE_AU_ROI"></a>LETTRE AU ROI</h3>
+
+<p>Au roi</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">SIRE,</span></p>
+
+<p>Le voyage dont je vais rendre compte est le premier de cette espèce
+entrepris par les Français et exécuté par les vaisseaux de VOTRE
+MAJESTÉ. Le monde entier lui devait déjà la connaissance de la figure de
+la terre. Ceux de vos sujets à qui cette importante découverte était
+confiée, choisis entre les plus illustres savants français, avaient
+déterminé les dimensions du globe.</p>
+
+<p>L&#8217;Amérique, il est vrai, découverte et conquise, la route par mer frayée
+aux Indes et aux Moluques, sont des prodiges de courage et de succès qui
+appartiennent sans contestation aux Espagnols et aux Portugais.
+L&#8217;intrépide Magellan, sous les auspices d&#8217;un Roi qui se connaissait en
+hommes, échappa au malheur si ordinaire à ses pareils, de passer pour un
+visionnaire; il ouvrit la barrière, franchit les pas difficiles et,
+malgré le sort qui le priva du plaisir de ramener son vaisseau à Séville
+d&#8217;où il était parti, rien ne put lui dérober la gloire d&#8217;avoir le
+premier fait le tour du globe. Encouragés par son exemple, les
+navigateurs anglais et hollandais trouvèrent de nouvelles terres et
+enrichirent l&#8217;Europe en l&#8217;éclairant.</p>
+
+<p>Mais cette espèce de primauté et d&#8217;aînesse en matière de découvertes
+n&#8217;empêche pas les navigateurs français de revendiquer avec justice une
+partie de la gloire attachée à ces brillantes mais pénibles entreprises.
+Plusieurs régions de l&#8217;Amérique ont été trouvées par des sujets
+courageux des Rois vos ancêtres et Gonneville, né à Dieppe, a le premier
+abordé aux terres australes. Différentes causes tant intérieures
+qu&#8217;extérieures ont paru depuis suspendre à cet égard le goût et
+l&#8217;activité de la maison.</p>
+
+<p>VOTRE MAJESTÉ a Voulu profiter du loisir de la paix pour procurer à la
+géographie des connaissances utiles à l&#8217;humanité. Sous vos auspices,
+SIRE, nous sommes entrés dans la carrière; des épreuves de tout genre
+nous attendaient à chaque pas, la patience et le zèle ne nous ont pas
+manqué. C&#8217;est l&#8217;histoire de nos efforts que j&#8217;ose présenter à VOTRE
+MAJESTÉ, votre approbation en fera le succès.</p>
+
+<p>Je suis avec le plus profond respect,</p>
+
+<p>DE VOTRE MAJESTÉ,</p>
+
+<p>SIRE,</p>
+
+<p>Le très humble et très soumis serviteur et sujet,</p>
+
+<p><span style="margin-left: 1.5em;"><span class="smcap">De Bougainville</span>.</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_I" id="CHAPITRE_I"></a>CHAPITRE I</h3>
+
+
+<p class="c"><i>DISCOURS PRÉLIMINAIRE</i></p>
+
+
+<p>J&#8217;ai pensé qu&#8217;il serait à propos de présenter à la tête de ce récit,
+l&#8217;énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des
+différentes découvertes faites jusqu&#8217;à ce jour dans la mer du Sud ou
+Pacifique.</p>
+
+<p>Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq
+vaisseaux espagnols, partit de Séville, trouva le détroit qui porte son
+nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, où il découvrit deux
+petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les îles
+Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire
+revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut
+hissé à terre à Séville, comme un monument de cette expédition, la plus
+hardie peut-être que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut
+démontrée physiquement, pour la première fois, la sphéricité et
+l&#8217;étendue de la circonférence de la terre.</p>
+
+<p>Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre
+1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le
+tour du globe. La reine Elisabeth vint manger à son bord, et son
+vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé à Deptfort dans
+un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les
+découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les
+cartes, dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus
+quelques îles au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle
+Albion.</p>
+
+<p>Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet
+1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce
+voyage, le troisième fait autour du monde, ne produisit aucune
+découverte.</p>
+
+<p>Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598,
+avec quatre vaisseaux, passa le détroit de Magellan, cingla le long des
+côtes occidentales de l&#8217;Amérique, d&#8217;où il se rendit aux Larrones, aux
+Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance, et rentra à
+Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n&#8217;a fait aucune
+découverte dans la mer du Sud.</p>
+
+<p>Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de
+Zélande le 8 août 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant
+que d&#8217;être rendu au détroit de Magellan, le traversa, fit des courses
+sur les côtes du Pérou et du Mexique, d&#8217;où, sans rien découvrir dans sa
+route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux
+rentrèrent dans les ports de Hollande le 1<sup>er</sup> juillet 1617.</p>
+
+<p>Presque dans le même temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient
+leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La
+Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui porte le nom de Lemaire,
+entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn; y
+découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et environ
+cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l&#8217;île des
+Chiens; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l&#8217;ouest,
+l&#8217;île sans Fond; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze
+lieues plus à l&#8217;ouest, l&#8217;île Water; à vingt lieues de celle-là dans
+l&#8217;ouest, l&#8217;île des Mouches; par les seize degrés dix minutes sud, et de
+cent soixante-treize à cent soixante-quinze degrés de longitude
+occidentale de Paris, deux îles, celle des Cocos, et celle des Traîtres;
+cinquante lieues plus ouest, celle d&#8217;Espérance, puis l&#8217;île de Horn, par
+quatorze degrés cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent
+soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de Paris. Ensuite ils
+cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent entre son
+extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre 1616.
+Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des
+vaisseaux de la Compagnie: Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten
+revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et
+dix jours.</p>
+
+<p>Jacques L&#8217;Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une
+flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la
+conquête du Pérou; ils entrèrent dans la mer du Sud par le cap de Horn,
+et guerroyèrent sur les côtes espagnoles, d&#8217;où ils se rendirent aux
+Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du Sud, puis à
+Batavia. L&#8217;Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son
+vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.</p>
+
+<p>En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie; il doubla le cap de
+Horn, fit diverses courses sur les côtes espagnoles, se rendit aux
+Larrones, et revint par le cap de Bonne-Espérance en Angleterre, où il
+arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n&#8217;a fait aucune découverte dans
+la mer du Sud; il prétend avoir découvert dans celle du Nord, par
+quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts lieues de la
+côte des Patagons, l&#8217;île Pepis. Je l&#8217;ai cherchée trois fois, et les
+Anglais deux, sans la trouver.</p>
+
+<p>Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de
+Horn, fit la guerre sur les côtes espagnoles jusqu&#8217;en Californie, d&#8217;où,
+par une route frayée déjà plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux
+Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne Espérance, il ternit
+aux Dunes le 1<sup>er</sup> octobre 1711.</p>
+
+<p>Dix ans après, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande,
+sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le
+cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver; découvrit dans
+le sud du tropique austral l&#8217;île de Pâques, dont la latitude est
+incertaine; puis, entre le quinzième et le seizième parallèle austral,
+les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses vaisseaux; puis à peu près
+dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le Labyrinthe composé
+de six îles, et l&#8217;île de la Récréation, où il relâcha. Il découvrit
+ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu&#8217;il nomma îles de
+Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de
+Thienhoven et Groningue; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée
+et des Terres des Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux
+furent confisqués.</p>
+
+<p>L&#8217;amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux
+de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent
+quatre-vingts jours après son départ du même lieu.</p>
+
+<p>Le goût des grandes navigations paraissait entièrement éteint, lorsque
+en 1741 l&#8217;amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l&#8217;excellente
+relation est entre les mains de tout le monde, et qui n&#8217;a rien ajouté à
+la géographie.</p>
+
+<p>Depuis ce voyage de l&#8217;amiral Anson, il ne s&#8217;en est point fait de grand
+pendant plus de vingt années.</p>
+
+<p>L&#8217;esprit de découverte a semblé récemment se ranimer.</p>
+
+<p>Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit
+de Magellan, découvre quelques îles dans la mer du Sud, faisant sa route
+presque au nord-ouest, arrive à Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le
+24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours
+après son départ.</p>
+
+<p>Deux mois après le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part
+d&#8217;Angleterre avec les vaisseaux le <i>Deflin</i> et le <i>Swallow</i>, il traverse
+le détroit de Magellan, est séparé du <i>Swallow</i>, que commandait le
+capitaine Carteret, au débouquement dans la mer du Sud; il y découvre
+une île environ par le dix-huitième parallèle à peu près en août 1767;
+il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive à
+Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin
+rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.</p>
+
+<p>Son compagnon Carteret, après avoir essuyé beaucoup de misères dans la
+mer du Sud, arrive à Macassar au mois de mars 1768, avec perte de
+presque tout son équipage, à Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne
+Espérance à la fin de décembre. On verra que je l&#8217;ai rencontré à la mer
+le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude
+septentrionale. Il n&#8217;est arrivé en Angleterre qu&#8217;au mois de juin.</p>
+
+<p>On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n&#8217;appartient à
+la nation française, et que six seulement ont été faits avec l&#8217;esprit de
+découverte; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin,
+de Byron et de Wallas; les autres navigateurs, qui n&#8217;avaient pour objet
+que de s&#8217;enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des
+routes connues sans étendre la connaissance du globe.</p>
+
+<p>En 1714, un Français, nommé La Barbinais le Gentil, était parti sur un
+vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les côtes du
+Chili et du Pérou. De là, il se rendit en Chine où, après avoir séjourné
+près d&#8217;un an dans divers comptoirs, il s&#8217;embarqua sur un autre bâtiment
+que celui qui l&#8217;y avait amené, et revint en Europe, ayant à la vérité
+fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu&#8217;on puisse dire que ce
+soit un voyage autour du monde fait par la nation française.</p>
+
+<p>Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d&#8217;Europe, soit des côtes
+occidentales de l&#8217;Amérique méridionale, soit des Indes orientales, ont
+fait des découvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du
+monde.</p>
+
+<p>Il paraît que c&#8217;est un Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les
+premières en 1503 et 1504; on ignore où sont situées les terres
+auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un habitant, que le
+gouvernement n&#8217;a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel Gonneville,
+se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser son
+héritière.</p>
+
+<p>Alfonse de Salazar, Espagnol, découvrit en 1525 l&#8217;île Saint-Barthélemy,
+à quatorze degrés de latitude nord, et environ cent cinquante-huit
+degrés de longitude à l&#8217;est de Paris.</p>
+
+<p>Alvar de Saavedra, parti d&#8217;un port du Mexique en 1526, découvrit, entre
+le neuvième et le onzième parallèle nord, un amas d&#8217;îles qu&#8217;il nomma les
+îles des Rois, à peu près par la même longitude que l&#8217;île
+Saint-Barthélemy; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques;
+et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des îles ou
+terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore
+par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l&#8217;est des
+îles des Rois, une suite d&#8217;îles basses, nommées les îles des Barbus.</p>
+
+<p>Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour
+reconnaître la mer du Sud, ne découvrirent qu&#8217;une île située par vingt
+degrés de longitude ouest de Paris. Ils la nommèrent île Saint-Thomas.</p>
+
+<p>Jean Gaëtan, appareillé du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord
+de la ligne. Il y découvrit entre le vingtième et le neuvième parallèle,
+à des longitudes différentes, plusieurs îles; à savoir, Rocca, Partida,
+les îles du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l&#8217;île d&#8217;Arézise, et
+enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt, suivant son rapport, à
+la Nouvelle-Bretagne; mais Dampierre n&#8217;avait pas encore découvert le
+passage qui porte son nom.</p>
+
+<p>Le voyage suivant est plus fameux que tous les précédents.</p>
+
+<p>Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Pérou en 1567, découvrirent les
+îles célèbres que leur richesse fit nommer îles de Salomon; mais, en
+supposant que les détails rapportés sur la richesse de ces îles ne
+soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et c&#8217;est vainement
+qu&#8217;on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu&#8217;elles sont dans
+la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième
+parallèle. L&#8217;île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes
+voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.</p>
+
+<p>En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux,
+entra le premier par la mer du Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit
+des observations importantes, et montra dans cette expédition autant de
+courage que d&#8217;intelligence. La relation de ce voyage a été imprimée à
+Madrid en 1768. Elle renferme des détails intéressants pour tous les
+navigateurs qui seront dans le cas de franchir le détroit de Magellan.</p>
+
+<p>En 1595, Alvar de Mindana, qui avait été du voyage fait par Mendoce dans
+l&#8217;année 1567, repartit du Pérou avec quatre navires pour la recherche
+des îles de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis
+célèbre par ses propres découvertes. Mindana découvrit entre le neuvième
+et le onzième parallèle méridional, environ par cent huit degrés à
+l&#8217;ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et
+Christine, qu&#8217;il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella
+de Mendoce, qui était du voyage; environ vingt-quatre degrés plus à
+l&#8217;ouest, il découvrit les îles Saint-Bernard; presque à deux cents
+lieues dans l&#8217;ouest de celle-ci; l&#8217;île Solitaire, et enfin l&#8217;île
+Sainte-Croix, située à peu près par cent quarante degrés de longitude
+orientale de Paris. La flotte navigua de là aux Larrones, et enfin aux
+Philippines, où n&#8217;arriva pas le général Mindana: on n&#8217;a pas su ce
+qu&#8217;était devenu son navire.</p>
+
+<p>Fernand de Quiros, compagnon de l&#8217;infortuné Mindana, avait ramené au
+Pérou dona Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 décembre
+1605, et prit sa route à peu près dans l&#8217;ouest-sud-ouest. Il découvrit
+d&#8217;abord une petite île vers le vingt-cinquième degré de latitude sud,
+environ par cent vingt-quatre degrés de longitude occidentale de Paris;
+puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit autres îles
+basses et presque noyées, qui portent son nom; et par le treizième degré
+de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l&#8217;ouest de Paris,
+l&#8217;île qu&#8217;il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l&#8217;île
+Sainte-Croix qu&#8217;il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut
+vaine, il découvrit par treize degrés de latitude sud, et à peu près
+cent soixante-seize degrés de longitude orientale de Paris, l&#8217;île de
+Taumaco, puis à environ cent lieues à l&#8217;ouest de cette île, par quinze
+degrés de latitude sud, une grande terre qu&#8217;il nomma la Terre australe
+du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont diversement placée.
+Là il finit de courir à l&#8217;ouest, et reprit à la fin de l&#8217;année 1606,
+après avoir encore infructueusement cherché l&#8217;île Sainte-Croix.</p>
+
+<p>Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 août 1642, découvrit par
+quarante-deux degrés de latitude australe, et environ cent
+cinquante-cinq degrés à l&#8217;est de Paris, une terre qu&#8217;il nomma Vandiemen;
+il la quitta faisant route à l&#8217;ouest, et environ à cent soixante degrés
+de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par
+quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ
+jusqu&#8217;au trente-quatrième degré de latitude sud, d&#8217;où il cingla au
+nord-est, et découvrit par vingt-deux degrés trente-cinq minutes,
+environ cent soixante-quatorze degrés à l&#8217;est de Paris, les îles
+Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus
+loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée et Gilolo.</p>
+
+<p>On a donné le nom général de Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit
+de terres, soit d&#8217;îles, qui s&#8217;étend depuis le sixième jusqu&#8217;au
+trente-quatrième degré de latitude australe, entre le cent cinquième et
+le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien de Paris.
+Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des
+navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette
+contrée. La première terre découverte en ces parages fut la terre de
+Concorde, autrement appelée d&#8217;Endracht, du nom du vaisseau que montait
+celui qui l&#8217;a trouvée en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième
+degré de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, située
+à peu près sous le quinzième parallèle, fut découverte par Zéachen, qui
+lui donna le nom d&#8217;Amhem et de Diemen; et ce pays n&#8217;est pas le même que
+celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d&#8217;Edels donna son
+nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre
+portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle,
+reçut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une
+côte qui paraît faire la suite de celle de Leuwin dans l&#8217;ouest.
+Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la côte occidentale,
+voisine du tropique du Capricorne, quoiqu&#8217;elle dû porter celui du
+capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait payé l&#8217;honneur de cette
+découverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses.</p>
+
+<p>Dans la même année 1628, entre le dixième et le vingtième parallèle, le
+grand golfe de la Carpentarie fut découvert par Pierre Carpenter,
+Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnaître toute
+cette côte.</p>
+
+<p>Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un
+premier voyage sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et était abordé
+entre la terre d&#8217;Amhem et celle de Diemen; cette course, fort courte,
+n&#8217;avait produit aucune découverte. En 1699, il partit d&#8217;Angleterre avec
+l&#8217;intention expresse de reconnaître toute cette région sur laquelle les
+Hollandais ne publiaient point les lumières qu&#8217;ils possédaient. Il en
+parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu&#8217;au
+quinzième parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de
+Witt et conjectura qu&#8217;il pouvait exister un passage au sud de la
+Carpentarie. Il retourna ensuite à Timor, d&#8217;où il revint visiter les
+îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée, découvrit le passage qui
+porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île qui forme ce
+détroit à l&#8217;est, et reprit sa course pour Timor le long de la
+Nouvelle-Guinée. C&#8217;est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu&#8217;en
+1691, tantôt flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde
+en changeant de navires.</p>
+
+<p>Tel est l&#8217;exposé succinct des divers voyages autour du globe, et des
+découvertes différentes faites dans le vaste océan Pacifique, jusqu&#8217;au
+temps de notre départ.</p>
+
+<p>Depuis notre retour en France et la première édition de cet ouvrage, des
+navigateurs anglais sont revenus d&#8217;un nouveau voyage autour du monde, et
+ce voyage me paraît être celui des modernes de cette espèce où on a fait
+le plus de découvertes en tous genres. Le nom du navire est l&#8217;Endeavour;
+il était commandé par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et
+Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du
+voyage a déjà paru; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les
+détails concernant l&#8217;histoire naturelle, est annoncée pour l&#8217;hiver
+prochain. En attendant, j&#8217;ai cru à propos de placer ici un abrégé de
+l&#8217;extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à
+l&#8217;Académie des sciences de Paris.</p>
+
+<p>Partis de Plymouth le 25 août 1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le
+16 janvier 1669 après deux relâches, l&#8217;une à Madère, l&#8217;autre à Rio de
+Janeiro. Ils s&#8217;arrêtent cinq jours à la baie de Bon-Succès, et, ayant
+doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril
+au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en juin le
+passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des
+Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s&#8217;arrêter à quelques-unes
+des îles voisines; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes m&#339;urs
+et le même langage qu&#8217;à Tahiti.</p>
+
+<p>De là ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zélande par
+quarante degrés de latitude australe.</p>
+
+<p>Ils y atterrent le 3 octobre sur la côte orientale, et reconnaissent
+parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande,
+au lieu d&#8217;être partie du continent austral, comme on le supposait assez
+généralement, est composée de deux îles sans aucune terre ferme dans le
+voisinage. Ils observent aussi qu&#8217;on y parle différents dialectes de la
+langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqué
+dans l&#8217;Endeavour.</p>
+
+<p>Leurs découvertes ne se bornent pas à celles-là; après avoir quitté le
+31 mars 1770 les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par
+les trente-huit degrés de latitude australe sur la partie orientale de
+la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en remontant vers le nord, ils y
+font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu&#8217;au 10 juin où
+ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude dans les
+parages où l&#8217;on verra que je me suis trouvé fort embarrassé; ils restent
+échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un
+petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après
+avoir été plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils
+trouvent enfin par dix degrés de latitude australe un détroit entre la
+Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils
+débouchent dans la mer des Indes.</p>
+
+<p>Insatiables de recherches, ils visitent encore les côtes méridionales et
+occidentales de la Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte
+méridionale de l&#8217;île Java, passent le détroit de la Sonde, et arrivent
+le 9 octobre à Batavia. Ils y séjournent deux mois, relâchent ensuite au
+cap de Bonne-Espérance, à l&#8217;île Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux
+Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes
+connaissances en géographie et de découvertes intéressantes dans les
+trois règnes de la nature.</p>
+
+<p>Cette esquisse fera désirer impatiemment aux lecteurs la relation
+détaillée de cette instructive expédition, et doit me rendre encore plus
+timide à publier le récit de la mienne. Avant que de le commencer, qu&#8217;il
+me soit permis de prévenir qu&#8217;on ne doit pas en regarder la relation
+comme un ouvrage d&#8217;amusement: c&#8217;est surtout pour les marins qu&#8217;elle est
+faite. D&#8217;ailleurs cette longue navigation autour du globe n&#8217;offre pas la
+ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels
+fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si
+l&#8217;habitude d&#8217;écrire avait pu m&#8217;apprendre à sauver par la forme une
+partie de la sécheresse du fond! Mais, quoique initié aux sciences dès
+ma plus tendre jeunesse, ou les leçons que daigna me donner M.
+d&#8217;Alembert me mirent dans le cas de présenter à l&#8217;indulgence du public
+un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire
+des sciences et des lettres; mes idées et mon style n&#8217;ont que trop pris
+l&#8217;empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans.
+Ce n&#8217;est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l&#8217;on
+se forme à l&#8217;art d&#8217;écrire, et j&#8217;ai perdu un frère dont la plume aimée du
+public eût aidé à la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis
+personne; je prétends encore moins établir ou combattre aucune
+hypothèse. Quand même les différences très sensibles, que j&#8217;ai
+remarquées dans les diverses contrées où j&#8217;ai abordé, ne m&#8217;auraient pas
+empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun aujourd&#8217;hui, et
+cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je
+pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui
+donner, pût jamais faire fortune? Je suis voyageur et marin,
+c&#8217;est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe
+d&#8217;écrivains paresseux et superbes qui, dans l&#8217;ombre de leur cabinet,
+philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent
+impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier,
+bien inconcevable de la part des gens qui, n&#8217;ayant rien observé par
+eux-mêmes, n&#8217;écrivent, ne dogmatisent que d&#8217;après des observations
+empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de
+voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage,
+au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux
+vaisseaux. Il n&#8217;a pas été nécessaire de les animer par un traitement
+extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux
+équipages de M. Byron. Leur constance a été à l&#8217;épreuve des positions
+les plus critiques, et leur bonne volonté ne s&#8217;est pas un instant
+ralentie. C&#8217;est que la nation française est capable de vaincre les plus
+grandes difficultés, et que rien n&#8217;est impossible à ses efforts, toutes
+les fois qu&#8217;elle voudra se croire elle-même l&#8217;égale au moins de telle
+nation que ce soit au monde.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+
+<p>Dans le mois de février 1764, la France avait commencé un établissement
+aux îles Malouines. L&#8217;Espagne revendiqua ces îles, comme étant une
+dépendance du continent de l&#8217;Amérique méridionale; et son droit ayant
+été reconnu par le roi, je reçus l&#8217;ordre d&#8217;aller remettre nos
+établissements aux Espagnols, et de me rendre ensuite aux Indes
+orientales, en traversant la mer du Sud entre les tropiques. On me donna
+pour cette expédition le commandement de la frégate <i>La Boudeuse</i>, de
+vingt-six canons de douze, et, je devais être joint aux îles Malouines
+par la flûte <i>L&#8217;Étoile</i>, destinée à m&#8217;apporter les vivres nécessaires à
+notre longue navigation et à me suivre pendant le reste de la campagne.</p>
+
+<p>Le retard, que diverses circonstances ont mis à la jonction de cette
+flûte avec moi, a allongé ma campagne de près de huit mois.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours du mois de novembre 1766, je me rendis à Nantes
+où <i>La Boudeuse</i> venait d&#8217;être construite, et où M. Duclos-Guyot,
+capitaine de brûlot, mon second, en faisait l&#8217;armement. Je la trouvai
+arquée de sept pouces; ce qui provenait de ce qu&#8217;il s&#8217;est formé un banc
+à l&#8217;endroit où elle a été lancée à l&#8217;eau. Le 5 de ce mois, nous
+descendîmes de Paimbeuf à Mindin pour achever de l&#8217;armer; et le 15, nous
+fîmes voile de cette rade pour nous rendre à la rivière de la Plata. Je
+devais y trouver les deux frégates espagnoles la <i>Esmeralda</i> et la
+<i>Liebre</i> sorties du Ferrol le 17 octobre, et dont le commandant était
+chargé de recevoir les îles Malouines au nom de Sa Majesté Catholique.</p>
+
+<p>Le 5 à midi, nous appareillâmes de la rade de Brest.</p>
+
+<p>Je fus obligé de couper mon câble à trente brasses de l&#8217;ancre, le vent
+d&#8217;est très frais et le jusant empêchant de virer à pic et me faisant
+appréhender d&#8217;abattre trop près de la côte. Mon état-major était composé
+de onze officiers, trois volontaires, et l&#8217;équipage de deux cent trois
+matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. M. le
+prince de Nassau Siegen avait obtenu du roi la permission de faire cette
+campagne. À quatre heures après-midi, le milieu de l&#8217;île d&#8217;Ouessant me
+restait au nord-quart-nord-est du compas à la distance d&#8217;environ cinq
+lieues et demie, et ce fut d&#8217;où je pris mon point de départ, sur le
+Neptune français dont je me suis toujours servi dans le cours du voyage.</p>
+
+<p>Pendant les premiers jours nous eûmes assez constamment les vents
+d&#8217;ouest-nord-ouest et sud-ouest, grand frais. Le 14, à sept heures du
+soir, le vent étant assez frais à l&#8217;est-sud-est et la mer très grosse de
+la partie de l&#8217;ouest et du nord-ouest, dans un roulis, le bout de bâbord
+de la grande vergue entra dans l&#8217;eau d&#8217;environ trois pieds, ce que nous
+n&#8217;aurions pas cru possible, la vergue étant haute.</p>
+
+<p>Le 17 après-midi, on eut connaissance des Salvages, le 18 de l&#8217;île de
+Palme et le 19 de l&#8217;île de Fer.</p>
+
+<p>Ce qu&#8217;on nomme les Salvages est une petite île d&#8217;environ une lieue
+d&#8217;étendue de l&#8217;est à l&#8217;ouest; elle est basse au milieu, mais à chaque
+extrémité s&#8217;élève un mondrain; une chaîne de roches, dont quelques-unes
+paraissent au-dessus de l&#8217;eau, s&#8217;étend du côté de l&#8217;ouest à deux lieues
+de l&#8217;île: il y a aussi du côté de l&#8217;est quelques brisants, mais qui ne
+s&#8217;en écartent pas beaucoup.</p>
+
+<p>La vue de cet écueil nous avait avertis d&#8217;une grande erreur dans
+l&#8217;estime de notre route; mais je ne voulus l&#8217;apprécier qu&#8217;après avoir eu
+connaissance des îles Canaries, dont la position est exactement
+déterminée.</p>
+
+<p>La vue de l&#8217;île de Fer me donna avec certitude cette correction que
+j&#8217;attendais. Le 19 à midi, j&#8217;observai vingt-huit degrés deux minutes de
+latitude boréale; et en la faisant cadrer avec le relèvement de l&#8217;île de
+Fer, pris à cette même heure, je trouvai une différence de quatre degrés
+sept minutes, valant par le parallèle de vingt-huit degrés deux minutes,
+environ soixante et douze lieues, donc j&#8217;étais plus est que mon estime.
+Cette erreur est fréquente dans la traversée du cap Finisterre aux
+Canaries, et je l&#8217;avais éprouvée en d&#8217;autres voyages: les courants, par
+le travers du détroit de Gibraltar, portant à l&#8217;est avec rapidité.</p>
+
+<p>J&#8217;eus en même temps occasion de remarquer que les Salvages sont mal
+placées sur la carte de M. Bellin. En effet, lorsque nous en eûmes
+connaissance le 17 après-midi, la longitude que nous donnait leur
+relèvement différait de notre estime de trois degrés dix-sept minutes à
+l&#8217;est. Cependant cette même différence s&#8217;est trouvée, le 19, de quatre
+degrés sept minutes, en corrigeant notre point sur le relèvement de
+l&#8217;île de Fer, dont la longitude est déterminée par des observations
+astronomiques. Il est à remarquer que, pendant les deux jours écoulés
+entre la vue des Salvages et celle de l&#8217;île de Fer, nous avons navigué
+avec un vent large, frais et assez égal, et qu&#8217;ainsi il doit y avoir eu
+bien peu d&#8217;erreur dans l&#8217;estime de notre route. D&#8217;ailleurs, le 18, nous
+relevâmes l&#8217;île de Palme au sud-ouest-quart-ouest corrigé, et selon M.
+Bellin, elle devait nous rester au sud-ouest. J&#8217;ai pu conclure de ces
+deux observations que M. Bellin a placé l&#8217;île des Salvages trente-deux
+minutes environ plus à l&#8217;ouest qu&#8217;elle n&#8217;y est effectivement. Au reste,
+sur la carte anglaise du docteur Halley, cette île des Salvages est
+placée trente lieues encore plus à l&#8217;ouest que sur celle de M. Bellin.</p>
+
+<p>Je pris donc un nouveau point de départ le 19 décembre à midi. Notre
+route n&#8217;eut depuis rien de particulier jusqu&#8217;à notre atterrage à la
+rivière de la Plata.</p>
+
+<p>La nuit du 17 au 18 janvier, nous prîmes deux oiseaux, dont l&#8217;espèce est
+connue des marins sous le nom de charbonniers. Ils sont de la grosseur
+d&#8217;un pigeon. Ils ont le plumage d&#8217;un gris foncé; le dessus de la tête
+blanc, entouré d&#8217;un cordon d&#8217;un gris plus noir que le reste du corps, le
+bec effilé, long de deux pouces et un peu recourbé par le bout, les yeux
+vifs, les pattes jaunes, semblables à celles des canards, la queue très
+fournie de plumes et arrondie par le bout, les ailes fort découpées et
+chacune d&#8217;environ huit à neuf pouces d&#8217;étendue. Les jours suivants nous
+vîmes beaucoup de ces oiseaux.</p>
+
+<p>Depuis le 27 janvier nous avions le fond et le 29 au soir nous vîmes la
+terre, sans qu&#8217;il nous fut permis de la bien reconnaître, parce que le
+jour était sur son déclin et que les terres de cette côte sont fort
+basses. La nuit fut obscure, avec de la pluie et du tonnerre. Nous la
+passâmes en panne sous les huniers, tous les ris pris et le cap au
+large. Le 30, les premiers rayons du jour naissant nous firent
+apercevoir les montagnes des Maldonades. Alors, il nous fut facile de
+reconnaître que la terre vue la veille était l&#8217;île de Lobos.</p>
+
+<p>Les Maldonades sont les premières terres hautes qu&#8217;on voit sur la côte
+du nord après être entré dans la rivière de la Plata, et les seules
+presque jusqu&#8217;à Montevideo. À l&#8217;est de ces montagnes, il y a un
+mouillage sur une côte très basse. C&#8217;est une anse en partie couverte par
+un îlot. Les Espagnols ont un bourg aux Maldonades, avec une garnison.
+On travaille depuis quelques années, dans ses environs, une mine d&#8217;or
+peu fiche; on y trouve aussi des pierres assez transparentes.</p>
+
+<p>À deux lieues dans l&#8217;intérieur, est une ville nouvellement bâtie,
+peuplée entièrement de Portugais déserteurs et nommée Pueblo Nuevo.</p>
+
+<p>Le 31, à onze heures du matin, nous mouillâmes dans la baie de
+Montevideo, par quatre brasses d&#8217;eau, fond de vase molle et noire. Nous
+avions passé la nuit du 30 au 31, mouillés sur une ancre, par neuf
+brasses même fond, à quatre ou cinq lieues dans l&#8217;est de l&#8217;île de
+Flores. Les deux frégates espagnoles destinées à prendre possession des
+îles Malouines étaient dans cette rade depuis un mois. Leur commandant,
+don Philippe Ruis Puente, capitaine de vaisseau, était nommé gouverneur
+de ces îles. Nous nous rendîmes ensemble à Buenos Aires afin d&#8217;y
+concerter avec le gouverneur général don Francisco Bucarelli les mesures
+nécessaires pour la cession de l&#8217;établissement que je devais livrer aux
+Espagnols. Nous n&#8217;y séjournâmes pas longtemps et je fus de retour à
+Montevideo le 16 février.</p>
+
+<p>Nous avions fait le voyage de Buenos Aires, M. le prince de Nassau et
+moi, en remontant la rivière dans une goélette; mais comme pour revenir
+de même, nous aurions eu le vent debout, nous passâmes la rivière
+vis-à-vis de Buenos Aires, au-dessus de la colonie du Saint-Sacrement,
+et fîmes par terre le reste de la route jusqu&#8217;à Montevideo où nous
+avions laissé la frégate. Nous traversâmes ces plaines immenses dans
+lesquelles on se conduit par le coup d&#8217;&#339;il, dirigeant son chemin de
+manière à ne pas manquer les gués des rivières, chassant devant soi
+trente ou quarante chevaux, parmi lesquels il faut prendre avec un lacs
+son relais lorsque celui qu&#8217;on monte est fatigué, se nourrissant de
+viande presque crue, et passant les nuits dans des cabanes faites de
+cuir, où le sommeil est à chaque instant interrompu par les hurlements
+des tigres qui rôdent aux environs.</p>
+
+<p>Je n&#8217;oublierai de ma vie la façon dont nous passâmes la rivière de
+Sainte-Lucie, rivière fort profonde, très rapide et beaucoup plus large
+que n&#8217;est la Seine vis-à-vis des Invalides. On vous fait entrer dans un
+canot étroit et long, et dont un des bords est de moitié plus haut que
+l&#8217;autre; on force ensuite deux chevaux d&#8217;entrer dans l&#8217;eau, l&#8217;un à
+tribord, l&#8217;autre à bâbord du canot, et le maître du bac tout nu,
+précaution fort sage assurément, mais peu propre à rassurer ceux qui ne
+savent pas nager, soutient de son mieux au-dessus de la rivière la tête
+des deux chevaux, dont la besogne alors est de vous passer à la nage de
+l&#8217;autre côté, s&#8217;ils en ont la force.</p>
+
+<p>Don Ruis arriva à Montevideo peu de jours après nous. Il y vint en même
+temps deux goélettes chargées l&#8217;une de bois et de rafraîchissements,
+l&#8217;autre de biscuit et de farine, que nous embarquâmes en remplacement de
+notre consommation depuis Brest. On avait employé le temps du séjour à
+Montevideo à calfater le bâtiment, à raccommoder le jeu de voiles qui
+avait servi pendant la traversée, et à remplir d&#8217;eau les barriques
+d&#8217;armement. Nous mîmes aussi dans la cale tous nos canons, à l&#8217;exception
+de quatre que nous conservâmes pour les signaux, ce qui nous donna de la
+place pour prendre à bord une plus grande quantité de bestiaux. Les
+frégates espagnoles étant également prêtes, nous nous disposâmes à
+sortir de la rivière de la Plata.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+
+<p>Buenos Aires est située par trente-quatre degrés trente-cinq minutes de
+latitude australe; sa longitude de soixante degrés cinq minutes à
+l&#8217;ouest de Paris a été déterminée par les observations astronomiques du
+P. Feuillée. Cette ville, régulièrement bâtie, est beaucoup plus grande
+qu&#8217;il semble qu&#8217;elle devrait l&#8217;être, vu le nombre de ses habitants, qui
+ne passe pas vingt mille, blancs, nègres et métis. La forme des maisons
+est ce qui donne tant d&#8217;étendue. Si l&#8217;on excepte les couvents, les
+édifices publics, et cinq ou six maisons particulières, toutes les
+autres sont très basses et n&#8217;ont absolument que le rez-de-chaussée.
+Elles ont d&#8217;ailleurs de vastes cours et presque toutes des jardins. La
+citadelle, qui renferme le gouvernement, est située sur le bord de la
+rivière et forme un des côtés de la place principale; celui qui lui est
+opposé est occupé par l&#8217;hôtel de ville.</p>
+
+<p>La cathédrale et l&#8217;évêché sont sur cette même place où se tient chaque
+jour le marché public.</p>
+
+<p>Il n&#8217;y a point de port à Buenos Aires, pas même un môle pour faciliter
+l&#8217;abordage des bateaux. Les vaisseaux ne peuvent s&#8217;approcher de la ville
+à plus de trois lieues. Ils y déchargent leurs cargaisons dans des
+goélettes qui entrent dans une petite rivière nommée Rio Chuelo, d&#8217;où
+les marchandises sont portées en charrois dans la ville qui en est à un
+quart de lieue. Les vaisseaux qui doivent caréner ou prendre un
+chargement à Buenos Aires se rendent à la Encenada de Baragan, espèce de
+port situé à neuf ou dix lieues dans l&#8217;est-sud-est de cette ville.</p>
+
+<p>Il y a dans Buenos Aires un grand nombre de communautés religieuses de
+l&#8217;un et de l&#8217;autre sexe. L&#8217;année y est remplie de fêtes de saints qu&#8217;on
+célèbre par des processions et des feux d&#8217;artifice. Les cérémonies du
+culte tiennent lieu de spectacles. Les moines nomment les premières
+dames de la ville Majordomes de leurs fondateurs et de la Vierge. Cette
+charge leur donne le droit et le soin de parer l&#8217;église, d&#8217;habiller la
+statue et de porter l&#8217;habit de l&#8217;ordre. C&#8217;est pour un étranger un
+spectacle assez singulier de voir dans les églises de Saint-François ou
+de Saint-Dominique des dames de tout âge assister aux offices avec
+l&#8217;habit de ces saints instituteurs.</p>
+
+<p>Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification
+plus austère que les précédents.</p>
+
+<p>Ils avaient attenant à leur couvent une maison nommée la «Casa de los
+ejercicios de las mujeres», c&#8217;est-à-dire la maison des exercices des
+femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des
+parents, venaient s&#8217;y sanctifier par une retraite de douze jours.</p>
+
+<p>Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme
+ne pénétrait dans ce sanctuaire s&#8217;il n&#8217;était revêtu de l&#8217;habit de saint
+Ignace; les domestiques, même du sexe féminin, n&#8217;y pouvaient accompagner
+leurs maîtresses. Les exercices pratiqués dans ce lieu saint étaient la
+méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la
+flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore
+teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines
+dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.</p>
+
+<p>Au reste, la charité des moines ne fait point ici acception de
+personnes. Il y a des cérémonies sacrées pour les esclaves, et les
+dominicains ont établi une confrérie de nègres. Ils ont leurs chapelles,
+leurs messes, leurs fêtes, et un enterrement assez décent; pour tout
+cela, il n&#8217;en coûte annuellement que quatre réaux par nègre agrégé. Les
+nègres reconnaissent pour patrons saint Benoît de Palerme et la Vierge,
+peut-être à cause de ces mots de l&#8217;Écriture, <i>nigra sum, sed formosa,
+filia Jérusalem</i>. Le jour de leur fête ils élisent deux rois, dont l&#8217;un
+représente le roi d&#8217;Espagne, l&#8217;autre celui de Portugal, et chaque roi se
+choisit une reine. Deux bandes, armées et bien vêtues, forment à la
+suite des rois une procession, laquelle marche avec croix, bannières et
+instruments. On chante, on danse, on figure des combats d&#8217;un parti à
+l&#8217;autre, et on récite des litanies. La fête dure depuis le matin
+jusqu&#8217;au soir; et le spectacle en est assez agréable.</p>
+
+<p>Les dehors de Buenos Aires sont bien cultivés. Les habitants de la ville
+y ont presque tous des maisons de campagne qu&#8217;ils nomment <i>quintas</i> et
+leurs environs fournissent abondamment toutes les denrées nécessaires à
+la vie. J&#8217;en excepte le vin, qu&#8217;ils font venir d&#8217;Espagne ou qu&#8217;ils
+tirent de Mendoza, vignoble situé à deux cents lieues de Buenos Aires.
+Ces environs cultivés ne s&#8217;étendent pas fort loin; si l&#8217;on s&#8217;éloigne
+seulement à trois lieues de la ville, on ne trouve plus que des
+campagnes immenses, abandonnées à une multitude innombrable de chevaux
+et de b&#339;ufs, qui en sont les seuls habitants. À peine, en parcourant
+cette vaste contrée, y rencontre-t-on quelques chaumières éparses,
+bâties moins pour rendre le pays habitable que pour constituer aux
+divers particuliers la propriété du terrain, ou plutôt celle des
+bestiaux qui le couvrent. Les voyageurs qui le traversent n&#8217;ont aucune
+retraite et sont obligés de coucher dans les mêmes charrettes qui les
+transportent et qui sont les seules voitures dont on se serve ici pour
+les longues routes. Ceux qui voyagent à cheval, ce qu&#8217;on appelle aller à
+la légère, sont le plus souvent exposés à coucher au bivouac au milieu
+des champs.</p>
+
+<p>Tout le pays est uni, sans montagnes et sans autres bois que celui des
+arbres fruitiers. Situé sous le climat de la plus heureuse température,
+il serait un des plus abondants de l&#8217;univers en toutes sortes de
+productions s&#8217;il était cultivé. Le peu de froment et de maïs qu&#8217;on y
+sème y rapporte beaucoup plus que dans nos meilleures terres de France.
+Malgré ce cri de la nature, presque tout est inculte, les environs des
+habitations comme les terres les plus éloignées; ou si le hasard fait
+rencontrer quelques cultivateurs, ce sont des nègres esclaves. Au reste,
+les chevaux et les bestiaux sont en si grande abondance dans ces
+campagnes que ceux qui piquent les b&#339;ufs, en prennent ce qu&#8217;ils peuvent
+en manger et abandonnent le reste qui devient la proie des chiens
+sauvages et des tigres: ce sont les seuls animaux dangereux de ce pays.</p>
+
+<p>Les chiens ont été apportés d&#8217;Europe; la facilité de se nourrir en
+pleine campagne leur a fait quitter les habitations, et ils se sont
+multipliés à l&#8217;infini. Ils se rassemblent souvent en troupe pour
+attaquer un taureau, même un homme à cheval, s&#8217;ils sont pressés par la
+faim. Les tigres ne sont pas en grande quantité, excepté dans les lieux
+boisés, et il n&#8217;y a que les bords des petites Rivières qui le soient. On
+connaît l&#8217;adresse des habitants de ces contrées à se servir du lasso et
+il est certain qu&#8217;il y a des Espagnols qui ne craignent pas d&#8217;enlacer
+des tigres: il ne l&#8217;est pas moins que plusieurs finissent par être la
+proie de ces redoutables animaux. J&#8217;ai vu à Montevideo une espèce de
+chat-tigre, dont le poil assez long est gris-blanc. L&#8217;animal est très
+bas sur jambes et peut avoir cinq pieds de longueur: il est dangereux,
+mais fort rare.</p>
+
+<p>Le bois est très cher à Buenos Aires et à Montevideo.</p>
+
+<p>On ne trouve dans les environs que quelques petits bois à peine propres
+à brûler. Tout ce qui est nécessaire pour la charpente des maisons, la
+construction et le radoub des embarcations qui naviguent dans la rivière
+vient du Paraguay en radeaux.</p>
+
+<p>Les naturels, qui habitent cette partie de l&#8217;Amérique, au nord et au sud
+de la rivière de la Plata, sont du nombre de ceux qui n&#8217;ont pu être
+encore subjugués par les Espagnols et qu&#8217;ils nomment <i>Indios bravos</i>.
+Ils sont d&#8217;une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux.</p>
+
+<p>Leur couleur est très basanée et la graisse dont ils se frottent
+continuellement les rend encore plus noirs. Ils n&#8217;ont d&#8217;autre vêtement
+qu&#8217;un grand manteau de peau de chevreuil, qui leur descend jusqu&#8217;aux
+talons, et dans lequel ils s&#8217;enveloppent. Les peaux dont il est composé
+sont très bien passées: ils mettent le poil en dedans, et le dehors est
+peint de diverses couleurs. La marque distinctive des caciques est un
+bandeau de cuir dont ils se ceignent le front; il est découpé en forme
+de couronne et orné de plaques de cuivre. Leurs armes sont l&#8217;arc et la
+flèche: ils se servent aussi du lasso et de boules. Ces Indiens passent
+leur vie à cheval et n&#8217;ont pas de demeures fixes, du moins auprès des
+établissements espagnols. Ils y viennent quelquefois avec leurs femmes
+pour y acheter de l&#8217;eau-de-vie et ils ne cessent d&#8217;en boire que quand
+l&#8217;ivresse les laisse absolument sans mouvement. Pour se procurer des
+liqueurs fortes, ils vendent armes, pelleteries, chevaux et quand ils
+ont épuisé leurs moyens, ils s&#8217;emparent des premiers chevaux qu&#8217;ils
+trouvent auprès des habitations et s&#8217;éloignent. Quelquefois ils se
+rassemblent en troupes de deux ou trois cents pour venir enlever les
+bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes
+des voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C&#8217;est
+un mal sans remède: comment dompter une nation errante, dans un pays
+immense et inculte, où il serai même difficile de la rencontrer?</p>
+
+<p>D&#8217;ailleurs ces Indiens sont courageux, aguerris, et le temps n&#8217;est plus
+où un Espagnol faisait fuir mille Américains.</p>
+
+<p>Il s&#8217;est formé depuis quelques années dans le nord de la rivière une
+tribu de brigands qui pourra devenir plus dangereuse aux Espagnols s&#8217;ils
+ne prennent des mesures promptes pour la détruire. Quelques malfaiteurs
+échappés à la justice s&#8217;étaient retirés dans le nord des Maldonades; des
+déserteurs se sont joints à eux: insensiblement le nombre s&#8217;est accru;
+ils ont pris des femmes chez les Indiens et commencé une race qui ne vit
+que de pillage. Ils viennent enlever des bestiaux dans les possessions
+espagnoles pour les conduire sur les frontières du Brésil, où ils les
+échangent avec les Paulistes contre des armes et des vêtements. Malheur
+aux voyageurs qui tombent entre leurs mains. On assure qu&#8217;ils sont
+aujourd&#8217;hui plus de six cents. Ils ont abandonné leur première
+habitation et se sont retirés plus loin de beaucoup dans le nord-ouest.</p>
+
+<p>Le gouverneur général de la province de La Plata réside, comme nous
+l&#8217;avons dit, à Buenos Aires. Dans tout ce qui ne regarde pas la mer, il
+est censé dépendre du vice-roi du Pérou; mais l&#8217;éloignement rend cette
+dépendance presque nulle, et elle n&#8217;existe réellement que pour l&#8217;argent
+qu&#8217;il est obligé de tirer des mines du Potosi, argent qui ne viendra
+plus en pièces connues depuis qu&#8217;on a établi cette année même dans le
+Potosi un hôtel des monnaies. Les gouvernements particuliers du Tucuman
+et du Paraguay dépendent, ainsi que les fameuses missions des jésuites,
+du gouverneur général de Buenos Aires. Cette vaste province comprend en
+un mot toutes les possessions espagnoles à l&#8217;est des Cordillères, depuis
+la rivière des Amazones jusqu&#8217;au détroit de Magellan. Il est vrai qu&#8217;au
+sud de Buenos Aires il n&#8217;y a plus aucun établissement, la seule
+nécessité de se pourvoir en sel fait pénétrer les Espagnols dans ces
+contrées. Il part à cet effet tous les ans de Buenos Aires un convoi de
+deux cents charrettes, escorté par trois cents hommes; il va par
+quarante degrés environ se charger de sel dans les lacs voisins de la
+mer, où il se forme naturellement.</p>
+
+<p>Le commerce de la province de La Plata est le moins riche de l&#8217;Amérique
+espagnole; cette province ne produit ni or ni argent et ses habitants
+sont trop peu nombreux pour qu&#8217;ils puissent tirer du sol tant d&#8217;autres
+richesses qu&#8217;il renferme dans son sein; le commerce même de Buenos Aires
+n&#8217;est pas aujourd&#8217;hui ce qu&#8217;il était il y a dix ans: il est
+considérablement déchu depuis que ce qu&#8217;on y appelle l&#8217;internation des
+marchandises n&#8217;est plus permise, c&#8217;est-à-dire depuis qu&#8217;il est défendu
+de faire passer les marchandises d&#8217;Europe par terre de Buenos Aires dans
+le Pérou et le Chili; de sorte que les seuls objets de son commerce avec
+ces deux provinces sont aujourd&#8217;hui le coton, les mules et le maté ou
+l&#8217;herbe du Paraguay. L&#8217;argent et le crédit des négociants de Lima ont
+fait rendre cette ordonnance contre laquelle réclament ceux de Buenos
+Aires. Le procès est pendant à Madrid, où je ne sais quand ni comment on
+le jugera. Cependant Buenos Aires est riche, j&#8217;en ai vu sortir un
+vaisseau de registre avec un million de piastres; et si tous les
+habitants de ce pays avaient le débouché de leurs cuirs avec l&#8217;Europe,
+ce commerce seul suffirait pour les enrichir. Avant la dernière guerre
+il se faisait ici une contrebande énorme avec la colonie du
+Saint-Sacrement, place que les Portugais possèdent sur la rive gauche du
+fleuve, presque en face de Buenos Aires; mais cette place est
+aujourd&#8217;hui tellement resserrée par les nouveaux ouvrages dont les
+Espagnols l&#8217;ont enceinte que la contrebande avec elle est impossible
+s&#8217;il n&#8217;y a connivence; les Portugais même qui l&#8217;habitent sont obligés de
+tirer par mer leur subsistance du Brésil. Enfin ce poste est ici à
+l&#8217;Espagne, à l&#8217;égard des Portugais, ce que lui est en Europe Gibraltar à
+l&#8217;égard des Anglais.</p>
+
+<p>La ville de Montevideo, établie depuis quarante ans, est située à la
+rive septentrionale du fleuve, trente lieues au-dessus de son
+embouchure, et bâtie sur une presqu&#8217;île qui défend des vents d&#8217;est une
+baie d&#8217;environ deux lignes de profondeur sur une de largeur à son
+entrée. À la pointe occidentale de cette baie est un mont isolé, assez
+élevé, lequel sert de reconnaissance et a donné le nom à la ville; les
+autres terres qui l&#8217;environnent sont très basses. Le côté de la plaine
+est défendu par une citadelle: plusieurs batteries protègent le côté de
+la mer et le mouillage; il y en a même une au fond de la baie sur une
+île fort petite, appelée l&#8217;île aux Français. Le mouillage de Montevideo
+est sûr, quoiqu&#8217;on y essuie quelquefois des pamperos, qui sont des
+tourmentes de vent de sud-ouest, accompagnés d&#8217;orages affreux.</p>
+
+<p>Montevideo a un gouverneur particulier, lequel est immédiatement sous
+les ordres du gouverneur général de la province. Les environs de cette
+ville sont presque incultes et ne fournissent ni froment ni maïs; il
+faut faire venir de Buenos Aires la farine, le biscuit et les autres
+provisions nécessaires aux vaisseaux. Dans les jardins, soit de la
+ville, soit des maisons qui en sont voisines, on ne cultive presque
+aucun légume; on y trouve seulement des melons, des courges, des figues,
+des pêches, des pommes et des coings en grande quantité. Les bestiaux y
+sont dans la même abondance que dans le reste de ce pays; ce qui, joint
+à la salubrité de l&#8217;air, rend la relâche à Montevideo excellente pour
+les équipages; on doit seulement y prendre des mesures contre la
+désertion. Tout y invite le matelot, dans un pays où la première
+réflexion qui le trappe en mettant pied à terre c&#8217;est que l&#8217;on y vit
+presque sans travail. En effet, comment résister à la comparaison de
+couler dans le sein de l&#8217;oisiveté des jours tranquilles sous un climat
+heureux, ou de languir affaissé sous le poids d&#8217;une vie constamment
+laborieuse et d&#8217;accélérer dans les travaux de la mer les douleurs d&#8217;une
+vieillesse indigente?</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+
+<p>Le 28 février 1767, nous appareillâmes de Montevideo avec les deux
+frégates espagnoles et une tartane chargée de bestiaux. Nous convînmes
+don Ruis et moi, qu&#8217;en rivière il prendrait la tête, et qu&#8217;une fois au
+large, je conduirais la marche. Toutefois, pour obvier au cas de
+séparation, j&#8217;avais donné à chacune des frégates un pilote des
+Malouines. L&#8217;après-midi il fallut mouiller, la brume ne permettant de
+voir ni la grande terre ni l&#8217;île de Flores. Le vent fut contraire le
+lendemain; je comptais néanmoins que nous appareillerions, les courants
+assez forts dans cette rivière favorisant les bordées; mais voyant le
+jour presque écoulé sans que le commandant espagnol fit aucun signal,
+j&#8217;envoyai un officier pour lui dire que, venant de reconnaître l&#8217;île de
+Flores dans une éclaircie, je me trouvais mouillé beaucoup trop près du
+banc aux Anglais, et que mon avis était d&#8217;appareiller le lendemain, vent
+contraire ou non. Don Ruis me fit répondre qu&#8217;il était entre les mains
+du pilote, pratique de la rivière, qui ne voulait lever l&#8217;ancre que d&#8217;un
+vent favorable et fait. L&#8217;officier alors le prévint de ma part que je
+mettrais à la voile dès la pointe du jour et que je l&#8217;attendrais en
+louvoyant, ou mouillé plus au nord, à moins que les marées ou la force
+du vent ne me séparassent de lui malgré moi.</p>
+
+<p>La tartane n&#8217;avait point mouillé la veille et nous la perdîmes de vue le
+soir pour ne plus la revoir. Elle revint à Montevideo trois semaines
+après, sans avoir rempli sa mission. La nuit fut orageuse, le pamperos
+souffla avec furie et nous fit chasser: une seconde ancre que nous
+mouillâmes nous étala. Le jour nous montra les vaisseaux espagnols, mâts
+de hune et basses vergues amenés, lesquels avaient beaucoup plus chassé
+que nous. Le vent était encore contraire et violent, la mer très grosse,
+ce ne fut qu&#8217;à neuf heures que nous pûmes appareiller sous les quatre
+voiles majeures; à midi nous avions perdu de vue les Espagnols demeurés
+à l&#8217;ancre et le 3 mars au soir, nous étions hors de la rivière.</p>
+
+<p>Nous eûmes, pendant la traversée aux Malouines, des vents variables du
+nord-ouest au sud-ouest, presque toujours gros temps et mauvaise mer:
+nous fûmes contraints de passer à la cape le 15 et le 16, ayant essuyé
+quelques avaries. D&#8217;ailleurs notre mâture exigeait le plus grand
+ménagement, la frégate dérivait outre mesure, sa marche n&#8217;était point
+égale sur les deux bords, et le gros temps ne nous permettait pas de
+tenter des changements dans son arrimage qui eussent pu la mettre mieux
+dans son assiette. En général les bâtiments fins et longs sont tellement
+capricieux; leur marche est assujettie à un si grand nombre de causes
+souvent imperceptibles, qu&#8217;il est fort difficile de démêler celles dont
+elle dépend. On n&#8217;y va qu&#8217;à tâtons, et les plus habiles y peuvent
+prendre le change.</p>
+
+<p>Depuis le 17 après-midi que nous commençâmes à trouver le fond, le temps
+fut toujours chargé d&#8217;une brume épaisse. Le 19, ne voyant pas la terre,
+quoique l&#8217;horizon se fut éclairci et que, par mon estime, je fusse dans
+l&#8217;est des îles Sébaldes, je craignis d&#8217;avoir dépassé les Malouines et je
+pris le parti de courir à l&#8217;ouest; le vent, ce qui est fort rare dans
+ces parages, favorisait cette résolution. Je fis grand chemin à cette
+route pendant vingt-quatre heures et, ayant alors trouvé les sondes de
+la côte des Patagons, je fus assuré de ma position et je repris avec
+confiance la route à l&#8217;est. En effet, le 21, à quatre heures après midi,
+nous eûmes connaissance des Sébaldes qui nous restaient au
+nord-est-quart-d&#8217;est à huit ou dix lieues de distance, et bientôt après
+nous vîmes la terre des Malouines.</p>
+
+<p>Le 23 au soir, nous entrâmes et mouillâmes dans la grande baie, où
+mouillèrent aussi le 24 les deux frégates espagnoles. Elles avaient
+beaucoup souffert dans leur traversée, le coup de vent du 16 les ayant
+obligées d&#8217;arriver vent arrière, et la commandante ayant reçu un coup de
+mer qui avait emporté ses bouteilles, enfoncé les fenêtres de sa
+grand-chambre et mis beaucoup d&#8217;eau à bord. Presque tous les bestiaux
+embarqués à Montevideo, pour la colonie, avaient péri par le mauvais
+temps. Le 25, les trois bâtiments entrèrent dans le port et s&#8217;y
+amarrèrent.</p>
+
+<p>Le 1<sup>er</sup> avril, je livrai notre établissement aux Espagnols qui en prirent
+possession en arborant l&#8217;étendard d&#8217;Espagne, que la terre et les
+vaisseaux saluèrent de vingt et un coups de canon au lever et au coucher
+du soleil. J&#8217;avais lu aux Français habitants de cette colonie naissante
+une lettre du roi, par laquelle Sa Majesté leur permettait d&#8217;y rester
+sous la domination du roi catholique. Quelques familles profitèrent de
+cette permission; le reste, avec l&#8217;état-major, fut embarqué sur les
+frégates espagnoles, lesquelles appareillèrent pour Montevideo le 27 au
+matin. Pour moi je fus contraint de rester aux Malouines à attendre
+<i>L&#8217;Étoile</i> sans laquelle je ne pouvais continuer mon voyage.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+
+<p>C&#8217;est en 1580 que l&#8217;on voit les jésuites admis pour la première fois
+dans ces fertiles régions, où ils ont depuis fondé, sous le règne de
+Philippe III, les missions fameuses auxquelles on donne en Europe le nom
+du Paraguay, et plus à propos en Amérique celui de l&#8217;Uruguay, rivière
+sur laquelle elles sont situées. Elles ont toujours été divisées en
+peuplades, faibles d&#8217;abord et en petit nombre, mais que des progrès
+successifs ont porté jusqu&#8217;à celui de trente-sept; savoir, vingt-neuf
+sur la rive droite de l&#8217;Uruguay, et huit sur la rive gauche, régies
+chacune par deux jésuites en habit de l&#8217;ordre. Deux motifs qu&#8217;il est
+permis aux souverains d&#8217;allier, lorsque l&#8217;un ne nuit pas à l&#8217;autre, la
+religion et l&#8217;intérêt, avaient fait désirer aux monarques espagnols la
+conversion de ces Indiens; en les rendant catholiques on civilisait des
+hommes sauvages, on se rendait maître d&#8217;une contrée vaste et abondante;
+c&#8217;était ouvrir à la métropole une nouvelle source de richesses et
+acquérir des adorateurs au vrai Dieu. Les jésuites se chargèrent de
+remplir ces vues, mais ils représentèrent que, pour faciliter le succès
+d&#8217;une si pénible entreprise il fallait qu&#8217;ils fussent indépendants des
+gouverneurs de la province et que même aucun Espagnol ne pénétrât dans
+le pays.</p>
+
+<p>Le motif qui fondait cette demande était la crainte que les vices des
+Européens ne diminuassent la ferveur des néophytes, ne les éloignassent
+même du christianisme, et que la hauteur espagnole ne leur rendît odieux
+un joug trop appesanti. La cour d&#8217;Espagne, approuvant ces raisons, régla
+que les missionnaires seraient soustraits à l&#8217;autorité des gouverneurs,
+et que le trésor leur donnerait chaque année soixante mille piastres
+pour les frais des défrichements, sous la condition qu&#8217;à mesure que les
+peuplades seraient formées et les terres mises en valeur, les Indiens
+paieraient annuellement au roi une piastre par homme depuis l&#8217;âge de
+dix-huit ans jusqu&#8217;à celui de soixante. On exigea aussi que les
+missionnaires apprissent aux Indiens la langue espagnole; mais cette
+clause ne paraît pas avoir été exécutée.</p>
+
+<p>Les jésuites entrèrent dans la carrière avec le courage des martyrs et
+une patience vraiment angélique. Il fallait l&#8217;un et l&#8217;autre pour
+attirer, retenir, plier à l&#8217;obéissance et au travail des hommes féroces,
+inconstants, attachés autant à leur paresse et à leur indépendance.</p>
+
+<p>Les obstacles furent infinis, les difficultés renaissaient à chaque pas;
+le zèle triompha de tout, et la douceur des missionnaires amena enfin à
+leurs pieds ces farouches habitants des bois. En effet, ils les
+réunirent dans des habitations, leur donnèrent des lois, introduisirent
+chez eux les arts utiles et agréables; enfin, d&#8217;une nation barbare, sans
+m&#339;urs et sans religion, ils en firent un peuple doux, policé, exact
+observateur des cérémonies chrétiennes. Ces Indiens, charmés par
+l&#8217;éloquence persuasive de leurs apôtres, obéissaient volontiers à des
+hommes qu&#8217;ils voyaient se sacrifier à leur bonheur; de telle façon que,
+quand ils voulaient se former une idée du roi d&#8217;Espagne, ils le
+représentaient sous l&#8217;habit de saint Ignace.</p>
+
+<p>Cependant il y eut contre son autorité un instant de révolte dans
+l&#8217;année 1757. Le roi catholique venait d&#8217;échanger avec le Portugal les
+peuplades des missions situées sur la rive gauche de l&#8217;Uruguay contre la
+colonie du Saint-Sacrement. L&#8217;envie d&#8217;anéantir la contrebande énorme,
+dont nous avons parlé plusieurs fois, avait engagé la cour de Madrid à
+cet échange. L&#8217;Uruguay devenait ainsi la limite des possessions
+respectives des deux couronnes; on faisait passer sur sa rive droite les
+Indiens des peuplades cédées, et on les dédommageait en argent du
+travail de leur déplacement. Mais ces hommes, accoutumés à leurs foyers,
+ne purent souffrir d&#8217;être obligés de quitter des terres en pleine valeur
+pour en aller défricher de nouvelles. Ils prirent donc les armes: depuis
+longtemps on leur avait permis d&#8217;en avoir pour se défendre contre les
+incursions des Paulistes, brigands sortis du Brésil et qui s&#8217;étaient
+formés en république vers la fin du XVI<sup>e</sup> siècle. La révolte éclata sans
+qu&#8217;aucun jésuite parût jamais à la tête des Indiens.</p>
+
+<p>On dit même qu&#8217;ils furent retenus par force dans les villages pour y
+exercer les fonctions du sacerdoce. Le gouverneur général de la province
+de La Plata, dom Joseph Andonaighi, marcha contre les rebelles, suivi de
+dom Joachim de Viana, gouverneur de Montevideo.</p>
+
+<p>Il les défit dans une bataille où il périt plus de deux mille Indiens.
+Il s&#8217;achemina ensuite à la conquête du pays; et dom Joachim, voyant la
+terreur qu&#8217;une première défaite y avait répandue, se chargea avec six
+cents hommes de le réduire en entier. En effet, il attaqua la première
+peuplade, s&#8217;en empara sans résistance et, celle-là prise, toutes les
+autres se soumirent.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites la cour d&#8217;Espagne rappela dom Joseph Andonaighi et
+dom Pedro Cevallos arriva à Buenos Aires pour le remplacer. En même
+temps Viana reçut ordre d&#8217;abandonner les missions et de ramener ses
+troupes. Il ne fut plus question de l&#8217;échange, projeté entre les deux
+couronnes, et les Portugais, qui avaient marché contre les Indiens avec
+les Espagnols, revinrent avec eux. C&#8217;est dans le temps de cette
+expédition que s&#8217;est répandu en Europe le bruit de l&#8217;élection du roi
+Nicolas, Indien dont en effet les rebelles firent un fantôme de royauté.</p>
+
+<p>Dom Joachim de Viana m&#8217;a dit que, quand il eut reçu l&#8217;ordre de quitter
+les missions, une grande partie des Indiens, mécontents de la vie qu&#8217;ils
+menaient, voulaient le suivre. Il s&#8217;y opposa, mais il ne put empêcher
+que sept familles ne l&#8217;accompagnassent, et il les établit aux Maldonades
+où elles donnent aujourd&#8217;hui l&#8217;exemple de l&#8217;industrie et du travail. Je
+fus surpris de ce qu&#8217;il me dit au sujet de ce mécontentement des
+Indiens. Comment l&#8217;accorder avec tout ce que j&#8217;avais lu sur la manière
+dont ils étaient gouvernés? J&#8217;aurais cité les lois des missions, comme
+le modèle d&#8217;une administration faite pour donner aux humains le bonheur
+et la sagesse.</p>
+
+<p>En effet, quand on se représente de loin et en général ce gouvernement
+magique fondé par les seules armes spirituelles, et qui n&#8217;était lié que
+par les chaînes de la persuasion, quelle institution plus honorable à
+l&#8217;humanité! C&#8217;est une société qui habite une terre fertile sous un
+climat fortuné, dont tous les membres sont laborieux et où personne ne
+travaille pour soi; les fruits de la culture commune sont rapportés
+fidèlement dans les magasins publics, d&#8217;où l&#8217;on distribue à chacun ce
+qui lui est nécessaire pour sa nourriture, son habillement et
+l&#8217;entretien de son ménage; l&#8217;homme dans la vigueur de l&#8217;âge nourrit par
+son travail l&#8217;enfant qui vient de naître; et lorsque le temps a usé ses
+forces, il reçoit de ses concitoyens les mêmes services dont il leur a
+fait l&#8217;avance; les maisons particulières sont commodes, les édifices
+publics sont beaux; le culte est uniforme et scrupuleusement suivi; ce
+peuple heureux ne connaît ni rangs ni conditions, il est également à
+l&#8217;abri des richesses et de l&#8217;indigence. Telles ont dû paraître et telles
+me paraissaient les missions dans le lointain et l&#8217;illusion de la
+perspective. Mais, en matière de gouvernement, un intervalle immense
+sépare la théorie de l&#8217;administration. J&#8217;en fus convaincu par les
+détails suivants que m&#8217;ont faits unanimement cent témoins oculaires.</p>
+
+<p>L&#8217;étendue du terrain que renferment les missions peut être de deux cents
+lieues du nord au sud, de cent cinquante de l&#8217;est à l&#8217;ouest, et la
+population y est d&#8217;environ trois cent mille âmes, des forêts immenses y
+offrent des bois de toute espèce, de vastes pâturages y contiennent au
+moins deux millions de têtes de bestiaux; de belles rivières vivifient
+l&#8217;intérieur de cette contrée et y appellent partout la circulation et le
+commerce. Voilà le local, comment y vivait-on? Le pays était, comme nous
+l&#8217;avons dit, divisé en paroisses, et chaque paroisse régie par deux
+jésuites, l&#8217;un curé, l&#8217;autre son vicaire. La dépense totale pour
+l&#8217;entretien des peuplades entraînait peu de frais, les Indiens étant
+nourris, habillés, logés du travail de leurs mains; la plus forte
+dépense allait à l&#8217;entretien des églises construites et ornées avec
+magnificence. Le reste du produit de la terre et tous les bestiaux
+appartenaient aux jésuites qui, de leur côté, faisaient venir d&#8217;Europe
+les outils des différents métiers, des vitres, des couteaux, des
+aiguilles à coudre, des images, des chapelets, de la poudre et des
+fusils. Leur revenu annuel consistait en coton, suifs, cuirs, miel et
+surtout en maté, plante mieux connue sous le nom d&#8217;herbe du Paraguay,
+dont la compagnie faisait seule le commerce, et dont la consommation est
+immense dans toutes les Indes espagnoles où elle tient lieu de thé.</p>
+
+<p>Les Indiens avaient pour leurs curés une soumission tellement servile
+que non seulement ils se laissaient punir du fouet à la manière du
+collège, hommes et femmes, pour les fautes publiques, mais qu&#8217;ils
+venaient eux-mêmes solliciter le châtiment des fautes mentales.</p>
+
+<p>Dans chaque paroisse les Pères élisaient tous les ans des corrégidors et
+des capitulaires chargés des détails de l&#8217;administration. La cérémonie
+de leur élection se faisait avec pompe le premier jour de l&#8217;an dans le
+parvis de l&#8217;église, et se publiait au son des cloches et des instruments
+de toute espèce. Les élus venaient aux pieds du Père curé recevoir les
+marques de leur dignité qui ne les exemptait pas d&#8217;être fouettés comme
+les autres.</p>
+
+<p>Leur plus grande distinction était de porter des habits, tandis qu&#8217;une
+chemise de toile de coton composait seule le vêtement du reste des
+Indiens de l&#8217;un et l&#8217;autre sexe.</p>
+
+<p>La fête de la paroisse et celle du curé se célébraient aussi par des
+réjouissances publiques, même par des comédies; elles ressemblaient sans
+doute à nos anciennes pièces qu&#8217;on nommait mystères.</p>
+
+<p>Le curé habitait une maison vaste, proche de l&#8217;église elle avait
+attenant deux corps de logis dans l&#8217;un desquels étaient les écoles pour
+la musique, la peinture, la sculpture, l&#8217;architecture et les ateliers de
+différents métiers; l&#8217;Italie leur fournissait les maîtres pour les arts,
+et les Indiens apprennent, dit-on, avec facilité; l&#8217;autre corps de logis
+contenait un grand nombre de jeunes filles occupées à divers ouvrages
+sous la garde et l&#8217;inspection des vieilles femmes: il se nommait le
+Guatiguasu ou le séminaire. L&#8217;appartement du curé communiquait
+intérieurement avec ces deux corps de logis.</p>
+
+<p>Ce curé se levait à cinq heures du matin, prenait une heure pour
+l&#8217;oraison mentale, disait sa messe à six heures et demie, on lui baisait
+la main à sept heures, et l&#8217;on faisait alors la distribution publique
+d&#8217;une once de maté par famille. Après sa messe, le curé déjeunait,
+disait son bréviaire, travaillait avec les corrégidors dont les quatre
+premiers étaient ses ministres, visitait le séminaire, les écoles et les
+ateliers; s&#8217;il sortait, c&#8217;était à cheval et avec un grand cortège; il
+dînait à onze heures seul avec son vicaire, restait en conversation
+jusqu&#8217;à midi, et faisait la sieste jusqu&#8217;à deux heures; il était
+renfermé dans son intérieur jusqu&#8217;au rosaire, après lequel il y avait
+conversation jusqu&#8217;à sept heures du soir; alors le curé soupait; à huit
+heures il était censé couché.</p>
+
+<p>Le peuple cependant était depuis huit heures du matin distribué aux
+divers travaux soit de la terre, soit des ateliers, et les corrégidors
+veillaient au sévère emploi du temps; les femmes filaient du coton; on
+leur en distribuait tous les lundis une certaine quantité qu&#8217;il fallait
+rapporter filé à la fin de la semaine; à cinq heures et demie du soir on
+se rassemblait pour réciter le rosaire et baiser encore la main du curé;
+ensuite se faisait la distribution d&#8217;une once de maté et de quatre
+livres de b&#339;uf pour chaque ménage qu&#8217;on supposait être composé de huit
+personnes; on donnait aussi du maïs. Le dimanche on ne travaillait
+point, l&#8217;office divin prenait plus de temps; ils pouvaient ensuite se
+livrer à quelques jeux aussi tristes que le reste de leur vie.</p>
+
+<p>On voit par ce détail exact que les Indiens n&#8217;avaient en quelque sorte
+aucune propriété et qu&#8217;ils étaient assujettis à une uniformité de
+travail et de repos cruellement ennuyeuse. Cet ennui, qu&#8217;avec raison on
+dit mortel, suffit pour expliquer ce qu&#8217;on nous a dit: qu&#8217;ils quittaient
+la vie sans la regretter, et qu&#8217;ils mouraient sans avoir vécu. Quand une
+fois ils tombaient malades, il était rare qu&#8217;ils guérissent; et
+lorsqu&#8217;on leur demandait alors si de mourir les affligeait, ils
+répondaient que non, et le répondaient comme des gens qui le pensent. On
+cessera maintenant d&#8217;être surpris de ce que, quand les Espagnols
+pénétrèrent dans les missions, ce grand peuple administré comme un
+couvent témoigna le plus grand désir de forcer la clôture. Au reste, les
+jésuites nous représentaient ces Indiens comme une espèce d&#8217;hommes qui
+ne pouvait jamais atteindre qu&#8217;à l&#8217;intelligence des enfants; la vie
+qu&#8217;ils menaient empêchait ces grands enfants d&#8217;avoir la gaieté des
+petits.</p>
+
+<p>La Compagnie s&#8217;occupait du soin d&#8217;étendre les missions lorsque le
+contrecoup d&#8217;événements passés en Europe vint renverser dans le Nouveau
+Monde l&#8217;ouvrage de tant d&#8217;années et de patience. La cour d&#8217;Espagne,
+ayant pris la résolution de chasser les jésuites, voulut que cette
+opération se fît en même temps dans toute l&#8217;étendue de ses vastes
+domaines. Cevallos fut rappelé de Buenos Aires et don Francisco
+Bucarelli nommé pour le remplacer. Il partit instruit de la besogne à
+laquelle on le destinait et prévenu d&#8217;en différer l&#8217;exécution jusqu&#8217;à de
+nouveaux ordres qu&#8217;il ne tarderait pas à recevoir. Le confesseur du roi,
+le comte d&#8217;Aranda et quelques ministres étaient les seuls auxquels fut
+confié le secret de cette affaire. Bucarelli fit son entrée à Buenos
+Aires au commencement de 1767.</p>
+
+<p>Lorsque dom Pedro Cevallos fut arrivé en Espagne, on expédia au marquis
+de Bucarelli un paquebot chargé des ordres tant pour cette province que
+pour le Chili, où ce général devait les faire passer par terre. Ce
+bâtiment arriva dans la rivière de la Plata au mois de juin 1767 et le
+gouverneur dépêcha sur-le-champ deux officiers, l&#8217;un au vice-roi du
+Pérou, l&#8217;autre au président de l&#8217;audience du Chili, avec les paquets de
+la cour qui les concernaient. Il songea ensuite à répartir ses ordres
+dans les différents lieux de sa province où il y avait des jésuites,
+tels que Cordoue, Mendoze, Corrientes, Santa Fe, Salta, Montevideo et le
+Paraguay. Comme il craignit que, parmi les commandants de ces divers
+endroits, quelques-uns n&#8217;agissent pas avec la promptitude, le secret et
+l&#8217;exactitude que la cour désirait, il leur enjoignit, en leur adressant
+ses ordres, de ne les ouvrir que le jour qu&#8217;il fixait pour l&#8217;exécution,
+et de ne le faire qu&#8217;en présence de quelques personnes qu&#8217;il nommait:
+gens qui occupaient dans les mêmes lieux les premiers emplois
+ecclésiastiques et civils. Cordoue surtout l&#8217;intéressait; c&#8217;était dans
+ces provinces la principale maison des jésuites et la résidence
+habituelle du provincial.</p>
+
+<p>C&#8217;est là qu&#8217;ils formaient et qu&#8217;ils instruisaient dans la langue et les
+usages du pays les sujets destinés aux missions et à devenir chefs des
+peuplades; on y devait trouver leurs papiers les plus importants. Le
+marquis de Bucarelli se résolut à y envoyer un officier de confiance
+qu&#8217;il nomma lieutenant du roi de cette place, et que, sous ce prétexte,
+il fit accompagner d&#8217;un détachement de troupes.</p>
+
+<p>Il restait à pourvoir à l&#8217;exécution des ordres du roi dans les missions,
+et c&#8217;était le point critique. Faire arrêter les jésuites au milieu des
+peuplades, on ne savait pas si les Indiens voudraient le souffrir, et il
+eût fallu soutenir cette exécution violente par un corps de troupes
+assez nombreux pour parer à tout événement.</p>
+
+<p>D&#8217;ailleurs n&#8217;était-il pas indispensable, avant que de songer à en
+retirer les jésuites, d&#8217;avoir une autre forme de gouvernement prête à
+substituer au leur et d&#8217;y prévenir ainsi les désordres de l&#8217;anarchie? Le
+gouvernement se détermina à temporiser et se contenta pour le moment
+d&#8217;écrire dans les missions qu&#8217;on lui envoyât sur-le-champ le corrégidor
+et un cacique de chaque peuplade pour leur communiquer des lettres du
+roi. Il expédia cet ordre avec la plus grande célérité afin que les
+Indiens fussent en chemin et hors des réductions avant que la nouvelle
+de l&#8217;expulsion de la Société pût y parvenir. Par ce moyen il remplissait
+deux vues, l&#8217;une de se procurer des otages qui l&#8217;assureraient de la
+fidélité des peuplades lorsqu&#8217;il en retirerait les jésuites; l&#8217;autre, de
+gagner l&#8217;affection des principaux Indiens par les bons traitements qu&#8217;on
+leur prodiguerait à Buenos Aires et d&#8217;avoir le temps de les instruire du
+nouvel état dans lequel ils entreraient lorsque, n&#8217;étant plus tenus par
+la lisière, ils jouiraient des mêmes privilèges et de la même propriété
+que les autres sujets du roi.</p>
+
+<p>Tout avait été concerté avec le plus profond secret et, quoiqu&#8217;on eût
+été surpris de voir arriver un bâtiment d&#8217;Espagne sans autres lettres
+que celles adressées au général, on était fort éloigné d&#8217;en soupçonner
+la cause.</p>
+
+<p>Le moment de l&#8217;exécution générale était combiné pour le jour où tous les
+courriers auraient eu le temps de se rendre à leur destination et le
+gouverneur attendait cet instant avec impatience, lorsque l&#8217;arrivée des
+deux chambekins du roi, l&#8217;Andatu et l&#8217;Aventurero, venant de Cadix,
+faillit à rompre toutes ses mesures. Il avait ordonné au gouverneur de
+Montevideo, au cas qu&#8217;il arrivât quelques bâtiments d&#8217;Europe, de ne pas
+laisser communiquer avec qui que ce fut, avant que de l&#8217;en avoir
+informé; mais l&#8217;un de ces deux chambekins s&#8217;étant perdu, comme nous
+l&#8217;avons dit, en entrant dans la rivière, il fallait bien en sauver
+l&#8217;équipage et lui donner les secours que sa situation exigeait.</p>
+
+<p>Les deux chambekins étaient sortis d&#8217;Espagne depuis que les jésuites y
+avaient été arrêtés: ainsi on ne pouvait empêcher que cette nouvelle ne
+se répandît.</p>
+
+<p>Un officier de ces bâtiments fut sur-le-champ envoyé au marquis de
+Bucarelli et arriva à Buenos Aires le 9 juillet à dix heures du soir. Le
+gouverneur ne balança pas: il expédia à l&#8217;instant à tous les commandants
+des places un ordre d&#8217;ouvrir leurs paquets et d&#8217;en exécuter le contenu
+avec la plus grande célérité. À deux heures après minuit, tous les
+courriers étaient partis et les deux maisons des jésuites à Buenos Aires
+investies, au grand étonnement de ces Pères qui croyaient rêver
+lorsqu&#8217;on vint les tirer du sommeil pour les constituer prisonniers et
+se saisir de leurs papiers. Le lendemain, on publia dans la ville un ban
+qui décernait peine de mort contre ceux qui entretiendraient commerce
+avec les jésuites et on y arrêta cinq négociants qui voulaient, dit-on,
+leur faire passer des avis à Cordoue.</p>
+
+<p>Les ordres du roi s&#8217;exécutèrent avec la même facilité dans toutes les
+villes. Partout les jésuites furent surpris sans avoir eu le moindre
+indice, et on mit la main sur leurs papiers. On les fit aussitôt partir
+de leurs différentes maisons, escortés par des détachements de troupes
+qui avaient ordre de tirer sur ceux qui chercheraient à s&#8217;échapper. Mais
+on n&#8217;eut pas besoin d&#8217;en venir à cette extrémité. Ils témoignèrent la
+plus parfaite résignation, s&#8217;humiliant sous la main qui les frappait et
+reconnaissant, disaient-ils, que leurs péchés avaient mérité le
+châtiment dont Dieu les punissait. Les jésuites de Cordoue, au nombre de
+plus de cent, arrivèrent à la fin d&#8217;août à la Encenada, où se rendirent
+peu après ceux de Corrientes, de Buenos Aires et de Montevideo. Ils
+furent aussitôt embarqués et ce premier convoi appareilla, comme nous
+l&#8217;avons déjà dit, à la fin de septembre. Les autres, pendant ce temps,
+étaient en chemin pour venir à Buenos Aires attendre un nouvel
+embarquement.</p>
+
+<p>On y vit arriver le 13 septembre tous les corrégidors et un cacique de
+chaque peuplade, avec quelques Indiens de leur suite. Ils étaient sortis
+des missions avant qu&#8217;on s&#8217;y doutât de l&#8217;objet qui les faisait mander.</p>
+
+<p>La nouvelle qu&#8217;ils en apprirent en chemin leur fit impression, mais ne
+les empêcha pas de continuer leur route. La seule instruction dont les
+curés eussent muni au départ leurs chers néophytes avait été de ne rien
+croire de tout ce que leur débiterait le gouverneur général.
+«Préparez-vous, mes enfants, leur avaient-ils dit, à entendre beaucoup
+de mensonges.» À leur arrivée, on les amena en droiture au gouvernement,
+où je fus présent à leur réception. Ils y entrèrent à cheval au nombre
+de cent vingt et s&#8217;y formèrent en croissant sur deux lignes: un
+Espagnol, instruit dans la langue des Guaranis, leur servait
+d&#8217;interprète. Le gouverneur parut à un balcon; il leur fit dire qu&#8217;ils
+étaient les bienvenus, qu&#8217;ils allassent se reposer, et qu&#8217;il les
+informerait du jour auquel il aurait résolu de leur signifier les
+intentions du roi. Il ajouta sommairement qu&#8217;il venait les tirer
+d&#8217;esclavage et les mettre en possession de leurs biens dont, jusqu&#8217;à
+présent, ils n&#8217;avaient pas joui. Ils répondirent par un cri général, en
+élevant la main droite vers le ciel et souhaitant mille prospérités au
+roi et au gouverneur. Ils ne paraissent pas mécontents, mais il était
+aisé de démêler sur leur visage plus de surprise que de joie. Au sortir
+du gouvernement, on les conduisit à une maison des jésuites où ils
+furent logés, nourris et entretenus aux dépens du roi. Le gouverneur, en
+les faisant venir, avait mandé nommément le fameux cacique Nicolas, mais
+on écrivit que son grand âge et ses infirmités ne lui permettaient pas
+de se déplacer.</p>
+
+<p>À mon départ de Buenos Aires, les Indiens n&#8217;avaient pas encore été
+appelés à l&#8217;audience du général. Il voulait leur laisser le temps
+d&#8217;apprendre un peu la langue et de connaître la façon de vivre des
+Espagnols. J&#8217;ai plusieurs fois été les voir. Ils m&#8217;ont paru d&#8217;un naturel
+indolent, je leur trouvais cet air stupide d&#8217;animaux pris au piège. On
+m&#8217;en fit remarquer que l&#8217;on disait fort instruits; mais, comme ils ne
+parlaient que la langue guarani, je ne fus pas dans le cas d&#8217;apprécier
+le degré de leurs connaissances; seulement j&#8217;entendis jouer du violon un
+cacique que l&#8217;on nous assurait être grand musicien; il joua une sonate
+et je crus entendre les sons obligés d&#8217;une serinette. Au reste, peu de
+temps après leur arrivée à Buenos Aires, la nouvelle de l&#8217;expulsion des
+jésuites étant parvenue dans les missions, le marquis de Bucarelli reçut
+une lettre du provincial qui s&#8217;y trouvait pour lors, dans laquelle il
+l&#8217;assurait de sa soumission et de celle de toutes les peuplades aux
+ordres du roi.</p>
+
+<p>Ces missions des Guaranis et des Tapes sur l&#8217;Uruguay n&#8217;étaient pas les
+seules que les jésuites eussent fondées dans l&#8217;Amérique méridionale.
+Plus au nord ils avaient rassemblé et soumis aux mêmes lois les Mayas,
+les Chiquitos et les Avipones. Ils formaient aussi de nouvelles
+réductions dans le sud du Chili du côté de l&#8217;île du Chiloé; et depuis
+quelques années ils s&#8217;étaient ouverts une route pour passer de cette
+province au Pérou, en traversant le pays des Chiquitos, route plus
+courte que celle que l&#8217;on suivait jusqu&#8217;à présent. Au reste, dans les
+pays où ils pénétraient, ils faisaient appliquer sur des poteaux la
+devise de la Compagnie; et sur la carte de leurs réductions faite par
+eux, elles sont énoncées sous cette dénomination, <i>oppida christianomm</i>.</p>
+
+<p>On s&#8217;était attendu, en saisissant les biens des jésuites dans cette
+province, de trouver dans leurs maisons des sommes d&#8217;argent
+considérables; on en a néanmoins trouvé fort peu. Leurs magasins étaient
+à la vérité garnis de marchandises de tout genre, tant de ce pays que de
+l&#8217;Europe, et même il y en avait de beaucoup d&#8217;espèces qui ne se
+consomment point dans ces provinces. Le nombre de leurs esclaves était
+considérable, on en comptait trois mille cinq cents dans la seule maison
+de Cordoue.</p>
+
+<p>Ma plume se refuse au détail de tout ce que le public de Buenos Aires
+prétendait avoir été trouvé dans les papiers saisis aux jésuites; les
+haines sont encore trop récentes pour qu&#8217;on puisse discerner les fausses
+imputations des véritables. J&#8217;aime mieux rendre justice à la plus grande
+partie des membres de cette Société qui ne participaient point au secret
+de ses vues temporelles.</p>
+
+<p>S&#8217;il y avait dans ce corps quelques intrigants, le grand nombre,
+religieux de bonne foi, ne voyaient dans l&#8217;institut que la piété de son
+fondateur, et servaient en esprit et en vérité le Dieu auquel ils
+s&#8217;étaient consacrés. Au reste, j&#8217;ai su depuis mon retour en France que
+le marquis de Bucarelli était parti de Buenos Aires pour les missions le
+14 mai 1768, et qu&#8217;il n&#8217;y avait rencontré aucun obstacle, aucune
+résistance à l&#8217;exécution des ordres du roi catholique. On aura une idée
+de la manière dont s&#8217;est terminé cet événement intéressant en lisant les
+deux pièces suivantes qui contiennent le détail de la première scène.
+C&#8217;est ce qui s&#8217;est passé dans la réduction Yapegu située sur l&#8217;Uruguay
+et qui se trouvait la première sur le chemin du général espagnol; toutes
+les autres ont suivi l&#8217;exemple donné par celle-là.</p>
+
+<p>Traduction d&#8217;une lettre d&#8217;un capitaine de grenadiers du régiment de
+Mayorque, commandant un des détachements de l&#8217;expédition aux missions du
+Paraguay.</p>
+
+<p>D&#8217;Yapegu, le 19 juillet 1768.</p>
+
+<p>«Hier nous arrivâmes ici très heureusement; la réception que l&#8217;on a
+faite à notre général a été des plus magnifiques et telle qu&#8217;on n&#8217;aurait
+pu l&#8217;attendre de la part d&#8217;un peuple aussi simple et aussi peu accoutumé
+à de semblables fêtes. Il y a ici un collège très riche en ornements
+d&#8217;église qui sont en grand nombre; on y voit aussi beaucoup
+d&#8217;argenterie. La peuplade est un peu moins grande que Montevideo, mais
+bien mieux alignée et fort peuplée. Les maisons y sont tellement
+uniformes qu&#8217;à en voir une on les a vues toutes, comme à voir un homme
+et une femme, on a vu tous les habitants, attendu qu&#8217;il n&#8217;y a pas la
+moindre différence dans la façon dont ils sont vêtus. Il y a beaucoup de
+musiciens, mais tous médiocres.</p>
+
+<p>Dès l&#8217;instant où nous arrivâmes dans les environs de cette mission, Son
+Excellence donna l&#8217;ordre d&#8217;aller se saisir du Père provincial de la
+Compagnie de Jésus et de six autres de ces Pères, et de les mettre
+aussitôt en lieu de sûreté. Ils doivent s&#8217;embarquer un de ces jours sur
+le fleuve Uruguay. Nous croyons cependant qu&#8217;ils resteront au Salto, où
+on les gardera jusqu&#8217;à ce que tous leurs confrères aient subi le même
+sort. Nous croyons aussi rester à Yapegu cinq ou six jours et suivre
+notre chemin jusqu&#8217;à la dernière des missions. Nous sommes très contents
+de notre général qui nous fait procurer tous les rafraîchissements
+possibles. Hier nous eûmes opéra, il y en aura encore aujourd&#8217;hui une
+représentation. Les bonnes gens font tout ce qu&#8217;ils peuvent et tout ce
+qu&#8217;ils savent.</p>
+
+<p>Nous vîmes aussi hier le fameux Nicolas, celui qu&#8217;on avait tant
+d&#8217;intérêt à tenir renfermé. Il était dans un état déplorable et presque
+nu. C&#8217;est un homme de soixante et dix ans qui paraît de bons sens. Son
+Excellence lui parla longtemps et parut fort satisfaite de sa
+conversation.</p>
+
+<p>Voilà tout ce que je puis vous apprendre de nouveau.»</p>
+
+<p>Relation publiée à Buenos Aires de l&#8217;entrée de S. E. Don Francisco
+Bucarelli y Ursua dans la mission Yapegu, l&#8217;une de celles des jésuites
+chez les peuples guaranis dans le Paraguay, lorsqu&#8217;elle y arriva le 18
+juillet 1768.</p>
+
+<p>«À huit heures du matin, Son Excellence sortit de la chapelle
+Saint-Martin, située à une lieue d&#8217;Yapegu.</p>
+
+<p>Elle était accompagnée de sa garde de grenadiers et de dragons, et avait
+détaché deux heures auparavant les compagnies de grenadiers de Mayorque
+pour disposer et soutenir le passage du ruisseau Guivirade qu&#8217;on est
+obligé de traverser en balses et en canots. Ce ruisseau est à une demi
+lieue environ de la peuplade.</p>
+
+<p>Aussitôt que Son Excellence eut traversé, elle trouva les caciques et
+corrégidors des missions qui l&#8217;attendaient avec l&#8217;alferès d&#8217;Yapegu qui
+portait l&#8217;étendard royal. Son Excellence ayant reçu tous les honneurs et
+compliments usités en pareilles occasions, monta à cheval pour faire son
+entrée publique.</p>
+
+<p>Les dragons commencèrent la marche; ils étaient suivis de deux aides de
+camp qui précédaient Son Excellence, après laquelle venaient les deux
+compagnies de grenadiers de Mayorque suivies du cortège des caciques et
+corrégidors et d&#8217;un grand nombre de cavaliers de ces cantons.</p>
+
+<p>On se rendit à la grande place en face de l&#8217;église.</p>
+
+<p>Son Excellence ayant mis pied à terre, dom Francisco Martinez, vicaire
+général de l&#8217;expédition, se présenta sur les degrés du portail pour la
+recevoir. Il l&#8217;accompagna jusqu&#8217;au presbytère et entonna le Te Deum, qui
+fut chanté et exécuté par une musique toute composée de Guaranis.
+Pendant cette cérémonie l&#8217;artillerie fit une triple décharge. Son
+Excellence se rendit ensuite au logement qu&#8217;elle s&#8217;était destiné dans le
+collège des Pères, autour duquel la troupe vint camper jusqu&#8217;à ce que,
+par son ordre, elle allât prendre ses quartiers dans le Guatiguasu ou la
+Casa de las recogidas, la maison des recluses.»</p>
+
+<p>Reprenons le récit de notre voyage dont le spectacle de la révolution
+arrivée dans les missions n&#8217;a pas été une des circonstances les moins
+intéressantes.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+
+<p>Ce matin, les Patagons, qui toute la nuit avaient entretenu des feux au
+fond de la baie de Possession élevèrent un pavillon blanc sur une
+hauteur et nous répondîmes en hissant celui des vaisseaux. Ces Patagons
+étaient sans doute ceux que <i>L&#8217;Étoile</i> vit au mois de juin 1766 dans la
+baie Boucault, et le pavillon qu&#8217;ils élevaient était celui qui leur fut
+donné par M. Denys de Saint-Simon en signe d&#8217;alliance. Le soin qu&#8217;ils
+ont pris de le conserver annonce des hommes doux, fidèles à leur parole
+ou du moins reconnaissants des présents qu&#8217;on leur a faits.</p>
+
+<p>Nous aperçûmes aussi fort distinctement, lorsque nous fûmes dans le
+goulet, une vingtaine d&#8217;hommes sur la Terre de Feu. Ils étaient couverts
+de peaux et couraient à toutes jambes le long de la côte en suivant
+notre route. Ils paraissaient même de temps en temps nous faire des
+signes avec la main, comme s&#8217;ils eussent désiré que nous allassions à
+eux. Selon le rapport des Espagnols, la nation qui habite cette partie
+des Terres de Feu n&#8217;a rien des m&#339;urs cruelles de la plupart des
+sauvages. Ils accueillirent avec beaucoup d&#8217;humanité l&#8217;équipage du
+vaisseau <i>la Conception</i> qui se perdit sur leurs côtes en 1765. Ils lui
+aidèrent même à sauver une partie des marchandises de la cargaison et à
+élever des hangars pour les mettre à l&#8217;abri. Les Espagnols y
+construisirent des débris de leurs navires une barque dans laquelle ils
+se sont rendus à Buenos Aires. C&#8217;est à ces Indiens que le chambekin
+l&#8217;Andalous se disposait à mener des missionnaires lorsque nous sommes
+sortis de la rivière de la Plata. Au reste, des pains de cire provenant
+de la cargaison de ce navire ont été portés par les courants jusque sur
+la côte des Malouines, où on les trouva en 1766.</p>
+
+<p>On a vu qu&#8217;à midi nous étions sortis du premier goulet: pour lors nous
+fîmes de la voile. Le vent s&#8217;était rangé au sud, et la marée continuait
+à nous élever dans l&#8217;ouest. À trois heures l&#8217;un et l&#8217;autre nous
+manquèrent, et nous mouillâmes dans la baie Boucault sur dix-huit
+brasses fond de vase.</p>
+
+<p>Dès que nous fûmes mouillés, je fis mettre à la mer un des mes canots et
+un de <i>L&#8217;Étoile</i>. Nous nous y embarquâmes au nombre de dix officiers
+armés chacun de nos fusils, et nous allâmes descendre au fond de la
+baie, avec la précaution de faire tenir nos canots à flot et les
+équipages dedans. À peine avions-nous pied à terre que nous vîmes venir
+à nous six Américains à cheval et au grand galop. Ils descendirent de
+cheval à cinquante pas et sur-le-champ accoururent au-devant de nous en
+criant chaoua. En nous joignant, ils tendaient les mains et les
+appuyaient contre les nôtres. Ils nous serraient ensuite entre leurs
+bras, répétant à tue-tête chaoua, chaoua, que nous répétions comme eux.
+Ces bonnes gens parurent très joyeux de notre arrivée. Deux des leurs,
+qui tremblaient en venant à nous ne furent pas longtemps sans se
+rassurer. Après beaucoup de caresses réciproques, nous fîmes apporter de
+nos canots des galettes et un peu de pain frais que nous leur
+distribuâmes et qu&#8217;ils mangèrent avec avidité. À chaque instant leur
+nombre augmentait; bientôt il s&#8217;en ramassa une trentaine parmi lesquels
+il y avait quelques jeunes gens et un enfant de huit à dix ans. Tous
+vinrent à nous avec confiance et nous firent les mêmes caresses que les
+premiers. Ils ne paraissaient point étonnés de nous voir et, en imitant
+avec la voix le bruit de nos fusils, ils nous faisaient entendre que ces
+armes leur étaient connues. Ils paraissaient attentifs à faire ce qui
+pouvait nous plaire. M. de Commerçon et quelques-uns de nos messieurs
+s&#8217;occupaient à ramasser des plantes; plusieurs Patagons se mirent aussi
+à en chercher, et ils apportaient les espèces qu&#8217;ils nous voyaient
+prendre.</p>
+
+<p>L&#8217;un d&#8217;eux, apercevant le chevalier du Bouchage dans cette occupation,
+lui vint montrer un &#339;il auquel il avait un mal fort apparent et lui
+demander par signes de lui indiquer une plante qui le pût guérir. Ils
+ont donc une idée et un usage de cette médecine qui connaît les simples
+et les applique à la guérison des hommes. C&#8217;était celle de Macaon, le
+médecin des dieux, et on trouverait plusieurs Macaon chez les sauvages
+du Canada.</p>
+
+<p>Nous échangeâmes quelques bagatelles précieuses à leurs yeux contre des
+peaux de guanaques et de vigognes. Ils nous demandèrent par signes du
+tabac à fumer, et le rouge semblait les charmer: aussitôt qu&#8217;ils
+apercevaient sur nous quelque chose de cette couleur, ils venaient
+passer la main dessus et témoignaient en avoir grande envie. Au reste, à
+chaque chose qu&#8217;on leur donnait, à chaque caresse qu&#8217;on leur faisait, le
+chaoua recommençait, c&#8217;étaient des cris à étourdir. On s&#8217;avisa de leur
+faire boire de l&#8217;eau-de-vie, en ne leur laissant prendre qu&#8217;une gorgée à
+chacun. Dès qu&#8217;ils l&#8217;avaient avalée, ils se frappaient avec la main sur
+la gorge et poussaient en soufflant un son tremblant et inarticulé
+qu&#8217;ils terminaient par un roulement avec les lèvres.</p>
+
+<p>Tous firent la même cérémonie qui nous donna un spectacle assez bizarre.</p>
+
+<p>Cependant le soleil s&#8217;approchait de son couchant, et il était temps de
+songer à retourner à bord. Dès qu&#8217;ils virent que nous nous y disposions,
+ils en parurent fâchés; ils nous faisaient signe d&#8217;attendre et qu&#8217;il
+allait encore venir des leurs. Nous leur fîmes entendre que nous
+reviendrions le lendemain et nous leur apporterions ce qu&#8217;ils
+désiraient: il nous sembla qu&#8217;ils eussent mieux aimé que nous
+couchassions à terre. Lorsqu&#8217;ils virent que nous partions, ils nous
+accompagnèrent au bord de la mer; un Patagon chantait pendant cette
+marche. Quelques-uns se mirent dans l&#8217;eau jusqu&#8217;aux genoux pour nous
+suivre plus longtemps. Arrivés à nos canots, il fallait avoir l&#8217;&#339;il à
+tout. Ils saisissaient tout ce qui leur tombait sous la main. Un d&#8217;eux
+s&#8217;était emparé d&#8217;une faucille; on s&#8217;en aperçut et il la rendit sans
+résistance. Avant que de nous éloigner, nous vîmes encore grossir leur
+troupe par d&#8217;autres qui arrivaient incessamment à toute bride. Nous ne
+manquâmes pas en nous séparant d&#8217;entonner un chaoua dont toute la côte
+retentit.</p>
+
+<p>Les Américains sont les mêmes que ceux vus par <i>L&#8217;Étoile</i> en 1766. Un de
+nos matelots, qui était alors sur cette flûte, en a reconnu un qu&#8217;il
+avait vu dans le premier voyage. Ces hommes sont d&#8217;une belle taille;
+parmi ceux que nous avons vus, aucun n&#8217;était au-dessous de cinq pieds
+cinq à six pouces, ni au-dessus de cinq pieds neuf à dix pouces; les
+gens de <i>L&#8217;Étoile</i> en avaient vu dans le précédent voyage plusieurs de
+six pieds. Ce qui m&#8217;a paru être gigantesque en eux, c&#8217;est leur énorme
+carrure, la grosseur de leur tête et l&#8217;épaisseur de leurs membres. Ils
+sont robustes et bien nourris, leurs nerfs sont tendus, leur chair est
+ferme et soutenue; c&#8217;est l&#8217;homme qui, livré à la nature et à un aliment
+plein de sucs, a pris tout l&#8217;accroissement dont il est susceptible; leur
+figure n&#8217;est ni dure ni désagréable, plusieurs l&#8217;ont jolie; leur visage
+est rond et un peu plat; leurs yeux sont vifs, leurs dents extrêmement
+blanches n&#8217;auraient pour Paris que le défaut d&#8217;être larges; ils portent
+de longs cheveux noirs attachés sur le sommet de la tête. J&#8217;en ai vu qui
+avaient sous le nez des moustaches plus longues que fournies. Leur
+couleur est bronzée comme l&#8217;est sans exception celle de tous les
+Américains, tant de ceux qui habitent la zone torride, que de ceux qui y
+naissent dans les zones tempérées et glaciales. Quelques-uns les joues
+peintes en rouge; il nous a paru que leur langue était douce, et rien
+n&#8217;annonce en eux un caractère féroce. Nous n&#8217;avons point vu leurs
+femmes, peut-être allaient-elles venir; car ils voulaient toujours que
+nous attendissions, et ils avaient fait partir un des leurs du côté d&#8217;un
+grand feu, auprès duquel paraissait être leur camp à une lieue de
+l&#8217;endroit où nous étions, nous montrant qu&#8217;il en allait arriver
+quelqu&#8217;un.</p>
+
+<p>L&#8217;habillement de ces Patagons est le même à peu près que celui des
+Indiens de la rivière de la Plata; c&#8217;est un simple braqué de cuir qui
+leur couvre les parties naturelles, et un grand manteau de peaux de
+guanaques, attaché autour du corps avec une ceinture; il descend
+jusqu&#8217;aux talons, et ils laissent communément retomber en arrière la
+partie faite pour couvrir les épaules; de sorte que, malgré la rigueur
+du climat, ils sont presque toujours nus de la ceinture en haut.
+L&#8217;habitude les a sans doute rendus insensibles au froid; car, quoique
+nous fussions ici en été, le thermomètre de Réaumur n&#8217;y avait encore
+monté qu&#8217;un seul jour à dix degrés au-dessus de la congélation. Ils ont
+des espèces de bottines de cuir de cheval ouvertes par-derrière, et deux
+ou trois avaient autour du jarret un cercle de cuivre d&#8217;environ deux
+pouces de largeur. Quelques-uns de nos messieurs ont aussi remarqué que
+deux des plus jeunes avaient de ces grains de rassade dont on fait des
+colliers.</p>
+
+<p>Les seules armes que nous leur ayons vues sont deux cailloux ronds
+attachés aux deux bouts d&#8217;un boyau cordonné, semblables à ceux dont on
+se sert dans toute cette partie de l&#8217;Amérique et que nous avons décrits
+plus haut. Ils avaient aussi des petits couteaux de fer dont la lame
+était épaisse d&#8217;un pouce et demi à deux pouces. Ces couteaux de fabrique
+anglaise leur avaient vraisemblablement été donnés par M. Byron. Leurs
+chevaux, petits et fort maigres, étaient sellés et bridés à la manière
+des habitants de la rivière de la Plata. Un Patagon avait à sa selle des
+clous dorés, des étriers de bois recouverts d&#8217;une lame de cuivre, une
+bride en cuir tressé, enfin tout un harnais espagnol. Leur nourriture
+principale paraît être la moelle et la chair de guanaques et de
+vigognes. Plusieurs en avaient des quartiers attachés sur leurs chevaux,
+et nous leur en avons vu manger des morceaux crus. Ils avaient aussi
+avec eux des chiens petits et vilains, lesquels, ainsi que leurs
+chevaux, boivent de l&#8217;eau de mer, l&#8217;eau douce étant fort rare sur cette
+côte et même sur le terrain.</p>
+
+<p>Aucun d&#8217;eux ne paraissait avoir de supériorité sur les autres; ils ne
+témoignaient même aucune espèce de déférence pour deux ou trois
+vieillards qui étaient dans cette bande. Il est très remarquable que
+plusieurs nous ont dit les mots espagnols suivants: <i>manana</i>,
+<i>muchacho</i>, <i>bueno</i>, <i>chico</i>, capitan. Je crois que cette nation mène la
+même vie que les Tartares. Errant dans les plaines immenses de
+l&#8217;Amérique méridionale, sans cesse à cheval, hommes, femmes et enfants,
+suivant le gibier ou les bestiaux dont ces plaines sont couvertes, se
+vêtant et se cabanant avec des peaux, ils ont encore vraisemblablement
+avec les Tartares cette ressemblance qu&#8217;ils vont piller les caravanes
+des voyageurs. Je terminerai cet article en disant que nous avons depuis
+trouvé dans la mer Pacifique une nation d&#8217;une taille plus élevée que ne
+l&#8217;est celle des Patagons.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+
+<p>Nous fîmes aussi plusieurs voyages pour reconnaître les côtes voisines
+du continent et de la Terre de Feu; la première tentative fut
+infructueuse. J&#8217;étais parti le 22 à trois heures du matin avec MM. de
+Bournand et du Bouchage dans l&#8217;intention d&#8217;aller jusqu&#8217;au cap Hollande
+et de visiter les mouillages qui pourraient se trouver dans cette
+étendue. À notre départ il faisait calme et le plus beau temps du monde.
+Une heure après il se leva une petite brise du nord-ouest, et
+sur-le-champ le vent sauta au sud-ouest, grand frais. Nous luttâmes
+contre ce vent contraire pendant trois heures, nageant à l&#8217;abri de la
+côte, et nous gagnâmes avec peine l&#8217;embouchure d&#8217;une petite rivière qui
+se décharge dans une anse de sable protégée par la tête orientale du cap
+Forward.</p>
+
+<p>Nous y relâchâmes, comptant que le mauvais temps ne serait pas de longue
+durée. L&#8217;espérance que nous en eûmes ne servit qu&#8217;à nous faire percer de
+pluie et transir de froid. Nous avions construit dans le bois une cabane
+de branches d&#8217;arbres pour y passer la nuit moins à découvert. Ce sont
+les palais des naturels de ce pays; mais il nous manquait leur habitude
+d&#8217;y loger. Le froid et l&#8217;humidité nous chassèrent de notre gîte, et nous
+fûmes contraints de nous réfugier auprès d&#8217;un grand feu que nous nous
+appliquâmes à entretenir, tâchant de nous défendre de la pluie avec la
+voile du petit canot.</p>
+
+<p>La nuit fut affreuse, le vent et la pluie redoublèrent et ne nous
+laissèrent d&#8217;autre parti à prendre que de rebrousser chemin au point du
+jour. Nous arrivâmes à la frégate à huit heures du matin, trop heureux
+d&#8217;avoir gagné cet asile; car bientôt le temps devint si mauvais qu&#8217;il
+eût été impossible de nous mettre en route pour revenir. Il y eut
+pendant deux jours une tempête décidée, et la neige recouvrit toutes les
+montagnes.</p>
+
+<p>Cependant nous étions dans le c&#339;ur de l&#8217;été et le soleil était près de
+dix-huit heures sur l&#8217;horizon.</p>
+
+<p>Quelques jours après, j&#8217;entrepris avec plus de succès une nouvelle
+course pour visiter une partie des Terres de Feu et pour y chercher un
+port vis-à-vis le cap Forward; je me proposais de repasser ensuite au
+cap Hollande et de reconnaître la côte depuis ce cap jusqu&#8217;à la baie
+Française, ce que nous n&#8217;avions pu faire dans la première tentative. Je
+fis armer d&#8217;espingoles et de fusils la chaloupe de <i>La Boudeuse</i> et le
+grand canot de <i>L&#8217;Étoile</i>; et le 27, à quatre heures du matin, je partis
+du bord avec MM. de Bournand, d&#8217;Oraison et le prince de Nassau. Nous
+mîmes à la voile à la pointe occidentale de la baie Française pour
+traverser aux Terres de Feu, où nous atterrâmes sur les dix heures à
+l&#8217;embouchure d&#8217;une petite rivière, dans une anse de sable, mauvaise même
+pour les bateaux. Toutefois, dans un temps critique, ils auraient la
+ressource d&#8217;entrer à mer haute dans la rivière où ils trouveraient un
+abri. Nous dînâmes sur ses bords dans un assez joli bosquet qui couvrait
+de son ombre plusieurs cabanes sauvages.</p>
+
+<p>Après midi nous reprîmes notre route en longeant à la rame la Terre de
+Feu; il ventait peu de la partie à l&#8217;ouest, mais la mer était très
+houleuse. Nous traversâmes un grand enfoncement dont nous n&#8217;apercevions
+pas la fin. Son ouverture d&#8217;environ deux lieues est coupée dans son
+milieu par une île fort élevée. La grande quantité de baleines que nous
+vîmes dans cette partie et les grosses houles nous firent penser que ce
+pourrait bien être un détroit, lequel doit conduire à la mer assez
+proche du cap de Horn. Étant presque passés de l&#8217;autre bord, nous vîmes
+plusieurs feux paraître et s&#8217;éteindre; ensuite ils restèrent allumés, et
+nous distinguâmes des sauvages sur la pointe basse d&#8217;une baie où j&#8217;étais
+déterminé de m&#8217;arrêter. Nous allâmes aussitôt à leurs feux et je
+reconnus la même horde de sauvages que j&#8217;avais déjà vue à mon premier
+voyage dans le détroit. Nous les avions alors nommés Pécherais, parce
+que ce fut le premier mot qu&#8217;ils prononcèrent en nous abordant et que
+sans cesse ils nous le répétaient, comme les Patagons répètent le mot
+chaoua. La même cause nous leur a fait laisser cette fois le même nom.
+J&#8217;aurai dans la suite occasion de décrire ces habitants de la partie
+boisée du détroit; le jour prêt à finir ne nous permit pas cette fois de
+rester longtemps avec eux. Ils étaient au nombre d&#8217;environ quarante,
+hommes, femmes et enfants, et ils avaient dix ou douze canots dans une
+anse voisine. Nous les quittâmes pour traverser la baie et entrer dans
+un enfoncement que la nuit déjà faite nous empêcha de visiter. Nous la
+passâmes sur le bord d&#8217;une rivière assez considérable, où nous fîmes
+grand feu et où les voiles de nos bateaux, qui étaient grandes, nous
+servirent de tentes; d&#8217;ailleurs, au froid près, le temps était fort
+beau.</p>
+
+<p>Le lendemain au matin nous vîmes que cet enfoncement était un vrai port,
+et nous en prîmes les sondes, ainsi que celles de la baie. Le mouillage
+est très bon dans la baie depuis quarante brasses jusqu&#8217;à douze, fond de
+sable, petit gravier et coquillages. On y est à l&#8217;abri de tous les vents
+dangereux. La beauté de ce mouillage nous a engagés à le nommer baie et
+port de Beaubassin. Lorsqu&#8217;on n&#8217;aura qu&#8217;à attendre un vent favorable, il
+suffira de mouiller dans la baie. Si on veut faire du bois et de l&#8217;eau,
+caréner même, on ne peut désirer un endroit plus propre à ces opérations
+que le port de Beaubassin.</p>
+
+<p>Je laissai ici le chevalier de Bournand, qui commandait la chaloupe,
+pour prendre dans le plus grand détail toutes les connaissances
+relatives à cet endroit important, avec ordre de retourner ensuite aux
+vaisseaux.</p>
+
+<p>Pour moi, je m&#8217;embarquai dans le canot de <i>L&#8217;Étoile</i> avec M. Landais,
+l&#8217;un des officiers de cette flûte qui le commandait, et je continuai mes
+recherches. Nous fîmes route à l&#8217;ouest et visitâmes d&#8217;abord une île que
+nous tournâmes et tout autour de laquelle on peut mouiller. Sur cette
+île il y avait des sauvages occupés à la pêche. En suivant la côte, nous
+gagnâmes avant le coucher du soleil une baie qui offre un excellent
+mouillage pour trois ou quatre navires. Je l&#8217;ai nommée baie de la
+Cormorandière; nous y passâmes la nuit.</p>
+
+<p>Le 29, à la pointe du jour, nous sortîmes de la baie de la
+Cormorandière, et nous naviguâmes à l&#8217;ouest, aidés d&#8217;une marée très
+forte. Nous passâmes entre deux îles d&#8217;une grandeur inégale que je
+nommai Les Deux S&#339;urs. Un peu plus loin nous nommâmes Pain de sucre une
+montagne de cette forme très aisée à reconnaître et, à cinq lieues
+environ de la Cormorandière, nous découvrîmes une belle baie avec un
+port superbe dans le fond; une chute d&#8217;eau remarquable, qui tombe dans
+l&#8217;intérieur du port, me les fit nommer baie et port de la Cascade. La
+sûreté, la commodité de l&#8217;ancrage, la facilité de faire l&#8217;eau et le
+bois, se réunissent ici pour en faire un asile qui ne laisse rien à
+désirer aux navigateurs.</p>
+
+<p>La cascade est formée par les eaux d&#8217;une petite rivière qui serpente
+dans la coupée de plusieurs montagnes fort élevées, et sa chute peut
+avoir cinquante à soixante toises. J&#8217;ai monté au-dessus; le terrain y
+est entremêlé de bosquets et de petites plaines d&#8217;une mousse courte et
+spongieuse; j&#8217;y ai cherché et n&#8217;y ai point trouvé de traces du passage
+d&#8217;aucun homme; les sauvages de cette partie ne quittent guère les bords
+de la mer qui fournissent à leur subsistance. Au reste, toute la portion
+de la Terre de Feu, comprise depuis l&#8217;île Sainte-Elisabeth, ne me paraît
+être qu&#8217;un amas informe de grosses îles inégales, élevées, montueuses et
+dont les sommets sont couverts d&#8217;une neige éternelle. Je ne doute pas
+qu&#8217;il n&#8217;y ait entre elles un grand nombre de débouquements à la mer. Les
+arbres et les plantes sont les mêmes ici qu&#8217;à la côte des Patagons; et,
+aux arbres près, le terrain y ressemble assez à celui des îles
+Malouines.</p>
+
+<p>Je joins ici la carte particulière que j&#8217;ai faite de cette intéressante
+partie de la côte des Terres de Feu. Jusqu&#8217;à présent, on n&#8217;y connaissait
+aucun mouillage, et les navires évitaient de l&#8217;approcher. La découverte
+des trois ports que je viens d&#8217;y décrire facilitera la navigation de
+cette partie du détroit de Magellan. Le cap Forward en a toujours été un
+des points les plus redoutés des navigateurs. Il n&#8217;est que trop
+ordinaire qu&#8217;un vent contraire et impétueux empêche de le doubler: il en
+a forcé plusieurs de rétrograder jusqu&#8217;à la baie Famine. On peut
+aujourd&#8217;hui mettre à profit même les vents régnants. Il ne s&#8217;agit que de
+hanter la Terre de Feu, et d&#8217;y gagner un des trois mouillages ci-dessus,
+ce que l&#8217;on pourra presque toujours faire en louvoyant dans un canal où
+il n&#8217;y a jamais de mer pour des vaisseaux. De là toutes les bordées
+seront avantageuses et, pour peu que l&#8217;on s&#8217;aide des marées qui
+recommencent ici à être sensibles, il ne sera plus difficile de gagner
+le port Galant.</p>
+
+<p>Nous passâmes dans le port de la Cascade une nuit fort désagréable. Il
+faisait grand froid et la pluie tomba sans interruption. Elle dura
+presque toute la journée du 30. À cinq heures du matin, nous sortîmes du
+port et nous traversâmes à la voile avec un grand vent et une mer très
+grosse pour notre faible embarcation. Nous ralliâmes le continent à peu
+près à égale distance du cap Hollande et du cap Forward. Il n&#8217;était pas
+question de songer à y reconnaître la côte, trop heureux de la prolonger
+en faisant vent arrière et en portant une attention continuelle aux
+rafales violentes qui nous forçaient d&#8217;avoir toujours la drisse et
+l&#8217;écoute à la main. Il s&#8217;en fallut même très peu qu&#8217;en traversant la
+baie Française un faux coup de barre ne nous mît le canot sur la tête.</p>
+
+<p>Enfin j&#8217;arrivai à la frégate environ à dix heures du matin. Pendant mon
+absence, M. Duclos-Guyot avait déblayé ce que nous avions à terre et
+tout disposé pour l&#8217;appareillage; aussi nous commençâmes à démarrer dans
+l&#8217;après-midi.</p>
+
+<p>Le 31 décembre, à quatre heures du matin, nous achevâmes de nous
+démarrer, et à six heures nous sortîmes de la baie en nous faisant
+remorquer par nos bâtiments à rame. Il faisait calme; à sept heures il
+se leva une brise du nord-est qui se renforça dans la journée et fut
+assez claire jusqu&#8217;à midi, le temps alors devint brumeux avec de la
+pluie. À onze heures et demie, étant à mi-canal, nous découvrîmes et
+relevâmes la Cascade, le Pain de sucre, le cap Forward, le cap Holland.
+De midi à six heures du soir, nous doublâmes le cap Holland. Il ventait
+peu, et la brise ayant molli sur le soir, le temps d&#8217;ailleurs étant fort
+sombre, je pris le parti d&#8217;aller mouiller dans la rade du port Galant,
+où nous ancrâmes à dix heures. Nous eûmes bientôt lieu de nous féliciter
+d&#8217;être logés: pendant la nuit, il y eut une pluie continuelle et grand
+vent de sud-ouest.</p>
+
+<p>Nous commençâmes l&#8217;année 1768 dans cette baie nommée baie Fortescû, au
+fond de laquelle est le port Galant. Le plan de la baie et du port est
+fort exact dans M. de Gennes. Nous n&#8217;avons que trop eu le loisir de le
+vérifier, y ayant été enchaînés plus de trois semaines, avec des temps
+dont le plus mauvais hiver de Paris ne donne pas l&#8217;idée. Il est juste de
+faire un peu partager aux lecteurs le désagrément de ces journées
+funestes, en ébauchant le détail de notre séjour ici.</p>
+
+<p>Mon premier soin fut d&#8217;envoyer visiter la côte jusqu&#8217;à la baie Élisabeth
+et les îles dont le détroit de Magellan est ici parsemé; nous
+apercevions du mouillage deux de ces îles, nommées par Narborough
+Charles et Montmouth. Il a donné à celles qui sont plus éloignées le nom
+d&#8217;îles Royales, et à la plus occidentale de toutes celui d&#8217;île Rupert.
+Les vents d&#8217;ouest ne nous permettant pas d&#8217;appareiller nous affourchâmes
+le 2 avec une ancre à jet. La pluie n&#8217;empêcha pas d&#8217;aller se promener à
+terre, où l&#8217;on rencontra les traces du passage et de la relâche de
+vaisseaux anglais, savoir, du bois nouvellement scié et coupé, des
+écorces du laurier épicé assez récemment enlevées, une étiquette en
+bois, telle que dans les arsenaux de marine on en met sur les pièces de
+filin et de toile, et sur laquelle on lisait fort distinctement Chatham
+Martch. 1766. On trouva aussi sur plusieurs arbres des lettres initiales
+et des noms avec la date de 1767.</p>
+
+<p>M. Verron, qui avait fait porter ses instruments sur la presqu&#8217;île qui
+forme le port, y observa à midi avec un quart de cercle cinquante-trois
+degrés quarante minutes quarante et une secondes de latitude australe.</p>
+
+<p>Cette observation jointe au relèvement du cap Hollande, pris d&#8217;ici, et
+au relèvement du même cap Holland, fait le 16 décembre sur la pointe du
+cap Forward, détermine à douze lieues la distance du port Galant au cap
+Forward. Il y observa aussi par l&#8217;azimut la déclinaison de l&#8217;aiguille
+aimantée de vingt-deux degrés trente minutes trente-deux secondes
+nord-est, et son inclinaison du côté du pôle élevé de onze degrés onze
+minutes. Voilà les seules observations qu&#8217;il ait pu faire ici pendant
+près d&#8217;un mois, les nuits étant aussi affreuses que les jours.</p>
+
+<p>Le 4 et le 5 suivants furent des journées horribles; de la pluie, de la
+neige, un froid très vif, le vent en tourmente; c&#8217;était un temps pareil
+que décrivait le Psalmiste en disant: <i>nir, grando glacies, spiritus
+procellamm</i>. J&#8217;avais envoyé le 3 un canot pour tâcher de découvrir un
+mouillage à la Terre de Feu, et on y en avait trouvé un fort bon dans le
+sud-ouest des îles Charles et Montmouth; j&#8217;avais aussi fait reconnaître
+quelle était dans le canal la direction des marées. Je voulais avec leur
+secours, et ayant la ressource de mouillages connus, tant au nord qu&#8217;au
+sud, appareiller même avec vent contraire: mais il ne fut jamais assez
+maniable pour me le permettre. Au reste, pendant tout le temps de notre
+séjour ici, nous y remarquâmes constamment que le cours des marées dans
+cette partie du détroit est le même que dans la partie des goulets,
+c&#8217;est-à-dire que le flot porte à l&#8217;est et le jusant à l&#8217;ouest.</p>
+
+<p>Le 6 après midi, il y avait eu quelques instants de relâche, le vent
+même parut venir du sud-est, et déjà nous avions désaffourché; mais, au
+moment d&#8217;appareiller, le vent revint à ouest-nord-ouest avec des rafales
+qui nous forcèrent de réaffourcher aussitôt. Ce jour-là nous eûmes à
+bord la visite de quelques sauvages.</p>
+
+<p>Quatre pirogues avaient paru le matin à la pointe du cap Galant et,
+après s&#8217;y être tenues quelque temps arrêtées, trois s&#8217;avancèrent dans le
+fond de la baie, tandis qu&#8217;une voguait vers la frégate. Après avoir
+hésité pendant une demi-heure, enfin elle aborda avec des cris redoublés
+de Pécherais. Il y avait dedans un homme, une femme et deux enfants. La
+femme demeura dans la pirogue pour la garder, l&#8217;homme monta seul à bord
+avec assez de confiance et d&#8217;un air fort gai. Deux autres pirogues
+suivirent l&#8217;exemple de la première, et les hommes entrèrent dans la
+frégate avec les enfants.</p>
+
+<p>Bientôt ils y furent fort à leur aise. On les fit chanter, danser,
+entendre des instruments et surtout manger, ce dont ils s&#8217;acquittèrent
+avec grand appétit. Tout leur était bon: pain, viande salée, suif, ils
+dévoraient ce qu&#8217;on leur présentait. Nous eûmes même assez de peine à
+nous débarrasser de ces hôtes dégoûtants et incommodes, et nous ne pûmes
+les déterminer à rentrer dans leurs pirogues qu&#8217;en y faisant porter à
+leurs yeux des morceaux de viande salée. Ils ne témoignèrent aucune
+surprise ni à la vue des navires, ni à celle des objets divers qu&#8217;on y
+offrit à leurs regards; c&#8217;est sans doute que, pour être surpris de
+l&#8217;ouvrage des arts, il en faut avoir quelques idées élémentaires. Ces
+hommes bruts traitaient les chefs-d&#8217;&#339;uvre de l&#8217;industrie humaine comme
+ils traitaient les lois de la nature et ses phénomènes. Pendant
+plusieurs jours que cette bande passa dans le port Galant, nous la
+revîmes souvent à bord et à terre. Ces sauvages sont petits, vilains,
+maigres et d&#8217;une puanteur insupportable. Ils sont presque nus, n&#8217;ayant
+pour vêtement que de mauvaises peaux de loups marins trop petites pour
+les envelopper, peaux qui servent également et de toits à leurs cabanes,
+et de voiles à leurs pirogues. Ils ont aussi quelques peaux de
+guanaques, mais en fort petite quantité. Leurs femmes sont hideuses et
+les hommes semblent avoir pour elles peu d&#8217;égards. Ce sont elles qui
+voguent dans les pirogues et qui prennent soin de les entretenir, au
+point d&#8217;aller à la nage, malgré le froid, vider l&#8217;eau qui peut y entrer
+dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du
+rivage; à terre, elles ramassent le bois et les coquillages, sans que
+les hommes prennent aucune part au travail. Les femmes même qui ont des
+enfants à la mamelle ne sont pas exemptes de ces corvées. Elles portent
+sur le dos les enfants pliés dans la peau qui leur sert de vêtement.</p>
+
+<p>Leurs pirogues sont d&#8217;écorces mal liées avec des joncs et de la mousse
+dans les coutures. Il y a au milieu un petit foyer de sable où ils
+entretiennent toujours un peu de feu. Leurs armes sont des arcs faits,
+ainsi que les flèches, avec le bois d&#8217;une épine-vinette à feuille de
+houx qui est commune dans le détroit, la corde est de boyau et les
+flèches sont armées de pointes de pierre, taillées avec assez d&#8217;art;
+mais ces armes sont plutôt contre le gibier que contre des ennemis:
+elles sont aussi faibles que les bras destinés à s&#8217;en servir. Nous leur
+avons vu de plus des os de poisson longs d&#8217;un pied, aiguisés par le bout
+et dentelés sur un des côtés. Est-ce un poignard? Je crois plutôt que
+c&#8217;est un instrument de pêche. Ils l&#8217;adaptent à une longue perche et s&#8217;en
+servent en manière de harpon. Ces sauvages habitent pêle-mêle, hommes,
+femmes et enfants, dans les cabanes au milieu desquelles est allumé le
+feu. Ils se nourrissent principalement de coquillages; cependant ils ont
+des chiens et des lacs faits de barbe de baleine.</p>
+
+<p>J&#8217;ai observé qu&#8217;ils avaient tous les dents gâtées, et je crois qu&#8217;on en
+doit attribuer la cause à ce qu&#8217;ils mangent les coquillages brûlants,
+quoique à moitié crus.</p>
+
+<p>Au reste, ils paraissent assez bonnes gens; mais ils sont si faibles
+qu&#8217;on est tenté de ne pas leur en savoir gré. Nous avons cru remarquer
+qu&#8217;ils sont superstitieux et croient à des génies malfaisants: aussi
+chez eux les mêmes hommes qui en conjurent l&#8217;influence sont en même
+temps médecins et prêtres. De tous les sauvages que j&#8217;ai vus dans ma
+vie, les Pécherais sont les plus dénués de tout: ils sont exactement
+dans ce qu&#8217;on peut appeler l&#8217;état de nature; et, en vérité, si l&#8217;on
+devait plaindre le sort d&#8217;un homme libre et maître de lui même, sans
+devoir et sans affaires, content de ce qu&#8217;il a parce qu&#8217;il ne connaît
+pas mieux, je plaindrais ces hommes qui, avec la privation de ce qui
+rend la vie commode, ont encore à souffrir la dureté du plus affreux
+climat de l&#8217;univers. Ces Pécherais forment aussi la société d&#8217;hommes la
+moins nombreuse que j&#8217;aie rencontrée dans toutes les parties du monde;
+cependant, comme on en verra la preuve un peu plus bas, on trouve parmi
+eux des charlatans. C&#8217;est que, dès qu&#8217;il y a ensemble plus d&#8217;une
+famille, et j&#8217;entends par famille père, mère et enfants, les intérêts
+deviennent compliqués, les individus veulent dominer ou par la force ou
+par l&#8217;imposture. Le nom de famille se change alors en celui de société,
+et fut-elle établie au milieu des bois, ne fut-elle composée que de
+cousins germains, un esprit attentif y découvrira le germe de tous les
+vices auxquels les hommes rassemblés en nations ont, en se poliçant,
+donné des noms, vices qui font naître, mouvoir et tomber les plus grands
+empires. Il s&#8217;ensuit du même principe que dans les sociétés, dites
+policées, naissent des vertus dont les hommes, voisins encore de l&#8217;état
+de nature, ne sont pas susceptibles.</p>
+
+<p>Le 7 et le 8 furent si mauvais qu&#8217;il n&#8217;y eut pas moyen de sortir du
+bord; nous chassâmes même dans la nuit, et fûmes obligés de mouiller une
+ancre du bossoir. Il y eut, dans des instants, jusqu&#8217;à quatre pouces de
+neige sur notre pont, et le jour naissant nous montra que toutes les
+terres en étaient couvertes, excepté le plat pays dont l&#8217;humidité
+empêche la neige de s&#8217;y conserver. Le thermomètre fut à cinq degrés,
+quatre degrés, baissa même jusqu&#8217;à deux degrés au-dessus de la
+congélation. Le temps fut moins mauvais le 9 après midi. Les Pécherais
+s&#8217;étaient mis en chemin pour venir à bord. Ils avaient même fait une
+grande toilette, c&#8217;est-à-dire qu&#8217;ils s&#8217;étaient peint tout le corps de
+taches rouges et blanches; mais, voyant nos canots partir du bord et
+voguer vers leurs cabanes, ils les suivirent. Une seule pirogue fut à
+bord de <i>L&#8217;Étoile</i>. Elle y resta peu de temps et vint rejoindre aussitôt
+les autres avec lesquels nos messieurs étaient en grande amitié. Les
+femmes cependant étaient toutes retirées dans une même cabane, et les
+sauvages paraissaient mécontents lorsqu&#8217;on y voulait entrer. Ils
+invitaient au contraire à venir dans les autres, où ils offrirent à ces
+messieurs des moules qu&#8217;ils suçaient avant que de les présenter. On leur
+fit de petits présents qui furent acceptés de bon c&#339;ur. Ils chantèrent,
+dansèrent et témoignèrent plus de gaieté que l&#8217;on n&#8217;aurait cru en
+trouver chez des hommes sauvages, dont l&#8217;extérieur est ordinairement
+sérieux.</p>
+
+<p>Leur joie ne fut pas de longue durée. Un de leurs enfants, âgé d&#8217;environ
+douze ans, le seul de toute la bande dont la figure fut intéressante à
+nos yeux, fut saisi tout d&#8217;un coup d&#8217;un crachement de sang accompagné de
+violentes convulsions. Le malheureux avait été à bord de <i>L&#8217;Étoile</i> où
+on lui avait donné des morceaux de verre et de glace, ne prévoyant pas
+le funeste effet qui devait suivre ce présent. Ces sauvages ont
+l&#8217;habitude de s&#8217;enfoncer dans la gorge et dans les narines de petits
+morceaux de talc. Peut-être la superstition attache-t-elle chez eux
+quelque vertu à cette espèce de talisman, peut-être le regardent-ils
+comme un préservatif à quelque incommodité à laquelle ils sont sujets.
+L&#8217;enfant avait vraisemblablement fait le même usage du verre. Il avait
+les lèvres, les gencives et le palais coupés en plusieurs endroits, et
+rendait le sang presque continuellement.</p>
+
+<p>Cet accident répandit la consternation et la méfiance.</p>
+
+<p>Ils nous soupçonnèrent sans doute de quelque maléfice; car la première
+action du jongleur qui s&#8217;empara aussitôt de l&#8217;enfant fut de le
+dépouiller précipitamment d&#8217;une caque de toile qu&#8217;on lui avait donnée.
+Il voulut la rendre aux Français; et sur le refus qu&#8217;on fit de la
+reprendre, il la jeta à leurs pieds. Il est vrai qu&#8217;un autre sauvage,
+qui sans doute aimait plus les vêtements qu&#8217;il ne craignait les
+enchantements, la ramassa aussitôt.</p>
+
+<p>Le jongleur étendit d&#8217;abord l&#8217;enfant sur le dos dans une des cabanes et,
+s&#8217;étant mis à genoux entre ses jambes, il se courbait sur lui et, avec
+la tête et les deux mains, il lui pressait le ventre de toute sa force,
+criant continuellement sans qu&#8217;on pût distinguer rien d&#8217;articulé dans
+ses cris. De temps en temps, il se levait et, paraissant tenir le mal
+dans ses mains jointes, il les ouvrait tout d&#8217;un coup en l&#8217;air en
+soufflant comme s&#8217;il eût voulu chasser quelque mauvais esprit. Pendant
+cette cérémonie, une vieille femme en pleurs hurlait dans l&#8217;oreille du
+malade à le rendre sourd. Ce malheureux cependant paraissait souffrir
+autant du remède que de son mal. Le jongleur lui donna quelque trêve
+pour aller prendre sa parure de cérémonie; ensuite, les cheveux poudrés
+et la tête ornée de deux ailes blanches assez semblables au bonnet de
+Mercure, il recommença ses fonctions avec plus de confiance et tout
+aussi peu de succès. L&#8217;enfant alors paraissant plus mal, notre aumônier
+lui administra furtivement le baptême.</p>
+
+<p>Les officiers étaient revenus à bord et m&#8217;avaient raconté ce qui se
+passait à terre. Je m&#8217;y transportai aussitôt avec M. de la Porte, notre
+chirurgien major, qui fit apporter un peu de lait et de la tisane
+émolliente.</p>
+
+<p>Lorsque nous arrivâmes, le malade était hors de la cabane; le jongleur,
+auquel il s&#8217;en était joint un autre paré des mêmes ornements, avait
+recommencé son opération sur le ventre, les cuisses et le dos de
+l&#8217;enfant.</p>
+
+<p>C&#8217;était pitié de les voir martyriser cette infortunée créature qui
+souffrait sans se plaindre. Son corps était déjà, tout meurtri, et les
+médecins continuaient encore ce barbare remède avec force conjurations.
+La douleur du père et de la mère, leurs larmes, l&#8217;intérêt vif de toute
+la bande, intérêt manifesté par des signes non équivoques, la patience
+de l&#8217;enfant nous donnèrent le spectacle le plus attendrissant. Les
+sauvages s&#8217;aperçurent sans doute que nous partagions leur peine, du
+moins leur méfiance sembla-t-elle diminuée. Ils nous laissèrent
+approcher du malade, et le major examina la bouche ensanglantée que son
+père et un autre Pécherais suçaient alternativement. On eut beaucoup de
+peine à les persuader de faire usage du lait; il fallut en goûter
+plusieurs fois, et, malgré l&#8217;invincible opposition des jongleurs, le
+père enfin se détermina à en faire boire à son fils, il accepta même le
+don de la cafetière pleine de tisane émolliente. Les jongleurs
+témoignaient de la jalousie contre notre chirurgien qu&#8217;ils parurent
+cependant à la fin reconnaître pour un habile jongleur. Ils ouvrirent
+même pour lui un sac de cuir qu&#8217;ils portent toujours pendu à leur côté
+et qui contient leur bonnet de plume, de la poudre blanche, du talc et
+les autres instruments de leur art; mais à peine y eut-il jeté les yeux
+qu&#8217;ils le refermèrent aussitôt. Nous remarquâmes aussi que, tandis qu&#8217;un
+des jongleurs travaillait à conjurer le mal du patient, l&#8217;autre ne
+semblait occupé qu&#8217;à prévenir par les enchantements l&#8217;effet du mauvais
+sort qu&#8217;ils nous soupçonnaient d&#8217;avoir jeté sur eux.</p>
+
+<p>Nous retournâmes à bord à l&#8217;entrée de la nuit, l&#8217;enfant soufflait moins;
+toutefois un vomissement presque continuel qui le tourmentait nous fit
+appréhender qu&#8217;il ne fût passé du verre dans son estomac. Nous eûmes
+ensuite lieu de croire que nos conjectures n&#8217;avaient été que trop
+justes. Vers les deux heures après midi, on entendit du bord des
+hurlements répétés; et dès le point du jour, quoiqu&#8217;il fit un temps
+affreux, les sauvages appareillèrent. Ils fuyaient sans doute un lieu
+souillé par la mort et des étrangers funestes qu&#8217;ils croyaient n&#8217;être
+venus que pour les détruire. Jamais ils ne purent doubler la pointe
+occidentale de la baie; dans un instant plus calme, ils remirent à la
+voile, un grain violent les jeta au large et dispersa leurs faibles
+embarcations.</p>
+
+<p>Combien ils étaient empressés à s&#8217;éloigner de nous!</p>
+
+<p>Ils abandonnèrent sur le rivage une de leurs pirogues qui avait besoin
+d&#8217;être réparée: Satis est <i>gentem eflugisse nefandam</i>. Ils ont emporté
+de nous l&#8217;idée d&#8217;êtres malfaisants; mais qui ne leur pardonnerait le
+ressentiment de cette conjoncture? Quelle perte en effet pour une
+société aussi peu nombreuse qu&#8217;un adolescent échappé à tous les hasards
+de l&#8217;enfance!</p>
+
+<p>Le vent d&#8217;est souffla avec furie et presque sans interruption jusqu&#8217;au
+13 que le jour fut assez doux; nous eûmes même dans l&#8217;après-midi quelque
+espérance d&#8217;appareiller. La nuit du 13 au 14 fut calme. À deux heures et
+demie du matin, nous avions désaffourché et viré à pic; il fallut
+réaffourcher à six heures, et la journée fut cruelle. Le 15, il fit
+soleil presque tout le jour, mais le vent fut trop fort pour que nous
+pussions sortir.</p>
+
+<p>Le 16 au matin, il faisait presque calme, la fraîcheur vint ensuite du
+nord, et nous appareillâmes avec la marée favorable; elle baissait alors
+et portait dans l&#8217;ouest. Les vents ne tardèrent pas à revenir à ouest et
+ouest sud-ouest, et nous ne pûmes jamais, avec la bonne marée, gagner
+l&#8217;île Rupert. La régate marchait très mal, dérivait outre mesure, et
+<i>L&#8217;Étoile</i> avait sur nous un avantage incroyable. Nous passâmes tout le
+jour à louvoyer entre l&#8217;île Rupert et une pointe du continent qu&#8217;on
+nomme la pointe du Passage, pour attendre le jusant, avec lequel
+j&#8217;espérais gagner ou le mouillage de la baie Dapphine à l&#8217;île de
+Louis-le-Grand, ou celui de la baie Elisabeth. Mais comme nous perdions
+presque à chaque bordée, j&#8217;envoyai un canot sonder dans le sud-est de
+l&#8217;île Rupert, avec intention d&#8217;y aller mouiller jusqu&#8217;au retour de la
+marée favorable. Le canot signala un mouillage et y resta sur son
+grappin; mais nous en étions déjà tombés beaucoup sous le vent.</p>
+
+<p>Nous courûmes un bord à terre pour tâcher de la gagner en revirant; la
+frégate refusa deux fois de prendre vent devant, il fallut virer vent
+arrière; mais au moment où à l&#8217;aide de la man&#339;uvre et de nos bateaux,
+elle commença à arriver, la force de la marée la fit revenir au vent: un
+courant violent nous avait déjà entraînés à une demi encablure de terre;
+je fis mouiller sur huit brasses de fond: l&#8217;ancre tombée sur des roches
+chassa, sans que la proximité où nous étions de la terre permît de filer
+du câble; déjà nous n&#8217;avions plus que trois brasses et demie d&#8217;eau sous
+la poupe, et nous n&#8217;étions qu&#8217;à trois longueurs de navire de la côte,
+lorsqu&#8217;il en vint une petite brise; nous fîmes aussitôt servir nos
+voiles, et la frégate s&#8217;abattit; tous nos bateaux, et ceux de <i>L&#8217;Étoile</i>
+venus à notre secours, étaient devant elle à la remorquer; nous filions
+le câble sur lequel on avait mis une bouée, et il y en avait près de la
+moitié dehors, lorsqu&#8217;il se trouva engagé dans l&#8217;entrepont et fit faire
+tête à la frégate qui courut alors le plus grand danger.</p>
+
+<p>On coupa le câble, et la promptitude de la man&#339;uvre sauva le bâtiment.
+La brise ensuite se renforça, et, après avoir encore couru deux bords
+inutilement, je pris le parti de retourner dans la baie du port Galant,
+où nous mouillâmes à huit heures du soir par vingt brasses d&#8217;eau, fond
+de vase. Nos bateaux, que j&#8217;avais laissés pour lever notre ancre
+revinrent à l&#8217;entrée de la nuit avec l&#8217;ancre et le câble. Nous n&#8217;avions
+donc eu cette apparence de beau temps que pour être livrés à des alarmes
+cruelles.</p>
+
+<p>La journée qui suivit fut plus orageuse encore que toutes les
+précédentes. Le vent élevait dans le canal des tourbillons d&#8217;eau à la
+hauteur des montagnes, nous en voyions quelquefois plusieurs en même
+temps courir dans des directions opposées. Le temps parut s&#8217;adoucir vers
+les dix heures: mais à midi, un coup de tonnerre, le seul que nous ayons
+entendu dans le détroit, fut comme le signal auquel le vent recommença
+avec plus de furie encore que le matin; nous chassâmes et fûmes
+contraints de mouiller notre grande ancre et d&#8217;amener basses vergues et
+mâts de hune. Cependant les arbustes et les plantes étaient en fleur, et
+les arbres offraient une verdure assez brillante, mais qui ne suffisait
+pas pour dissiper la tristesse qu&#8217;avait répandue sur nous le coup d&#8217;&#339;il
+continué de cette région funeste. Le caractère le plus gai serait flétri
+dans ce climat affreux que fuient également les animaux de tous les
+éléments, et où languit une poignée d&#8217;hommes que notre commerce venait
+de rendre encore plus infortunés.</p>
+
+<p>Il y eut le 18 et le 19 des intervalles dans le mauvais temps; nous
+relevâmes notre grande ancre, hissâmes nos basses vergues et mâts de
+hune, et j&#8217;envoyai le canot de <i>L&#8217;Étoile</i>, que sa bonté rendait capable
+de sortir presque de tout temps, pour reconnaître l&#8217;entrée du canal de
+la Sainte-Barbe. Suivant l&#8217;extrait que donne M. Frezier du journal de M.
+Marcant qui l&#8217;a découvert et y a passé, ce canal devait être dans le
+sud-ouest et sud-ouest-quart-sud de la baie Elisabeth. Le canot fut de
+retour le 20, et M. Landais, qui le commandait, me rapporta qu&#8217;ayant
+suivi la route et les remarques indiquées par l&#8217;extrait du journal de M.
+Marcant, il n&#8217;avait point trouvé de débouquement, mais seulement un
+canal étroit terminé par des banquises de glace et la terre, canal
+d&#8217;autant plus dangereux à suivre qu&#8217;il n&#8217;y a dans la route aucun bon
+mouillage, et qu&#8217;il est traversé presque dans son milieu par un banc
+couvert de moules. Il fit ensuite le tour de l&#8217;île de Louis-le-Grand par
+le sud et rentra dans le canal de Magellan, sans en avoir trouvé aucun
+autre.</p>
+
+<p>Ce rapport me fit penser que le vrai canal de la Sainte-Barbe était
+vis-à-vis de la baie même où nous étions. Du haut des montagnes qui
+entourent le port Galant, nous avions souvent découvert, dans le sud des
+îles Charles et Montmouth, un vaste canal semé d&#8217;îlots qu&#8217;aucune terre
+ne bornait au sud. J&#8217;avais l&#8217;intention d&#8217;envoyer deux canots dans ce
+canal, que je crois fermement être celui de la Sainte-Barbe, lesquels
+auraient rapporté la solution complète du problème. Le gros temps ne l&#8217;a
+pas permis.</p>
+
+<p>Le 21, le 22 et le 23, les rafales, la neige et la pluie durèrent
+presque sans relâche. Dans la nuit du 21 au 22, il y avait eu un
+intervalle de calme; il sembla que le vent ne nous donnait ce moment de
+repos que pour rassembler toute sa furie et fondre sur nous avec plus
+d&#8217;impétuosité. Un ouragan affreux vint tout d&#8217;un coup de la partie du
+sud-sud-ouest, et souffla de manière à étonner les plus anciens marins.
+Les deux navires chassèrent, il fallut mouiller la grande ancre, amener
+basses vergues et mâts de hune, notre artimon fut emporté sur ses
+cargues. Cet ouragan ne fut heureusement pas long.</p>
+
+<p>Le 24, le temps s&#8217;adoucit, il fit même beau soleil et calme, et nous
+nous remîmes en état d&#8217;appareiller.</p>
+
+<p>Depuis notre rentrée au port Galant, nous y avions pris quelques
+tonneaux de lest et changé notre arrimage pour tâcher de retrouver la
+marche de la frégate; nous réussîmes à lui en rendre une partie. Au
+reste, toutes les fois qu&#8217;il faudra naviguer au milieu des courants, on
+éprouvera toujours beaucoup de difficultés à man&#339;uvrer des bâtiments
+aussi longs que le sont nos frégates.</p>
+
+<p>Le 25, à une heure après minuit, nous désaffourchâmes et virâmes à pic;
+à trois heures, nous appareillâmes en nous faisant remorquer par nos
+bâtiments à rames; la fraîcheur venait du nord; à cinq heures et demie,
+la brise se décida de l&#8217;est, et nous mîmes tout dehors, perroquets et
+bonnettes, voilures dont il est bien rare de pouvoir se servir ici. Nous
+passâmes à mi-canal, suivant les sinuosités de cette partie du détroit
+que Narborough nomme avec raison le bras tortueux. Entre les îles
+Royales et le continent, le détroit peut avoir deux lieues, il n&#8217;y a pas
+plus d&#8217;une lieue de canal entre l&#8217;île Rupert et la pointe du Passage,
+ensuite une lieue et demie entre l&#8217;île de Louis-le-Grand et la baie
+Elisabeth, sur la pointe orientale de laquelle il y a une batture
+couverte de goémons qui avance un quart de lieue au large. Depuis la
+baie Elisabeth, la côte court à l&#8217;ouest-nord-ouest pendant environ deux
+lieues, jusqu&#8217;à la rivière que Narborough appelle Batchelor et
+Beauchestie du Massacre à l&#8217;embouchure de laquelle il y a un mouillage.
+Cette rivière est facile à reconnaître; elle sort d&#8217;une vallée profonde,
+à l&#8217;ouest elle a une montagne fort élevée; sa pointe occidentale est
+basse et couverte de bois, et la côte y est sablonneuse. De la rivière
+du Massacre à l&#8217;entrée du faux détroit ou canal Saint-Jérôme, j&#8217;estime
+trois lieues de distance, et le glissement est le
+nord-ouest-quart-ouest. L&#8217;entrée de ce canal paraît avoir une demi lieue
+de largeur, et, dans le fond, on voit les terres revenir vers le nord.
+Quand on est par le travers de la rivière du Massacre, on n&#8217;aperçoit que
+ce faux détroit, et il est facile de le prendre pour le véritable, ce
+qui même nous arriva, parce que la côte alors revient à l&#8217;ouest quart
+sud ouest et l&#8217;ouest-sud-ouest jusqu&#8217;au cap Quade, qui, s&#8217;avançant
+beaucoup, paraît croisé avec la pointe occidentale de l&#8217;île
+Louis-le-Grand, et ne laisse point apercevoir de débouché. Au reste, une
+route sûre pour ne pas manquer le véritable canal est de suivre toujours
+la côte de l&#8217;île de Louis-le-Grand, qu&#8217;on peut ranger de près sans aucun
+danger.</p>
+
+<p>Cette île peut avoir quatre lieues de longueur.</p>
+
+<p>Comme, après avoir reconnu notre erreur au sujet du faux détroit, nous
+rangeâmes fort distinctement le port Phelippeaux qui nous parut une anse
+fort commode et bien à l&#8217;abri. À midi le cap Quade nous restait à
+l&#8217;ouest-quart-sud-ouest-2°-sud deux lieues, et le cap Saint-Louis à
+l&#8217;est-quart-nord-est environ deux lieues et demie. Le beau temps
+continua le reste du jour, et nous cinglâmes toutes voiles hautes.</p>
+
+<p>Depuis le cap Quade, le détroit s&#8217;avance dans l&#8217;ouest-nord-ouest et
+nord-ouest-quart-ouest sans détour sensible, ce qui lui a fait donner le
+nom de longue rue. La figure du cap Quade est remarquable. Il est
+composé de rochers escarpés, dont ceux qui forment sa tête chenue ne
+ressemblent pas mal à d&#8217;antiques ruines.</p>
+
+<p>Jusqu&#8217;à lui, les côtes sont partout boisées, et la verdure des arbres
+adoucit l&#8217;aspect des cimes gelées des montagnes. Le cap Quade doublé, le
+pays change de nature.</p>
+
+<p>Le détroit n&#8217;est plus bordé des deux côtés que par des rochers arides
+sur lesquels il n&#8217;y a pas apparence de terre. Leur sommet élevé est
+toujours couvert de neige, et les vallées profondes sont remplies par
+d&#8217;immenses amas de glaces dont la couleur atteste l&#8217;antiquité.
+Narborough, frappé de cet horrible aspect, nomma cette partie la
+Désolation du Sud, aussi ne saurait-on rien imaginer de plus affreux.</p>
+
+<p>Lorsqu&#8217;on est par le travers du cap Quade, la côte des Terres de Feu
+paraît terminée par un cap avancé qui est le cap Mundai, lequel j&#8217;estime
+être à quinze lieues du cap Quade. À la côte du continent, on aperçoit
+trois caps auxquels nous avons imposé des noms. Sa figure nous fit
+nommer le premier le cap Fendu. Les deux autres caps ont reçu les noms
+de nos vaisseaux, le cap de l&#8217;Étoile à trois lieues dans l&#8217;ouest du cap
+fendu et le cap de la Boudeuse dans le même gisement et la même distance
+avec celui de <i>L&#8217;Étoile</i>. Toutes ces terres sont hautes et escarpées;
+l&#8217;une et l&#8217;autre côte paraît saine et garnie de bons mouillages. Le
+détroit dans la longue rue peut avoir deux lieues de largeur, il se
+rétrécit vis-à-vis le cap Mundai, où le canal n&#8217;a guère plus de quatre
+milles.</p>
+
+<p>À neuf heures du soir, nous étions environ à trois lieues dans
+l&#8217;est-quart-sud-est du cap Mundai. Le vent soufflant toujours de l&#8217;est
+grand frais, et le temps étant beau, je résolus de continuer à faire
+route à petites voiles pendant la nuit. Nous serrâmes les bonnettes, et
+nous prîmes les ris dans les huniers. Vers dix heures du soir, le temps
+commença à s&#8217;embrumer, et le vent renforça tellement que nous fûmes
+contraints d&#8217;embarquer nos bateaux. Il plut beaucoup, et la nuit devint
+si noire à onze heures que nous perdîmes la terre de vue.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, m&#8217;estimant par le travers du cap Mundai, je fis
+signal de mettre en panne, tribord au vent, et nous passâmes ainsi le
+reste de la nuit, éventant ou masquant, suivant que nous nous estimions
+trop près de l&#8217;une ou de l&#8217;autre côte. Cette nuit a été une des plus
+critiques de tout le voyage.</p>
+
+<p>À trois heures et demie, l&#8217;aube matinale nous découvrit la terre, et je
+fis servir. Nous gouvernâmes à ouest-quart-nord-ouest jusqu&#8217;à huit
+heures et, de huit heures à midi, entre l&#8217;ouest-quart-nord-ouest et
+l&#8217;ouest-nord-ouest. Le vent était toujours à l&#8217;est petit frais très
+brumeux; de temps en temps nous apercevions quelque partie de la côte,
+plus souvent nous la perdions de vue tout à fait. Enfin, à midi, nous
+eûmes connaissance du cap des Piliers et des Évangélistes. On ne voyait
+ces derniers que du haut des mâts. À mesure que nous avancions du côté
+du cap des Piliers, nous découvrions avec joie un horizon immense qui
+n&#8217;était plus borné par les terres, et une grosse lame venant de l&#8217;ouest
+nous annonçait le grand Océan. Le vent ne resta pas à l&#8217;est, il passa à
+ouest-sud-ouest, et nous courûmes au nord-ouest jusqu&#8217;à deux heures et
+demie que nous relevâmes le cap des Victoires au nord-ouest, et le cap
+des Piliers au sud-3°-ouest.</p>
+
+<p>Lorsqu&#8217;on a dépassé le cap Mundai, la côte septentrionale se courbe en
+arc, et le canal s&#8217;ouvre jusqu&#8217;à quatre, cinq et six lieues de largeur.
+Je compte environ seize lieues du cap Mundai au cap des Piliers qui
+termine la côte méridionale du détroit. La direction du canal entre ces
+deux caps est le ouest-quart-nord-ouest.</p>
+
+<p>La côte du sud y est haute et escarpée, celle du nord est bordée d&#8217;îles
+et de rochers qui en rendent l&#8217;approche dangereuse: il est plus prudent
+de longer la partie méridionale. Je ne saurai rien dire de plus sur ces
+dernières terres; à peine les avons-nous vues dans quelques courts
+intervalles pendant lesquels la brume nous permettait d&#8217;en apercevoir
+les portions. La dernière terre dont on ait la vue à la côte du nord est
+le cap des Victoires, lequel paraît être de médiocre hauteur, ainsi que
+le cap Désiré, qui est en dehors du détroit à la Terre de Feu, environ à
+deux lieues dans le sud-ouest du cap des Piliers. La côte, entre ces
+deux caps, est bordée, à près d&#8217;une lieue au large, de plusieurs îlots
+ou brisants connus sous le nom des Douze Apôtres.</p>
+
+<p>Le cap des Piliers est une terre très élevée, ou plutôt une grosse masse
+de rochers, qui se termine par deux roches coupées en forme de tours,
+inclinées vers le nord-ouest, et qui font la pointe du cap. À six ou
+sept lieues dans le nord-ouest de ce cap, on voit quatre îlots nommés
+Les Évangélistes: trois sont ras; le quatrième, qui a la figure d&#8217;un
+meulon de foin, est assez éloigné des autres. Ils sont dans le
+sud-sud-ouest, et à quatre ou cinq lieues du cap des Victoires. Pour
+sortir du détroit, on peut en passer indifféremment au nord ou au sud;
+je conseillerais d&#8217;en passer au sud, si l&#8217;on voulait y rentrer.</p>
+
+<p>Depuis deux heures après midi les vents varièrent du ouest-sud-ouest au
+ouest-nord-ouest, grand frais; nous louvoyâmes jusqu&#8217;au coucher du
+soleil, toutes voiles hautes, afin de doubler les Douze Apôtres.</p>
+
+<p>Nous eûmes assez longtemps la crainte de n&#8217;en pas venir à bout et d&#8217;être
+forcés à passer la nuit dans le détroit, ce qui nous y eût pu retenir
+encore plus d&#8217;un jour: mais, vers six heures du soir, les bordées
+adonnèrent; à sept heures, le cap des Piliers était doublé; à huit
+heures, nous étions entièrement dégagés des terres et un bon vent de
+nord nous faisait avancer à pleines voiles dans la mer occidentale. Nous
+fîmes alors un relèvement d&#8217;où je pris mon point de départ par
+cinquante-deux degrés cinquante minutes de latitude australe et
+soixante-dix-neuf degrés neuf minutes de longitude occidentale de Paris.</p>
+
+<p>C&#8217;est ainsi qu&#8217;après avoir essuyé pendant vingt-six jours au port Galant
+des temps constamment mauvais et contraires, trente-six heures d&#8217;un bon
+vent, tel que jamais nous n&#8217;eussions osé l&#8217;espérer, ont suffi pour nous
+amener dans la mer Pacifique; exemple, que je crois être unique, d&#8217;une
+navigation sans mouillage depuis le port Galant jusqu&#8217;au débouquement.</p>
+
+<p>J&#8217;estime la longueur entière du détroit, depuis le cap des Vierges
+jusqu&#8217;au cap des Piliers, d&#8217;environ cent quatorze lieues. Nous avons
+employé cinquante-deux jours à les faire. La direction des marées dans
+le détroit de Magellan nous est apparue absolument contraire à ce que
+les autres navigateurs disent y avoir observé à cet égard. Ce ne serait
+cependant pas le cas d&#8217;avoir chacun son avis.</p>
+
+<p>Au reste, combien de fois n&#8217;avons-nous point regretté de ne pas avoir
+les journaux de Narborough et de Beauchesne, tels qu&#8217;ils sont sortis de
+leurs mains, et d&#8217;être obligés de n&#8217;en consulter que des extraits
+défigurés: outre l&#8217;affectation des auteurs de ces extraits à retrancher
+tout ce qui peut n&#8217;être qu&#8217;utile à la navigation, s&#8217;il leur échappe
+quelque détail qui y ait trait, l&#8217;ignorance des termes de l&#8217;art dont un
+marin est obligé de se servir leur fait prendre pour des mots vicieux
+des expressions nécessaires et consacrées, qu&#8217;ils remplacent par des
+absurdités. Tout leur but est de faire un ouvrage agréable aux
+femmelettes des deux sexes, et leur travail aboutit à composer un livre
+ennuyeux à tout le monde et qui n&#8217;est utile à personne.</p>
+
+<p>Malgré les difficultés que nous avons essuyées dans le passage du
+détroit de Magellan, je conseillerai toujours de préférer cette route à
+celle du cap de Horn depuis le mois de septembre jusqu&#8217;à la fin de mars.
+On y trouve en abondance de l&#8217;eau, du bois et des coquillages,
+quelquefois aussi de très bons poissons; et, assurément, je ne doute pas
+que le scorbut ne fit plus de dégâts dans un équipage qui serait parvenu
+à la mer occidentale en doublant le cap de Horn, que dans celui qui y
+sera entré par le détroit de Magellan&mdash;lorsque nous en sortîmes, nous
+n&#8217;avions personne sur les cadres.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+
+<p>Le 2 avril, à dix heures du matin, nous aperçûmes dans le nord-nord-est
+une montagne haute et fort escarpée qui nous parut isolée; je la nommai
+le Boudoir ou le pic de la Boudeuse. Nous courions au nord pour la
+reconnaître, lorsque nous eûmes la vue d&#8217;une autre terre dans
+l&#8217;ouest-quart-nord-ouest, dont la côte non moins élevée offrait à nos
+yeux une étendue indéterminée. Nous avions le plus urgent besoin d&#8217;une
+relâche qui nous procurât du bois et des rafraîchissements, et on se
+flattait de les trouver sur cette terre. Il fit presque calme tout le
+jour. La brise se leva le soir, et nous courûmes sur la terre jusqu&#8217;à
+deux heures du matin que nous remîmes pendant trois heures le bord au
+large. Le soleil se leva, enveloppé de nuages et de brume, et ce ne fut
+qu&#8217;à neuf heures du matin que nous revîmes la terre dont la pointe
+méridionale nous restait à ouest-quart-nord-ouest, on n&#8217;apercevait plus
+le pic de la Boudeuse que du haut des mats. Les vents soufflaient du
+nord au nord-nord-est, et nous tînmes le plus près pour atterrer au vent
+de l&#8217;île. En approchant, nous aperçûmes au-delà de sa pointe du nord une
+autre terre éloignée plus septentrionale encore, sans que nous pussions
+alors distinguer si elle tenait à la première île, ou si elle en formait
+une seconde.</p>
+
+<p>Pendant la nuit du 3 au 4, nous louvoyâmes pour nous élever dans le
+nord. Des feux que nous vîmes avec joie briller de toutes parts sur la
+côte nous apprirent qu&#8217;elle était habitée. Le 4, au lever de l&#8217;aurore,
+nous reconnûmes que les deux terres qui, la veille, nous avaient paru
+séparées, étaient unies ensemble par une terre plus basse qui se
+courbait en arc et formait une baie ouverte au nord-est. Nous courions à
+pleines voiles vers la terre, présentant au vent de cette baie, lorsque
+nous aperçûmes une pirogue qui venait du large et voguait vers la côte,
+se servant de sa voile et de ses pagaies. Elle nous passa de l&#8217;avant, et
+se joignit à une infinité d&#8217;autres qui, de toutes les parties de l&#8217;île,
+accouraient au-devant de nous. L&#8217;une d&#8217;elles précédait les autres; elle
+était conduite par douze hommes nus qui nous présentèrent des branches
+de bananiers, et leurs démonstrations attestaient que c&#8217;était là le
+rameau d&#8217;olivier. Nous leur répondîmes par tous les signes d&#8217;amitié dont
+nous pûmes nous aviser; alors ils accostèrent le navire, et l&#8217;un d&#8217;eux,
+remarquable par son énorme chevelure hérissée en rayons, nous offrit
+avec son rameau de paix un petit cochon et un régime de bananes. Nous
+acceptâmes son présent, qu&#8217;il attacha à une corde qu&#8217;on lui jeta; nous
+lui donnâmes des bonnets et des mouchoirs, et ces premiers présents
+furent le gage de notre alliance avec ce peuple.</p>
+
+<p>Bientôt plus de cent pirogues de grandeurs différentes, et toutes à
+balancier, environnèrent les deux vaisseaux. Elles étaient chargées de
+cocos, de bananes et d&#8217;autres fruits du pays. L&#8217;échange de ces fruits
+délicieux pour nous contre toutes sortes de bagatelles se fit avec bonne
+foi, mais sans qu&#8217;aucun des insulaires voulût monter à bord. Il fallait
+entrer dans leurs pirogues ou montrer de loin les objets d&#8217;échange;
+lorsqu&#8217;on était d&#8217;accord, on leur envoyait au bout d&#8217;une corde un panier
+ou un filet; ils y mettaient leurs effets, et nous les nôtres, donnant
+ou recevant indifféremment avant que d&#8217;avoir donné ou reçu, avec une
+bonne foi qui nous fit bien augurer de leur caractère. D&#8217;ailleurs nous
+ne vîmes aucune espèce d&#8217;armes dans leurs pirogues, où il n&#8217;y avait
+point de femmes à cette première entrevue.</p>
+
+<p>Les pirogues restèrent le long des navires jusqu&#8217;à ce que les approches
+de la nuit nous firent revirer au large; toutes alors se retirèrent.</p>
+
+<p>Nous tâchâmes dans la nuit de nous élever au nord, n&#8217;écartant jamais la
+terre de plus de trois lieues. Tout le rivage fut jusqu&#8217;à près de
+minuit, ainsi qu&#8217;il l&#8217;avait été la nuit précédente, garni de petits feux
+à peu de distance les uns des autres: on eût dit que c&#8217;était une
+illumination faite à dessein, et nous l&#8217;accompagnâmes de plusieurs
+fusées tirées des deux vaisseaux.</p>
+
+<p>La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l&#8217;île, et
+à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L&#8217;aspect de
+cette côte, élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant
+spectacle.</p>
+
+<p>Quoique les montagnes y soient d&#8217;une grande hauteur, le rocher n&#8217;y
+montre nulle part son aride nudité; tout y est couvert de bois. À peine
+en crûmes-nous nos yeux, lorsque nous découvrîmes un pic chargé d&#8217;arbres
+jusqu&#8217;à sa cime isolée qui s&#8217;élevait au niveau des montagnes, dans
+l&#8217;intérieur de la partie méridionale de l&#8217;île.</p>
+
+<p>Il ne paraissait pas avoir plus de trente toises de diamètre et
+diminuait de grosseur en montant; on l&#8217;eût pris de loin pour une
+pyramide d&#8217;une hauteur immense que la main d&#8217;un décorateur habile aurait
+parée de guirlandes de feuillages. Les terrains moins élevés sont
+entrecoupés de prairies et de bosquets, et dans toute l&#8217;étendue de la
+côte il règne, sur les bords de la mer, au pied du pays haut, une
+lisière de terre basse et unie, couverte de plantations. C&#8217;est là qu&#8217;au
+milieu des bananiers, des cocotiers et d&#8217;autres arbres chargés de
+fruits, nous apercevions les maisons des insulaires.</p>
+
+<p>Comme nous prolongions la côte, nos yeux furent frappés de la vue d&#8217;une
+belle cascade qui s&#8217;élançait du haut des montagnes, et précipitait à la
+mer ses eaux écumantes. Un village était bâti au pied, et la côte y
+paraissait sans brisants. Nous désirions tous de pouvoir mouiller à
+portée de ce beau lieu; sans cesse on sondait des navires, et nos
+bateaux sondaient jusqu&#8217;à terre: on ne trouva dans cette partie qu&#8217;un
+platier de roches, et il fallut se résoudre à chercher ailleurs un
+mouillage.</p>
+
+<p>Les pirogues étaient revenues au navire dès le lever du soleil, et toute
+la journée on fit des échanges. Il s&#8217;ouvrit même de nouvelles branches
+de commerce; outre les fruits de l&#8217;espèce de ceux apportés la veille et
+quelques autres rafraîchissements, tels que poules et pigeons, les
+insulaires apportèrent avec eux toutes sortes d&#8217;instruments pour la
+pêche, des herminettes de pierre, des étoffes singulières, des
+coquilles, etc. Ils demandaient en échange du fer et des pendants
+d&#8217;oreilles. Les trocs se firent, comme la veille, avec loyauté; cette
+fois aussi, il vint dans les pirogues, quelques femmes jolies et presque
+nues. À bord de <i>L&#8217;Étoile</i>, il monta un insulaire qui y passa la nuit
+sans témoigner aucune inquiétude.</p>
+
+<p>Nous l&#8217;employâmes encore à louvoyer; et, le 6 au matin, nous étions
+parvenus à l&#8217;extrémité septentrionale de l&#8217;île. Une seconde baie
+s&#8217;offrit à nous; mais la vue de plusieurs brisants, qui paraissaient
+détendre le passage entre les deux îles, me détermina à revenir sur mes
+pas chercher un mouillage dans la première baie que nous avions vue le
+jour de notre atterrage. Nos canots qui sondaient en avant et en terre
+de nous trouvèrent la côte du nord de la baie bordée partout, à un quart
+de lieue du rivage, d&#8217;un récif qui découvre à basse mer.</p>
+
+<p>Cependant, à une lieue de la pointe du nord, ils reconnurent dans le
+récif une coupure large de deux encablures au plus, dans laquelle il y
+avait trente à trente cinq brasses d&#8217;eau, et en dedans une rade assez
+vaste, où le fond variait depuis neuf jusqu&#8217;à trente brasses.</p>
+
+<p>Cette rade était bornée au sud par un récif qui, partant de terre,
+allait se joindre à celui qui bordait la côte. Nos canots avaient sondé
+partout sur un fond de sable, et ils avaient reconnu plusieurs petites
+rivières commodes pour faire l&#8217;eau. Sur le récif, du côté du nord, il y
+a trois îlots.</p>
+
+<p>Ce rapport me décida à mouiller dans cette rade, et sur-le-champ nous
+fîmes route pour y entrer. Nous rangeâmes la pointe du récif de tribord
+en entrant, et dès que nous fûmes en dedans, nous mouillâmes notre
+première ancre sur trente-quatre brasses, fond de sable gris,
+coquillages et gravier, et nous étendîmes aussitôt une ancre à jet dans
+le nord-ouest pour y mouiller notre ancre d&#8217;affourche. <i>L&#8217;Étoile</i> passa
+au vent à nous, et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous
+fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune.</p>
+
+<p>À mesure que nous avions approché la terre, les insulaires avaient
+environné les navires. L&#8217;affluence des pirogues fut si grande autour des
+vaisseaux, que nous eûmes beaucoup de peine à nous amarrer au milieu de
+la foule et du bruit. Tous venaient en criant <i>tayo</i>, qui veut dire ami,
+et en nous donnant mille témoignages d&#8217;amitié; tous demandaient des
+clous et des pendants d&#8217;oreilles. Les pirogues étaient remplies de
+femmes qui ne le cèdent pas, pour l&#8217;agrément de la figure, au plus grand
+nombre des Européennes et qui, pour la beauté du corps, pourraient le
+disputer à toutes avec avantage.</p>
+
+<p>La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles
+qui les accompagnaient leur avaient ôté le pagne dont ordinairement
+elles s&#8217;enveloppent. Elles nous firent d&#8217;abord, de leurs pirogues, des
+agaceries où, malgré leur naïveté, on découvrit quelque embarras; soit
+que la nature ait partout embelli le sexe d&#8217;une timidité ingénue, soit
+que, même dans les pays où règne encore la franchise de l&#8217;âge d&#8217;or, les
+femmes paraissent ne pas vouloir ce qu&#8217;elles désirent le plus. Les
+hommes, plus simples ou plus libres, s&#8217;énoncèrent bientôt clairement:
+ils nous pressaient de choisir une femme, de la suivre à terre, et leurs
+gestes non équivoques démontraient la manière dont il fallait faire
+connaissance avec elle. Je le demande: comment retenir au travail, au
+milieu d&#8217;un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et
+qui depuis six mois n&#8217;avaient point vu de femmes? Malgré toutes les
+précautions que nous pûmes prendre, il entra à bord une jeune fille, qui
+vint sur le gaillard d&#8217;arrière se placer à une des écoutilles qui sont
+au-dessus du cabestan; cette écoutille était ouverte pour donner de
+l&#8217;air à ceux qui viraient. La jeune fille laissa tomber négligemment un
+pagne qui la couvrait, et parut aux yeux de tous telle que Vénus se fit
+voir au berger phrygien: elle en avait la forme céleste. Matelots et
+soldats s&#8217;empressaient pour parvenir à l&#8217;écoutille, et jamais cabestan
+ne fut viré avec une pareille activité.</p>
+
+<p>Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés; le
+moins difficile n&#8217;avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. Un
+seul Français, mon cuisinier, qui, malgré les défenses, avait trouvé le
+moyen de s&#8217;échapper, nous revint bientôt plus mort que vif. À peine
+eut-il mis pied à terre avec la belle qu&#8217;il avait choisie qu&#8217;il se vit
+entouré par une foule d&#8217;Indiens qui le déshabillèrent dans un instant,
+et le mirent nu de la tête aux pieds. Il se crut perdu mille fois, ne
+sachant où aboutiraient les exclamations de ce peuple qui examinait en
+tumulte toutes les parties de son corps. Après l&#8217;avoir bien considéré,
+ils lui rendirent ses habits, remirent dans ses poches tout ce qu&#8217;ils en
+avaient tiré, et firent approcher la fille, en le pressant de contenter
+les désirs qui l&#8217;avaient amené à terre avec elle. Ce fut en vain. Il
+fallut que les insulaires ramenassent à bord le pauvre cuisinier, qui me
+dit que j&#8217;aurais beau le réprimander, que je ne lui ferais jamais autant
+de peur qu&#8217;il venait d&#8217;en avoir à terre.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3>
+
+
+<p>Lorsque nous fûmes amarrés, je descendis à terre avec plusieurs
+officiers, afin de reconnaître un lieu propre à faire de l&#8217;eau. Nous
+fûmes reçus par une foule d&#8217;hommes et de femmes qui ne se lassaient
+point de nous considérer; les plus hardis venaient nous toucher, ils
+écartaient même nos vêtements, comme pour vérifier si nous étions
+absolument faits comme eux: aucun ne portait d&#8217;armes, pas même de
+bâtons. Ils ne savaient comment exprimer leur joie de nous recevoir. Le
+chef de ce canton nous conduisit dans sa maison et nous y introduisit.
+Il y avait dedans cinq ou six femmes et un vieillard vénérable. Les
+femmes nous saluèrent en portant la main sur la poitrine, et criant
+plusieurs fois <i>tayo</i>.</p>
+
+<p>Le vieillard était père de notre hôte. Il n&#8217;avait du grand âge que ce
+caractère respectable qu&#8217;impriment les ans sur une belle figure: sa tête
+ornée de cheveux blancs et d&#8217;une longue barbe, tout son corps nerveux et
+rempli, ne montraient aucune ride, aucun signe de décrépitude.</p>
+
+<p>Cet homme vénérable parut s&#8217;apercevoir à peine de notre arrivée; il se
+retira même sans répondre à nos caresses, sans témoigner ni frayeur, ni
+étonnement, ni curiosité: fort éloigné de prendre part à l&#8217;espèce
+d&#8217;extase que notre vue causait à tout ce peuple, son air rêveur et
+soucieux semblait annoncer qu&#8217;il craignait que ces jours heureux,
+écoulés pour lui dans le sein du repos, ne fussent troublés par
+l&#8217;arrivée d&#8217;une nouvelle race.</p>
+
+<p>On nous laissa la liberté de considérer l&#8217;intérieur de la maison. Elle
+n&#8217;avait aucun meuble, aucun ornement qui la distinguât des cases
+ordinaires, que sa grandeur. Elle pouvait avoir quatre-vingts pieds de
+long sur vingt pieds de large. Nous y remarquâmes un cylindre d&#8217;osier,
+long de trois ou quatre pieds et garni de plumes noires, lequel était
+suspendu au toit, et deux figures de bois que nous prîmes pour des
+idoles. L&#8217;une, c&#8217;était le dieu, était debout contre un des piliers; la
+déesse était vis-à-vis, inclinée le long du mur qu&#8217;elle surpassait en
+hauteur, et attachée aux roseaux qui le forment. Ces figures mal faites
+et sans proportions avaient environ trois pieds de haut, mais elles
+tenaient à un piédestal cylindrique, vidé dans l&#8217;intérieur et sculpté à
+jour. Il était fait en forme de tour et pouvait avoir six à sept pieds
+de hauteur, sur environ un pied de diamètre; le tout était d&#8217;un bois
+noir fort dur.</p>
+
+<p>Le chef nous proposa ensuite de nous asseoir sur l&#8217;herbe au-dehors de sa
+maison, où il fit apporter des fruits, du poisson grillé et de l&#8217;eau;
+pendant le repas, il envoya chercher quelques pièces d&#8217;étoffes et deux
+grands colliers faits d&#8217;osier et recouverts de plumes noires et de dents
+de requins. Leur forme ne ressemble pas mal à celle de ces fraises
+immenses qu&#8217;on portait du temps de François 1<sup>er</sup>. Il en passa un au col
+du chevalier d&#8217;Oraison, l&#8217;autre au mien, et distribua les étoffes. Nous
+étions prêts à retourner à bord, lorsque le chevalier de Suzannet
+s&#8217;aperçut qu&#8217;il lui manquait un pistolet qu&#8217;on avait adroitement volé
+dans sa poche.</p>
+
+<p>Nous le fîmes entendre au chef qui, sur-le-champ, voulut fouiller tous
+les gens qui nous environnaient; il en maltraita même quelques-uns. Nous
+arrêtâmes ses recherches, en tâchant seulement de lui faire comprendre
+que l&#8217;auteur du vol pourrait être la victime de sa friponnerie, et que
+son larcin lui donnerait la mort.</p>
+
+<p>Le chef et tout le peuple nous accompagnèrent jusqu&#8217;à nos bateaux. Prêts
+à y arriver, nous fûmes arrêtés par un insulaire d&#8217;une belle figure qui,
+couché sous un arbre, nous offrit de partager le gazon qui lui servait
+de siège. Nous l&#8217;acceptâmes; cet homme alors se pencha vers nous et,
+d&#8217;un air tendre, aux accords d&#8217;une flûte dans laquelle un autre Indien
+soufflait avec le nez, il nous chanta lentement une chanson, sans doute
+anacréontique: scène charmante et digne du pinceau de Boucher. Quatre
+insulaires vinrent avec confiance souper et coucher à bord. Nous leur
+fîmes entendre flûte, basse, violon, et nous leur donnâmes un feu
+d&#8217;artifice composé de fusées et de serpentaux. Ce spectacle leur causa
+une surprise mêlée d&#8217;effroi.</p>
+
+<p>Le 7 au matin, le chef, dont le nom est Ereti, vint à bord. Il nous
+apporta un cochon, des poules et le pistolet qui avait été pris la
+veille chez lui. Cet acte de justice nous en donna bonne idée. Cependant
+nous fîmes dans la matinée toutes nos dispositions pour descendre à
+terre nos malades et nos pièces à l&#8217;eau, et les y laisser en établissant
+une garde pour leur sûreté. Je descendis l&#8217;après-midi avec armes et
+bagages, et nous commençâmes à dresser le camp sur les bords d&#8217;une
+petite rivière où nous devions faire notre eau. Ereti vit la troupe sous
+les armes et les préparatifs du campement sans paraître d&#8217;abord surpris
+ni mécontent. Toutefois, quelques heures après, il vint à moi,
+accompagné de son père et des principaux du canton qui lui avaient fait
+des représentations à cet égard, et me fit entendre que notre séjour à
+terre leur déplaisait, que nous étions les maîtres d&#8217;y venir le jour
+tant que nous voulions, mais qu&#8217;il fallait coucher la nuit à bord de nos
+vaisseaux. J&#8217;insistai sur l&#8217;établissement du camp, lui faisant
+comprendre qu&#8217;il nous était nécessaire pour faire de l&#8217;eau, du bois, et
+rendre plus faciles les échanges entre les deux nations. Ils tinrent
+alors un second conseil, à l&#8217;issue duquel Ereti vint me demander si nous
+resterions ici toujours, ou si nous comptions repartir, et dans quel
+temps. Je lui répondis que nous mettrions à la voile dans dix-huit
+jours, en signe duquel nombre je lui donnai dix-huit petites pierres;
+sur cela, nouvelle conférence à laquelle on me fit appeler. Un homme
+grave, et qui paraissait avoir du poids dans le conseil, voulait réduire
+à neuf les jours de notre campement; j&#8217;insistais pour le nombre que
+j&#8217;avais demandé, et enfin ils y consentirent.</p>
+
+<p>De ce moment la joie se rétablit; Ereti même nous offrit un hangar
+immense tout près de la rivière, sous lequel étaient quelques pirogues
+qu&#8217;il en fit enlever sur-le-champ. Nous dressâmes dans ce hangar les
+tentes pour nos scorbutiques, au nombre de trente-quatre, douze de <i>La
+Boudeuse</i>, et vingt-deux de <i>L&#8217;Étoile</i>, et quelques autres nécessaires
+au service. La garde fut composée de trente soldats, et je fis aussi
+descendre des fusils pour armer les travailleurs et les malades. Je
+restai à terre la première nuit, qu&#8217;Ereti voulut aussi passer dans nos
+tentes. Il fit apporter son souper qu&#8217;il joignit au nôtre, chassa la
+foule qui entourait le camp, et ne retint avec lui que cinq ou six de
+ses amis. Après souper, il demanda des fusées, et elles lui firent au
+moins autant de peur que de plaisir. Sur la fin de la nuit, il envoya
+chercher une de ses femmes qu&#8217;il fit coucher dans la tente de M. de
+Nassau. Elle était vieille et laide.</p>
+
+<p>La journée suivante se passa à perfectionner notre camp. Le hangar était
+bien fait et parfaitement couvert d&#8217;une espèce de natte. Nous n&#8217;y
+laissâmes qu&#8217;une issue à laquelle nous mîmes une barrière et un corps de
+garde.</p>
+
+<p>Ereti, ses femmes et ses amis avaient seuls la permission d&#8217;entrer; la
+foule se tenait en dehors du hangar: un de nos gens, une baguette à la
+main, suffisait pour la faire écarter. C&#8217;était là que les insulaires
+apportaient de toutes parts des fruits, des poules, des cochons, du
+poisson et des pièces de toile qu&#8217;ils échangeaient contre des clous, des
+outils, des perles fausses, des boutons et mille autres bagatelles qui
+étaient des trésors pour eux.</p>
+
+<p>Au reste, ils examinaient attentivement ce qui pouvait nous plaire; ils
+virent que nous cueillions des plantes antiscorbutiques et qu&#8217;on
+s&#8217;occupait aussi à chercher des coquilles. Les femmes et les enfants ne
+tardèrent pas à nous apporter à l&#8217;envi des paquets des mêmes plantes
+qu&#8217;ils nous avaient vu ramasser, et des paniers remplis de coquilles de
+toutes les espèces. On payait leurs peines à peu de frais.</p>
+
+<p>Ce même jour je demandai au chef de m&#8217;indiquer du bois que je pusse
+couper. Le pays bas où nous étions n&#8217;est couvert que d&#8217;arbres fruitiers
+et d&#8217;une espèce de bois plein de gomme et de peu de consistance; le bois
+dur vient sur les montagnes. Ereti me marqua les arbres que je pouvais
+couper et m&#8217;indiqua même de quel côté il les fallait faire tomber en les
+abattant. Au reste, les insulaires nous aidaient beaucoup dans nos
+travaux; nos ouvriers abattaient les arbres et les mettaient en bûches
+que les gens du pays transportaient aux bateaux; ils aidaient de même à
+faire de l&#8217;eau, emplissant les pièces et les conduisant aux chaloupes.
+On leur donnait pour salaires des clous dont le nombre se proportionnait
+au travail qu&#8217;ils avaient fait. La seule gêne qu&#8217;on eut, c&#8217;est qu&#8217;il
+fallait sans cesse avoir l&#8217;&#339;il à tout ce qu&#8217;on apportait à terre, à ses
+poches même; car il n&#8217;y a point en Europe de plus adroits filous que les
+gens de ce pays.</p>
+
+<p>Cependant, il ne semble pas que le vol soit ordinaire entre eux. Rien ne
+ferme dans leurs maisons, tout y est à terre ou suspendu, sans serrure
+ni gardiens. Sans doute la curiosité pour des objets nouveaux excitait
+en eux de violents désirs, et d&#8217;ailleurs il y a partout de la canaille.
+On avait volé les deux premières nuits, malgré les sentinelles et les
+patrouilles auxquelles on avait même jeté quelques pierres. Les voleurs
+se cachaient dans un marais couvert d&#8217;herbes et de roseaux, qui
+s&#8217;étendait derrière notre camp. On le nettoya en partie, et j&#8217;ordonnai à
+l&#8217;officier de garde de faire tirer sur les voleurs qui viendraient
+dorénavant. Ereti lui-même me dit de le faire, mais il eut grand soin de
+montrer plusieurs fois où était sa maison, en recommandant bien de tirer
+du côté opposé. J&#8217;envoyais aussi tous les soirs trois de nos bateaux
+armés de pierriers et d&#8217;espingoles se mouiller devant le camp.</p>
+
+<p>Au vol près, tout se passait de la manière la plus aimable. Chaque jour
+nos gens se promenaient dans le pays sans armes, seuls ou par petites
+bandes. On les invitait à entrer dans les maisons, on leur y donnait à
+manger; mais ce n&#8217;est pas à une collation légère que se borne ici la
+civilité des maîtres de maisons; ils leur offraient des jeunes filles;
+la case se remplissait à l&#8217;instant d&#8217;une foule curieuse d&#8217;hommes et de
+femmes qui faisaient un cercle autour de l&#8217;hôte et de la jeune victime
+du devoir hospitalier; la terre se jonchait de feuillage et de fleurs,
+et des musiciens chantaient aux accords de la flûte un hymne de
+jouissance. Vénus est ici la déesse de l&#8217;hospitalité, son culte n&#8217;y
+admet point de mystères, et chaque jouissance est une fête pour la
+nation. Ils étaient surpris de l&#8217;embarras qu&#8217;on témoignait; nos m&#339;urs
+ont proscrit cette publicité. Toutefois je ne garantirais pas qu&#8217;aucun
+n&#8217;ait vaincu sa répugnance et ne se soit conformé aux usages du pays.</p>
+
+<p>J&#8217;ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans
+l&#8217;intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d&#8217;Eden: nous
+parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et
+coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse,
+sans aucun des inconvénients qu&#8217;entraîne l&#8217;humidité. Un peuple nombreux
+y jouit des trésors que la nature verse à pleines mains sur lui. Nous
+trouvions des troupes d&#8217;hommes et de femmes assises à l&#8217;ombre des
+vergers; tous nous saluaient avec amitié; ceux que nous rencontrions
+dans les chemins se rangeaient à côté pour nous laisser passer; partout
+nous voyions régner l&#8217;hospitalité, le repos, une joie douce et toutes
+les apparences du bonheur.</p>
+
+<p>Je fis présent au chef du canton où nous étions d&#8217;un couple de dindes et
+de canards mâles et femelles; c&#8217;était le denier de la veuve. Je lui
+proposai aussi de faire un jardin à notre manière et d&#8217;y semer
+différentes graines, proposition qui fut reçue avec joie. En peu de
+temps Ereti fit préparer et entourer de palissades le terrain qu&#8217;avaient
+choisi nos jardiniers. Je le fis bêcher; ils admiraient nos outils de
+jardinage. Ils ont bien aussi autour de leurs maisons des espèces de
+potagers garnis de giraumons, de patates, d&#8217;ignames et d&#8217;autres racines.</p>
+
+<p>Nous leur avons semé du blé, de l&#8217;orge, de l&#8217;avoine, du riz, du maïs,
+des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de
+croire que ces plantations seront bien soignées, car ce peuple nous a
+paru aimer l&#8217;agriculture, et je crois qu&#8217;on l&#8217;accoutumerait facilement à
+tirer parti du sol le plus fertile de l&#8217;univers.</p>
+
+<p>Les premiers jours de notre arrivée, j&#8217;eus la visite du chef d&#8217;un canton
+voisin, qui vint à bord avec un présent de fruits, de cochons, de poules
+et d&#8217;étoffes. Ce seigneur, nommé Toutaa, est d&#8217;une belle figure et d&#8217;une
+taille extraordinaire. Il était accompagné de quelques-uns de ses
+parents, presque tous hommes de six pieds.</p>
+
+<p>Je leur fis présent de clous, d&#8217;outils, de perles fausses et d&#8217;étoffes
+de soie. Il fallut lui rendre sa visite chez lui; nous fûmes bien
+accueillis, et l&#8217;honnête Toutaa m&#8217;offrit une de ses femmes fort jeune et
+assez jolie.</p>
+
+<p>L&#8217;assemblée était nombreuse, et les musiciens avaient déjà entonné les
+chants de l&#8217;hyménée. Telle est la manière de recevoir les visites de
+cérémonie.</p>
+
+<p>Le 10, il y eut un insulaire tué, et les gens du pays vinrent se
+plaindre de ce meurtre. J&#8217;envoyai à la maison où avait été porté le
+cadavre; on vit effectivement que l&#8217;homme avait été tué d&#8217;un coup de
+feu. Cependant on ne laissait sortir aucun de nos gens avec des armes à
+feu, ni des vaisseaux, ni de l&#8217;enceinte du camp. Je fis sans succès les
+plus exactes perquisitions pour connaître l&#8217;auteur de cet infâme
+assassinat. Les insulaires crurent, sans doute, que leur compatriote
+avait eu tort; car ils continuèrent à venir à notre quartier avec leur
+confiance accoutumée. On me rapporta cependant qu&#8217;on avait vu beaucoup
+de gens emporter leurs effets à la montagne, et que même la maison
+d&#8217;Ereti était toute démeublée. Je lui fis de nouveaux présents, et ce
+bon chef continua à nous témoigner la plus sincère amitié.</p>
+
+<p>Cependant, je pressais nos travaux de tous les genres; car, encore que
+cette relâche fut excellente pour nos besoins, je savais que nous étions
+mal mouillés. En effet, quoique nos câbles, paumoyés presque tous les
+jours, n&#8217;eussent pas encore paru ragués, nous avions découvert que le
+fond était semé de gros corail, et d&#8217;ailleurs, en cas d&#8217;un grand vent du
+large, nous n&#8217;avions pas de chasse. La nécessité avait forcé de prendre
+ce mouillage sans nous laisser la liberté du choix, et bientôt nous
+eûmes la preuve que nos inquiétudes n&#8217;étaient que trop fondées.</p>
+
+<p>Le 12, à cinq heures du matin, les vents étant venus au sud, notre câble
+du sud-est et le grelin d&#8217;une ancre à jet, que nous avions par
+précaution allongée dans l&#8217;est-sud-est, furent coupés sur le fond. Nous
+mouillâmes aussitôt notre grande ancre; mais, avant qu&#8217;elle eût pris
+fond, la frégate vint à l&#8217;appel de l&#8217;ancre du nord-ouest, et nous
+tombâmes sur <i>L&#8217;Étoile</i> que nous abordâmes à bâbord. Nous virâmes sur
+notre ancre, et <i>L&#8217;Étoile</i> fila rapidement, de manière que nous fûmes
+séparés avant que d&#8217;avoir souffert aucune avarie. La flûte nous envoya
+alors le bout d&#8217;un grelin qu&#8217;elle avait allongé dans l&#8217;est, sur lequel
+nous virâmes pour nous écarter d&#8217;elle davantage. Nous relevâmes ensuite
+notre grande ancre et rembarquâmes le grelin et le câble coupés sur le
+fond. Celui-ci l&#8217;avait été à trente brasses de l&#8217;entalingure; nous le
+changeâmes bout pour bout et l&#8217;entalinguâmes sur une ancre de rechange
+de deux mille sept cents que <i>L&#8217;Étoile</i> avait dans sa cale et que nous
+envoyâmes chercher. Notre ancre du sud-est mouillée sans orin à cause du
+grand fond était perdue, et nous tâchâmes inutilement de sauver l&#8217;ancre
+à jet dont la bouée avait coulé et qu&#8217;il fut impossible de draguer. Nous
+guindâmes aussitôt notre petit mât de hune et la vergue de misaine, afin
+de pouvoir appareiller dès que le vent permettrait.</p>
+
+<p>L&#8217;après-midi il calma et passa à l&#8217;est. Nous allongeâmes alors dans le
+sud-est une ancre à jet et l&#8217;ancre reçue de <i>L&#8217;Étoile</i>, et j&#8217;envoyai un
+bateau sonder dans le nord, afin de savoir s&#8217;il n&#8217;y aurait pas un
+passage; ce qui nous eût mis à portée de sortir presque de tout vent. Un
+malheur n&#8217;arrive jamais seul: comme nous étions tous occupés d&#8217;un
+travail auquel était attaché notre salut, on vint m&#8217;avertir qu&#8217;il y
+avait eu trois insulaires tués ou blessés dans leurs cases à coups de
+baïonnette, que l&#8217;alarme était répandue dans le pays, que les
+vieillards, les femmes et les enfants fuyaient vers les montagnes
+emportant leurs bagages et jusqu&#8217;aux cadavres des morts, et que
+peut-être allions-nous avoir sur les bras une armée de ces hommes
+furieux. Telle était donc notre position de craindre la guerre à terre
+au même instant où les deux navires étaient dans le cas d&#8217;y être jetés.
+Je descendis au camp, et en présence du chef je fis mettre aux fers
+quatre soldats soupçonnés d&#8217;être les auteurs du forfait; ce procédé
+parut les contenter.</p>
+
+<p>Je passai une partie de la nuit à terre, où je renforçai les gardes,
+dans la crainte que les insulaires ne voulussent venger leurs
+compatriotes. Nous occupions un poste excellent entre deux rivières
+distantes l&#8217;une de l&#8217;autre d&#8217;un quart de lieue au plus; le front du camp
+était couvert par un marais, le reste était la mer dont assurément nous
+étions les maîtres. Nous avions beau jeu pour défendre ce poste contre
+toutes les forces de l&#8217;île réunies; mais heureusement, à quelques
+alertes près occasionnées par des filous, la nuit fut tranquille au
+camp.</p>
+
+<p>Ce n&#8217;était pas de ce côté où mes inquiétudes étaient les plus vives. La
+crainte de perdre les vaisseaux à la côte nous donnait des alarmes
+infiniment plus cruelles.</p>
+
+<p>Dès dix heures du soir les vents avaient beaucoup fraîchi de la partie
+de l&#8217;est avec une grosse houle, de la pluie, des orages et toutes les
+apparences funestes qui augmentent l&#8217;horreur de ces lugubres situations.</p>
+
+<p>Vers deux heures du matin il passa un grain qui chassait les vaisseaux
+en côte: je me rendis à bord, le grain heureusement ne dura pas; et dès
+qu&#8217;il fut passé, le vent vint de terre. L&#8217;aurore nous amena de nouveaux
+malheurs; notre câble du nord-ouest fut coupé; le grelin, que nous avait
+cédé <i>L&#8217;Étoile</i> et qui nous tenait sur son ancre à jet, eut le même sort
+peu d&#8217;instants après; la frégate alors venant à l&#8217;appel de l&#8217;ancre et du
+grelin du sud-est, ne se trouvait pas à une encablure de la côte où la
+mer brisait avec fureur. Plus le péril devenait instant, plus les
+ressources diminuaient, les deux ancres, dont les câbles venaient d&#8217;être
+coupés, étaient perdues pour nous; leurs bouées avaient disparu, soit
+qu&#8217;elles eussent coulé, soit que les Indiens les eussent enlevées dans
+la nuit. C&#8217;étaient déjà quatre ancres de moins depuis vingt-quatre
+heures, et cependant il nous restait encore des pertes à essuyer.</p>
+
+<p>À dix heures du matin le câble neuf, que nous avions enlingué sur
+l&#8217;ancre de deux mille sept cents de <i>L&#8217;Étoile</i>, laquelle nous tenait
+dans le sud-est, fut coupé; et la frégate, défendue par un seul grelin,
+commença à chasser en côte. Nous mouillâmes sous barbe notre grande
+ancre, la seule qui nous restât en mouillage; mais de quel secours nous
+pouvait-elle être? Nous étions si près des brisants que nous aurions été
+dessus avant que d&#8217;avoir assez filé de câble pour que l&#8217;ancre pût bien
+prendre fond. Nous attendions à chaque instant le triste dénouement de
+cette aventure, lorsqu&#8217;une brise de sud-ouest nous donna l&#8217;espérance de
+pouvoir appareiller. Nos focs furent bientôt hissés; le vaisseau
+commençait à prendre de l&#8217;erre, et nous travaillions à faire de la voile
+pour filer câble et grelin et mettre dehors, mais les vents revinrent
+presque aussitôt à l&#8217;est. Cet intervalle nous avait toujours donné le
+temps de recevoir à bord le bout du grelin de la seconde ancre à jet de
+<i>L&#8217;Étoile</i> qu&#8217;elle venait d&#8217;allonger dans l&#8217;est et qui nous sauva pour
+le moment. Nous virâmes sur les deux grelins et nous nous relevâmes un
+peu de la côte. Nous envoyâmes alors notre chaloupe à <i>L&#8217;Étoile</i> pour
+l&#8217;aider à s&#8217;amarrer solidement; ses ancres étaient heureusement
+mouillées sur un fond moins perdu de corail que celui sur lequel étaient
+tombées les nôtres. Lorsque cette opération fut faite, notre chaloupe
+alla lever par son orin l&#8217;ancre de deux mille sept cents; nous
+entalinguâmes dessus un autre câble et nous l&#8217;allongeâmes dans le
+nord-est; nous relevâmes ensuite l&#8217;ancre à jet de <i>L&#8217;Étoile</i> que nous
+lui rendîmes. Dans ces deux jours M. de la Giraudais, commandant de
+cette flûte, a eu la plus grande part au salut de la frégate par les
+secours qu&#8217;il m&#8217;a donnés; c&#8217;est avec plaisir que je paie ce tribut de
+reconnaissance à cet officier, déjà mon compagnon dans mes autres
+voyages, et dont le zèle égale les talents.</p>
+
+<p>Cependant lorsque le jour était venu, aucun Indien ne s&#8217;était approché
+du camp, on n&#8217;avait vu aucune pirogue, on avait trouvé les maisons
+abandonnées, tout le pays paraissait un désert. Le prince de Nassau,
+lequel avec quatre ou cinq hommes seulement s&#8217;était éloigné davantage,
+dans le dessein de rencontrer quelques insulaires et de les rassurer, en
+trouva un grand nombre avec Ereti environ à une lieue du camp. Dès que
+ce chef eut reconnu M. de Nassau, il vint à lui d&#8217;un air consterné. Les
+femmes éplorées se jetèrent à ses genoux, elles lui baisaient les mains
+en pleurant et en répétant plusieurs fois: <i>tayo</i>, <i>maté</i>, vous êtes nos
+amis et vous nous tuez. À force de caresses et d&#8217;amitié il parvint à les
+ramener. Je vis du bord une foule de peuple accourir au quartier: des
+poules, des cocos, des régimes de bananes embellissaient la marche et
+promettaient la paix. Je descendis aussitôt avec un assortiment
+d&#8217;étoffes de soie et des outils de toute espèce; je les distribuai aux
+chefs, en leur témoignant ma douleur du désastre arrivé la veille et en
+les assurant qu&#8217;il serait puni. Les bons insulaires me comblèrent de
+caresses, le peuple applaudit à la réunion, et en peu de temps la foule
+ordinaire et les filous revinrent à notre quartier qui ne ressemblait
+pas mal à une foire. Ils apportèrent ce jour et le suivant plus de
+rafraîchissements que jamais. Ils demandèrent aussi qu&#8217;on tirât devant
+eux quelques coups de fusil; ce qui leur fit grand peur, tous les
+animaux tirés ayant été tués raides.</p>
+
+<p>Le canot que j&#8217;avais envoyé pour reconnaître le côté du nord était
+revenu avec la bonne nouvelle qu&#8217;il y avait trouvé un très beau passage.
+Il était alors trop tard pour en profiter ce même jour; la nuit
+s&#8217;avançait. Heureusement elle fut tranquille à terre et à la mer; Le 14
+au matin, les vents étant à l&#8217;est, j&#8217;ordonnai à <i>L&#8217;Étoile</i>, qui avait
+son eau faite et tout son monde à bord, d&#8217;appareiller et de sortir par
+la nouvelle passe du nord. Nous ne pouvions mettre à la voile par cette
+passe qu&#8217;après la flûte mouillée au nord de nous. À onze heures elle
+appareilla sur une haussière portée sur nous, je gardai sa chaloupe et
+ses deux petites ancres; je pris aussi à bord, dès qu&#8217;elle fut sous
+voiles, le bout du câble de son ancre du sud-est mouillée en bon fond.
+Nous levâmes alors notre grande ancre, allongeâmes les deux ancres à
+jet, et par ce moyen, nous restâmes sur deux grosses ancres et trois
+petites. À deux heures après midi nous eûmes la satisfaction de
+découvrir <i>L&#8217;Étoile</i> en dehors de tous les récifs. Notre situation dès
+ce moment devenait moins terrible; nous venions au moins de nous assurer
+le retour dans notre patrie, en mettant un de nos navires à l&#8217;abri des
+accidents. Lorsque M. de la Giraudais fut au large, il me renvoya son
+canot avec M. Lavari-Leroi qui avait été chargé de reconnaître la passe.</p>
+
+<p>Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre
+eau, à déblayer l&#8217;hôpital et le camp.</p>
+
+<p>J&#8217;enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une
+planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les
+noms des officiers des deux navires. J&#8217;ai suivi cette même méthode pour
+toutes les terres découvertes dans le cours de ce voyage. Il était deux
+heures du matin avant que tout fut à bord; la nuit fut assez orageuse
+pour nous causer encore de l&#8217;inquiétude, malgré la quantité d&#8217;ancres que
+nous avions à la mer.</p>
+
+<p>Le 15 à six heures du matin, les vents étant de terre et le ciel à
+l&#8217;orage, nous levâmes notre ancre, filâmes le câble de celle de
+<i>L&#8217;Étoile</i>, coupâmes un des grelins et filâmes les deux autres,
+appareillant sous la misaine et les deux huniers pour sortir de la passe
+de l&#8217;est. Nous laissâmes les deux chaloupes pour lever les ancres; et
+dès que nous fûmes dehors, j&#8217;envoyai les deux canots armés aux ordres du
+chevalier de Suzannet, enseigne de vaisseau, pour protéger le travail
+des chaloupes.</p>
+
+<p>Nous étions à un quart de lieue au large et nous commencions à nous
+féliciter d&#8217;être heureusement sortis d&#8217;un mouillage qui nous avait causé
+de si vives inquiétudes, lorsque, le vent ayant cessé tout d&#8217;un coup, la
+marée et une grosse lame de l&#8217;est commencèrent à nous entraîner sur les
+récifs sous le vent de la passe. Le pis-aller des naufrages qui nous
+avaient menacés jusqu&#8217;ici avait été de passer nos jours dans une île
+embellie de tous les dons de la nature, et de changer les douceurs de
+notre patrie contre une vie paisible et exempte de soins. Mais ici le
+naufrage se présentait sous un aspect plus cruel; le vaisseau porté
+rapidement sur les récifs n&#8217;y eût pas résisté deux minutes à la violence
+de la mer, et quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé
+leur vie. J&#8217;avais dès le premier instant du danger rappelé canots et
+chaloupes pour nous remorquer. Ils arrivèrent au moment, où n&#8217;étant pas
+à plus de cinquante toises du récif, notre situation paraissait
+désespérée, d&#8217;autant qu&#8217;il n&#8217;y avait pas à mouiller. Une brise de
+l&#8217;ouest, qui s&#8217;éleva dans le même instant, nous rendit l&#8217;espérance: en
+effet elle fraîchit peu à peu, et à neuf heures du matin nous étions
+absolument hors de danger.</p>
+
+<p>Je renvoyai sur-le-champ les bateaux à la recherche des ancres, et je
+restai à louvoyer pour les attendre.</p>
+
+<p>L&#8217;après-midi nous rejoignîmes <i>L&#8217;Étoile</i>. À cinq heures du soir notre
+chaloupe arriva ayant à bord la grosse ancre et le câble de <i>L&#8217;Étoile</i>
+qu&#8217;elle lui porta: notre canot, celui de <i>L&#8217;Étoile</i> et sa chaloupe
+revinrent peu de temps après; celle-ci nous rapportait notre ancre à jet
+et un grelin. Quant aux deux autres ancres à jet, l&#8217;approche de la nuit
+et la fatigue extrême des matelots ne permirent pas de les lever ce même
+jour. J&#8217;avais d&#8217;abord compté m&#8217;entretenir toute la nuit à portée du
+mouillage et les envoyer chercher le lendemain; mais à minuit il se leva
+un grand frais de l&#8217;est-nord-est, qui me contraignit à embarquer les
+bateaux et à faire de la voile pour me tirer de dessus la côte. Ainsi un
+mouillage de neuf jours nous a coûté six ancres, perte que nous
+n&#8217;aurions pas essuyée, si nous eussions été munis de quelques chaînes de
+fer. C&#8217;est une précaution que ne doivent jamais oublier tous les
+navigateurs destinés à de pareils voyages.</p>
+
+<p>Maintenant que les navires sont en sûreté, arrêtons nous un instant pour
+recevoir les adieux des insulaires.</p>
+
+<p>Dès l&#8217;aube du jour, lorsqu&#8217;ils s&#8217;aperçurent que nous mettions à la
+voile, Ereti avait sauté seul dans la première pirogue qu&#8217;il avait
+trouvée sur le rivage, et s&#8217;était rendu à bord. En y arrivant il nous
+embrassa tous; il nous tenait quelques instants entre ses bras, versant
+des larmes, et paraissant très affecté de notre départ. Peu de temps
+après sa grande pirogue vint à bord chargée de rafraîchissements de
+toute espèce; ses femmes étaient dedans, et avec elles ce même insulaire
+qui le premier jour de notre atterrage était venu s&#8217;établir à bord de
+<i>L&#8217;Étoile</i>. Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta, en
+me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait
+nous suivre, et me priant d&#8217;y consentir. Il le présenta ensuite à tous
+les officiers, chacun en particulier, disant que c&#8217;était son ami qu&#8217;il
+confiait à ses amis, et il nous le recommanda avec les plus grandes
+marques d&#8217;intérêt. On fit encore à Ereti des présents de toute espèce,
+après quoi il prit congé de nous et fut rejoindre ses femmes, lesquelles
+ne cessèrent de pleurer tout le temps que la pirogue fut le long du
+bord. Il y avait aussi dedans une jeune et jolie fille que l&#8217;insulaire
+qui venait avec nous fut embrasser. Il lui donna trois perles qu&#8217;il
+avait à ses oreilles, la baisa encore une fois; et malgré les larmes de
+cette jeune fille, son épouse ou son amante, il s&#8217;arracha de ses bras et
+remonta dans le vaisseau. Nous quittâmes ainsi ce bon peuple, et je ne
+fus pas moins surpris du chagrin que leur causait notre départ, que je
+l&#8217;avais été de leur confiance affectueuse à notre arrivée.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3>
+
+
+<p>
+<i>LUCIS HABITAMUS OPACIS, RIPARUMQUE TOROS ET PRATA RECENTIA RIVIS INCOLIMUS.</i><br />
+<br />
+VIRGIL. LIV. VI.<br />
+</p>
+
+<p>L&#8217;île, à laquelle on avait d&#8217;abord donné le nom de Nouvelle-Cythère,
+reçoit de ses habitants celui de Tahiti. Sa latitude de dix-sept degrés
+trente-cinq minutes trois secondes à notre camp a été conclue de
+plusieurs hauteurs méridiennes du soleil observées à terre avec un quart
+de cercle. Sa longitude de cent cinquante degrés quarante minutes
+dix-sept secondes à l&#8217;ouest de Paris a été déterminée par onze
+observations de la lune, selon la méthode des angles horaires.</p>
+
+<p>M. Verron en avait fait beaucoup d&#8217;autres à terre pendant quatre jours
+et quatre nuits, pour déterminer cette même longitude; mais le cahier où
+elles étaient écrites lui ayant été enlevé, il ne lui est resté que les
+dernières observations faites la veille de notre départ. Il croit leur
+résultat moyen assez exact, quoique leurs extrêmes différent entre eux
+de sept à huit degrés. La perte de nos ancres et tous les accidents que
+j&#8217;ai détaillés ci-dessus nous ont fait abandonner cette relâche beaucoup
+plus tôt que nous ne nous y étions attendus, et nous ont mis dans
+l&#8217;impossibilité d&#8217;en visiter les côtes. La partie du sud nous est
+absolument inconnue; celle que nous avons parcourue depuis la pointe du
+sud-est jusqu&#8217;à celle du nord-ouest me parait avoir quinze à vingt
+lieues d&#8217;étendue, et le gisement de ses principales pointes est entre le
+nord-ouest et l&#8217;ouest-nord-ouest.</p>
+
+<p>Entre la pointe du sud-est et un autre gros cap qui s&#8217;avance dans le
+nord, à sept ou huit lieues de celle-ci, on voit une baie ouverte au
+nord-est, laquelle a trois ou quatre lieues de profondeur. Ses côtes
+s&#8217;abaissent insensiblement jusqu&#8217;au fond de la baie où elles ont peu
+d&#8217;élévation, et paraissent former le canton le plus beau de l&#8217;île et le
+plus habité. Il semble qu&#8217;on trouverait aisément plusieurs bons
+mouillages dans cette baie: le hasard nous servit mal dans la rencontre
+du nôtre. En entrant ici par la passe par laquelle est sortie
+<i>L&#8217;Étoile</i>.</p>
+
+<p>M. de la Giraudais m&#8217;a assuré qu&#8217;entre les deux îles les plus
+septentrionales il y avait un mouillage fort sûr pour trente vaisseaux
+au moins, depuis vingt-trois jusqu&#8217;à douze et dix brasses, fond de sable
+gris vaseux, qu&#8217;il y avait une lieue d&#8217;évitage et jamais de mer. Le
+reste de la côte est élevé, et elle semble en général être toute bordée
+par un récif inégalement couvert d&#8217;eau, et qui forme en quelques
+endroits de petits îlots sur lesquels les insulaires entretiennent des
+feux pendant la nuit pour la pêche et la sûreté de leur navigation:
+quelques coupures donnent de distance en distance l&#8217;entrée en dedans du
+récif, mais il faut se méfier du fond. Le plomb n&#8217;amène jamais que du
+sable gris; ce sable recouvre de grosses masses d&#8217;un corail dur et
+tranchant, capable de couper un câble dans une nuit, ainsi que nous l&#8217;a
+appris une funeste expérience.</p>
+
+<p>Au-delà de la pointe septentrionale de cette baie, la côte ne forme
+aucune anse, aucun cap remarquable. La pointe la plus occidentale est
+terminée par une terre basse, dans le nord-ouest de laquelle, environ à
+une lieue de distance, on voit une île peu élevée qui s&#8217;étend deux ou
+trois lieues sur le nord-ouest.</p>
+
+<p>La hauteur des montagnes qui occupent tout l&#8217;intérieur de Tahiti est
+surprenante, eu égard à l&#8217;étendue de l&#8217;île. Loin d&#8217;en rendre l&#8217;aspect
+triste et sauvage, elles servent à l&#8217;embellir en variant à chaque pas
+les points de vue, et présentant de riches paysages couverts des plus
+riches productions de la nature, avec ce désordre dont l&#8217;art ne sut
+jamais imiter l&#8217;agrément. De là sortent une infinité de petites rivières
+qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des
+habitants qu&#8217;à l&#8217;ornement des campagnes. Tout le plat pays, depuis les
+bords de la mer jusqu&#8217;aux montagnes, est consacré aux arbres fruitiers,
+sous lesquels, comme je l&#8217;ai déjà dit, sont bâties les maisons des
+Tahitiens, dispersées sans aucun ordre, et sans former jamais de
+village; on croit être dans les Champs-Élysées. Des sentiers publics,
+pratiqués avec intelligence et soigneusement entretenus, rendent partout
+les communications faciles.</p>
+
+<p>Les principales productions de l&#8217;île sont le coco, la banane, le fruit à
+pain, l&#8217;igname, le curassol, le giraumon et plusieurs autres racines et
+fruits particuliers au pays, beaucoup de cannes à sucre qu&#8217;on ne cultive
+point, une espèce d&#8217;indigo sauvage, une très belle teinture rouge et une
+jaune; j&#8217;ignore d&#8217;où on les tire. En général M. de Commerçon y a trouvé
+la botanique des Indes. Aotourou, pendant qu&#8217;il a été avec nous, a
+reconnu et nommé plusieurs de nos fruits et de nos légumes, ainsi qu&#8217;un
+assez grand nombre de plantes que les curieux cultivent dans les serres
+chaudes. Le bois propre à travailler croît dans les montagnes, et les
+insulaires en font peu d&#8217;usage; ils ne l&#8217;emploient que pour leurs
+grandes pirogues, qu&#8217;ils construisent de bois de cèdre. Nous leur avons
+aussi vu des piques d&#8217;un bois noir, dur et pesant, qui ressemble au bois
+de fer. Ils se servent, pour bâtir les pirogues ordinaires, de l&#8217;arbre
+qui porte le fruit à pain: c&#8217;est un bois qui ne se fend point; mais il
+est si mol et si plein de gomme qu&#8217;il ne fait que se mâcher sous
+l&#8217;outil.</p>
+
+<p>Au reste, quoique cette île soit remplie de très hautes montagnes, la
+quantité d&#8217;arbres et de plantes dont elles sont partout couvertes ne
+semble pas annoncer que leur sein renferme des mines. Il est du moins
+certain que les insulaires ne connaissent point les métaux. Ils donnent
+à tous ceux que nous leur avons montrés le même nom d&#8217;<i>aouri</i>, dont ils
+se servaient pour nous demander du fer. Mais cette connaissance du fer,
+d&#8217;où leur vient-elle? Je dirai bientôt ce que je pense à cet égard. Je
+ne connais ici qu&#8217;un seul article de commerce riche; ce sont de très
+belles perles. Les principaux en font porter aux oreilles à leurs femmes
+et à leurs enfants; mais ils les ont tenues cachées pendant notre séjour
+chez eux.</p>
+
+<p>Ils font, avec les écailles de ces huîtres perlières, des espèces de
+castagnettes qui sont un de leurs instruments de danse.</p>
+
+<p>Nous n&#8217;avons vu d&#8217;autres quadrupèdes que des cochons, des chiens d&#8217;une
+espèce petite, mais jolie, et des rats en grande quantité. Les habitants
+ont des poules domestiques absolument semblables aux nôtres. Nous avons
+aussi vu des tourterelles vertes charmantes, de gros pigeons d&#8217;un beau
+plumage bleu de roi et d&#8217;un très bon goût, et des perruches fort
+petites, mais fort singulières par le mélange de bleu et de rouge qui
+colorie leurs plumes. Ils ne nourrissent leurs cochons et leurs
+volailles qu&#8217;avec des bananes. Entre ce qui en a été consommé dans le
+séjour à terre et ce qui a été embarqué dans les deux navires, on a
+troqué plus de huit cents têtes de volailles et près de cent cinquante
+cochons; encore, sans les travaux inquiétants des dernières journées, en
+aurait-on eu beaucoup davantage, car les habitants en apportaient de
+jour en jour un plus grand nombre.</p>
+
+<p>Nous n&#8217;avons pas éprouvé de grandes chaleurs dans cette île. Pendant
+notre séjour le thermomètre de Réaumur n&#8217;a jamais monté à plus de
+vingt-deux degrés et il a été quelquefois à dix-huit degrés. Le soleil,
+il est vrai, était déjà à huit ou neuf degrés de l&#8217;autre côté de
+l&#8217;équateur. Mais un avantage inestimable de cette île, c&#8217;est de n&#8217;y pas
+être infesté par cette légion odieuse d&#8217;insectes qui font le supplice
+des pays situés entre les tropiques; nous n&#8217;y avons vu non plus aucun
+animal venimeux. D&#8217;ailleurs le climat est si sain que, malgré les
+travaux forcés que nous y avons faits, quoique nos gens fussent
+continuellement dans l&#8217;eau et au grand soleil, qu&#8217;ils couchassent sur le
+sol nu et à la belle étoile, personne n&#8217;y est tombé malade. Les
+scorbutiques que nous avions débarqués, et qui n&#8217;y ont pas eu une seule
+nuit tranquille, y ont repris des forces et s&#8217;y sont rétablis en aussi
+peu de temps, au point que quelques-uns ont été parfaitement guéris à
+bord. Au reste, la santé et la force des insulaires qui habitent des
+maisons ouvertes à tous les vents et couvrent à peine de quelques
+feuillages la terre qui leur sert de lit, l&#8217;heureuse vieillesse à
+laquelle ils parviennent sans aucune incommodité, la finesse de tous
+leurs sens et la beauté singulière de leurs dents qu&#8217;ils conservent dans
+le plus grand âge, quelles meilleures preuves et de la salubrité de
+l&#8217;air et de la bonté du régime que suivent les habitants?</p>
+
+<p>Les végétaux et le poisson sont leur principale nourriture; ils mangent
+rarement de la viande, les enfants et les jeunes filles n&#8217;en mangent
+jamais, et ce régime sans doute contribue beaucoup à les tenir exempts
+de presque toutes nos maladies. J&#8217;en dirais autant de leurs boissons;
+ils n&#8217;en connaissent d&#8217;autre que l&#8217;eau: l&#8217;odeur seule du vin et de
+l&#8217;eau-de-vie leur donnait de la répugnance; ils en témoignaient aussi
+pour le tabac, les épiceries, et en général pour toutes les choses
+fortes.</p>
+
+<p>Le peuple de Tahiti est composé de deux races d&#8217;hommes très différentes,
+qui cependant ont la même langue, les mêmes m&#339;urs et qui paraissent se
+mêler ensemble sans distinction. La première, et c&#8217;est la plus
+nombreuse, produit des hommes de la plus grande taille: il est
+d&#8217;ordinaire d&#8217;en voir de six pieds et plus.</p>
+
+<p>Je n&#8217;ai jamais rencontré d&#8217;hommes mieux faits ni mieux proportionnés;
+pour peindre Hercule et Mars, on ne trouverait nulle part d&#8217;aussi beaux
+modèles. Rien ne distingue leurs traits de ceux des Européens; et, s&#8217;ils
+étaient vêtus, s&#8217;ils vivaient moins à l&#8217;air et au grand soleil, ils
+seraient aussi blancs que nous. En général, leurs cheveux sont noirs. La
+seconde race est d&#8217;une taille médiocre, a les cheveux crépus et durs
+comme du crin; sa couleur et ses traits différent peu de ceux des
+mulâtres. Le Tahitien qui s&#8217;est embarqué avec nous est de cette seconde
+race, quoique son père soit chef d&#8217;un canton; mais il possède en
+intelligence ce qui lui manque du côté de la beauté.</p>
+
+<p>Les uns et les autres se laissent croître la partie inférieure de la
+barbe; mais ils ont tous les moustaches et le haut des joues rasés. Ils
+laissent aussi toute leur longueur aux ongles, excepté à celui du doigt
+du milieu de la main droite. Quelques-uns se coupent les cheveux très
+courts; d&#8217;autres les laissent croître et les portent attachés sur le
+sommet de la tête. Tous ont l&#8217;habitude de se les joindre, ainsi que la
+barbe, avec de l&#8217;huile de coco. Je n&#8217;ai rencontré qu&#8217;un seul homme
+estropié et qui paraissait l&#8217;avoir été par une chute. Notre chirurgien
+major m&#8217;a assuré qu&#8217;il avait vu sur plusieurs les traces de la petite
+vérole, et j&#8217;avais pris toutes les mesures possibles pour que nous ne
+leur communiquassions pas l&#8217;autre, ne pouvant supposer qu&#8217;ils en fussent
+attaqués.</p>
+
+<p>On voit souvent les Tahitiens nus, sans autre vêtement qu&#8217;une ceinture
+qui leur couvre les parties naturelles. Cependant les principaux
+s&#8217;enveloppent ordinairement dans une grande pièce d&#8217;étoffe qu&#8217;ils
+laissent tomber jusqu&#8217;aux genoux. C&#8217;est aussi là le seul habillement des
+femmes, et elles savent l&#8217;arranger avec assez d&#8217;art pour rendre ce
+simple ajustement susceptible de coquetterie. Comme les Tahitiennes ne
+vont jamais au soleil sans être couvertes, et qu&#8217;un petit chapeau de
+cannes, garni de fleurs, défend leur visage de ses rayons, elles sont
+beaucoup plus blanches que les hommes. Elles ont les traits assez
+délicats; mais ce qui les distingue, c&#8217;est la beauté de leurs corps dont
+les contours n&#8217;ont point été défigurés par quinze ans de torture.</p>
+
+<p>Au reste, tandis qu&#8217;en Europe les femmes se peignent en rouge les joues,
+celles de Tahiti se peignent d&#8217;un bleu foncé les reins et les fesses;
+c&#8217;est une parure et en même temps une marque de distinction. Les hommes
+sont soumis à la même mode. Je ne sais comment ils s&#8217;impriment ces
+traits ineffaçables; je pense que c&#8217;est en piquant la peau et y versant
+le suc de certaines herbes, ainsi que je l&#8217;ai vu pratiquer aux indigènes
+du Canada. Il est à remarquer que de tout temps on a trouvé cette
+peinture à la mode chez les peuples voisins encore de l&#8217;état de nature.
+Quand César fit sa première descente en Angleterre, il y trouva établi
+cet usage de se peindre; <i>omnes vero Britanni se vitro inficiunt, quod
+coerulem efflîcit colorem</i>. Le savant et ingénieux auteur des recherches
+philosophiques sur les Américains donne pour cause à cet usage général
+le besoin où on est, dans les pays incultes, de se garantir ainsi de la
+piqûre des insectes caustiques qui s&#8217;y multiplient au-delà de
+l&#8217;imagination. Cette cause n&#8217;existe point à Tahiti, puisque, comme nous
+l&#8217;avons dit plus haut, on y est exempt de ces insectes insupportables.</p>
+
+<p>L&#8217;usage de se peindre y est donc une mode comme à Paris. Un autre usage
+de Tahiti, commun aux hommes et aux femmes, c&#8217;est de se percer les
+oreilles et d&#8217;y porter des perles ou des fleurs de toute espèce. La plus
+grande propreté embellit encore ce peuple aimable. Ils se baignent sans
+cesse et jamais ils ne mangent ni ne boivent sans se laver avant et
+après.</p>
+
+<p>Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne
+semble pas qu&#8217;il y ait dans l&#8217;île aucune guerre civile, aucune haine
+particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont
+chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens
+pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu&#8217;ils
+soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun
+cueille les fruits sur le premier arbre qu&#8217;il rencontre, en prend dans
+la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument
+nécessaires à la vie, il n&#8217;y a point de propriété et que tout est à
+tous. Avec nous, ils étaient filous habiles, mais d&#8217;une timidité qui les
+faisait fuir à la moindre menace. Au reste, on a vu que les chefs
+n&#8217;approuvaient point ces vols, qu&#8217;ils nous pressaient au contraire de
+tuer ceux qui les commettaient. Ereti, cependant, n&#8217;usait point de cette
+sévérité qu&#8217;il nous recommandait.</p>
+
+<p>Lui dénoncions-nous quelque voleur, il le poursuivait lui-même à toutes
+jambes; l&#8217;homme fuyait et, s&#8217;il était joint, ce qui arrivait
+ordinairement, car Ereti était infatigable à la course, quelques coups
+de bâton et une restitution forcée étaient le seul châtiment du
+coupable.</p>
+
+<p>Je ne croyais pas même qu&#8217;ils connussent de punition plus forte, attendu
+que, quand ils voyaient mettre quelqu&#8217;un de nos gens aux fers, ils en
+témoignaient une peine sensible; mais j&#8217;ai su depuis, à n&#8217;en pas douter,
+qu&#8217;ils ont l&#8217;usage de pendre les voleurs à des arbres, ainsi qu&#8217;on le
+pratique dans nos armées.</p>
+
+<p>Ils sont presque toujours en guerre avec les habitants des îles
+voisines. Nous avons vu les grandes pirogues qui leur servent pour les
+descentes et même pour des combats de mer. Ils ont pour armes l&#8217;arc, la
+fronde et une espèce de pique d&#8217;un bois fort dur. La guerre se fait chez
+eux d&#8217;une manière cruelle. Suivant ce que nous a appris Aotourou, ils
+tuent les hommes et les enfants mâles pris dans les combats; ils leur
+lèvent la peau du menton avec la barbe, qu&#8217;ils portent comme un trophée
+de victoire; ils conservent seulement les femmes et les filles, que les
+vainqueurs ne dédaignent pas d&#8217;admettre dans leur lit; Aotourou lui-même
+est le fils d&#8217;un chef tahitien et d&#8217;une captive de l&#8217;île de Oopoa, île
+voisine et souvent ennemie de Tahiti.</p>
+
+<p>J&#8217;attribue à ce mélange la différence que nous avons remarquée dans
+l&#8217;espèce des hommes. J&#8217;ignore, au reste, comme ils pansent leurs
+blessures: nos chirurgiens en ont admiré les cicatrices.</p>
+
+<p>J&#8217;exposerai à la fin de ce chapitre ce que j&#8217;ai pu entrevoir sur la
+forme de leur gouvernement, sur l&#8217;étendue du pouvoir qu&#8217;ont leurs petits
+souverains, sur l&#8217;espèce de distinction qui existe entre les principaux
+et le peuple, sur le lien enfin qui réunit ensemble, et sous la même
+autorité, cette multitude d&#8217;hommes robustes qui ont si peu de besoins.
+Je remarquerai seulement ici que, dans les circonstances délicates, le
+seigneur du canton ne décide point sans l&#8217;avis d&#8217;un conseil. On a vu
+qu&#8217;il avait fallu une délibération des principaux de la nation lorsqu&#8217;il
+s&#8217;était agi de l&#8217;établissement de notre camp à terre. J&#8217;ajouterai que le
+chef paraît être obéi sans réplique par tout le monde, et que les
+notables ont aussi des gens qui les servent, et sur lesquels ils ont de
+l&#8217;autorité.</p>
+
+<p>Il est fort difficile de donner des éclaircissements sur leur religion.
+Nous avons vu chez eux des statues de bois que nous avons prises pour
+des idoles; mais quel culte leur rendent-ils? La seule cérémonie
+religieuse dont nous ayons été témoins regarde les morts. Ils en
+conservent longtemps les cadavres étendus sur une espèce d&#8217;échafaud que
+couvre un hangar. L&#8217;infection qu&#8217;ils répandent n&#8217;empêche pas les femmes
+d&#8217;aller pleurer auprès du corps une partie du jour, et d&#8217;oindre d&#8217;huile
+de coco les froides reliques de leur affection.</p>
+
+<p>Celles dont nous étions connus nous ont laissés quelquefois approcher de
+ce lieu consacré aux mânes: Emoé, il dort, nous disaient-elles.
+Lorsqu&#8217;il ne reste plus que les squelettes, on les transporte dans la
+maison, et j&#8217;ignore combien de temps on les y conserve. Je sais
+seulement, parce que je l&#8217;ai vu, qu&#8217;alors un homme considéré dans la
+nation vient y exercer son ministère sacré, et que, dans ces lugubres
+cérémonies, il porte des ornements assez recherchés.</p>
+
+<p>Nous avons fait sur sa religion beaucoup de questions à Aotourou et nous
+avons cru comprendre qu&#8217;en général ses compatriotes sont fort
+superstitieux, que les prêtres ont chez eux la plus redoutable autorité,
+qu&#8217;indépendamment d&#8217;un être supérieur, nommé Eri-t-Era, le Roi du Soleil
+ou de la Lumière, être qu&#8217;ils ne représentent par aucune image
+matérielle, ils admettent plusieurs divinités, les unes bienfaisantes,
+les autres malfaisantes; que le nom de ces divinités ou génies est
+Eatoua, qu&#8217;ils attachent à chaque action importante de la vie un bon et
+un mauvais génie, lesquels y président et décident du succès ou du
+malheur. Ce que nous avons compris avec certitude, c&#8217;est que, quand la
+lune présente un certain aspect, qu&#8217;ils nomment Malama Tamal, Lune en
+état de guerre, aspect qui ne nous a pas montré de caractère distinctif
+qui puisse nous servir à le définir, ils sacrifient des victimes
+humaines. De tous leurs usages, un de ceux qui me surprend le plus,
+c&#8217;est l&#8217;habitude qu&#8217;ils ont de saluer ceux qui éternuent, en leur
+disant: Evaroua-teatoua, que le bon eatoua te réveille, ou bien que le
+mauvais eatoua ne t&#8217;endorme pas. Voilà des traces d&#8217;une origine commune
+avec les nations de l&#8217;ancien continent. Au reste, c&#8217;est surtout en
+traitant de la religion des peuples que le scepticisme est raisonnable,
+puisqu&#8217;il n&#8217;y a point de matière dans laquelle il soit plus facile de
+prendre la lueur pour l&#8217;évidence.</p>
+
+<p>La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux.
+Comme leur seule passion est l&#8217;amour, le grand nombre des femmes est le
+seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père
+et de la mère. Ce n&#8217;est pas l&#8217;usage à Tahiti que les hommes, uniquement
+occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les
+travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est
+le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse
+occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil
+ou consacré par la religion, s&#8217;il est indissoluble ou sujet au divorce.
+Quoi qu&#8217;il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission
+entière: elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans
+l&#8217;aveu de l&#8217;époux. Son consentement, il est vrai, n&#8217;est pas difficile à
+obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est
+ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille
+n&#8217;éprouve à cet égard aucune gêne; tout l&#8217;invite à suivre le penchant de
+son c&#339;ur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent
+sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d&#8217;amants passagers
+qu&#8217;elle peut avoir eu l&#8217;empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi
+donc résisterait-elle à l&#8217;influence du climat, à la séduction de
+l&#8217;exemple? L&#8217;air qu&#8217;on respire, les chants, la danse presque toujours
+accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les
+douceurs de l&#8217;amour, tout crie de s&#8217;y livrer. Ils dansent au son d&#8217;une
+espèce de tambour, et, lorsqu&#8217;ils chantent, ils accompagnent la voix
+avec une flûte très douce à trois ou quatre trous, dans laquelle, comme
+nous l&#8217;avons déjà dit, ils soufflent avec le nez. Ils ont aussi une
+espèce de lutte qui est en même temps exercice et jeu.</p>
+
+<p>Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux
+Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du
+repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une
+légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien
+ne les occupe; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions,
+nous n&#8217;avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l&#8217;attention
+d&#8217;aucun d&#8217;eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail
+insupportable et qu&#8217;ils fuient encore plus les fatigues de l&#8217;esprit que
+celles du corps.</p>
+
+<p>Je ne les accuserai cependant pas de manquer d&#8217;intelligence. Leur
+adresse et leur industrie, dans le peu d&#8217;ouvrages nécessaires dont ne
+sauraient les dispenser l&#8217;abondance du pays et la beauté du climat,
+démentiraient ce témoignage. On est étonné de l&#8217;art avec lequel sont
+faits les instruments pour la pêche; leurs hameçons sont de nacre aussi
+délicatement travaillée que s&#8217;ils avaient le secours de nos outils;
+leurs filets sont absolument semblables aux nôtres, et tissés avec du
+fil de pite. Nous avons admiré la charpente de leurs vastes maisons, et
+la disposition des feuilles de latanier qui en font la couverture.</p>
+
+<p>Ils ont deux espèces de pirogues; les unes, petites et peu travaillées,
+sont faites d&#8217;un seul tronc d&#8217;arbre creusé; les autres, beaucoup plus
+grandes, sont travaillées avec art. Un arbre creusé fait, comme aux
+premières, le fond de la pirogue depuis l&#8217;avant jusqu&#8217;aux deux tiers
+environ de sa longueur; un second forme la partie de l&#8217;arrière qui est
+courbe et fort relevée: de sorte que l&#8217;extrémité de la poupe se trouve à
+cinq ou six pieds au-dessus de l&#8217;eau; ces deux pièces sont assemblées
+bout à bout en arc de cercle, et comme, pour assurer cet écart, ils
+n&#8217;ont pas le secours des clous, ils percent en plusieurs endroits
+l&#8217;extrémité des deux pièces, et ils y passent des tresses de fil de coco
+dont ils font de fortes liures. Les côtés de la pirogue sont relevés par
+deux bordages d&#8217;environ un pied de largeur, cousus sur le fond et l&#8217;un
+avec l&#8217;autre par des liures semblables aux précédentes. Ils remplissent
+les coutures de fils de coco, sans mettre aucun enduit sur le calfatage.
+Une planche, qui couvre l&#8217;avant de la pirogue et qui a cinq ou six pieds
+de saillie, l&#8217;empêche de se plonger entièrement dans l&#8217;eau lorsque la
+mer est grosse. Pour rendre ces légères barques moins sujettes à
+chavirer, ils mettent un balancier sur un des côtés. Ce n&#8217;est autre
+chose qu&#8217;une pièce de bois assez longue, portée sur deux traverses de
+quatre à cinq pieds de long, dont l&#8217;autre bout est amarré sur la
+pirogue. Lorsqu&#8217;elle est à la voile, une planche s&#8217;étend en dehors, de
+l&#8217;autre côté du balancier. Son usage est pour y amarrer un cordage qui
+soutient le mât et rendre la pirogue moins volage, en plaçant au bout de
+la planche un homme ou un poids.</p>
+
+<p>Leur industrie paraît davantage dans le moyen dont ils usent pour rendre
+ces bâtiments propres à les transporter aux îles voisines, avec
+lesquelles ils communiquent sans avoir dans cette navigation d&#8217;autres
+guides que les étoiles. Ils lient ensemble deux grandes pirogues côte à
+côte, à quatre pieds environ de distance, par le moyen de quelques
+traverses fortement amarrées sur les deux bords. Par-dessus l&#8217;arrière de
+ces deux bâtiments ainsi joints, ils posent un pavillon d&#8217;une charpente
+très légère, couvert par un toit de roseaux. Cette chambre les met à
+l&#8217;abri de la pluie et du soleil, et leur fournit en même temps un lieu
+propre à tenir leurs provisions sèches. Ces doubles pirogues sont
+capables de contenir un grand nombre de personnes, et ne risquent jamais
+de chavirer. Ce sont celles dont nous avons toujours vu les chefs se
+servir; elles vont, ainsi que les pirogues simples, à la rame et à la
+voile: les voiles sont composées de nattes étendues sur un carré de
+roseaux dont un des angles est arrondi.</p>
+
+<p>Les Tahitiens n&#8217;ont d&#8217;autre outil pour tous ces ouvrages qu&#8217;une
+herminette, dont le tranchant est fait avec une pierre noire très dure.
+Elle est absolument de la même forme que celle de nos charpentiers, et
+ils s&#8217;en servent avec beaucoup d&#8217;adresse. Ils emploient, pour percer les
+bois, des morceaux de coquilles fort aigus.</p>
+
+<p>La fabrique des étoffes singulières qui composent leurs vêtements n&#8217;est
+pas le moindre de leurs arts. Elles sont tissées avec l&#8217;écorce d&#8217;un
+arbuste que tous les habitants cultivent autour de leurs maisons. Un
+morceau de bois dur, équarri et rayé sur ses quatre faces par des traits
+de différentes grosseurs, leur sert à battre cette écorce sur une
+planche très unie. Ils y jettent un peu d&#8217;eau en la battant, et ils
+parviennent ainsi à former une étoffe très égale et très fine, de la
+nature du papier, mais beaucoup plus souple et moins sujette à être
+déchirée. Ils lui donnent une grande largeur. Ils en ont de plusieurs
+sortes, plus ou moins épaisses, mais toutes fabriquées avec la même
+matière; j&#8217;ignore la méthode dont ils se servent pour les teindre.</p>
+
+<p>Je terminerai ce chapitre en me justifiant, car on m&#8217;oblige à me servir
+de ce terme, en me justifiant, dis-je, d&#8217;avoir profité de la bonne
+volonté d&#8217;Aotourou pour lui faire faire un voyage qu&#8217;assurément il ne
+croyait pas devoir être aussi long et en rendant compte des
+connaissances qu&#8217;il m&#8217;a données sur son pays pendant le séjour qu&#8217;il a
+fait avec moi.</p>
+
+<p>Le zèle de cet insulaire pour nous suivre n&#8217;a pas été équivoque. Dès les
+premiers jours de notre arrivée à Tahiti, il nous l&#8217;a manifesté de la
+manière la plus expressive, et sa nation parut applaudir à son projet.</p>
+
+<p>Forcés de parcourir une mer inconnue et certains de ne devoir désormais
+qu&#8217;à l&#8217;humanité des peuples que nous allions découvrir les secours et
+les rafraîchissements dont notre vie dépendait, il nous était essentiel
+d&#8217;avoir avec nous un homme d&#8217;une des îles les plus considérables de
+cette mer. Ne devions-nous pas présumer qu&#8217;il parlait la même langue que
+ses voisins, que ses m&#339;urs étaient les mêmes et que son crédit auprès
+d&#8217;eux serait décisif en notre faveur quand il détaillerait et notre
+conduite avec ses compatriotes et nos procédés à son égard? D&#8217;ailleurs,
+en supposant que notre patrie voulût profiter de l&#8217;union d&#8217;un peuple
+puissant situé au milieu des plus belles contrées de l&#8217;univers, quel
+gage pour cimenter l&#8217;alliance que l&#8217;éternelle obligation dont nous
+allions enchaîner ce peuple en lui renvoyant son concitoyen, bien traité
+par nous et enrichi de connaissances utiles qu&#8217;il leur porterait! Dieu
+veuille que le besoin et le zèle qui nous ont inspirés ne soient pas
+funestes au courageux Aotourou!</p>
+
+<p>Je n&#8217;ai épargné ni l&#8217;argent ni les soins pour lui rendre son séjour à
+Paris agréable et utile. Il y est resté onze mois, pendant lesquels il
+n&#8217;a témoigné aucun ennui.</p>
+
+<p>L&#8217;empressement pour le voir a été vif, curiosité stérile qui n&#8217;a servi
+presque qu&#8217;à donner des idées fausses à ces hommes persifleurs par état,
+qui ne sont jamais sortis de la capitale, qui n&#8217;approfondissent rien et
+qui, livrés à des erreurs de toute espèce, ne voient que d&#8217;après leurs
+préjugés et décident cependant avec sévérité et sans appel. Comment, par
+exemple, me disaient quelques-uns, dans le pays de cet homme on ne parle
+ni français, ni anglais, ni espagnol? Que pouvais-je répondre? Ce
+n&#8217;était pas toutefois l&#8217;étonnement d&#8217;une question pareille qui me
+rendait muet. J&#8217;y étais accoutumé, puisque je savais qu&#8217;à mon arrivée
+plusieurs de ceux même qui passent pour instruits soutenaient que je
+n&#8217;avais pas fait le tour du monde, puisque je n&#8217;avais pas été en Chine.
+D&#8217;autres, aristarques tranchants, prenaient et répandaient une fort
+mince idée du pauvre insulaire, sur ce qu&#8217;après un séjour de deux ans
+avec des Français il parlait à peine quelques mots de la langue. Ne
+voyons-nous pas tous les jours, disaient-ils, des Italiens, des Anglais,
+des Allemands, auxquels un séjour d&#8217;un an à Paris suffit pour apprendre
+le français?</p>
+
+<p>J&#8217;aurais pu répondre peut-être, avec quelque fondement,
+qu&#8217;indépendamment de l&#8217;obstacle physique que l&#8217;organe de cet insulaire
+apportait à ce qu&#8217;il pût se rendre notre langue familière, obstacle qui
+sera détaillé plus bas, cet homme avait au moins trente ans, que jamais
+sa mémoire n&#8217;avait été exercée par aucune étude, ni son esprit assujetti
+à aucun travail; qu&#8217;à la vérité, un Italien, un Anglais, un Allemand
+pouvaient en un an jargonner passablement le français; mais que ces
+étrangers avaient une grammaire pareille à la nôtre, des idées morales,
+physiques, sociales, les mêmes que les nôtres, et toutes exprimées par
+des mots dans leur langue comme elles le sont dans la langue française;
+qu&#8217;ainsi, ils n&#8217;avaient qu&#8217;une traduction à confier à leur mémoire
+exercée dès l&#8217;enfance. Le Tahitien, au contraire, n&#8217;ayant que le petit
+nombre d&#8217;idées relatives d&#8217;une part à la société la plus simple et la
+plus bornée, de l&#8217;autre à des besoins réduits au plus petit nombre
+possible, aurait eu à créer, pour ainsi dire, dans un esprit aussi
+paresseux que son corps, un monde d&#8217;idées premières, avant que de
+pouvoir parvenir à leur adapter les mots de notre langue qui les
+expriment. Voilà peut-être ce que j&#8217;aurais pu répondre, mais ce détail
+demandait quelques minutes, et j&#8217;ai presque toujours remarqué qu&#8217;accablé
+de questions comme je l&#8217;étais, quand je me disposais à y satisfaire, les
+personnes qui m&#8217;en avaient honoré étaient déjà loin de moi. C&#8217;est qu&#8217;il
+est fort commun dans les capitales de trouver des gens qui questionnent
+non en curieux qui veulent s&#8217;instruire, mais en juges qui s&#8217;apprêtent à
+prononcer: alors, qu&#8217;ils entendent la réponse ou ne l&#8217;entendent point,
+ils n&#8217;en prononcent pas moins.</p>
+
+<p>Cependant, quoique Aotourou estropiât à peine quelques mots de notre
+langue, tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, et
+jamais il ne s&#8217;est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque
+jamais il n&#8217;a payé les choses au-delà de leur valeur. Le seul de nos
+spectacles qui lui plut était l&#8217;opéra: car il aimait passionnément la
+danse. Il connaissait parfaitement les jours de ce spectacle; il y
+allait seul, payait à la porte comme tout le monde, et sa place favorite
+était dans les corridors. Parmi le grand nombre de personnes qui ont
+désiré le voir, il a toujours remarqué ceux qui lui ont fait du bien, et
+son c&#339;ur reconnaissant ne les oubliait pas. Il était particulièrement
+attaché à madame la duchesse de Choiseul qui l&#8217;a comblé de bienfaits et
+surtout de marques d&#8217;intérêt et d&#8217;amitié, auxquelles il était infiniment
+plus sensible qu&#8217;aux présents. Aussi allait-il de lui même voir cette
+généreuse bienfaitrice toutes les fois qu&#8217;il savait qu&#8217;elle était à
+Paris.</p>
+
+<p>Il en est parti au mois de mars 1770, et il a été s&#8217;embarquer à La
+Rochelle sur le navire Le Brisson, qui a dû le transporter à l&#8217;île de
+France. Il a été confié pendant cette traversée aux soins d&#8217;un négociant
+qui s&#8217;est embarqué sur le même bâtiment, dont il est armateur en partie.
+Le ministère a ordonné au gouverneur et à l&#8217;intendant de l&#8217;île de France
+de renvoyer de là Aotourou dans son île. J&#8217;ai donné un mémoire fort
+détaillé sur la route à faire pour s&#8217;y rendre, et trente-six mille
+francs (c&#8217;est le tiers de mon bien) pour armer le navire destiné à cette
+navigation. Madame la duchesse de Choiseul a porté l&#8217;humanité jusqu&#8217;à
+consacrer une somme d&#8217;argent pour transporter à Tahiti un grand nombre
+d&#8217;outils de nécessité première, des graines, des bestiaux; et le roi
+d&#8217;Espagne a daigné permettre que ce bâtiment, s&#8217;il était nécessaire,
+relâchât aux Philippines.</p>
+
+<p>J&#8217;ai reçu des nouvelles de l&#8217;arrivée d&#8217;Aotourou à l&#8217;île de France, et je
+crois devoir insérer ici la copie d&#8217;une lettre de M. Poivre écrite à ce
+sujet à M. Bertin, ministre d&#8217;État.</p>
+
+<p>Extrait d&#8217;une lettre de M Poivre, intendant des îles de France et de
+Bourbon, à M Bertin, ministre d&#8217;État.</p>
+
+<p>Au Port-Louis, île de France, ce 3 novembre 1770.</p>
+
+<p>«MONSEIGNEUR,</p>
+
+<p>J&#8217;ai reçu la lettre que vous m&#8217;aviez fait l&#8217;honneur de m&#8217;écrire, en date
+du 15 mars dernier, au sujet de l&#8217;honnête Indien Poutavery. J&#8217;ai
+reconnu, dans tout ce que vous me faites l&#8217;honneur de me dire de cet
+insulaire et des précautions à prendre pour le renvoyer convenablement
+dans sa patrie, toute la bonté de votre c&#339;ur dont j&#8217;avais tant de
+preuves certaines.</p>
+
+<p>J&#8217;avais déjà reçu ici Poutavery en 1768: je l&#8217;y avais accueilli à la
+ville et à la campagne: pendant tout son séjour dans cette île, il avait
+eu le couvert chez moi je lui ai rendu tous les services qui ont dépendu
+de moi il est parti d&#8217;ici mon ami et il revenait dans cette île plein de
+sentiments d&#8217;amitié et de reconnaissance pour son ami Polary, car c&#8217;est
+ainsi qu&#8217;il me nomme. Vous ne sauriez croire à quel point cet homme
+naturel porte la mémoire des bienfaits et le sentiment de la
+reconnaissance.</p>
+
+<p>Pendant toute la traversée, sachant qu&#8217;il revenait à l&#8217;île de France, il
+a toujours parlé à tous les officiers du vaisseau du plaisir qu&#8217;il
+aurait de revoir son ami Polary. Arrivé ici, on a voulu le conduire au
+gouvernement, il ne l&#8217;a pas voulu: tout en mettant pied à terre, il a
+couru par le chemin le plus court droit à ma maison; il m&#8217;a fait toutes
+sortes de caresses à sa façon et m&#8217;a tout de suite raconté tous les
+petits services que je lui avais rendus. Quand il a été question de se
+mettre à table, il a aussitôt montré son ancienne place à côté de moi et
+a voulu la reprendre.</p>
+
+<p>Vous voyez que vous ne pouviez pas mieux vous adresser pour procurer à
+cet homme naturel les secours dont il aura besoin ici et le moyen de
+retourner commodément et convenablement dans sa patrie, l&#8217;île de Tahiti;
+je serai bien fâché qu&#8217;un autre que moi eût une commission aussi
+délicieuse à remplir. Soyez assuré que je ferai pour Poutavery tout ce
+que je ferais pour mon propre fils. Cet Indien m&#8217;a singulièrement
+intéressé depuis le moment que j&#8217;ai su son histoire, et son honnêteté
+naturelle m&#8217;a fortement attaché à lui; aussi me regarde-t-il comme son
+père et ma maison comme la sienne.</p>
+
+<p>Poutavery est arrivé ici le 23 octobre en très bonne santé, fort aimé de
+tous ses compagnons de voyage et très content d&#8217;eux tous. J&#8217;ai chargé M.
+de la Malétie, subrécargue du navire sur lequel il a passé, de le loger
+avec lui et d&#8217;en avoir soin, parce que malheureusement je n&#8217;ai point de
+logement dans la maison que j&#8217;occupe, et je n&#8217;ai pour moi-même qu&#8217;une
+très petite pièce très incommode qui me sert de cabinet.</p>
+
+<p>Poutavery n&#8217;étant arrivé ici qu&#8217;à la fin d&#8217;octobre, dans un moment où
+nous avions tous nos bâtiments dehors, je le garderai jusqu&#8217;à la
+mi-septembre de l&#8217;année prochaine, temps auquel je le renverrai dans son
+pays. Le capitaine, les officiers et le bâtiment destinés à ce voyage
+seront de mon choix. Je lui donnerai pour lui, pour sa famille et pour
+les chefs tahitiens des présents convenables. Je lui donnerai, outre les
+outils et instruments en fer de toute espèce, des grains à semer et
+surtout du riz, des b&#339;ufs et des vaches, des cabris, enfin tout ce qui
+me paraîtra, d&#8217;après ses rapports, devoir être utile aux bons Tahitiens,
+qui devront à la générosité française une partie de leur bien-être.</p>
+
+<p>Le bâtiment destiné pour Tahiti fera sa route par le sud et passera
+entre la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. C&#8217;est pourquoi je ne
+veux le faire partir que vers l&#8217;équinoxe de septembre de l&#8217;année
+prochaine, afin que nos navigateurs, forcés peut-être par les vents de
+s&#8217;élever beaucoup dans le sud, jouissent de toute la belle saison qui,
+dans l&#8217;hémisphère austral, commence à la fin de septembre; alors les
+nuits sont plus courtes et les mers plus belles.»</p>
+
+<p>On m&#8217;a écrit depuis l&#8217;île de France une lettre datée du mois d&#8217;août
+1771, dans laquelle on me mande qu&#8217;on y armait le bâtiment destiné à
+ramener Aotourou à Tahiti. Puisse-t-il revoir enfin ses compatriotes! Je
+vais détailler ce que j&#8217;ai cru comprendre sur les m&#339;urs de son pays dans
+mes conversations avec lui.</p>
+
+<p>J&#8217;ai déjà dit que les Tahitiens reconnaissent un Être suprême qu&#8217;aucune
+image factice ne saurait représenter, et les divinités subalternes de
+deux métiers, comme dit Amyot, représentées par des figures de bois.</p>
+
+<p>Ils prient au lever et au coucher du soleil; mais ils ont en détail un
+grand nombre de pratiques superstitieuses pour conjurer l&#8217;influence des
+mauvais génies. La comète, visible à Paris en 1769, et qu&#8217;Aotourou a
+fort bien remarquée, m&#8217;a donné lieu d&#8217;apprendre que les Tahitiens
+connaissent ces astres qui ne reparaissent, m&#8217;a-t-il dit, qu&#8217;après un
+grand nombre de lunes. Ils nomment les comètes <i>evetou eave</i>, et
+n&#8217;attachent à leur apparition aucune idée sinistre. Il n&#8217;en est pas de
+même de ces espèces de météores qu&#8217;ici le peuple croit être des étoiles
+qui filent. Les Tahitiens, qui les nomment <i>epao</i>, les croient un génie
+malfaisant <i>eatoua toa</i>.</p>
+
+<p>Au reste, les gens instruits de cette nation, sans être astronomes,
+comme l&#8217;ont prétendu nos gazettes, ont une nomenclature des
+constellations des plus remarquables; ils en connaissent le mouvement
+diurne, et ils s&#8217;en servent pour diriger leur route en pleine mer d&#8217;une
+île à l&#8217;autre. Dans cette navigation, quelquefois de plus de trois cents
+lieues, ils perdent toute vue de terre. Leur boussole est le cours du
+soleil pendant le jour et la position des étoiles pendant les nuits,
+presque toujours belles entre les tropiques.</p>
+
+<p>Aotourou m&#8217;a parlé de plusieurs îles, les unes confédérées de Tahiti,
+les autres toujours en guerre avec elle.</p>
+
+<p>Les îles amies sont Aimeo, Maoroua, Aca, Oumaitia et Tapoua-massou. Les
+ennemies sont Papara, Aiatea, Otaa, Toumaroaa, Oopoa. Ces îles sont
+aussi grandes que Tahiti. L&#8217;île de Pare, fort abondante en perles, est
+tantôt son alliée, tantôt son ennemie. Enouamotou et Toupai sont deux
+petites îles inhabitées, couvertes de fruits, de cochons, de volailles,
+abondantes en poissons et en tortues; mais le peuple croit qu&#8217;elles sont
+la demeure des génies; c&#8217;est leur domaine, et malheur aux bateaux que le
+hasard ou la curiosité conduit à ces îles sacrées! Il en coûte la vie à
+presque tous ceux qui y abordent. Au reste, ces îles gisent à
+différentes distances de Tahiti. Le plus grand éloignement dont Aotourou
+m&#8217;ait parlé est à quinze jours de marche.</p>
+
+<p>C&#8217;est sans doute à peu près à cette distance qu&#8217;il supposait être notre
+patrie lorsqu&#8217;il s&#8217;est déterminé à nous suivre.</p>
+
+<p>J&#8217;ai dit plus haut que les habitants de Tahiti nous avaient paru vivre
+dans un bonheur digne d&#8217;envie. Nous les avions crus presque égaux entre
+eux, ou du moins jouissant d&#8217;une liberté qui n&#8217;était soumise qu&#8217;aux lois
+établies pour le bonheur de tous. Je me trompais, la distinction des
+rangs est fort marquée à Tahiti, et la disproportion cruelle. Les rois
+et les grands ont droit de vie ou de mort sur leurs esclaves et valets;
+je serais même tenté de croire qu&#8217;ils ont aussi ce droit barbare sur les
+gens du peuple qu&#8217;ils nomment Tata-einou, hommes vils; toujours est-il
+sûr que c&#8217;est dans cette classe infortunée qu&#8217;on prend les victimes pour
+les sacrifices humains. La viande et le poisson sont réservés à la table
+des grands; le peuple ne vit que de légumes et de fruits. Jusqu&#8217;à la
+manière de s&#8217;éclairer dans la nuit différencie les états, et l&#8217;espèce de
+bois qui brûle pour les gens considérables n&#8217;est pas la même que celle
+dont il est permis au peuple de se servir. Les rois seuls peuvent
+planter devant leurs maisons l&#8217;arbre que nous nommons le saule pleureur
+ou l&#8217;arbre du grand seigneur. On sait qu&#8217;en courbant les branches de cet
+arbre et en les plantant en terre, on donne à son ombre la direction et
+l&#8217;étendue qu&#8217;on désire; à Tahiti il est la salle à manger des rois.</p>
+
+<p>Les seigneurs ont des livrées pour leurs valets; suivant que la qualité
+des maîtres est plus ou moins élevée, les valets portent plus ou moins
+haut la pièce d&#8217;étoffe dont ils se ceignent. Cette ceinture prend
+immédiatement sous les bras aux valets des chefs, elle ne couvre que les
+reins aux valets de la dernière classe des nobles.</p>
+
+<p>Les heures ordinaires des repas sont lorsque le soleil passe au méridien
+et lorsqu&#8217;il est couché. Les hommes ne mangent point avec les femmes,
+celles-ci seulement servent aux hommes les mets que les valets ont
+apprêtés.</p>
+
+<p>À Tahiti, on porte régulièrement le deuil qui se nomme <i>eeva</i>. Toute la
+nation porte le deuil de ses rois.</p>
+
+<p>Le deuil des pères est fort long. Les femmes portent celui des maris
+sans que ceux-ci leur rendent la pareille.</p>
+
+<p>Les marques de deuil sont de porter sur la tête une coiffure de plumes
+dont la couleur est consacrée à la mort, et de se couvrir le visage d&#8217;un
+voile. Quand les gens en deuil sortent de leurs maisons, ils sont
+précédés de plusieurs esclaves qui battent des castagnettes d&#8217;une
+certaine manière; leur son lugubre avertit tout le monde de se ranger,
+soit qu&#8217;on respecte la douleur des gens en deuil, soit qu&#8217;on craigne
+leur approche comme sinistre et malencontreuse. Au reste, il en est à
+Tahiti comme partout ailleurs; on y abuse des usages les plus
+respectables. Aotourou m&#8217;a dit que cet attirail du deuil était favorable
+au rendez-vous, sans doute avec les femmes dont les maris sont peu
+complaisants. Cette claquette dont le son respecté écarte tout le monde,
+ce voile qui cache le visage, assurent aux amants le secret et
+l&#8217;impunité.</p>
+
+<p>Dans les maladies un peu graves, tous les proches parents se rassemblent
+chez le malade. Ils y mangent et y couchent tant que le danger subsiste;
+chacun le soigne et le veille à son tour. Ils ont aussi l&#8217;usage de
+saigner; mais ce n&#8217;est ni au bras ni au pied. Un <i>taoua</i>, c&#8217;est-à-dire
+un médecin ou prêtre inférieur, trappe avec un bois tranchant sur le
+crâne du malade, il ouvre par ce moyen la veine que nous nommons
+sagittale; et, lorsqu&#8217;il en a coulé suffisamment de sang, il ceint la
+tête d&#8217;un bandeau qui assujettit l&#8217;ouverture: le lendemain il lave la
+plaie avec de l&#8217;eau.</p>
+
+<p>Voilà ce que j&#8217;ai appris sur les usages de ce pays intéressant, tant sur
+les lieux mêmes que par mes conversations avec Aotourou.</p>
+
+<p>En arrivant dans cette île, nous remarquâmes que quelques-uns des mots
+prononcés par les insulaires se trouvaient dans le vocabulaire inséré à
+la suite du voyage de Lemaire, sous le titre de Vocabulaire des îles des
+Cocos. Ces îles, en effet, selon l&#8217;estime de Lemaire et de Schouten, ne
+sauraient être fort éloignées de Tahiti, peut-être font-elles partie de
+celles que m&#8217;a nommées Aotourou. La langue de Tahiti est douce,
+harmonieuse et facile à prononcer. Les mots n&#8217;en sont presque composés
+que de voyelles sans aspiration; on n&#8217;y rencontre point de syllabes
+muettes, sourdes ou nasales, ni cette quantité de consonnes et
+d&#8217;articulations qui rendent certaines langues si difficiles. Aussi notre
+Tahitien ne pouvait-il parvenir à prononcer le français.</p>
+
+<p>Les mêmes causes qui font accuser notre langue d&#8217;être peu musicale la
+rendaient inaccessible à ses organes.</p>
+
+<p>On eût plutôt réussi à lui faire prononcer l&#8217;espagnol ou l&#8217;italien.</p>
+
+<p>M. Pereire, célèbre par son talent d&#8217;enseigner à parler et bien
+articuler aux sourds et muets de naissance, a examiné attentivement et
+plusieurs fois Aotourou et a reconnu qu&#8217;il ne pouvait physiquement
+prononcer la plupart de nos consonnes, ni aucune de nos voyelles
+nasales.</p>
+
+<p>Au reste, la langue de cette île est assez abondante j&#8217;en juge parce
+que, dans le cours du voyage, Aotourou a mis en strophes cadencées tout
+ce qui l&#8217;a frappé. C&#8217;est une espèce de récitatif obligé qu&#8217;il
+improvisait. Voilà ses annales: et il nous a paru que sa langue lui
+fournissait des expressions pour peindre une multitude d&#8217;objets tous
+nouveaux pour lui. D&#8217;ailleurs, nous lui avons entendu chaque jour
+prononcer des mots que nous ne connaissions pas encore, et, entre
+autres, déclamer une longue prière, qu&#8217;il appelle la prière des rois,
+et, de tous les mots qui la composent, je n&#8217;en sais pas dix.</p>
+
+<p>J&#8217;ai appris d&#8217;Aotourou qu&#8217;environ huit mois avant notre arrivée sur
+l&#8217;île un vaisseau anglais y avait abordé.</p>
+
+<p>C&#8217;est celui que commandait M. Wallis. Le même hasard qui nous a fait
+découvrir cette île y a conduit les Anglais pendant que nous étions à la
+rivière de la Plata. Ils y ont séjourné un mois, et, à l&#8217;exception d&#8217;une
+attaque que leur ont faite les insulaires qui se flattaient d&#8217;enlever le
+vaisseau, tout s&#8217;est passé à l&#8217;amiable.</p>
+
+<p>Voilà, sans doute, d&#8217;où proviennent et la connaissance du fer que nous
+avons trouvée aux Tahitiens, et le nom d&#8217;<i>aouri</i> qu&#8217;ils lui donnent, un
+nom assez semblable pour le son au mot anglais <i>iron</i>, fer, qui se
+prononce «airon». J&#8217;ignore maintenant si les Tahitiens, avec la
+connaissance du fer, doivent aussi aux Anglais celle des maux vénériens
+que nous y avons trouvé naturalisés, comme on le verra bientôt.</p>
+
+<p>Les Anglais ont fait depuis un second voyage à Tahiti, qu&#8217;ils nomment
+Otahitee. Ils y ont observé le passage de Vénus le 4 juin 1769, et leur
+séjour dans cette île a été de trois mois. Comme ils ont déjà publié une
+relation de ce voyage, relation qu&#8217;on traduit actuellement en français
+pour la rendre publique ici, je n&#8217;entrerai point dans le détail de ce
+qu&#8217;ils disent sur cette île et ses habitants. Je me contenterai
+d&#8217;observer que c&#8217;est faussement qu&#8217;ils avancent que nous y sommes
+toujours restés avec pavillon espagnol: nous n&#8217;avions aucune raison de
+cacher le nôtre; c&#8217;est avec tout aussi peu de fondement qu&#8217;ils nous
+accusent d&#8217;avoir porté aux malheureux Tahitiens&mdash;la maladie que nous
+pourrions peut-être plus justement soupçonner leur avoir été communiquée
+par l&#8217;équipage de M. Wallis. Les Anglais avaient emmené deux insulaires
+qui sont morts en chemin.</p>
+
+<p>Tandis que nous étions entre les Grandes Cyclades, quelques affaires
+m&#8217;avaient appelé à bord de <i>L&#8217;Étoile</i>, et j&#8217;eus occasion d&#8217;y vérifier un
+fait assez singulier.</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, il courait un bruit dans les deux navires que le
+domestique de M. de Commerçon, nommé Baré, était une femme. Sa
+structure, le son de sa voix, son menton sans barbe, son attention
+scrupuleuse à ne jamais changer de linge, ni faire ses nécessités devant
+qui que ce fut, plusieurs autres indices avaient fait naître et
+accréditaient le soupçon. Cependant, comment reconnaître une femme dans
+cet infatigable Baré, botaniste déjà fort exercé, que nous ayons vu
+suivre son maître dans toutes ses herborisations, au milieu des neiges
+et sur les monts glacés du détroit de Magellan, et porter même dans ces
+marches pénibles les provisions de bouche, les armes et les cahiers de
+plantes avec un courage et une force qui lui avaient mérité du
+naturaliste le surnom de sa bête de somme? Il fallait qu&#8217;une scène qui
+se passa à Tahiti changeât le soupçon en certitude. M. de Commerçon y
+descendit pour herboriser. À peine Baré, qui le suivait avec les cahiers
+sous son bras, eut mis pied à terre, que les Tahitiens l&#8217;entourent,
+crient que c&#8217;est une femme et veulent lui faire les honneurs de l&#8217;île.
+Le chevalier de Bournand, qui était de garde à terre, fut obligé de
+venir à son secours et de l&#8217;escorter jusqu&#8217;au bateau. Depuis ce temps il
+était assez difficile d&#8217;empêcher que les matelots n&#8217;alarmassent
+quelquefois sa pudeur. Quand je fus à bord de <i>L&#8217;Étoile</i>, Baré, les yeux
+baignés de larmes, m&#8217;avoua qu&#8217;elle était une fille: elle me dit qu&#8217;à
+Rochefort elle avait trompé son maître en se présentant à lui sous des
+habits d&#8217;homme au moment même de son embarquement; qu&#8217;elle avait déjà
+servi, comme laquais, un Genevois à Paris; que, née en Bourgogne et
+orpheline, la perte d&#8217;un procès l&#8217;avait réduite dans la misère et lui
+avait fait prendre le parti de déguiser son sexe; qu&#8217;au reste, elle
+savait, en s&#8217;embarquant, qu&#8217;il s&#8217;agissait de faire le tour du monde et
+que ce voyage avait piqué sa curiosité. Elle sera la première, et je lui
+dois la justice qu&#8217;elle s&#8217;est toujours conduite à bord avec la plus
+scrupuleuse sagesse. Elle n&#8217;est ni laide ni jolie, et n&#8217;a pas plus de
+vingt-six ou vingt-sept ans. Il faut convenir que, si les deux vaisseaux
+eussent fait naufrage sur quelque île déserte de ce vaste océan, la
+chance eût été fort singulière pour Baré.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3>
+
+
+<p>Nous avions repris la mer après une relâche de huit jours, pendant
+lesquels, comme on l&#8217;a vu, le temps avait été constamment mauvais et les
+vents presque toujours au sud. Le 25, ils revinrent au sud-est, variant
+jusqu&#8217;à l&#8217;est, et nous suivîmes la côte environ à trois lieues
+d&#8217;éloignement. Elle rondissait insensiblement, et bientôt nous aperçûmes
+au large des îles qui se succédaient de distance en distance. Nous
+passâmes entre elles et la grande terre, et je leur donnai le nom des
+officiers des états-majors. Il n&#8217;était plus douteux que nous côtoyions
+la Nouvelle-Bretagne. Cette terre est très élevée et paraît entrecoupée
+de belles baies, dans lesquelles nous apercevions des feux et d&#8217;autres
+traces d&#8217;habitations.</p>
+
+<p>Le troisième jour de notre sortie, je fis couper nos tentes de campagne
+pour distribuer de grandes culottes aux gens des deux équipages. Nous
+avions déjà fait, en différentes occasions, de semblables distributions
+de hardes de toute espèce. Sans cela, comment eût-il été possible que
+ces pauvres gens fussent vêtus pendant une aussi longue campagne, où il
+leur avait fallu plusieurs fois passer alternativement du froid au
+chaud, et essuyer maintes reprises du déluge? Au reste, je n&#8217;avais plus
+rien à leur donner, tout était épuisé. Je fus même forcé de retrancher
+encore une once de pain sur la ration. Le peu qui nous restait de vivres
+était en partie gâté, et dans tout autre cas on eût jeté à la mer toutes
+nos salaisons, mais il fallait manger le mauvais comme le bon. Qui
+pouvait savoir quand cela finirait? Telle était notre situation de
+souffrir en même temps du passé qui nous avait affaiblis, du présent
+dont les tristes détails se répétaient à chaque instant, et de l&#8217;avenir
+dont le terme indéterminé était presque le plus cruel de nos maux. Mes
+peines personnelles se multipliaient par celles des autres. Je dois
+cependant publier qu&#8217;aucun ne s&#8217;est laissé abattre, et que la patience à
+souffrir a été supérieure aux positions les plus critiques. Les
+officiers donnaient l&#8217;exemple, et jamais les matelots n&#8217;ont cessé de
+danser le soir, dans la disette comme dans les temps de la plus grande
+abondance. Il n&#8217;avait pas été nécessaire de doubler leur paie.</p>
+
+<p>Nous eûmes constamment la vue de la Nouvelle-Bretagne jusqu&#8217;au 3 août.
+Pendant ce temps il venta peu, il plut souvent, les courants nous furent
+contraires et les navires marchaient moins que jamais. La côte prenait
+de plus en plus de l&#8217;ouest. Le 29 au matin, nous nous en trouvâmes plus
+près que nous n&#8217;avions encore été. Ce voisinage nous valut la visite de
+quelques pirogues, deux vinrent à la portée de voix de la frégate, cinq
+autres furent à <i>L&#8217;Étoile</i>. Elles étaient montées chacune par cinq ou
+six hommes noirs, à cheveux crépus et laineux, quelques-uns les avaient
+poudrés de blanc.</p>
+
+<p>Ils portent la barbe assez longue et des ornements blancs aux bras en
+forme de bracelets. Des feuilles d&#8217;arbre couvrent, tant bien que mal,
+leur nudité. Ils sont grands et paraissent agiles et robustes. Ils nous
+montraient une espèce de pain et nous invitaient par signes à venir à
+terre; nous les invitions à venir à bord; mais nos invitations, le don
+même de quelques morceaux d&#8217;étoffes jetés à la mer, ne leur inspirèrent
+pas la confiance de nous accoster. Ils ramassèrent ce qu&#8217;on avait jeté,
+et pour remerciement, l&#8217;un d&#8217;eux, avec une fronde, nous lança une pierre
+qui ne vint pas jusqu&#8217;à bord; nous ne voulûmes pas leur rendre le mal
+pour le mal, et ils se retirèrent en frappant tous ensemble sur leurs
+canots avec de grands cris. Ils poussèrent sans doute les hostilités
+plus loin à bord de <i>L&#8217;Étoile</i>; car nous en vîmes tirer plusieurs coups
+de fusil qui les mirent en fuite. Leurs pirogues sont longues, étroites
+et à balancier. Toutes ont l&#8217;avant et l&#8217;arrière plus ou moins ornés de
+sculptures peintes en rouge, qui font honneur à leur adresse.</p>
+
+<p>Le lendemain, il en vint un beaucoup plus grand nombre qui ne firent
+aucune difficulté d&#8217;accoster le navire. Celui de leurs conducteurs qui
+paraissait être le chef portait un bâton long de deux ou trois pieds,
+peint en rouge, avec une pomme à chaque bout. Il l&#8217;éleva sur sa tête
+avec ses deux mains en nous approchant, et il demeura quelque temps dans
+cette attitude. Tous ces nègres paraissaient avoir fait une grande
+toilette; les uns avaient la laine peinte en rouge; d&#8217;autres portaient
+des aigrettes de plumes sur la tête, d&#8217;autres des pendants d&#8217;oreilles de
+certaines graines ou de grandes plaques blanches et rondes pendues au
+cou; quelques-uns avaient des anneaux passés dans les cartilages du nez:
+mais une parure assez générale à tous était des bracelets faits avec la
+bouche d&#8217;une grosse coquille sciée. Nous voulûmes lier commerce avec
+eux, pour les engager à nous apporter quelques rafraîchissements. Leur
+mauvaise foi nous fit bientôt voir que nous n&#8217;y réussirions pas. Ils
+tâchaient de saisir ce qu&#8217;on leur proposait et ne voulaient rien rendre
+en échange. À peine pût-on tirer d&#8217;eux quelques racines d&#8217;ignames; on se
+lassa de leur donner et ils se retirèrent. Deux canots voguaient vers la
+frégate à l&#8217;entrée de la nuit, une fusée que l&#8217;on tira pour quelque
+signal les fit fuir précipitamment.</p>
+
+<p>Au reste, il sembla que les visites qu&#8217;ils nous avaient rendues ces deux
+derniers jours n&#8217;avaient été que pour nous reconnaître et concerter un
+plan d&#8217;attaque. Le 31, on vit, dès la pointe du jour, un essaim de
+pirogues sortir de terre, une partie passa par notre travers sans
+s&#8217;arrêter et toutes dirigèrent leur marche sur <i>L&#8217;Étoile</i>, que, sans
+doute, ils avaient observé être le plus petit des deux bâtiments, et se
+tenir derrière. Les nègres firent leur attaque à coups de pierres et de
+flèches. Le combat fut court. Une fusillade déconcerta leurs projets;
+plusieurs se jetèrent à la mer, et quelques pirogues furent abandonnées:
+depuis ce moment nous cessâmes d&#8217;en voir.</p>
+
+<p>Les terres de la Nouvelle-Bretagne ne couraient maintenant que sur
+l&#8217;ouest-quart-nord-ouest et l&#8217;ouest, et dans cette partie elles
+s&#8217;abaissaient considérablement. Ce n&#8217;était plus cette côte élevée et
+garnie de plusieurs rangs de montagnes; la pointe septentrionale que
+nous découvrions était une terre presque noyée et couverte d&#8217;arbres de
+distance en distance. Les cinq premiers jours du mois d&#8217;août furent
+pluvieux; le temps fut à l&#8217;orage et le vent souffla par grains. Nous
+n&#8217;aperçûmes la côte que par lambeaux, dans les éclaircies, et sans
+pouvoir en distinguer les détails. Toutefois, nous en vîmes assez pour
+être convaincus que les marées continuaient à nous enlever une partie du
+médiocre chemin que nous faisions chaque jour. Je fis alors gouverner au
+nord-ouest, puis nord-ouest-quart-ouest, pour éviter un labyrinthe
+d&#8217;îles, qui sont semées à l&#8217;extrémité septentrionale de la
+Nouvelle-Bretagne. Le 4 après midi, nous reconnûmes distinctement deux
+îles, que je crois être celles que Dampierre nomme île Matthias et île
+Orageuse. L&#8217;île Matthias, haute et montagneuse, s&#8217;étend sur le
+nord-ouest, huit à neuf lieues. L&#8217;autre n&#8217;en a pas plus de trois ou
+quatre, et entre les deux est un îlot. Une île que l&#8217;on crut apercevoir
+le 5, à deux heures du matin, dans l&#8217;ouest, nous fit reprendre du nord.
+On ne se trompait pas, et à dix heures la brume, qui jusqu&#8217;alors avait
+été épaisse, s&#8217;étant dissipée, nous aperçûmes dans le sud-est-quart-sud
+cette île, qui est petite et basse. Les marées cessèrent alors de porter
+sur le sud et sur l&#8217;est; ce qui semblait venir de ce que nous avions
+dépassé la pointe septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, que les
+Hollandais nomment cap Solomaswer. Nous n&#8217;étions plus alors que par zéro
+degré quarante et une minutes de latitude méridionale. Nous avions sondé
+presque tous les jours sans trouver de fond.</p>
+
+<p>Nous courûmes à l&#8217;ouest jusqu&#8217;au 7, avec un assez joli frais et beau
+temps, sans voir de terre. Le 7 au soir, l&#8217;horizon fort embrumé m&#8217;ayant
+paru, au coucher du soleil, être un horizon de terre depuis l&#8217;ouest
+jusqu&#8217;à l&#8217;ouest-sud-ouest je me déterminai à tenir pour la nuit la route
+du sud-ouest-quart-ouest; nous reprîmes au jour celle de l&#8217;ouest. Nous
+vîmes dans la matinée, environ à cinq ou six lieues devant nous, une
+terre basse. Nous gouvernâmes à l&#8217;ouest-quart-sud-ouest et
+ouest-sud-ouest pour en passer au sud. Nous la rangeâmes environ à une
+lieue et demie. C&#8217;était une île plate, longue d&#8217;environ trois lieues,
+couverte d&#8217;arbres et partagée en plusieurs divisions liées ensemble par
+des battures et des bancs de sable. Il y a sur cette île une grande
+quantité de cocotiers, et le bord de la mer y est couvert d&#8217;un si grand
+nombre de cases qu&#8217;on peut juger de là qu&#8217;elle est extrêmement peuplée.
+Ces cases sont hautes, presque carrées et bien couvertes. Elles nous
+parurent plus vastes et plus belles que ne sont ordinairement des
+cabanes de roseaux, et nous crûmes revoir les maisons de Tahiti. On
+découvrait un grand nombre de pirogues occupées à la pêche tout autour
+de l&#8217;île, aucune ne parut se déranger pour nous voir passer et nous
+jugeâmes que ces habitants, qui n&#8217;étaient pas curieux, étaient contents
+de leur sort. À trois lieues dans l&#8217;ouest de celle-ci on vit du haut des
+mâts une autre île basse.</p>
+
+<p>La nuit fut très obscure, et quelques nuages fixes dans le sud nous y
+firent soupçonner de la terre. En effet, au jour, nous découvrîmes deux
+petites îles dans le sud-est-quart-sud-3°-sud, à huit ou neuf lieues de
+distance. On ne les avait pas encore perdues de vue à huit heures et
+demie, lorsqu&#8217;on eut connaissance d&#8217;une autre île basse dans
+l&#8217;ouest-quart-sud-ouest, et, peu après, d&#8217;une infinité de petites îles
+qui s&#8217;étendaient dans l&#8217;ouest-nord-ouest et le sud-ouest de cette
+dernière, laquelle peut avoir deux lieues de long; toutes les autres ne
+sont, à proprement parler, qu&#8217;une chaîne d&#8217;îlots ras et couverts de
+bois, rencontre désastreuse. Il y avait cependant un îlot séparé des
+autres et plus au sud, lequel nous parut être plus considérable. Nous
+dirigeâmes notre route entre celui-là et l&#8217;archipel d&#8217;îlots, que je
+nommai l&#8217;Échiquier, et que je voulais laisser au nord. Nous n&#8217;étions pas
+près d&#8217;en être dehors. Cette chaîne, aperçue dès le matin, se
+prolongeait beaucoup plus loin dans le sud-ouest que nous ne l&#8217;avions pu
+juger alors.</p>
+
+<p>Nous cherchions comme je viens de le dire, à la doubler dans le sud;
+mais à l&#8217;entrée de la nuit, nous y étions encore engagés, sans savoir
+précisément jusqu&#8217;où elle s&#8217;étendait. Le temps, incessamment chargé de
+grains, ne nous avait jamais montré dans un même instant tout ce que
+nous devions craindre; pour surcroît d&#8217;embarras, le calme vint aussitôt
+que la nuit et ne finit presque qu&#8217;avec elle. Nous la passâmes dans la
+continuelle appréhension d&#8217;être jetés sur la côte par les courants. Je
+fis mettre deux ancres au mouillage et allonger leurs bittures sur le
+pont; précaution presque inutile: car on sonda plusieurs fois sans
+trouver le fond. Tel est un des plus grands dangers de ces terres:
+presque à deux longueurs de navire des récifs qui les bordent, on n&#8217;a
+point la ressource de mouiller. Heureusement le temps se maintint sans
+orages; même vers minuit, il se leva une fraîcheur du nord qui nous
+servit à nous élever un peu dans le sud-est. Le vent fraîchit à mesure
+que le soleil montait et il nous retira de ces îles basses, que je crois
+inhabitées; au moins, pendant le temps qu&#8217;on s&#8217;est trouvé à portée de
+les voir, on n&#8217;y a distingué ni feux, ni cabanes, ni pirogues.
+<i>L&#8217;Étoile</i> avait été dans cette nuit plus en danger encore que nous; car
+elle fut très longtemps sans gouverner, et la marée l&#8217;entraînait
+visiblement à la côte, lorsque le vent vint à son aide. À deux heures
+après midi, nous doublâmes l&#8217;îlot le plus occidental et nous gouvernâmes
+à ouest sud-ouest.</p>
+
+<p>Le 11 à midi, étant par deux degrés dix-sept minutes de latitude
+australe, nous aperçûmes, dans le sud, une côte élevée qui nous parut
+être celle de la Nouvelle-Guinée. Quelques heures après, on la vit plus
+clairement. C&#8217;est une terre haute et monteuse qui, dans cette partie,
+s&#8217;étend sur l&#8217;ouest-nord-ouest. Le 12 à midi, nous étions environ à dix
+lieues des terres les plus voisines de nous. Il était impossible de
+détailler la côte à cette distance; il nous parut seulement une grande
+baie vers deux degrés vingt-cinq minutes de latitude sud, et des terres
+basses dans le fond qu&#8217;on ne découvrait que du haut des mâts. Nous
+jugeâmes aussi, par la vitesse avec laquelle nous doublions les terres,
+que les courants nous étaient devenus favorables; mais, pour apprécier
+avec quelque justesse la différence qu&#8217;ils occasionnaient dans l&#8217;estime
+de notre route, il eût fallu cingler moins loin de la côte. Nous
+continuâmes à la prolonger à dix ou douze lieues de distance. Son
+gisement était toujours sur l&#8217;ouest-nord-ouest, et sa hauteur
+prodigieuse. Nous y remarquâmes surtout deux pics très élevés, voisins
+l&#8217;un de l&#8217;autre, et qui surpassent en hauteur toutes les autres
+montagnes. Nous les avons nommés les Deux Cyclopes. Nous eûmes occasion
+de remarquer que les marées portaient sur le nord-ouest. Effectivement
+nous nous trouvâmes le jour suivant plus éloignés de la côte de la
+Nouvelle-Guinée, qui revient ici sur l&#8217;ouest. Le 14, au point du jour,
+nous découvrîmes deux îles et un îlot qui paraissait entre deux, mais
+plus au sud. Elles gisent entre elles est-sud-est et ouest-nord-ouest
+corrigés; elles sont à deux lieues de distance l&#8217;une de l&#8217;autre, de
+médiocre hauteur, et n&#8217;ont pas plus d&#8217;une lieue et demie d&#8217;étendue
+chacune.</p>
+
+<p>Nous avancions peu chaque journée. Depuis que nous étions sur la côte de
+la Nouvelle-Guinée, nous avions assez régulièrement une faible brise
+d&#8217;est ou de nord-est, qui commençait vers deux ou trois heures après
+midi et durait environ jusque vers minuit; à cette brise succédait un
+intervalle plus ou moins long de calme qui était suivi de la brise de
+terre variable du sud-ouest au sud-sud-ouest, laquelle se terminait
+aussi vers midi par deux ou trois heures de calme. Nous revîmes, le 15
+au matin, la plus occidentale des deux îles que nous avions reconnues la
+veille. Nous découvrîmes en même temps d&#8217;autres terres, qui nous
+parurent îles, depuis le sud-est-quart-sud jusqu&#8217;à l&#8217;ouest-sud-ouest,
+terres fort basses, par-dessus lesquelles nous apercevions, dans une
+perspective éloignée, les hautes montagnes du continent. La plus élevée,
+que nous relevâmes à huit heures du matin au sud-sud-est du compas, se
+détachait des autres, et nous la nommâmes le géant Colineau. Nous
+donnâmes le nom de la nymphe Alie à la plus occidentale des îles basses
+dans le nord-ouest de Moulineau. À dix heures du matin, nous tombâmes
+dans un raz de marée, où les courants paraissaient porter avec violence
+sur le nord et nord-nord-est. Ils étaient si vifs que, jusqu&#8217;à midi, ils
+nous empêchèrent de gouverner; et, comme ils nous entraînèrent fort au
+large, il nous devint impossible d&#8217;asseoir un jugement précis sur leur
+véritable direction. L&#8217;eau, dans le lit de marée, était couverte de
+troncs d&#8217;arbres flottants, de divers fruits et de goémons: elle y était
+en même temps si trouble que nous craignîmes d&#8217;être sur un banc; mais la
+sonde ne nous donna point de fond à cent brasses. Ce raz de marée
+semblait indiquer ici ou une grande rivière dans le continent, ou un
+passage qui couperait les terres de la Nouvelle-Guinée, passage dont
+l&#8217;ouverture serait presque nord et sud. Suivant deux distances des bords
+du soleil et de la lune, observées à l&#8217;octan par le chevalier du
+Bouchage et M. Verron, notre longitude déterminée au port Praslin en
+différait de deux degrés quarante-sept minutes. Nous observâmes le même
+jour un degré dix-sept minutes de latitude australe.</p>
+
+<p>Le 16 et le 17, il fit presque calme; le peu de vent qui souffla fut
+variable. Le 16, on ne vit la terre qu&#8217;à sept heures du matin, encore ne
+la vit-on que du haut des mâts, terre extrêmement haute et coupée. Nous
+perdîmes toute cette journée à attendre <i>L&#8217;Étoile</i> qui, maîtrisée par le
+courant, ne pouvait pas mettre le cap en route; et le 17, comme elle
+était fort éloignée de nous, je fus obligé de virer sur elle pour la
+rallier; ce que nous ne fîmes qu&#8217;aux approches de la nuit. Elle fut très
+orageuse, avec un déluge de pluie et des tonnerres épouvantables. Les
+six jours suivants nous furent tout aussi malheureux: de la pluie, du
+calme, et le peu qui venta, ce fut du vent debout. Il faut s&#8217;être trouvé
+dans la position où nous étions alors pour être en état de s&#8217;en former
+l&#8217;idée. Le 17 après midi, on avait aperçu depuis le sud sud-ouest-5°-sud
+du compas jusqu&#8217;au sud-ouest 5°-ouest, à seize lieues environ de
+distance, une côte élevée qu&#8217;on ne perdit de vue qu&#8217;à la nuit. Le 18, à
+neuf heures du matin, on découvrit une île haute dans le
+sud-ouest-quart-ouest, distante à peu près de douze lieues; nous la
+revîmes le lendemain, et elle nous restait à midi, depuis le
+sud-sud-ouest jusqu&#8217;au sud-ouest, dans un éloignement de quinze à vingt
+lieues. Les courants nous donnèrent, pendant ces trois derniers jours,
+dix lieues de différence nord; nous ne pûmes savoir quelle était celle
+qu&#8217;ils nous donnaient en longitude.</p>
+
+<p>Le 20, nous passâmes la ligne pour la seconde fois de la campagne. Les
+courants continuaient à nous éloigner des terres. Nous n&#8217;en vîmes point
+le 20 ni le 21, quoique nous eussions tenu les bordées qui nous en
+rapprochaient le plus. Il nous devenait cependant essentiel de rallier
+la côte et de la ranger d&#8217;assez près pour ne pas commettre quelque
+erreur dangereuse, qui nous fit manquer le débouquement dans la mer des
+Indes et nous engageât dans l&#8217;un des golfes de Gilolo. Le 22, au point
+du jour, nous eûmes connaissance d&#8217;une côte plus élevée qu&#8217;aucune autre
+partie de la Nouvelle-Guinée que nous eussions encore vue. Nous
+gouvernâmes dessus et, à midi, on la releva depuis le sud-sud-est-5°-sud
+jusqu&#8217;au sud-ouest, où elle ne paraissait pas terminée. Nous venions de
+passer la ligne pour la troisième fois. La terre courait sur
+l&#8217;ouest-nord-ouest, et nous l&#8217;accostâmes, déterminés à ne plus la
+quitter jusqu&#8217;à être parvenus à son extrémité, que les géographes
+nomment le cap Mabo. Dans la nuit nous doublâmes une pointe, de l&#8217;autre
+côté de laquelle la terre, toujours fort élevée, ne courait plus que sur
+l&#8217;ouest-quart-sud-ouest et l&#8217;ouest-sud-ouest. Le 23 à midi, nous voyions
+une étendue de côte d&#8217;environ vingt lieues, dont la partie la plus
+occidentale nous restait presque au sud-ouest, à treize ou quatorze
+lieues. Nous étions beaucoup plus près de deux îles basses et couvertes
+d&#8217;arbres, éloignées l&#8217;une de l&#8217;autre d&#8217;environ quatre lieues. Nous en
+approchâmes à une demi-lieue et, tandis que nous attendions <i>L&#8217;Étoile</i>
+écartée de nous à une grande distance, j&#8217;envoyai le chevalier de
+Suzannet, avec deux de nos bateaux armés, à la plus septentrionale des
+deux îles. Nous pensions y voir des habitations, et nous espérions en
+tirer quelques rafraîchissements. Un banc qui règne le long de l&#8217;île, et
+s&#8217;étend même assez loin dans l&#8217;est, força les bateaux de faire un grand
+tour pour le doubler. Le chevalier de Suzannet ne trouva ni cases, ni
+habitants, ni rafraîchissements.</p>
+
+<p>Ce qui, de loin, nous avait semblé former un village, n&#8217;était qu&#8217;un amas
+de roches minées par la mer et creusées en caverne. Les arbres qui
+couvraient l&#8217;île ne portaient aucun fruit propre à la nourriture des
+hommes.</p>
+
+<p>On y enterra une inscription. Les bateaux ne revinrent à bord qu&#8217;à dix
+heures du soir. <i>L&#8217;Étoile</i> venait de nous rejoindre. La vue continuelle
+de la côte nous avait appris que les courants portaient ici sur le
+nord-ouest.</p>
+
+<p>Après avoir embarqué nos bateaux, nous tâchâmes de prolonger la terre
+autant que les vents constants au sud et au sud-sud-ouest voulurent nous
+le permettre.</p>
+
+<p>Nous fûmes obligés de courir plusieurs bords, dans l&#8217;intention de passer
+au vent d&#8217;une grande île, que nous avions aperçue au coucher du soleil
+dans l&#8217;ouest et l&#8217;ouest-quart-nord-ouest. L&#8217;aube du jour nous surprit
+encore sous le vent de cette île. Sa côte orientale, qui peut avoir cinq
+lieues de longueur, court à peu près nord et sud, à sa pointe
+méridionale on voit un îlot bas et de peu d&#8217;étendue. Entre elle et la
+terre de la Nouvelle-Guinée, qui se prolonge ici presque sur le
+sud-ouest-quart-ouest, il se présentait un vaste passage dont
+l&#8217;ouverture, d&#8217;environ huit lieues, gît nord-est et sud-ouest. Le vent
+en venait, et la marée portait dans le nord-ouest; comment gagner en
+louvoyant ainsi contre vent et marée? Je l&#8217;essayai jusqu&#8217;à neuf heures
+du matin. Je vis avec douleur que c&#8217;était infructueusement, et je pris
+le parti d&#8217;arriver, pour ranger la côte septentrionale de l&#8217;île,
+abandonnant à regret un débouché que je crois très beau pour se tirer de
+cette suite éternelle d&#8217;îles.</p>
+
+<p>Nous eûmes dans cette matinée deux alertes consécutives. La première
+fois, on cria d&#8217;en haut qu&#8217;on voyait devant nous une longue suite de
+brisants, et l&#8217;on prit aussitôt les amures à l&#8217;autre bord. Ces brisants,
+examinés ensuite plus attentivement, se trouvèrent être des raz d&#8217;une
+marée violente, et nous reprîmes notre route.</p>
+
+<p>Une heure après, plusieurs personnes crièrent du gaillard d&#8217;avant qu&#8217;on
+voyait le fond sous nous; l&#8217;affaire pressait, mais l&#8217;alarme fut
+heureusement aussi courte qu&#8217;elle avait été vive. Nous l&#8217;eussions même
+crue fausse si <i>L&#8217;Étoile</i>, qui était dans nos eaux, n&#8217;eût aperçu ce même
+haut-fond pendant près de deux minutes. Il lui parut un banc de corail.
+Presque nord et sud de ce banc, qui peut avoir encore moins d&#8217;eau dans
+quelque partie, il y a une anse de sable sur laquelle sont construites
+quelques cases environnées de cocotiers. La remarque peut d&#8217;autant plus
+servir de point de reconnaissance que, jusque-là, nous n&#8217;avons vu aucune
+trace d&#8217;habitation sur cette côte. À une heure après midi, nous
+doublâmes la pointe du nord-est de la grande île, qui s&#8217;étend ensuite
+sur l&#8217;ouest et l&#8217;ouest-quart-sud-ouest, près de vingt lieues. Il fallut
+serrer le vent pour la prolonger, et nous ne tardâmes pas à apercevoir
+d&#8217;autres îles dans l&#8217;ouest et l&#8217;ouest-quart-nord-ouest.</p>
+
+<p>On en vit même une au soleil couchant qui fut relevée dans le
+nord-est-quart-nord, à laquelle se joignait une batture qui parut
+s&#8217;étendre jusqu&#8217;au nord-quart-nord-ouest: ainsi nous étions encore une
+fois enclavés.</p>
+
+<p>Nous perdîmes dans cette journée notre premier maître d&#8217;équipage, nommé
+Denis, qui mourut du scorbut. Il était malouin et âgé d&#8217;environ
+cinquante ans, passés presque tous au service du roi. Les sentiments
+d&#8217;honneur et les connaissances qui le distinguaient de son état
+important nous l&#8217;ont fait regretter universellement. Quarante-cinq
+autres personnes étaient atteintes du scorbut; la limonade et le vin en
+suspendaient seuls les funestes progrès.</p>
+
+<p>Nous passâmes la nuit sur les bords, et le 25, au lever du jour, nous
+nous trouvâmes environnés de terres. Il s&#8217;offrait à nous trois passages,
+l&#8217;un ouvert au sud-ouest, le second à l&#8217;ouest-sud-ouest, et le troisième
+presque est et ouest. Le vent ne nous accordait que ce dernier, et je
+n&#8217;en voulais point. Je ne doutais pas que nous ne fussions au milieu des
+îles des Papous. Il fallait éviter de tomber plus loin dans le nord, de
+crainte, comme je l&#8217;ai déjà dit, de nous enfoncer dans quelqu&#8217;un des
+golfes de la côte orientale de Gilolo. L&#8217;essentiel, pour sortir de ces
+parages critiques, était donc de nous élever en latitude australe: or,
+au-delà du passage du sud-ouest, on apercevait dans le sud la mer
+ouverte autant que la vue pouvait s&#8217;étendre: ainsi je me décidai à
+louvoyer pour gagner ce débouché. Toutes ces îles et îlots qui nous
+enfermaient sont fort escarpés, de hauteur médiocre, et couverts
+d&#8217;arbres. Nous n&#8217;y avons aperçu aucun indice qu&#8217;elles soient habitées.</p>
+
+<p>À onze heures du matin, nous eûmes fond de sable sur quarante-cinq
+brasses; c&#8217;était une ressource. À midi, nous observâmes cinq minutes de
+latitude boréale, ainsi nous venions de passer la ligne pour la
+quatrième fois. À six heures du soir, nous étions à même de donner dans
+le passage de l&#8217;ouest-sud-ouest. C&#8217;était avoir gagné environ trois
+lieues par le travail de la journée entière. La nuit nous fut plus
+favorable, grâce à la lune dont la lumière nous permit de louvoyer entre
+les pierres et les îles. D&#8217;ailleurs, le courant, qui nous avait été
+contraire tant que nous fûmes par le travers des deux premières passes,
+nous devint favorable, dès que nous vînmes à ouvrir le passage du
+sud-ouest.</p>
+
+<p>Le canal par lequel nous débouquâmes enfin dans cette nuit peut avoir de
+deux à trois lieues de large. Il est borné à l&#8217;ouest par un amas d&#8217;îles
+et d&#8217;îlots assez élevés. Sa côte de l&#8217;est, que nous avions prise au
+premier coup d&#8217;&#339;il pour la pointe la plus occidentale de la grande île,
+n&#8217;est aussi qu&#8217;un amas de petites îles et de rochers qui, de loin,
+semblent former une seule masse, et les séparations entre ces îles
+présentent d&#8217;abord l&#8217;aspect de belles baies; c&#8217;est ce que nous
+reconnaissions à chaque bordée que nous rapportions sur ces terres. Ce
+ne fut qu&#8217;à quatre heures et demie du matin que nous parvînmes à doubler
+les îlots les plus sud du nouveau passage, que nous nommâmes le passage
+des Français. Le fond paraît augmenter au milieu de cet archipel en
+avançant vers le sud. Nos sondes ont été de cinquante-cinq à
+soixante-quinze et quatre-vingts brasses, fond de sable gris, vase et
+coquilles pourries.</p>
+
+<p>Lorsque nous fûmes entièrement hors du canal, nous sondâmes sans trouver
+du fond. Je fis alors gouverner au sud-ouest. Le passage des Français
+gît par quinze minutes de latitude sud, entre le cent vingt-huitième et
+le cent vingt-neuvième degré de longitude à l&#8217;est de Paris.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3>
+
+
+<p>Ce ne fut pas sans d&#8217;excessifs mouvements de joie que nous découvrîmes à
+la pointe du jour l&#8217;entrée du golfe de Cajeli. C&#8217;est où les Hollandais
+ont leur établissement; c&#8217;était le terme où devaient finir nos plus
+grandes misères. Le scorbut avait fait parmi nous de cruels ravages
+depuis notre départ du port de Praslin; personne ne pouvait s&#8217;en dire
+entièrement exempt, et la moitié de nos équipages était hors d&#8217;état de
+faire aucun travail. Huit jours de plus passés à la mer eussent
+assurément coûté la vie à un grand nombre et la santé à presque tous.
+Les vivres qui nous restaient étaient si pourris et d&#8217;une odeur si
+cadavéreuse, que les moments les plus durs de nos tristes journées
+étaient ceux où la cloche avertissait de prendre ces aliments dégoûtants
+et malsains. Combien cette situation embellissait encore à nos yeux le
+charmant aspect des côtes de Boëro! Dès le milieu de la nuit, une odeur
+agréable, exhalée des plantes aromatiques dont les îles Moluques sont
+couvertes, s&#8217;était fait sentir plusieurs lieues en mer, et avait semblé
+l&#8217;avant-coureur qui nous annonçait la fin de nos maux. L&#8217;aspect d&#8217;un
+bourg assez grand, situé au fond du golfe, celui de vaisseaux à l&#8217;ancre,
+la vue de bestiaux errant dans les prairies qui environnent le bourg,
+causèrent des transports que j&#8217;ai partagés sans doute, et que je ne
+saurais dépeindre.</p>
+
+<p>Il nous avait fallu courir plusieurs bords avant que de pouvoir entrer
+dans le golfe, dont la pointe septentrionale se nomme pointe de
+Lissatetto, et celle du sud-est pointe Rouba. Ce ne fut qu&#8217;à dix heures
+que nous pûmes mettre le cap sur le bourg. Plusieurs bateaux naviguaient
+dans la baie; je fis arborer pavillon hollandais et tirer un coup de
+canon, aucun ne vint à bord; j&#8217;envoyai alors mon canot sonder en avant
+du navire. Je craignais un banc qui se trouve à la côte du sud-est du
+golfe. À midi et demi une pirogue, conduite par des Indiens, s&#8217;approcha
+du vaisseau; le chef nous demanda en hollandais qui nous étions, et
+refusa toujours de monter à bord. Cependant nous avancions à pleines
+voiles, suivant les signaux du canot qui sondait.</p>
+
+<p>Bientôt nous vîmes le banc dont nous avions redouté l&#8217;approche; la mer
+était basse et il paraissait à découvert. À quatre longueurs de canot de
+son extrémité, on est sur cinq ou six brasses d&#8217;eau, mauvais fond de
+corail, et on passe tout de suite à dix-sept brasses, fond de sable et
+vase. Notre route fut à peu près le sud-ouest trois lieues, depuis dix
+heures jusqu&#8217;à une heure et demie que nous mouillâmes vis-à-vis la loge,
+auprès de plusieurs petits bâtiments hollandais, à moins d&#8217;un quart de
+lieue de terre. Nous étions par vingt-sept brasses d&#8217;eau, fond de sable
+et vase.</p>
+
+<p><i>L&#8217;Étoile</i> mouilla près de nous, plus dans l&#8217;ouest-nord-ouest.</p>
+
+<p>À peine avions-nous jeté l&#8217;ancre que deux soldats hollandais sans armes,
+dont l&#8217;un parlait français, vinrent à bord me demander, de la part du
+résident du comptoir, quels motifs nous attiraient dans ce port, lorsque
+nous ne devions pas ignorer que l&#8217;entrée n&#8217;en était permise qu&#8217;aux seuls
+vaisseaux de la Compagnie hollandaise. Je renvoyai avec eux un officier
+pour déclarer au résident que la nécessité de prendre des vivres nous
+forçait à entrer dans le premier port que nous avions rencontré, sans
+nous permettre d&#8217;avoir égard aux traités qui interdisaient aux navires
+étrangers la relâche dans les ports des Moluques, et que nous sortirions
+aussitôt qu&#8217;il nous aurait fourni les secours dont nous avions le plus
+besoin. Les deux soldats revinrent peu de temps après pour me
+communiquer un ordre signé du gouverneur d&#8217;Amboine, duquel le résident
+de Boëro dépend directement, par lequel il est expressément défendu à
+celui-ci de recevoir dans son port aucun vaisseau étranger. Le résident
+me priait en même temps de lui donner par écrit une déclaration des
+motifs de ma relâche, afin qu&#8217;elle pût justifier auprès de son supérieur
+auquel il l&#8217;enverrait la conduite qu&#8217;il était obligé de tenir en nous
+recevant ici. Sa demande était juste, et j&#8217;y satisfis en lui donnant une
+déposition signée, dans laquelle je déclarais qu&#8217;étant parti des îles
+Malouines et voulant aller dans l&#8217;Inde en passant par la mer du Sud, la
+mousson contraire et le défaut de vivres nous avaient empêchés de gagner
+les îles Philippines et forcés de venir chercher au premier port des
+Moluques des secours indispensables, secours que je le sommais de me
+donner en vertu du titre le plus respectable, de l&#8217;humanité.</p>
+
+<p>Dès ce moment, il n&#8217;y eut plus de difficultés; le résident, en règle
+vis-à-vis de sa Compagnie, fit contre mauvaise fortune bon c&#339;ur, et il
+nous offrit ce qu&#8217;il avait d&#8217;un air aussi libre que s&#8217;il eût été le
+maître chez lui. Vers les cinq heures, je descendis à terre avec
+plusieurs officiers pour lui faire une visite. Malgré le trouble que
+devait lui causer notre arrivée, il nous reçut à merveille. Il nous
+offrit même à souper, et certes nous l&#8217;acceptâmes. Le spectacle du
+plaisir et de l&#8217;avidité avec lesquels nous le dévorions lui prouva mieux
+que nos paroles que ce n&#8217;était pas sans raison que nous crions à la
+faim. Tous les Hollandais en étaient en extase, ils n&#8217;osaient manger
+dans la crainte de nous faire tort. Il faut avoir été marin et réduit
+aux extrémités que nous éprouvions depuis plusieurs mois pour se faire
+une idée de la sensation que produit la vue de salades et d&#8217;un bon
+souper sur des gens en pareil état. Ce souper fut pour moi un des plus
+délicieux instants de mes jours, d&#8217;autant que j&#8217;avais envoyé à bord des
+vaisseaux de quoi y faire souper tout le monde aussi bien que nous.</p>
+
+<p>Il fut réglé que nous aurions journellement du cerf pour entretenir nos
+équipages à la viande fraîche pendant le séjour; qu&#8217;on nous donnerait en
+partant dix-huit b&#339;ufs, quelques moutons et à peu près autant de
+volailles que nous en demanderions. Il fallut suppléer au pain par du
+riz; c&#8217;est la nourriture des Hollandais.</p>
+
+<p>Les insulaires vivent de pain de sagou qu&#8217;ils tirent du c&#339;ur d&#8217;un
+palmier auquel ils donnent ce nom; ce pain ressemble à la cassave. Nous
+ne pûmes avoir cette abondance de légumes qui nous eût été si salutaire,
+les gens du pays n&#8217;en cultivent point. Le résident voulut bien en
+fournir, pour les malades, du jardin de la Compagnie.</p>
+
+<p>Au reste, tout ici appartient à la Compagnie directement ou
+indirectement, gros et menu bétail, grains et denrées de toute espèce.
+Elle seule vend et achète. Les Maures, à la vérité, nous ont vendu des
+volailles, des chèvres, du poisson, des &#339;ufs et quelques fruits; mais
+l&#8217;argent de cette vente ne leur restera pas longtemps: les Hollandais
+sauront bien le retirer pour des hardes fort simples, mais qui n&#8217;en sont
+pas moins chères. La chasse même du cerf n&#8217;est pas libre, le résident
+seul en a le droit. Il donne à ses chasseurs trois coups de poudre et de
+plomb, pour lesquels ils doivent apporter deux animaux qu&#8217;on leur paie
+alors six sols pièce. S&#8217;ils n&#8217;en rapportent qu&#8217;un, on retient, sur ce
+qui leur est dû, le prix d&#8217;un coup de poudre et de plomb.</p>
+
+<p>Dès le 3 au matin, nous établîmes nos malades à terre pour y coucher
+pendant notre séjour. Nous envoyions aussi journellement la plus grande
+partie des équipages se promener et se divertir. Je fis faire l&#8217;eau des
+navires et les divers transports par des esclaves de la Compagnie que le
+résident nous loua à la journée.</p>
+
+<p><i>L&#8217;Étoile</i> profita de ce temps pour garnir les chouquets de ses mâts
+majeurs, lesquels avaient un jeu dangereux.</p>
+
+<p>Nous avions affourché en arrivant; mais sur ce que les Hollandais nous
+dirent de la bonté du fond et de la régularité des brises de terre et du
+large, nous relevâmes notre ancre d&#8217;affourche. Effectivement nous y
+vîmes les bâtiments hollandais sur une seule ancre.</p>
+
+<p>Nous eûmes pendant notre relâche ici le plus beau temps du monde. Le
+thermomètre y montait ordinairement à vingt-trois degrés dans la plus
+grande chaleur du jour; la brise du nord-est au sud-est le jour
+changeait sur le soir; elle venait alors de la terre et les nuits
+étaient fort fraîches. Nous eûmes occasion de connaître l&#8217;intérieur de
+l&#8217;île; on nous permit d&#8217;y faire plusieurs chasses de cerfs, par battues,
+auxquelles nous prîmes un grand plaisir. Le pays est charmant,
+entrecoupé de bosquets, de plaines et de coteaux dont les vallons sont
+arrosés par de jolies rivières. Les Hollandais y ont apporté les
+premiers cerfs qui s&#8217;y sont prodigieusement multiplié et dont la chair
+est excellente. Il y a aussi un grand nombre de sangliers et quelques
+espèces de gibier à plumes.</p>
+
+<p>On donne à l&#8217;île de Boëro, ou Burro, environ dix-huit lieues de l&#8217;est à
+l&#8217;ouest, et treize du nord au sud.</p>
+
+<p>Elle était autrefois soumise au roi de Ternate, lequel en tirait tribut.
+Le lieu principal est Cajeli, situé au fond du golfe de ce nom, dans une
+plaine marécageuse qui s&#8217;étend près de quatre milles entre les rivières
+Soweill et Abbo. Cette dernière est la plus grande de l&#8217;île, et
+toutefois ses eaux sont fort troubles. Le débarquement est ici fort
+incommode, surtout de basse mer, pendant laquelle il faut que les
+bateaux s&#8217;arrêtent fort loin de la plage. La loge hollandaise, et
+quatorze habitations d&#8217;Indiens, autrefois dispersées en divers endroits
+de l&#8217;île, mais aujourd&#8217;hui réunies autour du comptoir, forment le bourg
+de Cajeli. On y avait d&#8217;abord construit un fort en pierre. Un accident
+le fit sauter en 1689, et depuis ce temps on s&#8217;y contente d&#8217;une enceinte
+de faibles palissades, garnie de six canons de petit calibre, tant bien
+que mal en batterie; c&#8217;est ce qu&#8217;on appelle le fort de la Défense, et
+j&#8217;ai pris ce nom pour un sobriquet. La garnison, aux ordres du résident,
+est composée d&#8217;un sergent et de vingt-cinq hommes: sur toute l&#8217;île il
+n&#8217;y a pas cinquante Blancs. Quelques autres nègreries y sont répandues,
+où l&#8217;on cultive du riz. Dans le temps où nous y étions, les forces des
+Hollandais y étaient augmentées par trois navires, dont le plus grand
+était le <i>Draak</i>, sénau de quatorze canons, commandé par un Saxon nommé
+Kop-le-Clerc. Son équipage est de cinquante Européens et sa destination
+de croiser dans les Moluques, surtout contre les Papous et les Ceramois.</p>
+
+<p>Les naturels du pays se divisent en deux classes, les Maures et les
+Alfouriens. Les premiers sont réunis sous la loge et soumis entièrement
+aux Hollandais qui leur inspirent une grande crainte des nations
+étrangères. Ils sont observateurs zélés de la loi de Mahomet,
+c&#8217;est-à-dire qu&#8217;ils se lavent souvent, ne mangent point de porc et
+prennent autant de femmes qu&#8217;ils en peuvent nourrir. Ajoutez à cela
+qu&#8217;ils en paraissent fort jaloux et les tiennent renfermées. Leur
+nourriture est le sagou, quelques fruits, et du poisson. Les jours de
+fêtes, ils se régalent avec du riz que la Compagnie leur vend. Leurs
+chefs ou orencaies se tiennent auprès du résident qui paraît avoir pour
+eux quelques égards et contient le peuple par leur moyen. La Compagnie a
+su semer parmi ces chefs des habitants un levain de jalousie réciproque
+qui assure l&#8217;esclavage général, et la politique qu&#8217;elle observe ici
+relativement aux naturels est la même dans tous les autres comptoirs. Si
+un chef forme quelque complot, un autre le découvre et en avertit les
+Hollandais.</p>
+
+<p>Ces Maures, au reste, sont vilains, paresseux et peu guerriers. Ils ont
+une extrême frayeur des Papous qui viennent quelquefois, au nombre de
+deux ou trois cents, brûler les habitations, enlever ce qu&#8217;ils peuvent
+et surtout des esclaves. La mémoire de leur dernière visite, faite il y
+a trois ans, était encore récente. Les Hollandais ne font point faire le
+service d&#8217;esclaves aux naturels de Boëro. La Compagnie tire ceux dont
+elle se sert, ou de Célèbes ou de Ceram, les habitants de ces deux îles
+se vendant réciproquement.</p>
+
+<p>Les Alfouriens sont libres sans être ennemis de la Compagnie. Satisfaits
+d&#8217;être indépendants, ils ne veulent point de ces babioles que les
+Européens donnent ou vendent en échange de la liberté. Ils habitent
+épars çà et là les montagnes inaccessibles dont est rempli l&#8217;intérieur
+de l&#8217;île. Ils y vivent de sagou, de fruits et de la chasse. On ignore
+quelle est leur religion; seulement on dit qu&#8217;ils ne sont point
+mahométans, car ils élèvent et mangent des cochons. De temps en temps
+les chefs des Alfouriens viennent visiter le résident; ils feraient
+aussi bien de rester chez eux.</p>
+
+<p>Je ne sais s&#8217;il y a eu autrefois des épiceries sur cette île; en tout
+cas il est certain qu&#8217;il n&#8217;y en a plus aujourd&#8217;hui. La Compagnie ne tire
+de ce poste que des bois d&#8217;ébène noirs et blancs, et quelques autres
+espèces de bois, très recherchées pour la menuiserie. Il y a aussi une
+belle poivrière dont la vue nous a confirmé que le poivrier est commun à
+la Nouvelle-Bretagne. Les fruits y sont rares; des cocos, des bananes,
+des pamplemousses, quelques limons et citrons, des oranges amères et
+fort peu d&#8217;ananas. Il y croît une fort bonne espèce d&#8217;orge nommée
+<i>ottong</i> et le <i>sago borneo</i>, dont on fait une bouillie qui nous a paru
+détestable. Les bois sont habités par un grand nombre d&#8217;oiseaux
+d&#8217;espèces très variées et dont le plumage est charmant, entre autres des
+perroquets de la plus grande beauté. On y trouve cette espèce de chat
+sauvage qui porte ses petits dans une poche placée au bas de son ventre,
+cette chauve-souris dont les ailes ont une énorme envergure, des
+serpents monstrueux qui peuvent avaler un mouton, et cet autre serpent,
+plus dangereux cent fois, qui se tient sur les arbres et se darde dans
+les yeux des passants qui regardent en l&#8217;air. On ne connaît point de
+remèdes contre la piqûre de ce dernier; nous en tuâmes deux dans une
+chasse de cerf. La rivière de Abbo, dont les bords sont presque partout
+couverts d&#8217;arbres touffus, est infestée de crocodiles énormes qui
+dévorent bêtes et gens. C&#8217;est la nuit qu&#8217;ils sortent, et il y a des
+exemples d&#8217;hommes enlevés par eux dans les pirogues. On les empêche
+d&#8217;approcher en portant des torches allumées. Le rivage de Boëro fournit
+peu de belles coquilles. Ces coquilles précieuses, objet de commerce
+pour les Hollandais, se trouvent sur la côte de Ceram, à Amblaw et à
+Banda, d&#8217;où on les envoie à Batavia.</p>
+
+<p>C&#8217;est aussi à Amblaw que se trouve le catacoua de la plus belle espèce.</p>
+
+<p>Henri Ouman, résident de Boëro, y vit en souverain.</p>
+
+<p>Il a cent esclaves pour le service de sa maison, et il possède en
+abondance le nécessaire et l&#8217;agréable. Il est sous-marchand, et ce grade
+est le troisième au service de la Compagnie. C&#8217;est un homme né à
+Batavia, lequel a épousé une créole d&#8217;Amboine. Je ne saurais trop me
+louer de ses bons procédés à notre égard. Ce fut sans doute pour lui un
+moment de crise que celui où nous entrâmes ici; mais il se conduisit en
+homme d&#8217;esprit.</p>
+
+<p>Après s&#8217;être mis en règle vis-à-vis de ses chefs, il fit de bonne grâce
+ce dont il ne pouvait se dispenser, et il y joignit les façons d&#8217;un
+homme flanc et généreux. Sa maison était la nôtre; à toute heure on y
+trouvait à boire et à manger, et ce genre de politesse en vaut bien un
+autre, pour qui surtout se ressentait encore de la famine.</p>
+
+<p>Il nous donna deux repas de cérémonie, dont la propreté, l&#8217;élégance et
+la bonne chère nous surprirent dans un endroit si peu considérable. La
+maison de cet honnête Hollandais est jolie, élégamment meublée et
+entièrement à la chinoise. Tout y est disposé pour y procurer du frais,
+elle est entourée de jardins et traversée par une rivière. Du bord de la
+mer, on arrive par une avenue de grands arbres. Sa femme et ses filles,
+habillées à la chinoise, font très bien les honneurs du logis. Elles
+passent le temps à apprêter des fleurs pour des distillations, à nouer
+des bouquets et préparer du bétel. L&#8217;air qu&#8217;on respire dans cette maison
+agréable est délicieusement parfumé, et nous y eussions tous fait bien
+volontiers un long séjour. Quel contraste de cette existence douce et
+tranquille avec la vie dénaturée que nous menions depuis dix mois!</p>
+
+<p>Je dois dire un mot de l&#8217;impression qu&#8217;a faite sur Aotourou la vue de
+cet établissement européen. On conçoit que sa surprise a été grande à
+l&#8217;aspect d&#8217;hommes vêtus comme nous, de maisons, de jardins, d&#8217;animaux
+domestiques en grand nombre et si variés.</p>
+
+<p>Il ne pouvait se lasser de regarder tous ces objets nouveaux pour lui.
+Surtout il prisait beaucoup cette hospitalité exercée d&#8217;un air franc et
+de connaissance. Comme il ne voyait pas faire d&#8217;échange, il ne pensait
+pas que nous payassions, il croyait qu&#8217;on nous donnait. Au reste, il se
+conduisit avec esprit vis-à-vis des Hollandais. Il commença par leur
+faire entendre qu&#8217;il était chef dans son pays et qu&#8217;il voyageait pour
+son plaisir avec ses amis. Dans les visites, à table, à la promenade, il
+s&#8217;étudiait à nous copier exactement. Comme je ne l&#8217;avais pas mené à la
+première visite que nous fîmes, il s&#8217;imagina que c&#8217;était parce que ses
+genoux sont cagneux, et il voulait absolument faire monter dessus des
+matelots pour les redresser. Il nous demandait souvent si Paris était
+aussi beau que ce comptoir.</p>
+
+<p>Cependant nous avions embarqué, le 6 après midi, le riz, les bestiaux et
+tous les autres rafraîchissements.</p>
+
+<p>Le mémoire du bon résident était fort cher; mais on nous assura que les
+prix étaient réglés par la Compagnie et qu&#8217;on ne pouvait pas s&#8217;écarter
+de son tarif. Du reste, les vivres y étaient d&#8217;une excellente qualité;
+le b&#339;uf et le mouton ne sont pas à beaucoup près aussi bons dans aucun
+pays chaud de ma connaissance, et les volailles y sont de la plus grande
+délicatesse. Le beurre de Boëro a dans ce pays une réputation que les
+Bretons ne trouvèrent pas légitimement acquise. Le 7 au matin, je fis
+embarquer les malades, et on disposa tout pour appareiller le soir avec
+la brise de terre. Les vivres frais et l&#8217;air sain de Boëro avaient
+procuré à nos scorbutiques un amendement sensible. Ce séjour à terre,
+quoiqu&#8217;il n&#8217;eût été que de six jours, les mettait dans le cas de se
+guérir à bord, ou du moins de ne pas empirer avec l&#8217;usage des
+rafraîchissements que nous étions désormais en état de leur donner.</p>
+
+<p>Il eût sans doute été à souhaiter pour eux, et même pour les gens sains,
+de prolonger la relâche; mais la fin de la mousson de l&#8217;est nous
+pressait de partir pour Batavia.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3>
+
+
+<p>Le temps des maladies, qui commence ici ordinairement à la fin de la
+mousson de l&#8217;est, et les approches de la mousson pluvieuse de l&#8217;ouest
+nous avertissaient de ne rester à Batavia que le moins qu&#8217;il nous serait
+possible. Toutefois, malgré l&#8217;impatience où nous étions d&#8217;en sortir au
+plus tôt, nos besoins devaient nous y retenir un certain nombre de jours
+et la nécessité d&#8217;y faire cuire du biscuit, qu&#8217;on ne trouva pas tout
+fait, nous arrêta plus longtemps encore que nous n&#8217;avions compté. Il y
+avait dans la rade, à notre arrivée, treize ou quatorze vaisseaux de la
+Compagnie de Hollande, dont un portait le pavillon amiral. C&#8217;est un
+vieux vaisseau qu&#8217;on laisse pour cette destination; il a la police de la
+rade et rend les saluts à tous les vaisseaux marchands. J&#8217;avais déjà
+envoyé un officier pour rendre au général compte de notre arrivée,
+lorsqu&#8217;il vint à bord un canot de ce vaisseau-amiral, avec je ne sais
+quel papier écrit en hollandais. Il n&#8217;y avait point d&#8217;officier dedans le
+canot, et le patron, qui sans doute en faisait les fonctions, me demanda
+qui nous étions et une déposition écrite et signée de moi. Je lui
+répondis que j&#8217;avais envoyé faire ma déclaration à terre, et je le
+congédiai.</p>
+
+<p>Il revint peu de temps après, insistant sur sa première demande; je le
+renvoyai une seconde fois avec la même réponse, et il se le tint pour
+dit. L&#8217;officier qui était allé chez le général ne fut de retour qu&#8217;à
+neuf heures du soir. Il n&#8217;avait point vu Son Excellence qui était à la
+campagne, et on l&#8217;avait conduit chez le <i>sabandar</i> ou introducteur des
+étrangers, qui lui donna rendez-vous au lendemain et lui dit que si je
+voulais descendre à terre il me conduirait chez le général.</p>
+
+<p>Les visites, dans ce pays, se font de bonne heure, l&#8217;excessive chaleur y
+contraint. Nous partîmes à six heures du matin, conduits par le
+sabandar, M. Vanderluys, et nous allâmes trouver M. Van der Para,
+général des Indes orientales, lequel était dans une de ses maisons de
+plaisance à trois lieues de Batavia. Nous vîmes un homme simple et poli,
+qui nous reçut à merveille et nous offrit tous les secours dont nous
+pouvions avoir besoin. Il ne parut ni surpris ni fâché que nous eussions
+relâché aux îles Moluques; il approuva même beaucoup la conduite du
+résident de Boëro et ses bons procédés à notre égard. Il consentit à ce
+que je misse nos malades à l&#8217;hôpital de la Compagnie et il envoya
+sur-le-champ l&#8217;ordre de les y recevoir. À l&#8217;égard des fournitures
+nécessaires aux vaisseaux du roi, il fut convenu qu&#8217;on remettrait les
+états de demandes au sabandar, qui serait chargé de nous pourvoir de
+tout. Un des droits de sa charge était de gagner et avec nous et avec
+les fournisseurs. Lorsque tout fut réglé, le général me demanda si je ne
+saluerais pas le pavillon; je lui répondis que je le ferais, à condition
+que ce serait la place qui rendrait le salut et coup pour coup. «Rien
+n&#8217;est plus juste, me dit-il, et la citadelle a les ordres en
+conséquence.» Dès que je fus de retour à bord, nous saluâmes de quinze
+coups de canon, et la ville répondit par le même nombre.</p>
+
+<p>Je fis aussitôt descendre à l&#8217;hôpital les malades des deux navires au
+nombre de vingt-huit, les uns encore affectés du scorbut, les autres, en
+plus grand nombre, attaqués du flux de sang. On travailla aussi à
+remettre au sabandar l&#8217;état de nos besoins, en biscuit, vin, farine,
+viande fraîche et légumes, et je le priai de nous faire fournir notre
+eau par les chalands de la Compagnie.</p>
+
+<p>Nous songeâmes en même temps à nous loger en ville pour le temps de
+notre séjour. C&#8217;est ce que nous fîmes dans une grande et belle maison,
+que l&#8217;on appelle <i>iner logment</i>, dans laquelle on est logé et nourri
+pour deux risdales par jour, non compris les domestiques; ce qui fait
+près d&#8217;une pistole de notre monnaie. Cette maison appartient à la
+Compagnie, qui l&#8217;afferme à un particulier, lequel a, par ce moyen, le
+privilège exclusif de loger tous les étrangers. Cependant les vaisseaux
+de guerre ne sont pas soumis à cette loi; et, en conséquence,
+l&#8217;état-major de <i>L&#8217;Étoile</i> s&#8217;établit en pension dans une maison
+bourgeoise. Nous louâmes aussi plusieurs voitures, dont on ne saurait
+absolument se passer dans cette grande ville, voulant surtout en
+parcourir les environs plus beaux infiniment que la ville même. Ces
+voitures de louage sont à deux places, traînées par deux chevaux, et le
+prix, chaque jour, en est un peu plus de dix francs.</p>
+
+<p>Nous rendîmes en corps, le troisième jour de notre arrivée, une visite
+de cérémonie au général, que le sabandar en avait prévenu. Il nous reçut
+dans une seconde maison de plaisance, nommée Jacatra, laquelle est à peu
+près au tiers de la distance de Batavia à la maison où j&#8217;avais été le
+premier jour. Je ne saurais mieux comparer le chemin qui y mène qu&#8217;aux
+plus beaux boulevards de Paris, en les supposant encore embellis à
+droite et à gauche par des canaux d&#8217;une eau courante. Nous eussions dû
+faire aussi d&#8217;autres visites d&#8217;étiquette, introduits de même par le
+sabandar, savoir chez le directeur général, chez le président de
+justice, et chez le chef de la marine. M. Vanderluys ne nous en dit rien
+et nous n&#8217;allâmes visiter que le dernier.</p>
+
+<p>Quoique cet officier n&#8217;ait au service de la Compagnie que le grade de
+contre-amiral, il est néanmoins vice-amiral des États, par une faveur
+particulière du stathouder. Ce prince a voulu distinguer ainsi un homme
+de qualité que le dérangement de sa fortune a forcé de quitter la marine
+des États qu&#8217;il a bien servis, pour venir prendre ici le poste qu&#8217;il y
+occupe.</p>
+
+<p>Le chef de la marine est membre de la haute régence, dans les assemblées
+de laquelle il a séance et voix délibératrice pour les affaires de
+marine; il jouit aussi de tous les honneurs des <i>edel-heers</i>. Celui-ci
+tient un grand état, fait bonne chère et se dédommage des mauvais
+moments qu&#8217;il a souvent passés à la mer en occupant une maison
+délicieuse hors de la ville.</p>
+
+<p>Pendant que nous restâmes ici, les principaux de Batavia s&#8217;empressèrent
+à nous en rendre le séjour agréable. De grands repas à la ville et à la
+campagne, des concerts, des promenades charmantes, la variété de cent
+objets réunis ici et presque tous nouveaux pour nous, le coup d&#8217;&#339;il de
+l&#8217;entrepôt du plus riche commerce de l&#8217;univers; mieux que cela, le
+spectacle de plusieurs peuples qui, bien qu&#8217;opposés entièrement pour les
+m&#339;urs, les usages, la religion, forment cependant une même société; tout
+concourait à amuser les yeux, à instruire le navigateur, à intéresser
+même le philosophe. Il y a de plus ici une comédie qu&#8217;on dit assez
+bonne; nous n&#8217;avons pu juger que de la salle qui nous a paru jolie:
+n&#8217;entendant pas la langue, ce fut bien assez pour nous d&#8217;y aller une
+fois. Nous fûmes infiniment plus curieux des comédies chinoises quoique
+nous n&#8217;entendissions pas mieux ce qui s&#8217;y débitait; il ne serait pas
+fort agréable de les voir tous les jours, mais il faut en avoir vu une
+de chaque genre. Indépendamment des grandes pièces qui se représentent
+sur un théâtre, chaque carrefour dans le quartier chinois a ses
+tréteaux, sur lesquels on joue tous les soirs des petites pièces et des
+pantomimes. Du pain et des spectacles, demandait le peuple romain; il
+faut aux Chinois du commerce et des farces. Dieu me garde de la
+déclamation de leurs acteurs et actrices qu&#8217;accompagnent toujours
+quelques instruments. C&#8217;est la charge du récitatif obligé, et je ne
+connais que leurs gestes qui soient encore plus ridicules. Au reste,
+quand je parle de leurs acteurs, c&#8217;est improprement; ce sont des femmes
+qui font les rôles d&#8217;hommes. Au surplus, et on en tirera telles
+conclusions qu&#8217;on voudra, j&#8217;ai vu les coups de bâton prodigués sans
+mesure sur les planches chinoises y avoir un succès tout aussi brillant
+que celui dont ils jouissent à la comédie italienne et chez Nicolet.</p>
+
+<p>Nous ne nous lassions point de nous promener dans les environs de
+Batavia. Tout Européen, accoutumé même aux plus grandes capitales,
+serait étonné de la magnificence de ses dehors. Ils sont enrichis de
+maisons et de jardins superbes, entretenus avec ce goût et cette
+propreté qui frappent dans tous les pays hollandais. Je ne craindrai pas
+de dire qu&#8217;ils surpassent en beauté et en richesses ceux de nos plus
+grandes villes de France, et qu&#8217;ils approchent de la magnificence des
+environs de Paris. Je ne dois pas oublier un monument qu&#8217;un particulier
+y a élevé aux muses. Le sieur Mohr, premier curé de Batavia, homme riche
+à millions, mais plus estimable par ses connaissances et son goût pour
+les sciences, y a fait construire, dans le jardin d&#8217;une de ses maisons,
+un observatoire qui honorerait toute maison royale. Cet édifice, qui est
+à peine fini, lui a coûté des sommes immenses. Il fait mieux encore, il
+y observe lui-même. Il a tiré d&#8217;Europe les meilleurs instruments en tout
+genre, nécessaires aux observations les plus délicates, et il est en
+état de s&#8217;en servir. Cet astronome, le plus riche sans contredit des
+enfants d&#8217;Uranie, a été enchanté de voir M. Verron. Il a voulu qu&#8217;il
+passât les nuits dans son observatoire; malheureusement il n&#8217;y en a pas
+eu une seule qui ait été favorable à leurs désirs. M. Mohr a observé le
+dernier passage de Vénus, et il a envoyé ses observations à l&#8217;Académie
+de Harlem; elles serviront à déterminer avec précision la longitude de
+Batavia.</p>
+
+<p>Il s&#8217;en faut bien que cette ville, quoique belle, réponde à ce
+qu&#8217;annoncent ses dehors. On y voit peu de grands édifices, mais elle est
+bien percée; les maisons sont commodes et agréables; les rues sont
+larges et ornées la plupart d&#8217;un canal bien revêtu et bordé d&#8217;arbres,
+qui sert à la propreté et à la commodité. Il est vrai que ces canaux
+entretiennent une humidité malsaine qui rend le séjour de Batavia
+pernicieux aux Européens. On attribue aussi en partie le danger de ce
+climat à la mauvaise qualité des eaux; ce qui fait que les gens riches
+ne boivent ici que des eaux de Selse, qu&#8217;ils font venir de Hollande à
+grands frais. Les rues ne sont point pavées, mais de chaque côté il y a
+un large et beau parapet revêtu de pierres de taille ou de briques, et
+la propreté hollandaise ne laisse rien à désirer pour l&#8217;entretien de ces
+trottoirs. Je ne prétends pas, au reste, donner une description
+détaillée de Batavia, sujet épuisé tant de fois. On aura l&#8217;idée de cette
+ville fameuse en sachant qu&#8217;elle est bâtie dans le goût des belles
+villes de la Hollande, avec cette différence que les tremblements de
+terre imposent la nécessité de ne pas élever beaucoup les maisons, qui
+n&#8217;ont ici qu&#8217;un étage. Je ne décrirai point non plus le camp des
+Chinois, lequel est hors de la ville, ni la police à laquelle ils sont
+soumis, ni leurs usages, ni tant d&#8217;autres choses déjà dites et redites.</p>
+
+<p>On est frappé du luxe établi à Batavia; la magnificence et le goût qui
+décorent l&#8217;intérieur de presque toutes les maisons annoncent la richesse
+des habitants.</p>
+
+<p>Ils nous ont cependant dit que cette ville n&#8217;était plus, à beaucoup
+près, ce qu&#8217;elle avait été. Depuis quelques années, la Compagnie y a
+défendu aux particuliers le commerce d&#8217;Inde en Inde, qui était pour eux
+la source d&#8217;une immense circulation de richesses. Je ne juge point ce
+nouveau règlement de la Compagnie; j&#8217;ignore ce qu&#8217;elle gagne à cette
+prohibition. Je sais seulement que les particuliers attachés à son
+service ont encore le secret de tirer trente, quarante, cent, jusqu&#8217;à
+deux cent mille livres de revenu d&#8217;emplois qui ont de gages quinze
+cents, trois mille, six mille livres au plus. Or presque tous les
+habitants de Batavia sont employés de la Compagnie. Cependant il est sûr
+qu&#8217;aujourd&#8217;hui le prix des maisons, à la ville et à la campagne, est
+plus des deux tiers au-dessous de leur ancienne valeur. Toutefois
+Batavia sera toujours riche du plus au moins; et par le secret dont nous
+venons de parler, et parce qu&#8217;il est difficile à ceux qui ont fait
+fortune ici de la faire repasser en Europe. Il n&#8217;y a de moyen d&#8217;y
+envoyer ses fonds que par la Compagnie qui s&#8217;en charge à huit pour cent
+d&#8217;escompte; mais elle n&#8217;en prend que fort peu à la fois à chaque
+particulier. Ces fonds d&#8217;ailleurs ne se peuvent envoyer en fraude,
+l&#8217;espèce d&#8217;argent qui circule ici perdant en Europe vingt-huit pour
+cent. La Compagnie se sert de l&#8217;empereur de Java pour faire frapper une
+monnaie particulière qui est la monnaie des Indes.</p>
+
+<p>Nulle part, dans le monde, les états ne sont moins confondus qu&#8217;à
+Batavia; les rangs y sont assignés à chacun; des marques extérieures les
+constatent d&#8217;une façon immuable et la sérieuse étiquette est plus sévère
+ici qu&#8217;elle ne le fut jamais à aucun congrès. La haute régence, le
+conseil de justice, le clergé, les employés de la Compagnie, les
+officiers de marine et enfin le militaire, telle y est la gradation des
+états.</p>
+
+<p>La haute régence est composée du général qui y préside, des conseillers
+des Indes, dont le titre est <i>edel-heers</i>, du président du conseil de
+justice et de l&#8217;amiral.</p>
+
+<p>Elle s&#8217;assemble au château deux fois par semaine. Les conseillers des
+Indes sont aujourd&#8217;hui au nombre de seize, mais ils ne sont pas tous à
+Batavia. Quelques-uns ont les gouvernements importants du Cap de Bonne
+Espérance, de Ceylan, de la côte de Coromandel, de la partie orientale
+de Java, des Macassar et d&#8217;Amboine, et ils y résident. Ces <i>edel-heers</i>
+ont la prérogative de faire dorer en plein leurs voitures, devant
+lesquelles ils ont deux coureurs, tandis que les particuliers n&#8217;en
+peuvent avoir qu&#8217;un. Il faut, de plus, que tous les carrosses s&#8217;arrêtent
+quand ceux des <i>edel-heers</i> passent; et alors, hommes et femmes sont
+obligés de se lever. Le général, outre cette distinction, est le seul
+qui puisse aller à six chevaux; il est toujours suivi d&#8217;une garde à
+cheval, ou au moins des officiers de cette garde et de quelques
+ordonnances; lorsqu&#8217;il passe, hommes et femmes sont obligés de descendre
+de leurs voitures, et il n&#8217;y a que celles des <i>edel-heers</i> qui chez lui
+puissent entrer jusqu&#8217;au perron. Ils ont seuls les honneurs du Louvre.</p>
+
+<p>J&#8217;en ai vu quelques-uns assez sensés pour rire en particulier avec nous
+de ces magnifiques prérogatives.</p>
+
+<p>Le conseil de justice juge souverainement et sans appel, au civil comme
+au criminel. Il y a vingt ans qu&#8217;il condamna à mort un gouverneur de
+Ceylan. Cet <i>edel-heer</i> fut convaincu d&#8217;avoir commis d&#8217;horribles
+concussions dans son gouvernement et exécuté à Batavia dans la place qui
+est vis-à-vis de la citadelle. Au reste, la nomination du général des
+Indes, celle des <i>edel-heers</i> et des conseillers de justice vient
+d&#8217;Europe. Le général et la haute régence de Batavia proposent aux autres
+emplois, et leur choix est toujours ratifié en Hollande.</p>
+
+<p>Toutefois, le général nomme en dernier ressort à toutes les places
+militaires. Un des plus considérables et des meilleurs emplois pour le
+revenu, après les gouvernements, est celui de commissaire de la
+campagne. Cet officier a l&#8217;inspection sur tout ce qui fait le domaine de
+la Compagnie dans l&#8217;île de Java, même sur les possessions et la conduite
+des divers souverains de l&#8217;île; il a de plus la police absolue sur les
+Javanais sujets de la Compagnie. Cette police est fort sévère, et les
+fautes un peu graves sont punies de supplices rigoureux. La constance
+des Javanais à souffrir des tourments barbares est incroyable; mais,
+quand on les exécute, il faut leur laisser des caleçons blancs et
+surtout ne pas leur trancher la tête. La Compagnie même compromettrait
+son autorité en refusant d&#8217;avoir pour eux cette complaisance; les
+Javanais se révolteraient. La raison en est simple: comme il est de foi
+dans leur religion qu&#8217;ils seraient mal reçus dans l&#8217;autre monde s&#8217;ils
+arrivaient décapités et sans caleçons blancs, ils osent croire que le
+despotisme n&#8217;a de droit sur eux que dans celui-ci.</p>
+
+<p>Un autre emploi fort recherché, dont les fonctions sont belles et le
+revenu considérable, c&#8217;est celui de sabandar ou ministre des étrangers.
+Ils sont deux, le sabandar des chrétiens et celui des païens. Le premier
+est chargé de tout ce qui regarde les étrangers européens. Le second a
+le détail de toutes les affaires relatives aux diverses nations de
+l&#8217;Inde, en y comprenant les Chinois. Ceux-ci sont les courtiers de tout
+le commerce intérieur de Batavia, où leur nombre passe aujourd&#8217;hui celui
+de cent mille. C&#8217;est aussi à leur travail et à leurs soins que les
+marchés de cette grande ville doivent l&#8217;abondance qui y règne depuis
+quelques années. Tel est, au reste, l&#8217;ordre des emplois au service de la
+Compagnie, assistant, teneur de livres, sous-marchand, marchand, grand
+marchand, gouverneur. Tous ces grades civils ont un uniforme, et les
+grades militaires ont une espèce de correspondance avec eux. Par
+exemple, le major a rang de grand marchand, le capitaine de
+sous-marchand, etc., mais les militaires ne peuvent jamais parvenir aux
+places de l&#8217;administration sans changer d&#8217;état. Il est tout simple que,
+dans une Compagnie de commerce, le corps militaire n&#8217;ait aucune
+influence. On ne l&#8217;y regarde que comme un corps soudoyé, et cette idée
+est ici d&#8217;autant plus juste qu&#8217;il n&#8217;est entièrement composé que
+d&#8217;étrangers.</p>
+
+<p>La Compagnie possède en propre une portion considérable de l&#8217;île de
+Java. Toute la côte du nord à l&#8217;est de Batavia lui appartient. Elle a
+réuni, depuis plusieurs années, à son domaine, l&#8217;île Maduré, dont le
+souverain s&#8217;était révolté, et le fils est aujourd&#8217;hui gouverneur de
+cette même île dont son père était roi. Elle a de même profité de la
+révolte du roi de Balimbuam pour s&#8217;approprier cette belle province qui
+fait la pointe orientale de Java. Ce prince, fier de l&#8217;empereur, honteux
+d&#8217;être soumis à des marchands et conseillé, dit-on, par les Anglais qui
+lui avaient fourni des armes, de la poudre, et même construit un fort,
+voulut secouer le joug. Il en a coûté deux ans et de grandes dépenses à
+la Compagnie pour le soumettre, et cette guerre venait d&#8217;être terminée
+deux mois avant que nous arrivassions à Batavia. Les Hollandais avaient
+eu le désavantage dans une première bataille; mais dans une seconde, le
+prince indien a été pris avec toute sa famille et conduit dans la
+citadelle de Batavia, où il est mort peu de jours après.</p>
+
+<p>Son fils et le reste de cette famille infortunée devaient être embarqués
+sur les premiers vaisseaux, et conduits au cap de Bonne-Espérance, où
+ils finiront leurs jours sur l&#8217;île Roben.</p>
+
+<p>Le reste de l&#8217;île Java est divisé en plusieurs royaumes. L&#8217;empereur de
+Java, dont la résidence est dans la partie méridionale de l&#8217;île, a le
+premier rang, ensuite le sultan de Mataran et le roi de Bantam. Tseribon
+est gouverné par trois rois vassaux de la Compagnie, dont l&#8217;agrément est
+aussi nécessaire aux autres souverains pour monter sur leur trône
+précaire. Il y a chez tous ces rois une garde européenne qui répond de
+leur personne. La Compagnie a de plus quatre comptoirs fortifiés chez
+l&#8217;empereur, un chez le sultan, quatre à Bantam et deux à Tseribon. Ces
+souverains sont obligés de donner à la Compagnie leurs denrées aux taux
+d&#8217;un tarif qu&#8217;elle-même a fait. Elle en tire du riz, des sucres, du
+café, de l&#8217;étain, de l&#8217;arak, et leur fournit seule l&#8217;opium dont les
+Javanais font une grande consommation, et dont la vente produit des
+profits considérables.</p>
+
+<p>Batavia est l&#8217;entrepôt de toutes les productions des Moluques. La
+récolte des épiceries s&#8217;y apporte tout entière; on charge chaque année
+sur les vaisseaux ce qui est nécessaire pour la consommation de l&#8217;Europe
+et on brûle le reste. C&#8217;est ce commerce seul qui assure la richesse, je
+dirai même l&#8217;existence de la Compagnie des Indes hollandaises; il la met
+en état de supporter les frais immenses auxquels elle est obligée, et
+les déprédations de ses employés aussi fortes que ses dépenses mêmes.
+C&#8217;est aussi sur ce commerce exclusif et sur celui de Ceylan qu&#8217;elle
+dirige ses principaux soins. Je ne dirai rien sur Ceylan que je ne
+connais pas; la Compagnie vient d&#8217;y terminer une guerre ruineuse, avec
+plus de succès qu&#8217;elle n&#8217;a pu faire celle du golfe Persique, où ses
+comptoirs ont été détruits. Mais, comme nous sommes presque les seuls
+vaisseaux du roi qui aient pénétré dans les Moluques, on me permettra
+quelques détails sur l&#8217;état actuel de cette importante partie du monde,
+que son éloignement et le silence des Hollandais dérobent à la
+connaissance des autres nations.</p>
+
+<p>On ne comprenait autrefois sous le nom de Moluques que les petites îles
+situées presque sous la ligne, entre quinze degrés de latitude sud et
+cinquante degrés de latitude nord, le long de la côte occidentale de
+Gilolo, dont les principales sont Ternate, Tidor, Mothier ou Mothir,
+Machian et Bachian. Peu à peu ce nom est devenu commun à toutes les îles
+qui produisaient des épiceries. Banda, Amboine, Ceram, Bouro et toutes
+les îles adjacentes ont été rangées sous la même dénomination, dans
+laquelle même quelques-uns ont voulu, mais sans succès, faire entrer
+Bouton et Célèbes. Les Hollandais divisent aujourd&#8217;hui ces pays, qu&#8217;ils
+appellent pays d&#8217;Orient, en quatre gouvernements principaux, desquels
+dépendent les autres comptoirs, et qui ressortissent eux-mêmes de la
+haute régence de Batavia. Ces quatre gouvernements sont Amboine, Banda,
+Ternate et Macassar.</p>
+
+<p>D&#8217;Amboine, dont un <i>edel-heer</i> est gouverneur, relèvent six comptoirs;
+savoir, sur Amboine même, Hila et Larique, dont les résidents ont, l&#8217;un
+le grade de marchand, l&#8217;autre celui de sous-marchand; dans l&#8217;ouest
+d&#8217;Amboine, les îles Manipa et Boëro, sur la première desquelles est un
+simple teneur de livres, et sur la seconde notre bienfaiteur Hendrik
+Ouman, sous-marchand; Haroeko, petite île à peu près dans l&#8217;est-sud-est
+d&#8217;Amboine, où réside un sous-marchand; et enfin Saparoea, île aussi dans
+le sud-est et environ à quinze lieues d&#8217;Amboine. Il y réside un
+marchand, lequel a sous sa dépendance la petite île Neeslaw, où il
+détache un sergent et quinze hommes; il y a un petit fort construit sur
+une roche à Saparoea et un bon mouillage dans une jolie baie. Cette île
+et celle de Neeslaw fourniraient en clous la cargaison d&#8217;un navire.
+Toutes les forces du gouvernement d&#8217;Amboine consistent dans le fond de
+cent cinquante hommes, aux ordres d&#8217;un capitaine, un lieutenant et cinq
+enseignes. Il y a de plus deux officiers et un ingénieur.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Banda est plus considérable pour les fortifications,
+et la garnison y est plus nombreuse; le fond en est de trois cents
+hommes, commandés par un capitaine en premier, un capitaine en second,
+deux lieutenants, quatre enseignes et un officier d&#8217;artillerie. Cette
+garnison, ainsi que celle d&#8217;Amboine et des autres chefs-lieux, fournit
+tous les postes détachés. L&#8217;entrée à Banda est fort difficile pour qui
+ne la connaît pas. Il faut ranger de près la montagne de Gunongapi sur
+laquelle est un fort, en se méfiant d&#8217;un banc de roches qu&#8217;on laisse à
+bâbord. La passe n&#8217;a pas plus d&#8217;un mille de large, et on n&#8217;y trouve
+point de fond.</p>
+
+<p>Il convient ensuite de ranger le banc pour aller chercher par huit ou
+dix brasses sous le fort London le mouillage dans lequel peuvent ancrer
+cinq ou six vaisseaux.</p>
+
+<p>Trois postes dépendent du gouvernement de Banda Ouriën, où est un teneur
+de livres; Wayer, où réside un sous-marchand; et l&#8217;île Pulo Ry en Rhun,
+voisine de Banda, couverte aussi de muscades. C&#8217;est un grand marchand
+qui y commande. Il y a sur cette île un fort; il n&#8217;y peut mouiller que
+des sloops, encore sont-ils sur un banc qui défend les approches du
+fort. Il faudrait même le canonner à la voile, car tout attenant le banc
+il n&#8217;y a plus de fond. Au reste, il n&#8217;y a point d&#8217;eau douce sur l&#8217;île,
+la garnison est obligée de la faire venir de Banda. Je crois que l&#8217;île
+Arrow est aussi dans le district de ce gouvernement. Il y a dessus un
+comptoir avec un sergent et quinze hommes, et la Compagnie en retire des
+perles. Il n&#8217;en est pas ainsi de Timor et Solor, qui bien qu&#8217;elles en
+soient voisines, ressortissent directement de Batavia. Ces îles
+fournissent du bois de santal. Il est assez singulier que les Portugais
+aient conservé un poste à Timor, et plus singulier encore qu&#8217;ils n&#8217;en
+tirent pas un grand parti.</p>
+
+<p>Ternate a quatre comptoirs principaux dans sa dépendance; savoir,
+Gorontalo, Manado, Limbotto et Xullabessie. Les résidents des deux
+premiers ont le grade de sous-marchands; les seconds ne sont que teneurs
+de livres. Il en dépend en outre plusieurs petits postes commandés par
+des sergents. Deux cent cinquante hommes sont répartis dans le
+gouvernement de Ternate, aux ordres d&#8217;un capitaine, un lieutenant, neuf
+enseignes et un officier d&#8217;artillerie.</p>
+
+<p>Le gouvernement de Macassar, sur l&#8217;île Célèbes, lequel est occupé par un
+<i>edel-heer</i>, a dans son département quatre comptoirs: Boelacomba en
+Bonthain et Bima, où résident deux sous-marchands; Saleyer et Maros,
+dont les résidents ne sont que teneurs de livres.</p>
+
+<p>Macassar ou Jonpandam est la plus forte place des Moluques; toutefois
+les naturels du pays y resserrent soigneusement les Hollandais dans les
+limites de leur poste. La garnison y est composée de trois cents hommes,
+que commandent un capitaine en premier, un capitaine en second, deux
+lieutenants et sept enseignes.</p>
+
+<p>Il y a aussi un officier d&#8217;artillerie. On ne trouve pas d&#8217;épiceries dans
+le district de ce gouvernement, à moins qu&#8217;il ne soit vrai que Button en
+produit, ce que je n&#8217;ai pu vérifier. L&#8217;objet de son établissement a été
+de s&#8217;assurer d&#8217;un passage qui est une des clefs des Moluques, et
+d&#8217;ouvrir avec Célèbes et Bornéo un commerce avantageux. Ces deux grandes
+îles fournissent aux Hollandais de l&#8217;or, de la soie, du coton, des bois
+précieux, et même des diamants, en échange pour du fer, des draps et
+d&#8217;autres marchandises de l&#8217;Europe ou de l&#8217;Inde.</p>
+
+<p>Ce détail des différents postes occupés par les Hollandais dans les
+Moluques est à peu de chose près exact.</p>
+
+<p>La police qu&#8217;ils y ont établie fait honneur aux lumières de ceux qui
+étaient alors à la tête de la Compagnie.</p>
+
+<p>Lorsqu&#8217;ils en eurent chassé les Espagnols et les Portugais, succès qui
+avaient été le fruit des combinaisons les plus éclairées, du courage et
+de la patience, ils sentirent bien que ce n&#8217;était pas assez, pour rendre
+le commerce des épiceries exclusif, d&#8217;avoir éloigné des Moluques tous
+les Européens. Le grand nombre de ces îles en rendait la garde presque
+impossible, il ne l&#8217;était pas moins d&#8217;empêcher un commerce de
+contrebande des insulaires avec la Chine, les Philippines, Macassar et
+tous les vaisseaux interlopes qui voudraient le tenter. La Compagnie
+avait encore plus à craindre qu&#8217;on n&#8217;enlevât des plants d&#8217;arbres et
+qu&#8217;on ne parvînt à les faire réussir ailleurs. Elle prit donc le parti
+de détruire, autant qu&#8217;il serait possible, les arbres d&#8217;épiceries dans
+toutes ces îles, en ne les laissant subsister que sur quelques-unes qui
+fussent petites et faciles à garder; alors tout se trouvait réduit à
+bien fortifier ces dépôts précieux. Il fallut soudoyer les souverains,
+dont cette denrée faisait le revenu, pour les engager à consentir à ce
+qu&#8217;on en anéantît ainsi la source. Tel est le subside annuel de vingt
+mille risdales que la Compagnie hollandaise paie au roi de Ternate et à
+quelques autres princes des Moluques. Lorsqu&#8217;elle n&#8217;a pu déterminer
+quelqu&#8217;un de ces souverains à permettre que l&#8217;on brûlât ses plants, elle
+les brûlait malgré eux, si elle était la plus forte, ou bien elle leur
+achetait annuellement les feuilles des arbres encore vertes, sachant
+bien qu&#8217;après trois ans de ce dépouillement les arbres périraient; ce
+qu&#8217;ignorent sans doute les Indiens.</p>
+
+<p>Par ce moyen, tandis que la cannelle ne se récolte que sur Ceylan, les
+îles Banda ont été seules consacrées à la culture de la muscade; Amboine
+et Uleaster, qui y touchent, à la culture du girofle, sans qu&#8217;il soit
+permis d&#8217;avoir du girofle à Banda, ni de la muscade à Amboine. Ces
+dépôts en fournissent au-delà de la consommation du monde entier. Les
+autres postes des Hollandais dans les Moluques ont pour objet d&#8217;empêcher
+les autres nations de s&#8217;y établir, de faire des recherches continuelles
+pour découvrir et brûler les arbres d&#8217;épiceries et de fournir à la
+subsistance des seules îles où on les cultive. Au reste, tous les
+ingénieurs et marins employés dans cette partie sont obligés, en sortant
+d&#8217;emploi, de remettre leurs cartes et plans, et de prêter serment qu&#8217;ils
+n&#8217;en conservent aucun. Il n&#8217;y a pas longtemps qu&#8217;un habitant de Batavia
+a été fouetté, marqué et relégué sur une île presque déserte, pour avoir
+montré à un Anglais un plan des Moluques.</p>
+
+<p>La récolte des épiceries se commence en décembre, et les vaisseaux
+destinés à s&#8217;en charger arrivent dans le courant de janvier à Amboine et
+Banda, d&#8217;où ils repartent pour Batavia en avril et mai. Il va aussi tous
+les ans deux vaisseaux à Ternate, dont les voyages suivent de même la
+loi des moussons. De plus, il y a quelques sénaus de douze ou quatorze
+canons destinés à croiser dans ces parages.</p>
+
+<p>Chaque année, les gouverneurs d&#8217;Amboine et de Banda assemblent, vers la
+mi-septembre, tous les orencaies ou chefs de leurs départements. Ils
+leur donnent d&#8217;abord des festins et des fêtes qui durent plusieurs
+jours, et ensuite ils partent avec eux dans de grands bateaux nommés
+coracores, pour faire la tournée de leur gouvernement et brûler les
+plants d&#8217;épiceries inutiles. Les résidents des comptoirs particuliers
+sont obligés de se rendre auprès de leurs gouverneurs généraux et de les
+accompagner dans cette tournée qui finit ordinairement à la fin
+d&#8217;octobre ou au commencement de novembre et dont le retour est célébré
+par de nouvelles fêtes. Lorsque nous étions à Boëro, M. Ouman se
+disposait à partir pour Amboine avec les orencaies de son île.</p>
+
+<p>Les Hollandais ont maintenant la guerre avec les habitants de Ceram, île
+riche en clous. Ces insulaires ne veulent point laisser détruire leurs
+plants, et ils ont chassé la Compagnie de tous les postes principaux
+qu&#8217;elle occupait sur leur terrain: elle n&#8217;a conservé que le petit
+comptoir de Savaï, situé dans la partie septentrionale de l&#8217;île, où elle
+tient un sergent et quinze hommes. Les Ceramois ont des armes à feu et
+de la poudre, et tous, indépendamment d&#8217;un patois national, parlent bien
+le malais. Les Papous sont aussi continuellement en guerre avec la
+Compagnie et ses vassaux. On leur a vu des bâtiments armés de pierriers
+et montés de deux cents hommes. Le roi de Salviati, l&#8217;une de leurs plus
+grandes îles, vient d&#8217;être arrêté par surprise, comme il allait rendre
+hommage au roi de Ternate, duquel il est vassal, et les Hollandais le
+retiennent prisonnier.</p>
+
+<p>Quoi de plus sage que le plan que nous venons d&#8217;exposer? Quelles mesures
+pouvaient être mieux concertées pour établir et pour soutenir un
+commerce exclusif? Aussi la Compagnie en jouit-elle depuis longtemps, et
+c&#8217;est à quoi elle doit cet état de splendeur qui la rend plus semblable
+à une puissante république qu&#8217;à une société de marchands. Mais, ou je me
+trompe fort, ou le temps n&#8217;est pas loin auquel ce commerce précieux doit
+recevoir de mortelles atteintes. J&#8217;oserai le dire, pour en détruire
+l&#8217;exclusion, il n&#8217;y a qu&#8217;à le vouloir. La meilleure sauvegarde des
+Hollandais est l&#8217;ignorance du reste de l&#8217;Europe sur l&#8217;état véritable de
+ces îles, et le nuage mystérieux qui enveloppe ce jardin des Hespérides.
+Mais il est des difficultés que la force de l&#8217;homme ne peut vaincre, et
+des inconvénients auxquels toute sa sagesse ne saurait remédier. Les
+Hollandais peuvent bien construire à Amboine et à Banda des
+fortifications respectables, ils peuvent les munir de garnisons
+nombreuses; mais, après quelques années, des tremblements de terre,
+presque périodiques, viennent renverser de fond en comble tous ces
+ouvrages, et chaque année la malignité du climat emporte les deux tiers
+des soldats, matelots et ouvriers qu&#8217;on y envoie.</p>
+
+<p>Voilà des maux sans remède. Les forts de Banda, bouleversés ainsi il y a
+trois ans, sont à peine reconstruits aujourd&#8217;hui; ceux d&#8217;Amboine ne le
+sont pas encore.</p>
+
+<p>D&#8217;ailleurs la Compagnie a pu parvenir à détruire, dans quelques îles,
+une partie des épiceries connues; mais il en est qu&#8217;elle ne connaît pas,
+et d&#8217;autres même qu&#8217;elle connaît et qui se défendent contre ses efforts.</p>
+
+<p>Aujourd&#8217;hui les Anglais fréquentent beaucoup les parages des Moluques,
+et ce n&#8217;est assurément pas sans dessein. Il y avait plusieurs années que
+de petits bâtiments qui partaient de Bancoui étaient venus examiner les
+passages et prendre les connaissances relatives à cette navigation
+difficile. On a lu que les habitants de Button nous ont dit que trois
+navires anglais avaient depuis peu passé dans ce détroit; nous avons
+aussi parlé des secours qu&#8217;ils ont donnés à l&#8217;infortuné souverain de
+Balimbuam, et il paraît certain que c&#8217;est d&#8217;eux aussi que les Ceramois
+tirent de la poudre et des armes; ils leur avaient même construit un
+fort que le capitaine Le Clerc nous a dit avoir détruit, et dans lequel
+il a trouvé deux canons. En 1764, M. Watson, qui commandait le
+<i>Kinsberg</i>, frégate de vingt-six canons, vint à l&#8217;entrée de Savaï, s&#8217;y
+fit donner à coups de fusils un pilote pour le conduire au mouillage et
+commit beaucoup de vexations dans ce faible comptoir. Il fit aussi je ne
+sais quelle tentative chez les Papous, mais elle ne lui réussit pas.</p>
+
+<p>Sa chaloupe fut enlevée par ces Indiens, et tous les Européens qui
+étaient dedans, y compris un garde de la marine qui la commandait,
+furent faits prisonniers et depuis attachés à des poteaux, circoncis et
+massacrés dans les tourments.</p>
+
+<p>Il semble, au reste, que les Anglais ne veulent point cacher leurs
+projets à la Compagnie hollandaise. Il y a quatre ans qu&#8217;ils établissent
+un poste dans une des îles des Papous, nommée Soloc ou Tafara. J&#8217;ignore
+quel fut le fondateur de cet établissement mais les Anglais ne l&#8217;ont
+gardé que trois ans. Ils viennent de l&#8217;abandonner, et le gouverneur a
+passé à Batavia en 1768 sur le Patty, capitaine Dodwell, d&#8217;où il s&#8217;est
+rendu à Bancoul, où le Patty a coulé bas dans la rade. Ce poste
+fournissait des nids d&#8217;oiseaux, de la nacre, des dents d&#8217;éléphant, des
+perles et des tripans ou <i>swalopps</i>, espèce de glu ou d&#8217;écume dont les
+Chinois font grand cas. Ce que je trouve merveilleux, c&#8217;est qu&#8217;ils
+venaient vendre leurs cargaisons à Batavia, je le sais du négociant qui
+les y achetait. Le même homme m&#8217;a assuré que les Anglais avaient aussi
+des épiceries par le moyen de ce poste; peut-être les tiraient-ils des
+Ceramois.</p>
+
+<p>Pourquoi l&#8217;ont-ils abandonné? C&#8217;est ce que j&#8217;ignore. Il se peut qu&#8217;ayant
+déjà levé un grand nombre de plants d&#8217;épiceries, les ayant transplantés
+dans quelqu&#8217;une de leurs possessions aux Indes, et se croyant assurés de
+leur réussite, ils aient abandonné un poste dispendieux, trop capable
+d&#8217;alarmer une nation et d&#8217;en éclairer une autre.</p>
+
+<p>Nous apprîmes à Batavia les premières nouvelles des vaisseaux dont nous
+avions plusieurs fois dans notre voyage retrouvé la trace. M. Wallis y
+était arrivé en janvier 1768, et reparti presque aussitôt. M. Carteret,
+séparé involontairement de son chef, peu après être sorti du détroit de
+Magellan, a fait un voyage plus long de beaucoup, et dont je crois les
+aventures plus compliquées. Il est venu à Macassar à la fin de mars de
+la même année, ayant perdu presque tout son équipage et son vaisseau
+étant délabré. Les Hollandais n&#8217;ont pas voulu le souffrir à Jonpandam et
+l&#8217;ont renvoyé à Bontain, consentant avec peine à ce qu&#8217;il y prît des
+Maures pour remplacer les hommes qu&#8217;il avait perdus; après deux mois de
+séjour dans l&#8217;île Célèbes, il s&#8217;est rendu le 3 juin à Batavia, où il a
+caréné, et d&#8217;où il n&#8217;est reparti que le 15 de septembre, c&#8217;est-à-dire
+douze jours seulement avant que nous y arrivassions. M. Carteret a peu
+parlé ici de son voyage; il en a dit assez cependant pour qu&#8217;on ait su
+que dans un passage qu&#8217;il nomme le détroit de Saint-Georges, il a eu
+affaire avec des Indiens dont il montrait les flèches, qui ont blessé
+plusieurs de ses gens, entre autres son second, lequel est reparti de
+Batavia sans être guéri.</p>
+
+<p>Il n&#8217;y avait pas plus de huit ou dix jours que nous étions à Batavia,
+lorsque les maladies commencèrent à s&#8217;y déclarer. De la santé la
+meilleure en apparence on passait en trois jours au tombeau. Plusieurs
+de nous furent attaqués de fièvres violentes, et nos malades
+n&#8217;éprouvaient aucun soulagement à l&#8217;hôpital. J&#8217;accélérai, autant qu&#8217;il
+m&#8217;était possible, l&#8217;expédition de nos besoins; mais notre sabandar étant
+aussi tombé malade et ne pouvant plus agir, nous essuyâmes des
+difficultés et des lenteurs. Ce ne fut que le 16 octobre que je pus être
+en état de sortir, et j&#8217;appareillai pour aller mouiller en dehors de la
+rade; <i>L&#8217;Étoile</i> ne devait avoir son biscuit que ce jour-là. Elle ne
+finit de l&#8217;embarquer qu&#8217;à la nuit, et dès que le vent le lui permit,
+elle vint mouiller auprès de nous. Presque tous les officiers de mon
+bord étaient ou déjà malades, ou ressentaient des dispositions à le
+devenir. Le nombre des dysenteries n&#8217;avait point diminué dans les
+équipages, et le séjour prolongé à Batavia eût certainement fait plus de
+ravages parmi nous que n&#8217;avait fait le voyage entier. Notre Tahitien,
+que l&#8217;enthousiasme de tout ce qu&#8217;il voyait avait sans doute préservé
+quelque temps de l&#8217;influence de ce climat pernicieux, tomba malade dans
+les derniers jours, et sa maladie a été fort longue, quoiqu&#8217;il ait eu
+pour les remèdes toute la docilité à laquelle pourrait se dévouer un
+homme né à Paris; aussi, quand il parle de Batavia, ne la nomme-t-il que
+la terre qui tue, <i>enoua maté</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3>
+
+
+<p>Le 16 octobre, j&#8217;appareillai seul de la rade de Batavia pour mouiller
+par sept brasses et demie, fond de vase molle, environ une lieue en
+dehors. <i>L&#8217;Étoile</i>, qui ne put avoir son pain que fort tard, appareilla
+à trois heures du matin; et gouvernant sur les feux que je tins allumés
+toute la nuit, elle vint mouiller auprès de moi.</p>
+
+<p>Comme la route pour sortir de Batavia est intéressante, on me permettra
+le détail de celle que j&#8217;ai faite.</p>
+
+<p>Le 17 nous fûmes sous voiles à cinq heures du matin et nous gouvernâmes
+au nord-quart-nord-est pour passer dans l&#8217;est de Rotterdam environ à une
+demi-lieue; puis au nord-ouest-quart-nord pour passer au sud de Horn et
+de Harlem; ensuite du ouest-quart-nord-ouest au ouest-quart-sud-ouest,
+pour ranger au nord les îles d&#8217;Amsterdam et de Middelbourg, sur la
+dernière desquelles est un pavillon; puis à l&#8217;ouest, laissant à tribord
+une balise placée dans le sud de la Petite Cambuis. À midi, nous
+observâmes cinq degrés cinquante cinq minutes de latitude méridionale,
+et nous étions pour lors nord et sud de la pointe sud-est de la Grande
+Cambuis, environ à un mille. J&#8217;ai de là fait route pour passer entre
+deux balises placées, l&#8217;une au sud de la pointe nord-ouest de la Grande
+Cambuis, l&#8217;autre est et ouest de l&#8217;île des Anthropophages, autrement
+dite Pulo Laki. Pour lors, on longe la côte à la distance qu&#8217;on veut ou
+qu&#8217;on peut. À cinq heures et demie, le courant nous affalant sur la
+côte, je mouillai une ancre à jet par onze brasses, fond de vase, la
+pointe nord-ouest de la baie de Bantam me restant à
+ouest-quart-nord-ouest-20-ouest environ cinq lieues, et le milieu de
+Pulo Baby au nord-ouest-5-ouest trois lieues.</p>
+
+<p>Le 18, à deux heures du matin, nous étions à la voile, mais il nous
+fallut mouiller le soir; ce ne fut que le 19 après midi que nous
+sortîmes du détroit de la Sonde, passant au nord de l&#8217;île du Prince.
+Nous observâmes à midi six degrés trente minutes de latitude australe,
+et à quatre heures après midi, étant environ à quatre lieues de la
+pointe nord-ouest de l&#8217;île du Prince, je pris mon point de départ sur la
+carte de M. d&#8217;Après par six degrés vingt et une minutes de latitude
+australe et cent deux degrés de longitude orientale du méridien de
+Paris. Au reste, on peut mouiller partout le long de l&#8217;île de Java.</p>
+
+<p>Les Hollandais y entretiennent de petits postes de distance en distance,
+et chacun d&#8217;eux a ordre d&#8217;envoyer un soldat à bord des vaisseaux qui
+passent avec un registre sur lequel on prie d&#8217;inscrire le nom du
+vaisseau, d&#8217;où il vient et où il va. On met ce qu&#8217;on veut sur ce
+registre; mais je suis fort éloigné d&#8217;en blâmer l&#8217;usage, puisque, par ce
+moyen, on peut avoir des nouvelles de bâtiments dont souvent on est
+inquiet, et que d&#8217;ailleurs le soldat chargé de présenter ce registre
+apporte aussi des poules, des tortues et d&#8217;autres rafraîchissements
+qu&#8217;il vend à fort bon compte. Il n&#8217;y avait plus de scorbut au moins
+apparent à bord de mes vaisseaux; mais beaucoup de gens y étaient
+attaqués du flux de sang. Je pris donc le pari de faire route pour l&#8217;île
+de France, sans attendre <i>L&#8217;Étoile</i>, et je lui en fis le signal le 20.</p>
+
+<p>Cette route n&#8217;eut rien de remarquable que le beau et bon temps qui l&#8217;a
+rendue fort courte. Nous eûmes constamment le vent de sud-est très
+frais. Nous en avions besoin; car le nombre des malades augmentait
+chaque jour, les convalescences étaient fort longues, et il se joignit
+aux flux de sang des fièvres chaudes; un de mes charpentiers en mourut
+la nuit du 30 au 31. Ma mâture me causait aussi beaucoup d&#8217;inquiétude.
+Il y avait lieu d&#8217;appréhender que le grand mât ne rompît cinq ou six
+pieds au-dessous du trélingage. Je le fis jumeler, et pour le soulager,
+je dégréai le mât de perroquet et tins toujours deux ris dans le grand
+hunier.</p>
+
+<p>Ces précautions retardaient considérablement notre marche; malgré cela,
+le dix-huitième jour de notre sortie de Batavia, nous eûmes la vue de
+l&#8217;île Rodrigue, et le surlendemain celle de l&#8217;île de France.</p>
+
+<p>Le 5 novembre à quatre heures du soir, nous étions nord et sud de la
+pointe nord-est de l&#8217;île Rodrigue.</p>
+
+<p>Nous avions eu connaissance de l&#8217;île Ronde le 7 à midi; à cinq heures du
+soir, nous étions nord et sud de son milieu. Nous tirâmes du canon à
+l&#8217;entrée de la nuit, espérant qu&#8217;on allumerait le feu de la pointe aux
+Canonniers; mais ce feu, mentionné par M. d&#8217;Après dans son instruction,
+ne s&#8217;allume plus, de manière qu&#8217;après avoir doublé le coin de Mire qu&#8217;on
+peut ranger d&#8217;aussi près qu&#8217;on veut, je me trouvai fort embarrassé pour
+éviter la batture dangereuse qui avance plus d&#8217;une demi-lieue au large
+de la pointe aux Canonniers. Je louvoyai, afin de m&#8217;entretenir au vent
+du port, tirant de temps en temps un coup de canon; enfin, entre onze
+heures et minuit, il vint à bord un des pilotes du port entretenus par
+le roi. Je me croyais hors de peine, et je lui avais remis la conduite
+du bâtiment, lorsque à trois heures et demie il nous échoua près de la
+baie des Tombeaux.</p>
+
+<p>Par bonheur il n&#8217;y avait pas de mer, et la man&#339;uvre que nous fîmes
+rapidement pour tâcher d&#8217;abattre du côté du large nous réussit; mais que
+l&#8217;on conçoive quelle douleur mortelle c&#8217;eût été pour nous, après tant de
+dangers nécessaires heureusement évités, de venir échouer au port par la
+faute d&#8217;un ignorant auquel l&#8217;ordonnance nous forçait de nous livrer.
+Nous en fûmes quittes pour quarante-cinq pieds de notre fausse quille
+qui furent emportés.</p>
+
+<p>Le 8 dans la matinée, nous entrâmes dans le port où nous fûmes amarrés
+dans la journée. <i>L&#8217;Étoile</i> parut à six heures du soir et ne put entrer
+que le lendemain.</p>
+
+<p>Nous nous trouvâmes être en arrière d&#8217;un jour, et nous y reprîmes la
+date de tout le monde.</p>
+
+<p>Dès le premier jour, j&#8217;envoyai tous mes malades à l&#8217;hôpital, je donnai
+l&#8217;état de mes besoins en vivres et agrès, et nous travaillâmes
+sur-le-champ à disposer la frégate pour être carénée. Je pris tous les
+ouvriers du port qu&#8217;on put me donner et tous ceux de l&#8217;Étoile, étant
+déterminé à partir aussitôt que je serais prêt. Le 16 et le 18, on
+chauffa la frégate. Nous trouvâmes son doublage vermoulu, mais son
+flanc-bord était aussi sain qu&#8217;en sortant du chantier.</p>
+
+<p>Nous fûmes obligés de changer ici une partie de notre mâture. Notre
+grand mât avait un enton au pied et devait manquer par là aussitôt que
+par la tête, où la mèche était cassée. On me donna un grand mât d&#8217;une
+seule pièce, deux mâts de hune, des ancres, des câbles et du filin dont
+nous étions absolument indigents. Je remis dans les magasins du roi mes
+vieux vivres, et j&#8217;en repris pour cinq mois. Je livrai pareillement à M.
+Poivre, intendant de l&#8217;île de France, le fer et les clous embarqués à
+bord de <i>L&#8217;Étoile</i>, ma cucurbite, ma ventouse, beaucoup de médicaments,
+et quantité d&#8217;effets devenus inutiles pour nous et dont cette colonie
+avait besoin. Je donnai aussi à la légion vingt-trois soldats qui me
+demandèrent à y être incorporés. Messieurs de Commerçon et Verron
+consentirent pareillement à différer leur retour en France; le premier
+pour examiner l&#8217;histoire naturelle de ces îles et celle de Madagascar;
+le second pour être à portée d&#8217;aller observer dans l&#8217;Inde le passage de
+Vénus; on me demanda de plus M. de Romainville, ingénieur, et quelques
+jeunes volontaires et pilotins pour la navigation d&#8217;Inde en Inde.</p>
+
+<p>Il n&#8217;était pas malheureux, après un aussi long voyage, d&#8217;être encore en
+état d&#8217;enrichir cette colonie d&#8217;hommes et d&#8217;effets nécessaires. La joie
+que j&#8217;en ressentis fut cruellement altérée par la perte que nous y fîmes
+du chevalier du Bouchage, enseigne de vaisseau, sujet d&#8217;un mérite
+distingué, qui joignait aux connaissances qui font le grand officier de
+mer toutes les qualités du c&#339;ur et de l&#8217;esprit qui rendent un homme
+précieux à ses amis. Les soins affectueux et l&#8217;habileté de M. de la
+Porte, notre chirurgien major, n&#8217;ont pu le sauver. Il mourut dans mes
+bras le 17 novembre, d&#8217;une dysenterie commencée à Batavia. Peu de jours
+après, un jeune fils de M. le Moyne, commissaire ordonnateur de la
+marine, embarqué avec moi volontaire et nommé depuis peu garde de la
+marine, mourut de la poitrine.</p>
+
+<p>J&#8217;admirai à l&#8217;île de France les forges qui y ont été établies par
+messieurs de Rostaing et Hermans. Il en est peu d&#8217;aussi belles en
+Europe, et le fer qu&#8217;elles fabriquent est de la première qualité. On ne
+conçoit pas ce qu&#8217;il a fallu de constance et d&#8217;habileté pour
+perfectionner cet établissement, et ce qu&#8217;il a coûté de frais.</p>
+
+<p>Il y a maintenant neuf cents nègres, dont M. Hermans fait exercer un
+bataillon de deux cents hommes, parmi lesquels s&#8217;est établi l&#8217;esprit de
+corps. Ils sont entre eux fort délicats sur le choix de leurs camarades
+et refusent d&#8217;admettre tous ceux qui ont commis la moindre friponnerie.
+Comment se peut-il que le point d&#8217;honneur se trouve avec l&#8217;esclavage?</p>
+
+<p>Pendant notre séjour ici, nous avions constamment joui du plus beau
+temps. Le 5 décembre, le ciel commença à se couvrir de gros nuages, les
+montagnes s&#8217;embrumèrent, tout annonça la saison des pluies et l&#8217;approche
+de l&#8217;ouragan qui se fait sentir dans ces îles presque toutes les années.
+Le 10, j&#8217;étais prêt à mettre à la voile, la pluie et le vent debout ne
+me le permirent pas; Je ne pus appareiller que le 12 au matin, laissant
+<i>L&#8217;Étoile</i> au moment d&#8217;être carénée. Ce bâtiment ne pouvait être en état
+de sortir avant la fin du mois, et notre jonction était dorénavant
+inutile. Cette flûte, sortie de l&#8217;île de France à la fin du mois, de
+décembre, est arrivée en France un mois après moi. À midi, je pris mon
+point de départ par la latitude australe observée de vingt degrés
+vingt-deux minutes, et par cinquante-quatre degrés quarante minutes de
+longitude à l&#8217;est de Paris.</p>
+
+<p>Le temps fut d&#8217;abord très couvert, avec des grains et de la pluie. Nous
+ne pûmes avoir connaissance de l&#8217;île de Bourbon. À mesure que nous nous
+éloignâmes, le temps devint plus beau. Le vent était favorable et frais,
+mais bientôt notre nouveau grand mât nous causa les mêmes inquiétudes
+que le premier, il faisait à la tête un arc si considérable que je
+n&#8217;osai me servir du grand perroquet ni porter le hunier tout haut.</p>
+
+<p>Depuis le 22 décembre jusqu&#8217;au 8 janvier, nous eûmes constamment vent
+debout, mauvais temps ou calme. Ces vents d&#8217;ouest étaient, me disait-on,
+sans exemple ici dans cette saison. Ils ne nous en molestèrent pas moins
+quinze jours de suite que nous passâmes à la cape ou à louvoyer avec une
+très grosse mer. Nous eûmes la connaissance de la côte d&#8217;Afrique avant
+que d&#8217;avoir eu la sonde. Lors de la vue de cette terre que nous prîmes
+pour le cap des Basses, nous n&#8217;avions pas de fonds. Le 30 nous trouvâmes
+soixante-dix-huit brasses, et, depuis ce jour nous nous entretînmes sur
+le banc des Eguilles, avec la vue presque continuelle de la côte.
+Bientôt, nous rencontrâmes plusieurs navires hollandais de la flotte de
+Batavia. L&#8217;avant-coureur en était parti le 20 octobre et la flotte le 26
+novembre: les Hollandais étaient encore plus surpris que nous de ces
+vents d&#8217;ouest qui soufflaient ainsi contre saison.</p>
+
+<p>Enfin, le 8 janvier au matin, nous eûmes connaissance du cap False, et,
+bientôt après, la vue des terres du cap de Bonne-Espérance. J&#8217;observai
+qu&#8217;à cinq lieues dans l&#8217;est-sud-est du cap False, il y a une roche sous
+l&#8217;eau fort dangereuse; qu&#8217;à l&#8217;est du cap de Bonne Espérance est un récif
+qui s&#8217;avance plus d&#8217;un tiers de lieue au large, et au pied du cap même
+un rocher qui met au large à la même distance. J&#8217;avais atteint un
+vaisseau hollandais aperçu le matin, et j&#8217;avais diminué de voiles pour
+ne pas le dépasser, afin de le suivre en cas qu&#8217;il voulut entrer de
+nuit. À sept heures du soir, il amena perroquets, bonnettes, et même ses
+huniers; pour lors je pris le bord du large, et je louvoyai toute la
+nuit avec un grand frais de vent de sud, variable du sud-sud-est au
+sud-sud-ouest.</p>
+
+<p>Au point du jour, les courants nous avaient entraînés de près de neuf
+lieues dans l&#8217;ouest-nord-ouest; le vaisseau hollandais était à plus de
+quatre lieues sous le vent à nous. Il fallut forcer de voiles pour
+regagner ce que nous avions perdu. À neuf heures du matin, nous
+mouillâmes dans la baie du Cap, à la tête de la rade. Il y avait ici
+quatorze grands navires de toutes nations, et il en arriva plusieurs
+autres pendant le séjour que nous y fîmes. M. Carteret en était sorti le
+jour des Rois. Nous saluâmes de quinze coups de canon la ville, qui nous
+en rendit un pareil nombre.</p>
+
+<p>Nous eûmes tout lieu de nous louer du gouverneur et des habitants du cap
+de Bonne-Espérance; ils s&#8217;empressèrent de nous procurer l&#8217;utile et
+l&#8217;agréable. Je ne m&#8217;arrêterai point à décrire cette place que tout le
+monde connaît. Le Cap relève immédiatement de l&#8217;Europe et n&#8217;est point
+dans la dépendance de Batavia, ni pour l&#8217;administration militaire et
+civile, ni pour la nomination des emplois. Il suffit même d&#8217;en avoir
+exercé un au Cap pour n&#8217;en pouvoir posséder aucun à Batavia.</p>
+
+<p>Cependant le conseil du Cap correspond avec celui de Batavia pour les
+affaires de commerce. Il est composé de huit personnes, du nombre
+desquelles est le gouverneur qui en est le président. Le gouverneur
+n&#8217;entre point dans le conseil de justice auquel préside le commandant en
+second; seulement il signe les arrêts de mort.</p>
+
+<p>Il y a un poste militaire à False baye et un à la Baie de Saldanha.
+Cette dernière, qui forme un port superbe à l&#8217;abri de tous les vents,
+n&#8217;a pu devenir le chef-lieu parce qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;eau. On travaille
+maintenant à augmenter l&#8217;établissement de False-baye; c&#8217;est où les
+vaisseaux mouillent pendant l&#8217;hiver, quand la baie du Cap est interdite.
+On y trouve les mêmes secours et à tout aussi bon compte qu&#8217;au Cap. Il y
+a par terre huit lieues de mauvais chemin d&#8217;un de ces lieux à l&#8217;autre.</p>
+
+<p>À peu près à moitié chemin des deux est le canton de Constance, qui
+produit le fameux vin de ce nom. Ce vignoble, où l&#8217;on cultive des plants
+de muscat d&#8217;Espagne, est fort petit, mais il est faux qu&#8217;il appartienne
+à la Compagnie et qu&#8217;il soit, comme on le croit ici, entouré de murs et
+gardé. On le distingue en haut Constance et petit Constance, séparés par
+une haie, et appartenant à deux propriétaires différents. Le vin qui s&#8217;y
+recueille est à peu près égal en qualité, quoique chacun des deux
+Constances ait ses partisans. Il se fait, année commune, cent vingt à
+cent trente barriques de ce vin, dont la Compagnie prend un tiers à un
+prix tarifé, le reste se vend aux acheteurs qui se présentent.</p>
+
+<p>Le prix actuel est de trente piastres l&#8217;<i>alvrame</i> ou le baril de
+soixante et dix bouteilles de vin blanc, trente-cinq piastres
+l&#8217;<i>alvrame</i> de rouge. Mes camarades et moi nous allâmes dîner chez M. de
+Vanderspie, propriétaire du haut Constance. Il nous fit la meilleure
+chère du monde, et nous y bûmes beaucoup de son vin, soit en dînant,
+soit en goûtant des différentes pièces pour faire notre emplette.</p>
+
+<p>Les plantations des Hollandais se sont fort étendues sur toute la côte,
+et l&#8217;abondance y est partout le fruit de la culture, parce que le
+cultivateur, soumis aux seules lois, y est libre et sûr de sa propriété.
+Il y a des habitants jusqu&#8217;à près de cent cinquante lieues de la
+capitale; ils n&#8217;ont d&#8217;ennemis à craindre que les bêtes féroces; car les
+Hottentots ne les molestent point. Une des plus belles parties de la
+colonie du Cap est celle à laquelle on a donné le nom de petite
+Rochelle. C&#8217;est une peuplade de Français chassés de leur patrie par la
+révocation de l&#8217;édit de Nantes. Elle surpasse toutes les autres par la
+fécondité du terrain et l&#8217;industrie des colons. Ils ont conservé à cette
+mère adoptive le nom de leur ancienne patrie, qu&#8217;ils aiment toujours,
+toute rigoureuse qu&#8217;elle leur a été.</p>
+
+<p>Le gouvernement envoie de temps en temps des caravanes visiter
+l&#8217;intérieur du pays. Il s&#8217;en est fait une de huit mois en 1763. Le
+détachement perça dans le nord et fit, m&#8217;a-t-on assuré, des découvertes
+importantes; ce voyage n&#8217;eut pas cependant le succès qu&#8217;on devait s&#8217;en
+promettre; le mécontentement et la discorde se mirent dans le
+détachement et forcèrent le chef à revenir sur ses pas, laissant ses
+découvertes imparfaites. Les Hollandais avaient eu connaissance d&#8217;une
+nation jaune, dont les cheveux sont longs, et qui leur a paru très
+farouche.</p>
+
+<p>C&#8217;est dans ce voyage que l&#8217;on a trouvé le quadrupède de dix-sept pieds
+de hauteur, dont j&#8217;ai remis le dessin à M. de Buffon; c&#8217;était une
+femelle qui allaitait un faon dont la hauteur n&#8217;était encore que de sept
+pieds.</p>
+
+<p>On tua la mère, le faon fut pris vivant, mais il mourut après quelques
+jours de marche. M. de Buffon m&#8217;a assuré que cet animal est celui que
+les naturalistes nomment la girafe. On n&#8217;en avait pas revu depuis celui
+qui fut apporté à Rome du temps de César, et montré à l&#8217;amphithéâtre. On
+a aussi trouvé il y a trois ans, et apporté au Cap, où il n&#8217;a vécu que
+deux mois, un quadrupède d&#8217;une grande beauté, lequel tient du taureau,
+du cheval et du cerf, et dont le genre est absolument nouveau. J&#8217;ai
+pareillement remis à M. de Buffon le dessin exact de cet animal dont je
+crois que la force et la vitesse égalent la beauté. Ce n&#8217;est pas sans
+raison que l&#8217;Afrique a été nommée la mère des monstres.</p>
+
+<p>Munis de bons vivres, de vins et de rafraîchissements de toute espèce,
+nous appareillâmes de la rade du Cap le 17 après midi. Nous passâmes
+entre l&#8217;île Roben et la côte; à six heures du soir, le milieu de cette
+île nous restait au sud-sud-est-4&#8217;&#8217;-sud environ à quatre lieues de
+distance; c&#8217;est d&#8217;où je pris mon point de départ par quarante-trois
+degrés quarante minutes de latitude sud, et quinze degrés quarante-huit
+minutes de longitude orientale de Paris. Je désirais de rejoindre M.
+Carteret sur lequel j&#8217;avais certainement un grand avantage de marche,
+mais qui avait encore onze jours d&#8217;avance sur moi.</p>
+
+<p>Je dirigeai ma route pour prendre connaissance de l&#8217;île Sainte-Hélène,
+afin de m&#8217;assurer la relâche à l&#8217;Ascension, relâche qui devait faire le
+salut de mon équipage. Effectivement, nous en eûmes la vue le 29 à deux
+heures après midi, et le relèvement que nous en fîmes ne nous donna de
+différence avec l&#8217;estime de notre route que huit à dix lieues. La nuit
+du 3 au 4 février étant par la latitude de l&#8217;Ascension et m&#8217;en faisant
+environ à dix-huit lieues de distance, je fis courir sous les deux
+huniers. Au point du jour, nous vîmes l&#8217;île à peu près à neuf lieues de
+distance, et à onze heures nous mouillâmes dans l&#8217;anse du nord-ouest ou
+de la montagne de la Croix, par douze brasses, fond de sable de corail.
+Suivant les observations de M, l&#8217;abbé de la Caille, nous étions à ce
+mouillage par sept degrés cinquante-quatre minutes de latitude sud, et
+seize degrés dix-neuf minutes de longitude occidentale de Paris.</p>
+
+<p>À peine eûmes-nous jeté l&#8217;ancre que je fis mettre les bateaux à la mer
+et partir trois détachements pour la pêche de la tortue; le premier dans
+l&#8217;anse du Nord-Est; le second dans l&#8217;anse du Nord-Ouest, vis-à-vis de
+laquelle nous étions; le troisième dans l&#8217;anse aux Anglais, laquelle est
+dans le sud-ouest de l&#8217;île. Tout nous promettait une pêche favorable; il
+n&#8217;y avait point d&#8217;autre navire que le nôtre, la saison était avantageuse
+et nous entrions en nouvelle lune. Aussitôt après le départ des
+détachements, je fis toutes mes dispositions pour jumeler, au-dessous du
+capelage, mes deux mâts majeurs: savoir, le grand mât avec un petit mât
+de hune, le gros bout en haut; et le mât de misaine, lequel était fendu
+horizontalement entre les jottereaux, avec une jumelle de chêne.</p>
+
+<p>On m&#8217;apporta dans l&#8217;après-midi la bouteille qui renferme le papier sur
+lequel s&#8217;inscrivent ordinairement les vaisseaux de toutes nations qui
+relâchent à l&#8217;Ascension. Cette bouteille se dépose dans la cavité d&#8217;un
+des rochers de cette baie, où elle est également à l&#8217;abri des vagues et
+de la pluie. J&#8217;y trouvai écrit le <i>Swallow</i>, ce vaisseau anglais
+commandé par M. Carteret, que je désirais de rejoindre. Il était arrivé
+ici le 31 janvier et reparti le 1<sup>er</sup> février; c&#8217;étaient déjà six jours
+que nous lui avions gagnés depuis le cap de Bonne-Espérance.</p>
+
+<p>J&#8217;inscrivis <i>La Boudeuse</i> et je renvoyai la bouteille.</p>
+
+<p>La journée du 5 se passa à jumeler nos mâts sous le capelage, opération
+délicate dans une rade où la mer est clapoteuse, à tenir nos agrès et à
+embarquer les tortues. La pêche fut abondante; on en avait chaviré dans
+la nuit soixante et dix, mais nous ne pûmes en prendre à bord que
+cinquante-six, on remit les autres en liberté, Nous observâmes au
+mouillage neuf degrés quarante-cinq minutes de variation nord-ouest. Le
+6, à trois heures du matin, les tortues et bateaux étaient embarqués,
+nous commençâmes à lever nos ancres; à cinq heures, nous étions sous
+voiles, enchantés de notre pêche et de l&#8217;espoir que notre mouillage
+serait dorénavant dans notre patrie. Combien nous en avions fait depuis
+le départ de Brest!</p>
+
+<p>En partant de l&#8217;Ascension, je tins le vent pour ranger les îles du Cap
+Vert d&#8217;aussi près qu&#8217;il me serait possible. Le 11 au matin, nous
+passâmes la ligne pour la sixième fois dans ce voyage par vingt degrés
+de longitude estimée. Quelques jours après, comme malgré la jumelle dont
+nous l&#8217;avions fortifié le mât de misaine faisait une très mauvaise
+figure, il fallut le soutenir par des pataras, dégréer le petit
+perroquet, et tenir presque toujours le petit hunier aux bas-ris et même
+serré.</p>
+
+<p>Le 25 au soir, on aperçut un navire au vent et de l&#8217;avant à nous, nous
+le conservâmes pendant la nuit, et le lendemain nous le joignîmes;
+c&#8217;était le <i>Swallow</i>.</p>
+
+<p>J&#8217;offris à M. Carteret tous les services qu&#8217;on peut se rendre à la mer.
+Il n&#8217;avait besoin de rien; mais, sur ce qu&#8217;il me dit qu&#8217;on lui avait
+remis au Cap des lettres pour France, j&#8217;envoyai les chercher à son bord.
+Il me fit présent d&#8217;une flèche qu&#8217;il avait eue dans une des îles
+rencontrées dans son voyage autour du monde, voyage qu&#8217;il fut bien loin
+de nous soupçonner d&#8217;avoir fait. Son navire était fort petit, marchait
+très mal, et quand nous eûmes pris congé de lui, nous le laissâmes comme
+à l&#8217;ancre. Combien il a dû souffrir dans une aussi mauvaise embarcation!
+Il y avait huit lieues de différence entre sa longitude estimée et la
+nôtre; il se faisait plus à l&#8217;ouest de cette quantité.</p>
+
+<p>Nous comptions passer dans l&#8217;est des îles Açores, lorsque le 4 mars,
+dans la matinée, nous eûmes connaissance des îles Tercere, que nous
+doublâmes dans la journée en la rangeant de fort près. Nous eûmes fond
+le 13 après midi, et, le 14 au matin, la vue d&#8217;Ouessant.</p>
+
+<p>Comme les vents étaient courts et la marée contraire pour doubler cette
+île nous fûmes forcés de prendre la bordée du large, les vents étaient à
+l&#8217;ouest grand frais, et la mer fort grosse. Environ à dix heures du
+matin, dans un grain violent, la vergue de misaine se rompit entre les
+deux poulies de drisse et la grand-voile fut au même instant déralinguée
+depuis un point jusqu&#8217;à l&#8217;autre. Nous mîmes aussitôt à la cape sous la
+grand voile d&#8217;étai, le petit foc et le foc de derrière, et nous
+travaillâmes à nous raccommoder. Nous enverguâmes une grande voile
+neuve, nous refîmes une vergue de misaine avec la vergue d&#8217;artimon, une
+vergue de grand hunier et un boute-hors de bonnettes, et, à quatre
+heures du soir, nous nous retrouvâmes en état de faire de la voile. Nous
+avions perdu la vue d&#8217;Ouessant, et, pendant la cape, le vent et la mer
+nous avaient fait dériver dans la Manche.</p>
+
+<p>Déterminé à entrer à Brest, j&#8217;avais pris le parti de louvoyer avec des
+vents variables du sud-ouest au nord-ouest, lorsque, le 15 au matin, on
+vint m&#8217;avertir que le mât de misaine menaçait de se rompre au-dessous du
+capelage. La secousse qu&#8217;il avait reçue dans la rupture de sa vergue
+avait augmenté son mal; et, quoique nous en eussions soulagé la tête en
+abaissant sa vergue, faisant le ris dans la misaine et tenant le petit
+hunier sur le ton avec tous ses ris faits, cependant nous reconnûmes,
+après un examen attentif, que ce mât ne résisterait pas longtemps au
+tangage que la grosse mer nous faisait éprouver au plus près; d&#8217;ailleurs
+toutes nos man&#339;uvres et poulies étaient pourries, et nous n&#8217;avions plus
+de rechange; quel moyen, dans un état pareil, de combattre entre deux
+côtes contre le gros temps de l&#8217;équinoxe? Je pris donc le parti de faire
+vent arrière, et de conduire la frégate à Saint-Malo. C&#8217;était alors le
+port le plus prochain qui pût nous servir d&#8217;asile. J&#8217;y entrai le 16
+après midi, n&#8217;ayant perdu que sept hommes pendant deux ans et quatre
+mois écoulés depuis notre sortie de Nantes.</p>
+
+<p><i>Puppibus et loeti Nautae imposuere coronas.</i></p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 6em;">Virgil. Aeneid. IV</span><br />
+</p>
+
+
+<p>Nota. Sur cent vingt hommes dont était composé l&#8217;équipage de M de la
+Giraudais, il n&#8217;en a perdu que deux de maladie pendant le voyage. Il est
+rentré en France le 14 avril, un mois juste après nous.</p>
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUTOUR DU MONDE, 1766-1769 ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
+be renamed.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
+law means that no one owns a United States copyright in these works,
+so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
+States without permission and without paying copyright
+royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
+of this license, apply to copying and distributing Project
+Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
+concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
+and may not be used if you charge for an eBook, except by following
+the terms of the trademark license, including paying royalties for use
+of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
+copies of this eBook, complying with the trademark license is very
+easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
+of derivative works, reports, performances and research. Project
+Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
+do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
+by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
+license, especially commercial redistribution.
+</div>
+
+<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
+<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
+Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
+www.gutenberg.org/license.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or
+destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
+possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
+Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
+by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
+or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
+agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
+electronic works. See paragraph 1.E below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
+Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
+of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
+works in the collection are in the public domain in the United
+States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
+United States and you are located in the United States, we do not
+claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
+displaying or creating derivative works based on the work as long as
+all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
+that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
+free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
+works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
+Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
+comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
+same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
+you share it without charge with others.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
+in a constant state of change. If you are outside the United States,
+check the laws of your country in addition to the terms of this
+agreement before downloading, copying, displaying, performing,
+distributing or creating derivative works based on this work or any
+other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
+representations concerning the copyright status of any work in any
+country other than the United States.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
+immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
+prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
+on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
+phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
+performed, viewed, copied or distributed:
+</div>
+
+<blockquote>
+ <div style='display:block; margin:1em 0'>
+ This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+ other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+ whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+ of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
+ at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
+ are not located in the United States, you will have to check the laws
+ of the country where you are located before using this eBook.
+ </div>
+</blockquote>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
+derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
+contain a notice indicating that it is posted with permission of the
+copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
+the United States without paying any fees or charges. If you are
+redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
+Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
+either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
+obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
+trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
+additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
+will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
+posted with the permission of the copyright holder found at the
+beginning of this work.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg&#8482; License.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
+any word processing or hypertext form. However, if you provide access
+to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
+other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
+version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
+(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
+to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
+of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
+Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
+full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
+provided that:
+</div>
+
+<div style='margin-left:0.7em;'>
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
+ to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
+ agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
+ within 60 days following each date on which you prepare (or are
+ legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
+ payments should be clearly marked as such and sent to the Project
+ Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
+ Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
+ Literary Archive Foundation.&#8221;
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
+ License. You must require such a user to return or destroy all
+ copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
+ all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
+ works.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
+ any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
+ receipt of the work.
+ </div>
+
+ <div style='text-indent:-0.7em'>
+ &bull; You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
+ </div>
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
+are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
+from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
+the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
+forth in Section 3 below.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
+Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, and the medium on which they may be stored, may
+contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
+or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
+other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
+cannot be read by your equipment.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
+of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium
+with your written explanation. The person or entity that provided you
+with the defective work may elect to provide a replacement copy in
+lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
+or entity providing it to you may choose to give you a second
+opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
+OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of
+damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
+violates the law of the state applicable to this agreement, the
+agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
+limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
+unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
+remaining provisions.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
+accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
+production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
+including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
+the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
+or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
+Defect you cause.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
+public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
+visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
+
+</div>
+
+</body>
+</html>
+